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diff --git a/18302-h/18302-h.htm b/18302-h/18302-h.htm new file mode 100644 index 0000000..48278ee --- /dev/null +++ b/18302-h/18302-h.htm @@ -0,0 +1,11678 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of L'argent des autres II: La pêche en eau trouble, by Émile Gaboriau + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps;} + .poem {margin-left: 25%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Émile Gaboriau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'argent des autres + II. La pêche en eau trouble + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: May 2, 2006 [EBook #18302] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>L'ARGENT DES AUTRES</h1> + +<h3>PAR</h3> + +<h1>ÉMILE GABORIAU</h1> + +<h2>II</h2> + +<h1>LA PÊCHE EN EAU TROUBLE</h1> + +<h3>SEPTIÈME ÉDITION<br /> +PARIS<br /> +E. DENTU, ÉDITEUR,<br /> +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br /> +PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS.<br /> +1875<br /> +Tous droits réservés.</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<h3><a name="table" id="table"></a>Chapitres:</h3> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI,</b></a> +<a href="#VII"><b>VII,</b></a> +<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a> +<a href="#IX"><b>IX,</b></a> +<a href="#X"><b>X,</b></a> +<a href="#XI"><b>XI,</b></a> +<a href="#XII"><b>XII,</b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LA PÊCHE EN EAU TROUBLE</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>L'aube du 1<sup>er</sup> novembre 1871 se levait pâle et glacée, blanchissant le +faîte des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond +d'un puits, le long des murs humides de l'étroite cour de l'<i>Hôtel des +Folies</i>.</p> + +<p>Déjà montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le réveil de Paris, +dominées par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas +des portes brutalement refermées, par le claquement clair des pas hâtifs +sur le bitume des trottoirs.</p> + +<p>Maxence avait ouvert sa fenêtre et s'y était accoudé mais bientôt il fut +pris d'un frisson. Il referma la fenêtre, jeta du bois dans la cheminée, +et s'allongea sur son fauteuil, présentant les pieds à la flamme.</p> + +<p>C'était un événement énorme qui venait de tomber dans son existence, et +autant qu'il était en lui, il s'efforçait d'en mesurer la portée et d'en +calculer les conséquences dans l'avenir.</p> + +<p>Il ne pouvait revenir du récit de cette fille étrange, de sa franchise +hautaine à dérouler certaines phases de sa vie, de son effrayante +impassibilité, de l'implacable mépris de l'humanité que trahissait +chacune de ses paroles.</p> + +<p>Où avait-elle appris cette dignité si simple et si noble, ce langage +mesuré, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser +les cloaques sans y recevoir une éclaboussure?</p> + +<p>Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son +regard:</p> + +<p>—Quelle femme! murmurait-il.</p> + +<p>Avant de la connaître, il l'aimait.</p> + +<p>Maintenant, il était bouleversé par une de ses passions exclusives qui +s'emparent de l'être entier.</p> + +<p>Même, il se sentait déjà à ce point sous le charme, subjugué, dominé, +fasciné, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que +son libre arbitre lui échappait, que sa volonté serait entre les mains +de M<sup>lle</sup> Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il +se voyait si bien à la discrétion d'une énergie supérieure à la sienne, +que la peur le prenait presque.</p> + +<p>—C'est mon avenir que je risque! pensait-il.</p> + +<p>Et il n'était pas de moyen terme.</p> + +<p>Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le réveil de M<sup>lle</sup> +Lucienne, fuir sans détourner la tête... ou rester, et alors accepter +tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne +l'aimerait peut-être jamais....</p> + +<p>Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui, +tout à coup, verrait se bifurquer la route inconnue où il marche, et qui +ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant +que l'une conduit au but et l'autre à un abîme.</p> + +<p>Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconnaît, est +toujours libre de rebrousser chemin.</p> + +<p>L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir à son point de départ. Chaque +pas qu'il fait est définitif. S'il s'est trompé, s'il s'est engagé sur +la route fatale, tant pis!...</p> + +<p>—Ah! n'importe! s'écria Maxence. Il ne sera pas dit que, par lâcheté, +j'aurai laissé s'envoler le bonheur qui passe à ma portée. Je reste....</p> + +<p>Et aussitôt, il se mit à examiner ce que raisonnablement il était en +droit d'attendre.</p> + +<p>Car il ne se méprenait pas aux intentions de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>En lui disant: «—Voulez-vous être amis?» C'est bien cela qu'elle avait +prétendu et voulu dire: uniquement amis.</p> + +<p>—Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspiré un +intérêt réel, se serait-elle si entièrement confiée à moi? Elle n'ignore +pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je +cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimité.</p> + +<p>A cette idée, des bouffées d'espérance lui montaient au cerveau.</p> + +<p>—Ma maîtresse, jamais, évidemment, se disait-il. Mais ma femme... +pourquoi pas?...</p> + +<p>Mais presque aussitôt, le plus amer découragement s'emparait de lui. Il +réfléchissait que M<sup>lle</sup> Lucienne avait peut-être, à le choisir ainsi +pour confident, quelque intérêt décisif qu'il ne soupçonnait pas. Et +pourquoi non?</p> + +<p>Elle lui avait dit la vérité, il en était sûr, il l'eût juré.</p> + +<p>Lui avait-elle dit toute la vérité?</p> + +<p>Assurément non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier +de paix. Quelles étaient-elles?</p> + +<p>A se résigner au rôle que lui avait imposé Van-Klopen, qu'avait-elle +gagné? Était-elle plus avancée? Avait-elle réussi à soulever un coin du +voile qui recouvrait sa naissance? Était-elle sur les traces de ses +ennemis et avait-elle découvert le mobile de leur haine?</p> + +<p>—Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle +joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas là?...</p> + +<p>Peu à peu, malgré tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait +calculer, déjà il dormait, en murmurant le nom de Lucienne.</p> + +<p>Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'éveilla en sursaut.</p> + +<p>Il se dressa sur ses jambes.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne entra.</p> + +<p>—Comment! lui dit-elle, vous ne vous êtes pas couché?...</p> + +<p>—Vous m'aviez recommandé de réfléchir, répondit-il, j'ai réfléchi....</p> + +<p>Il consulta sa montre, elle marquait midi.</p> + +<p>—Ce qui n'empêche, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon +fauteuil....</p> + +<p>Tous les doutes qui l'assiégeaient au moment où le sommeil s'était +emparé de lui, se représentaient à son esprit avec une douloureuse +vivacité.</p> + +<p>—Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai rêvé.</p> + +<p>La jeune fille arrêta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement:</p> + +<p>—Pouvez-vous me dire votre rêve? interrogea-t-elle.</p> + +<p>Il hésita. S'il eût eu une minute seulement de réflexion, peut-être +n'eût-il pas parlé.</p> + +<p>Mais il était pris à l'improviste.</p> + +<p>—J'ai rêvé, répondit-il, que nous étions amis, dans l'acception la plus +pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, cœur, volonté, ce que je +suis et ce que je puis, je mettais tout à vos pieds. Vous acceptiez le +dévouement le plus entier qui fût jamais, le plus respectueux et le plus +tendre. Oui, nous étions bien amis, et sur une espérance à peine +entrevue, et jamais exprimée, je bâtissais tout un avenir de bonheur....</p> + +<p>Il s'arrêta.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Eh bien! au moment où je croyais toucher à la réalisation de mes +espérances, il arrivait que tout à coup le mystère de votre naissance +vous était révélé.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante, +riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre +qu'on vous avait volé.... Vos ennemis étaient écrasés, et tous vos +droits vous étaient rendus.... Ce n'était plus le huit ressorts de chez +Brion qui s'arrêtait devant la porte de l'<i>Hôtel des Folies</i>, mais une +voiture largement armoriée.... Cette voiture, timbrée à vos armes, était +la vôtre, et elle vous attendait pour vous conduire à votre hôtel du +faubourg Saint-Germain ou à votre château patrimonial.... Vous y preniez +place....</p> + +<p>Il s'interrompit encore.</p> + +<p>—Et vous? demanda la jeune fille.</p> + +<p>Maxence maîtrisa un de ces spasmes nerveux qui se résolvent en larmes, +et d'un air sombre:</p> + +<p>—Moi, répondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous +un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oublié jusqu'à mon +existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et +bientôt je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable +de la réalité, me cria: «Tu ne la reverras jamais!...»</p> + +<p>D'un mouvement superbe M<sup>lle</sup> Lucienne s'était redressée.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec votre cœur, je l'espère, que vous me jugez, +monsieur Maxence Favoral, prononça-t-elle.</p> + +<p>Il trembla de l'avoir offensée, et vivement:</p> + +<p>—Je vous en conjure... commença-t-il.</p> + +<p>Mais elle poursuivait, d'une voix où vibrait toute son âme:</p> + +<p>—Je ne suis pas de ceux qui lâchement renient leur passé. Le jour où +l'officier de paix m'a tirée des prisons de Versailles, je lui ai dit +que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour +mon amie tout ce qu'il eût fait pour moi. Votre rêve ne se réalisera +jamais, on ne voit de ces choses-là que dans les drames du boulevard. +S'il se réalisait pourtant, si la voiture armoriée s'arrêtait à la +porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a +offert l'argent de son mois, y aurait une place à mes côtés....</p> + +<p>C'était plus de bonheur que n'osait en rêver Maxence. Il eût voulu +parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions +nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives. +Mais il suffoquait, et, accumulées par tant d'émotions successives, les +larmes montaient à ses yeux....</p> + +<p>D'un mouvement passionné, il saisit la main de M<sup>lle</sup> Lucienne, et, la +portant à ses lèvres, il la couvrit de baisers....</p> + +<p>Doucement, mais résolûment elle se dégagea, et arrêtant sur lui son beau +regard clair:</p> + +<p>—Amis! prononça-t-elle.</p> + +<p>Il eût suffi de son accent pour dissiper, s'il en eût eu, les illusions +présomptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions.</p> + +<p>—Uniquement amis, répondit-il, jusqu'au jour où vous serez ma femme. +Vous ne pouvez me défendre d'espérer. Vous n'aimez personne?...</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du même pas et la +main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour à un +détour de la route....</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Et ainsi se trouva scellé entre eux un traité d'amitié auquel ils +devaient rester si exactement fidèles, que jamais le mot d'amour ne +monta jusqu'à leurs lèvres.</p> + +<p>En apparence leur existence n'en fut pas modifiée.</p> + +<p>Chaque matin, comme par le passé, dès sept heures, M<sup>lle</sup> Lucienne se +rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour +son bureau.</p> + +<p>Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver était venu, ils passaient +leur soirée sous la même lampe, au coin du feu.</p> + +<p>Mais ce qu'il était aisé de prévoir arriva.</p> + +<p>Nature indécise et faible, Maxence ne tarda pas à subir l'influence du +caractère énergique et obstiné de la jeune fille. Elle lui infusa, en +quelque sorte dans les veines, un sang plus généreux et plus chaud. +Petit à petit, elle le pénétra de ses idées, et de sa volonté lui en fit +une.</p> + +<p>Il lui avait dit, en toute sincérité, son histoire, les misères de la +maison paternelle, les rigueurs exagérées et la parcimonie de M. +Favoral, la timidité soumise de sa mère, le caractère déterminé de M<sup>lle</sup> +Gilberte.</p> + +<p>Il ne lui avait rien dissimulé de son passé, de ses erreurs ni de ses +folies, s'accusant même de celles de ses actions dont le souvenir lui +était le plus pénible, comme d'avoir, par exemple, abusé de l'affection +de sa mère et de sa sœur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles +gagnaient.</p> + +<p>Il lui avait avoué, enfin, qu'il ne travaillait qu'à son corps +défendant, contraint et forcé par la nécessité, qu'il n'était rien moins +que riche, que, bien qu'il prît son repas du soir chez ses parents, ses +appointements lui suffisaient à peine, et que même il avait des dettes.</p> + +<p>Mais il espérait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours +ainsi, qu'il verrait le terme de tant de misères et de privations.</p> + +<p>—Mon père a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes, +disait-il, tôt ou tard je serai riche.</p> + +<p>Loin de sourire à M<sup>lle</sup> Lucienne, cette perspective lui fit froncer le +sourcil.</p> + +<p>—Ah! votre père est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je +m'explique comment, à vingt-cinq ans, après avoir refusé toutes les +positions qui vous ont été offertes, vous n'avez pas de position. Vous +comptiez sur votre père et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez +pour deux, vous vous êtes bravement croisé les bras, attendant que vous +échoie la fortune qu'il amasse, que vous considérez comme vôtre, et dont +il ne vous paraît que l'administrateur....</p> + +<p>Cette morale devait sembler un peu roide à Maxence.</p> + +<p>—Je pense, commença-t-il, que du moment où l'on est le fils d'une +famille riche....</p> + +<p>—On a le droit d'être inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille.</p> + +<p>—Certainement non, mais....</p> + +<p>—Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a été +mauvais, c'est qu'il vous a conduit là où vous êtes, et qu'il vous a +enlevé votre libre arbitre et le droit de faire votre volonté. Se mettre +à la discrétion d'un autre, cet autre fût-il un père, est toujours +niais, et on est à la discrétion de celui dont on attend de l'argent +qu'on n'a pas gagné. Croyez bien que votre père n'eût pas été si dur +s'il eût été bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de +lui....</p> + +<p>Il voulait discuter, elle l'arrêta.</p> + +<p>—Vous faut-il la preuve que vous êtes à la merci de M. Favoral? +reprit-elle. Soit! Vous avez parlé de m'épouser....</p> + +<p>—Ah! si vous vouliez!...</p> + +<p>—Eh bien, allez donc en parler à votre père!...</p> + +<p>—Je suppose....</p> + +<p>—Vous ne supposez pas, vous êtes parfaitement sûr qu'il vous refuserait +tout net et sans réplique son consentement....</p> + +<p>—Je saurais m'en passer....</p> + +<p>—Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et +vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait? +il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de +sa fortune....</p> + +<p>Maxence n'avait jamais songé à cela.</p> + +<p>—Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore +aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'indépendance, +c'est-à-dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!...</p> + +<p>C'est de ce moment que M<sup>me</sup> Favoral put remarquer en son fils ce +changement qui l'avait si fort étonnée.</p> + +<p>Sous l'inspiration, sous l'impulsion de M<sup>lle</sup> Lucienne, Maxence avait +été soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un désir de gagner +dont jamais on ne l'eût cru capable.</p> + +<p>Il n'arrivait plus trop tard à son bureau maintenant et n'avait plus à +la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende à payer.</p> + +<p>Sitôt levée, tous les matins, M<sup>lle</sup> Lucienne venait frapper à sa porte.</p> + +<p>—Allons, debout! lui criait-elle.</p> + +<p>Et vite il sautait à bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la +saluer avant qu'elle ne partît.</p> + +<p>Le soir, sitôt la dernière bouchée de son dîner avalée, il accourait se +mettre à copier les rôles qu'il se procurait chez le successeur de M<sup>e</sup> +Chapelain.</p> + +<p>Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, près de +lui, M<sup>lle</sup> Lucienne s'appliquait à quelque ouvrage de broderie où elle +excellait, ouvrage bien rétribué, d'ailleurs, car la mode commençait à +venir, pour les femmes, de ces vêtements brodés à la main, si élégants +et si coûteux.</p> + +<p>La jeune fille était le caissier de l'association, et elle apportait à +l'administration du capital social une si habile et une si sévère +économie, que Maxence eut bientôt achevé de désintéresser ses +créanciers.</p> + +<p>—Savez-vous, lui disait-elle, à la fin de décembre, qu'à nous deux, ce +mois-ci, nous avons gagné plus de six cents francs!</p> + +<p>Le dimanche, seulement, après une semaine dont pas une minute n'avait +été perdue, ils se permettaient quelques distractions.</p> + +<p>Si le temps n'était pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, dînaient +dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journée au théâtre, +à l'Opéra-Comique, le plus souvent, car M<sup>lle</sup> Lucienne avait gardé une +véritable passion pour la musique, de ce temps où, aux Batignolles, elle +avait pour voisin un vieux compositeur.</p> + +<p>Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant +leurs chambres séparées que par la largeur du palier, il était difficile +que l'on crût à l'innocence de leurs relations.</p> + +<p>Les propriétaires de l'<i>Hôtel des Folies</i> y croyaient moins que +personne.</p> + +<p>Mais comme le jour où la Fortin s'était avisée de dire son avis à ce +sujet, Maxence furieux l'avait menacée de donner congé, elle n'en +soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec +ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la +plus ridicule des hypocrisies.</p> + +<p>Ils n'étaient pas seuls de leur avis.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne ayant continué de se montrer au bois les jours où +l'après-midi était belle, le nombre n'avait fait que croître des +imbéciles qui l'obsédaient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre.</p> + +<p>Parmi les plus obstinés se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait +à déclarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le goût +des affaires depuis le jour où, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait +aperçu M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Les démarches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait écrites +étant demeurées stériles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti +d'agir de sa personne, et galamment il était venu se poster de faction +devant l'<i>Hôtel des Folies</i>.</p> + +<p>Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir M<sup>lle</sup> Lucienne donnant le +bras à Maxence, et son dépit fut plus grand encore.</p> + +<p>—Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me préférer un garçon qui n'a +pas dix louis par mois à dépenser. Mais rira bien qui rira le +dernier....</p> + +<p>Et comme il était homme d'expédients, il s'en alla, dès le lendemain, +flâner aux environs du <i>Comptoir du crédit mutuel</i>, et ayant rencontré, +par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait +pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant +délicatement qu'il était de son devoir, à lui, père de famille, de +mettre ordre à cela.</p> + +<p>C'était l'époque, précisément, où Maxence songeait à se faire admettre +dans les bureaux du <i>Comptoir de crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Il est vrai que l'idée n'était pas de lui, et que même, il l'avait +très-vivement repoussée, quand, pour la première fois, M<sup>lle</sup> Lucienne la +lui avait offerte.</p> + +<p>—Être employé dans la même administration que mon père! s'était-il +écrié. Retrouver à mon bureau le despotisme intolérable de la maison +paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins.</p> + +<p>Mais la jeune fille n'était pas d'une trempe à renoncer aisément à un +projet conçu par elle, et longuement médité.</p> + +<p>Elle revint à la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent +si merveilleusement à tourner la volonté qui, de front, leur résiste.</p> + +<p>De quelque côté que se rejetât Maxence, il se trouva comme cerné par +cette idée, qui sembla, dès lors, se dégager spontanément, et plus +pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence +quotidienne.</p> + +<p>Qu'il lui échappât une plainte de la situation actuelle, ou qu'il +s'oubliât à bâtir dans l'avenir quelque château en Espagne, la réponse +de M<sup>lle</sup> Lucienne était la même:</p> + +<p>—Nous aurions tort de nous plaindre, car malgré l'exiguïté de nos +ressources, notre position s'est améliorée... mais nous aurions tort +également de nous bercer d'espérances riantes, car nos gains sont si +modestes, qu'il nous faudra des années avant d'amasser le capital +indispensable à la plus humble entreprise.</p> + +<p>Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de +fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois....</p> + +<p>Si dominé que fût Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille +ne pouvaient lui échapper.</p> + +<p>—Ah ça! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort à me voir, +avec mon père, dans les bureaux de M. de Thaller?</p> + +<p>Ce qui n'empêche, que peu à peu, il finit par se persuader que ce parti +était le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offrît +quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses dernières +répugnances:</p> + +<p>—Je vais en parler à mon père, dit-il à M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Mais soit que véritablement il eût été influencé par la courageuse +révélation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral +rejeta bien loin la requête de son fils, disant qu'il était impossible +de confier un emploi à un garçon qui était en train de gâter son avenir +pour une créature perdue.</p> + +<p>Maxence était devenu cramoisi de colère, en entendant traiter ainsi une +femme qu'il aimait éperdûment, et qui bien loin de le perdre, le +sauvait. Il avait essayé de la défendre, mais bien inutilement, et il +était revenu à l'<i>Hôtel des Folies</i> dans un état d'exaspération +indescriptible.</p> + +<p>—Voilà où a abouti la démarche que vous m'avez conseillée, dit-il à +M<sup>lle</sup> Lucienne, après lui avoir raconté ce qui venait de se passer.</p> + +<p>Elle n'en parut ni surprise ni irritée.</p> + +<p>—C'est bien! répondit-elle simplement.</p> + +<p>Mais Maxence ne pouvait prendre si placidement son parti d'une si +cruelle déception, et, à mille lieues de soupçonner M. Costeclar:</p> + +<p>—Voilà pourtant, ajouta-t-il, le résultat des cancans de tous ces +boutiquiers stupides, qui, dès que vous sortez en voiture, accourent sur +le seuil de leur porte....</p> + +<p>Dédaigneusement la jeune fille haussa les épaules.</p> + +<p>—Je l'avais prévu, fit-elle, le jour où j'ai accepté les offres de M. +Van-Klopen.</p> + +<p>—Tout le monde vous croit ma maîtresse.</p> + +<p>—Que m'importe, puisque ce n'est pas!</p> + +<p>Ce que Maxence n'osait avouer, c'est que c'était là précisément ce qui +redoublait sa colère; c'est que songeant à ce terrible «qu'en +dira-t-on», qui est la boussole des imbéciles et des faibles, il se +demandait ce qu'on penserait de lui, si la vérité venait à être connue, +et s'il ne serait pas couvert de ridicule.</p> + +<p>—Nous devrions déménager, reprit-il.</p> + +<p>—A quoi bon! Partout où nous irions, ce serait la même chose. Nos +relations offrent trop de prise à la calomnie pour qu'elle nous épargne. +Je tiens à ce quartier, d'ailleurs....</p> + +<p>—Et moi je suis trop votre ami pour ne pas vous avouer que vous y êtes +absolument perdue de réputation....</p> + +<p>—Je n'ai de comptes à rendre à personne....</p> + +<p>—Sauf à votre ami le commissaire de police, cependant.</p> + +<p>Un pâle sourire effleura les lèvres de la jeune fille.</p> + +<p>—Oh! lui, prononça-t-elle, il sait la vérité.</p> + +<p>—Vous l'avez donc revu?</p> + +<p>—Plusieurs fois.</p> + +<p>—Depuis que nous nous connaissons?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous ne me l'avez pas dit!</p> + +<p>—Je n'ai pas cru que ce fût nécessaire.</p> + +<p>Maxence n'insista pas, mais à la douleur aiguë qui le mordit au cœur, +il comprit combien M<sup>lle</sup> Lucienne lui était chère.</p> + +<p>—Elle a des secrets pour moi, se disait-il, pour moi qui me serais fait +un crime d'en avoir pour elle!</p> + +<p>Quels secrets? Lui avait-elle dissimulé qu'elle poursuivait un but qui +était, en quelque sorte, devenu celui de sa vie? Lui avait-elle caché +que soutenue, stimulée et servie par son ami l'officier de paix, devenu +le commissaire de police du quartier, elle espérait pénétrer le mystère +de sa naissance et se venger des misérables qui par trois fois avait +essayé de se défaire d'elle?</p> + +<p>Jamais elle n'avait reparlé de ses projets, mais il était évident +qu'elle ne les avait pas abandonnés, car elle eût du même coup renoncé à +ses exhibitions au bois de Boulogne, qui lui étaient un abominable +supplice.</p> + +<p>Mais la passion ne raisonne ni ne discute:</p> + +<p>—Elle se défie de moi, qui donnerais ma vie pour elle! répétait +Maxence.</p> + +<p>Et cette idée lui était si pénible, qu'il résolut de s'en éclaircir +coûte que coûte, préférant le pire malheur à l'angoisse qui le +déchirait.</p> + +<p>Et dès qu'il se retrouva seul avec M<sup>lle</sup> Lucienne, s'armant de tout ce +qu'il avait de courage, et la regardant bien dans les yeux:</p> + +<p>—Vous ne me parlez plus de vos ennemis? lui dit-il d'un ton brusque.</p> + +<p>Elle dut deviner ce qui se passait en lui, et doucement:</p> + +<p>—C'est que je n'en entends plus parler moi-même, répondit-elle, c'est +qu'ils ne donnent plus signe de vie....</p> + +<p>—Alors vous avez renoncé à vos desseins?</p> + +<p>—Aucunement.</p> + +<p>—Quelles sont donc vos espérances, et où en sont-elles?</p> + +<p>—Si extraordinaire que cela doive vous paraître, je vous avouerai que +je n'en sais rien. Mon ami le commissaire de police a son plan, j'en +suis sûre, et il le poursuit avec une obstination que rien ne lasse, +mais il ne me l'a pas confié. Je ne suis entre ses mains qu'un +instrument docile. Jamais je ne prends une détermination sans le +consulter, et ce qu'il me dit de faire, je le fais.</p> + +<p>Maxence tressauta sur sa chaise.</p> + +<p>—Est-ce donc lui, fit-il d'un accent d'amère ironie, qui vous a suggéré +l'idée de notre association... fraternelle?</p> + +<p>Les sourcils de la jeune fille se froncèrent. Le ton de cette espèce +d'interrogatoire la blessait visiblement.</p> + +<p>—Il ne l'a pas désapprouvée du moins, fit-elle.</p> + +<p>Mais cette réponse était juste assez évasive pour irriter l'inquiétude +de Maxence.</p> + +<p>—Est-ce de lui aussi, poursuivit-il, que vous est venue cette belle +inspiration de me faire entrer au <i>Comptoir de crédit mutuel</i>?</p> + +<p>—Oui, c'est lui.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Il ne me l'a pas expliqué.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avoir pas prévenu?</p> + +<p>—Parce qu'il m'avait priée de ne pas vous prévenir.</p> + +<p>De rouge qu'il était au début, Maxence devint fort pâle.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-il, c'est cet homme de police qui décidément est +l'arbitre de ma destinée, et si demain il vous commandait de rompre avec +moi....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne se dressa.</p> + +<p>—Assez! interrompit-elle, d'une voix brève, assez! Il n'est pas dans ma +vie un acte qui donne à mon plus cruel ennemi le droit de suspecter ma +loyauté, et voici que vous m'accusez d'une lâche trahison! Qu'avez-vous +à me reprocher? N'ai-je pas été toujours fidèle au pacte d'alliance juré +entre nous? N'ai-je pas été toujours pour vous le meilleur des camarades +et le plus dévoué des amis? Je me suis tue quand l'homme en qui j'avais +toute confiance me priait de me taire, mais il savait que si vous +m'interrogiez, je parlerais, il était prévenu. M'avez-vous +interrogée?... Et maintenant que vous faut-il de plus? Que je me +justifie d'une accusation absurde, que je m'abaisse jusqu'à calmer les +soupçons de votre esprit malade? C'est ce que je ne ferai pas....</p> + +<p>Elle n'avait peut-être pas absolument raison. Mais Maxence avait tort, +il le reconnut, il pleura, il implora un pardon qui lui fut accordé, et +cette explication ne fit que resserrer les liens déjà si forts qui +l'attachaient.</p> + +<p>Il est vrai qu'à dater de ce jour, usant de la permission qui lui avait +été donnée, il s'informa sans cesse des démarches et des espérances de +M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Elle lui apprit que son ami le commissaire s'était livré, à +Louveciennes, aux plus minutieuses investigations.</p> + +<p>Elle lui apprit que désormais le valet de pied qui l'accompagnait au +bois n'était pas un valet de pied de chez Brion, mais bien un agent de +la sûreté.</p> + +<p>Et enfin un jour:</p> + +<p>—Mon ami le commissaire, dit-elle, prétend qu'il tient enfin la bonne +piste.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>Telle était exactement la situation de Maxence et de M<sup>lle</sup> Lucienne, ce +samedi soir du mois d'avril 1872, où la police se présenta rue +Saint-Gilles pour arrêter M. Vincent Favoral, accusé de détournements et +de faux.</p> + +<p>Si terrible fut le coup, si soudain et si imprévu, que Maxence, tout +d'abord, en perdit jusqu'à la faculté de réfléchir.</p> + +<p>Mais lorsqu'il eut assuré l'évasion de son père, après que le +commissaire de police eut achevé ses perquisitions, dès que se furent +retirés les anciens amis du caissier du <i>Crédit mutuel</i>, M. Chapelain, +M. et M<sup>me</sup> Desclavettes et le papa Désormeaux, c'est vers M<sup>lle</sup> Lucienne +que s'élancèrent toutes les pensées de Maxence.</p> + +<p>Elle avait pris sur lui un si complet empire, il s'était si +invinciblement accoutumé à se reposer sur elle, à la consulter en tout, +à n'agir que d'après ses inspirations, que séparé d'elle, au moment +d'une crise affreuse, il était comme un corps sans âme.</p> + +<p>Il brûlait de courir jusqu'à l'<i>Hôtel des Folies</i>, raconter à M<sup>lle</sup> +Lucienne ce qui se passait, en lui demandant des consolations, du +courage et des conseils.</p> + +<p>Sur les instances de M<sup>me</sup> Favoral et de M<sup>lle</sup> Gilberte, il resta rue +Saint-Gilles.</p> + +<p>Et c'était un cruel sacrifice, car il songeait que M<sup>lle</sup> Lucienne +l'attendait. Ils devaient, ce soir-là, aller ensemble au théâtre, et ils +avaient projeté de passer à la campagne la journée du lendemain. Et il +se disait:</p> + +<p>—Que va-t-elle imaginer, en ne me voyant pas rentrer?...</p> + +<p>Aussi, le lendemain, lorsqu'il vit sa mère s'apprêter pour sortir et se +rendre, avec M. Chapelain, chez le Directeur du <i>Comptoir de Crédit +mutuel</i>, il n'y tint plus.</p> + +<p>Et, sans se préoccuper des inconvénients qu'il pouvait y avoir à laisser +sa sœur seule à la maison, il partit comme un fou.</p> + +<p>Il était désespéré, déchiré d'angoisses, mais au-dessus de tout, se +dressait le souvenir de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>C'est à elle qu'il pensait, lorsque arrivaient jusqu'à lui, comme des +éclaboussures, les réflexions injurieuses des gens qui le regardaient +passer.</p> + +<p>C'est d'elle qu'il s'inquiétait, en lisant dans un journal qu'il venait +d'acheter au coin de la rue Charlot, les détails scandaleux du crime de +son père....</p> + +<p>Et lorsqu'il fut arrivé à l'<i>Hôtel des Folies</i>, c'est avec d'atroces +palpitations de cœur qu'il montait l'escalier, lorsqu'il reconnut la +voix de la jeune fille.</p> + +<p>—Elle chante! murmura-t-il. Elle ne sait rien, la Fortin ne lui a rien +dit.</p> + +<p>Elle était, en tout cas, fort irritée, il le reconnut à son accent, +quand, ayant frappé à la porte de sa chambre, elle lui cria qu'elle +achevait de s'habiller, qu'il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'elle ne +tarderait pas à l'y rejoindre.</p> + +<p>Il gagna donc sa chambre, et c'est en proie au plus sombre découragement +qu'il se laissa tomber dans son fauteuil, meuble ami, où tant de fois il +s'était oublié en ces vagues rêveries d'avenir qui consolent des misères +présentes....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne avait repris sa chanson, dont les paroles lui arrivaient +comme une amère raillerie:</p> + +<p>Elle disait de sa voix claire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Espoir, mot doux et trompeur,<br /></span> +<span class="i2">Trop fausse monnaie,<br /></span> +<span class="i0">Bien fou qui de toi se paie,<br /></span> +<span class="i0">Et fait crédit au bonheur....<br /></span> +<span class="i0">Au-dessus de sa boutique,<br /></span> +<span class="i0">Chacun t'accroche et fait bien,<br /></span> +<span class="i0">O vieille enseigne ironique:<br /></span> +<span class="i0">«On rase demain pour rien!...»<br /></span> +<span class="i2">C'est joli de courrir,<br /></span> +<span class="i0">Mais mieux vaut encor tenir!...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Que va-t-elle dire, songeait Maxence, quand elle apprendra l'horrible +désastre!</p> + +<p>Et il sentait comme une sueur glacée lui perler aux tempes, en se +rappelant l'orgueil de M<sup>lle</sup> Lucienne, et que l'honneur était sa seule +croyance et la planche de salut où désespérément elle s'était +cramponnée, au plus fort des orages de sa vie. Si elle allait s'éloigner +de lui, maintenant que le nom qu'il portait était déshonoré!</p> + +<p>Mais un pas rapide et léger, sur le palier, le tira de ses sombres +réflexions.</p> + +<p>Sa porte s'ouvrit presque aussitôt, et M<sup>lle</sup> Lucienne entra....</p> + +<p>Elle avait dû se hâter, car elle achevait d'agrafer sa robe, dont la +simplicité semblait une coquetterie, tant merveilleusement elle accusait +la souplesse de sa taille, les splendeurs de son corsage et les rares +perfections de ses épaules et de son col....</p> + +<p>Un vif mécontentement se lisait sur son beau visage; mais dès qu'elle +eut aperçu Maxence, sa physionomie changea.</p> + +<p>Et il ne fallait, en effet, que voir le morne affaissement de +l'infortuné, le désordre de ses vêtements, sa pâleur livide et l'éclat +sinistre de ses yeux pour comprendre qu'un grand malheur le frappait.</p> + +<p>D'une voix dont le trouble trahissait quelque chose de plus que +l'inquiétude et la compassion d'une amie:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Que vous arrive-t-il? interrogea la jeune fille.</p> + +<p>—Ah! je suis bien malheureux!... répondit-il.</p> + +<p>Mais il hésitait. Il eut voulu pouvoir dire tout d'un coup. Et il ne +savait comment commencer.</p> + +<p>—Je vous ai dit, reprit-il, que ma famille était très riche....</p> + +<p>—Oui....</p> + +<p>—Eh bien: nous ne possédons plus rien... plus rien exactement.</p> + +<p>Elle parut respirer plus librement, et d'un accent où perçait une +amicale ironie:</p> + +<p>—Et c'est la perte de votre fortune, fit-elle, qui vous désespère +ainsi?...</p> + +<p>Péniblement il se dressa sur ses jambes, et tout bas, d'une voix sourde:</p> + +<p>—C'est que l'honneur aussi est perdu! prononça-t-il.</p> + +<p>—L'honneur?</p> + +<p>—Oui. Mon père a volé, mon père a fait des faux!...</p> + +<p>Elle était devenue plus blanche que sa collerette.</p> + +<p>—Votre père!... balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Depuis des années, il puisait à la caisse qui lui était confiée, à +pleines mains, sans mesure, follement, tel qu'un homme pris de +vertige.... Il y a puisé douze millions....</p> + +<p>—Mon Dieu!</p> + +<p>—Et malgré l'énormité de cette somme, il était en ces derniers mois +réduit aux plus misérables expédients, il s'en allait, de porte en +porte, dans notre quartier, demander qu'on lui confiât des fonds à faire +valoir, il en était venu à escroquer bassement cinq cents francs à une +pauvre marchande de journaux....</p> + +<p>—Mais c'est insensé!...</p> + +<p>—Oui, c'est à douter si on veille ou si on rêve....</p> + +<p>—Et comment avez-vous su?...</p> + +<p>—Hier soir, on est venu pour l'arrêter.... Par bonheur, nous étions +prévenus, et j'ai pu le faire fuir par une fenêtre de la chambre de ma +sœur, qui donne sur la cour d'une maison voisine....</p> + +<p>—Et où est-il, maintenant?</p> + +<p>—Qui le sait!</p> + +<p>—Avait-il de l'argent?</p> + +<p>—Tout le monde est persuadé qu'il emporte des millions... je ne le +crois pas. Il n'a même pas voulu prendre les quelques mille francs que +M. de Thaller lui avait apportés pour faciliter sa fuite.</p> + +<p>La jeune fille tressaillit.</p> + +<p>—Vous avez vu M. de Thaller? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Il est venu à la maison quelques moments avant l'arrivée du +commissaire de police, et il y a eu, entre mon père et lui, une scène +terrible.</p> + +<p>—Que disait-il?</p> + +<p>—Que mon père le ruinait.</p> + +<p>—Et votre père?</p> + +<p>—Il balbutiait des phrases incohérentes. Il était comme un homme qui +vient de recevoir un coup de massue....</p> + +<p>La contraction des traits de M<sup>lle</sup> Lucienne trahissait l'effort de sa +pensée.</p> + +<p>—Et ces sommes énormes, reprit-elle, où ont-elles passé?</p> + +<p>Maxence hocha la tête.</p> + +<p>—Nous ne pouvons que le soupçonner, répondit-il. Mais nous avons +découvert des choses inouïes. Mon père, si sévère à la maison, et si +parcimonieux, menait ailleurs joyeuse vie, et dépensait sans compter. +C'est pour une femme, qu'il pillait sa caisse....</p> + +<p>—Et... cette femme, savez-vous qui elle est?</p> + +<p>—Non, mais je le saurai.... Dans ce journal, que voici, et qui rend +compte de notre désastre, un rédacteur dit qu'il la connaît.... Lisez +plutôt....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne prit le journal que lui tendait Maxence, mais c'est à +peine si elle daigna y jeter un coup d'œil.</p> + +<p>—En fin de compte, reprit-elle, et pour nous résumer, avez-vous une +idée?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Laquelle?...</p> + +<p>—Je ne crois pas que mon père soit innocent, mais je crois qu'il est +des gens plus coupables que lui, des gredins habiles et prudents dont il +n'a été que l'homme de paille, des misérables qui digéreront +tranquillement leur part des millions, la plus grosse, nécessairement, +tandis qu'il ira au bagne....</p> + +<p>Une fugitive rougeur colora les joues de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>—Cela étant, interrompit-elle, que comptez-vous faire?...</p> + +<p>—Venger mon père, s'il se peut, et livrer ses complices s'il en a....</p> + +<p>La jeune fille lui tendit la main.</p> + +<p>—Bien, cela! fit-elle. Mais comment vous y prendrez-vous?...</p> + +<p>—C'est ce que je ne sais pas encore. Je vais toujours courir aux +bureaux de ce journal demander l'adresse de la femme.</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Lucienne l'arrêta.</p> + +<p>—Non, prononça-t-elle, ce n'est pas là qu'il faut aller.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Il faut venir avec moi, chez mon ami le commissaire de police.</p> + +<p>C'est par un mouvement de stupeur, presque d'effroi, que Maxence +accueillit la proposition de la jeune fille.</p> + +<p>—Songez-vous bien à ce que vous me dites? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Parfaitement!</p> + +<p>—Quoi! mon père s'est soustrait au mandat d'amener lancé contre lui, il +est poursuivi, recherché, traqué, si on le prend, c'est le bagne, +peut-être, et vous voulez que j'aille, moi, choisir pour confident de +mes démarches et de mes espérances, un commissaire de police, un homme +dont le devoir serait de courir l'arrêter s'il apprenait où il se +cache!...</p> + +<p>Mais il s'interrompit et demeura un moment la bouche béante et les yeux +écarquillés, comme si tout à coup la vérité lui fût apparue, +éblouissante d'évidence.</p> + +<p>—Car mon père n'a pas gagné l'étranger, reprit-il, c'est à Paris qu'il +se cache, je le parierais, j'en suis sûr, vous l'avez vu!...</p> + +<p>Positivement M<sup>lle</sup> Lucienne crut que Maxence devenait fou.</p> + +<p>—J'ai vu votre père, moi? fit-elle.</p> + +<p>—Oui, hier soir.... Mon Dieu! où donc avais-je tête d'oublier cela.... +Pendant que vous m'attendiez en bas, dans la loge des Fortin, entre onze +heures et onze heures et demie, un homme d'un certain âge, grand, +maigre, vêtu d'une longue redingote, est venu me demander, et a paru +très-contrarié quand on lui a répondu que je n'étais pas rentré....</p> + +<p>—Je me rappelle, en effet....</p> + +<p>—Vous avez quitté la loge, cet homme est sorti presque sur vos talons, +et dans la cour, il vous a parlé.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Que vous a-t-il dit?</p> + +<p>Elle hésita, faisant un appel à sa mémoire: puis:</p> + +<p>—Rien, répondit-elle, rien qu'il n'eût déjà dit devant les Fortin: +qu'il était très-malheureux pour lui de ne vous pas trouver, parce qu'il +s'agissait d'une affaire assez grave. Ce qui m'étonnait un peu, c'est +qu'il semblait me connaître et savoir qu'il s'adressait à une amie à +vous. J'ai pensé, ensuite, que c'était quelqu'un de vos collègues du +chemin de fer, à qui vous aviez parlé de moi....</p> + +<p>Mais à mesure qu'elle racontait, quantité de petites circonstances qui +ne l'avaient pas éclairée sur le moment, se représentaient à son esprit.</p> + +<p>Se frappant le front:</p> + +<p>—Peut-être avez-vous raison! poursuivit-elle. Peut-être cet homme +était-il votre père.... Attendez donc!... Oui, assurément, il était fort +troublé, et, à chaque moment, il tournait la tête du côté de +l'entrée.... Il m'a dit qu'il lui serait impossible de revenir, mais +que vous sauriez pourquoi, qu'il vous écrirait, qu'il aurait sans doute +besoin de vous et qu'il comptait sur votre dévouement....</p> + +<p>Maxence trépignait sur place.</p> + +<p>—Vous voyez-bien! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Que c'était mon père, qu'il m'écrira sûrement, qu'il reviendra +peut-être, et que dans de telles conditions, m'adresser au commissaire +de police, appeler sur moi son attention serait une insigne folie, +presque une trahison....</p> + +<p>Elle secouait la tête.</p> + +<p>—Je crois, prononça-t-elle, que c'est une raison de plus de suivre mon +conseil.</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Vous êtes-vous jamais repenti de m'avoir écoutée?</p> + +<p>—Non. Mais vous pouvez vous tromper.</p> + +<p>—Je ne me trompe pas.</p> + +<p>Elle s'exprimait d'un tel accent d'absolue certitude, que Maxence, dans +le désordre de son esprit, ne savait plus qu'imaginer ni que croire.</p> + +<p>—Pour me presser ainsi, reprit-il, vous avez des raisons?...</p> + +<p>—J'en ai.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas me les dire?</p> + +<p>—Parce que je n'aurais pas de preuves à vous fournir de mes assertions. +Parce qu'il me faudrait entrer dans des détails que vous ne comprendriez +pas. Parce qu'enfin, j'obéis à un de ces pressentiments inexplicables +qui ne sauraient mentir....</p> + +<p>Elle ne voulait pas, c'était clair, découvrir toute sa pensée, et +cependant Maxence se sentait terriblement ébranlé.</p> + +<p>—Songez à mon désespoir, fit-il, si j'allais livrer mon père....</p> + +<p>—Le mien serait-il donc moindre? Un malheur peut-il vous atteindre qui +ne m'atteigne moi-même?</p> + +<p>Et comme il ne répondait pas, déchiré qu'il était par les plus affreuses +perplexités:</p> + +<p>—Raisonnons un peu, poursuivit la jeune fille. Que me disiez-vous, il +n'y a qu'un instant? Que certainement votre père n'est pas si coupable +qu'on croit, qu'il ne l'est pas seul, en tous cas, qu'il n'a été que +l'instrument de coquins plus habiles et plus puissants que lui, et qu'il +n'a eu qu'une bien faible part des douze millions volés au <i>Comptoir de +crédit mutuel</i>.</p> + +<p>—C'est ma conviction.</p> + +<p>—Et vous voudriez livrer à la justice les misérables qui ont profité du +crime de votre père, et qui se croient assurés de l'impunité?...</p> + +<p>—Je ne sais ce que je donnerais pour y parvenir.</p> + +<p>—Eh bien! comment y parviendrez-vous, isolé comme vous l'êtes, suspect +fatalement, sans moyens d'action, sans appui, sans relations, sans +argent....</p> + +<p>Une larme de rage jaillit des yeux de Maxence.</p> + +<p>—Voulez-vous donc m'enlever mon courage! murmura-t-il.</p> + +<p>—Non, mais vous démontrer la nécessité de la démarche que je vous +conseille. Qui veut la fin veut les moyens, et nous n'avons pas le +choix. Venez, c'est à un honnête homme que je veux vous conduire, à un +ami éprouvé. Ne craignez rien. S'il se souvient qu'il est commissaire de +police, ce sera pour nous être utile et non pas pour vous nuire. Vous +hésitez!... Peut-être à cette heure, en sait-il déjà plus que nous n'en +savons nous-mêmes....</p> + +<p>La résolution de Maxence était prise.</p> + +<p>—Soit, dit-il, partons....</p> + +<p>En moins de cinq minutes ils furent prêts et ils partirent; et même, +pour sortir, il leur fallut déranger la Fortin, qui devant la porte de +son hôtel, était en grande conférence avec deux ou trois boutiquiers du +voisinage.</p> + +<p>Dès que Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne se furent éloignés, remontant le +boulevard du Temple:</p> + +<p>—Vous voyez ce jeune homme, dit à ses interlocuteurs l'honorable +propriétaire de l'<i>Hôtel des Folies</i>, eh bien! c'est le fils de ce +fameux caissier qui vient de décamper en emportant douze millions et en +mettant mille familles sur la paille. Vous croyez peut-être que ça le +gêne? Ah! bien oui!... Le voilà qui va passer une bonne journée avec sa +maîtresse, et lui payer un bon dîner avec l'argent du papa!...</p> + +<p>Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne, cependant, arrivaient à la maison du +commissaire. Il était chez lui, ils entrèrent. Et dès qu'ils parurent:</p> + +<p>—Je vous attendais! s'écria-t-il.</p> + +<p>C'était un homme d'un certain âge, déjà, mais alerte encore et +vigoureux. Il avait l'air d'un notaire, avec sa cravate blanche, sa +redingote noire et ses guêtres. Bénigne était l'expression de sa +physionomie, mais il eût été naïf de s'y fier, on le devinait à l'éclat +de ses petits yeux gris et à la mobilité de ses narines.</p> + +<p>—Oui, je vous attendais, poursuivit-il, s'adressant autant à Maxence, +pour le moins, qu'à M<sup>lle</sup> Lucienne. C'est l'affaire du <i>Crédit mutuel</i> +qui vous amène?...</p> + +<p>Maxence s'avança.</p> + +<p>—Je suis le fils de Vincent Favoral, monsieur, répondit-il. J'ai encore +ma mère, et une sœur... notre situation est affreuse. M<sup>lle</sup> Lucienne +m'a fait espérer que vous consentiriez à me donner un conseil, et nous +voici....</p> + +<p>Le commissaire sonna, et un garçon de bureau s'étant présenté:</p> + +<p>—Je n'y suis pour personne, dit-il.</p> + +<p>Après quoi, revenant à Maxence:</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Lucienne a bien fait de vous amener, lui dit-il, car il se +pourrait bien que tout en lui rendant un grand service, à elle, que +j'estime et que j'aime... je vous en rende un, à vous aussi, qui êtes un +brave garçon.... Mais, je n'ai pas de temps à perdre, asseyez-vous et +contez-moi votre affaire....</p> + +<p>C'est avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'après avoir dit l'histoire +de sa famille, Maxence exposa les scènes, dont depuis vingt-quatre +heures, la maison de la rue Saint-Gilles avait été le théâtre.</p> + +<p>Pas une seule fois le commissaire ne l'interrompit, mais lorsqu'il eut +achevé:</p> + +<p>—Redites-moi, demanda-t-il, l'entrevue de votre père et de M. de +Thaller, et surtout, n'omettez rien de ce que vous avez entendu et vu, +ni un mot ni un geste, ni un mouvement de physionomie.</p> + +<p>Et Maxence ayant obéi:</p> + +<p>—Maintenant, reprit le commissaire, répétez-moi tout ce qu'a dit votre +père, au moment de fuir.</p> + +<p>Ce fut fait. Le commissaire de police prit quelques notes, puis:</p> + +<p>—Quelles étaient, demanda-t-il, les relations de votre famille et de la +famille de Thaller?</p> + +<p>—Nous n'avions pas de relations.</p> + +<p>—Quoi! jamais M<sup>me</sup> ni M<sup>lle</sup> de Thaller ne venaient chez vous?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Connaissez-vous le marquis de Trégars.?</p> + +<p>Maxence ouvrit de grands yeux.</p> + +<p>—Trégars!... répéta-t-il. C'est la première fois que j'entends +prononcer ce nom.</p> + +<p>Les justiciables ordinaires du commissaire de police eussent hésité à le +reconnaître, tant, peu à peu, s'était détendue sa roideur +professionnelle, tant sa réserve glaciale avait fait place à la plus +encourageante bonhomie.</p> + +<p>—Cela étant, reprit-il, laissons là le marquis de Trégars, et +occupons-nous de la femme qui, selon vous, aurait causé la perte de M. +Favoral....</p> + +<p>Sur la table, devant lui, Maxence apercevait, tout ouvert, le journal +qu'il avait acheté le matin, et où il avait lu, avec des convulsions de +rage, le terrible article intitulé: <i>Encore un désastre financier</i>.</p> + +<p>—Je ne sais rien de cette femme, répondit-il, mais apprendre qui elle +est ne doit pas être difficile, puisqu'un rédacteur du journal que voilà +prétend la connaître....</p> + +<p>Au léger sourire qui passa sur les lèvres du commissaire, il fut aisé de +voir que sa foi à la chose imprimée n'était pas précisément absolue.</p> + +<p>—Oui, j'ai lu, fit-il.</p> + +<p>—On pourrait envoyer au bureau de ce journal, proposa M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>—J'y ai envoyé, mon enfant.</p> + +<p>Et sans paraître remarquer la stupeur de Maxence et de la jeune fille, +il sonna et demanda si son secrétaire était rentré.</p> + +<p>Il l'était, et parut aussitôt.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea le commissaire.</p> + +<p>—La commission est faite, monsieur, répondit-il. J'ai vu le reporter +qui a rédigé l'article en question et après avoir bien tergiversé, il a +fini par m'avouer qu'il s'était peut-être un peu avancé, qu'il n'avait +pas d'autres renseignements que ceux qu'il avait donnés, et qu'il les +tenait de deux amis intimes du caissier du <i>Comptoir de crédit mutuel</i>, +M. Costeclar et M. Saint-Pavin.</p> + +<p>—Il fallait courir chez ces messieurs.</p> + +<p>—J'y ai couru.</p> + +<p>—A la bonne heure!</p> + +<p>—Malheureusement M. Costeclar venait de sortir.</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—J'ai trouvé l'autre, M. Saint-Pavin, au bureau de son journal, le +<i>Pilote financier</i>. C'est un grossier personnage, qui m'a reçu comme un +chien dans un jeu de quilles, et même, si je m'étais écouté....</p> + +<p>—Passons....</p> + +<p>—Alors donc, il était en grande conférence avec un autre monsieur, un +banquier nommé Jottras, de la maison Jottras et son frère, et ils +étaient dans une colère épouvantable, jurant à faire crouler le plafond, +disant que l'affaire de M. Favoral les ruinait, qu'ils étaient joués +comme des imbéciles, mais que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'ils +allaient rédiger un article foudroyant....</p> + +<p>Mais il s'arrêta, clignant de l'œil et montrant Maxence et M<sup>lle</sup> +Lucienne qui écoutaient de toutes leurs forces.</p> + +<p>—Parlez, parlez! lui dit le commissaire, ne craignez rien....</p> + +<p>—Eh bien! reprit-il, M. Saint-Pavin et M. Jottras disaient comme cela, +que ce ne serait pas à M. Favoral qu'ils s'en prendraient, que M. +Favoral n'était qu'un pauvre niais, mais qu'ils sauraient bien trouver +les autres....</p> + +<p>—Quels autres?...</p> + +<p>—Ah! dame! ils ne les ont pas nommés.</p> + +<p>Le commissaire haussa les épaules.</p> + +<p>—Quoi! s'écria-t-il, vous vous trouvez en présence de deux hommes +furieux d'avoir été pris pour dupes, qui tempêtent, qui jurent, qui +menacent, et vous ne savez pas leur arracher un nom dont vous avez +besoin!... Décidément, vous n'êtes pas adroit, mon cher!...</p> + +<p>Et comme le pauvre secrétaire, tout décontenancé de l'algarade, baissait +le nez et gardait le silence:</p> + +<p>—Leur avez-vous au moins demandé, reprit-il, qui est cette femme sur +laquelle l'article promet des détails et dont l'existence a été révélée +par eux au rédacteur?</p> + +<p>—Assurément, monsieur....</p> + +<p>—Que vous ont-ils répondu?</p> + +<p>—Que n'étant pas des mouchards, ils n'avaient rien à me répondre.</p> + +<p>—Peste!...</p> + +<p>—M. Saint-Pavin, toutefois, a ajouté qu'il avait dit cela en l'air, +uniquement parce qu'un jour il avait vu M. Favoral acheter un bracelet +de mille écus, et aussi parce qu'il lui paraissait impossible qu'un +homme dévorât des millions sans y être aidé par une femme....</p> + +<p>Le commissaire ne cachait pas sa mauvaise humeur.</p> + +<p>—Naturellement! gronda-t-il. Depuis que Salomon a dit: «Cherchez la +femme,» car c'est le roi Salomon qui a dit cela le premier, tous les +matins il se trouve quelque gaillard pour découvrir qu'une femme +toujours se trouve au fond de toutes les actions d'un homme, et quantité +de gens se sont fait une réputation de profondeur, pour avoir émis, d'un +air fin, cette vérité, digne de M. de La Palisse.... Et après?</p> + +<p>—M. Saint-Pavin m'a prié grossièrement de lui... laisser la paix.</p> + +<p>—Ah! il faudrait tout faire soi-même, grommela le commissaire de +police.</p> + +<p>Sur quoi il griffonna rapidement quelques lignes et les glissa dans une +enveloppe qu'il scella de son timbre et qu'il remit à son secrétaire en +disant:</p> + +<p>—Il suffit.... Portez ceci vous-même à la Préfecture.</p> + +<p>Et le secrétaire sorti:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur Maxence, reprit-il, vous avez entendu?</p> + +<p>Oui, assurément. Seulement Maxence était bien moins préoccupé de ce +qu'il venait d'entendre, que de l'étrange intérêt que ce commissaire, +même avant de l'avoir vu, avait pris à sa situation.</p> + +<p>—Je pense, balbutia-t-il, qu'il est bien malheureux que cette femme ne +puisse être retrouvée....</p> + +<p>Plein de confiance fut le geste du commissaire.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit-il, on la retrouvera. Si grand appétit qu'ait +une femme, elle n'avale pas comme cela des millions toute seule; elle ne +les avale pas surtout, sans qu'on entende le bruit de ses mâchoires. +Paris est grand, mais avec cinquante mille francs de luxe par an, une +femme attire l'attention, et avec cent mille, elle fait esclandre. Voyez +plutôt ce qui arrive à notre pauvre Lucienne, pour dix louis par semaine +de luxe d'occasion que lui offre le sieur Van-Klopen, son patron.... +Croyez-moi, nous retrouverons notre mangeuse de millions... à moins +que....