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+ The Project Gutenberg eBook of L'argent des autres II: La pêche en eau trouble, by Émile Gaboriau
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Émile Gaboriau
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'argent des autres
+ II. La pêche en eau trouble
+
+Author: Émile Gaboriau
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+Release Date: May 2, 2006 [EBook #18302]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<h1>L'ARGENT DES AUTRES</h1>
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+<h3>PAR</h3>
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+<h1>&Eacute;MILE GABORIAU</h1>
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+<h2>II</h2>
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+<h1>LA P&Ecirc;CHE EN EAU TROUBLE</h1>
+
+<h3>SEPTI&Egrave;ME &Eacute;DITION<br />
+PARIS<br />
+E. DENTU, &Eacute;DITEUR,<br />
+LIBRAIRE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES<br />
+PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS.<br />
+1875<br />
+Tous droits r&eacute;serv&eacute;s.</h3>
+
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+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<h3><a name="table" id="table"></a>Chapitres:</h3>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
+<a href="#IX"><b>IX,</b></a>
+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV</b></a>
+</td></tr>
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+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LA P&Ecirc;CHE EN EAU TROUBLE</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>L'aube du 1<sup>er</sup> novembre 1871 se levait p&acirc;le et glac&eacute;e, blanchissant le
+fa&icirc;te des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond
+d'un puits, le long des murs humides de l'&eacute;troite cour de l'<i>H&ocirc;tel des
+Folies</i>.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le r&eacute;veil de Paris,
+domin&eacute;es par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas
+des portes brutalement referm&eacute;es, par le claquement clair des pas h&acirc;tifs
+sur le bitume des trottoirs.</p>
+
+<p>Maxence avait ouvert sa fen&ecirc;tre et s'y &eacute;tait accoud&eacute; mais bient&ocirc;t il fut
+pris d'un frisson. Il referma la fen&ecirc;tre, jeta du bois dans la chemin&eacute;e,
+et s'allongea sur son fauteuil, pr&eacute;sentant les pieds &agrave; la flamme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;v&eacute;nement &eacute;norme qui venait de tomber dans son existence, et
+autant qu'il &eacute;tait en lui, il s'effor&ccedil;ait d'en mesurer la port&eacute;e et d'en
+calculer les cons&eacute;quences dans l'avenir.</p>
+
+<p>Il ne pouvait revenir du r&eacute;cit de cette fille &eacute;trange, de sa franchise
+hautaine &agrave; d&eacute;rouler certaines phases de sa vie, de son effrayante
+impassibilit&eacute;, de l'implacable m&eacute;pris de l'humanit&eacute; que trahissait
+chacune de ses paroles.</p>
+
+<p>O&ugrave; avait-elle appris cette dignit&eacute; si simple et si noble, ce langage
+mesur&eacute;, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser
+les cloaques sans y recevoir une &eacute;claboussure?</p>
+
+<p>Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son
+regard:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme! murmurait-il.</p>
+
+<p>Avant de la conna&icirc;tre, il l'aimait.</p>
+
+<p>Maintenant, il &eacute;tait boulevers&eacute; par une de ses passions exclusives qui
+s'emparent de l'&ecirc;tre entier.</p>
+
+<p>M&ecirc;me, il se sentait d&eacute;j&agrave; &agrave; ce point sous le charme, subjugu&eacute;, domin&eacute;,
+fascin&eacute;, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que
+son libre arbitre lui &eacute;chappait, que sa volont&eacute; serait entre les mains
+de M<sup>lle</sup> Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il
+se voyait si bien &agrave; la discr&eacute;tion d'une &eacute;nergie sup&eacute;rieure &agrave; la sienne,
+que la peur le prenait presque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avenir que je risque! pensait-il.</p>
+
+<p>Et il n'&eacute;tait pas de moyen terme.</p>
+
+<p>Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le r&eacute;veil de M<sup>lle</sup>
+Lucienne, fuir sans d&eacute;tourner la t&ecirc;te... ou rester, et alors accepter
+tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne
+l'aimerait peut-&ecirc;tre jamais....</p>
+
+<p>Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui,
+tout &agrave; coup, verrait se bifurquer la route inconnue o&ugrave; il marche, et qui
+ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant
+que l'une conduit au but et l'autre &agrave; un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconna&icirc;t, est
+toujours libre de rebrousser chemin.</p>
+
+<p>L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir &agrave; son point de d&eacute;part. Chaque
+pas qu'il fait est d&eacute;finitif. S'il s'est tromp&eacute;, s'il s'est engag&eacute; sur
+la route fatale, tant pis!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! n'importe! s'&eacute;cria Maxence. Il ne sera pas dit que, par l&acirc;chet&eacute;,
+j'aurai laiss&eacute; s'envoler le bonheur qui passe &agrave; ma port&eacute;e. Je reste....</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, il se mit &agrave; examiner ce que raisonnablement il &eacute;tait en
+droit d'attendre.</p>
+
+<p>Car il ne se m&eacute;prenait pas aux intentions de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>En lui disant: &laquo;&mdash;Voulez-vous &ecirc;tre amis?&raquo; C'est bien cela qu'elle avait
+pr&eacute;tendu et voulu dire: uniquement amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspir&eacute; un
+int&eacute;r&ecirc;t r&eacute;el, se serait-elle si enti&egrave;rement confi&eacute;e &agrave; moi? Elle n'ignore
+pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je
+cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette id&eacute;e, des bouff&eacute;es d'esp&eacute;rance lui montaient au cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ma&icirc;tresse, jamais, &eacute;videmment, se disait-il. Mais ma femme...
+pourquoi pas?...</p>
+
+<p>Mais presque aussit&ocirc;t, le plus amer d&eacute;couragement s'emparait de lui. Il
+r&eacute;fl&eacute;chissait que M<sup>lle</sup> Lucienne avait peut-&ecirc;tre, &agrave; le choisir ainsi
+pour confident, quelque int&eacute;r&ecirc;t d&eacute;cisif qu'il ne soup&ccedil;onnait pas. Et
+pourquoi non?</p>
+
+<p>Elle lui avait dit la v&eacute;rit&eacute;, il en &eacute;tait s&ucirc;r, il l'e&ucirc;t jur&eacute;.</p>
+
+<p>Lui avait-elle dit toute la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier
+de paix. Quelles &eacute;taient-elles?</p>
+
+<p>A se r&eacute;signer au r&ocirc;le que lui avait impos&eacute; Van-Klopen, qu'avait-elle
+gagn&eacute;? &Eacute;tait-elle plus avanc&eacute;e? Avait-elle r&eacute;ussi &agrave; soulever un coin du
+voile qui recouvrait sa naissance? &Eacute;tait-elle sur les traces de ses
+ennemis et avait-elle d&eacute;couvert le mobile de leur haine?</p>
+
+<p>&mdash;Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle
+joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas l&agrave;?...</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, malgr&eacute; tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait
+calculer, d&eacute;j&agrave; il dormait, en murmurant le nom de Lucienne.</p>
+
+<p>Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'&eacute;veilla en sursaut.</p>
+
+<p>Il se dressa sur ses jambes.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne entra.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! lui dit-elle, vous ne vous &ecirc;tes pas couch&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez recommand&eacute; de r&eacute;fl&eacute;chir, r&eacute;pondit-il, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi....</p>
+
+<p>Il consulta sa montre, elle marquait midi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'emp&ecirc;che, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon
+fauteuil....</p>
+
+<p>Tous les doutes qui l'assi&eacute;geaient au moment o&ugrave; le sommeil s'&eacute;tait
+empar&eacute; de lui, se repr&eacute;sentaient &agrave; son esprit avec une douloureuse
+vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai r&ecirc;v&eacute;.</p>
+
+<p>La jeune fille arr&ecirc;ta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous me dire votre r&ecirc;ve? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>Il h&eacute;sita. S'il e&ucirc;t eu une minute seulement de r&eacute;flexion, peut-&ecirc;tre
+n'e&ucirc;t-il pas parl&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait pris &agrave; l'improviste.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&ecirc;v&eacute;, r&eacute;pondit-il, que nous &eacute;tions amis, dans l'acception la plus
+pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, c&oelig;ur, volont&eacute;, ce que je
+suis et ce que je puis, je mettais tout &agrave; vos pieds. Vous acceptiez le
+d&eacute;vouement le plus entier qui f&ucirc;t jamais, le plus respectueux et le plus
+tendre. Oui, nous &eacute;tions bien amis, et sur une esp&eacute;rance &agrave; peine
+entrevue, et jamais exprim&eacute;e, je b&acirc;tissais tout un avenir de bonheur....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au moment o&ugrave; je croyais toucher &agrave; la r&eacute;alisation de mes
+esp&eacute;rances, il arrivait que tout &agrave; coup le myst&egrave;re de votre naissance
+vous &eacute;tait r&eacute;v&eacute;l&eacute;.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante,
+riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre
+qu'on vous avait vol&eacute;.... Vos ennemis &eacute;taient &eacute;cras&eacute;s, et tous vos
+droits vous &eacute;taient rendus.... Ce n'&eacute;tait plus le huit ressorts de chez
+Brion qui s'arr&ecirc;tait devant la porte de l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, mais une
+voiture largement armori&eacute;e.... Cette voiture, timbr&eacute;e &agrave; vos armes, &eacute;tait
+la v&ocirc;tre, et elle vous attendait pour vous conduire &agrave; votre h&ocirc;tel du
+faubourg Saint-Germain ou &agrave; votre ch&acirc;teau patrimonial.... Vous y preniez
+place....</p>
+
+<p>Il s'interrompit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>Maxence ma&icirc;trisa un de ces spasmes nerveux qui se r&eacute;solvent en larmes,
+et d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous
+un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oubli&eacute; jusqu'&agrave; mon
+existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et
+bient&ocirc;t je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable
+de la r&eacute;alit&eacute;, me cria: &laquo;Tu ne la reverras jamais!...&raquo;</p>
+
+<p>D'un mouvement superbe M<sup>lle</sup> Lucienne s'&eacute;tait redress&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec votre c&oelig;ur, je l'esp&egrave;re, que vous me jugez,
+monsieur Maxence Favoral, pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Il trembla de l'avoir offens&eacute;e, et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure... commen&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>Mais elle poursuivait, d'une voix o&ugrave; vibrait toute son &acirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de ceux qui l&acirc;chement renient leur pass&eacute;. Le jour o&ugrave;
+l'officier de paix m'a tir&eacute;e des prisons de Versailles, je lui ai dit
+que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour
+mon amie tout ce qu'il e&ucirc;t fait pour moi. Votre r&ecirc;ve ne se r&eacute;alisera
+jamais, on ne voit de ces choses-l&agrave; que dans les drames du boulevard.
+S'il se r&eacute;alisait pourtant, si la voiture armori&eacute;e s'arr&ecirc;tait &agrave; la
+porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a
+offert l'argent de son mois, y aurait une place &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plus de bonheur que n'osait en r&ecirc;ver Maxence. Il e&ucirc;t voulu
+parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions
+nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives.
+Mais il suffoquait, et, accumul&eacute;es par tant d'&eacute;motions successives, les
+larmes montaient &agrave; ses yeux....</p>
+
+<p>D'un mouvement passionn&eacute;, il saisit la main de M<sup>lle</sup> Lucienne, et, la
+portant &agrave; ses l&egrave;vres, il la couvrit de baisers....</p>
+
+<p>Doucement, mais r&eacute;sol&ucirc;ment elle se d&eacute;gagea, et arr&ecirc;tant sur lui son beau
+regard clair:</p>
+
+<p>&mdash;Amis! pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t suffi de son accent pour dissiper, s'il en e&ucirc;t eu, les illusions
+pr&eacute;somptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions.</p>
+
+<p>&mdash;Uniquement amis, r&eacute;pondit-il, jusqu'au jour o&ugrave; vous serez ma femme.
+Vous ne pouvez me d&eacute;fendre d'esp&eacute;rer. Vous n'aimez personne?...</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du m&ecirc;me pas et la
+main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour &agrave; un
+d&eacute;tour de la route....</p>
+
+<p>Elle ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Et ainsi se trouva scell&eacute; entre eux un trait&eacute; d'amiti&eacute; auquel ils
+devaient rester si exactement fid&egrave;les, que jamais le mot d'amour ne
+monta jusqu'&agrave; leurs l&egrave;vres.</p>
+
+<p>En apparence leur existence n'en fut pas modifi&eacute;e.</p>
+
+<p>Chaque matin, comme par le pass&eacute;, d&egrave;s sept heures, M<sup>lle</sup> Lucienne se
+rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour
+son bureau.</p>
+
+<p>Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver &eacute;tait venu, ils passaient
+leur soir&eacute;e sous la m&ecirc;me lampe, au coin du feu.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il &eacute;tait ais&eacute; de pr&eacute;voir arriva.</p>
+
+<p>Nature ind&eacute;cise et faible, Maxence ne tarda pas &agrave; subir l'influence du
+caract&egrave;re &eacute;nergique et obstin&eacute; de la jeune fille. Elle lui infusa, en
+quelque sorte dans les veines, un sang plus g&eacute;n&eacute;reux et plus chaud.
+Petit &agrave; petit, elle le p&eacute;n&eacute;tra de ses id&eacute;es, et de sa volont&eacute; lui en fit
+une.</p>
+
+<p>Il lui avait dit, en toute sinc&eacute;rit&eacute;, son histoire, les mis&egrave;res de la
+maison paternelle, les rigueurs exag&eacute;r&eacute;es et la parcimonie de M.
+Favoral, la timidit&eacute; soumise de sa m&egrave;re, le caract&egrave;re d&eacute;termin&eacute; de M<sup>lle</sup>
+Gilberte.</p>
+
+<p>Il ne lui avait rien dissimul&eacute; de son pass&eacute;, de ses erreurs ni de ses
+folies, s'accusant m&ecirc;me de celles de ses actions dont le souvenir lui
+&eacute;tait le plus p&eacute;nible, comme d'avoir, par exemple, abus&eacute; de l'affection
+de sa m&egrave;re et de sa s&oelig;ur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles
+gagnaient.</p>
+
+<p>Il lui avait avou&eacute;, enfin, qu'il ne travaillait qu'&agrave; son corps
+d&eacute;fendant, contraint et forc&eacute; par la n&eacute;cessit&eacute;, qu'il n'&eacute;tait rien moins
+que riche, que, bien qu'il pr&icirc;t son repas du soir chez ses parents, ses
+appointements lui suffisaient &agrave; peine, et que m&ecirc;me il avait des dettes.</p>
+
+<p>Mais il esp&eacute;rait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours
+ainsi, qu'il verrait le terme de tant de mis&egrave;res et de privations.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes,
+disait-il, t&ocirc;t ou tard je serai riche.</p>
+
+<p>Loin de sourire &agrave; M<sup>lle</sup> Lucienne, cette perspective lui fit froncer le
+sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre p&egrave;re est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je
+m'explique comment, &agrave; vingt-cinq ans, apr&egrave;s avoir refus&eacute; toutes les
+positions qui vous ont &eacute;t&eacute; offertes, vous n'avez pas de position. Vous
+comptiez sur votre p&egrave;re et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez
+pour deux, vous vous &ecirc;tes bravement crois&eacute; les bras, attendant que vous
+&eacute;choie la fortune qu'il amasse, que vous consid&eacute;rez comme v&ocirc;tre, et dont
+il ne vous para&icirc;t que l'administrateur....</p>
+
+<p>Cette morale devait sembler un peu roide &agrave; Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, commen&ccedil;a-t-il, que du moment o&ugrave; l'on est le fils d'une
+famille riche....</p>
+
+<p>&mdash;On a le droit d'&ecirc;tre inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a &eacute;t&eacute;
+mauvais, c'est qu'il vous a conduit l&agrave; o&ugrave; vous &ecirc;tes, et qu'il vous a
+enlev&eacute; votre libre arbitre et le droit de faire votre volont&eacute;. Se mettre
+&agrave; la discr&eacute;tion d'un autre, cet autre f&ucirc;t-il un p&egrave;re, est toujours
+niais, et on est &agrave; la discr&eacute;tion de celui dont on attend de l'argent
+qu'on n'a pas gagn&eacute;. Croyez bien que votre p&egrave;re n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; si dur
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de
+lui....</p>
+
+<p>Il voulait discuter, elle l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faut-il la preuve que vous &ecirc;tes &agrave; la merci de M. Favoral?
+reprit-elle. Soit! Vous avez parl&eacute; de m'&eacute;pouser....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous vouliez!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez donc en parler &agrave; votre p&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne supposez pas, vous &ecirc;tes parfaitement s&ucirc;r qu'il vous refuserait
+tout net et sans r&eacute;plique son consentement....</p>
+
+<p>&mdash;Je saurais m'en passer....</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et
+vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait?
+il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de
+sa fortune....</p>
+
+<p>Maxence n'avait jamais song&eacute; &agrave; cela.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore
+aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'ind&eacute;pendance,
+c'est-&agrave;-dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!...</p>
+
+<p>C'est de ce moment que M<sup>me</sup> Favoral put remarquer en son fils ce
+changement qui l'avait si fort &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Sous l'inspiration, sous l'impulsion de M<sup>lle</sup> Lucienne, Maxence avait
+&eacute;t&eacute; soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un d&eacute;sir de gagner
+dont jamais on ne l'e&ucirc;t cru capable.</p>
+
+<p>Il n'arrivait plus trop tard &agrave; son bureau maintenant et n'avait plus &agrave;
+la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende &agrave; payer.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t lev&eacute;e, tous les matins, M<sup>lle</sup> Lucienne venait frapper &agrave; sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, debout! lui criait-elle.</p>
+
+<p>Et vite il sautait &agrave; bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la
+saluer avant qu'elle ne part&icirc;t.</p>
+
+<p>Le soir, sit&ocirc;t la derni&egrave;re bouch&eacute;e de son d&icirc;ner aval&eacute;e, il accourait se
+mettre &agrave; copier les r&ocirc;les qu'il se procurait chez le successeur de M<sup>e</sup>
+Chapelain.</p>
+
+<p>Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, pr&egrave;s de
+lui, M<sup>lle</sup> Lucienne s'appliquait &agrave; quelque ouvrage de broderie o&ugrave; elle
+excellait, ouvrage bien r&eacute;tribu&eacute;, d'ailleurs, car la mode commen&ccedil;ait &agrave;
+venir, pour les femmes, de ces v&ecirc;tements brod&eacute;s &agrave; la main, si &eacute;l&eacute;gants
+et si co&ucirc;teux.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait le caissier de l'association, et elle apportait &agrave;
+l'administration du capital social une si habile et une si s&eacute;v&egrave;re
+&eacute;conomie, que Maxence eut bient&ocirc;t achev&eacute; de d&eacute;sint&eacute;resser ses
+cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, lui disait-elle, &agrave; la fin de d&eacute;cembre, qu'&agrave; nous deux, ce
+mois-ci, nous avons gagn&eacute; plus de six cents francs!</p>
+
+<p>Le dimanche, seulement, apr&egrave;s une semaine dont pas une minute n'avait
+&eacute;t&eacute; perdue, ils se permettaient quelques distractions.</p>
+
+<p>Si le temps n'&eacute;tait pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, d&icirc;naient
+dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journ&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre,
+&agrave; l'Op&eacute;ra-Comique, le plus souvent, car M<sup>lle</sup> Lucienne avait gard&eacute; une
+v&eacute;ritable passion pour la musique, de ce temps o&ugrave;, aux Batignolles, elle
+avait pour voisin un vieux compositeur.</p>
+
+<p>Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant
+leurs chambres s&eacute;par&eacute;es que par la largeur du palier, il &eacute;tait difficile
+que l'on cr&ucirc;t &agrave; l'innocence de leurs relations.</p>
+
+<p>Les propri&eacute;taires de l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i> y croyaient moins que
+personne.</p>
+
+<p>Mais comme le jour o&ugrave; la Fortin s'&eacute;tait avis&eacute;e de dire son avis &agrave; ce
+sujet, Maxence furieux l'avait menac&eacute;e de donner cong&eacute;, elle n'en
+soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec
+ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la
+plus ridicule des hypocrisies.</p>
+
+<p>Ils n'&eacute;taient pas seuls de leur avis.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne ayant continu&eacute; de se montrer au bois les jours o&ugrave;
+l'apr&egrave;s-midi &eacute;tait belle, le nombre n'avait fait que cro&icirc;tre des
+imb&eacute;ciles qui l'obs&eacute;daient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre.</p>
+
+<p>Parmi les plus obstin&eacute;s se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait
+&agrave; d&eacute;clarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le go&ucirc;t
+des affaires depuis le jour o&ugrave;, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait
+aper&ccedil;u M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Les d&eacute;marches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait &eacute;crites
+&eacute;tant demeur&eacute;es st&eacute;riles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti
+d'agir de sa personne, et galamment il &eacute;tait venu se poster de faction
+devant l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>.</p>
+
+<p>Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir M<sup>lle</sup> Lucienne donnant le
+bras &agrave; Maxence, et son d&eacute;pit fut plus grand encore.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me pr&eacute;f&eacute;rer un gar&ccedil;on qui n'a
+pas dix louis par mois &agrave; d&eacute;penser. Mais rira bien qui rira le
+dernier....</p>
+
+<p>Et comme il &eacute;tait homme d'exp&eacute;dients, il s'en alla, d&egrave;s le lendemain,
+fl&acirc;ner aux environs du <i>Comptoir du cr&eacute;dit mutuel</i>, et ayant rencontr&eacute;,
+par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait
+pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant
+d&eacute;licatement qu'il &eacute;tait de son devoir, &agrave; lui, p&egrave;re de famille, de
+mettre ordre &agrave; cela.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;poque, pr&eacute;cis&eacute;ment, o&ugrave; Maxence songeait &agrave; se faire admettre
+dans les bureaux du <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>Il est vrai que l'id&eacute;e n'&eacute;tait pas de lui, et que m&ecirc;me, il l'avait
+tr&egrave;s-vivement repouss&eacute;e, quand, pour la premi&egrave;re fois, M<sup>lle</sup> Lucienne la
+lui avait offerte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tre employ&eacute; dans la m&ecirc;me administration que mon p&egrave;re! s'&eacute;tait-il
+&eacute;cri&eacute;. Retrouver &agrave; mon bureau le despotisme intol&eacute;rable de la maison
+paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille n'&eacute;tait pas d'une trempe &agrave; renoncer ais&eacute;ment &agrave; un
+projet con&ccedil;u par elle, et longuement m&eacute;dit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle revint &agrave; la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent
+si merveilleusement &agrave; tourner la volont&eacute; qui, de front, leur r&eacute;siste.</p>
+
+<p>De quelque c&ocirc;t&eacute; que se rejet&acirc;t Maxence, il se trouva comme cern&eacute; par
+cette id&eacute;e, qui sembla, d&egrave;s lors, se d&eacute;gager spontan&eacute;ment, et plus
+pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence
+quotidienne.</p>
+
+<p>Qu'il lui &eacute;chapp&acirc;t une plainte de la situation actuelle, ou qu'il
+s'oubli&acirc;t &agrave; b&acirc;tir dans l'avenir quelque ch&acirc;teau en Espagne, la r&eacute;ponse
+de M<sup>lle</sup> Lucienne &eacute;tait la m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions tort de nous plaindre, car malgr&eacute; l'exigu&iuml;t&eacute; de nos
+ressources, notre position s'est am&eacute;lior&eacute;e... mais nous aurions tort
+&eacute;galement de nous bercer d'esp&eacute;rances riantes, car nos gains sont si
+modestes, qu'il nous faudra des ann&eacute;es avant d'amasser le capital
+indispensable &agrave; la plus humble entreprise.</p>
+
+<p>Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de
+fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois....</p>
+
+<p>Si domin&eacute; que f&ucirc;t Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille
+ne pouvaient lui &eacute;chapper.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort &agrave; me voir,
+avec mon p&egrave;re, dans les bureaux de M. de Thaller?</p>
+
+<p>Ce qui n'emp&ecirc;che, que peu &agrave; peu, il finit par se persuader que ce parti
+&eacute;tait le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offr&icirc;t
+quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses derni&egrave;res
+r&eacute;pugnances:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais en parler &agrave; mon p&egrave;re, dit-il &agrave; M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Mais soit que v&eacute;ritablement il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; influenc&eacute; par la courageuse
+r&eacute;v&eacute;lation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral
+rejeta bien loin la requ&ecirc;te de son fils, disant qu'il &eacute;tait impossible
+de confier un emploi &agrave; un gar&ccedil;on qui &eacute;tait en train de g&acirc;ter son avenir
+pour une cr&eacute;ature perdue.</p>
+
+<p>Maxence &eacute;tait devenu cramoisi de col&egrave;re, en entendant traiter ainsi une
+femme qu'il aimait &eacute;perd&ucirc;ment, et qui bien loin de le perdre, le
+sauvait. Il avait essay&eacute; de la d&eacute;fendre, mais bien inutilement, et il
+&eacute;tait revenu &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i> dans un &eacute;tat d'exasp&eacute;ration
+indescriptible.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; o&ugrave; a abouti la d&eacute;marche que vous m'avez conseill&eacute;e, dit-il &agrave;
+M<sup>lle</sup> Lucienne, apr&egrave;s lui avoir racont&eacute; ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>Elle n'en parut ni surprise ni irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! r&eacute;pondit-elle simplement.</p>
+
+<p>Mais Maxence ne pouvait prendre si placidement son parti d'une si
+cruelle d&eacute;ception, et, &agrave; mille lieues de soup&ccedil;onner M. Costeclar:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourtant, ajouta-t-il, le r&eacute;sultat des cancans de tous ces
+boutiquiers stupides, qui, d&egrave;s que vous sortez en voiture, accourent sur
+le seuil de leur porte....</p>
+
+<p>D&eacute;daigneusement la jeune fille haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais pr&eacute;vu, fit-elle, le jour o&ugrave; j'ai accept&eacute; les offres de M.
+Van-Klopen.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde vous croit ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe, puisque ce n'est pas!</p>
+
+<p>Ce que Maxence n'osait avouer, c'est que c'&eacute;tait l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui
+redoublait sa col&egrave;re; c'est que songeant &agrave; ce terrible &laquo;qu'en
+dira-t-on&raquo;, qui est la boussole des imb&eacute;ciles et des faibles, il se
+demandait ce qu'on penserait de lui, si la v&eacute;rit&eacute; venait &agrave; &ecirc;tre connue,
+et s'il ne serait pas couvert de ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devrions d&eacute;m&eacute;nager, reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon! Partout o&ugrave; nous irions, ce serait la m&ecirc;me chose. Nos
+relations offrent trop de prise &agrave; la calomnie pour qu'elle nous &eacute;pargne.
+Je tiens &agrave; ce quartier, d'ailleurs....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je suis trop votre ami pour ne pas vous avouer que vous y &ecirc;tes
+absolument perdue de r&eacute;putation....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai de comptes &agrave; rendre &agrave; personne....</p>
+
+<p>&mdash;Sauf &agrave; votre ami le commissaire de police, cependant.</p>
+
+<p>Un p&acirc;le sourire effleura les l&egrave;vres de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui, pronon&ccedil;a-t-elle, il sait la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc revu?</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que nous nous connaissons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne me l'avez pas dit!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cru que ce f&ucirc;t n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Maxence n'insista pas, mais &agrave; la douleur aigu&euml; qui le mordit au c&oelig;ur,
+il comprit combien M<sup>lle</sup> Lucienne lui &eacute;tait ch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a des secrets pour moi, se disait-il, pour moi qui me serais fait
+un crime d'en avoir pour elle!</p>
+
+<p>Quels secrets? Lui avait-elle dissimul&eacute; qu'elle poursuivait un but qui
+&eacute;tait, en quelque sorte, devenu celui de sa vie? Lui avait-elle cach&eacute;
+que soutenue, stimul&eacute;e et servie par son ami l'officier de paix, devenu
+le commissaire de police du quartier, elle esp&eacute;rait p&eacute;n&eacute;trer le myst&egrave;re
+de sa naissance et se venger des mis&eacute;rables qui par trois fois avait
+essay&eacute; de se d&eacute;faire d'elle?</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait reparl&eacute; de ses projets, mais il &eacute;tait &eacute;vident
+qu'elle ne les avait pas abandonn&eacute;s, car elle e&ucirc;t du m&ecirc;me coup renonc&eacute; &agrave;
+ses exhibitions au bois de Boulogne, qui lui &eacute;taient un abominable
+supplice.</p>
+
+<p>Mais la passion ne raisonne ni ne discute:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se d&eacute;fie de moi, qui donnerais ma vie pour elle! r&eacute;p&eacute;tait
+Maxence.</p>
+
+<p>Et cette id&eacute;e lui &eacute;tait si p&eacute;nible, qu'il r&eacute;solut de s'en &eacute;claircir
+co&ucirc;te que co&ucirc;te, pr&eacute;f&eacute;rant le pire malheur &agrave; l'angoisse qui le
+d&eacute;chirait.</p>
+
+<p>Et d&egrave;s qu'il se retrouva seul avec M<sup>lle</sup> Lucienne, s'armant de tout ce
+qu'il avait de courage, et la regardant bien dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me parlez plus de vos ennemis? lui dit-il d'un ton brusque.</p>
+
+<p>Elle dut deviner ce qui se passait en lui, et doucement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je n'en entends plus parler moi-m&ecirc;me, r&eacute;pondit-elle, c'est
+qu'ils ne donnent plus signe de vie....</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous avez renonc&eacute; &agrave; vos desseins?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont donc vos esp&eacute;rances, et o&ugrave; en sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Si extraordinaire que cela doive vous para&icirc;tre, je vous avouerai que
+je n'en sais rien. Mon ami le commissaire de police a son plan, j'en
+suis s&ucirc;re, et il le poursuit avec une obstination que rien ne lasse,
+mais il ne me l'a pas confi&eacute;. Je ne suis entre ses mains qu'un
+instrument docile. Jamais je ne prends une d&eacute;termination sans le
+consulter, et ce qu'il me dit de faire, je le fais.</p>
+
+<p>Maxence tressauta sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc lui, fit-il d'un accent d'am&egrave;re ironie, qui vous a sugg&eacute;r&eacute;
+l'id&eacute;e de notre association... fraternelle?</p>
+
+<p>Les sourcils de la jeune fille se fronc&egrave;rent. Le ton de cette esp&egrave;ce
+d'interrogatoire la blessait visiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'a pas d&eacute;sapprouv&eacute;e du moins, fit-elle.</p>
+
+<p>Mais cette r&eacute;ponse &eacute;tait juste assez &eacute;vasive pour irriter l'inqui&eacute;tude
+de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de lui aussi, poursuivit-il, que vous est venue cette belle
+inspiration de me faire entrer au <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me l'a pas expliqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avoir pas pr&eacute;venu?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'avait pri&eacute;e de ne pas vous pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>De rouge qu'il &eacute;tait au d&eacute;but, Maxence devint fort p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il, c'est cet homme de police qui d&eacute;cid&eacute;ment est
+l'arbitre de ma destin&eacute;e, et si demain il vous commandait de rompre avec
+moi....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! interrompit-elle, d'une voix br&egrave;ve, assez! Il n'est pas dans ma
+vie un acte qui donne &agrave; mon plus cruel ennemi le droit de suspecter ma
+loyaut&eacute;, et voici que vous m'accusez d'une l&acirc;che trahison! Qu'avez-vous
+&agrave; me reprocher? N'ai-je pas &eacute;t&eacute; toujours fid&egrave;le au pacte d'alliance jur&eacute;
+entre nous? N'ai-je pas &eacute;t&eacute; toujours pour vous le meilleur des camarades
+et le plus d&eacute;vou&eacute; des amis? Je me suis tue quand l'homme en qui j'avais
+toute confiance me priait de me taire, mais il savait que si vous
+m'interrogiez, je parlerais, il &eacute;tait pr&eacute;venu. M'avez-vous
+interrog&eacute;e?... Et maintenant que vous faut-il de plus? Que je me
+justifie d'une accusation absurde, que je m'abaisse jusqu'&agrave; calmer les
+soup&ccedil;ons de votre esprit malade? C'est ce que je ne ferai pas....</p>
+
+<p>Elle n'avait peut-&ecirc;tre pas absolument raison. Mais Maxence avait tort,
+il le reconnut, il pleura, il implora un pardon qui lui fut accord&eacute;, et
+cette explication ne fit que resserrer les liens d&eacute;j&agrave; si forts qui
+l'attachaient.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'&agrave; dater de ce jour, usant de la permission qui lui avait
+&eacute;t&eacute; donn&eacute;e, il s'informa sans cesse des d&eacute;marches et des esp&eacute;rances de
+M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Elle lui apprit que son ami le commissaire s'&eacute;tait livr&eacute;, &agrave;
+Louveciennes, aux plus minutieuses investigations.</p>
+
+<p>Elle lui apprit que d&eacute;sormais le valet de pied qui l'accompagnait au
+bois n'&eacute;tait pas un valet de pied de chez Brion, mais bien un agent de
+la s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Et enfin un jour:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami le commissaire, dit-elle, pr&eacute;tend qu'il tient enfin la bonne
+piste.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Telle &eacute;tait exactement la situation de Maxence et de M<sup>lle</sup> Lucienne, ce
+samedi soir du mois d'avril 1872, o&ugrave; la police se pr&eacute;senta rue
+Saint-Gilles pour arr&ecirc;ter M. Vincent Favoral, accus&eacute; de d&eacute;tournements et
+de faux.</p>
+
+<p>Si terrible fut le coup, si soudain et si impr&eacute;vu, que Maxence, tout
+d'abord, en perdit jusqu'&agrave; la facult&eacute; de r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il eut assur&eacute; l'&eacute;vasion de son p&egrave;re, apr&egrave;s que le
+commissaire de police eut achev&eacute; ses perquisitions, d&egrave;s que se furent
+retir&eacute;s les anciens amis du caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, M. Chapelain,
+M. et M<sup>me</sup> Desclavettes et le papa D&eacute;sormeaux, c'est vers M<sup>lle</sup> Lucienne
+que s'&eacute;lanc&egrave;rent toutes les pens&eacute;es de Maxence.</p>
+
+<p>Elle avait pris sur lui un si complet empire, il s'&eacute;tait si
+invinciblement accoutum&eacute; &agrave; se reposer sur elle, &agrave; la consulter en tout,
+&agrave; n'agir que d'apr&egrave;s ses inspirations, que s&eacute;par&eacute; d'elle, au moment
+d'une crise affreuse, il &eacute;tait comme un corps sans &acirc;me.</p>
+
+<p>Il br&ucirc;lait de courir jusqu'&agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, raconter &agrave; M<sup>lle</sup>
+Lucienne ce qui se passait, en lui demandant des consolations, du
+courage et des conseils.</p>
+
+<p>Sur les instances de M<sup>me</sup> Favoral et de M<sup>lle</sup> Gilberte, il resta rue
+Saint-Gilles.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait un cruel sacrifice, car il songeait que M<sup>lle</sup> Lucienne
+l'attendait. Ils devaient, ce soir-l&agrave;, aller ensemble au th&eacute;&acirc;tre, et ils
+avaient projet&eacute; de passer &agrave; la campagne la journ&eacute;e du lendemain. Et il
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-elle imaginer, en ne me voyant pas rentrer?...</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain, lorsqu'il vit sa m&egrave;re s'appr&ecirc;ter pour sortir et se
+rendre, avec M. Chapelain, chez le Directeur du <i>Comptoir de Cr&eacute;dit
+mutuel</i>, il n'y tint plus.</p>
+
+<p>Et, sans se pr&eacute;occuper des inconv&eacute;nients qu'il pouvait y avoir &agrave; laisser
+sa s&oelig;ur seule &agrave; la maison, il partit comme un fou.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, d&eacute;chir&eacute; d'angoisses, mais au-dessus de tout, se
+dressait le souvenir de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>C'est &agrave; elle qu'il pensait, lorsque arrivaient jusqu'&agrave; lui, comme des
+&eacute;claboussures, les r&eacute;flexions injurieuses des gens qui le regardaient
+passer.</p>
+
+<p>C'est d'elle qu'il s'inqui&eacute;tait, en lisant dans un journal qu'il venait
+d'acheter au coin de la rue Charlot, les d&eacute;tails scandaleux du crime de
+son p&egrave;re....</p>
+
+<p>Et lorsqu'il fut arriv&eacute; &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, c'est avec d'atroces
+palpitations de c&oelig;ur qu'il montait l'escalier, lorsqu'il reconnut la
+voix de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle chante! murmura-t-il. Elle ne sait rien, la Fortin ne lui a rien
+dit.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait, en tout cas, fort irrit&eacute;e, il le reconnut &agrave; son accent,
+quand, ayant frapp&eacute; &agrave; la porte de sa chambre, elle lui cria qu'elle
+achevait de s'habiller, qu'il n'avait qu'&agrave; rentrer chez lui, qu'elle ne
+tarderait pas &agrave; l'y rejoindre.</p>
+
+<p>Il gagna donc sa chambre, et c'est en proie au plus sombre d&eacute;couragement
+qu'il se laissa tomber dans son fauteuil, meuble ami, o&ugrave; tant de fois il
+s'&eacute;tait oubli&eacute; en ces vagues r&ecirc;veries d'avenir qui consolent des mis&egrave;res
+pr&eacute;sentes....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne avait repris sa chanson, dont les paroles lui arrivaient
+comme une am&egrave;re raillerie:</p>
+
+<p>Elle disait de sa voix claire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Espoir, mot doux et trompeur,<br /></span>
+<span class="i2">Trop fausse monnaie,<br /></span>
+<span class="i0">Bien fou qui de toi se paie,<br /></span>
+<span class="i0">Et fait cr&eacute;dit au bonheur....<br /></span>
+<span class="i0">Au-dessus de sa boutique,<br /></span>
+<span class="i0">Chacun t'accroche et fait bien,<br /></span>
+<span class="i0">O vieille enseigne ironique:<br /></span>
+<span class="i0">&laquo;On rase demain pour rien!...&raquo;<br /></span>
+<span class="i2">C'est joli de courrir,<br /></span>
+<span class="i0">Mais mieux vaut encor tenir!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Que va-t-elle dire, songeait Maxence, quand elle apprendra l'horrible
+d&eacute;sastre!</p>
+
+<p>Et il sentait comme une sueur glac&eacute;e lui perler aux tempes, en se
+rappelant l'orgueil de M<sup>lle</sup> Lucienne, et que l'honneur &eacute;tait sa seule
+croyance et la planche de salut o&ugrave; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment elle s'&eacute;tait
+cramponn&eacute;e, au plus fort des orages de sa vie. Si elle allait s'&eacute;loigner
+de lui, maintenant que le nom qu'il portait &eacute;tait d&eacute;shonor&eacute;!</p>
+
+<p>Mais un pas rapide et l&eacute;ger, sur le palier, le tira de ses sombres
+r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Sa porte s'ouvrit presque aussit&ocirc;t, et M<sup>lle</sup> Lucienne entra....</p>
+
+<p>Elle avait d&ucirc; se h&acirc;ter, car elle achevait d'agrafer sa robe, dont la
+simplicit&eacute; semblait une coquetterie, tant merveilleusement elle accusait
+la souplesse de sa taille, les splendeurs de son corsage et les rares
+perfections de ses &eacute;paules et de son col....</p>
+
+<p>Un vif m&eacute;contentement se lisait sur son beau visage; mais d&egrave;s qu'elle
+eut aper&ccedil;u Maxence, sa physionomie changea.</p>
+
+<p>Et il ne fallait, en effet, que voir le morne affaissement de
+l'infortun&eacute;, le d&eacute;sordre de ses v&ecirc;tements, sa p&acirc;leur livide et l'&eacute;clat
+sinistre de ses yeux pour comprendre qu'un grand malheur le frappait.</p>
+
+<p>D'une voix dont le trouble trahissait quelque chose de plus que
+l'inqui&eacute;tude et la compassion d'une amie:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? Que vous arrive-t-il? interrogea la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien malheureux!... r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Mais il h&eacute;sitait. Il eut voulu pouvoir dire tout d'un coup. Et il ne
+savait comment commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, reprit-il, que ma famille &eacute;tait tr&egrave;s riche....</p>
+
+<p>&mdash;Oui....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien: nous ne poss&eacute;dons plus rien... plus rien exactement.</p>
+
+<p>Elle parut respirer plus librement, et d'un accent o&ugrave; per&ccedil;ait une
+amicale ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est la perte de votre fortune, fit-elle, qui vous d&eacute;sesp&egrave;re
+ainsi?...</p>
+
+<p>P&eacute;niblement il se dressa sur ses jambes, et tout bas, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que l'honneur aussi est perdu! pronon&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mon p&egrave;re a vol&eacute;, mon p&egrave;re a fait des faux!...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue plus blanche que sa collerette.</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re!... balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis des ann&eacute;es, il puisait &agrave; la caisse qui lui &eacute;tait confi&eacute;e, &agrave;
+pleines mains, sans mesure, follement, tel qu'un homme pris de
+vertige.... Il y a puis&eacute; douze millions....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et malgr&eacute; l'&eacute;normit&eacute; de cette somme, il &eacute;tait en ces derniers mois
+r&eacute;duit aux plus mis&eacute;rables exp&eacute;dients, il s'en allait, de porte en
+porte, dans notre quartier, demander qu'on lui confi&acirc;t des fonds &agrave; faire
+valoir, il en &eacute;tait venu &agrave; escroquer bassement cinq cents francs &agrave; une
+pauvre marchande de journaux....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est insens&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est &agrave; douter si on veille ou si on r&ecirc;ve....</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous su?...</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, on est venu pour l'arr&ecirc;ter.... Par bonheur, nous &eacute;tions
+pr&eacute;venus, et j'ai pu le faire fuir par une fen&ecirc;tre de la chambre de ma
+s&oelig;ur, qui donne sur la cour d'une maison voisine....</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Qui le sait!</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde est persuad&eacute; qu'il emporte des millions... je ne le
+crois pas. Il n'a m&ecirc;me pas voulu prendre les quelques mille francs que
+M. de Thaller lui avait apport&eacute;s pour faciliter sa fuite.</p>
+
+<p>La jeune fille tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu M. de Thaller? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu &agrave; la maison quelques moments avant l'arriv&eacute;e du
+commissaire de police, et il y a eu, entre mon p&egrave;re et lui, une sc&egrave;ne
+terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Que disait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que mon p&egrave;re le ruinait.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il balbutiait des phrases incoh&eacute;rentes. Il &eacute;tait comme un homme qui
+vient de recevoir un coup de massue....</p>
+
+<p>La contraction des traits de M<sup>lle</sup> Lucienne trahissait l'effort de sa
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces sommes &eacute;normes, reprit-elle, o&ugrave; ont-elles pass&eacute;?</p>
+
+<p>Maxence hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons que le soup&ccedil;onner, r&eacute;pondit-il. Mais nous avons
+d&eacute;couvert des choses inou&iuml;es. Mon p&egrave;re, si s&eacute;v&egrave;re &agrave; la maison, et si
+parcimonieux, menait ailleurs joyeuse vie, et d&eacute;pensait sans compter.
+C'est pour une femme, qu'il pillait sa caisse....</p>
+
+<p>&mdash;Et... cette femme, savez-vous qui elle est?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je le saurai.... Dans ce journal, que voici, et qui rend
+compte de notre d&eacute;sastre, un r&eacute;dacteur dit qu'il la conna&icirc;t.... Lisez
+plut&ocirc;t....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne prit le journal que lui tendait Maxence, mais c'est &agrave;
+peine si elle daigna y jeter un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;En fin de compte, reprit-elle, et pour nous r&eacute;sumer, avez-vous une
+id&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que mon p&egrave;re soit innocent, mais je crois qu'il est
+des gens plus coupables que lui, des gredins habiles et prudents dont il
+n'a &eacute;t&eacute; que l'homme de paille, des mis&eacute;rables qui dig&eacute;reront
+tranquillement leur part des millions, la plus grosse, n&eacute;cessairement,
+tandis qu'il ira au bagne....</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur colora les joues de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela &eacute;tant, interrompit-elle, que comptez-vous faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Venger mon p&egrave;re, s'il se peut, et livrer ses complices s'il en a....</p>
+
+<p>La jeune fille lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, cela! fit-elle. Mais comment vous y prendrez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne sais pas encore. Je vais toujours courir aux
+bureaux de ce journal demander l'adresse de la femme.</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Lucienne l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pronon&ccedil;a-t-elle, ce n'est pas l&agrave; qu'il faut aller.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Il faut venir avec moi, chez mon ami le commissaire de police.</p>
+
+<p>C'est par un mouvement de stupeur, presque d'effroi, que Maxence
+accueillit la proposition de la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-vous bien &agrave; ce que vous me dites? s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon p&egrave;re s'est soustrait au mandat d'amener lanc&eacute; contre lui, il
+est poursuivi, recherch&eacute;, traqu&eacute;, si on le prend, c'est le bagne,
+peut-&ecirc;tre, et vous voulez que j'aille, moi, choisir pour confident de
+mes d&eacute;marches et de mes esp&eacute;rances, un commissaire de police, un homme
+dont le devoir serait de courir l'arr&ecirc;ter s'il apprenait o&ugrave; il se
+cache!...</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit et demeura un moment la bouche b&eacute;ante et les yeux
+&eacute;carquill&eacute;s, comme si tout &agrave; coup la v&eacute;rit&eacute; lui f&ucirc;t apparue,
+&eacute;blouissante d'&eacute;vidence.</p>
+
+<p>&mdash;Car mon p&egrave;re n'a pas gagn&eacute; l'&eacute;tranger, reprit-il, c'est &agrave; Paris qu'il
+se cache, je le parierais, j'en suis s&ucirc;r, vous l'avez vu!...</p>
+
+<p>Positivement M<sup>lle</sup> Lucienne crut que Maxence devenait fou.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu votre p&egrave;re, moi? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, hier soir.... Mon Dieu! o&ugrave; donc avais-je t&ecirc;te d'oublier cela....
+Pendant que vous m'attendiez en bas, dans la loge des Fortin, entre onze
+heures et onze heures et demie, un homme d'un certain &acirc;ge, grand,
+maigre, v&ecirc;tu d'une longue redingote, est venu me demander, et a paru
+tr&egrave;s-contrari&eacute; quand on lui a r&eacute;pondu que je n'&eacute;tais pas rentr&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle, en effet....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quitt&eacute; la loge, cet homme est sorti presque sur vos talons,
+et dans la cour, il vous a parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita, faisant un appel &agrave; sa m&eacute;moire: puis:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit-elle, rien qu'il n'e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; dit devant les Fortin:
+qu'il &eacute;tait tr&egrave;s-malheureux pour lui de ne vous pas trouver, parce qu'il
+s'agissait d'une affaire assez grave. Ce qui m'&eacute;tonnait un peu, c'est
+qu'il semblait me conna&icirc;tre et savoir qu'il s'adressait &agrave; une amie &agrave;
+vous. J'ai pens&eacute;, ensuite, que c'&eacute;tait quelqu'un de vos coll&egrave;gues du
+chemin de fer, &agrave; qui vous aviez parl&eacute; de moi....</p>
+
+<p>Mais &agrave; mesure qu'elle racontait, quantit&eacute; de petites circonstances qui
+ne l'avaient pas &eacute;clair&eacute;e sur le moment, se repr&eacute;sentaient &agrave; son esprit.</p>
+
+<p>Se frappant le front:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre avez-vous raison! poursuivit-elle. Peut-&ecirc;tre cet homme
+&eacute;tait-il votre p&egrave;re.... Attendez donc!... Oui, assur&eacute;ment, il &eacute;tait fort
+troubl&eacute;, et, &agrave; chaque moment, il tournait la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; de
+l'entr&eacute;e.... Il m'a dit qu'il lui serait impossible de revenir, mais
+que vous sauriez pourquoi, qu'il vous &eacute;crirait, qu'il aurait sans doute
+besoin de vous et qu'il comptait sur votre d&eacute;vouement....</p>
+
+<p>Maxence tr&eacute;pignait sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez-bien! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que c'&eacute;tait mon p&egrave;re, qu'il m'&eacute;crira s&ucirc;rement, qu'il reviendra
+peut-&ecirc;tre, et que dans de telles conditions, m'adresser au commissaire
+de police, appeler sur moi son attention serait une insigne folie,
+presque une trahison....</p>
+
+<p>Elle secouait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, pronon&ccedil;a-t-elle, que c'est une raison de plus de suivre mon
+conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes-vous jamais repenti de m'avoir &eacute;cout&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais vous pouvez vous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas.</p>
+
+<p>Elle s'exprimait d'un tel accent d'absolue certitude, que Maxence, dans
+le d&eacute;sordre de son esprit, ne savait plus qu'imaginer ni que croire.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me presser ainsi, reprit-il, vous avez des raisons?...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas me les dire?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aurais pas de preuves &agrave; vous fournir de mes assertions.
+Parce qu'il me faudrait entrer dans des d&eacute;tails que vous ne comprendriez
+pas. Parce qu'enfin, j'ob&eacute;is &agrave; un de ces pressentiments inexplicables
+qui ne sauraient mentir....</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas, c'&eacute;tait clair, d&eacute;couvrir toute sa pens&eacute;e, et
+cependant Maxence se sentait terriblement &eacute;branl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Songez &agrave; mon d&eacute;sespoir, fit-il, si j'allais livrer mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Le mien serait-il donc moindre? Un malheur peut-il vous atteindre qui
+ne m'atteigne moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>Et comme il ne r&eacute;pondait pas, d&eacute;chir&eacute; qu'il &eacute;tait par les plus affreuses
+perplexit&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Raisonnons un peu, poursuivit la jeune fille. Que me disiez-vous, il
+n'y a qu'un instant? Que certainement votre p&egrave;re n'est pas si coupable
+qu'on croit, qu'il ne l'est pas seul, en tous cas, qu'il n'a &eacute;t&eacute; que
+l'instrument de coquins plus habiles et plus puissants que lui, et qu'il
+n'a eu qu'une bien faible part des douze millions vol&eacute;s au <i>Comptoir de
+cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voudriez livrer &agrave; la justice les mis&eacute;rables qui ont profit&eacute; du
+crime de votre p&egrave;re, et qui se croient assur&eacute;s de l'impunit&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que je donnerais pour y parvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comment y parviendrez-vous, isol&eacute; comme vous l'&ecirc;tes, suspect
+fatalement, sans moyens d'action, sans appui, sans relations, sans
+argent....</p>
+
+<p>Une larme de rage jaillit des yeux de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc m'enlever mon courage! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais vous d&eacute;montrer la n&eacute;cessit&eacute; de la d&eacute;marche que je vous
+conseille. Qui veut la fin veut les moyens, et nous n'avons pas le
+choix. Venez, c'est &agrave; un honn&ecirc;te homme que je veux vous conduire, &agrave; un
+ami &eacute;prouv&eacute;. Ne craignez rien. S'il se souvient qu'il est commissaire de
+police, ce sera pour nous &ecirc;tre utile et non pas pour vous nuire. Vous
+h&eacute;sitez!... Peut-&ecirc;tre &agrave; cette heure, en sait-il d&eacute;j&agrave; plus que nous n'en
+savons nous-m&ecirc;mes....</p>
+
+<p>La r&eacute;solution de Maxence &eacute;tait prise.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, partons....</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes ils furent pr&ecirc;ts et ils partirent; et m&ecirc;me,
+pour sortir, il leur fallut d&eacute;ranger la Fortin, qui devant la porte de
+son h&ocirc;tel, &eacute;tait en grande conf&eacute;rence avec deux ou trois boutiquiers du
+voisinage.</p>
+
+<p>D&egrave;s que Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne se furent &eacute;loign&eacute;s, remontant le
+boulevard du Temple:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce jeune homme, dit &agrave; ses interlocuteurs l'honorable
+propri&eacute;taire de l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, eh bien! c'est le fils de ce
+fameux caissier qui vient de d&eacute;camper en emportant douze millions et en
+mettant mille familles sur la paille. Vous croyez peut-&ecirc;tre que &ccedil;a le
+g&ecirc;ne? Ah! bien oui!... Le voil&agrave; qui va passer une bonne journ&eacute;e avec sa
+ma&icirc;tresse, et lui payer un bon d&icirc;ner avec l'argent du papa!...</p>
+
+<p>Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne, cependant, arrivaient &agrave; la maison du
+commissaire. Il &eacute;tait chez lui, ils entr&egrave;rent. Et d&egrave;s qu'ils parurent:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme d'un certain &acirc;ge, d&eacute;j&agrave;, mais alerte encore et
+vigoureux. Il avait l'air d'un notaire, avec sa cravate blanche, sa
+redingote noire et ses gu&ecirc;tres. B&eacute;nigne &eacute;tait l'expression de sa
+physionomie, mais il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; na&iuml;f de s'y fier, on le devinait &agrave; l'&eacute;clat
+de ses petits yeux gris et &agrave; la mobilit&eacute; de ses narines.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous attendais, poursuivit-il, s'adressant autant &agrave; Maxence,
+pour le moins, qu'&agrave; M<sup>lle</sup> Lucienne. C'est l'affaire du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>
+qui vous am&egrave;ne?...</p>
+
+<p>Maxence s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le fils de Vincent Favoral, monsieur, r&eacute;pondit-il. J'ai encore
+ma m&egrave;re, et une s&oelig;ur... notre situation est affreuse. M<sup>lle</sup> Lucienne
+m'a fait esp&eacute;rer que vous consentiriez &agrave; me donner un conseil, et nous
+voici....</p>
+
+<p>Le commissaire sonna, et un gar&ccedil;on de bureau s'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pour personne, dit-il.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, revenant &agrave; Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Lucienne a bien fait de vous amener, lui dit-il, car il se
+pourrait bien que tout en lui rendant un grand service, &agrave; elle, que
+j'estime et que j'aime... je vous en rende un, &agrave; vous aussi, qui &ecirc;tes un
+brave gar&ccedil;on.... Mais, je n'ai pas de temps &agrave; perdre, asseyez-vous et
+contez-moi votre affaire....</p>
+
+<p>C'est avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'apr&egrave;s avoir dit l'histoire
+de sa famille, Maxence exposa les sc&egrave;nes, dont depuis vingt-quatre
+heures, la maison de la rue Saint-Gilles avait &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Pas une seule fois le commissaire ne l'interrompit, mais lorsqu'il eut
+achev&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Redites-moi, demanda-t-il, l'entrevue de votre p&egrave;re et de M. de
+Thaller, et surtout, n'omettez rien de ce que vous avez entendu et vu,
+ni un mot ni un geste, ni un mouvement de physionomie.</p>
+
+<p>Et Maxence ayant ob&eacute;i:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le commissaire, r&eacute;p&eacute;tez-moi tout ce qu'a dit votre
+p&egrave;re, au moment de fuir.</p>
+
+<p>Ce fut fait. Le commissaire de police prit quelques notes, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles &eacute;taient, demanda-t-il, les relations de votre famille et de la
+famille de Thaller?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avions pas de relations.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! jamais M<sup>me</sup> ni M<sup>lle</sup> de Thaller ne venaient chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le marquis de Tr&eacute;gars.?</p>
+
+<p>Maxence ouvrit de grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&eacute;gars!... r&eacute;p&eacute;ta-t-il. C'est la premi&egrave;re fois que j'entends
+prononcer ce nom.</p>
+
+<p>Les justiciables ordinaires du commissaire de police eussent h&eacute;sit&eacute; &agrave; le
+reconna&icirc;tre, tant, peu &agrave; peu, s'&eacute;tait d&eacute;tendue sa roideur
+professionnelle, tant sa r&eacute;serve glaciale avait fait place &agrave; la plus
+encourageante bonhomie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela &eacute;tant, reprit-il, laissons l&agrave; le marquis de Tr&eacute;gars, et
+occupons-nous de la femme qui, selon vous, aurait caus&eacute; la perte de M.
+Favoral....</p>
+
+<p>Sur la table, devant lui, Maxence apercevait, tout ouvert, le journal
+qu'il avait achet&eacute; le matin, et o&ugrave; il avait lu, avec des convulsions de
+rage, le terrible article intitul&eacute;: <i>Encore un d&eacute;sastre financier</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien de cette femme, r&eacute;pondit-il, mais apprendre qui elle
+est ne doit pas &ecirc;tre difficile, puisqu'un r&eacute;dacteur du journal que voil&agrave;
+pr&eacute;tend la conna&icirc;tre....</p>
+
+<p>Au l&eacute;ger sourire qui passa sur les l&egrave;vres du commissaire, il fut ais&eacute; de
+voir que sa foi &agrave; la chose imprim&eacute;e n'&eacute;tait pas pr&eacute;cis&eacute;ment absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai lu, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait envoyer au bureau de ce journal, proposa M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai envoy&eacute;, mon enfant.</p>
+
+<p>Et sans para&icirc;tre remarquer la stupeur de Maxence et de la jeune fille,
+il sonna et demanda si son secr&eacute;taire &eacute;tait rentr&eacute;.</p>
+
+<p>Il l'&eacute;tait, et parut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;La commission est faite, monsieur, r&eacute;pondit-il. J'ai vu le reporter
+qui a r&eacute;dig&eacute; l'article en question et apr&egrave;s avoir bien tergivers&eacute;, il a
+fini par m'avouer qu'il s'&eacute;tait peut-&ecirc;tre un peu avanc&eacute;, qu'il n'avait
+pas d'autres renseignements que ceux qu'il avait donn&eacute;s, et qu'il les
+tenait de deux amis intimes du caissier du <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>,
+M. Costeclar et M. Saint-Pavin.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait courir chez ces messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai couru.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement M. Costeclar venait de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute; l'autre, M. Saint-Pavin, au bureau de son journal, le
+<i>Pilote financier</i>. C'est un grossier personnage, qui m'a re&ccedil;u comme un
+chien dans un jeu de quilles, et m&ecirc;me, si je m'&eacute;tais &eacute;cout&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Passons....</p>
+
+<p>&mdash;Alors donc, il &eacute;tait en grande conf&eacute;rence avec un autre monsieur, un
+banquier nomm&eacute; Jottras, de la maison Jottras et son fr&egrave;re, et ils
+&eacute;taient dans une col&egrave;re &eacute;pouvantable, jurant &agrave; faire crouler le plafond,
+disant que l'affaire de M. Favoral les ruinait, qu'ils &eacute;taient jou&eacute;s
+comme des imb&eacute;ciles, mais que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'ils
+allaient r&eacute;diger un article foudroyant....</p>
+
+<p>Mais il s'arr&ecirc;ta, clignant de l'&oelig;il et montrant Maxence et M<sup>lle</sup>
+Lucienne qui &eacute;coutaient de toutes leurs forces.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez! lui dit le commissaire, ne craignez rien....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-il, M. Saint-Pavin et M. Jottras disaient comme cela,
+que ce ne serait pas &agrave; M. Favoral qu'ils s'en prendraient, que M.
+Favoral n'&eacute;tait qu'un pauvre niais, mais qu'ils sauraient bien trouver
+les autres....</p>
+
+<p>&mdash;Quels autres?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! ils ne les ont pas nomm&eacute;s.</p>
+
+<p>Le commissaire haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! s'&eacute;cria-t-il, vous vous trouvez en pr&eacute;sence de deux hommes
+furieux d'avoir &eacute;t&eacute; pris pour dupes, qui temp&ecirc;tent, qui jurent, qui
+menacent, et vous ne savez pas leur arracher un nom dont vous avez
+besoin!... D&eacute;cid&eacute;ment, vous n'&ecirc;tes pas adroit, mon cher!...</p>
+
+<p>Et comme le pauvre secr&eacute;taire, tout d&eacute;contenanc&eacute; de l'algarade, baissait
+le nez et gardait le silence:</p>
+
+<p>&mdash;Leur avez-vous au moins demand&eacute;, reprit-il, qui est cette femme sur
+laquelle l'article promet des d&eacute;tails et dont l'existence a &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;e
+par eux au r&eacute;dacteur?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ont-ils r&eacute;pondu?</p>
+
+<p>&mdash;Que n'&eacute;tant pas des mouchards, ils n'avaient rien &agrave; me r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Peste!...</p>
+
+<p>&mdash;M. Saint-Pavin, toutefois, a ajout&eacute; qu'il avait dit cela en l'air,
+uniquement parce qu'un jour il avait vu M. Favoral acheter un bracelet
+de mille &eacute;cus, et aussi parce qu'il lui paraissait impossible qu'un
+homme d&eacute;vor&acirc;t des millions sans y &ecirc;tre aid&eacute; par une femme....</p>
+
+<p>Le commissaire ne cachait pas sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement! gronda-t-il. Depuis que Salomon a dit: &laquo;Cherchez la
+femme,&raquo; car c'est le roi Salomon qui a dit cela le premier, tous les
+matins il se trouve quelque gaillard pour d&eacute;couvrir qu'une femme
+toujours se trouve au fond de toutes les actions d'un homme, et quantit&eacute;
+de gens se sont fait une r&eacute;putation de profondeur, pour avoir &eacute;mis, d'un
+air fin, cette v&eacute;rit&eacute;, digne de M. de La Palisse.... Et apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;M. Saint-Pavin m'a pri&eacute; grossi&egrave;rement de lui... laisser la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il faudrait tout faire soi-m&ecirc;me, grommela le commissaire de
+police.</p>
+
+<p>Sur quoi il griffonna rapidement quelques lignes et les glissa dans une
+enveloppe qu'il scella de son timbre et qu'il remit &agrave; son secr&eacute;taire en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit.... Portez ceci vous-m&ecirc;me &agrave; la Pr&eacute;fecture.</p>
+
+<p>Et le secr&eacute;taire sorti:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur Maxence, reprit-il, vous avez entendu?</p>
+
+<p>Oui, assur&eacute;ment. Seulement Maxence &eacute;tait bien moins pr&eacute;occup&eacute; de ce
+qu'il venait d'entendre, que de l'&eacute;trange int&eacute;r&ecirc;t que ce commissaire,
+m&ecirc;me avant de l'avoir vu, avait pris &agrave; sa situation.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, balbutia-t-il, qu'il est bien malheureux que cette femme ne
+puisse &ecirc;tre retrouv&eacute;e....</p>
+
+<p>Plein de confiance fut le geste du commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit-il, on la retrouvera. Si grand app&eacute;tit qu'ait
+une femme, elle n'avale pas comme cela des millions toute seule; elle ne
+les avale pas surtout, sans qu'on entende le bruit de ses m&acirc;choires.
+Paris est grand, mais avec cinquante mille francs de luxe par an, une
+femme attire l'attention, et avec cent mille, elle fait esclandre. Voyez
+plut&ocirc;t ce qui arrive &agrave; notre pauvre Lucienne, pour dix louis par semaine
+de luxe d'occasion que lui offre le sieur Van-Klopen, son patron....
+Croyez-moi, nous retrouverons notre mangeuse de millions... &agrave; moins
+que....</p>
+
+<p>Il fit une pause, et lentement, en soulignant chacun de ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;A moins, ajouta-t-il, qu'elle n'ait derri&egrave;re elle un homme tr&egrave;s-fort,
+tr&egrave;s-habile et tr&egrave;s-prudent.... Ou &agrave; moins encore qu'elle ne soit dans
+une situation telle que son luxe n'ait point fait scandale....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne tressauta sur sa chaise. Il lui sembla comprendre toute
+la pens&eacute;e de son ami le commissaire de police, et entrevoir quelque
+chose de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura-t-elle....</p>
+
+<p>Mais Maxence, lui, ne remarqua rien, appliqu&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; suivre la
+d&eacute;duction du commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ou &agrave; moins, reprit-il, que mon p&egrave;re n'ait presque rien eu, pour sa
+part, des sommes &eacute;normes enlev&eacute;es au <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, &agrave; moins, par
+cons&eacute;quent, qu'il n'ait donn&eacute; que peu de chose relativement &agrave; cette
+femme.... M. Saint-Pavin lui-m&ecirc;me ne reconna&icirc;t-il pas que mon p&egrave;re a &eacute;t&eacute;
+audacieusement jou&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>Maxence h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit-il enfin, et plusieurs amis de ma famille, parmi
+lesquels M. Chapelain, un ancien avou&eacute;, pensent comme moi qu'il est bien
+difficile que mon p&egrave;re ait pu puiser des millions &agrave; la caisse du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i>, sans que le directeur en ait eu connaissance....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, selon vous, M. de Thaller serait complice?</p>
+
+<p>Maxence ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, insista le commissaire, j'admets la complicit&eacute; de M. de Thaller,
+mais alors il faut supposer qu'il avait sur votre p&egrave;re quelque
+tout-puissant moyen d'action....</p>
+
+<p>&mdash;Un directeur a toujours sur ses employ&eacute;s une grande influence....</p>
+
+<p>&mdash;Une influence qui irait jusqu'&agrave; les d&eacute;terminer &agrave; risquer le bagne &agrave;
+son profit? ce n'est gu&egrave;re vraisemblable. Il faudrait imaginer autre
+chose encore....</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche... mais je ne vois pas....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est cependant pas tout. Comment expliquez-vous le silence de
+votre p&egrave;re lorsque M. de Thaller l'accablait des injures les plus
+atroces....</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re &eacute;tait comme foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et, au moment de fuir, s'il avait des complices, comment ne vous les
+a-t-il pas nomm&eacute;s, &agrave; vous, &agrave; votre m&egrave;re, &agrave; votre s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que sans doute il n'avait pas de preuves &agrave; fournir de leur
+complicit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Lui en auriez-vous donc demand&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Donc, tel n'est pas &eacute;videmment le motif de son silence, et il faudrait
+l'attribuer plut&ocirc;t &agrave; quelque secret espoir qui lui serait rest&eacute;....</p>
+
+<p>Le commissaire, cependant, avait d&eacute;sormais tous les renseignements que,
+volontairement ou non, pouvait lui fournir Maxence.</p>
+
+<p>Il se leva, et du ton le plus bienveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes venu, lui dit-il, me demander un conseil; le voici:
+Taisez-vous et sachez attendre. Laissez la justice et la police
+poursuivre leur &oelig;uvre. On n'arr&ecirc;te pas comme un simple filou le
+puissant gredin qui a vol&eacute; des millions.</p>
+
+<p>Quels que soient vos soup&ccedil;ons, cachez-les. Je ferai pour vous ce que je
+ferais pour Lucienne que j'aime comme si elle &eacute;tait ma fille, car il se
+trouve qu'en vous servant c'est elle que je vais servir....</p>
+
+<p>Il ne put s'emp&ecirc;cher de rire de l'&eacute;tonnement qui, &agrave; ces mots, se peignit
+sur le visage de Maxence, et gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas? ajouta-t-il.... Peu importe. Il n'est pas
+n&eacute;cessaire que vous compreniez.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Deux heures sonnaient, lorsque M<sup>lle</sup> Lucienne et Maxence sortirent du
+bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute &eacute;mue des
+perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrit&eacute;....</p>
+
+<p>Le temps, qui avait menac&eacute; toute la matin&eacute;e, s'&eacute;tait mis d&eacute;cid&eacute;ment au
+beau, une brise ti&egrave;de chassait &agrave; l'horizon les derniers nuages, et comme
+il arrive, d&egrave;s que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout
+Paris se pr&eacute;cipitait dehors, alt&eacute;r&eacute; de grand air et de soleil.</p>
+
+<p>Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient &agrave; grand
+bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient
+l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs
+endimanch&eacute;s s'en allaient par bandes, se h&acirc;tant pour arriver &agrave; la gare
+du chemin de fer de Vincennes avant le d&eacute;part du train.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute
+cette joie irritait la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faudrait-il pas, murmurait M<sup>lle</sup> Lucienne, que Paris entier pr&icirc;t
+le deuil, parce que nous souffrons!</p>
+
+<p>C'est sans &eacute;changer une parole de plus qu'ils arriv&egrave;rent &agrave; <i>l'H&ocirc;tel des
+Folies</i>.</p>
+
+<p>La Fortin &eacute;tait encore sur sa porte, p&eacute;rorant au milieu d'un groupe avec
+une volubilit&eacute; que rien ne lassait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait v&eacute;ritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le
+fils de ce caissier qui avait vol&eacute; douze millions, qui &eacute;tait en ce
+moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom &eacute;tait dans
+toutes les bouches.</p>
+
+<p>Elle devait &agrave; cette circonstance d'&ecirc;tre tout &agrave; coup devenue un
+personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa r&eacute;putation suspecte,
+ne l'avaient jamais salu&eacute;e jusqu'alors, l'accablaient de pr&eacute;venances
+depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donn&acirc;t
+des d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Et sa cupidit&eacute; ne s'&eacute;panouissait gu&egrave;re moins que son amour-propre. Elle
+calculait que lors du proc&egrave;s on prononcerait infailliblement le nom de
+l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, et que ce lui serait une r&eacute;clame excellente et une
+source de b&eacute;n&eacute;fices certains.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me, en pr&eacute;vision d'un surcro&icirc;t de client&egrave;le, elle avait tenu
+conseil avec le sieur Fortin, et agit&eacute; la question de faire repeindre
+l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent.</p>
+
+<p>Voyant arriver Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne, elle abandonna le groupe dont
+elle &eacute;tait le centre, et les saluant de son plus obs&eacute;quieux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave; finie, cette petite promenade? leur dit-elle.</p>
+
+<p>Mais ils ne r&eacute;pondirent pas, et s'&eacute;tant engouffr&eacute; dans l'&eacute;troit
+corridor, ils se h&acirc;t&egrave;rent de regagner leur quatri&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence
+jeta son chapeau sur le lit; et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre un moment promen&eacute; de long
+en large, revenant se planter devant M<sup>lle</sup> Lucienne:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit-il, vous &ecirc;tes contente, maintenant!</p>
+
+<p>C'est d'un air de commis&eacute;ration profonde qu'elle le consid&eacute;rait, sachant
+trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi dois-je &ecirc;tre si satisfaite? demanda-t-elle doucement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que vous avez voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dictait la raison, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le
+commissaire de police. En suis-je plus avanc&eacute;?</p>
+
+<p>Imperceptiblement elle haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'esp&eacute;riez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il f&ucirc;t en son
+pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le
+seul acte de sa volont&eacute;, il allait combler le d&eacute;ficit de la caisse du
+<i>Cr&eacute;dit mutuel</i> et r&eacute;habiliter votre p&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas fou encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son
+concours le plus ardent et le plus d&eacute;vou&eacute;?...</p>
+
+<p>Mais il ne la laissa pas poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me prouve, s'&eacute;cria-t-il, qu'il ne s'est pas moqu&eacute; de moi! S'il
+&eacute;tait sinc&egrave;re, pourquoi ses r&eacute;ticences et ses &eacute;nigmes? Il pr&eacute;tend que je
+peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous.
+Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation
+et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon p&egrave;re?... Et moi, j'ai
+r&eacute;pondu &agrave; toutes ses questions, je me suis livr&eacute;!... Pauvre niais!...
+Mais l'homme qui se noie se raccroche &agrave; un brin d'herbe, et je me noie,
+moi, j'enfonce, je sombre....</p>
+
+<p>Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je souffre horriblement! g&eacute;mit-il.</p>
+
+<p>La jeune fille s'&eacute;tait rapproch&eacute;e, et d'un accent s&eacute;v&egrave;re en d&eacute;pit de son
+&eacute;motion:</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous donc un l&acirc;che! pronon&ccedil;a-t-elle. Quoi! au premier malheur
+qui vous frappe, car c'est le premier malheur r&eacute;el de votre vie,
+Maxence, vous d&eacute;sesp&eacute;rez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de
+rassembler toute votre &eacute;nergie pour le surmonter, vous vous asseyez et
+vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage &agrave; votre m&egrave;re
+et &agrave; votre s&oelig;ur, si vous vous abandonnez ainsi?...</p>
+
+<p>A de telles paroles, prononc&eacute;es par cette voix qui avait tout pouvoir
+sur son &acirc;me, Maxence s'&eacute;tait redress&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien &agrave; vous de me rappeler
+ce que je dois &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; ma s&oelig;ur. Pauvres femmes. Elles se
+demandent sans doute ce que je suis devenu....</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille.</p>
+
+<p>R&eacute;sol&ucirc;ment il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais! r&eacute;pondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas
+hausser mon &eacute;nergie au niveau de la v&ocirc;tre....</p>
+
+<p>Et ayant serr&eacute; la main de M<sup>lle</sup> Lucienne, il sortit.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue
+Saint-Gilles. La rue de Turenne, o&ugrave; tout le monde le connaissait, lui
+faisait horreur. Il prit un grand d&eacute;tour, pour rentrer sans rencontrer
+personne....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voil&agrave;! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame
+&eacute;tait joliment inqui&egrave;te, allez! Elle est au salon avec M<sup>lle</sup> Gilberte et
+M. Chapelain....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait exact. Apr&egrave;s sa d&eacute;marche infructueuse pour arriver jusqu'&agrave; M. de
+Thaller, l'ancien avou&eacute; avait d&eacute;jeun&eacute; rue Saint-Gilles, et il y &eacute;tait
+rest&eacute; ayant, disait-il, besoin de voir Maxence.</p>
+
+<p>Aussi, d&egrave;s que le jeune homme parut, s'autorisant de son &acirc;ge et d'une
+vieille intimit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre m&egrave;re et votre s&oelig;ur
+seules dans une maison o&ugrave; &agrave; tout moment peut tomber quelque cr&eacute;ancier
+brutal?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer
+une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais
+pour vous dire que je n'ai pas pu parler &agrave; M. de Thaller, et que je ne
+me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A
+vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait
+apport&eacute;s &agrave; votre p&egrave;re... remettez-les-lui en mains propres, et ne les
+l&acirc;chez pas sans un re&ccedil;u....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques recommandations encore, il s'&eacute;loigna, laissant enfin
+seuls M<sup>me</sup> Favoral et ses enfants.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Favoral ouvrait la bouche pour demander &agrave; Maxence les raisons de
+son absence, mais M<sup>lle</sup> Gilberte l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; te parler, ma m&egrave;re, dit-elle avec une pr&eacute;cipitation singuli&egrave;re,
+et &agrave; toi aussi, mon fr&egrave;re....</p>
+
+<p>Et tout de suite, elle se mit &agrave; leur raconter la visite &eacute;trange de M.
+Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes d&eacute;clarations....</p>
+
+<p>Maxence se mordait les poings de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne me suis pas trouv&eacute; l&agrave;, s'&eacute;criait-t-il, pour le jeter
+dehors....</p>
+
+<p>Mais un autre s'y &eacute;tait trouv&eacute;, et c'&eacute;tait l&agrave; qu'en voulait venir M<sup>lle</sup>
+Gilberte.... Mais l'aveu &eacute;tait difficile, p&eacute;nible m&ecirc;me, et son embarras
+&eacute;tait grand, et tr&egrave;s-visible la contrainte qu'elle s'imposait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici longtemps, ma m&egrave;re, reprit-elle enfin, que vous m'avez
+soup&ccedil;onn&eacute;e de vous cacher quelque chose.... Interrog&eacute;e, je vous ai
+menti.... Non, que j'eusse &agrave; rougir de rien, mais parce que je craignais
+pour vous la col&egrave;re de mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>C'est d'un &oelig;il h&eacute;b&eacute;t&eacute; d'&eacute;tonnement que la consid&eacute;raient sa m&egrave;re et son
+fr&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter
+personne, me fiant aux seules inspirations de mon c&oelig;ur, j'avais engag&eacute;
+ma vie &agrave; un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais &ecirc;tre la
+femme....</p>
+
+<p>D'un geste &eacute;perdu M<sup>me</sup> Favoral levait les mains au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la folie!... r&eacute;p&eacute;tait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon
+fianc&eacute;, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il
+&eacute;tait pauvre, il croyait mon p&egrave;re tr&egrave;s-riche, et il m'avait demand&eacute;
+trois ans pour conqu&eacute;rir une fortune qui lui perm&icirc;t de demander ma main.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, tout le sang de son c&oelig;ur affluait &agrave; son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre d&eacute;sastre, il est venu....</p>
+
+<p>&mdash;Ici? interrompit Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon fr&egrave;re, ici.... Il est arriv&eacute; au moment o&ugrave;, insult&eacute;e l&acirc;chement
+par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et o&ugrave;, au lieu de
+sortir, il marchait sur moi les bras &eacute;tendus....</p>
+
+<p>&mdash;Il a os&eacute; p&eacute;n&eacute;trer ici! murmurait M<sup>me</sup> Favoral.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma m&egrave;re, il est entr&eacute; juste &agrave; temps pour saisir M. Costeclar au
+collet et le jeter &agrave; mes pieds, bl&ecirc;me de peur et demandant gr&acirc;ce.... Il
+venait, malgr&eacute; l'horrible malheur qui nous frappe, malgr&eacute; la ruine et
+malgr&eacute; la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journ&eacute;e il
+enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions....</p>
+
+<p>Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du
+salon, annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte de Villegr&eacute;!...</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait venu &agrave; l'id&eacute;e de M<sup>me</sup> Favoral et de Maxence que M<sup>lle</sup>
+Gilberte avait &eacute;t&eacute; dupe de quelque l&acirc;che intrigue et avait c&eacute;d&eacute; &agrave;
+d'inavouables entra&icirc;nements, il dut suffire, pour les d&eacute;sabuser, de la
+seule pr&eacute;sence de l'homme qui entrait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses fa&ccedil;ons
+brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait
+le front.</p>
+
+<p>Mais pour &ecirc;tre rassur&eacute; et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa
+large face, &agrave; la fois &eacute;nergique et d&eacute;bonnaire, son &oelig;il clair o&ugrave;
+&eacute;clatait la loyaut&eacute; de son &acirc;me et ses l&egrave;vres &eacute;paisses et rouges, qui
+jamais ne s'&eacute;taient ouvertes pour prof&eacute;rer un mensonge.</p>
+
+<p>En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens.</p>
+
+<p>Ce vaillant homme, ce vieux soldat &eacute;tait timide, et se f&ucirc;t senti plus &agrave;
+l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que
+dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de
+Maxence et de M<sup>me</sup> Favoral.</p>
+
+<p>Ayant salu&eacute;, ayant adress&eacute; &agrave; M<sup>lle</sup> Gilberte un signe d'amicale
+reconnaissance, il &eacute;tait rest&eacute; court, &agrave; deux pas de la porte, son
+chapeau &agrave; la main.</p>
+
+<p>L'&eacute;loquence n'&eacute;tait pas son fort. La le&ccedil;on lui avait bien &eacute;t&eacute; faite &agrave;
+l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer
+le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui
+restait dans la gorge.</p>
+
+<p>Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il &eacute;tait urgent de
+lui venir en aide:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, monsieur, lui dit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Sur cet encouragement, il s'avan&ccedil;a, et s'inclinant devant M<sup>me</sup> Favoral:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que ma pr&eacute;sence vous surprend, madame, commen&ccedil;a-t-il, et je
+dois avouer que... hum! elle ne m'&eacute;tonne pas moins que vous. Mais les
+circonstances anormales commandent les d&eacute;marches... broum!...
+exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez
+vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps &agrave; gaspiller en
+formalit&eacute;s c&eacute;r&eacute;monieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me
+pr&eacute;senter moi-m&ecirc;me. Je suis le g&eacute;n&eacute;ral comte de Villegr&eacute;....</p>
+
+<p>Maxence lui avait avanc&eacute; un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, monsieur, lui dit M<sup>me</sup> Favoral.</p>
+
+<p>Il s'assit, et apr&egrave;s un nouvel effort:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a
+expliqu&eacute; ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais
+l'honneur de vous le dire... de d&eacute;licat... hum!... de peu conforme aux
+usages re&ccedil;us....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Gilberte l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque vous &ecirc;tes arriv&eacute;, monsieur le comte, dit-elle, je commen&ccedil;ais
+seulement &agrave; exposer les faits &agrave; ma m&egrave;re et &agrave; mon fr&egrave;re....</p>
+
+<p>Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut ais&eacute;
+de voir combien l'&eacute;pouvantait la perspective d'une explication...
+broum!... assez difficile.</p>
+
+<p>Prenant n&eacute;anmoins son parti en brave:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Maxence bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la premi&egrave;re
+fois par le commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&eacute;gars! r&eacute;p&eacute;ta-t-il d'un ton d'immense &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit M. de Villegr&eacute;. Le conna&icirc;triez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non!...</p>
+
+<p>&mdash;Marius de Tr&eacute;gars est le fils du plus honn&ecirc;te homme que j'aie connu,
+du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Tr&eacute;gars, enfin, qui est
+mort, il y a quelques ann&eacute;es, mort de chagrin &agrave; la suite... hum!... de
+revers de fortune tout &agrave; fait... broum!... inexplicables. Marius serait
+mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je
+n'ai pas de parents, j'ai report&eacute; sur lui tous les sentiments...
+affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et j'ose dire que jamais gar&ccedil;on ne fut plus digne d'&ecirc;tre aim&eacute;. Je le
+connais: &agrave; la plus haute fiert&eacute;, &agrave; une loyaut&eacute; sup&eacute;rieure, &agrave; une loyaut&eacute;
+incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et d&eacute;li&eacute;, une
+rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre
+les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il
+a... hum!... un peu l&eacute;g&egrave;rement abandonn&eacute; tout ce qu'il poss&eacute;dait, &agrave; de
+soi-disant cr&eacute;anciers de son p&egrave;re. Mais quand il voudra &ecirc;tre riche, il
+le sera, et m&ecirc;me... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu...
+je sais ses projets, ses esp&eacute;rances, ses ressources.</p>
+
+<p>Mais comme s'il e&ucirc;t reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux,
+le comte de Villegr&eacute; s'arr&ecirc;ta court....</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un moment employ&eacute; &agrave; reprendre haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir M<sup>lle</sup> Gilberte et appr&eacute;cier
+les rares qualit&eacute;s de son c&oelig;ur et de son esprit sans l'aimer
+&eacute;perdument....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Favoral eut un geste de protestation.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, monsieur... commen&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>Mais il lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de
+Tr&eacute;gars a pu voir mademoiselle votre fille, la conna&icirc;tre, la juger, sans
+que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et m&ecirc;me, si
+j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre
+gar&ccedil;on, bien contre son gr&eacute;, je vous le jure, et uniquement parce qu'il
+lui &eacute;tait interdit, sous peine d'&ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute; de cupidit&eacute;, d'aspirer,
+lui qui n'avait rien, &agrave; la main d'une jeune fille dont le p&egrave;re passait
+pour tr&egrave;s-riche. Quel part prendre? S'adresser directement &agrave; M<sup>lle</sup>
+Gilberte.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il a fait. Et M<sup>lle</sup> Gilberte ayant compris qu'il &eacute;tait,
+qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'&eacute;tait pas, je le
+sais, parfaitement... hum!... r&eacute;gulier, mais on est jeune, on s'aime et
+quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius
+&eacute;taient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi,
+dans ma position, &agrave; mon &acirc;ge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti &agrave;
+devenir son complice, et &agrave; lui servir... broum!... de comp&egrave;re, lorsque
+pour la premi&egrave;re fois, sur la <i>Place-Royale</i>, il a d&eacute;clar&eacute; ses
+intentions... &agrave; M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Si jamais le comte de Villegr&eacute; avait donn&eacute; &agrave; Marius une preuve d'amiti&eacute;,
+c'&eacute;tait certes en cette occasion.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; la torture, il suait, sous son habit noir de c&eacute;r&eacute;monie, il
+peinait, il soufflait....</p>
+
+<p>Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une fa&ccedil;on
+inqui&eacute;tante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien,
+M<sup>lle</sup> Gilberte eut piti&eacute; de lui.</p>
+
+<p>Prenant la parole, simplement et bri&egrave;vement, elle raconta son histoire
+et celle de Marius.</p>
+
+<p>Elle dit le serment qu'ils avaient &eacute;chang&eacute;, comment ils s'&eacute;taient vus
+deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin,
+ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le
+tr&egrave;s-innocent et tr&egrave;s-inconscient signor Gismondo Pulci.</p>
+
+<p>Maxence et M<sup>me</sup> Favoral &eacute;taient abasourdis.</p>
+
+<p>De toute autre bouche que de la bouche m&ecirc;me de M<sup>lle</sup> Gilberte, un tel
+r&eacute;cit leur e&ucirc;t paru inou&iuml;, invraisemblable, absurde, et ils se fussent
+r&eacute;cri&eacute;s, et de toutes leurs forces ils eussent protest&eacute;.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute
+confuse, et cependant, de cet accent de placidit&eacute; qui &eacute;tait un de ses
+charmes les plus grands.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle ma s&oelig;ur, pensait Maxence, qui jamais se f&ucirc;t dout&eacute; de
+cela &agrave; vous voir toujours si calme et si r&eacute;sign&eacute;e!...</p>
+
+<p>Et de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, se disait M<sup>me</sup> Favoral, que j'aie &eacute;t&eacute; &agrave; ce point
+aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir &agrave;
+deux pas de moi, et je ne soup&ccedil;onnais pas sa pr&eacute;sence! Il lui parlait,
+elle lui r&eacute;pondait, et je n'entendais rien!...</p>
+
+<p>Quant au comte de Villegr&eacute;, c'est en vain qu'il e&ucirc;t cherch&eacute; des mots
+pour traduire la reconnaissance qu'il devait &agrave; M<sup>lle</sup> Gilberte de lui
+avoir &eacute;pargn&eacute; ces difficiles explications.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en serais, morbleu! pas tir&eacute; comme elle, songeait-il, en homme
+qui ne s'abuse pas sur son compte.</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s qu'elle e&ucirc;t achev&eacute;, s'adressant &agrave; M<sup>me</sup> Favoral:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez
+comprendre que l'irr&eacute;parable malheur qui vous frappe a supprim&eacute;
+l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius.</p>
+
+<p>Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur, madame, pronon&ccedil;a-t-il, de vous demander la main de
+M<sup>lle</sup> Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de
+Genost, marquis de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Un profond silence suivit.</p>
+
+<p>Mais ce silence, le comte de Villegr&eacute; dut l'interpr&eacute;ter en sa faveur,
+car courant &agrave; la porte du salon, il l'ouvrit et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Marius!...</p>
+
+<p>Ce qui venait de se passer, Marius de Tr&eacute;gars l'avait pr&eacute;vu, et
+d'avance, et de point en point, annonc&eacute; au comte de Villegr&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les &eacute;v&eacute;nements,
+tant apr&egrave;s les avoir pr&eacute;par&eacute;s ils excellent &agrave; en tirer parti.</p>
+
+<p>&Eacute;tant donn&eacute; le caract&egrave;re de M<sup>me</sup> Favoral, il savait ce qu'il fallait en
+attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il
+se d&eacute;fiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait
+absolument sur l'&eacute;nergie de M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Et il avait calcul&eacute; si juste qu'il avait tenu &agrave; accompagner son vieil
+ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir appara&icirc;tre au moment d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>En arrivant, lorsque la servante &eacute;tait venue leur ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez, lui avait-il dit, annoncer &agrave; vos ma&icirc;tres, monsieur que
+voici, qui est le comte de Villegr&eacute;. Vous ne leur parlerez pas de moi
+qui resterai &agrave; l'attendre dans la salle &agrave; manger....</p>
+
+<p>Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels &agrave; cette fille, mais
+la maison, depuis deux jours, &eacute;tait le th&eacute;&acirc;tre d'&eacute;v&eacute;nements si
+extraordinaires, qu'elle en &eacute;tait toute ahurie, et dans des dispositions
+&agrave; s'attendre &agrave; tout.</p>
+
+<p>Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de r&eacute;plique.</p>
+
+<p>Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui d&eacute;j&agrave; &eacute;tait venu dans
+la matin&eacute;e, et qui avait eu, en pr&eacute;sence de M<sup>lle</sup> Gilberte, une si
+violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement
+la sc&egrave;ne. Son attention ayant &eacute;t&eacute; &eacute;veill&eacute;e par de grands &eacute;clats de voix,
+elle n'avait pas &eacute;t&eacute; sans aller appliquer alternativement l'&oelig;il et
+l'oreille &agrave; la serrure du salon.</p>
+
+<p>Ce qui n'emp&ecirc;che qu'en annon&ccedil;ant le comte de Villegr&eacute;, elle avait
+essay&eacute;, des yeux et du geste, de pr&eacute;venir M<sup>lle</sup> Gilberte ou Maxence. Ils
+&eacute;taient trop boulevers&eacute;s pour rien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tant pis! s'&eacute;tait-elle dit avec cette admirable insouciance des
+serviteurs parisiens....</p>
+
+<p>Et comme de la journ&eacute;e elle n'avait eu une minute pour &laquo;faire son
+m&eacute;nage,&raquo; elle s'&eacute;tait mise &agrave; la besogne, laissant Marius de Tr&eacute;gars seul
+dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait assis, impassible en apparence, r&eacute;ellement agit&eacute; de cette
+tr&eacute;pidation int&eacute;rieure de l'incertitude, dont ne peuvent se d&eacute;fendre les
+hommes les plus forts, aux heures d&eacute;cisives de leur vie.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; un certain point, c'&eacute;tait son avenir qui se d&eacute;cidait de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegr&eacute;.</p>
+
+<p>Aux int&eacute;r&ecirc;ts si chers de son amour, d'autres int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;taient li&eacute;s qui
+exigeaient un succ&egrave;s imm&eacute;diat.</p>
+
+<p>Et il e&ucirc;t donn&eacute; bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait
+qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de
+nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il
+se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils tardent!...</p>
+
+<p>Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela,
+fut-il debout d'un bond.</p>
+
+<p>Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra....</p>
+
+<p>Maxence s'&eacute;tait lev&eacute; pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula,
+et la pupille dilat&eacute;e par une immense surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars ne sembla pas remarquer sa stupeur....</p>
+
+<p>Tr&egrave;s-ma&icirc;tre de soi, malgr&eacute; son &eacute;motion, il examinait d'un rapide regard
+le comte de Villegr&eacute;, M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte. A leur attitude et
+&agrave; leur physionomie, il devina le point pr&eacute;cis o&ugrave; en &eacute;taient les choses.</p>
+
+<p>Et s'avan&ccedil;ant vers M<sup>me</sup> Favoral, et s'inclinant avec un respect qui
+certes n'&eacute;tait pas jou&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu le comte de Villegr&eacute;, madame, pronon&ccedil;a-t-il d'une
+voix l&eacute;g&egrave;rement alt&eacute;r&eacute;e. J'attends mon arr&ecirc;t....</p>
+
+<p>De sa vie, la pauvre femme n'avait &eacute;t&eacute; si affreusement troubl&eacute;e. Tous
+ces &eacute;v&eacute;nements qui se succ&eacute;daient avaient bris&eacute; les faibles ressorts de
+son &acirc;me. Elle &eacute;tait hors d'&eacute;tat de rassembler ses id&eacute;es, de prendre une
+d&eacute;termination quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi &agrave; l'improviste,
+vous r&eacute;pondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de
+r&eacute;flexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter....</p>
+
+<p>Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Des amis, ma m&egrave;re, s'&eacute;cria-t-il, nous en reste-t-il donc encore?
+Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous p&eacute;rissons, un
+homme de c&oelig;ur nous tend la main et vous demandez &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir! A ma
+s&oelig;ur qui porte un nom d&eacute;sormais fl&eacute;tri, le marquis de Tr&eacute;gars offre son
+nom et vous songez &agrave; consulter....</p>
+
+<p>La malheureuse femme secouait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas la ma&icirc;tresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re!... interrompit le jeune homme, mon p&egrave;re! Quels droits
+peut-il avoir sur nous, d&eacute;sormais....</p>
+
+<p>Et sans plus discuter, sans attendre une r&eacute;ponse, il prit la main de sa
+s&oelig;ur, et la mettant dans la main de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! pronon&ccedil;a-t-il; jamais, quoi
+qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'&eacute;ternelle reconnaissance que
+nous contractons envers vous!...</p>
+
+<p>Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils &eacute;chang&egrave;rent,
+trahirent seuls les sensations de Marius et de M<sup>lle</sup> Gilberte. Ils
+avaient de la vie une trop cruelle exp&eacute;rience pour ne se pas d&eacute;fier de
+leur joie....</p>
+
+<p>Revenant &agrave; M<sup>me</sup> Favoral:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une
+d&eacute;marche telle que la mienne le moment o&ugrave; vous frappe un irr&eacute;parable
+malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je
+voulais en avoir le droit....</p>
+
+<p>Arr&ecirc;tant sur lui un regard o&ugrave; se lisait le plus morne d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi,
+monsieur?...</p>
+
+<p>Ma vie d&eacute;sormais est finie.... Je n'ai plus qu'un d&eacute;sir: savoir o&ugrave; se
+cache mon mari. Ce n'est pas &agrave; moi de le juger. Il ne m'a pas donn&eacute; le
+bonheur que peut-&ecirc;tre j'&eacute;tais en droit d'esp&eacute;rer, mais il est mon mari,
+il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, o&ugrave; qu'il se soit
+r&eacute;fugi&eacute;, et de partager ses souffrances....</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon
+l'appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je parle &agrave; madame, tout de suite.</p>
+
+<p>Faisant un effort pour se dresser et marcher, M<sup>me</sup> Favoral sortit....</p>
+
+<p>Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son d&eacute;sordre
+s'&eacute;tait encore accru.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre est-ce un coup de la Providence! dit-elle.</p>
+
+<p>Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en
+s'adressant plus sp&eacute;cialement &agrave; M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui
+&eacute;tait l'&eacute;conomie m&ecirc;me... ici du moins, avait l'habitude, d&egrave;s qu'il
+rentrait, de changer de v&ecirc;tement. Comme toujours, hier soir, il en a
+chang&eacute;. Lorsqu'on s'est pr&eacute;sent&eacute; pour l'arr&ecirc;ter, il a oubli&eacute; ce d&eacute;tail,
+et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa
+redingote neuve &eacute;tant rest&eacute;e accroch&eacute;e au porte-manteau de
+l'antichambre, la domestique l'a prise tout &agrave; l'heure pour la brosser et
+la serrer... et il en est tomb&eacute; ce portefeuille qui ne quittait jamais
+mon mari....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait &eacute;t&eacute; rouge
+jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout &eacute;raill&eacute;. Il &eacute;tait
+gonfl&eacute; de paperasses....</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, en effet, s'&eacute;cria Maxence, y trouverons-nous une
+indication....</p>
+
+<p>Il l'ouvrit, et il l'avait d&eacute;j&agrave; plus d'aux trois-quarts vid&eacute;, sans y
+rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour
+lui, lorsque tout &agrave; coup, il poussa un cri.</p>
+
+<p>Il venait de d&eacute;plier un billet sans signature, d'une &eacute;criture
+visiblement d&eacute;guis&eacute;e, et, d'un coup d'&oelig;il, il avait lu:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne con&ccedil;ois rien &agrave; votre n&eacute;gligence. Il faudrait en finir avec cette
+affaire Van-Klopen. L&agrave; est le danger...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Maxence le lui tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'int&eacute;r&ecirc;t immense qu'il a pour
+moi....</p>
+
+<p>Mais l'ayant parcouru:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le
+prouverai....</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait
+et lisait &agrave; haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage,
+dat&eacute;e de l'avant-veille, et ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Vendu &agrave;....</p>
+
+<p>&laquo;Deux malles, cuir, serrure de s&ucirc;ret&eacute;, &agrave; 220 francs l'une, ci... 440...&raquo;</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars avait tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'&eacute;cria-t-il, voil&agrave; sans doute le bout de fil qui, &agrave; travers ce
+d&eacute;dale d'iniquit&eacute;s, nous conduira &agrave; la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Et frappant sur l'&eacute;paule de Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &agrave; causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de
+reporter &agrave; M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous
+attendrai.... Nous voici attel&eacute;s &agrave; une &oelig;uvre commune, et quelque chose
+me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu
+l'argent qui a &eacute;t&eacute; pris dans la caisse du <i>Comptoir du cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, &agrave; Paris
+seulement, trente mille gaillards s'&eacute;veillent et se l&egrave;vent avec l'id&eacute;e
+fixe et bien arr&ecirc;t&eacute;e de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une
+nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon
+porte-monnaie dans ma poche.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie
+qui sont les plus malhonn&ecirc;tes ni les plus redoutables.</p>
+
+<p>S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant
+venu en lui demandant:</p>
+
+<p>&mdash;La bourse ou la vie... est un pauvre m&eacute;tier, un m&eacute;tier de dupe,
+d&eacute;pouill&eacute; de prestige, et depuis longtemps abandonn&eacute; aux natures
+chevaleresques.</p>
+
+<p>Il faut &ecirc;tre un peu plus que simple pour travailler encore sur les
+grands chemins, expos&eacute; aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie
+et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile &agrave; l'activit&eacute;
+des gens d'imagination.</p>
+
+<p>Et pour se rendre bien compte de la fa&ccedil;on dont on y op&egrave;re, il suffit
+d'ouvrir de temps &agrave; autre la <i>Gazette des Tribunaux</i> et d'y lire, par
+exemple, un proc&egrave;s comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la
+<i>Soci&eacute;t&eacute; pour le dess&egrave;chement et la mise en valeur des marais de
+l'Orne</i>.</p>
+
+<p>Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Pr&eacute;sident</span>, <i>au pr&eacute;venu</i>.&mdash;Votre profession?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le sieur Lefurteux</span>.&mdash;Directeur de la Soci&eacute;t&eacute;....</p>
+
+<p><i>D</i>. Avant, que faisiez-vous?</p>
+
+<p><i>R</i>. Je faisais des affaires &agrave; la Bourse.</p>
+
+<p><i>D</i>. Vous &eacute;tiez sans ressources?</p>
+
+<p><i>R</i>. Pardon, je gagnais de l'argent.</p>
+
+<p><i>D</i>. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de
+constituer une compagnie, au capital de 3 millions divis&eacute;s en actions de
+500 francs.</p>
+
+<p><i>R</i>. Ayant trouv&eacute; une id&eacute;e, je ne croyais pas qu'il me f&ucirc;t interdit de
+l'exploiter.</p>
+
+<p><i>D</i>. Qu'appelez-vous une id&eacute;e?</p>
+
+<p><i>R</i>. Celle de dess&eacute;cher des marais et de les rendre &agrave; l'agriculture....</p>
+
+<p><i>D</i>. Quels marais? Les v&ocirc;tres n'ont jamais exist&eacute; que dans vos
+prospectus. Vous n'en poss&eacute;dez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez
+pouss&eacute; l'impudence jusqu'&agrave; ce point de fonder une soci&eacute;t&eacute; pour
+l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.</p>
+
+<p><i>R</i>. Je comptais acheter des marais d&egrave;s que j'aurais r&eacute;uni mon capital.</p>
+
+<p><i>D</i>. Et en attendant vous promettiez dix pour cent &agrave; vos souscripteurs?</p>
+
+<p><i>R</i>. C'est le moins que rapportent des dess&eacute;chements....</p>
+
+<p><i>D</i>. Vous avez fait de la publicit&eacute;?</p>
+
+<p><i>R</i>. N&eacute;cessairement.</p>
+
+<p><i>D</i>. Pour quelle somme?</p>
+
+<p><i>R</i>. Pour environ soixante mille francs.</p>
+
+<p><i>D</i>. O&ugrave; les avez-vous pris?</p>
+
+<p><i>R</i>. J'ai commenc&eacute; avec dix mille francs que m'avait pr&ecirc;t&eacute;s un de mes
+amis, j'ai continu&eacute; avec les fonds qui me rentraient.</p>
+
+<p><i>D</i>. C'est-&agrave;-dire que vous employiez l'argent de vos premi&egrave;res dupes &agrave;
+faire des dupes nouvelles!</p>
+
+<p><i>R</i>. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....</p>
+
+<p><i>D</i>. Lesquels? Ceux &agrave; qui vous adressiez vos prospectus o&ugrave; se voyait un
+plan de vos pr&eacute;tendus marais?</p>
+
+<p><i>R</i>. Pardon, d'autres encore....</p>
+
+<p><i>D</i>. Enfin, des fonds vous ont &eacute;t&eacute; vers&eacute;s, car c'est quelque chose
+d'inou&iuml; que la cr&eacute;dulit&eacute; publique. Combien avez-vous re&ccedil;u?</p>
+
+<p><i>R</i>. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.</p>
+
+<p><i>D</i>. Que vous avez d&eacute;pens&eacute;s!</p>
+
+<p><i>R</i>. Permettez!... Je n'ai jamais appliqu&eacute; &agrave; mes besoins personnels que
+les appointements que m'attribuaient les statuts.</p>
+
+<p><i>D</i>. Cependant, lorsqu'on vous a arr&ecirc;t&eacute;, on n'a retrouv&eacute; dans votre
+caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait &eacute;t&eacute; adress&eacute;e par la
+poste le matin m&ecirc;me. Qu'est devenu le reste?</p>
+
+<p><i>R</i>. Le reste a &eacute;t&eacute; d&eacute;pens&eacute; dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'affaire</p>
+
+<p><i>D.</i> Naturellement. Vous aviez une voiture?</p>
+
+<p><i>R.</i> Elle m'&eacute;tait allou&eacute;e par l'article 27 des statuts.</p>
+
+<p><i>D.</i> Dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'affaire, toujours?</p>
+
+<p><i>R.</i> Certainement. J'&eacute;tais oblig&eacute; &agrave; une certaine repr&eacute;sentation. Le chef
+d'une affaire importante doit s'appliquer &agrave; inspirer la confiance.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Pr&eacute;sident</span>, <i>d'un air ironique</i>: &Eacute;tait-ce aussi pour vous attirer
+cette confiance que vous aviez une ma&icirc;tresse pour laquelle vous
+d&eacute;pensiez des sommes consid&eacute;rables?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Pr&eacute;venu</span>, <i>de l'accent de la plus enti&egrave;re bonne foi</i>: Oui,
+monsieur....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, le pr&eacute;sident reprend:</p>
+
+<p><i>D.</i> Vos bureaux &eacute;taient magnifiques. Leur installation a d&ucirc; vous co&ucirc;ter
+tr&egrave;s-cher....</p>
+
+<p><i>R.</i> Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les
+garnissaient &eacute;taient lou&eacute;s. On peut interroger le tapissier....</p>
+
+<p>Le tapissier est mand&eacute;, et sur les questions de M. le pr&eacute;sident:</p>
+
+<p>&mdash;M. Lefurteux, r&eacute;pond-il, a dit vrai. Ma sp&eacute;cialit&eacute; est de louer des
+agencements de bureaux pour soci&eacute;t&eacute;s financi&egrave;res et autres.... Je
+fournis tout, depuis les pupitres des employ&eacute;s jusqu'aux meubles du
+cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forg&eacute; jusqu'&agrave; la livr&eacute;e
+des gar&ccedil;ons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire
+peut se pr&eacute;senter.... D&egrave;s qu'une affaire se monte, dans le genre de
+celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon
+l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une
+installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas,
+je sais ce qu'il faut....</p>
+
+<p>Quand M. Lefurteux m'est arriv&eacute;, j'ai tout de suite tois&eacute; son
+op&eacute;ration.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions
+de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards....
+&laquo;Tr&egrave;s-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez
+pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet,
+c'est assez bon!...&raquo;</p>
+
+<p><i>Le Pr&eacute;sident</i>, <i>d'un ton de surprise profonde</i>: Vous lui avez dit cela?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Tapissier</span>, <i>de l'accent de simple franchise d'un honn&ecirc;te homme</i>:
+Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le pr&eacute;sident,
+et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore
+l'installation de la Compagnie des P&ecirc;cheries Fluviales, dont le g&eacute;rant
+venait d'&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; trois ans de prison.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de telles r&eacute;v&eacute;lations, qui de semaine en semaine se renouvellent,
+avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander
+comment la plus s&ucirc;re et la plus loyale affaire peut encore trouver un
+souscripteur, si on ne savait que la lign&eacute;e f&eacute;conde de Gogo ne
+s'&eacute;teindra qu'avec l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>Les financiers d'imagination se plaignent am&egrave;rement de l'actionnaire,
+devenu, pr&eacute;tendent-ils, r&eacute;calcitrant et d&eacute;fiant.... C'est une injustice
+et une calomnie.</p>
+
+<p>Si rudement &eacute;trill&eacute; qu'il ait &eacute;t&eacute; depuis cinquante ans, l'actionnaire
+est rest&eacute; le m&ecirc;me et sent toujours son c&oelig;ur battre de convoitise &agrave; la
+lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son
+argent.</p>
+
+<p>Il se peut qu'il recule devant une bonne op&eacute;ration. Devant une mauvaise,
+jamais!</p>
+
+<p>Tout comme jadis il est pr&ecirc;t &agrave; se serrer le ventre pour courir porter
+ses &eacute;conomies aux <i>Mines de Tiffila</i>, aux <i>Terrains de Breton&ecirc;che</i> et
+aux <i>For&ecirc;ts de Formanoir</i>, entreprises admirables, dont les directeurs
+errent &agrave; l'&eacute;tranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.</p>
+
+<p>Comment, en de telles conditions, le <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>, e&ucirc;t-il
+manqu&eacute; de souscripteurs?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bien autre affaire que cette pauvre invention des <i>Marais de
+l'Orne</i>, une affaire qui avait &eacute;t&eacute; admirablement lanc&eacute;e &agrave; l'heure
+propice du coup d'&Eacute;tat de d&eacute;cembre, &agrave; un moment o&ugrave; les id&eacute;es de
+mutualit&eacute; commen&ccedil;aient &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans le monde de la finance.</p>
+
+<p>Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqu&eacute; au
+d&eacute;but, et il lui avait suffi de para&icirc;tre pour &ecirc;tre admise aux honneurs
+de la cote.</p>
+
+<p>S'adressant &agrave; l'industrie, sous le pr&eacute;texte de lui &eacute;pargner
+l'interm&eacute;diaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles
+de la Banque, le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> avait eu, pendant ses premi&egrave;res ann&eacute;es,
+une sp&eacute;cialit&eacute; parfaitement d&eacute;termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il avait peu &agrave; peu &eacute;largi le cercle de ses op&eacute;rations, remani&eacute; ses
+statuts, chang&eacute; ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs
+primitifs eussent &eacute;t&eacute; bien embarrass&eacute;s de dire son genre d'affaires et
+&agrave; quelles sources il puisait ses b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+
+<p>Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables
+dividendes.</p>
+
+<p>Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une
+fortune personnelle consid&eacute;rable, et qu'il &eacute;tait bien trop habile pour
+ne savoir point passer sans accroc &agrave; travers les articles du Code, de
+m&ecirc;me que les clowns du cirque &agrave; travers leurs ronds de pipes....</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;taient cependant ni les envieux ni les d&eacute;tracteurs qui manquaient.</p>
+
+<p>Vous rencontriez fr&eacute;quemment des gens qui, hochant la t&ecirc;te et clignant
+de l'&oelig;il, vous disaient d'un air capable:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! Le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> donne des b&eacute;n&eacute;fices magnifiques, mais
+on sait ce que devient &agrave; la fin le capital de toutes ces compagnies, qui
+distribuent des dividendes si beaux.</p>
+
+<p>D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'inqui&eacute;tant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes
+les sp&eacute;culations. Il ne se tripote pas une affaire v&eacute;reuse qu'il n'y ait
+la main. Il est possible qu'il soit tr&egrave;s-riche, il est s&ucirc;r qu'il m&egrave;ne un
+train de prince. Son h&ocirc;tel est un palais. Sa femme et sa fille ont les
+plus luxueux &eacute;quipages et les plus co&ucirc;teuses toilettes de Paris. Sa
+ma&icirc;tresse lui d&eacute;pense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le
+tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui &agrave;
+l'H&ocirc;tel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des
+tableaux....</p>
+
+<p>Mais baste! les meilleures et les plus s&ucirc;res affaires ne sont-elles pas,
+quand m&ecirc;me, am&egrave;rement d&eacute;cri&eacute;es!...</p>
+
+<p>N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'&eacute;ternel
+sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents
+et avides tripoteurs qui r&ocirc;dent autour des grandes entreprises comme les
+chacals autour du banquet des lions?</p>
+
+<p>Quelle est la Soci&eacute;t&eacute; dont on n'a pas un peu &eacute;crit: C'est une
+filouterie! Quel est le g&eacute;rant dont on n'a pas dit au moins une fois:
+C'est un filou!</p>
+
+<p>Le positif, c'est que les actions du <i>Comptoir du cr&eacute;dit mutuel</i> &eacute;taient
+fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi o&ugrave;, &agrave; l'issue
+de la Bourse, le bruit se r&eacute;pandit que le caissier, Vincent Favoral,
+venait de s'enfuir en emportant douze millions.</p>
+
+<p>&mdash;Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus
+d'un boursier qui, pour le douzi&egrave;me seulement, e&ucirc;t ga&icirc;ment pass&eacute; la
+fronti&egrave;re....</p>
+
+<p>Ce fut presque un &eacute;v&eacute;nement dans Paris.</p>
+
+<p>On y est fort accoutum&eacute; &agrave; de telles aventures, et &agrave; ce point blas&eacute;, que
+c'est &agrave; peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la
+t&ecirc;te. Mais en cette occasion, l'&eacute;normit&eacute; de la somme rehaussait la
+vulgarit&eacute; du proc&eacute;d&eacute;:</p>
+
+<p>On jugea g&eacute;n&eacute;ralement que ce Favoral devait &ecirc;tre un homme fort, et
+quelques amateurs d&eacute;clar&egrave;rent que prendre douze millions ce n'est
+presque plus voler.</p>
+
+<p>Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de
+l'Op&eacute;ra, les habitu&eacute;s de la petite Bourse &eacute;taient &eacute;tonn&eacute;s et presque
+&eacute;mus. Ils se consultaient entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Thaller est-il de l'op&eacute;ration? S'entendait-il avec son caissier?</p>
+
+<p>&mdash;Toute la question est l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Si oui, le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> est en meilleure position que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Si non, le voil&agrave; coul&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Thaller &eacute;tait bien fin.</p>
+
+<p>&mdash;Le Favoral l'&eacute;tait peut-&ecirc;tre plus que lui.</p>
+
+<p>Cette incertitude, pendant la premi&egrave;re demi-heure, soutint un peu les
+cours.</p>
+
+<p>Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si d&eacute;sastreuses se
+r&eacute;pandirent de tous c&ocirc;t&eacute;s, apport&eacute;es on ne savait par qui, ni d'o&ugrave;, que
+ce fut une panique irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>De 435 francs, o&ugrave; il s'&eacute;tait maintenu, le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> tomba
+brusquement &agrave; 300, puis &agrave; 200, puis &agrave; 150 francs....</p>
+
+<p>Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essay&eacute; de
+r&eacute;agir, mais ils n'avaient pas tard&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre l'inutilit&eacute; de leurs
+efforts, et bravement ils s'&eacute;taient mis &agrave; faire comme les autres.</p>
+
+<p>Trois messieurs qui &eacute;taient all&eacute;s s'installer au caf&eacute; du Divan, au fond
+du passage, semblaient diriger le mouvement et man&oelig;uvraient comme il
+est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur
+le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur exp&eacute;diaient un
+&eacute;missaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de
+vendre, de vendre encore et toujours et &agrave; tout prix.</p>
+
+<p>Si bien qu'&agrave; dix heures et demie on n'e&ucirc;t pas trouv&eacute; cinq cents francs
+comptant de vingt actions du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>Le dimanche, ce fut une autre histoire.</p>
+
+<p>D&egrave;s le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron
+de Thaller et m&ecirc;me on l'enjolivait de quantit&eacute; de d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Cependant, le soir m&ecirc;me, le fait fut d&eacute;menti, par les gens qui &eacute;tant
+all&eacute;s aux courses, y avaient rencontr&eacute; M<sup>me</sup> de Thaller et sa fille, plus
+brillantes que jamais, tr&egrave;s-gaies et tr&egrave;s-causeuses.</p>
+
+<p>Aux personnes qui allaient la saluer:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occup&eacute; qu'il est, avec
+deux de ses employ&eacute;s, &agrave; d&eacute;brouiller les &eacute;critures de ce malheureux
+Favoral. C'est, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, un g&acirc;chis inconcevable. Qui jamais
+e&ucirc;t cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait &agrave;
+la Bourse, et il avait organis&eacute;, gr&acirc;ce &agrave; un pr&ecirc;te-nom, une sorte de
+banque o&ugrave; il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes
+consid&eacute;rables....</p>
+
+<p>Et toute souriante, comme apr&egrave;s un danger d&eacute;finitivement conjur&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est
+plu &agrave; le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la
+peur.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;taient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer
+les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i>.</p>
+
+<p>Et le lendemain, lundi, d&egrave;s huit heures, ils arrivaient en bandes
+demander des explications &agrave; M. de Thaller....</p>
+
+<p>C'est rue du Quatre-Septembre que sont install&eacute;s les bureaux du
+<i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>, dans une de ces maisons massives, qui sont
+comme les forteresses de la f&eacute;odalit&eacute; financi&egrave;re.</p>
+
+<p>D'un seul coup d'&oelig;il, le passant y croit reconna&icirc;tre un de ces
+puissants &eacute;tablissements qui remuent les millions par centaines de
+mille.</p>
+
+<p>Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dall&eacute; de marbre, &agrave;
+hautes colonnes et &agrave; statues de bronze soutenant des cand&eacute;labres,
+l'actionnaire se sent &eacute;mu.</p>
+
+<p>Son &eacute;motion se complique d'un &eacute;bahissement respectueux lorsqu'il a
+pouss&eacute; les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engag&eacute; dans le vaste
+escalier de pierre &agrave; rampe dor&eacute;e, habill&eacute; d'un tapis moelleux, et meubl&eacute;
+&agrave; chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit
+de repos d'une duchesse.</p>
+
+<p>La timidit&eacute; le prend lorsque, arriv&eacute; au premier &eacute;tage de ce palais de
+l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de
+palissandre: <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S.
+V. P., lui dit ce qu'il doit faire.</p>
+
+<p>Il tourne le bouton, et il entre....</p>
+
+<p>Mais il demeure interdit de se trouver en pr&eacute;sence d'un huissier tout de
+noir habill&eacute;, la cha&icirc;ne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air
+grave, demande:</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sire Monsieur?</p>
+
+<p>D'une voix un peu troubl&eacute;e, il explique qu'il est venu pour souscrire,
+et qu'il voudrait....</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur prenne la peine de me suivre &agrave; la caisse, interrompt
+l'huissier.</p>
+
+<p>Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le
+temps d'entrevoir des bureaux peupl&eacute;s d'employ&eacute;s, puis la salle du
+conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, o&ugrave; brille la
+sonnette du pr&eacute;sident, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec
+ses tentures de drap vert, ses meubles de ch&ecirc;ne, son bureau encombr&eacute; de
+papier et sa chemin&eacute;e monumentale surmont&eacute;e d'une pendule &agrave; sujet
+s&eacute;v&egrave;re....</p>
+
+<p>Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription.
+Il a honte de la modicit&eacute; de la somme qu'il apporte &agrave; des caisses qui
+lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les tr&eacute;sors des
+<i>Mille et une Nuits</i>. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un
+grain de sable aux dunes de l'Oc&eacute;an. Il se demande presque si on ne va
+pas lui rire au nez....</p>
+
+<p>Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier re&ccedil;oit sa
+souscription et lui passe, en &eacute;change, par le guichet &eacute;troit, un titre
+provisoire.</p>
+
+<p>Il se retire alors, mais lentement.</p>
+
+<p>Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de
+l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui
+l'environnent il a un certain droit de propri&eacute;t&eacute;. C'est d'un pied plus
+ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier.
+Il y a du ma&icirc;tre dans le geste dont il repousse la porte du
+vestibule....</p>
+
+<p>Et c'est l'esprit tranquille et le c&oelig;ur content qu'il se retire, r&ecirc;vant
+d&eacute;j&agrave; de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir &agrave; la
+Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le
+capital vers&eacute; et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de
+rentes d'une action qu'on a pay&eacute;e cinq cents francs en 1833.</p>
+
+<p>Beaucoup des actionnaires du <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i> avaient pass&eacute;,
+autrefois, par ces &eacute;motions d&eacute;licieuses.</p>
+
+<p>Elles ne leur rendaient que plus p&eacute;nibles celles qui les agitaient en ce
+moment, r&eacute;unis qu'ils &eacute;taient au nombre d'une centaine environ, dans le
+vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier &eacute;tage de la
+maison de la rue du Quatre-Septembre.</p>
+
+<p>Car on refusait de les admettre.</p>
+
+<p>A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique,
+plant&eacute; devant la porte, r&eacute;pondait invariablement:</p>
+
+<p>&mdash;Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent b&eacute;nin, mais quelquefois
+f&eacute;roce, d'une cr&eacute;dulit&eacute; stupide ou d'une d&eacute;fiance idiote, tel est
+l'actionnaire, cet infortun&eacute; qui se sait traqu&eacute; de toutes parts et
+entour&eacute; de pi&eacute;ges, ce malheureux qui, poss&eacute;dant quelque argent, br&ucirc;le
+de le risquer et tremble de le perdre.</p>
+
+<p>Mais celui-l&agrave; ne le conna&icirc;t pas, qui l'a vu seulement au d&eacute;but et &agrave; la
+fin de sa carri&egrave;re de dupe:</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave;, tout illumin&eacute; d'espoir, il confie ses fonds &agrave; quelque
+Soci&eacute;t&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>Et le jour o&ugrave;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il d&eacute;couvre que ses fonds sont perdus.</p>
+
+<p>Que d'alternatives entre ces deux termes extr&ecirc;mes et que de
+palpitations! Quels acc&egrave;s de d&eacute;couragement ou de joie, selon que le
+journal annonce une hausse ou une baisse!...</p>
+
+<p>Mais le moment critique de l'actionnaire est celui o&ugrave; il commence &agrave;
+soup&ccedil;onner son malheur.</p>
+
+<p>C'est de l'&eacute;tonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan
+qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles
+s&egrave;ches les louis d'or du malin.</p>
+
+<p>La col&egrave;re ne vient que plus tard; la douleur d'avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;pouill&eacute; d'un
+argent p&eacute;niblement gagn&eacute;, la rage d'avoir &eacute;t&eacute; pris pour dupe.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce point, pr&eacute;cis&eacute;ment, qu'en &eacute;taient les actionnaires du
+<i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous,
+comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'&eacute;taient dans le
+vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles
+impr&eacute;cations et de si terribles menaces, que le portier &eacute;pouvant&eacute;
+s'&eacute;tait blotti tout au fond de sa loge.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu une r&eacute;union d'actionnaires au lendemain d'un d&eacute;sastre,
+il faut avoir vu les poings crisp&eacute;s, les faces convuls&eacute;es, les yeux hors
+de la t&ecirc;te et les l&egrave;vres frang&eacute;es d'&eacute;cume, pour savoir &agrave; quelles
+contorsions &eacute;pileptiques la rancune de l'argent r&eacute;duit des hommes
+assembl&eacute;s.</p>
+
+<p>Ceux-ci en &eacute;taient &agrave; s'indigner de ce qui les avait enchant&eacute;s jadis.</p>
+
+<p>Ils s'en prenaient de leur ruine &agrave; la splendeur de la maison, aux
+somptuosit&eacute;s de l'escalier, aux cand&eacute;labres du vestibule, aux tapis, aux
+banquettes, &agrave; tout....</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a pay&eacute; tout ce luxe!...</p>
+
+<p>Mont&eacute; sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports
+d'indignation en d&eacute;crivant les magnificences insolentes de l'h&ocirc;tel de
+Thaller, dont il avait &eacute;t&eacute; le fournisseur autrefois, avant de se retirer
+du commerce.</p>
+
+<p>Il avait compt&eacute; jusqu'&agrave; cinq voitures sous les remises, quinze chevaux
+dans les &eacute;curies, et il ne savait plus combien de domestiques.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait jamais entr&eacute; dans les appartements, mais il avait visit&eacute; les
+cuisines, et il d&eacute;clarait avoir &eacute;t&eacute; &eacute;tourdi et &eacute;bloui du nombre et de
+l'&eacute;clat des casseroles, rang&eacute;es par ordre de taille au-dessus des
+fourneaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions!
+disait-il, arriv&eacute; &agrave; ce degr&eacute; o&ugrave; la fureur, faute d'expressions, tourne &agrave;
+l'ironie....</p>
+
+<p>R&eacute;unis en groupe, dans le vestibule, les plus sens&eacute;s d&eacute;ploraient leur
+imprudente confiance:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....</p>
+
+<p>&mdash;Et encore!... Parlez-moi des placements de nos p&egrave;res, de bons
+placements sur premi&egrave;re hypoth&egrave;que, avec subrogation dans les droits de
+la femme.... Si le d&eacute;biteur ne paye pas, on vend.... Voil&agrave; le bon
+syst&egrave;me, on y reviendra....</p>
+
+<p>Mais ce qui les exasp&eacute;rait tous, c'&eacute;tait de ne pouvoir &ecirc;tre admis aupr&egrave;s
+de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de m&ecirc;me hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui
+sommes les ma&icirc;tres! grondaient-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait o&ugrave; est M. de Thaller!...</p>
+
+<p>&mdash;Il se cache, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, je le verrai, clamait un gros homme &agrave; face couleur de
+brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici
+de la semaine!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service,
+et les portes d&eacute;rob&eacute;es! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satan&eacute;e
+boutique!...</p>
+
+<p>Le gros homme roulait des yeux terribles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue emp&acirc;t&eacute;e par le sang qui
+lui montait &agrave; la t&ecirc;te. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer &agrave;
+boire....</p>
+
+<p>Et il montrait ses &eacute;paules d'athl&egrave;te, et il affirmait qu'il entrerait et
+qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il toisait le valet d'un regard inqui&eacute;tant, quand un bonhomme &agrave;
+mine discr&egrave;te s'avan&ccedil;a et lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... Combien avez-vous d'actions?</p>
+
+<p>&mdash;Trois! r&eacute;pondit l'homme &agrave; figure brique.</p>
+
+<p>L'autre soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, &eacute;tant aussi
+int&eacute;ress&eacute; que vous, pour le moins, &agrave; ne pas tout perdre, je vous conjure
+de ne vous porter &agrave; aucune violence....</p>
+
+<p>Il n'eut pas besoin d'insister.</p>
+
+<p>La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employ&eacute; se montra,
+faisant signe qu'il voulait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, commen&ccedil;a-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est
+en ce moment avec M. le juge d'instruction....</p>
+
+<p>Des hu&eacute;es ayant couvert sa voix, il se retira pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>&mdash;Si la justice s'en m&ecirc;le, murmura le monsieur discret, adieu paniers,
+vendanges sont faites!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le pr&eacute;cieux avantage
+d'entendre condamner ce cher baron de Thaller &agrave; un an de prison et &agrave;
+cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises
+sur la paille. Il n'en serait pas quitte &agrave; si bon march&eacute;, s'il avait
+vol&eacute; un pain &agrave; la porte d'un boulanger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc &agrave; cette histoire de juge, vous!... interrompit
+brutalement le gros homme....</p>
+
+<p>Il fallut bien y croire, quand on le vit para&icirc;tre suivi d'un commissaire
+de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des
+registres et des papiers....</p>
+
+<p>On s'&eacute;carta pour les laisser passer, mais nulle r&eacute;flexion n'eut le temps
+de se produire, car un nouvel employ&eacute; se pr&eacute;senta, qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de Thaller est &agrave; vos ordres, messieurs, veuillez
+entrer....</p>
+
+<p>Ce fut, alors, une terrible pouss&eacute;e, pour savoir &agrave; qui arriverait
+premier &agrave; la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande
+ouverte....</p>
+
+<p>M. de Thaller s'y tenait, debout contre la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait ni plus p&acirc;le ni plus troubl&eacute; que d'ordinaire. On sentait
+l'homme ma&icirc;tre de soi et s&ucirc;r de ses moyens.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le silence se fut r&eacute;tabli:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, messieurs, commen&ccedil;a-t-il, je dois vous dire que le conseil
+va se r&eacute;unir, et qu'une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale sera convoqu&eacute;e....</p>
+
+<p>Pas un murmure. Comme &agrave; un coup de baguette, les dispositions des
+actionnaires semblaient chang&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un
+malheur, mais non pas un d&eacute;sastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver
+la soci&eacute;t&eacute;, et j'avais pens&eacute; d'abord &agrave; un appel de fonds....</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait
+absolument....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reconnu qu'il n'en &eacute;tait pas besoin....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant &agrave;
+notre fonds de r&eacute;serve, ma fortune personnelle....</p>
+
+<p>Ah! pour le coup, les bravos &eacute;clat&egrave;rent....</p>
+
+<p>M. de Thaller les re&ccedil;ut en homme qui les m&eacute;rite, et plus lentement:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue,
+messieurs, le mis&eacute;rable qui nous a si indignement tromp&eacute;s avait toute ma
+confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec
+quelle infernale adresse a proc&eacute;d&eacute; le caissier infid&egrave;le....</p>
+
+<p>De tous c&ocirc;t&eacute;s, des impr&eacute;cations s'&eacute;levaient &agrave; l'adresse de Vincent
+Favoral.... Mais d&eacute;j&agrave; le directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, je n'ai &agrave; vous demander que du calme, et la
+continuation de votre confiance....</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!...</p>
+
+<p>&mdash;La panique d'avant-hier soir n'&eacute;tait qu'une man&oelig;uvre de Bourse,
+organis&eacute;e par des &eacute;tablissements rivaux, qui esp&eacute;raient s'emparer de
+notre client&egrave;le. Leurs calculs seront d&eacute;jou&eacute;s, messieurs.... Ce qui
+devait nous renverser d&eacute;montre victorieusement notre solidit&eacute;.... Nous
+sortirons de cette &eacute;preuve plus puissants que par le pass&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fini. M. de Thaller savait son m&eacute;tier. On lui votait des
+remerc&icirc;ments. Le sourire s'&eacute;panouissait sur toutes les l&egrave;vres l'instant
+d'avant crisp&eacute;es par la col&egrave;re....</p>
+
+<p>Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme g&eacute;n&eacute;ral, et
+celui-l&agrave; n'&eacute;tait autre que M. Chapelain, l'ancien avou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il
+faut que je pr&eacute;vienne Maxence....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>On a tous les courages, en France, et &agrave; un degr&eacute; sup&eacute;rieur; tous,
+hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.</p>
+
+<p>Peu d'hommes eussent os&eacute;, &agrave; l'exemple de M. de Tr&eacute;gars, offrir leur nom
+&agrave; la fille d'un mis&eacute;rable, accus&eacute; de d&eacute;tournements et de faux, et cela
+au moment m&ecirc;me o&ugrave; le scandale du crime &eacute;tait le plus bruyant.</p>
+
+<p>Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans
+le moindre souci de ce que penseraient les autres.</p>
+
+<p>Aussi, avait-il suffi de sa seule pr&eacute;sence, rue Saint-Gilles, pour y
+ramener l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai les moyens de vous servir; je pr&eacute;tends, en &eacute;pousant Gilberte, en
+acqu&eacute;rir le droit.&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce mot avait suffi.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi
+&eacute;tait un de ces hommes de r&eacute;solution et de sang-froid que rien ne
+d&eacute;courage ni ne d&eacute;concerte, et qui savent tirer parti des situations
+les plus compromises.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il se fut retir&eacute; avec le comte de Villegr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce qu'il fera, disait M<sup>lle</sup> Gilberte &agrave; sa m&egrave;re et &agrave; son
+fr&egrave;re, mais certainement il fera quelque chose, et soyez s&ucirc;rs que si
+r&eacute;ussir est humainement possible, il r&eacute;ussira....</p>
+
+<p>Et avec quelle fiert&eacute; elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius,
+c'&eacute;tait la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en
+songeant que ce serait, peut-&ecirc;tre, &agrave; l'homme que, seule, audacieusement,
+elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.</p>
+
+<p>Hochant la t&ecirc;te et faisant allusion &agrave; des &eacute;v&eacute;nements dont il gardait le
+secret:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Tr&eacute;gars a pour
+atteindre les ennemis de notre p&egrave;re des moyens puissants.... Et quels
+ils sont, nous ne tarderons pas &agrave; le savoir, puisque j'ai, demain,
+rendez-vous avec lui....</p>
+
+<p>Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une
+impatience que ne pouvaient soup&ccedil;onner ni sa m&egrave;re ni sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et sur les neuf heures et demie, il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; sortir, lorsqu'on lui
+annon&ccedil;a M. Chapelain.</p>
+
+<p>Tout irrit&eacute; encore des sc&egrave;nes dont il venait d'&ecirc;tre t&eacute;moin rue du
+Quatre-Septembre, l'ancien avou&eacute; arrivait avec un visage lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte de mauvaises nouvelles, commen&ccedil;a-t-il. Je viens de voir le
+baron de Thaller....</p>
+
+<p>Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se m&ecirc;ler de rien,
+que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain,
+mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se remuent donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce
+matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la
+t&ecirc;te de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'&eacute;tait
+terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la gr&acirc;ce de les recevoir, et
+ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daign&eacute; parler, et ils
+lui ont vot&eacute; des remerc&icirc;ments. C'est simple comme bonjour: on tient
+l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des
+actionnaires, si exasp&eacute;r&eacute;s qu'on les suppose, quand un g&eacute;rant vient leur
+dire:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! oui, c'est vrai, vous &ecirc;tes vol&eacute;s, et vos fonds sont diablement
+compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout
+est d&eacute;finitivement perdu!...&raquo; Naturellement les actionnaires se taisent.
+Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une
+affaire coul&eacute;e, que les actionnaires vol&eacute;s craignent la justice autant
+que le g&eacute;rant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela
+et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres....
+D'un mot, je vous r&eacute;sumerai la situation: Il n'y a pas une heure de
+cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des
+fonds pour combler le d&eacute;ficit....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avou&eacute;. La justice est saisie
+de l'affaire de votre p&egrave;re, et M. de Thaller a pass&eacute; la matin&eacute;e avec le
+juge d'instruction....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai assez d'exp&eacute;rience pour vous affirmer que vous n'avez
+pas &agrave; compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de
+preuves trop &eacute;videntes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas
+inqui&eacute;t&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de
+finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par
+corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des
+consid&eacute;rations d'ordre public et d'int&eacute;r&ecirc;t g&eacute;n&eacute;ral. Elle a peur
+d'&eacute;pouvanter les capitaux et d'&eacute;branler le cr&eacute;dit. Si elle poursuivait,
+le g&eacute;rant serait condamn&eacute; &agrave; quelques ann&eacute;es de prison, mais les
+actionnaires seraient du m&ecirc;me coup condamn&eacute;s &agrave; perdre ce qu'on ne leur a
+pas pris, de sorte que les vol&eacute;s seraient plus durement punis que le
+voleur. D&eacute;sol&eacute;e de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela
+vous explique l'impudence et l'impunit&eacute; de cette quantit&eacute; de gredins de
+haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de
+l'argent d'autrui et la boutonni&egrave;re chamarr&eacute;e de d&eacute;corations.</p>
+
+<p>Maxence &eacute;tait abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est &eacute;vident que votre p&egrave;re est perdu. Qu'il ait ou non des
+complices, il sera sacrifi&eacute; seul. Il faut un bouc &eacute;missaire, n'est-ce
+pas, &agrave; &eacute;gorger sur l'autel du cr&eacute;dit? Eh bien! on donnera cette
+satisfaction aux actionnaires d&eacute;pouill&eacute;s. Les douze millions seront
+perdus, mais les actions du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> remonteront et la morale
+sera sauve....</p>
+
+<p>Un peu &eacute;mu de l'accent de l'ancien avou&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Le contraire pr&eacute;cis&eacute;ment de ce que, sur le premier moment, je vous ai
+conseill&eacute;.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier:
+Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre p&egrave;re
+soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, apr&egrave;s m&ucirc;re
+d&eacute;lib&eacute;ration, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le
+scandale....</p>
+
+<p>Un sourire amer crispa la l&egrave;vre de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le conseil d'un ami....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous conna&icirc;t la vie. Pauvre
+jeune homme!... Vous ignorez le p&eacute;ril de certaines luttes. Tous les
+gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les
+attaquer tous. Vous ne pouvez soup&ccedil;onner les influences occultes dont
+disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en &eacute;change d'une
+complaisance, ont toujours un pot-de-vin &agrave; offrir ou une bonne
+op&eacute;ration &agrave; proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succ&egrave;s!
+Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'&agrave; M. de
+Thaller, d&eacute;sormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne r&eacute;ussirez qu'&agrave;
+vous faire un ennemi puissant, dont la rancune p&egrave;sera sur votre vie
+enti&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe!...</p>
+
+<p>M. Chapelain haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &eacute;tiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais
+vous n'&ecirc;tes plus seul, vous allez avoir &agrave; votre charge votre m&egrave;re et
+votre s&oelig;ur. Il faut songer &agrave; manger, avant de penser &agrave; se venger.
+Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois
+personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais &agrave; solliciter la
+protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-&ecirc;tre, pas inutile
+de lui faire savoir qu'il n'a rien &agrave; craindre de vous.</p>
+
+<p>Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas &agrave; entendre, en lui reportant les
+quinze mille francs que vous avez &agrave; lui. Si, comme il y a tout lieu de
+le croire, il est le complice de votre p&egrave;re, il sera certainement &eacute;mu de
+la d&eacute;tresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de c&oelig;ur, il
+s'arrangera de fa&ccedil;on &agrave; vous faire obtenir, sans para&icirc;tre s'en m&ecirc;ler, une
+situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce
+que cette d&eacute;marche peut avoir de p&eacute;nible, mais je vous le r&eacute;p&egrave;te, mon
+cher enfant, vous n'avez plus &agrave; penser qu'&agrave; vous seul, et ce qu'&agrave; aucun
+prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une m&egrave;re et pour une
+s&oelig;ur....</p>
+
+<p>Maxence se taisait.</p>
+
+<p>Non qu'il f&ucirc;t, en aucune fa&ccedil;on, touch&eacute; des consid&eacute;rations que lui
+soumettait l'ancien avou&eacute;, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui
+confier les &eacute;v&eacute;nements qui s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute; depuis vingt-quatre heures
+et qui avaient si brusquement modifi&eacute; la situation.</p>
+
+<p>Il ne s'y crut pas autoris&eacute;.</p>
+
+<p>Marius de Tr&eacute;gars n'avait pas demand&eacute; le secret, mais une indiscr&eacute;tion
+pouvait avoir de funestes cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, r&eacute;pondit-il &eacute;vasivement, de l'int&eacute;r&ecirc;t que
+vous nous t&eacute;moignez, et vos avis nous seront toujours pr&eacute;cieux.... Mais
+pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma
+m&egrave;re et ma s&oelig;ur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;ponse, glissant dans sa poche les quinze mille
+francs de M. de Thaller, il se h&acirc;ta de sortir.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas chez M. de Tr&eacute;gars, c'est &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i> qu'il
+courut tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de
+son air le plus gracieux, la Fortin &agrave; Maxence, lorsqu'elle le vit sortir
+de l'ombre du corridor.</p>
+
+<p>Depuis vingt-quatre heures, l'honorable h&ocirc;tesse guettait son locataire
+avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements &agrave; communiquer aux
+voisins.</p>
+
+<p>Il ne daigna m&ecirc;me pas lui r&eacute;pondre: merci! impolitesse dont elle fut
+violemment froiss&eacute;e. Il traversa d'un bond l'&eacute;troite cour de l'h&ocirc;tel et
+s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'escalier....</p>
+
+<p>La chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne &eacute;tait ouverte; il entra.</p>
+
+<p>Et tout essouffl&eacute; de sa course:</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement je vous trouve! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie
+tr&egrave;s-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil,
+de coupe bizarre, et un chapeau de forme risqu&eacute;e, surcharg&eacute; de plumes et
+de fleurs &eacute;clatantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez pourquoi je suis ici, r&eacute;pondit-elle. Je rentre m'habiller.