</p> + +<p>Il fit une pause, et lentement, en soulignant chacun de ses mots:</p> + +<p>—A moins, ajouta-t-il, qu'elle n'ait derrière elle un homme très-fort, +très-habile et très-prudent.... Ou à moins encore qu'elle ne soit dans +une situation telle que son luxe n'ait point fait scandale....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne tressauta sur sa chaise. Il lui sembla comprendre toute +la pensée de son ami le commissaire de police, et entrevoir quelque +chose de la vérité.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura-t-elle....</p> + +<p>Mais Maxence, lui, ne remarqua rien, appliqué qu'il était à suivre la +déduction du commissaire.</p> + +<p>—Ou à moins, reprit-il, que mon père n'ait presque rien eu, pour sa +part, des sommes énormes enlevées au <i>Crédit mutuel</i>, à moins, par +conséquent, qu'il n'ait donné que peu de chose relativement à cette +femme.... M. Saint-Pavin lui-même ne reconnaît-il pas que mon père a été +audacieusement joué?...</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>Maxence hésita.</p> + +<p>—Je pense, dit-il enfin, et plusieurs amis de ma famille, parmi +lesquels M. Chapelain, un ancien avoué, pensent comme moi qu'il est bien +difficile que mon père ait pu puiser des millions à la caisse du <i>Crédit +mutuel</i>, sans que le directeur en ait eu connaissance....</p> + +<p>—Alors, selon vous, M. de Thaller serait complice?</p> + +<p>Maxence ne répondit pas.</p> + +<p>—Soit, insista le commissaire, j'admets la complicité de M. de Thaller, +mais alors il faut supposer qu'il avait sur votre père quelque +tout-puissant moyen d'action....</p> + +<p>—Un directeur a toujours sur ses employés une grande influence....</p> + +<p>—Une influence qui irait jusqu'à les déterminer à risquer le bagne à +son profit? ce n'est guère vraisemblable. Il faudrait imaginer autre +chose encore....</p> + +<p>—Je cherche... mais je ne vois pas....</p> + +<p>—Ce n'est cependant pas tout. Comment expliquez-vous le silence de +votre père lorsque M. de Thaller l'accablait des injures les plus +atroces....</p> + +<p>—Mon père était comme foudroyé.</p> + +<p>—Et, au moment de fuir, s'il avait des complices, comment ne vous les +a-t-il pas nommés, à vous, à votre mère, à votre sœur?</p> + +<p>—C'est que sans doute il n'avait pas de preuves à fournir de leur +complicité....</p> + +<p>—Lui en auriez-vous donc demandé?</p> + +<p>—Oh! monsieur....</p> + +<p>—Donc, tel n'est pas évidemment le motif de son silence, et il faudrait +l'attribuer plutôt à quelque secret espoir qui lui serait resté....</p> + +<p>Le commissaire, cependant, avait désormais tous les renseignements que, +volontairement ou non, pouvait lui fournir Maxence.</p> + +<p>Il se leva, et du ton le plus bienveillant:</p> + +<p>—Vous êtes venu, lui dit-il, me demander un conseil; le voici: +Taisez-vous et sachez attendre. Laissez la justice et la police +poursuivre leur œuvre. On n'arrête pas comme un simple filou le +puissant gredin qui a volé des millions.</p> + +<p>Quels que soient vos soupçons, cachez-les. Je ferai pour vous ce que je +ferais pour Lucienne que j'aime comme si elle était ma fille, car il se +trouve qu'en vous servant c'est elle que je vais servir....</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de rire de l'étonnement qui, à ces mots, se peignit +sur le visage de Maxence, et gaiement:</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas? ajouta-t-il.... Peu importe. Il n'est pas +nécessaire que vous compreniez.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>Deux heures sonnaient, lorsque M<sup>lle</sup> Lucienne et Maxence sortirent du +bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute émue des +perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrité....</p> + +<p>Le temps, qui avait menacé toute la matinée, s'était mis décidément au +beau, une brise tiède chassait à l'horizon les derniers nuages, et comme +il arrive, dès que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout +Paris se précipitait dehors, altéré de grand air et de soleil.</p> + +<p>Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient à grand +bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient +l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs +endimanchés s'en allaient par bandes, se hâtant pour arriver à la gare +du chemin de fer de Vincennes avant le départ du train.</p> + +<p>—N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute +cette joie irritait la douleur.</p> + +<p>—Ne faudrait-il pas, murmurait M<sup>lle</sup> Lucienne, que Paris entier prît +le deuil, parce que nous souffrons!</p> + +<p>C'est sans échanger une parole de plus qu'ils arrivèrent à <i>l'Hôtel des +Folies</i>.</p> + +<p>La Fortin était encore sur sa porte, pérorant au milieu d'un groupe avec +une volubilité que rien ne lassait.</p> + +<p>C'était véritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le +fils de ce caissier qui avait volé douze millions, qui était en ce +moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom était dans +toutes les bouches.</p> + +<p>Elle devait à cette circonstance d'être tout à coup devenue un +personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa réputation suspecte, +ne l'avaient jamais saluée jusqu'alors, l'accablaient de prévenances +depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donnât +des détails.</p> + +<p>Et sa cupidité ne s'épanouissait guère moins que son amour-propre. Elle +calculait que lors du procès on prononcerait infailliblement le nom de +l'<i>Hôtel des Folies</i>, et que ce lui serait une réclame excellente et une +source de bénéfices certains.</p> + +<p>Déjà même, en prévision d'un surcroît de clientèle, elle avait tenu +conseil avec le sieur Fortin, et agité la question de faire repeindre +l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent.</p> + +<p>Voyant arriver Maxence et M<sup>lle</sup> Lucienne, elle abandonna le groupe dont +elle était le centre, et les saluant de son plus obséquieux sourire:</p> + +<p>—Déjà finie, cette petite promenade? leur dit-elle.</p> + +<p>Mais ils ne répondirent pas, et s'étant engouffré dans l'étroit +corridor, ils se hâtèrent de regagner leur quatrième étage.</p> + +<p>C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence +jeta son chapeau sur le lit; et, après s'être un moment promené de long +en large, revenant se planter devant M<sup>lle</sup> Lucienne:</p> + +<p>—Eh bien! lui dit-il, vous êtes contente, maintenant!</p> + +<p>C'est d'un air de commisération profonde qu'elle le considérait, sachant +trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice.</p> + +<p>—De quoi dois-je être si satisfaite? demanda-t-elle doucement.</p> + +<p>—J'ai fait ce que vous avez voulu.</p> + +<p>—Ce que vous dictait la raison, mon ami.</p> + +<p>—Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le +commissaire de police. En suis-je plus avancé?</p> + +<p>Imperceptiblement elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Qu'espériez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il fût en son +pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le +seul acte de sa volonté, il allait combler le déficit de la caisse du +<i>Crédit mutuel</i> et réhabiliter votre père?...</p> + +<p>—Non, je ne suis pas fou encore.</p> + +<p>—Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son +concours le plus ardent et le plus dévoué?...</p> + +<p>Mais il ne la laissa pas poursuivre.</p> + +<p>—Et qui me prouve, s'écria-t-il, qu'il ne s'est pas moqué de moi! S'il +était sincère, pourquoi ses réticences et ses énigmes? Il prétend que je +peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous. +Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation +et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon père?... Et moi, j'ai +répondu à toutes ses questions, je me suis livré!... Pauvre niais!... +Mais l'homme qui se noie se raccroche à un brin d'herbe, et je me noie, +moi, j'enfonce, je sombre....</p> + +<p>Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains:</p> + +<p>—Ah! je souffre horriblement! gémit-il.</p> + +<p>La jeune fille s'était rapprochée, et d'un accent sévère en dépit de son +émotion:</p> + +<p>—Seriez-vous donc un lâche! prononça-t-elle. Quoi! au premier malheur +qui vous frappe, car c'est le premier malheur réel de votre vie, +Maxence, vous désespérez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de +rassembler toute votre énergie pour le surmonter, vous vous asseyez et +vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage à votre mère +et à votre sœur, si vous vous abandonnez ainsi?...</p> + +<p>A de telles paroles, prononcées par cette voix qui avait tout pouvoir +sur son âme, Maxence s'était redressé:</p> + +<p>—Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien à vous de me rappeler +ce que je dois à ma mère et à ma sœur. Pauvres femmes. Elles se +demandent sans doute ce que je suis devenu....</p> + +<p>—Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille.</p> + +<p>Résolûment il se leva.</p> + +<p>—J'y vais! répondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas +hausser mon énergie au niveau de la vôtre....</p> + +<p>Et ayant serré la main de M<sup>lle</sup> Lucienne, il sortit.</p> + +<p>Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue +Saint-Gilles. La rue de Turenne, où tout le monde le connaissait, lui +faisait horreur. Il prit un grand détour, pour rentrer sans rencontrer +personne....</p> + +<p>—Enfin, vous voilà! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame +était joliment inquiète, allez! Elle est au salon avec M<sup>lle</sup> Gilberte et +M. Chapelain....</p> + +<p>C'était exact. Après sa démarche infructueuse pour arriver jusqu'à M. de +Thaller, l'ancien avoué avait déjeuné rue Saint-Gilles, et il y était +resté ayant, disait-il, besoin de voir Maxence.</p> + +<p>Aussi, dès que le jeune homme parut, s'autorisant de son âge et d'une +vieille intimité:</p> + +<p>—Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre mère et votre sœur +seules dans une maison où à tout moment peut tomber quelque créancier +brutal?</p> + +<p>—J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer +une explication.</p> + +<p>—Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais +pour vous dire que je n'ai pas pu parler à M. de Thaller, et que je ne +me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A +vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait +apportés à votre père... remettez-les-lui en mains propres, et ne les +lâchez pas sans un reçu....</p> + +<p>Après quelques recommandations encore, il s'éloigna, laissant enfin +seuls M<sup>me</sup> Favoral et ses enfants.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Favoral ouvrait la bouche pour demander à Maxence les raisons de +son absence, mais M<sup>lle</sup> Gilberte l'interrompit.</p> + +<p>—J'ai à te parler, ma mère, dit-elle avec une précipitation singulière, +et à toi aussi, mon frère....</p> + +<p>Et tout de suite, elle se mit à leur raconter la visite étrange de M. +Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes déclarations....</p> + +<p>Maxence se mordait les poings de colère.</p> + +<p>—Et je ne me suis pas trouvé là, s'écriait-t-il, pour le jeter +dehors....</p> + +<p>Mais un autre s'y était trouvé, et c'était là qu'en voulait venir M<sup>lle</sup> +Gilberte.... Mais l'aveu était difficile, pénible même, et son embarras +était grand, et très-visible la contrainte qu'elle s'imposait.</p> + +<p>—Voici longtemps, ma mère, reprit-elle enfin, que vous m'avez +soupçonnée de vous cacher quelque chose.... Interrogée, je vous ai +menti.... Non, que j'eusse à rougir de rien, mais parce que je craignais +pour vous la colère de mon père....</p> + +<p>C'est d'un œil hébété d'étonnement que la considéraient sa mère et son +frère....</p> + +<p>—Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter +personne, me fiant aux seules inspirations de mon cœur, j'avais engagé +ma vie à un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais être la +femme....</p> + +<p>D'un geste éperdu M<sup>me</sup> Favoral levait les mains au ciel.</p> + +<p>—Mais c'est de la folie!... répétait-elle.</p> + +<p>—Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon +fiancé, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il +était pauvre, il croyait mon père très-riche, et il m'avait demandé +trois ans pour conquérir une fortune qui lui permît de demander ma main.</p> + +<p>Elle s'arrêta, tout le sang de son cœur affluait à son visage.</p> + +<p>—Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre désastre, il est venu....</p> + +<p>—Ici? interrompit Maxence.</p> + +<p>—Oui, mon frère, ici.... Il est arrivé au moment où, insultée lâchement +par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et où, au lieu de +sortir, il marchait sur moi les bras étendus....</p> + +<p>—Il a osé pénétrer ici! murmurait M<sup>me</sup> Favoral.</p> + +<p>—Oui, ma mère, il est entré juste à temps pour saisir M. Costeclar au +collet et le jeter à mes pieds, blême de peur et demandant grâce.... Il +venait, malgré l'horrible malheur qui nous frappe, malgré la ruine et +malgré la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journée il +enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions....</p> + +<p>Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du +salon, annonça:</p> + +<p>—Monsieur le comte de Villegré!...</p> + +<p>S'il était venu à l'idée de M<sup>me</sup> Favoral et de Maxence que M<sup>lle</sup> +Gilberte avait été dupe de quelque lâche intrigue et avait cédé à +d'inavouables entraînements, il dut suffire, pour les désabuser, de la +seule présence de l'homme qui entrait.</p> + +<p>Il était assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses façons +brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait +le front.</p> + +<p>Mais pour être rassuré et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa +large face, à la fois énergique et débonnaire, son œil clair où +éclatait la loyauté de son âme et ses lèvres épaisses et rouges, qui +jamais ne s'étaient ouvertes pour proférer un mensonge.</p> + +<p>En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens.</p> + +<p>Ce vaillant homme, ce vieux soldat était timide, et se fût senti plus à +l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que +dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de +Maxence et de M<sup>me</sup> Favoral.</p> + +<p>Ayant salué, ayant adressé à M<sup>lle</sup> Gilberte un signe d'amicale +reconnaissance, il était resté court, à deux pas de la porte, son +chapeau à la main.</p> + +<p>L'éloquence n'était pas son fort. La leçon lui avait bien été faite à +l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer +le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui +restait dans la gorge.</p> + +<p>Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il était urgent de +lui venir en aide:</p> + +<p>—Je vous attendais, monsieur, lui dit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Sur cet encouragement, il s'avança, et s'inclinant devant M<sup>me</sup> Favoral:</p> + +<p>—Je vois que ma présence vous surprend, madame, commença-t-il, et je +dois avouer que... hum! elle ne m'étonne pas moins que vous. Mais les +circonstances anormales commandent les démarches... broum!... +exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez +vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps à gaspiller en +formalités cérémonieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me +présenter moi-même. Je suis le général comte de Villegré....</p> + +<p>Maxence lui avait avancé un fauteuil.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur, lui dit M<sup>me</sup> Favoral.</p> + +<p>Il s'assit, et après un nouvel effort:</p> + +<p>—Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a +expliqué ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais +l'honneur de vous le dire... de délicat... hum!... de peu conforme aux +usages reçus....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Gilberte l'interrompit.</p> + +<p>—Lorsque vous êtes arrivé, monsieur le comte, dit-elle, je commençais +seulement à exposer les faits à ma mère et à mon frère....</p> + +<p>Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut aisé +de voir combien l'épouvantait la perspective d'une explication... +broum!... assez difficile.</p> + +<p>Prenant néanmoins son parti en brave:</p> + +<p>—C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Trégars.</p> + +<p>Maxence bondit sur sa chaise.</p> + +<p>C'était bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la première +fois par le commissaire de police.</p> + +<p>—Trégars! répéta-t-il d'un ton d'immense étonnement.</p> + +<p>—Oui, fit M. de Villegré. Le connaîtriez-vous?</p> + +<p>—Non, monsieur, non!...</p> + +<p>—Marius de Trégars est le fils du plus honnête homme que j'aie connu, +du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Trégars, enfin, qui est +mort, il y a quelques années, mort de chagrin à la suite... hum!... de +revers de fortune tout à fait... broum!... inexplicables. Marius serait +mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je +n'ai pas de parents, j'ai reporté sur lui tous les sentiments... +affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux cœur.</p> + +<p>Et j'ose dire que jamais garçon ne fut plus digne d'être aimé. Je le +connais: à la plus haute fierté, à une loyauté supérieure, à une loyauté +incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et délié, une +rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre +les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il +a... hum!... un peu légèrement abandonné tout ce qu'il possédait, à de +soi-disant créanciers de son père. Mais quand il voudra être riche, il +le sera, et même... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu... +je sais ses projets, ses espérances, ses ressources.</p> + +<p>Mais comme s'il eût reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux, +le comte de Villegré s'arrêta court....</p> + +<p>Et après un moment employé à reprendre haleine:</p> + +<p>—Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir M<sup>lle</sup> Gilberte et apprécier +les rares qualités de son cœur et de son esprit sans l'aimer +éperdument....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Favoral eut un geste de protestation.</p> + +<p>—Permettez, monsieur... commença-t-elle.</p> + +<p>Mais il lui coupa la parole.</p> + +<p>—Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de +Trégars a pu voir mademoiselle votre fille, la connaître, la juger, sans +que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et même, si +j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre +garçon, bien contre son gré, je vous le jure, et uniquement parce qu'il +lui était interdit, sous peine d'être soupçonné de cupidité, d'aspirer, +lui qui n'avait rien, à la main d'une jeune fille dont le père passait +pour très-riche. Quel part prendre? S'adresser directement à M<sup>lle</sup> +Gilberte.</p> + +<p>C'est ce qu'il a fait. Et M<sup>lle</sup> Gilberte ayant compris qu'il était, +qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'était pas, je le +sais, parfaitement... hum!... régulier, mais on est jeune, on s'aime et +quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius +étaient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi, +dans ma position, à mon âge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti à +devenir son complice, et à lui servir... broum!... de compère, lorsque +pour la première fois, sur la <i>Place-Royale</i>, il a déclaré ses +intentions... à M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Si jamais le comte de Villegré avait donné à Marius une preuve d'amitié, +c'était certes en cette occasion.</p> + +<p>Il était à la torture, il suait, sous son habit noir de cérémonie, il +peinait, il soufflait....</p> + +<p>Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une façon +inquiétante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien, +M<sup>lle</sup> Gilberte eut pitié de lui.</p> + +<p>Prenant la parole, simplement et brièvement, elle raconta son histoire +et celle de Marius.</p> + +<p>Elle dit le serment qu'ils avaient échangé, comment ils s'étaient vus +deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin, +ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le +très-innocent et très-inconscient signor Gismondo Pulci.</p> + +<p>Maxence et M<sup>me</sup> Favoral étaient abasourdis.</p> + +<p>De toute autre bouche que de la bouche même de M<sup>lle</sup> Gilberte, un tel +récit leur eût paru inouï, invraisemblable, absurde, et ils se fussent +récriés, et de toutes leurs forces ils eussent protesté.</p> + +<p>Mais c'était bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute +confuse, et cependant, de cet accent de placidité qui était un de ses +charmes les plus grands.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle ma sœur, pensait Maxence, qui jamais se fût douté de +cela à vous voir toujours si calme et si résignée!...</p> + +<p>Et de son côté:</p> + +<p>—Est-il possible, se disait M<sup>me</sup> Favoral, que j'aie été à ce point +aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir à +deux pas de moi, et je ne soupçonnais pas sa présence! Il lui parlait, +elle lui répondait, et je n'entendais rien!...</p> + +<p>Quant au comte de Villegré, c'est en vain qu'il eût cherché des mots +pour traduire la reconnaissance qu'il devait à M<sup>lle</sup> Gilberte de lui +avoir épargné ces difficiles explications.</p> + +<p>—Je ne m'en serais, morbleu! pas tiré comme elle, songeait-il, en homme +qui ne s'abuse pas sur son compte.</p> + +<p>Mais dès qu'elle eût achevé, s'adressant à M<sup>me</sup> Favoral:</p> + +<p>—Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez +comprendre que l'irréparable malheur qui vous frappe a supprimé +l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius.</p> + +<p>Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois:</p> + +<p>—J'ai l'honneur, madame, prononça-t-il, de vous demander la main de +M<sup>lle</sup> Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de +Genost, marquis de Trégars....</p> + +<p>Un profond silence suivit.</p> + +<p>Mais ce silence, le comte de Villegré dut l'interpréter en sa faveur, +car courant à la porte du salon, il l'ouvrit et appela:</p> + +<p>—Marius!...</p> + +<p>Ce qui venait de se passer, Marius de Trégars l'avait prévu, et +d'avance, et de point en point, annoncé au comte de Villegré.</p> + +<p>Il était de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les événements, +tant après les avoir préparés ils excellent à en tirer parti.</p> + +<p>Étant donné le caractère de M<sup>me</sup> Favoral, il savait ce qu'il fallait en +attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il +se défiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait +absolument sur l'énergie de M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Et il avait calculé si juste qu'il avait tenu à accompagner son vieil +ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir apparaître au moment décisif.</p> + +<p>En arrivant, lorsque la servante était venue leur ouvrir:</p> + +<p>—Vous allez, lui avait-il dit, annoncer à vos maîtres, monsieur que +voici, qui est le comte de Villegré. Vous ne leur parlerez pas de moi +qui resterai à l'attendre dans la salle à manger....</p> + +<p>Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels à cette fille, mais +la maison, depuis deux jours, était le théâtre d'événements si +extraordinaires, qu'elle en était toute ahurie, et dans des dispositions +à s'attendre à tout.</p> + +<p>Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de réplique.</p> + +<p>Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui déjà était venu dans +la matinée, et qui avait eu, en présence de M<sup>lle</sup> Gilberte, une si +violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement +la scène. Son attention ayant été éveillée par de grands éclats de voix, +elle n'avait pas été sans aller appliquer alternativement l'œil et +l'oreille à la serrure du salon.</p> + +<p>Ce qui n'empêche qu'en annonçant le comte de Villegré, elle avait +essayé, des yeux et du geste, de prévenir M<sup>lle</sup> Gilberte ou Maxence. Ils +étaient trop bouleversés pour rien voir.</p> + +<p>—Alors, tant pis! s'était-elle dit avec cette admirable insouciance des +serviteurs parisiens....</p> + +<p>Et comme de la journée elle n'avait eu une minute pour «faire son +ménage,» elle s'était mise à la besogne, laissant Marius de Trégars seul +dans la salle à manger.</p> + +<p>Il s'était assis, impassible en apparence, réellement agité de cette +trépidation intérieure de l'incertitude, dont ne peuvent se défendre les +hommes les plus forts, aux heures décisives de leur vie.</p> + +<p>Jusqu'à un certain point, c'était son avenir qui se décidait de l'autre +côté de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegré.</p> + +<p>Aux intérêts si chers de son amour, d'autres intérêts étaient liés qui +exigeaient un succès immédiat.</p> + +<p>Et il eût donné bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait +qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de +nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il +se disait:</p> + +<p>—Comme ils tardent!...</p> + +<p>Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela, +fut-il debout d'un bond.</p> + +<p>Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra....</p> + +<p>Maxence s'était levé pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula, +et la pupille dilatée par une immense surprise:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix étouffée.</p> + +<p>Mais M. de Trégars ne sembla pas remarquer sa stupeur....</p> + +<p>Très-maître de soi, malgré son émotion, il examinait d'un rapide regard +le comte de Villegré, M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte. A leur attitude et +à leur physionomie, il devina le point précis où en étaient les choses.</p> + +<p>Et s'avançant vers M<sup>me</sup> Favoral, et s'inclinant avec un respect qui +certes n'était pas joué:</p> + +<p>—Vous avez entendu le comte de Villegré, madame, prononça-t-il d'une +voix légèrement altérée. J'attends mon arrêt....</p> + +<p>De sa vie, la pauvre femme n'avait été si affreusement troublée. Tous +ces événements qui se succédaient avaient brisé les faibles ressorts de +son âme. Elle était hors d'état de rassembler ses idées, de prendre une +détermination quelconque.</p> + +<p>—En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi à l'improviste, +vous répondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de +réflexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter....</p> + +<p>Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit.</p> + +<p>—Des amis, ma mère, s'écria-t-il, nous en reste-t-il donc encore? +Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous périssons, un +homme de cœur nous tend la main et vous demandez à réfléchir! A ma +sœur qui porte un nom désormais flétri, le marquis de Trégars offre son +nom et vous songez à consulter....</p> + +<p>La malheureuse femme secouait la tête.</p> + +<p>—Je ne suis pas la maîtresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton père....</p> + +<p>—Mon père!... interrompit le jeune homme, mon père! Quels droits +peut-il avoir sur nous, désormais....</p> + +<p>Et sans plus discuter, sans attendre une réponse, il prit la main de sa +sœur, et la mettant dans la main de M. de Trégars:</p> + +<p>—Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! prononça-t-il; jamais, quoi +qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'éternelle reconnaissance que +nous contractons envers vous!...</p> + +<p>Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils échangèrent, +trahirent seuls les sensations de Marius et de M<sup>lle</sup> Gilberte. Ils +avaient de la vie une trop cruelle expérience pour ne se pas défier de +leur joie....</p> + +<p>Revenant à M<sup>me</sup> Favoral:</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une +démarche telle que la mienne le moment où vous frappe un irréparable +malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je +voulais en avoir le droit....</p> + +<p>Arrêtant sur lui un regard où se lisait le plus morne désespoir:</p> + +<p>—Hélas! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi, +monsieur?...</p> + +<p>Ma vie désormais est finie.... Je n'ai plus qu'un désir: savoir où se +cache mon mari. Ce n'est pas à moi de le juger. Il ne m'a pas donné le +bonheur que peut-être j'étais en droit d'espérer, mais il est mon mari, +il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, où qu'il se soit +réfugié, et de partager ses souffrances....</p> + +<p>Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon +l'appelait:</p> + +<p>—Madame! madame!...</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? demanda Maxence.</p> + +<p>—Il faut que je parle à madame, tout de suite.</p> + +<p>Faisant un effort pour se dresser et marcher, M<sup>me</sup> Favoral sortit....</p> + +<p>Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son désordre +s'était encore accru.</p> + +<p>—Peut-être est-ce un coup de la Providence! dit-elle.</p> + +<p>Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en +s'adressant plus spécialement à M. de Trégars:</p> + +<p>—Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui +était l'économie même... ici du moins, avait l'habitude, dès qu'il +rentrait, de changer de vêtement. Comme toujours, hier soir, il en a +changé. Lorsqu'on s'est présenté pour l'arrêter, il a oublié ce détail, +et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa +redingote neuve étant restée accrochée au porte-manteau de +l'antichambre, la domestique l'a prise tout à l'heure pour la brosser et +la serrer... et il en est tombé ce portefeuille qui ne quittait jamais +mon mari....</p> + +<p>C'était un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait été rouge +jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout éraillé. Il était +gonflé de paperasses....</p> + +<p>—Peut-être, en effet, s'écria Maxence, y trouverons-nous une +indication....</p> + +<p>Il l'ouvrit, et il l'avait déjà plus d'aux trois-quarts vidé, sans y +rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour +lui, lorsque tout à coup, il poussa un cri.</p> + +<p>Il venait de déplier un billet sans signature, d'une écriture +visiblement déguisée, et, d'un coup d'œil, il avait lu:</p> + +<p>«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec cette +affaire Van-Klopen. Là est le danger...»</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Trégars.</p> + +<p>Maxence le lui tendit:</p> + +<p>—Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'intérêt immense qu'il a pour +moi....</p> + +<p>Mais l'ayant parcouru:</p> + +<p>—Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le +prouverai....</p> + +<p>L'instant d'après, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait +et lisait à haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage, +datée de l'avant-veille, et ainsi conçue:</p> + +<p>«Vendu à....</p> + +<p>«Deux malles, cuir, serrure de sûreté, à 220 francs l'une, ci... 440...»</p> + +<p>M. de Trégars avait tressailli.</p> + +<p>—Enfin! s'écria-t-il, voilà sans doute le bout de fil qui, à travers ce +dédale d'iniquités, nous conduira à la vérité.</p> + +<p>Et frappant sur l'épaule de Maxence:</p> + +<p>—Nous avons à causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de +reporter à M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous +attendrai.... Nous voici attelés à une œuvre commune, et quelque chose +me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu +l'argent qui a été pris dans la caisse du <i>Comptoir du crédit mutuel</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>«Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, à Paris +seulement, trente mille gaillards s'éveillent et se lèvent avec l'idée +fixe et bien arrêtée de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une +nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon +porte-monnaie dans ma poche.»</p> + +<p>Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie +qui sont les plus malhonnêtes ni les plus redoutables.</p> + +<p>S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant +venu en lui demandant:</p> + +<p>—La bourse ou la vie... est un pauvre métier, un métier de dupe, +dépouillé de prestige, et depuis longtemps abandonné aux natures +chevaleresques.</p> + +<p>Il faut être un peu plus que simple pour travailler encore sur les +grands chemins, exposé aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie +et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile à l'activité +des gens d'imagination.</p> + +<p>Et pour se rendre bien compte de la façon dont on y opère, il suffit +d'ouvrir de temps à autre la <i>Gazette des Tribunaux</i> et d'y lire, par +exemple, un procès comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la +<i>Société pour le dessèchement et la mise en valeur des marais de +l'Orne</i>.</p> + +<p>Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>, <i>au prévenu</i>.—Votre profession?</p> + +<p><span class="smcap">Le sieur Lefurteux</span>.—Directeur de la Société....</p> + +<p><i>D</i>. Avant, que faisiez-vous?</p> + +<p><i>R</i>. Je faisais des affaires à la Bourse.</p> + +<p><i>D</i>. Vous étiez sans ressources?</p> + +<p><i>R</i>. Pardon, je gagnais de l'argent.</p> + +<p><i>D</i>. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de +constituer une compagnie, au capital de 3 millions divisés en actions de +500 francs.</p> + +<p><i>R</i>. Ayant trouvé une idée, je ne croyais pas qu'il me fût interdit de +l'exploiter.</p> + +<p><i>D</i>. Qu'appelez-vous une idée?</p> + +<p><i>R</i>. Celle de dessécher des marais et de les rendre à l'agriculture....</p> + +<p><i>D</i>. Quels marais? Les vôtres n'ont jamais existé que dans vos +prospectus. Vous n'en possédez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez +poussé l'impudence jusqu'à ce point de fonder une société pour +l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.</p> + +<p><i>R</i>. Je comptais acheter des marais dès que j'aurais réuni mon capital.</p> + +<p><i>D</i>. Et en attendant vous promettiez dix pour cent à vos souscripteurs?</p> + +<p><i>R</i>. C'est le moins que rapportent des desséchements....</p> + +<p><i>D</i>. Vous avez fait de la publicité?</p> + +<p><i>R</i>. Nécessairement.</p> + +<p><i>D</i>. Pour quelle somme?</p> + +<p><i>R</i>. Pour environ soixante mille francs.</p> + +<p><i>D</i>. Où les avez-vous pris?</p> + +<p><i>R</i>. J'ai commencé avec dix mille francs que m'avait prêtés un de mes +amis, j'ai continué avec les fonds qui me rentraient.</p> + +<p><i>D</i>. C'est-à-dire que vous employiez l'argent de vos premières dupes à +faire des dupes nouvelles!</p> + +<p><i>R</i>. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....</p> + +<p><i>D</i>. Lesquels? Ceux à qui vous adressiez vos prospectus où se voyait un +plan de vos prétendus marais?</p> + +<p><i>R</i>. Pardon, d'autres encore....</p> + +<p><i>D</i>. Enfin, des fonds vous ont été versés, car c'est quelque chose +d'inouï que la crédulité publique. Combien avez-vous reçu?</p> + +<p><i>R</i>. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.</p> + +<p><i>D</i>. Que vous avez dépensés!</p> + +<p><i>R</i>. Permettez!... Je n'ai jamais appliqué à mes besoins personnels que +les appointements que m'attribuaient les statuts.</p> + +<p><i>D</i>. Cependant, lorsqu'on vous a arrêté, on n'a retrouvé dans votre +caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait été adressée par la +poste le matin même. Qu'est devenu le reste?</p> + +<p><i>R</i>. Le reste a été dépensé dans l'intérêt de l'affaire</p> + +<p><i>D.</i> Naturellement. Vous aviez une voiture?</p> + +<p><i>R.</i> Elle m'était allouée par l'article 27 des statuts.</p> + +<p><i>D.</i> Dans l'intérêt de l'affaire, toujours?</p> + +<p><i>R.</i> Certainement. J'étais obligé à une certaine représentation. Le chef +d'une affaire importante doit s'appliquer à inspirer la confiance.</p> + +<p><span class="smcap">Le Président</span>, <i>d'un air ironique</i>: Était-ce aussi pour vous attirer +cette confiance que vous aviez une maîtresse pour laquelle vous +dépensiez des sommes considérables?</p> + +<p><span class="smcap">Le Prévenu</span>, <i>de l'accent de la plus entière bonne foi</i>: Oui, +monsieur....</p> + +<p>Après un moment de silence, le président reprend:</p> + +<p><i>D.</i> Vos bureaux étaient magnifiques. Leur installation a dû vous coûter +très-cher....</p> + +<p><i>R.</i> Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les +garnissaient étaient loués. On peut interroger le tapissier....</p> + +<p>Le tapissier est mandé, et sur les questions de M. le président:</p> + +<p>—M. Lefurteux, répond-il, a dit vrai. Ma spécialité est de louer des +agencements de bureaux pour sociétés financières et autres.... Je +fournis tout, depuis les pupitres des employés jusqu'aux meubles du +cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forgé jusqu'à la livrée +des garçons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire +peut se présenter.... Dès qu'une affaire se monte, dans le genre de +celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon +l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une +installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas, +je sais ce qu'il faut....</p> + +<p>Quand M. Lefurteux m'est arrivé, j'ai tout de suite toisé son +opération.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions +de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards.... +«Très-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez +pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet, +c'est assez bon!...»</p> + +<p><i>Le Président</i>, <i>d'un ton de surprise profonde</i>: Vous lui avez dit cela?</p> + +<p><span class="smcap">Le Tapissier</span>, <i>de l'accent de simple franchise d'un honnête homme</i>: +Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le président, +et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore +l'installation de la Compagnie des Pêcheries Fluviales, dont le gérant +venait d'être condamné à trois ans de prison.</p> + +<p>Après de telles révélations, qui de semaine en semaine se renouvellent, +avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander +comment la plus sûre et la plus loyale affaire peut encore trouver un +souscripteur, si on ne savait que la lignée féconde de Gogo ne +s'éteindra qu'avec l'espèce humaine.</p> + +<p>Les financiers d'imagination se plaignent amèrement de l'actionnaire, +devenu, prétendent-ils, récalcitrant et défiant.... C'est une injustice +et une calomnie.</p> + +<p>Si rudement étrillé qu'il ait été depuis cinquante ans, l'actionnaire +est resté le même et sent toujours son cœur battre de convoitise à la +lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son +argent.</p> + +<p>Il se peut qu'il recule devant une bonne opération. Devant une mauvaise, +jamais!</p> + +<p>Tout comme jadis il est prêt à se serrer le ventre pour courir porter +ses économies aux <i>Mines de Tiffila</i>, aux <i>Terrains de Bretonêche</i> et +aux <i>Forêts de Formanoir</i>, entreprises admirables, dont les directeurs +errent à l'étranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.</p> + +<p>Comment, en de telles conditions, le <i>Comptoir de crédit mutuel</i>, eût-il +manqué de souscripteurs?</p> + +<p>C'était une bien autre affaire que cette pauvre invention des <i>Marais de +l'Orne</i>, une affaire qui avait été admirablement lancée à l'heure +propice du coup d'État de décembre, à un moment où les idées de +mutualité commençaient à pénétrer dans le monde de la finance.</p> + +<p>Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqué au +début, et il lui avait suffi de paraître pour être admise aux honneurs +de la cote.</p> + +<p>S'adressant à l'industrie, sous le prétexte de lui épargner +l'intermédiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles +de la Banque, le <i>Crédit mutuel</i> avait eu, pendant ses premières années, +une spécialité parfaitement déterminée.</p> + +<p>Mais il avait peu à peu élargi le cercle de ses opérations, remanié ses +statuts, changé ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs +primitifs eussent été bien embarrassés de dire son genre d'affaires et +à quelles sources il puisait ses bénéfices.</p> + +<p>Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables +dividendes.</p> + +<p>Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une +fortune personnelle considérable, et qu'il était bien trop habile pour +ne savoir point passer sans accroc à travers les articles du Code, de +même que les clowns du cirque à travers leurs ronds de pipes....</p> + +<p>Ce n'étaient cependant ni les envieux ni les détracteurs qui manquaient.</p> + +<p>Vous rencontriez fréquemment des gens qui, hochant la tête et clignant +de l'œil, vous disaient d'un air capable:</p> + +<p>—Prenez garde! Le <i>Crédit mutuel</i> donne des bénéfices magnifiques, mais +on sait ce que devient à la fin le capital de toutes ces compagnies, qui +distribuent des dividendes si beaux.</p> + +<p>D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'inquiétant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes +les spéculations. Il ne se tripote pas une affaire véreuse qu'il n'y ait +la main. Il est possible qu'il soit très-riche, il est sûr qu'il mène un +train de prince. Son hôtel est un palais. Sa femme et sa fille ont les +plus luxueux équipages et les plus coûteuses toilettes de Paris. Sa +maîtresse lui dépense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le +tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui à +l'Hôtel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des +tableaux....</p> + +<p>Mais baste! les meilleures et les plus sûres affaires ne sont-elles pas, +quand même, amèrement décriées!...</p> + +<p>N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'éternel +sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents +et avides tripoteurs qui rôdent autour des grandes entreprises comme les +chacals autour du banquet des lions?</p> + +<p>Quelle est la Société dont on n'a pas un peu écrit: C'est une +filouterie! Quel est le gérant dont on n'a pas dit au moins une fois: +C'est un filou!</p> + +<p>Le positif, c'est que les actions du <i>Comptoir du crédit mutuel</i> étaient +fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi où, à l'issue +de la Bourse, le bruit se répandit que le caissier, Vincent Favoral, +venait de s'enfuir en emportant douze millions.</p> + +<p>—Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus +d'un boursier qui, pour le douzième seulement, eût gaîment passé la +frontière....</p> + +<p>Ce fut presque un événement dans Paris.</p> + +<p>On y est fort accoutumé à de telles aventures, et à ce point blasé, que +c'est à peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la +tête. Mais en cette occasion, l'énormité de la somme rehaussait la +vulgarité du procédé:</p> + +<p>On jugea généralement que ce Favoral devait être un homme fort, et +quelques amateurs déclarèrent que prendre douze millions ce n'est +presque plus voler.</p> + +<p>Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de +l'Opéra, les habitués de la petite Bourse étaient étonnés et presque +émus. Ils se consultaient entre eux.</p> + +<p>—Thaller est-il de l'opération? S'entendait-il avec son caissier?</p> + +<p>—Toute la question est là.</p> + +<p>—Si oui, le <i>Crédit mutuel</i> est en meilleure position que jamais.</p> + +<p>—Si non, le voilà coulé.</p> + +<p>—Thaller était bien fin.</p> + +<p>—Le Favoral l'était peut-être plus que lui.</p> + +<p>Cette incertitude, pendant la première demi-heure, soutint un peu les +cours.</p> + +<p>Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si désastreuses se +répandirent de tous côtés, apportées on ne savait par qui, ni d'où, que +ce fut une panique irrésistible.</p> + +<p>De 435 francs, où il s'était maintenu, le <i>Crédit mutuel</i> tomba +brusquement à 300, puis à 200, puis à 150 francs....</p> + +<p>Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essayé de +réagir, mais ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'inutilité de leurs +efforts, et bravement ils s'étaient mis à faire comme les autres.</p> + +<p>Trois messieurs qui étaient allés s'installer au café du Divan, au fond +du passage, semblaient diriger le mouvement et manœuvraient comme il +est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur +le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expédiaient un +émissaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de +vendre, de vendre encore et toujours et à tout prix.</p> + +<p>Si bien qu'à dix heures et demie on n'eût pas trouvé cinq cents francs +comptant de vingt actions du <i>Crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Le dimanche, ce fut une autre histoire.</p> + +<p>Dès le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron +de Thaller et même on l'enjolivait de quantité de détails.</p> + +<p>Cependant, le soir même, le fait fut démenti, par les gens qui étant +allés aux courses, y avaient rencontré M<sup>me</sup> de Thaller et sa fille, plus +brillantes que jamais, très-gaies et très-causeuses.</p> + +<p>Aux personnes qui allaient la saluer:</p> + +<p>—Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occupé qu'il est, avec +deux de ses employés, à débrouiller les écritures de ce malheureux +Favoral. C'est, à ce qu'il paraît, un gâchis inconcevable. Qui jamais +eût cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait à +la Bourse, et il avait organisé, grâce à un prête-nom, une sorte de +banque où il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes +considérables....</p> + +<p>Et toute souriante, comme après un danger définitivement conjuré:</p> + +<p>—Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est +plu à le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la +peur.</p> + +<p>Mais ce n'étaient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer +les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du <i>Crédit +mutuel</i>.</p> + +<p>Et le lendemain, lundi, dès huit heures, ils arrivaient en bandes +demander des explications à M. de Thaller....</p> + +<p>C'est rue du Quatre-Septembre que sont installés les bureaux du +<i>Comptoir de crédit mutuel</i>, dans une de ces maisons massives, qui sont +comme les forteresses de la féodalité financière.</p> + +<p>D'un seul coup d'œil, le passant y croit reconnaître un de ces +puissants établissements qui remuent les millions par centaines de +mille.</p> + +<p>Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dallé de marbre, à +hautes colonnes et à statues de bronze soutenant des candélabres, +l'actionnaire se sent ému.</p> + +<p>Son émotion se complique d'un ébahissement respectueux lorsqu'il a +poussé les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engagé dans le vaste +escalier de pierre à rampe dorée, habillé d'un tapis moelleux, et meublé +à chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit +de repos d'une duchesse.</p> + +<p>La timidité le prend lorsque, arrivé au premier étage de ce palais de +l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de +palissandre: <i>Comptoir de crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S. +V. P., lui dit ce qu'il doit faire.</p> + +<p>Il tourne le bouton, et il entre....</p> + +<p>Mais il demeure interdit de se trouver en présence d'un huissier tout de +noir habillé, la chaîne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air +grave, demande:</p> + +<p>—Que désire Monsieur?</p> + +<p>D'une voix un peu troublée, il explique qu'il est venu pour souscrire, +et qu'il voudrait....</p> + +<p>—Que Monsieur prenne la peine de me suivre à la caisse, interrompt +l'huissier.</p> + +<p>Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le +temps d'entrevoir des bureaux peuplés d'employés, puis la salle du +conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, où brille la +sonnette du président, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec +ses tentures de drap vert, ses meubles de chêne, son bureau encombré de +papier et sa cheminée monumentale surmontée d'une pendule à sujet +sévère....</p> + +<p>Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription. +Il a honte de la modicité de la somme qu'il apporte à des caisses qui +lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trésors des +<i>Mille et une Nuits</i>. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un +grain de sable aux dunes de l'Océan. Il se demande presque si on ne va +pas lui rire au nez....</p> + +<p>Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reçoit sa +souscription et lui passe, en échange, par le guichet étroit, un titre +provisoire.</p> + +<p>Il se retire alors, mais lentement.</p> + +<p>Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de +l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui +l'environnent il a un certain droit de propriété. C'est d'un pied plus +ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier. +Il y a du maître dans le geste dont il repousse la porte du +vestibule....</p> + +<p>Et c'est l'esprit tranquille et le cœur content qu'il se retire, rêvant +déjà de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir à la +Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le +capital versé et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de +rentes d'une action qu'on a payée cinq cents francs en 1833.</p> + +<p>Beaucoup des actionnaires du <i>Comptoir de crédit mutuel</i> avaient passé, +autrefois, par ces émotions délicieuses.</p> + +<p>Elles ne leur rendaient que plus pénibles celles qui les agitaient en ce +moment, réunis qu'ils étaient au nombre d'une centaine environ, dans le +vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier étage de la +maison de la rue du Quatre-Septembre.</p> + +<p>Car on refusait de les admettre.</p> + +<p>A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique, +planté devant la porte, répondait invariablement:</p> + +<p>—Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arrivé.</p> + +<p>Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bénin, mais quelquefois +féroce, d'une crédulité stupide ou d'une défiance idiote, tel est +l'actionnaire, cet infortuné qui se sait traqué de toutes parts et +entouré de piéges, ce malheureux qui, possédant quelque argent, brûle +de le risquer et tremble de le perdre.</p> + +<p>Mais celui-là ne le connaît pas, qui l'a vu seulement au début et à la +fin de sa carrière de dupe:</p> + +<p>Le jour où, tout illuminé d'espoir, il confie ses fonds à quelque +Société nouvelle.</p> + +<p>Et le jour où, désespéré, il découvre que ses fonds sont perdus.</p> + +<p>Que d'alternatives entre ces deux termes extrêmes et que de +palpitations! Quels accès de découragement ou de joie, selon que le +journal annonce une hausse ou une baisse!...</p> + +<p>Mais le moment critique de l'actionnaire est celui où il commence à +soupçonner son malheur.</p> + +<p>C'est de l'étonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan +qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles +sèches les louis d'or du malin.</p> + +<p>La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un +argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe.</p> + +<p>C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du +<i>Comptoir de crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous, +comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le +vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles +imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté +s'était blotti tout au fond de sa loge.</p> + +<p>Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre, +il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors +de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles +contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes +assemblés.</p> + +<p>Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis.</p> + +<p>Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux +somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux +banquettes, à tout....</p> + +<p>—C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!...</p> + +<p>Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports +d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de +Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer +du commerce.</p> + +<p>Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux +dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques.</p> + +<p>Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les +cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de +l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des +fourneaux.</p> + +<p>—C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions! +disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à +l'ironie....</p> + +<p>Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur +imprudente confiance:</p> + +<p>—Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....</p> + +<p>—C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....</p> + +<p>—Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons +placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de +la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon +système, on y reviendra....</p> + +<p>Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès +de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.</p> + +<p>—C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui +sommes les maîtres! grondaient-ils.</p> + +<p>—Qui sait où est M. de Thaller!...</p> + +<p>—Il se cache, parbleu!</p> + +<p>—N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de +brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici +de la semaine!</p> + +<p>—Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service, +et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée +boutique!...</p> + +<p>Le gros homme roulait des yeux terribles.</p> + +<p>—Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui +lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à +boire....</p> + +<p>Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et +qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....</p> + +<p>Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à +mine discrète s'avança et lui demanda:</p> + +<p>—Pardon!... Combien avez-vous d'actions?</p> + +<p>—Trois! répondit l'homme à figure brique.</p> + +<p>L'autre soupira.</p> + +<p>—Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi +intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure +de ne vous porter à aucune violence....</p> + +<p>Il n'eut pas besoin d'insister.</p> + +<p>La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra, +faisant signe qu'il voulait parler.