+A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire
+au bois, o&ugrave; je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules
+assur&eacute;ment dont m'ait affubl&eacute;e M. Van-Klopen....</p>
+
+<p>Un sourire effleura les l&egrave;vres de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la derni&egrave;re fois que vous avez &agrave;
+subir cette corv&eacute;e odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue,
+que d'&eacute;v&eacute;nements!...</p>
+
+<p>&mdash;Heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger.</p>
+
+<p>Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant M<sup>lle</sup>
+Lucienne:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le marquis de Tr&eacute;gars? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que,
+pour la premi&egrave;re fois, j'ai entendu prononcer son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! avant un mois, M. de Tr&eacute;gars sera le mari de M<sup>lle</sup> Gilberte
+Favoral!</p>
+
+<p>La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible? fit-elle.</p>
+
+<p>Mais au lieu de lui r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez racont&eacute;, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de
+d&eacute;tresse supr&ecirc;me, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous &ecirc;tes
+pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'h&ocirc;tel de Thaller, sollicitant un secours, alors que
+l&eacute;gitimement une indemnit&eacute; vous &eacute;tait due, puisque la voiture de la
+baronne vous avait renvers&eacute;e et bless&eacute;e gri&egrave;vement....</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que vous attendiez dans le vestibule la r&eacute;ponse &agrave; votre lettre
+qu'un domestique &eacute;tait all&eacute; porter, le baron de Thaller est entr&eacute;, et en
+vous apercevant, il n'a pu ma&icirc;triser un mouvement de stupeur, presque
+d'effroi....</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ce trouble de M. de Thaller est toujours rest&eacute; pour vous une
+&eacute;nigme....</p>
+
+<p>&mdash;Inexplicable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>Baissant la voix, car il savait qu'&agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i> il y avait
+toujours &agrave; redouter quelque oreille indiscr&egrave;te:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, r&eacute;pondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de
+Tr&eacute;gars est entr&eacute; dans le salon de ma m&egrave;re, je n'ai pu retenir un cri
+d'&eacute;tonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Tr&eacute;gars
+et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'&ecirc;tre pas
+frapp&eacute;....</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait devenue fort p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Que supposez-vous donc? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon amie, que nous sommes bien pr&egrave;s de p&eacute;n&eacute;trer, du m&ecirc;me
+coup, le myst&egrave;re de votre naissance et le secret de cette haine obstin&eacute;e
+qui vous poursuit depuis le jour o&ugrave; vous avez mis le pied &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Thaller....</p>
+
+<p>Si admirablement ma&icirc;tresse de soi que f&ucirc;t, ordinairement, M<sup>lle</sup>
+Lucienne, le tremblement de ses l&egrave;vres trahissait, en ce moment,
+l'intensit&eacute; de son &eacute;motion.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s plus d'une minute de m&eacute;ditation profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que
+tr&egrave;s-vaguement ses esp&eacute;rances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour
+que j'aie lieu de penser qu'il a d&eacute;j&agrave; eu quelques-uns de vos soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! M'e&ucirc;t-il, sans cela, questionn&eacute; au sujet de M. de Tr&eacute;gars?...</p>
+
+<p>La jeune fille hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, fit-elle, m&ecirc;me apr&egrave;s vos explications, c'est vainement
+que je cherche en quoi et comment je puis troubler la s&eacute;curit&eacute; de M. de
+Thaller jusqu'&agrave; ce point qu'il ait cherch&eacute; &agrave; se d&eacute;faire de moi....</p>
+
+<p>Maxence eut un geste d'insouciance superbe.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans
+pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est
+l'ennemi commun, le v&ocirc;tre, le mien, celui de mon p&egrave;re et de M. de
+Tr&eacute;gars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Tr&eacute;gars, nous
+triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le
+connaissiez. Celui-l&agrave; est un homme, et ma s&oelig;ur n'a pas fait un choix
+vulgaire. S'il a dit &agrave; ma m&egrave;re qu'il a les moyens de la servir, c'est
+qu'il les a certainement....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, et apr&egrave;s un instant de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, reprit-il, le commissaire de police serait-il &agrave; m&ecirc;me de
+comprendre ce que je ne fais que soup&ccedil;onner vaguement, mais jusqu'&agrave;
+nouvel ordre, il nous est interdit de recourir &agrave; lui. Ce n'est pas mon
+secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier,
+c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et
+qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Lucienne e&ucirc;t eu bien des d&eacute;tails encore &agrave; demander. Mais, tirant
+sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures et demie! s'&eacute;cria-t-il. Et M. de Tr&eacute;gars qui m'attend....</p>
+
+<p>Et r&eacute;p&eacute;tant une fois encore &agrave; la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, &agrave; ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors....</p>
+
+<p>Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les &eacute;poux
+Fortin. Mais les &eacute;poux Fortin causaient souvent avec des hommes de
+mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide
+passait, il s'y &eacute;lan&ccedil;a en criant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs.</p>
+
+<p>C'est rue Laffitte, en effet, qu'&eacute;tait all&eacute; s'installer Marius de
+Tr&eacute;gars, le jour o&ugrave; sa d&eacute;termination avait &eacute;t&eacute; bien arr&ecirc;t&eacute;e de faire
+rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient d&eacute;pouill&eacute; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y occupait &agrave; l'entre-sol un petit appartement, simplement meubl&eacute;,&mdash;le
+pied-&agrave;-terre de l'homme d'action, la tente o&ugrave; on s'abrite la veille de
+la bataille,&mdash;et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille,
+qu'il avait retrouv&eacute; sur le pav&eacute;, et qui lui &eacute;tait d&eacute;vou&eacute; de ce
+d&eacute;vouement obtus et t&ecirc;tu des serviteurs bretons.</p>
+
+<p>C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint
+ouvrir. Et d&egrave;s que Maxence lui e&ucirc;t dit son nom:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'&eacute;cria-t-il, monsieur vous attend avec une fi&egrave;re
+impatience!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si vrai, que M. de Tr&eacute;gars parut au m&ecirc;me moment et que ce fut
+lui qui introduisit Maxence dans la petite pi&egrave;ce qui lui servait de
+cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Sans reproche, lui dit-il, vous &ecirc;tes en retard de pr&egrave;s d'une heure....</p>
+
+<p>Maxence avait, entre autres, ce d&eacute;testable d&eacute;faut, indice certain d'un
+caract&egrave;re faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours
+une excuse toute pr&ecirc;te. L'excuse ici &eacute;tait trop tentante pour qu'il la
+laiss&acirc;t &eacute;chapper, et bien vite il se mit &agrave; raconter comment il avait &eacute;t&eacute;
+retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avou&eacute;,
+ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais la sc&egrave;ne, dit M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude &agrave; une autre
+raison, brune, celle-l&agrave;, et tr&egrave;s-jolie....</p>
+
+<p>Un nuage de pourpre s'&eacute;tendit sur les joues de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? balbutia-t-il, vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais que vous aviez eu h&acirc;te d'aller raconter &agrave; une... personne
+de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laiss&eacute;
+&eacute;chapper un cri.</p>
+
+<p>Pour le coup, Maxence perdit contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, fit-il, vous savez aussi?...</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, r&eacute;pondit-il, et
+cependant, comme je ne veux pas que vous me soup&ccedil;onniez de sorcellerie,
+je vais vous dire d'o&ugrave; me vient ma science. Au temps o&ugrave; votre maison
+m'&eacute;tait ferm&eacute;e, apr&egrave;s avoir longtemps cherch&eacute; un moyen de me procurer
+des nouvelles de votre s&oelig;ur, je finis par d&eacute;couvrir qu'elle avait pour
+ma&icirc;tre de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai
+demander des le&ccedil;ons &agrave; ce brave homme, et je devins son &eacute;l&egrave;ve. Mais dans
+les commencements, il me regardait avec une persistance singuli&egrave;re. Je
+lui en demandai la cause, et il me r&eacute;pondit que cela tenait &agrave; ce
+qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvri&egrave;re qui me
+ressemblait prodigieusement....</p>
+
+<p>&mdash;Aux Batignolles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention &agrave; cette circonstance,
+et je l'avais m&ecirc;me totalement oubli&eacute;e, lorsque tout derni&egrave;rement
+Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir &agrave;
+votre bras, qui plus est, et que vous &eacute;tiez entr&eacute;s tous deux &agrave; l'<i>H&ocirc;tel
+des Folies</i>. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que
+jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le c&oelig;ur net:
+j'&eacute;piai, et je constatai <i>de visu</i>, que mon vieil Italien n'avait pas
+tout &agrave; fait tort, et que je venais, peut-&ecirc;tre, de trouver enfin l'arme
+que je cherchais....</p>
+
+<p>La bouche b&eacute;ante et les yeux d&eacute;mesur&eacute;ment &eacute;carquill&eacute;s, Maxence semblait
+un homme qui tombe des nues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez &eacute;pi&eacute;!... fit-il.</p>
+
+<p>D'un geste insouciant, M. de Tr&eacute;gars fit claquer ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, r&eacute;pondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier
+m&eacute;tier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil &agrave; d&eacute;clamer contre
+la corruption du si&egrave;cle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut
+les moyens. C'est une duperie des honn&ecirc;tes gens, que de laisser
+triompher effront&eacute;ment les gredins, sous le pr&eacute;texte sentimental de ne
+pas daigner employer leurs armes....</p>
+
+<p>Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous croyez bien renseign&eacute;, monsieur? interrogea-t-il. Vous
+connaissez Lucienne?...</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle para&icirc;t &ecirc;tre, ce que
+toute autre probablement serait, &agrave; sa place. Assez pour &ecirc;tre s&ucirc;r que si
+deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac,
+ce n'est pas pour son plaisir.</p>
+
+<p>Assez encore pour &ecirc;tre persuad&eacute;, qu'en d&eacute;pit des apparences, elle n'est
+pas votre ma&icirc;tresse, et que, bien loin d'avoir troubl&eacute; votre vie et
+compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment
+o&ugrave;, peut-&ecirc;tre, vous alliez vous jeter dans la traverse....</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, dans l'esprit de Maxence, Marius de Tr&eacute;gars prenait des
+proportions fantastiques.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi &agrave; la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;A qui a du temps et de l'argent, tout est possible....</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous pr&eacute;occuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves
+raisons....</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-graves, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'elle a &eacute;t&eacute; l&acirc;chement abandonn&eacute;e lorsqu'elle &eacute;tait toute
+enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'elle a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e par charit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Par de braves mara&icirc;chers de Louveciennes, oui, je sais tout cela....</p>
+
+<p>Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus
+&eacute;blouissantes esp&eacute;rances allaient se r&eacute;aliser, l&agrave;, &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>Saisissant les mains de Marius de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai des soup&ccedil;ons, r&eacute;pondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je
+n'ai que des soup&ccedil;ons....</p>
+
+<p>&mdash;Cette famille existe, cependant; c'est elle &eacute;videmment qui, &agrave; trois
+reprises d&eacute;j&agrave;, a essay&eacute; de se d&eacute;faire de la pauvre fille....</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez
+tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternit&eacute; n'est pas
+interdite en France.</p>
+
+<p>Il eut la parole coup&eacute;e par le bruit de la porte qui s'ouvrait.</p>
+
+<p>Son vieux domestique entra, et s'avan&ccedil;ant jusqu'au milieu de la pi&egrave;ce,
+d'un air myst&eacute;rieux et &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la baronne de Thaller... dit-il.</p>
+
+<p>Marius de Tr&eacute;gars tressauta.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en bas, dans sa voiture, r&eacute;pondit le domestique, c'est son
+valet de pied qui est l&agrave;, et qui demande si Monsieur est chez lui et si
+elle peut monter....</p>
+
+<p>Les sourcils de M. de Tr&eacute;gars se fron&ccedil;aient.</p>
+
+<p>&mdash;Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s une seconde de r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte,
+qu'on la prie de me faire l'honneur de monter....</p>
+
+<p>Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les id&eacute;es de
+Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, lui dit M. de Tr&eacute;gars, vite, disparaissez, et quoi que vous
+entendiez, pas un mot.</p>
+
+<p>Et il le poussa dans sa chambre &agrave; coucher, s&eacute;par&eacute;e du cabinet de travail
+par une simple porti&egrave;re de tapisserie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps, on entendait d&eacute;j&agrave; dans l'antichambre un grand
+froissement de soie et de jupons empes&eacute;s.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller parut.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait toujours la m&ecirc;me femme, d'une beaut&eacute; provocante et brutale, que
+seize ans plus t&ocirc;t, M<sup>me</sup> Favoral avait vue &agrave; sa table. Le temps avait
+pass&eacute;, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gard&eacute;
+leur blancheur &eacute;blouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur
+merveilleuse opulence, ses l&egrave;vres leur carmin, et ses yeux leur &eacute;clat.</p>
+
+<p>Sa taille seulement s'&eacute;tait &eacute;paissie, ses traits s'&eacute;taient emp&acirc;t&eacute;s, et
+sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la puret&eacute; de
+leurs contours.</p>
+
+<p>Mais ni les ann&eacute;es, ni les millions, ni l'intimit&eacute; des femmes les plus &agrave;
+la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acqui&egrave;rent pas: la
+gr&acirc;ce, la distinction et le go&ucirc;t.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait une femme accoutum&eacute;e &agrave; la toilette, c'&eacute;tait elle. On e&ucirc;t
+mont&eacute; un magasin de nouveaut&eacute;s splendide rien qu'avec ce qui lui &eacute;tait
+pass&eacute; sur les &eacute;paules de soie et de velours, de satin et de cachemire,
+de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle &eacute;tait d'une
+&eacute;l&eacute;gance cit&eacute;e et copi&eacute;e. Et cependant, quand m&ecirc;me, et toujours, il se
+d&eacute;gageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial,
+sa voix commune et vulgaire....</p>
+
+<p>Se laissant, d&egrave;s son entr&eacute;e, tomber dans un fauteuil, et &eacute;clatant de
+rire:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous &ecirc;tes furieusement &eacute;tonn&eacute;
+de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare, &agrave; onze heures
+du matin....</p>
+
+<p>Le sourire aux l&egrave;vres, M. de Tr&eacute;gars s'inclinait.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surtout furieusement flatt&eacute;, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles
+modestes, les papiers entass&eacute;s sur le bureau, comme si elle e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute;
+que le logis allait lui r&eacute;v&eacute;ler quelque chose des id&eacute;es et des projets
+du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous,
+fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Tr&eacute;gars avait trop
+l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en p&ucirc;t rien
+lire sur son visage. Et cependant, &agrave; quelqu'un qui l'e&ucirc;t bien connu, une
+certaine contraction de ses paupi&egrave;res e&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute; une vive contrari&eacute;t&eacute; et
+une grande pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte le baron? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un ch&ecirc;ne, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Thaller, malgr&eacute; les soucis et les
+fatigues que vous pouvez imaginer.... Vous savez ce qui nous arrive?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu que le caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> a disparu....</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est que trop vrai! Ce mis&eacute;rable Vincent Favoral nous emporte
+une somme &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Douze millions, m'a-t-on dit?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose comme cela.... Un homme &agrave; qui on e&ucirc;t donn&eacute; le bon Dieu
+sans confession, un puritain, un aust&egrave;re.... Fiez-vous donc apr&egrave;s cela &agrave;
+la mine des gens! il ne m'&eacute;tait jamais revenu, je l'avoue, mais M. de
+Thaller ne jurait que par lui. Quand il avait parl&eacute; de son Favoral, il
+n'y avait plus qu'&agrave; tirer l'&eacute;chelle. Enfin, il a d&eacute;camp&eacute;, laissant sa
+famille sans ressources, une famille tr&egrave;s-int&eacute;ressante, &agrave; ce qu'il
+para&icirc;t, une femme qui est la bont&eacute; m&ecirc;me, et une fille d&eacute;licieuse, &agrave; ce
+que pr&eacute;tend Costeclar qui en est tr&egrave;s-amoureux.</p>
+
+<p>Le visage de M. de Tr&eacute;gars demeurait immobile, tel que celui d'un homme
+&agrave; qui on parle de gens qui lui sont inconnus et dont il n'a nul souci.</p>
+
+<p>Ce que voyant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas pour vous conter tout cela que je suis mont&eacute;e,
+reprit-elle. C'est un motif int&eacute;ress&eacute; qui m'am&egrave;ne.... Nous avons,
+quelques-unes de mes amies et moi, organis&eacute; une loterie, une &oelig;uvre de
+bienfaisance, mon cher marquis, et tout &agrave; fait patriotique, au profit
+des Alsaciens, j'ai des masses de billets &agrave; placer, et... j'ai jet&eacute; mon
+d&eacute;volu sur votre bourse....</p>
+
+<p>Plus que jamais souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres, madame, r&eacute;pondit Marius, mais de gr&acirc;ce,
+m&eacute;nagez-moi....</p>
+
+<p>Elle tirait des billets d'un petit portefeuille d'&eacute;caille.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt, &agrave; dix francs, dit-elle, ce n'est pas trop, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup pour mes modestes ressources....</p>
+
+<p>Elle empocha les dix louis qu'il lui tendait, et d'un ton d'ironique
+compassion....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc bien pauvre, fit-elle, bien pauvre?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je ne suis ni boursier, ni banquier....</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait lev&eacute;e, et de la main d&eacute;plissait sa robe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher marquis, reprit-elle, ce n'est certes pas moi qui
+vous plaindrai. Quand un homme de votre &acirc;ge et de votre nom reste
+pauvre, c'est qu'il le veut bien.... Manque-t-il donc d'h&eacute;riti&egrave;res?...</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je n'en ai pas cherch&eacute; encore.</p>
+
+<p>Elle le regarda bien dans les yeux, puis tout &agrave; coup, &eacute;clatant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez autour de vous, dit-elle, et je gage que vous ne tarderez pas
+&agrave; d&eacute;couvrir une belle jeune fille, tr&egrave;s-blonde, qui serait ravie d'&ecirc;tre
+marquise de Tr&eacute;gars, et qui apporterait dans son tablier douze ou quinze
+cent mille francs de dot, en bonnes valeurs, en valeurs que les Favoral
+n'emportent pas.... R&eacute;fl&eacute;chissez et venez nous voir, vous savez que M.
+de Thaller vous aime beaucoup, et apr&egrave;s le d&eacute;sagr&eacute;ment que nous venons
+d'&eacute;prouver, vous nous devez une visite....</p>
+
+<p>Ayant dit, elle sortit, et M. de Tr&eacute;gars descendit la reconduire jusqu'&agrave;
+sa voiture.</p>
+
+<p>Mais en remontant:</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! cria-t-il &agrave; Maxence, car il est clair que les Thaller se
+doutent de quelque chose....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une r&eacute;v&eacute;lation, que cette visite de la baronne de Thaller, et
+point n'&eacute;tait besoin d'une grande perspicacit&eacute; pour deviner son angoisse
+sous ses &eacute;clats de rire, pour comprendre que c'&eacute;tait un march&eacute; qu'elle
+&eacute;tait venue proposer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc &eacute;vident que Marius de Tr&eacute;gars tenait entre les mains les
+fils principaux de cette intrigue embrouill&eacute;e qui venait d'aboutir &agrave; ce
+vol de douze millions....</p>
+
+<p>Mais saurait-il en tirer parti? Quels &eacute;taient ses desseins et ses moyens
+d'action?</p>
+
+<p>C'est ce que Maxence n'e&ucirc;t su pressentir, alors m&ecirc;me qu'il e&ucirc;t eu plus
+de libert&eacute; d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des
+&eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;A table! lui dit M. de Tr&eacute;gars, dont l'agitation &eacute;tait manifeste, &agrave;
+table et d&eacute;jeunons, nous n'avons pas une minute &agrave; perdre....</p>
+
+<p>Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer d&egrave;s qu'il se
+pr&eacute;sentera.</p>
+
+<p>Si &agrave; l'&eacute;cart du monde o&ugrave; se tripote l'argent des autres qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+tenu par son p&egrave;re, Maxence n'&eacute;tait pas sans conna&icirc;tre Octave d'Escajoul.</p>
+
+<p>Qui ne le conna&icirc;t, d'ailleurs!</p>
+
+<p>Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'&oelig;il vif et la l&egrave;vre vermeille,
+malgr&eacute; ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du c&ocirc;t&eacute; du soleil,
+sa jaquette bleu de roi et l'&eacute;ternel gilet blanc qui sangle son ventre
+prosp&egrave;re.</p>
+
+<p>Il aime de passion la bonne ch&egrave;re, les belles et le jeu, toutes ses
+aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,&mdash;et comme il
+est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au caf&eacute; Anglais,
+comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu
+rigueur, comme son appartement est un chef-d'&oelig;uvre de comfort et son
+coup&eacute; le plus moelleux qui soit &agrave; Paris, il est et se pla&icirc;t &agrave; se
+d&eacute;clarer le plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer
+silence &agrave; l'envie.</p>
+
+<p>Aller de la Chauss&eacute;e-d'Antin &agrave; la rue Vivienne sans r&eacute;colter cinquante
+saluts et autant de poign&eacute;es de main, lui serait impossible.</p>
+
+<p>Il est si bon enfant et si dispos&eacute; toujours &agrave; rendre service, il a le
+rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers
+tutoyer et appeler Octave tout court!...</p>
+
+<p>Et quand on demande:</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-il?</p>
+
+<p>Invariablement on r&eacute;pond:</p>
+
+<p>&mdash;Lui! Il fait des affaires.</p>
+
+<p>Expliquer quelles affaires, serait peut-&ecirc;tre assez malais&eacute;....</p>
+
+<p>Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que
+les autres et bien autrement habiles, qui &eacute;chappent toujours &agrave; l'action
+de la justice. Ceux-l&agrave; ne sont pas si na&iuml;fs que d'op&eacute;rer eux-m&ecirc;mes. Ce
+n'est pas eux qui jamais s'aventureraient &agrave; p&eacute;n&eacute;trer de nuit, avec
+escalade et effraction, dans une maison habit&eacute;e, &agrave; forcer une caisse, ou
+&agrave; d&eacute;valiser la boutique d'un bijoutier....</p>
+
+<p>Vivant en bourgeois corrects, estim&eacute;s dans leur quartier, ils se
+contentent de surveiller et d'&eacute;pier les camarades.</p>
+
+<p>Un bon coup s'est-il fait? On les voit appara&icirc;tre au moment du partage,
+r&eacute;clamant imp&eacute;rieusement leur part. Et comme c'est sous peine de
+d&eacute;nonciation qu'ils r&eacute;clament, il faut bien en passer par o&ugrave; ils
+veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.</p>
+
+<p>Eh bien! dans une sph&egrave;re plus &eacute;lev&eacute;e, dans le monde de la sp&eacute;culation,
+sans comparaison, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment cette honorable et lucrative
+industrie qu'exerce M. d'Escajoul.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre de son terrain, dou&eacute; d'un flair sup&eacute;rieur et d'une patience
+imperturbable, toujours en &eacute;veil et continuellement &agrave; l'aff&ucirc;t, c'est &agrave;
+coup s&ucirc;r qu'il op&egrave;re.</p>
+
+<p>Bien avant qu'une affaire ne soit pr&eacute;sent&eacute;e au public, il la conna&icirc;t,
+il l'a &eacute;tudi&eacute;e et analys&eacute;e, il en a calcul&eacute; le fort et le faible, il
+sait o&ugrave; elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et
+si elle finira en police correctionnelle....</p>
+
+<p>Et il veille, et il attend....</p>
+
+<p>Et le jour o&ugrave; le g&eacute;rant d'une soci&eacute;t&eacute; quelconque s'est mis en
+contravention, a donn&eacute; une entorse &agrave; la loi ou un croc-en-jambe &agrave; ses
+statuts, il peut &ecirc;tre assur&eacute; de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander
+quelques petits... avantages, et lui promettre en &eacute;change une discr&eacute;tion
+&agrave; toute &eacute;preuve, et m&ecirc;me ses bons offices.</p>
+
+<p>Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui oserait me bl&acirc;mer? C'est tr&egrave;s-moral ce que je fais!</p>
+
+<p>Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires v&eacute;reuses, sur
+toutes les op&eacute;rations suspectes, il pr&eacute;l&egrave;ve une d&icirc;me; c'est qu'il vit de
+ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une
+escroquerie de quelque importance dont il ne tire ran&ccedil;on.</p>
+
+<p>Aussi est-il l'homme de Paris qui conna&icirc;t le mieux son code financier et
+les lois sp&eacute;ciales et fort compliqu&eacute;es qui r&eacute;gissent les soci&eacute;t&eacute;s. Et
+d&egrave;s qu'il se pr&eacute;sente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les
+jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en
+dernier ressort.</p>
+
+<p>Il n'est pas m&eacute;diocrement fier de son savoir, et, &agrave; ses moments perdus,
+il aime &agrave; lester de ses conseils ces d&eacute;butants qui ont des dispositions,
+tous ces jeunes financiers qui br&ucirc;lent de prendre leur vol.</p>
+
+<p>Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup
+de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que
+tel autre ne m&egrave;ne qu'en police correctionnelle.</p>
+
+<p>Il leur apprend &agrave; distinguer le d&eacute;tournement de bonne compagnie du vol
+grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la b&eacute;nigne
+alt&eacute;ration d'&eacute;criture du redoutable faux....</p>
+
+<p>Tel est l'homme qui, au moment o&ugrave; Maxence et Marius de Tr&eacute;gars venaient
+de se mettre &agrave; table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une
+main potel&eacute;e, ses cheveux devenus rares.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;tait lev&eacute; pour le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;jeunez avec nous? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, r&eacute;pondit M. d'Escajoul, j'ai d&eacute;jeun&eacute; &agrave; onze heures pr&eacute;cises,
+comme toujours. L'exactitude est une politesse qu'un honn&ecirc;te homme doit
+&agrave; son estomac.... Mais je prendrai volontiers une larme de cette vieille
+eau-de-vie dont vous m'avez offert l'autre soir.</p>
+
+<p>On lui en servit un verre, sur le coin de la nappe, et lorsqu'il se fut
+assis:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir notre homme, dit-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, Maxence le comprit, de M. de Thaller qu'il parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible de le boucler. J'ai eu beau le tourner et le retourner dans
+tous les sens... rien.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela.... Et vous savez si je m'y entends!... Mais que
+voulez-vous dire &agrave; un homme qui vous r&eacute;pond tout le temps: La justice
+est saisie, des experts sont nomm&eacute;s, je n'ai rien &agrave; redouter des
+investigations les plus minutieuses.</p>
+
+<p>Au regard que Marius de Tr&eacute;gars tenait riv&eacute; sur M. d'Escajoul, il &eacute;tait
+ais&eacute; de voir que sa confiance en lui n'&eacute;tait pas sans bornes.</p>
+
+<p>Il le comprit, car faisant une grimace:</p>
+
+<p>&mdash;Me soup&ccedil;onneriez-vous, dit-il, de m'&ecirc;tre laiss&eacute; bander les yeux par de
+Thaller?</p>
+
+<p>Et comme M. de Tr&eacute;gars se taisait,&mdash;ce qui &eacute;tait la plus &eacute;loquente des
+r&eacute;ponses:</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur! insista-t-il, vous auriez tort de douter de moi.
+Est-ce vous qui &ecirc;tes venu me chercher? Non. C'est moi qui, sachant par
+Marcolet l'histoire de votre fortune, suis venu vous dire: Voulez-vous
+un moyen de couler de Thaller? Et les raisons que j'avais de souhaiter
+que de Thaller f&ucirc;t coul&eacute;, je les ai toujours. Il s'est moqu&eacute; de moi, il
+m'a jou&eacute;, il faut qu'il lui en cuise, car si on venait &agrave; se persuader
+qu'on peut me rouler impun&eacute;ment, c'en serait fait de mon cr&eacute;dit sur la
+place.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un instant de r&eacute;flexion:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc, interrogea M. de Tr&eacute;gars, que M. de Thaller est
+innocent?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait curieux....</p>
+
+<p>&mdash;Ou que ses mesures sont si bien prises qu'il n'a rien &agrave; craindre
+absolument. Si Favoral endosse tout, que voulez-vous qu'on dise &agrave;
+l'autre? S'ils se sont entendus, le coup &eacute;tait pr&eacute;par&eacute; depuis longtemps,
+et vous devez penser que leurs mesures sont bien prises, et qu'avant de
+se mettre &agrave; p&ecirc;cher, ils ont si bien troubl&eacute; l'eau que la justice n'y
+verra rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne voyez personne qui puisse nous fixer?...</p>
+
+<p>&mdash;Favoral....</p>
+
+<p>A la grande surprise de Maxence, M. de Tr&eacute;gars haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave; est loin, fit-il. Et l'e&ucirc;t-on sous la main, il est clair que
+s'il s'est entendu avec M. de Thaller, il ne parlerait pas....</p>
+
+<p>&mdash;Juste.</p>
+
+<p>&mdash;Cela &eacute;tant, que faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Attendre....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars eut un geste de d&eacute;couragement.</p>
+
+<p>&mdash;Autant renoncer &agrave; la lutte, fit-il, et essayer de transiger....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? on ne sait pas ce qui peut arriver.... Ne bougez pas,
+patientez, je suis l&agrave;, moi, et je veille au grain....</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;, et s'appr&ecirc;tait &agrave; se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez plus d'exp&eacute;rience que moi, fit M. de Tr&eacute;gars, et du moment
+que c'est votre avis....</p>
+
+<p>M. d'Escajoul avait repris toute sa bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de
+Tr&eacute;gars, je veille pour nous deux, et d&egrave;s que j'aper&ccedil;ois une occasion,
+j'accours et vous agissez....</p>
+
+<p>Mais la porte ext&eacute;rieure n'&eacute;tait pas referm&eacute;e, que soudainement la
+physionomie de Marius de Tr&eacute;gars changea.</p>
+
+<p>Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:</p>
+
+<p>&mdash;Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable d&eacute;go&ucirc;t, pouah!...</p>
+
+<p>Et ne pouvant s'emp&ecirc;cher de sourire de l'&eacute;bahissement de Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux mis&eacute;rable m'a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'&eacute;garer par de
+faux renseignements. C'est le comp&egrave;re charg&eacute; d'indiquer les cartes du
+joueur qu'on est en train de d&eacute;pouiller. Je l'avais flair&eacute;, par bonheur;
+si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'esp&eacute;rer que ce
+n'est pas moi....</p>
+
+<p>Ils achevaient de d&eacute;jeuner; M. de Tr&eacute;gars appela son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu all&eacute; me chercher une voiture? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &agrave; la porte, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en route!...</p>
+
+<p>Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-&ecirc;tre,
+de ne point s'en faire accroire. Persuad&eacute; qu'&agrave; lui seul il n'arriverait
+&agrave; rien, il &eacute;tait absolument r&eacute;solu &agrave; s'en remettre aveugl&eacute;ment &agrave; Marius
+de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et
+que le cocher e&ucirc;t fouett&eacute; son cheval, qu'il se hasarda &agrave; demander:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous donc pas entendu, r&eacute;pondit M. de Tr&eacute;gars, commander au
+cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais
+savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge
+d'instruction charg&eacute; de l'affaire de votre p&egrave;re, et d&eacute;poser entre ses
+mains les quinze mille francs que vous avez en poche....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que mieux vaut remettre cet argent &agrave; la justice, qui
+appr&eacute;ciera votre d&eacute;marche, qu'&agrave; M. de Thaller qui n'en soufflerait mot.
+Nous sommes dans une situation &agrave; ne rien n&eacute;gliger, et cet argent peut
+devenir un indice....</p>
+
+<p>Mais ils arrivaient. M. de Tr&eacute;gars guida Maxence &agrave; travers le d&eacute;dale des
+corridors du Palais, jusqu'&agrave; ce qu'enfin, avisant un huissier assis &agrave;
+l'entr&eacute;e d'une longue galerie, un journal &agrave; la main, il lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;M. Barban d'Avranchel?</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; son cabinet, r&eacute;pondit l'huissier.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez savoir s'il consentirait &agrave; recevoir une d&eacute;position importante
+au sujet de l'affaire Favoral....</p>
+
+<p>Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise gr&acirc;ce,
+et pendant qu'il s'&eacute;loignait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez entrer seul, dit &agrave; Maxence M. de Tr&eacute;gars. Je ne dois pas
+para&icirc;tre, et il est important que mon nom ne soit m&ecirc;me pas prononc&eacute;.
+Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge
+d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je r&eacute;glerai ma
+conduite.</p>
+
+<p>L'huissier reparaissait.</p>
+
+<p>&mdash;M. D'Avranchel, fit-il, consent &agrave; vous recevoir.</p>
+
+<p>Et conduisant Maxence &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la galerie, il lui ouvrit une
+petite porte et le poussa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, c'est l&agrave;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite pi&egrave;ce, basse de plafond et pauvrement meubl&eacute;e. La
+tenture fl&eacute;trie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des
+juges s'y &eacute;taient succ&eacute;d&eacute;, et que des l&eacute;gions de pr&eacute;venus y avaient
+tra&icirc;n&eacute; leurs pieds.</p>
+
+<p>Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction,
+l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.</p>
+
+<p>Et ces papiers &eacute;taient relatifs &agrave; l'affaire Favoral, car sur tous on
+lisait, en grosses lettres: <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s que parut Maxence, le juge se leva, et apr&egrave;s l'avoir tois&eacute; d'un
+regard froid et clair:</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>D'une voix l&eacute;g&egrave;rement troubl&eacute;e, Maxence d&eacute;clina ses noms.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et
+c'est vous qui l'avez aid&eacute; &agrave; s'&eacute;vader par une fen&ecirc;tre.... J'allais
+aujourd'hui m&ecirc;me vous adresser une assignation.... Puisque vous voici,
+tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante &agrave; me
+faire?</p>
+
+<p>Tr&egrave;s-peu de gens, m&ecirc;me parmi les plus strictement honn&ecirc;tes, peuvent se
+d&eacute;fendre d'un sentiment p&eacute;nible lorsque, passant le seuil du
+Palais-de-Justice, ils se trouvent en pr&eacute;sence d'un juge. Plus que tout
+autre, Maxence devait &ecirc;tre accessible &agrave; ce sentiment de vague et
+inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:</p>
+
+<p>&mdash;Samedi soir, r&eacute;pondit-il, quelques moments avant le commissaire de
+police, M. le baron de Thaller est venu &agrave; la maison. Apr&egrave;s avoir accabl&eacute;
+mon p&egrave;re de reproches, il l'a engag&eacute; &agrave; passer &agrave; l'&eacute;tranger, et pour
+faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze
+mille francs....</p>
+
+<p>Il avait tir&eacute; les billets de banque de sa poche, il les posa sur la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon p&egrave;re les a repouss&eacute;s
+avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommand&eacute; de les
+restituer &agrave; M. de Thaller. J'ai pens&eacute; que mieux valait vous les
+rapporter, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je tenais &agrave; ce que la justice s&ucirc;t que M. de Thaller avait
+offert cet argent, et que mon p&egrave;re l'avait refus&eacute;.</p>
+
+<p>D'un geste qui lui &eacute;tait familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses
+favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une insinuation &agrave; l'adresse du directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>?
+fit-il.</p>
+
+<p>Maxence ne baissa pas les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'accuse personne, r&eacute;pondit-il, d'un ton qui affirmait pr&eacute;cis&eacute;ment
+le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je dois vous pr&eacute;venir, reprit le juge, que M. de Thaller
+lui-m&ecirc;me m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; cette circonstance. Lorsqu'il s'est pr&eacute;sent&eacute; chez
+vous, il ignorait l'importance des d&eacute;tournements et il esp&eacute;rait encore
+pouvoir &eacute;touffer l'affaire. Voil&agrave; pourquoi il e&ucirc;t voulu que son caissier
+pass&acirc;t en Belgique. Ce syst&egrave;me de soustraire des coupables au ch&acirc;timent
+de leur faute est am&egrave;rement d&eacute;plorable, mais il est tout &agrave; fait dans les
+habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre
+&agrave; l'&eacute;tranger un employ&eacute; infid&egrave;le que de risquer d'&eacute;branler leur cr&eacute;dit
+en disant qu'ils ont &eacute;t&eacute; vol&eacute;s....</p>
+
+<p>Maxence e&ucirc;t eu beaucoup &agrave; dire, mais M. de Tr&eacute;gars lui avait recommand&eacute;
+la plus extr&ecirc;me r&eacute;serve; il garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside
+qui lui &eacute;tait si g&eacute;n&eacute;reusement offert, n'est pas &agrave; l'avantage de Vincent
+Favoral....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on l'attribuer &agrave; un sentiment d'honorable d&eacute;licatesse? &Eacute;videmment
+non. Qu'un honn&ecirc;te homme repousse une aum&ocirc;ne, alors m&ecirc;me qu'elle lui
+serait le plus n&eacute;cessaire, on le con&ccedil;oit. Mais un caissier qui a puis&eacute;
+des millions &agrave; la caisse qui lui &eacute;tait confi&eacute;e ne saurait avoir de ces
+scrupules....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si votre p&egrave;re a d&eacute;daign&eacute; ces quinze mille francs, c'est que ses
+pr&eacute;cautions &eacute;taient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que
+pour gagner la fronti&egrave;re, pour se d&eacute;rober aux recherches, pour se cacher
+&agrave; l'&eacute;tranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....</p>
+
+<p>Des larmes de col&egrave;re et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r, monsieur, s'&eacute;cria-t-il, que mon p&egrave;re s'est enfui sans un
+sou!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en &eacute;tait r&eacute;duit aux
+plus mis&eacute;rables exp&eacute;dients. Depuis des mois, d&eacute;j&agrave;, dans notre voisinage,
+parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes
+insignifiantes. Il en &eacute;tait descendu jusqu'&agrave; cette extr&eacute;mit&eacute; de se faire
+remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs,
+toute sa fortune.</p>
+
+<p>M. d'Avranchel demeurait impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Que sont donc devenus les millions vol&eacute;s? demanda-t-il froidement.</p>
+
+<p>Maxence h&eacute;sita. Pourquoi ne pas dire ses soup&ccedil;ons? Il n'osa.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re jouait &agrave; la Bourse, balbutia-t-il....</p>
+
+<p>&mdash;Et il menait une conduite scandaleuse....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Il entretenait, hors de son m&eacute;nage, des liaisons qui ont d&ucirc; absorber
+des sommes immenses....</p>
+
+<p>&mdash;Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soup&ccedil;on qui
+nous en est venu nous a &eacute;t&eacute; inspir&eacute; par le commissaire de police....</p>
+
+<p>Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces
+questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la
+moindre importance &agrave; la r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes sans nouvelles de votre p&egrave;re? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sans nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas id&eacute;e de la retraite qu'il a choisie?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; M. d'Avranchel s'&eacute;tait r&eacute;install&eacute; &agrave; son bureau et recommen&ccedil;ait &agrave;
+classer ses papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai
+besoin de vous....</p>
+
+<p>Le d&eacute;couragement de Maxence &eacute;tait grand lorsqu'il rejoignit M. de
+Tr&eacute;gars qui l'attendait &agrave; l'entr&eacute;e de la galerie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui
+dit-il....</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s qu'il e&ucirc;t racont&eacute;, et avec une exactitude qui faisait honneur &agrave;
+sa m&eacute;moire, ce qui venait de se passer:</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, d&eacute;clara M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et tirant de sa poche l'adresse du magasin o&ugrave; avaient &eacute;t&eacute; achet&eacute;es les
+deux malles dont la facture s'&eacute;tait trouv&eacute;e dans le portefeuille de M.
+Favoral:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave;, dit-il, que nous conna&icirc;trons notre sort.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher
+habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes &agrave; franchir la
+distance qui s&eacute;pare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.</p>
+
+<p>D&egrave;s que le fiacre s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il faut en passer par l&agrave;! dit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui
+r&eacute;pugne &eacute;trangement, il sauta &agrave; terre, et suivi de Maxence il entra dans
+le magasin d'articles de voyage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;tablissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari
+et la femme, voyant deux clients leur arriver, se pr&eacute;cipit&egrave;rent &agrave; leur
+rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la l&egrave;vre de tous
+les boutiquiers parisiens.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il &agrave; ces messieurs?...</p>
+
+<p>Et avec une surprenante volubilit&eacute;, ils &eacute;num&eacute;raient &agrave; l'envi
+tout ce qu'ils avaient &agrave; vendre dans leur boutique, depuis le
+&laquo;n&eacute;cessaire-indispensable&raquo; qui renferme soixante-dix-sept pi&egrave;ces en
+argent et qui co&ucirc;te deux cents louis, jusqu'&agrave; l'humble sac de nuit de
+trente-neuf sous.</p>
+
+<p>Mais Marius de Tr&eacute;gars se h&acirc;ta de les interrompre, et leur montrant leur
+facture:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont &eacute;t&eacute; achet&eacute;es les deux
+malles que je vois port&eacute;es l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondirent ensemble le mari et la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ont-elles &eacute;t&eacute; livr&eacute;es?...</p>
+
+<p>&mdash;Notre gar&ccedil;on est all&eacute; les livrer moins de deux heures apr&egrave;s qu'elles
+ont &eacute;t&eacute; achet&eacute;es....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les boutiquiers &eacute;changeaient un regard inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui
+annon&ccedil;ait l'intention bien arr&ecirc;t&eacute;e de ne r&eacute;pondre qu'&agrave; bon escient.</p>
+
+<p>Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi ais&eacute;
+qu'on le pourrait supposer. La d&eacute;fiance du n&eacute;gociant parisien s'&eacute;veille
+vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de
+voleurs, d&egrave;s qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi
+muet qu'une tanche.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars n'avait pas &eacute;t&eacute; sans pr&eacute;voir des difficult&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me
+sont pas dict&eacute;es par une vaine curiosit&eacute;. Voici les faits: un de nos
+parents, un homme d'un certain &acirc;ge, que nous aimons beaucoup, et qui a
+la t&ecirc;te un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonn&eacute; sa
+famille; nous le cherchons, et nous esp&eacute;rons, si nous retrouvons ses
+malles, le retrouver du m&ecirc;me coup.</p>
+
+<p>Du coin de l'&oelig;il, le mari et la femme se consultaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions &agrave; aucun prix commettre une
+indiscr&eacute;tion qui pourrait &ecirc;tre pr&eacute;judiciable &agrave; un client....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars eut un joli geste d'insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, fit-il. Si nous n'avons pas eu recours &agrave; la
+police, c'est que, vous savez, on n'aime pas &agrave; fourrer la police dans
+ses affaires. Si, cependant, vous trouviez trop d'inconv&eacute;nients &agrave; me
+satisfaire, j'aurais recours au commissaire....</p>
+
+<p>L'argument fut d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, r&eacute;pondit la femme, je suis pr&ecirc;te &agrave; vous dire ce que je
+sais....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux malles nous ont &eacute;t&eacute; achet&eacute;es dans l'apr&egrave;s-midi du vendredi
+par un homme d'un certain &acirc;ge, assez grand, tr&egrave;s-maigre, &agrave; visage
+s&eacute;v&egrave;re, et qui &eacute;tait v&ecirc;tu d'une longue redingote....</p>
+
+<p>&mdash;Plus de doute! murmura Maxence, c'&eacute;tait bien lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous venez de me dire que votre parent a la t&ecirc;te
+faible, reprit la marchande, je me rappelle que ce monsieur avait l'air
+tout extraordinaire, et qu'il allait et qu'il venait dans le magasin,
+comme s'il e&ucirc;t eu des fourmis dans les jambes. Et difficile, qu'il
+&eacute;tait, et minutieux! Jamais il ne trouvait de cuir assez beau ni assez
+solide. Il tenait aussi beaucoup aux serrures de s&ucirc;ret&eacute;, ayant,
+disait-il, &agrave; serrer des objets tr&egrave;s-pr&eacute;cieux, des papiers, des
+valeurs.... Si bien qu'il est rest&eacute; pr&egrave;s d'une heure avant de choisir
+ses deux malles, qui sont, du reste, tout ce qui se fait de beau.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; vous a-t-il dit de les lui envoyer?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Cirque, chez une dame... madame... j'ai son nom sur le bout de
+la langue....</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez l'avoir aussi sur vos livres, observa M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Le mari n'avait pas attendu l'observation. D&eacute;j&agrave; il feuilletait son
+brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Du 26 avril 1872, disait-il, du 26... voil&agrave;!... Deux malles, cuir,
+serrures de s&ucirc;ret&eacute;, M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle, 49, rue du Cirque....</p>
+
+<p>Sans trop d'affectation M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;tait rapproch&eacute; du boutiquier,
+et il lisait par-dessus son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vois l&agrave;, demanda-t-il, &eacute;crit au-dessous de
+l'adresse?...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, monsieur, c'est une recommandation du client. Lisez plut&ocirc;t:
+&laquo;Imprimer en grosses lettres sur chaque c&ocirc;t&eacute; des malles: <i>Rio de
+Janeiro</i>...&raquo;</p>
+
+<p>Maxence ne put retenir une exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>Mais le n&eacute;gociant s'y m&eacute;prit, et saisissant cette occasion magnifique de
+faire preuve d'&eacute;rudition:</p>
+
+<p>&mdash;Rio de Janeiro est la capitale du Br&eacute;sil, dit-il d'un ton capable, et
+monsieur votre parent avait &eacute;videmment l'intention de s'y rendre. Et
+s'il n'a pas chang&eacute; d'id&eacute;e, je doute que vous puissiez le rejoindre....</p>
+
+<p>Il s'interrompit, et apr&egrave;s avoir consult&eacute; une affiche placard&eacute;e au fond
+du magasin, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en doute, car le paquebot du Br&eacute;sil a d&ucirc; partir du Havre hier
+dimanche....</p>
+
+<p>Quelles que fussent ses impressions, M. de Tr&eacute;gars conservait un calme
+inalt&eacute;rable:</p>
+
+<p>&mdash;Cela &eacute;tant, dit-il aux boutiquiers, je pense que je ferai bien de
+renoncer &agrave; mes recherches.... Je ne vous en suis pas moins oblig&eacute; de vos
+renseignements....</p>
+
+<p>Mais une fois dehors:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc vraiment, demanda Maxence, que mon p&egrave;re a quitt&eacute; la
+France?</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars hocha la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai mon opinion, pronon&ccedil;a-t-il, quand nous aurons vu rue
+du Cirque.</p>
+
+<p>Leur voiture les y conduisit en moins de rien, et comme ils s'&eacute;taient
+fait arr&ecirc;ter &agrave; l'entr&eacute;e de la rue, c'est &agrave; pied qu'ils pass&egrave;rent devant
+le num&eacute;ro 49.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un petit h&ocirc;tel, d'un &eacute;tage seulement, b&acirc;ti entre une cour sabl&eacute;e
+et un jardin, dont les grands arbres d&eacute;passaient le toit. Aux fen&ecirc;tres
+se voyaient des rideaux de soie claire, galante enseigne, qui trahit le
+nid d'une jolie femme....</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, Marius de Tr&eacute;gars resta en observation, et
+comme rien ne paraissait:</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut cependant quelques indications! fit-il avec une sorte de
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, avisant au num&eacute;ro 62 un grand magasin d'&eacute;picerie, il s'y dirigea,
+toujours escort&eacute; de Maxence.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure de la journ&eacute;e o&ugrave; les clients sont rares. Debout, au
+milieu de sa boutique, l'&eacute;picier, un gros homme &agrave; l'air important,
+surveillait ses gar&ccedil;ons occup&eacute;s &agrave; tout mettre en ordre.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars le tira &agrave; l'&eacute;cart, et d'un accent de myst&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, lui dit-il, le commis de M. Drayton, le bijoutier de la rue
+de la Paix, et je viens vous demander un de ces services qu'on se doit
+entre n&eacute;gociants....</p>
+
+<p>L'autre avait fronc&eacute; les sourcils. Peut-&ecirc;tre trouvait-il que M. Drayton
+avait des employ&eacute;s de bien haute mine. Peut-&ecirc;tre s'imaginait-il voir
+poindre quelqu'une de ces escroqueries dont &agrave; chaque instant les
+boutiquiers sont victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais de ce pas, reprit M. de Tr&eacute;gars, livrer une bague qu'une dame
+nous a achet&eacute;e hier. Elle n'est pas notre cliente et ne nous a pas donn&eacute;
+de r&eacute;f&eacute;rences. Si elle ne paye pas, dois-je laisser le bijou? Mon patron
+m'a dit: &laquo;Consultez quelque notable commer&ccedil;ant du quartier, et suivez
+ses conseils...&raquo;</p>
+
+<p>Notable commer&ccedil;ant!... La vanit&eacute; d&eacute;licatement chatouill&eacute;e riait dans
+l'&oelig;il de l'&eacute;picier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment appelez-vous votre dame? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>L'&eacute;picier &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mon gar&ccedil;on, fit-il en frappant famili&egrave;rement sur l'&eacute;paule
+du soi-disant commis, qu'elle paye ou non, l&acirc;chez l'objet.</p>
+
+<p>La familiarit&eacute; n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas fort du go&ucirc;t du marquis de Tr&eacute;gars.
+N'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc riche, cette dame, fit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Personnellement, non. Mais elle est prot&eacute;g&eacute;e par un vieux fou qui lui
+passe toutes ses fantaisies....</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que c'est scandaleux, et qu'on ne peut pas se faire une
+id&eacute;e de ce qui se d&eacute;pense d'argent dans cette maison: chevaux, voitures,
+domestiques, toilettes, bals, grands d&icirc;ners, jeu d'enfer toute la nuit,
+carnaval perp&eacute;tuel, ce doit &ecirc;tre une ruine....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars ne bronchait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et le vieux monsieur qui paye, demanda-t-il, le connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu passer; c'est un grand, sec, vieux, qui n'a, ma foi! pas
+l'air cossu.... Mais pardon, voil&agrave; une cliente qu'il faut que je
+serve....</p>
+
+<p>Ayant entra&icirc;n&eacute; Maxence dans la rue:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous s&eacute;parer, lui d&eacute;clara M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez....</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez vous rendre dans ce caf&eacute;, l&agrave;-bas, au coin de la rue, et m'y
+attendre. Je veux voir cette Z&eacute;lie Cadelle et lui parler....</p>
+
+<p>Et sans permettre une objection &agrave; Maxence, marchant r&eacute;sol&ucirc;ment &agrave;
+l'h&ocirc;tel, il sonna....</p>
+
+<p>Au branle de la sonnette, tir&eacute;e de main de ma&icirc;tre, sortit de l'h&ocirc;tel un
+de ces domestiques comme il s'en fabrique, on ne sait o&ugrave;, pour le
+service sp&eacute;cial des demoiselles qui ont un train de maison, un grand
+dr&ocirc;le au teint bl&ecirc;me et aux cheveux plats, &agrave; l'&oelig;il cynique et au
+sourire bassement impudent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur demande? fit-il &agrave; travers la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous m'ouvriez d'abord, pronon&ccedil;a M. de Tr&eacute;gars d'un tel air et
+d'un tel accent que l'autre ob&eacute;it imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Puis, la grille ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, annoncez-moi &agrave; M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est sortie, r&eacute;pondit le valet....</p>
+
+<p>Et voyant le haussement d'&eacute;paules de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur, insista-t-il, elle est au bois avec une de ses
+amies. Si Monsieur ne veut pas me croire, il peut interroger mes
+camarades....</p>
+
+<p>Et il montrait deux serviteurs de sa trempe, que l'on apercevait sous la
+remise, attabl&eacute;s devant des bouteilles et jouant aux cartes.</p>
+
+<p>Mais il ne convenait pas &agrave; M. de Tr&eacute;gars de s'en laisser imposer. Il
+&eacute;tait s&ucirc;r que le domestique mentait. Au lieu donc de discuter:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me conduire pr&egrave;s de votre ma&icirc;tresse, commanda-t-il d'un ton
+qui n'admettait plus d'objection, sinon j'irai la trouver seul....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait homme &agrave; faire comme il disait, envers et contre tous, de force
+au besoin, cela se voyait. C'est pourquoi, renon&ccedil;ant &agrave; d&eacute;fendre la
+porte:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, puisque vous y tenez tant, dit le valet, nous allons
+parler &agrave; la femme de chambre....</p>
+
+<p>Et ayant introduit M. de Tr&eacute;gars dans le vestibule, il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Mam'selle Amanda!...</p>
+
+<p>Une femme ne tarda pas &agrave; para&icirc;tre, qui &eacute;tait le digne pendant du valet.</p>
+
+<p>Elle devait avoir une quarantaine d'ann&eacute;es, et la plus inqui&eacute;tante
+duplicit&eacute; se lisait sur son visage ravag&eacute; par la petite v&eacute;role. Elle
+portait une robe pr&eacute;tentieuse, un tablier de soubrette d'op&eacute;ra-comique
+et un bonnet &agrave; grandes brides, pavois&eacute; de fleurs et de rubans.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un monsieur qui veut absolument voir Madame, lui dit le
+domestique, arrangez-vous avec lui.</p>
+
+<p>Mieux que son camarade, M<sup>lle</sup> Amanda savait son monde et se connaissait
+en physionomies. Il lui suffit de toiser ce visiteur obstin&eacute; pour
+comprendre qu'il n'&eacute;tait pas de ceux qu'on &eacute;conduit.</p>
+
+<p>Lui souriant donc de son meilleur sourire, qui d&eacute;couvrait ses dents
+cari&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Monsieur va beaucoup d&eacute;ranger Madame, observa-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'excuserai.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais &ecirc;tre grond&eacute;e....</p>
+
+<p>Au lieu de lui r&eacute;pondre, M. de Tr&eacute;gars tira de sa poche et lui campa
+dans la main deux billets de vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur prenne donc la peine de me suivre au salon, dit-elle avec
+un gros soupir.</p>
+
+<p>Ainsi fit M. de Tr&eacute;gars, non sans tout observer autour de lui avec
+l'attentive perspicacit&eacute; d'un huissier-priseur charg&eacute; de dresser un
+inventaire.</p>
+
+<p>&Eacute;tant double, l'h&ocirc;tel de la rue du Cirque &eacute;tait beaucoup plus spacieux
+qu'on ne l'e&ucirc;t cru de la rue, et am&eacute;nag&eacute; avec cette science du comfort
+qui est le g&eacute;nie des architectes modernes.</p>
+
+<p>Le luxe y &eacute;clatait partout, non ce luxe solide, tranquille et doux &agrave;
+l'&oelig;il, qui est le r&eacute;sultat de longues ann&eacute;es d'opulence, mais ce luxe
+brutal, criard et superficiel du parvenu, avide de jouir vite, press&eacute; de
+poss&eacute;der tout ce qu'il a convoit&eacute; chez les autres.</p>
+
+<p>Le vestibule &eacute;tait une folie, avec ses plantes exotiques, grimpant le
+long de treillages de cristal, et ses jardini&egrave;res de S&egrave;vres et de Chine
+remplies d'azal&eacute;es gigantesques. Et tout le long de l'escalier, &agrave; rampe
+dor&eacute;e, les marbres et les bronzes s'&eacute;tageaient au milieu de massifs de
+fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vingt mille francs par an rien que pour entretenir cette
+serre, pensait M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Cependant, la vieille soubrette lui ouvrit une porte de citronnier &agrave;
+serrure d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le salon, lui dit-elle, asseyez-vous pendant que je vais
+pr&eacute;venir Madame.</p>
+
+<p>Dans ce salon, tout avait &eacute;t&eacute; combin&eacute; pour &eacute;blouir. Meubles, tapis,
+tentures, tout &eacute;tait riche, trop riche, furieusement, incontestablement,
+manifestement riche. Le lustre &eacute;tait une pi&egrave;ce d'orf&eacute;vrerie, la pendule
+une &oelig;uvre originale et unique. Les tableaux accroch&eacute;s aux murs &eacute;taient
+tous sign&eacute;s de noms c&eacute;l&egrave;bres....</p>
+
+<p>&mdash;A juger du reste par ce que j'ai vu, calculait M. de Tr&eacute;gars, on n'a
+pas d&eacute;pens&eacute; moins de quatre ou cinq cent mille francs dans cet h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>Et bien qu'il f&ucirc;t choqu&eacute; par quantit&eacute; de d&eacute;tails qui trahissaient un
+manque absolu de go&ucirc;t, il avait peine &agrave; se persuader que le caissier du
+<i>Cr&eacute;dit mutuel</i> f&ucirc;t le ma&icirc;tre de cette somptueuse demeure, et il se
+demandait presque s'il n'avait pas suivi une fausse piste lorsqu'une
+circonstance vint lever tous ses doutes.</p>
+
+<p>Sur la chemin&eacute;e, dans un petit cadre de velours, &eacute;tait le portrait de
+Vincent Favoral....</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes d&eacute;j&agrave; M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;tait assis, et il
+rassemblait ses id&eacute;es un peu en d&eacute;sordre, quand un grincement l&eacute;ger de
+porte et un froissement d'&eacute;toffes le firent se dresser.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle entrait....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une femme de vingt-cinq &agrave; vingt-six ans, assez grande, svelte et
+bien d&eacute;coupl&eacute;e. D'&eacute;pais cheveux bruns encadraient son visage p&acirc;li et
+fatigu&eacute;, et s'&eacute;parpillaient sur son cou et sur ses &eacute;paules. Elle avait
+l'air &agrave; la fois railleur et bon enfant, impudent et na&iuml;f, avec ses yeux
+p&eacute;tillants, son nez retrouss&eacute; et sa bouche largement fendue et meubl&eacute;e
+de dents saines et blanches comme celles d'un jeune chien....</p>
+
+<p>Sa toilette ne lui avait pas demand&eacute; de longs appr&ecirc;ts, car elle est
+v&ecirc;tue d'un simple peignoir de cachemire bleu, retenu &agrave; la taille par une
+sorte d'&eacute;charpe de soie pareille....</p>
+
+<p>D&egrave;s le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, fit-elle, c'est singulier....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit-elle, rien!...</p>
+
+<p>Et sans cesser de le consid&eacute;rer d'un &oelig;il surpris, mais changeant
+brusquement de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, reprit-elle, mes domestiques n'ont pu vous emp&ecirc;cher
+de p&eacute;n&eacute;trer chez moi?...</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re, madame, dit-il, que vous excuserez mon insistance.... Il
+s'agit d'une affaire qui ne saurait souffrir de retard.</p>
+
+<p>Elle le regardait toujours obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom ne vous apprendra rien, madame.... Je suis le marquis de
+Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Levant la t&ecirc;te vers le plafond comme pour y chercher une inspiration:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&eacute;gars!... r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, sur deux tons diff&eacute;rents, Tr&eacute;gars!...
+D&eacute;cid&eacute;ment, connais pas....</p>
+
+<p>Et se laissant tomber sur un fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, monsieur, reprit-elle, que me voulez-vous? Parlez.</p>
+
+<p>Il avait pris place pr&egrave;s d'elle, et tenait les yeux riv&eacute;s sur les siens.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu, madame, r&eacute;pondit-il, vous demander de me fournir les
+moyens de parler &agrave; l'homme dont la photographie est l&agrave; sur la
+chemin&eacute;e....</p>
+
+<p>Il pensait la surprendre, et que par un tressaillement, par un geste,
+elle trahirait son secret. Point.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous donc des amis de M. Vincent? demanda-t-elle tranquillement.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars comprit, ce qui devait lui &ecirc;tre plus tard confirm&eacute;, que
+c'&eacute;tait sous son seul pr&eacute;nom de Vincent que le caissier du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i> &eacute;tait connu rue du Cirque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis son ami, r&eacute;pondit-il, et si je pouvais le voir je lui
+rendrais probablement un tr&egrave;s-grand service....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous arrivez trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que voil&agrave; vingt-quatre heures que M. Vincent a fil&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes s&ucirc;re?</p>
+
+<p>&mdash;Comme une personne qui, hier matin, &agrave; cinq heures, est all&eacute;e le
+conduire &agrave; la gare Saint-Lazare avec tous ses bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu partir?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; se rendait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au Havre, prendre le paquebot du Br&eacute;sil qui partait le jour m&ecirc;me....
+De sorte qu'&agrave; cette heure, il doit avoir un mal de mer soign&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ellement, vous pensez que son intention &eacute;tait de gagner le Br&eacute;sil?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il me l'a dit. C'&eacute;tait &eacute;crit sur ses trente-six colis, en
+lettres d'un demi-pied. Enfin, il m'a montr&eacute; son billet de passage.</p>
+
+<p>&mdash;Soup&ccedil;onnez-vous le motif qui a pu le d&eacute;terminer &agrave; s'expatrier ainsi, &agrave;
+son &acirc;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a racont&eacute; qu'il avait mang&eacute; tout son argent, et aussi celui des
+autres, qu'il &eacute;tait au bout de son rouleau, qu'il craignait d'&ecirc;tre mis
+en prison, et qu'il filait pour &ecirc;tre tranquille, l&agrave;-bas, et refaire sa
+fortune.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie &eacute;tait-t-elle de bonne foi? Le lui demander e&ucirc;t &eacute;t&eacute; na&iuml;f. Mais
+on pouvait essayer de s'en assurer.</p>
+
+<p>Voilant d'un flegme imperturbable l'&eacute;tranget&eacute; de ses impressions et
+l'importance extraordinaire qu'il attachait &agrave; cet entretien:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous plains, madame, reprit M. de Tr&eacute;gars, et sinc&egrave;rement, car vous
+devez &ecirc;tre fort afflig&eacute;e de ce brusque d&eacute;part de M. Vincent....</p>
+
+<p>&mdash;Moi! fit-elle, d'un accent qui partait du c&oelig;ur, je m'en moque un
+peu!...</p>
+
+<p>Marius de Tr&eacute;gars connaissait assez les dames de la classe &agrave; laquelle
+appartenait, pensait-il, M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle, pour ne se point &eacute;tonner de
+cette franche d&eacute;claration.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant lui, dit-il, qui vous donnait ce luxe princier qui vous
+entoure....</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Lui parti, et dans les conditions que vous dites, pourrez-vous
+conserver votre train?</p>
+
+<p>Se dressant &agrave; demi:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'en ai m&ecirc;me pas l'intention! s'&eacute;cria-t-elle vivement. Jamais,
+au grand jamais, je ne me suis tant ennuy&eacute;e que depuis cinq mois que je
+suis dans cette cage dor&eacute;e. Quelle scie! mes fr&egrave;res. Je b&acirc;ille encore
+rien qu'en songeant &agrave; ce que j'y ai b&acirc;ill&eacute;.</p>
+
+<p>Le geste de surprise de M. de Tr&eacute;gars fut d'autant plus naturel que sa
+surprise &eacute;tait immense.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous ennuyez ici! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A mort!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y &ecirc;tes que depuis cinq mois?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... oui. Eh bien par hasard, encore. Vous allez voir: c'&eacute;tait
+&agrave; Versailles, au commencement de d&eacute;cembre dernier, un matin qu'il
+faisait un froid de loup. Je sortais... mais que vous importe, d'o&ugrave; je
+sortais! Toujours est-il que je ne poss&eacute;dais pas un centime, et que je
+n'avais sur le dos qu'un m&eacute;chant caraco tout rapi&eacute;c&eacute; et une jupe
+d'indienne. Brrr; j'en souffle encore dans mes doigts. Et pour comble
+de bonheur, mon saint-frusquin ayant p&eacute;ri pendant la Commune, ou ayant
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; par moi, je ne savais o&ugrave; me r&eacute;fugier. Je n'&eacute;tais donc pas
+d'une gaiet&eacute; folle, et je m'en allais le nez baiss&eacute;, le long des rues,
+quand je sens qu'on me suit. Du coin de l'&oelig;il, sans me retourner, je
+regarde derri&egrave;re moi, et j'aper&ccedil;ois un vieux monsieur, l'air
+respectable, v&ecirc;tu d'une longue redingote....</p>
+
+<p>&mdash;M. Vincent?</p>
+
+<p>&mdash;En personne naturelle, et qui marchait, qui marchait.... Sans faire
+semblant de rien, je ralentis le pas, et d&egrave;s que nous arrivons &agrave; un
+endroit o&ugrave; il n'y avait presque plus de monde, le voil&agrave; qui se met &agrave;
+marcher &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s....</p>
+
+<p>Il avait d&ucirc; se passer &agrave; ce moment quelque chose de comique que M<sup>me</sup>
+Z&eacute;lie ne disait pas, car elle riait du meilleur c&oelig;ur, d'un rire sonore
+et franc....</p>
+
+<p>&mdash;Donc il m'aborde, reprit-elle, et tout de suite il se met &agrave;
+m'expliquer que ma physionomie lui rappelle une personne qu'il aimait
+tendrement et qu'il vient d'avoir le malheur de perdre, ajoutant qu'il
+s'estimerait le plus heureux des hommes si je voulais lui permettre de
+s'occuper de moi et de m'assurer une position brillante....</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, ce diable de Vincent! dit M. de Tr&eacute;gars, pour dire quelque
+chose.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez, reprit-elle. Il n'est pas jeune, il n'est pas
+beau, il n'est pas dr&ocirc;le. Il ne me revenait pas du tout. Et si j'avais
+su seulement o&ugrave; aller coucher, je l'aurais envoy&eacute; promener, avec sa
+position brillante. Mais n'ayant pas m&ecirc;me de quoi m'acheter un petit
+pain, ce n'&eacute;tait pas le moment de faire la rench&eacute;rie. Je lui r&eacute;ponds
+donc que j'accepte. Il va chercher un fiacre, nous y montons et il nous
+fait conduire tout droit ici.</p>
+
+<p>Positivement, il fallait &agrave; M. de Tr&eacute;gars toute sa puissance sur soi pour
+dissimuler l'intensit&eacute; de sa curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cet h&ocirc;tel &eacute;tait donc d&eacute;j&agrave; ce qu'il est aujourd'hui? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument. Sauf qu'il ne s'y trouvait en fait de domestiques que la
+femme de chambre, Amanda, qui est la confidente de M. Vincent. Tous les
+autres avaient &eacute;t&eacute; renvoy&eacute;s, et c'&eacute;tait le palefrenier d'un man&eacute;ge des
+Champs-Elys&eacute;es qui venait panser les chevaux....</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute
+cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais
+l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en
+semblait pas moins ravi. Il avait exp&eacute;di&eacute; Amanda m'acheter du linge et
+un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au
+grenier et jusque dans les &eacute;curies, en me disant que tout &eacute;tait &agrave; ma
+disposition, et que, d&egrave;s le lendemain, j'aurais un bataillon de
+domestiques pour me servir....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce
+plaisir qu'on &eacute;prouve &agrave; raconter une aventure extraordinaire.</p>
+
+<p>Mais soudain, elle s'arr&ecirc;ta court, comme si elle se f&ucirc;t aper&ccedil;ue qu'elle
+se laissait entra&icirc;ner plus loin qu'il ne convenait.</p>
+
+<p>Et ce n'est qu'apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion qu'elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'&eacute;tait comme une f&eacute;erie. Je n'avais jamais t&acirc;t&eacute; de l'opulence
+des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je
+gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et
+descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes
+mains, pour m'assurer que je ne r&ecirc;vais pas. J'essayais les fauteuils, je
+respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je
+sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je
+leur &eacute;clatais de rire au nez. Je passais des heures &agrave; essayer des robes
+qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et
+j'allais faire ma t&ecirc;te au bois, &eacute;tendue, tenez, comme &ccedil;a, sur les
+coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des
+magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus
+d'argent que je n'en voulais, et Amanda &eacute;tait toujours &agrave; me dire que je
+ne d&eacute;pensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux,
+et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'&eacute;tais comme une
+folle....</p>
+
+<p>Cependant le visage de M<sup>me</sup> Z&eacute;lie s'assombrissait.</p>
+
+<p>Changeant brusquement de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Apr&egrave;s deux
+semaines, je connaissais la maison &agrave; fond, et au bout d'un mois, j'avais
+plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voil&agrave;
+que je m'habille.&mdash;&laquo;O&ugrave; voulez-vous aller? me demanda
+Amanda.&mdash;A l'&Eacute;lys&eacute;e-Montmartre, donc, danser un
+quadrille.&mdash;Impossible!&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce que Monsieur ne veut pas que
+vous sortiez.&mdash;C'est ce que nous verrons!...&raquo; C'&eacute;tait tout vu. Je
+raconte cela &agrave; M. Vincent, le lendemain, et aussit&ocirc;t le voil&agrave; &agrave; froncer
+le sourcil et &agrave; me dire qu'Amanda a tr&egrave;s-bien fait de me retenir, qu'une
+femme dans ma position ne fr&eacute;quente pas les bals publics, que si je sors
+le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!... Non, ce n'&eacute;tait
+pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait mes quatre
+volont&eacute;s, moi, et je me br&ucirc;lais le sang de me voir au caprice d'un
+homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au c&oelig;ur. Je n'osai pas
+d&eacute;sob&eacute;ir, mais le d&eacute;go&ucirc;t me prit, et il grandit si bien de jour en jour
+que si M. Vincent n'&eacute;tait pas parti, j'allais le camper l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe o&ugrave;!... Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que vous vous figurez que j'ai besoin
+d'un homme pour manger, moi!... Dieu merci, non! La petite Z&eacute;lie, que
+voil&agrave;, n'a qu'&agrave; se pr&eacute;senter chez n'importe quelle couturi&egrave;re, et on
+sera tr&egrave;s-content de lui donner quatre francs par jour pour faire rouler
+la m&eacute;canique. Et elle sera libre, au moins, et elle pourra rire et
+danser tout son content!...</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;tait m&eacute;pris, et il n'&eacute;tait pas &agrave; le reconna&icirc;tre. M<sup>me</sup>
+Z&eacute;lie Cadelle, &agrave; coup s&ucirc;r, n'&eacute;tait pas une vertu, mais elle &eacute;tait bien
+loin d'&ecirc;tre la femme qu'il s'attendait &agrave; rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il, vous avez bien fait de patienter....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le regrette pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si cet h&ocirc;tel vous reste....</p>
+
+<p>D'un grand &eacute;clat de rire, elle lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Cet h&ocirc;tel! s'&eacute;cria-t-elle. Il y a beaux jours qu'il est vendu, avec
+tout ce qu'il renferme, meubles, chevaux, batterie de cuisine, tout
+enfin, except&eacute; moi. C'est un jeune monsieur bien mis qui l'a achet&eacute;,
+pour y installer une grande fille qui a l'air d'une oie, s&egrave;che comme un
+cotteret, avec des cheveux rouges pour plus de mille francs sur la
+t&ecirc;te....</p>
+
+<p>&mdash;Vous en &ecirc;tes s&ucirc;re?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de mon existence. Ayant de mes yeux vu le jeune cocod&egrave;s et sa
+rouge compter &agrave; M. Vincent des tas de billets de banque. C'est
+apr&egrave;s-demain qu'ils s'installent, et m&ecirc;me, je suis invit&eacute;e &agrave; pendre la
+cr&eacute;maill&egrave;re. Mais n, i, ni, c'est fini. J'en ai par-dessus les yeux de
+ce monde-l&agrave;! et la preuve, c'est que je suis en train de faire mes
+paquets; car j'en ai, de ces nippes, et de la toilette, et du linge, et
+des bijoux! Tout de m&ecirc;me, c'&eacute;tait un bon enfant que le p&egrave;re Vincent! Il
+m'a donn&eacute; de quoi m'acheter des meubles, j'ai lou&eacute; un appartement rue
+Saint-Lazare, et je vais m'&eacute;tablir entrepreneuse. Et on rira, et je vais
+m'en payer de ce plaisir, pour rattraper le temps perdu!... Allons, les
+enfants, en place pour le quadrille!...</p>
+
+<p>Et bondissant de son fauteuil, elle se mit &agrave; esquisser un de ces en
+avant-deux qui &eacute;tonnent les sergents de ville.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! faisait M. de Tr&eacute;gars, se for&ccedil;ant &agrave; sourire, bravo! bravo!</p>
+
+<p>Maintenant, il voyait clairement quelle femme &eacute;tait M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle,
+comment il devait lui parler et quelles cordes il pouvait esp&eacute;rer faire
+encore vibrer en elle.</p>
+
+<p>Il discernait la fille de Paris, fantasque et nerveuse, qui, au milieu
+des d&eacute;sordres les moins avouables, conserve une instinctive fiert&eacute;, qui
+place son ind&eacute;pendance bien au-dessus de tout l'argent du monde, qui se
+donne plut&ocirc;t qu'elle ne se vend, qui ne conna&icirc;t de loi que son caprice,
+de morale que le sergent de ville, de religion que le plaisir.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle se rassit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dansez gaiement, reprit-il, et ce pauvre Vincent, &agrave; l'heure qu'il
+est, se d&eacute;sesp&egrave;re sans doute, d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le plaindrais si j'avais le temps! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aimait....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parlons-en.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne vous e&ucirc;t pas aim&eacute;e, il ne vous e&ucirc;t pas install&eacute;e ici....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie eut une moue &eacute;quivoque.</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse preuve! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'e&ucirc;t pas d&eacute;pens&eacute; pour vous des sommes consid&eacute;rables....</p>
+
+<p>Mais elle se rebiffa sur ces mots.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi! pour moi!... Que lui ai-je donc tant co&ucirc;t&eacute;, s'il vous
+pla&icirc;t? Est-ce pour moi qu'il a fait b&acirc;tir cet h&ocirc;tel, et qu'il l'a
+meubl&eacute;, et qu'il l'a rempli de plantes rares, de statues et de tableaux?
+Est-ce pour moi qu'il a achet&eacute; les chevaux que vous avez vus dans les
+&eacute;curies et les voitures qui sont sous les remises? Il m'a install&eacute;e ici
+comme il y e&ucirc;t install&eacute; toute autre femme, jeune, vieille, brune ou
+blonde, laide ou belle. Il avait la cage, il y a mis un oiseau, le
+premier venu....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; ce que j'ai pu lui d&eacute;penser ici, c'est une plaisanterie en
+comparaison de ce que l'autre avant moi, d&eacute;pensait. Amanda ne se g&ecirc;nait
+pas pour me r&eacute;p&eacute;ter que je n'&eacute;tais qu'une imb&eacute;cile.... Vous pouvez donc
+me croire, quand je vous promets que M. Vincent ne mouillera pas
+beaucoup de mouchoirs avec les larmes qu'il pleurera en pensant &agrave;
+moi....</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il vous a abord&eacute;e, cependant, c'est que votre physionomie
+l'attirait....</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit, mais il mentait. Et la preuve....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta net. Et son silence se prolongeant:</p>
+
+<p>&mdash;Et la preuve? interrogea M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Suffit, je m'entends, r&eacute;pondit-elle d'un ton de mauvaise humeur, comme
+si elle se f&ucirc;t repentie d'en avoir d&eacute;j&agrave; trop dit.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars avait, pensait-il, un moyen de lui d&eacute;lier la langue.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous donc jalouse de l'autre? fit-il d'un ton ironique.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle autre?</p>
+
+<p>&mdash;De celle que vous avez remplac&eacute;e ici, pour qui toutes les grosses
+d&eacute;penses ont &eacute;t&eacute; faites, qui s'entendait si bien &agrave; jeter l'argent par
+les fen&ecirc;tres?</p>
+
+<p>Elle protesta d'un geste d'insouciance d&eacute;daigneuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en soucie comme de l'an quarante! d&eacute;clara-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qui elle &eacute;tait? du moins, ce qu'elle est devenue; si elle
+est vivante ou morte? enfin, par suite de quelles circonstances la cage,
+comme vous dites, s'est trouv&eacute;e libre?</p>
+
+<p>Mais au lieu de r&eacute;pondre, M<sup>me</sup> Z&eacute;lie enveloppait Marius de Tr&eacute;gars d'un
+regard soup&ccedil;onneux. Et, au bout d'un moment seulement!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais &agrave; savoir....</p>
+
+<p>Elle ne le laissa pas poursuivre. Se dressant vivement, elle se
+rapprocha, et d'un accent de sombre d&eacute;fiance:</p>
+
+<p>&mdash;Ne seriez-vous pas de la police? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>Si elle &eacute;tait inqui&egrave;te, c'est qu'&eacute;videmment elle avait des sujets
+d'inqui&eacute;tude qu'elle avait dissimul&eacute;s. Si &agrave; deux ou trois reprises elle
+s'&eacute;tait tout &agrave; coup interrompue, c'est que manifestement elle avait un
+secret &agrave; garder. Si cette id&eacute;e de police lui venait, c'est que
+tr&egrave;s-probablement on lui avait recommand&eacute; de se d&eacute;fier de la police.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars comprit tout cela, et aussi qu'il avait voulu aller trop
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je donc la mine d'un policier! demanda-t-il d'un accent de gaiet&eacute;
+forc&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle le consid&eacute;rait de toute la force de sa p&eacute;n&eacute;tration.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, r&eacute;pondit-elle, je l'avoue. Mais les gens de police sont
+si fins! Si vous n'en &ecirc;tes pas, comment venez-vous chez moi, que vous ne
+connaissez ni d'&Egrave;ve ni d'Adam, me faire des tas de questions auxquelles
+je suis bien b&ecirc;te de r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, je suis l'ami de M. Favoral....</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a, Favoral?</p>
+
+<p>&mdash;M. Vincent, madame, dont c'est le vrai nom.</p>
+
+<p>Elle ouvrait des yeux immenses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous tromper, jamais je ne l'ai entendu appeler que
+Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il avait des motifs imp&eacute;rieux de dissimuler sa personnalit&eacute;.