</p> + +<p>—Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est +en ce moment avec M. le juge d'instruction....</p> + +<p>Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment.</p> + +<p>—Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers, +vendanges sont faites!...</p> + +<p>—C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage +d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à +cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises +sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait +volé un pain à la porte d'un boulanger.</p> + +<p>—Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit +brutalement le gros homme....</p> + +<p>Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire +de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des +registres et des papiers....</p> + +<p>On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps +de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit:</p> + +<p>—M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez +entrer....</p> + +<p>Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait +premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande +ouverte....</p> + +<p>M. de Thaller s'y tenait, debout contre la cheminée.</p> + +<p>Il n'était ni plus pâle ni plus troublé que d'ordinaire. On sentait +l'homme maître de soi et sûr de ses moyens.</p> + +<p>Dès que le silence se fut rétabli:</p> + +<p>—Avant tout, messieurs, commença-t-il, je dois vous dire que le conseil +va se réunir, et qu'une assemblée générale sera convoquée....</p> + +<p>Pas un murmure. Comme à un coup de baguette, les dispositions des +actionnaires semblaient changées.</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un +malheur, mais non pas un désastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver +la société, et j'avais pensé d'abord à un appel de fonds....</p> + +<p>—Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait +absolument....</p> + +<p>—J'ai reconnu qu'il n'en était pas besoin....</p> + +<p>—Ah! ah!...</p> + +<p>—Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant à +notre fonds de réserve, ma fortune personnelle....</p> + +<p>Ah! pour le coup, les bravos éclatèrent....</p> + +<p>M. de Thaller les reçut en homme qui les mérite, et plus lentement:</p> + +<p>—C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue, +messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma +confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec +quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle....</p> + +<p>De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent +Favoral.... Mais déjà le directeur du <i>Crédit mutuel</i> poursuivait:</p> + +<p>—Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la +continuation de votre confiance....</p> + +<p>—Oui! oui!...</p> + +<p>—La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manœuvre de Bourse, +organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de +notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui +devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous +sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé.</p> + +<p>C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des +remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant +d'avant crispées par la colère....</p> + +<p>Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et +celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué.</p> + +<p>—Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il +faut que je prévienne Maxence....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p>On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous, +hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots.</p> + +<p>Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom +à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela +au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant.</p> + +<p>Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans +le moindre souci de ce que penseraient les autres.</p> + +<p>Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y +ramener l'espérance.</p> + +<p>De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot:</p> + +<p>«J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en +acquérir le droit.»</p> + +<p>Mais ce mot avait suffi.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi +était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne +décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations +les plus compromises.</p> + +<p>Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré:</p> + +<p>—Je ne sais ce qu'il fera, disait M<sup>lle</sup> Gilberte à sa mère et à son +frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si +réussir est humainement possible, il réussira....</p> + +<p>Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius, +c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en +songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement, +elle avait choisi, que sa famille devrait son salut.</p> + +<p>Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le +secret:</p> + +<p>—Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour +atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels +ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain, +rendez-vous avec lui....</p> + +<p>Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une +impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa sœur.</p> + +<p>Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui +annonça M. Chapelain.</p> + +<p>Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du +Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre.</p> + +<p>—J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le +baron de Thaller....</p> + +<p>Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien, +que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain, +mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du <i>Crédit +mutuel</i>.</p> + +<p>—Ils se remuent donc?</p> + +<p>—Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce +matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la +tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était +terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et +ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils +lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient +l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des +actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur +dire:</p> + +<p>«Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement +compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout +est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent. +Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une +affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant +que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela +et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres.... +D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de +cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des +fonds pour combler le déficit....</p> + +<p>Après un moment de silence:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie +de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le +juge d'instruction....</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez +pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de +preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas +inquiété....</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de +finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par +corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des +considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur +d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait, +le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les +actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a +pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le +voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela +vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de +haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de +l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations.</p> + +<p>Maxence était abasourdi.</p> + +<p>—Et alors? fit-il.</p> + +<p>—Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des +complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce +pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette +satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront +perdus, mais les actions du <i>Crédit mutuel</i> remonteront et la morale +sera sauve....</p> + +<p>Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué:</p> + +<p>—Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence.</p> + +<p>—Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai +conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier: +Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père +soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre +délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le +scandale....</p> + +<p>Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence.</p> + +<p>—Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il.</p> + +<p>—C'est le conseil d'un ami....</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre +jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les +gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les +attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont +disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une +complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne +opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès! +Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de +Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à +vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie +entière....</p> + +<p>—Que m'importe!...</p> + +<p>M. Chapelain haussa les épaules.</p> + +<p>—Si vous étiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais +vous n'êtes plus seul, vous allez avoir à votre charge votre mère et +votre sœur. Il faut songer à manger, avant de penser à se venger. +Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois +personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais à solliciter la +protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-être, pas inutile +de lui faire savoir qu'il n'a rien à craindre de vous.</p> + +<p>Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas à entendre, en lui reportant les +quinze mille francs que vous avez à lui. Si, comme il y a tout lieu de +le croire, il est le complice de votre père, il sera certainement ému de +la détresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de cœur, il +s'arrangera de façon à vous faire obtenir, sans paraître s'en mêler, une +situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce +que cette démarche peut avoir de pénible, mais je vous le répète, mon +cher enfant, vous n'avez plus à penser qu'à vous seul, et ce qu'à aucun +prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mère et pour une +sœur....</p> + +<p>Maxence se taisait.</p> + +<p>Non qu'il fût, en aucune façon, touché des considérations que lui +soumettait l'ancien avoué, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui +confier les événements qui s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures +et qui avaient si brusquement modifié la situation.</p> + +<p>Il ne s'y crut pas autorisé.</p> + +<p>Marius de Trégars n'avait pas demandé le secret, mais une indiscrétion +pouvait avoir de funestes conséquences.</p> + +<p>Et après un moment de réflexion:</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur, répondit-il évasivement, de l'intérêt que +vous nous témoignez, et vos avis nous seront toujours précieux.... Mais +pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma +mère et ma sœur. J'ai un rendez-vous avec... un ami.</p> + +<p>Et sans attendre une réponse, glissant dans sa poche les quinze mille +francs de M. de Thaller, il se hâta de sortir.</p> + +<p>Mais ce n'est pas chez M. de Trégars, c'est à l'<i>Hôtel des Folies</i> qu'il +courut tout d'abord.</p> + +<p>—Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de +son air le plus gracieux, la Fortin à Maxence, lorsqu'elle le vit sortir +de l'ombre du corridor.</p> + +<p>Depuis vingt-quatre heures, l'honorable hôtesse guettait son locataire +avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements à communiquer aux +voisins.</p> + +<p>Il ne daigna même pas lui répondre: merci! impolitesse dont elle fut +violemment froissée. Il traversa d'un bond l'étroite cour de l'hôtel et +s'élança dans l'escalier....</p> + +<p>La chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne était ouverte; il entra.</p> + +<p>Et tout essoufflé de sa course:</p> + +<p>—Heureusement je vous trouve! s'écria-t-il.</p> + +<p>La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie +très-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil, +de coupe bizarre, et un chapeau de forme risquée, surchargé de plumes et +de fleurs éclatantes.</p> + +<p>—Vous voyez pourquoi je suis ici, répondit-elle. Je rentre m'habiller. +A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire +au bois, où je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules +assurément dont m'ait affublée M. Van-Klopen....</p> + +<p>Un sourire effleura les lèvres de Maxence.</p> + +<p>—Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la dernière fois que vous avez à +subir cette corvée odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue, +que d'événements!...</p> + +<p>—Heureux!</p> + +<p>—Vous allez en juger.</p> + +<p>Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant M<sup>lle</sup> +Lucienne:</p> + +<p>—Connaissez-vous le marquis de Trégars? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que, +pour la première fois, j'ai entendu prononcer son nom.</p> + +<p>—Eh bien! avant un mois, M. de Trégars sera le mari de M<sup>lle</sup> Gilberte +Favoral!</p> + +<p>La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune +fille.</p> + +<p>—Est-ce possible? fit-elle.</p> + +<p>Mais au lieu de lui répondre:</p> + +<p>—Vous m'avez raconté, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de +détresse suprême, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous êtes +présentée à l'hôtel de Thaller, sollicitant un secours, alors que +légitimement une indemnité vous était due, puisque la voiture de la +baronne vous avait renversée et blessée grièvement....</p> + +<p>—C'est la vérité.</p> + +<p>—Pendant que vous attendiez dans le vestibule la réponse à votre lettre +qu'un domestique était allé porter, le baron de Thaller est entré, et en +vous apercevant, il n'a pu maîtriser un mouvement de stupeur, presque +d'effroi....</p> + +<p>—C'est encore vrai.</p> + +<p>—Ce trouble de M. de Thaller est toujours resté pour vous une +énigme....</p> + +<p>—Inexplicable.</p> + +<p>—Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer.</p> + +<p>—Vous?...</p> + +<p>Baissant la voix, car il savait qu'à l'<i>Hôtel des Folies</i> il y avait +toujours à redouter quelque oreille indiscrète:</p> + +<p>—Oui, moi, répondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de +Trégars est entré dans le salon de ma mère, je n'ai pu retenir un cri +d'étonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Trégars +et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'être pas +frappé....</p> + +<p>La jeune fille était devenue fort pâle.</p> + +<p>—Que supposez-vous donc? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Je crois, mon amie, que nous sommes bien près de pénétrer, du même +coup, le mystère de votre naissance et le secret de cette haine obstinée +qui vous poursuit depuis le jour où vous avez mis le pied à l'hôtel de +Thaller....</p> + +<p>Si admirablement maîtresse de soi que fût, ordinairement, M<sup>lle</sup> +Lucienne, le tremblement de ses lèvres trahissait, en ce moment, +l'intensité de son émotion.</p> + +<p>Après plus d'une minute de méditation profonde:</p> + +<p>—Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que +très-vaguement ses espérances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour +que j'aie lieu de penser qu'il a déjà eu quelques-uns de vos soupçons.</p> + +<p>—Parbleu! M'eût-il, sans cela, questionné au sujet de M. de Trégars?...</p> + +<p>La jeune fille hocha la tête.</p> + +<p>—Et cependant, fit-elle, même après vos explications, c'est vainement +que je cherche en quoi et comment je puis troubler la sécurité de M. de +Thaller jusqu'à ce point qu'il ait cherché à se défaire de moi....</p> + +<p>Maxence eut un geste d'insouciance superbe.</p> + +<p>—J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans +pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est +l'ennemi commun, le vôtre, le mien, celui de mon père et de M. de +Trégars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Trégars, nous +triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le +connaissiez. Celui-là est un homme, et ma sœur n'a pas fait un choix +vulgaire. S'il a dit à ma mère qu'il a les moyens de la servir, c'est +qu'il les a certainement....</p> + +<p>Il s'arrêta, et après un instant de silence:</p> + +<p>—Peut-être, reprit-il, le commissaire de police serait-il à même de +comprendre ce que je ne fais que soupçonner vaguement, mais jusqu'à +nouvel ordre, il nous est interdit de recourir à lui. Ce n'est pas mon +secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier, +c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et +qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Lucienne eût eu bien des détails encore à demander. Mais, tirant +sa montre:</p> + +<p>—Dix heures et demie! s'écria-t-il. Et M. de Trégars qui m'attend....</p> + +<p>Et répétant une fois encore à la jeune fille:</p> + +<p>—Allons, à ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'élança dehors....</p> + +<p>Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les époux +Fortin. Mais les époux Fortin causaient souvent avec des hommes de +mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide +passait, il s'y élança en criant au cocher:</p> + +<p>—Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs.</p> + +<p>C'est rue Laffitte, en effet, qu'était allé s'installer Marius de +Trégars, le jour où sa détermination avait été bien arrêtée de faire +rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient dépouillé son père.</p> + +<p>Il y occupait à l'entre-sol un petit appartement, simplement meublé,—le +pied-à-terre de l'homme d'action, la tente où on s'abrite la veille de +la bataille,—et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille, +qu'il avait retrouvé sur le pavé, et qui lui était dévoué de ce +dévouement obtus et têtu des serviteurs bretons.</p> + +<p>C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint +ouvrir. Et dès que Maxence lui eût dit son nom:</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria-t-il, monsieur vous attend avec une fière +impatience!...</p> + +<p>C'était si vrai, que M. de Trégars parut au même moment et que ce fut +lui qui introduisit Maxence dans la petite pièce qui lui servait de +cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main:</p> + +<p>—Sans reproche, lui dit-il, vous êtes en retard de près d'une heure....</p> + +<p>Maxence avait, entre autres, ce détestable défaut, indice certain d'un +caractère faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours +une excuse toute prête. L'excuse ici était trop tentante pour qu'il la +laissât échapper, et bien vite il se mit à raconter comment il avait été +retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avoué, +ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au <i>Crédit mutuel</i>.</p> + +<p>—Je savais la scène, dit M. de Trégars....</p> + +<p>Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie:</p> + +<p>—Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude à une autre +raison, brune, celle-là, et très-jolie....</p> + +<p>Un nuage de pourpre s'étendit sur les joues de Maxence.</p> + +<p>—Quoi? balbutia-t-il, vous savez?...</p> + +<p>—Je pensais que vous aviez eu hâte d'aller raconter à une... personne +de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laissé +échapper un cri.</p> + +<p>Pour le coup, Maxence perdit contenance.</p> + +<p>—Comment, fit-il, vous savez aussi?...</p> + +<p>M. de Trégars souriait.</p> + +<p>—Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, répondit-il, et +cependant, comme je ne veux pas que vous me soupçonniez de sorcellerie, +je vais vous dire d'où me vient ma science. Au temps où votre maison +m'était fermée, après avoir longtemps cherché un moyen de me procurer +des nouvelles de votre sœur, je finis par découvrir qu'elle avait pour +maître de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai +demander des leçons à ce brave homme, et je devins son élève. Mais dans +les commencements, il me regardait avec une persistance singulière. Je +lui en demandai la cause, et il me répondit que cela tenait à ce +qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvrière qui me +ressemblait prodigieusement....</p> + +<p>—Aux Batignolles, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention à cette circonstance, +et je l'avais même totalement oubliée, lorsque tout dernièrement +Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir à +votre bras, qui plus est, et que vous étiez entrés tous deux à l'<i>Hôtel +des Folies</i>. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que +jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le cœur net: +j'épiai, et je constatai <i>de visu</i>, que mon vieil Italien n'avait pas +tout à fait tort, et que je venais, peut-être, de trouver enfin l'arme +que je cherchais....</p> + +<p>La bouche béante et les yeux démesurément écarquillés, Maxence semblait +un homme qui tombe des nues.</p> + +<p>—Ah! vous avez épié!... fit-il.</p> + +<p>D'un geste insouciant, M. de Trégars fit claquer ses doigts.</p> + +<p>—Il est certain, répondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier +métier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil à déclamer contre +la corruption du siècle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut +les moyens. C'est une duperie des honnêtes gens, que de laisser +triompher effrontément les gredins, sous le prétexte sentimental de ne +pas daigner employer leurs armes....</p> + +<p>Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence.</p> + +<p>—Et vous vous croyez bien renseigné, monsieur? interrogea-t-il. Vous +connaissez Lucienne?...</p> + +<p>—Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être, ce que +toute autre probablement serait, à sa place. Assez pour être sûr que si +deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac, +ce n'est pas pour son plaisir.</p> + +<p>Assez encore pour être persuadé, qu'en dépit des apparences, elle n'est +pas votre maîtresse, et que, bien loin d'avoir troublé votre vie et +compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment +où, peut-être, vous alliez vous jeter dans la traverse....</p> + +<p>Décidément, dans l'esprit de Maxence, Marius de Trégars prenait des +proportions fantastiques.</p> + +<p>—Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi à la vérité?</p> + +<p>—A qui a du temps et de l'argent, tout est possible....</p> + +<p>—Pour vous préoccuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves +raisons....</p> + +<p>—Très-graves, en effet.</p> + +<p>—Vous savez qu'elle a été lâchement abandonnée lorsqu'elle était toute +enfant....</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Et qu'elle a été élevée par charité....</p> + +<p>—Par de braves maraîchers de Louveciennes, oui, je sais tout cela....</p> + +<p>Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus +éblouissantes espérances allaient se réaliser, là, à l'instant.</p> + +<p>Saisissant les mains de Marius de Trégars:</p> + +<p>—Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'écria-t-il.</p> + +<p>Mais M. de Trégars secoua la tête.</p> + +<p>—J'ai des soupçons, répondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je +n'ai que des soupçons....</p> + +<p>—Cette famille existe, cependant; c'est elle évidemment qui, à trois +reprises déjà, a essayé de se défaire de la pauvre fille....</p> + +<p>—Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez +tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternité n'est pas +interdite en France.</p> + +<p>Il eut la parole coupée par le bruit de la porte qui s'ouvrait.</p> + +<p>Son vieux domestique entra, et s'avançant jusqu'au milieu de la pièce, +d'un air mystérieux et à voix basse:</p> + +<p>—Madame la baronne de Thaller... dit-il.</p> + +<p>Marius de Trégars tressauta.</p> + +<p>—Là? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Elle est en bas, dans sa voiture, répondit le domestique, c'est son +valet de pied qui est là, et qui demande si Monsieur est chez lui et si +elle peut monter....</p> + +<p>Les sourcils de M. de Trégars se fronçaient.</p> + +<p>—Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il.</p> + +<p>Et après une seconde de réflexion:</p> + +<p>—Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte, +qu'on la prie de me faire l'honneur de monter....</p> + +<p>Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les idées de +Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer.</p> + +<p>—Vite, lui dit M. de Trégars, vite, disparaissez, et quoi que vous +entendiez, pas un mot.</p> + +<p>Et il le poussa dans sa chambre à coucher, séparée du cabinet de travail +par une simple portière de tapisserie.</p> + +<p>Il était temps, on entendait déjà dans l'antichambre un grand +froissement de soie et de jupons empesés.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller parut.</p> + +<p>C'était toujours la même femme, d'une beauté provocante et brutale, que +seize ans plus tôt, M<sup>me</sup> Favoral avait vue à sa table. Le temps avait +passé, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gardé +leur blancheur éblouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur +merveilleuse opulence, ses lèvres leur carmin, et ses yeux leur éclat.</p> + +<p>Sa taille seulement s'était épaissie, ses traits s'étaient empâtés, et +sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la pureté de +leurs contours.</p> + +<p>Mais ni les années, ni les millions, ni l'intimité des femmes les plus à +la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acquièrent pas: la +grâce, la distinction et le goût.</p> + +<p>S'il était une femme accoutumée à la toilette, c'était elle. On eût +monté un magasin de nouveautés splendide rien qu'avec ce qui lui était +passé sur les épaules de soie et de velours, de satin et de cachemire, +de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle était d'une +élégance citée et copiée. Et cependant, quand même, et toujours, il se +dégageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial, +sa voix commune et vulgaire....</p> + +<p>Se laissant, dès son entrée, tomber dans un fauteuil, et éclatant de +rire:</p> + +<p>—Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous êtes furieusement étonné +de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare, à onze heures +du matin....</p> + +<p>Le sourire aux lèvres, M. de Trégars s'inclinait.</p> + +<p>—Je suis surtout furieusement flatté, répondit-il.</p> + +<p>D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles +modestes, les papiers entassés sur le bureau, comme si elle eût espéré +que le logis allait lui révéler quelque chose des idées et des projets +du maître.</p> + +<p>—Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous, +fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voilà.</p> + +<p>Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Trégars avait trop +l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en pût rien +lire sur son visage. Et cependant, à quelqu'un qui l'eût bien connu, une +certaine contraction de ses paupières eût révélé une vive contrariété et +une grande préoccupation.</p> + +<p>—Comment se porte le baron? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Comme un chêne, répondit M<sup>me</sup> de Thaller, malgré les soucis et les +fatigues que vous pouvez imaginer.... Vous savez ce qui nous arrive?</p> + +<p>—J'ai lu que le caissier du <i>Crédit mutuel</i> a disparu....</p> + +<p>—Et ce n'est que trop vrai! Ce misérable Vincent Favoral nous emporte +une somme énorme.</p> + +<p>—Douze millions, m'a-t-on dit?</p> + +<p>—Quelque chose comme cela.... Un homme à qui on eût donné le bon Dieu +sans confession, un puritain, un austère.... Fiez-vous donc après cela à +la mine des gens! il ne m'était jamais revenu, je l'avoue, mais M. de +Thaller ne jurait que par lui. Quand il avait parlé de son Favoral, il +n'y avait plus qu'à tirer l'échelle. Enfin, il a décampé, laissant sa +famille sans ressources, une famille très-intéressante, à ce qu'il +paraît, une femme qui est la bonté même, et une fille délicieuse, à ce +que prétend Costeclar qui en est très-amoureux.</p> + +<p>Le visage de M. de Trégars demeurait immobile, tel que celui d'un homme +à qui on parle de gens qui lui sont inconnus et dont il n'a nul souci.</p> + +<p>Ce que voyant:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas pour vous conter tout cela que je suis montée, +reprit-elle. C'est un motif intéressé qui m'amène.... Nous avons, +quelques-unes de mes amies et moi, organisé une loterie, une œuvre de +bienfaisance, mon cher marquis, et tout à fait patriotique, au profit +des Alsaciens, j'ai des masses de billets à placer, et... j'ai jeté mon +dévolu sur votre bourse....</p> + +<p>Plus que jamais souriant:</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame, répondit Marius, mais de grâce, +ménagez-moi....</p> + +<p>Elle tirait des billets d'un petit portefeuille d'écaille.</p> + +<p>—Vingt, à dix francs, dit-elle, ce n'est pas trop, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est beaucoup pour mes modestes ressources....</p> + +<p>Elle empocha les dix louis qu'il lui tendait, et d'un ton d'ironique +compassion....</p> + +<p>—Vous êtes donc bien pauvre, fit-elle, bien pauvre?...</p> + +<p>—Dame! je ne suis ni boursier, ni banquier....</p> + +<p>Elle s'était levée, et de la main déplissait sa robe.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher marquis, reprit-elle, ce n'est certes pas moi qui +vous plaindrai. Quand un homme de votre âge et de votre nom reste +pauvre, c'est qu'il le veut bien.... Manque-t-il donc d'héritières?...</p> + +<p>—J'avoue que je n'en ai pas cherché encore.</p> + +<p>Elle le regarda bien dans les yeux, puis tout à coup, éclatant de rire:</p> + +<p>—Cherchez autour de vous, dit-elle, et je gage que vous ne tarderez pas +à découvrir une belle jeune fille, très-blonde, qui serait ravie d'être +marquise de Trégars, et qui apporterait dans son tablier douze ou quinze +cent mille francs de dot, en bonnes valeurs, en valeurs que les Favoral +n'emportent pas.... Réfléchissez et venez nous voir, vous savez que M. +de Thaller vous aime beaucoup, et après le désagrément que nous venons +d'éprouver, vous nous devez une visite....</p> + +<p>Ayant dit, elle sortit, et M. de Trégars descendit la reconduire jusqu'à +sa voiture.</p> + +<p>Mais en remontant:</p> + +<p>—Alerte! cria-t-il à Maxence, car il est clair que les Thaller se +doutent de quelque chose....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>C'était une révélation, que cette visite de la baronne de Thaller, et +point n'était besoin d'une grande perspicacité pour deviner son angoisse +sous ses éclats de rire, pour comprendre que c'était un marché qu'elle +était venue proposer.</p> + +<p>Il était donc évident que Marius de Trégars tenait entre les mains les +fils principaux de cette intrigue embrouillée qui venait d'aboutir à ce +vol de douze millions....</p> + +<p>Mais saurait-il en tirer parti? Quels étaient ses desseins et ses moyens +d'action?</p> + +<p>C'est ce que Maxence n'eût su pressentir, alors même qu'il eût eu plus +de liberté d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des +événements.</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'interroger.</p> + +<p>—A table! lui dit M. de Trégars, dont l'agitation était manifeste, à +table et déjeunons, nous n'avons pas une minute à perdre....</p> + +<p>Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:</p> + +<p>—J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer dès qu'il se +présentera.</p> + +<p>Si à l'écart du monde où se tripote l'argent des autres qu'il eût été +tenu par son père, Maxence n'était pas sans connaître Octave d'Escajoul.</p> + +<p>Qui ne le connaît, d'ailleurs!</p> + +<p>Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'œil vif et la lèvre vermeille, +malgré ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du côté du soleil, +sa jaquette bleu de roi et l'éternel gilet blanc qui sangle son ventre +prospère.</p> + +<p>Il aime de passion la bonne chère, les belles et le jeu, toutes ses +aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,—et comme il +est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au café Anglais, +comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu +rigueur, comme son appartement est un chef-d'œuvre de comfort et son +coupé le plus moelleux qui soit à Paris, il est et se plaît à se +déclarer le plus heureux des hommes.</p> + +<p>Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer +silence à l'envie.</p> + +<p>Aller de la Chaussée-d'Antin à la rue Vivienne sans récolter cinquante +saluts et autant de poignées de main, lui serait impossible.</p> + +<p>Il est si bon enfant et si disposé toujours à rendre service, il a le +rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers +tutoyer et appeler Octave tout court!...</p> + +<p>Et quand on demande:</p> + +<p>—Que fait-il?</p> + +<p>Invariablement on répond:</p> + +<p>—Lui! Il fait des affaires.</p> + +<p>Expliquer quelles affaires, serait peut-être assez malaisé....</p> + +<p>Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que +les autres et bien autrement habiles, qui échappent toujours à l'action +de la justice. Ceux-là ne sont pas si naïfs que d'opérer eux-mêmes. Ce +n'est pas eux qui jamais s'aventureraient à pénétrer de nuit, avec +escalade et effraction, dans une maison habitée, à forcer une caisse, ou +à dévaliser la boutique d'un bijoutier....</p> + +<p>Vivant en bourgeois corrects, estimés dans leur quartier, ils se +contentent de surveiller et d'épier les camarades.</p> + +<p>Un bon coup s'est-il fait? On les voit apparaître au moment du partage, +réclamant impérieusement leur part. Et comme c'est sous peine de +dénonciation qu'ils réclament, il faut bien en passer par où ils +veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.</p> + +<p>Eh bien! dans une sphère plus élevée, dans le monde de la spéculation, +sans comparaison, c'est précisément cette honorable et lucrative +industrie qu'exerce M. d'Escajoul.</p> + +<p>Maître de son terrain, doué d'un flair supérieur et d'une patience +imperturbable, toujours en éveil et continuellement à l'affût, c'est à +coup sûr qu'il opère.</p> + +<p>Bien avant qu'une affaire ne soit présentée au public, il la connaît, +il l'a étudiée et analysée, il en a calculé le fort et le faible, il +sait où elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et +si elle finira en police correctionnelle....</p> + +<p>Et il veille, et il attend....</p> + +<p>Et le jour où le gérant d'une société quelconque s'est mis en +contravention, a donné une entorse à la loi ou un croc-en-jambe à ses +statuts, il peut être assuré de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander +quelques petits... avantages, et lui promettre en échange une discrétion +à toute épreuve, et même ses bons offices.</p> + +<p>Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:</p> + +<p>—Qui oserait me blâmer? C'est très-moral ce que je fais!</p> + +<p>Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires véreuses, sur +toutes les opérations suspectes, il prélève une dîme; c'est qu'il vit de +ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une +escroquerie de quelque importance dont il ne tire rançon.</p> + +<p>Aussi est-il l'homme de Paris qui connaît le mieux son code financier et +les lois spéciales et fort compliquées qui régissent les sociétés. Et +dès qu'il se présente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les +jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en +dernier ressort.</p> + +<p>Il n'est pas médiocrement fier de son savoir, et, à ses moments perdus, +il aime à lester de ses conseils ces débutants qui ont des dispositions, +tous ces jeunes financiers qui brûlent de prendre leur vol.</p> + +<p>Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup +de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que +tel autre ne mène qu'en police correctionnelle.</p> + +<p>Il leur apprend à distinguer le détournement de bonne compagnie du vol +grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la bénigne +altération d'écriture du redoutable faux....</p> + +<p>Tel est l'homme qui, au moment où Maxence et Marius de Trégars venaient +de se mettre à table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une +main potelée, ses cheveux devenus rares.</p> + +<p>M. de Trégars s'était levé pour le recevoir.</p> + +<p>—Vous déjeunez avec nous? lui dit-il.</p> + +<p>—Merci, répondit M. d'Escajoul, j'ai déjeuné à onze heures précises, +comme toujours. L'exactitude est une politesse qu'un honnête homme doit +à son estomac.... Mais je prendrai volontiers une larme de cette vieille +eau-de-vie dont vous m'avez offert l'autre soir.</p> + +<p>On lui en servit un verre, sur le coin de la nappe, et lorsqu'il se fut +assis:</p> + +<p>—Je viens de voir notre homme, dit-il.</p> + +<p>C'était, Maxence le comprit, de M. de Thaller qu'il parlait.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea M. de Trégars.</p> + +<p>—Impossible de le boucler. J'ai eu beau le tourner et le retourner dans +tous les sens... rien.</p> + +<p>—En vérité!</p> + +<p>—C'est comme cela.... Et vous savez si je m'y entends!... Mais que +voulez-vous dire à un homme qui vous répond tout le temps: La justice +est saisie, des experts sont nommés, je n'ai rien à redouter des +investigations les plus minutieuses.</p> + +<p>Au regard que Marius de Trégars tenait rivé sur M. d'Escajoul, il était +aisé de voir que sa confiance en lui n'était pas sans bornes.</p> + +<p>Il le comprit, car faisant une grimace:</p> + +<p>—Me soupçonneriez-vous, dit-il, de m'être laissé bander les yeux par de +Thaller?</p> + +<p>Et comme M. de Trégars se taisait,—ce qui était la plus éloquente des +réponses:</p> + +<p>—Parole d'honneur! insista-t-il, vous auriez tort de douter de moi. +Est-ce vous qui êtes venu me chercher? Non. C'est moi qui, sachant par +Marcolet l'histoire de votre fortune, suis venu vous dire: Voulez-vous +un moyen de couler de Thaller? Et les raisons que j'avais de souhaiter +que de Thaller fût coulé, je les ai toujours. Il s'est moqué de moi, il +m'a joué, il faut qu'il lui en cuise, car si on venait à se persuader +qu'on peut me rouler impunément, c'en serait fait de mon crédit sur la +place.</p> + +<p>Après un instant de réflexion:</p> + +<p>—Croyez-vous donc, interrogea M. de Trégars, que M. de Thaller est +innocent?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Ce serait curieux....</p> + +<p>—Ou que ses mesures sont si bien prises qu'il n'a rien à craindre +absolument. Si Favoral endosse tout, que voulez-vous qu'on dise à +l'autre? S'ils se sont entendus, le coup était préparé depuis longtemps, +et vous devez penser que leurs mesures sont bien prises, et qu'avant de +se mettre à pêcher, ils ont si bien troublé l'eau que la justice n'y +verra rien.</p> + +<p>—Et vous ne voyez personne qui puisse nous fixer?...</p> + +<p>—Favoral....</p> + +<p>A la grande surprise de Maxence, M. de Trégars haussa les épaules.</p> + +<p>—Celui-là est loin, fit-il. Et l'eût-on sous la main, il est clair que +s'il s'est entendu avec M. de Thaller, il ne parlerait pas....</p> + +<p>—Juste.</p> + +<p>—Cela étant, que faire?...</p> + +<p>—Attendre....</p> + +<p>M. de Trégars eut un geste de découragement.</p> + +<p>—Autant renoncer à la lutte, fit-il, et essayer de transiger....</p> + +<p>—Pourquoi donc? on ne sait pas ce qui peut arriver.... Ne bougez pas, +patientez, je suis là, moi, et je veille au grain....</p> + +<p>Il s'était levé, et s'apprêtait à se retirer:</p> + +<p>—Vous avez plus d'expérience que moi, fit M. de Trégars, et du moment +que c'est votre avis....</p> + +<p>M. d'Escajoul avait repris toute sa bonne humeur.</p> + +<p>—Eh bien! voilà qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de +Trégars, je veille pour nous deux, et dès que j'aperçois une occasion, +j'accours et vous agissez....</p> + +<p>Mais la porte extérieure n'était pas refermée, que soudainement la +physionomie de Marius de Trégars changea.</p> + +<p>Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:</p> + +<p>—Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable dégoût, pouah!...</p> + +<p>Et ne pouvant s'empêcher de sourire de l'ébahissement de Maxence:</p> + +<p>—Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux misérable m'a été +dépêché par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'égarer par de +faux renseignements. C'est le compère chargé d'indiquer les cartes du +joueur qu'on est en train de dépouiller. Je l'avais flairé, par bonheur; +si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'espérer que ce +n'est pas moi....</p> + +<p>Ils achevaient de déjeuner; M. de Trégars appela son domestique.</p> + +<p>—Es-tu allé me chercher une voiture? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Elle est à la porte, monsieur....</p> + +<p>—Alors, en route!...</p> + +<p>Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-être, +de ne point s'en faire accroire. Persuadé qu'à lui seul il n'arriverait +à rien, il était absolument résolu à s'en remettre aveuglément à Marius +de Trégars.</p> + +<p>Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et +que le cocher eût fouetté son cheval, qu'il se hasarda à demander:</p> + +<p>—Où allons-nous?</p> + +<p>—Ne m'avez-vous donc pas entendu, répondit M. de Trégars, commander au +cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....</p> + +<p>—Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais +savoir....</p> + +<p>—Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge +d'instruction chargé de l'affaire de votre père, et déposer entre ses +mains les quinze mille francs que vous avez en poche....</p> + +<p>—Quoi! vous voulez?...</p> + +<p>—Je pense que mieux vaut remettre cet argent à la justice, qui +appréciera votre démarche, qu'à M. de Thaller qui n'en soufflerait mot. +Nous sommes dans une situation à ne rien négliger, et cet argent peut +devenir un indice....</p> + +<p>Mais ils arrivaient. M. de Trégars guida Maxence à travers le dédale des +corridors du Palais, jusqu'à ce qu'enfin, avisant un huissier assis à +l'entrée d'une longue galerie, un journal à la main, il lui demanda:</p> + +<p>—M. Barban d'Avranchel?</p> + +<p>—Il est à son cabinet, répondit l'huissier.</p> + +<p>—Veuillez savoir s'il consentirait à recevoir une déposition importante +au sujet de l'affaire Favoral....</p> + +<p>Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise grâce, +et pendant qu'il s'éloignait:</p> + +<p>—Vous allez entrer seul, dit à Maxence M. de Trégars. Je ne dois pas +paraître, et il est important que mon nom ne soit même pas prononcé. +Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge +d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je réglerai ma +conduite.</p> + +<p>L'huissier reparaissait.</p> + +<p>—M. D'Avranchel, fit-il, consent à vous recevoir.</p> + +<p>Et conduisant Maxence à l'extrémité de la galerie, il lui ouvrit une +petite porte et le poussa en disant:</p> + +<p>—Entrez, c'est là!</p> + +<p>C'était une petite pièce, basse de plafond et pauvrement meublée. La +tenture flétrie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des +juges s'y étaient succédé, et que des légions de prévenus y avaient +traîné leurs pieds.</p> + +<p>Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction, +l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.</p> + +<p>Et ces papiers étaient relatifs à l'affaire Favoral, car sur tous on +lisait, en grosses lettres: <i>Comptoir de crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Dès que parut Maxence, le juge se leva, et après l'avoir toisé d'un +regard froid et clair:</p> + +<p>—Qui êtes-vous? interrogea-t-il.</p> + +<p>D'une voix légèrement troublée, Maxence déclina ses noms.</p> + +<p>—Ah! vous êtes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et +c'est vous qui l'avez aidé à s'évader par une fenêtre.... J'allais +aujourd'hui même vous adresser une assignation.... Puisque vous voici, +tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante à me +faire?</p> + +<p>Très-peu de gens, même parmi les plus strictement honnêtes, peuvent se +défendre d'un sentiment pénible lorsque, passant le seuil du +Palais-de-Justice, ils se trouvent en présence d'un juge. Plus que tout +autre, Maxence devait être accessible à ce sentiment de vague et +inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:</p> + +<p>—Samedi soir, répondit-il, quelques moments avant le commissaire de +police, M. le baron de Thaller est venu à la maison. Après avoir accablé +mon père de reproches, il l'a engagé à passer à l'étranger, et pour +faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze +mille francs....</p> + +<p>Il avait tiré les billets de banque de sa poche, il les posa sur la +table.</p> + +<p>—Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon père les a repoussés +avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommandé de les +restituer à M. de Thaller. J'ai pensé que mieux valait vous les +rapporter, monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je tenais à ce que la justice sût que M. de Thaller avait +offert cet argent, et que mon père l'avait refusé.</p> + +<p>D'un geste qui lui était familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses +favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.</p> + +<p>—Est-ce une insinuation à l'adresse du directeur du <i>Crédit mutuel</i>? +fit-il.</p> + +<p>Maxence ne baissa pas les yeux.</p> + +<p>—Je n'accuse personne, répondit-il, d'un ton qui affirmait précisément +le contraire.</p> + +<p>—C'est que je dois vous prévenir, reprit le juge, que M. de Thaller +lui-même m'a révélé cette circonstance. Lorsqu'il s'est présenté chez +vous, il ignorait l'importance des détournements et il espérait encore +pouvoir étouffer l'affaire. Voilà pourquoi il eût voulu que son caissier +passât en Belgique. Ce système de soustraire des coupables au châtiment +de leur faute est amèrement déplorable, mais il est tout à fait dans les +habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre +à l'étranger un employé infidèle que de risquer d'ébranler leur crédit +en disant qu'ils ont été volés....</p> + +<p>Maxence eût eu beaucoup à dire, mais M. de Trégars lui avait recommandé +la plus extrême réserve; il garda le silence.</p> + +<p>—D'un autre côté, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside +qui lui était si généreusement offert, n'est pas à l'avantage de Vincent +Favoral....</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Peut-on l'attribuer à un sentiment d'honorable délicatesse? Évidemment +non. Qu'un honnête homme repousse une aumône, alors même qu'elle lui +serait le plus nécessaire, on le conçoit. Mais un caissier qui a puisé +des millions à la caisse qui lui était confiée ne saurait avoir de ces +scrupules....</p> + +<p>—Mais, monsieur....</p> + +<p>—Donc, si votre père a dédaigné ces quinze mille francs, c'est que ses +précautions étaient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que +pour gagner la frontière, pour se dérober aux recherches, pour se cacher +à l'étranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....</p> + +<p>Des larmes de colère et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.</p> + +<p>—Je suis sûr, monsieur, s'écria-t-il, que mon père s'est enfui sans un +sou!...</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en était réduit aux +plus misérables expédients. Depuis des mois, déjà, dans notre voisinage, +parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes +insignifiantes. Il en était descendu jusqu'à cette extrémité de se faire +remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs, +toute sa fortune.</p> + +<p>M. d'Avranchel demeurait impassible.</p> + +<p>—Que sont donc devenus les millions volés? demanda-t-il froidement.</p> + +<p>Maxence hésita. Pourquoi ne pas dire ses soupçons? Il n'osa.</p> + +<p>—Mon père jouait à la Bourse, balbutia-t-il....</p> + +<p>—Et il menait une conduite scandaleuse....</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Il entretenait, hors de son ménage, des liaisons qui ont dû absorber +des sommes immenses....</p> + +<p>—Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soupçon qui +nous en est venu nous a été inspiré par le commissaire de police....</p> + +<p>Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces +questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la +moindre importance à la réponse:</p> + +<p>—Vous êtes sans nouvelles de votre père? demanda-t-il.</p> + +<p>—Sans nouvelles.</p> + +<p>—Vous n'avez pas idée de la retraite qu'il a choisie?</p> + +<p>—Pas la moindre.</p> + +<p>Déjà M. d'Avranchel s'était réinstallé à son bureau et recommençait à +classer ses papiers.</p> + +<p>—Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai +besoin de vous....</p> + +<p>Le découragement de Maxence était grand lorsqu'il rejoignit M. de +Trégars qui l'attendait à l'entrée de la galerie.</p> + +<p>—Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui +dit-il....</p> + +<p>Mais dès qu'il eût raconté, et avec une exactitude qui faisait honneur à +sa mémoire, ce qui venait de se passer:</p> + +<p>—Rien n'est désespéré, déclara M. de Trégars.</p> + +<p>Et tirant de sa poche l'adresse du magasin où avaient été achetées les +deux malles dont la facture s'était trouvée dans le portefeuille de M. +Favoral:</p> + +<p>—C'est là, dit-il, que nous connaîtrons notre sort.</p> + +<p>M. de Trégars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher +habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes à franchir la +distance qui sépare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.</p> + +<p>Dès que le fiacre s'arrêta:</p> + +<p>—Allons, il faut en passer par là! dit M. de Trégars.</p> + +<p>Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui +répugne étrangement, il sauta à terre, et suivi de Maxence il entra dans +le magasin d'articles de voyage.</p> + +<p>C'était un établissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari +et la femme, voyant deux clients leur arriver, se précipitèrent à leur +rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la lèvre de tous +les boutiquiers parisiens.</p> + +<p>—Que faut-il à ces messieurs?...</p> + +<p>Et avec une surprenante volubilité, ils énuméraient à l'envi +tout ce qu'ils avaient à vendre dans leur boutique, depuis le +«nécessaire-indispensable» qui renferme soixante-dix-sept pièces en +argent et qui coûte deux cents louis, jusqu'à l'humble sac de nuit de +trente-neuf sous.</p> + +<p>Mais Marius de Trégars se hâta de les interrompre, et leur montrant leur +facture:</p> + +<p>—C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont été achetées les deux +malles que je vois portées là?...</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondirent ensemble le mari et la femme.</p> + +<p>—Quand ont-elles été livrées?...</p> + +<p>—Notre garçon est allé les livrer moins de deux heures après qu'elles +ont été achetées....</p> + +<p>—Où?...</p> + +<p>Déjà les boutiquiers échangeaient un regard inquiet.</p> + +<p>—Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui +annonçait l'intention bien arrêtée de ne répondre qu'à bon escient.</p> + +<p>Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi aisé +qu'on le pourrait supposer. La défiance du négociant parisien s'éveille +vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de +voleurs, dès qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi +muet qu'une tanche.</p> + +<p>Mais M. de Trégars n'avait pas été sans prévoir des difficultés.</p> + +<p>—Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me +sont pas dictées par une vaine curiosité. Voici les faits: un de nos +parents, un homme d'un certain âge, que nous aimons beaucoup, et qui a +la tête un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonné sa +famille; nous le cherchons, et nous espérons, si nous retrouvons ses +malles, le retrouver du même coup.</p> + +<p>Du coin de l'œil, le mari et la femme se consultaient.</p> + +<p>—C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions à aucun prix commettre une +indiscrétion qui pourrait être préjudiciable à un client....</p> + +<p>M. de Trégars eut un joli geste d'insouciance.</p> + +<p>—Soyez sans crainte, fit-il. Si nous n'avons pas eu recours à la +police, c'est que, vous savez, on n'aime pas à fourrer la police dans +ses affaires. Si, cependant, vous trouviez trop d'inconvénients à me +satisfaire, j'aurais recours au commissaire....</p> + +<p>L'argument fut décisif.</p> + +<p>—Si c'est ainsi, répondit la femme, je suis prête à vous dire ce que je +sais....</p> + +<p>—Eh bien, madame, que savez-vous?</p> + +<p>—Ces deux malles nous ont été achetées dans l'après-midi du vendredi +par un homme d'un certain âge, assez grand, très-maigre, à visage +sévère, et qui était vêtu d'une longue redingote....</p> + +<p>—Plus de doute! murmura Maxence, c'était bien lui!...</p> + +<p>—Maintenant que vous venez de me dire que votre parent a la tête +faible, reprit la marchande, je me rappelle que ce monsieur avait l'air +tout extraordinaire, et qu'il allait et qu'il venait dans le magasin, +comme s'il eût eu des fourmis dans les jambes. Et difficile, qu'il +était, et minutieux! Jamais il ne trouvait de cuir assez beau ni assez +solide. Il tenait aussi beaucoup aux serrures de sûreté, ayant, +disait-il, à serrer des objets très-précieux, des papiers, des +valeurs.... Si bien qu'il est resté près d'une heure avant de choisir +ses deux malles, qui sont, du reste, tout ce qui se fait de beau.</p> + +<p>—Et où vous a-t-il dit de les lui envoyer?</p> + +<p>—Rue du Cirque, chez une dame... madame... j'ai son nom sur le bout de +la langue....</p> + +<p>—Vous devez l'avoir aussi sur vos livres, observa M. de Trégars.</p> + +<p>Le mari n'avait pas attendu l'observation. Déjà il feuilletait son +brouillard.</p> + +<p>—Du 26 avril 1872, disait-il, du 26... voilà!... Deux malles, cuir, +serrures de sûreté, M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, 49, rue du Cirque....</p> + +<p>Sans trop d'affectation M. de Trégars s'était rapproché du boutiquier, +et il lisait par-dessus son épaule.