+L'argent qu'il d&eacute;pensait ici ne lui appartenait pas, il le puisait, il
+le volait &agrave; la caisse du <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>, dont il &eacute;tait le
+caissier....</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; il laisse un d&eacute;ficit de douze millions.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie recula comme si elle e&ucirc;t mis le pied sur un serpent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'exacte v&eacute;rit&eacute;. Vous n'avez donc pas vu, dans les journaux,
+l'affaire de Vincent Favoral, caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>?</p>
+
+<p>Et tirant un journal de sa poche, il le pr&eacute;senta &agrave; la jeune femme en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez....</p>
+
+<p>Mais elle le repoussa, non sans rougir l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois!...</p>
+
+<p>Le fait est, et Marius le comprit, qu'elle ne lisait pas
+tr&egrave;s-couramment.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus affreux dans la conduite de M. Vincent Favoral,
+reprit-il, c'est que pendant qu'il jetait ici l'argent &agrave; pleines mains,
+il imposait &agrave; sa famille les plus cruelles privations.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Il refusait le n&eacute;cessaire &agrave; sa femme, la meilleure et la plus digne
+des femmes, jamais il ne donnait un sou &agrave; son fils, il privait sa fille
+de tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais pu me douter de cela! murmurait M<sup>me</sup> Z&eacute;lie,
+confondue....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, pour couronner sa conduite, il est parti laissant sa femme et
+ses enfants sans pain....</p>
+
+<p>Transport&eacute;e d'indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais c'est une horrible canaille que cet homme-l&agrave;! s'&eacute;cria la
+jeune femme.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce point que la voulait amener M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, reprit-il, vous devez vous expliquer l'int&eacute;r&ecirc;t &eacute;norme
+que nous aurions &agrave; savoir ce qu'il est devenu....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars, &agrave; son tour, s'&eacute;tait lev&eacute;. Prenant les mains de M<sup>me</sup> Z&eacute;lie
+et la regardant d'un de ces regards aigus qui vont chercher la v&eacute;rit&eacute;
+jusqu'aux plus intimes replis des conscience:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma ch&egrave;re enfant, commen&ccedil;a-t-il d'une voix p&eacute;n&eacute;trante, vous
+&ecirc;tes une brave et digne fille, vous! Laisserez-vous dans la plus
+&eacute;pouvantable des angoisses une famille d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e qui s'adresse &agrave; votre
+c&oelig;ur! Croyez bien que rien de mal n'arrivera par notre fait &agrave; Vincent
+Favoral!...</p>
+
+<p>Elle leva la main, comme pour pr&ecirc;ter serment en justice, et d'un accent
+solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, pronon&ccedil;a-t-elle, que je suis all&eacute;e conduire M. Vincent &agrave;
+la gare, qu'il m'a affirm&eacute; qu'il se rendait au Br&eacute;sil, qu'il avait son
+billet de passage, et que sur toutes ses caisses il y avait &eacute;crit: Rio
+de Janeiro.</p>
+
+<p>La d&eacute;ception &eacute;tait rude. Un mouvement de d&eacute;pit &eacute;chappa &agrave; M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, insista-t-il, apprenez-moi qui &eacute;tait la femme dont vous avez
+pris ici la place....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait &eacute;vanoui l'&eacute;clair de sensibilit&eacute; de la jeune femme et ses
+d&eacute;fiances la reprenaient.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais! r&eacute;pondit-elle. Comment voulez-vous que je le
+sache? Adressez-vous &agrave; Amanda.... Moi je n'ai pas de comptes &agrave; vous
+rendre.... Et puis, vous savez, on m'attend pour finir mes malles....
+Ainsi, bien du plaisir!</p>
+
+<p>Et elle sortit si pr&eacute;cipitamment qu'elle surprit, agenouill&eacute;e derri&egrave;re
+la porte, Amanda, la femme de chambre....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fille nous &eacute;coutait! se dit M. de Tr&eacute;gars, inquiet et
+m&eacute;content.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il supplia M<sup>me</sup> Z&eacute;lie de revenir, d'&eacute;couter un
+mot encore, elle disparut; et il lui fallut bien se r&eacute;signer &agrave; ne rien
+apprendre de plus pour le moment, et &agrave; quitter l'h&ocirc;tel de la rue du
+Cirque.</p>
+
+<p>Il y &eacute;tait rest&eacute; fort longtemps, et tout en gagnant la rue, il se
+demandait si Maxence, impatient&eacute;, n'aurait pas quitt&eacute; le petit caf&eacute;
+borgne o&ugrave; il l'avait envoy&eacute; l'attendre....</p>
+
+<p>Point. Maxence &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le au poste.</p>
+
+<p>Et lorsque Marius de Tr&eacute;gars vint s'asseoir pr&egrave;s de lui, tout en lui
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voil&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Attention! lui disait-il du geste.</p>
+
+<p>Et du coin de l'&oelig;il il lui d&eacute;signait deux hommes, install&eacute;s &agrave; la table
+voisine devant un bol de vin chaud.</p>
+
+<p>S&ucirc;r que M. de Tr&eacute;gars resterait sur le qui-vive, Maxence, &agrave; poing ferm&eacute;,
+tapait sur la table pour appeler le gar&ccedil;on de l'&eacute;tablissement, lequel
+faisait la sourde oreille, tout occup&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; jouer au billard
+avec un client.</p>
+
+<p>Et lorsque, enfin, tr&egrave;s-m&eacute;content, comme de juste, d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute;, il
+s'approcha pour savoir ce qu'on lui voulait:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous deux bocks, commanda Maxence, et apportez-nous un jeu de
+piquet....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars comprenait bien qu'il &eacute;tait survenu quelque chose
+d'extraordinaire, mais ne pouvant deviner quoi, il se pencha vers son
+compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda-t-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut entendre ce que disent ces deux hommes pr&egrave;s de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Et le piquet va nous servir de contenance.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on revenait, apportant deux verres d'un liquide trouble, un tapis
+dont la couleur disparaissait sous une &eacute;paisse couche de crasse et des
+cartes horriblement molles et grasses.</p>
+
+<p>&mdash;A moi de faire! dit Maxence.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; battre et &agrave; donner, pendant que M. de Tr&eacute;gars examinait
+les buveurs de vin chaud de la table voisine.</p>
+
+<p>En l'un d'eux, encore jeune, v&ecirc;tu d'un gilet ray&eacute; &agrave; manches de lustrine,
+il lui semblait reconna&icirc;tre un des mauvais dr&ocirc;les qu'il avait entrevus
+sous la remise de M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>L'autre, un vieux, dont le teint enflamm&eacute; et le nez bourgeonn&eacute;
+trahissaient d'anciennes habitudes d'ivrognerie, devait &ecirc;tre quelque peu
+cocher sans place. La bassesse et la ruse s'&eacute;panouissaient sur son
+visage, et l'&eacute;clat de ses petits yeux avin&eacute;s rendait plus inqui&eacute;tant le
+sourire sournoisement obs&eacute;quieux fig&eacute; sur ses l&egrave;vres bl&ecirc;mes et minces.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient si compl&eacute;tement absorb&eacute;s par leur conversation, qu'ils ne
+faisaient aucune attention &agrave; ce qui se passait autour d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, poursuivait le vieux, c'est bien fini?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Absolument, l'h&ocirc;tel est vendu.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et le bourgeois?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parti pour les colonies.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comme cela, tout d'un coup?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non. Nous nous doutions qu'il devait faire un grand voyage, car tous
+les jours, depuis le commencement de la semaine, on apportait des malles
+et des caisses, mais personne ne savait quand il se mettrait en route.
+Mais voil&agrave; que dans la nuit de samedi &agrave; dimanche, il tombe comme une
+bombe &agrave; l'h&ocirc;tel, et dare, dare, fait lever tout le monde.&mdash;&laquo;Je pars,&raquo;
+nous dit-il. Aussit&ocirc;t nous attelons, nous chargeons ses bagages, nous le
+conduisons au chemin de fer de l'Ouest... et bon voyage, mon ami
+Vincent!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et la bourgeoise?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il faut qu'elle d&eacute;guerpisse d'ici vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle ne doit pas rire.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Baste! elle s'en moque. Les plus f&acirc;ch&eacute;s, c'est encore nous....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est comme &ccedil;a. C'&eacute;tait une bonne fille et nous n'en retrouverons pas
+de sit&ocirc;t une pareille. Ah! elle ne faisait pas &agrave; sa t&ecirc;te, elle! Le soir,
+quand elle s'ennuyait, et c'&eacute;tait quasiment tous les soirs, elle
+descendait &agrave; l'office, histoire de rire un moment avec nous, et en
+faisant une partie de chien vert.... Seulement, pour garder son rang,
+elle se laissait tricher...&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux semblait d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas de chance! grommelait-il. Je me serais plu dans cette maison-l&agrave;,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! pour &ccedil;a, oui!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et plus moyen d'y rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;On ne sait pas. Il faudra voir les autres, qui ont achet&eacute;. Mais je
+m'en d&eacute;fie, ils ont l'air trop b&ecirc;tes pour n'&ecirc;tre pas m&eacute;chants.&raquo;</p>
+
+<p>Tout &agrave; la conversation de ces deux hommes, c'est machinalement et au
+hasard que M. de Tr&eacute;gars et Maxence jetaient leurs cartes sur le tapis
+et pronon&ccedil;aient les formules consacr&eacute;es au jeu de piquet:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cartes!... Quatri&egrave;me majeure!... Trois as!...</p>
+
+<p>Le vieux domestique poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Qui sait si M. Vincent ne reviendra pas?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas de danger!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pourquoi?&raquo;</p>
+
+<p>L'autre regarda autour de lui, et n'apercevant que deux joueurs enfonc&eacute;s
+dans leur partie:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parce que, r&eacute;pondit-il, M. Vincent est ruin&eacute; de fond en comble, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t, qu'il a mang&eacute; toute sa fortune et aussi celle des
+autres....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est Amanda, la femme de chambre, qui nous l'a dit, et elle doit le
+savoir, car elle &eacute;tait l'&acirc;me damn&eacute;e du bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu le disais si riche!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il l'&eacute;tait. Mais &agrave; force de prendre dans un sac, si gros qu'il soit,
+on en trouve le fond.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors il d&eacute;pensait beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est-&agrave;-dire que ce n'&eacute;tait pas croyable. Je n'ai jamais servi que
+chez des dames... seules, moi, et j'en ai rencontr&eacute; d'aucunes qui
+n'&eacute;taient pas regardantes. Eh bien! nulle part, jamais, je n'ai vu
+l'argent filer comme depuis cinq mois que je suis dans cette maison. Un
+vrai pillage, quoi! Prenait la clef de la cave qui voulait. Quand on
+avait envie de n'importe quoi, on allait le prendre chez les
+fournisseurs, et on leur disait de le marquer sur le compte. Et ni vu,
+ni connu, c'&eacute;tait pay&eacute; avec le reste....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, oui, en effet, l'argent devait filer!&raquo; fit le vieux d'un air
+convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Eh bien! reprit l'autre, ce n'&eacute;tait encore rien.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Bah!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et il para&icirc;t que dans le temps, les &eacute;cus dansaient une bien autre
+danse encore. Amanda, la femme de chambre, qui est &agrave; la maison depuis
+quinze ans, nous a cont&eacute; des histoires &agrave; casser bras et jambes. Z&eacute;lie
+n'&eacute;tait pas une mangeuse, elle, mais il para&icirc;t que les autres!...&raquo;</p>
+
+<p>Il fallait &agrave; Maxence et &agrave; M. de Tr&eacute;gars un tr&egrave;s-s&eacute;rieux effort, non pour
+jouer, mais seulement pour para&icirc;tre jouer, et pour continuer &agrave; compter
+des points imaginaires.</p>
+
+<p>&mdash;Un, deux, trois, quatre....</p>
+
+<p>Le cocher au nez rouge, du reste, semblait fort empoign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quelles autres? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Est-ce que je le sais, moi! r&eacute;pondit le jeune valet. Mais tu peux
+bien penser qu'il a d&ucirc; en passer plus d'une dans ce petit h&ocirc;tel de la
+rue du Cirque, pendant des ann&eacute;es que M. Vincent en a &eacute;t&eacute; propri&eacute;taire.
+Un homme qui n'avait pas son pareil pour aimer les femmes, et qui
+poss&eacute;dait des millions!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et que faisait-il de son &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! &ccedil;a, ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quoi! vous &eacute;tiez dix domestiques dans la maison, et vous ne saviez
+pas la profession de l'homme qui payait?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Nous &eacute;tions tous nouveaux....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;La femme de chambre, Amanda, devait le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quand on le lui demandait, elle r&eacute;pondait qu'il &eacute;tait n&eacute;gociant....
+Ce qui est s&ucirc;r, c'est que c'&eacute;tait un dr&ocirc;le de particulier.&raquo;</p>
+
+<p>Si int&eacute;ress&eacute; &eacute;tait le vieux cocher, que voyant le bol de vin chaud vide,
+il en fit servir un second.</p>
+
+<p>Son camarade ne pouvait manquer de reconna&icirc;tre cette politesse.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! oui, reprit-il, le papa Vincent &eacute;tait un fier original, et
+jamais, &agrave; le voir, on ne se serait dout&eacute; qu'il faisait ses farces comme
+cela, et qu'il jetait l'argent &agrave; pleines mains....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Dame! Figure-toi un homme d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, roide comme un
+piquet, l'air aimable d'une porte de prison, voil&agrave; le bourgeois. &Eacute;t&eacute;
+comme hiver, il portait des souliers lac&eacute;s, des bas bleus, un pantalon
+gris trop court, une cravate de coton et une redingote qui lui battait
+les mollets. Dans la rue, tu l'aurais pris pour un bonnetier retir&eacute;
+avant fortune faite.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! par exemple!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non, jamais homme n'a tant ressembl&eacute; &agrave; un vieux grigou. Tu crois
+peut-&ecirc;tre qu'il nous arrivait en voiture? Ah bien! oui! c'est en omnibus
+qu'il venait, mon cher, et sur l'imp&eacute;riale, encore, pour ses trois sous.
+Quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie. Je suis s&ucirc;r que dans son
+commerce il coupait les liards en quatre. Mais, d&egrave;s qu'il avait pass&eacute; le
+seuil de l'h&ocirc;tel, changement de d&eacute;cor. Le grippe-sou devenait pacha. Il
+campait l&agrave; ses frusques pour passer une robe de chambre de velours bleu,
+et alors il n'y avait plus rien d'assez beau, d'assez bon, ni d'assez
+cher pour lui. Sans me vanter, j'ai vu dans les maisons o&ugrave; j'ai servi
+des particuliers qui avaient de dr&ocirc;les de fantaisies. Jamais comme
+celui-l&agrave;. Et quand il avait bien fait le mylord dans son h&ocirc;tel, il
+remettait ses vieilles frusques, il reprenait sa figure de porte de
+prison, et il s'en retournait comme il &eacute;tait venu, sur l'omnibus, qu'il
+allait attendre au coin de la rue du Faubourg-Saint-Honor&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et &ccedil;a ne vous &eacute;tonnait pas, tous tant que vous &eacute;tiez, une existence
+pareille?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Eacute;norm&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et vous ne vous disiez pas que ces caprices singuliers cachaient
+certainement quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! mais, si!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et vous n'avez pas cherch&eacute; &agrave; d&eacute;couvrir ce que pouvait &ecirc;tre ce quelque
+chose?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;T'&eacute;tait-il bien difficile de suivre ton bourgeois et de savoir o&ugrave; il
+se rendait en quittant la rue du Cirque?...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Assur&eacute;ment, non; mais apr&egrave;s?...&raquo;</p>
+
+<p>Le cocher au nez rouge haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Apr&egrave;s, r&eacute;pondit-il, tu aurais fini par savoir son secret, tu serais
+all&eacute; le trouver, et tu lui aurais dit: &laquo;Donnez-moi tant, ou je dis
+tout!...&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honn&ecirc;tes
+compagnons, c'&eacute;tait en quelque sorte la l&eacute;gende vulgaire de l'argent des
+autres si &acirc;prement convoit&eacute; et si furieusement disput&eacute;.</p>
+
+<p>Ce qui vient par la fl&ucirc;te s'en va par le tambour. L'argent vol&eacute; a des
+pentes fatales et c'est irr&eacute;sistiblement qu'il va au jeu, aux
+palefreniers, aux filles, &agrave; toutes les fantaisies ruineuses, &agrave; tous les
+assouvissements malsains.</p>
+
+<p>Ils sont rares, parmi les d&eacute;trousseurs effront&eacute;s de la sp&eacute;culation, ceux
+&agrave; qui v&eacute;ritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et
+qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les
+filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq
+cents louis, savent s'y maintenir.</p>
+
+<p>Les autres ont leur destin&eacute;e fix&eacute;e d'avance.</p>
+
+<p>Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et
+toute prudence. Qu'ils croient leur veine in&eacute;puisable, ou qu'ils se
+d&eacute;fient d'un revers soudain, ils se h&acirc;tent de jouir, mettant, en
+quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express
+pendant une station de cinq minutes &agrave; un buffet.</p>
+
+<p>Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands caf&eacute;s, les
+th&eacute;&acirc;tres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur
+impudente personnalit&eacute;, de l'&eacute;clat de leur voix, du luxe de leurs
+ma&icirc;tresses, du tapage de leurs d&eacute;penses et des ridicules de leur
+vanit&eacute;....</p>
+
+<p>Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart
+d'heure fatal d'une de ces liquidations d&eacute;sastreuses qui terrifient le
+parquet et la coulisse, et qui font bl&ecirc;mir les figures et grincer les
+dents au passage de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment o&ugrave;, en pr&eacute;sence d'un effroyable d&eacute;ficit, ils ont &agrave;
+choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la
+police correctionnelle qu'ils t&acirc;chent d'&eacute;viter, et un voyage &agrave;
+l'&eacute;tranger....</p>
+
+<p>Que deviennent-ils ensuite? Jusqu'&agrave; quels ruisseaux roulent-ils de chute
+en chute?...</p>
+
+<p>Sait-on ce que deviennent les filles qui tout &agrave; coup disparaissent apr&egrave;s
+deux ou trois ans de folies et de splendeurs!</p>
+
+<p>Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un th&eacute;&acirc;tre, on
+se demande o&ugrave; on a d&eacute;j&agrave; vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de
+porti&egrave;res qui, d'une voix enrou&eacute;e, r&eacute;clame ses deux sous.</p>
+
+<p>On l'a vue au caf&eacute; Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de
+porti&egrave;res a &eacute;t&eacute; un gros financier....</p>
+
+<p>D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation
+&eacute;trange entre deux crapuleux gredins.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'&eacute;tait du temps, dit l'un, o&ugrave; j'avais cet attelage alezan br&ucirc;l&eacute;, que
+j'avais achet&eacute; mille louis au fils a&icirc;n&eacute; du duc de Sermeuse.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il m'en souvient, r&eacute;pond l'autre, car c'est &agrave; ce moment que je
+donnais six mille francs par mois &agrave; la petite Cabirole, des
+D&eacute;lassements.&raquo;</p>
+
+<p>Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la v&eacute;rit&eacute; pure,
+car l'un a &eacute;t&eacute; le g&eacute;rant d'une soci&eacute;t&eacute; industrielle qui a englouti six
+millions, et l'autre &eacute;tait &agrave; la t&ecirc;te d'une op&eacute;ration financi&egrave;re qui a
+ruin&eacute; cinq cents familles.</p>
+
+<p>C'est vrai, car ils ont eu un h&ocirc;tel comme celui de la rue du Cirque, et
+des ma&icirc;tresses plus co&ucirc;teuses que M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle, et des domestiques
+pareils &agrave; ceux qui s'entretenaient dans ce piteux caf&eacute;, &agrave; deux pas de
+Maxence et de M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la
+preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait &agrave; son
+jeune camarade:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de le&ccedil;on. Si jamais
+tu te retrouves dans une maison o&ugrave; il se d&eacute;pense tant d'argent que cela,
+rappelle-toi bien qu'il n'a pas donn&eacute; grand mal &agrave; gagner, et arrange-toi
+de fa&ccedil;on &agrave; en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est ce que j'ai toujours fait partout o&ugrave; j'ai servi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et surtout, h&acirc;te-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des
+maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le
+bourgeois ne sera pas &agrave; Mazas et la bourgeoise &agrave; Saint-Lazare.&raquo;</p>
+
+<p>Leurs confidences &eacute;taient termin&eacute;es et ils avaient vid&eacute; leur second bol
+de vin chaud.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux
+cocod&egrave;s qui viennent d'acheter l'h&ocirc;tel, tu songerais &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sois tranquille, r&eacute;pondit l'autre, je sais que tu es des bons!&raquo;</p>
+
+<p>Sur quoi, ils pay&egrave;rent et sortirent....</p>
+
+<p>Et Maxence et M. de Tr&eacute;gars purent enfin d&eacute;poser leurs cartes.</p>
+
+<p>Maxence &eacute;tait fort p&acirc;le, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle honte! murmura-t-il. Voil&agrave; donc le revers de l'existence de mon
+p&egrave;re! Voil&agrave; donc comment il d&eacute;pensait les millions qu'il puisait &agrave; sa
+caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du
+n&eacute;cessaire!</p>
+
+<p>Et d'un accent d'affreux d&eacute;couragement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches
+est inutile. Mon p&egrave;re est certainement coupable....</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars n'&eacute;tait pas homme &agrave; abandonner ainsi une partie.</p>
+
+<p>&mdash;Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....</p>
+
+<p>&mdash;Dupe de qui?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous saurons bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! apr&egrave;s ce que nous venons d'entendre?...</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re plus que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc que M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle vous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais
+dr&ocirc;les.</p>
+
+<p>Dix questions encore se pressaient sur les l&egrave;vres de Maxence, mais M. de
+Tr&eacute;gars lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se
+fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre p&egrave;re &eacute;tait-il un homme
+na&iuml;f? Non. Son habilet&eacute; &agrave; dissimuler pendant des ann&eacute;es une double
+existence, prouve, au contraire, une duplicit&eacute; sup&eacute;rieure. Comment donc,
+en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si
+absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute &eacute;t&eacute; toujours telle. Mais
+je vous r&eacute;pondrai que non, parce qu'alors son secret n'en e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; un
+pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habit&eacute;
+l'h&ocirc;tel de la rue du Cirque, et qu'elles &eacute;taient autrement ruineuses que
+M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle, mais ce n'est l&agrave; qu'un bruit. Qu'&eacute;taient ces femmes?
+On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement
+exist&eacute;? Rien ne me le prouve.</p>
+
+<p>Tous les domestiques ayant &eacute;t&eacute; chang&eacute;s &agrave; propos, la femme de chambre
+Amanda est la seule qui connaisse la v&eacute;rit&eacute;, et elle se garderait bien
+de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu'&agrave; cinq
+mois. Que nous apprennent-ils? Que votre p&egrave;re semblait prendre &agrave; t&acirc;che
+de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions &eacute;taient si
+extravagantes que les domestiques eux-m&ecirc;mes s'en &eacute;tonnaient. Cachait-il
+au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas
+le moins du monde. Il racontait &agrave; M<sup>me</sup> Z&eacute;lie qu'il &eacute;tait au bout de son
+rouleau, et qu'apr&egrave;s avoir dissip&eacute; sa fortune, il dissipait celle des
+autres. D&eacute;j&agrave;, depuis plusieurs jours, il annon&ccedil;ait son d&eacute;part. Il avait
+vendu l'h&ocirc;tel et en avait re&ccedil;u le prix. Enfin, au dernier moment, que
+fait-il?</p>
+
+<p>R&eacute;solu &agrave; fuir, &agrave; ce qu'il pr&eacute;tend, il raconte &agrave; tout le monde o&ugrave; il va.
+Il le dit au marchand d'articles de voyage, &agrave; M<sup>me</sup> Cadelle, aux
+domestiques, &agrave; tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les
+toits, il l'&eacute;crit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se
+sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a
+d&eacute;valis&eacute; sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des
+domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se
+rend au chemin de fer. Tient-il donc &agrave; &ecirc;tre repris? Non, mais &agrave; cr&eacute;er
+une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, &eacute;tait d'avance arrang&eacute; et
+calcul&eacute;, et la catastrophe a &eacute;t&eacute; loin de le surprendre. Donc, sa sc&egrave;ne
+avec M. de Thaller &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e. Donc, c'est bien &agrave; dessein qu'il
+avait laiss&eacute; son portefeuille dans la poche de sa redingote et
+tr&egrave;s-volontairement qu'il y avait laiss&eacute; la facture qui devait nous
+conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une
+com&eacute;die grossi&egrave;re mont&eacute;e &agrave; notre intention et destin&eacute;e &agrave; masquer la
+v&eacute;rit&eacute;, et &agrave; faire prendre le change &agrave; la justice....</p>
+
+<p>Mais Maxence n'&eacute;tait pas encore compl&eacute;tement convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, observa-t-il, ces d&eacute;penses si consid&eacute;rables....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut para&icirc;tre, et surtout faire
+de folies, avec un million?... Mettons que votre p&egrave;re en ait d&eacute;pens&eacute;
+deux.... Mettons qu'il en ait d&eacute;pens&eacute; quatre!... Il en a &eacute;t&eacute; vol&eacute; douze
+au <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>.... O&ugrave; sont les huit autres?...</p>
+
+<p>Et comme Maxence se taisait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et
+que j'aurai. C'est &agrave; Paris, j'en suis s&ucirc;r, que votre p&egrave;re se cache; nous
+le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la v&eacute;rit&eacute; que je
+soup&ccedil;onne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses
+complices....</p>
+
+<p>Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bi&egrave;re qu'il n'avait pas
+bue, et il sortit du caf&eacute;, entra&icirc;nant Maxence....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! vous voil&agrave;, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis
+tant&ocirc;t trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent
+disait de quelles inqui&eacute;tudes il avait &eacute;t&eacute; agit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars &eacute;tait press&eacute;. Faisant monter Maxence dans le fiacre,
+il s'y &eacute;lan&ccedil;a apr&egrave;s lui, en criant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...</p>
+
+<p>Le cocher qui attend cent sous de pourboire a toujours, au moins pour
+cinq minutes, un cheval de la vitesse de Flageolet.</p>
+
+<p>Tandis que le fiacre roulait avec des cahots terribles sur les pav&eacute;s
+in&eacute;gaux du faubourg Saint-Honor&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui importe maintenant, disait M. de Tr&eacute;gars &agrave; Maxence, c'est de
+savoir au juste o&ugrave; en est la crise du <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>, et le
+sieur Lattermann, de la rue Joquelet, est l'homme de Paris le mieux &agrave;
+m&ecirc;me de nous renseigner....</p>
+
+<p>Quiconque a perdu ou gagn&eacute; seulement dix louis &agrave; la Bourse, conna&icirc;t le
+sieur Lattermann, lequel, depuis la guerre, se pr&eacute;tend Alsacien, et
+maudit, avec un accent terrible la &laquo;<i>parparie</i>&raquo; prussienne.</p>
+
+<p>Cet estimable sp&eacute;culateur s'intitule modestement changeur, mais il
+serait na&iuml;f de lui venir demander de la monnaie. Ce n'est pas le change
+qui lui procure les cent mille &eacute;cus de b&eacute;n&eacute;fices qu'il encaisse chaque
+ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsqu'une soci&eacute;t&eacute; est tomb&eacute;e en d&eacute;confiture, que sa liquidation est
+judiciairement termin&eacute;e, que les souscripteurs d&eacute;pouill&eacute;s ont re&ccedil;u deux
+ou trois du cent pour tout potage, et que le g&eacute;rant est en fuite ou
+tresse des chaussons de lisi&egrave;re &agrave; Poissy, on s'imagine assez
+g&eacute;n&eacute;ralement que les titres de ladite soci&eacute;t&eacute;, si bien imprim&eacute;s qu'ils
+puissent &ecirc;tre, ne sont plus bons qu'&agrave; allumer le feu.</p>
+
+<p>C'est une erreur.</p>
+
+<p>Bien apr&egrave;s que la soci&eacute;t&eacute; a sombr&eacute;, ses titres surnagent, comme ces
+&eacute;paves sinistres que, bien des mois encore apr&egrave;s un naufrage, la mer
+rejette sur la gr&egrave;ve.</p>
+
+<p>Ces titres, le sieur Lattermann les recueille et les emmagasine.</p>
+
+<p>Entrez dans ses bureaux et il vous montrera d'innombrables cartons
+bond&eacute;s des actions et des obligations qui, depuis une vingtaine d'ann&eacute;es
+seulement, ont enlev&eacute; douze cents millions, selon quelques statistiques,
+et selon certaines autres deux milliards de la fortune publique.</p>
+
+<p>Dites un mot, et ses employ&eacute;s vous offriront des &laquo;Terrains de
+Bretonn&egrave;che,&raquo; des &laquo;Soci&eacute;t&eacute; Franco-Serbe,&raquo; des &laquo;Compagnie Marseillaise de
+navigation &agrave; vapeur,&raquo; des &laquo;Soci&eacute;t&eacute; houill&egrave;re et m&eacute;tallurgique des
+Asturies,&raquo; des &laquo;Compagnie Franco-Am&eacute;ricaine,&raquo; des &laquo;For&ecirc;ts de Formanoir,&raquo;
+des &laquo;Salines de Maumusson,&raquo; des &laquo;Compagnie fran&ccedil;aise de roulage et de
+messagerie,&raquo; des &laquo;Mines de cuivre de Rossdorff (pr&egrave;s Darmstadt),&raquo; et des
+&laquo;Mines de Tiffila,&raquo; et des &laquo;Mines de Mouza&iuml;a,&raquo; et des &laquo;Mines de
+Cherchell et Tils...&raquo;</p>
+
+<p>Et si dans tout cet assortiment, pourtant si remarquable, rien ne vous
+s&eacute;duisait, rien ne vous agr&eacute;ait, les m&ecirc;mes employ&eacute;s se feraient un
+plaisir de vous offrir encore:</p>
+
+<p>Des &laquo;Usines de Bastange, par Rom&oelig;uf,&raquo; des &laquo;Produits c&eacute;ramiques&raquo; et des
+&laquo;Mutualit&eacute;,&raquo; des &laquo;Gastronomie&raquo; et des &laquo;Chaudronnerie,&raquo; des &laquo;Ancre Paule&raquo;
+et des &laquo;Garantie industrielle,&raquo; des &laquo;Transcontinental Memphis el Paso
+(Am&eacute;rique)&raquo; et des &laquo;Ardoisi&egrave;res de Caumont,&raquo; des &laquo;Banque Catholique&raquo; et
+du &laquo;Cr&eacute;dit cantonal,&raquo; des &laquo;&Eacute;pargnes des Paroisses&raquo; et des &laquo;Orphelinat
+des Arts-et-M&eacute;tiers,&raquo; et des &laquo;Tr&eacute;fileries r&eacute;unies,&raquo; et des &laquo;Cabotage
+International...&raquo;</p>
+
+<p>Tous ces titres, et bien d'autres encore, illustr&eacute;s de vignettes
+all&eacute;chantes, qu'on trouve chez M. Lattermann, n'ont pour le commun des
+martyrs d'autre valeur que celle du vieux papier, qui se vend couramment
+de trois &agrave; cinq sous la livre.</p>
+
+<p>Mais c'est la gloire de notre temps et le g&eacute;nie de la sp&eacute;culation de
+tirer parti de ce qui ne semble bon &agrave; rien, de donner du prix &agrave; ce qui
+semble n'en plus avoir aucun. Dans une soci&eacute;t&eacute; bien ordonn&eacute;e, rien ne se
+perd. Et il se trouve des agioteurs pour se disputer ces chiffons....</p>
+
+<p>Autour du tapis vert de Saxon et de Monaco, on voit des hommes &agrave; face
+bl&ecirc;me, juste assez proprement v&ecirc;tus pour &ecirc;tre admis dans les salons, qui
+suivent d'un &oelig;il ardent les &eacute;volutions de la roulette, et qui sans
+ponter jamais pointent d'une ardeur sans pareille les coups qui se
+succ&egrave;dent.</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; sont les d&eacute;cav&eacute;s.</p>
+
+<p>Comme ils n'ont plus en poche la pi&egrave;ce de deux ou de cinq francs qui est
+le minimum de la mise, ils parient entre eux, deux sous, six sous, dix
+sous, et selon que sort la rouge ou la noire, on voit les uns sourire et
+les autres faire la grimace.</p>
+
+<p>C'est que plus leur enjeu est minime, plus poignante est leur &eacute;motion.
+C'est du d&icirc;ner et du g&icirc;te qu'il s'agit pour la plupart. Si une couleur
+passe dix fois, il y en a qui iront dormir le ventre vide &agrave; la belle
+&eacute;toile.</p>
+
+<p>Eh bien! de m&ecirc;me que la roulette, la Bourse a ses d&eacute;cav&eacute;s, des ex&eacute;cut&eacute;s
+dont on ne veut plus au passage de l'Op&eacute;ra, qui ne trouveraient pas un
+coulissier v&eacute;reux pour leur prendre un ordre de cinq louis....</p>
+
+<p>Doivent-ils, parce qu'ils n'ont plus la mise exig&eacute;e, renoncer aux
+d&eacute;lirantes &eacute;motions de la hausse et de la baisse, &agrave; l'espoir de se
+refaire, au bonheur de remuer de l'argent avec la langue faute d'en
+pouvoir remuer avec les mains!</p>
+
+<p>Ce serait trop cruel! Et forc&eacute;s d'abandonner la rente, c'est bien le
+moins qu'il leur soit permis de se rejeter sur les valeurs qui n'en sont
+plus.</p>
+
+<p>Il est &agrave; la Bourse des recoins ignor&eacute;s o&ugrave; grouille tout une population
+h&eacute;t&eacute;roclite de vieux &agrave; barbe pointue et de jeunes messieurs trop bien
+mis, et o&ugrave; on trafique de toutes choses vendables et de quelques autres
+encore. L&agrave; se tiennent des n&eacute;gociants &eacute;tranges, qui vous proposeront des
+fonds de commerce, des parties de marchandises provenant de faillites,
+des lots de bonnes cr&eacute;ances &agrave; recouvrer, et qui, &agrave; la fin, tireront
+r&eacute;sol&ucirc;ment de leur poche une lorgnette dont ils vous vanteront la
+monture, une montre apport&eacute;e de Gen&egrave;ve en contrebande, un revolver ou un
+flacon d'eau sans pareille pour faire repousser les cheveux.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce march&eacute; qu'aboutissent tous ces titres destin&eacute;s jadis &agrave;
+repr&eacute;senter des millions, et qui ne repr&eacute;sentent plus rien qu'une preuve
+incontestable de l'audace des fripons et de la cr&eacute;dulit&eacute; des dupes.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que se n&eacute;gocient toujours des &laquo;Gastronomie&raquo; &agrave; 1,75 et des
+&laquo;For&ecirc;ts de Formanoir&raquo; &agrave; 2,25.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'il y a des &eacute;clats de joie, parce que les &laquo;Houill&egrave;res des
+Asturies&raquo; sont en hausse de vingt sous, et des grincements de col&egrave;re,
+parce que la &laquo;Compagnie fran&ccedil;aise de Roulage et de Messagerie&raquo; vient de
+baisser de dix centimes.</p>
+
+<p>Et cependant, il ne faudrait pas croire que le hasard seul d&eacute;cide les
+fluctuations de ces valeurs fantaisistes.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que tout ce qui se vend et s'ach&egrave;te, elles subissent les lois de
+l'offre et de la demande....</p>
+
+<p>Car on les demande, car on les recherche....</p>
+
+<p>Et c'est ici qu'appara&icirc;t l'utilit&eacute; de l'industrie dont le sieur
+Lattermann est un des plus recommandables repr&eacute;sentants.</p>
+
+<p>Un commer&ccedil;ant, &agrave; la veille de d&eacute;poser son bilan, veut-il priver ses
+cr&eacute;anciers d'une partie de son avoir, masquer des d&eacute;tournements ou
+dissimuler des d&eacute;penses exag&eacute;r&eacute;es? C'est rue Joquelet qu'il se rend tout
+droit. Il y ach&egrave;te un assortiment de &laquo;Cr&eacute;dit cantonal,&raquo; de &laquo;Mines de
+Rossdorff (pr&egrave;s Darmstadt),&raquo; ou de &laquo;Salines de Maumusson,&raquo; et
+pr&eacute;cieusement, il les serre dans sa caisse.</p>
+
+<p>Et quand se pr&eacute;sente le syndic:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, lui dit-il, mon actif; j'en ai l&agrave;, comme vous le pouvez voir,
+pour vingt, pour cinquante, pour cent mille francs, au prix d'&eacute;mission,
+le tout ne vaut plus cent sous; mais est-ce ma faute? Je croyais le
+placement bon. Et si je n'ai pas vendu quand on pouvait encore vendre,
+c'est que j'esp&eacute;rais toujours que l'affaire reviendrait sur l'eau.</p>
+
+<p>Et on lui accorde son concordat, parce qu'en v&eacute;rit&eacute;, il serait trop
+cruel de punir un homme de ce qu'il n'a pas su placer son argent.</p>
+
+<p>&mdash;Il est d&eacute;j&agrave; assez malheureux de l'avoir perdu, pensent les
+cr&eacute;anciers....</p>
+
+<p>C'est rue Joquelet, pareillement, que s'adressent les estimables
+industriels qui se font livrer des marchandises contre un d&eacute;p&ocirc;t
+d'actions sans valeur, et ceux qui obtiennent des cr&eacute;dits sur
+consignation de titres bons &agrave; jeter au panier, et bien d'autres encore,
+dont la <i>Gazette des Tribunaux</i> ne se lasse pas d'enregistrer les
+exploits et de d&eacute;noncer l'imagination trop fertile.</p>
+
+<p>M. Lattermann, du reste, sait mieux que personne &agrave; quel emploi on
+destine les valeurs sans valeur qu'on lui vient acheter.</p>
+
+<p>Il le sait si bien, qu'il donne des consultations aux clients qui se
+pr&eacute;sentent, et qu'&agrave; un futur failli, par exemple, il conseille de
+prendre telles actions plut&ocirc;t que telles autres, parce qu'elles
+para&icirc;tront plus vraisemblables et qu'on trouvera plus naturel qu'il les
+ait achet&eacute;es lors de leur &eacute;mission.</p>
+
+<p>Il ne s'en vante pas moins d'&ecirc;tre un parfait honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>&mdash;Le commerce que je fais est-il d&eacute;fendu? r&eacute;pond-il fi&egrave;rement &agrave; ceux qui
+l'appellent voleur.</p>
+
+<p>Et si on insiste, il d&eacute;clare qu'il n'est pas plus responsable des vols
+qui se commettent avec ses titres, qu'un armurier ne l'est du meurtre
+commis avec un fusil qu'il a vendu....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il nous apprendra s&ucirc;rement o&ugrave; en est le <i>Comptoir de cr&eacute;dit
+mutuel</i>, r&eacute;p&eacute;tait &agrave; Maxence M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Quatre heures sonnaient lorsque leur voiture s'arr&ecirc;ta rue Joquelet.</p>
+
+<p>La Bourse venait de finir: on voyait encore cependant quelques groupes
+de coulissiers attard&eacute;s sur la place, et autour des grilles des gens qui
+r&ocirc;daient, comme des affam&eacute;s qui auraient cherch&eacute; pour les ramasser les
+miettes de quelque festin gigantesque.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que le sieur Lattermann soit chez lui, dit Maxence.</p>
+
+<p>Ils mont&egrave;rent, car c'est au second que cet honorable trafiquant a ses
+bureaux.</p>
+
+<p>Et, lorsqu'ils se pr&eacute;sent&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est dans son cabinet, en conf&eacute;rence avec un client, leur
+r&eacute;pondit un commis... veuillez attendre.</p>
+
+<p>&laquo;L'office&raquo; du sieur Lattermann ressemblait &agrave; toutes les cavernes de ce
+genre.</p>
+
+<p>Un fort &eacute;troit espace y &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; au public, et tout autour,
+derri&egrave;re un &eacute;pais treillage de fil de fer, on apercevait des employ&eacute;s,
+qui, fi&eacute;vreusement, alignaient des chiffres ou comptaient des coupons.</p>
+
+<p>A droite, au-dessus d'un large guichet, se lisait le mot magique:
+<span class="smcap">Caisse</span>.</p>
+
+<p>Une petite porte, &agrave; gauche, conduisait au cabinet du patron.</p>
+
+<p>Il y avait loin de cette simplicit&eacute; sordide aux splendeurs du <i>Comptoir
+de cr&eacute;dit mutuel</i>. Mais le luxe qui attire les actionnaires ne retient
+pas l'argent. C'est dans des bouges que s'amassent les grosses fortunes.</p>
+
+<p>Patiemment, M. de Tr&eacute;gars et Maxence s'&eacute;taient assis sur une dure
+banquette de cuir, rouge autrefois, et ils regardaient et ils
+&eacute;coutaient.</p>
+
+<p>Le mouvement ne laissait pas que d'&ecirc;tre consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>A tout moment, des jeunes gens bien mis arrivaient d'un air important et
+empress&eacute;, et tirant un carnet de leur poche, ils bredouillaient quelques
+phrases de ce patois h&eacute;riss&eacute; de chiffres qui est la langue des affaires.</p>
+
+<p>Au bout d'un gros quart d'heure:</p>
+
+<p>&mdash;M. Lattermann en a-t-il encore pour longtemps? demanda M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit un employ&eacute;.</p>
+
+<p>Les clients se succ&eacute;daient, gens de mine h&eacute;t&eacute;roclite pour la plupart,
+d'allures inqui&egrave;tes ou inqui&eacute;tantes, faces bl&ecirc;mes d'usuriers, visages
+rubiconds de maquignons, nez allong&eacute;s de dupes. Quelques-uns &eacute;taient si
+mis&eacute;rablement v&ecirc;tus qu'on leur e&ucirc;t donn&eacute; un sou dans la rue, et que
+certainement ils l'eussent accept&eacute;, et cependant ce n'&eacute;taient pas les
+plus mal re&ccedil;us, tant il est vrai qu'aux alentours de la Bourse, surtout,
+l'habit ne fait pas le moine. Il y en avait qui passaient &agrave; la caisse,
+et qui versaient ou recevaient de l'argent. D'autres, les familiers de
+l'office, &eacute;videmment, entraient la t&ecirc;te jusqu'aux &eacute;paules dans un
+guichet, et ploy&eacute;s en deux, les mains appuy&eacute;es sur la tablette, ils
+restaient en grande conf&eacute;rence avec les employ&eacute;s.</p>
+
+<p>Par instants, une voix s'&eacute;levait, qui, dominant le murmure confus des
+conversations, criait:</p>
+
+<p>&mdash;Combien ont fait les <i>Tiffila</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Sept vingt-cinq, r&eacute;pondait une autre voix sur le m&ecirc;me ton.</p>
+
+<p>&mdash;Et les <i>&Eacute;pargnes des Paroisses</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Trois trente....</p>
+
+<p>A la fin, cependant, la petite porte de gauche s'ouvrit, et on vit
+sortir le client qui, depuis si longtemps, accaparait M. Lattermann.</p>
+
+<p>Ce client n'&eacute;tait autre que M. Costeclar....</p>
+
+<p>Apercevant M. de Tr&eacute;gars et Maxence, qui s'&eacute;taient lev&eacute;s au bruit de la
+porte, il parut on ne peut plus d&eacute;sagr&eacute;ablement surpris; il p&acirc;lit m&ecirc;me
+l&eacute;g&egrave;rement, et fit un pas en arri&egrave;re comme pour rentrer pr&eacute;cipitamment
+dans la pi&egrave;ce qu'il quittait.</p>
+
+<p>Car le cabinet du sieur Lattermann, de m&ecirc;me que celui de tous les
+brasseurs d'affaires, a plusieurs issues, sans compter celle qui donne
+sur la police correctionnelle.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars ne lui laissa pas le loisir de battre en retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda-t-il d'un ton o&ugrave; per&ccedil;ait la menace.</p>
+
+<p>Le brillant financier avait daign&eacute; retirer son chapeau, d'ordinaire riv&eacute;
+sur sa t&ecirc;te, et avec le sourire contraint du gredin pris en flagrant
+d&eacute;lit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'attendais pas &agrave; vous rencontrer ici, monsieur le marquis,
+dit-il.</p>
+
+<p>A ce titre de marquis, toutes les plumes s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es et tous les
+nez s'&eacute;taient lev&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois sans peine, fit M. de Tr&eacute;gars. Mais moi, je vous demande
+o&ugrave; en est l'affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se corse, la justice marche....</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est positif; Jules Jottras, de la maison Jottras et son fr&egrave;re, a &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; ce tant&ocirc;t, au moment o&ugrave; il arrivait &agrave; la Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il &eacute;tait, para&icirc;t-il, le complice de Vincent Favoral, et que
+c'&eacute;tait lui qui vendait les titres enlev&eacute;s &agrave; la caisse du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i>....</p>
+
+<p>D'un regard, M. de Tr&eacute;gars commanda le silence &agrave; Maxence, qui, au nom de
+son p&egrave;re, avait tressailli, et d'un accent ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse capture! murmura-t-il, et qui prouve la clairvoyance de la
+justice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout, reprit vivement M. Costeclar. On croit
+Saint-Pavin, vous savez, le r&eacute;dacteur du <i>Pilote financier</i>, fortement
+compromis. Le bruit courait, en cl&ocirc;ture, qu'un mandat d'amener allait ou
+venait d'&ecirc;tre lanc&eacute; contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et le baron de Thaller?</p>
+
+<p>Les employ&eacute;s ne pouvaient assez s'&eacute;tonner de la patience dont M.
+Costeclar faisait preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron, r&eacute;pondit-il, a paru &agrave; la Bourse ce tant&ocirc;t, et il y a &eacute;t&eacute;
+l'objet d'une v&eacute;ritable ovation....</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable! Et que disait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Que tout &eacute;tait r&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors les actions du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> ont remont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non. Elles n'ont pu franchir cent dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela ne vous a pas &eacute;tonn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, parce que, voyez-vous, je suis un homme d'affaires, moi, et
+je sais comment les choses se passent. En quittant M. de Thaller, ce
+matin, les actionnaires du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> se sont r&eacute;unis, et ils se
+sont engag&eacute;s sur l'honneur &agrave; ne pas vendre, pour ne pas assommer les
+cours. C'est pourquoi, d&egrave;s qu'ils ont &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;s, chacun &agrave; part soi,
+s'est dit: &laquo;Si je vendais, puisque les autres qui sont des imb&eacute;ciles
+vont garder!&raquo; Or, comme ils ont &eacute;t&eacute; trois ou quatre cents &agrave; se tenir ce
+raisonnement, la place a &eacute;t&eacute; inond&eacute;e de titres....</p>
+
+<p>Regardant bien dans les yeux le brillant financier, si visiblement
+troubl&eacute; que les employ&eacute;s ne pouvaient s'emp&ecirc;cher de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? interrompit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous demande si vous avez &eacute;t&eacute; plus fid&egrave;le &agrave; votre parole que
+les actionnaires dont vous parlez, et si vous avez fait ce dont nous
+&eacute;tions convenus?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment. Et si vous me trouvez ici....</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars, lui posant la main sur l'&eacute;paule, l'arr&ecirc;ta net.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois savoir ce que vous y &ecirc;tes venu faire, pronon&ccedil;a-t-il, et dans
+un moment je serai fix&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure....</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas. Si je me trompe, tant mieux pour vous. Si je ne me
+trompe pas, je vous prouverai qu'il est dangereux de jouer au fin avec
+moi... quoique je ne sois pas homme d'affaires....</p>
+
+<p>Cependant, le sieur Lattermann, ne voyant pas de client venir remplacer
+celui qui le quittait, finit par s'impatienter et apparut sur le seuil
+de son cabinet....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme encore jeune, petit, trapu, commun; on n'apercevait de
+lui d'abord que son ventre, un gros, grand et large ventre, si&eacute;ge de ses
+pens&eacute;es et tabernacle de ses aspirations, un ventre de parvenu que
+battait une double cha&icirc;ne d'or charg&eacute;e de breloques.</p>
+
+<p>Sur un cou apoplectique, rouge comme celui d'un dindon, se dressait sa
+t&ecirc;te toute petite, garnie de rudes cheveux roux taill&eacute;s en brosse. Une
+barbe touffue, en &eacute;ventail encadrait sa large face de pleine lune,
+coup&eacute;e en deux par un nez &eacute;cras&eacute; comme celui d'un kalmouk, et &eacute;clair&eacute;e
+par deux petits yeux en coulisse o&ugrave; &eacute;clatait la plus insigne
+fourberie....</p>
+
+<p>Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que personne jamais
+n'avait fait impun&eacute;ment une affaire avec lui. Mais il &laquo;la faisait &agrave; la
+rondeur,&raquo; selon son expression, tapant sur le ventre des gens, et
+mettant &agrave; ex&eacute;cuter les malheureux tomb&eacute;s entre ses griffes cette
+bonhomie sinistre, qui est le trait distinctif des Allemands.</p>
+
+<p>Voyant M. de Tr&eacute;gars et M. Costeclar en grande conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous vous connaissez! fit-il.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes m&ecirc;me... amis intimes, r&eacute;pondit-il, et il est fort heureux
+que nous nous soyons rencontr&eacute;s. Je suis amen&eacute; par la m&ecirc;me affaire que
+ce cher Costeclar, et j'&eacute;tais en train de lui expliquer qu'il s'est trop
+h&acirc;t&eacute;, et que mieux vaudrait attendre encore trois ou quatre jours....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je lui ai dit, appuya l'honorable patron de
+l'office de la rue Joquelet.</p>
+
+<p>Maxence ne comprenait qu'une chose, c'est que M. de Tr&eacute;gars avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les desseins de M. Costeclar, et il ne pouvait assez admirer son
+sang-froid et son habilet&eacute; &agrave; saisir une occasion unique.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement il n'y a rien de fait! reprit le sieur Lattermann.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il est encore temps de revenir sur ce qui a &eacute;t&eacute; convenu, ajouta
+M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et s'adressant &agrave; M. Costeclar:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, ajouta-t-il, nous allons nous entendre avec monsieur....</p>
+
+<p>Mais l'autre, qui se souvenait de la sc&egrave;ne de la rue Saint-Gilles, et
+qui avait ses raisons pour craindre, e&ucirc;t saut&eacute; par la fen&ecirc;tre plut&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attendu, balbutia-t-il, entendez-vous tous les deux....</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me laissez carte blanche.</p>
+
+<p>Ah! si le brillant financier e&ucirc;t os&eacute;!... Mais il sentait riv&eacute;s sur lui
+des yeux si mena&ccedil;ants, qu'il n'osa m&ecirc;me pas hasarder un geste de
+d&eacute;n&eacute;gation....</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous ferez sera bien fait! dit-il, de l'accent d'un homme qui
+se sent perdu....</p>
+
+<p>Et pendant qu'il gagnait la porte, M. de Tr&eacute;gars entrait dans le cabinet
+du sieur Lattermann.</p>
+
+<p>Il n'y resta que cinq minutes, et quand il rejoignit Maxence qu'il avait
+pri&eacute; de l'attendre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous les tenons, lui dit-il en l'entra&icirc;nant....</p>
+
+<p>C'est chez M. Saint-Pavin que se rendaient M. de Tr&eacute;gars et Maxence, et
+ils y furent en moins de rien, car c'est &agrave; l'entr&eacute;e de la rue Vivienne
+que sont install&eacute;s les bureaux du <i>Pilote financier</i>,&mdash;au deuxi&egrave;me
+au-dessus de l'entre-sol, ainsi que l'indiquent un &eacute;cusson clou&eacute; sur la
+porte et une main &agrave; l'index tendu peinte sur le mur de l'escalier.</p>
+
+<p>Il n'est personne qui n'ait au moins aper&ccedil;u un exemplaire de cette
+feuille, dont la vignette ing&eacute;nieuse repr&eacute;sente un hardi marin
+conduisant &agrave; pleines voiles un timide passager vers le port <i>Million</i>, &agrave;
+travers une mer orageuse, toute h&eacute;riss&eacute;e des &eacute;cueils de la faillite et
+des r&eacute;cifs de la ruine.</p>
+
+<p>Les bureaux du <i>Pilote</i> sont moins ceux d'un journal que ceux de la
+premi&egrave;re agence d'affaires venue.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que chez le sieur Lattermann, on y voit des employ&eacute;s griffonnant
+derri&egrave;re des grillages, des guichets, une caisse, et, sur une immense
+ardoise, le cours, &eacute;crit &agrave; la craie, de la Rente et des valeurs
+fran&ccedil;aises et &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>C'est qu'en v&eacute;rit&eacute;, le <i>Pilote financier</i> n'est que le porte-voix d'une
+usine de tripotages.</p>
+
+<p>Comme il d&eacute;pense chaque ann&eacute;e une centaine de mille francs en publicit&eacute;
+pour racoler des abonn&eacute;s, comme d'autre part il ne co&ucirc;te que trois
+francs par an, il est clair que ce n'est pas sur les abonnements qu'il
+r&eacute;alise des b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+
+<p>Il a d'autres sources de revenu. Ses courtages, d'abord. Car il vend et
+ach&egrave;te, et ex&eacute;cute, disent ses prospectus, &laquo;tous les ordres de Bourse
+g&eacute;n&eacute;ralement quelconques au mieux de l'int&eacute;r&ecirc;t du client.&raquo;</p>
+
+<p>Et la besogne ne lui manque pas.</p>
+
+<p>Les petits capitalistes de province ont des fantaisies singuli&egrave;res. Ils
+pourraient, lorsqu'ils ont des fonds disponibles, les porter &agrave; quelque
+banquier de leur ville, &agrave; un homme connu, dont ils savent la vie et la
+fortune, dont ils estiment le caract&egrave;re et respectent la probit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais non; ce serait trop simple et trop s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ils aiment mieux envoyer leur argent &agrave; Saint-Pavin, qu'ils ne
+connaissent ni d'&Egrave;ve ni d'Adam, uniquement pour cette raison qu'un beau
+matin la poste leur a apport&eacute; gratis un num&eacute;ro du <i>Pilote financier</i>, o&ugrave;
+ils ont lu que ledit Saint-Pavin est le premier homme du monde pour
+man&oelig;uvrer les capitaux, en tirer des int&eacute;r&ecirc;ts fabuleux et enrichir ses
+clients.</p>
+
+<p>Et ils sont nombreux les gens que Saint-Pavin grise de ses articles,
+qu'il &eacute;blouit de ses chiffres, qu'il prend aux miroitements des primes
+et des reports.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cinquante mille abonn&eacute;s! dit-il fi&egrave;rement.</p>
+
+<p>Et c'est absolument exact. Il y a de par la France, cinquante mille
+bonnes &acirc;mes qui payent trois francs par an la prose de Saint-Pavin, et
+il en est bien sur ce nombre huit ou dix mille qui se laissent piloter
+par lui, vendant quand il conseille de vendre, achetant d&egrave;s qu'il dit
+d'acheter....</p>
+
+<p>Mais aux courtages opulents, il convient d'ajouter la r&eacute;clame: autre
+mine.</p>
+
+<p>Pas d'affaires sans le <i>Pilote financier</i>.</p>
+
+<p>Six fois sur dix, le jour o&ugrave; une affaire s'organise, les organisateurs
+ont mand&eacute; Saint-Pavin. Honn&ecirc;tes ou fripons, il leur faut passer par ses
+mains; ils le savent et s'y sont d'avance r&eacute;sign&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons compt&eacute; sur vous, lui disent-ils.</p>
+
+<p>Et lui:</p>
+
+<p>&mdash;Quels avantages faites-vous?</p>
+
+<p>On discute alors l'op&eacute;ration: ce que peut rapporter la soci&eacute;t&eacute; &agrave; lancer
+et ce qu'exige Saint-Pavin avant d'emboucher la trompette.</p>
+
+<p>Si pour cent mille francs il promet des acc&egrave;s de lyrisme et de chauffer
+sa client&egrave;le &agrave; blanc, pour cinquante mille il ne sera qu'enthousiaste. A
+vingt mille francs, il fera de l'affaire un &eacute;loge raisonnable; &agrave; dix
+mille, il gardera simplement la neutralit&eacute;.</p>
+
+<p>Et si ladite soci&eacute;t&eacute; refuse tout avantage au <i>Pilote</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde! dit Saint-Pavin.</p>
+
+<p>Et d&egrave;s le num&eacute;ro suivant, il commence sa campagne.</p>
+
+<p>Il est mod&eacute;r&eacute;, d'abord, et se r&eacute;serve le moyen de revenir. Il n'&eacute;met que
+des doutes: &laquo;L'affaire, hum! il ne la conna&icirc;t pas bien.... Elle est
+peut-&ecirc;tre excellente, il se peut qu'elle soit d&eacute;testable.... Le plus s&ucirc;r
+est d'attendre, de voir venir...&raquo;</p>
+
+<p>C'est la premi&egrave;re sommation.</p>
+
+<p>Si elle est infructueuse, il empoigne derechef sa bonne plume financi&egrave;re
+et accentue ses d&eacute;fiances.</p>
+
+<p>Habile &agrave; &eacute;viter les proc&egrave;s en diffamation, il insinue que &laquo;les calculs
+ne sont peut-&ecirc;tre pas exacts, qu'on a, oh! bien involontairement, enfl&eacute;
+le chapitre des b&eacute;n&eacute;fices probables et diminu&eacute; celui des d&eacute;penses
+certaines...&raquo;</p>
+
+<p>Il sait son m&eacute;tier, c'est incontestable, il s'entend &agrave; grouper les
+chiffres, &agrave; d&eacute;montrer, selon les besoins de sa th&egrave;se, que deux et deux
+font trois ou font cinq.</p>
+
+<p>Il est rare qu'avant le troisi&egrave;me article, la soci&eacute;t&eacute; vis&eacute;e ne mette pas
+les pouces:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous rendons, voil&agrave; tant.</p>
+
+<p>Et il faut le donner poliment, ce tant, avec des &eacute;gards et comme chose
+due. Saint-Pavin est susceptible, &agrave; ses heures. Il se bat, il s'est
+battu. Il a rudement tra&icirc;n&eacute; sur le terrain le fils d'un financier
+puissant qui lui avait tendu dix mille francs au bout d'une paire de
+pincettes.</p>
+
+<p>Si cependant la soci&eacute;t&eacute; tympanis&eacute;e ne met pas les pouces, oh! alors, il
+devient terrible, il casse les vitres et n'ayant plus rien &agrave; esp&eacute;rer, il
+ne m&eacute;nage rien.</p>
+
+<p>Mais il est rare qu'il soit forc&eacute; d'en venir &agrave; ces extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>Son influence est tr&egrave;s-r&eacute;elle, tr&egrave;s-positive, et on le sait.</p>
+
+<p>Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de
+New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa
+client&egrave;le la somme &eacute;norme de deux millions cinq cent mille francs, dont
+le dixi&egrave;me resta dans les caisses du <i>Pilote</i>.</p>
+
+<p>Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il &eacute;tait
+l'unique propri&eacute;taire du journal qu'il r&eacute;dige.</p>
+
+<p>Il ne l'est pas, malheureusement.</p>
+
+<p>Qu'une m&eacute;saventure advienne, qu'il faille r&eacute;pondre &agrave; la justice ou tenir
+t&ecirc;te &agrave; des clients trop durement &eacute;trill&eacute;s, oh! il est seul en nom, seul
+responsable.</p>
+
+<p>S'agit-il de partager les b&eacute;n&eacute;fices? C'est une autre paire de manches,
+les commanditaires arrivent.</p>
+
+<p>Car, h&eacute;las! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plut&ocirc;t il n'est qu'un
+instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins
+matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un &oelig;il
+dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A
+Saint-Pavin le p&eacute;ril et la peine, &agrave; eux le profit. On tient en pi&egrave;tre
+estime le directeur du <i>Pilote financier</i>; mais eux, haut cot&eacute;s sur la
+place, consid&eacute;r&eacute;s, recherch&eacute;s, d&eacute;cor&eacute;s, ils avancent les l&egrave;vres d'un air
+d'insurmontable d&eacute;go&ucirc;t d&egrave;s qu'on prononce devant eux le vilain mot de
+chantage.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.</p>
+
+<p>Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualit&eacute;s essentielles &agrave;
+la Bourse, la discr&eacute;tion et le sang-froid.</p>
+
+<p>Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace
+int&eacute;rieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'&eacute;chauffe
+pour tout de bon. Grand h&acirc;bleur, il finit si bien par prendre ses
+h&acirc;bleries au s&eacute;rieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis
+personne dedans sans s'y &ecirc;tre mis lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; ce point qu'au moment de l'emprunt de New-Sestos, ayant re&ccedil;u
+pour ses articles dix mille francs de prime, il les pla&ccedil;a dans ledit
+emprunt; dupe des raisons qu'il avait accumul&eacute;es depuis un mois pour
+d&eacute;montrer les avantages de cette audacieuse piperie.</p>
+
+<p>Avec ce temp&eacute;rament, vivant dans ce milieu dangereux de gens qui souvent
+n'ont pas le sou, qui sont toujours s&ucirc;rs de gagner leur million fin
+courant, Saint-Pavin se trouve avoir une existence singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la mis&egrave;re, dit-il... temp&eacute;r&eacute;e par des pots-de-vin.</p>
+
+<p>On l'a vu rouler voiture au commencement d'un mois, et le trente n'avoir
+plus de souliers &agrave; se mettre aux pieds.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait jeune alors. En vieillissant, ennuy&eacute; de ces alternatives de
+mis&egrave;re et de luxe, il a fini par adopter, pour ne s'en plus d&eacute;partir, le
+d&eacute;braill&eacute; d'un homme revenu de toutes les illusions, et qui n'attache
+plus d'importance qu'aux jouissances positives et imm&eacute;diates.</p>
+
+<p>Son appartement est un taudis o&ugrave; on marche sur une liti&egrave;re de bouts de
+cigares, mais il mange dans les restaurants en renom, ne boit que du
+meilleur et ne fume que des havanes de choix.</p>
+
+<p>Bon compagnon, d'ailleurs, obligeant &agrave; l'occasion, convive solide,
+causeur spirituel, d'une impudence rare et d'un cynisme renversant, il a
+fini par se faire admettre partout, en r&eacute;p&eacute;tant toujours: &laquo;Je suis comme
+cela, et il faut me prendre comme je suis.&raquo;</p>
+
+<p>Tout Paris le conna&icirc;t, et il a beaucoup d'amis.</p>
+
+<p>Aussi, les bureaux du <i>Pilote financier</i> &eacute;taient-ils pleins, lorsque M.
+de Tr&eacute;gars et Maxence y arriv&egrave;rent, pleins de cette foule de gens qui
+vivent de la Bourse, sp&eacute;culateurs, remisiers, interm&eacute;diaires, venus l&agrave;
+aux nouvelles et pour discuter les fluctuations du jour et les
+probabilit&eacute;s du march&eacute; du soir....</p>
+
+<p>&mdash;M. Saint-Pavin est occup&eacute;, leur dit un gar&ccedil;on de bureau taill&eacute; en
+force.</p>
+
+<p>On entendait sa voix brutale, car il &eacute;tait, non pas dans son cabinet,
+mais dans le bureau m&ecirc;me, derri&egrave;re les grillages garnis de rideaux
+verts....</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t il se montra, reconduisant un vieux bonhomme, qui semblait
+confondu de l'algarade, et auquel il criait:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non, le <i>Pilote financier</i> ne se charge pas
+d'ex&eacute;cutions pareilles, et je vous trouve bien hardi de me venir
+proposer des gredineries de deux sous....</p>
+
+<p>Mais apercevant Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;M. Favoral!... fit-il. Parbleu! c'est ma bonne &eacute;toile qui vous
+am&egrave;ne.... Passez dans mon cabinet, cher monsieur, passez, nous allons
+rire!...</p>
+
+<p>Beaucoup, parmi les gens qui se trouvaient dans les bureaux du <i>Pilote</i>,
+avaient un mot &agrave; dire &agrave; M. Saint-Pavin, un conseil &agrave; lui demander, un
+ordre &agrave; lui transmettre ou une nouvelle &agrave; lui communiquer.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient donc avanc&eacute;s et l'entouraient, lui souriant et lui tendant
+amicalement la main.</p>
+
+<p>Il les &eacute;cartait avec sa brusquerie ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure! Je suis occup&eacute;! Laissez-moi!</p>
+
+<p>Et poussant Maxence vers la porte de son cabinet, qu'il venait d'ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc, vous! faisait-il d'un ton d'impatience extraordinaire.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars entrait aussi, et comme il ne le connaissait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il brutalement.</p>
+
+<p>Maxence se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est mon meilleur ami, pronon&ccedil;a-t-il, et je n'ai pas de secret
+pour lui....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il passe donc; mais, sacrebleu! faisons vite.</p>
+
+<p>Fort somptueux autrefois, le cabinet de M. le directeur du <i>Pilote
+financier</i> &eacute;tait peu &agrave; peu tomb&eacute; dans un &eacute;tat de sordide d&eacute;labrement. Si
+le gar&ccedil;on de bureau avait re&ccedil;u l'ordre de n'y jamais promener le plumeau
+ni le balai, il ob&eacute;issait ponctuellement. Le d&eacute;sordre et la malpropret&eacute;
+y r&eacute;gnaient. Les cartons en lambeaux pendaient mis&eacute;rablement hors des
+cartonniers, et sur les larges divans s&eacute;chait depuis des mois la boue
+des bottes de tous les visiteurs qui s'y &eacute;taient vautr&eacute;s. Sur la
+chemin&eacute;e, au milieu d'une demi-douzaine de verres crasseux, se dressait
+une bouteille de vin de Mad&egrave;re &agrave; moiti&eacute; vide. Enfin, devant l'&acirc;tre, sur
+le tapis, et le long de tous les meubles, s'amoncelaient &agrave; profusion les
+bouts de cigares et de cigarettes....</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il eut ferm&eacute; au verrou la porte de son cabinet, venant se planter
+droit devant Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenu votre p&egrave;re? demanda brusquement M. Saint-Pavin.</p>
+
+<p>Maxence tressaillit. S'il s'attendait &agrave; une question, ce n'&eacute;tait certes
+pas &agrave; celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>Le directeur du <i>Pilote</i> haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous r&eacute;pondiez cela au commissaire de police, dit-il, aux juges et
+&agrave; tous les ennemis de Favoral, je le comprends, c'est votre devoir.
+Qu'ils vous croient, je le comprends encore, parce qu'au fond, que leur
+importe! Mais &agrave; moi, qui suis un ami, sans que vous vous en doutiez, &agrave;
+moi qui ai des raisons de n'&ecirc;tre pas cr&eacute;dule....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que nous ne savons pas o&ugrave; il s'est r&eacute;fugi&eacute;.</p>
+
+<p>Maxence disait cela d'un tel accent de sinc&eacute;rit&eacute;, qu'il n'y avait pas &agrave;
+douter. Aussi, une vive surprise se peignit-elle sur les traits de M.
+Saint-Pavin.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il, votre p&egrave;re a fil&eacute;, comme cela, sans s'assurer le moyen
+d'avoir des nouvelles de sa famille....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sans dire un mot de ses intentions &agrave; votre m&egrave;re, &agrave; votre s&oelig;ur, &agrave;
+vous-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Sans un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Sans laisser d'argent, peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;On n'a trouv&eacute; apr&egrave;s son d&eacute;part qu'une somme insignifiante, que le
+commissaire a tenu &agrave; laisser &agrave; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Le directeur du <i>Pilote financier</i> eut un geste d'ironique admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est complet, fit-il, et Vincent est d&eacute;cid&eacute;ment un homme
+tr&egrave;s-fort!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Ou plut&ocirc;t, ses satan&eacute;es femmes lui tenaient au c&oelig;ur beaucoup plus
+qu'on ne le supposait.</p>
+
+<p>Silencieux jusqu'alors et rest&eacute; &agrave; l'&eacute;cart, M. de Tr&eacute;gars s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles femmes? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>Le d&eacute;pit de M. Saint-Pavin &eacute;tait manifeste.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais! r&eacute;pondit-il brutalement. Est-ce que personne
+jamais a rien su des affaires d'un m&acirc;tin plus herm&eacute;tiquement boutonn&eacute;
+dans sa redingote qu'un j&eacute;suite dans sa soutane!...</p>
+
+<p>&mdash;M. Costeclar....</p>
+
+<p>&mdash;Encore un joli coco, celui-l&agrave;! Cependant, oui, il avait peut-&ecirc;tre
+d&eacute;couvert quelque chose de l'existence de Vincent, car il le faisait
+dr&ocirc;lement aller. N'a-t-il pas d&ucirc; &eacute;pouser M<sup>lle</sup> Favoral?...</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me malgr&eacute; elle, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez raison, il avait surpris quelque chose. Mais si vous
+comptez sur lui pour vous apprendre quoi que ce soit, vous comptez sans
+votre h&ocirc;te....</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait! murmura M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Mais M. Saint-Pavin ne l'entendit pas.</p>
+
+<p>En proie &agrave; une agitation surprenante, il arpentait son cabinet:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces hommes d'apparence froide, grondait-il, ces hommes &agrave; mine
+discr&egrave;te, ces rogneurs de liards, ces calculateurs, ces moralistes,
+quand ils se mettent &agrave; faire des sottises!... Qui peut imaginer &agrave;
+quelle insanit&eacute; on aura pouss&eacute; celui-ci, et quel parti il aura pris,
+sous l'empire de quelque passion enrag&eacute;e....</p>
+
+<p>Et frappant furieusement du pied, ce qui d&eacute;gageait du tapis des nuages
+de poussi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je le d&eacute;niche, jurait-il, et, par le tonnerre du
+ciel! o&ugrave; qu'il se cache, je le d&eacute;nicherai!...</p>
+
+<p>C'est d'un &oelig;il perspicace que M. de Tr&eacute;gars observait le directeur du
+<i>Pilote</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc, fit-il, un grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le retrouver?</p>
+
+<p>L'autre s'arr&ecirc;ta court:</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai l'int&eacute;r&ecirc;t, r&eacute;pondit-il, d'un homme qui se croyait un malin, et
+qui se voit jou&eacute; comme un enfant et dup&eacute; comme un sot! D'un homme &agrave; qui
+on avait promis monts et merveilles, et qui voit sa situation menac&eacute;e!