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vois là, demanda-t-il, écrit au-dessous de +l'adresse?...</p> + +<p>—Ça, monsieur, c'est une recommandation du client. Lisez plutôt: +«Imprimer en grosses lettres sur chaque côté des malles: <i>Rio de +Janeiro</i>...»</p> + +<p>Maxence ne put retenir une exclamation:</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>Mais le négociant s'y méprit, et saisissant cette occasion magnifique de +faire preuve d'érudition:</p> + +<p>—Rio de Janeiro est la capitale du Brésil, dit-il d'un ton capable, et +monsieur votre parent avait évidemment l'intention de s'y rendre. Et +s'il n'a pas changé d'idée, je doute que vous puissiez le rejoindre....</p> + +<p>Il s'interrompit, et après avoir consulté une affiche placardée au fond +du magasin, il ajouta:</p> + +<p>—Oui, j'en doute, car le paquebot du Brésil a dû partir du Havre hier +dimanche....</p> + +<p>Quelles que fussent ses impressions, M. de Trégars conservait un calme +inaltérable:</p> + +<p>—Cela étant, dit-il aux boutiquiers, je pense que je ferai bien de +renoncer à mes recherches.... Je ne vous en suis pas moins obligé de vos +renseignements....</p> + +<p>Mais une fois dehors:</p> + +<p>—Croyez-vous donc vraiment, demanda Maxence, que mon père a quitté la +France?</p> + +<p>M. de Trégars hocha la tête:</p> + +<p>—Je vous donnerai mon opinion, prononça-t-il, quand nous aurons vu rue +du Cirque.</p> + +<p>Leur voiture les y conduisit en moins de rien, et comme ils s'étaient +fait arrêter à l'entrée de la rue, c'est à pied qu'ils passèrent devant +le numéro 49.</p> + +<p>C'était un petit hôtel, d'un étage seulement, bâti entre une cour sablée +et un jardin, dont les grands arbres dépassaient le toit. Aux fenêtres +se voyaient des rideaux de soie claire, galante enseigne, qui trahit le +nid d'une jolie femme....</p> + +<p>Pendant quelques minutes, Marius de Trégars resta en observation, et +comme rien ne paraissait:</p> + +<p>—Il nous faut cependant quelques indications! fit-il avec une sorte de +colère.</p> + +<p>Et, avisant au numéro 62 un grand magasin d'épicerie, il s'y dirigea, +toujours escorté de Maxence.</p> + +<p>C'était l'heure de la journée où les clients sont rares. Debout, au +milieu de sa boutique, l'épicier, un gros homme à l'air important, +surveillait ses garçons occupés à tout mettre en ordre.</p> + +<p>M. de Trégars le tira à l'écart, et d'un accent de mystère:</p> + +<p>—Je suis, lui dit-il, le commis de M. Drayton, le bijoutier de la rue +de la Paix, et je viens vous demander un de ces services qu'on se doit +entre négociants....</p> + +<p>L'autre avait froncé les sourcils. Peut-être trouvait-il que M. Drayton +avait des employés de bien haute mine. Peut-être s'imaginait-il voir +poindre quelqu'une de ces escroqueries dont à chaque instant les +boutiquiers sont victimes.</p> + +<p>—Parlez, fit-il.</p> + +<p>—Je vais de ce pas, reprit M. de Trégars, livrer une bague qu'une dame +nous a achetée hier. Elle n'est pas notre cliente et ne nous a pas donné +de références. Si elle ne paye pas, dois-je laisser le bijou? Mon patron +m'a dit: «Consultez quelque notable commerçant du quartier, et suivez +ses conseils...»</p> + +<p>Notable commerçant!... La vanité délicatement chatouillée riait dans +l'œil de l'épicier.</p> + +<p>—Comment appelez-vous votre dame? interrogea-t-il.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Zélie Cadelle.</p> + +<p>L'épicier éclata de rire.</p> + +<p>—En ce cas, mon garçon, fit-il en frappant familièrement sur l'épaule +du soi-disant commis, qu'elle paye ou non, lâchez l'objet.</p> + +<p>La familiarité n'était peut-être pas fort du goût du marquis de Trégars. +N'importe.</p> + +<p>—Elle est donc riche, cette dame, fit-il?</p> + +<p>—Personnellement, non. Mais elle est protégée par un vieux fou qui lui +passe toutes ses fantaisies....</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—C'est-à-dire que c'est scandaleux, et qu'on ne peut pas se faire une +idée de ce qui se dépense d'argent dans cette maison: chevaux, voitures, +domestiques, toilettes, bals, grands dîners, jeu d'enfer toute la nuit, +carnaval perpétuel, ce doit être une ruine....</p> + +<p>M. de Trégars ne bronchait pas.</p> + +<p>—Et le vieux monsieur qui paye, demanda-t-il, le connaissez-vous?</p> + +<p>—Je l'ai vu passer; c'est un grand, sec, vieux, qui n'a, ma foi! pas +l'air cossu.... Mais pardon, voilà une cliente qu'il faut que je +serve....</p> + +<p>Ayant entraîné Maxence dans la rue:</p> + +<p>—Nous allons nous séparer, lui déclara M. de Trégars.</p> + +<p>—Quoi! vous voulez....</p> + +<p>—Vous allez vous rendre dans ce café, là-bas, au coin de la rue, et m'y +attendre. Je veux voir cette Zélie Cadelle et lui parler....</p> + +<p>Et sans permettre une objection à Maxence, marchant résolûment à +l'hôtel, il sonna....</p> + +<p>Au branle de la sonnette, tirée de main de maître, sortit de l'hôtel un +de ces domestiques comme il s'en fabrique, on ne sait où, pour le +service spécial des demoiselles qui ont un train de maison, un grand +drôle au teint blême et aux cheveux plats, à l'œil cynique et au +sourire bassement impudent.</p> + +<p>—Monsieur demande? fit-il à travers la grille.</p> + +<p>—Que vous m'ouvriez d'abord, prononça M. de Trégars d'un tel air et +d'un tel accent que l'autre obéit immédiatement.</p> + +<p>Puis, la grille ouverte:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, annoncez-moi à M<sup>me</sup> Zélie Cadelle.</p> + +<p>—Madame est sortie, répondit le valet....</p> + +<p>Et voyant le haussement d'épaules de M. de Trégars:</p> + +<p>—Parole d'honneur, insista-t-il, elle est au bois avec une de ses +amies. Si Monsieur ne veut pas me croire, il peut interroger mes +camarades....</p> + +<p>Et il montrait deux serviteurs de sa trempe, que l'on apercevait sous la +remise, attablés devant des bouteilles et jouant aux cartes.</p> + +<p>Mais il ne convenait pas à M. de Trégars de s'en laisser imposer. Il +était sûr que le domestique mentait. Au lieu donc de discuter:</p> + +<p>—Vous allez me conduire près de votre maîtresse, commanda-t-il d'un ton +qui n'admettait plus d'objection, sinon j'irai la trouver seul....</p> + +<p>Il était homme à faire comme il disait, envers et contre tous, de force +au besoin, cela se voyait. C'est pourquoi, renonçant à défendre la +porte:</p> + +<p>—Venez donc, puisque vous y tenez tant, dit le valet, nous allons +parler à la femme de chambre....</p> + +<p>Et ayant introduit M. de Trégars dans le vestibule, il appela:</p> + +<p>—Mam'selle Amanda!...</p> + +<p>Une femme ne tarda pas à paraître, qui était le digne pendant du valet.</p> + +<p>Elle devait avoir une quarantaine d'années, et la plus inquiétante +duplicité se lisait sur son visage ravagé par la petite vérole. Elle +portait une robe prétentieuse, un tablier de soubrette d'opéra-comique +et un bonnet à grandes brides, pavoisé de fleurs et de rubans.</p> + +<p>—Voilà un monsieur qui veut absolument voir Madame, lui dit le +domestique, arrangez-vous avec lui.</p> + +<p>Mieux que son camarade, M<sup>lle</sup> Amanda savait son monde et se connaissait +en physionomies. Il lui suffit de toiser ce visiteur obstiné pour +comprendre qu'il n'était pas de ceux qu'on éconduit.</p> + +<p>Lui souriant donc de son meilleur sourire, qui découvrait ses dents +cariées:</p> + +<p>—C'est que Monsieur va beaucoup déranger Madame, observa-t-elle.</p> + +<p>—Je m'excuserai.</p> + +<p>—Je vais être grondée....</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, M. de Trégars tira de sa poche et lui campa +dans la main deux billets de vingt francs.</p> + +<p>—Que Monsieur prenne donc la peine de me suivre au salon, dit-elle avec +un gros soupir.</p> + +<p>Ainsi fit M. de Trégars, non sans tout observer autour de lui avec +l'attentive perspicacité d'un huissier-priseur chargé de dresser un +inventaire.</p> + +<p>Étant double, l'hôtel de la rue du Cirque était beaucoup plus spacieux +qu'on ne l'eût cru de la rue, et aménagé avec cette science du comfort +qui est le génie des architectes modernes.</p> + +<p>Le luxe y éclatait partout, non ce luxe solide, tranquille et doux à +l'œil, qui est le résultat de longues années d'opulence, mais ce luxe +brutal, criard et superficiel du parvenu, avide de jouir vite, pressé de +posséder tout ce qu'il a convoité chez les autres.</p> + +<p>Le vestibule était une folie, avec ses plantes exotiques, grimpant le +long de treillages de cristal, et ses jardinières de Sèvres et de Chine +remplies d'azalées gigantesques. Et tout le long de l'escalier, à rampe +dorée, les marbres et les bronzes s'étageaient au milieu de massifs de +fleurs.</p> + +<p>—Il faut vingt mille francs par an rien que pour entretenir cette +serre, pensait M. de Trégars....</p> + +<p>Cependant, la vieille soubrette lui ouvrit une porte de citronnier à +serrure d'argent.</p> + +<p>—Voilà le salon, lui dit-elle, asseyez-vous pendant que je vais +prévenir Madame.</p> + +<p>Dans ce salon, tout avait été combiné pour éblouir. Meubles, tapis, +tentures, tout était riche, trop riche, furieusement, incontestablement, +manifestement riche. Le lustre était une pièce d'orfévrerie, la pendule +une œuvre originale et unique. Les tableaux accrochés aux murs étaient +tous signés de noms célèbres....</p> + +<p>—A juger du reste par ce que j'ai vu, calculait M. de Trégars, on n'a +pas dépensé moins de quatre ou cinq cent mille francs dans cet hôtel....</p> + +<p>Et bien qu'il fût choqué par quantité de détails qui trahissaient un +manque absolu de goût, il avait peine à se persuader que le caissier du +<i>Crédit mutuel</i> fût le maître de cette somptueuse demeure, et il se +demandait presque s'il n'avait pas suivi une fausse piste lorsqu'une +circonstance vint lever tous ses doutes.</p> + +<p>Sur la cheminée, dans un petit cadre de velours, était le portrait de +Vincent Favoral....</p> + +<p>Depuis quelques minutes déjà M. de Trégars s'était assis, et il +rassemblait ses idées un peu en désordre, quand un grincement léger de +porte et un froissement d'étoffes le firent se dresser.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie Cadelle entrait....</p> + +<p>C'était une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, assez grande, svelte et +bien découplée. D'épais cheveux bruns encadraient son visage pâli et +fatigué, et s'éparpillaient sur son cou et sur ses épaules. Elle avait +l'air à la fois railleur et bon enfant, impudent et naïf, avec ses yeux +pétillants, son nez retroussé et sa bouche largement fendue et meublée +de dents saines et blanches comme celles d'un jeune chien....</p> + +<p>Sa toilette ne lui avait pas demandé de longs apprêts, car elle est +vêtue d'un simple peignoir de cachemire bleu, retenu à la taille par une +sorte d'écharpe de soie pareille....</p> + +<p>Dès le seuil:</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, fit-elle, c'est singulier....</p> + +<p>M. de Trégars s'avança.</p> + +<p>—Quoi? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Rien, répondit-elle, rien!...</p> + +<p>Et sans cesser de le considérer d'un œil surpris, mais changeant +brusquement de ton:</p> + +<p>—Ainsi, monsieur, reprit-elle, mes domestiques n'ont pu vous empêcher +de pénétrer chez moi?...</p> + +<p>M. de Trégars s'inclina.</p> + +<p>—J'espère, madame, dit-il, que vous excuserez mon insistance.... Il +s'agit d'une affaire qui ne saurait souffrir de retard.</p> + +<p>Elle le regardait toujours obstinément.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Mon nom ne vous apprendra rien, madame.... Je suis le marquis de +Trégars.</p> + +<p>Levant la tête vers le plafond comme pour y chercher une inspiration:</p> + +<p>—Trégars!... répéta-t-elle, sur deux tons différents, Trégars!... +Décidément, connais pas....</p> + +<p>Et se laissant tomber sur un fauteuil:</p> + +<p>—Enfin, monsieur, reprit-elle, que me voulez-vous? Parlez.</p> + +<p>Il avait pris place près d'elle, et tenait les yeux rivés sur les siens.</p> + +<p>—Je suis venu, madame, répondit-il, vous demander de me fournir les +moyens de parler à l'homme dont la photographie est là sur la +cheminée....</p> + +<p>Il pensait la surprendre, et que par un tressaillement, par un geste, +elle trahirait son secret. Point.</p> + +<p>—Êtes-vous donc des amis de M. Vincent? demanda-t-elle tranquillement.</p> + +<p>M. de Trégars comprit, ce qui devait lui être plus tard confirmé, que +c'était sous son seul prénom de Vincent que le caissier du <i>Crédit +mutuel</i> était connu rue du Cirque.</p> + +<p>—Oui, je suis son ami, répondit-il, et si je pouvais le voir je lui +rendrais probablement un très-grand service....</p> + +<p>—Eh bien, vous arrivez trop tard.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que voilà vingt-quatre heures que M. Vincent a filé.</p> + +<p>—Vous en êtes sûre?</p> + +<p>—Comme une personne qui, hier matin, à cinq heures, est allée le +conduire à la gare Saint-Lazare avec tous ses bagages.</p> + +<p>—Vous l'avez vu partir?</p> + +<p>—Comme je vous vois.</p> + +<p>—Où se rendait-il?</p> + +<p>—Au Havre, prendre le paquebot du Brésil qui partait le jour même.... +De sorte qu'à cette heure, il doit avoir un mal de mer soigné....</p> + +<p>—Réellement, vous pensez que son intention était de gagner le Brésil?</p> + +<p>—Dame! il me l'a dit. C'était écrit sur ses trente-six colis, en +lettres d'un demi-pied. Enfin, il m'a montré son billet de passage.</p> + +<p>—Soupçonnez-vous le motif qui a pu le déterminer à s'expatrier ainsi, à +son âge?</p> + +<p>—Il m'a raconté qu'il avait mangé tout son argent, et aussi celui des +autres, qu'il était au bout de son rouleau, qu'il craignait d'être mis +en prison, et qu'il filait pour être tranquille, là-bas, et refaire sa +fortune.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie était-t-elle de bonne foi? Le lui demander eût été naïf. Mais +on pouvait essayer de s'en assurer.</p> + +<p>Voilant d'un flegme imperturbable l'étrangeté de ses impressions et +l'importance extraordinaire qu'il attachait à cet entretien:</p> + +<p>—Je vous plains, madame, reprit M. de Trégars, et sincèrement, car vous +devez être fort affligée de ce brusque départ de M. Vincent....</p> + +<p>—Moi! fit-elle, d'un accent qui partait du cœur, je m'en moque un +peu!...</p> + +<p>Marius de Trégars connaissait assez les dames de la classe à laquelle +appartenait, pensait-il, M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, pour ne se point étonner de +cette franche déclaration.</p> + +<p>—C'est pourtant lui, dit-il, qui vous donnait ce luxe princier qui vous +entoure....</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—Lui parti, et dans les conditions que vous dites, pourrez-vous +conserver votre train?</p> + +<p>Se dressant à demi:</p> + +<p>—Ah! je n'en ai même pas l'intention! s'écria-t-elle vivement. Jamais, +au grand jamais, je ne me suis tant ennuyée que depuis cinq mois que je +suis dans cette cage dorée. Quelle scie! mes frères. Je bâille encore +rien qu'en songeant à ce que j'y ai bâillé.</p> + +<p>Le geste de surprise de M. de Trégars fut d'autant plus naturel que sa +surprise était immense.</p> + +<p>—Vous vous ennuyez ici! fit-il.</p> + +<p>—A mort!</p> + +<p>—Et vous n'y êtes que depuis cinq mois?</p> + +<p>—Mon Dieu!... oui. Eh bien par hasard, encore. Vous allez voir: c'était +à Versailles, au commencement de décembre dernier, un matin qu'il +faisait un froid de loup. Je sortais... mais que vous importe, d'où je +sortais! Toujours est-il que je ne possédais pas un centime, et que je +n'avais sur le dos qu'un méchant caraco tout rapiécé et une jupe +d'indienne. Brrr; j'en souffle encore dans mes doigts. Et pour comble +de bonheur, mon saint-frusquin ayant péri pendant la Commune, ou ayant +été donné par moi, je ne savais où me réfugier. Je n'étais donc pas +d'une gaieté folle, et je m'en allais le nez baissé, le long des rues, +quand je sens qu'on me suit. Du coin de l'œil, sans me retourner, je +regarde derrière moi, et j'aperçois un vieux monsieur, l'air +respectable, vêtu d'une longue redingote....</p> + +<p>—M. Vincent?</p> + +<p>—En personne naturelle, et qui marchait, qui marchait.... Sans faire +semblant de rien, je ralentis le pas, et dès que nous arrivons à un +endroit où il n'y avait presque plus de monde, le voilà qui se met à +marcher à mes côtés....</p> + +<p>Il avait dû se passer à ce moment quelque chose de comique que M<sup>me</sup> +Zélie ne disait pas, car elle riait du meilleur cœur, d'un rire sonore +et franc....</p> + +<p>—Donc il m'aborde, reprit-elle, et tout de suite il se met à +m'expliquer que ma physionomie lui rappelle une personne qu'il aimait +tendrement et qu'il vient d'avoir le malheur de perdre, ajoutant qu'il +s'estimerait le plus heureux des hommes si je voulais lui permettre de +s'occuper de moi et de m'assurer une position brillante....</p> + +<p>—Voyez-vous, ce diable de Vincent! dit M. de Trégars, pour dire quelque +chose.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie hochait la tête.</p> + +<p>—Vous le connaissez, reprit-elle. Il n'est pas jeune, il n'est pas +beau, il n'est pas drôle. Il ne me revenait pas du tout. Et si j'avais +su seulement où aller coucher, je l'aurais envoyé promener, avec sa +position brillante. Mais n'ayant pas même de quoi m'acheter un petit +pain, ce n'était pas le moment de faire la renchérie. Je lui réponds +donc que j'accepte. Il va chercher un fiacre, nous y montons et il nous +fait conduire tout droit ici.</p> + +<p>Positivement, il fallait à M. de Trégars toute sa puissance sur soi pour +dissimuler l'intensité de sa curiosité.</p> + +<p>—Cet hôtel était donc déjà ce qu'il est aujourd'hui? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Absolument. Sauf qu'il ne s'y trouvait en fait de domestiques que la +femme de chambre, Amanda, qui est la confidente de M. Vincent. Tous les +autres avaient été renvoyés, et c'était le palefrenier d'un manége des +Champs-Elysées qui venait panser les chevaux....</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Alors vous pouvez vous imaginer si je brillais, au milieu de toute +cette richesse, avec mes savates et mon jupon de quatre sous! Je faisais +l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin. M. Vincent n'en +semblait pas moins ravi. Il avait expédié Amanda m'acheter du linge et +un peignoir tout fait, et en attendant, il me promenait de la cave au +grenier et jusque dans les écuries, en me disant que tout était à ma +disposition, et que, dès le lendemain, j'aurais un bataillon de +domestiques pour me servir....</p> + +<p>C'était visiblement en toute franchise qu'elle parlait, et avec ce +plaisir qu'on éprouve à raconter une aventure extraordinaire.</p> + +<p>Mais soudain, elle s'arrêta court, comme si elle se fût aperçue qu'elle +se laissait entraîner plus loin qu'il ne convenait.</p> + +<p>Et ce n'est qu'après un moment de réflexion qu'elle reprit:</p> + +<p>—Dame! c'était comme une féerie. Je n'avais jamais tâté de l'opulence +des grands, moi, et je n'avais jamais eu d'argent que celui que je +gagnais. Aussi, dans les premiers jours, je ne faisais que monter et +descendre, tourner, virer, regarder. Je voulais toucher tout de mes +mains, pour m'assurer que je ne rêvais pas. J'essayais les fauteuils, je +respirais la bonne odeur des fleurs, je me mirais dans les glaces, je +sonnais pour faire venir les domestiques, et quand ils arrivaient je +leur éclatais de rire au nez. Je passais des heures à essayer des robes +qu'on m'apportait par trois ou quatre. Je commandais d'atteler et +j'allais faire ma tête au bois, étendue, tenez, comme ça, sur les +coussins de ma voiture. Ou bien, je me faisais conduire dans des +magasins, et j'achetais des tas de bibelots. M. Vincent me donnait plus +d'argent que je n'en voulais, et Amanda était toujours à me dire que je +ne dépensais pas assez, que l'autre avant moi s'y entendait bien mieux, +et que les vieux sont faits pour payer.... Enfin j'étais comme une +folle....</p> + +<p>Cependant le visage de M<sup>me</sup> Zélie s'assombrissait.</p> + +<p>Changeant brusquement de ton:</p> + +<p>—Malheureusement, continua-t-elle, on se lasse tout. Après deux +semaines, je connaissais la maison à fond, et au bout d'un mois, j'avais +plein le dos de cette existence. C'est pourquoi, un soir, voilà +que je m'habille.—«Où voulez-vous aller? me demanda +Amanda.—A l'Élysée-Montmartre, donc, danser un +quadrille.—Impossible!—Pourquoi?—Parce que Monsieur ne veut pas que +vous sortiez.—C'est ce que nous verrons!...» C'était tout vu. Je +raconte cela à M. Vincent, le lendemain, et aussitôt le voilà à froncer +le sourcil et à me dire qu'Amanda a très-bien fait de me retenir, qu'une +femme dans ma position ne fréquente pas les bals publics, que si je sors +le soir, ce sera pour ne plus rentrer.... As-tu fini!... Non, ce n'était +pas l'envie de filer qui me manquait. J'ai toujours fait mes quatre +volontés, moi, et je me brûlais le sang de me voir au caprice d'un +homme. Mais quoi! Ma belle voiture me tenait au cœur. Je n'osai pas +désobéir, mais le dégoût me prit, et il grandit si bien de jour en jour +que si M. Vincent n'était pas parti, j'allais le camper là.</p> + +<p>—Pour aller où?</p> + +<p>—N'importe où!... Ah çà! est-ce que vous vous figurez que j'ai besoin +d'un homme pour manger, moi!... Dieu merci, non! La petite Zélie, que +voilà, n'a qu'à se présenter chez n'importe quelle couturière, et on +sera très-content de lui donner quatre francs par jour pour faire rouler +la mécanique. Et elle sera libre, au moins, et elle pourra rire et +danser tout son content!...</p> + +<p>M. de Trégars s'était mépris, et il n'était pas à le reconnaître. M<sup>me</sup> +Zélie Cadelle, à coup sûr, n'était pas une vertu, mais elle était bien +loin d'être la femme qu'il s'attendait à rencontrer.</p> + +<p>—Enfin, dit-il, vous avez bien fait de patienter....</p> + +<p>—Je ne le regrette pas.</p> + +<p>—Si cet hôtel vous reste....</p> + +<p>D'un grand éclat de rire, elle lui coupa la parole.</p> + +<p>—Cet hôtel! s'écria-t-elle. Il y a beaux jours qu'il est vendu, avec +tout ce qu'il renferme, meubles, chevaux, batterie de cuisine, tout +enfin, excepté moi. C'est un jeune monsieur bien mis qui l'a acheté, +pour y installer une grande fille qui a l'air d'une oie, sèche comme un +cotteret, avec des cheveux rouges pour plus de mille francs sur la +tête....</p> + +<p>—Vous en êtes sûre?</p> + +<p>—Comme de mon existence. Ayant de mes yeux vu le jeune cocodès et sa +rouge compter à M. Vincent des tas de billets de banque. C'est +après-demain qu'ils s'installent, et même, je suis invitée à pendre la +crémaillère. Mais n, i, ni, c'est fini. J'en ai par-dessus les yeux de +ce monde-là! et la preuve, c'est que je suis en train de faire mes +paquets; car j'en ai, de ces nippes, et de la toilette, et du linge, et +des bijoux! Tout de même, c'était un bon enfant que le père Vincent! Il +m'a donné de quoi m'acheter des meubles, j'ai loué un appartement rue +Saint-Lazare, et je vais m'établir entrepreneuse. Et on rira, et je vais +m'en payer de ce plaisir, pour rattraper le temps perdu!... Allons, les +enfants, en place pour le quadrille!...</p> + +<p>Et bondissant de son fauteuil, elle se mit à esquisser un de ces en +avant-deux qui étonnent les sergents de ville.</p> + +<p>—Bravo! faisait M. de Trégars, se forçant à sourire, bravo! bravo!</p> + +<p>Maintenant, il voyait clairement quelle femme était M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, +comment il devait lui parler et quelles cordes il pouvait espérer faire +encore vibrer en elle.</p> + +<p>Il discernait la fille de Paris, fantasque et nerveuse, qui, au milieu +des désordres les moins avouables, conserve une instinctive fierté, qui +place son indépendance bien au-dessus de tout l'argent du monde, qui se +donne plutôt qu'elle ne se vend, qui ne connaît de loi que son caprice, +de morale que le sergent de ville, de religion que le plaisir.</p> + +<p>Dès qu'elle se rassit:</p> + +<p>—Vous dansez gaiement, reprit-il, et ce pauvre Vincent, à l'heure qu'il +est, se désespère sans doute, d'être séparé de vous!...</p> + +<p>—Ah! je le plaindrais si j'avais le temps! dit-elle.</p> + +<p>—Il vous aimait....</p> + +<p>—Oui, parlons-en.</p> + +<p>—S'il ne vous eût pas aimée, il ne vous eût pas installée ici....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie eut une moue équivoque.</p> + +<p>—Fameuse preuve! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Il n'eût pas dépensé pour vous des sommes considérables....</p> + +<p>Mais elle se rebiffa sur ces mots.</p> + +<p>—Pour moi! pour moi!... Que lui ai-je donc tant coûté, s'il vous +plaît? Est-ce pour moi qu'il a fait bâtir cet hôtel, et qu'il l'a +meublé, et qu'il l'a rempli de plantes rares, de statues et de tableaux? +Est-ce pour moi qu'il a acheté les chevaux que vous avez vus dans les +écuries et les voitures qui sont sous les remises? Il m'a installée ici +comme il y eût installé toute autre femme, jeune, vieille, brune ou +blonde, laide ou belle. Il avait la cage, il y a mis un oiseau, le +premier venu....</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Quant à ce que j'ai pu lui dépenser ici, c'est une plaisanterie en +comparaison de ce que l'autre avant moi, dépensait. Amanda ne se gênait +pas pour me répéter que je n'étais qu'une imbécile.... Vous pouvez donc +me croire, quand je vous promets que M. Vincent ne mouillera pas +beaucoup de mouchoirs avec les larmes qu'il pleurera en pensant à +moi....</p> + +<p>—Lorsqu'il vous a abordée, cependant, c'est que votre physionomie +l'attirait....</p> + +<p>—Il me l'a dit, mais il mentait. Et la preuve....</p> + +<p>Elle s'arrêta net. Et son silence se prolongeant:</p> + +<p>—Et la preuve? interrogea M. de Trégars.</p> + +<p>—Suffit, je m'entends, répondit-elle d'un ton de mauvaise humeur, comme +si elle se fût repentie d'en avoir déjà trop dit.</p> + +<p>Mais M. de Trégars avait, pensait-il, un moyen de lui délier la langue.</p> + +<p>—Seriez-vous donc jalouse de l'autre? fit-il d'un ton ironique.</p> + +<p>—De quelle autre?</p> + +<p>—De celle que vous avez remplacée ici, pour qui toutes les grosses +dépenses ont été faites, qui s'entendait si bien à jeter l'argent par +les fenêtres?</p> + +<p>Elle protesta d'un geste d'insouciance dédaigneuse.</p> + +<p>—Je m'en soucie comme de l'an quarante! déclara-t-elle.</p> + +<p>—Savez-vous qui elle était? du moins, ce qu'elle est devenue; si elle +est vivante ou morte? enfin, par suite de quelles circonstances la cage, +comme vous dites, s'est trouvée libre?</p> + +<p>Mais au lieu de répondre, M<sup>me</sup> Zélie enveloppait Marius de Trégars d'un +regard soupçonneux. Et, au bout d'un moment seulement!</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle.</p> + +<p>—J'aimerais à savoir....</p> + +<p>Elle ne le laissa pas poursuivre. Se dressant vivement, elle se +rapprocha, et d'un accent de sombre défiance:</p> + +<p>—Ne seriez-vous pas de la police? interrogea-t-elle.</p> + +<p>Si elle était inquiète, c'est qu'évidemment elle avait des sujets +d'inquiétude qu'elle avait dissimulés. Si à deux ou trois reprises elle +s'était tout à coup interrompue, c'est que manifestement elle avait un +secret à garder. Si cette idée de police lui venait, c'est que +très-probablement on lui avait recommandé de se défier de la police.</p> + +<p>M. de Trégars comprit tout cela, et aussi qu'il avait voulu aller trop +vite.</p> + +<p>—Ai-je donc la mine d'un policier! demanda-t-il d'un accent de gaieté +forcée.</p> + +<p>Elle le considérait de toute la force de sa pénétration.</p> + +<p>—Pas du tout, répondit-elle, je l'avoue. Mais les gens de police sont +si fins! Si vous n'en êtes pas, comment venez-vous chez moi, que vous ne +connaissez ni d'Ève ni d'Adam, me faire des tas de questions auxquelles +je suis bien bête de répondre?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, je suis l'ami de M. Favoral....</p> + +<p>—Qui ça, Favoral?</p> + +<p>—M. Vincent, madame, dont c'est le vrai nom.</p> + +<p>Elle ouvrait des yeux immenses.</p> + +<p>—Vous devez vous tromper, jamais je ne l'ai entendu appeler que +Vincent.</p> + +<p>—C'est qu'il avait des motifs impérieux de dissimuler sa personnalité. +L'argent qu'il dépensait ici ne lui appartenait pas, il le puisait, il +le volait à la caisse du <i>Comptoir de crédit mutuel</i>, dont il était le +caissier....</p> + +<p>—Allons donc!...</p> + +<p>—Et où il laisse un déficit de douze millions.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie recula comme si elle eût mis le pied sur un serpent.</p> + +<p>—C'est impossible! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—C'est l'exacte vérité. Vous n'avez donc pas vu, dans les journaux, +l'affaire de Vincent Favoral, caissier du <i>Crédit mutuel</i>?</p> + +<p>Et tirant un journal de sa poche, il le présenta à la jeune femme en +disant:</p> + +<p>—Lisez....</p> + +<p>Mais elle le repoussa, non sans rougir légèrement.</p> + +<p>—Oh! je vous crois!...</p> + +<p>Le fait est, et Marius le comprit, qu'elle ne lisait pas +très-couramment.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus affreux dans la conduite de M. Vincent Favoral, +reprit-il, c'est que pendant qu'il jetait ici l'argent à pleines mains, +il imposait à sa famille les plus cruelles privations.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Il refusait le nécessaire à sa femme, la meilleure et la plus digne +des femmes, jamais il ne donnait un sou à son fils, il privait sa fille +de tout!...</p> + +<p>—Ah! si j'avais pu me douter de cela! murmurait M<sup>me</sup> Zélie, +confondue....</p> + +<p>—Enfin, pour couronner sa conduite, il est parti laissant sa femme et +ses enfants sans pain....</p> + +<p>Transportée d'indignation:</p> + +<p>—Ah çà! mais c'est une horrible canaille que cet homme-là! s'écria la +jeune femme.</p> + +<p>C'est à ce point que la voulait amener M. de Trégars.</p> + +<p>—Et maintenant, reprit-il, vous devez vous expliquer l'intérêt énorme +que nous aurions à savoir ce qu'il est devenu....</p> + +<p>—Je vous l'ai dit.</p> + +<p>M. de Trégars, à son tour, s'était levé. Prenant les mains de M<sup>me</sup> Zélie +et la regardant d'un de ces regards aigus qui vont chercher la vérité +jusqu'aux plus intimes replis des conscience:</p> + +<p>—Voyons, ma chère enfant, commença-t-il d'une voix pénétrante, vous +êtes une brave et digne fille, vous! Laisserez-vous dans la plus +épouvantable des angoisses une famille désespérée qui s'adresse à votre +cœur! Croyez bien que rien de mal n'arrivera par notre fait à Vincent +Favoral!...</p> + +<p>Elle leva la main, comme pour prêter serment en justice, et d'un accent +solennel:</p> + +<p>—Je vous jure, prononça-t-elle, que je suis allée conduire M. Vincent à +la gare, qu'il m'a affirmé qu'il se rendait au Brésil, qu'il avait son +billet de passage, et que sur toutes ses caisses il y avait écrit: Rio +de Janeiro.</p> + +<p>La déception était rude. Un mouvement de dépit échappa à M. de Trégars.</p> + +<p>—Au moins, insista-t-il, apprenez-moi qui était la femme dont vous avez +pris ici la place....</p> + +<p>Déjà s'était évanoui l'éclair de sensibilité de la jeune femme et ses +défiances la reprenaient.</p> + +<p>—Est-ce que je le sais! répondit-elle. Comment voulez-vous que je le +sache? Adressez-vous à Amanda.... Moi je n'ai pas de comptes à vous +rendre.... Et puis, vous savez, on m'attend pour finir mes malles.... +Ainsi, bien du plaisir!</p> + +<p>Et elle sortit si précipitamment qu'elle surprit, agenouillée derrière +la porte, Amanda, la femme de chambre....</p> + +<p>—Ah! cette fille nous écoutait! se dit M. de Trégars, inquiet et +mécontent.</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'il supplia M<sup>me</sup> Zélie de revenir, d'écouter un +mot encore, elle disparut; et il lui fallut bien se résigner à ne rien +apprendre de plus pour le moment, et à quitter l'hôtel de la rue du +Cirque.</p> + +<p>Il y était resté fort longtemps, et tout en gagnant la rue, il se +demandait si Maxence, impatienté, n'aurait pas quitté le petit café +borgne où il l'avait envoyé l'attendre....</p> + +<p>Point. Maxence était resté fidèle au poste.</p> + +<p>Et lorsque Marius de Trégars vint s'asseoir près de lui, tout en lui +criant:</p> + +<p>—Enfin, vous voilà!</p> + +<p>—Attention! lui disait-il du geste.</p> + +<p>Et du coin de l'œil il lui désignait deux hommes, installés à la table +voisine devant un bol de vin chaud.</p> + +<p>Sûr que M. de Trégars resterait sur le qui-vive, Maxence, à poing fermé, +tapait sur la table pour appeler le garçon de l'établissement, lequel +faisait la sourde oreille, tout occupé qu'il était à jouer au billard +avec un client.</p> + +<p>Et lorsque, enfin, très-mécontent, comme de juste, d'être dérangé, il +s'approcha pour savoir ce qu'on lui voulait:</p> + +<p>—Donnez-nous deux bocks, commanda Maxence, et apportez-nous un jeu de +piquet....</p> + +<p>M. de Trégars comprenait bien qu'il était survenu quelque chose +d'extraordinaire, mais ne pouvant deviner quoi, il se pencha vers son +compagnon:</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda-t-il à voix basse.</p> + +<p>—Il faut entendre ce que disent ces deux hommes près de nous.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Et le piquet va nous servir de contenance.</p> + +<p>Le garçon revenait, apportant deux verres d'un liquide trouble, un tapis +dont la couleur disparaissait sous une épaisse couche de crasse et des +cartes horriblement molles et grasses.</p> + +<p>—A moi de faire! dit Maxence.</p> + +<p>Et il se mit à battre et à donner, pendant que M. de Trégars examinait +les buveurs de vin chaud de la table voisine.</p> + +<p>En l'un d'eux, encore jeune, vêtu d'un gilet rayé à manches de lustrine, +il lui semblait reconnaître un des mauvais drôles qu'il avait entrevus +sous la remise de M<sup>me</sup> Zélie Cadelle.</p> + +<p>L'autre, un vieux, dont le teint enflammé et le nez bourgeonné +trahissaient d'anciennes habitudes d'ivrognerie, devait être quelque peu +cocher sans place. La bassesse et la ruse s'épanouissaient sur son +visage, et l'éclat de ses petits yeux avinés rendait plus inquiétant le +sourire sournoisement obséquieux figé sur ses lèvres blêmes et minces.</p> + +<p>Ils étaient si complétement absorbés par leur conversation, qu'ils ne +faisaient aucune attention à ce qui se passait autour d'eux.</p> + +<p>—«Alors, poursuivait le vieux, c'est bien fini?</p> + +<p>—«Absolument, l'hôtel est vendu.</p> + +<p>—«Et le bourgeois?</p> + +<p>—«Parti pour les colonies.</p> + +<p>—«Comme cela, tout d'un coup?</p> + +<p>—«Non. Nous nous doutions qu'il devait faire un grand voyage, car tous +les jours, depuis le commencement de la semaine, on apportait des malles +et des caisses, mais personne ne savait quand il se mettrait en route. +Mais voilà que dans la nuit de samedi à dimanche, il tombe comme une +bombe à l'hôtel, et dare, dare, fait lever tout le monde.—«Je pars,» +nous dit-il. Aussitôt nous attelons, nous chargeons ses bagages, nous le +conduisons au chemin de fer de l'Ouest... et bon voyage, mon ami +Vincent!</p> + +<p>—«Et la bourgeoise?</p> + +<p>—«Il faut qu'elle déguerpisse d'ici vingt-quatre heures.</p> + +<p>—«Elle ne doit pas rire.</p> + +<p>—«Baste! elle s'en moque. Les plus fâchés, c'est encore nous....</p> + +<p>—«Pas possible!</p> + +<p>—«C'est comme ça. C'était une bonne fille et nous n'en retrouverons pas +de sitôt une pareille. Ah! elle ne faisait pas à sa tête, elle! Le soir, +quand elle s'ennuyait, et c'était quasiment tous les soirs, elle +descendait à l'office, histoire de rire un moment avec nous, et en +faisant une partie de chien vert.... Seulement, pour garder son rang, +elle se laissait tricher...»</p> + +<p>Le vieux semblait désolé.</p> + +<p>—«Pas de chance! grommelait-il. Je me serais plu dans cette maison-là, +moi!</p> + +<p>—«Oh! pour ça, oui!</p> + +<p>—«Et plus moyen d'y rentrer?</p> + +<p>—«On ne sait pas. Il faudra voir les autres, qui ont acheté. Mais je +m'en défie, ils ont l'air trop bêtes pour n'être pas méchants.»</p> + +<p>Tout à la conversation de ces deux hommes, c'est machinalement et au +hasard que M. de Trégars et Maxence jetaient leurs cartes sur le tapis +et prononçaient les formules consacrées au jeu de piquet:</p> + +<p>—Cinq cartes!... Quatrième majeure!... Trois as!...</p> + +<p>Le vieux domestique poursuivait:</p> + +<p>—«Qui sait si M. Vincent ne reviendra pas?</p> + +<p>—«Pas de danger!</p> + +<p>—«Pourquoi?»</p> + +<p>L'autre regarda autour de lui, et n'apercevant que deux joueurs enfoncés +dans leur partie:</p> + +<p>—«Parce que, répondit-il, M. Vincent est ruiné de fond en comble, à ce +qu'il paraît, qu'il a mangé toute sa fortune et aussi celle des +autres....</p> + +<p>—«Oh! oh!</p> + +<p>—«C'est Amanda, la femme de chambre, qui nous l'a dit, et elle doit le +savoir, car elle était l'âme damnée du bourgeois.</p> + +<p>—«Tu le disais si riche!</p> + +<p>—«Il l'était. Mais à force de prendre dans un sac, si gros qu'il soit, +on en trouve le fond.</p> + +<p>—«Alors il dépensait beaucoup?</p> + +<p>—«C'est-à-dire que ce n'était pas croyable. Je n'ai jamais servi que +chez des dames... seules, moi, et j'en ai rencontré d'aucunes qui +n'étaient pas regardantes. Eh bien! nulle part, jamais, je n'ai vu +l'argent filer comme depuis cinq mois que je suis dans cette maison. Un +vrai pillage, quoi! Prenait la clef de la cave qui voulait. Quand on +avait envie de n'importe quoi, on allait le prendre chez les +fournisseurs, et on leur disait de le marquer sur le compte. Et ni vu, +ni connu, c'était payé avec le reste....</p> + +<p>—«Alors, oui, en effet, l'argent devait filer!» fit le vieux d'un air +convaincu.</p> + +<p>—«Eh bien! reprit l'autre, ce n'était encore rien.</p> + +<p>—«Bah!...</p> + +<p>—«Et il paraît que dans le temps, les écus dansaient une bien autre +danse encore. Amanda, la femme de chambre, qui est à la maison depuis +quinze ans, nous a conté des histoires à casser bras et jambes. Zélie +n'était pas une mangeuse, elle, mais il paraît que les autres!...»</p> + +<p>Il fallait à Maxence et à M. de Trégars un très-sérieux effort, non pour +jouer, mais seulement pour paraître jouer, et pour continuer à compter +des points imaginaires.</p> + +<p>—Un, deux, trois, quatre....</p> + +<p>Le cocher au nez rouge, du reste, semblait fort empoigné.</p> + +<p>—«Quelles autres? interrogea-t-il.</p> + +<p>—«Est-ce que je le sais, moi! répondit le jeune valet. Mais tu peux +bien penser qu'il a dû en passer plus d'une dans ce petit hôtel de la +rue du Cirque, pendant des années que M. Vincent en a été propriétaire. +Un homme qui n'avait pas son pareil pour aimer les femmes, et qui +possédait des millions!...</p> + +<p>—«Et que faisait-il de son état?</p> + +<p>—«Ah! ça, ni moi non plus.</p> + +<p>—«Quoi! vous étiez dix domestiques dans la maison, et vous ne saviez +pas la profession de l'homme qui payait?</p> + +<p>—«Nous étions tous nouveaux....</p> + +<p>—«La femme de chambre, Amanda, devait le savoir.</p> + +<p>—«Quand on le lui demandait, elle répondait qu'il était négociant.... +Ce qui est sûr, c'est que c'était un drôle de particulier.»</p> + +<p>Si intéressé était le vieux cocher, que voyant le bol de vin chaud vide, +il en fit servir un second.</p> + +<p>Son camarade ne pouvait manquer de reconnaître cette politesse.</p> + +<p>—«Ah! oui, reprit-il, le papa Vincent était un fier original, et +jamais, à le voir, on ne se serait douté qu'il faisait ses farces comme +cela, et qu'il jetait l'argent à pleines mains....</p> + +<p>—«Vraiment?</p> + +<p>—«Dame! Figure-toi un homme d'une cinquantaine d'années, roide comme un +piquet, l'air aimable d'une porte de prison, voilà le bourgeois. Été +comme hiver, il portait des souliers lacés, des bas bleus, un pantalon +gris trop court, une cravate de coton et une redingote qui lui battait +les mollets. Dans la rue, tu l'aurais pris pour un bonnetier retiré +avant fortune faite.</p> + +<p>—«Ah! par exemple!...</p> + +<p>—«Non, jamais homme n'a tant ressemblé à un vieux grigou. Tu crois +peut-être qu'il nous arrivait en voiture? Ah bien! oui! c'est en omnibus +qu'il venait, mon cher, et sur l'impériale, encore, pour ses trois sous. +Quand il pleuvait, il ouvrait son parapluie. Je suis sûr que dans son +commerce il coupait les liards en quatre. Mais, dès qu'il avait passé le +seuil de l'hôtel, changement de décor. Le grippe-sou devenait pacha. Il +campait là ses frusques pour passer une robe de chambre de velours bleu, +et alors il n'y avait plus rien d'assez beau, d'assez bon, ni d'assez +cher pour lui. Sans me vanter, j'ai vu dans les maisons où j'ai servi +des particuliers qui avaient de drôles de fantaisies. Jamais comme +celui-là. Et quand il avait bien fait le mylord dans son hôtel, il +remettait ses vieilles frusques, il reprenait sa figure de porte de +prison, et il s'en retournait comme il était venu, sur l'omnibus, qu'il +allait attendre au coin de la rue du Faubourg-Saint-Honoré....</p> + +<p>—«Et ça ne vous étonnait pas, tous tant que vous étiez, une existence +pareille?</p> + +<p>—«Énormément.</p> + +<p>—«Et vous ne vous disiez pas que ces caprices singuliers cachaient +certainement quelque chose?</p> + +<p>—«Ah! mais, si!</p> + +<p>—«Et vous n'avez pas cherché à découvrir ce que pouvait être ce quelque +chose?</p> + +<p>—«Comment cela?</p> + +<p>—«T'était-il bien difficile de suivre ton bourgeois et de savoir où il +se rendait en quittant la rue du Cirque?...</p> + +<p>—«Assurément, non; mais après?...»</p> + +<p>Le cocher au nez rouge haussa les épaules.</p> + +<p>—«Après, répondit-il, tu aurais fini par savoir son secret, tu serais +allé le trouver, et tu lui aurais dit: «Donnez-moi tant, ou je dis +tout!...»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + + +<p>Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honnêtes +compagnons, c'était en quelque sorte la légende vulgaire de l'argent des +autres si âprement convoité et si furieusement disputé.</p> + +<p>Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. L'argent volé a des +pentes fatales et c'est irrésistiblement qu'il va au jeu, aux +palefreniers, aux filles, à toutes les fantaisies ruineuses, à tous les +assouvissements malsains.</p> + +<p>Ils sont rares, parmi les détrousseurs effrontés de la spéculation, ceux +à qui véritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et +qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les +filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq +cents louis, savent s'y maintenir.</p> + +<p>Les autres ont leur destinée fixée d'avance.</p> + +<p>Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et +toute prudence. Qu'ils croient leur veine inépuisable, ou qu'ils se +défient d'un revers soudain, ils se hâtent de jouir, mettant, en +quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express +pendant une station de cinq minutes à un buffet.</p> + +<p>Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands cafés, les +théâtres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur +impudente personnalité, de l'éclat de leur voix, du luxe de leurs +maîtresses, du tapage de leurs dépenses et des ridicules de leur +vanité....</p> + +<p>Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart +d'heure fatal d'une de ces liquidations désastreuses qui terrifient le +parquet et la coulisse, et qui font blêmir les figures et grincer les +dents au passage de l'Opéra.</p> + +<p>Jusqu'au moment où, en présence d'un effroyable déficit, ils ont à +choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la +police correctionnelle qu'ils tâchent d'éviter, et un voyage à +l'étranger....</p> + +<p>Que deviennent-ils ensuite? Jusqu'à quels ruisseaux roulent-ils de chute +en chute?...</p> + +<p>Sait-on ce que deviennent les filles qui tout à coup disparaissent après +deux ou trois ans de folies et de splendeurs!</p> + +<p>Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un théâtre, on +se demande où on a déjà vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de +portières qui, d'une voix enrouée, réclame ses deux sous.</p> + +<p>On l'a vue au café Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de +portières a été un gros financier....</p> + +<p>D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation +étrange entre deux crapuleux gredins.</p> + +<p>—«C'était du temps, dit l'un, où j'avais cet attelage alezan brûlé, que +j'avais acheté mille louis au fils aîné du duc de Sermeuse.</p> + +<p>—«Il m'en souvient, répond l'autre, car c'est à ce moment que je +donnais six mille francs par mois à la petite Cabirole, des +Délassements.»</p> + +<p>Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la vérité pure, +car l'un a été le gérant d'une société industrielle qui a englouti six +millions, et l'autre était à la tête d'une opération financière qui a +ruiné cinq cents familles.</p> + +<p>C'est vrai, car ils ont eu un hôtel comme celui de la rue du Cirque, et +des maîtresses plus coûteuses que M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, et des domestiques +pareils à ceux qui s'entretenaient dans ce piteux café, à deux pas de +Maxence et de M. de Trégars.</p> + +<p>Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la +preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait à son +jeune camarade:</p> + +<p>—«Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de leçon. Si jamais +tu te retrouves dans une maison où il se dépense tant d'argent que cela, +rappelle-toi bien qu'il n'a pas donné grand mal à gagner, et arrange-toi +de façon à en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....</p> + +<p>«—C'est ce que j'ai toujours fait partout où j'ai servi.</p> + +<p>«—Et surtout, hâte-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des +maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le +bourgeois ne sera pas à Mazas et la bourgeoise à Saint-Lazare.»</p> + +<p>Leurs confidences étaient terminées et ils avaient vidé leur second bol +de vin chaud.</p> + +<p>—«Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux +cocodès qui viennent d'acheter l'hôtel, tu songerais à moi.</p> + +<p>—«Sois tranquille, répondit l'autre, je sais que tu es des bons!»</p> + +<p>Sur quoi, ils payèrent et sortirent....</p> + +<p>Et Maxence et M. de Trégars purent enfin déposer leurs cartes.</p> + +<p>Maxence était fort pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p> + +<p>—Quelle honte! murmura-t-il. Voilà donc le revers de l'existence de mon +père! Voilà donc comment il dépensait les millions qu'il puisait à sa +caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du +nécessaire!</p> + +<p>Et d'un accent d'affreux découragement:</p> + +<p>—Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches +est inutile. Mon père est certainement coupable....</p> + +<p>Mais M. de Trégars n'était pas homme à abandonner ainsi une partie.</p> + +<p>—Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....</p> + +<p>—Dupe de qui?</p> + +<p>—C'est ce que nous saurons bientôt.</p> + +<p>—Quoi! après ce que nous venons d'entendre?...</p> + +<p>—J'espère plus que jamais.</p> + +<p>—C'est donc que M<sup>me</sup> Zélie Cadelle vous a révélé quelque chose?</p> + +<p>—Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais +drôles.</p> + +<p>Dix questions encore se pressaient sur les lèvres de Maxence, mais M. de +Trégars lui coupa la parole.</p> + +<p>—C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se +fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre père était-il un homme +naïf? Non. Son habileté à dissimuler pendant des années une double +existence, prouve, au contraire, une duplicité supérieure. Comment donc, +en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si +absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute été toujours telle. Mais +je vous répondrai que non, parce qu'alors son secret n'en eût pas été un +pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habité +l'hôtel de la rue du Cirque, et qu'elles étaient autrement ruineuses que +M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, mais ce n'est là qu'un bruit. Qu'étaient ces femmes? +On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement +existé? Rien ne me le prouve.</p> + +<p>Tous les domestiques ayant été changés à propos, la femme de chambre +Amanda est la seule qui connaisse la vérité, et elle se garderait bien +de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu'à cinq +mois. Que nous apprennent-ils? Que votre père semblait prendre à tâche +de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions étaient si +extravagantes que les domestiques eux-mêmes s'en étonnaient. Cachait-il +au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas +le moins du monde. Il racontait à M<sup>me</sup> Zélie qu'il était au bout de son +rouleau, et qu'après avoir dissipé sa fortune, il dissipait celle des +autres. Déjà, depuis plusieurs jours, il annonçait son départ. Il avait +vendu l'hôtel et en avait reçu le prix. Enfin, au dernier moment, que +fait-il?</p> + +<p>Résolu à fuir, à ce qu'il prétend, il raconte à tout le monde où il va. +Il le dit au marchand d'articles de voyage, à M<sup>me</sup> Cadelle, aux +domestiques, à tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les +toits, il l'écrit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se +sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a +dévalisé sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des +domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se +rend au chemin de fer. Tient-il donc à être repris? Non, mais à créer +une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, était d'avance arrangé et +calculé, et la catastrophe a été loin de le surprendre. Donc, sa scène +avec M. de Thaller était préparée. Donc, c'est bien à dessein qu'il +avait laissé son portefeuille dans la poche de sa redingote et +très-volontairement qu'il y avait laissé la facture qui devait nous +conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une +comédie grossière montée à notre intention et destinée à masquer la +vérité, et à faire prendre le change à la justice....</p> + +<p>Mais Maxence n'était pas encore complétement convaincu.</p> + +<p>—Cependant, observa-t-il, ces dépenses si considérables....</p> + +<p>M. de Trégars haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut paraître, et surtout faire +de folies, avec un million?... Mettons que votre père en ait dépensé +deux.... Mettons qu'il en ait dépensé quatre!... Il en a été volé douze +au <i>Comptoir de crédit mutuel</i>.... Où sont les huit autres?...</p> + +<p>Et comme Maxence se taisait:</p> + +<p>—C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et +que j'aurai. C'est à Paris, j'en suis sûr, que votre père se cache; nous +le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la vérité que je +soupçonne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses +complices....</p> + +<p>Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bière qu'il n'avait pas +bue, et il sortit du café, entraînant Maxence....</p> + +<p>—Enfin! vous voilà, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis +tantôt trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent +disait de quelles inquiétudes il avait été agité.</p> + +<p>Mais M. de Trégars était pressé. Faisant monter Maxence dans le fiacre, +il s'y élança après lui, en criant au cocher:</p> + +<p>—24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...</p> + +<p>Le cocher qui attend cent sous de pourboire a toujours, au moins pour +cinq minutes, un cheval de la vitesse de Flageolet.</p> + +<p>Tandis que le fiacre roulait avec des cahots terribles sur les pavés +inégaux du faubourg Saint-Honoré:</p> + +<p>—Ce qui importe maintenant, disait M. de Trégars à Maxence, c'est de +savoir au juste où en est la crise du <i>Comptoir de crédit mutuel</i>, et le +sieur Lattermann, de la rue Joquelet, est l'homme de Paris le mieux à +même de nous renseigner....</p> + +<p>Quiconque a perdu ou gagné seulement dix louis à la Bourse, connaît le +sieur Lattermann, lequel, depuis la guerre, se prétend Alsacien, et +maudit, avec un accent terrible la «<i>parparie</i>» prussienne.</p> + +<p>Cet estimable spéculateur s'intitule modestement changeur, mais il +serait naïf de lui venir demander de la monnaie. Ce n'est pas le change +qui lui procure les cent mille écus de bénéfices qu'il encaisse chaque +année.</p> + +<p>Lorsqu'une société est tombée en déconfiture, que sa liquidation est +judiciairement terminée, que les souscripteurs dépouillés ont reçu deux +ou trois du cent pour tout potage, et que le gérant est en fuite ou +tresse des chaussons de lisière à Poissy, on s'imagine assez +généralement que les titres de ladite société, si bien imprimés qu'ils +puissent être, ne sont plus bons qu'à allumer le feu.</p> + +<p>C'est une erreur.</p> + +<p>Bien après que la société a sombré, ses titres surnagent, comme ces +épaves sinistres que, bien des mois encore après un naufrage, la mer +rejette sur la grève.</p> + +<p>Ces titres, le sieur Lattermann les recueille et les emmagasine.</p> + +<p>Entrez dans ses bureaux et il vous montrera d'innombrables cartons +bondés des actions et des obligations qui, depuis une vingtaine d'années +seulement, ont enlevé douze cents millions, selon quelques statistiques, +et selon certaines autres deux milliards de la fortune publique.</p> + +<p>Dites un mot, et ses employés vous offriront des «Terrains de +Bretonnèche,» des «Société Franco-Serbe,» des «Compagnie Marseillaise de +navigation à vapeur,» des «Société houillère et métallurgique des +Asturies,» des «Compagnie Franco-Américaine,» des «Forêts de Formanoir,» +des «Salines de Maumusson,» des «Compagnie française de roulage et de +messagerie,» des «Mines de cuivre de Rossdorff (près Darmstadt),» et des +«Mines de Tiffila,» et des «Mines de Mouzaïa,» et des «Mines de +Cherchell et Tils...»</p> + +<p>Et si dans tout cet assortiment, pourtant si remarquable, rien ne vous +séduisait, rien ne vous agréait, les mêmes employés se feraient un +plaisir de vous offrir encore:</p> + +<p>Des «Usines de Bastange, par Romœuf,» des «Produits céramiques» et des +«Mutualité,» des «Gastronomie» et des «Chaudronnerie,» des «Ancre Paule» +et des «Garantie industrielle,» des «Transcontinental Memphis el Paso +(Amérique)» et des «Ardoisières de Caumont,» des «Banque Catholique» et +du «Crédit cantonal,» des «Épargnes des Paroisses» et des «Orphelinat +des Arts-et-Métiers,» et des «Tréfileries réunies,» et des «Cabotage +International...»</p> + +<p>Tous ces titres, et bien d'autres encore, illustrés de vignettes +alléchantes, qu'on trouve chez M. Lattermann, n'ont pour le commun des +martyrs d'autre valeur que celle du vieux papier, qui se vend couramment +de trois à cinq sous la livre.</p> + +<p>Mais c'est la gloire de notre temps et le génie de la spéculation de +tirer parti de ce qui ne semble bon à rien, de donner du prix à ce qui +semble n'en plus avoir aucun. Dans une société bien ordonnée, rien ne se +perd. Et il se trouve des agioteurs pour se disputer ces chiffons....</p> + +<p>Autour du tapis vert de Saxon et de Monaco, on voit des hommes à face +blême, juste assez proprement vêtus pour être admis dans les salons, qui +suivent d'un œil ardent les évolutions de la roulette, et qui sans +ponter jamais pointent d'une ardeur sans pareille les coups qui se +succèdent.</p> + +<p>Ceux-là sont les décavés.</p> + +<p>Comme ils n'ont plus en poche la pièce de deux ou de cinq francs qui est +le minimum de la mise, ils parient entre eux, deux sous, six sous, dix +sous, et selon que sort la rouge ou la noire, on voit les uns sourire et +les autres faire la grimace.</p> + +<p>C'est que plus leur enjeu est minime, plus poignante est leur émotion. +C'est du dîner et du gîte qu'il s'agit pour la plupart. Si une couleur +passe dix fois, il y en a qui iront dormir le ventre vide à la belle +étoile.</p> + +<p>Eh bien! de même que la roulette, la Bourse a ses décavés, des exécutés +dont on ne veut plus au passage de l'Opéra, qui ne trouveraient pas un +coulissier véreux pour leur prendre un ordre de cinq louis....</p> + +<p>Doivent-ils, parce qu'ils n'ont plus la mise exigée, renoncer aux +délirantes émotions de la hausse et de la baisse, à l'espoir de se +refaire, au bonheur de remuer de l'argent avec la langue faute d'en +pouvoir remuer avec les mains!</p> + +<p>Ce serait trop cruel! Et forcés d'abandonner la rente, c'est bien le +moins qu'il leur soit permis de se rejeter sur les valeurs qui n'en sont +plus.</p> + +<p>Il est à la Bourse des recoins ignorés où grouille tout une population +hétéroclite de vieux à barbe pointue et de jeunes messieurs trop bien +mis, et où on trafique de toutes choses vendables et de quelques autres +encore. Là se tiennent des négociants étranges, qui vous proposeront des +fonds de commerce, des parties de marchandises provenant de faillites, +des lots de bonnes créances à recouvrer, et qui, à la fin, tireront +résolûment de leur poche une lorgnette dont ils vous vanteront la +monture, une montre apportée de Genève en contrebande, un revolver ou un +flacon d'eau sans pareille pour faire repousser les cheveux.</p> + +<p>C'est à ce marché qu'aboutissent tous ces titres destinés jadis à +représenter des millions, et qui ne représentent plus rien qu'une preuve +incontestable de l'audace des fripons et de la crédulité des dupes.</p> + +<p>C'est là que se négocient toujours des «Gastronomie» à 1,75 et des +«Forêts de Formanoir» à 2,25.</p> + +<p>C'est là qu'il y a des éclats de joie, parce que les «Houillères des +Asturies» sont en hausse de vingt sous, et des grincements de colère, +parce que la «Compagnie française de Roulage et de Messagerie» vient de +baisser de dix centimes.</p> + +<p>Et cependant, il ne faudrait pas croire que le hasard seul décide les +fluctuations de ces valeurs fantaisistes.</p> + +<p>De même que tout ce qui se vend et s'achète, elles subissent les lois de +l'offre et de la demande....</p> + +<p>Car on les demande, car on les recherche....</p> + +<p>Et c'est ici qu'apparaît l'utilité de l'industrie dont le sieur +Lattermann est un des plus recommandables représentants.</p> + +<p>Un commerçant, à la veille de déposer son bilan, veut-il priver ses +créanciers d'une partie de son avoir, masquer des détournements ou +dissimuler des dépenses exagérées? C'est rue Joquelet qu'il se rend tout +droit. Il y achète un assortiment de «Crédit cantonal,» de «Mines de +Rossdorff (près Darmstadt),» ou de «Salines de Maumusson,» et +précieusement, il les serre dans sa caisse.</p> + +<p>Et quand se présente le syndic:</p> + +<p>—Voilà, lui dit-il, mon actif; j'en ai là, comme vous le pouvez voir, +pour vingt, pour cinquante, pour cent mille francs, au prix d'émission, +le tout ne vaut plus cent sous; mais est-ce ma faute? Je croyais le +placement bon. Et si je n'ai pas vendu quand on pouvait encore vendre, +c'est que j'espérais toujours que l'affaire reviendrait sur l'eau.</p> + +<p>Et on lui accorde son concordat, parce qu'en vérité, il serait trop +cruel de punir un homme de ce qu'il n'a pas su placer son argent.</p> + +<p>—Il est déjà assez malheureux de l'avoir perdu, pensent les +créanciers....</p> + +<p>C'est rue Joquelet, pareillement, que s'adressent les estimables +industriels qui se font livrer des marchandises contre un dépôt +d'actions sans valeur, et ceux qui obtiennent des crédits sur +consignation de titres bons à jeter au panier, et bien d'autres encore, +dont la <i>Gazette des Tribunaux</i> ne se lasse pas d'enregistrer les +exploits et de dénoncer l'imagination trop fertile.</p> + +<p>M. Lattermann, du reste, sait mieux que personne à quel emploi on +destine les valeurs sans valeur qu'on lui vient acheter.</p> + +<p>Il le sait si bien, qu'il donne des consultations aux clients qui se +présentent, et qu'à un futur failli, par exemple, il conseille de +prendre telles actions plutôt que telles autres, parce qu'elles +paraîtront plus vraisemblables et qu'on trouvera plus naturel qu'il les +ait achetées lors de leur émission.</p> + +<p>Il ne s'en vante pas moins d'être un parfait honnête homme.</p> + +<p>—Le commerce que je fais est-il défendu? répond-il fièrement à ceux qui +l'appellent voleur.</p> + +<p>Et si on insiste, il déclare qu'il n'est pas plus responsable des vols +qui se commettent avec ses titres, qu'un armurier ne l'est du meurtre +commis avec un fusil qu'il a vendu....</p> + +<p>—Mais il nous apprendra sûrement où en est le <i>Comptoir de crédit +mutuel</i>, répétait à Maxence M. de Trégars....</p> + +<p>Quatre heures sonnaient lorsque leur voiture s'arrêta rue Joquelet.</p> + +<p>La Bourse venait de finir: on voyait encore cependant quelques groupes +de coulissiers attardés sur la place, et autour des grilles des gens qui +rôdaient, comme des affamés qui auraient cherché pour les ramasser les +miettes de quelque festin gigantesque.</p> + +<p>—Pourvu que le sieur Lattermann soit chez lui, dit Maxence.</p> + +<p>Ils montèrent, car c'est au second que cet honorable trafiquant a ses +bureaux.</p> + +<p>Et, lorsqu'ils se présentèrent:</p> + +<p>—Monsieur est dans son cabinet, en conférence avec un client, leur +répondit un commis... veuillez attendre.</p> + +<p>«L'office» du sieur Lattermann ressemblait à toutes les cavernes de ce +genre.</p> + +<p>Un fort étroit espace y était réservé au public, et tout autour, +derrière un épais treillage de fil de fer, on apercevait des employés, +qui, fiévreusement, alignaient des chiffres ou comptaient des coupons.</p> + +<p>A droite, au-dessus d'un large guichet, se lisait le mot magique: +<span class="smcap">Caisse</span>.</p> + +<p>Une petite porte, à gauche, conduisait au cabinet du patron.</p> + +<p>Il y avait loin de cette simplicité sordide aux splendeurs du <i>Comptoir +de crédit mutuel</i>. Mais le luxe qui attire les actionnaires ne retient +pas l'argent. C'est dans des bouges que s'amassent les grosses fortunes.</p> + +<p>Patiemment, M. de Trégars et Maxence s'étaient assis sur une dure +banquette de cuir, rouge autrefois, et ils regardaient et ils +écoutaient.</p> + +<p>Le mouvement ne laissait pas que d'être considérable.</p> + +<p>A tout moment, des jeunes gens bien mis arrivaient d'un air important et +empressé, et tirant un carnet de leur poche, ils bredouillaient quelques +phrases de ce patois hérissé de chiffres qui est la langue des affaires.</p> + +<p>Au bout d'un gros quart d'heure:</p> + +<p>—M. Lattermann en a-t-il encore pour longtemps? demanda M. de Trégars.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit un employé.</p> + +<p>Les clients se succédaient, gens de mine hétéroclite pour la plupart, +d'allures inquiètes ou inquiétantes, faces blêmes d'usuriers, visages +rubiconds de maquignons, nez allongés de dupes. Quelques-uns étaient si +misérablement vêtus qu'on leur eût donné un sou dans la rue, et que +certainement ils l'eussent accepté, et cependant ce n'étaient pas les +plus mal reçus, tant il est vrai qu'aux alentours de la Bourse, surtout, +l'habit ne fait pas le moine. Il y en avait qui passaient à la caisse, +et qui versaient ou recevaient de l'argent. D'autres, les familiers de +l'office, évidemment, entraient la tête jusqu'aux épaules dans un +guichet, et ployés en deux, les mains appuyées sur la tablette, ils +restaient en grande conférence avec les employés.</p> + +<p>Par instants, une voix s'élevait, qui, dominant le murmure confus des +conversations, criait:</p> + +<p>—Combien ont fait les <i>Tiffila</i>?</p> + +<p>—Sept vingt-cinq, répondait une autre voix sur le même ton.</p> + +<p>—Et les <i>Épargnes des Paroisses</i>?</p> + +<p>—Trois trente....</p> + +<p>A la fin, cependant, la petite porte de gauche s'ouvrit, et on vit +sortir le client qui, depuis si longtemps, accaparait M. Lattermann.</p> + +<p>Ce client n'était autre que M. Costeclar....</p> + +<p>Apercevant M. de Trégars et Maxence, qui s'étaient levés au bruit de la +porte, il parut on ne peut plus désagréablement surpris; il pâlit même +légèrement, et fit un pas en arrière comme pour rentrer précipitamment +dans la pièce qu'il quittait.</p> + +<p>Car le cabinet du sieur Lattermann, de même que celui de tous les +brasseurs d'affaires, a plusieurs issues, sans compter celle qui donne +sur la police correctionnelle.</p> + +<p>Mais M. de Trégars ne lui laissa pas le loisir de battre en retraite.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda-t-il d'un ton où perçait la menace.</p> + +<p>Le brillant financier avait daigné retirer son chapeau, d'ordinaire rivé +sur sa tête, et avec le sourire contraint du gredin pris en flagrant +délit:</p> + +<p>—Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, monsieur le marquis, +dit-il.</p> + +<p>A ce titre de marquis, toutes les plumes s'étaient arrêtées et tous les +nez s'étaient levés.</p> + +<p>—Je le crois sans peine, fit M. de Trégars. Mais moi, je vous demande +où en est l'affaire?</p> + +<p>—Elle se corse, la justice marche....</p> + +<p>—En vérité!...</p> + +<p>—C'est positif; Jules Jottras, de la maison Jottras et son frère, a été +arrêté ce tantôt, au moment où il arrivait à la Bourse.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il était, paraît-il, le complice de Vincent Favoral, et que +c'était lui qui vendait les titres enlevés à la caisse du <i>Crédit +mutuel</i>....</p> + +<p>D'un regard, M. de Trégars commanda le silence à Maxence, qui, au nom de +son père, avait tressailli, et d'un accent ironique:</p> + +<p>—Fameuse capture! murmura-t-il, et qui prouve la clairvoyance de la +justice.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout, reprit vivement M. Costeclar. On croit +Saint-Pavin, vous savez, le rédacteur du <i>Pilote financier</i>, fortement +compromis. Le bruit courait, en clôture, qu'un mandat d'amener allait ou +venait d'être lancé contre lui.</p> + +<p>—Et le baron de Thaller?</p> + +<p>Les employés ne pouvaient assez s'étonner de la patience dont M. +Costeclar faisait preuve.</p> + +<p>—Le baron, répondit-il, a paru à la Bourse ce tantôt, et il y a été +l'objet d'une véritable ovation....</p> + +<p>—C'est admirable! Et que disait-il?</p> + +<p>—Que tout était réparé.</p> + +<p>—Alors les actions du <i>Crédit mutuel</i> ont remonté?</p> + +<p>—Malheureusement non. Elles n'ont pu franchir cent dix francs.</p> + +<p>—Et cela ne vous a pas étonné?</p> + +<p>—Pas trop, parce que, voyez-vous, je suis un homme d'affaires, moi, et +je sais comment les choses se passent. En quittant M. de Thaller, ce +matin, les actionnaires du <i>Crédit mutuel</i> se sont réunis, et ils se +sont engagés sur l'honneur à ne pas vendre, pour ne pas assommer les +cours. C'est pourquoi, dès qu'ils ont été séparés, chacun à part soi, +s'est dit: «Si je vendais, puisque les autres qui sont des imbéciles +vont garder!» Or, comme ils ont été trois ou quatre cents à se tenir ce +raisonnement, la place a été inondée de titres....</p> + +<p>Regardant bien dans les yeux le brillant financier, si visiblement +troublé que les employés ne pouvaient s'empêcher de rire:</p> + +<p>—Et vous? interrompit M. de Trégars.</p> + +<p>—Moi?... balbutia-t-il.</p> + +<p>—Oui, je vous demande si vous avez été plus fidèle à votre parole que +les actionnaires dont vous parlez, et si vous avez fait ce dont nous +étions convenus?</p> + +<p>—Assurément. Et si vous me trouvez ici....</p> + +<p>Mais M. de Trégars, lui posant la main sur l'épaule, l'arrêta net.</p> + +<p>—Je crois savoir ce que vous y êtes venu faire, prononça-t-il, et dans +un moment je serai fixé....</p> + +<p>—Je vous jure....</p> + +<p>—Ne jurez pas. Si je me trompe, tant mieux pour vous. Si je ne me +trompe pas, je vous prouverai qu'il est dangereux de jouer au fin avec +moi... quoique je ne sois pas homme d'affaires....</p> + +<p>Cependant, le sieur Lattermann, ne voyant pas de client venir remplacer +celui qui le quittait, finit par s'impatienter et apparut sur le seuil +de son cabinet....</p> + +<p>C'était un homme encore jeune, petit, trapu, commun; on n'apercevait de +lui d'abord que son ventre, un gros, grand et large ventre, siége de ses +pensées et tabernacle de ses aspirations, un ventre de parvenu que +battait une double chaîne d'or chargée de breloques.</p> + +<p>Sur un cou apoplectique, rouge comme celui d'un dindon, se dressait sa +tête toute petite, garnie de rudes cheveux roux taillés en brosse. Une +barbe touffue, en éventail encadrait sa large face de pleine lune, +coupée en deux par un nez écrasé comme celui d'un kalmouk, et éclairée +par deux petits yeux en coulisse où éclatait la plus insigne +fourberie....</p> + +<p>Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que personne jamais +n'avait fait impunément une affaire avec lui. Mais il «la faisait à la +rondeur,» selon son expression, tapant sur le ventre des gens, et +mettant à exécuter les malheureux tombés entre ses griffes cette +bonhomie sinistre, qui est le trait distinctif des Allemands.</p> + +<p>Voyant M. de Trégars et M. Costeclar en grande conversation:</p> + +<p>—Tiens! vous vous connaissez! fit-il.</p> + +<p>M. de Trégars s'avança.</p> + +<p>—Nous sommes même... amis intimes, répondit-il, et il est fort heureux +que nous nous soyons rencontrés. Je suis amené par la même affaire que +ce cher Costeclar, et j'étais en train de lui expliquer qu'il s'est trop +hâté, et que mieux vaudrait attendre encore trois ou quatre jours....</p> + +<p>—C'est justement ce que je lui ai dit, appuya l'honorable patron de +l'office de la rue Joquelet.</p> + +<p>Maxence ne comprenait qu'une chose, c'est que M. de Trégars avait +pénétré les desseins de M. Costeclar, et il ne pouvait assez admirer son +sang-froid et son habileté à saisir une occasion unique.</p> + +<p>—Heureusement il n'y a rien de fait! reprit le sieur Lattermann.</p> + +<p>—Et qu'il est encore temps de revenir sur ce qui a été convenu, ajouta +M. de Trégars.</p> + +<p>Et s'adressant à M. Costeclar:</p> + +<p>—Venez, ajouta-t-il, nous allons nous entendre avec monsieur....</p> + +<p>Mais l'autre, qui se souvenait de la scène de la rue Saint-Gilles, et +qui avait ses raisons pour craindre, eût sauté par la fenêtre plutôt.</p> + +<p>—Je suis attendu, balbutia-t-il, entendez-vous tous les deux....</p> + +<p>—Alors vous me laissez carte blanche.</p> + +<p>Ah! si le brillant financier eût osé!... Mais il sentait rivés sur lui +des yeux si menaçants, qu'il n'osa même pas hasarder un geste de +dénégation....</p> + +<p>—Ce que vous ferez sera bien fait! dit-il, de l'accent d'un homme qui +se sent perdu....</p> + +<p>Et pendant qu'il gagnait la porte, M. de Trégars entrait dans le cabinet +du sieur Lattermann.</p> + +<p>Il n'y resta que cinq minutes, et quand il rejoignit Maxence qu'il avait +prié de l'attendre:</p> + +<p>—Je crois que nous les tenons, lui dit-il en l'entraînant....</p> + +<p>C'est chez M. Saint-Pavin que se rendaient M. de Trégars et Maxence, et +ils y furent en moins de rien, car c'est à l'entrée de la rue Vivienne +que sont installés les bureaux du <i>Pilote financier</i>,—au deuxième +au-dessus de l'entre-sol, ainsi que l'indiquent un écusson cloué sur la +porte et une main à l'index tendu peinte sur le mur de l'escalier.</p> + +<p>Il n'est personne qui n'ait au moins aperçu un exemplaire de cette +feuille, dont la vignette ingénieuse représente un hardi marin +conduisant à pleines voiles un timide passager vers le port <i>Million</i>, à +travers une mer orageuse, toute hérissée des écueils de la faillite et +des récifs de la ruine.</p> + +<p>Les bureaux du <i>Pilote</i> sont moins ceux d'un journal que ceux de la +première agence d'affaires venue.</p> + +<p>De même que chez le sieur Lattermann, on y voit des employés griffonnant +derrière des grillages, des guichets, une caisse, et, sur une immense +ardoise, le cours, écrit à la craie, de la Rente et des valeurs +françaises et étrangères.</p> + +<p>C'est qu'en vérité, le <i>Pilote financier</i> n'est que le porte-voix d'une +usine de tripotages.</p> + +<p>Comme il dépense chaque année une centaine de mille francs en publicité +pour racoler des abonnés, comme d'autre part il ne coûte que trois +francs par an, il est clair que ce n'est pas sur les abonnements qu'il +réalise des bénéfices.</p> + +<p>Il a d'autres sources de revenu. Ses courtages, d'abord. Car il vend et +achète, et exécute, disent ses prospectus, «tous les ordres de Bourse +généralement quelconques au mieux de l'intérêt du client.»</p> + +<p>Et la besogne ne lui manque pas.</p> + +<p>Les petits capitalistes de province ont des fantaisies singulières. Ils +pourraient, lorsqu'ils ont des fonds disponibles, les porter à quelque +banquier de leur ville, à un homme connu, dont ils savent la vie et la +fortune, dont ils estiment le caractère et respectent la probité.</p> + +<p>Mais non; ce serait trop simple et trop sûr.</p> + +<p>Ils aiment mieux envoyer leur argent à Saint-Pavin, qu'ils ne +connaissent ni d'Ève ni d'Adam, uniquement pour cette raison qu'un beau +matin la poste leur a apporté gratis un numéro du <i>Pilote financier</i>, où +ils ont lu que ledit Saint-Pavin est le premier homme du monde pour +manœuvrer les capitaux, en tirer des intérêts fabuleux et enrichir ses +clients.</p> + +<p>Et ils sont nombreux les gens que Saint-Pavin grise de ses articles, +qu'il éblouit de ses chiffres, qu'il prend aux miroitements des primes +et des reports.</p> + +<p>—J'ai cinquante mille abonnés! dit-il fièrement.</p> + +<p>Et c'est absolument exact. Il y a de par la France, cinquante mille +bonnes âmes qui payent trois francs par an la prose de Saint-Pavin, et +il en est bien sur ce nombre huit ou dix mille qui se laissent piloter +par lui, vendant quand il conseille de vendre, achetant dès qu'il dit +d'acheter....</p> + +<p>Mais aux courtages opulents, il convient d'ajouter la réclame: autre +mine.</p> + +<p>Pas d'affaires sans le <i>Pilote financier</i>.</p> + +<p>Six fois sur dix, le jour où une affaire s'organise, les organisateurs +ont mandé Saint-Pavin. Honnêtes ou fripons, il leur faut passer par ses +mains; ils le savent et s'y sont d'avance résignés.</p> + +<p>—Nous avons compté sur vous, lui disent-ils.</p> + +<p>Et lui:</p> + +<p>—Quels avantages faites-vous?</p> + +<p>On discute alors l'opération: ce que peut rapporter la société à lancer +et ce qu'exige Saint-Pavin avant d'emboucher la trompette.</p> + +<p>Si pour cent mille francs il promet des accès de lyrisme et de chauffer +sa clientèle à blanc, pour cinquante mille il ne sera qu'enthousiaste. A +vingt mille francs, il fera de l'affaire un éloge raisonnable; à dix +mille, il gardera simplement la neutralité.</p> + +<p>Et si ladite société refuse tout avantage au <i>Pilote</i>?</p> + +<p>—Ah! prenez garde! dit Saint-Pavin.</p> + +<p>Et dès le numéro suivant, il commence sa campagne.</p> + +<p>Il est modéré, d'abord, et se réserve le moyen de revenir. Il n'émet que +des doutes: «L'affaire, hum! il ne la connaît pas bien.... Elle est +peut-être excellente, il se peut qu'elle soit détestable.... Le plus sûr +est d'attendre, de voir venir...»</p> + +<p>C'est la première sommation.</p> + +<p>Si elle est infructueuse, il empoigne derechef sa bonne plume financière +et accentue ses défiances.</p> + +<p>Habile à éviter les procès en diffamation, il insinue que «les calculs +ne sont peut-être pas exacts, qu'on a, oh! bien involontairement, enflé +le chapitre des bénéfices probables et diminué celui des dépenses +certaines...»</p> + +<p>Il sait son métier, c'est incontestable, il s'entend à grouper les +chiffres, à démontrer, selon les besoins de sa thèse, que deux et deux +font trois ou font cinq.</p> + +<p>Il est rare qu'avant le troisième article, la société visée ne mette pas +les pouces:</p> + +<p>—Nous nous rendons, voilà tant.</p> + +<p>Et il faut le donner poliment, ce tant, avec des égards et comme chose +due. Saint-Pavin est susceptible, à ses heures. Il se bat, il s'est +battu. Il a rudement traîné sur le terrain le fils d'un financier +puissant qui lui avait tendu dix mille francs au bout d'une paire de +pincettes.</p> + +<p>Si cependant la société tympanisée ne met pas les pouces, oh! alors, il +devient terrible, il casse les vitres et n'ayant plus rien à espérer, il +ne ménage rien.</p> + +<p>Mais il est rare qu'il soit forcé d'en venir à ces extrémités.</p> + +<p>Son influence est très-réelle, très-positive, et on le sait.</p> + +<p>Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de +New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa +clientèle la somme énorme de deux millions cinq cent mille francs, dont +le dixième resta dans les caisses du <i>Pilote</i>.</p> + +<p>Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il était +l'unique propriétaire du journal qu'il rédige.</p> + +<p>Il ne l'est pas, malheureusement.</p> + +<p>Qu'une mésaventure advienne, qu'il faille répondre à la justice ou tenir +tête à des clients trop durement étrillés, oh! il est seul en nom, seul +responsable.</p> + +<p>S'agit-il de partager les bénéfices? C'est une autre paire de manches, +les commanditaires arrivent.</p> + +<p>Car, hélas! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plutôt il n'est qu'un +instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins +matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un œil +dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A +Saint-Pavin le péril et la peine, à eux le profit. On tient en piètre +estime le directeur du <i>Pilote financier</i>; mais eux, haut cotés sur la +place, considérés, recherchés, décorés, ils avancent les lèvres d'un air +d'insurmontable dégoût dès qu'on prononce devant eux le vilain mot de +chantage.</p> + +<p>—J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.</p> + +<p>Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualités essentielles à +la Bourse, la discrétion et le sang-froid.</p> + +<p>Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace +intérieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'échauffe +pour tout de bon. Grand hâbleur, il finit si bien par prendre ses +hâbleries au sérieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis +personne dedans sans s'y être mis lui-même.</p> + +<p>Jusqu'à ce point qu'au moment de l'emprunt de New-Sestos, ayant reçu +pour ses articles dix mille francs de prime, il les plaça dans ledit +emprunt; dupe des raisons qu'il avait accumulées depuis un mois pour +démontrer les avantages de cette audacieuse piperie.</p> + +<p>Avec ce tempérament, vivant dans ce milieu dangereux de gens qui souvent +n'ont pas le sou, qui sont toujours sûrs de gagner leur million fin +courant, Saint-Pavin se trouve avoir une existence singulière.</p> + +<p>—C'est la misère, dit-il... tempérée par des pots-de-vin.</p> + +<p>On l'a vu rouler voiture au commencement d'un mois, et le trente n'avoir +plus de souliers à se mettre aux pieds.</p> + +<p>Il était jeune alors. En vieillissant, ennuyé de ces alternatives de +misère et de luxe, il a fini par adopter, pour ne s'en plus départir, le +débraillé d'un homme revenu de toutes les illusions, et qui n'attache +plus d'importance qu'aux jouissances positives et immédiates.</p> + +<p>Son appartement est un taudis où on marche sur une litière de bouts de +cigares, mais il mange dans les restaurants en renom, ne boit que du +meilleur et ne fume que des havanes de choix.</p> + +<p>Bon compagnon, d'ailleurs, obligeant à l'occasion, convive solide, +causeur spirituel, d'une impudence rare et d'un cynisme renversant, il a +fini par se faire admettre partout, en répétant toujours: «Je suis comme +cela, et il faut me prendre comme je suis.»</p> + +<p>Tout Paris le connaît, et il a beaucoup d'amis.</p> + +<p>Aussi, les bureaux du <i>Pilote financier</i> étaient-ils pleins, lorsque M. +de Trégars et Maxence y arrivèrent, pleins de cette foule de gens qui +vivent de la Bourse, spéculateurs, remisiers, intermédiaires, venus là +aux nouvelles et pour discuter les fluctuations du jour et les +probabilités du marché du soir....</p> + +<p>—M. Saint-Pavin est occupé, leur dit un garçon de bureau taillé en +force.</p> + +<p>On entendait sa voix brutale, car il était, non pas dans son cabinet, +mais dans le bureau même, derrière les grillages garnis de rideaux +verts....</p> + +<p>Bientôt il se montra, reconduisant un vieux bonhomme, qui semblait +confondu de l'algarade, et auquel il criait:</p> + +<p>—Non, monsieur, non, le <i>Pilote financier</i> ne se charge pas +d'exécutions pareilles, et je vous trouve bien hardi de me venir +proposer des gredineries de deux sous....</p> + +<p>Mais apercevant Maxence:</p> + +<p>—M. Favoral!... fit-il. Parbleu! c'est ma bonne étoile qui vous +amène.... Passez dans mon cabinet, cher monsieur, passez, nous allons +rire!...</p> + +<p>Beaucoup, parmi les gens qui se trouvaient dans les bureaux du <i>Pilote</i>, +avaient un mot à dire à M. Saint-Pavin, un conseil à lui demander, un +ordre à lui transmettre ou une nouvelle à lui communiquer.</p> + +<p>Ils s'étaient donc avancés et l'entouraient, lui souriant et lui tendant +amicalement la main.</p> + +<p>Il les écartait avec sa brusquerie ordinaire.</p> + +<p>—Tout à l'heure! Je suis occupé! Laissez-moi!</p> + +<p>Et poussant Maxence vers la porte de son cabinet, qu'il venait d'ouvrir:</p> + +<p>—Entrez donc, vous! faisait-il d'un ton d'impatience extraordinaire.</p> + +<p>Mais M. de Trégars entrait aussi, et comme il ne le connaissait pas:</p> + +<p>—Ah ça! qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il brutalement.</p> + +<p>Maxence se retourna.</p> + +<p>—Monsieur est mon meilleur ami, prononça-t-il, et je n'ai pas de secret +pour lui....</p> + +<p>—Qu'il passe donc; mais, sacrebleu! faisons vite.</p> + +<p>Fort somptueux autrefois, le cabinet de M. le directeur du <i>Pilote +financier</i> était peu à peu tombé dans un état de sordide délabrement. Si +le garçon de bureau avait reçu l'ordre de n'y jamais promener le plumeau +ni le balai, il obéissait ponctuellement. Le désordre et la malpropreté +y régnaient. Les cartons en lambeaux pendaient misérablement hors des +cartonniers, et sur les larges divans séchait depuis des mois la boue +des bottes de tous les visiteurs qui s'y étaient vautrés. Sur la +cheminée, au milieu d'une demi-douzaine de verres crasseux, se dressait +une bouteille de vin de Madère à moitié vide. Enfin, devant l'âtre, sur +le tapis, et le long de tous les meubles, s'amoncelaient à profusion les +bouts de cigares et de cigarettes....</p> + +<p>Dès qu'il eut fermé au verrou la porte de son cabinet, venant se planter +droit devant Maxence:</p> + +<p>—Qu'est devenu votre père? demanda brusquement M. Saint-Pavin.</p> + +<p>Maxence tressaillit. S'il s'attendait à une question, ce n'était certes +pas à celle-là.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit-il.</p> + +<p>Le directeur du <i>Pilote</i> haussa les épaules.</p> + +<p>—Que vous répondiez cela au commissaire de police, dit-il, aux juges et +à tous les ennemis de Favoral, je le comprends, c'est votre devoir. +Qu'ils vous croient, je le comprends encore, parce qu'au fond, que leur +importe! Mais à moi, qui suis un ami, sans que vous vous en doutiez, à +moi qui ai des raisons de n'être pas crédule....</p> + +<p>—Je vous jure que nous ne savons pas où il s'est réfugié.</p> + +<p>Maxence disait cela d'un tel accent de sincérité, qu'il n'y avait pas à +douter. Aussi, une vive surprise se peignit-elle sur les traits de M. +Saint-Pavin.</p> + +<p>—Quoi! fit-il, votre père a filé, comme cela, sans s'assurer le moyen +d'avoir des nouvelles de sa famille....</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sans dire un mot de ses intentions à votre mère, à votre sœur, à +vous-même....</p> + +<p>—Sans un mot.</p> + +<p>—Sans laisser d'argent, peut-être....</p> + +<p>—On n'a trouvé après son départ qu'une somme insignifiante, que le +commissaire a tenu à laisser à ma mère.</p> + +<p>Le directeur du <i>Pilote financier</i> eut un geste d'ironique admiration.</p> + +<p>—Allons, c'est complet, fit-il, et Vincent est décidément un homme +très-fort!...</p> + +<p>—Monsieur!...</p> + +<p>—Ou plutôt, ses satanées femmes lui tenaient au cœur beaucoup plus +qu'on ne le supposait.</p> + +<p>Silencieux jusqu'alors et resté à l'écart, M. de Trégars s'avança.</p> + +<p>—Quelles femmes? interrogea-t-il.</p> + +<p>Le dépit de M. Saint-Pavin était manifeste.</p> + +<p>—Est-ce que je le sais! répondit-il brutalement. Est-ce que personne +jamais a rien su des affaires d'un mâtin plus hermétiquement boutonné +dans sa redingote qu'un jésuite dans sa soutane!...</p> + +<p>—M. Costeclar....</p> + +<p>—Encore un joli coco, celui-là! Cependant, oui, il avait peut-être +découvert quelque chose de l'existence de Vincent, car il le faisait +drôlement aller. N'a-t-il pas dû épouser M<sup>lle</sup> Favoral?...</p> + +<p>—Même malgré elle, oui.</p> + +<p>—Alors, vous avez raison, il avait surpris quelque chose. Mais si vous +comptez sur lui pour vous apprendre quoi que ce soit, vous comptez sans +votre hôte....</p> + +<p>—Qui sait! murmura M. de Trégars.</p> + +<p>Mais M. Saint-Pavin ne l'entendit pas.</p> + +<p>En proie à une agitation surprenante, il arpentait son cabinet:</p> + +<p>—Ah! ces hommes d'apparence froide, grondait-il, ces hommes à mine +discrète, ces rogneurs de liards, ces calculateurs, ces moralistes, +quand ils se mettent à faire des sottises!... Qui peut imaginer à +quelle insanité on aura poussé celui-ci, et quel parti il aura pris, +sous l'empire de quelque passion enragée....</p> + +<p>Et frappant furieusement du pied, ce qui dégageait du tapis des nuages +de poussière:</p> + +<p>—Il faut pourtant que je le déniche, jurait-il, et, par le tonnerre du +ciel! où qu'il se cache, je le dénicherai!...</p> + +<p>C'est d'un œil perspicace que M. de Trégars observait le directeur du +<i>Pilote</i>.</p> + +<p>—Vous avez donc, fit-il, un grand intérêt à le retrouver?</p> + +<p>L'autre s'arrêta court:</p> + +<p>—J'y ai l'intérêt, répondit-il, d'un homme qui se croyait un malin, et +qui se voit joué comme un enfant et dupé comme un sot! D'un homme à qui +on avait promis monts et merveilles, et qui voit sa situation menacée! +D'un homme qui est las de travailler à la fortune d'une bande de +brigands qui entassent millions sur millions et qui, pour toute +récompense, lui offrent la police correctionnelle et la perspective +d'une retraite à Poissy, pour ses vieux jours! L'intérêt, enfin, d'un +homme qui veut se venger, et qui, par le saint nom de Dieu! se +vengera....</p> + +<p>—De qui?</p> + +<p>—De M. le baron de Thaller, monsieur!</p> + +<p>Et reprenant sa promenade:</p> + +<p>—Comment a-t-il pu, poursuivait-il, contraindre Favoral à endosser la +responsabilité de tout, et à disparaître? Quelle somme énorme lui a-t-il +donnée?...</p> + +<p>—Monsieur, interrompit vivement Maxence, mon père est parti sans un +sou!...</p> + +<p>M. Saint-Pavin éclata de rire.</p> + +<p>—Et les douze millions, demanda-t-il, qu'en a-t-on fait? Pensez-vous +qu'on les a distribués en bonnes œuvres?</p> + +<p>Et sans attendre d'autres objections:</p> + +<p>—Cependant, continua-t-il, ce n'est pas avec de l'argent seulement +qu'on peut décider un homme à se déshonorer et à se perdre pour un +autre, à s'avouer voleur et faussaire, à braver le bagne, à tout +abandonner, pays, famille, amis! Évidemment, le baron de Thaller avait +d'autres moyens d'action, il tenait Favoral....</p> + +<p>M. de Trégars l'arrêta.</p> + +<p>—Vous parlez, lui dit-il, comme si vous étiez absolument sûr de la +complicité de M. de Thaller....</p> + +<p>—Parbleu!...</p> + +<p>—Pourquoi ne le dénoncez-vous pas?</p> + +<p>Le directeur du <i>Pilote</i> eut un violent mouvement de recul.</p> + +<p>—Fourrer, moi-même, le nez de la justice dans mes affaires! +s'écria-t-il. Peste! comme vous y allez! A quoi cela m'avancerait-il, +d'ailleurs? Ai-je des preuves à fournir de mes allégations! Croyez-vous +donc que Thaller n'a pas pris ses précautions et ne m'a pas lié les +mains? Qu'on se crève un œil pour crever les deux yeux d'un ennemi, +très-bien! Mais s'éborgner pour la gloire, ce serait trop bête. Sans +Favoral, rien à faire....</p> + +<p>—Supposez-vous donc que vous le décideriez à se livrer à la justice?...</p> + +<p>—Non, mais à me fournir les preuves qui me manquent pour envoyer +Thaller là où déjà ils ont envoyé ce pauvre Jottras....</p> + +<p>Et s'animant de plus en plus:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas dans un mois qu'il me les faudrait, ces preuves, +poursuivait M. Saint-Pavin, ni même dans quinze jours, mais demain, mais +à l'instant même.... Avant la fin de la semaine, Thaller aura fait son +coup, réalisé on ne sait combien de millions, et tout remis si bien en +ordre, que la justice qui, en matière de finances, n'est pas de première +force, n'y verra que du feu. Si Thaller va jusque-là, il est sauvé: le +voilà sacré financier de premier ordre et hors d'atteinte. Alors, où ne +montera-t-il pas! Déjà, il parle de se faire nommer député, et il +raconte partout qu'il a trouvé pour épouser sa fille un gentilhomme qui +porte un des plus vieux noms de France, le marquis de Trégars....</p> + +<p>Montrant Marius:</p> + +<p>—Mais c'est monsieur qui est le marquis de Trégars! s'écria Maxence.</p> + +<p>Pour la première fois, M. Saint-Pavin prit la peine d'examiner son +visiteur, et lui qui avait trop pratiqué la vie pour ne se pas connaître +en hommes, il parut étonné....</p> + +<p>—Veuillez m'excuser, monsieur, prononça-t-il avec une politesse fort +éloignée de ses habitudes, et... permettez-moi de vous demander si vous +soupçonnez les raisons qu'a M. de Thaller de tenir prodigieusement à +vous avoir pour gendre....</p> + +<p>—Je pense, répondit froidement M. de Trégars, que M. de Thaller serait +heureux de m'enlever le droit de rechercher les causes de la ruine de +mon père....</p> + +<p>Mais il fut interrompu par un grand bruit de voix dans la pièce voisine, +et presque aussitôt on frappa rudement à la porte, et quelqu'un dit:</p> + +<p>—Au nom de la loi!...</p> + +<p>Le directeur du <i>Pilote financier</i> était devenu plus blanc que sa +chemise.</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Voilà ce que je craignais; Thaller m'a gagné de vitesse!</p> + +<p>Et encore:</p> + +<p>—Je suis peut-être perdu!</p> + +<p>Cependant, il ne perdit pas la tête.</p> + +<p>D'un mouvement prompt comme la pensée, il sortit d'un tiroir une liasse +de lettres qu'il lança dans la cheminée et auxquelles il mit le feu, en +disant d'une voix enrouée par l'émotion et par la colère:</p> + +<p>—On n'entrera pas qu'elles ne soient brûlées.</p> + +<p>Mais elles mettaient à s'enflammer une lenteur désespérante.</p> + +<p>Il faut avoir, en un moment critique, anéanti des documents +compromettants, pour savoir avec quelles difficultés inouïes le papier +en masse brûle. Du bois vert serait plus vite consumé.</p> + +<p>Du dehors, on secouait la porte, et on criait:</p> + +<p>—Ouvrez!</p> + +<p>Agenouillé devant l'âtre, M. Saint-Pavin remuait et éparpillait ses +paperasses.</p> + +<p>—Et maintenant, lui dit M. de Trégars, hésiterez-vous à livrer à la +justice le baron de Thaller?...</p> + +<p>Il se retourna les yeux étincelants.</p> + +<p>—Maintenant, répondit-il, si je veux être sauvé, il faut que je le +sauve. Ne comprenez-vous pas qu'il me tient!...</p> + +<p>Et voyant que les derniers feuillets de sa correspondance flambaient:</p> + +<p>—Vous pouvez ouvrir à présent, dit-il à Maxence.</p> + +<p>Maxence obéit, et un commissaire de police, ceint de son écharpe, se +précipita dans le cabinet, pendant que ses hommes, non sans peine, +contenaient la foule de la première pièce.</p> + +<p>C'est qu'elle était terriblement émue, cette foule.</p> + +<p>Il n'était pas un des boursiers qui s'y trouvait mêlé qui ne frémît +d'une catastrophe dont vaguement il se sentait menacé dans l'avenir. Le +terrain de la spéculation est si glissant, l'occasion si perfide! Il +n'en était pas un qui, regardant Saint-Pavin, ne se dît intérieurement:</p> + +<p>—Aujourd'hui, lui. Demain, moi, peut-être....</p> + +<p>Le commissaire de police, cependant, un vieux routier, qui en était à sa +centième expédition de ce genre, avait, d'un coup d'œil, examiné le +cabinet:</p> + +<p>Apercevant dans la cheminée des débris carbonisés, sur lesquels +voltigeait encore une flamme mourante:</p> + +<p>—Voilà donc, dit-il, pourquoi on tardait tant à m'ouvrir?</p> + +<p>Un sourire goguenard effleura les lèvres du directeur du <i>Pilote</i>.</p> + +<p>—On a ses affaires personnelles, répondit-il, des affaires de femme....</p> + +<p>—Ce sera une preuve morale contre vous, monsieur.</p> + +<p>—Je la préfère à une preuve matérielle.</p> + +<p>Ne daignant pas relever l'impertinence, le commissaire, d'un regard +soupçonneux, toisait Maxence et M. de Trégars.</p> + +<p>—Qui sont ces messieurs qui étaient enfermés avec vous? demanda-t-il à +M. Saint-Pavin....</p> + +<p>—Des visiteurs. Monsieur que voici, est M. Favoral....</p> + +<p>—Le fils du caissier du <i>Crédit mutuel</i>?</p> + +<p>—Précisément. Et Monsieur est M. le marquis de Trégars....</p> + +<p>—En entendant frapper au nom de la loi, ces messieurs auraient dû +ouvrir, grommela le commissaire.</p> + +<p>Mais il n'insista pas.</p> + +<p>Tirant de sa poche un papier, il le déplia, et le présentant au +directeur du <i>Pilote financier</i>:</p> + +<p>—Je suis chargé de vous arrêter, reprit-il. Voici le mandat d'amener.</p> + +<p>D'un geste insouciant l'autre le repoussa.</p> + +<p>—A quoi bon lire! fit-il. Quand j'ai appris l'arrestation de ce pauvre +Jottras, j'ai compris ce qui me pendait au nez. Il s'agit, j'imagine du +vol du <i>Crédit mutuel</i>?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—J'y suis aussi absolument étranger que vous-même, monsieur, et je +n'aurai pas de peine à le démontrer. Mais cela ne vous regarde pas, et +vous allez, je suppose, apposer les scellés sur mes papiers....</p> + +<p>—Sauf sur ceux que vous avez brûlés....</p> + +<p>M. Saint-Pavin éclata de rire. Il avait repris son impudence et son +sang-froid, et semblait aussi à l'aise que s'il se fût agi de la chose +la plus naturelle du monde.</p> + +<p>—Me sera-t-il permis, demanda-t-il, de parler à mes employés, et de +leur donner mes instructions?</p> + +<p>—Oui, répondit le commissaire, mais en ma présence.</p> + +<p>Appelés, les employés parurent; la consternation peinte sur le visage, +mais la joie pétillant dans les yeux. Réellement, ils étaient ravis de +la mésaventure de leur patron. De même que M. Saint-Pavin reprochait à +M. de Thaller de spéculer sur lui, ils accusaient M. Saint-Pavin de les +exploiter indignement.</p> + +<p>—Vous voyez ce qui m'arrive, mes enfants, leur dit-il. Mais +rassurez-vous, il en sera cette fois comme la dernière: avant +quarante-huit heures, on aura reconnu l'erreur dont je suis victime ou +je serai relâché sous caution. Quoi qu'il en soit, je puis compter sur +vous, n'est-ce pas?...</p> + +<p>Tous lui jurèrent qu'ils allaient redoubler de zèle.</p> + +<p>Et alors, s'adressant à son caissier, qui était son homme de confiance +et le bras droit des commanditaires:</p> + +<p>—Quant à vous, Besnard, reprit-il, vous allez courir chez M. de Thaller +et lui apprendre ce qui se passe.</p> + +<p>Qu'il prépare des fonds, car dès demain tous les gens qui ont de +l'argent chez nous vont venir le retirer. Vous passerez ensuite à +l'imprimerie, vous ferez décomposer mon article sur le <i>Crédit mutuel</i>, +et vous le remplacerez par des nouvelles financières que vous couperez +dans les journaux. Ne parlez pas de mon arrestation surtout, à moins que +M. de Thaller ne l'exige. Allez, et que le <i>Pilote</i> paraisse comme à +l'ordinaire, c'est l'important....</p> + +<p>Il avait, tout en parlant, allumé un cigare. L'homme de bien, victime de +l'iniquité humaine, n'a pas une contenance plus ferme ni plus +tranquille.</p> + +<p>—La justice, dit-il au commissaire qui furetait dans les tiroirs du +bureau, la justice ne sait pas l'irréparable mal qu'elle peut faire en +arrêtant aussi légèrement un homme chargé comme je le suis d'immenses +intérêts. C'est la fortune de dix ou douze mille petits capitalistes +qu'elle compromet....</p> + +<p>Déjà les témoins de l'arrestation s'étaient retirés un à un, pour en +aller donner la nouvelle tout le long du boulevard, et aussi pour songer +au parti à en tirer, car une nouvelle, à la Bourse, c'est de l'argent.</p> + +<p>A leur tour, M. de Trégars et Maxence sortirent.</p> + +<p>—Surtout, n'allez pas raconter ce que je vous ai dit! leur criait +encore M. Saint-Pavin, au moment où ils passaient la porte.</p> + +<p>M. de Trégars ne répondit pas. Il avait le visage contracté et les +lèvres serrées d'un homme en train de peser quelque grave détermination +sur laquelle il ne lui sera plus possible de revenir.</p> + +<p>Une fois dans la rue, et lorsque déjà Maxence ouvrait la portière de +leur fiacre:</p> + +<p>—Nous allons nous séparer ici, lui dit-il, de cette voix brève qui +annonce un parti définitivement arrêté. J'en sais assez, maintenant, +pour me présenter chez M. de Thaller. C'est là, seulement, que je verrai +comment frapper le coup décisif. Rentrez rue Saint-Gilles, rassurer +votre mère et Gilberte; vous me verrez, je vous le promets, dans la +soirée....</p> + +<p>Et sans attendre une réplique, il s'élança dans le fiacre qui partit +aussitôt.</p> + +<p>Mais ce n'est pas rue Saint-Gilles que se rendit Maxence.</p> + +<p>Il tenait à voir d'abord M<sup>lle</sup> Lucienne, à lui apprendre les événements +de cette journée, la plus remplie de son existence, à lui dire ses +découvertes, ses étonnements, ses angoisses et ses espérances....</p> + +<p>A sa grande surprise, il ne la trouva pas à <i>l'Hôtel des Folies</i>. Sortie +en voiture à trois heures, lui dit la Fortin, elle n'était pas encore +rentrée.</p> + +<p>Elle ne pouvait tarder, il est vrai, car déjà le jour baissait.</p> + +<p>Maxence ressortit donc pour aller à sa rencontre. Suivant le trottoir, +il était arrivé à cet escalier qui rend impraticable une partie du +boulevard du Temple, quand, au loin, sur la place du Château-d'Eau, il +lui sembla apercevoir un tumulte inaccoutumé.</p> + +<p>Presque aussitôt, des cris de terreur retentirent. Des gens affolés se +mirent à fuir dans toutes les directions, et une voiture lancée à fond +de train passa devant lui comme un éclair.</p> + +<p>Mais si vite qu'elle eût passé, il avait eu le temps d'y reconnaître +M<sup>lle</sup> Lucienne, pâle et désespérément cramponnée aux coussins.</p> + +<p>Éperdu, il se mit à courir de toutes ses forces.</p> + +<p>Il était clair que le cocher n'était plus maître de ses chevaux, qui +galopaient d'un galop furieux.... Un sergent de ville qui essaya de les +arrêter fut renversé.... Dix pas plus loin, une roue de derrière de la +voiture accrochant la roue d'une lourde charrette, volait en éclats, et +M<sup>lle</sup> Lucienne était lancée sur la chaussée, pendant que le cocher, +précipité de son siége, roulait jusque sur le trottoir....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + + +<p>Le baron de Thaller était un homme trop pratique pour habiter la maison +et même le quartier où étaient installés ses bureaux.</p> + +<p>Vivre au centre de ses affaires, s'assujettir à l'incessant contact de +ses employés, se résigner à l'espionnage et aux commentaires +malveillants d'un monde de subordonnés, s'exposer de gaieté de cœur à +des tracas de toutes les heures, à des sollicitations énervantes, aux +réclamations et aux éternelles criailleries des actionnaires et des +clients, fi! pouah! Plutôt renoncer au métier!</p> + +<p>Aussi, le jour même où il avait établi le <i>Comptoir de crédit mutuel</i> +rue du Quatre-Septembre, M. de Thaller s'était-il acheté un hôtel rue de +la Pépinière, à deux pas du faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>C'était un hôtel tout battant neuf, dont les plâtres n'avaient pas été +essuyés encore, et qui venait d'être bâti par un entrepreneur qui fut +presque célèbre, vers 1856, au moment des grandes transformations de +Paris, lorsque des quartiers entiers s'écroulaient sous le pic des +démolisseurs ou surgissaient si vite que c'était à se demander si les +maçons, au lieu de truelle, n'employaient pas la baguette d'un +enchanteur.</p> + +<p>Cet entrepreneur, nommé Parcimieux, venu du Limousin en 1860 avec ses +outils pour toute ressource, avait en moins de six ans amassé, au bas +mot, six millions.</p> + +<p>Seulement, c'était un enrichi modeste et timide, qui mettait à +dissimuler sa fortune et à n'offusquer personne, le même soin que les +parvenus mettent à étaler leur argent et à éclabousser les gens.</p> + +<p>Encore bien qu'il sût à peine signer son nom, il connaissait et mettait +en pratique la maxime du philosophe grec, qui pourrait bien être le +secret du bonheur: cache ta vie.</p> + +<p>Et il n'était pas de ruses auxquelles il n'eût recours pour la cacher.</p> + +<p>Au temps de sa plus grande prospérité, par exemple, ayant besoin d'une +voiture, pour ses affaires autant que pour ses plaisirs, c'est le +directeur des petites voitures, M. Ducoux, son compatriote, qu'il alla +trouver.</p> + +<p>—Pourriez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, me louer deux fiacres à +l'année?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—C'est que je les souhaiterais dans de certaines conditions.</p> + +<p>—Si elles sont exécutables....</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Veuillez donc me les exposer.</p> + +<p>—Voici: quand je dis que je veux deux fiacres, j'entends deux voitures +qui, extérieurement, soient en tout et pour tout pareilles aux grands +fiacres que vous employez au service des chemins de fer, qui aient des +lanternes semblables, un numéro, et même sur l'impériale cette galerie +destinée à retenir les colis.... Quant à l'intérieur, ce serait une +autre chanson: je le voudrais luxueux, sans être voyant, et qu'on y +réunît tout ce que le progrès de la carrosserie a inventé de recherché +et de confortable. Naturellement, il faudrait commander ces fiacres, +mais je suis prêt à verser la somme nécessaire.</p> + +<p>—C'est faisable, dit M. Ducoux.</p> + +<p>—Pardon! je n'ai pas fini encore.... Je désirerais pour ces fiacres des +chevaux de premier ordre, ne payant pas de mine, mais capables de +m'enlever dix lieues en deux heures. Ils seraient harnachés comme les +chevaux de la compagnie, ni mieux ni plus mal. Comme je ne regarderai +pas au prix....</p> + +<p>—Cela se peut encore....</p> + +<p>—Excusez!... Je termine: je souhaiterais pour conduire mes fiacres deux +cochers que vous auriez l'extrême obligeance de me trier sur le volet, +parmi les meilleurs et les plus honnêtes de votre administration. Je les +rétribuerais généreusement, à la condition de porter toujours l'uniforme +de la compagnie et de se maintenir dans un état de malpropreté +raisonnable....</p> + +<p>M. Ducoux, qui avait été préfet de police, regardait son homme dans le +blanc des yeux.</p> + +<p>—En un mot, lui dit-il, vous vous proposez d'avoir chevaux et voitures +sans qu'on puisse le soupçonner.</p> + +<p>—Juste.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est que, répondit modestement l'entrepreneur, je serais désolé +d'humilier mes confrères....</p> + +<p>—Vous êtes donc bien riche?</p> + +<p>—Monsieur, j'ai cent cinquante mille livres de rentes au moins, et je +ne sais comment cela se fait, je gagne tout ce que je veux.</p> + +<p>Moyennant vingt-cinq mille francs de première mise et une somme annuelle +de tant, la convention fut conclue et signée séance tenante.</p> + +<p>Et tant que M. Parcimieux resta dans les affaires, on ne le vit jamais +rouler qu'en fiacre crotté. Les confrères disaient:</p> + +<p>—Il a de la chance, mais il n'en abuse pas, c'est un homme de mœurs +simples et de goûts modestes....</p> + +<p>Ayant voiture, le digne entrepreneur voulut avoir maison montée,—une +maison à lui, bâtie par lui.</p> + +<p>C'étaient de bien autres précautions à prendre.</p> + +<p>—Car, vous devez bien le penser, expliquait-il à ses amis, on ne gagne +pas tout l'argent que j'ai gagné sans se faire des ennemis cruels, +acharnés, irréconciliables. J'ai contre moi tous les hommes du bâtiment +qui n'ont pas réussi, les sous-entrepreneurs que j'occupe, et qui +prétendent que je spécule sur leur pauvreté, les milliers d'ouvriers que +je fais travailler et qui m'accusent de les exploiter et de mettre leur +sueur à la caisse d'épargne. Tous ces gens-là constituent une armée. +Déjà ils m'appellent brigand, négrier, voleur, sangsue. Que serait-ce, +s'ils me voyaient dans un bel hôtel à moi appartenant! Ils diraient que +si je n'avais pas commis des crimes je n'aurais pas une si grosse +fortune, et que je devrais me rappeler, avant de faire le seigneur, que +j'ai porté «l'oiseau» comme les camarades, et que si on battait mes +habits de drap d'Elbeuf, on ferait encore sortir la poussière des +plâtres qui m'ont enrichi. Sans compter que me construire un superbe +immeuble sur la rue, ce serait, en cas d'émeute, ouvrir des fenêtres aux +pierres de tous les mauvais gars que j'ai employés....</p> + +<p>Voilà quelles étaient les préoccupations de M. Parcimieux, lorsque, +selon son expression, il se résolut à faire bâtir maison.</p> + +<p>Un terrain était à vendre rue de la Pépinière, il en fit l'acquisition +et acheta du même coup l'immeuble voisin, une vieille baraque qu'il fit +démolir.</p> + +<p>Cette opération le rendait maître d'un vaste emplacement, de médiocre +largeur, mais très profond, puisqu'il s'étendait jusqu'à la rue de La +Beaume.</p> + +<p>Aussitôt les travaux commencèrent, sur un plan que son architecte et lui +avaient mis six mois à mûrir.</p> + +<p>A l'alignement de la rue s'éleva une maison d'apparences aussi modestes +que possible, de deux étages seulement, avec une très-large et +très-haute porte cochère pour le passage des voitures.</p> + +<p>C'était le trompe-l'œil—le fiacre banal à lanternes numérotées +dissimulant le confortable du coupé de maître.</p> + +<p>A l'abri de cette maison, véritable rideau de théâtre, entre une cour +spacieuse et un vaste jardin, fut construit l'hôtel qu'avait rêvé M. +Parcimieux, et ce fut une bâtisse véritablement exceptionnelle, tant par +l'excellence des matériaux employés que par le soin qui présida aux plus +infimes détails.</p> + +<p>L'entrepreneur y déploya tout son savoir. Pas une pierre ne fut mise en +place qu'il n'eût fait sonner, dont il n'eût étudié le grain. C'est +d'Afrique, d'Italie et de Corse qu'il tira les marbres du vestibule et +de l'escalier. Il fit venir des ouvriers de Rome pour les mosaïques. +C'est à de véritables artistes qu'il confia la menuiserie et la +serrurerie.</p> + +<p>Répétant à qui voulait l'entendre qu'il travaillait pour un grand +seigneur étranger, dont chaque matin il allait prendre les ordres, il +pouvait s'abandonner à toutes ses fantaisies, sans craindre les +railleries ni les réflexions malveillantes.</p> + +<p>Et il fallait le voir se frotter les mains, lorsque conduisant quelqu'un +de ses amis rue de la Pépinière, et s'arrêtant devant la maison de +façade, il lui disait:</p> + +<p>—Hein! se douterait-on qu'il y a de l'autre côté un des plus charmants +petits hôtels de Paris? Bientôt nous pendrons la crémaillère....</p> + +<p>Pauvre brave homme!... Le jour où le dernier ouvrier eut planté le +dernier clou, une attaque d'apoplexie l'emporta, sans seulement lui +laisser le temps de dire: Ouf!</p> + +<p>Mais dès le surlendemain, de même qu'une bande de loups, fondaient à +Paris tous ses parents du Limousin. Six millions tombés du ciel à +partager! Il y eut procès. L'hôtel fut mis en vente à la chambre des +notaires....</p> + +<p>Déjà, à cette époque, M. de Thaller était un habile et patient guetteur +d'affaires, professant cette théorie, parfaitement acceptée d'ailleurs, +qu'il n'y a, pour s'enrichir, qu'à savoir profiter des folies d'autrui.</p> + +<p>Il faut aussi de l'argent comptant. M. de Thaller en avait. Il se +présenta à la vente, et l'hôtel lui fut adjugé moyennant deux cent +soixante-quinze mille francs, le tiers environ de ce qu'il avait coûté.</p> + +<p>Un mois après il y était installé, et il n'était bruit à la Bourse que +des dépenses qu'il faisait pour se procurer un mobilier digne de +l'immeuble. Le crédit d'un autre en eût souffert peut-être; le sien, +non; sa réputation était établie de ne faire de folies que celles qui +rapportent de l'argent.</p> + +<p>Et cependant il n'était pas complétement satisfait de son acquisition. +Il s'en fallait du tout au tout qu'il eût pour le luxe incognito la +passion de M. Parcimieux.</p> + +<p>Quoi! il possédait un de ces ravissants petits hôtels qui sont +l'émerveillement et l'envie du passant, et cet hôtel était masqué par +une construction mesquine qui semblait une maison de rapport.</p> + +<p>—Il faudra pourtant que je fasse jeter bas cette bicoque, disait-il de +temps à autre....</p> + +<p>Puis il pensait à autre chose, et cette bicoque était encore debout le +soir où, en quittant Maxence, M. de Trégars se présenta à l'hôtel de +Thaller.</p> + +<p>La leçon des valets avait été faite, car dès qu'apparut Marius sous le +porche de la maison de façade, le concierge—non, le Suisse s'avança, +l'échine en cerceau et la bouche fendue jusqu'aux oreilles par le plus +obséquieux sourire.</p> + +<p>Sans attendre une question:</p> + +<p>—Monsieur le baron n'est pas encore rentré, dit-il, mais il ne saurait +tarder, et certainement madame la baronne y est pour monsieur le +marquis. Si donc monsieur le marquis veut bien prendre la peine de +passer....</p> + +<p>Et s'étant effacé, il frappa un coup sur l'énorme gong placé près de sa +loge, un seul coup sec, destiné à réveiller les valets de pied du +vestibule et à leur annoncer un visiteur d'importance.</p> + +<p>Lentement, et non sans tout observer du coin de la paupière, M. de +Trégars traversa la cour sablée de sable fin—on l'eût poudrée de sable +d'or, si on l'eût osé—et tout entourée de corbeilles de bronze où +s'épanouissaient d'admirables rhododendrons.</p> + +<p>Il allait être six heures, le directeur du <i>Crédit mutuel</i> dînait à +sept, l'hôtel s'animait pour le service du soir.