+D'un homme qui est las de travailler &agrave; la fortune d'une bande de
+brigands qui entassent millions sur millions et qui, pour toute
+r&eacute;compense, lui offrent la police correctionnelle et la perspective
+d'une retraite &agrave; Poissy, pour ses vieux jours! L'int&eacute;r&ecirc;t, enfin, d'un
+homme qui veut se venger, et qui, par le saint nom de Dieu! se
+vengera....</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De M. le baron de Thaller, monsieur!</p>
+
+<p>Et reprenant sa promenade:</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-il pu, poursuivait-il, contraindre Favoral &agrave; endosser la
+responsabilit&eacute; de tout, et &agrave; dispara&icirc;tre? Quelle somme &eacute;norme lui a-t-il
+donn&eacute;e?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, interrompit vivement Maxence, mon p&egrave;re est parti sans un
+sou!...</p>
+
+<p>M. Saint-Pavin &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et les douze millions, demanda-t-il, qu'en a-t-on fait? Pensez-vous
+qu'on les a distribu&eacute;s en bonnes &oelig;uvres?</p>
+
+<p>Et sans attendre d'autres objections:</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continua-t-il, ce n'est pas avec de l'argent seulement
+qu'on peut d&eacute;cider un homme &agrave; se d&eacute;shonorer et &agrave; se perdre pour un
+autre, &agrave; s'avouer voleur et faussaire, &agrave; braver le bagne, &agrave; tout
+abandonner, pays, famille, amis! &Eacute;videmment, le baron de Thaller avait
+d'autres moyens d'action, il tenait Favoral....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez, lui dit-il, comme si vous &eacute;tiez absolument s&ucirc;r de la
+complicit&eacute; de M. de Thaller....</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le d&eacute;noncez-vous pas?</p>
+
+<p>Le directeur du <i>Pilote</i> eut un violent mouvement de recul.</p>
+
+<p>&mdash;Fourrer, moi-m&ecirc;me, le nez de la justice dans mes affaires!
+s'&eacute;cria-t-il. Peste! comme vous y allez! A quoi cela m'avancerait-il,
+d'ailleurs? Ai-je des preuves &agrave; fournir de mes all&eacute;gations! Croyez-vous
+donc que Thaller n'a pas pris ses pr&eacute;cautions et ne m'a pas li&eacute; les
+mains? Qu'on se cr&egrave;ve un &oelig;il pour crever les deux yeux d'un ennemi,
+tr&egrave;s-bien! Mais s'&eacute;borgner pour la gloire, ce serait trop b&ecirc;te. Sans
+Favoral, rien &agrave; faire....</p>
+
+<p>&mdash;Supposez-vous donc que vous le d&eacute;cideriez &agrave; se livrer &agrave; la justice?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais &agrave; me fournir les preuves qui me manquent pour envoyer
+Thaller l&agrave; o&ugrave; d&eacute;j&agrave; ils ont envoy&eacute; ce pauvre Jottras....</p>
+
+<p>Et s'animant de plus en plus:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas dans un mois qu'il me les faudrait, ces preuves,
+poursuivait M. Saint-Pavin, ni m&ecirc;me dans quinze jours, mais demain, mais
+&agrave; l'instant m&ecirc;me.... Avant la fin de la semaine, Thaller aura fait son
+coup, r&eacute;alis&eacute; on ne sait combien de millions, et tout remis si bien en
+ordre, que la justice qui, en mati&egrave;re de finances, n'est pas de premi&egrave;re
+force, n'y verra que du feu. Si Thaller va jusque-l&agrave;, il est sauv&eacute;: le
+voil&agrave; sacr&eacute; financier de premier ordre et hors d'atteinte. Alors, o&ugrave; ne
+montera-t-il pas! D&eacute;j&agrave;, il parle de se faire nommer d&eacute;put&eacute;, et il
+raconte partout qu'il a trouv&eacute; pour &eacute;pouser sa fille un gentilhomme qui
+porte un des plus vieux noms de France, le marquis de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Montrant Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est monsieur qui est le marquis de Tr&eacute;gars! s'&eacute;cria Maxence.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, M. Saint-Pavin prit la peine d'examiner son
+visiteur, et lui qui avait trop pratiqu&eacute; la vie pour ne se pas conna&icirc;tre
+en hommes, il parut &eacute;tonn&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'excuser, monsieur, pronon&ccedil;a-t-il avec une politesse fort
+&eacute;loign&eacute;e de ses habitudes, et... permettez-moi de vous demander si vous
+soup&ccedil;onnez les raisons qu'a M. de Thaller de tenir prodigieusement &agrave;
+vous avoir pour gendre....</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondit froidement M. de Tr&eacute;gars, que M. de Thaller serait
+heureux de m'enlever le droit de rechercher les causes de la ruine de
+mon p&egrave;re....</p>
+
+<p>Mais il fut interrompu par un grand bruit de voix dans la pi&egrave;ce voisine,
+et presque aussit&ocirc;t on frappa rudement &agrave; la porte, et quelqu'un dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi!...</p>
+
+<p>Le directeur du <i>Pilote financier</i> &eacute;tait devenu plus blanc que sa
+chemise.</p>
+
+<p>Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que je craignais; Thaller m'a gagn&eacute; de vitesse!</p>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis peut-&ecirc;tre perdu!</p>
+
+<p>Cependant, il ne perdit pas la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>D'un mouvement prompt comme la pens&eacute;e, il sortit d'un tiroir une liasse
+de lettres qu'il lan&ccedil;a dans la chemin&eacute;e et auxquelles il mit le feu, en
+disant d'une voix enrou&eacute;e par l'&eacute;motion et par la col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;On n'entrera pas qu'elles ne soient br&ucirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais elles mettaient &agrave; s'enflammer une lenteur d&eacute;sesp&eacute;rante.</p>
+
+<p>Il faut avoir, en un moment critique, an&eacute;anti des documents
+compromettants, pour savoir avec quelles difficult&eacute;s inou&iuml;es le papier
+en masse br&ucirc;le. Du bois vert serait plus vite consum&eacute;.</p>
+
+<p>Du dehors, on secouait la porte, et on criait:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez!</p>
+
+<p>Agenouill&eacute; devant l'&acirc;tre, M. Saint-Pavin remuait et &eacute;parpillait ses
+paperasses.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, lui dit M. de Tr&eacute;gars, h&eacute;siterez-vous &agrave; livrer &agrave; la
+justice le baron de Thaller?...</p>
+
+<p>Il se retourna les yeux &eacute;tincelants.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, r&eacute;pondit-il, si je veux &ecirc;tre sauv&eacute;, il faut que je le
+sauve. Ne comprenez-vous pas qu'il me tient!...</p>
+
+<p>Et voyant que les derniers feuillets de sa correspondance flambaient:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez ouvrir &agrave; pr&eacute;sent, dit-il &agrave; Maxence.</p>
+
+<p>Maxence ob&eacute;it, et un commissaire de police, ceint de son &eacute;charpe, se
+pr&eacute;cipita dans le cabinet, pendant que ses hommes, non sans peine,
+contenaient la foule de la premi&egrave;re pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>C'est qu'elle &eacute;tait terriblement &eacute;mue, cette foule.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas un des boursiers qui s'y trouvait m&ecirc;l&eacute; qui ne fr&eacute;m&icirc;t
+d'une catastrophe dont vaguement il se sentait menac&eacute; dans l'avenir. Le
+terrain de la sp&eacute;culation est si glissant, l'occasion si perfide! Il
+n'en &eacute;tait pas un qui, regardant Saint-Pavin, ne se d&icirc;t int&eacute;rieurement:</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, lui. Demain, moi, peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Le commissaire de police, cependant, un vieux routier, qui en &eacute;tait &agrave; sa
+centi&egrave;me exp&eacute;dition de ce genre, avait, d'un coup d'&oelig;il, examin&eacute; le
+cabinet:</p>
+
+<p>Apercevant dans la chemin&eacute;e des d&eacute;bris carbonis&eacute;s, sur lesquels
+voltigeait encore une flamme mourante:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc, dit-il, pourquoi on tardait tant &agrave; m'ouvrir?</p>
+
+<p>Un sourire goguenard effleura les l&egrave;vres du directeur du <i>Pilote</i>.</p>
+
+<p>&mdash;On a ses affaires personnelles, r&eacute;pondit-il, des affaires de femme....</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera une preuve morale contre vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je la pr&eacute;f&egrave;re &agrave; une preuve mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>Ne daignant pas relever l'impertinence, le commissaire, d'un regard
+soup&ccedil;onneux, toisait Maxence et M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont ces messieurs qui &eacute;taient enferm&eacute;s avec vous? demanda-t-il &agrave;
+M. Saint-Pavin....</p>
+
+<p>&mdash;Des visiteurs. Monsieur que voici, est M. Favoral....</p>
+
+<p>&mdash;Le fils du caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment. Et Monsieur est M. le marquis de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;En entendant frapper au nom de la loi, ces messieurs auraient d&ucirc;
+ouvrir, grommela le commissaire.</p>
+
+<p>Mais il n'insista pas.</p>
+
+<p>Tirant de sa poche un papier, il le d&eacute;plia, et le pr&eacute;sentant au
+directeur du <i>Pilote financier</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis charg&eacute; de vous arr&ecirc;ter, reprit-il. Voici le mandat d'amener.</p>
+
+<p>D'un geste insouciant l'autre le repoussa.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon lire! fit-il. Quand j'ai appris l'arrestation de ce pauvre
+Jottras, j'ai compris ce qui me pendait au nez. Il s'agit, j'imagine du
+vol du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis aussi absolument &eacute;tranger que vous-m&ecirc;me, monsieur, et je
+n'aurai pas de peine &agrave; le d&eacute;montrer. Mais cela ne vous regarde pas, et
+vous allez, je suppose, apposer les scell&eacute;s sur mes papiers....</p>
+
+<p>&mdash;Sauf sur ceux que vous avez br&ucirc;l&eacute;s....</p>
+
+<p>M. Saint-Pavin &eacute;clata de rire. Il avait repris son impudence et son
+sang-froid, et semblait aussi &agrave; l'aise que s'il se f&ucirc;t agi de la chose
+la plus naturelle du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Me sera-t-il permis, demanda-t-il, de parler &agrave; mes employ&eacute;s, et de
+leur donner mes instructions?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le commissaire, mais en ma pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Appel&eacute;s, les employ&eacute;s parurent; la consternation peinte sur le visage,
+mais la joie p&eacute;tillant dans les yeux. R&eacute;ellement, ils &eacute;taient ravis de
+la m&eacute;saventure de leur patron. De m&ecirc;me que M. Saint-Pavin reprochait &agrave;
+M. de Thaller de sp&eacute;culer sur lui, ils accusaient M. Saint-Pavin de les
+exploiter indignement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce qui m'arrive, mes enfants, leur dit-il. Mais
+rassurez-vous, il en sera cette fois comme la derni&egrave;re: avant
+quarante-huit heures, on aura reconnu l'erreur dont je suis victime ou
+je serai rel&acirc;ch&eacute; sous caution. Quoi qu'il en soit, je puis compter sur
+vous, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Tous lui jur&egrave;rent qu'ils allaient redoubler de z&egrave;le.</p>
+
+<p>Et alors, s'adressant &agrave; son caissier, qui &eacute;tait son homme de confiance
+et le bras droit des commanditaires:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; vous, Besnard, reprit-il, vous allez courir chez M. de Thaller
+et lui apprendre ce qui se passe.</p>
+
+<p>Qu'il pr&eacute;pare des fonds, car d&egrave;s demain tous les gens qui ont de
+l'argent chez nous vont venir le retirer. Vous passerez ensuite &agrave;
+l'imprimerie, vous ferez d&eacute;composer mon article sur le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>,
+et vous le remplacerez par des nouvelles financi&egrave;res que vous couperez
+dans les journaux. Ne parlez pas de mon arrestation surtout, &agrave; moins que
+M. de Thaller ne l'exige. Allez, et que le <i>Pilote</i> paraisse comme &agrave;
+l'ordinaire, c'est l'important....</p>
+
+<p>Il avait, tout en parlant, allum&eacute; un cigare. L'homme de bien, victime de
+l'iniquit&eacute; humaine, n'a pas une contenance plus ferme ni plus
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;La justice, dit-il au commissaire qui furetait dans les tiroirs du
+bureau, la justice ne sait pas l'irr&eacute;parable mal qu'elle peut faire en
+arr&ecirc;tant aussi l&eacute;g&egrave;rement un homme charg&eacute; comme je le suis d'immenses
+int&eacute;r&ecirc;ts. C'est la fortune de dix ou douze mille petits capitalistes
+qu'elle compromet....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; les t&eacute;moins de l'arrestation s'&eacute;taient retir&eacute;s un &agrave; un, pour en
+aller donner la nouvelle tout le long du boulevard, et aussi pour songer
+au parti &agrave; en tirer, car une nouvelle, &agrave; la Bourse, c'est de l'argent.</p>
+
+<p>A leur tour, M. de Tr&eacute;gars et Maxence sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, n'allez pas raconter ce que je vous ai dit! leur criait
+encore M. Saint-Pavin, au moment o&ugrave; ils passaient la porte.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars ne r&eacute;pondit pas. Il avait le visage contract&eacute; et les
+l&egrave;vres serr&eacute;es d'un homme en train de peser quelque grave d&eacute;termination
+sur laquelle il ne lui sera plus possible de revenir.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, et lorsque d&eacute;j&agrave; Maxence ouvrait la porti&egrave;re de
+leur fiacre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous s&eacute;parer ici, lui dit-il, de cette voix br&egrave;ve qui
+annonce un parti d&eacute;finitivement arr&ecirc;t&eacute;. J'en sais assez, maintenant,
+pour me pr&eacute;senter chez M. de Thaller. C'est l&agrave;, seulement, que je verrai
+comment frapper le coup d&eacute;cisif. Rentrez rue Saint-Gilles, rassurer
+votre m&egrave;re et Gilberte; vous me verrez, je vous le promets, dans la
+soir&eacute;e....</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;plique, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans le fiacre qui partit
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas rue Saint-Gilles que se rendit Maxence.</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; voir d'abord M<sup>lle</sup> Lucienne, &agrave; lui apprendre les &eacute;v&eacute;nements
+de cette journ&eacute;e, la plus remplie de son existence, &agrave; lui dire ses
+d&eacute;couvertes, ses &eacute;tonnements, ses angoisses et ses esp&eacute;rances....</p>
+
+<p>A sa grande surprise, il ne la trouva pas &agrave; <i>l'H&ocirc;tel des Folies</i>. Sortie
+en voiture &agrave; trois heures, lui dit la Fortin, elle n'&eacute;tait pas encore
+rentr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait tarder, il est vrai, car d&eacute;j&agrave; le jour baissait.</p>
+
+<p>Maxence ressortit donc pour aller &agrave; sa rencontre. Suivant le trottoir,
+il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; cet escalier qui rend impraticable une partie du
+boulevard du Temple, quand, au loin, sur la place du Ch&acirc;teau-d'Eau, il
+lui sembla apercevoir un tumulte inaccoutum&eacute;.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, des cris de terreur retentirent. Des gens affol&eacute;s se
+mirent &agrave; fuir dans toutes les directions, et une voiture lanc&eacute;e &agrave; fond
+de train passa devant lui comme un &eacute;clair.</p>
+
+<p>Mais si vite qu'elle e&ucirc;t pass&eacute;, il avait eu le temps d'y reconna&icirc;tre
+M<sup>lle</sup> Lucienne, p&acirc;le et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment cramponn&eacute;e aux coussins.</p>
+
+<p>&Eacute;perdu, il se mit &agrave; courir de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que le cocher n'&eacute;tait plus ma&icirc;tre de ses chevaux, qui
+galopaient d'un galop furieux.... Un sergent de ville qui essaya de les
+arr&ecirc;ter fut renvers&eacute;.... Dix pas plus loin, une roue de derri&egrave;re de la
+voiture accrochant la roue d'une lourde charrette, volait en &eacute;clats, et
+M<sup>lle</sup> Lucienne &eacute;tait lanc&eacute;e sur la chauss&eacute;e, pendant que le cocher,
+pr&eacute;cipit&eacute; de son si&eacute;ge, roulait jusque sur le trottoir....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Le baron de Thaller &eacute;tait un homme trop pratique pour habiter la maison
+et m&ecirc;me le quartier o&ugrave; &eacute;taient install&eacute;s ses bureaux.</p>
+
+<p>Vivre au centre de ses affaires, s'assujettir &agrave; l'incessant contact de
+ses employ&eacute;s, se r&eacute;signer &agrave; l'espionnage et aux commentaires
+malveillants d'un monde de subordonn&eacute;s, s'exposer de gaiet&eacute; de c&oelig;ur &agrave;
+des tracas de toutes les heures, &agrave; des sollicitations &eacute;nervantes, aux
+r&eacute;clamations et aux &eacute;ternelles criailleries des actionnaires et des
+clients, fi! pouah! Plut&ocirc;t renoncer au m&eacute;tier!</p>
+
+<p>Aussi, le jour m&ecirc;me o&ugrave; il avait &eacute;tabli le <i>Comptoir de cr&eacute;dit mutuel</i>
+rue du Quatre-Septembre, M. de Thaller s'&eacute;tait-il achet&eacute; un h&ocirc;tel rue de
+la P&eacute;pini&egrave;re, &agrave; deux pas du faubourg Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un h&ocirc;tel tout battant neuf, dont les pl&acirc;tres n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+essuy&eacute;s encore, et qui venait d'&ecirc;tre b&acirc;ti par un entrepreneur qui fut
+presque c&eacute;l&egrave;bre, vers 1856, au moment des grandes transformations de
+Paris, lorsque des quartiers entiers s'&eacute;croulaient sous le pic des
+d&eacute;molisseurs ou surgissaient si vite que c'&eacute;tait &agrave; se demander si les
+ma&ccedil;ons, au lieu de truelle, n'employaient pas la baguette d'un
+enchanteur.</p>
+
+<p>Cet entrepreneur, nomm&eacute; Parcimieux, venu du Limousin en 1860 avec ses
+outils pour toute ressource, avait en moins de six ans amass&eacute;, au bas
+mot, six millions.</p>
+
+<p>Seulement, c'&eacute;tait un enrichi modeste et timide, qui mettait &agrave;
+dissimuler sa fortune et &agrave; n'offusquer personne, le m&ecirc;me soin que les
+parvenus mettent &agrave; &eacute;taler leur argent et &agrave; &eacute;clabousser les gens.</p>
+
+<p>Encore bien qu'il s&ucirc;t &agrave; peine signer son nom, il connaissait et mettait
+en pratique la maxime du philosophe grec, qui pourrait bien &ecirc;tre le
+secret du bonheur: cache ta vie.</p>
+
+<p>Et il n'&eacute;tait pas de ruses auxquelles il n'e&ucirc;t recours pour la cacher.</p>
+
+<p>Au temps de sa plus grande prosp&eacute;rit&eacute;, par exemple, ayant besoin d'une
+voiture, pour ses affaires autant que pour ses plaisirs, c'est le
+directeur des petites voitures, M. Ducoux, son compatriote, qu'il alla
+trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, me louer deux fiacres &agrave;
+l'ann&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je les souhaiterais dans de certaines conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Si elles sont ex&eacute;cutables....</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez donc me les exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Voici: quand je dis que je veux deux fiacres, j'entends deux voitures
+qui, ext&eacute;rieurement, soient en tout et pour tout pareilles aux grands
+fiacres que vous employez au service des chemins de fer, qui aient des
+lanternes semblables, un num&eacute;ro, et m&ecirc;me sur l'imp&eacute;riale cette galerie
+destin&eacute;e &agrave; retenir les colis.... Quant &agrave; l'int&eacute;rieur, ce serait une
+autre chanson: je le voudrais luxueux, sans &ecirc;tre voyant, et qu'on y
+r&eacute;un&icirc;t tout ce que le progr&egrave;s de la carrosserie a invent&eacute; de recherch&eacute;
+et de confortable. Naturellement, il faudrait commander ces fiacres,
+mais je suis pr&ecirc;t &agrave; verser la somme n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faisable, dit M. Ducoux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je n'ai pas fini encore.... Je d&eacute;sirerais pour ces fiacres des
+chevaux de premier ordre, ne payant pas de mine, mais capables de
+m'enlever dix lieues en deux heures. Ils seraient harnach&eacute;s comme les
+chevaux de la compagnie, ni mieux ni plus mal. Comme je ne regarderai
+pas au prix....</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut encore....</p>
+
+<p>&mdash;Excusez!... Je termine: je souhaiterais pour conduire mes fiacres deux
+cochers que vous auriez l'extr&ecirc;me obligeance de me trier sur le volet,
+parmi les meilleurs et les plus honn&ecirc;tes de votre administration. Je les
+r&eacute;tribuerais g&eacute;n&eacute;reusement, &agrave; la condition de porter toujours l'uniforme
+de la compagnie et de se maintenir dans un &eacute;tat de malpropret&eacute;
+raisonnable....</p>
+
+<p>M. Ducoux, qui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;fet de police, regardait son homme dans le
+blanc des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, lui dit-il, vous vous proposez d'avoir chevaux et voitures
+sans qu'on puisse le soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>&mdash;Juste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, r&eacute;pondit modestement l'entrepreneur, je serais d&eacute;sol&eacute;
+d'humilier mes confr&egrave;res....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes donc bien riche?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai cent cinquante mille livres de rentes au moins, et je
+ne sais comment cela se fait, je gagne tout ce que je veux.</p>
+
+<p>Moyennant vingt-cinq mille francs de premi&egrave;re mise et une somme annuelle
+de tant, la convention fut conclue et sign&eacute;e s&eacute;ance tenante.</p>
+
+<p>Et tant que M. Parcimieux resta dans les affaires, on ne le vit jamais
+rouler qu'en fiacre crott&eacute;. Les confr&egrave;res disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Il a de la chance, mais il n'en abuse pas, c'est un homme de m&oelig;urs
+simples et de go&ucirc;ts modestes....</p>
+
+<p>Ayant voiture, le digne entrepreneur voulut avoir maison mont&eacute;e,&mdash;une
+maison &agrave; lui, b&acirc;tie par lui.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient de bien autres pr&eacute;cautions &agrave; prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Car, vous devez bien le penser, expliquait-il &agrave; ses amis, on ne gagne
+pas tout l'argent que j'ai gagn&eacute; sans se faire des ennemis cruels,
+acharn&eacute;s, irr&eacute;conciliables. J'ai contre moi tous les hommes du b&acirc;timent
+qui n'ont pas r&eacute;ussi, les sous-entrepreneurs que j'occupe, et qui
+pr&eacute;tendent que je sp&eacute;cule sur leur pauvret&eacute;, les milliers d'ouvriers que
+je fais travailler et qui m'accusent de les exploiter et de mettre leur
+sueur &agrave; la caisse d'&eacute;pargne. Tous ces gens-l&agrave; constituent une arm&eacute;e.
+D&eacute;j&agrave; ils m'appellent brigand, n&eacute;grier, voleur, sangsue. Que serait-ce,
+s'ils me voyaient dans un bel h&ocirc;tel &agrave; moi appartenant! Ils diraient que
+si je n'avais pas commis des crimes je n'aurais pas une si grosse
+fortune, et que je devrais me rappeler, avant de faire le seigneur, que
+j'ai port&eacute; &laquo;l'oiseau&raquo; comme les camarades, et que si on battait mes
+habits de drap d'Elbeuf, on ferait encore sortir la poussi&egrave;re des
+pl&acirc;tres qui m'ont enrichi. Sans compter que me construire un superbe
+immeuble sur la rue, ce serait, en cas d'&eacute;meute, ouvrir des fen&ecirc;tres aux
+pierres de tous les mauvais gars que j'ai employ&eacute;s....</p>
+
+<p>Voil&agrave; quelles &eacute;taient les pr&eacute;occupations de M. Parcimieux, lorsque,
+selon son expression, il se r&eacute;solut &agrave; faire b&acirc;tir maison.</p>
+
+<p>Un terrain &eacute;tait &agrave; vendre rue de la P&eacute;pini&egrave;re, il en fit l'acquisition
+et acheta du m&ecirc;me coup l'immeuble voisin, une vieille baraque qu'il fit
+d&eacute;molir.</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration le rendait ma&icirc;tre d'un vaste emplacement, de m&eacute;diocre
+largeur, mais tr&egrave;s profond, puisqu'il s'&eacute;tendait jusqu'&agrave; la rue de La
+Beaume.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les travaux commenc&egrave;rent, sur un plan que son architecte et lui
+avaient mis six mois &agrave; m&ucirc;rir.</p>
+
+<p>A l'alignement de la rue s'&eacute;leva une maison d'apparences aussi modestes
+que possible, de deux &eacute;tages seulement, avec une tr&egrave;s-large et
+tr&egrave;s-haute porte coch&egrave;re pour le passage des voitures.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le trompe-l'&oelig;il&mdash;le fiacre banal &agrave; lanternes num&eacute;rot&eacute;es
+dissimulant le confortable du coup&eacute; de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>A l'abri de cette maison, v&eacute;ritable rideau de th&eacute;&acirc;tre, entre une cour
+spacieuse et un vaste jardin, fut construit l'h&ocirc;tel qu'avait r&ecirc;v&eacute; M.
+Parcimieux, et ce fut une b&acirc;tisse v&eacute;ritablement exceptionnelle, tant par
+l'excellence des mat&eacute;riaux employ&eacute;s que par le soin qui pr&eacute;sida aux plus
+infimes d&eacute;tails.</p>
+
+<p>L'entrepreneur y d&eacute;ploya tout son savoir. Pas une pierre ne fut mise en
+place qu'il n'e&ucirc;t fait sonner, dont il n'e&ucirc;t &eacute;tudi&eacute; le grain. C'est
+d'Afrique, d'Italie et de Corse qu'il tira les marbres du vestibule et
+de l'escalier. Il fit venir des ouvriers de Rome pour les mosa&iuml;ques.
+C'est &agrave; de v&eacute;ritables artistes qu'il confia la menuiserie et la
+serrurerie.</p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tant &agrave; qui voulait l'entendre qu'il travaillait pour un grand
+seigneur &eacute;tranger, dont chaque matin il allait prendre les ordres, il
+pouvait s'abandonner &agrave; toutes ses fantaisies, sans craindre les
+railleries ni les r&eacute;flexions malveillantes.</p>
+
+<p>Et il fallait le voir se frotter les mains, lorsque conduisant quelqu'un
+de ses amis rue de la P&eacute;pini&egrave;re, et s'arr&ecirc;tant devant la maison de
+fa&ccedil;ade, il lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! se douterait-on qu'il y a de l'autre c&ocirc;t&eacute; un des plus charmants
+petits h&ocirc;tels de Paris? Bient&ocirc;t nous pendrons la cr&eacute;maill&egrave;re....</p>
+
+<p>Pauvre brave homme!... Le jour o&ugrave; le dernier ouvrier eut plant&eacute; le
+dernier clou, une attaque d'apoplexie l'emporta, sans seulement lui
+laisser le temps de dire: Ouf!</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s le surlendemain, de m&ecirc;me qu'une bande de loups, fondaient &agrave;
+Paris tous ses parents du Limousin. Six millions tomb&eacute;s du ciel &agrave;
+partager! Il y eut proc&egrave;s. L'h&ocirc;tel fut mis en vente &agrave; la chambre des
+notaires....</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, &agrave; cette &eacute;poque, M. de Thaller &eacute;tait un habile et patient guetteur
+d'affaires, professant cette th&eacute;orie, parfaitement accept&eacute;e d'ailleurs,
+qu'il n'y a, pour s'enrichir, qu'&agrave; savoir profiter des folies d'autrui.</p>
+
+<p>Il faut aussi de l'argent comptant. M. de Thaller en avait. Il se
+pr&eacute;senta &agrave; la vente, et l'h&ocirc;tel lui fut adjug&eacute; moyennant deux cent
+soixante-quinze mille francs, le tiers environ de ce qu'il avait co&ucirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Un mois apr&egrave;s il y &eacute;tait install&eacute;, et il n'&eacute;tait bruit &agrave; la Bourse que
+des d&eacute;penses qu'il faisait pour se procurer un mobilier digne de
+l'immeuble. Le cr&eacute;dit d'un autre en e&ucirc;t souffert peut-&ecirc;tre; le sien,
+non; sa r&eacute;putation &eacute;tait &eacute;tablie de ne faire de folies que celles qui
+rapportent de l'argent.</p>
+
+<p>Et cependant il n'&eacute;tait pas compl&eacute;tement satisfait de son acquisition.
+Il s'en fallait du tout au tout qu'il e&ucirc;t pour le luxe incognito la
+passion de M. Parcimieux.</p>
+
+<p>Quoi! il poss&eacute;dait un de ces ravissants petits h&ocirc;tels qui sont
+l'&eacute;merveillement et l'envie du passant, et cet h&ocirc;tel &eacute;tait masqu&eacute; par
+une construction mesquine qui semblait une maison de rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant que je fasse jeter bas cette bicoque, disait-il de
+temps &agrave; autre....</p>
+
+<p>Puis il pensait &agrave; autre chose, et cette bicoque &eacute;tait encore debout le
+soir o&ugrave;, en quittant Maxence, M. de Tr&eacute;gars se pr&eacute;senta &agrave; l'h&ocirc;tel de
+Thaller.</p>
+
+<p>La le&ccedil;on des valets avait &eacute;t&eacute; faite, car d&egrave;s qu'apparut Marius sous le
+porche de la maison de fa&ccedil;ade, le concierge&mdash;non, le Suisse s'avan&ccedil;a,
+l'&eacute;chine en cerceau et la bouche fendue jusqu'aux oreilles par le plus
+obs&eacute;quieux sourire.</p>
+
+<p>Sans attendre une question:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron n'est pas encore rentr&eacute;, dit-il, mais il ne saurait
+tarder, et certainement madame la baronne y est pour monsieur le
+marquis. Si donc monsieur le marquis veut bien prendre la peine de
+passer....</p>
+
+<p>Et s'&eacute;tant effac&eacute;, il frappa un coup sur l'&eacute;norme gong plac&eacute; pr&egrave;s de sa
+loge, un seul coup sec, destin&eacute; &agrave; r&eacute;veiller les valets de pied du
+vestibule et &agrave; leur annoncer un visiteur d'importance.</p>
+
+<p>Lentement, et non sans tout observer du coin de la paupi&egrave;re, M. de
+Tr&eacute;gars traversa la cour sabl&eacute;e de sable fin&mdash;on l'e&ucirc;t poudr&eacute;e de sable
+d'or, si on l'e&ucirc;t os&eacute;&mdash;et tout entour&eacute;e de corbeilles de bronze o&ugrave;
+s'&eacute;panouissaient d'admirables rhododendrons.</p>
+
+<p>Il allait &ecirc;tre six heures, le directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> d&icirc;nait &agrave;
+sept, l'h&ocirc;tel s'animait pour le service du soir.</p>
+
+<p>On entendait piaffer les chevaux appelant la botte. Dans la sellerie,
+les gens pr&eacute;paraient les harnais. Des palefreniers, sous les remises,
+lustraient avec des peaux le glacis de la voiture qui devait, apr&egrave;s le
+d&icirc;ner, conduire M<sup>me</sup> la baronne &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Par les larges fen&ecirc;tres de la salle &agrave; manger, on apercevait M. le
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel pr&eacute;sidant &agrave; la mise du couvert. M. le sommelier remontait
+de la cave charg&eacute; de bouteilles. Enfin, par les soupiraux du sous-sol,
+montaient les app&eacute;tissants parfums de cuisines exquises.</p>
+
+<p>De combien d'affaires fallait-il le tribut pour soutenir un train
+pareil, pour &eacute;taler ce luxe &agrave; faire bl&ecirc;mir d'envie un de ces
+principicules allemands qui ont &eacute;chang&eacute; la couronne de leurs anc&ecirc;tres
+contre une livr&eacute;e prussienne, dor&eacute;e avec l'or de la France&mdash;l'argent des
+autres.</p>
+
+<p>Cependant, le coup frapp&eacute; sur le gong par le Suisse avait produit son
+effet.</p>
+
+<p>Devant M. de Tr&eacute;gars montant le perron, sembl&egrave;rent s'ouvrir seules les
+portes du vestibule,&mdash;de ce vestibule qui &eacute;tait tout ce que M<sup>lle</sup>
+Lucienne connaissait de l'h&ocirc;tel de Thaller, et dont elle avait d&eacute;crit &agrave;
+Maxence les splendeurs si surprenantes pour elle.</p>
+
+<p>Il est de fait qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne de l'attention d'un artiste, si on
+lui e&ucirc;t laiss&eacute; la simplicit&eacute; grandiose et l'harmonie s&eacute;v&egrave;re qu'avait
+cherch&eacute;es et obtenues l'architecte de M. Parcimieux.</p>
+
+<p>Mais M. de Thaller, ainsi qu'il se plaisait &agrave; le dire, avait horreur de
+la simplicit&eacute;. Et partout o&ugrave; il d&eacute;couvrait une place vide, large
+seulement comme la main, il y accrochait un tableau, un bronze, une
+fa&iuml;ence, n'importe quoi, n'importe comment.</p>
+
+<p>Les deux valets de pied de service &eacute;taient debout quand M. de Tr&eacute;gars
+entra.</p>
+
+<p>Sans lui rien demander:</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur le marquis daigne me suivre, dit le plus jeune.</p>
+
+<p>Et ouvrant les portes de glace du fond, il se mit &agrave; pr&eacute;c&eacute;der M. de
+Tr&eacute;gars le long d'un escalier &agrave; rampe de marbre, dont les &eacute;l&eacute;gantes
+proportions &eacute;taient absolument g&acirc;t&eacute;es par une ridicule profusion
+&laquo;d'objets d'art&raquo; de toute nature et de toute provenance.</p>
+
+<p>Cet escalier aboutissait &agrave; un vaste palier semi-circulaire, sur lequel,
+entre des colonnes de marbre pr&eacute;cieux, ouvraient trois larges portes &agrave;
+huisserie et &agrave; entablement de bronze.</p>
+
+<p>Le valet de pied ouvrit la porte du milieu qui donnait sur la galerie de
+tableaux du baron de Thaller, galerie c&eacute;l&egrave;bre dans le monde financier,
+et qui lui avait valu une r&eacute;putation d'amateur &eacute;clair&eacute;.</p>
+
+<p>Les soixante ou quatre-vingts toiles qui la composaient n'&eacute;taient pas,
+il s'en fallait, &eacute;galement remarquables; mais toutes portaient une
+signature illustre, certifi&eacute;e authentique par les experts, toutes
+avaient &eacute;t&eacute; conquises &agrave; des prix ridicules au feu des ench&egrave;res.</p>
+
+<p>Car M. de Thaller avait pr&eacute;cis&eacute;ment le go&ucirc;t aussi s&ucirc;r et aussi pur que
+ses confr&egrave;res et rivaux MM. les amateurs.</p>
+
+<p>Le plus volontiers du monde, il donnait mille ou quinze cents louis d'un
+barbouillage quelconque, attribu&eacute; par les truqueurs de la rue Drouot &agrave;
+Rapha&euml;l ou &agrave; Velasquez, &agrave; Murillo ou &agrave; Rembrandt....</p>
+
+<p>Il n'e&ucirc;t pas donn&eacute; cent sous d'un chef-d'&oelig;uvre sign&eacute; d'un peintre de
+g&eacute;nie, mais non cot&eacute; encore &agrave; cette bourse pitoyable et grotesque, o&ugrave;
+des Auvergnats, jadis chaudronniers ou ferrailleurs, font et d&eacute;font ce
+qu'ils appellent les r&eacute;putations marchandes....</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars n'eut pas le temps de donner un coup d'&oelig;il &agrave; cette
+galerie, que d'ailleurs il connaissait.</p>
+
+<p>Le valet le fit entrer dans le petit salon de la baronne, un salon
+bouton d'or, rehauss&eacute; de cr&eacute;pines et de torsades de satin cramoisi.</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur le marquis prenne la peine de s'asseoir, dit-il, je cours
+pr&eacute;venir madame la baronne de la visite de monsieur le marquis....</p>
+
+<p>C'est &agrave; pleine bouche, avec une pompe singuli&egrave;re, et comme s'il en e&ucirc;t
+rejailli sur lui quelque lustre, que le valet de pied pronon&ccedil;ait ces
+titres nobiliaires. N&eacute;anmoins, il &eacute;tait manifeste que marquis sonnait &agrave;
+son oreille beaucoup mieux que baronne.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, M. de Tr&eacute;gars s'assit.</p>
+
+<p>Bris&eacute; par les &eacute;motions de la journ&eacute;e et par une contention d'esprit
+extraordinaire, il b&eacute;nissait la destin&eacute;e de lui accorder ce moment de
+r&eacute;pit, qui lui permettait, au moment d'une d&eacute;marche d&eacute;cisive, de se
+recueillir et de rassembler tout ce qu'il avait d'&eacute;nergie et de
+sang-froid.</p>
+
+<p>Et, au bout de deux minutes, il &eacute;tait si profond&eacute;ment enfonc&eacute; dans ses
+r&eacute;flexions, qu'il tressauta comme un dormeur brusquement &eacute;veill&eacute;, au
+claquement de la serrure d'une porte qui s'ouvrait.</p>
+
+<p>Tout en m&ecirc;me temps retentissait un l&eacute;ger cri de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>C'est qu'au lieu de M<sup>me</sup> la baronne de Thaller, c'&eacute;tait sa fille, M<sup>lle</sup>
+C&eacute;sarine, qui entrait.</p>
+
+<p>S'avan&ccedil;ant jusqu'au milieu du salon, et r&eacute;pondant par un geste familier
+au tr&egrave;s-respectueux salut de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;On pr&eacute;vient le monde, dit-elle. Je viens ici chercher ma m&egrave;re et c'est
+vous que je trouve! Vous m'avez fait une peur! Quel trac, princesse!...</p>
+
+<p>Et prenant la main du jeune homme et l'appuyant contre sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez comme mon c&oelig;ur bat, ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Plus jeune que M<sup>lle</sup> Gilberte, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine de Thaller avait une
+r&eacute;putation de beaut&eacute; si solidement &eacute;tablie, que la discuter e&ucirc;t paru un
+crime &agrave; ses nombreux admirateurs.</p>
+
+<p>Et v&eacute;ritablement, c'&eacute;tait une belle personne. Assez grande et bien
+d&eacute;coupl&eacute;e, elle avait de larges hanches, la taille large et souple comme
+une baguette d'acier et la gorge splendide. Son cou &eacute;tait un peu fort et
+un peu court, mais sur sa nuque robuste s'&eacute;parpillaient et bouclaient en
+m&egrave;ches folles ces cheveux indisciplin&eacute;s qui se d&eacute;robent au peigne.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait blonde, ou plut&ocirc;t rousse, mais de ce roux presque aussi fonc&eacute;
+que l'acajou, que recherchait le Titien et que les belles V&eacute;nitiennes
+obtenaient par des pratiques passablement r&eacute;pugnantes, et en s'exposant,
+en plein midi, au soleil, sur la terrasse de leurs palais. Son teint
+avait les p&acirc;leurs dor&eacute;es de l'ambre. Ses l&egrave;vres, rouges comme le sang,
+s'entr'ouvraient sur des dents &eacute;blouissantes. Dans ses grands yeux &agrave;
+fleur de t&ecirc;te, d'un bleu laiteux comme les ciels du Nord, riait
+l'&eacute;ternelle ironie des &acirc;mes blas&eacute;es qui ne croient plus &agrave; rien.</p>
+
+<p>Plus soucieuse de sa renomm&eacute;e d'&eacute;l&eacute;gante que du bon go&ucirc;t, elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une robe de nuance fausse gonfl&eacute;e d'un pouff extravagant et
+boutonn&eacute;e de biais sur la poitrine, selon cette mode ridicule et
+disgracieuse imagin&eacute;e par les femmes plates et bossues.</p>
+
+<p>Se laissant choir sur un fauteuil et posant cavali&egrave;rement le pied sur
+une chaise, ce qui lui d&eacute;couvrait la jambe, qu'elle avait admirable:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que c'est &eacute;patant de vous voir ici, dit-elle &agrave; M. de
+Tr&eacute;gars. Examinez un peu la t&ecirc;te que va faire, en vous apercevant, le
+baron &laquo;Trois francs soixante-huit.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son p&egrave;re qu'elle appelait ainsi, depuis le jour o&ugrave; il lui avait
+&eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute; qu'il existe une monnaie allemande nomm&eacute;e thaler, qui
+repr&eacute;sente trois francs soixante-huit centimes de la monnaie fran&ccedil;aise.
+Et chacun autour d'elle d'admirer son esprit et son g&eacute;nie, et de
+rire....</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, reprit-elle, que papa vient d'&ecirc;tre refait?</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'excusait en termes vagues, mais c'&eacute;tait une des
+habitudes de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine de n'&eacute;couter jamais les r&eacute;ponses qu'on
+faisait &agrave; ses questions.</p>
+
+<p>&mdash;Favoral, poursuivit-elle, le caissier de papa, vient de se payer un
+courant d'air international!... Le connaissiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Fort peu....</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un vieux, toujours v&ecirc;tu comme un bedeau de campagne, et qui la
+faisait &agrave; celui qui tire &agrave; cinq.... Et le baron &laquo;Trois francs
+soixante-huit&raquo; qui donnait l&agrave;-dedans, lui, un roublard! Car il y
+donnait. Il fallait voir sa figure de Monsieur qui a le feu &agrave; sa
+chemin&eacute;e quand il est venu nous dire, &agrave; maman et &agrave; moi: Favoral
+m'emporte douze millions!...</p>
+
+<p>&mdash;Il a emport&eacute; r&eacute;ellement cette somme &eacute;norme!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas intacte, bien entendu, vu que ce n'est pas d'avant-hier qu'il
+faisait des trous &agrave; la lune du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>.... Il y avait des ann&eacute;es
+que cet aimable gommeux menait une existence... panach&eacute;e, avec des dames
+un peu... dr&ocirc;les, vous savez.... Et comme il n'&eacute;tait pas pr&eacute;cis&eacute;ment
+b&acirc;ti pour &ecirc;tre ador&eacute; au pair, dame!... &ccedil;a co&ucirc;tait bon aux actionnaires
+de papa. Mais, n'importe, il doit avoir lev&eacute; un joli magot....</p>
+
+<p>Et bondissant jusqu'au piano, et s'accompagnant avec une &eacute;nergie &agrave; f&ecirc;ler
+les vitres, elle se mit &agrave; chanter le refrain, qui faisait alors fureur,
+de la ronde des <i>Demoiselles de Pantin</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i4">Caissier, t'as l'sac,<br /></span>
+<span class="i4">Vite, un p'tit bac,<br /></span>
+<span class="i0">Et puis, en rout' pour la Belgique...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout autre que Marius de Tr&eacute;gars e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, sans nul doute, &eacute;trangement
+surpris des fa&ccedil;ons de M<sup>lle</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>Mais il la connaissait depuis assez longtemps d&eacute;j&agrave;, il savait son
+pass&eacute;, ses habitudes, ses go&ucirc;ts et ses pr&eacute;tentions.</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; quinze ans, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine &eacute;tait rest&eacute;e claquemur&eacute;e dans un de
+ces aimables pensionnats parisiens o&ugrave; on initie les jeunes filles au
+grand art de la toilette, et d'o&ugrave; elles sortent arm&eacute;es de th&eacute;ories
+fol&acirc;tres, sachant voir sans para&icirc;tre regarder et mentir effront&eacute;ment
+sans rougir, c'est-&agrave;-dire m&ucirc;res pour le monde.</p>
+
+<p>La directrice de ce pensionnat, une dame de la soci&eacute;t&eacute; qui avait eu des
+malheurs, et qui tenait bien plus de la couturi&egrave;re que de
+l'institutrice, disait de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, qui lui payait trois mille
+cinq cents francs de pension:</p>
+
+<p>&mdash;Elle donne les plus hautes esp&eacute;rances, et j'en ferai certainement une
+femme sup&eacute;rieure.</p>
+
+<p>On ne lui en laissa pas le loisir.</p>
+
+<p>La baronne de Thaller, un beau matin, d&eacute;couvrit qu'il lui &eacute;tait
+impossible de vivre sans sa fille, et que son c&oelig;ur maternel &eacute;tait
+d&eacute;chir&eacute; par une s&eacute;paration qui allait &agrave; l'encontre des lois sacr&eacute;es de
+la nature.</p>
+
+<p>Elle la reprit donc, d&eacute;clarant que rien d&eacute;sormais, pas m&ecirc;me le mariage,
+ne l'en s&eacute;parerait, et qu'elle ach&egrave;verait elle-m&ecirc;me l'&eacute;ducation de cette
+ch&egrave;re enfant.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, en effet, qui voyait la baronne apercevait, marchant dans
+son ombre, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>C'est un commode chaperon qu'une fillette de quinze ans, discr&egrave;te et
+bien styl&eacute;e, un chaperon qui permet &agrave; une femme de se montrer hardiment
+l&agrave; o&ugrave; elle n'e&ucirc;t pas os&eacute; s'aventurer seule. Devant une m&egrave;re suivie de sa
+fille, la m&eacute;disance, d&eacute;concert&eacute;e, h&eacute;site et se tait.</p>
+
+<p>Sous le pr&eacute;texte que C&eacute;sarine n'&eacute;tait encore qu'une gamine sans
+cons&eacute;quence, M<sup>me</sup> de Thaller la tra&icirc;nait partout, au bois, aux courses,
+en visite, au bal, aux eaux ou &agrave; la mer, au restaurant et dans les
+magasins, et &agrave; toutes les premi&egrave;res repr&eacute;sentations du Palais-Royal et
+des Bouffes, des D&eacute;lassements et des Vari&eacute;t&eacute;s.</p>
+
+<p>C'est donc au th&eacute;&acirc;tre surtout que se paracheva l'&eacute;ducation si
+heureusement commenc&eacute;e de M<sup>lle</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>A seize ans, elle poss&eacute;dait &agrave; fond le r&eacute;pertoire de toutes les sc&egrave;nes de
+genre et disait avec des intonations surprenantes et des gestes
+stup&eacute;fiants les rondes &agrave; succ&egrave;s de Blanche d'Antigny et les couplets les
+plus sal&eacute;s de Th&eacute;r&eacute;sa. Avec une bien autre perfection que Silly, elle
+imitait Schneider et une d&eacute;butante, Judic, qu'elle n'avait cependant vue
+encore que deux fois, aux Folies-Berg&egrave;re, o&ugrave; la baronne l'avait conduite
+au bras de M. Costeclar.</p>
+
+<p>Entre temps, elle &eacute;tudiait les journaux de modes et formait son style &agrave;
+la lecture de la <i>Vie parisienne</i>, dont les articles les plus
+&eacute;nigmatiques n'avaient pas d'allusions assez obscures pour &eacute;chapper &agrave; sa
+p&eacute;n&eacute;tration.</p>
+
+<p>Le plus l&eacute;gitime succ&egrave;s devait r&eacute;compenser ses efforts.</p>
+
+<p>Une nuit, au bal, chez M. Marcolet, il lui fut donn&eacute; de recueillir la
+conversation de deux jeunes messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est &eacute;patante! disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondait l'autre, elle a &laquo;du chien.&raquo;</p>
+
+<p>Elle en tressaillit d'aise, et la vanit&eacute; triomphante illumina son
+visage.</p>
+
+<p>Pour avoir &laquo;du chien&raquo;&mdash;on ne disait pas encore &laquo;du zing,&raquo;&mdash;que
+n'e&ucirc;t-elle pas tent&eacute;, encourag&eacute;e qu'elle &eacute;tait par la baronne!</p>
+
+<p>Elle apprit &agrave; monter &agrave; cheval, fit des armes, s'exer&ccedil;a au pistolet et
+brilla au tir aux pigeons. Elle eut un livret pour inscrire ses paris,
+fit preuve &laquo;d'estomac&raquo; &agrave; Monaco au trente-et-quarante et connut le fin
+du baccarat. A Trouville, elle &eacute;bahissait les gens par la d&eacute;sinvolture
+de ses costumes de bain, et quand elle se voyait un cercle raisonnable
+de badauds, elle se jetait &agrave; l'eau avec une cr&acirc;nerie qui lui valait les
+applaudissements des ma&icirc;tres baigneurs. Elle &laquo;grillait&raquo; volontiers une
+cigarette, vidait lestement une coupe de champagne, et une fois sa m&egrave;re
+fut oblig&eacute;e de la rentrer coucher bien vite, parce qu'elle avait voulu
+t&acirc;ter de l'absinthe et que sa conversation devenait par trop
+excentrique.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce aux jeunes messieurs de la coulisse, qui formaient l'escadron
+d'escorte ordinaire de la baronne de Thaller, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine avait
+appris son Paris, et le monde qui s'amuse n'avait plus pour elle de
+myst&egrave;res.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait insatiable de renseignements, et s'il arrivait qu'on recul&acirc;t
+devant une de ses questions par trop scabreuses:</p>
+
+<p>&mdash;Baste! disait-elle, r&eacute;pondez-moi en javanais.</p>
+
+<p>Car elle parlait le javanais&mdash;sup&eacute;rieurement, et pensait sans doute que
+ce spirituel argot a les privil&eacute;ges du latin.</p>
+
+<p>Aussi connaissait-elle toutes les demoiselles un peu en renom, depuis
+Jenny Fancy jusqu'&agrave; Rosa Mariolle, si d&eacute;licatement surnomm&eacute;e Fleur de
+Bitume, et s'int&eacute;ressait-elle passionn&eacute;ment &agrave; leurs faits et gestes,
+sachant au juste ce qu'elles d&eacute;pensaient par an et &agrave; qui, comment
+c'&eacute;tait chez elles, si elles &eacute;taient dr&ocirc;les, o&ugrave; elles s'habillaient et
+ce que pouvaient valoir leurs diamants.</p>
+
+<p>Un matin qu'elle montait &agrave; cheval au bois de Boulogne, surprise par la
+pluie, elle s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e sous un chalet-abri; le hasard, l'instant
+d'apr&egrave;s, y avait amen&eacute; Cora Pearl; elle lui avait parl&eacute; la premi&egrave;re;
+elles s'&eacute;taient entretenues longuement... et &ccedil;'avait &eacute;t&eacute;, de son aveu,
+une des plus d&eacute;licates &eacute;motions qu'elle e&ucirc;t ressenties.</p>
+
+<p>Avec un tel genre de vie, il &eacute;tait difficile que l'opinion m&eacute;nage&acirc;t
+&eacute;ternellement M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>Il se trouva des sceptiques pour donner &agrave; entendre que cette inalt&eacute;rable
+amiti&eacute; de la m&egrave;re et de la fille ressemblait fort &agrave; la liaison de deux
+femmes qu'unit la complicit&eacute; d'un secret pareil.</p>
+
+<p>Un boursier raconta qu'un soir, une nuit plut&ocirc;t, car il &eacute;tait pr&egrave;s de
+deux heures, passant devant le Moulin-Rouge, il en avait vu sortir la
+baronne et M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, accompagn&eacute;es d'un gentleman de lui inconnu
+mais qui, tr&egrave;s-certainement, n'&eacute;tait pas le baron de Thaller.</p>
+
+<p>On avait attribu&eacute; &agrave; un enfantillage devenu impossible &agrave; dissimuler
+certain voyage que la m&egrave;re et la fille avaient fait en plein hiver, et
+qui n'avait pas dur&eacute; moins de deux mois. Elles &eacute;taient all&eacute;es en Italie,
+disaient-elles au retour, mais personne ne les y avait rencontr&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant, comme l'existence de M<sup>me</sup> de Thaller et de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine
+&eacute;tait en somme celle de beaucoup de femmes qui passaient pour
+excessivement honn&ecirc;tes, comme on n'articulait aucun fait positif et
+palpable, comme on ne citait aucun nom, quantit&eacute; de gens haussaient les
+&eacute;paules et r&eacute;pondaient:</p>
+
+<p>&mdash;Pures calomnies....</p>
+
+<p>Et pourquoi pas, puisque le baron de Thaller, le v&eacute;ritable int&eacute;ress&eacute;, se
+tenait pour satisfait!...</p>
+
+<p>Aux amis assez mal avis&eacute;s pour risquer certaines allusions aux bruits
+qui couraient, il r&eacute;pondait selon son humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille peut bien faire les quatre cents coups si bon lui semble,
+comme je donne un million de dot, elle trouvera toujours un mari!...</p>
+
+<p>Ou encore:</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s? Les jeunes filles am&eacute;ricaines ne jouissent-elles pas d'une
+libert&eacute; illimit&eacute;e; ne les voit-on pas, journellement, faire des parties
+de campagne avec des jeunes gens, se promener et voyager seules,
+d&eacute;coucher des semaines enti&egrave;res?... En sont-elles moins honn&ecirc;tes que
+nos filles, que nous tenons en chartre priv&eacute;e, en sont-elles de moins
+fid&egrave;les &eacute;pouses et de moins excellentes m&egrave;res de famille? L'hypocrisie
+n'est pas la vertu!</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; un certain point, le directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> avait raison.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine de Thaller avait eu &agrave; se prononcer sur plusieurs
+partis, en v&eacute;rit&eacute; fort convenables, qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle les avait carr&eacute;ment repouss&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Un mari!... avait-elle r&eacute;pondu &agrave; chaque fois, merci, il n'en faut pas,
+j'ai d'assez bonnes dents pour manger ma dot moi-m&ecirc;me. Plus tard, nous
+verrons, quand il me sera venu des dents de sagesse, et que je serai
+lasse de ma bonne vie de gar&ccedil;on....</p>
+
+<p>Elle ne semblait pas pr&egrave;s de s'en lasser, encore bien qu'elle se
+pr&eacute;tend&icirc;t revenue de toutes les illusions et absolument blas&eacute;e,
+affirmant qu'elle avait &eacute;puis&eacute; toutes les sensations et que la vie ne
+lui pouvait d&eacute;sormais r&eacute;server aucune surprise.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc une des moindres excentricit&eacute;s de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine que son
+accueil &agrave; M. de Tr&eacute;gars, et cette fantaisie qui lui prenait,
+soudainement, d'appliquer &agrave; la situation une des rondes les plus idiotes
+de son r&eacute;pertoire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Caissier t'as l'sac,<br /></span>
+<span class="i0">Vite un p'tit bac...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle ne fit d'ailleurs pas gr&acirc;ce d'un couplet, et lorsqu'elle s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, lui dit M. de Tr&eacute;gars, que le d&eacute;tournement dont
+votre p&egrave;re est victime n'alt&egrave;re en rien votre bonne humeur....</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous pas que je pleure, fit-elle, parce que les actionnaires du
+baron &laquo;Trois francs soixante-huit&raquo; sont vol&eacute;s! Consolez-vous, ils y sont
+habitu&eacute;s....</p>
+
+<p>Et comme M. de Tr&eacute;gars ne r&eacute;pondait pas:</p>
+
+<p>&mdash;Et dans tout cela, reprit-elle, je ne vois &agrave; plaindre que la femme et
+la fille de ce vieux gommeux de Favoral.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont fort &agrave; plaindre, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;On dit la m&egrave;re une bonne maman pot-au-feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une femme excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Et la fille? Costeclar en &eacute;tait toqu&eacute;, dans le temps. Il faisait des
+yeux de carpe p&acirc;m&eacute;e en nous disant &agrave; maman et &agrave; moi: &laquo;C'est un ange,
+mesdames, un ange!... Et quand je lui aurai donn&eacute; un peu de chien!...&raquo;
+Est-elle vraiment si bien que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tr&egrave;s-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la m&ecirc;me chose, mademoiselle.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Thaller avait daign&eacute; cess&eacute; de chanter, mais elle ne s'&eacute;tait pas
+&eacute;loign&eacute;e du piano.</p>
+
+<p>A demi tourn&eacute;e vers M. de Tr&eacute;gars, elle promenait distraitement une main
+sur le clavier, y plaquant un accord, de ci et de l&agrave;, comme pour
+ponctuer ses phrases.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tr&egrave;s-joli! s'&eacute;cria-t-elle, et du dernier galant surtout. Vrai, si
+vous risquez souvent des d&eacute;clarations pareilles, les m&egrave;res ont bien
+tort de vous laisser seul avec leurs filles....</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez mal compris, mademoiselle....</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement, au contraire. Je vous ai demand&eacute; si je suis mieux que
+M<sup>lle</sup> Favoral, et d&eacute;licatement vous m'avez r&eacute;pondu que ce n'est pas la
+m&ecirc;me chose....</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en effet, mademoiselle, il n'y a pas de comparaison possible
+entre vous, qui &ecirc;tes une riche h&eacute;riti&egrave;re et dont la vie est un perp&eacute;tuel
+enchantement, et une pauvre petite bourgeoise, bien humble, bien
+modeste, qui va en omnibus et qui fait ses robes elle-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Un d&eacute;daigneux sourire plissait les l&egrave;vres de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non! interrompit-elle. Les hommes ont de si dr&ocirc;les de
+go&ucirc;ts!...</p>
+
+<p>Et se retournant brusquement, elle se mit &agrave; s'accompagner une ronde non
+moins fameuse que la premi&egrave;re, et emprunt&eacute;e cette fois au troisi&egrave;me acte
+des <i>Petites Blanchisseuses</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Qu'importe la qualit&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">La beaut&eacute; seule a la pomme,<br /></span>
+<span class="i0">Et les femmes, devant l'homme<br /></span>
+<span class="i0">R&eacute;clament l'&eacute;galit&eacute;...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Fort attentivement, M. de Tr&eacute;gars l'observait.</p>
+
+<p>Il n'avait pas &eacute;t&eacute; dupe de la grande surprise qu'elle avait t&eacute;moign&eacute;e de
+le trouver install&eacute; dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve
+rien. Le cri de pensionnaire affarouch&eacute;e qu'elle avait pouss&eacute; &eacute;tait un
+trop flagrant d&eacute;menti &agrave; son caract&egrave;re r&eacute;solu pour ne pas &eacute;veiller la
+d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me savait ici, pensait Marius de Tr&eacute;gars, et c'est sa m&egrave;re qui me
+l'a d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;e. Mais pourquoi, dans quel but?...</p>
+
+<p>Elle finissait:</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce M<sup>me</sup> Favoral et sa
+fille, si modeste, dans un dr&ocirc;le de p&eacute;trin. Quelle d&egrave;che, marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont du courage, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix
+superbe, &agrave; ce que son professeur a dit &agrave; Costeclar. Pourquoi
+n'entrerait-elle pas au th&eacute;&acirc;tre? On gagne de l'argent, &agrave; jouer la
+com&eacute;die. Papa l'aidera, si elle veut. Il est tr&egrave;s-influent dans les
+th&eacute;&acirc;tres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de
+relations....</p>
+
+<p>&mdash;Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, Costeclar....</p>
+
+<p>&mdash;D'autres encore....</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! il me semble que celui-l&agrave; suffit pour commencer.... Il est
+galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est
+g&eacute;n&eacute;reux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et
+les fa&ccedil;ons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort &agrave; la timide jeune
+personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous
+aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....</p>
+
+<p>Elle se reprit &agrave; chanter, avec une l&eacute;g&egrave;re variante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Manon, qui le mois pass&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Portait le linge aux pratiques,<br /></span>
+<span class="i0">Vit des gains probl&eacute;matiques<br /></span>
+<span class="i0">D'un Costeclar insens&eacute;...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Ah! cette grande fille rousse est terriblement aga&ccedil;ante! pensait M. de
+Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Mais comme il ne discernait pas encore clairement o&ugrave; elle en voulait
+venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; elle s'&eacute;tait de nouveau d&eacute;tourn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle dr&ocirc;le de t&ecirc;te vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard
+jaloux du bouillant Costeclar?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, non!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronn&eacute;e? Elle
+le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous?
+Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque &agrave; gagner. Je sais
+bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Gilberte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas
+qu'autrefois M<sup>lle</sup> Gilberte avait envoy&eacute; ce cher Costeclar porter ses
+hommages &agrave; Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que
+maintenant.... C'est b&ecirc;te comme tout, mais il faut manger....</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de
+faim....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars, d&eacute;sormais, se croyait fix&eacute;.</p>
+
+<p>Il lui paraissait manifeste qu'on avait eu vent, rue de la P&eacute;pini&egrave;re, de
+ses intentions; que M<sup>lle</sup> de Thaller lui avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e pour les
+pressentir, et qu'elle n'attaquait M<sup>lle</sup> Gilberte que pour l'irriter et
+l'amener dans un moment de col&egrave;re, &agrave; se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! fit-elle, M<sup>lle</sup> Favoral est comme toutes les autres, si elle
+avait &agrave; choisir entre l'aimable Costeclar et un r&eacute;chaud de charbon, ce
+n'est pas le r&eacute;chaud qu'elle choisirait.</p>
+
+<p>De tout temps, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine avait eu le don de d&eacute;plaire souverainement
+&agrave; Marius de Tr&eacute;gars, mais en cet instant, sans l'imp&eacute;rieux d&eacute;sir qu'il
+avait de voir le baron et la baronne de Thaller, il se serait retir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, mademoiselle, pronon&ccedil;a-t-il froidement, m&eacute;nagez une pauvre
+jeune fille que frappe le plus cruel malheur. Il peut vous arriver
+pis....</p>
+
+<p>&mdash;A moi! Eh! que voulez-vous qui m'arrive?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait!...</p>
+
+<p>Elle se dressa si brusquement que le tabouret du piano en fut renvers&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que ce puisse &ecirc;tre, s'&eacute;cria-t-elle, d'avance je dis: tant
+mieux!...</p>
+
+<p>Et comme M. de Tr&eacute;gars tournait la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant mieux! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, parce que ce serait un changement, et
+que j'en ai assez de la vie que je m&egrave;ne.... Ah! mais oui, j'en ai assez,
+j'en ai trop, parce que d'&ecirc;tre &eacute;ternellement et invariablement heureuse
+d'un m&ecirc;me inalt&eacute;rable bonheur, cela donne des naus&eacute;es, &agrave; la fin!...</p>
+
+<p>Et dire qu'il y a des idiots qui croient que je m'amuse et qui envient
+mon sort.... Dire que souvent, quand je passe en voiture dans les rues,
+j'entends des grisettes s'&eacute;crier en me regardant: &laquo;A-t-elle de la
+chance!&raquo; Petites b&ecirc;tes! Je voudrais les voir &agrave; ma place!... Elles
+vivent, elles; leurs joies se succ&egrave;dent sans se ressembler, elles ont
+des angoisses et des esp&eacute;rances, des hauts et des bas, des heures de
+pluie et des jours de soleil. Tandis que moi!... Toujours calme plat,
+toujours le barom&egrave;tre au beau fixe.... Quelle scie! Savez-vous ce que
+j'ai fait aujourd'hui? Juste la m&ecirc;me chose qu'hier, et je ferai demain
+la m&ecirc;me chose qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Un bon d&icirc;ner, c'est excellent, mais toujours le m&ecirc;me bon d&icirc;ner, sans
+extra, sans suppl&eacute;ment, pouah! Trop de truffes, je r&eacute;clame un miroton!
+C'est que je sais la carte par c&oelig;ur, voyez-vous. L'hiver: bal et
+th&eacute;&acirc;tre; l'&eacute;t&eacute;: courses et bains de mer; &eacute;t&eacute; comme hiver, stations dans
+les magasins, promenades au bois, visites, essayages de robes, s&eacute;ances
+du coiffeur, adorations perp&eacute;tuelles des amis de ma m&egrave;re, tous gens de
+c&oelig;ur et d'esprit, auxquels l'id&eacute;e de ma dot donne la jaunisse....
+Excusez-moi de b&acirc;iller &agrave; me d&eacute;crocher la m&acirc;choire, c'est que je songe &agrave;
+leurs conversations....</p>
+
+<p>Et elle b&acirc;illait, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et penser, poursuivait-elle, que ce sera mon existence, jusqu'au jour
+o&ugrave; je me d&eacute;ciderai &agrave; choisir un mari!... car il faudra bien que j'en
+vienne l&agrave;, moi aussi!... Le baron &laquo;Trois soixante-huit&raquo; me pr&eacute;sentera un
+&laquo;gommeux&raquo; quelconque all&eacute;ch&eacute; par mon argent; je r&eacute;pondrai: &laquo;Autant lui
+qu'un autre,&raquo; et il sera admis &agrave; l'honneur de me faire sa cour.... Tous
+les matins il m'enverra un bouquet superbe; tous les soirs, apr&egrave;s la
+Bourse, il m'arrivera gant&eacute; de frais, la bouche en c&oelig;ur comme son
+gilet. Dans l'apr&egrave;s-midi, il se prendra aux cheveux avec papa, au sujet
+de la dot.... Enfin, le grand jour arrivera. Vous voyez &ccedil;a d'ici: messe
+en musique, d&icirc;ner, bal, le baron &laquo;Trois soixante-huit&raquo; ne me fera pas
+gr&acirc;ce d'une c&eacute;r&eacute;monie.... Le mariage de la fille du directeur du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i> doit fatalement &ecirc;tre une r&eacute;clame. Les journaux imprimeront le
+nom des t&eacute;moins et des invit&eacute;s....</p>
+
+<p>Il est vrai que papa aura un nez d'une aune, ayant eu, la veille, &agrave;
+verser la dot; maman aura la figure toute renvers&eacute;e par l'id&eacute;e de
+devenir grand'm&egrave;re; le mari&eacute; sera d'une humeur massacrante, parce qu'il
+aura des bottes trop &eacute;troites, et moi j'aurai l'air d'une grue, parce
+que je serai en blanc, et que le blanc est une couleur b&ecirc;te qui ne me va
+pas du tout.... Charmante f&ecirc;te de famille!... Quinze jours apr&egrave;s, mon
+mari aura de moi plein le dos et j'aurai de lui par dessus les yeux. Un
+mois plus tard, nous serons &agrave; couteaux tir&eacute;s, il retournera &agrave; son cercle
+et chez ses ma&icirc;tresses, et moi.... Ah! moi, j'aurai conquis le droit de
+sortir seule, et je recommencerai &agrave; aller au bois et au bal, aux eaux,
+aux courses, partout o&ugrave; va ma m&egrave;re; je d&eacute;penserai un argent fou pour ma
+toilette et je ferai des dettes que papa payera.... Voil&agrave; la vie absurde
+que fatalement je dois mener.</p>
+
+<p>Encore bien que de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine on p&ucirc;t s'attendre &agrave; tout, M. de
+Tr&eacute;gars, visiblement, &eacute;tait surpris....</p>
+
+<p>Et elle, riant de sa surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le programme invariable, continua-t-elle, et voil&agrave; pourquoi je
+dis: tant mieux! &agrave; l'id&eacute;e d'un changement, quel qu'il soit. Vous me
+reprochez de ne pas plaindre M<sup>lle</sup> Gilberte, comment voulez-vous que je
+la plaigne, alors que je l'envie! Elle est heureuse, elle, son avenir
+n'est pas d'avance arr&ecirc;t&eacute;, trac&eacute;, fix&eacute;. Elle est pauvre, mais elle est
+libre. Elle a vingt ans, elle est jolie, elle a une voix admirable, elle
+peut entrer au th&eacute;&acirc;tre demain, et &ecirc;tre avant six mois une des
+com&eacute;diennes ador&eacute;es de Paris.... Quelle existence alors!... Ah! c'est
+celle que je r&ecirc;ve, c'est celle que j'aurais choisie si j'avais &eacute;t&eacute;
+ma&icirc;tresse de ma destin&eacute;e....</p>
+
+<p>Mais elle fut interrompue par le claquement de la porte qui s'ouvrait
+brusquement....</p>
+
+<p>La baronne de Thaller entrait:</p>
+
+<p>Comme elle devait, aussit&ocirc;t le d&icirc;ner, se rendre &agrave; l'Op&eacute;ra, et ensuite &agrave;
+une soir&eacute;e que donnait la vicomtesse de Bois-d'Ardon, elle &eacute;tait
+habill&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle portait une robe audacieusement d&eacute;collet&eacute;e, de satin gris
+tr&egrave;s-clair, coup&eacute;e de bandes de taffetas cerise, encadr&eacute;es de dentelle.
+Dans les cheveux, retrouss&eacute;s tr&egrave;s-haut sur la nuque, elle avait un
+&laquo;puff&raquo; de fuschias, dont les branches flexibles, li&eacute;es par un gros n&oelig;ud
+de diamants, retombaient jusque sur ses &eacute;paules, blanches et fermes
+comme le marbre.</p>
+
+<p>Mais, encore bien qu'elle se contraign&icirc;t &agrave; sourire, sa physionomie
+n'&eacute;tait pas celle des jours de f&ecirc;te, et le regard &eacute;tait charg&eacute; de
+menaces, dont elle enveloppa sa fille et Marius de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>D'une voix dont elle essayait en vain de ma&icirc;triser le tremblement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien aimable &agrave; vous, marquis, commen&ccedil;a-t-elle, de vous &ecirc;tre
+rendu si vite &agrave; mon invitation de ce matin. Je suis v&eacute;ritablement
+d&eacute;sol&eacute;e de vous avoir fait attendre, mais je m'habillais.... Apr&egrave;s ce
+qui est arriv&eacute; &agrave; M. de Thaller, il faut absolument que je sorte, que je
+me montre, si je ne veux pas que demain nos ennemis s'en aillent
+raconter partout que je suis en Belgique &agrave; pr&eacute;parer les logements de mon
+mari....</p>
+
+<p>Et tout de suite, changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous disait donc cette folle de C&eacute;sarine? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>C'est avec une stupeur profonde que M. de Tr&eacute;gars d&eacute;couvrait que
+l'entente cordiale qu'il soup&ccedil;onnait entre la m&egrave;re et la fille
+n'existait pas, en ce moment du moins.</p>
+
+<p>Voilant d'un ton l&eacute;ger les conjectures &eacute;tranges qu'&eacute;veillait en lui
+cette d&eacute;couverte inattendue:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, r&eacute;pondit-il, qui est excessivement &agrave; plaindre, comme
+chacun sait, me disait ses malheurs....</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne prenez pas la peine de mentir, monsieur le marquis, fit-elle, ce
+que je disais, maman le sait aussi bien que vous, car elle &eacute;coutait &agrave; la
+porte....</p>
+
+<p>&mdash;C&eacute;sarine!... s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle est entr&eacute;e comme cela, tout &agrave; coup, c'est qu'elle a jug&eacute;
+qu'il n'&eacute;tait que temps de couper court &agrave; mes confidences....</p>
+
+<p>Un flot de pourpre montait au visage de la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite devient folle! fit-elle.</p>
+
+<p>Cette petite &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comment je suis, reprit-elle. Il ne fallait pas m'envoyer ici...