</p> + +<p>On entendait piaffer les chevaux appelant la botte. Dans la sellerie, +les gens préparaient les harnais. Des palefreniers, sous les remises, +lustraient avec des peaux le glacis de la voiture qui devait, après le +dîner, conduire M<sup>me</sup> la baronne à l'Opéra.</p> + +<p>Par les larges fenêtres de la salle à manger, on apercevait M. le +maître d'hôtel présidant à la mise du couvert. M. le sommelier remontait +de la cave chargé de bouteilles. Enfin, par les soupiraux du sous-sol, +montaient les appétissants parfums de cuisines exquises.</p> + +<p>De combien d'affaires fallait-il le tribut pour soutenir un train +pareil, pour étaler ce luxe à faire blêmir d'envie un de ces +principicules allemands qui ont échangé la couronne de leurs ancêtres +contre une livrée prussienne, dorée avec l'or de la France—l'argent des +autres.</p> + +<p>Cependant, le coup frappé sur le gong par le Suisse avait produit son +effet.</p> + +<p>Devant M. de Trégars montant le perron, semblèrent s'ouvrir seules les +portes du vestibule,—de ce vestibule qui était tout ce que M<sup>lle</sup> +Lucienne connaissait de l'hôtel de Thaller, et dont elle avait décrit à +Maxence les splendeurs si surprenantes pour elle.</p> + +<p>Il est de fait qu'il eût été digne de l'attention d'un artiste, si on +lui eût laissé la simplicité grandiose et l'harmonie sévère qu'avait +cherchées et obtenues l'architecte de M. Parcimieux.</p> + +<p>Mais M. de Thaller, ainsi qu'il se plaisait à le dire, avait horreur de +la simplicité. Et partout où il découvrait une place vide, large +seulement comme la main, il y accrochait un tableau, un bronze, une +faïence, n'importe quoi, n'importe comment.</p> + +<p>Les deux valets de pied de service étaient debout quand M. de Trégars +entra.</p> + +<p>Sans lui rien demander:</p> + +<p>—Que Monsieur le marquis daigne me suivre, dit le plus jeune.</p> + +<p>Et ouvrant les portes de glace du fond, il se mit à précéder M. de +Trégars le long d'un escalier à rampe de marbre, dont les élégantes +proportions étaient absolument gâtées par une ridicule profusion +«d'objets d'art» de toute nature et de toute provenance.</p> + +<p>Cet escalier aboutissait à un vaste palier semi-circulaire, sur lequel, +entre des colonnes de marbre précieux, ouvraient trois larges portes à +huisserie et à entablement de bronze.</p> + +<p>Le valet de pied ouvrit la porte du milieu qui donnait sur la galerie de +tableaux du baron de Thaller, galerie célèbre dans le monde financier, +et qui lui avait valu une réputation d'amateur éclairé.</p> + +<p>Les soixante ou quatre-vingts toiles qui la composaient n'étaient pas, +il s'en fallait, également remarquables; mais toutes portaient une +signature illustre, certifiée authentique par les experts, toutes +avaient été conquises à des prix ridicules au feu des enchères.</p> + +<p>Car M. de Thaller avait précisément le goût aussi sûr et aussi pur que +ses confrères et rivaux MM. les amateurs.</p> + +<p>Le plus volontiers du monde, il donnait mille ou quinze cents louis d'un +barbouillage quelconque, attribué par les truqueurs de la rue Drouot à +Raphaël ou à Velasquez, à Murillo ou à Rembrandt....</p> + +<p>Il n'eût pas donné cent sous d'un chef-d'œuvre signé d'un peintre de +génie, mais non coté encore à cette bourse pitoyable et grotesque, où +des Auvergnats, jadis chaudronniers ou ferrailleurs, font et défont ce +qu'ils appellent les réputations marchandes....</p> + +<p>Mais M. de Trégars n'eut pas le temps de donner un coup d'œil à cette +galerie, que d'ailleurs il connaissait.</p> + +<p>Le valet le fit entrer dans le petit salon de la baronne, un salon +bouton d'or, rehaussé de crépines et de torsades de satin cramoisi.</p> + +<p>—Que monsieur le marquis prenne la peine de s'asseoir, dit-il, je cours +prévenir madame la baronne de la visite de monsieur le marquis....</p> + +<p>C'est à pleine bouche, avec une pompe singulière, et comme s'il en eût +rejailli sur lui quelque lustre, que le valet de pied prononçait ces +titres nobiliaires. Néanmoins, il était manifeste que marquis sonnait à +son oreille beaucoup mieux que baronne.</p> + +<p>Resté seul, M. de Trégars s'assit.</p> + +<p>Brisé par les émotions de la journée et par une contention d'esprit +extraordinaire, il bénissait la destinée de lui accorder ce moment de +répit, qui lui permettait, au moment d'une démarche décisive, de se +recueillir et de rassembler tout ce qu'il avait d'énergie et de +sang-froid.</p> + +<p>Et, au bout de deux minutes, il était si profondément enfoncé dans ses +réflexions, qu'il tressauta comme un dormeur brusquement éveillé, au +claquement de la serrure d'une porte qui s'ouvrait.</p> + +<p>Tout en même temps retentissait un léger cri de surprise:</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>C'est qu'au lieu de M<sup>me</sup> la baronne de Thaller, c'était sa fille, M<sup>lle</sup> +Césarine, qui entrait.</p> + +<p>S'avançant jusqu'au milieu du salon, et répondant par un geste familier +au très-respectueux salut de M. de Trégars:</p> + +<p>—On prévient le monde, dit-elle. Je viens ici chercher ma mère et c'est +vous que je trouve! Vous m'avez fait une peur! Quel trac, princesse!...</p> + +<p>Et prenant la main du jeune homme et l'appuyant contre sa poitrine:</p> + +<p>—Regardez comme mon cœur bat, ajouta-t-elle.</p> + +<p>Plus jeune que M<sup>lle</sup> Gilberte, M<sup>lle</sup> Césarine de Thaller avait une +réputation de beauté si solidement établie, que la discuter eût paru un +crime à ses nombreux admirateurs.</p> + +<p>Et véritablement, c'était une belle personne. Assez grande et bien +découplée, elle avait de larges hanches, la taille large et souple comme +une baguette d'acier et la gorge splendide. Son cou était un peu fort et +un peu court, mais sur sa nuque robuste s'éparpillaient et bouclaient en +mèches folles ces cheveux indisciplinés qui se dérobent au peigne.</p> + +<p>Elle était blonde, ou plutôt rousse, mais de ce roux presque aussi foncé +que l'acajou, que recherchait le Titien et que les belles Vénitiennes +obtenaient par des pratiques passablement répugnantes, et en s'exposant, +en plein midi, au soleil, sur la terrasse de leurs palais. Son teint +avait les pâleurs dorées de l'ambre. Ses lèvres, rouges comme le sang, +s'entr'ouvraient sur des dents éblouissantes. Dans ses grands yeux à +fleur de tête, d'un bleu laiteux comme les ciels du Nord, riait +l'éternelle ironie des âmes blasées qui ne croient plus à rien.</p> + +<p>Plus soucieuse de sa renommée d'élégante que du bon goût, elle était +vêtue d'une robe de nuance fausse gonflée d'un pouff extravagant et +boutonnée de biais sur la poitrine, selon cette mode ridicule et +disgracieuse imaginée par les femmes plates et bossues.</p> + +<p>Se laissant choir sur un fauteuil et posant cavalièrement le pied sur +une chaise, ce qui lui découvrait la jambe, qu'elle avait admirable:</p> + +<p>—Savez-vous que c'est épatant de vous voir ici, dit-elle à M. de +Trégars. Examinez un peu la tête que va faire, en vous apercevant, le +baron «Trois francs soixante-huit.»</p> + +<p>C'était son père qu'elle appelait ainsi, depuis le jour où il lui avait +été révélé qu'il existe une monnaie allemande nommée thaler, qui +représente trois francs soixante-huit centimes de la monnaie française. +Et chacun autour d'elle d'admirer son esprit et son génie, et de +rire....</p> + +<p>—Vous savez, reprit-elle, que papa vient d'être refait?</p> + +<p>M. de Trégars s'excusait en termes vagues, mais c'était une des +habitudes de M<sup>lle</sup> Césarine de n'écouter jamais les réponses qu'on +faisait à ses questions.</p> + +<p>—Favoral, poursuivit-elle, le caissier de papa, vient de se payer un +courant d'air international!... Le connaissiez-vous?</p> + +<p>—Fort peu....</p> + +<p>—C'était un vieux, toujours vêtu comme un bedeau de campagne, et qui la +faisait à celui qui tire à cinq.... Et le baron «Trois francs +soixante-huit» qui donnait là-dedans, lui, un roublard! Car il y +donnait. Il fallait voir sa figure de Monsieur qui a le feu à sa +cheminée quand il est venu nous dire, à maman et à moi: Favoral +m'emporte douze millions!...</p> + +<p>—Il a emporté réellement cette somme énorme!...</p> + +<p>—Pas intacte, bien entendu, vu que ce n'est pas d'avant-hier qu'il +faisait des trous à la lune du <i>Crédit mutuel</i>.... Il y avait des années +que cet aimable gommeux menait une existence... panachée, avec des dames +un peu... drôles, vous savez.... Et comme il n'était pas précisément +bâti pour être adoré au pair, dame!... ça coûtait bon aux actionnaires +de papa. Mais, n'importe, il doit avoir levé un joli magot....</p> + +<p>Et bondissant jusqu'au piano, et s'accompagnant avec une énergie à fêler +les vitres, elle se mit à chanter le refrain, qui faisait alors fureur, +de la ronde des <i>Demoiselles de Pantin</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i4">Caissier, t'as l'sac,<br /></span> +<span class="i4">Vite, un p'tit bac,<br /></span> +<span class="i0">Et puis, en rout' pour la Belgique...<br /></span> +</div></div> + +<p>Tout autre que Marius de Trégars eût été, sans nul doute, étrangement +surpris des façons de M<sup>lle</sup> de Thaller.</p> + +<p>Mais il la connaissait depuis assez longtemps déjà, il savait son +passé, ses habitudes, ses goûts et ses prétentions.</p> + +<p>Jusqu'à quinze ans, M<sup>lle</sup> Césarine était restée claquemurée dans un de +ces aimables pensionnats parisiens où on initie les jeunes filles au +grand art de la toilette, et d'où elles sortent armées de théories +folâtres, sachant voir sans paraître regarder et mentir effrontément +sans rougir, c'est-à-dire mûres pour le monde.</p> + +<p>La directrice de ce pensionnat, une dame de la société qui avait eu des +malheurs, et qui tenait bien plus de la couturière que de +l'institutrice, disait de M<sup>lle</sup> Césarine, qui lui payait trois mille +cinq cents francs de pension:</p> + +<p>—Elle donne les plus hautes espérances, et j'en ferai certainement une +femme supérieure.</p> + +<p>On ne lui en laissa pas le loisir.</p> + +<p>La baronne de Thaller, un beau matin, découvrit qu'il lui était +impossible de vivre sans sa fille, et que son cœur maternel était +déchiré par une séparation qui allait à l'encontre des lois sacrées de +la nature.</p> + +<p>Elle la reprit donc, déclarant que rien désormais, pas même le mariage, +ne l'en séparerait, et qu'elle achèverait elle-même l'éducation de cette +chère enfant.</p> + +<p>Dès ce moment, en effet, qui voyait la baronne apercevait, marchant dans +son ombre, M<sup>lle</sup> Césarine.</p> + +<p>C'est un commode chaperon qu'une fillette de quinze ans, discrète et +bien stylée, un chaperon qui permet à une femme de se montrer hardiment +là où elle n'eût pas osé s'aventurer seule. Devant une mère suivie de sa +fille, la médisance, déconcertée, hésite et se tait.</p> + +<p>Sous le prétexte que Césarine n'était encore qu'une gamine sans +conséquence, M<sup>me</sup> de Thaller la traînait partout, au bois, aux courses, +en visite, au bal, aux eaux ou à la mer, au restaurant et dans les +magasins, et à toutes les premières représentations du Palais-Royal et +des Bouffes, des Délassements et des Variétés.</p> + +<p>C'est donc au théâtre surtout que se paracheva l'éducation si +heureusement commencée de M<sup>lle</sup> de Thaller.</p> + +<p>A seize ans, elle possédait à fond le répertoire de toutes les scènes de +genre et disait avec des intonations surprenantes et des gestes +stupéfiants les rondes à succès de Blanche d'Antigny et les couplets les +plus salés de Thérésa. Avec une bien autre perfection que Silly, elle +imitait Schneider et une débutante, Judic, qu'elle n'avait cependant vue +encore que deux fois, aux Folies-Bergère, où la baronne l'avait conduite +au bras de M. Costeclar.</p> + +<p>Entre temps, elle étudiait les journaux de modes et formait son style à +la lecture de la <i>Vie parisienne</i>, dont les articles les plus +énigmatiques n'avaient pas d'allusions assez obscures pour échapper à sa +pénétration.</p> + +<p>Le plus légitime succès devait récompenser ses efforts.</p> + +<p>Une nuit, au bal, chez M. Marcolet, il lui fut donné de recueillir la +conversation de deux jeunes messieurs.</p> + +<p>—Elle est épatante! disait l'un.</p> + +<p>—Oui, répondait l'autre, elle a «du chien.»</p> + +<p>Elle en tressaillit d'aise, et la vanité triomphante illumina son +visage.</p> + +<p>Pour avoir «du chien»—on ne disait pas encore «du zing,»—que +n'eût-elle pas tenté, encouragée qu'elle était par la baronne!</p> + +<p>Elle apprit à monter à cheval, fit des armes, s'exerça au pistolet et +brilla au tir aux pigeons. Elle eut un livret pour inscrire ses paris, +fit preuve «d'estomac» à Monaco au trente-et-quarante et connut le fin +du baccarat. A Trouville, elle ébahissait les gens par la désinvolture +de ses costumes de bain, et quand elle se voyait un cercle raisonnable +de badauds, elle se jetait à l'eau avec une crânerie qui lui valait les +applaudissements des maîtres baigneurs. Elle «grillait» volontiers une +cigarette, vidait lestement une coupe de champagne, et une fois sa mère +fut obligée de la rentrer coucher bien vite, parce qu'elle avait voulu +tâter de l'absinthe et que sa conversation devenait par trop +excentrique.</p> + +<p>Grâce aux jeunes messieurs de la coulisse, qui formaient l'escadron +d'escorte ordinaire de la baronne de Thaller, M<sup>lle</sup> Césarine avait +appris son Paris, et le monde qui s'amuse n'avait plus pour elle de +mystères.</p> + +<p>Elle était insatiable de renseignements, et s'il arrivait qu'on reculât +devant une de ses questions par trop scabreuses:</p> + +<p>—Baste! disait-elle, répondez-moi en javanais.</p> + +<p>Car elle parlait le javanais—supérieurement, et pensait sans doute que +ce spirituel argot a les priviléges du latin.</p> + +<p>Aussi connaissait-elle toutes les demoiselles un peu en renom, depuis +Jenny Fancy jusqu'à Rosa Mariolle, si délicatement surnommée Fleur de +Bitume, et s'intéressait-elle passionnément à leurs faits et gestes, +sachant au juste ce qu'elles dépensaient par an et à qui, comment +c'était chez elles, si elles étaient drôles, où elles s'habillaient et +ce que pouvaient valoir leurs diamants.</p> + +<p>Un matin qu'elle montait à cheval au bois de Boulogne, surprise par la +pluie, elle s'était réfugiée sous un chalet-abri; le hasard, l'instant +d'après, y avait amené Cora Pearl; elle lui avait parlé la première; +elles s'étaient entretenues longuement... et ç'avait été, de son aveu, +une des plus délicates émotions qu'elle eût ressenties.</p> + +<p>Avec un tel genre de vie, il était difficile que l'opinion ménageât +éternellement M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> de Thaller.</p> + +<p>Il se trouva des sceptiques pour donner à entendre que cette inaltérable +amitié de la mère et de la fille ressemblait fort à la liaison de deux +femmes qu'unit la complicité d'un secret pareil.</p> + +<p>Un boursier raconta qu'un soir, une nuit plutôt, car il était près de +deux heures, passant devant le Moulin-Rouge, il en avait vu sortir la +baronne et M<sup>lle</sup> Césarine, accompagnées d'un gentleman de lui inconnu +mais qui, très-certainement, n'était pas le baron de Thaller.</p> + +<p>On avait attribué à un enfantillage devenu impossible à dissimuler +certain voyage que la mère et la fille avaient fait en plein hiver, et +qui n'avait pas duré moins de deux mois. Elles étaient allées en Italie, +disaient-elles au retour, mais personne ne les y avait rencontrées.</p> + +<p>Cependant, comme l'existence de M<sup>me</sup> de Thaller et de M<sup>lle</sup> Césarine +était en somme celle de beaucoup de femmes qui passaient pour +excessivement honnêtes, comme on n'articulait aucun fait positif et +palpable, comme on ne citait aucun nom, quantité de gens haussaient les +épaules et répondaient:</p> + +<p>—Pures calomnies....</p> + +<p>Et pourquoi pas, puisque le baron de Thaller, le véritable intéressé, se +tenait pour satisfait!...</p> + +<p>Aux amis assez mal avisés pour risquer certaines allusions aux bruits +qui couraient, il répondait selon son humeur:</p> + +<p>—Ma fille peut bien faire les quatre cents coups si bon lui semble, +comme je donne un million de dot, elle trouvera toujours un mari!...</p> + +<p>Ou encore:</p> + +<p>—Et après? Les jeunes filles américaines ne jouissent-elles pas d'une +liberté illimitée; ne les voit-on pas, journellement, faire des parties +de campagne avec des jeunes gens, se promener et voyager seules, +découcher des semaines entières?... En sont-elles moins honnêtes que +nos filles, que nous tenons en chartre privée, en sont-elles de moins +fidèles épouses et de moins excellentes mères de famille? L'hypocrisie +n'est pas la vertu!</p> + +<p>Jusqu'à un certain point, le directeur du <i>Crédit mutuel</i> avait raison.</p> + +<p>Déjà M<sup>lle</sup> Césarine de Thaller avait eu à se prononcer sur plusieurs +partis, en vérité fort convenables, qui s'étaient présentés.</p> + +<p>Elle les avait carrément repoussés....</p> + +<p>—Un mari!... avait-elle répondu à chaque fois, merci, il n'en faut pas, +j'ai d'assez bonnes dents pour manger ma dot moi-même. Plus tard, nous +verrons, quand il me sera venu des dents de sagesse, et que je serai +lasse de ma bonne vie de garçon....</p> + +<p>Elle ne semblait pas près de s'en lasser, encore bien qu'elle se +prétendît revenue de toutes les illusions et absolument blasée, +affirmant qu'elle avait épuisé toutes les sensations et que la vie ne +lui pouvait désormais réserver aucune surprise.</p> + +<p>C'était donc une des moindres excentricités de M<sup>lle</sup> Césarine que son +accueil à M. de Trégars, et cette fantaisie qui lui prenait, +soudainement, d'appliquer à la situation une des rondes les plus idiotes +de son répertoire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Caissier t'as l'sac,<br /></span> +<span class="i0">Vite un p'tit bac...<br /></span> +</div></div> + +<p>Elle ne fit d'ailleurs pas grâce d'un couplet, et lorsqu'elle s'arrêta:</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, lui dit M. de Trégars, que le détournement dont +votre père est victime n'altère en rien votre bonne humeur....</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Voulez-vous pas que je pleure, fit-elle, parce que les actionnaires du +baron «Trois francs soixante-huit» sont volés! Consolez-vous, ils y sont +habitués....</p> + +<p>Et comme M. de Trégars ne répondait pas:</p> + +<p>—Et dans tout cela, reprit-elle, je ne vois à plaindre que la femme et +la fille de ce vieux gommeux de Favoral.</p> + +<p>—Elles sont fort à plaindre, en effet.</p> + +<p>—On dit la mère une bonne maman pot-au-feu.</p> + +<p>—C'est une femme excellente.</p> + +<p>—Et la fille? Costeclar en était toqué, dans le temps. Il faisait des +yeux de carpe pâmée en nous disant à maman et à moi: «C'est un ange, +mesdames, un ange!... Et quand je lui aurai donné un peu de chien!...» +Est-elle vraiment si bien que cela?</p> + +<p>—Elle est très-bien.</p> + +<p>—Mieux que moi?</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose, mademoiselle.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Thaller avait daigné cessé de chanter, mais elle ne s'était pas +éloignée du piano.</p> + +<p>A demi tournée vers M. de Trégars, elle promenait distraitement une main +sur le clavier, y plaquant un accord, de ci et de là, comme pour +ponctuer ses phrases.</p> + +<p>—Ah! très-joli! s'écria-t-elle, et du dernier galant surtout. Vrai, si +vous risquez souvent des déclarations pareilles, les mères ont bien +tort de vous laisser seul avec leurs filles....</p> + +<p>—Vous m'avez mal compris, mademoiselle....</p> + +<p>—Admirablement, au contraire. Je vous ai demandé si je suis mieux que +M<sup>lle</sup> Favoral, et délicatement vous m'avez répondu que ce n'est pas la +même chose....</p> + +<p>—C'est qu'en effet, mademoiselle, il n'y a pas de comparaison possible +entre vous, qui êtes une riche héritière et dont la vie est un perpétuel +enchantement, et une pauvre petite bourgeoise, bien humble, bien +modeste, qui va en omnibus et qui fait ses robes elle-même....</p> + +<p>Un dédaigneux sourire plissait les lèvres de M<sup>lle</sup> Césarine.</p> + +<p>—Pourquoi non! interrompit-elle. Les hommes ont de si drôles de +goûts!...</p> + +<p>Et se retournant brusquement, elle se mit à s'accompagner une ronde non +moins fameuse que la première, et empruntée cette fois au troisième acte +des <i>Petites Blanchisseuses</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Qu'importe la qualité,<br /></span> +<span class="i0">La beauté seule a la pomme,<br /></span> +<span class="i0">Et les femmes, devant l'homme<br /></span> +<span class="i0">Réclament l'égalité...<br /></span> +</div></div> + +<p>Fort attentivement, M. de Trégars l'observait.</p> + +<p>Il n'avait pas été dupe de la grande surprise qu'elle avait témoignée de +le trouver installé dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve +rien. Le cri de pensionnaire affarouchée qu'elle avait poussé était un +trop flagrant démenti à son caractère résolu pour ne pas éveiller la +défiance.</p> + +<p>—Elle me savait ici, pensait Marius de Trégars, et c'est sa mère qui me +l'a dépêchée. Mais pourquoi, dans quel but?...</p> + +<p>Elle finissait:</p> + +<p>—Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce M<sup>me</sup> Favoral et sa +fille, si modeste, dans un drôle de pétrin. Quelle dèche, marquis!...</p> + +<p>—Elles ont du courage, mademoiselle.</p> + +<p>—Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix +superbe, à ce que son professeur a dit à Costeclar. Pourquoi +n'entrerait-elle pas au théâtre? On gagne de l'argent, à jouer la +comédie. Papa l'aidera, si elle veut. Il est très-influent dans les +théâtres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de +relations....</p> + +<p>—Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....</p> + +<p>—Ah! oui, Costeclar....</p> + +<p>—D'autres encore....</p> + +<p>—Pardon! il me semble que celui-là suffit pour commencer.... Il est +galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est +généreux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et +les façons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort à la timide jeune +personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous +aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....</p> + +<p>Elle se reprit à chanter, avec une légère variante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Manon, qui le mois passé,<br /></span> +<span class="i0">Portait le linge aux pratiques,<br /></span> +<span class="i0">Vit des gains problématiques<br /></span> +<span class="i0">D'un Costeclar insensé...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Ah! cette grande fille rousse est terriblement agaçante! pensait M. de +Trégars.</p> + +<p>Mais comme il ne discernait pas encore clairement où elle en voulait +venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.</p> + +<p>Déjà elle s'était de nouveau détournée.</p> + +<p>—Quelle drôle de tête vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard +jaloux du bouillant Costeclar?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, non!...</p> + +<p>—Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronnée? Elle +le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous? +Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque à gagner. Je sais +bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?</p> + +<p>—Gilberte.</p> + +<p>—Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas +qu'autrefois M<sup>lle</sup> Gilberte avait envoyé ce cher Costeclar porter ses +hommages à Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que +maintenant.... C'est bête comme tout, mais il faut manger....</p> + +<p>—Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de +faim....</p> + +<p>M. de Trégars, désormais, se croyait fixé.</p> + +<p>Il lui paraissait manifeste qu'on avait eu vent, rue de la Pépinière, de +ses intentions; que M<sup>lle</sup> de Thaller lui avait été envoyée pour les +pressentir, et qu'elle n'attaquait M<sup>lle</sup> Gilberte que pour l'irriter et +l'amener dans un moment de colère, à se déclarer.</p> + +<p>—Baste! fit-elle, M<sup>lle</sup> Favoral est comme toutes les autres, si elle +avait à choisir entre l'aimable Costeclar et un réchaud de charbon, ce +n'est pas le réchaud qu'elle choisirait.</p> + +<p>De tout temps, M<sup>lle</sup> Césarine avait eu le don de déplaire souverainement +à Marius de Trégars, mais en cet instant, sans l'impérieux désir qu'il +avait de voir le baron et la baronne de Thaller, il se serait retiré.</p> + +<p>—Croyez-moi, mademoiselle, prononça-t-il froidement, ménagez une pauvre +jeune fille que frappe le plus cruel malheur. Il peut vous arriver +pis....</p> + +<p>—A moi! Eh! que voulez-vous qui m'arrive?...</p> + +<p>—Qui sait!...</p> + +<p>Elle se dressa si brusquement que le tabouret du piano en fut renversé.</p> + +<p>—Quoi que ce puisse être, s'écria-t-elle, d'avance je dis: tant +mieux!...</p> + +<p>Et comme M. de Trégars tournait la tête:</p> + +<p>—Oui, tant mieux! répéta-t-elle, parce que ce serait un changement, et +que j'en ai assez de la vie que je mène.... Ah! mais oui, j'en ai assez, +j'en ai trop, parce que d'être éternellement et invariablement heureuse +d'un même inaltérable bonheur, cela donne des nausées, à la fin!...</p> + +<p>Et dire qu'il y a des idiots qui croient que je m'amuse et qui envient +mon sort.... Dire que souvent, quand je passe en voiture dans les rues, +j'entends des grisettes s'écrier en me regardant: «A-t-elle de la +chance!» Petites bêtes! Je voudrais les voir à ma place!... Elles +vivent, elles; leurs joies se succèdent sans se ressembler, elles ont +des angoisses et des espérances, des hauts et des bas, des heures de +pluie et des jours de soleil. Tandis que moi!... Toujours calme plat, +toujours le baromètre au beau fixe.... Quelle scie! Savez-vous ce que +j'ai fait aujourd'hui? Juste la même chose qu'hier, et je ferai demain +la même chose qu'aujourd'hui.</p> + +<p>Un bon dîner, c'est excellent, mais toujours le même bon dîner, sans +extra, sans supplément, pouah! Trop de truffes, je réclame un miroton! +C'est que je sais la carte par cœur, voyez-vous. L'hiver: bal et +théâtre; l'été: courses et bains de mer; été comme hiver, stations dans +les magasins, promenades au bois, visites, essayages de robes, séances +du coiffeur, adorations perpétuelles des amis de ma mère, tous gens de +cœur et d'esprit, auxquels l'idée de ma dot donne la jaunisse.... +Excusez-moi de bâiller à me décrocher la mâchoire, c'est que je songe à +leurs conversations....</p> + +<p>Et elle bâillait, en effet.</p> + +<p>—Et penser, poursuivait-elle, que ce sera mon existence, jusqu'au jour +où je me déciderai à choisir un mari!... car il faudra bien que j'en +vienne là, moi aussi!... Le baron «Trois soixante-huit» me présentera un +«gommeux» quelconque alléché par mon argent; je répondrai: «Autant lui +qu'un autre,» et il sera admis à l'honneur de me faire sa cour.... Tous +les matins il m'enverra un bouquet superbe; tous les soirs, après la +Bourse, il m'arrivera ganté de frais, la bouche en cœur comme son +gilet. Dans l'après-midi, il se prendra aux cheveux avec papa, au sujet +de la dot.... Enfin, le grand jour arrivera. Vous voyez ça d'ici: messe +en musique, dîner, bal, le baron «Trois soixante-huit» ne me fera pas +grâce d'une cérémonie.... Le mariage de la fille du directeur du <i>Crédit +mutuel</i> doit fatalement être une réclame. Les journaux imprimeront le +nom des témoins et des invités....</p> + +<p>Il est vrai que papa aura un nez d'une aune, ayant eu, la veille, à +verser la dot; maman aura la figure toute renversée par l'idée de +devenir grand'mère; le marié sera d'une humeur massacrante, parce qu'il +aura des bottes trop étroites, et moi j'aurai l'air d'une grue, parce +que je serai en blanc, et que le blanc est une couleur bête qui ne me va +pas du tout.... Charmante fête de famille!... Quinze jours après, mon +mari aura de moi plein le dos et j'aurai de lui par dessus les yeux. Un +mois plus tard, nous serons à couteaux tirés, il retournera à son cercle +et chez ses maîtresses, et moi.... Ah! moi, j'aurai conquis le droit de +sortir seule, et je recommencerai à aller au bois et au bal, aux eaux, +aux courses, partout où va ma mère; je dépenserai un argent fou pour ma +toilette et je ferai des dettes que papa payera.... Voilà la vie absurde +que fatalement je dois mener.</p> + +<p>Encore bien que de M<sup>lle</sup> Césarine on pût s'attendre à tout, M. de +Trégars, visiblement, était surpris....</p> + +<p>Et elle, riant de sa surprise:</p> + +<p>—Voilà le programme invariable, continua-t-elle, et voilà pourquoi je +dis: tant mieux! à l'idée d'un changement, quel qu'il soit. Vous me +reprochez de ne pas plaindre M<sup>lle</sup> Gilberte, comment voulez-vous que je +la plaigne, alors que je l'envie! Elle est heureuse, elle, son avenir +n'est pas d'avance arrêté, tracé, fixé. Elle est pauvre, mais elle est +libre. Elle a vingt ans, elle est jolie, elle a une voix admirable, elle +peut entrer au théâtre demain, et être avant six mois une des +comédiennes adorées de Paris.... Quelle existence alors!... Ah! c'est +celle que je rêve, c'est celle que j'aurais choisie si j'avais été +maîtresse de ma destinée....</p> + +<p>Mais elle fut interrompue par le claquement de la porte qui s'ouvrait +brusquement....</p> + +<p>La baronne de Thaller entrait:</p> + +<p>Comme elle devait, aussitôt le dîner, se rendre à l'Opéra, et ensuite à +une soirée que donnait la vicomtesse de Bois-d'Ardon, elle était +habillée.</p> + +<p>Elle portait une robe audacieusement décolletée, de satin gris +très-clair, coupée de bandes de taffetas cerise, encadrées de dentelle. +Dans les cheveux, retroussés très-haut sur la nuque, elle avait un +«puff» de fuschias, dont les branches flexibles, liées par un gros nœud +de diamants, retombaient jusque sur ses épaules, blanches et fermes +comme le marbre.</p> + +<p>Mais, encore bien qu'elle se contraignît à sourire, sa physionomie +n'était pas celle des jours de fête, et le regard était chargé de +menaces, dont elle enveloppa sa fille et Marius de Trégars.</p> + +<p>D'une voix dont elle essayait en vain de maîtriser le tremblement:</p> + +<p>—C'est bien aimable à vous, marquis, commença-t-elle, de vous être +rendu si vite à mon invitation de ce matin. Je suis véritablement +désolée de vous avoir fait attendre, mais je m'habillais.... Après ce +qui est arrivé à M. de Thaller, il faut absolument que je sorte, que je +me montre, si je ne veux pas que demain nos ennemis s'en aillent +raconter partout que je suis en Belgique à préparer les logements de mon +mari....</p> + +<p>Et tout de suite, changeant de ton:</p> + +<p>—Mais que vous disait donc cette folle de Césarine? interrogea-t-elle.</p> + +<p>C'est avec une stupeur profonde que M. de Trégars découvrait que +l'entente cordiale qu'il soupçonnait entre la mère et la fille +n'existait pas, en ce moment du moins.</p> + +<p>Voilant d'un ton léger les conjectures étranges qu'éveillait en lui +cette découverte inattendue:</p> + +<p>—M<sup>lle</sup> Césarine, répondit-il, qui est excessivement à plaindre, comme +chacun sait, me disait ses malheurs....</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Ne prenez pas la peine de mentir, monsieur le marquis, fit-elle, ce +que je disais, maman le sait aussi bien que vous, car elle écoutait à la +porte....</p> + +<p>—Césarine!... s'écria M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>—Et si elle est entrée comme cela, tout à coup, c'est qu'elle a jugé +qu'il n'était que temps de couper court à mes confidences....</p> + +<p>Un flot de pourpre montait au visage de la baronne.</p> + +<p>—Cette petite devient folle! fit-elle.</p> + +<p>Cette petite éclata de rire.</p> + +<p>—Voilà comment je suis, reprit-elle. Il ne fallait pas m'envoyer ici... +par hasard et malgré moi. Tu l'as voulu, ne t'en plains pas! Tu +soutenais que je n'avais qu'à paraître, et que M. de Trégars, éperdu +d'amour, allait tomber à mes pieds. Joliment! J'ai paru, et... tu as vu +l'effet par le trou de la serrure?...</p> + +<p>La face contractée, les yeux étincelants, tordant son mouchoir de +dentelle entre ses mains chargées de bagues:</p> + +<p>—C'est inouï! répétait M<sup>me</sup> de Thaller. Elle perd la tête, décidément.</p> + +<p>Saluant sa mère d'une révérence ironique:</p> + +<p>—Merci du compliment! dit la jeune fille. Le malheur est que jamais je +n'ai si complétement joui de tout ce que j'ai de bon sens, chère maman. +Que me disais-tu, il n'y a qu'un instant: «Cours, le marquis de Trégars +vient demander ta main, c'est une affaire convenue.» Et moi «Inutile de +me déranger: Au lieu d'un million de dot, papa m'en donnerait deux, il +m'en donnerait quatre, il me donnerait les milliards payés par la France +à la Prusse, que M. de Trégars ne voudrait pas de moi pour femme...»</p> + +<p>Et regardant Marius bien en face:</p> + +<p>—N'est-ce pas, monsieur le marquis, interrogea-t-elle, que j'ai raison, +et que vous ne voudriez de moi à aucun prix?... Voyons, la main sur la +conscience, répondez....</p> + +<p>La situation de M. de Trégars ne laissait pas que d'être embarrassante, +entre ces deux femmes, dont la colère était pareille, quoiqu'elle se +manifestât différemment. Évidemment, c'était une discussion entamée hors +de sa présence, qui continuait.</p> + +<p>—Je crois, mademoiselle, commença-t-il, que vous vous êtes calomniée à +plaisir....</p> + +<p>—Oh! je vous jure bien que non! reprit-elle. Et si maman n'était pas +survenue, vous en auriez entendu bien d'autres.... Mais ce n'est pas +répondre....</p> + +<p>Et comme M. de Trégars se taisait, se retournant vers la baronne:</p> + +<p>—Hein! tu vois, lui dit-elle. Qui était folle de nous deux? Ah! vous +vous figurez, vous autres ici, que l'argent est tout, et que tout est à +vendre, et que tout s'achète! Eh bien! non. Il y a encore des hommes, +qui pour tout l'or du monde, ne donneraient pas leur nom à Césarine de +Thaller. C'est bizarre, mais c'est comme cela, chère maman, et il faut +en prendre son parti.</p> + +<p>Et se retournant vers Marius, et appuyant sur chaque syllabe, comme si +elle eût craint que l'allusion lui échappât:</p> + +<p>—Les hommes dont je parle, ajouta-t-elle, épousent les filles qui +sauraient mourir de faim....</p> + +<p>Connaissant assez sa fille pour savoir qu'elle ne réussirait pas à lui +imposer silence, la baronne de Thaller s'était laissée choir sur un +fauteuil; elle eût voulu paraître ne pas écouter sa fille, ou du moins +n'attacher aucune importance à ce qu'elle disait, mais à chaque moment +un geste menaçant ou une exclamation sourde trahissait l'orage furieux +qui grondait en elle.</p> + +<p>—Va, pauvre folle! disait-elle. Va, continue....</p> + +<p>Elle continuait en effet.</p> + +<p>—Enfin, si M. de Trégars voulait de moi, c'est moi qui ne voudrais pas +de lui, parce qu'alors....</p> + +<p>Une fugitive rougeur colora ses pommettes, ses yeux hardis vacillèrent, +et baissant la voix:</p> + +<p>—Parce qu'alors, ajouta-t-elle, il ne serait plus ce qu'il est, parce +que je sens bien que fatalement, je mépriserai le mari que papa +m'achètera.... Et si je suis venue ici m'exposer à un affront que je +prévoyais, c'est que je voulais m'assurer d'un fait qu'un mot de +Costeclar, il y a quelques jours, m'avait laissé entrevoir, d'un fait +que tu ne soupçonnes peut-être pas, chère mère, malgré ton étonnante +perspicacité. J'ai voulu connaître le secret de M. de Trégars... et je +le connais.</p> + +<p>C'est avec un plan arrêté d'avance que Marius s'était présenté à l'hôtel +de Thaller. Longtemps il avait réfléchi avant de décider ce qu'il ferait +et ce qu'il dirait, et comment il entamerait la lutte décisive.</p> + +<p>Ce qui arrivait lui démontrait l'inanité de ses conjectures, et par +suite démolissait son plan.</p> + +<p>S'abandonner au hasard des événements et en tirer parti le plus +habilement possible était désormais le plus sage.</p> + +<p>—Croyez-moi assez de pénétration, mademoiselle, prononça-t-il, pour +avoir bien discerné vos intentions. Il n'était pas besoin de détours, +parce que je n'ai rien à cacher. Vous n'aviez qu'à m'interroger, je vous +aurais répondu franchement: «Oui, c'est vrai, j'aime M<sup>lle</sup> Gilberte, et +avant qu'il soit un mois, elle sera la marquise de Trégars...»</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller, à ces mots, s'était dressée, repoussant si violemment +son fauteuil, qu'il roula jusqu'au mur.</p> + +<p>—Vous épouseriez Gilberte Favoral, s'écria-t-elle, vous!</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—La fille d'un caissier infidèle, d'un homme déshonoré que la justice +poursuit et que le bagne attend!...</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>Et d'un accent qui fit passer un frisson sur les blanches épaules de la +baronne de Thaller:</p> + +<p>—Quel qu'ait été, prononça-t-il, le crime de Vincent Favoral, qu'il ait +ou non volé les douze millions qui manquent à la caisse du <i>Crédit +mutuel</i>, qu'il soit seul coupable ou qu'il ait des complices, qu'il soit +un scélérat ou un fou, un fourbe ou une dupe, M<sup>lle</sup> Gilberte n'est pas +responsable....</p> + +<p>—Vous connaissez donc la famille Favoral?...</p> + +<p>—Assez pour que sa cause soit la mienne, désormais!</p> + +<p>Le trouble de la baronne était trop grand pour qu'elle tentât même de le +dissimuler.</p> + +<p>—Une fille de rien!... dit-elle.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>—Sans le sou!...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Césarine eut un geste superbe.</p> + +<p>—Eh! c'est parce qu'elle est pauvre qu'on peut l'épouser! +s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et tendant la main à M. de Trégars:</p> + +<p>—C'est bien, ce que vous faites là, dit-elle, c'est très-bien!...</p> + +<p>Il y avait de l'égarement dans les yeux de la baronne.</p> + +<p>—Malheureuse! interrompit-elle, folle! Si ton père venait à savoir....</p> + +<p>—Qui donc lui rapportera notre conversation? M. de Trégars? Il ne le +voudrait pas. Toi? tu n'oserais!...</p> + +<p>Se redressant de toute la hauteur de sa taille, la poitrine gonflée de +colère, la tête rejetée en arrière, l'œil flamboyant:</p> + +<p>—Césarine! commanda M<sup>me</sup> de Thaller, le bras tendu vers la porte, +Césarine, sortez, je vous l'ordonne!...</p> + +<p>Mais immobile à sa place, la jeune fille toisait sa mère d'un regard de +défi.</p> + +<p>—Allons, calme-toi, fit-elle d'un ton d'écrasante ironie, ou tu vas +avoir le teint gâté pour toute la soirée. Est-ce que je me plains, moi, +est-ce que je me monte la tête? Et cependant a qui la faute, si +l'honneur me fait un devoir de crier à un honnête homme qui voudrait +m'épouser: «Casse-cou!» Que Gilberte se marie, qu'elle soit heureuse et +qu'elle ait beaucoup d'enfants, c'est son rôle de repriseuse de +chaussettes et d'écumeuse de pot-au-feu. Le nôtre, à nous, chère mère, +celui que tu m'as appris, est de nous amuser et de rire, tout le temps, +nuit et jour, à mort!...</p> + +<p>Un valet de pied qui entra lui coupa la parole.</p> + +<p>Remettant une carte de visite à M<sup>me</sup> de Thaller:</p> + +<p>—Le monsieur qui me l'a donnée est là, dit-il, dans le grand salon....</p> + +<p>La baronne était devenue fort pâle:</p> + +<p>—Oh!... faisait-elle, en tournant la carte entre ses doigts, oh!...</p> + +<p>Puis, tout à coup, elle s'élança dehors, en criant:</p> + +<p>—Je reviens!...</p> + +<p>Un silence embarrassant, pénible, devait suivre, et en effet, suivit le +départ précipité de la baronne de Thaller.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Césarine s'était rapprochée de la cheminée, et elle s'y tenait +accoudée, le front dans la main, toute palpitante et tout émue. +Intimidée pour la première fois de sa vie, peut-être, elle détournait +ses grands yeux d'un bleu pâle, comme si elle eût craint qu'on n'y vît +passer l'ombre de ses pensées.</p> + +<p>M. de Trégars, lui, demeurait à sa place, n'ayant pas trop de cette +puissance sur soi que donne la longue habitude du monde, pour dissimuler +ses impressions. S'il avait un ridicule, ce n'était pas la fatuité; mais +M<sup>lle</sup> de Thaller avait été trop explicite pour qu'il lui fût possible de +douter.</p> + +<p>Tout ce qu'elle avait dit se résumait en une phrase:</p> + +<p>«Mes parents espéraient que je deviendrais votre femme, je vous avais +assez bien jugé pour comprendre leur erreur.... Précisément parce que je +vous aime, je me reconnais indigne de vous et je tiens à ce que vous +sachiez que si vous m'aviez demandé ma main, à moi qui ai un million de +dot, j'aurais cessé de vous estimer...»</p> + +<p>Qu'un tel sentiment eût pu germer et éclore dans l'âme desséchée par la +vanité et blasée par le plaisir de M<sup>lle</sup> Césarine, c'était comme un +miracle. C'était, en tous cas, une étonnante preuve d'amour qu'elle +donnait, que de se montrer telle qu'elle était réellement, et Marius de +Trégars n'eût pas été homme, s'il n'en eût pas été profondément remué.</p> + +<p>Tout à coup:</p> + +<p>—Quelle misérable je fais!... prononça-t-elle.</p> + +<p>—Vous voulez dire malheureuse!... fit doucement M. de Trégars.</p> + +<p>—Que devez-vous penser de ma sincérité? Vous la trouvez étrange, sans +doute, impudente, grotesque....</p> + +<p>Il protestait du geste, car elle ne lui laissait pas le temps de placer +une parole.</p> + +<p>—Et cependant, continuait-elle, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis +honteuse de moi et assaillie de sinistres idées. J'étais persuadée jadis +que cette existence folle qui est la mienne est la seule enviable, la +seule qui puisse donner le bonheur... et voici que je découvre que ce +n'est pas la bonne route que j'ai suivie, ou plutôt qu'on m'a fait +prendre.... Et pas de retour possible!</p> + +<p>Elle pâlissait, et d'un accent de sombre désespoir:</p> + +<p>—Tout me manque, disait-elle; il me semble que je roule dans des abîmes +sans fond, où pas une branche ne pousse, où me raccrocher? Autour de +moi, c'est le vide, la nuit, le néant. Je n'ai pas vingt ans et il me +semble que j'ai vécu des milliers d'années et que j'ai épuisé tout ce +que la vie a de sensations. J'ai tout vu, tout appris, tout expérimenté, +et je suis lasse de tout et rassasiée jusqu'à la nausée. J'ai l'air, +comme cela, d'une évaporée, d'une folle; je chante, je plaisante, je +parle argot, ma gaieté étonne... en réalité, je m'ennuie, oh! +mortellement. Ce que j'éprouve, je ne saurais l'exprimer, il n'y a pas +de mot pour traduire le dégoût absolu. Quelquefois je me dis: «C'est +stupide d'être triste comme cela, que te manque-t-il? N'es-tu pas jeune, +belle, riche?...»</p> + +<p>Il faut pourtant qu'il me manque quelque chose, pour que je sois ainsi +agitée, nerveuse, inquiète, incapable de tenir en place, tourmentée +d'aspirations confuses et de désirs que je ne saurais formuler. Que +faire? M'étourdir? J'y tâche, je réussis une heure... mais +l'étourdissement se dissipe comme la mousse du champagne, la lassitude +revient, et pendant que je continue de rire, en dedans de moi je pleure +des larmes de sang qui me brûlent le cœur. Que devenir, moi qui n'ai +pas dans le passé un souvenir, dans l'avenir un espoir où reposer ma +pensée....</p> + +<p>Et éclatant en sanglots:</p> + +<p>—Ah! je suis effroyablement malheureuse! s'écria-t-elle, et je voudrais +être morte!...</p> + +<p>Plus ému qu'il n'eût peut-être voulu l'avouer, M. de Trégars se leva:</p> + +<p>—Je vous raillais, il n'y a qu'un moment, mademoiselle, dit-il, de sa +voix grave et vibrante, pardonnez-moi.... C'est sincèrement et du plus +profond de mon âme que je vous plains.</p> + +<p>Elle le considérait d'un air de doute timide, et de grosses larmes +tremblaient entre ses longs cils.</p> + +<p>—Bien vrai? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—Sur mon honneur!</p> + +<p>—Et vous n'emporterez pas de moi une opinion trop mauvaise?</p> + +<p>—Je garderai cette conviction que, lorsque vous n'étiez encore qu'une +enfant, vous avez été abusée par des théories insensées....</p> + +<p>D'un geste doux et triste elle passait et repassait sa main sur son +front.</p> + +<p>—Oui, c'est bien cela, murmura-t-elle.... A quinze ans, comment +résisterait-on à des exemples venant de certaines personnes?... Quand on +se voit comme dans un nuage d'encens, comment ne serait-on pas +enivrée?... Comment douterait-on de soi, quand on ne recueille, quoi +qu'on fasse, que louanges et applaudissements?... Et puis, il y a +l'argent qui déprave quand il vient d'une certaine façon, à flots.... On +se lasse de n'avoir rien à souhaiter, on rêve l'extraordinaire, +l'impossible, l'inouï!</p> + +<p>Elle se tut, mais le silence qui recommença ne tarda pas à être troublé +par un bruit qui venait de la pièce voisine.</p> + +<p>Machinalement, M. de Trégars regarda autour de lui....</p> + +<p>Le petit salon bouton d'or où il se trouvait, n'était séparé du grand +salon de l'hôtel de Thaller que par une haute et large porte qui était +restée ouverte et dont les portières étaient relevées.</p> + +<p>Or, telle était la disposition des glaces des deux pièces que, dans la +glace de la cheminée du petit salon, M. de Trégars voyait se refléter le +grand salon presque tout entier....</p> + +<p>Un homme d'apparences suspectes et vêtu d'habits sordides s'y tenait +debout.</p> + +<p>Et plus M. de Trégars le considérait, plus il lui semblait qu'il avait +déjà vu quelque part cette physionomie inquiète, ce regard cauteleux, ce +sourire méchant errant sur des lèvres plates et minces....</p> + +<p>Mais, brusquement, l'homme s'inclina profondément. Il était probable que +M<sup>me</sup> de Thaller, qui avait fait le tour par la galerie pour gagner le +grand salon, y entrait.</p> + +<p>Presque aussitôt, en effet, elle apparut dans le champ de la glace.</p> + +<p>Elle semblait fort agitée, et du doigt posé sur les lèvres, elle +recommandait à l'homme d'être prudent et de parler bas.</p> + +<p>C'est donc tout bas, si bas qu'il n'en arrivait même pas un vague +murmure jusqu'au petit salon, que l'homme prononça quelques mots....</p> + +<p>Ils furent tels que la baronne se rejeta en arrière comme si elle eût vu +un abîme s'ouvrir sous ses pieds, et à son mouvement, il fut aisé de +comprendre qu'elle devait dire:</p> + +<p>—Est-ce possible!...</p> + +<p>De la voix qu'on n'entendait toujours pas, et du geste qu'on voyait, +l'homme évidemment répondait:</p> + +<p>—Rien de plus vrai, je l'affirme....</p> + +<p>Et se penchant vers M<sup>me</sup> de Thaller, sans qu'elle parût choquée de +sentir les lèvres de ce répugnant personnage lui effleurer l'oreille, il +se mit à lui parler.</p> + +<p>L'étonnement qu'éprouvait M. de Trégars de cette sorte de vision était +grand, mais ne l'empêchait pas de réfléchir.</p> + +<p>Que signifiait cette scène? Comment cet homme suspect avait-il été +introduit sans difficulté dans le grand salon? Pourquoi la baronne, en +recevant sa carte, était-elle devenue plus blanche que ses dentelles? +Quelle nouvelle apportait-il, qui avait produit une si vive impression? +Que racontait-il, qui semblait en même temps épouvanter et ravir M<sup>me</sup> de +Thaller?</p> + +<p>Mais elle ne tarda pas à interrompre l'homme.</p> + +<p>Elle lui fit signe d'attendre, disparut l'espace d'une minute, et quand +elle reparut, elle tenait à la main une liasse de billets de banque +qu'elle se mit à compter sur la table du salon.</p> + +<p>Elle en compta vingt-cinq qui, autant qu'en put juger M. de Trégars, +devaient être des billets de cent francs.</p> + +<p>L'homme les prit, les recompta, les glissa dans sa poche avec une +grimace de satisfaction et parut disposé à se retirer....</p> + +<p>La baronne le retint, et à son tour se penchant vers lui, se mit à lui +exposer, ou plutôt, à en croire son attitude, à lui demander quelque +chose. Ce devait être grave, car il branlait la tête et remuait les +bras, comme s'il eût dit:</p> + +<p>—Diable! diable!</p> + +<p>Les doutes les plus bizarres tressaillaient dans l'esprit de M. de +Trégars.</p> + +<p>Qu'était-ce que ce marché, auquel le hasard des glaces le faisait +assister? Car c'était un marché, il n'y avait pas à s'y méprendre. +L'homme ayant reçu une mission, l'avait remplie et était venu en toucher +le prix. Et maintenant, on lui proposait une commission nouvelle....</p> + +<p>Mais l'attention de M. de Trégars fut distraite par M<sup>lle</sup> Césarine.</p> + +<p>Secouant la torpeur qui l'avait envahie:</p> + +<p>—Mais à quoi bon se désoler et maudire? reprit-elle, répondant aux +objections de son esprit bien plus qu'elle ne s'adressait à M. de +Trégars. Ferai-je que ce qui est ne soit pas!... Ah! s'il en était des +fautes de la vie comme du linge sale qu'on accumule dans une armoire et +qu'on donne à blanchir d'un coup! Mais rien ne lave le passé, pas même +le repentir, quoi qu'on en dise. Il est de ces idées qu'il faut +repousser. Un prisonnier doit se défendre de songer à la liberté....</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Et cependant, fit-elle, un prisonnier a toujours l'espoir de s'évader, +tandis que moi!...</p> + +<p>L'effort était visible, qu'elle faisait pour reprendre ses façons +accoutumées.</p> + +<p>—Bast! reprit-elle, c'est assez la faire au sentiment comme cela!... Et +je ferais bien mieux, au lieu de rester là à vous scier le dos, de +monter m'habiller, car je vais à l'Opéra avec ma bonne mère, et de là au +bal.... Vous devriez venir.... J'ai une toilette d'un chic épatant.... +C'est chez M<sup>me</sup> de Bois d'Ardon, le bal, une de nos amies qui est dans +le mouvement. Il y a chez elle un fumoir pour les femmes... est-ce assez +renversant! Voyons, venez-vous? nous boirons du champagne et nous +rirons.... Non?... Zut alors, et bien des choses chez vous....</p> + +<p>Cependant, au moment de se retirer, le cœur lui manqua:</p> + +<p>—C'est sans doute la dernière fois que je vous vois, monsieur de +Trégars, lui dit-elle. Adieu!... Vous savez maintenant pourquoi moi, qui +ai un million de dot, j'enviais Gilberte Favoral!... Encore adieu!... Et +quoi qu'il vous arrive d'heureux dans la vie, rappelez-vous que Césarine +vous l'aura souhaité....</p> + +<p>Et elle sortit au moment même où la baronne de Thaller rentrait....</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + + +<p>—Césarine! appela M<sup>me</sup> de Thaller d'une voix où il y avait à la fois de +la prière et de la menace.</p> + +<p>—Je cours m'habiller, maman, répondit la jeune fille.</p> + +<p>—Revenez!...</p> + +<p>—Pour que tu me grondes, n'est-ce pas, si je ne suis pas prête quand tu +voudras partir....</p> + +<p>—Je vous ordonne de revenir, Césarine!...</p> + +<p>Pas de réponse; elle était loin déjà!...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller referma la porte du petit salon et s'asseyant près de M. +de Trégars:</p> + +<p>—Quelle fille singulière!... fit-elle.</p> + +<p>Lui suivait dans la glace ce qui se passait de l'autre côté, dans le +grand salon. L'homme à mine suspecte y était encore, seul. Un domestique +lui avait apporté une plume, de l'encre et du papier, et assis devant un +guéridon, d'une main rapide il écrivait....</p> + +<p>—Comment le laisse-t-on là, seul? se demandait Marius.</p> + +<p>Et il cherchait sur la physionomie de la baronne une réponse aux +pressentiments confus qui s'agitaient en lui.</p> + +<p>Mais il n'était plus question du trouble, que, prise à l'improviste, +elle avait laissé paraître. Ayant eu le loisir de la réflexion, elle +s'était composé un visage impénétrable.</p> + +<p>Un peu surprise du silence de M. de Trégars:</p> + +<p>—Je vous disais, reprit-elle, que Césarine est une fille étrange.</p> + +<p>Toujours absorbé par la scène du grand salon:</p> + +<p>—Étrange, en effet, murmura-t-il.</p> + +<p>La baronne soupira.</p> + +<p>—Voilà, pourtant, dit-elle, le résultat de la faiblesse de M. de +Thaller et surtout de la mienne....</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Nous n'avons d'enfant que Césarine, et lorsqu'elle était toute petite, +sa santé nous inspirait les plus cruelles inquiétudes. Les médecins nous +donnaient à entendre qu'elle n'atteindrait pas vingt ans. Cela explique +son caractère. Nous étions, eh! mon Dieu! nous sommes encore à genoux +devant ses volontés. Sa fantaisie est notre unique loi. Jamais je ne lui +ai laissé le temps de formuler un désir, elle n'a pas parlé qu'elle est +obéie....</p> + +<p>Elle soupirait encore et plus profondément que la première fois.</p> + +<p>—Vous venez de voir, poursuivait-elle, le résultat de cette éducation +insensée. Et cependant il ne faudrait pas se fier aux apparences. +Césarine n'est pas, croyez-le bien, l'extravagante qu'elle paraît être. +Ses qualités sont réelles, et de celles que demande un homme à la femme +dont il veut faire sa compagne.</p> + +<p>Cette pauvre enfant, si sceptique à ce qu'elle prétend, si +désillusionnée et si positive, est au fond extraordinairement +romanesque, naïve et d'une exquise sensibilité. En elle s'agitent +confusément toutes sortes d'idées généreuses et d'une chevalerie qui +n'est plus de notre temps....</p> + +<p>Sans quitter la glace des yeux:</p> + +<p>—Je vous crois, madame, dit M. de Trégars....</p> + +<p>—Elle est avec son père, avec moi surtout, capricieuse, volontaire, +emportée; mais un mari qu'elle aimerait l'aurait vite assouplie à toutes +ses volontés.... Elle qui me dépense vingt mille francs par an, pour sa +toilette, elle irait gaiement vêtue de bure, si elle croyait plaire +ainsi à celui que son cœur aurait choisi.</p> + +<p>L'homme du salon avait achevé sa lettre, et avec un sourire équivoque, +il la relisait.</p> + +<p>—Croyez, madame, répondit M. de Trégars, que j'ai su démêler ce qu'il y +avait de forfanterie naïve dans tout ce que me disait M<sup>lle</sup> Césarine.</p> + +<p>—Alors, bien vrai, vous ne la jugez pas trop mal....</p> + +<p>—Votre cœur n'a pas pour elle plus d'indulgence que le mien....</p> + +<p>—Et cependant, c'est de vous que lui vient son premier chagrin +véritable.</p> + +<p>—De moi?...</p> + +<p>La baronne eut un hochement de tête mélancolique destiné à traduire ses +tendresses et ses angoisses maternelles.</p> + +<p>—Oui, de vous, mon cher marquis, répondit-elle, de vous seul.... C'est +du jour où vous êtes devenu de nos amis que le caractère de Césarine a +changé....</p> + +<p>Ayant relu sa lettre, l'homme du grand salon l'avait pliée et glissée +dans sa poche, et s'étant levé, il semblait attendre quelque chose.</p> + +<p>Ses moindres mouvements, M. de Trégars les épiait dans la glace, avec +une âpre curiosité....</p> + +<p>Et néanmoins, comme il sentait la nécessité, ne fût-ce que pour ne pas +éveiller l'attention de la baronne, de parler, de dire quelque chose:</p> + +<p>—Quoi! fit-il, le caractère de M<sup>lle</sup> Césarine a changé ainsi!...</p> + +<p>—Du soir au lendemain....</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—N'avait-elle pas rencontré ce héros que rêvent les jeunes filles, un +homme de trente ans, qui porte un des plus beaux noms de France....