+par hasard et malgr&eacute; moi. Tu l'as voulu, ne t'en plains pas! Tu
+soutenais que je n'avais qu'&agrave; para&icirc;tre, et que M. de Tr&eacute;gars, &eacute;perdu
+d'amour, allait tomber &agrave; mes pieds. Joliment! J'ai paru, et... tu as vu
+l'effet par le trou de la serrure?...</p>
+
+<p>La face contract&eacute;e, les yeux &eacute;tincelants, tordant son mouchoir de
+dentelle entre ses mains charg&eacute;es de bagues:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inou&iuml;! r&eacute;p&eacute;tait M<sup>me</sup> de Thaller. Elle perd la t&ecirc;te, d&eacute;cid&eacute;ment.</p>
+
+<p>Saluant sa m&egrave;re d'une r&eacute;v&eacute;rence ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Merci du compliment! dit la jeune fille. Le malheur est que jamais je
+n'ai si compl&eacute;tement joui de tout ce que j'ai de bon sens, ch&egrave;re maman.
+Que me disais-tu, il n'y a qu'un instant: &laquo;Cours, le marquis de Tr&eacute;gars
+vient demander ta main, c'est une affaire convenue.&raquo; Et moi &laquo;Inutile de
+me d&eacute;ranger: Au lieu d'un million de dot, papa m'en donnerait deux, il
+m'en donnerait quatre, il me donnerait les milliards pay&eacute;s par la France
+&agrave; la Prusse, que M. de Tr&eacute;gars ne voudrait pas de moi pour femme...&raquo;</p>
+
+<p>Et regardant Marius bien en face:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur le marquis, interrogea-t-elle, que j'ai raison,
+et que vous ne voudriez de moi &agrave; aucun prix?... Voyons, la main sur la
+conscience, r&eacute;pondez....</p>
+
+<p>La situation de M. de Tr&eacute;gars ne laissait pas que d'&ecirc;tre embarrassante,
+entre ces deux femmes, dont la col&egrave;re &eacute;tait pareille, quoiqu'elle se
+manifest&acirc;t diff&eacute;remment. &Eacute;videmment, c'&eacute;tait une discussion entam&eacute;e hors
+de sa pr&eacute;sence, qui continuait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mademoiselle, commen&ccedil;a-t-il, que vous vous &ecirc;tes calomni&eacute;e &agrave;
+plaisir....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous jure bien que non! reprit-elle. Et si maman n'&eacute;tait pas
+survenue, vous en auriez entendu bien d'autres.... Mais ce n'est pas
+r&eacute;pondre....</p>
+
+<p>Et comme M. de Tr&eacute;gars se taisait, se retournant vers la baronne:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! tu vois, lui dit-elle. Qui &eacute;tait folle de nous deux? Ah! vous
+vous figurez, vous autres ici, que l'argent est tout, et que tout est &agrave;
+vendre, et que tout s'ach&egrave;te! Eh bien! non. Il y a encore des hommes,
+qui pour tout l'or du monde, ne donneraient pas leur nom &agrave; C&eacute;sarine de
+Thaller. C'est bizarre, mais c'est comme cela, ch&egrave;re maman, et il faut
+en prendre son parti.</p>
+
+<p>Et se retournant vers Marius, et appuyant sur chaque syllabe, comme si
+elle e&ucirc;t craint que l'allusion lui &eacute;chapp&acirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes dont je parle, ajouta-t-elle, &eacute;pousent les filles qui
+sauraient mourir de faim....</p>
+
+<p>Connaissant assez sa fille pour savoir qu'elle ne r&eacute;ussirait pas &agrave; lui
+imposer silence, la baronne de Thaller s'&eacute;tait laiss&eacute;e choir sur un
+fauteuil; elle e&ucirc;t voulu para&icirc;tre ne pas &eacute;couter sa fille, ou du moins
+n'attacher aucune importance &agrave; ce qu'elle disait, mais &agrave; chaque moment
+un geste mena&ccedil;ant ou une exclamation sourde trahissait l'orage furieux
+qui grondait en elle.</p>
+
+<p>&mdash;Va, pauvre folle! disait-elle. Va, continue....</p>
+
+<p>Elle continuait en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, si M. de Tr&eacute;gars voulait de moi, c'est moi qui ne voudrais pas
+de lui, parce qu'alors....</p>
+
+<p>Une fugitive rougeur colora ses pommettes, ses yeux hardis vacill&egrave;rent,
+et baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'alors, ajouta-t-elle, il ne serait plus ce qu'il est, parce
+que je sens bien que fatalement, je m&eacute;priserai le mari que papa
+m'ach&egrave;tera.... Et si je suis venue ici m'exposer &agrave; un affront que je
+pr&eacute;voyais, c'est que je voulais m'assurer d'un fait qu'un mot de
+Costeclar, il y a quelques jours, m'avait laiss&eacute; entrevoir, d'un fait
+que tu ne soup&ccedil;onnes peut-&ecirc;tre pas, ch&egrave;re m&egrave;re, malgr&eacute; ton &eacute;tonnante
+perspicacit&eacute;. J'ai voulu conna&icirc;tre le secret de M. de Tr&eacute;gars... et je
+le connais.</p>
+
+<p>C'est avec un plan arr&ecirc;t&eacute; d'avance que Marius s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel
+de Thaller. Longtemps il avait r&eacute;fl&eacute;chi avant de d&eacute;cider ce qu'il ferait
+et ce qu'il dirait, et comment il entamerait la lutte d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>Ce qui arrivait lui d&eacute;montrait l'inanit&eacute; de ses conjectures, et par
+suite d&eacute;molissait son plan.</p>
+
+<p>S'abandonner au hasard des &eacute;v&eacute;nements et en tirer parti le plus
+habilement possible &eacute;tait d&eacute;sormais le plus sage.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi assez de p&eacute;n&eacute;tration, mademoiselle, pronon&ccedil;a-t-il, pour
+avoir bien discern&eacute; vos intentions. Il n'&eacute;tait pas besoin de d&eacute;tours,
+parce que je n'ai rien &agrave; cacher. Vous n'aviez qu'&agrave; m'interroger, je vous
+aurais r&eacute;pondu franchement: &laquo;Oui, c'est vrai, j'aime M<sup>lle</sup> Gilberte, et
+avant qu'il soit un mois, elle sera la marquise de Tr&eacute;gars...&raquo;</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller, &agrave; ces mots, s'&eacute;tait dress&eacute;e, repoussant si violemment
+son fauteuil, qu'il roula jusqu'au mur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;pouseriez Gilberte Favoral, s'&eacute;cria-t-elle, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;La fille d'un caissier infid&egrave;le, d'un homme d&eacute;shonor&eacute; que la justice
+poursuit et que le bagne attend!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>Et d'un accent qui fit passer un frisson sur les blanches &eacute;paules de la
+baronne de Thaller:</p>
+
+<p>&mdash;Quel qu'ait &eacute;t&eacute;, pronon&ccedil;a-t-il, le crime de Vincent Favoral, qu'il ait
+ou non vol&eacute; les douze millions qui manquent &agrave; la caisse du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i>, qu'il soit seul coupable ou qu'il ait des complices, qu'il soit
+un sc&eacute;l&eacute;rat ou un fou, un fourbe ou une dupe, M<sup>lle</sup> Gilberte n'est pas
+responsable....</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez donc la famille Favoral?...</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour que sa cause soit la mienne, d&eacute;sormais!</p>
+
+<p>Le trouble de la baronne &eacute;tait trop grand pour qu'elle tent&acirc;t m&ecirc;me de le
+dissimuler.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille de rien!... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Sans le sou!...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine eut un geste superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est parce qu'elle est pauvre qu'on peut l'&eacute;pouser!
+s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Et tendant la main &agrave; M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ce que vous faites l&agrave;, dit-elle, c'est tr&egrave;s-bien!...</p>
+
+<p>Il y avait de l'&eacute;garement dans les yeux de la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! interrompit-elle, folle! Si ton p&egrave;re venait &agrave; savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc lui rapportera notre conversation? M. de Tr&eacute;gars? Il ne le
+voudrait pas. Toi? tu n'oserais!...</p>
+
+<p>Se redressant de toute la hauteur de sa taille, la poitrine gonfl&eacute;e de
+col&egrave;re, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, l'&oelig;il flamboyant:</p>
+
+<p>&mdash;C&eacute;sarine! commanda M<sup>me</sup> de Thaller, le bras tendu vers la porte,
+C&eacute;sarine, sortez, je vous l'ordonne!...</p>
+
+<p>Mais immobile &agrave; sa place, la jeune fille toisait sa m&egrave;re d'un regard de
+d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calme-toi, fit-elle d'un ton d'&eacute;crasante ironie, ou tu vas
+avoir le teint g&acirc;t&eacute; pour toute la soir&eacute;e. Est-ce que je me plains, moi,
+est-ce que je me monte la t&ecirc;te? Et cependant a qui la faute, si
+l'honneur me fait un devoir de crier &agrave; un honn&ecirc;te homme qui voudrait
+m'&eacute;pouser: &laquo;Casse-cou!&raquo; Que Gilberte se marie, qu'elle soit heureuse et
+qu'elle ait beaucoup d'enfants, c'est son r&ocirc;le de repriseuse de
+chaussettes et d'&eacute;cumeuse de pot-au-feu. Le n&ocirc;tre, &agrave; nous, ch&egrave;re m&egrave;re,
+celui que tu m'as appris, est de nous amuser et de rire, tout le temps,
+nuit et jour, &agrave; mort!...</p>
+
+<p>Un valet de pied qui entra lui coupa la parole.</p>
+
+<p>Remettant une carte de visite &agrave; M<sup>me</sup> de Thaller:</p>
+
+<p>&mdash;Le monsieur qui me l'a donn&eacute;e est l&agrave;, dit-il, dans le grand salon....</p>
+
+<p>La baronne &eacute;tait devenue fort p&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... faisait-elle, en tournant la carte entre ses doigts, oh!...</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, elle s'&eacute;lan&ccedil;a dehors, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens!...</p>
+
+<p>Un silence embarrassant, p&eacute;nible, devait suivre, et en effet, suivit le
+d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; de la baronne de Thaller.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine s'&eacute;tait rapproch&eacute;e de la chemin&eacute;e, et elle s'y tenait
+accoud&eacute;e, le front dans la main, toute palpitante et tout &eacute;mue.
+Intimid&eacute;e pour la premi&egrave;re fois de sa vie, peut-&ecirc;tre, elle d&eacute;tournait
+ses grands yeux d'un bleu p&acirc;le, comme si elle e&ucirc;t craint qu'on n'y v&icirc;t
+passer l'ombre de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars, lui, demeurait &agrave; sa place, n'ayant pas trop de cette
+puissance sur soi que donne la longue habitude du monde, pour dissimuler
+ses impressions. S'il avait un ridicule, ce n'&eacute;tait pas la fatuit&eacute;; mais
+M<sup>lle</sup> de Thaller avait &eacute;t&eacute; trop explicite pour qu'il lui f&ucirc;t possible de
+douter.</p>
+
+<p>Tout ce qu'elle avait dit se r&eacute;sumait en une phrase:</p>
+
+<p>&laquo;Mes parents esp&eacute;raient que je deviendrais votre femme, je vous avais
+assez bien jug&eacute; pour comprendre leur erreur.... Pr&eacute;cis&eacute;ment parce que je
+vous aime, je me reconnais indigne de vous et je tiens &agrave; ce que vous
+sachiez que si vous m'aviez demand&eacute; ma main, &agrave; moi qui ai un million de
+dot, j'aurais cess&eacute; de vous estimer...&raquo;</p>
+
+<p>Qu'un tel sentiment e&ucirc;t pu germer et &eacute;clore dans l'&acirc;me dess&eacute;ch&eacute;e par la
+vanit&eacute; et blas&eacute;e par le plaisir de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, c'&eacute;tait comme un
+miracle. C'&eacute;tait, en tous cas, une &eacute;tonnante preuve d'amour qu'elle
+donnait, que de se montrer telle qu'elle &eacute;tait r&eacute;ellement, et Marius de
+Tr&eacute;gars n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; homme, s'il n'en e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment remu&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mis&eacute;rable je fais!... pronon&ccedil;a-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire malheureuse!... fit doucement M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Que devez-vous penser de ma sinc&eacute;rit&eacute;? Vous la trouvez &eacute;trange, sans
+doute, impudente, grotesque....</p>
+
+<p>Il protestait du geste, car elle ne lui laissait pas le temps de placer
+une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, continuait-elle, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis
+honteuse de moi et assaillie de sinistres id&eacute;es. J'&eacute;tais persuad&eacute;e jadis
+que cette existence folle qui est la mienne est la seule enviable, la
+seule qui puisse donner le bonheur... et voici que je d&eacute;couvre que ce
+n'est pas la bonne route que j'ai suivie, ou plut&ocirc;t qu'on m'a fait
+prendre.... Et pas de retour possible!</p>
+
+<p>Elle p&acirc;lissait, et d'un accent de sombre d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Tout me manque, disait-elle; il me semble que je roule dans des ab&icirc;mes
+sans fond, o&ugrave; pas une branche ne pousse, o&ugrave; me raccrocher? Autour de
+moi, c'est le vide, la nuit, le n&eacute;ant. Je n'ai pas vingt ans et il me
+semble que j'ai v&eacute;cu des milliers d'ann&eacute;es et que j'ai &eacute;puis&eacute; tout ce
+que la vie a de sensations. J'ai tout vu, tout appris, tout exp&eacute;riment&eacute;,
+et je suis lasse de tout et rassasi&eacute;e jusqu'&agrave; la naus&eacute;e. J'ai l'air,
+comme cela, d'une &eacute;vapor&eacute;e, d'une folle; je chante, je plaisante, je
+parle argot, ma gaiet&eacute; &eacute;tonne... en r&eacute;alit&eacute;, je m'ennuie, oh!
+mortellement. Ce que j'&eacute;prouve, je ne saurais l'exprimer, il n'y a pas
+de mot pour traduire le d&eacute;go&ucirc;t absolu. Quelquefois je me dis: &laquo;C'est
+stupide d'&ecirc;tre triste comme cela, que te manque-t-il? N'es-tu pas jeune,
+belle, riche?...&raquo;</p>
+
+<p>Il faut pourtant qu'il me manque quelque chose, pour que je sois ainsi
+agit&eacute;e, nerveuse, inqui&egrave;te, incapable de tenir en place, tourment&eacute;e
+d'aspirations confuses et de d&eacute;sirs que je ne saurais formuler. Que
+faire? M'&eacute;tourdir? J'y t&acirc;che, je r&eacute;ussis une heure... mais
+l'&eacute;tourdissement se dissipe comme la mousse du champagne, la lassitude
+revient, et pendant que je continue de rire, en dedans de moi je pleure
+des larmes de sang qui me br&ucirc;lent le c&oelig;ur. Que devenir, moi qui n'ai
+pas dans le pass&eacute; un souvenir, dans l'avenir un espoir o&ugrave; reposer ma
+pens&eacute;e....</p>
+
+<p>Et &eacute;clatant en sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis effroyablement malheureuse! s'&eacute;cria-t-elle, et je voudrais
+&ecirc;tre morte!...</p>
+
+<p>Plus &eacute;mu qu'il n'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre voulu l'avouer, M. de Tr&eacute;gars se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous raillais, il n'y a qu'un moment, mademoiselle, dit-il, de sa
+voix grave et vibrante, pardonnez-moi.... C'est sinc&egrave;rement et du plus
+profond de mon &acirc;me que je vous plains.</p>
+
+<p>Elle le consid&eacute;rait d'un air de doute timide, et de grosses larmes
+tremblaient entre ses longs cils.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'emporterez pas de moi une opinion trop mauvaise?</p>
+
+<p>&mdash;Je garderai cette conviction que, lorsque vous n'&eacute;tiez encore qu'une
+enfant, vous avez &eacute;t&eacute; abus&eacute;e par des th&eacute;ories insens&eacute;es....</p>
+
+<p>D'un geste doux et triste elle passait et repassait sa main sur son
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien cela, murmura-t-elle.... A quinze ans, comment
+r&eacute;sisterait-on &agrave; des exemples venant de certaines personnes?... Quand on
+se voit comme dans un nuage d'encens, comment ne serait-on pas
+enivr&eacute;e?... Comment douterait-on de soi, quand on ne recueille, quoi
+qu'on fasse, que louanges et applaudissements?... Et puis, il y a
+l'argent qui d&eacute;prave quand il vient d'une certaine fa&ccedil;on, &agrave; flots.... On
+se lasse de n'avoir rien &agrave; souhaiter, on r&ecirc;ve l'extraordinaire,
+l'impossible, l'inou&iuml;!</p>
+
+<p>Elle se tut, mais le silence qui recommen&ccedil;a ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre troubl&eacute;
+par un bruit qui venait de la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Machinalement, M. de Tr&eacute;gars regarda autour de lui....</p>
+
+<p>Le petit salon bouton d'or o&ugrave; il se trouvait, n'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; du grand
+salon de l'h&ocirc;tel de Thaller que par une haute et large porte qui &eacute;tait
+rest&eacute;e ouverte et dont les porti&egrave;res &eacute;taient relev&eacute;es.</p>
+
+<p>Or, telle &eacute;tait la disposition des glaces des deux pi&egrave;ces que, dans la
+glace de la chemin&eacute;e du petit salon, M. de Tr&eacute;gars voyait se refl&eacute;ter le
+grand salon presque tout entier....</p>
+
+<p>Un homme d'apparences suspectes et v&ecirc;tu d'habits sordides s'y tenait
+debout.</p>
+
+<p>Et plus M. de Tr&eacute;gars le consid&eacute;rait, plus il lui semblait qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; vu quelque part cette physionomie inqui&egrave;te, ce regard cauteleux, ce
+sourire m&eacute;chant errant sur des l&egrave;vres plates et minces....</p>
+
+<p>Mais, brusquement, l'homme s'inclina profond&eacute;ment. Il &eacute;tait probable que
+M<sup>me</sup> de Thaller, qui avait fait le tour par la galerie pour gagner le
+grand salon, y entrait.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, en effet, elle apparut dans le champ de la glace.</p>
+
+<p>Elle semblait fort agit&eacute;e, et du doigt pos&eacute; sur les l&egrave;vres, elle
+recommandait &agrave; l'homme d'&ecirc;tre prudent et de parler bas.</p>
+
+<p>C'est donc tout bas, si bas qu'il n'en arrivait m&ecirc;me pas un vague
+murmure jusqu'au petit salon, que l'homme pronon&ccedil;a quelques mots....</p>
+
+<p>Ils furent tels que la baronne se rejeta en arri&egrave;re comme si elle e&ucirc;t vu
+un ab&icirc;me s'ouvrir sous ses pieds, et &agrave; son mouvement, il fut ais&eacute; de
+comprendre qu'elle devait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible!...</p>
+
+<p>De la voix qu'on n'entendait toujours pas, et du geste qu'on voyait,
+l'homme &eacute;videmment r&eacute;pondait:</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus vrai, je l'affirme....</p>
+
+<p>Et se penchant vers M<sup>me</sup> de Thaller, sans qu'elle par&ucirc;t choqu&eacute;e de
+sentir les l&egrave;vres de ce r&eacute;pugnant personnage lui effleurer l'oreille, il
+se mit &agrave; lui parler.</p>
+
+<p>L'&eacute;tonnement qu'&eacute;prouvait M. de Tr&eacute;gars de cette sorte de vision &eacute;tait
+grand, mais ne l'emp&ecirc;chait pas de r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Que signifiait cette sc&egrave;ne? Comment cet homme suspect avait-il &eacute;t&eacute;
+introduit sans difficult&eacute; dans le grand salon? Pourquoi la baronne, en
+recevant sa carte, &eacute;tait-elle devenue plus blanche que ses dentelles?
+Quelle nouvelle apportait-il, qui avait produit une si vive impression?
+Que racontait-il, qui semblait en m&ecirc;me temps &eacute;pouvanter et ravir M<sup>me</sup> de
+Thaller?</p>
+
+<p>Mais elle ne tarda pas &agrave; interrompre l'homme.</p>
+
+<p>Elle lui fit signe d'attendre, disparut l'espace d'une minute, et quand
+elle reparut, elle tenait &agrave; la main une liasse de billets de banque
+qu'elle se mit &agrave; compter sur la table du salon.</p>
+
+<p>Elle en compta vingt-cinq qui, autant qu'en put juger M. de Tr&eacute;gars,
+devaient &ecirc;tre des billets de cent francs.</p>
+
+<p>L'homme les prit, les recompta, les glissa dans sa poche avec une
+grimace de satisfaction et parut dispos&eacute; &agrave; se retirer....</p>
+
+<p>La baronne le retint, et &agrave; son tour se penchant vers lui, se mit &agrave; lui
+exposer, ou plut&ocirc;t, &agrave; en croire son attitude, &agrave; lui demander quelque
+chose. Ce devait &ecirc;tre grave, car il branlait la t&ecirc;te et remuait les
+bras, comme s'il e&ucirc;t dit:</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable!</p>
+
+<p>Les doutes les plus bizarres tressaillaient dans l'esprit de M. de
+Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que ce march&eacute;, auquel le hasard des glaces le faisait
+assister? Car c'&eacute;tait un march&eacute;, il n'y avait pas &agrave; s'y m&eacute;prendre.
+L'homme ayant re&ccedil;u une mission, l'avait remplie et &eacute;tait venu en toucher
+le prix. Et maintenant, on lui proposait une commission nouvelle....</p>
+
+<p>Mais l'attention de M. de Tr&eacute;gars fut distraite par M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>Secouant la torpeur qui l'avait envahie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi bon se d&eacute;soler et maudire? reprit-elle, r&eacute;pondant aux
+objections de son esprit bien plus qu'elle ne s'adressait &agrave; M. de
+Tr&eacute;gars. Ferai-je que ce qui est ne soit pas!... Ah! s'il en &eacute;tait des
+fautes de la vie comme du linge sale qu'on accumule dans une armoire et
+qu'on donne &agrave; blanchir d'un coup! Mais rien ne lave le pass&eacute;, pas m&ecirc;me
+le repentir, quoi qu'on en dise. Il est de ces id&eacute;es qu'il faut
+repousser. Un prisonnier doit se d&eacute;fendre de songer &agrave; la libert&eacute;....</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, fit-elle, un prisonnier a toujours l'espoir de s'&eacute;vader,
+tandis que moi!...</p>
+
+<p>L'effort &eacute;tait visible, qu'elle faisait pour reprendre ses fa&ccedil;ons
+accoutum&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Bast! reprit-elle, c'est assez la faire au sentiment comme cela!... Et
+je ferais bien mieux, au lieu de rester l&agrave; &agrave; vous scier le dos, de
+monter m'habiller, car je vais &agrave; l'Op&eacute;ra avec ma bonne m&egrave;re, et de l&agrave; au
+bal.... Vous devriez venir.... J'ai une toilette d'un chic &eacute;patant....
+C'est chez M<sup>me</sup> de Bois d'Ardon, le bal, une de nos amies qui est dans
+le mouvement. Il y a chez elle un fumoir pour les femmes... est-ce assez
+renversant! Voyons, venez-vous? nous boirons du champagne et nous
+rirons.... Non?... Zut alors, et bien des choses chez vous....</p>
+
+<p>Cependant, au moment de se retirer, le c&oelig;ur lui manqua:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute la derni&egrave;re fois que je vous vois, monsieur de
+Tr&eacute;gars, lui dit-elle. Adieu!... Vous savez maintenant pourquoi moi, qui
+ai un million de dot, j'enviais Gilberte Favoral!... Encore adieu!... Et
+quoi qu'il vous arrive d'heureux dans la vie, rappelez-vous que C&eacute;sarine
+vous l'aura souhait&eacute;....</p>
+
+<p>Et elle sortit au moment m&ecirc;me o&ugrave; la baronne de Thaller rentrait....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>&mdash;C&eacute;sarine! appela M<sup>me</sup> de Thaller d'une voix o&ugrave; il y avait &agrave; la fois de
+la pri&egrave;re et de la menace.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours m'habiller, maman, r&eacute;pondit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Revenez!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu me grondes, n'est-ce pas, si je ne suis pas pr&ecirc;te quand tu
+voudras partir....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ordonne de revenir, C&eacute;sarine!...</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse; elle &eacute;tait loin d&eacute;j&agrave;!...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller referma la porte du petit salon et s'asseyant pr&egrave;s de M.
+de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fille singuli&egrave;re!... fit-elle.</p>
+
+<p>Lui suivait dans la glace ce qui se passait de l'autre c&ocirc;t&eacute;, dans le
+grand salon. L'homme &agrave; mine suspecte y &eacute;tait encore, seul. Un domestique
+lui avait apport&eacute; une plume, de l'encre et du papier, et assis devant un
+gu&eacute;ridon, d'une main rapide il &eacute;crivait....</p>
+
+<p>&mdash;Comment le laisse-t-on l&agrave;, seul? se demandait Marius.</p>
+
+<p>Et il cherchait sur la physionomie de la baronne une r&eacute;ponse aux
+pressentiments confus qui s'agitaient en lui.</p>
+
+<p>Mais il n'&eacute;tait plus question du trouble, que, prise &agrave; l'improviste,
+elle avait laiss&eacute; para&icirc;tre. Ayant eu le loisir de la r&eacute;flexion, elle
+s'&eacute;tait compos&eacute; un visage imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>Un peu surprise du silence de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, reprit-elle, que C&eacute;sarine est une fille &eacute;trange.</p>
+
+<p>Toujours absorb&eacute; par la sc&egrave;ne du grand salon:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;trange, en effet, murmura-t-il.</p>
+
+<p>La baronne soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, pourtant, dit-elle, le r&eacute;sultat de la faiblesse de M. de
+Thaller et surtout de la mienne....</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons d'enfant que C&eacute;sarine, et lorsqu'elle &eacute;tait toute petite,
+sa sant&eacute; nous inspirait les plus cruelles inqui&eacute;tudes. Les m&eacute;decins nous
+donnaient &agrave; entendre qu'elle n'atteindrait pas vingt ans. Cela explique
+son caract&egrave;re. Nous &eacute;tions, eh! mon Dieu! nous sommes encore &agrave; genoux
+devant ses volont&eacute;s. Sa fantaisie est notre unique loi. Jamais je ne lui
+ai laiss&eacute; le temps de formuler un d&eacute;sir, elle n'a pas parl&eacute; qu'elle est
+ob&eacute;ie....</p>
+
+<p>Elle soupirait encore et plus profond&eacute;ment que la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de voir, poursuivait-elle, le r&eacute;sultat de cette &eacute;ducation
+insens&eacute;e. Et cependant il ne faudrait pas se fier aux apparences.
+C&eacute;sarine n'est pas, croyez-le bien, l'extravagante qu'elle para&icirc;t &ecirc;tre.
+Ses qualit&eacute;s sont r&eacute;elles, et de celles que demande un homme &agrave; la femme
+dont il veut faire sa compagne.</p>
+
+<p>Cette pauvre enfant, si sceptique &agrave; ce qu'elle pr&eacute;tend, si
+d&eacute;sillusionn&eacute;e et si positive, est au fond extraordinairement
+romanesque, na&iuml;ve et d'une exquise sensibilit&eacute;. En elle s'agitent
+confus&eacute;ment toutes sortes d'id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses et d'une chevalerie qui
+n'est plus de notre temps....</p>
+
+<p>Sans quitter la glace des yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, madame, dit M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;Elle est avec son p&egrave;re, avec moi surtout, capricieuse, volontaire,
+emport&eacute;e; mais un mari qu'elle aimerait l'aurait vite assouplie &agrave; toutes
+ses volont&eacute;s.... Elle qui me d&eacute;pense vingt mille francs par an, pour sa
+toilette, elle irait gaiement v&ecirc;tue de bure, si elle croyait plaire
+ainsi &agrave; celui que son c&oelig;ur aurait choisi.</p>
+
+<p>L'homme du salon avait achev&eacute; sa lettre, et avec un sourire &eacute;quivoque,
+il la relisait.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, madame, r&eacute;pondit M. de Tr&eacute;gars, que j'ai su d&eacute;m&ecirc;ler ce qu'il y
+avait de forfanterie na&iuml;ve dans tout ce que me disait M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, bien vrai, vous ne la jugez pas trop mal....</p>
+
+<p>&mdash;Votre c&oelig;ur n'a pas pour elle plus d'indulgence que le mien....</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, c'est de vous que lui vient son premier chagrin
+v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?...</p>
+
+<p>La baronne eut un hochement de t&ecirc;te m&eacute;lancolique destin&eacute; &agrave; traduire ses
+tendresses et ses angoisses maternelles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de vous, mon cher marquis, r&eacute;pondit-elle, de vous seul.... C'est
+du jour o&ugrave; vous &ecirc;tes devenu de nos amis que le caract&egrave;re de C&eacute;sarine a
+chang&eacute;....</p>
+
+<p>Ayant relu sa lettre, l'homme du grand salon l'avait pli&eacute;e et gliss&eacute;e
+dans sa poche, et s'&eacute;tant lev&eacute;, il semblait attendre quelque chose.</p>
+
+<p>Ses moindres mouvements, M. de Tr&eacute;gars les &eacute;piait dans la glace, avec
+une &acirc;pre curiosit&eacute;....</p>
+
+<p>Et n&eacute;anmoins, comme il sentait la n&eacute;cessit&eacute;, ne f&ucirc;t-ce que pour ne pas
+&eacute;veiller l'attention de la baronne, de parler, de dire quelque chose:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit-il, le caract&egrave;re de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine a chang&eacute; ainsi!...</p>
+
+<p>&mdash;Du soir au lendemain....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;N'avait-elle pas rencontr&eacute; ce h&eacute;ros que r&ecirc;vent les jeunes filles, un
+homme de trente ans, qui porte un des plus beaux noms de France....</p>
+
+<p>Elle s'interrompit, attendant une r&eacute;ponse, un mot, une exclamation.</p>
+
+<p>Mais comme le marquis de Tr&eacute;gars demeurait bouche close:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous &ecirc;tes donc aper&ccedil;u de rien? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;De rien....</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous disais, moi, que ma pauvre C&eacute;sarine, h&eacute;las! vous aime?</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars tressauta. Moins pr&eacute;occup&eacute; du personnage du grand salon,
+il n'e&ucirc;t certes pas laiss&eacute; la conversation s'engager ainsi.</p>
+
+<p>Il comprit sa faute, et d'un ton glac&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de croire que vous raillez, madame, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je disais vrai?</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais au d&eacute;sespoir....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Par cette raison, que je vous ai dite, que j'aime M<sup>lle</sup> Gilberte
+Favoral du plus profond et du plus pur amour, et que depuis trois ans
+elle est ma fianc&eacute;e devant Dieu....</p>
+
+<p>Il passa comme une flamme de col&egrave;re dans les yeux de M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'&eacute;cria-t-elle, je vous r&eacute;p&eacute;terai que ce mariage est
+insens&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'il le f&ucirc;t plus encore, pour mieux montrer &agrave; Gilberte
+jusqu'&agrave; quel point elle m'est ch&egrave;re.</p>
+
+<p>Calme en apparence, la baronne &eacute;gratignait de ses ongles le satin du
+fauteuil o&ugrave; elle &eacute;tait assise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit-elle, votre r&eacute;solution est prise....</p>
+
+<p>&mdash;Irr&eacute;vocablement....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, l&agrave;, voyons, entre nous... qui ne sommes plus des enfants,
+si M. de Thaller doublait la dot de C&eacute;sarine... s'il la triplait?</p>
+
+<p>Une expression d'insurmontable d&eacute;go&ucirc;t contractait l'&eacute;nergique visage de
+Marius de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! plus un mot, madame! interrompit-il.</p>
+
+<p>Nul espoir ne restait, M<sup>me</sup> de Thaller le comprit &agrave; son accent.... Elle
+demeura pensive plus d'une minute, et tout &agrave; coup, comme une personne
+qui prend une r&eacute;solution d&eacute;finitive, elle sonna.</p>
+
+<p>Un valet de pied accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que je vous ai dit! commanda-t-elle.</p>
+
+<p>Et d&egrave;s que le valet se fut retir&eacute;, se retournant vers M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! reprit-elle, qui jamais e&ucirc;t pens&eacute; que je maudirais le jour o&ugrave;
+vous &ecirc;tes entr&eacute; dans notre maison!...</p>
+
+<p>Mais tandis qu'elle parlait, M. de Tr&eacute;gars apercevait dans la glace le
+r&eacute;sultat de l'ordre qu'elle venait de donner:</p>
+
+<p>Le valet de pied entra dans le grand salon, pronon&ccedil;a quelques mots, et
+tout aussit&ocirc;t l'homme &agrave; mine inqui&eacute;tante campa sur sa t&ecirc;te son chapeau
+crasseux et sortit....</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange! pensa M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>La baronne poursuivait.</p>
+
+<p>&mdash;Si vos intentions sont &agrave; ce point irr&eacute;vocables, comment &ecirc;tes-vous ici?
+Vous avez trop l'exp&eacute;rience du monde pour n'avoir pas, ce matin, compris
+le but de ma visite et mes allusions....</p>
+
+<p>Bien heureusement, M. de Tr&eacute;gars &eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; des distractions que
+lui causait la glace. Le moment d&eacute;cisif &eacute;tait venu. Le gain de la partie
+qu'il jouait allait peut-&ecirc;tre d&eacute;pendre de son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que j'ai compris, madame, et mieux que vous ne le
+supposez, que je suis ici.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Je venais r&eacute;solu &agrave; n'avoir affaire qu'&agrave; M. de Thaller.... Ce qui
+arrive modifie mes desseins.... C'est &agrave; vous que je parlerai d'abord.</p>
+
+<p>La tranquille assurance de M<sup>me</sup> de Thaller ne se d&eacute;mentait pas, mais
+elle se dressa. Sentant venir l'orage, elle voulait &ecirc;tre debout, pour
+lui tenir t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien de l'honneur! fit-elle, avec un sourire ironique.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus, d&eacute;sormais, de puissance humaine capable de d&eacute;tourner
+Marius de Tr&eacute;gars de son but.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous que je parlerai, reprit-il, parce que, apr&egrave;s m'avoir
+entendu, peut-&ecirc;tre jugerez-vous qu'il est de votre int&eacute;r&ecirc;t de vous
+joindre &agrave; moi pour obtenir de votre mari ce que je demande, ce que
+j'exige, ce que je veux!...</p>
+
+<p>D'un air de surprise merveilleusement jou&eacute;, s'il n'&eacute;tait pas r&eacute;el, la
+baronne le consid&eacute;rait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, continuait-il, le marquis de Tr&eacute;gars, &eacute;tait riche de
+plusieurs millions, autrefois.... Et cependant, lorsque j'ai eu la
+douleur de le perdre, il y a trois ans, il &eacute;tait &agrave; ce point ruin&eacute;, que
+pour rassurer les scrupules de son honneur et lui faire une mort plus
+douce, j'ai abandonn&eacute; &agrave; ses cr&eacute;anciers ce que je poss&eacute;dais.... O&ugrave; avait
+pass&eacute; la fortune de mon p&egrave;re? Quel philtre lui avait-on vers&eacute;, pour le
+d&eacute;cider &agrave; se lancer dans des sp&eacute;culations hasardeuses, lui, un
+gentilhomme breton, ent&ecirc;t&eacute; jusqu'&agrave; l'absurde des pr&eacute;jug&eacute;s de la
+noblesse?... Voil&agrave; ce que j'ai voulu savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Et aujourd'hui, madame, je&mdash;le&mdash;sais!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une ma&icirc;tresse femme que M<sup>me</sup> la baronne de Thaller.</p>
+
+<p>Elle avait couru tant d'aventures en sa vie, c&ocirc;toy&eacute; tant de pr&eacute;cipices,
+dissimul&eacute; tant d'angoisses, que le danger &eacute;tait comme son &eacute;l&eacute;ment, et
+que m&ecirc;me &agrave; l'instant d&eacute;cisif d'une partie presque d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, elle
+pouvait rester souriante, &agrave; l'exemple de ces vieux joueurs dont rien ne
+trahit les affreuses &eacute;motions au moment o&ugrave; ils hasardent leur supr&ecirc;me
+enjeu.</p>
+
+<p>Pas un des muscles de son visage ne tressaillit, et il se f&ucirc;t agi d'une
+autre, qu'elle n'e&ucirc;t pas dit d'un calme plus imperturbable:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.... Ce doit &ecirc;tre fort curieux!</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le moyen de disposer M. de Tr&eacute;gars &agrave; l'indulgence.</p>
+
+<p>D'une voix br&egrave;ve et dure:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque mon p&egrave;re mourut, reprit-il, j'&eacute;tais jeune.... J'ignorais ce
+que j'ai appris depuis, que c'est en quelque sorte se faire le complice
+des gredins que de contribuer &agrave; assurer leur impunit&eacute;.... Et c'est y
+contribuer que de se taire.... Celui-l&agrave; a rendu un fier service aux
+fripons qui le premier a dit: &laquo;L'honn&ecirc;te homme dup&eacute; s'&eacute;loigne et ne dit
+rien!...&raquo; L'honn&ecirc;te homme doit parler, au contraire, et signaler aux
+autres, pour qu'ils l'&eacute;vitent, le pi&eacute;ge o&ugrave; il est tomb&eacute;.</p>
+
+<p>Il arrive tous les jours que, sous peine de passer pour un personnage
+sans &eacute;ducation, on est condamn&eacute; &agrave; subir un r&eacute;cit assommant.... On
+&eacute;coute, alors, mais de quel air!...</p>
+
+<p>La baronne avait pr&eacute;cis&eacute;ment cet air-l&agrave;:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un sombre pr&eacute;ambule! fit-elle.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars ne releva pas l'interruption.</p>
+
+<p>&mdash;De tout temps, poursuivit-il, mon p&egrave;re a paru fort insoucieux de ses
+affaires; il devait, pensait-il, cette affectation au nom qu'il portait.
+Son d&eacute;sordre n'&eacute;tait qu'apparent. Je pourrais citer de lui des traits
+qui feraient honneur au bourgeois le plus m&eacute;thodique.... Il avait, par
+exemple, l'habitude de conserver toutes les lettres de quelque
+importance qu'il recevait.... J'en ai retrouv&eacute; chez lui douze ou quinze
+cartons pleins &agrave; rompre.... Elles &eacute;taient soigneusement class&eacute;es par
+ann&eacute;es, et beaucoup portaient en marge une annotation rappelant en peu
+de mots quelle r&eacute;ponse y avait &eacute;t&eacute; faite....</p>
+
+<p>&Eacute;touffant &agrave; demi un b&acirc;illement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, de l'ordre, ou je ne m'y connais pas, dit la
+baronne....</p>
+
+<p>&mdash;Sur le premier moment, r&eacute;solu &agrave; ne point r&eacute;veiller le pass&eacute;, je
+n'attachai &agrave; ces lettres aucune importance, et elles auraient &eacute;t&eacute;
+certainement br&ucirc;l&eacute;es, sans un vieil ami de la famille, le comte de
+Villegr&eacute;, qui fit porter les cartons chez lui.... Mais plus tard, sous
+l'empire de certaines circonstances qu'il serait trop long de vous dire,
+je regrettai mon inertie et je songeai que peut-&ecirc;tre je trouverais dans
+cette correspondance de quoi dissiper ou justifier certains soup&ccedil;ons qui
+m'&eacute;taient venus....</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, en fils respectueux, vous l'avez lue?</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars, c&eacute;r&eacute;monieusement, s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage &agrave; la m&eacute;moire d'un p&egrave;re, que
+de le venger des impostures dont il a &eacute;t&eacute; victime de son vivant.... Oui,
+madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un int&eacute;r&ecirc;t que vous
+allez comprendre.... J'avais d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-inutilement d&eacute;pouill&eacute; plusieurs
+cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une ann&eacute;e o&ugrave; mon p&egrave;re habitait
+Paris, des lettres attir&egrave;rent mon attention. Elles &eacute;taient &eacute;crites sur
+un papier grossier, d'une &eacute;criture toute primitive, et fourmillaient de
+fautes d'orthographe. Elles &eacute;taient sign&eacute;es tant&ocirc;t Phrasie, tant&ocirc;t
+marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers,
+3, Paris-Grenelle.</p>
+
+<p>D'un geste familier, M<sup>me</sup> de Thaller remontait les &eacute;paulettes de sa robe
+de bal.</p>
+
+<p>&mdash;Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voil&agrave; en pleine pastorale....</p>
+
+<p>&mdash;Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait d&ucirc; se
+passer.... Mon p&egrave;re avait rencontr&eacute; une ouvri&egrave;re d'une rare beaut&eacute;, il
+s'en &eacute;tait &eacute;pris, et comme il &eacute;tait tourment&eacute; de la crainte de n'&ecirc;tre
+aim&eacute; que pour son argent, il s'&eacute;tait fait passer pour un pauvre employ&eacute;
+de minist&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.</p>
+
+<p>Mais il n'&eacute;tait pas d'impertinence capable d'alt&eacute;rer le sang-froid de
+Marius de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Roman, peut-&ecirc;tre, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour....
+Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bient&ocirc;t dans une de
+ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de
+f&eacute;vrier 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, &eacute;crit-elle, &agrave;
+une de ses parentes qui demeure dans le Midi, pr&egrave;s de Toulouse.... Ce
+fut cet &eacute;v&eacute;nement, sans doute, qui d&eacute;cida mon p&egrave;re &agrave; se d&eacute;couvrir. Il
+avoue qu'il n'est pas un pauvre employ&eacute;, mais bien le marquis de
+Tr&eacute;gars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussit&ocirc;t le
+ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue
+des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui ab&icirc;me
+les mains, qu'elle a charmantes.... R&eacute;sultat: moins de quinze jours
+apr&egrave;s la naissance de sa fille, mon p&egrave;re installe sa jolie ma&icirc;tresse,
+87, rue de Bourgogne, sous le nom de M<sup>me</sup> Devil; elle a un appartement
+ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une
+voiture....</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus des marques d'ennui, c'&eacute;tait des signes d'impatience,
+que donnait M<sup>me</sup> de Thaller....</p>
+
+<p>Son geste semblait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!</p>
+
+<p>Impassible, M. de Tr&eacute;gars poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Libres d&eacute;sormais de se voir chaque jour, mon p&egrave;re et sa ma&icirc;tresse
+cessent de s'&eacute;crire. Mais M<sup>me</sup> Devil ne perd pas son temps. En moins de
+huit mois, de f&eacute;vrier &agrave; septembre, elle d&eacute;termine mon p&egrave;re &agrave; disposer,
+non en sa faveur, elle est bien trop d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e pour cela, mais en
+faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En
+septembre, la correspondance reprend. M<sup>me</sup> Devil d&eacute;couvre qu'elle n'est
+pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'&eacute;criture meilleure et
+l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Elle se plaint de sa situation pr&eacute;caire et g&eacute;mit de n'&ecirc;tre qu'une fille
+entretenue; l'avenir l'&eacute;pouvante, elle a soif de consid&eacute;ration....
+Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps o&ugrave;
+elle &eacute;tait ouvri&egrave;re; pourquoi a-t-elle &eacute;t&eacute; si faible! Ah! qu'elle paye
+cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs d&eacute;bats et
+d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se pr&eacute;sente pour elle un
+parti inesp&eacute;r&eacute;: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent
+mille francs, lui donnerait son nom et reconna&icirc;trait sa fille, sa pauvre
+ch&egrave;re petite fille ador&eacute;e.... Longtemps mon p&egrave;re h&eacute;site, sa jolie
+ma&icirc;tresse lui tient au c&oelig;ur.... Mais elle le presse si vivement et avec
+une habilet&eacute; si rare; elle lui d&eacute;montre si bien que ce mariage assurera
+le bonheur de leur fille, que mon p&egrave;re se r&eacute;sout au sacrifice.... Et
+dans une note, en marge d'une derni&egrave;re lettre, il &eacute;crit qu'il vient de
+donner deux cent mille francs &agrave; M<sup>me</sup> Devil, qu'il ne la reverra plus, et
+qu'il retourne vivre en Bretagne, o&ugrave; il veut, &agrave; force d'&eacute;conomies,
+r&eacute;parer la br&egrave;che qu'il vient de faire &agrave; sa fortune....</p>
+
+<p>D'un ton l&eacute;ger:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues ann&eacute;es,
+mon p&egrave;re se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Tr&eacute;gars. Mais
+l'ennui le prit &agrave; la longue, au fond de sa solitude; il revint &agrave;
+Paris.... Chercha-t-il &agrave; revoir son ancienne ma&icirc;tresse? Je ne le crois
+pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plut&ocirc;t, sachant son
+arriv&eacute;e, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la
+retrouvait plus s&eacute;duisante que jamais, et d'apr&egrave;s ce qu'elle lui
+&eacute;crivait, riche et consid&eacute;r&eacute;e, car son mari &eacute;tait devenu un personnage.
+Elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; compl&eacute;tement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aim&eacute; autrefois, qui avait
+eu les pr&eacute;mices de son c&oelig;ur, et auquel elle devait sa position....</p>
+
+<p>J'ai cette lettre. L'&eacute;criture &eacute;l&eacute;gante, le style et la parfaite
+correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de
+Javelle.</p>
+
+<p>Seulement, elle n'est pas sign&eacute;e. La petite ouvri&egrave;re est devenue
+prudente; elle a beaucoup &agrave; perdre, elle craint de se compromettre....</p>
+
+<p>A huit jours de l&agrave;, par un billet laconique et qu'on jurerait arrach&eacute; &agrave;
+la passion, elle supplie mon p&egrave;re de la venir voir chez elle.</p>
+
+<p>Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit &ecirc;tre la
+sienne, et qu'il se met &agrave; idol&acirc;trer!...</p>
+
+<p>Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de
+s'appartenir; son ancienne ma&icirc;tresse peut disposer de sa fortune et de
+sa volont&eacute;!...</p>
+
+<p>Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage
+des visites de mon p&egrave;re! Dans une lettre, qui est un chef-d'&oelig;uvre de
+diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soup&ccedil;ons,
+&eacute;crit-elle, &agrave; quelles extr&eacute;mit&eacute;s ne se porterait-il pas s'il venait &agrave;
+d&eacute;couvrir la v&eacute;rit&eacute;! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour
+mon p&egrave;re un moyen peut-&ecirc;tre de justifier sa continuelle pr&eacute;sence. Que ne
+s'associe-t-il avec ce jaloux....</p>
+
+<p>C'est avec un empressement d'enfant que mon p&egrave;re saisit ce moyen unique.
+Mais il faut de l'argent. Il vend ses propri&eacute;t&eacute;s et annonce partout
+qu'il a de grandes id&eacute;es financi&egrave;res et qu'il va d&eacute;cupler sa fortune.</p>
+
+<p>Le voil&agrave; l'associ&eacute; du mari de son ancienne ma&icirc;tresse, lanc&eacute; dans les
+sp&eacute;culations, g&eacute;rant d'une soci&eacute;t&eacute;. Il croit ses affaires excellentes,
+il est persuad&eacute; qu'il gagne un argent fou. Pauvre honn&ecirc;te homme! On lui
+prouve un matin qu'il est ruin&eacute; et de plus compromis. Et cela semble si
+bien la v&eacute;rit&eacute;, que j'interviens et que je paye les cr&eacute;anciers. Nous
+voil&agrave; d&eacute;pouill&eacute;s, mais l'honneur &eacute;tait sauf. A quelques semaines de l&agrave;,
+mon p&egrave;re mourait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;....</p>
+
+<p>Avec cet empressement qui trahit la joie d'&eacute;chapper enfin &agrave; un g&ecirc;neur
+impitoyable, la baronne de Thaller s'&eacute;tait &agrave; demi lev&eacute;e.</p>
+
+<p>Un regard de M. de Tr&eacute;gars la cloua sur son fauteuil, lui gla&ccedil;ant aux
+l&egrave;vres la plaisanterie qui d&eacute;j&agrave; y montait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas achev&eacute;! dit-il d'un ton rude.</p>
+
+<p>Et sans souffrir d'interruption:</p>
+
+<p>&mdash;De cette correspondance, reprit-il, r&eacute;sultait la preuve irr&eacute;cusable,
+flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps soup&ccedil;onn&eacute;e par mon
+vieil ami le g&eacute;n&eacute;ral comte de Villegr&eacute;. Il devenait &eacute;vident pour moi,
+que mon pauvre p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; jou&eacute; comme un enfant, par cette ma&icirc;tresse
+si jolie et tant aim&eacute;e, et plus tard d&eacute;pouill&eacute; par le mari de cette
+ma&icirc;tresse. Je n'en &eacute;tais pas plus avanc&eacute;. Ignorant la vie de mon p&egrave;re et
+ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un d&eacute;tail pr&eacute;cis,
+je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut &agrave; tout le
+moins un commencement de preuve mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>La baronne s'&eacute;tait rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le
+mouvement des l&egrave;vres semblait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes chez moi, la civilit&eacute; a ses exigences, je vous subis, mais,
+en v&eacute;rit&eacute;, vous abusez.</p>
+
+<p>Il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;A ce moment, j'&eacute;tais encore une mani&egrave;re de sauvage, tout pr&eacute;occup&eacute; de
+mes exp&eacute;riences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire....
+J'&eacute;tais indign&eacute;, je souhaitais ardemment retrouver et punir les
+mis&eacute;rables qui avaient dup&eacute; mon p&egrave;re et qui nous avaient d&eacute;pouill&eacute;s;
+mais je ne savais comment m'y prendre, ni o&ugrave; chercher des
+renseignements. L'impunit&eacute; des mis&eacute;rables &eacute;tait peut-&ecirc;tre assur&eacute;e, sans
+un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai
+rendu un l&eacute;ger service autrefois, un soir d'&eacute;meute, qu'il &eacute;tait serr&eacute; de
+fort pr&egrave;s par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma
+situation, il s'y int&eacute;ressa, me promit son concours et me tra&ccedil;a ma
+conduite.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller s'agitait sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai, commen&ccedil;a-t-elle, que je ne suis pas absolument
+ma&icirc;tresse de mon temps; je suis habill&eacute;e, comme vous le voyez, et j'ai &agrave;
+sortir....</p>
+
+<p>Si elle avait gard&eacute; l'esp&eacute;rance d'ajourner l'explication qu'elle sentait
+venir, elle dut la perdre, rien qu'&agrave; l'accent dont M. de Tr&eacute;gars
+l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortirez demain!...</p>
+
+<p>Et sans se h&acirc;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Conseill&eacute; comme je viens de vous dire, continua-t-il, et arm&eacute; de
+l'exp&eacute;rience d'un homme du m&eacute;tier, je me rendis &agrave; Grenelle, au n&ordm; 3 de
+la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contrema&icirc;tre
+d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis
+tant&ocirc;t vingt-cinq ans. D&egrave;s mes premi&egrave;res questions, ils &eacute;chang&egrave;rent un
+regard et se mirent &agrave; rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la
+marquise de Javelle. C'&eacute;tait, me r&eacute;pondirent-ils, une jeune
+blanchisseuse tr&egrave;s-jolie, qui devait son surnom &agrave; sa beaut&eacute; d&eacute;daigneuse,
+&agrave; ses id&eacute;es ambitieuses et aussi &agrave; son &eacute;tat, o&ugrave; l'eau de javelle joue un
+r&ocirc;le consid&eacute;rable. Elle avait demeur&eacute; pendant dix-huit mois sur le m&ecirc;me
+palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer
+pour un employ&eacute;, mais qui, d'apr&egrave;s ce qu'elle leur avait confi&eacute;, devait
+&ecirc;tre un grand seigneur immens&eacute;ment riche, dont elle esp&eacute;rait tirer bon
+parti. Ils ajoutaient qu'elle &eacute;tait accouch&eacute;e d'une fille, et que m&ecirc;me
+ils l'avaient soign&eacute;e pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la
+m&egrave;re et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient
+entendu parler....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'arr&ecirc;ta, et apr&egrave;s une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle
+s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle &eacute;tait de Paris et
+n'avait pas de parents pr&egrave;s de Toulouse. Lorsque je les ai quitt&eacute;s, ils
+m'ont dit: &laquo;Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'&agrave; lui parler du
+p&egrave;re et de la m&egrave;re Chandour, et elle se rappellera bien de nous,
+allez!...&raquo;</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, M<sup>me</sup> de Thaller eut un tressaillement. Mais ce
+fut presque imperceptible.</p>
+
+<p>&mdash;De Grenelle, poursuivait M. de Tr&eacute;gars, c'est rue de Bourgogne, 87,
+que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y &eacute;tait la m&ecirc;me
+qu'en 1853. Aussit&ocirc;t je lui parlai de M<sup>me</sup> Devil, elle me r&eacute;pondit
+qu'elle l'avait si peu oubli&eacute;e qu'elle la reconna&icirc;trait entre mille.
+C'&eacute;tait, d&eacute;clarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle e&ucirc;t
+vues, et jamais en sa vie de porti&egrave;re, elle n'avait rencontr&eacute; une
+locataire aussi g&eacute;n&eacute;reuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je
+lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie
+M<sup>me</sup> Devil, qui &eacute;tait une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un
+amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui &eacute;tait le ma&icirc;tre
+et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait
+par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire.
+Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Tr&eacute;gars. Du second, la
+d&eacute;pense, la concierge n'avait jamais su que le pr&eacute;nom: Fr&eacute;d&eacute;ric....
+J'insistai pour savoir ce qu'&eacute;tait devenue M<sup>me</sup> Devil, et j'appuyai mon
+insistance d'une nouvelle pi&egrave;ce de vingt francs. Mais la porti&egrave;re me
+jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.</p>
+
+<p>Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire
+perdre ses traces, M<sup>me</sup> Devil avait envoy&eacute; chercher un marchand de
+meubles et une marchande &agrave; la toilette, et elle leur avait vendu tout ce
+qu'elle poss&eacute;dait: son mobilier, son linge et jusqu'&agrave; ses nippes. En
+moins d'une heure, le march&eacute; avait &eacute;t&eacute; conclu, et elle &eacute;tait partie
+n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....</p>
+
+<p>Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal,
+elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'avoir consid&eacute;r&eacute;e un moment avec une sorte de curiosit&eacute; avide,
+Marius de Tr&eacute;gars reprit:</p>
+
+<p>Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon
+ami, il hocha la t&ecirc;te: &laquo;Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais r&eacute;pondu:
+En voil&agrave; plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres
+de l'&eacute;tat civil nous livreront le dernier mot de cette &eacute;nigme &agrave; demi
+d&eacute;chiffr&eacute;e. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres
+de l'&eacute;tat civil ont &eacute;t&eacute; incendi&eacute;s.... Cependant, il ne faut pas perdre
+courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le
+r&eacute;aliser.&raquo;</p>
+
+<p>D&egrave;s le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave gar&ccedil;on
+nomm&eacute; Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus enti&egrave;re confiance,
+car il m'&eacute;tait recommand&eacute; par un des hommes que j'aime et que j'estime
+le plus: le duc de Champdoce. Renon&ccedil;ant du premier coup &agrave; s'adresser
+aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une t&eacute;nacit&eacute; de sauvage
+suivant une piste, se mit &agrave; battre les quartiers de Grenelle, de
+Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Apr&egrave;s huit jours
+d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de
+l'Universit&eacute;, laquelle se rappelait tr&egrave;s-bien avoir accouch&eacute; autrefois
+une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et
+surnomm&eacute;e la marquise de Javelle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait m&ecirc;me ce surnom singulier qui avait fix&eacute; sa m&eacute;moire. Et comme
+c'&eacute;tait une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte
+fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre o&ugrave; je lus:
+&laquo;Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une
+fille, re&ccedil;u cent francs....&raquo; Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme
+m'apprit qu'elle avait &eacute;t&eacute; charg&eacute;e de pr&eacute;senter l'enfant &agrave; la mairie, et
+qu'elle l'y avait d&eacute;clar&eacute;e sous les noms d'Euphrasie-C&eacute;sarine Taponnet,
+n&eacute;e d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un p&egrave;re inconnu. Enfin,
+persuad&eacute;e que mes d&eacute;marches avaient pour objet une reconstitution d'&eacute;tat
+civil, elle mettait &agrave; ma disposition et son livre de comptes et son
+t&eacute;moignage....</p>
+
+<p>Band&eacute;e outre mesure, l'&eacute;nergie de la baronne commen&ccedil;ait &agrave; la trahir,
+elle bl&eacute;missait sous sa poudre de riz.</p>
+
+<p>Toujours du m&ecirc;me accent glac&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez le comprendre, disait Marius de Tr&eacute;gars, le t&eacute;moignage de
+cette sage-femme, joint aux lettres que je poss&egrave;de, me met &agrave; m&ecirc;me
+d'&eacute;tablir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille
+que mon p&egrave;re a eue de sa ma&icirc;tresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec
+une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il
+s'&eacute;tait mis &agrave; d&eacute;pouiller les registres de mariages de toutes les
+paroisses de Paris, et d&egrave;s la semaine suivante, il d&eacute;couvrait &agrave;
+Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet
+et du sieur Fr&eacute;d&eacute;ric de Thaller....</p>
+
+<p>Encore bien qu'elle d&ucirc;t s'attendre &agrave; ce nom, la baronne se dressa d'un
+bloc, livide, l'&oelig;il hagard....</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux!... commen&ccedil;a-t-elle d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>Un sourire d'ironique piti&eacute; effleurait les l&egrave;vres de Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq minutes de r&eacute;flexion vous prouveront qu'il est inutile de nier,
+interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des bapt&ecirc;mes de cette
+m&ecirc;me &eacute;glise, Victor Chupin a trouv&eacute; enregistr&eacute; le bapt&ecirc;me d'une fille du
+sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les m&ecirc;mes pr&eacute;noms
+que la premi&egrave;re: Euphrasie-C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>Convulsivement, la baronne haussait les &eacute;paules. Accabl&eacute;e par
+l'&eacute;vidence, elle essayait encore de payer d'audace....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve, madame, l'intention bien arr&ecirc;t&eacute;e de substituer un enfant
+&agrave; l'autre; cela prouve qu'on a impudemment tromp&eacute; mon p&egrave;re, lorsqu'on
+lui a fait croire que la seconde C&eacute;sarine &eacute;tait sa fille, la fille en
+faveur de laquelle autrefois il avait dispos&eacute; de plus de cinq cent mille
+francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa
+m&egrave;re, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a l&acirc;chement
+abandonn&eacute;e....</p>
+
+<p>&Eacute;perdue de col&egrave;re et de peur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez menti! s'&eacute;cria la baronne.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que je dis vrai, fit-il froidement, je la trouverai &agrave;
+Louveciennes, et &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, boulevard du Temple, &agrave; Paris.</p>
+
+<p>La nuit venait: un valet de pied entra, apportant des lampes qu'il posa
+sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>En tout, il ne resta pas une minute dans le petit salon bouton d'or,
+mais cette minute suffit &agrave; la baronne de Thaller pour ressaisir son
+sang-froid et rassembler ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Lorsque le valet se retira, elle avait pris un parti, avec cette
+promptitude des gens accoutum&eacute;s aux situations extr&ecirc;mes; elle renon&ccedil;ait
+&agrave; discuter.</p>
+
+<p>Se rapprochant de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Assez d'allusions comme cela, reprit-elle, parlons-nous franc et en
+face. Que voulez-vous?</p>
+
+<p>Mais le changement &eacute;tait trop brusque pour n'&eacute;veiller pas les d&eacute;fiances
+de Marius.</p>
+
+<p>&mdash;J'exige beaucoup de choses, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il sp&eacute;cifier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je r&eacute;clame d'abord les cinq cent mille francs dont mon p&egrave;re
+avait dispos&eacute; en faveur de sa fille, de la fille que vous avez
+abandonn&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux de plus la fortune de mon p&egrave;re et la mienne, cette fortune
+dont M. de Thaller, avec votre assistance, nous a d&eacute;pouill&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au moins tout?</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien encore, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Il nous reste &agrave; nous occuper des affaires de Vincent Favoral.</p>
+
+<p>Un avou&eacute; qui d&eacute;bat les int&eacute;r&ecirc;ts d'un client dont il se soucie peu, n'est
+ni plus calme ni plus froid que ne l'&eacute;tait en ce moment M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec
+une nuance d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de
+Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, o&ugrave; j'ai parl&eacute; &agrave; une
+demoiselle Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>Il pensait qu'&agrave; ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement.
+Point. D'un air de profonde surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Cirque, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, comme si elle e&ucirc;t fait un prodigieux
+effort de m&eacute;moire, rue du Cirque!... Z&eacute;lie Cadelle!... D&eacute;cid&eacute;ment, je ne
+comprends pas.</p>
+
+<p>Mais au coup d'&oelig;il que lui jeta M. de Tr&eacute;gars, elle dut comprendre
+qu'elle ne lui arracherait pas ais&eacute;ment les d&eacute;tails qu'il s'&eacute;tait promis
+de taire.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois au contraire, pronon&ccedil;a-t-il, que vous comprenez
+admirablement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....</p>
+
+<p>&mdash;Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment
+dup&eacute;s, les douze millions qui manquent &agrave; la caisse du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que cela? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, rien que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais il me semble que c'est &agrave; M. Favoral qu'il faut pr&eacute;senter
+vos r&eacute;clamations. Vous avez le droit de courir apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile....</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emport&eacute; les
+millions....</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc les a?</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de Thaller, sans doute.</p>
+
+<p>De cet accent de piti&eacute; qu'on prend pour r&eacute;pondre &agrave; une proposition
+absurde:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, mon pauvre marquis, dit M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le pensez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'&eacute;tait mon dernier mot, cependant?</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta sur elle un regard o&ugrave; elle put lire une d&eacute;termination
+irr&eacute;vocable, et lentement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai horreur du scandale, r&eacute;pondit-il, et, comme vous le voyez, je
+cherche &agrave; tout arranger sans bruit, sous le manteau de la chemin&eacute;e,
+entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux
+tribunaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et des preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, j'en puis fournir &agrave; toutes mes all&eacute;gations.</p>
+
+<p>Nonchalamment la baronne s'&eacute;tait allong&eacute;e sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on les conna&icirc;tre? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Cette imperturbable assurance de M<sup>me</sup> de Thaller finissait par inqui&eacute;ter
+Marius. Qu'esp&eacute;rait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue &agrave; une
+situation en apparence si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e?</p>
+
+<p>R&eacute;solu &agrave; lui prouver qu'elle &eacute;tait perdue et qu'elle n'avait plus qu'&agrave;
+se rendre:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos pr&eacute;cautions sont bien prises.
+Mais quand la Providence s'en m&ecirc;le, voyez-vous, la prudence humaine est
+bien peu de chose. Voyez plut&ocirc;t ce qui arrive, pour votre premi&egrave;re
+fille, celle que vous avez eue quand vous n'&eacute;tiez encore que la marquise
+de Javelle.</p>
+
+<p>L'ayant abandonn&eacute;e avec des mara&icirc;chers de Louveciennes, auxquels vous
+aviez eu la pr&eacute;voyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en &ecirc;tre
+&agrave; tout jamais d&eacute;barrass&eacute;e, et lorsque mon p&egrave;re vous retrouvait, apr&egrave;s
+des ann&eacute;es de s&eacute;paration, c'est sans l'ombre d'un soup&ccedil;on qu'il
+acceptait comme sienne M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine.... Mais voil&agrave; qu'un jour, pr&egrave;s de
+la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui
+s'en allait dans Paris en qu&ecirc;te d'une place qui lui donn&acirc;t du pain... et
+il se trouve que cette malheureuse est votre premi&egrave;re fille, celle &agrave;
+laquelle mon p&egrave;re, sur vos instances, avait assur&eacute; un capital de cinq
+cent mille francs. Vous en &ecirc;tes-vous dout&eacute;e sur le moment?</p>
+
+<p>Je ne crois pas, car tr&egrave;s-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas
+laiss&eacute; votre adresse &agrave; un des sergents de ville t&eacute;moins de l'accident.
+Mais &agrave; quelques jours de l&agrave;, cette malheureuse vous ayant adress&eacute; de
+l'h&ocirc;pital, o&ugrave; on l'avait transport&eacute;e, une touchante supplique o&ugrave; elle
+vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne
+r&eacute;pondant pas, vous esp&eacute;riez que tout serait dit. Non. A quelques mois
+de l&agrave;, elle se pr&eacute;sentait ici, l'infortun&eacute;e, M. de Thaller l'apercevait,
+il la devinait sous ses haillons, &agrave; sa ressemblance avec moi, et
+aussit&ocirc;t, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur
+lui et recommandait &agrave; ses laquais de la chasser, si jamais elle se
+pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>Mais de cet instant, c'en &eacute;tait fait de votre s&eacute;curit&eacute;, madame, et de
+celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour
+que cette malheureuse d&eacute;couvr&icirc;t qui elle &eacute;tait et se dress&acirc;t
+soudainement, r&eacute;clamant sa fortune. Aussi, pour la faire dispara&icirc;tre,
+avez-vous tent&eacute; l'impossible. C'est un homme &agrave; vous, que vous lui
+d&eacute;p&ecirc;chez d'abord, et qui essaye de l'entra&icirc;ner &agrave; New-York. Vous vous
+disiez: &laquo;Quand elle sera en Am&eacute;rique, elle n'en reviendra pas.&raquo;
+Malheureusement pour votre tranquillit&eacute;, les promesses les plus
+&eacute;blouissantes ne la d&eacute;cident pas &agrave; quitter Paris.</p>
+
+<p>Vous cherchez autre chose alors, et l'id&eacute;e vous vient de la signaler &agrave;
+la pr&eacute;fecture de police, au bureau des m&oelig;urs, esp&eacute;rant ainsi la pousser
+&agrave; l'ab&icirc;me et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle &eacute;tait
+morte. On l'arr&ecirc;te, en effet, et elle serait perdue, sans un honn&ecirc;te
+homme, un officier de paix, qui prend en piti&eacute; sa jeunesse, qui s'assure
+qu'elle a &eacute;t&eacute; mis&eacute;rablement calomni&eacute;e et qui la sauve. C'est une
+tentative avort&eacute;e. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles
+il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux
+mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle
+d&eacute;serte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est
+miraculeusement pr&eacute;serv&eacute;e.</p>
+
+<p>Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la d&eacute;noncez;
+on la jette avec d'immondes p&eacute;troleuses dans les prisons de Versailles,
+et sans un ami d&eacute;vou&eacute;, elle serait en Cal&eacute;donie, &agrave; cette heure, ou au
+fond de quelque prison centrale....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, attendant une r&eacute;ponse, une protestation.</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> de Thaller se taisant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment
+j'ai pu d&eacute;couvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de
+paix qui a sauv&eacute; votre fille et qui depuis a veill&eacute; sur elle, est celui
+pr&eacute;cis&eacute;ment auquel il m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de rendre un service autrefois. En
+compl&eacute;tant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes
+arriv&eacute;s jusqu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, jusqu'&agrave; vous, madame.... Reconnaissez-vous
+maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser &agrave; la
+justice?...</p>
+
+<p>Qu'elle le reconn&ucirc;t ou non, elle ne daigna pas discuter.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? fit-elle froidement.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars &eacute;tait trop sur ses gardes pour s'exposer, en
+continuant de la sorte, &agrave; livrer le secret de ses desseins.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs, s'il &eacute;tait absolument fix&eacute; quant aux man&oelig;uvres employ&eacute;es
+pour d&eacute;pouiller son p&egrave;re, il n'en &eacute;tait encore qu'aux pr&eacute;somptions pour
+ce qui concernait Vincent Favoral.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, r&eacute;pondit Marius. Je
+vous en ai dit assez pour vous mettre &agrave; m&ecirc;me de juger de la valeur de
+mes armes....</p>
+
+<p>Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se
+leva.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, pronon&ccedil;a-t-elle. Je vais r&eacute;fl&eacute;chir, et, demain, je vous
+rendrai une r&eacute;ponse....</p>
+
+<p>Elle se disposait &agrave; sortir, mais vivement M. de Tr&eacute;gars se jeta entre
+elle et la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une
+r&eacute;ponse, c'est ce soir, &agrave; l'instant....</p>
+
+<p>Ah!... si elle e&ucirc;t pu l'an&eacute;antir d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait
+l'incroyable effort qu'elle faisait pour se ma&icirc;triser....</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'est impos&eacute;e par les circonstances, madame....</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez moins exigeant, si mon mari &eacute;tait l&agrave;....</p>
+
+<p>Il devait &ecirc;tre &agrave; port&eacute;e d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et
+il parut sur le seuil.</p>
+
+<p>Il est des gens pour lesquels l'impr&eacute;vu ne compte pas, que nul &eacute;v&eacute;nement
+ne saurait d&eacute;concerter. Ayant tout risqu&eacute;, ils s'attendent &agrave; tout.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le baron de Thaller.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il sagace, il examina sa femme et M. de Tr&eacute;gars, et d'un
+ton de cordiale bonhomie:</p>
+
+<p>&mdash;On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement te voil&agrave;! s'&eacute;cria la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que M. de Tr&eacute;gars abuse odieusement de certaines mis&egrave;res de
+notre pass&eacute;....</p>
+
+<p>M. de Thaller riait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien l'exag&eacute;ration des femmes! dit-il.</p>
+
+<p>Et tendant la main &agrave; Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire votre paix, mon cher marquis, ajouta-t-il, c'est dans
+mes attributions de mari....</p>
+
+<p>Mais, au lieu de prendre cette main qui lui &eacute;tait tendue, M. de Tr&eacute;gars
+recula.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus de paix possible, monsieur, je suis un ennemi....</p>
+
+<p>Si la stupeur de M. de Thaller n'&eacute;tait pas r&eacute;elle, elle &eacute;tait
+merveilleusement jou&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Un ennemi! r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, interrompit la baronne, et il faut que je te parle &agrave; l'instant,
+Fr&eacute;d&eacute;ric. Viens, M. de Tr&eacute;gars t'attendra....</p>
+
+<p>Et elle entra&icirc;na son mari dans la pi&egrave;ce voisine, non sans adresser &agrave;
+Marius un regard o&ugrave; &eacute;tincelait la haine triomphante.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, M. de Tr&eacute;gars s'assit.</p>
+
+<p>Loin de le contrarier, cette soudaine intervention du directeur du
+<i>Cr&eacute;dit mutuel</i> lui paraissait un coup de fortune. Elle lui &eacute;pargnait
+une explication plus p&eacute;nible encore que la premi&egrave;re, et ce supplice
+d'avoir &agrave; confondre un mis&eacute;rable en lui prouvant son infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, pensait-il, quand le mari et la femme se seront
+consult&eacute;s, ils reconna&icirc;tront qu'il n'y a pas &agrave; lutter et que mieux vaut
+se rendre.</p>
+
+<p>La d&eacute;lib&eacute;ration fut courte.</p>
+
+<p>Dix minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es quand M. de Thaller reparut, seul.