</p> + +<p>Elle s'interrompit, attendant une réponse, un mot, une exclamation.</p> + +<p>Mais comme le marquis de Trégars demeurait bouche close:</p> + +<p>—Vous ne vous êtes donc aperçu de rien? demanda-t-elle.</p> + +<p>—De rien....</p> + +<p>—Si je vous disais, moi, que ma pauvre Césarine, hélas! vous aime?</p> + +<p>M. de Trégars tressauta. Moins préoccupé du personnage du grand salon, +il n'eût certes pas laissé la conversation s'engager ainsi.</p> + +<p>Il comprit sa faute, et d'un ton glacé:</p> + +<p>—Permettez-moi de croire que vous raillez, madame, fit-il.</p> + +<p>—Et si je disais vrai?</p> + +<p>—J'en serais au désespoir....</p> + +<p>—Monsieur....</p> + +<p>—Par cette raison, que je vous ai dite, que j'aime M<sup>lle</sup> Gilberte +Favoral du plus profond et du plus pur amour, et que depuis trois ans +elle est ma fiancée devant Dieu....</p> + +<p>Il passa comme une flamme de colère dans les yeux de M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>—Et moi, s'écria-t-elle, je vous répéterai que ce mariage est +insensé....</p> + +<p>—Je voudrais qu'il le fût plus encore, pour mieux montrer à Gilberte +jusqu'à quel point elle m'est chère.</p> + +<p>Calme en apparence, la baronne égratignait de ses ongles le satin du +fauteuil où elle était assise.</p> + +<p>—Alors, reprit-elle, votre résolution est prise....</p> + +<p>—Irrévocablement....</p> + +<p>—Cependant, là, voyons, entre nous... qui ne sommes plus des enfants, +si M. de Thaller doublait la dot de Césarine... s'il la triplait?</p> + +<p>Une expression d'insurmontable dégoût contractait l'énergique visage de +Marius de Trégars.</p> + +<p>—Ah! plus un mot, madame! interrompit-il.</p> + +<p>Nul espoir ne restait, M<sup>me</sup> de Thaller le comprit à son accent.... Elle +demeura pensive plus d'une minute, et tout à coup, comme une personne +qui prend une résolution définitive, elle sonna.</p> + +<p>Un valet de pied accourut.</p> + +<p>—Faites ce que je vous ai dit! commanda-t-elle.</p> + +<p>Et dès que le valet se fut retiré, se retournant vers M. de Trégars:</p> + +<p>—Hélas! reprit-elle, qui jamais eût pensé que je maudirais le jour où +vous êtes entré dans notre maison!...</p> + +<p>Mais tandis qu'elle parlait, M. de Trégars apercevait dans la glace le +résultat de l'ordre qu'elle venait de donner:</p> + +<p>Le valet de pied entra dans le grand salon, prononça quelques mots, et +tout aussitôt l'homme à mine inquiétante campa sur sa tête son chapeau +crasseux et sortit....</p> + +<p>—C'est étrange! pensa M. de Trégars.</p> + +<p>La baronne poursuivait.</p> + +<p>—Si vos intentions sont à ce point irrévocables, comment êtes-vous ici? +Vous avez trop l'expérience du monde pour n'avoir pas, ce matin, compris +le but de ma visite et mes allusions....</p> + +<p>Bien heureusement, M. de Trégars était débarrassé des distractions que +lui causait la glace. Le moment décisif était venu. Le gain de la partie +qu'il jouait allait peut-être dépendre de son sang-froid.</p> + +<p>—C'est parce que j'ai compris, madame, et mieux que vous ne le +supposez, que je suis ici.</p> + +<p>—En vérité!...</p> + +<p>—Je venais résolu à n'avoir affaire qu'à M. de Thaller.... Ce qui +arrive modifie mes desseins.... C'est à vous que je parlerai d'abord.</p> + +<p>La tranquille assurance de M<sup>me</sup> de Thaller ne se démentait pas, mais +elle se dressa. Sentant venir l'orage, elle voulait être debout, pour +lui tenir tête.</p> + +<p>—C'est bien de l'honneur! fit-elle, avec un sourire ironique.</p> + +<p>Il n'était plus, désormais, de puissance humaine capable de détourner +Marius de Trégars de son but.</p> + +<p>—C'est à vous que je parlerai, reprit-il, parce que, après m'avoir +entendu, peut-être jugerez-vous qu'il est de votre intérêt de vous +joindre à moi pour obtenir de votre mari ce que je demande, ce que +j'exige, ce que je veux!...</p> + +<p>D'un air de surprise merveilleusement joué, s'il n'était pas réel, la +baronne le considérait.</p> + +<p>—Mon père, continuait-il, le marquis de Trégars, était riche de +plusieurs millions, autrefois.... Et cependant, lorsque j'ai eu la +douleur de le perdre, il y a trois ans, il était à ce point ruiné, que +pour rassurer les scrupules de son honneur et lui faire une mort plus +douce, j'ai abandonné à ses créanciers ce que je possédais.... Où avait +passé la fortune de mon père? Quel philtre lui avait-on versé, pour le +décider à se lancer dans des spéculations hasardeuses, lui, un +gentilhomme breton, entêté jusqu'à l'absurde des préjugés de la +noblesse?... Voilà ce que j'ai voulu savoir....</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Et aujourd'hui, madame, je—le—sais!</p> + +<p>C'était une maîtresse femme que M<sup>me</sup> la baronne de Thaller.</p> + +<p>Elle avait couru tant d'aventures en sa vie, côtoyé tant de précipices, +dissimulé tant d'angoisses, que le danger était comme son élément, et +que même à l'instant décisif d'une partie presque désespérée, elle +pouvait rester souriante, à l'exemple de ces vieux joueurs dont rien ne +trahit les affreuses émotions au moment où ils hasardent leur suprême +enjeu.</p> + +<p>Pas un des muscles de son visage ne tressaillit, et il se fût agi d'une +autre, qu'elle n'eût pas dit d'un calme plus imperturbable:</p> + +<p>—Je vous écoute.... Ce doit être fort curieux!</p> + +<p>Ce n'était pas le moyen de disposer M. de Trégars à l'indulgence.</p> + +<p>D'une voix brève et dure:</p> + +<p>—Lorsque mon père mourut, reprit-il, j'étais jeune.... J'ignorais ce +que j'ai appris depuis, que c'est en quelque sorte se faire le complice +des gredins que de contribuer à assurer leur impunité.... Et c'est y +contribuer que de se taire.... Celui-là a rendu un fier service aux +fripons qui le premier a dit: «L'honnête homme dupé s'éloigne et ne dit +rien!...» L'honnête homme doit parler, au contraire, et signaler aux +autres, pour qu'ils l'évitent, le piége où il est tombé.</p> + +<p>Il arrive tous les jours que, sous peine de passer pour un personnage +sans éducation, on est condamné à subir un récit assommant.... On +écoute, alors, mais de quel air!...</p> + +<p>La baronne avait précisément cet air-là:</p> + +<p>—Voilà un sombre préambule! fit-elle.</p> + +<p>M. de Trégars ne releva pas l'interruption.</p> + +<p>—De tout temps, poursuivit-il, mon père a paru fort insoucieux de ses +affaires; il devait, pensait-il, cette affectation au nom qu'il portait. +Son désordre n'était qu'apparent. Je pourrais citer de lui des traits +qui feraient honneur au bourgeois le plus méthodique.... Il avait, par +exemple, l'habitude de conserver toutes les lettres de quelque +importance qu'il recevait.... J'en ai retrouvé chez lui douze ou quinze +cartons pleins à rompre.... Elles étaient soigneusement classées par +années, et beaucoup portaient en marge une annotation rappelant en peu +de mots quelle réponse y avait été faite....</p> + +<p>Étouffant à demi un bâillement:</p> + +<p>—C'est, en effet, de l'ordre, ou je ne m'y connais pas, dit la +baronne....</p> + +<p>—Sur le premier moment, résolu à ne point réveiller le passé, je +n'attachai à ces lettres aucune importance, et elles auraient été +certainement brûlées, sans un vieil ami de la famille, le comte de +Villegré, qui fit porter les cartons chez lui.... Mais plus tard, sous +l'empire de certaines circonstances qu'il serait trop long de vous dire, +je regrettai mon inertie et je songeai que peut-être je trouverais dans +cette correspondance de quoi dissiper ou justifier certains soupçons qui +m'étaient venus....</p> + +<p>—De sorte que, en fils respectueux, vous l'avez lue?</p> + +<p>M. de Trégars, cérémonieusement, s'inclina.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage à la mémoire d'un père, que +de le venger des impostures dont il a été victime de son vivant.... Oui, +madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un intérêt que vous +allez comprendre.... J'avais déjà très-inutilement dépouillé plusieurs +cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une année où mon père habitait +Paris, des lettres attirèrent mon attention. Elles étaient écrites sur +un papier grossier, d'une écriture toute primitive, et fourmillaient de +fautes d'orthographe. Elles étaient signées tantôt Phrasie, tantôt +marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers, +3, Paris-Grenelle.</p> + +<p>D'un geste familier, M<sup>me</sup> de Thaller remontait les épaulettes de sa robe +de bal.</p> + +<p>—Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voilà en pleine pastorale....</p> + +<p>—Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait dû se +passer.... Mon père avait rencontré une ouvrière d'une rare beauté, il +s'en était épris, et comme il était tourmenté de la crainte de n'être +aimé que pour son argent, il s'était fait passer pour un pauvre employé +de ministère....</p> + +<p>—Très-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.</p> + +<p>Mais il n'était pas d'impertinence capable d'altérer le sang-froid de +Marius de Trégars.</p> + +<p>—Roman, peut-être, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour.... +Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientôt dans une de +ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de +février 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, écrit-elle, à +une de ses parentes qui demeure dans le Midi, près de Toulouse.... Ce +fut cet événement, sans doute, qui décida mon père à se découvrir. Il +avoue qu'il n'est pas un pauvre employé, mais bien le marquis de +Trégars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitôt le +ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue +des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abîme +les mains, qu'elle a charmantes.... Résultat: moins de quinze jours +après la naissance de sa fille, mon père installe sa jolie maîtresse, +87, rue de Bourgogne, sous le nom de M<sup>me</sup> Devil; elle a un appartement +ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une +voiture....</p> + +<p>Ce n'était plus des marques d'ennui, c'était des signes d'impatience, +que donnait M<sup>me</sup> de Thaller....</p> + +<p>Son geste semblait dire:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!</p> + +<p>Impassible, M. de Trégars poursuivait:</p> + +<p>—Libres désormais de se voir chaque jour, mon père et sa maîtresse +cessent de s'écrire. Mais M<sup>me</sup> Devil ne perd pas son temps. En moins de +huit mois, de février à septembre, elle détermine mon père à disposer, +non en sa faveur, elle est bien trop désintéressée pour cela, mais en +faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En +septembre, la correspondance reprend. M<sup>me</sup> Devil découvre qu'elle n'est +pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'écriture meilleure et +l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leçons.</p> + +<p>Elle se plaint de sa situation précaire et gémit de n'être qu'une fille +entretenue; l'avenir l'épouvante, elle a soif de considération.... +Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps où +elle était ouvrière; pourquoi a-t-elle été si faible! Ah! qu'elle paye +cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs débats et +d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se présente pour elle un +parti inespéré: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent +mille francs, lui donnerait son nom et reconnaîtrait sa fille, sa pauvre +chère petite fille adorée.... Longtemps mon père hésite, sa jolie +maîtresse lui tient au cœur.... Mais elle le presse si vivement et avec +une habileté si rare; elle lui démontre si bien que ce mariage assurera +le bonheur de leur fille, que mon père se résout au sacrifice.... Et +dans une note, en marge d'une dernière lettre, il écrit qu'il vient de +donner deux cent mille francs à M<sup>me</sup> Devil, qu'il ne la reverra plus, et +qu'il retourne vivre en Bretagne, où il veut, à force d'économies, +réparer la brèche qu'il vient de faire à sa fortune....</p> + +<p>D'un ton léger:</p> + +<p>—Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>—Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues années, +mon père se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trégars. Mais +l'ennui le prit à la longue, au fond de sa solitude; il revint à +Paris.... Chercha-t-il à revoir son ancienne maîtresse? Je ne le crois +pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutôt, sachant son +arrivée, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la +retrouvait plus séduisante que jamais, et d'après ce qu'elle lui +écrivait, riche et considérée, car son mari était devenu un personnage. +Elle eût été complétement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui eût été +possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois, qui avait +eu les prémices de son cœur, et auquel elle devait sa position....</p> + +<p>J'ai cette lettre. L'écriture élégante, le style et la parfaite +correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de +Javelle.</p> + +<p>Seulement, elle n'est pas signée. La petite ouvrière est devenue +prudente; elle a beaucoup à perdre, elle craint de se compromettre....</p> + +<p>A huit jours de là, par un billet laconique et qu'on jurerait arraché à +la passion, elle supplie mon père de la venir voir chez elle.</p> + +<p>Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit être la +sienne, et qu'il se met à idolâtrer!...</p> + +<p>Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de +s'appartenir; son ancienne maîtresse peut disposer de sa fortune et de +sa volonté!...</p> + +<p>Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage +des visites de mon père! Dans une lettre, qui est un chef-d'œuvre de +diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soupçons, +écrit-elle, à quelles extrémités ne se porterait-il pas s'il venait à +découvrir la vérité! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour +mon père un moyen peut-être de justifier sa continuelle présence. Que ne +s'associe-t-il avec ce jaloux....</p> + +<p>C'est avec un empressement d'enfant que mon père saisit ce moyen unique. +Mais il faut de l'argent. Il vend ses propriétés et annonce partout +qu'il a de grandes idées financières et qu'il va décupler sa fortune.</p> + +<p>Le voilà l'associé du mari de son ancienne maîtresse, lancé dans les +spéculations, gérant d'une société. Il croit ses affaires excellentes, +il est persuadé qu'il gagne un argent fou. Pauvre honnête homme! On lui +prouve un matin qu'il est ruiné et de plus compromis. Et cela semble si +bien la vérité, que j'interviens et que je paye les créanciers. Nous +voilà dépouillés, mais l'honneur était sauf. A quelques semaines de là, +mon père mourait désespéré....</p> + +<p>Avec cet empressement qui trahit la joie d'échapper enfin à un gêneur +impitoyable, la baronne de Thaller s'était à demi levée.</p> + +<p>Un regard de M. de Trégars la cloua sur son fauteuil, lui glaçant aux +lèvres la plaisanterie qui déjà y montait.</p> + +<p>—Je n'ai pas achevé! dit-il d'un ton rude.</p> + +<p>Et sans souffrir d'interruption:</p> + +<p>—De cette correspondance, reprit-il, résultait la preuve irrécusable, +flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps soupçonnée par mon +vieil ami le général comte de Villegré. Il devenait évident pour moi, +que mon pauvre père avait été joué comme un enfant, par cette maîtresse +si jolie et tant aimée, et plus tard dépouillé par le mari de cette +maîtresse. Je n'en étais pas plus avancé. Ignorant la vie de mon père et +ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un détail précis, +je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut à tout le +moins un commencement de preuve matérielle.</p> + +<p>La baronne s'était rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le +mouvement des lèvres semblait dire:</p> + +<p>—Vous êtes chez moi, la civilité a ses exigences, je vous subis, mais, +en vérité, vous abusez.</p> + +<p>Il poursuivait:</p> + +<p>—A ce moment, j'étais encore une manière de sauvage, tout préoccupé de +mes expériences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire.... +J'étais indigné, je souhaitais ardemment retrouver et punir les +misérables qui avaient dupé mon père et qui nous avaient dépouillés; +mais je ne savais comment m'y prendre, ni où chercher des +renseignements. L'impunité des misérables était peut-être assurée, sans +un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai +rendu un léger service autrefois, un soir d'émeute, qu'il était serré de +fort près par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma +situation, il s'y intéressa, me promit son concours et me traça ma +conduite.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller s'agitait sur son fauteuil.</p> + +<p>—Je vous avouerai, commença-t-elle, que je ne suis pas absolument +maîtresse de mon temps; je suis habillée, comme vous le voyez, et j'ai à +sortir....</p> + +<p>Si elle avait gardé l'espérance d'ajourner l'explication qu'elle sentait +venir, elle dut la perdre, rien qu'à l'accent dont M. de Trégars +l'interrompit:</p> + +<p>—Vous sortirez demain!...</p> + +<p>Et sans se hâter:</p> + +<p>—Conseillé comme je viens de vous dire, continua-t-il, et armé de +l'expérience d'un homme du métier, je me rendis à Grenelle, au nº 3 de +la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contremaître +d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis +tantôt vingt-cinq ans. Dès mes premières questions, ils échangèrent un +regard et se mirent à rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la +marquise de Javelle. C'était, me répondirent-ils, une jeune +blanchisseuse très-jolie, qui devait son surnom à sa beauté dédaigneuse, +à ses idées ambitieuses et aussi à son état, où l'eau de javelle joue un +rôle considérable. Elle avait demeuré pendant dix-huit mois sur le même +palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer +pour un employé, mais qui, d'après ce qu'elle leur avait confié, devait +être un grand seigneur immensément riche, dont elle espérait tirer bon +parti. Ils ajoutaient qu'elle était accouchée d'une fille, et que même +ils l'avaient soignée pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la +mère et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient +entendu parler....</p> + +<p>M. de Trégars s'arrêta, et après une pause:</p> + +<p>—Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle +s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle était de Paris et +n'avait pas de parents près de Toulouse. Lorsque je les ai quittés, ils +m'ont dit: «Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'à lui parler du +père et de la mère Chandour, et elle se rappellera bien de nous, +allez!...»</p> + +<p>Pour la première fois, M<sup>me</sup> de Thaller eut un tressaillement. Mais ce +fut presque imperceptible.</p> + +<p>—De Grenelle, poursuivait M. de Trégars, c'est rue de Bourgogne, 87, +que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y était la même +qu'en 1853. Aussitôt je lui parlai de M<sup>me</sup> Devil, elle me répondit +qu'elle l'avait si peu oubliée qu'elle la reconnaîtrait entre mille. +C'était, déclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle eût +vues, et jamais en sa vie de portière, elle n'avait rencontré une +locataire aussi généreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je +lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie +M<sup>me</sup> Devil, qui était une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un +amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui était le maître +et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait +par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire. +Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trégars. Du second, la +dépense, la concierge n'avait jamais su que le prénom: Frédéric.... +J'insistai pour savoir ce qu'était devenue M<sup>me</sup> Devil, et j'appuyai mon +insistance d'une nouvelle pièce de vingt francs. Mais la portière me +jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.</p> + +<p>Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire +perdre ses traces, M<sup>me</sup> Devil avait envoyé chercher un marchand de +meubles et une marchande à la toilette, et elle leur avait vendu tout ce +qu'elle possédait: son mobilier, son linge et jusqu'à ses nippes. En +moins d'une heure, le marché avait été conclu, et elle était partie +n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....</p> + +<p>Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal, +elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.</p> + +<p>Après l'avoir considérée un moment avec une sorte de curiosité avide, +Marius de Trégars reprit:</p> + +<p>Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon +ami, il hocha la tête: «Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais répondu: +En voilà plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres +de l'état civil nous livreront le dernier mot de cette énigme à demi +déchiffrée. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres +de l'état civil ont été incendiés.... Cependant, il ne faut pas perdre +courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le +réaliser.»</p> + +<p>Dès le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garçon +nommé Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entière confiance, +car il m'était recommandé par un des hommes que j'aime et que j'estime +le plus: le duc de Champdoce. Renonçant du premier coup à s'adresser +aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une ténacité de sauvage +suivant une piste, se mit à battre les quartiers de Grenelle, de +Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Après huit jours +d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de +l'Université, laquelle se rappelait très-bien avoir accouché autrefois +une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et +surnommée la marquise de Javelle.</p> + +<p>C'était même ce surnom singulier qui avait fixé sa mémoire. Et comme +c'était une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte +fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre où je lus: +«Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une +fille, reçu cent francs....» Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme +m'apprit qu'elle avait été chargée de présenter l'enfant à la mairie, et +qu'elle l'y avait déclarée sous les noms d'Euphrasie-Césarine Taponnet, +née d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un père inconnu. Enfin, +persuadée que mes démarches avaient pour objet une reconstitution d'état +civil, elle mettait à ma disposition et son livre de comptes et son +témoignage....</p> + +<p>Bandée outre mesure, l'énergie de la baronne commençait à la trahir, +elle blémissait sous sa poudre de riz.</p> + +<p>Toujours du même accent glacé:</p> + +<p>—Vous devez le comprendre, disait Marius de Trégars, le témoignage de +cette sage-femme, joint aux lettres que je possède, me met à même +d'établir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille +que mon père a eue de sa maîtresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec +une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il +s'était mis à dépouiller les registres de mariages de toutes les +paroisses de Paris, et dès la semaine suivante, il découvrait à +Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet +et du sieur Frédéric de Thaller....</p> + +<p>Encore bien qu'elle dût s'attendre à ce nom, la baronne se dressa d'un +bloc, livide, l'œil hagard....</p> + +<p>—C'est faux!... commença-t-elle d'une voix étranglée.</p> + +<p>Un sourire d'ironique pitié effleurait les lèvres de Marius.</p> + +<p>—Cinq minutes de réflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier, +interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptêmes de cette +même église, Victor Chupin a trouvé enregistré le baptême d'une fille du +sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mêmes prénoms +que la première: Euphrasie-Césarine.</p> + +<p>Convulsivement, la baronne haussait les épaules. Accablée par +l'évidence, elle essayait encore de payer d'audace....</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.</p> + +<p>—Cela prouve, madame, l'intention bien arrêtée de substituer un enfant +à l'autre; cela prouve qu'on a impudemment trompé mon père, lorsqu'on +lui a fait croire que la seconde Césarine était sa fille, la fille en +faveur de laquelle autrefois il avait disposé de plus de cinq cent mille +francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa +mère, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a lâchement +abandonnée....</p> + +<p>Éperdue de colère et de peur:</p> + +<p>—Vous en avez menti! s'écria la baronne.</p> + +<p>M. de Trégars s'inclina.</p> + +<p>—La preuve que je dis vrai, fit-il froidement, je la trouverai à +Louveciennes, et à l'<i>Hôtel des Folies</i>, boulevard du Temple, à Paris.</p> + +<p>La nuit venait: un valet de pied entra, apportant des lampes qu'il posa +sur la cheminée.</p> + +<p>En tout, il ne resta pas une minute dans le petit salon bouton d'or, +mais cette minute suffit à la baronne de Thaller pour ressaisir son +sang-froid et rassembler ses idées.</p> + +<p>Lorsque le valet se retira, elle avait pris un parti, avec cette +promptitude des gens accoutumés aux situations extrêmes; elle renonçait +à discuter.</p> + +<p>Se rapprochant de M. de Trégars:</p> + +<p>—Assez d'allusions comme cela, reprit-elle, parlons-nous franc et en +face. Que voulez-vous?</p> + +<p>Mais le changement était trop brusque pour n'éveiller pas les défiances +de Marius.</p> + +<p>—J'exige beaucoup de choses, répondit-il.</p> + +<p>—Encore faut-il spécifier.</p> + +<p>—Eh bien! je réclame d'abord les cinq cent mille francs dont mon père +avait disposé en faveur de sa fille, de la fille que vous avez +abandonnée....</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Je veux de plus la fortune de mon père et la mienne, cette fortune +dont M. de Thaller, avec votre assistance, nous a dépouillés....</p> + +<p>—Est-ce au moins tout?</p> + +<p>M. de Trégars secoua la tête.</p> + +<p>—Ce n'est rien encore, répondit-il.</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—Il nous reste à nous occuper des affaires de Vincent Favoral.</p> + +<p>Un avoué qui débat les intérêts d'un client dont il se soucie peu, n'est +ni plus calme ni plus froid que ne l'était en ce moment M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>—Les affaires du caissier de mon mari me regardent donc? fit-elle avec +une nuance d'ironie.</p> + +<p>—Beaucoup, oui, madame.</p> + +<p>—Je suis bien aise de l'apprendre.</p> + +<p>—Moi, je le sais de source certaine, parce qu'en revenant de +Louveciennes, je me suis rendu rue du Cirque, où j'ai parlé à une +demoiselle Zélie Cadelle.</p> + +<p>Il pensait qu'à ce nom la baronne aurait au moins un tressaillement. +Point. D'un air de profonde surprise:</p> + +<p>—Rue du Cirque, répéta-t-elle, comme si elle eût fait un prodigieux +effort de mémoire, rue du Cirque!... Zélie Cadelle!... Décidément, je ne +comprends pas.</p> + +<p>Mais au coup d'œil que lui jeta M. de Trégars, elle dut comprendre +qu'elle ne lui arracherait pas aisément les détails qu'il s'était promis +de taire.</p> + +<p>—Je crois au contraire, prononça-t-il, que vous comprenez +admirablement.</p> + +<p>—Si vous y tenez, soit! Que demandez-vous pour Favoral....</p> + +<p>—Je demande, non pour Favoral, mais pour les actionnaires, impudemment +dupés, les douze millions qui manquent à la caisse du <i>Crédit mutuel</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller éclata de rire.</p> + +<p>—Rien que cela? fit-elle.</p> + +<p>—Oui, rien que cela.</p> + +<p>—Eh bien! mais il me semble que c'est à M. Favoral qu'il faut présenter +vos réclamations. Vous avez le droit de courir après.</p> + +<p>—C'est inutile....</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Par la raison que ce n'est pas lui, le pauvre fou, qui a emporté les +millions....</p> + +<p>—Qui donc les a?</p> + +<p>—M. le baron de Thaller, sans doute.</p> + +<p>De cet accent de pitié qu'on prend pour répondre à une proposition +absurde:</p> + +<p>—Vous êtes fou, mon pauvre marquis, dit M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>—Vous ne le pensez pas.</p> + +<p>—Si c'était mon dernier mot, cependant?</p> + +<p>Il arrêta sur elle un regard où elle put lire une détermination +irrévocable, et lentement:</p> + +<p>—J'ai horreur du scandale, répondit-il, et, comme vous le voyez, je +cherche à tout arranger sans bruit, sous le manteau de la cheminée, +entre nous. Mais si je n'obtiens rien ainsi, je m'adresserai aux +tribunaux.</p> + +<p>—Et des preuves?</p> + +<p>—Soyez tranquille, j'en puis fournir à toutes mes allégations.</p> + +<p>Nonchalamment la baronne s'était allongée sur un fauteuil.</p> + +<p>—Peut-on les connaître? demanda-t-elle.</p> + +<p>Cette imperturbable assurance de M<sup>me</sup> de Thaller finissait par inquiéter +Marius. Qu'espérait-elle? Entrevoyait-elle donc une issue à une +situation en apparence si désespérée?</p> + +<p>Résolu à lui prouver qu'elle était perdue et qu'elle n'avait plus qu'à +se rendre:</p> + +<p>—Oh! je sais, madame, reprit-il, que vos précautions sont bien prises. +Mais quand la Providence s'en mêle, voyez-vous, la prudence humaine est +bien peu de chose. Voyez plutôt ce qui arrive, pour votre première +fille, celle que vous avez eue quand vous n'étiez encore que la marquise +de Javelle.</p> + +<p>L'ayant abandonnée avec des maraîchers de Louveciennes, auxquels vous +aviez eu la prévoyance de ne pas donner votre nom, vous pensiez en être +à tout jamais débarrassée, et lorsque mon père vous retrouvait, après +des années de séparation, c'est sans l'ombre d'un soupçon qu'il +acceptait comme sienne M<sup>lle</sup> Césarine.... Mais voilà qu'un jour, près de +la porte Saint-Martin, votre voiture renverse une pauvre servante, qui +s'en allait dans Paris en quête d'une place qui lui donnât du pain... et +il se trouve que cette malheureuse est votre première fille, celle à +laquelle mon père, sur vos instances, avait assuré un capital de cinq +cent mille francs. Vous en êtes-vous doutée sur le moment?</p> + +<p>Je ne crois pas, car très-certainement, en ce cas, vous n'eussiez pas +laissé votre adresse à un des sergents de ville témoins de l'accident. +Mais à quelques jours de là, cette malheureuse vous ayant adressé de +l'hôpital, où on l'avait transportée, une touchante supplique où elle +vous racontait toute son histoire, vous n'avez plus eu de doutes. En ne +répondant pas, vous espériez que tout serait dit. Non. A quelques mois +de là, elle se présentait ici, l'infortunée, M. de Thaller l'apercevait, +il la devinait sous ses haillons, à sa ressemblance avec moi, et +aussitôt, dans son trouble, il lui donnait tout l'argent qu'il avait sur +lui et recommandait à ses laquais de la chasser, si jamais elle se +présentait.</p> + +<p>Mais de cet instant, c'en était fait de votre sécurité, madame, et de +celle de M. de Thaller. Vous compreniez qu'il suffisait d'un hasard pour +que cette malheureuse découvrît qui elle était et se dressât +soudainement, réclamant sa fortune. Aussi, pour la faire disparaître, +avez-vous tenté l'impossible. C'est un homme à vous, que vous lui +dépêchez d'abord, et qui essaye de l'entraîner à New-York. Vous vous +disiez: «Quand elle sera en Amérique, elle n'en reviendra pas.» +Malheureusement pour votre tranquillité, les promesses les plus +éblouissantes ne la décident pas à quitter Paris.</p> + +<p>Vous cherchez autre chose alors, et l'idée vous vient de la signaler à +la préfecture de police, au bureau des mœurs, espérant ainsi la pousser +à l'abîme et qu'elle roulera si bas que ce sera comme si elle était +morte. On l'arrête, en effet, et elle serait perdue, sans un honnête +homme, un officier de paix, qui prend en pitié sa jeunesse, qui s'assure +qu'elle a été misérablement calomniée et qui la sauve. C'est une +tentative avortée. Et comme il est des pentes fatales, et sur lesquelles +il est impossible de se retenir, vous finissez par mettre un couteau aux +mains d'un vil assassin, que vous envoyez, de nuit, au coin d'une ruelle +déserte, attendre votre fille. Cette fois encore, elle est +miraculeusement préservée.</p> + +<p>Allez-vous pardonner? Non. Au lendemain de la Commune, vous la dénoncez; +on la jette avec d'immondes pétroleuses dans les prisons de Versailles, +et sans un ami dévoué, elle serait en Calédonie, à cette heure, ou au +fond de quelque prison centrale....</p> + +<p>Il s'arrêta, attendant une réponse, une protestation.</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> de Thaller se taisant:</p> + +<p>—Vous me regardez, madame, reprit-il, et vous vous demandez comment +j'ai pu découvrir tout cela. Un mot vous l'expliquera. L'officier de +paix qui a sauvé votre fille et qui depuis a veillé sur elle, est celui +précisément auquel il m'a été donné de rendre un service autrefois. En +complétant les uns par les autres nos renseignements, nous sommes +arrivés jusqu'à la vérité, jusqu'à vous, madame.... Reconnaissez-vous +maintenant que j'ai plus de preuves qu'il n'en faut pour m'adresser à la +justice?...</p> + +<p>Qu'elle le reconnût ou non, elle ne daigna pas discuter.</p> + +<p>—Après? fit-elle froidement.</p> + +<p>Mais M. de Trégars était trop sur ses gardes pour s'exposer, en +continuant de la sorte, à livrer le secret de ses desseins.</p> + +<p>Et d'ailleurs, s'il était absolument fixé quant aux manœuvres employées +pour dépouiller son père, il n'en était encore qu'aux présomptions pour +ce qui concernait Vincent Favoral.</p> + +<p>—Permettez-moi de n'ajouter plus un mot, madame, répondit Marius. Je +vous en ai dit assez pour vous mettre à même de juger de la valeur de +mes armes....</p> + +<p>Elle dut sentir qu'elle ne le ferait pas changer d'avis, car elle se +leva.</p> + +<p>—Il suffit, prononça-t-elle. Je vais réfléchir, et, demain, je vous +rendrai une réponse....</p> + +<p>Elle se disposait à sortir, mais vivement M. de Trégars se jeta entre +elle et la porte.</p> + +<p>—Excusez-moi, dit-il; mais ce n'est pas demain qu'il me faut une +réponse, c'est ce soir, à l'instant....</p> + +<p>Ah!... si elle eût pu l'anéantir d'un regard.</p> + +<p>—Mais c'est de la violence! fit-elle d'une voix qui trahissait +l'incroyable effort qu'elle faisait pour se maîtriser....</p> + +<p>—Elle m'est imposée par les circonstances, madame....</p> + +<p>—Vous seriez moins exigeant, si mon mari était là....</p> + +<p>Il devait être à portée d'entendre, car brusquement la porte s'ouvrit et +il parut sur le seuil.</p> + +<p>Il est des gens pour lesquels l'imprévu ne compte pas, que nul événement +ne saurait déconcerter. Ayant tout risqué, ils s'attendent à tout.</p> + +<p>Tel était le baron de Thaller.</p> + +<p>D'un coup d'œil sagace, il examina sa femme et M. de Trégars, et d'un +ton de cordiale bonhomie:</p> + +<p>—On n'est donc pas d'accord, ici! fit-il.</p> + +<p>—Heureusement te voilà! s'écria la baronne.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>—Il y a que M. de Trégars abuse odieusement de certaines misères de +notre passé....</p> + +<p>M. de Thaller riait.</p> + +<p>—Voilà bien l'exagération des femmes! dit-il.</p> + +<p>Et tendant la main à Marius:</p> + +<p>—Je vais faire votre paix, mon cher marquis, ajouta-t-il, c'est dans +mes attributions de mari....</p> + +<p>Mais, au lieu de prendre cette main qui lui était tendue, M. de Trégars +recula.</p> + +<p>—Il n'est plus de paix possible, monsieur, je suis un ennemi....</p> + +<p>Si la stupeur de M. de Thaller n'était pas réelle, elle était +merveilleusement jouée.</p> + +<p>—Un ennemi! répéta-t-il.</p> + +<p>—Oui, interrompit la baronne, et il faut que je te parle à l'instant, +Frédéric. Viens, M. de Trégars t'attendra....</p> + +<p>Et elle entraîna son mari dans la pièce voisine, non sans adresser à +Marius un regard où étincelait la haine triomphante.</p> + +<p>Resté seul, M. de Trégars s'assit.</p> + +<p>Loin de le contrarier, cette soudaine intervention du directeur du +<i>Crédit mutuel</i> lui paraissait un coup de fortune. Elle lui épargnait +une explication plus pénible encore que la première, et ce supplice +d'avoir à confondre un misérable en lui prouvant son infamie.</p> + +<p>—Et d'ailleurs, pensait-il, quand le mari et la femme se seront +consultés, ils reconnaîtront qu'il n'y a pas à lutter et que mieux vaut +se rendre.</p> + +<p>La délibération fut courte.</p> + +<p>Dix minutes ne s'étaient pas écoulées quand M. de Thaller reparut, seul. +Il était pâle, et son visage exprimait bien cette douleur de l'honnête +homme qui reconnaît trop tard qu'il a mal placé sa confiance.</p> + +<p>—Ma femme m'a tout dit! monsieur, commença-t-il....</p> + +<p>M. de Trégars s'était levé.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Vous me voyez navré. Ah! monsieur le marquis, devais-je m'attendre à +cela de vous? Comment imaginer qu'un jour viendrait où vous regreteriez +votre conduite si noble et si désintéressée lors de la mort de votre +père? C'est cette conduite cependant qui vous avait valu mon estime. Car +je vous estimais, monsieur, et beaucoup, et il me semble vous l'avoir +prouvé lorsque M. Marcolet vous présenta chez moi. Rappelez-vous +l'accueil que je vous fis et mon empressement à vous ouvrir ma maison +et à vous faire asseoir à ma table! C'est que je savais combien votre +situation était précaire, depuis l'abandon que vous aviez fait de tous +vos biens. C'est que dès lors je cherchais un moyen de réparer +l'injustice de la fortune à votre égard....</p> + +<p>Décidément, M. de Thaller se posait en bienfaiteur méconnu, et pour bien +peu il eût accusé Marius de la plus noire ingratitude.</p> + +<p>Toujours du même ton paterne:</p> + +<p>—Ce moyen, poursuivit-il, je l'avais trouvé: c'était de vous donner ma +fille, avec une dot assez ronde pour vous permettre de porter +brillamment votre nom. Et je pensais que vous aviez pénétré mes +intentions. Et je me réjouissais en constatant que ma fille n'était pas +insensible à vos assiduités....</p> + +<p>Il était hardi de parler des assiduités de Marius qui, de tout temps, +s'était étudié à garder près de M<sup>lle</sup> Césarine une réserve glacée.</p> + +<p>—Ainsi donc, continuait le baron, j'avais le droit de vous croire et je +vous croyais mon ami. Et c'est vous cependant qui, au lendemain du +malheur qui me frappe, essayez de me porter le coup de grâce. C'est vous +qui voudriez m'écraser sous des calomnies ramassées au ruisseau....</p> + +<p>D'un geste, M. de Trégars l'arrêta.</p> + +<p>—Pour que vous prononciez ce mot de calomnie, il faut que M<sup>me</sup> de +Thaller ne vous ait pas rapporté exactement mes paroles....</p> + +<p>—Elle me les a rapportées sans y rien changer.</p> + +<p>—C'est qu'alors elle ne vous a pas dit la valeur des preuves que j'ai +entre les mains....</p> + +<p>Le baron persistait, eût dit M<sup>lle</sup> Césarine, à «la faire à +l'attendrissement.»</p> + +<p>—Il n'est guère de famille, reprit-il, où il ne se trouve quelqu'un de +ces secrets douloureux qu'on s'efforce de dérober à la méchanceté du +monde. Il en est un, dans la mienne: oui, c'est vrai, ma femme avant +notre mariage avait eu une fille que la misère l'avait forcée +d'abandonner.... Depuis, tout ce qui est humainement possible, nous +l'avons fait pour retrouver cette enfant, mais nos efforts sont demeurés +stériles. C'est un grand malheur et qui a pesé sur toute notre vie, ce +n'est pas un crime. Si pourtant vous croyez qu'il soit de votre intérêt +de divulguer notre secret et de déshonorer une femme, libre à vous, je +ne puis vous en empêcher. Mais je vous le déclare, ce fait est tout ce +qu'il y a de réel parmi vos accusations. Votre père, dites-vous, a été +dupé et dépouillé. De qui vous est venue cette idée?</p> + +<p>De Marcolet, sans doute, un homme taré, devenu mon ennemi mortel depuis +le jour où, jouant au fin avec moi, il ne s'est pas trouvé le plus fin? +De Costeclar, peut-être, qui ne me pardonne pas de lui avoir refusé ma +fille et qui me hait parce que je sais qu'il a fait des faux, autrefois, +et qu'il serait au bagne sans l'excessive indulgence de votre père? Eh +bien! Costeclar et Marcolet vous ont trompé. Si le marquis de Trégars +s'est ruiné, c'est qu'il avait entrepris un métier qu'il ignorait, et +qu'il a spéculé à tort et à travers. On perd très-vite une fortune sans +que les voleurs y soient pour rien.</p> + +<p>Quant à prétendre que j'ai profité des détournements de mon caissier, +c'est inepte, et il ne peut y avoir à le soutenir que Jottras et +Saint-Pavin, deux mauvais drôles que dix fois j'ai eu l'occasion +d'envoyer en police correctionnelle et qui étaient les complices de +Favoral. La justice d'ailleurs est saisie de l'affaire, et je prouverai +au grand jour de l'audience, comme je l'ai prouvé dans le cabinet du +juge d'instruction, que pour sauver le <i>Crédit mutuel</i>, j'ai sacrifié +plus de la moitié de ma fortune....</p> + +<p>Impatienté par ce plaidoyer dont le but manifeste était de l'amener à +discuter et à se découvrir:</p> + +<p>—Concluez, monsieur, interrompit durement M. de Trégars.</p> + +<p>Toujours du même ton placide:</p> + +<p>—Conclure est aisé, répondit le baron. Vous allez, m'a dit ma femme, +épouser une jeune fille que vous aimez, la fille de mon ancien caissier, +qui est d'une exquise beauté, mais qui n'a pas le sou.... Il lui +faudrait une dot....</p> + +<p>—Monsieur!...</p> + +<p>—Jouons cartes sur table. Je suis dans une passe difficile. Vous savez +ma situation et vous voulez l'exploiter.... Eh bien! nous pouvons nous +entendre.... Que diriez-vous si je donnais à M<sup>lle</sup> Gilberte la dot que +je destinais à ma fille....</p> + +<p>Tout le sang de M. de Trégars lui sauta à la face.</p> + +<p>—Ah! plus un mot! s'écria-t-il avec un geste d'une violence inouïe.</p> + +<p>Mais se maîtrisant presque aussitôt:</p> + +<p>—Je veux, ajouta-t-il, la fortune de mon père; je veux que vous +remettiez dans la caisse du <i>Crédit mutuel</i> les douze millions qui y ont +été volés....</p> + +<p>—Sinon?</p> + +<p>—Je m'adresserai à la justice.</p> + +<p>Ils restèrent un moment face à face, les yeux dans les yeux, puis:</p> + +<p>—Avez-vous réfléchi? demanda M. de Trégars.</p> + +<p>Sans soupçonner peut-être que son offre était une nouvelle injure:</p> + +<p>—J'irai jusqu'à quinze cent mille francs, répondit M. de Thaller..., et +je paie comptant.</p> + +<p>—C'est votre dernier mot?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Si je porte plainte, avec les preuves que je puis fournir, vous êtes +perdu....</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.</p> + +<p>Insister eût été puéril.</p> + +<p>—Soit nous verrons! dit M. de Trégars.</p> + +<p>Et il sortit, et en remontant dans son fiacre qui l'attendait à la porte +de l'hôtel, il se demandait d'où pouvait venir l'assurance du baron de +Thaller, et s'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures....</p> + +<p>Il allait être huit heures, et Maxence, M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte +devaient l'attendre avec une fiévreuse impatience; mais il n'avait rien +pris depuis le matin, il se fit arrêter devant un des restaurants du +boulevard.</p> + +<p>Il venait de se faire servir à dîner, quand à la table voisine vint +s'asseoir un homme d'un certain âge déjà, mais alerte et vigoureux +encore, à tournure militaire, portant moustache et la boutonnière +pavoisée d'ordres multicolores.</p> + +<p>En moins d'un quart d'heure M. de Trégars eut expédié un potage et une +tranche de bœuf, et il se hâtait de sortir, lorsque son pied, sans +qu'il pût s'expliquer comment, heurta le pied du dîneur son voisin.</p> + +<p>Bien persuadé que la faute ne venait pas de lui, il s'empressa néanmoins +de s'excuser, mais le dîneur se mit à se fâcher tout rouge, et si haut +que tout le monde se retournait....</p> + +<p>Si agacé qu'il fût, Marius renouvela ses excuses....</p> + +<p>Mais l'autre, pareil à ces poltrons qui croient avoir trouvé plus +poltron qu'eux, s'était dressé et se répandait en injures grossières.</p> + +<p>M. de Trégars levait le bras pour lui infliger la correction méritée, +lorsque soudain se représenta à son esprit la scène du grand salon de +l'hôtel de Thaller. Il revit, comme dans la glace, l'homme de mauvaise +mine écoutant d'un air inquiet les propositions de M<sup>me</sup> de Thaller et se +mettant ensuite à écrire....</p> + +<p>—C'est cela! s'écria-t-il, éclairé par une foule de circonstances, qui, +sur le moment, lui avaient échappé.</p> + +<p>Et sans plus réfléchir, saisissant son adversaire à la gorge, il le +renversa, les reins sur la table, le maintenant du genou.</p> + +<p>—Je suis sûr qu'il a la lettre sur lui, disait-il aux gens qui +l'entouraient.</p> + +<p>Et en effet, de la poche de côté du misérable, il tira une lettre qu'il +déplia et qu'il se mit à lire à haute voix:</p> + +<p>«Je vous attends, mon cher commandant; arrivez vite, car la chose +presse. Il s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant, ce sera +pour vous l'affaire d'un coup d'épée, et pour nous l'occasion de +partager une somme assez ronde...»</p> + +<p>—Et voilà pourquoi il me provoquait, ajouta M. de Trégars.</p> + +<p>Deux garçons s'étaient emparés du misérable, qui se débattait +furieusement; et on parlait de le livrer aux sergents de ville....</p> + +<p>—A quoi bon!... fit Marius, j'ai sa lettre, cela suffit, la police +saura bien où le prendre....</p> + +<p>Et l'homme ayant été lâché, M. de Trégars regagna son fiacre:</p> + +<p>—Rue Saint-Gilles, commanda-t-il au cocher, et bon train s'il se +peut!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + + +<p>Rue Saint-Gilles, les heures se traînaient lentes et mornes....</p> + +<p>Après le départ de Maxence courant au rendez-vous de M. de Trégars, M<sup>me</sup> +Favoral et sa fille étaient restées seules avec M. Chapelain et avaient +eu à subir le flot de sa colère et de ses interminables doléances.</p> + +<p>C'était certes un homme excellent que l'ancien avoué, et trop juste pour +faire retomber sur M<sup>lle</sup> Gilberte et sa mère la responsabilité des actes +de Vincent Favoral. Il ne mentait pas lorsqu'il leur affirmait avoir +pour elles une affection sincère et qu'elles pouvaient compter sur son +dévouement. Mais il perdait cent soixante mille francs, et quand on perd +une si grosse somme on est de méchante humeur et peu disposé à +l'optimisme.</p> + +<p>Le plus cruel ennemi des pauvres femmes les eût moins impitoyablement +torturées que cet ami dévoué.</p> + +<p>Il ne leur épargna pas un détail attristant de cette réunion de la rue +du Quatre-Septembre d'où il sortait. Il leur exagérait l'assurance +superbe du directeur du <i>Crédit mutuel</i>, et la bénignité confiante des +actionnaires.</p> + +<p>—Ce baron de Thaller, leur disait-il, est bien le plus impudent drôle +et le plus habile gredin que j'aie vu en ma vie. Il s'en tirera, vous +verrez, les chausses nettes et les poches pleines. Qu'il ait ou non des +complices, Vincent sera le bouc émissaire, il faut en faire notre +deuil....</p> + +<p>Son intention formelle était de consoler M<sup>me</sup> Favoral et M<sup>lle</sup> Gilberte. +Il eût juré de les désespérer qu'il ne s'y fût pas pris autrement.</p> + +<p>—Pauvres femmes! ajoutait-il, qu'allez-vous devenir! Maxence est un bon +et loyal garçon, j'en suis sûr, mais si faible, si étourdi, si avide de +plaisir!... Il a déjà bien du mal à se tirer seul d'affaire. De quel +secours vous sera-t-il?</p> + +<p>Puis venaient les conseils:</p> + +<p>M<sup>me</sup> Favoral, déclarait-il, ne devait pas hésiter à demander une +séparation que le tribunal lui accorderait certainement. Faute de cette +précaution, elle resterait toute sa vie sous le coup des dettes de son +mari, et incessamment exposée aux avanies des créanciers.</p> + +<p>Et toujours son refrain était:</p> + +<p>—Qui jamais se fût attendu à cela de Vincent!... Un ami de vingt +ans!... Cent soixante mille francs! A qui se fier désormais!</p> + +<p>De grosses larmes roulaient silencieusement le long des joues flétries +de M<sup>me</sup> Favoral.</p> + +<p>Mais M<sup>lle</sup> Gilberte était de celles pour qui la pitié d'autrui est le +pire malheur et la plus poignante souffrance.</p> + +<p>Vingt fois elle fut sur le point de s'écrier:</p> + +<p>—Réservez votre compassion, monsieur, nous ne sommes ni si à plaindre +ni si abandonnées que vous le pensez.... Notre malheur nous a révélé un +ami véritable, qui ne parle pas, lui, qui agit....</p> + +<p>Enfin, comme midi sonnait, M. Chapelain se retira, en annonçant qu'il +reviendrait le lendemain savoir des nouvelles et apporter encore des +consolations.</p> + +<p>—Enfin, Dieu merci! nous voilà seules! dit M<sup>lle</sup> Gilberte à sa mère.</p> + +<p>Elles n'eurent pas la paix pour cela.</p> + +<p>Si grand qu'eût été le bruit du désastre de Vincent Favoral, il n'avait +pas éveillé sur le coup tous les gens qui lui avaient confié leurs +économies. Tant que dura le jour il y eut, pendus à la sonnette, des +créanciers prévenus tardivement.</p> + +<p>Ils entraient, malgré la servante, rouges de colère, promenant de tous +côtés des regards avides, comme s'ils eussent cherché un gage à +emporter.</p> + +<p>Tous voulaient voir M. Favoral, prétendant qu'il devait être caché +quelque part dans la maison, qu'ils le savaient de source sûre, et en se +retirant, ils proféraient des injures grossières et toutes sortes de +menaces.</p> + +<p>Puis le papier timbré pleuvait.</p> + +<p>La vieille portière, qui ne se fût pas dérangée pour une lettre pressée, +retrouvait ses jambes de vingt ans pour monter les sommations que les +huissiers apportaient par trois et quatre à l'heure.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Favoral en perdait tout courage:</p> + +<p>—Quelle honte!... gémissait-elle. Sera-ce donc toujours ainsi +désormais!</p> + +<p>Et elle s'épuisait en conjectures inutiles sur les causes de la +catastrophe, cherchant dans le passé les indices qui eussent dû la +prévenir et qu'elle n'avait pas discernés.</p> + +<p>Car elle était superstitieuse, comme toutes les âmes faibles dont le +malheur a brisé les ressorts et qui jamais n'ont essayé de réagir contre +la destinée.</p> + +<p>Elle rappelait que le mois d'avril lui avait de tout temps été funeste, +et que c'était toujours un samedi qu'elle avait eu ses grands sujets +d'affliction.</p> + +<p>C'était un samedi qu'elle avait perdu sa mère, un samedi qu'elle avait +été mariée, un samedi qu'elle avait vu M. de Thaller pour la première +fois et que Vincent Favoral était entré au <i>Crédit mutuel</i>....</p> + +<p>Tels étaient l'affaissement de son esprit et le désordre de sa pensée, +qu'elle ne savait plus qu'espérer ni que craindre, et que d'une minute à +l'autre elle souhaitait les choses les plus contradictoires.</p> + +<p>Elle eût voulu savoir son mari en sûreté à l'étranger, et cependant elle +se fût estimée moins malheureuse si elle l'eût su caché près d'elle, +dans Paris. Il avait eu bien raison, disait-elle, de s'enfuir, et +néanmoins elle en était à envier le sort de ces pauvres femmes dont le +mari est à Mazas et qui obtiennent la permission de le visiter plusieurs +fois la semaine.</p> + +<p>Et obstinément les mêmes questions lui revenaient aux lèvres:</p> + +<p>—Où est-il en ce moment? que fait-il? à quoi pense-t-il? Comment a-t-il +l'affreux courage de nous laisser sans nouvelles? Est-il possible que ce +soit une femme qui l'ait poussé à l'abîme?... Et si oui, quelle est +cette femme?...</p> + +<p>Bien autres étaient les pensées de M<sup>lle</sup> Gilberte....</p> + +<p>Le grand malheur qui atteignait sa famille venait d'amener la brusque +réalisation de ses espérances. La catastrophe de son père lui avait +donné l'occasion d'éprouver l'homme qu'elle aimait et de le trouver +supérieur à ce qu'elle eût oser rêver. Le nom de Favoral était à jamais +flétri, mais elle allait être la femme de Marius, la marquise de +Trégars....</p> + +<p>Et dans la candeur de son honnêteté, elle s'accusait de ne pas prendre +assez de part à la douleur de sa mère, et elle s'indignait de sentir au +dedans d'elle-même des tressaillements de joie....</p> + +<p>—Où est Maxence, demandait cependant M<sup>me</sup> Favoral, où est M. de +Trégars? Comment ne nous ont-ils rien dit de leurs démarches....</p> + +<p>—Ils rentreront sans doute pour dîner, répondait M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>C'était si bien sa conviction, qu'elle avait donné des ordres à la +servante pour que le dîner fût un peu meilleur que de coutume, et tout +ce qu'elle avait de sang lui affluait au cœur à l'idée qu'elle allait +être bientôt assise près de Marius, entre sa mère et son frère.</p> + +<p>Vers six heures, un violent coup de sonnette retentit.</p> + +<p>—C'est lui! fit la jeune fille, en se levant toute palpitante.</p> + +<p>Non. C'était encore la portière. Elle apportait, cette fois, une +assignation qui enjoignait à M<sup>me</sup> Favoral, sous les peines édictées par +la loi, d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure précise, devant +le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au +Palais-de-Justice.</p> + +<p>La pauvre femme faillit se trouver mal.</p> + +<p>—Vincent serait-il arrêté? balbutia-t-elle.</p> + +<p>Et tout de suite:</p> + +<p>—Que veut de moi ce juge? ajouta-t-elle. Il devrait être défendu +d'appeler en témoignage une femme contre son mari, des enfants contre +leur père....</p> + +<p>—M. de Trégars te dira comment répondre, maman, fit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Mais sept heures sonnèrent, puis huit heures, ni M. de Trégars, ni +Maxence ne paraissaient.</p> + +<p>L'inquiétude s'emparait de la mère et de la fille, quand enfin, un peu +avant neuf heures, elles entendirent des pas dans l'antichambre.</p> + +<p>Marius de Trégars parut presque aussitôt.</p> + +<p>Il était pâle, et son visage portait les traces des écrasantes fatigues +de la journée, des soucis qui l'agitaient et des réflexions que lui +avait inspirées la provocation dont il avait failli être dupe l'instant +d'avant.</p> + +<p>—Maxence n'est pas ici? demanda-t-il tout d'abord.</p> + +<p>—Nous ne l'avons pas vu, répondit M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Il parut si surpris que M<sup>me</sup> Favoral, épouvantée, se dressa.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore, mon Dieu! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Rien, madame, dit M. de Trégars, rien qui doive vous inquiéter. Forcé +il y a une couple d'heures de me séparer de Maxence, je lui avais donné +rendez-vous ici.... S'il n'y est pas, c'est qu'il aura été retenu... je +sais où, et je vous demande la permission d'y courir....</p> + +<p>Il sortit, en effet, mais M<sup>lle</sup> Gilberte le suivit dans l'antichambre, +et lui prenant la main:</p> + +<p>—Que vous êtes bon, commença-t-elle, et comment vous remercier +jamais....