+Il &eacute;tait p&acirc;le, et son visage exprimait bien cette douleur de l'honn&ecirc;te
+homme qui reconna&icirc;t trop tard qu'il a mal plac&eacute; sa confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme m'a tout dit! monsieur, commen&ccedil;a-t-il....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me voyez navr&eacute;. Ah! monsieur le marquis, devais-je m'attendre &agrave;
+cela de vous? Comment imaginer qu'un jour viendrait o&ugrave; vous regreteriez
+votre conduite si noble et si d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e lors de la mort de votre
+p&egrave;re? C'est cette conduite cependant qui vous avait valu mon estime. Car
+je vous estimais, monsieur, et beaucoup, et il me semble vous l'avoir
+prouv&eacute; lorsque M. Marcolet vous pr&eacute;senta chez moi. Rappelez-vous
+l'accueil que je vous fis et mon empressement &agrave; vous ouvrir ma maison
+et &agrave; vous faire asseoir &agrave; ma table! C'est que je savais combien votre
+situation &eacute;tait pr&eacute;caire, depuis l'abandon que vous aviez fait de tous
+vos biens. C'est que d&egrave;s lors je cherchais un moyen de r&eacute;parer
+l'injustice de la fortune &agrave; votre &eacute;gard....</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, M. de Thaller se posait en bienfaiteur m&eacute;connu, et pour bien
+peu il e&ucirc;t accus&eacute; Marius de la plus noire ingratitude.</p>
+
+<p>Toujours du m&ecirc;me ton paterne:</p>
+
+<p>&mdash;Ce moyen, poursuivit-il, je l'avais trouv&eacute;: c'&eacute;tait de vous donner ma
+fille, avec une dot assez ronde pour vous permettre de porter
+brillamment votre nom. Et je pensais que vous aviez p&eacute;n&eacute;tr&eacute; mes
+intentions. Et je me r&eacute;jouissais en constatant que ma fille n'&eacute;tait pas
+insensible &agrave; vos assiduit&eacute;s....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait hardi de parler des assiduit&eacute;s de Marius qui, de tout temps,
+s'&eacute;tait &eacute;tudi&eacute; &agrave; garder pr&egrave;s de M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine une r&eacute;serve glac&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, continuait le baron, j'avais le droit de vous croire et je
+vous croyais mon ami. Et c'est vous cependant qui, au lendemain du
+malheur qui me frappe, essayez de me porter le coup de gr&acirc;ce. C'est vous
+qui voudriez m'&eacute;craser sous des calomnies ramass&eacute;es au ruisseau....</p>
+
+<p>D'un geste, M. de Tr&eacute;gars l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que vous prononciez ce mot de calomnie, il faut que M<sup>me</sup> de
+Thaller ne vous ait pas rapport&eacute; exactement mes paroles....</p>
+
+<p>&mdash;Elle me les a rapport&eacute;es sans y rien changer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'alors elle ne vous a pas dit la valeur des preuves que j'ai
+entre les mains....</p>
+
+<p>Le baron persistait, e&ucirc;t dit M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, &agrave; &laquo;la faire &agrave;
+l'attendrissement.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est gu&egrave;re de famille, reprit-il, o&ugrave; il ne se trouve quelqu'un de
+ces secrets douloureux qu'on s'efforce de d&eacute;rober &agrave; la m&eacute;chancet&eacute; du
+monde. Il en est un, dans la mienne: oui, c'est vrai, ma femme avant
+notre mariage avait eu une fille que la mis&egrave;re l'avait forc&eacute;e
+d'abandonner.... Depuis, tout ce qui est humainement possible, nous
+l'avons fait pour retrouver cette enfant, mais nos efforts sont demeur&eacute;s
+st&eacute;riles. C'est un grand malheur et qui a pes&eacute; sur toute notre vie, ce
+n'est pas un crime. Si pourtant vous croyez qu'il soit de votre int&eacute;r&ecirc;t
+de divulguer notre secret et de d&eacute;shonorer une femme, libre &agrave; vous, je
+ne puis vous en emp&ecirc;cher. Mais je vous le d&eacute;clare, ce fait est tout ce
+qu'il y a de r&eacute;el parmi vos accusations. Votre p&egrave;re, dites-vous, a &eacute;t&eacute;
+dup&eacute; et d&eacute;pouill&eacute;. De qui vous est venue cette id&eacute;e?</p>
+
+<p>De Marcolet, sans doute, un homme tar&eacute;, devenu mon ennemi mortel depuis
+le jour o&ugrave;, jouant au fin avec moi, il ne s'est pas trouv&eacute; le plus fin?
+De Costeclar, peut-&ecirc;tre, qui ne me pardonne pas de lui avoir refus&eacute; ma
+fille et qui me hait parce que je sais qu'il a fait des faux, autrefois,
+et qu'il serait au bagne sans l'excessive indulgence de votre p&egrave;re? Eh
+bien! Costeclar et Marcolet vous ont tromp&eacute;. Si le marquis de Tr&eacute;gars
+s'est ruin&eacute;, c'est qu'il avait entrepris un m&eacute;tier qu'il ignorait, et
+qu'il a sp&eacute;cul&eacute; &agrave; tort et &agrave; travers. On perd tr&egrave;s-vite une fortune sans
+que les voleurs y soient pour rien.</p>
+
+<p>Quant &agrave; pr&eacute;tendre que j'ai profit&eacute; des d&eacute;tournements de mon caissier,
+c'est inepte, et il ne peut y avoir &agrave; le soutenir que Jottras et
+Saint-Pavin, deux mauvais dr&ocirc;les que dix fois j'ai eu l'occasion
+d'envoyer en police correctionnelle et qui &eacute;taient les complices de
+Favoral. La justice d'ailleurs est saisie de l'affaire, et je prouverai
+au grand jour de l'audience, comme je l'ai prouv&eacute; dans le cabinet du
+juge d'instruction, que pour sauver le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, j'ai sacrifi&eacute;
+plus de la moiti&eacute; de ma fortune....</p>
+
+<p>Impatient&eacute; par ce plaidoyer dont le but manifeste &eacute;tait de l'amener &agrave;
+discuter et &agrave; se d&eacute;couvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Concluez, monsieur, interrompit durement M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Toujours du m&ecirc;me ton placide:</p>
+
+<p>&mdash;Conclure est ais&eacute;, r&eacute;pondit le baron. Vous allez, m'a dit ma femme,
+&eacute;pouser une jeune fille que vous aimez, la fille de mon ancien caissier,
+qui est d'une exquise beaut&eacute;, mais qui n'a pas le sou.... Il lui
+faudrait une dot....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Jouons cartes sur table. Je suis dans une passe difficile. Vous savez
+ma situation et vous voulez l'exploiter.... Eh bien! nous pouvons nous
+entendre.... Que diriez-vous si je donnais &agrave; M<sup>lle</sup> Gilberte la dot que
+je destinais &agrave; ma fille....</p>
+
+<p>Tout le sang de M. de Tr&eacute;gars lui sauta &agrave; la face.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! plus un mot! s'&eacute;cria-t-il avec un geste d'une violence inou&iuml;e.</p>
+
+<p>Mais se ma&icirc;trisant presque aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, ajouta-t-il, la fortune de mon p&egrave;re; je veux que vous
+remettiez dans la caisse du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> les douze millions qui y ont
+&eacute;t&eacute; vol&eacute;s....</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'adresserai &agrave; la justice.</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent un moment face &agrave; face, les yeux dans les yeux, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous r&eacute;fl&eacute;chi? demanda M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Sans soup&ccedil;onner peut-&ecirc;tre que son offre &eacute;tait une nouvelle injure:</p>
+
+<p>&mdash;J'irai jusqu'&agrave; quinze cent mille francs, r&eacute;pondit M. de Thaller..., et
+je paie comptant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Si je porte plainte, avec les preuves que je puis fournir, vous &ecirc;tes
+perdu....</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.</p>
+
+<p>Insister e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pu&eacute;ril.</p>
+
+<p>&mdash;Soit nous verrons! dit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et il sortit, et en remontant dans son fiacre qui l'attendait &agrave; la porte
+de l'h&ocirc;tel, il se demandait d'o&ugrave; pouvait venir l'assurance du baron de
+Thaller, et s'il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute; dans ses conjectures....</p>
+
+<p>Il allait &ecirc;tre huit heures, et Maxence, M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte
+devaient l'attendre avec une fi&eacute;vreuse impatience; mais il n'avait rien
+pris depuis le matin, il se fit arr&ecirc;ter devant un des restaurants du
+boulevard.</p>
+
+<p>Il venait de se faire servir &agrave; d&icirc;ner, quand &agrave; la table voisine vint
+s'asseoir un homme d'un certain &acirc;ge d&eacute;j&agrave;, mais alerte et vigoureux
+encore, &agrave; tournure militaire, portant moustache et la boutonni&egrave;re
+pavois&eacute;e d'ordres multicolores.</p>
+
+<p>En moins d'un quart d'heure M. de Tr&eacute;gars eut exp&eacute;di&eacute; un potage et une
+tranche de b&oelig;uf, et il se h&acirc;tait de sortir, lorsque son pied, sans
+qu'il p&ucirc;t s'expliquer comment, heurta le pied du d&icirc;neur son voisin.</p>
+
+<p>Bien persuad&eacute; que la faute ne venait pas de lui, il s'empressa n&eacute;anmoins
+de s'excuser, mais le d&icirc;neur se mit &agrave; se f&acirc;cher tout rouge, et si haut
+que tout le monde se retournait....</p>
+
+<p>Si agac&eacute; qu'il f&ucirc;t, Marius renouvela ses excuses....</p>
+
+<p>Mais l'autre, pareil &agrave; ces poltrons qui croient avoir trouv&eacute; plus
+poltron qu'eux, s'&eacute;tait dress&eacute; et se r&eacute;pandait en injures grossi&egrave;res.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars levait le bras pour lui infliger la correction m&eacute;rit&eacute;e,
+lorsque soudain se repr&eacute;senta &agrave; son esprit la sc&egrave;ne du grand salon de
+l'h&ocirc;tel de Thaller. Il revit, comme dans la glace, l'homme de mauvaise
+mine &eacute;coutant d'un air inquiet les propositions de M<sup>me</sup> de Thaller et se
+mettant ensuite &agrave; &eacute;crire....</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! s'&eacute;cria-t-il, &eacute;clair&eacute; par une foule de circonstances, qui,
+sur le moment, lui avaient &eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+<p>Et sans plus r&eacute;fl&eacute;chir, saisissant son adversaire &agrave; la gorge, il le
+renversa, les reins sur la table, le maintenant du genou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r qu'il a la lettre sur lui, disait-il aux gens qui
+l'entouraient.</p>
+
+<p>Et en effet, de la poche de c&ocirc;t&eacute; du mis&eacute;rable, il tira une lettre qu'il
+d&eacute;plia et qu'il se mit &agrave; lire &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous attends, mon cher commandant; arrivez vite, car la chose
+presse. Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur g&ecirc;nant, ce sera
+pour vous l'affaire d'un coup d'&eacute;p&eacute;e, et pour nous l'occasion de
+partager une somme assez ronde...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; pourquoi il me provoquait, ajouta M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Deux gar&ccedil;ons s'&eacute;taient empar&eacute;s du mis&eacute;rable, qui se d&eacute;battait
+furieusement; et on parlait de le livrer aux sergents de ville....</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon!... fit Marius, j'ai sa lettre, cela suffit, la police
+saura bien o&ugrave; le prendre....</p>
+
+<p>Et l'homme ayant &eacute;t&eacute; l&acirc;ch&eacute;, M. de Tr&eacute;gars regagna son fiacre:</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Gilles, commanda-t-il au cocher, et bon train s'il se
+peut!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>Rue Saint-Gilles, les heures se tra&icirc;naient lentes et mornes....</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de Maxence courant au rendez-vous de M. de Tr&eacute;gars, M<sup>me</sup>
+Favoral et sa fille &eacute;taient rest&eacute;es seules avec M. Chapelain et avaient
+eu &agrave; subir le flot de sa col&egrave;re et de ses interminables dol&eacute;ances.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait certes un homme excellent que l'ancien avou&eacute;, et trop juste pour
+faire retomber sur M<sup>lle</sup> Gilberte et sa m&egrave;re la responsabilit&eacute; des actes
+de Vincent Favoral. Il ne mentait pas lorsqu'il leur affirmait avoir
+pour elles une affection sinc&egrave;re et qu'elles pouvaient compter sur son
+d&eacute;vouement. Mais il perdait cent soixante mille francs, et quand on perd
+une si grosse somme on est de m&eacute;chante humeur et peu dispos&eacute; &agrave;
+l'optimisme.</p>
+
+<p>Le plus cruel ennemi des pauvres femmes les e&ucirc;t moins impitoyablement
+tortur&eacute;es que cet ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne leur &eacute;pargna pas un d&eacute;tail attristant de cette r&eacute;union de la rue
+du Quatre-Septembre d'o&ugrave; il sortait. Il leur exag&eacute;rait l'assurance
+superbe du directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, et la b&eacute;nignit&eacute; confiante des
+actionnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ce baron de Thaller, leur disait-il, est bien le plus impudent dr&ocirc;le
+et le plus habile gredin que j'aie vu en ma vie. Il s'en tirera, vous
+verrez, les chausses nettes et les poches pleines. Qu'il ait ou non des
+complices, Vincent sera le bouc &eacute;missaire, il faut en faire notre
+deuil....</p>
+
+<p>Son intention formelle &eacute;tait de consoler M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte.
+Il e&ucirc;t jur&eacute; de les d&eacute;sesp&eacute;rer qu'il ne s'y f&ucirc;t pas pris autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres femmes! ajoutait-il, qu'allez-vous devenir! Maxence est un bon
+et loyal gar&ccedil;on, j'en suis s&ucirc;r, mais si faible, si &eacute;tourdi, si avide de
+plaisir!... Il a d&eacute;j&agrave; bien du mal &agrave; se tirer seul d'affaire. De quel
+secours vous sera-t-il?</p>
+
+<p>Puis venaient les conseils:</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Favoral, d&eacute;clarait-il, ne devait pas h&eacute;siter &agrave; demander une
+s&eacute;paration que le tribunal lui accorderait certainement. Faute de cette
+pr&eacute;caution, elle resterait toute sa vie sous le coup des dettes de son
+mari, et incessamment expos&eacute;e aux avanies des cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>Et toujours son refrain &eacute;tait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui jamais se f&ucirc;t attendu &agrave; cela de Vincent!... Un ami de vingt
+ans!... Cent soixante mille francs! A qui se fier d&eacute;sormais!</p>
+
+<p>De grosses larmes roulaient silencieusement le long des joues fl&eacute;tries
+de M<sup>me</sup> Favoral.</p>
+
+<p>Mais M<sup>lle</sup> Gilberte &eacute;tait de celles pour qui la piti&eacute; d'autrui est le
+pire malheur et la plus poignante souffrance.</p>
+
+<p>Vingt fois elle fut sur le point de s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;servez votre compassion, monsieur, nous ne sommes ni si &agrave; plaindre
+ni si abandonn&eacute;es que vous le pensez.... Notre malheur nous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; un
+ami v&eacute;ritable, qui ne parle pas, lui, qui agit....</p>
+
+<p>Enfin, comme midi sonnait, M. Chapelain se retira, en annon&ccedil;ant qu'il
+reviendrait le lendemain savoir des nouvelles et apporter encore des
+consolations.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Dieu merci! nous voil&agrave; seules! dit M<sup>lle</sup> Gilberte &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elles n'eurent pas la paix pour cela.</p>
+
+<p>Si grand qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le bruit du d&eacute;sastre de Vincent Favoral, il n'avait
+pas &eacute;veill&eacute; sur le coup tous les gens qui lui avaient confi&eacute; leurs
+&eacute;conomies. Tant que dura le jour il y eut, pendus &agrave; la sonnette, des
+cr&eacute;anciers pr&eacute;venus tardivement.</p>
+
+<p>Ils entraient, malgr&eacute; la servante, rouges de col&egrave;re, promenant de tous
+c&ocirc;t&eacute;s des regards avides, comme s'ils eussent cherch&eacute; un gage &agrave;
+emporter.</p>
+
+<p>Tous voulaient voir M. Favoral, pr&eacute;tendant qu'il devait &ecirc;tre cach&eacute;
+quelque part dans la maison, qu'ils le savaient de source s&ucirc;re, et en se
+retirant, ils prof&eacute;raient des injures grossi&egrave;res et toutes sortes de
+menaces.</p>
+
+<p>Puis le papier timbr&eacute; pleuvait.</p>
+
+<p>La vieille porti&egrave;re, qui ne se f&ucirc;t pas d&eacute;rang&eacute;e pour une lettre press&eacute;e,
+retrouvait ses jambes de vingt ans pour monter les sommations que les
+huissiers apportaient par trois et quatre &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Favoral en perdait tout courage:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle honte!... g&eacute;missait-elle. Sera-ce donc toujours ainsi
+d&eacute;sormais!</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;puisait en conjectures inutiles sur les causes de la
+catastrophe, cherchant dans le pass&eacute; les indices qui eussent d&ucirc; la
+pr&eacute;venir et qu'elle n'avait pas discern&eacute;s.</p>
+
+<p>Car elle &eacute;tait superstitieuse, comme toutes les &acirc;mes faibles dont le
+malheur a bris&eacute; les ressorts et qui jamais n'ont essay&eacute; de r&eacute;agir contre
+la destin&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle rappelait que le mois d'avril lui avait de tout temps &eacute;t&eacute; funeste,
+et que c'&eacute;tait toujours un samedi qu'elle avait eu ses grands sujets
+d'affliction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un samedi qu'elle avait perdu sa m&egrave;re, un samedi qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; mari&eacute;e, un samedi qu'elle avait vu M. de Thaller pour la premi&egrave;re
+fois et que Vincent Favoral &eacute;tait entr&eacute; au <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>....</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient l'affaissement de son esprit et le d&eacute;sordre de sa pens&eacute;e,
+qu'elle ne savait plus qu'esp&eacute;rer ni que craindre, et que d'une minute &agrave;
+l'autre elle souhaitait les choses les plus contradictoires.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t voulu savoir son mari en s&ucirc;ret&eacute; &agrave; l'&eacute;tranger, et cependant elle
+se f&ucirc;t estim&eacute;e moins malheureuse si elle l'e&ucirc;t su cach&eacute; pr&egrave;s d'elle,
+dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et
+n&eacute;anmoins elle en &eacute;tait &agrave; envier le sort de ces pauvres femmes dont le
+mari est &agrave; Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs
+fois la semaine.</p>
+
+<p>Et obstin&eacute;ment les m&ecirc;mes questions lui revenaient aux l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il en ce moment? que fait-il? &agrave; quoi pense-t-il? Comment a-t-il
+l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce
+soit une femme qui l'ait pouss&eacute; &agrave; l'ab&icirc;me?... Et si oui, quelle est
+cette femme?...</p>
+
+<p>Bien autres &eacute;taient les pens&eacute;es de M<sup>lle</sup> Gilberte....</p>
+
+<p>Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque
+r&eacute;alisation de ses esp&eacute;rances. La catastrophe de son p&egrave;re lui avait
+donn&eacute; l'occasion d'&eacute;prouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver
+sup&eacute;rieur &agrave; ce qu'elle e&ucirc;t oser r&ecirc;ver. Le nom de Favoral &eacute;tait &agrave; jamais
+fl&eacute;tri, mais elle allait &ecirc;tre la femme de Marius, la marquise de
+Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>Et dans la candeur de son honn&ecirc;tet&eacute;, elle s'accusait de ne pas prendre
+assez de part &agrave; la douleur de sa m&egrave;re, et elle s'indignait de sentir au
+dedans d'elle-m&ecirc;me des tressaillements de joie....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est Maxence, demandait cependant M<sup>me</sup> Favoral, o&ugrave; est M. de
+Tr&eacute;gars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs d&eacute;marches....</p>
+
+<p>&mdash;Ils rentreront sans doute pour d&icirc;ner, r&eacute;pondait M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si bien sa conviction, qu'elle avait donn&eacute; des ordres &agrave; la
+servante pour que le d&icirc;ner f&ucirc;t un peu meilleur que de coutume, et tout
+ce qu'elle avait de sang lui affluait au c&oelig;ur &agrave; l'id&eacute;e qu'elle allait
+&ecirc;tre bient&ocirc;t assise pr&egrave;s de Marius, entre sa m&egrave;re et son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! fit la jeune fille, en se levant toute palpitante.</p>
+
+<p>Non. C'&eacute;tait encore la porti&egrave;re. Elle apportait, cette fois, une
+assignation qui enjoignait &agrave; M<sup>me</sup> Favoral, sous les peines &eacute;dict&eacute;es par
+la loi, d'avoir &agrave; se pr&eacute;senter le lendemain, &agrave; une heure pr&eacute;cise, devant
+le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au
+Palais-de-Justice.</p>
+
+<p>La pauvre femme faillit se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vincent serait-il arr&ecirc;t&eacute;? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Et tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut de moi ce juge? ajouta-t-elle. Il devrait &ecirc;tre d&eacute;fendu
+d'appeler en t&eacute;moignage une femme contre son mari, des enfants contre
+leur p&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;M. de Tr&eacute;gars te dira comment r&eacute;pondre, maman, fit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Mais sept heures sonn&egrave;rent, puis huit heures, ni M. de Tr&eacute;gars, ni
+Maxence ne paraissaient.</p>
+
+<p>L'inqui&eacute;tude s'emparait de la m&egrave;re et de la fille, quand enfin, un peu
+avant neuf heures, elles entendirent des pas dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Marius de Tr&eacute;gars parut presque aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait p&acirc;le, et son visage portait les traces des &eacute;crasantes fatigues
+de la journ&eacute;e, des soucis qui l'agitaient et des r&eacute;flexions que lui
+avait inspir&eacute;es la provocation dont il avait failli &ecirc;tre dupe l'instant
+d'avant.</p>
+
+<p>&mdash;Maxence n'est pas ici? demanda-t-il tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne l'avons pas vu, r&eacute;pondit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Il parut si surpris que M<sup>me</sup> Favoral, &eacute;pouvant&eacute;e, se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore, mon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, dit M. de Tr&eacute;gars, rien qui doive vous inqui&eacute;ter. Forc&eacute;
+il y a une couple d'heures de me s&eacute;parer de Maxence, je lui avais donn&eacute;
+rendez-vous ici.... S'il n'y est pas, c'est qu'il aura &eacute;t&eacute; retenu... je
+sais o&ugrave;, et je vous demande la permission d'y courir....</p>
+
+<p>Il sortit, en effet, mais M<sup>lle</sup> Gilberte le suivit dans l'antichambre,
+et lui prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes bon, commen&ccedil;a-t-elle, et comment vous remercier
+jamais....</p>
+
+<p>Il l'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne me devez pas de remerc&icirc;ments, ma bien-aim&eacute;e, car il y a
+dans mon fait plus d'&eacute;go&iuml;sme que vous ne croyez. C'est ma cause encore
+plus que la v&ocirc;tre que je d&eacute;fends.... Du reste, tout va bien, ayez
+confiance!...</p>
+
+<p>Et sans vouloir s'expliquer davantage, il reprit sa course.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet il croyait bien savoir o&ugrave; retrouver Maxence. Il ne
+doutait pas que Maxence en le quittant n'e&ucirc;t couru &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des
+Folies</i>, rendre compte &agrave; M<sup>lle</sup> Lucienne des d&eacute;marches de la journ&eacute;e. Et
+s'il &eacute;tait contrari&eacute; qu'il s'y f&ucirc;t attard&eacute;, &agrave; la r&eacute;flexion il ne s'en
+&eacute;tonnait pas.</p>
+
+<p>C'est donc &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i> qu'il se rendait. Maintenant qu'il
+avait d&eacute;masqu&eacute; ses batteries et engag&eacute; la lutte, il ne lui d&eacute;plaisait
+pas de se trouver en face de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>En moins de cinq minutes il eut atteint le boulevard du Temple.</p>
+
+<p>Devant l'&eacute;troit couloir des honorables &eacute;poux Fortin, une douzaine de
+badauds stationnaient et causaient le nez en l'air.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'avan&ccedil;a, pr&ecirc;tant l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un &eacute;pouvantable accident, disait l'un, une si jolie fille, toute
+jeune!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, d&eacute;clarait un autre, c'est le cocher que je plains, car enfin, si
+cette jolie coquine &eacute;tait dans cette voiture, c'&eacute;tait pour son plaisir,
+tandis que le pauvre cocher faisait son &eacute;tat, lui!...</p>
+
+<p>De tout temps le Parisien a &eacute;t&eacute; curieux et quelque peu badaud.</p>
+
+<p>Huit jours apr&egrave;s qu'une femme s'est jet&eacute;e par la fen&ecirc;tre, il y a encore
+des groupes devant la maison, des gens qui restent des heures, plant&eacute;s
+sur leurs jambes, mesurant de l'&oelig;il la hauteur de l'&eacute;tage, t&acirc;tant le
+pav&eacute; du bout de leur canne et &eacute;piloguant sur les circonstances du drame.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars savait cela, mais un pressentiment confus lui serrait le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>S'adressant &agrave; l'un de ces braves bourgeois:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous des d&eacute;tails? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Flatt&eacute; de la confiance:</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'en ai, r&eacute;pondit-il, &eacute;tant n&eacute;gociant du quartier.... Je n'ai
+pas vu la chose personnellement de mes yeux, mais ma femme l'a vue....
+C'&eacute;tait terrible.... La voiture, une superbe voiture de ma&icirc;tre, ma foi!
+venait du c&ocirc;t&eacute; de la Madeleine. Les chevaux &eacute;taient emport&eacute;s et d&eacute;j&agrave; il
+y avait eu un malheur, place du Ch&acirc;teau-d'Eau, une vieille femme avait
+&eacute;t&eacute; renvers&eacute;e.... Tout &agrave; coup, tenez, l&agrave;-bas, en face du magasin de
+jouets, qui est le mien, voil&agrave; que la roue de la voiture accroche la
+roue d'un &eacute;norme camion, et aussit&ocirc;t, patatras! le cocher est jet&eacute; &agrave;
+terre et aussi la dame qu'il conduisait, qui est une belle fille qui
+demeure dans cet h&ocirc;tel....</p>
+
+<p>&mdash;Plantant l&agrave; le complaisant narrateur, M. de Tr&eacute;gars se pr&eacute;cipita dans
+l'&eacute;troit couloir de l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>.</p>
+
+<p>Et au moment o&ugrave; il arriva dans la cour, il se trouva en pr&eacute;sence de
+Maxence....</p>
+
+<p>Bl&ecirc;me, la t&ecirc;te nue, les yeux &eacute;gar&eacute;s, secou&eacute; par un horrible tremblement
+nerveux, le pauvre gar&ccedil;on semblait un fou....</p>
+
+<p>Apercevant M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, s'&eacute;cria-t-il, quel malheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Lucienne?</p>
+
+<p>&mdash;Morte, peut-&ecirc;tre.... Le m&eacute;decin ne r&eacute;pond pas d'elle.... Je cours chez
+le pharmacien faire ex&eacute;cuter une ordonnance....</p>
+
+<p>Il fut interrompu par le commissaire de police dont la bienveillante
+protection avait jusqu'&agrave; ce jour pr&eacute;serv&eacute; M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Il sortait de la petite pi&egrave;ce du rez-de-chauss&eacute;e qui servait aux &eacute;poux
+Fortin de chambre, de bureau et de salle &agrave; manger....</p>
+
+<p>A la lueur du bec de gaz qui &eacute;clairait la cour, il avait reconnu Marius
+de Tr&eacute;gars. Il vint &agrave; lui, et lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit-il, vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma faute, monsieur le marquis, c'est ma tr&egrave;s-grande faute, car
+nous &eacute;tions pr&eacute;venus.... Je savais si bien que l'existence de Lucienne
+&eacute;tait menac&eacute;e, j'attendais si positivement une nouvelle tentative, que
+chaque fois qu'elle sortait en voiture, c'&eacute;tait un de mes hommes, rev&ecirc;tu
+d'une livr&eacute;e de valet de pied, qui montait sur le si&eacute;ge, pr&egrave;s du
+cocher.... Aujourd'hui, mon homme avait tant de besogne, que je me suis
+dit: &laquo;Bast, pour une fois!...&raquo; Vous voyez ce qui en est r&eacute;sult&eacute;....</p>
+
+<p>C'est avec un inexprimable &eacute;tonnement que Maxence &eacute;coutait. C'est avec
+une stupeur profonde qu'il d&eacute;couvrait entre Marius et le commissaire
+cette intimit&eacute; s&eacute;rieuse qui r&eacute;sulte de longues relations, d'une estime
+r&eacute;elle et d'esp&eacute;rances communes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit M. de Tr&eacute;gars, ce n'est pas un accident?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher a parl&eacute;, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le mis&eacute;rable a &eacute;t&eacute; tu&eacute; sur le coup....</p>
+
+<p>Et sans attendre une nouvelle question:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne restons pas l&agrave;, reprit le commissaire. Pendant que Maxence va
+courir chez le pharmacien, entrons dans le bureau des &eacute;poux Fortin.</p>
+
+<p>Il ne s'y trouvait que le mari, la femme &eacute;tant en ce moment pr&egrave;s de
+M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi le plaisir d'aller vous promener un quart d'heure, lui dit
+le commissaire de police, nous avons &agrave; causer, monsieur et moi....</p>
+
+<p>Humblement, sans souffler mot, en homme qui se rend justice et qui a
+conscience des &eacute;gards qui lui sont dus, le sieur Fortin s'esquiva.</p>
+
+<p>Et tout aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Il est clair, monsieur le marquis, reprit le commissaire, il est
+manifeste qu'un crime a &eacute;t&eacute; commis. &Eacute;coutez et jugez:</p>
+
+<p>Je sortais de table, lorsqu'on est venu me pr&eacute;venir de ce qu'on appelait
+l'accident de notre pauvre Lucienne. Sans m&ecirc;me prendre le temps de
+changer de v&ecirc;tements, j'accours. La voiture gisait en mille pi&egrave;ces sur
+la chauss&eacute;e. Deux sergents de ville maintenaient les chevaux dont ils
+s'&eacute;taient rendus ma&icirc;tres. Je m'informe: on m'apprend que Lucienne,
+relev&eacute;e par Maxence, a pu se tra&icirc;ner jusqu'&agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, et
+que le cocher a &eacute;t&eacute; port&eacute; chez le pharmacien le plus proche. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+de ma n&eacute;gligence et tourment&eacute; de vagues soup&ccedil;ons, c'est chez le
+pharmacien que je me rends en toute h&acirc;te. Le cocher &eacute;tait dans
+l'arri&egrave;re-boutique, &eacute;tendu sur un matelas.</p>
+
+<p>Sa t&ecirc;te ayant port&eacute; contre l'angle du trottoir, il avait le cr&acirc;ne ouvert
+et venait de rendre le dernier soupir. C'&eacute;tait, en apparence,
+l'an&eacute;antissement de l'espoir que j'avais de m'&eacute;clairer en interrogeant
+cet homme. Cependant, j'ordonne qu'on le fouille. On ne d&eacute;couvre sur lui
+aucun papier de nature &agrave; &eacute;tablir son identit&eacute;. Mais dans une des poches
+de son pantalon, savez-vous ce qu'on trouve? Vingt billets de banque de
+cent francs soigneusement envelopp&eacute;s dans un fragment de journal.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars avait tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle r&eacute;v&eacute;lation!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.</p>
+
+<p>Mais le commissaire de police devait s'y m&eacute;prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'&eacute;tait une r&eacute;v&eacute;lation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille
+francs valaient un aveu; ils ne pouvaient &ecirc;tre que les arrhes d'un
+crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me
+fais conduire chez Brion. Tout le monde y &eacute;tait sens dessus dessous, car
+on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et d&egrave;s les premiers mots
+la justesse de mes pr&eacute;somptions m'est d&eacute;montr&eacute;e. Le mis&eacute;rable qui venait
+de mourir n'&eacute;tait pas un cocher de Brion. Voici ce qui &eacute;tait arriv&eacute;. A
+deux heures, lorsque la voiture command&eacute;e par M. Van-Klopen avait d&ucirc;
+sortir pour venir prendre Lucienne, on avait d&ucirc; envoyer chercher le
+cocher et le valet de pied, qui s'&eacute;taient attard&eacute;s &agrave; boire dans un
+cabaret voisin, avec un individu qui &eacute;tait venu les voir dans la
+matin&eacute;e. Ils &eacute;taient un peu avin&eacute;s, mais pas assez pour qu'il f&ucirc;t
+imprudent de leur confier des chevaux, et m&ecirc;me on devait croire que le
+grand air les d&eacute;griserait. Ils &eacute;taient donc partis, mais ils n'&eacute;taient
+pas all&eacute;s fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arr&ecirc;ter la
+voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce m&ecirc;me individu avec
+lequel ils avaient ribot&eacute; toute la matin&eacute;e....</p>
+
+<p>&mdash;Et qui n'&eacute;tait autre que l'homme qui est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand
+de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion.
+Ils y &eacute;taient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier,
+&eacute;tendus &agrave; terre et dormant.... J'essaie de les r&eacute;veiller, inutile! Je
+commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau fra&icirc;che
+qu'on leur lance &agrave; la face ne leur arrache qu'un grognement
+inarticul&eacute;.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre.
+J'envoie chercher un m&eacute;decin et je demande au marchand de vins des
+explications. C'est son gar&ccedil;on et sa femme qui me r&eacute;pondent. Ils me
+racontent que vers deux heures est entr&eacute; chez eux un homme qui leur a
+dit &ecirc;tre un employ&eacute; de Brion, et qui leur a command&eacute; de servir trois
+verres pour lui et deux camarades qui vont venir.</p>
+
+<p>Ils servent, et l'instant d'apr&egrave;s, une voiture s'arr&ecirc;te &agrave; la porte et un
+cocher et un valet de pied en descendent. Ils &eacute;taient, pr&eacute;tendaient-ils,
+tr&egrave;s-press&eacute;s et ne voulaient qu'avaler une tourn&eacute;e. Ils en avalent trois
+coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient
+&eacute;videmment leurs chevaux qu'ils avaient donn&eacute; &agrave; tenir au commissionnaire
+du coin. Bient&ocirc;t l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et
+les voil&agrave; install&eacute;s dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour
+demander du vin bouch&eacute;. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce
+temps, l'homme qui s'est pr&eacute;sent&eacute; le premier repara&icirc;t, l'air
+tr&egrave;s-contrari&eacute;, disant que c'est bien d&eacute;sagr&eacute;able, ce qui arrive, que
+ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que
+le patron, qui tient &agrave; contenter ses pratiques, les chassera
+certainement. Bien qu'il e&ucirc;t bu autant et m&ecirc;me plus que les autres, il
+avait tout son sang-froid. Apr&egrave;s avoir r&eacute;fl&eacute;chi un moment:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il me vient une id&eacute;e, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider,
+n'est-ce pas?... Je vais prendre la livr&eacute;e du cocher et conduire &agrave; sa
+place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est
+une vieille dame tr&egrave;s-bonne, et je lui conterai un mensonge pour
+expliquer l'absence du valet de pied...&raquo;</p>
+
+<p>Persuad&eacute;s qu'ils ont affaire &agrave; un employ&eacute; de Brion, la femme du marchand
+de vins et son gar&ccedil;on ne trouvent rien &agrave; redire &agrave; ce beau projet.</p>
+
+<p>Le bandit rev&ecirc;t la livr&eacute;e du cocher endormi, monte sur le si&eacute;ge &agrave; sa
+place et part apr&egrave;s avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades d&egrave;s
+que son service sera fini, que sans doute &agrave; ce moment ils seront
+d&eacute;gris&eacute;s.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police
+pour ne pas s'&eacute;tonner de sa promptitude &agrave; obtenir des renseignements
+pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; il poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Juste comme je terminais mon interrogatoire, le m&eacute;decin arrive. Je lui
+montre mes ivrognes, et imm&eacute;diatement il reconna&icirc;t que j'ai devin&eacute; juste
+et que ces hommes ont &eacute;t&eacute; endormis avec un de ces narcotiques dont se
+servent certains voleurs pour d&eacute;pouiller leurs victimes. Une potion
+qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de
+couteau, les tire de leur l&eacute;thargie. Ils ouvrent les yeux et bient&ocirc;t
+sont en &eacute;tat de r&eacute;pondre &agrave; mes questions. Ils sont furieux du tour qui
+leur a &eacute;t&eacute; jou&eacute;, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me
+jurent-ils, pour la premi&egrave;re fois le matin m&ecirc;me, et ils ignorent jusqu'&agrave;
+son nom....</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus de doute possible apr&egrave;s de si compl&egrave;tes explications.</p>
+
+<p>Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas d'un vulgaire accident que venait d'&ecirc;tre victime M<sup>lle</sup>
+Lucienne, mais d'un crime laborieusement con&ccedil;u et ex&eacute;cut&eacute; avec une
+audace inou&iuml;e, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont
+les combinaisons, neuf fois sur dix, &eacute;cartent jusqu'au soup&ccedil;on et
+d&eacute;jouent tous les efforts de la justice humaine.</p>
+
+<p>Comment les choses s'&eacute;taient pass&eacute;es, M. de Tr&eacute;gars d&eacute;sormais le
+discernait aussi clairement que s'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; donn&eacute; de recueillir
+l'aveu des coupables.</p>
+
+<p>Un homme s'&eacute;tait trouv&eacute; pour ex&eacute;cuter ce p&eacute;rilleux programme:</p>
+
+<p>Lancer des chevaux &agrave; fond de train, jusqu'&agrave; les faire s'emporter, et
+accrocher quelque lourde charrette.</p>
+
+<p>Le mis&eacute;rable jouait sa vie, &agrave; ce jeu, la l&eacute;g&egrave;re voiture devant
+infailliblement &ecirc;tre bris&eacute;e en mille pi&egrave;ces. Mais il avait d&ucirc; compter
+sur son adresse et son sang-froid pour &eacute;viter le choc, pour sauter &agrave;
+terre sain et sauf, pendant que M<sup>lle</sup> Lucienne, lanc&eacute;e sur le pav&eacute;,
+serait probablement tu&eacute;e sur le coup....</p>
+
+<p>L'&eacute;v&eacute;nement avait tromp&eacute; ses calculs, et il avait &eacute;t&eacute; victime de sa
+sc&eacute;l&eacute;ratesse, mais sa mort &eacute;tait un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Car maintenant, reprit le commissaire de police, voil&agrave; rompu entre nos
+mains le fil qui infailliblement nous e&ucirc;t conduit &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Qui a
+command&eacute; et pay&eacute; le crime? Nous le savons, puisque nous savons &agrave; qui le
+crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut &agrave; la justice plus que
+des preuves morales. Vivant, ce bandit e&ucirc;t parl&eacute;. Sa mort assure
+l'impunit&eacute; des mis&eacute;rables dont il n'&eacute;tait que l'instrument.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! dit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouv&eacute; dans
+le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et &agrave;
+cette heure si terriblement clair:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne con&ccedil;ois rien &agrave; votre n&eacute;gligence. Il faudrait en finir avec
+l'affaire Van-Klopen... l&agrave; est le danger...&raquo;</p>
+
+<p>Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'&oelig;il, et r&eacute;pondant aux
+objections de sa vieille exp&eacute;rience, bien plus qu'il ne s'adressait &agrave; M.
+de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui
+qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adress&eacute;es &agrave; Vincent
+Favoral, elles attestent sa complicit&eacute;. C'est lui qui s'&eacute;tait charg&eacute;
+d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est-&agrave;-dire avec Lucienne. C'est
+lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait trait&eacute; avec le faux cocher.</p>
+
+<p>Il demeura plus d'une minute plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui adressait ces recommandations &agrave; Vincent Favoral? reprit-il.
+Le savez-vous, monsieur le marquis?...</p>
+
+<p>Ils se regardaient, et le m&ecirc;me nom leur montait aux l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;La baronne de Thaller....</p>
+
+<p>Ce nom, cependant, ils ne le prononc&egrave;rent pas....</p>
+
+<p>Le commissaire de police s'&eacute;tait rapproch&eacute; du bec de gaz qui &eacute;clairait
+le bureau des &eacute;poux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le
+billet avec la plus m&eacute;ticuleuse attention, &eacute;tudiant le grain et la
+transparence du papier, l'encre, les caract&egrave;res....</p>
+
+<p>Et &agrave; la fin:</p>
+
+<p>&mdash;Ce billet, d&eacute;clara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste,
+mat&eacute;rielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge
+d'instruction, un mandat d'amener....</p>
+
+<p>Et Marius se r&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce billet, insista-t-il, est &eacute;crit de la main gauche, avec de l'encre
+ordinaire, sur du papier &eacute;colier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or,
+toutes les &eacute;critures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.</p>
+
+<p>Mais M. de Tr&eacute;gars ne se tenait pas pour battu.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! interrompit-il.</p>
+
+<p>Et bri&egrave;vement, bien qu'avec la derni&egrave;re exactitude, il se mit &agrave; raconter
+sa visite &agrave; l'h&ocirc;tel de Thaller, son entretien avec M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine, avec
+la baronne ensuite, et enfin avec le baron.</p>
+
+<p>C'est d'une fa&ccedil;on saisissante qu'il retra&ccedil;ait la sc&egrave;ne qui avait eu lieu
+dans le grand salon, entre M<sup>me</sup> de Thaller et un homme de mine plus que
+suspecte, cette sc&egrave;ne dont une glace lui avait livr&eacute; jusqu'au moindre
+d&eacute;tail....</p>
+
+<p>Le sens en &eacute;clatait, d&eacute;sormais, plus clair que le jour.</p>
+
+<p>Cet homme de mine suspecte avait &eacute;t&eacute; un des entremetteurs du meurtre, de
+l&agrave; le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et
+sa pr&eacute;cipitation &agrave; le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi
+lorsqu'il lui avait adress&eacute; la parole, c'est qu'il lui annon&ccedil;ait
+l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie,
+c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; du m&ecirc;me coup et
+qu'elle se trouvait ainsi d&eacute;barrass&eacute;e d'un complice dangereux....</p>
+
+<p>Le commissaire de police hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....</p>
+
+<p>De nouveau M. de Tr&eacute;gars l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas termin&eacute;, fit-il.</p>
+
+<p>Et il poursuivit plus vite, disant &agrave; quel guet-apens il venait
+d'&eacute;chapper, comment tout &agrave; coup, dans un restaurant, il avait &eacute;t&eacute;
+brutalement provoqu&eacute; par un inconnu, comment il s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; sur
+cet abject dr&ocirc;le et lui avait arrach&eacute; une lettre accablante et qui ne
+pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'&eacute;tait charg&eacute;.</p>
+
+<p>Les yeux du commissaire de police &eacute;tincelaient.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre! s'&eacute;cria-t-il, cette lettre!...</p>
+
+<p>Et d&egrave;s qu'il l'eut parcourue:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... &laquo;Il
+s'agit de faire tenir tranquille un monsieur g&ecirc;nant....&raquo; Le marquis de
+Tr&eacute;gars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... &laquo;Ce sera pour vous
+l'affaire d'un coup d'&eacute;p&eacute;e....&raquo; Naturellement, les morts ne g&ecirc;nent
+personne.... &laquo;Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez
+ronde...&raquo; Honn&ecirc;te commerce, en v&eacute;rit&eacute;!...</p>
+
+<p>L'excellent homme se frottait les mains &agrave; s'enlever l'&eacute;piderme.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base o&ugrave; asseoir
+nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le
+gredin qui vous a provoqu&eacute;, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne
+manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera
+veng&eacute;e!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent
+Favoral!... Mais bast! on finira bien par le d&eacute;nicher. J'ai vu ce tant&ocirc;t
+le juge d'instruction charg&eacute; de l'affaire du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, et sur un
+mot de lui, la pr&eacute;fecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un
+flair sup&eacute;rieur et qui savent leur m&eacute;tier....</p>
+
+<p>Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant &agrave;
+la main les m&eacute;dicaments qu'il &eacute;tait all&eacute; chercher....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!</p>
+
+<p>Et d&eacute;sol&eacute; d'&ecirc;tre rest&eacute; si longtemps absent, inquiet et press&eacute; de
+remonter:</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant &agrave; M. de
+Tr&eacute;gars bien plus qu'au commissaire de police.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, ils le suivirent.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un pauvre logis que la chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne, sans autres
+meubles qu'un &eacute;troit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de
+paille et une petite table. Au lit et aux fen&ecirc;tres &eacute;taient des rideaux
+de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, &eacute;tait devenue jaune &agrave; la
+lessive.</p>
+
+<p>Souvent Maxence avait suppli&eacute; son amie de prendre un logement plus
+confortable, toujours elle avait refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut &eacute;conomiser, r&eacute;pondait-elle; cette chambre me suffit, et
+d'ailleurs j'y suis habitu&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Tr&eacute;gars et le commissaire y arriv&egrave;rent, la ma&icirc;tresse de
+l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, l'estimable M<sup>me</sup> Fortin, &eacute;tait acroupie devant la
+chemin&eacute;e o&ugrave; elle avait allum&eacute; du feu et o&ugrave; elle surveillait une tisane.</p>
+
+<p>Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit-elle, prenez garde de la r&eacute;veiller!</p>
+
+<p>Pr&eacute;caution inutile:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dors pas, fit M<sup>lle</sup> Lucienne d'une voix faible; mais qui donc
+est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pondit Maxence en s'avan&ccedil;ant vers le lit.</p>
+
+<p>Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les
+&eacute;pouvantables angoisses de Maxence. Elle &eacute;tait plus blanche que le
+drap, et la fi&egrave;vre, cette fi&egrave;vre horrible qui suit les graves blessures,
+donnait &agrave; ses yeux un &eacute;clat sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas seul, Maxence, reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis avec lui, mon enfant, r&eacute;pondit le commissaire. Je viens vous
+demander pardon de vous avoir si mal prot&eacute;g&eacute;e....</p>
+
+<p>D'un geste triste et doux, elle hochait la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai manqu&eacute; de prudence, interrompit-elle, car
+aujourd'hui, en route, il m'avait sembl&eacute; m'apercevoir de quelque
+chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est
+arriv&eacute; ce soir serait quand m&ecirc;me arriv&eacute; un jour ou l'autre.... Les
+mis&eacute;rables qui depuis tant d'ann&eacute;es s'acharnent apr&egrave;s moi doivent &ecirc;tre
+contents.... Ils vont &ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;s de moi....</p>
+
+<p>&mdash;Lucienne!... fit douloureusement Maxence.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars, &agrave; son tour, s'&eacute;tait approch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivrez, mademoiselle, pronon&ccedil;a-t-il d'une voix &eacute;mue, vous vivrez
+pour apprendre &agrave; aimer la vie....</p>
+
+<p>Et comme elle arr&ecirc;tait sur lui ses grands yeux surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Timidement, et comme si elle e&ucirc;t dout&eacute; de la r&eacute;alit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, fit-elle, le marquis de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle... votre fr&egrave;re....</p>
+
+<p>Arbitre des &eacute;v&eacute;nements, Marius de Tr&eacute;gars ne se f&ucirc;t, certainement, ni si
+vite, ni si compl&eacute;tement d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>Mais comment demeurer ma&icirc;tre de soi, devant ce lit o&ugrave; une pauvre fille
+allait mourir peut-&ecirc;tre, sacrifi&eacute;e aux terreurs et aux convoitises de la
+mis&eacute;rable qui &eacute;tait sa m&egrave;re, mourir &agrave; vingt ans, victime du plus l&acirc;che
+et du plus odieux des crimes! Comment se d&eacute;fendre d'une immense piti&eacute;, &agrave;
+la vue de cette infortun&eacute;e qui avait endur&eacute; tout ce que peut souffrir
+une cr&eacute;ature humaine, dont la vie n'avait &eacute;t&eacute; qu'une lutte douloureuse,
+dont le courage s'&eacute;tait hauss&eacute; au-dessus de toutes les adversit&eacute;s, et
+qui avait su traverser sans une souillure toutes les fanges
+parisiennes!...</p>
+
+<p>Marius d'ailleurs n'&eacute;tait pas de ces hommes qui se d&eacute;fient de leur
+premier mouvement; qui ne s'&eacute;meuvent qu'&agrave; bon escient; qui r&eacute;fl&eacute;chissent
+et calculent avant de s'abandonner aux inspirations de leur c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lucienne &eacute;tait bien la fille du marquis de Tr&eacute;gars, il en avait acquis
+la certitude absolue; il savait que le m&ecirc;me sang coulait dans leurs
+veines.... Il le lui dit.</p>
+
+<p>Et il le lui dit surtout parce qu'il la jugeait en danger et qu'il
+voulait, si elle venait &agrave; mourir, qu'elle e&ucirc;t eu du moins cette joie
+supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Pauvre Lucienne.... Jamais elle n'avait os&eacute; r&ecirc;ver un tel bonheur. Tout
+son sang afflua &agrave; ses joues, et d'un accent o&ugrave; vibrait toute son &acirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, oui, pronon&ccedil;a-t-elle, oui, je voudrais vivre!</p>
+
+<p>Le commissaire de police, lui aussi, &eacute;tait &eacute;mu:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans inqui&eacute;tude, mon enfant, dit-il de sa bonne voix, avant
+quinze jours vous serez sur pieds; M. de Tr&eacute;gars est un fameux m&eacute;decin!</p>
+
+<p>Cependant elle avait essay&eacute; de se soulever sur ses oreillers, et ce seul
+mouvement lui avait arrach&eacute; un cri de douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que je souffre!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que c'est que de ne pas vous tenir tranquille, ma ch&eacute;rie, fit
+la Fortin, d'un ton de gronderie maternelle. Oubliez-vous donc que le
+docteur vous a express&eacute;ment d&eacute;fendu de bouger?</p>
+
+<p>C'est que c'&eacute;tait une femme de t&ecirc;te, que l'h&ocirc;tesse de l'<i>H&ocirc;tel des
+Folies</i>, et dont rien n'&eacute;tait capable d'alt&eacute;rer l'admirable sang-froid.
+En ce moment m&ecirc;me, elle se creusait la cervelle &agrave; chercher quel profit
+elle pourrait bien tirer de cette aventure.</p>
+
+<p>Appelant dans l'embrasure de la fen&ecirc;tre le commissaire de police, M. de
+Tregars et Maxence, elle se mit &agrave; leur expliquer avec force soupirs
+qu'il &eacute;tait fort imprudent de troubler le repos de M<sup>lle</sup> Lucienne. Elle
+&eacute;tait bien malade, la ch&egrave;re fille, affirmait l'estimable h&ocirc;teli&egrave;re, bien
+plus malade que ces messieurs ne l'imaginaient. Elle avait &eacute;t&eacute;
+horriblement meurtrie, une de ses &eacute;paules &eacute;tait lux&eacute;e, et le m&eacute;decin
+redoutait quelqu'une de ces l&eacute;sions internes dont les sympt&ocirc;mes mortels
+ne se r&eacute;v&egrave;lent que plus tard....</p>
+
+<p>Son avis &eacute;tait donc qu'on se h&acirc;t&acirc;t d'envoyer chercher une garde-malade.</p>
+
+<p>Certes, il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; doux de passer la nuit au chevet de sa ch&egrave;re
+locataire; mais elle n'y devait pas songer, r&eacute;clam&eacute;e qu'elle &eacute;tait par
+les soins de son h&ocirc;tel, car elle ne pouvait se reposer en rien sur son
+mari, le sieur Fortin &eacute;tant d'une sant&eacute; tr&egrave;s-d&eacute;licate et ayant un
+sommeil si profond qu'on pouvait bien briser toutes les sonnettes sans
+l'&eacute;veiller assez pour tirer le cordon.</p>
+
+<p>Heureusement elle connaissait dans le voisinage une veuve qui &eacute;tait
+l'honn&ecirc;tet&eacute; m&ecirc;me, et qui n'avait pas sa pareille pour soigner les
+malades.... Devait-elle la faire pr&eacute;venir?... Car il &eacute;tait absolument
+n&eacute;cessaire que M<sup>lle</sup> Lucienne e&ucirc;t une femme pr&egrave;s d'elle....</p>
+
+<p>C'est d'un regard inquiet et suppliant que Maxence consultait M. de
+Tr&eacute;gars. Dans ses yeux se lisait la proposition qui lui br&ucirc;lait les
+l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'allais chercher Gilberte?</p>
+
+<p>Cette proposition, il n'eut pas le temps de la formuler.</p>
+
+<p>Si bas qu'on e&ucirc;t parl&eacute;, M<sup>lle</sup> Lucienne avait entendu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une amie, dit-elle, qui, certainement, me rendrait ce triste
+service de me veiller.</p>
+
+<p>Les autres se rapproch&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle amie? interrogea le commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez bien, monsieur, c'est cette pauvre fille qui
+m'avait recueillie chez elle, aux Batignolles, &agrave; ma sortie de l'h&ocirc;pital,
+qui m'est venue en aide pendant la Commune, et que vous avez tir&eacute;e des
+prisons de Versailles....</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous donc ce qu'elle est devenue?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais depuis hier que j'ai re&ccedil;u une lettre d'elle. Oh! une lettre
+bien amicale. Elle m'&eacute;crit qu'elle a trouv&eacute; de l'argent pour monter un
+atelier de couturi&egrave;re et qu'elle compte sur moi pour l'aider et
+surveiller ses ouvri&egrave;res. C'est rue Saint-Lazare qu'elle va s'&eacute;tablir,
+ces jours-ci, et en attendant, elle demeure rue du Cirque....</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars et Maxence avaient tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc s'appelle votre amie? demand&egrave;rent-ils vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>Ignorant les d&eacute;tails de la visite des deux jeunes gens rue du Cirque, le
+commissaire de police ne pouvait s'expliquer leur trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, qu'il serait peu convenable de s'adresser maintenant
+&agrave; cette fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; elle seule, au contraire, que nous devons recourir,
+interrompit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Et comme il avait ses raisons de se d&eacute;fier de la Fortin, il entra&icirc;na le
+commissaire hors de la chambre, sur le palier, et l&agrave;, en deux mots, il
+lui expliqua que cette Z&eacute;lie &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la femme qu'il avait
+trouv&eacute;e rue du Cirque, dans ce somptueux h&ocirc;tel o&ugrave; Vincent Favoral, sous
+le nom de M. Vincent, menait, au dire des voisins, un train de prince.</p>
+
+<p>Le commissaire de police &eacute;tait confondu.</p>
+
+<p>Comment n'avait-il pas su cela plus t&ocirc;t!... A quoi tiennent cependant
+les destin&eacute;es!... Enfin, mieux valait tard que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez raison cent fois, monsieur le marquis, d&eacute;clara-t-il.
+Cette fille, &eacute;videmment, doit conna&icirc;tre le secret de Vincent Favoral, le
+mot de l'&eacute;nigme que nous cherchons en vain.... Ce qu'elle n'a pas dit &agrave;
+vous, un &eacute;tranger, elle le dira &agrave; Lucienne, son amie....</p>
+
+<p>Maxence s'offrait pour courir chercher Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui r&eacute;pondit Marius, elle n'aurait qu'&agrave; vous conna&icirc;tre, elle se
+d&eacute;fierait, elle refuserait de venir.</p>
+
+<p>C'est donc le sieur Fortin qui fut exp&eacute;di&eacute; rue du Cirque, et qui partit
+en maugr&eacute;ant, encore bien qu'on lui e&ucirc;t donn&eacute; cent sous pour sa course
+et cent sous pour prendre une voiture....</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le commissaire de police &agrave; Maxence, nous allons,
+vous et moi, nous retirer, moi parce que ma qualit&eacute; de commissaire
+effaroucherait M<sup>me</sup> Cadelle, vous parce qu'&eacute;tant le fils de Vincent
+Favoral vous la g&ecirc;neriez certainement....</p>
+
+<p>Ils sortirent donc, mais M. de Tr&eacute;gars ne resta pas longtemps seul avec
+M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Le sieur Fortin avait eu la d&eacute;licatesse de ne pas muser en route.</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient, lorsque Z&eacute;lie Cadelle entra comme un tourbillon
+dans la chambre de son amie.</p>
+
+<p>Telle avait &eacute;t&eacute; sa h&acirc;te d'accourir, qu'elle n'avait pas pens&eacute; &agrave; sa
+toilette. Elle avait camp&eacute; sur ses cheveux d&eacute;peign&eacute;s le premier chapeau
+qui lui &eacute;tait tomb&eacute; sous la main, et jet&eacute; un ch&acirc;le sur le vieux peignoir
+que Marius lui avait vu le tant&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma pauvre Lucienne, s'&eacute;cria-t-elle, tu serais si malade que
+cela!...</p>
+
+<p>Mais elle s'arr&ecirc;ta court; elle venait de reconna&icirc;tre M. de Tr&eacute;gars; et
+d'un ton soup&ccedil;onneux:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une rencontre!... fit-elle.</p>
+
+<p>Marius s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Lucienne?</p>
+
+<p>Ce qu'elle entendait par l&agrave;, il le comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Lucienne est ma s&oelig;ur, madame, dit-il froidement.</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle blague!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;, affirma M<sup>lle</sup> Lucienne, je te le jure, et tu sais que
+je ne mens jamais....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie tombait des nues.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu le dis!... grommela-t-elle.... Mais c'est &eacute;gal, c'est
+raide....</p>
+
+<p>D'un geste, M. de Tr&eacute;gars lui imposa silence:</p>
+
+<p>&mdash;C'est m&ecirc;me parce que Lucienne est ma s&oelig;ur, reprit-il, que vous la
+voyez l&agrave;, sur ce lit.... On a tent&eacute; aujourd'hui de l'assassiner....</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est sa m&egrave;re qui a essay&eacute; de se d&eacute;faire d'elle, pour s'emparer de la
+fortune que mon p&egrave;re lui avait l&eacute;gu&eacute;e.... Et il y a tout lieu de croire
+que le guet-apens a &eacute;t&eacute; combin&eacute; par Vincent Favoral....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Z&eacute;lie ne comprenait pas bien, mais lorsque Marius et M<sup>lle</sup> Lucienne
+lui eurent appris ce qu'il &eacute;tait utile qu'elle s&ucirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a, mais, s'&eacute;cria-t-elle, c'est une affreuse canaille que le papa
+Vincent!</p>
+
+<p>Et comme M. de Tr&eacute;gars restait muet:</p>
+
+<p>&mdash;Ce tant&ocirc;t, reprit-elle, je ne vous ai pas menti, mais je ne vous ai
+pas tout dit....</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta, et apr&egrave;s un moment de d&eacute;lib&eacute;ration:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour le p&egrave;re Vincent! poursuivit-elle. Ah! il a voulu tuer
+Lucienne. Eh bien! vous allez savoir tout ce que je sais. Primo, il ne
+m'&eacute;tait rien de rien.... Dame! ce n'est pas tr&egrave;s-flatteur pour moi, mais
+c'est comme cela.... Jamais il ne m'a seulement embrass&eacute; le bout du
+doigt.... Il disait comme cela qu'il m'aimait, mais qu'il me respectait
+encore plus parce que je ressemblais &agrave; une fille qu'il avait perdue....
+Vieux farceur! Et moi qui le croyais! Car je le croyais, parole
+d'honneur! dans les commencements.... Mais on n'est pas si b&ecirc;te qu'on en
+a l'air.... Je n'ai pas tard&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre qu'il se moquait de moi, et
+qu'il ne m'avait que pour d&eacute;tourner les soup&ccedil;ons d'une autre femme....</p>
+
+<p>&mdash;De quelle femme?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, ni moi non plus! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est
+mari&eacute;e, qu'il en est fou, et qu'elle doit filer avec lui....</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est donc pas parti?</p>
+
+<p>Le visage de M<sup>me</sup> Cadelle s'&eacute;tait assombri, et pendant une bonne minute
+elle parut h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit-elle enfin, que ma r&eacute;ponse va me co&ucirc;ter gros. On m'a
+promis le P&eacute;rou, mais je ne le tiens pas... si je parle, bonsoir, je
+n'aurai rien.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars ouvrait la bouche pour la rassurer, elle lui coupa la
+parole:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, fit-elle, le p&egrave;re Vincent n'est pas parti. Il a mont&eacute;
+une com&eacute;die pour d&eacute;pister, &agrave; ce qu'il m'a dit, le mari de sa belle, il a
+fait filer des tas de bagages &agrave; l'&eacute;tranger, mais il est rest&eacute; &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous savez o&ugrave; il se cache?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Lazare, parbleu! dans le logement que j'ai lou&eacute; il y a
+quinze jours....</p>
+
+<p>D'une voix que faisait trembler l'&eacute;motion d'un succ&egrave;s presque certain:</p>
+
+<p>&mdash;Consentiriez-vous &agrave; m'y conduire? demanda M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous le voudrez... d&egrave;s demain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>En sortant de la chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne:</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne me retient plus &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, dit le commissaire de
+police &agrave; Maxence. Tout ce qui est possible sera fait et bien fait par le
+marquis de Tr&eacute;gars. Donc, je regagne mon logis et je vous emm&egrave;ne, j'ai
+de la besogne par-dessus la t&ecirc;te, vous me donnerez un coup de main....</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait rien moins qu'exact, ce qu'il disait l&agrave;; mais il craignait
+que Maxence, dont la t&ecirc;te &eacute;tait absolument perdue, ne comm&icirc;t quelque
+imprudence et ne comprom&icirc;t le succ&egrave;s de la mission de M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Il s'effor&ccedil;ait de penser &agrave; tout, de livrer au hasard le moins possible,
+en homme qui a vu les entreprises les mieux combin&eacute;es &eacute;chouer faute
+d'une futile pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Une fois dans la cour, il ouvrit la porte de la loge o&ugrave; les honorables
+&eacute;poux Fortin d&eacute;lib&eacute;raient et &eacute;changeaient leurs conjectures au lieu de
+songer &agrave; se mettre au lit. Car ils &eacute;taient extraordinairement intrigu&eacute;s
+de tous ces &eacute;v&eacute;nements qui se succ&eacute;daient, et inquiets de tant d'all&eacute;es
+et de venues. Et leur locataire, Lucienne, qui tout &agrave; coup se trouvait
+la s&oelig;ur d'un marquis!...</p>
+
+<p>&mdash;Je rentre chez moi, leur dit le commissaire, mais avant, &eacute;coutez une
+recommandation: vous ne laisserez monter personne, vous m'entendez bien,
+personne d'&eacute;tranger pr&egrave;s de M<sup>lle</sup> Lucienne. Et rappelez-vous que je
+n'admettrais aucune excuse, et qu'il ne s'agirait pas de venir me dire
+apr&egrave;s: &laquo;Ce n'est pas notre faute, on ne voit pas tous les gens qui
+entrent,&raquo; et autres niaiseries....</p>
+
+<p>Il s'exprimait de ce ton dur et imp&eacute;rieux dont les hommes de police ont
+le secret, lorsqu'ils s'adressent &agrave; des gens que leur conduite a fait
+tomber sous leur d&eacute;pendance....</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons fermer notre porte, r&eacute;pondirent les estimables h&ocirc;teliers.
+Monsieur le commissaire peut &ecirc;tre tranquille....</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, parce que si vous veniez &agrave; me d&eacute;sob&eacute;ir j'en serais averti,
+et qu'il en r&eacute;sulterait pour vous les plus graves d&eacute;sagr&eacute;ments.... Outre
+que votre h&ocirc;tel serait ferm&eacute; sans mis&eacute;ricorde, vous vous trouveriez
+impliqu&eacute;s dans une tr&egrave;s-mauvaise affaire....</p>
+
+<p>La plus ardente curiosit&eacute; flambait dans les petits yeux de la Fortin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien compris tout de suite, commen&ccedil;a-t-elle, qu'il se passait
+quelque chose d'extraordinaire....</p>
+
+<p>Mais le commissaire lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas fini. Il se peut que ce soir ou demain il se pr&eacute;sente
+quelqu'un qui vous demande des nouvelles de M<sup>lle</sup> Lucienne....</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;pondrez qu'elle est au plus mal, et qu'elle n'a ni prononc&eacute; une
+parole ni repris connaissance depuis sa chute, et que certainement elle
+ne passera pas la journ&eacute;e....</p>
+
+<p>L'effort que s'imposait la Fortin, pour garder le silence, donnait mieux
+que tout la mesure de la frayeur que lui inspirait le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, poursuivit-il. D&egrave;s que le quelqu'un en question se
+retirera, vous le suivrez sans affectation jusqu'&agrave; la porte de la rue,
+et vous le d&eacute;signerez du doigt, tenez, comme cela, &agrave; un de mes agents
+qui se trouvera par hasard sur le boulevard....</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne s'y trouvait pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'y trouvera, rassurez-vous....</p>
+
+<p>Les regards de d&eacute;tresse qu'&eacute;changeaient les honorables h&ocirc;teliers
+n'annon&ccedil;aient pas une conscience bien tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire que nous voil&agrave; en surveillance, g&eacute;mit le sieur Fortin.
+Qu'avons-nous fait pour qu'on se d&eacute;fie ainsi de nous?...</p>
+
+<p>Lui r&eacute;pondre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus long que difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que je vous dis, insista durement le commissaire, et ne vous
+occupez pas du reste. Et sur ce, bonne nuit!...</p>
+
+<p>Il avait raison de se porter garant de l'exactitude de son agent, car
+aussit&ocirc;t qu'il sortit de l'&eacute;troit couloir de l'<i>H&ocirc;tel des Folies</i>, un
+homme passa pr&egrave;s de lui qui, sans para&icirc;tre s'adresser &agrave; lui ni seulement
+le conna&icirc;tre, dit &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit-il, sinon que la Fortin a le mot. La sourici&egrave;re est
+bien tendue, &agrave; toi d'ouvrir l'&oelig;il et de filer quiconque viendrait
+s'informer de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Et il pressa le pas, toujours suivi de Maxence, qui s'en allait comme un
+corps sans &acirc;me, tortur&eacute; par les plus effroyables angoisses.</p>
+
+<p>Comme le commissaire avait &eacute;t&eacute; absent toute la soir&eacute;e, quatre ou cinq
+personnes l'attendaient &agrave; son bureau pour des affaires courantes. Il les
+exp&eacute;dia en moins de rien, apr&egrave;s quoi, s'adressant &agrave; un agent de service:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, lui dit-il, vers neuf heures, dans un des restaurants du
+boulevard, une rixe a eu lieu.... Un consommateur en a provoqu&eacute;
+grossi&egrave;rement un autre....</p>
+
+<p>Vous allez vous rendre dans ce restaurant; vous vous ferez expliquer ce
+qui s'est pass&eacute;, et vous me saurez qui est au juste ce provocateur, son
+nom, sa profession, son domicile....</p>
+
+<p>En homme accoutum&eacute; &agrave; de telles commissions:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on avoir son signalement? demanda l'agent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est un homme d'un certain &acirc;ge d&eacute;j&agrave;, tournure militaire, grosses
+moustaches, chapeau sur l'oreille....</p>
+
+<p>&mdash;Un &laquo;cr&acirc;neur&raquo;, quoi! Je vois &ccedil;a d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez, je ne me coucherai pas que vous ne soyez de retour....
+Ah! j'oubliais: sachez aussi ce qu'on pensait ce soir &agrave; la petite Bourse
+de l'affaire du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, et ce qu'on disait de l'arrestation du
+sieur Saint-Pavin, directeur du <i>Pilote financier</i>, et d'un banquier
+nomm&eacute; Jottras....</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on prendre une voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Prenez.</p>
+
+<p>L'agent prit ses jambes &agrave; son cou, et il n'&eacute;tait pas hors de la maison,
+que le commissaire ouvrant une porte qui donnait dans un petit cabinet
+de travail, appela:</p>
+
+<p>&mdash;F&eacute;lix!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son secr&eacute;taire, un gar&ccedil;on d'une trentaine d'ann&eacute;es, blond, &agrave;
+l'air doux et timide, ayant dans sa longue redingote les allures d'un
+ancien s&eacute;minariste. Il parut tout aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'appelez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher F&eacute;lix, reprit le commissaire, je vous ai vu autrefois imiter
+fort joliment toutes sortes d'&eacute;critures....</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire rougit, beaucoup sans doute &agrave; cause de Maxence, qu'il
+voyait assis pr&egrave;s de son patron. C'&eacute;tait un gar&ccedil;on tr&egrave;s-honn&ecirc;te, mais il
+est de ces petits talents dont on n'aime pas &agrave; s'entendre louer, et le
+talent de contrefaire l'&eacute;criture d'autrui est de ce nombre, par la
+raison que, fatalement et tout de suite, il &eacute;veille des id&eacute;es de
+faux....</p>
+
+<p>&mdash;C'est en m'amusant que je faisais cela, monsieur! balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous ici s'il en &eacute;tait autrement? fit le commissaire. Seulement
+il s'agit cette fois non de vous amuser, mais de me rendre service.</p>
+
+<p>Et tirant de son portefeuille la lettre arrach&eacute;e par M. de Tr&eacute;gars &agrave;
+l'homme du restaurant:</p>
+
+<p>&mdash;Examinez-moi cette &eacute;criture, reprit-il, et dites-moi si vous &ecirc;tes de
+force &agrave; l'imiter passablement.</p>
+
+<p>&Eacute;talant la lettre sous la lampe, en pleine lumi&egrave;re, le secr&eacute;taire resta
+bien deux minutes &agrave; l'&eacute;tudier avec la minutieuse attention d'un expert.
+Et en m&ecirc;me temps, il grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;Pas commode du tout!... Fichue &eacute;criture &agrave; contrefaire.... Pas un trait
+saillant, pas un signe caract&eacute;ristique!... Rien qui frappe l'&oelig;il et
+saisisse l'attention!... Ce doit &ecirc;tre quelque ancien huissier qui a
+griffonn&eacute; cela....</p>
+
+<p>En d&eacute;pit de ses pr&eacute;occupations, le commissaire souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez bien avoir devin&eacute;, dit-il.</p>
+
+<p>Ainsi encourag&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je vais essayer, d&eacute;clara F&eacute;lix.</p>
+
+<p>Il prit une plume, et apr&egrave;s une douzaine de tentatives:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce cela? demanda-t-il, en tendant une feuille de papier.</p>
+
+<p>Soigneusement le commissaire compara l'original et la copie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas parfait, murmura-t-il, mais la nuit, l'imagination
+troubl&eacute;e par un grand p&eacute;ril.... Ne faut-il pas risquer quelque chose,
+d'ailleurs....</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais quelques heures pour m'exercer....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les avez pas.... Allons, reprenez la plume, et &eacute;crivez de
+cette m&ecirc;me &eacute;criture ce que je vais vous dire.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, il dicta:</p>
+
+<p>&laquo;Tout va bien. T... provoqu&eacute;, se bat demain &agrave; l'&eacute;p&eacute;e. Seulement, notre
+homme, que je ne quitte pas, refuse de marcher si on ne lui compte pas
+deux mille francs avant l'affaire. Je ne les ai pas. Remettez-les au
+porteur, qui a l'ordre de vous attendre.&raquo;</p>
+
+<p>Le commissaire suivait, pench&eacute; sur l'&eacute;paule de son secr&eacute;taire, et le
+dernier mot &eacute;crit:</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! s'&eacute;cria-t-il. Vite l'adresse: Madame la baronne de Thaller,
+rue de la P&eacute;pini&egrave;re....</p>
+
+<p>Il est des professions qui &eacute;teignent chez ceux qui les exercent, toute
+curiosit&eacute;. C'est avec la plus profonde indiff&eacute;rence et sans une
+question, que le secr&eacute;taire avait fait ce qu'on lui avait demand&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le commissaire, vous allez, mon cher F&eacute;lix, vous
+donner autant que possible la tournure d'un gar&ccedil;on de restaurant, et
+porter cette lettre &agrave; son adresse....</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure....</p>
+
+<p>&mdash;Oui. La baronne de Thaller est en soir&eacute;e. Vous direz &agrave; ses domestiques
+que vous lui apportez la r&eacute;ponse de l'affaire de tant&ocirc;t. Ils ne
+comprendront pas, mais ils vous permettront d'attendre leur ma&icirc;tresse
+chez le concierge. D&egrave;s qu'elle rentrera, vous lui remettrez la lettre,
+en disant que la r&eacute;ponse est attendue par deux messieurs qui soupent
+dans votre restaurant. Il se peut qu'elle s'&eacute;crie que vous &ecirc;tes un
+dr&ocirc;le, qu'elle ne sait pas ce que cela signifie... c'est que nous
+aurions &eacute;t&eacute; pr&eacute;venus.</p>
+
+<p>En ce cas, d&eacute;guerpissez sans demander votre reste. Mais il y a bien des
+chances pour qu'elle vous donne les deux mille francs, et alors il
+faudra vous arranger de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'on la voie bien vous les
+donner.... C'est bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien.</p>
+
+<p>&mdash;En route alors, et ne perdez une minute. J'attends....</p>
+
+<p>Loin de M<sup>lle</sup> Lucienne, Maxence, peu &agrave; peu, avait &eacute;t&eacute; rappel&eacute; au
+sentiment de la situation, et c'est avec une curiosit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e
+d'&eacute;tonnement qu'il regardait agir et s'empresser le commissaire de
+police.</p>
+
+<p>L'excellent homme retrouvait son activit&eacute; de vingt ans et cette fi&egrave;vre
+d'espoir et cette impatience du succ&egrave;s qu'&eacute;teignent les ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Il y avait si longtemps que cette affaire &eacute;tait sa constante
+pr&eacute;occupation!...</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait encore qu'officier de paix lorsqu'il avait eu l'occasion de
+soustraire M<sup>lle</sup> Lucienne aux suites d&eacute;sastreuses d'une d&eacute;nonciation
+inf&acirc;me. De ce jour, il s'y &eacute;tait attach&eacute;, &agrave; mesure qu'il l'avait mieux
+connue.</p>
+
+<p>Pour un homme de sa profession, confident oblig&eacute; de toutes les hontes
+secr&egrave;tes et de toutes les fl&eacute;trissures ignor&eacute;es, condamn&eacute; &agrave; laver le
+linge sale d'une soci&eacute;t&eacute; corrompue, c'&eacute;tait un rare ph&eacute;nom&egrave;ne et digne
+d'&eacute;tude que cette jeune fille d'une exquise beaut&eacute;, livr&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me,
+et qui conservait intact le pur sentiment de l'honneur, qui savait se
+d&eacute;fendre de toutes les s&eacute;ductions, r&eacute;sister &agrave; des tentations presque
+irr&eacute;sistibles et repousser m&ecirc;me les &eacute;pouvantables suggestions de la
+mis&egrave;re et de la faim.</p>
+
+<p>D&egrave;s cette &eacute;poque, il s'&eacute;tait demand&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc peut lui en vouloir? Qui donc g&ecirc;ne-t-elle?</p>
+
+<p>Mais il n'avait que de vagues soup&ccedil;ons. Plus tard seulement, lors de
+l'attaque de nuit, il avait eu la certitude d'une machination ayant pour
+but de se d&eacute;faire de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il au fond de ce crime avort&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le saurai, dit-il, je saurai quels gens ont un si puissant int&eacute;r&ecirc;t
+&agrave; supprimer ma prot&eacute;g&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce devint, en effet, sa pr&eacute;occupation habituelle, quelque chose comme
+une de ces innocentes manies qui bouchent tous les vides de l'existence.</p>
+
+<p>Quand il avait fait son m&eacute;tier, comme il disait, exp&eacute;di&eacute; toutes ces
+affaires banales, stupides, ridicules ou ignobles, qui sont du ressort
+d'un commissaire, c'est &agrave; l'&eacute;nigme qu'il s'&eacute;tait jur&eacute; de d&eacute;chiffrer
+qu'il songeait.</p>
+
+<p>Pour guider ses recherches, il n'avait rien que le r&eacute;cit que lui avait
+fait de sa vie M<sup>lle</sup> Lucienne. C'&eacute;tait assez pour qu'il en tir&acirc;t des
+d&eacute;ductions dont l'&eacute;v&eacute;nement devait d&eacute;montrer la justesse.</p>
+
+<p>Ais&eacute;ment les hommes de police se laissent aller aux conjectures les plus
+aventur&eacute;es. Ils ont vu si souvent l'impossible se r&eacute;aliser, qu'il n'est
+pas pour eux de combinaisons inadmissibles. Les plus bizarres
+conceptions des romanciers ne sauraient surprendre des gens qui ont
+&eacute;tudi&eacute; les complications des int&eacute;r&ecirc;ts, les &eacute;carts des passions, tous les
+vertiges de l'esprit et des sens.</p>
+
+<p>&mdash;Lucienne a &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e par ses parents, pensait le digne homme,
+c'est eux qu'elle g&ecirc;ne, et c'est eux qu'il s'agit de retrouver.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ais&eacute; &agrave; dire, non &agrave; ex&eacute;cuter. O&ugrave; prendre le bout de fil qui
+pouvait conduire &agrave; la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>Des recherches qu'il fit &agrave; Louveciennes n'amen&egrave;rent aucun r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la Commune, lorsque Lucienne fut d&eacute;nonc&eacute;e en m&ecirc;me temps que son
+amie Z&eacute;lie et conduite &agrave; Versailles, alors seulement le brave
+commissaire eut un indice. On lui confia la lettre qui avait motiv&eacute;
+l'arrestation. C'&eacute;tait peu de chose, pour le moment; ce pouvait devenir
+d&eacute;cisif, car c'&eacute;tait un moyen de v&eacute;rification.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, lorsque Van-Klopen proposa &agrave; M<sup>lle</sup> Lucienne de devenir
+en quelque sorte l'enseigne vivante de sa maison, le commissaire de
+police, combattant ses r&eacute;pugnances, la d&eacute;termina &agrave; accepter cette offre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait persuad&eacute; que parmi le &laquo;beau monde&raquo; qui fr&eacute;quente le bois de
+Boulogne, elle rencontrerait ses parents, et qu'un mouvement de
+physionomie les trahirait.</p>
+
+<p>Et chaque fois que M<sup>lle</sup> Lucienne se rendait au bois, il faisait monter
+sur le si&eacute;ge, v&ecirc;tu d'une livr&eacute;e de valet de pied, un homme &agrave; lui, un
+observateur intelligent et subtil.</p>
+
+<p>L'exp&eacute;rience ne devait pas &ecirc;tre inutile.</p>
+
+<p>D&egrave;s la fin de la seconde semaine, cet observateur &eacute;tait venu lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est une femme qui, toutes les fois que sa voiture croise la n&ocirc;tre,
+d&eacute;tourne la t&ecirc;te ou regarde M<sup>lle</sup> Lucienne avec des yeux enflamm&eacute;s de
+haine et de col&egrave;re.... Cette femme est la baronne de Thaller.</p>
+
+<p>Le commissaire, aussit&ocirc;t, s'&eacute;tait procur&eacute; des lettres de la baronne et
+de son mari. D&eacute;ception cruelle! Leur &eacute;criture ne se rapprochait en rien
+de celle de la d&eacute;nonciation.</p>
+
+<p>Voil&agrave; exactement o&ugrave; il en &eacute;tait de ses investigations, lorsque Marius de
+Tr&eacute;gars, qu'il avait perdu de vue depuis plus de deux ans, vint lui
+confier la r&eacute;solution qu'il avait prise de revendiquer la fortune de son
+p&egrave;re, et lui demander conseil.</p>
+
+<p>En le revoyant, &eacute;clair&eacute; soudainement par sa ressemblance avec M<sup>lle</sup>
+Lucienne:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute;! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et, en effet, gr&acirc;ce aux renseignements que lui apportait Marius, ce
+n'avait &eacute;t&eacute; qu'un jeu, pour lui, de remonter jusqu'&agrave; la marquise de
+Javelle, et de reconstituer le pass&eacute; de M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre de la v&eacute;rit&eacute;, il n'avait plus qu'&agrave; rechercher les moyens de la
+d&eacute;montrer, lorsque arriva le d&eacute;sastre du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>.</p>
+
+<p>Il ne crut pas une minute &agrave; l'innocence de Vincent Favoral, mais il fut
+persuad&eacute; qu'il n'&eacute;tait pas seul coupable, que ce n'&eacute;tait pas &agrave; lui
+qu'&eacute;tait revenue la plus grosse part des douze millions vol&eacute;s, et
+qu'enfin il avait &eacute;t&eacute; dupe des m&ecirc;mes gredins qui avaient, si
+audacieusement autrefois, d&eacute;pouill&eacute; le marquis de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;Et je le prouverai! s'&eacute;tait-il &eacute;cri&eacute;....</p>
+
+<p>Il se voyait &agrave; la veille de tenir parole, et de l&agrave; lui venait cette
+exaltation joyeuse dont Maxence s'&eacute;tonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que nous voil&agrave; seuls, reprit-il, examinons un peu nos
+pi&egrave;ces de conviction.</p>
+
+<p>Ayant dit, il tira d'un carton la d&eacute;nonciation qui lui avait &eacute;t&eacute;
+confi&eacute;e, et il la rapprocha de la lettre arrach&eacute;e par M. de Tr&eacute;gars &agrave;
+son adversaire.</p>
+
+<p>Manifestement l'&eacute;criture &eacute;tait la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve, s'&eacute;cria le commissaire, que ce n'est pas d'hier que
+l'homme suspect du grand salon est l'&acirc;me damn&eacute;e de M<sup>me</sup> de Thaller....
+Aux m&ecirc;mes proc&eacute;d&eacute;s, il m'avait bien sembl&eacute; reconna&icirc;tre les m&ecirc;mes
+intrigants.... Si M. de Tr&eacute;gars pouvait r&eacute;ussir!... D'un seul coup de
+filet, nous prendrions toute la bande!...</p>
+
+<p>Le claquement de la porte brusquement ouverte lui coupa la parole. M. de
+Tr&eacute;gars entrait, tout essouffl&eacute; d'avoir couru:</p>
+
+<p>&mdash;Z&eacute;lie a parl&eacute;! dit-il.</p>
+
+<p>Et tout de suite, s'adressant &agrave; Maxence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon cher ami, reprit-il, vous allez courir l'<i>H&ocirc;tel des
+Folies</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Lucienne serait-elle plus mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ce n'est pas de Lucienne qu'il s'agit. Z&eacute;lie a parl&eacute;, mais rien
+ne nous prouve qu'&agrave; la r&eacute;flexion elle ne s'en repentira pas. Rien ne
+nous dit que l'id&eacute;e ne lui viendra pas d'aller donner l'&eacute;veil. Donc,
+vous allez rentrer et ne pas la perdre de vue jusqu'au moment o&ugrave; j'irai
+la prendre, demain matin. Si elle voulait sortir, vous l'en emp&ecirc;cheriez.</p>
+
+<p>Le commissaire avait compris l'importance de la pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'en emp&ecirc;cherez, f&ucirc;t-ce de force, insista-t-il. Et au besoin, je
+vous autorise &agrave; requ&eacute;rir l'agent que j'ai en observation devant l'<i>H&ocirc;tel
+des Folies</i>, et que je vais faire pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Maxence sortit en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on, murmura Marius, je sais o&ugrave; est ton p&egrave;re; maintenant
+qu'allons-nous apprendre?...</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine eu le temps de rapporter les renseignements qu'il
+venait d'obtenir de M<sup>me</sup> Cadelle, lorsque reparut le premier des
+&eacute;missaires du commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;La commission est faite, dit-il, du ton de suffisance d'un homme qui a
+men&eacute; &agrave; bien une t&acirc;che difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le nom de l'individu qui a provoqu&eacute; M. de Tr&eacute;gars?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nomm&eacute; Corvi, dont la r&eacute;putation est faite dans toutes les
+tables d'h&ocirc;te o&ugrave; il y a des femmes et o&ugrave; on taille un petit bac de sant&eacute;
+apr&egrave;s le d&icirc;ner. Je ne connais que lui. C'est un mauvais gars, qui se
+donne pour un ancien officier sup&eacute;rieur de l'arm&eacute;e italienne....</p>
+
+<p>&mdash;Son adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure rue de la Michodi&egrave;re..., chez une dame qui loue des
+chambres meubl&eacute;es. J'y suis all&eacute;, le portier m'a r&eacute;pondu que mon homme
+venait de sortir avec un particulier de mauvaise mine, et qu'ils
+devaient &ecirc;tre &agrave; un petit caf&eacute; borgne au coin de la rue. J'y ai couru,
+et, en effet, j'ai vu mes deux gaillards attabl&eacute;s devant des bocks....</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous glisseront-ils pas entre les doigts?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger, ils sont boucl&eacute;s!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une id&eacute;e qui m'est venue. Je me suis dit: s'ils allaient filer!
+Et tout de suite, je suis all&eacute; avertir des sergents de ville. Je suis
+alors revenu m'embusquer pr&egrave;s du caf&eacute;. Justement on le fermait. Mes deux
+particuliers sont sortis, je leur ai cherch&eacute; une querelle d'Allemand...
+et maintenant ils sont au poste, bien recommand&eacute;s....</p>
+
+<p>Le commissaire fron&ccedil;ait les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre beaucoup de z&egrave;le, murmura-t-il. Enfin, puisque c'est
+fait!... Vous &ecirc;tes-vous inform&eacute; de M. Saint-Pavin et du banquier
+Jottras?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu le temps, il &eacute;tait trop tard.... Monsieur le
+commissaire oublie qu'il est pr&egrave;s de deux heures.</p>
+
+<p>Comme il finissait, le secr&eacute;taire qui avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; rue de la
+P&eacute;pini&egrave;re reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea le commissaire de police, non sans une visible
+anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai attendu M<sup>me</sup> de Thaller plus d'une heure, r&eacute;pondit-il. Quand
+elle est rentr&eacute;e en voiture, je lui ai remis la lettre, elle l'a lue et
+m'a donn&eacute; les deux mille francs que voici, en pr&eacute;sence de plusieurs
+domestiques....</p>
+
+<p>A la vue des billets de banque, le commissaire de police s'&eacute;tait dress&eacute;
+d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini! s'&eacute;cria-t-il de l'accent du triomphe, voil&agrave; la preuve qui
+nous manquait!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>Il &eacute;tait plus de quatre heures, lorsqu'il fut enfin permis &agrave; Marius de
+Tr&eacute;gars de regagner son logis.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait longuement et minutieusement concert&eacute; avec le commissaire de
+police, il s'&eacute;tait efforc&eacute; de pr&eacute;voir toutes les &eacute;ventualit&eacute;s, sa
+conduite &eacute;tait parfaitement trac&eacute;e, et il emportait cette certitude
+qu'en ce jour, qui se levait, serait d&eacute;finitivement gagn&eacute;e ou perdue
+l'&eacute;trange partie qu'il jouait.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva chez lui:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous voici, monsieur! s'&eacute;cria son fid&egrave;le domestique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'inqui&eacute;tude, &eacute;videmment, qui avait tenu ce brave homme sur pied
+toute la nuit, mais telle &eacute;tait la pr&eacute;occupation de Marius, qu'il n'y
+prit pas garde.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'est venu en mon absence? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi.... Un monsieur s'est pr&eacute;sent&eacute; dans la soir&eacute;e, M.
+Costeclar, qui a paru tr&egrave;s-contrari&eacute; de ne pas trouver monsieur.... Il
+venait, &agrave; ce qu'il m'a dit, pour une affaire tr&egrave;s-importante que
+monsieur sait bien, et il m'a charg&eacute; de prier monsieur de l'attendre
+demain... c'est-&agrave;-dire aujourd'hui, avant midi....</p>
+
+<p>M. Costeclar &eacute;tait-il envoy&eacute; par M. de Thaller?</p>
+
+<p>Le directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> avait-il r&eacute;fl&eacute;chi et se d&eacute;cidait-il &agrave;
+accepter les conditions qu'il avait d'abord refus&eacute;es?...</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, en ce cas, trop tard. Il n'&eacute;tait plus au pouvoir de qui que ce
+f&ucirc;t de suspendre l'action de la justice.</p>
+
+<p>Sans plus s'inqui&eacute;ter de cette visite:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &eacute;cras&eacute; de fatigue, dit M. de Tr&eacute;gars &agrave; son domestique, et je
+vais me jeter sur mon lit. A huit heures pr&eacute;cises, tu m'&eacute;veilleras....</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il demanda au sommeil quelques instants de r&eacute;pit.</p>
+
+<p>Depuis quarante-huit heures que son esprit restait tendu outre mesure,
+ses nerfs s'&eacute;taient mont&eacute;s &agrave; un degr&eacute; d'exaltation presque intol&eacute;rable.
+D&egrave;s qu'il fermait les yeux, c'est avec une implacable pr&eacute;cision que son
+imagination lui repr&eacute;sentait tous les &eacute;v&eacute;nements qui s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;
+depuis cette apr&egrave;s-midi de la place Royale, o&ugrave; il avait os&eacute; avouer son
+amour &agrave; M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Qui lui e&ucirc;t dit, alors, qu'il engagerait cette lutte, dont l'issue
+fatalement allait &ecirc;tre quelque scandale abominable o&ugrave; son nom serait
+m&ecirc;l&eacute;!...</p>
+
+<p>Qui lui e&ucirc;t dit qu'insensiblement, et par la force m&ecirc;me des choses, il
+en arriverait &agrave; surmonter toutes ses r&eacute;pugnances et &agrave; rivaliser de ruses
+et de combinaisons tortueuses avec les mis&eacute;rables qu'il pr&eacute;tendait
+atteindre!</p>
+
+<p>Mais il n'&eacute;tait pas de ceux qui, une fois engag&eacute;s, regrettent, h&eacute;sitent
+et reculent. Sa conscience ne lui reprochait rien, c'&eacute;tait pour la
+justice et le droit qu'il combattait, et M<sup>lle</sup> Gilberte devait &ecirc;tre la
+r&eacute;compense du succ&egrave;s....</p>
+
+<p>Huit heures sonn&egrave;rent; son domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;Cours me chercher une voiture, commanda-t-il, en un tour de main je
+suis pr&ecirc;t....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&ecirc;t, en effet, quand le vieux serviteur reparut, et comme il
+avait en poche de ces arguments qui donnent des jambes aux pires chevaux
+de fiacre, moins de dix minutes plus tard, il arrivait &agrave; l'<i>H&ocirc;tel des
+Folies</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va M<sup>lle</sup> Lucienne? demanda-t-il tout d'abord aux honorables
+h&ocirc;teliers.</p>
+
+<p>L'intervention du commissaire de police avait rendu le sieur Fortin et
+son &eacute;pouse plus souples que des gants et plus doux que miel.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre ch&egrave;re fille va beaucoup mieux, r&eacute;pondit la Fortin, et le
+m&eacute;decin, qui sort d'ici, r&eacute;pond d'elle d&eacute;sormais. Seulement, il y a du
+grabuge l&agrave;-haut!...</p>
+
+<p>&mdash;Du grabuge?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Cette dame que vous avez envoy&eacute; chercher, hier soir, par mon
+mari, voudrait absolument s'en aller et M. Maxence la retient, de sorte
+qu'ils sont en train de se disputer. &Eacute;coutez plut&ocirc;t!...</p>
+
+<p>On entendait, en effet, les &eacute;clats de voix d'une violente altercation.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars s'&eacute;lan&ccedil;a dans l'escalier, et sur le palier du second
+&eacute;tage, il trouva Maxence obstin&eacute;ment cramponn&eacute; &agrave; la rampe, tandis que
+M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle, plus rouge qu'une pivoine, pr&eacute;tendait le forcer &agrave;
+lui livrer passage et l'accablait des injures les plus sal&eacute;es de son
+riche r&eacute;pertoire.</p>
+
+<p>Apercevant Marius:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, lui cria-t-elle, qui avez ordonn&eacute; qu'on me ret&icirc;nt ici
+malgr&eacute; moi?... De quel droit? Suis-je votre prisonni&egrave;re?...</p>
+
+<p>L'irriter encore e&ucirc;t &eacute;t&eacute; imprudent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vouloir partir, fit doucement M. de Tr&eacute;gars, juste au moment
+o&ugrave; vous saviez que j'allais venir vous prendre?</p>
+
+<p>Mais elle lui coupa la parole, et haussant les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez donc la v&eacute;rit&eacute;, fit-elle, avouez donc que vous vous &ecirc;tes d&eacute;fi&eacute;s
+de moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu tort! Quand j'ai promis, je tiens. Si je voulais rentrer
+chez moi, c'&eacute;tait pour m'habiller. Puis-je me montrer dans la rue telle
+que je suis?</p>
+
+<p>Et elle &eacute;talait son peignoir, tout pass&eacute; en effet, et tout couvert de
+taches.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une voiture en bas, dit Marius, personne ne nous verra.</p>
+
+<p>Sans aucun doute, elle comprit qu'h&eacute;siter serait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez!... fit-elle.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars attira Maxence un peu &agrave; l'&eacute;cart, et &agrave; voix basse et
+tr&egrave;s-vite:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez, lui dit-il, vous rendre rue Saint-Gilles, et, de ma part,
+prier votre s&oelig;ur de vous accompagner.... Vous prendrez une voiture
+ferm&eacute;e, et vous irez attendre rue Saint-Lazare, en face du num&eacute;ro 25....
+Il se peut que le secours de Gilberte me devienne indispensable.... Et
+comme Lucienne ne doit pas rester seule, vous demanderez &agrave; M<sup>me</sup> Fortin
+de monter pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Et sans attendre une r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&mdash;Partons, dit-il &agrave; M<sup>me</sup> Cadelle.</p>
+
+<p>Ils se mirent en route, mais la verve effront&eacute;e de la jeune femme
+s'&eacute;tait absolument &eacute;teinte. Il &eacute;tait clair qu'elle regrettait am&egrave;rement
+de s'&ecirc;tre tant engag&eacute;e et de n'avoir pu s'esquiver au dernier moment. A
+mesure que le fiacre roulait, elle p&acirc;lissait, et ses sourcils se
+fron&ccedil;aient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, commen&ccedil;a-t-elle, ce n'est pas propre, ce que je fais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous repentez-vous donc de m'aider &agrave; punir les assassins de votre
+amie? fit M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Elle secoua la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que le p&egrave;re Vincent est une vieille canaille, mais il
+s'&eacute;tait fi&eacute; &agrave; moi, et je le trahis, je le livre....</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame.... Me fournir le moyen de parler &agrave; M.
+Favoral est si peu le livrer, que je ferai tout au monde pour qu'il
+puisse se soustraire aux recherches de la police et passer &agrave;
+l'&eacute;tranger....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle plaisanterie!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'exacte v&eacute;rit&eacute;, je vous en donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>Elle parut un peu rassur&eacute;e, et lorsque la voiture tourna rue
+Saint-Lazare:</p>
+
+<p>&mdash;Faites arr&ecirc;ter, dit-elle &agrave; M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que j'ach&egrave;te le d&eacute;jeuner du p&egrave;re Vincent. Il ne peut pas
+descendre au restaurant, cet homme, et il a &eacute;t&eacute; convenu que je lui
+porterais &agrave; manger....</p>
+
+<p>Les d&eacute;fiances de Marius &eacute;taient loin d'&ecirc;tre dissip&eacute;es et cependant il ne
+crut pas devoir refuser, se promettant bien de ne pas quitter M<sup>me</sup> Z&eacute;lie
+d'une semelle. Il la suivit donc chez le boulanger et chez le
+charcutier, et lorsqu'elle eut fini son march&eacute;, il entra avec elle dans
+la maison de modeste apparence o&ugrave; elle avait son appartement.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; ils montaient l'escalier, lorsque la porti&egrave;re sortit en courant de
+sa loge.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! appelait-elle, madame!...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cadelle s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;La voil&agrave;! C'est une dame qui l'a apport&eacute;e, il n'y a pas cinq minutes.
+Vrai, elle avait l'air bien contrari&eacute;e de ne pas vous rencontrer. Mais
+elle va repasser. Elle savait que vous deviez venir ce matin.</p>
+
+<p>M. de Tr&eacute;gars lui aussi s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est cette dame? interrogea-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en noir, avec une voilette &eacute;paisse sur la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, c'est bien.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re ayant regagn&eacute; sa loge, M<sup>me</sup> Z&eacute;lie rompit le cachet. La
+premi&egrave;re enveloppe en contenait une autre, sur laquelle elle &eacute;pela, car
+elle ne lisait pas tr&egrave;s-couramment:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Pour remettre &agrave; M. Vincent.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;On sait qu'il se cache chez moi! murmura-t-elle abasourdie. Qui peut
+le savoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui? la femme dont M. Favoral tenait si fort &agrave; m&eacute;nager la r&eacute;putation,
+quand il vous a install&eacute;e rue du Cirque.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas de souvenir qui irrit&acirc;t plus violemment la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, fit-elle. M'a-t-il assez fait poser, le vieux
+sc&eacute;l&eacute;rat! Mais il va me le payer.</p>
+
+<p>Ce qui n'emp&ecirc;che qu'en arrivant &agrave; son &eacute;tage, le troisi&egrave;me, au moment de
+glisser la clef dans la serrure, ses perplexit&eacute;s la reprirent.</p>
+
+<p>&mdash;S'il allait arriver un malheur! g&eacute;mit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que craignez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re Vincent a toutes sortes d'armes. Il m'a jur&eacute; que le premier
+qui p&eacute;n&eacute;trerait dans l'appartement, il le tuerait comme un chien. S'il
+allait tirer sur nous!...</p>
+
+<p>Elle avait peur, une peur terrible, elle &eacute;tait bl&ecirc;me et ses dents
+claquaient.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je passe le premier? proposa M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Non.... Seulement, si vous &eacute;tiez un bon gar&ccedil;on vous feriez ce que je
+vais vous demander... dites voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est faisable....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.... Voil&agrave; la chose. Nous entrons ensemble, n'est-ce
+pas, seulement vous ne faites aucun bruit.... Moi, j'avance seule,
+j'attire le p&egrave;re Vincent dans la grande pi&egrave;ce qui sera mon atelier, je
+lui remets ses provisions et la lettre, et je le pr&eacute;pare &agrave; vous
+recevoir.... Vous, pendant ce temps, vous restez dans un grand cabinet
+vitr&eacute;, d'o&ugrave; on peut tout voir et tout entendre, et au bon moment, v'lan,
+vous paraissez....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en somme, fort raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Accept&eacute;! fit Marius.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-elle, tout ira bien. La porte du cabinet vitr&eacute; est &agrave; droite
+en entrant. Marchez doucement, surtout!...</p>
+
+<p>Et elle ouvrit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>L'appartement &eacute;tait bien tel que le faisaient supposer les indications
+de M<sup>me</sup> Cadelle.</p>
+
+<p>Dans l'antichambre &eacute;troite et &agrave; demi-obscure, trois portes s'ouvraient:
+&agrave; gauche, celle de la salle &agrave; manger, au milieu, celle d'un salon et
+d'une chambre &agrave; coucher qui se commandaient; &agrave; droite, celle du cabinet
+vitr&eacute;.</p>
+
+<p>C'est par cette derni&egrave;re que M. de Tr&eacute;gars se glissa sans bruit, et
+imm&eacute;diatement, il reconnut que M<sup>me</sup> Z&eacute;lie ne l'avait pas tromp&eacute;, et
+qu'il allait tout voir et tout entendre de ce qui se passerait dans le
+salon.</p>
+
+<p>Il vit la jeune femme y entrer. Elle posa ses provisions sur une table
+et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Vincent!</p>
+
+<p>L'ancien caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> parut aussit&ocirc;t, sortant de la
+chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait chang&eacute; &agrave; ce point que sa femme et ses enfants eussent h&eacute;sit&eacute; &agrave;
+le reconna&icirc;tre. Il avait abattu sa barbe, &eacute;pil&eacute; presque compl&eacute;tement
+ses &eacute;pais sourcils et cach&eacute; ses cheveux plats et rudes sous une perruque
+brune. A sa redingote de marguillier de campagne&mdash;selon l'expression de
+M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine&mdash;&agrave; ses pantalons trop courts et &agrave; ses souliers lac&eacute;s, il
+avait substitu&eacute; des bottes vernies, le pantalon &agrave; la prussienne,
+tr&egrave;s-&eacute;vas&eacute; par le bas, et un de ces vestons &agrave; longs poils, courts et &agrave;
+larges manches, emprunt&eacute;s par l'&eacute;l&eacute;gance fran&ccedil;aise aux palefreniers
+anglais.</p>
+
+<p>Il faisait effort pour para&icirc;tre calme, insouciant, enjou&eacute;.... Mais la
+contraction de ses l&egrave;vres trahissait d'horribles angoisses et son regard
+avait l'&eacute;trange mobilit&eacute; de l'&oelig;il des b&ecirc;tes fauves, quand, &agrave; demi
+forc&eacute;es, elles s'arr&ecirc;tent un instant, &eacute;coutant les hurlements de la
+meute.</p>
+
+<p>&mdash;Je commen&ccedil;ais &agrave; craindre que vous ne me fissiez faux-bond, dit-il &agrave;
+M<sup>me</sup> Z&eacute;lie....</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a fallu du temps pour acheter votre d&eacute;jeuner....</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est la seule cause de votre retard?</p>
+
+<p>&mdash;La porti&egrave;re aussi m'a retard&eacute;e.... Elle m'a remis une lettre dans
+laquelle j'en ai trouv&eacute; une pour vous, que voici....</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre!... s'&eacute;cria Vincent Favoral.</p>
+
+<p>Et se jetant dessus, comme sur une proie, il en arracha l'enveloppe.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine l'eut-il parcourue:</p>
+
+<p>&mdash;C'est monstrueux! reprit-il en froissant le papier entre ses mains
+crisp&eacute;es, c'est une trahison inf&acirc;me, ignoble!...</p>
+
+<p>Un violent coup de sonnette, &agrave; la porte d'entr&eacute;e, l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut venir?... balbutia M<sup>me</sup> Cadelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, r&eacute;pondit l'ancien caissier, je le sais, ouvrez vite....</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it et presque aussit&ocirc;t une femme se pr&eacute;cipita dans le salon,
+pauvrement v&ecirc;tue d'une robe de laine noire.</p>
+
+<p>D'un mouvement brusque elle arracha sa voilette, et M. de Tr&eacute;gars
+reconnut la baronne de Thaller.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous! commanda-t-elle &agrave; M<sup>me</sup> Z&eacute;lie, d'un ton qu'on n'oserait
+prendre pour parler &agrave; une servante de cabaret....</p>
+
+<p>L'autre en fut r&eacute;volt&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! de quoi! commen&ccedil;a-t-elle, je suis chez moi, ici....</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! r&eacute;p&eacute;ta M. Favoral avec un geste mena&ccedil;ant, sortez! sortez!...</p>
+
+<p>Elle sortit, mais ce fut pour venir se r&eacute;fugier pr&egrave;s de M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez comme ils me traitent!... lui dit-elle d'une voix
+sourde.</p>
+
+<p>Il ne lui r&eacute;pondit pas. Tout ce qu'il avait d'attention se concentrait
+sur le salon.</p>
+
+<p>La baronne de Thaller et l'ex-caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> se tenaient
+debout, l'un devant l'autre, immobiles, se mesurant du regard comme deux
+adversaires au moment d'un duel.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de lire votre lettre, commen&ccedil;a enfin Vincent Favoral.</p>
+
+<p>Froidement la baronne fit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une raillerie, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez de partir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Formellement.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait bien convenu, cependant. Je n'ai agi comme je l'ai fait que
+conseill&eacute;, pouss&eacute;, harcel&eacute; par vous. Combien de fois m'avez-vous r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+que vivre pr&egrave;s de votre mari vous &eacute;tait devenu un supplice intol&eacute;rable!
+Combien de fois m'avez-vous jur&eacute; que vous vouliez n'&ecirc;tre plus qu'&agrave; moi
+seul, me conjurant de me procurer une grosse somme et de fuir avec
+vous....</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais de bonne foi, alors. J'ai reconnu, au dernier moment, qu'il me
+serait impossible d'abandonner ainsi mon pays, mes relations, ma
+fille....</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons emmener C&eacute;sarine.</p>
+
+<p>&mdash;N'insistez pas....</p>
+
+<p>Il la consid&eacute;rait d'un air de morne h&eacute;b&ecirc;tement, tel qu'un homme qui
+soudainement verrait tout s'effondrer autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, b&eacute;gaya-t-il, ces larmes, ces pri&egrave;res, ces serments....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai r&eacute;fl&eacute;chi....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible!... Si vous disiez vrai, vous ne seriez pas
+ici....</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, pour vous faire comprendre qu'il nous faut renoncer &agrave; des
+projets irr&eacute;alisables. Il est de ces conventions sociales qu'on ne
+d&eacute;chire pas.</p>
+
+<p>Comme si ce qu'elle disait n'e&ucirc;t pu lui entrer dans l'entendement, il
+r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Des conventions sociales!...</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup s'abattant aux pieds de M<sup>me</sup> de Thaller, la t&ecirc;te rejet&eacute;e
+en arri&egrave;re et les mains jointes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, reprit-il, avoue-moi que tu mens et que c'est une derni&egrave;re
+&eacute;preuve que tu m'imposes!... Tu ne m'aurais donc jamais aim&eacute;!... C'est
+impossible, tu me le dirais que je ne te croirais pas.... Une femme qui
+n'aime pas un homme n'est pas pour lui ce que tu as &eacute;t&eacute; pour moi; elle
+ne se donne ni si joyeusement ni si compl&eacute;tement! As-tu donc tout
+oubli&eacute;? Se peut-il que tu ne te souviennes plus de nos soir&eacute;es divines
+de la rue du Cirque, des nuits dont le seul souvenir allume des flammes
+dans mes veines et dans mon cerveau?</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;pouvantable &agrave; voir, effrayant et en m&ecirc;me temps ridicule. Comme
+il voulait prendre les mains de M<sup>me</sup> de Thaller, elle reculait, et il la
+poursuivait, se tra&icirc;nant sur les genoux.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; trouverais-tu, continuait-il, un homme qui t'adore comme moi, d'une
+passion ardente, absolue, aveugle, folle?... Qu'as-tu &agrave; me reprocher?...
+Ne t'ai-je pas, sans un murmure, sacrifi&eacute; tout ce qu'un homme peut
+sacrifier ici-bas, fortune, famille, honneur?... Pour subvenir &agrave; ton
+luxe, pour pr&eacute;venir tes moindres fantaisies, pour te donner de l'or &agrave;
+r&eacute;pandre &agrave; flots, n'ai-je pas laiss&eacute; les miens aux prises avec la
+mis&egrave;re?... J'aurais arrach&eacute; le pain de la bouche de mes enfants pour
+acheter des roses &agrave; effeuiller sous tes pas! Et pendant des ann&eacute;es,
+est-ce que jamais un mot de moi a trahi le secret de nos amours?... Que
+n'ai-je pas endur&eacute;!... Tu me trompais, je le savais et je me taisais.
+Sur un mot de toi, je m'effa&ccedil;ais devant l'heureux que faisait ton
+caprice d'un jour. Tu m'as dit: vole, j'ai vol&eacute;. Tu m'as dit: tue, j'ai
+essay&eacute; de tuer....</p>
+
+<p>Il venait de saisir une des mains de la baronne, mais elle se d&eacute;gagea
+vivement, et d'un accent d'insurmontable d&eacute;go&ucirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... assez! fit-elle.</p>
+
+<p>Dans le cabinet vitr&eacute;, Marius de Tr&eacute;gars sentait frissonner &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s
+M<sup>me</sup> Z&eacute;lie Cadelle.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mis&eacute;rable, que cette femme! murmura-t-elle, et lui, quel
+l&acirc;che!...</p>
+
+<p>L'ancien caissier restait prostern&eacute;, battant le parquet de son front.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu voudrais m'abandonner, g&eacute;missait-il, quand nous sommes li&eacute;s par
+un pass&eacute; tel que le n&ocirc;tre!... Comment me remplacerais-tu? O&ugrave;
+trouverais-tu un esclave plus d&eacute;vou&eacute; de toutes tes volont&eacute;s?...</p>
+
+<p>L'impatience semblait gagner la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Cessez, interrompit-elle, cessez ces d&eacute;monstrations inutiles et
+ridicules....</p>
+
+<p>Cette fois il se redressa comme sous un coup de fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc que je devienne? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez. On n'est jamais embarrass&eacute;, quand on a, comme vous, douze cent
+mille francs en or, en billets de banque et en bonnes valeurs....</p>
+
+<p>&mdash;Et ma femme, et mes enfants!...</p>
+
+<p>&mdash;Maxence est en &acirc;ge d'aider sa m&egrave;re. Gilberte trouvera un mari, soyez
+tranquille. Rien ne vous emp&ecirc;che d'ailleurs de leur envoyer de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'en voudraient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours na&iuml;f, mon cher!...</p>
+
+<p>A la stupeur premi&egrave;re de Vincent Favoral et &agrave; son indigne faiblesse, une
+col&egrave;re terrible succ&eacute;dait. Tout son sang s'&eacute;tait retir&eacute; de son visage,
+ses yeux flamboyaient:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit-il, tout est bien fini?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors je suis jou&eacute; mis&eacute;rablement, comme tous les autres, comme ce
+pauvre marquis de Tr&eacute;gars, que vous aviez rendu fou, lui aussi!...
+Malheureux! Il a du moins sauv&eacute; son honneur, lui!... Tandis que moi!...
+Et je suis sans excuse, car je devais bien savoir, car je savais bien
+que vous &eacute;tiez l'amorce que le baron de Thaller tendait &agrave; ses dupes....</p>
+
+<p>Il attendait une r&eacute;ponse, mais elle gardait un d&eacute;daigneux silence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous croyez, fit-il, avec un rire mena&ccedil;ant, que tout est dit
+comme cela!</p>
+
+<p>&mdash;Que pouvez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une justice, j'imagine, et des juges. Je puis me constituer
+prisonnier et tout r&eacute;v&eacute;ler....</p>
+
+<p>Elle haussait les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait vous jeter bien inutilement dans la gueule du loup,
+pronon&ccedil;a-t-elle. Vous devez savoir mieux que personne que les
+pr&eacute;cautions ont &eacute;t&eacute; assez habilement prises pour d&eacute;fier toutes les
+d&eacute;nonciations.... Je n'ai rien &agrave; craindre!...</p>
+
+<p>&mdash;En &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Fiez-vous &agrave; moi! fit-elle avec le sourire de la s&eacute;curit&eacute; parfaite.</p>
+
+<p>L'ancien caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> eut un geste terrible, mais tout
+aussit&ocirc;t, se ma&icirc;trisant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons voir, dit-il.</p>
+
+<p>Et fermant &agrave; double tour la porte du salon qui donnait sur
+l'antichambre, il mit la clef dans sa poche, et, d'un pas roide comme
+celui d'un automate, il disparut dans la chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Il va chercher une arme! murmura M<sup>me</sup> Cadelle.</p>
+
+<p>C'est ce que Marius avait cru comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez vite, dit-il &agrave; M<sup>me</sup> Z&eacute;lie, dans un fiacre, en face du n&ordm; 25,
+M<sup>lle</sup> Gilberte Favoral attend.... Qu'elle vienne....</p>
+
+<p>Et se pr&eacute;cipitant dans le salon:</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! dit-il &agrave; M<sup>me</sup> de Thaller.</p>
+
+<p>Mais elle &eacute;tait comme p&eacute;trifi&eacute;e de cette apparition.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, mais partez, h&acirc;tez-vous.</p>
+
+<p>Et il la poussa dans le cabinet vitr&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps. Vincent Favoral reparaissait sur le seuil de la chambre
+&agrave; coucher.</p>
+
+<p>Si c'&eacute;tait une arme qu'il &eacute;tait all&eacute; chercher, ce n'&eacute;tait pas celle que
+supposaient Marius et M<sup>me</sup> Cadelle. C'&eacute;tait une liasse de papiers qu'il
+tenait &agrave; la main.</p>
+
+<p>Apercevant M. de Tr&eacute;gars et non plus M<sup>me</sup> de Thaller, un cri
+d'&eacute;tonnement et de terreur s'&eacute;touffa dans sa gorge.</p>
+
+<p>Il d&eacute;m&ecirc;lait si vaguement ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, qu'il avait oubli&eacute; le
+cabinet vitr&eacute; et que l'homme qu'il voyait l&agrave; s'y tenait cach&eacute; et venait
+de faire &eacute;vader la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la mis&eacute;rable! b&eacute;gaya-t-il d'une langue &eacute;paissie par la rage,
+l'inf&acirc;me! Elle me trahissait, elle m'a livr&eacute;, je suis perdu!</p>
+
+<p>Ma&icirc;trisant la plus terrible &eacute;motion qu'il e&ucirc;t jamais ressentie:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'&ecirc;tes pas livr&eacute;, pronon&ccedil;a M. de Tr&eacute;gars.</p>
+
+<p>Rassemblant tout ce que lui avait laiss&eacute; d'&eacute;nergie la d&eacute;vorante passion
+qui avait d&eacute;vast&eacute; son existence, l'ancien caissier du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>
+fit quelques pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc &ecirc;tes-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me connaissez-vous pas?... Je suis le fils de ce malheureux marquis
+de Tr&eacute;gars dont vous parliez il n'y a qu'un instant. Je suis le fr&egrave;re de
+Lucienne.</p>
+
+<p>Tel qu'un homme qui re&ccedil;oit un coup de massue, Vincent Favoral s'affaissa
+lourdement sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait tout!... g&eacute;mit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez me ha&iuml;r mortellement....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous plains.</p>
+
+<p>L'ancien caissier en &eacute;tait &agrave; cet instant o&ugrave; toutes les facult&eacute;s exalt&eacute;es
+&agrave; un degr&eacute; insoutenable d&eacute;faillent; o&ugrave; l'homme le plus fort s'abandonne
+et pleure comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis le dernier des mis&eacute;rables! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Il avait cach&eacute; son visage entre ses mains et en une seconde, comme il
+arrive, dit-on, aux mourants, sur le seuil de l'&eacute;ternit&eacute;, il revit son
+existence tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit-il, je n'avais pas l'&acirc;me d'un sc&eacute;l&eacute;rat.... Je
+voulais m'enrichir, mais honn&ecirc;tement, par mon travail et &agrave; force de
+privations.... Et j'y serais parvenu. J'avais cent cinquante mille
+francs &agrave; moi, lorsque j'ai rencontr&eacute; le baron de Thaller. H&eacute;las!
+pourquoi l'ai-je rencontr&eacute;! C'est lui qui, le premier, m'a fait entendre
+que travailler et &eacute;conomiser est stupide, quand, &agrave; la Bourse, avec un
+peu de bonheur, on peut en six mois devenir millionnaire....</p>
+
+<p>Il s'interrompit, secoua la t&ecirc;te, et tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le baron de Thaller? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et sans attendre la r&eacute;ponse de Marius:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Allemand, continua-t-il, un Prussien.... Son p&egrave;re &eacute;tait
+cocher de fiacre &agrave; Berlin, et sa m&egrave;re servait dans les brasseries.... A
+dix-huit ans, une escroquerie le for&ccedil;a de s'expatrier, et c'est en
+France qu'il vint s'&eacute;tablir, &agrave; Paris.... Admis dans les bureaux d'un
+agent de change, il vivait mis&eacute;rablement, quand il fit connaissance
+d'une blanchisseuse nomm&eacute;e Euphrasie, qui avait pour amant un grand
+seigneur tr&egrave;s-riche, le marquis de Tr&eacute;gars, dont la faiblesse &eacute;tait de
+se faire passer pour un pauvre employ&eacute;. Euphrasie et Thaller &eacute;taient
+faits pour s'entendre, ils s'entendirent et s'associ&egrave;rent, apportant &agrave;
+l'association, elle sa beaut&eacute;, lui son g&eacute;nie d'intrigue, tous deux leur
+corruption et leurs vices. Elle &eacute;tait enceinte alors. Quand elle
+accoucha, elle confia son enfant, une fille, &agrave; de pauvres gens de
+Louveciennes, avec la r&eacute;solution bien arr&ecirc;t&eacute;e de l'y abandonner.</p>
+
+<p>Et cependant c'est sur cette fille, dont ils esp&eacute;raient bien n'entendre
+plus parler jamais, que les deux complices b&acirc;tissaient leur fortune.</p>
+
+<p>C'est au nom de cette fille qu'Euphrasie arracha au marquis de Tr&eacute;gars
+des sommes consid&eacute;rables. D&egrave;s que Thaller et elle se virent &agrave; la t&ecirc;te de
+six cent mille francs, ils cong&eacute;di&egrave;rent le marquis et se mari&egrave;rent.
+Alors d&eacute;j&agrave;, Thaller avait pris le titre de baron, et menait un certain
+train.... Mais ses premi&egrave;res sp&eacute;culations ne furent pas heureuses; la
+r&eacute;volution acheva de le ruiner, et il allait &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; &agrave; la Bourse
+quand il me trouva sur son chemin, moi, pauvre imb&eacute;cile qui m'en allais
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, demandant comment placer avantageusement mes cent
+cinquante mille francs....</p>
+
+<p>C'est d'une voix rauque qu'il parlait, et, de son poing crisp&eacute; dans le
+vide, il mena&ccedil;ait... le baron de Thaller sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, reprit-il, ce n'est que bien plus tard que j'ai su
+tout cela. Sur le moment, M. de Thaller m'&eacute;blouit. Ses amis, Saint-Pavin
+et les banquiers Jottras, le proclamaient l'homme le plus fort et le
+plus honn&ecirc;te de France.... Je n'aurais cependant pas l&acirc;ch&eacute; mon argent
+sans la baronne.... La premi&egrave;re fois que je lui fus pr&eacute;sent&eacute; et qu'elle
+arr&ecirc;ta sur moi ses grands yeux noirs, je me sentis remu&eacute; jusqu'au fond
+de l'&acirc;me.... Pour la revoir, je l'invitai avec son mari et les amis de
+son mari, &agrave; d&icirc;ner chez moi, entre ma femme et mes enfants.... Elle vint.
+Son mari me fit signer tout ce qu'il voulut, mais en me quittant elle me
+serra la main....</p>
+
+<p>Il en frissonnait encore, le malheureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, continua-t-il, je remis &agrave; Thaller tout ce que je
+poss&eacute;dais, et, en &eacute;change, il me donna la place de caissier du <i>Cr&eacute;dit
+mutuel</i> qu'il venait de fonder. Il me traitait en subalterne, et ne
+m'admettait pas dans son int&eacute;rieur, mais j'en riais: la baronne m'avait
+permis de la revoir, et presque toutes les apr&egrave;s-midi, je la rencontrais
+aux Tuileries, et j'avais os&eacute; lui dire que je l'aimais &eacute;perd&ucirc;ment.... Si
+bien qu'un soir elle consentit &agrave; accepter, pour le surlendemain, un
+rendez-vous dans un appartement que j'avais lou&eacute;.... La veille de ce
+jour, et pendant que j'&eacute;tais comme fou de joie, la veille de ce premier
+rendez-vous, le baron de Thaller me demanda de l'aider, au moyen de
+certaines irr&eacute;gularit&eacute;s d'&eacute;criture, &agrave; masquer un d&eacute;ficit, provenant de
+fausses sp&eacute;culations.... Comment refuser &agrave; l'homme que je m'appr&ecirc;tais,
+pensais-je, &agrave; tromper? Je fis ce qu'il voulait.... Le lendemain, M<sup>me</sup> de
+Thaller &eacute;tait ma ma&icirc;tresse, et j'&eacute;tais perdu....</p>
+
+<p>Cherchait-il &agrave; se disculper?</p>
+
+<p>Ob&eacute;issait-il &agrave; ce sentiment imp&eacute;rieux, plus fort que la volont&eacute;, plus
+puissant que la raison, qui pousse le mis&eacute;rable &agrave; r&eacute;v&eacute;ler le secret qui
+l'obs&egrave;de?...</p>
+
+<p>&mdash;De ce jour, poursuivit-il, commen&ccedil;a pour moi le supplice de la double
+existence que j'ai soutenue pendant des ann&eacute;es. Ainsi le voulait ma
+ma&icirc;tresse. Dur, avare, morose avec les miens, je devais, pr&egrave;s d'elle, me
+montrer toujours souriant, et d'une prodigalit&eacute; folle.... Mais j'aurais
+pay&eacute; de mon sang et du sang des miens, ses baisers et ses caresses. De
+nouveau, M. de Thaller m'avait demand&eacute; d'alt&eacute;rer mes &eacute;critures, et je
+l'avais fait sans h&eacute;siter. Bient&ocirc;t ce fut pour mon compte que je les
+alt&eacute;rai.</p>
+
+<p>J'avais donn&eacute; &agrave; ma ma&icirc;tresse tout ce que je poss&eacute;dais, et elle &eacute;tait
+insatiable. Il lui fallait de l'argent, quand m&ecirc;me, toujours, &agrave; flots.
+Elle avait voulu un h&ocirc;tel pour nos rendez-vous, et j'en avais achet&eacute; un,
+rue du Cirque.... Si bien qu'entre les exigences du mari et celles de la
+femme, je devenais fou. Je puisais &agrave; ma caisse comme &agrave; une mine
+in&eacute;puisable, et comme je sentais qu'un jour viendrait o&ugrave; tout se
+d&eacute;couvrirait, je portais toujours sur moi un revolver charg&eacute;, pour me
+faire sauter la cervelle, quand on m'arr&ecirc;terait.</p>
+
+<p>Et, en effet, il tirait &agrave; demi de sa poche, et montrait &agrave; Marius un
+revolver.</p>
+
+<p>&mdash;Si encore elle m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fid&egrave;le! continuait-il, en s'animant peu &agrave;
+peu. Mais que n'ai-je pas endur&eacute;! Quand le marquis de Tr&eacute;gars est revenu
+&agrave; Paris, et qu'il s'est agi de le d&eacute;pouiller, ne s'est-elle pas donn&eacute;e &agrave;
+lui! Elle me disait: &laquo;Es-tu b&ecirc;te! Je n'en veux qu'&agrave; son argent, c'est
+toi que j'aime!...&raquo; Mais lui mort, elle en a pris d'autres. Notre h&ocirc;tel
+de la rue du Cirque &eacute;tait, pour elle et pour sa fille C&eacute;sarine, comme
+un lieu de d&eacute;bauche. Et moi, mis&eacute;rable l&acirc;che, je souffrais tout, tant je
+tremblais de la perdre, tant je craignais d'&ecirc;tre sevr&eacute; des semblants
+d'amour dont elle payait mes sacrifices inou&iuml;s!...</p>
+
+<p>Et aujourd'hui, elle me trahirait, elle m'abandonnerait! Car tout ce qui
+est arriv&eacute; a &eacute;t&eacute; inspir&eacute; par elle, pour me procurer une somme qui nous
+perm&icirc;t de fuir, de vivre &agrave; l'&eacute;tranger, en Am&eacute;rique. C'est elle qui m'a
+souffl&eacute; l'ignoble com&eacute;die que j'ai jou&eacute;e, pour endosser la
+responsabilit&eacute; de tout. M. de Thaller a eu des millions, pour sa part;
+je n'ai eu, moi, que douze cent mille francs.</p>
+
+<p>De grands frissons le secouaient, sa face s'empourprait....</p>
+
+<p>Il se dressa, et brandissant les lettres qu'il &eacute;tait all&eacute; chercher:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout n'est pas dit! s'&eacute;cria-t-il. J'ai l&agrave; des preuves que ne me
+savent ni le baron ni sa femme!.. J'ai la preuve de l'indigne
+escroquerie dont le marquis de Tr&eacute;gars a &eacute;t&eacute; dupe.... J'ai la preuve de
+la com&eacute;die jou&eacute;e par M. de Thaller et par moi pour d&eacute;pouiller les
+actionnaires du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'esp&eacute;rez-vous?... interrogea Marius.</p>
+
+<p>Il riait d'un air stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? je vais me cacher dans quelque faubourg de Paris et &eacute;crire &agrave;
+Euphrasie de venir.... Elle me sait douze cent mille francs, elle
+viendra.... Elle reviendra tant que j'aurai de l'argent, et quand je
+n'en aurai plus....</p>
+
+<p>Mais il s'interrompit, se rejetant en arri&egrave;re, les bras &eacute;tendus comme
+pour &eacute;carter une terrifiante apparition....</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Gilberte entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille!... b&eacute;gaya le mis&eacute;rable, Gilberte!...</p>
+
+<p>&mdash;La marquise de Tr&eacute;gars, pronon&ccedil;a Marius.</p>
+
+<p>Une indicible expression de terreur et d'angoisse convulsait les traits
+de Vincent Favoral, il comprenait que c'&eacute;tait la fin....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi?... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent que vous avez vol&eacute;, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit la jeune fille, d'un
+accent inexorable, les douze cent mille francs que vous avez ici, puis
+les preuves que vous poss&eacute;dez, et enfin... vos armes.</p>
+
+<p>Il tremblait de tous ses membres:</p>
+
+<p>&mdash;Me prendre mon argent, fit-il, c'est me livrer... veux-tu me voir au
+bagne?...</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;shonneur en rejaillirait sur vos enfants, monsieur, dit M. de
+Tr&eacute;gars, nous ferons tout au monde, au contraire, pour vous soustraire
+aux recherches de la police....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... alors oui.... Mais demain.... Il faut que j'&eacute;crive &agrave;
+Euphrasie, que je la voie....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu la raison, mon p&egrave;re, reprit M<sup>lle</sup> Gilberte, revenez &agrave;
+vous.... Faites ce que je vous demande....</p>
+
+<p>Il se redressa de toute sa hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne voulais pas?</p>
+
+<p>Mais ce fut le dernier &eacute;clair de sa volont&eacute; bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Non sans d'horribles d&eacute;chirements, non sans une lutte d&eacute;solante, il
+c&eacute;da, et l'argent, et les preuves, et ses armes, il remit tout &agrave; sa
+fille.</p>
+
+<p>Et lorsqu'elle se retira au bras de M. de Tr&eacute;gars:</p>
+
+<p>&mdash;Mais envoie-moi ta m&egrave;re, supplia-t-il, elle me comprendra, elle ne
+sera pas impitoyable, elle. C'est ma femme, qu'elle vienne vite, je ne
+veux pas, je ne peux pas rester seul!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>C'est avec une h&acirc;te convulsive que la baronne de Thaller franchit la
+distance qui s&eacute;pare la rue Saint-Lazare de la rue de la P&eacute;pini&egrave;re.</p>
+
+<p>La soudaine intervention de M. de Tr&eacute;gars confondait toutes ses id&eacute;es.
+Les plus sinistres pressentiments tressaillaient en elle.</p>
+
+<p>Dans la cour de son h&ocirc;tel, tous ses domestiques r&eacute;unis en un groupe
+causaient. Ils ne daign&egrave;rent pas se d&eacute;ranger quand elle passa, et m&ecirc;me
+elle put surprendre des sourires et des ricanements ironiques.</p>
+
+<p>Elle en re&ccedil;ut un coup terrible. Que se passait-il? Que savait-on? La
+joie insolente des valets pr&eacute;sage le d&eacute;sastre du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Dans le magnifique vestibule, un homme &eacute;tait assis quand elle entra.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait ce m&ecirc;me homme de mine louche que Marius de Tr&eacute;gars avait aper&ccedil;u
+dans le grand salon, en myst&eacute;rieuse conf&eacute;rence avec la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;cheuses nouvelles, dit-il d'un air piteux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Cette coquine de Lucienne a l'&acirc;me chevill&eacute;e dans le corps, elle n'est
+que bless&eacute;e, elle en reviendra....</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de Lucienne!... M. de Tr&eacute;gars....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui, c'est un fin merle. Au lieu de r&eacute;pondre &agrave; la provocation de
+notre homme, il lui a pris le billet que je lui &eacute;crivais....</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Thaller eut un soubresaut.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, interrogea-t-elle, que signifie votre lettre de cette nuit, o&ugrave;
+vous me disiez de remettre deux mille francs au porteur?</p>
+
+<p>L'homme devint tout p&acirc;le....</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez re&ccedil;u une lettre, balbutia-t-il, cette nuit, de moi....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de vous, et j'ai donn&eacute; l'argent....</p>
+
+<p>L'homme se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dites....</p>
+
+<p>&mdash;On voulait des preuves. On a imit&eacute; mon &eacute;criture, et vous avez donn&eacute;
+dans le panneau. Voil&agrave; donc pourquoi j'ai &eacute;t&eacute; consign&eacute; au poste, cette
+nuit. Et si on m'a rel&acirc;ch&eacute; ce matin, c'&eacute;tait pour savoir o&ugrave; j'irais; je
+suis suivi, on me file.... Nous sommes flamb&eacute;s, madame la baronne....
+Sauve qui peut!</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors....</p>
+
+<p>De plus en plus troubl&eacute;e, M<sup>me</sup> de Thaller gagna le premier &eacute;tage....</p>
+
+<p>Dans le petit salon bouton d'or, l'attendaient le baron de Thaller et sa
+fille.... Allong&eacute;e sur un fauteuil, les jambes crois&eacute;es, le bout du pied
+&agrave; la hauteur de l'&oelig;il, M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine suivait d'un air curieux et
+narquois son p&egrave;re, qui bl&ecirc;me et secou&eacute; de tressaillements nerveux, se
+promenait de long en large, comme la b&ecirc;te fauve dans sa loge.</p>
+
+<p>D&egrave;s que la baronne parut:</p>
+
+<p>&mdash;Cela va mal, lui dit son mari, tr&egrave;s-mal.... Notre partie est
+diablement compromise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis que trop s&ucirc;r! Un coup si bien mont&eacute;! Mais tout est contre
+nous!... Devant le juge d'instruction, Jottras s'est bien tenu, mais
+Saint-Pavin a parl&eacute;. Ce mis&eacute;rable dr&ocirc;le n'&eacute;tait pas satisfait de la part
+que je lui avais faite. Sur ses d&eacute;nonciations, Costeclar a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; ce
+matin. Et Costeclar sait tout, puisqu'il a &eacute;t&eacute; votre confident, celui de
+Vincent Favoral et le mien. Quand on a, comme lui, dans son pass&eacute;, deux
+ou trois affaires de faux, on parle toujours. Il parlera. Peut-&ecirc;tre
+a-t-il d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, puisque la justice s'est transport&eacute;e chez Lattermann,
+de la rue Joquelet, avec lequel j'avais organis&eacute; la panique et la
+d&eacute;gringolade des actions du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>. Comment parer ce coup!</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il plus s&ucirc;r que celui de son mari, M<sup>me</sup> de Thaller
+mesurait la situation.</p>
+
+<p>&mdash;N'essayez pas de parer, fit-elle, ce serait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que....</p>
+
+<p>&mdash;Parce que M. de Tr&eacute;gars a retrouv&eacute; Vincent Favoral, parce qu'&agrave; l'heure
+qu'il est, ils sont ensemble, en train de se concerter....</p>
+
+<p>Le baron eut un geste terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tonnerre du ciel! s'&eacute;cria-t-il, je l'avais bien dit que cet
+imb&eacute;cile de Favoral nous perdrait.... Il vous &eacute;tait si facile de lui
+trouver l'occasion de se br&ucirc;ler la cervelle....</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tait-il si difficile d'accepter les conditions de M. de
+Tr&eacute;gars?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui n'avez pas voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce moi aussi qui tenais tant &agrave; me d&eacute;barrasser de Lucienne?...</p>
+
+<p>Il y avait des ann&eacute;es que M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine n'avait paru s'amuser autant,
+et &agrave; demi voix elle chantonnait l'air fameux de <i>La Perle de Pontoise</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Touchant accord.... Heureux m&eacute;nage!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quoi bon r&eacute;criminer, reprit M<sup>me</sup> de Thaller, apr&egrave;s un moment de
+silence: il s'agit de prendre un parti....</p>
+
+<p>D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment le baron faisait appel &agrave; son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit-il, mais lequel? De toutes fa&ccedil;ons il va falloir
+restituer les cinq cent mille francs de Lucienne, et peut-&ecirc;tre deux
+millions de la fortune du marquis de Tr&eacute;gars.... J'ai bien eu la
+pr&eacute;voyance de mettre &agrave; l'abri les fonds du dernier coup de filet; mais
+on peut les retrouver....</p>
+
+<p>&mdash;Le temps presse, monsieur....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je le sens bien, mais que faire? Filer? On obtiendrait mon
+extradition.... Rester? Ce serait peut-&ecirc;tre encore le plus sage. En
+somme, je n'ai pas fait de faux, moi! Pourquoi serais-je poursuivi?
+Pour escroquerie, pour man&oelig;uvres frauduleuses?... Ce serait cinq ans,
+au maximum. On ne meurt pas de cinq ans de prison.... Si on ne met pas
+la main sur mes capitaux, je serai encore dix fois millionnaire, mon
+temps fini.... Si on les d&eacute;couvre, eh bien! il me restera encore notre
+fortune personnelle, pour recommencer les affaires....</p>
+
+<p>Mais la baronne pin&ccedil;ait les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle fortune voulez-vous parler? fit-elle. De la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-elle pas mienne aussi? Aviez-vous le million de dot que je vous
+ai reconnu? N'est-ce pas de mon argent, que j'ai plac&eacute;, sous votre nom,
+douze ou quinze cent mille francs?... Nous sommes s&eacute;par&eacute;s de biens,
+c'est autant de sauv&eacute;....</p>
+
+<p>Elle hochait la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ne comptez pas sur cet argent, pronon&ccedil;a-t-elle. Je l'ai bien gagn&eacute;, il
+est &agrave; moi, je le garde....</p>
+
+<p>Lui la regardait, d'un air d'inconcevable stupeur, comme s'il n'e&ucirc;t pu
+lui entrer dans l'esprit qu'elle parlait s&eacute;rieusement....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! balbutia-t-il, vous ne me donneriez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Pas un sou, mon cher, pas un centime....</p>
+
+<p>Les traits d&eacute;compos&eacute;s par une &eacute;pouvantable col&egrave;re, l'&oelig;il inject&eacute; de
+sang et l'&eacute;cume &agrave; la bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mis&eacute;rable femme! s'&eacute;cria le directeur du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>,
+ex&eacute;crable cr&eacute;ature; c'est &agrave; moi que tu pr&eacute;tends refuser ce qui est &agrave;
+moi?...</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine ne riait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de b&ecirc;tises!... fit-elle.</p>
+
+<p>Mais la baronne ricanait d'un air de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me crois donc aussi l&acirc;che que tes amants! clamait le baron, aussi
+stupide que Tr&eacute;gars, aussi ridicule que Favoral!... Ici m&ecirc;me, &agrave;
+l'instant, tu vas me signer un abandon en r&egrave;gle....</p>
+
+<p>Il avan&ccedil;ait pour la saisir, elle reculait, le sachant peut-&ecirc;tre capable
+de tout, lorsque brutalement on frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi!...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un commissaire de police, avec deux mandats d'amener, d&eacute;cern&eacute;s,
+l'un contre le baron, l'autre contre la baronne de Thaller.</p>
+
+<p>Et pendant qu'entour&eacute;s d'agents, ils montaient dans un fiacre:</p>
+
+<p>&mdash;Orpheline de p&egrave;re et de m&egrave;re! murmurait M<sup>lle</sup> C&eacute;sarine. Me voil&agrave;
+libre. On va pouvoir rire un peu.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A cette heure-l&agrave; m&ecirc;me, M. de Tr&eacute;gars et M<sup>lle</sup> Gilberte arrivaient rue
+Saint-Gilles.</p>
+
+<p>En apprenant que son mari &eacute;tait retrouv&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le voir! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Favoral.</p>
+
+<p>Et quoi qu'on p&ucirc;t lui dire, jetant un ch&acirc;le sur ses &eacute;paules, elle partit
+avec M<sup>lle</sup> Gilberte.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans l'appartement de M<sup>me</sup> Z&eacute;lie, dont elles
+avaient une clef, elles aper&ccedil;urent dans le salon, leur tournant le dos,
+Vincent Favoral, assis &agrave; une table, le haut du corps pench&eacute; en avant et
+semblant &eacute;crire....</p>
+
+<p>Sur la pointe du pied, M<sup>me</sup> Favoral s'approcha, et par-dessus l'&eacute;paule
+de son mari, elle lut la lettre qu'il venait de commencer:</p>
+
+<p>&laquo;Euphrasie, ma bien-aim&eacute;e, ma&icirc;tresse &eacute;ternellement ador&eacute;e, me
+pardonneras-tu? L'argent que je gardais pour toi, ma ch&eacute;rie, les preuves
+qui vont accabler ton mari, on m'a tout pris... l&acirc;chement, de force. Et
+c'est ma fille...&raquo;</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait rest&eacute; l&agrave;. &Eacute;tonn&eacute;e de son immobilit&eacute;, M<sup>me</sup> Favoral appela:</p>
+
+<p>&mdash;Vincent!...</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle le poussa du doigt.... Il roula &agrave; terre, il &eacute;tait mort!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Trois mois plus tard, se d&eacute;roulait devant la sixi&egrave;me chambre l'affaire
+du <i>Cr&eacute;dit mutuel</i>. Le scandale fut grand, mais la curiosit&eacute; publique
+fut &eacute;trangement d&eacute;sappoint&eacute;e. Ainsi que dans presque tous ces proc&egrave;s
+financiers, la justice, tout en constatant les plus audacieuses
+filouteries, n'avait pas su en d&eacute;m&ecirc;ler le secret....</p>
+
+<p>Elle sut du moins &eacute;tendre la main sur tout ce qu'avait esp&eacute;r&eacute; mettre &agrave;
+l'abri le baron de Thaller, lequel fut condamn&eacute; &agrave; cinq ans de prison.</p>
+
+<p>M. Costeclar en fut quitte pour trois ans, et M. Jottras pour deux ans.
+M. Saint-Pavin fut acquitt&eacute;....</p>
+
+<p>Poursuivie pour tentative de meurtre, l'ancienne marquise de Javelle, la
+baronne de Thaller, fut rel&acirc;ch&eacute;e faute de preuves suffisantes. Mais
+impliqu&eacute;e dans le proc&egrave;s de son mari, elle est aux trois quarts ruin&eacute;e
+et vit avec sa fille, dont on annonce les d&eacute;buts aux Bouffes ou aux
+D&eacute;lassements-Comiques....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, avant cette &eacute;poque, M<sup>lle</sup> Lucienne, compl&eacute;tement r&eacute;tablie, avait
+&eacute;pous&eacute; Maxence Favoral.</p>
+
+<p>Des cinq cent mille francs qui lui furent restitu&eacute;s, elle consacra trois
+cent mille francs &agrave; payer des dettes de son beau-p&egrave;re, et avec le reste,
+elle d&eacute;cida son mari &agrave; s'expatrier.</p>
+
+<p>Paris leur &eacute;tait devenu odieux, &agrave; l'un et &agrave; l'autre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est au ch&acirc;teau de Tr&eacute;gars, &agrave; trois lieues de Quimper, que Marius et
+M<sup>lle</sup> Gilberte, devenue marquise de Tr&eacute;gars, sont all&eacute;s se fixer, suivis
+dans leur retraite par M<sup>me</sup> veuve Favoral et le comte de Villegr&eacute;.</p>
+
+<p>La plus notable partie de la fortune de son p&egrave;re, Marius l'a employ&eacute;e &agrave;
+d&eacute;sint&eacute;resser tous les cr&eacute;anciers personnels de l'ancien caissier du
+<i>Cr&eacute;dit mutuel</i>, tous les fournisseurs, et aussi M. Chapelain, le papa
+D&eacute;sormeaux et les &eacute;poux Desclavettes....</p>
+
+<p>Il ne reste gu&egrave;re plus au marquis et &agrave; la marquise de Tr&eacute;gars qu'une
+vingtaine de mille livres de rentes, et s'ils les perdent jamais, ce ne
+sera pas &agrave; la Bourse....</p>
+
+<p>Le <i>Cr&eacute;dit mutuel</i> fait 467 25....</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
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+<hr style='width: 65%;' />
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+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Émile Gaboriau
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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