</p> + +<p>Il l'arrêta:</p> + +<p>—Oh! vous ne me devez pas de remercîments, ma bien-aimée, car il y a +dans mon fait plus d'égoïsme que vous ne croyez. C'est ma cause encore +plus que la vôtre que je défends.... Du reste, tout va bien, ayez +confiance!...</p> + +<p>Et sans vouloir s'expliquer davantage, il reprit sa course.</p> + +<p>C'est qu'en effet il croyait bien savoir où retrouver Maxence. Il ne +doutait pas que Maxence en le quittant n'eût couru à l'<i>Hôtel des +Folies</i>, rendre compte à M<sup>lle</sup> Lucienne des démarches de la journée. Et +s'il était contrarié qu'il s'y fût attardé, à la réflexion il ne s'en +étonnait pas.</p> + +<p>C'est donc à l'<i>Hôtel des Folies</i> qu'il se rendait. Maintenant qu'il +avait démasqué ses batteries et engagé la lutte, il ne lui déplaisait +pas de se trouver en face de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>En moins de cinq minutes il eut atteint le boulevard du Temple.</p> + +<p>Devant l'étroit couloir des honorables époux Fortin, une douzaine de +badauds stationnaient et causaient le nez en l'air.</p> + +<p>M. de Trégars s'avança, prêtant l'oreille.</p> + +<p>—C'est un épouvantable accident, disait l'un, une si jolie fille, toute +jeune!...</p> + +<p>—Moi, déclarait un autre, c'est le cocher que je plains, car enfin, si +cette jolie coquine était dans cette voiture, c'était pour son plaisir, +tandis que le pauvre cocher faisait son état, lui!...</p> + +<p>De tout temps le Parisien a été curieux et quelque peu badaud.</p> + +<p>Huit jours après qu'une femme s'est jetée par la fenêtre, il y a encore +des groupes devant la maison, des gens qui restent des heures, plantés +sur leurs jambes, mesurant de l'œil la hauteur de l'étage, tâtant le +pavé du bout de leur canne et épiloguant sur les circonstances du drame.</p> + +<p>M. de Trégars savait cela, mais un pressentiment confus lui serrait le +cœur.</p> + +<p>S'adressant à l'un de ces braves bourgeois:</p> + +<p>—Avez-vous des détails? lui demanda-t-il.</p> + +<p>Flatté de la confiance:</p> + +<p>—Certes, j'en ai, répondit-il, étant négociant du quartier.... Je n'ai +pas vu la chose personnellement de mes yeux, mais ma femme l'a vue.... +C'était terrible.... La voiture, une superbe voiture de maître, ma foi! +venait du côté de la Madeleine. Les chevaux étaient emportés et déjà il +y avait eu un malheur, place du Château-d'Eau, une vieille femme avait +été renversée.... Tout à coup, tenez, là-bas, en face du magasin de +jouets, qui est le mien, voilà que la roue de la voiture accroche la +roue d'un énorme camion, et aussitôt, patatras! le cocher est jeté à +terre et aussi la dame qu'il conduisait, qui est une belle fille qui +demeure dans cet hôtel....</p> + +<p>—Plantant là le complaisant narrateur, M. de Trégars se précipita dans +l'étroit couloir de l'<i>Hôtel des Folies</i>.</p> + +<p>Et au moment où il arriva dans la cour, il se trouva en présence de +Maxence....</p> + +<p>Blême, la tête nue, les yeux égarés, secoué par un horrible tremblement +nerveux, le pauvre garçon semblait un fou....</p> + +<p>Apercevant M. de Trégars:</p> + +<p>—Ah! mon ami, s'écria-t-il, quel malheur!...</p> + +<p>—Lucienne?</p> + +<p>—Morte, peut-être.... Le médecin ne répond pas d'elle.... Je cours chez +le pharmacien faire exécuter une ordonnance....</p> + +<p>Il fut interrompu par le commissaire de police dont la bienveillante +protection avait jusqu'à ce jour préservé M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Il sortait de la petite pièce du rez-de-chaussée qui servait aux époux +Fortin de chambre, de bureau et de salle à manger....</p> + +<p>A la lueur du bec de gaz qui éclairait la cour, il avait reconnu Marius +de Trégars. Il vint à lui, et lui serrant la main:</p> + +<p>—Eh bien! fit-il, vous savez....</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est ma faute, monsieur le marquis, c'est ma très-grande faute, car +nous étions prévenus.... Je savais si bien que l'existence de Lucienne +était menacée, j'attendais si positivement une nouvelle tentative, que +chaque fois qu'elle sortait en voiture, c'était un de mes hommes, revêtu +d'une livrée de valet de pied, qui montait sur le siége, près du +cocher.... Aujourd'hui, mon homme avait tant de besogne, que je me suis +dit: «Bast, pour une fois!...» Vous voyez ce qui en est résulté....</p> + +<p>C'est avec un inexprimable étonnement que Maxence écoutait. C'est avec +une stupeur profonde qu'il découvrait entre Marius et le commissaire +cette intimité sérieuse qui résulte de longues relations, d'une estime +réelle et d'espérances communes.</p> + +<p>—Ainsi, reprit M. de Trégars, ce n'est pas un accident?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Le cocher a parlé, sans doute?</p> + +<p>—Non, le misérable a été tué sur le coup....</p> + +<p>Et sans attendre une nouvelle question:</p> + +<p>—Mais ne restons pas là, reprit le commissaire. Pendant que Maxence va +courir chez le pharmacien, entrons dans le bureau des époux Fortin.</p> + +<p>Il ne s'y trouvait que le mari, la femme étant en ce moment près de +M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>—Faites-moi le plaisir d'aller vous promener un quart d'heure, lui dit +le commissaire de police, nous avons à causer, monsieur et moi....</p> + +<p>Humblement, sans souffler mot, en homme qui se rend justice et qui a +conscience des égards qui lui sont dus, le sieur Fortin s'esquiva.</p> + +<p>Et tout aussitôt:</p> + +<p>—Il est clair, monsieur le marquis, reprit le commissaire, il est +manifeste qu'un crime a été commis. Écoutez et jugez:</p> + +<p>Je sortais de table, lorsqu'on est venu me prévenir de ce qu'on appelait +l'accident de notre pauvre Lucienne. Sans même prendre le temps de +changer de vêtements, j'accours. La voiture gisait en mille pièces sur +la chaussée. Deux sergents de ville maintenaient les chevaux dont ils +s'étaient rendus maîtres. Je m'informe: on m'apprend que Lucienne, +relevée par Maxence, a pu se traîner jusqu'à l'<i>Hôtel des Folies</i>, et +que le cocher a été porté chez le pharmacien le plus proche. Désespéré +de ma négligence et tourmenté de vagues soupçons, c'est chez le +pharmacien que je me rends en toute hâte. Le cocher était dans +l'arrière-boutique, étendu sur un matelas.</p> + +<p>Sa tête ayant porté contre l'angle du trottoir, il avait le crâne ouvert +et venait de rendre le dernier soupir. C'était, en apparence, +l'anéantissement de l'espoir que j'avais de m'éclairer en interrogeant +cet homme. Cependant, j'ordonne qu'on le fouille. On ne découvre sur lui +aucun papier de nature à établir son identité. Mais dans une des poches +de son pantalon, savez-vous ce qu'on trouve? Vingt billets de banque de +cent francs soigneusement enveloppés dans un fragment de journal.</p> + +<p>M. de Trégars avait tressailli.</p> + +<p>—Quelle révélation!... murmura-t-il.</p> + +<p>Ce n'était pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.</p> + +<p>Mais le commissaire de police devait s'y méprendre.</p> + +<p>—Oui, c'était une révélation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille +francs valaient un aveu; ils ne pouvaient être que les arrhes d'un +crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me +fais conduire chez Brion. Tout le monde y était sens dessus dessous, car +on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et dès les premiers mots +la justesse de mes présomptions m'est démontrée. Le misérable qui venait +de mourir n'était pas un cocher de Brion. Voici ce qui était arrivé. A +deux heures, lorsque la voiture commandée par M. Van-Klopen avait dû +sortir pour venir prendre Lucienne, on avait dû envoyer chercher le +cocher et le valet de pied, qui s'étaient attardés à boire dans un +cabaret voisin, avec un individu qui était venu les voir dans la +matinée. Ils étaient un peu avinés, mais pas assez pour qu'il fût +imprudent de leur confier des chevaux, et même on devait croire que le +grand air les dégriserait. Ils étaient donc partis, mais ils n'étaient +pas allés fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arrêter la +voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce même individu avec +lequel ils avaient riboté toute la matinée....</p> + +<p>—Et qui n'était autre que l'homme qui est mort?</p> + +<p>—Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand +de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion. +Ils y étaient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier, +étendus à terre et dormant.... J'essaie de les réveiller, inutile! Je +commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau fraîche +qu'on leur lance à la face ne leur arrache qu'un grognement +inarticulé.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre. +J'envoie chercher un médecin et je demande au marchand de vins des +explications. C'est son garçon et sa femme qui me répondent. Ils me +racontent que vers deux heures est entré chez eux un homme qui leur a +dit être un employé de Brion, et qui leur a commandé de servir trois +verres pour lui et deux camarades qui vont venir.</p> + +<p>Ils servent, et l'instant d'après, une voiture s'arrête à la porte et un +cocher et un valet de pied en descendent. Ils étaient, prétendaient-ils, +très-pressés et ne voulaient qu'avaler une tournée. Ils en avalent trois +coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient +évidemment leurs chevaux qu'ils avaient donné à tenir au commissionnaire +du coin. Bientôt l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et +les voilà installés dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour +demander du vin bouché. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce +temps, l'homme qui s'est présenté le premier reparaît, l'air +très-contrarié, disant que c'est bien désagréable, ce qui arrive, que +ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que +le patron, qui tient à contenter ses pratiques, les chassera +certainement. Bien qu'il eût bu autant et même plus que les autres, il +avait tout son sang-froid. Après avoir réfléchi un moment:</p> + +<p>—«Il me vient une idée, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider, +n'est-ce pas?... Je vais prendre la livrée du cocher et conduire à sa +place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est +une vieille dame très-bonne, et je lui conterai un mensonge pour +expliquer l'absence du valet de pied...»</p> + +<p>Persuadés qu'ils ont affaire à un employé de Brion, la femme du marchand +de vins et son garçon ne trouvent rien à redire à ce beau projet.</p> + +<p>Le bandit revêt la livrée du cocher endormi, monte sur le siége à sa +place et part après avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades dès +que son service sera fini, que sans doute à ce moment ils seront +dégrisés.</p> + +<p>M. de Trégars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police +pour ne pas s'étonner de sa promptitude à obtenir des renseignements +précis.</p> + +<p>Déjà il poursuivait:</p> + +<p>—Juste comme je terminais mon interrogatoire, le médecin arrive. Je lui +montre mes ivrognes, et immédiatement il reconnaît que j'ai deviné juste +et que ces hommes ont été endormis avec un de ces narcotiques dont se +servent certains voleurs pour dépouiller leurs victimes. Une potion +qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de +couteau, les tire de leur léthargie. Ils ouvrent les yeux et bientôt +sont en état de répondre à mes questions. Ils sont furieux du tour qui +leur a été joué, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me +jurent-ils, pour la première fois le matin même, et ils ignorent jusqu'à +son nom....</p> + +<p>Il n'était plus de doute possible après de si complètes explications.</p> + +<p>Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.</p> + +<p>Ce n'était pas d'un vulgaire accident que venait d'être victime M<sup>lle</sup> +Lucienne, mais d'un crime laborieusement conçu et exécuté avec une +audace inouïe, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont +les combinaisons, neuf fois sur dix, écartent jusqu'au soupçon et +déjouent tous les efforts de la justice humaine.</p> + +<p>Comment les choses s'étaient passées, M. de Trégars désormais le +discernait aussi clairement que s'il lui eût été donné de recueillir +l'aveu des coupables.</p> + +<p>Un homme s'était trouvé pour exécuter ce périlleux programme:</p> + +<p>Lancer des chevaux à fond de train, jusqu'à les faire s'emporter, et +accrocher quelque lourde charrette.</p> + +<p>Le misérable jouait sa vie, à ce jeu, la légère voiture devant +infailliblement être brisée en mille pièces. Mais il avait dû compter +sur son adresse et son sang-froid pour éviter le choc, pour sauter à +terre sain et sauf, pendant que M<sup>lle</sup> Lucienne, lancée sur le pavé, +serait probablement tuée sur le coup....</p> + +<p>L'événement avait trompé ses calculs, et il avait été victime de sa +scélératesse, mais sa mort était un malheur.</p> + +<p>—Car maintenant, reprit le commissaire de police, voilà rompu entre nos +mains le fil qui infailliblement nous eût conduit à la vérité. Qui a +commandé et payé le crime? Nous le savons, puisque nous savons à qui le +crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut à la justice plus que +des preuves morales. Vivant, ce bandit eût parlé. Sa mort assure +l'impunité des misérables dont il n'était que l'instrument.</p> + +<p>—Peut-être! dit M. de Trégars.</p> + +<p>Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouvé dans +le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et à +cette heure si terriblement clair:</p> + +<p>«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec +l'affaire Van-Klopen... là est le danger...»</p> + +<p>Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'œil, et répondant aux +objections de sa vieille expérience, bien plus qu'il ne s'adressait à M. +de Trégars:</p> + +<p>—On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui +qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adressées à Vincent +Favoral, elles attestent sa complicité. C'est lui qui s'était chargé +d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est-à-dire avec Lucienne. C'est +lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait traité avec le faux cocher.</p> + +<p>Il demeura plus d'une minute plongé dans ses réflexions, puis:</p> + +<p>—Mais qui adressait ces recommandations à Vincent Favoral? reprit-il. +Le savez-vous, monsieur le marquis?...</p> + +<p>Ils se regardaient, et le même nom leur montait aux lèvres:</p> + +<p>—La baronne de Thaller....</p> + +<p>Ce nom, cependant, ils ne le prononcèrent pas....</p> + +<p>Le commissaire de police s'était rapproché du bec de gaz qui éclairait +le bureau des époux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le +billet avec la plus méticuleuse attention, étudiant le grain et la +transparence du papier, l'encre, les caractères....</p> + +<p>Et à la fin:</p> + +<p>—Ce billet, déclara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste, +matérielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge +d'instruction, un mandat d'amener....</p> + +<p>Et Marius se récriant:</p> + +<p>—Ce billet, insista-t-il, est écrit de la main gauche, avec de l'encre +ordinaire, sur du papier écolier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or, +toutes les écritures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.</p> + +<p>Mais M. de Trégars ne se tenait pas pour battu.</p> + +<p>—Attendez! interrompit-il.</p> + +<p>Et brièvement, bien qu'avec la dernière exactitude, il se mit à raconter +sa visite à l'hôtel de Thaller, son entretien avec M<sup>lle</sup> Césarine, avec +la baronne ensuite, et enfin avec le baron.</p> + +<p>C'est d'une façon saisissante qu'il retraçait la scène qui avait eu lieu +dans le grand salon, entre M<sup>me</sup> de Thaller et un homme de mine plus que +suspecte, cette scène dont une glace lui avait livré jusqu'au moindre +détail....</p> + +<p>Le sens en éclatait, désormais, plus clair que le jour.</p> + +<p>Cet homme de mine suspecte avait été un des entremetteurs du meurtre, de +là le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et +sa précipitation à le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi +lorsqu'il lui avait adressé la parole, c'est qu'il lui annonçait +l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie, +c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait été tué du même coup et +qu'elle se trouvait ainsi débarrassée d'un complice dangereux....</p> + +<p>Le commissaire de police hochait la tête.</p> + +<p>—Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....</p> + +<p>De nouveau M. de Trégars l'arrêta.</p> + +<p>—Je n'ai pas terminé, fit-il.</p> + +<p>Et il poursuivit plus vite, disant à quel guet-apens il venait +d'échapper, comment tout à coup, dans un restaurant, il avait été +brutalement provoqué par un inconnu, comment il s'était précipité sur +cet abject drôle et lui avait arraché une lettre accablante et qui ne +pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'était chargé.</p> + +<p>Les yeux du commissaire de police étincelaient.</p> + +<p>—Cette lettre! s'écria-t-il, cette lettre!...</p> + +<p>Et dès qu'il l'eut parcourue:</p> + +<p>—Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... «Il +s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant....» Le marquis de +Trégars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... «Ce sera pour vous +l'affaire d'un coup d'épée....» Naturellement, les morts ne gênent +personne.... «Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez +ronde...» Honnête commerce, en vérité!...</p> + +<p>L'excellent homme se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.</p> + +<p>—Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base où asseoir +nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le +gredin qui vous a provoqué, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne +manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera +vengée!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent +Favoral!... Mais bast! on finira bien par le dénicher. J'ai vu ce tantôt +le juge d'instruction chargé de l'affaire du <i>Crédit mutuel</i>, et sur un +mot de lui, la préfecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un +flair supérieur et qui savent leur métier....</p> + +<p>Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant à +la main les médicaments qu'il était allé chercher....</p> + +<p>—J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!</p> + +<p>Et désolé d'être resté si longtemps absent, inquiet et pressé de +remonter:</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant à M. de +Trégars bien plus qu'au commissaire de police.</p> + +<p>Pour toute réponse, ils le suivirent.</p> + +<p>C'était un pauvre logis que la chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne, sans autres +meubles qu'un étroit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de +paille et une petite table. Au lit et aux fenêtres étaient des rideaux +de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, était devenue jaune à la +lessive.</p> + +<p>Souvent Maxence avait supplié son amie de prendre un logement plus +confortable, toujours elle avait refusé.</p> + +<p>—Il faut économiser, répondait-elle; cette chambre me suffit, et +d'ailleurs j'y suis habituée.</p> + +<p>Lorsque M. de Trégars et le commissaire y arrivèrent, la maîtresse de +l'<i>Hôtel des Folies</i>, l'estimable M<sup>me</sup> Fortin, était acroupie devant la +cheminée où elle avait allumé du feu et où elle surveillait une tisane.</p> + +<p>Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les lèvres:</p> + +<p>—Chut! fit-elle, prenez garde de la réveiller!</p> + +<p>Précaution inutile:</p> + +<p>—Je ne dors pas, fit M<sup>lle</sup> Lucienne d'une voix faible; mais qui donc +est là?</p> + +<p>—Moi, répondit Maxence en s'avançant vers le lit.</p> + +<p>Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les +épouvantables angoisses de Maxence. Elle était plus blanche que le +drap, et la fièvre, cette fièvre horrible qui suit les graves blessures, +donnait à ses yeux un éclat sinistre.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas seul, Maxence, reprit-elle.</p> + +<p>—Je suis avec lui, mon enfant, répondit le commissaire. Je viens vous +demander pardon de vous avoir si mal protégée....</p> + +<p>D'un geste triste et doux, elle hochait la tête:</p> + +<p>—C'est moi qui ai manqué de prudence, interrompit-elle, car +aujourd'hui, en route, il m'avait semblé m'apercevoir de quelque +chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est +arrivé ce soir serait quand même arrivé un jour ou l'autre.... Les +misérables qui depuis tant d'années s'acharnent après moi doivent être +contents.... Ils vont être débarrassés de moi....</p> + +<p>—Lucienne!... fit douloureusement Maxence.</p> + +<p>M. de Trégars, à son tour, s'était approché.</p> + +<p>—Vous vivrez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix émue, vous vivrez +pour apprendre à aimer la vie....</p> + +<p>Et comme elle arrêtait sur lui ses grands yeux surpris:</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, ajouta-t-il.</p> + +<p>Timidement, et comme si elle eût douté de la réalité:</p> + +<p>—Vous, fit-elle, le marquis de Trégars....</p> + +<p>—Oui, mademoiselle... votre frère....</p> + +<p>Arbitre des événements, Marius de Trégars ne se fût, certainement, ni si +vite, ni si complétement découvert.</p> + +<p>Mais comment demeurer maître de soi, devant ce lit où une pauvre fille +allait mourir peut-être, sacrifiée aux terreurs et aux convoitises de la +misérable qui était sa mère, mourir à vingt ans, victime du plus lâche +et du plus odieux des crimes! Comment se défendre d'une immense pitié, à +la vue de cette infortunée qui avait enduré tout ce que peut souffrir +une créature humaine, dont la vie n'avait été qu'une lutte douloureuse, +dont le courage s'était haussé au-dessus de toutes les adversités, et +qui avait su traverser sans une souillure toutes les fanges +parisiennes!...</p> + +<p>Marius d'ailleurs n'était pas de ces hommes qui se défient de leur +premier mouvement; qui ne s'émeuvent qu'à bon escient; qui réfléchissent +et calculent avant de s'abandonner aux inspirations de leur cœur.</p> + +<p>Lucienne était bien la fille du marquis de Trégars, il en avait acquis +la certitude absolue; il savait que le même sang coulait dans leurs +veines.... Il le lui dit.</p> + +<p>Et il le lui dit surtout parce qu'il la jugeait en danger et qu'il +voulait, si elle venait à mourir, qu'elle eût eu du moins cette joie +suprême.</p> + +<p>Pauvre Lucienne.... Jamais elle n'avait osé rêver un tel bonheur. Tout +son sang afflua à ses joues, et d'un accent où vibrait toute son âme:</p> + +<p>—Ah! maintenant, oui, prononça-t-elle, oui, je voudrais vivre!</p> + +<p>Le commissaire de police, lui aussi, était ému:</p> + +<p>—Soyez sans inquiétude, mon enfant, dit-il de sa bonne voix, avant +quinze jours vous serez sur pieds; M. de Trégars est un fameux médecin!</p> + +<p>Cependant elle avait essayé de se soulever sur ses oreillers, et ce seul +mouvement lui avait arraché un cri de douleur:</p> + +<p>—Mon Dieu! que je souffre!</p> + +<p>—Voilà ce que c'est que de ne pas vous tenir tranquille, ma chérie, fit +la Fortin, d'un ton de gronderie maternelle. Oubliez-vous donc que le +docteur vous a expressément défendu de bouger?</p> + +<p>C'est que c'était une femme de tête, que l'hôtesse de l'<i>Hôtel des +Folies</i>, et dont rien n'était capable d'altérer l'admirable sang-froid. +En ce moment même, elle se creusait la cervelle à chercher quel profit +elle pourrait bien tirer de cette aventure.</p> + +<p>Appelant dans l'embrasure de la fenêtre le commissaire de police, M. de +Tregars et Maxence, elle se mit à leur expliquer avec force soupirs +qu'il était fort imprudent de troubler le repos de M<sup>lle</sup> Lucienne. Elle +était bien malade, la chère fille, affirmait l'estimable hôtelière, bien +plus malade que ces messieurs ne l'imaginaient. Elle avait été +horriblement meurtrie, une de ses épaules était luxée, et le médecin +redoutait quelqu'une de ces lésions internes dont les symptômes mortels +ne se révèlent que plus tard....</p> + +<p>Son avis était donc qu'on se hâtât d'envoyer chercher une garde-malade.</p> + +<p>Certes, il lui eût été doux de passer la nuit au chevet de sa chère +locataire; mais elle n'y devait pas songer, réclamée qu'elle était par +les soins de son hôtel, car elle ne pouvait se reposer en rien sur son +mari, le sieur Fortin étant d'une santé très-délicate et ayant un +sommeil si profond qu'on pouvait bien briser toutes les sonnettes sans +l'éveiller assez pour tirer le cordon.</p> + +<p>Heureusement elle connaissait dans le voisinage une veuve qui était +l'honnêteté même, et qui n'avait pas sa pareille pour soigner les +malades.... Devait-elle la faire prévenir?... Car il était absolument +nécessaire que M<sup>lle</sup> Lucienne eût une femme près d'elle....</p> + +<p>C'est d'un regard inquiet et suppliant que Maxence consultait M. de +Trégars. Dans ses yeux se lisait la proposition qui lui brûlait les +lèvres:</p> + +<p>—Si j'allais chercher Gilberte?</p> + +<p>Cette proposition, il n'eut pas le temps de la formuler.</p> + +<p>Si bas qu'on eût parlé, M<sup>lle</sup> Lucienne avait entendu.</p> + +<p>—J'ai une amie, dit-elle, qui, certainement, me rendrait ce triste +service de me veiller.</p> + +<p>Les autres se rapprochèrent.</p> + +<p>—Quelle amie? interrogea le commissaire de police.</p> + +<p>—Vous la connaissez bien, monsieur, c'est cette pauvre fille qui +m'avait recueillie chez elle, aux Batignolles, à ma sortie de l'hôpital, +qui m'est venue en aide pendant la Commune, et que vous avez tirée des +prisons de Versailles....</p> + +<p>—Savez-vous donc ce qu'elle est devenue?...</p> + +<p>—Je le sais depuis hier que j'ai reçu une lettre d'elle. Oh! une lettre +bien amicale. Elle m'écrit qu'elle a trouvé de l'argent pour monter un +atelier de couturière et qu'elle compte sur moi pour l'aider et +surveiller ses ouvrières. C'est rue Saint-Lazare qu'elle va s'établir, +ces jours-ci, et en attendant, elle demeure rue du Cirque....</p> + +<p>M. de Trégars et Maxence avaient tressailli.</p> + +<p>—Comment donc s'appelle votre amie? demandèrent-ils vivement.</p> + +<p>—Zélie Cadelle.</p> + +<p>Ignorant les détails de la visite des deux jeunes gens rue du Cirque, le +commissaire de police ne pouvait s'expliquer leur trouble.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, qu'il serait peu convenable de s'adresser maintenant +à cette fille.</p> + +<p>—C'est à elle seule, au contraire, que nous devons recourir, +interrompit M. de Trégars.</p> + +<p>Et comme il avait ses raisons de se défier de la Fortin, il entraîna le +commissaire hors de la chambre, sur le palier, et là, en deux mots, il +lui expliqua que cette Zélie était précisément la femme qu'il avait +trouvée rue du Cirque, dans ce somptueux hôtel où Vincent Favoral, sous +le nom de M. Vincent, menait, au dire des voisins, un train de prince.</p> + +<p>Le commissaire de police était confondu.</p> + +<p>Comment n'avait-il pas su cela plus tôt!... A quoi tiennent cependant +les destinées!... Enfin, mieux valait tard que jamais.</p> + +<p>—Ah! vous avez raison cent fois, monsieur le marquis, déclara-t-il. +Cette fille, évidemment, doit connaître le secret de Vincent Favoral, le +mot de l'énigme que nous cherchons en vain.... Ce qu'elle n'a pas dit à +vous, un étranger, elle le dira à Lucienne, son amie....</p> + +<p>Maxence s'offrait pour courir chercher Zélie Cadelle.</p> + +<p>—Non, lui répondit Marius, elle n'aurait qu'à vous connaître, elle se +défierait, elle refuserait de venir.</p> + +<p>C'est donc le sieur Fortin qui fut expédié rue du Cirque, et qui partit +en maugréant, encore bien qu'on lui eût donné cent sous pour sa course +et cent sous pour prendre une voiture....</p> + +<p>—Et maintenant, dit le commissaire de police à Maxence, nous allons, +vous et moi, nous retirer, moi parce que ma qualité de commissaire +effaroucherait M<sup>me</sup> Cadelle, vous parce qu'étant le fils de Vincent +Favoral vous la gêneriez certainement....</p> + +<p>Ils sortirent donc, mais M. de Trégars ne resta pas longtemps seul avec +M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Le sieur Fortin avait eu la délicatesse de ne pas muser en route.</p> + +<p>Onze heures sonnaient, lorsque Zélie Cadelle entra comme un tourbillon +dans la chambre de son amie.</p> + +<p>Telle avait été sa hâte d'accourir, qu'elle n'avait pas pensé à sa +toilette. Elle avait campé sur ses cheveux dépeignés le premier chapeau +qui lui était tombé sous la main, et jeté un châle sur le vieux peignoir +que Marius lui avait vu le tantôt.</p> + +<p>—Comment, ma pauvre Lucienne, s'écria-t-elle, tu serais si malade que +cela!...</p> + +<p>Mais elle s'arrêta court; elle venait de reconnaître M. de Trégars; et +d'un ton soupçonneux:</p> + +<p>—Voilà une rencontre!... fit-elle.</p> + +<p>Marius s'inclina.</p> + +<p>—Vous connaissez Lucienne?</p> + +<p>Ce qu'elle entendait par là, il le comprit.</p> + +<p>—Lucienne est ma sœur, madame, dit-il froidement.</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Quelle blague!...</p> + +<p>—C'est la vérité, affirma M<sup>lle</sup> Lucienne, je te le jure, et tu sais que +je ne mens jamais....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie tombait des nues.</p> + +<p>—Puisque tu le dis!... grommela-t-elle.... Mais c'est égal, c'est +raide....</p> + +<p>D'un geste, M. de Trégars lui imposa silence:</p> + +<p>—C'est même parce que Lucienne est ma sœur, reprit-il, que vous la +voyez là, sur ce lit.... On a tenté aujourd'hui de l'assassiner....</p> + +<p>—Oh!...</p> + +<p>—C'est sa mère qui a essayé de se défaire d'elle, pour s'emparer de la +fortune que mon père lui avait léguée.... Et il y a tout lieu de croire +que le guet-apens a été combiné par Vincent Favoral....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Zélie ne comprenait pas bien, mais lorsque Marius et M<sup>lle</sup> Lucienne +lui eurent appris ce qu'il était utile qu'elle sût:</p> + +<p>—Ah ça, mais, s'écria-t-elle, c'est une affreuse canaille que le papa +Vincent!</p> + +<p>Et comme M. de Trégars restait muet:</p> + +<p>—Ce tantôt, reprit-elle, je ne vous ai pas menti, mais je ne vous ai +pas tout dit....</p> + +<p>Elle s'arrêta, et après un moment de délibération:</p> + +<p>—Tant pis pour le père Vincent! poursuivit-elle. Ah! il a voulu tuer +Lucienne. Eh bien! vous allez savoir tout ce que je sais. Primo, il ne +m'était rien de rien.... Dame! ce n'est pas très-flatteur pour moi, mais +c'est comme cela.... Jamais il ne m'a seulement embrassé le bout du +doigt.... Il disait comme cela qu'il m'aimait, mais qu'il me respectait +encore plus parce que je ressemblais à une fille qu'il avait perdue.... +Vieux farceur! Et moi qui le croyais! Car je le croyais, parole +d'honneur! dans les commencements.... Mais on n'est pas si bête qu'on en +a l'air.... Je n'ai pas tardé à reconnaître qu'il se moquait de moi, et +qu'il ne m'avait que pour détourner les soupçons d'une autre femme....</p> + +<p>—De quelle femme?...</p> + +<p>—Ah! dame, ni moi non plus! Tout ce que je sais, c'est qu'elle est +mariée, qu'il en est fou, et qu'elle doit filer avec lui....</p> + +<p>—Il n'est donc pas parti?</p> + +<p>Le visage de M<sup>me</sup> Cadelle s'était assombri, et pendant une bonne minute +elle parut hésiter.</p> + +<p>—Savez-vous, dit-elle enfin, que ma réponse va me coûter gros. On m'a +promis le Pérou, mais je ne le tiens pas... si je parle, bonsoir, je +n'aurai rien.</p> + +<p>M. de Trégars ouvrait la bouche pour la rassurer, elle lui coupa la +parole:</p> + +<p>—Eh bien! non, fit-elle, le père Vincent n'est pas parti. Il a monté +une comédie pour dépister, à ce qu'il m'a dit, le mari de sa belle, il a +fait filer des tas de bagages à l'étranger, mais il est resté à Paris.</p> + +<p>—Et vous savez où il se cache?</p> + +<p>—Rue Saint-Lazare, parbleu! dans le logement que j'ai loué il y a +quinze jours....</p> + +<p>D'une voix que faisait trembler l'émotion d'un succès presque certain:</p> + +<p>—Consentiriez-vous à m'y conduire? demanda M. de Trégars.</p> + +<p>—Quand vous le voudrez... dès demain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + + +<p>En sortant de la chambre de M<sup>lle</sup> Lucienne:</p> + +<p>—Rien ne me retient plus à l'<i>Hôtel des Folies</i>, dit le commissaire de +police à Maxence. Tout ce qui est possible sera fait et bien fait par le +marquis de Trégars. Donc, je regagne mon logis et je vous emmène, j'ai +de la besogne par-dessus la tête, vous me donnerez un coup de main....</p> + +<p>Ce n'était rien moins qu'exact, ce qu'il disait là; mais il craignait +que Maxence, dont la tête était absolument perdue, ne commît quelque +imprudence et ne compromît le succès de la mission de M. de Trégars.</p> + +<p>Il s'efforçait de penser à tout, de livrer au hasard le moins possible, +en homme qui a vu les entreprises les mieux combinées échouer faute +d'une futile précaution.</p> + +<p>Une fois dans la cour, il ouvrit la porte de la loge où les honorables +époux Fortin délibéraient et échangeaient leurs conjectures au lieu de +songer à se mettre au lit. Car ils étaient extraordinairement intrigués +de tous ces événements qui se succédaient, et inquiets de tant d'allées +et de venues. Et leur locataire, Lucienne, qui tout à coup se trouvait +la sœur d'un marquis!...</p> + +<p>—Je rentre chez moi, leur dit le commissaire, mais avant, écoutez une +recommandation: vous ne laisserez monter personne, vous m'entendez bien, +personne d'étranger près de M<sup>lle</sup> Lucienne. Et rappelez-vous que je +n'admettrais aucune excuse, et qu'il ne s'agirait pas de venir me dire +après: «Ce n'est pas notre faute, on ne voit pas tous les gens qui +entrent,» et autres niaiseries....</p> + +<p>Il s'exprimait de ce ton dur et impérieux dont les hommes de police ont +le secret, lorsqu'ils s'adressent à des gens que leur conduite a fait +tomber sous leur dépendance....</p> + +<p>—Nous allons fermer notre porte, répondirent les estimables hôteliers. +Monsieur le commissaire peut être tranquille....</p> + +<p>—Je le suis, parce que si vous veniez à me désobéir j'en serais averti, +et qu'il en résulterait pour vous les plus graves désagréments.... Outre +que votre hôtel serait fermé sans miséricorde, vous vous trouveriez +impliqués dans une très-mauvaise affaire....</p> + +<p>La plus ardente curiosité flambait dans les petits yeux de la Fortin.</p> + +<p>—J'ai bien compris tout de suite, commença-t-elle, qu'il se passait +quelque chose d'extraordinaire....</p> + +<p>Mais le commissaire lui coupa la parole.</p> + +<p>—Je n'ai pas fini. Il se peut que ce soir ou demain il se présente +quelqu'un qui vous demande des nouvelles de M<sup>lle</sup> Lucienne....</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Vous répondrez qu'elle est au plus mal, et qu'elle n'a ni prononcé une +parole ni repris connaissance depuis sa chute, et que certainement elle +ne passera pas la journée....</p> + +<p>L'effort que s'imposait la Fortin, pour garder le silence, donnait mieux +que tout la mesure de la frayeur que lui inspirait le commissaire.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, poursuivit-il. Dès que le quelqu'un en question se +retirera, vous le suivrez sans affectation jusqu'à la porte de la rue, +et vous le désignerez du doigt, tenez, comme cela, à un de mes agents +qui se trouvera par hasard sur le boulevard....</p> + +<p>—Et s'il ne s'y trouvait pas?...</p> + +<p>—Il s'y trouvera, rassurez-vous....</p> + +<p>Les regards de détresse qu'échangeaient les honorables hôteliers +n'annonçaient pas une conscience bien tranquille.</p> + +<p>—C'est-à-dire que nous voilà en surveillance, gémit le sieur Fortin. +Qu'avons-nous fait pour qu'on se défie ainsi de nous?...</p> + +<p>Lui répondre eût été plus long que difficile.</p> + +<p>—Faites ce que je vous dis, insista durement le commissaire, et ne vous +occupez pas du reste. Et sur ce, bonne nuit!...</p> + +<p>Il avait raison de se porter garant de l'exactitude de son agent, car +aussitôt qu'il sortit de l'étroit couloir de l'<i>Hôtel des Folies</i>, un +homme passa près de lui qui, sans paraître s'adresser à lui ni seulement +le connaître, dit à demi-voix:</p> + +<p>—Quoi de nouveau?</p> + +<p>—Rien, répondit-il, sinon que la Fortin a le mot. La souricière est +bien tendue, à toi d'ouvrir l'œil et de filer quiconque viendrait +s'informer de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Et il pressa le pas, toujours suivi de Maxence, qui s'en allait comme un +corps sans âme, torturé par les plus effroyables angoisses.</p> + +<p>Comme le commissaire avait été absent toute la soirée, quatre ou cinq +personnes l'attendaient à son bureau pour des affaires courantes. Il les +expédia en moins de rien, après quoi, s'adressant à un agent de service:</p> + +<p>—Ce soir, lui dit-il, vers neuf heures, dans un des restaurants du +boulevard, une rixe a eu lieu.... Un consommateur en a provoqué +grossièrement un autre....</p> + +<p>Vous allez vous rendre dans ce restaurant; vous vous ferez expliquer ce +qui s'est passé, et vous me saurez qui est au juste ce provocateur, son +nom, sa profession, son domicile....</p> + +<p>En homme accoutumé à de telles commissions:</p> + +<p>—Peut-on avoir son signalement? demanda l'agent.</p> + +<p>—Oui. C'est un homme d'un certain âge déjà, tournure militaire, grosses +moustaches, chapeau sur l'oreille....</p> + +<p>—Un «crâneur», quoi! Je vois ça d'ici.</p> + +<p>—Eh bien! allez, je ne me coucherai pas que vous ne soyez de retour.... +Ah! j'oubliais: sachez aussi ce qu'on pensait ce soir à la petite Bourse +de l'affaire du <i>Crédit mutuel</i>, et ce qu'on disait de l'arrestation du +sieur Saint-Pavin, directeur du <i>Pilote financier</i>, et d'un banquier +nommé Jottras....</p> + +<p>—Peut-on prendre une voiture?</p> + +<p>—Prenez.</p> + +<p>L'agent prit ses jambes à son cou, et il n'était pas hors de la maison, +que le commissaire ouvrant une porte qui donnait dans un petit cabinet +de travail, appela:</p> + +<p>—Félix!</p> + +<p>C'était son secrétaire, un garçon d'une trentaine d'années, blond, à +l'air doux et timide, ayant dans sa longue redingote les allures d'un +ancien séminariste. Il parut tout aussitôt.</p> + +<p>—Vous m'appelez, monsieur?</p> + +<p>—Mon cher Félix, reprit le commissaire, je vous ai vu autrefois imiter +fort joliment toutes sortes d'écritures....</p> + +<p>Le secrétaire rougit, beaucoup sans doute à cause de Maxence, qu'il +voyait assis près de son patron. C'était un garçon très-honnête, mais il +est de ces petits talents dont on n'aime pas à s'entendre louer, et le +talent de contrefaire l'écriture d'autrui est de ce nombre, par la +raison que, fatalement et tout de suite, il éveille des idées de +faux....</p> + +<p>—C'est en m'amusant que je faisais cela, monsieur! balbutia-t-il.</p> + +<p>—Seriez-vous ici s'il en était autrement? fit le commissaire. Seulement +il s'agit cette fois non de vous amuser, mais de me rendre service.</p> + +<p>Et tirant de son portefeuille la lettre arrachée par M. de Trégars à +l'homme du restaurant:</p> + +<p>—Examinez-moi cette écriture, reprit-il, et dites-moi si vous êtes de +force à l'imiter passablement.</p> + +<p>Étalant la lettre sous la lampe, en pleine lumière, le secrétaire resta +bien deux minutes à l'étudier avec la minutieuse attention d'un expert. +Et en même temps, il grommelait:</p> + +<p>—Pas commode du tout!... Fichue écriture à contrefaire.... Pas un trait +saillant, pas un signe caractéristique!... Rien qui frappe l'œil et +saisisse l'attention!... Ce doit être quelque ancien huissier qui a +griffonné cela....</p> + +<p>En dépit de ses préoccupations, le commissaire souriait.</p> + +<p>—Vous pourriez bien avoir deviné, dit-il.</p> + +<p>Ainsi encouragé:</p> + +<p>—Enfin, je vais essayer, déclara Félix.</p> + +<p>Il prit une plume, et après une douzaine de tentatives:</p> + +<p>—Est-ce cela? demanda-t-il, en tendant une feuille de papier.</p> + +<p>Soigneusement le commissaire compara l'original et la copie.</p> + +<p>—Ce n'est pas parfait, murmura-t-il, mais la nuit, l'imagination +troublée par un grand péril.... Ne faut-il pas risquer quelque chose, +d'ailleurs....</p> + +<p>—Si j'avais quelques heures pour m'exercer....</p> + +<p>—Vous ne les avez pas.... Allons, reprenez la plume, et écrivez de +cette même écriture ce que je vais vous dire.</p> + +<p>Et après un moment de réflexion, il dicta:</p> + +<p>«Tout va bien. T... provoqué, se bat demain à l'épée. Seulement, notre +homme, que je ne quitte pas, refuse de marcher si on ne lui compte pas +deux mille francs avant l'affaire. Je ne les ai pas. Remettez-les au +porteur, qui a l'ordre de vous attendre.»</p> + +<p>Le commissaire suivait, penché sur l'épaule de son secrétaire, et le +dernier mot écrit:</p> + +<p>—Parfait! s'écria-t-il. Vite l'adresse: Madame la baronne de Thaller, +rue de la Pépinière....</p> + +<p>Il est des professions qui éteignent chez ceux qui les exercent, toute +curiosité. C'est avec la plus profonde indifférence et sans une +question, que le secrétaire avait fait ce qu'on lui avait demandé.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le commissaire, vous allez, mon cher Félix, vous +donner autant que possible la tournure d'un garçon de restaurant, et +porter cette lettre à son adresse....</p> + +<p>—A cette heure....</p> + +<p>—Oui. La baronne de Thaller est en soirée. Vous direz à ses domestiques +que vous lui apportez la réponse de l'affaire de tantôt. Ils ne +comprendront pas, mais ils vous permettront d'attendre leur maîtresse +chez le concierge. Dès qu'elle rentrera, vous lui remettrez la lettre, +en disant que la réponse est attendue par deux messieurs qui soupent +dans votre restaurant. Il se peut qu'elle s'écrie que vous êtes un +drôle, qu'elle ne sait pas ce que cela signifie... c'est que nous +aurions été prévenus.</p> + +<p>En ce cas, déguerpissez sans demander votre reste. Mais il y a bien des +chances pour qu'elle vous donne les deux mille francs, et alors il +faudra vous arranger de façon à ce qu'on la voie bien vous les +donner.... C'est bien entendu?</p> + +<p>—Très-bien.</p> + +<p>—En route alors, et ne perdez une minute. J'attends....</p> + +<p>Loin de M<sup>lle</sup> Lucienne, Maxence, peu à peu, avait été rappelé au +sentiment de la situation, et c'est avec une curiosité mêlée +d'étonnement qu'il regardait agir et s'empresser le commissaire de +police.</p> + +<p>L'excellent homme retrouvait son activité de vingt ans et cette fièvre +d'espoir et cette impatience du succès qu'éteignent les années.</p> + +<p>Il y avait si longtemps que cette affaire était sa constante +préoccupation!...</p> + +<p>Il n'était encore qu'officier de paix lorsqu'il avait eu l'occasion de +soustraire M<sup>lle</sup> Lucienne aux suites désastreuses d'une dénonciation +infâme. De ce jour, il s'y était attaché, à mesure qu'il l'avait mieux +connue.</p> + +<p>Pour un homme de sa profession, confident obligé de toutes les hontes +secrètes et de toutes les flétrissures ignorées, condamné à laver le +linge sale d'une société corrompue, c'était un rare phénomène et digne +d'étude que cette jeune fille d'une exquise beauté, livrée à elle-même, +et qui conservait intact le pur sentiment de l'honneur, qui savait se +défendre de toutes les séductions, résister à des tentations presque +irrésistibles et repousser même les épouvantables suggestions de la +misère et de la faim.</p> + +<p>Dès cette époque, il s'était demandé:</p> + +<p>—Qui donc peut lui en vouloir? Qui donc gêne-t-elle?</p> + +<p>Mais il n'avait que de vagues soupçons. Plus tard seulement, lors de +l'attaque de nuit, il avait eu la certitude d'une machination ayant pour +but de se défaire de M<sup>lle</sup> Lucienne.</p> + +<p>Qu'y avait-il au fond de ce crime avorté?...</p> + +<p>—Je le saurai, dit-il, je saurai quels gens ont un si puissant intérêt +à supprimer ma protégée.</p> + +<p>Ce devint, en effet, sa préoccupation habituelle, quelque chose comme +une de ces innocentes manies qui bouchent tous les vides de l'existence.</p> + +<p>Quand il avait fait son métier, comme il disait, expédié toutes ces +affaires banales, stupides, ridicules ou ignobles, qui sont du ressort +d'un commissaire, c'est à l'énigme qu'il s'était juré de déchiffrer +qu'il songeait.</p> + +<p>Pour guider ses recherches, il n'avait rien que le récit que lui avait +fait de sa vie M<sup>lle</sup> Lucienne. C'était assez pour qu'il en tirât des +déductions dont l'événement devait démontrer la justesse.</p> + +<p>Aisément les hommes de police se laissent aller aux conjectures les plus +aventurées. Ils ont vu si souvent l'impossible se réaliser, qu'il n'est +pas pour eux de combinaisons inadmissibles. Les plus bizarres +conceptions des romanciers ne sauraient surprendre des gens qui ont +étudié les complications des intérêts, les écarts des passions, tous les +vertiges de l'esprit et des sens.</p> + +<p>—Lucienne a été abandonnée par ses parents, pensait le digne homme, +c'est eux qu'elle gêne, et c'est eux qu'il s'agit de retrouver.</p> + +<p>C'était aisé à dire, non à exécuter. Où prendre le bout de fil qui +pouvait conduire à la vérité?</p> + +<p>Des recherches qu'il fit à Louveciennes n'amenèrent aucun résultat.</p> + +<p>Après la Commune, lorsque Lucienne fut dénoncée en même temps que son +amie Zélie et conduite à Versailles, alors seulement le brave +commissaire eut un indice. On lui confia la lettre qui avait motivé +l'arrestation. C'était peu de chose, pour le moment; ce pouvait devenir +décisif, car c'était un moyen de vérification.</p> + +<p>C'est pourquoi, lorsque Van-Klopen proposa à M<sup>lle</sup> Lucienne de devenir +en quelque sorte l'enseigne vivante de sa maison, le commissaire de +police, combattant ses répugnances, la détermina à accepter cette offre.</p> + +<p>Il était persuadé que parmi le «beau monde» qui fréquente le bois de +Boulogne, elle rencontrerait ses parents, et qu'un mouvement de +physionomie les trahirait.</p> + +<p>Et chaque fois que M<sup>lle</sup> Lucienne se rendait au bois, il faisait monter +sur le siége, vêtu d'une livrée de valet de pied, un homme à lui, un +observateur intelligent et subtil.</p> + +<p>L'expérience ne devait pas être inutile.</p> + +<p>Dès la fin de la seconde semaine, cet observateur était venu lui dire.</p> + +<p>—Il est une femme qui, toutes les fois que sa voiture croise la nôtre, +détourne la tête ou regarde M<sup>lle</sup> Lucienne avec des yeux enflammés de +haine et de colère.... Cette femme est la baronne de Thaller.</p> + +<p>Le commissaire, aussitôt, s'était procuré des lettres de la baronne et +de son mari. Déception cruelle! Leur écriture ne se rapprochait en rien +de celle de la dénonciation.</p> + +<p>Voilà exactement où il en était de ses investigations, lorsque Marius de +Trégars, qu'il avait perdu de vue depuis plus de deux ans, vint lui +confier la résolution qu'il avait prise de revendiquer la fortune de son +père, et lui demander conseil.</p> + +<p>En le revoyant, éclairé soudainement par sa ressemblance avec M<sup>lle</sup> +Lucienne:</p> + +<p>—J'ai trouvé! s'écria-t-il.</p> + +<p>Et, en effet, grâce aux renseignements que lui apportait Marius, ce +n'avait été qu'un jeu, pour lui, de remonter jusqu'à la marquise de +Javelle, et de reconstituer le passé de M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>Maître de la vérité, il n'avait plus qu'à rechercher les moyens de la +démontrer, lorsque arriva le désastre du <i>Crédit mutuel</i>.</p> + +<p>Il ne crut pas une minute à l'innocence de Vincent Favoral, mais il fut +persuadé qu'il n'était pas seul coupable, que ce n'était pas à lui +qu'était revenue la plus grosse part des douze millions volés, et +qu'enfin il avait été dupe des mêmes gredins qui avaient, si +audacieusement autrefois, dépouillé le marquis de Trégars....</p> + +<p>—Et je le prouverai! s'était-il écrié....</p> + +<p>Il se voyait à la veille de tenir parole, et de là lui venait cette +exaltation joyeuse dont Maxence s'étonnait.</p> + +<p>—Maintenant que nous voilà seuls, reprit-il, examinons un peu nos +pièces de conviction.</p> + +<p>Ayant dit, il tira d'un carton la dénonciation qui lui avait été +confiée, et il la rapprocha de la lettre arrachée par M. de Trégars à +son adversaire.</p> + +<p>Manifestement l'écriture était la même.</p> + +<p>—Ce qui prouve, s'écria le commissaire, que ce n'est pas d'hier que +l'homme suspect du grand salon est l'âme damnée de M<sup>me</sup> de Thaller.... +Aux mêmes procédés, il m'avait bien semblé reconnaître les mêmes +intrigants.... Si M. de Trégars pouvait réussir!... D'un seul coup de +filet, nous prendrions toute la bande!...</p> + +<p>Le claquement de la porte brusquement ouverte lui coupa la parole. M. de +Trégars entrait, tout essoufflé d'avoir couru:</p> + +<p>—Zélie a parlé! dit-il.</p> + +<p>Et tout de suite, s'adressant à Maxence:</p> + +<p>—Vous, mon cher ami, reprit-il, vous allez courir l'<i>Hôtel des +Folies</i>....</p> + +<p>—Lucienne serait-elle plus mal!...</p> + +<p>—Non. Ce n'est pas de Lucienne qu'il s'agit. Zélie a parlé, mais rien +ne nous prouve qu'à la réflexion elle ne s'en repentira pas. Rien ne +nous dit que l'idée ne lui viendra pas d'aller donner l'éveil. Donc, +vous allez rentrer et ne pas la perdre de vue jusqu'au moment où j'irai +la prendre, demain matin. Si elle voulait sortir, vous l'en empêcheriez.</p> + +<p>Le commissaire avait compris l'importance de la précaution.</p> + +<p>—Vous l'en empêcherez, fût-ce de force, insista-t-il. Et au besoin, je +vous autorise à requérir l'agent que j'ai en observation devant l'<i>Hôtel +des Folies</i>, et que je vais faire prévenir.</p> + +<p>Maxence sortit en courant.</p> + +<p>—Pauvre garçon, murmura Marius, je sais où est ton père; maintenant +qu'allons-nous apprendre?...</p> + +<p>Il avait à peine eu le temps de rapporter les renseignements qu'il +venait d'obtenir de M<sup>me</sup> Cadelle, lorsque reparut le premier des +émissaires du commissaire de police.</p> + +<p>—La commission est faite, dit-il, du ton de suffisance d'un homme qui a +mené à bien une tâche difficile.</p> + +<p>—Vous avez le nom de l'individu qui a provoqué M. de Trégars?</p> + +<p>—C'est un nommé Corvi, dont la réputation est faite dans toutes les +tables d'hôte où il y a des femmes et où on taille un petit bac de santé +après le dîner. Je ne connais que lui. C'est un mauvais gars, qui se +donne pour un ancien officier supérieur de l'armée italienne....</p> + +<p>—Son adresse?</p> + +<p>—Il demeure rue de la Michodière..., chez une dame qui loue des +chambres meublées. J'y suis allé, le portier m'a répondu que mon homme +venait de sortir avec un particulier de mauvaise mine, et qu'ils +devaient être à un petit café borgne au coin de la rue. J'y ai couru, +et, en effet, j'ai vu mes deux gaillards attablés devant des bocks....</p> + +<p>—Ne nous glisseront-ils pas entre les doigts?...</p> + +<p>—Pas de danger, ils sont bouclés!...</p> + +<p>—Comment cela?...</p> + +<p>—C'est une idée qui m'est venue. Je me suis dit: s'ils allaient filer! +Et tout de suite, je suis allé avertir des sergents de ville. Je suis +alors revenu m'embusquer près du café. Justement on le fermait. Mes deux +particuliers sont sortis, je leur ai cherché une querelle d'Allemand... +et maintenant ils sont au poste, bien recommandés....</p> + +<p>Le commissaire fronçait les sourcils.</p> + +<p>—C'est peut-être beaucoup de zèle, murmura-t-il. Enfin, puisque c'est +fait!... Vous êtes-vous informé de M. Saint-Pavin et du banquier +Jottras?...</p> + +<p>—Je n'ai pas eu le temps, il était trop tard.... Monsieur le +commissaire oublie qu'il est près de deux heures.</p> + +<p>Comme il finissait, le secrétaire qui avait été envoyé rue de la +Pépinière reparut.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea le commissaire de police, non sans une visible +anxiété.</p> + +<p>—J'ai attendu M<sup>me</sup> de Thaller plus d'une heure, répondit-il. Quand +elle est rentrée en voiture, je lui ai remis la lettre, elle l'a lue et +m'a donné les deux mille francs que voici, en présence de plusieurs +domestiques....</p> + +<p>A la vue des billets de banque, le commissaire de police s'était dressé +d'un bond.</p> + +<p>—C'est fini! s'écria-t-il de l'accent du triomphe, voilà la preuve qui +nous manquait!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + + +<p>Il était plus de quatre heures, lorsqu'il fut enfin permis à Marius de +Trégars de regagner son logis.</p> + +<p>Il s'était longuement et minutieusement concerté avec le commissaire de +police, il s'était efforcé de prévoir toutes les éventualités, sa +conduite était parfaitement tracée, et il emportait cette certitude +qu'en ce jour, qui se levait, serait définitivement gagnée ou perdue +l'étrange partie qu'il jouait.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva chez lui:</p> + +<p>—Enfin, vous voici, monsieur! s'écria son fidèle domestique.</p> + +<p>C'était l'inquiétude, évidemment, qui avait tenu ce brave homme sur pied +toute la nuit, mais telle était la préoccupation de Marius, qu'il n'y +prit pas garde.</p> + +<p>—Personne n'est venu en mon absence? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Pardonnez-moi.... Un monsieur s'est présenté dans la soirée, M. +Costeclar, qui a paru très-contrarié de ne pas trouver monsieur.... Il +venait, à ce qu'il m'a dit, pour une affaire très-importante que +monsieur sait bien, et il m'a chargé de prier monsieur de l'attendre +demain... c'est-à-dire aujourd'hui, avant midi....</p> + +<p>M. Costeclar était-il envoyé par M. de Thaller?</p> + +<p>Le directeur du <i>Crédit mutuel</i> avait-il réfléchi et se décidait-il à +accepter les conditions qu'il avait d'abord refusées?...</p> + +<p>Il était, en ce cas, trop tard. Il n'était plus au pouvoir de qui que ce +fût de suspendre l'action de la justice.</p> + +<p>Sans plus s'inquiéter de cette visite:</p> + +<p>—Je suis écrasé de fatigue, dit M. de Trégars à son domestique, et je +vais me jeter sur mon lit. A huit heures précises, tu m'éveilleras....</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'il demanda au sommeil quelques instants de répit.</p> + +<p>Depuis quarante-huit heures que son esprit restait tendu outre mesure, +ses nerfs s'étaient montés à un degré d'exaltation presque intolérable. +Dès qu'il fermait les yeux, c'est avec une implacable précision que son +imagination lui représentait tous les événements qui s'étaient succédé +depuis cette après-midi de la place Royale, où il avait osé avouer son +amour à M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Qui lui eût dit, alors, qu'il engagerait cette lutte, dont l'issue +fatalement allait être quelque scandale abominable où son nom serait +mêlé!...</p> + +<p>Qui lui eût dit qu'insensiblement, et par la force même des choses, il +en arriverait à surmonter toutes ses répugnances et à rivaliser de ruses +et de combinaisons tortueuses avec les misérables qu'il prétendait +atteindre!</p> + +<p>Mais il n'était pas de ceux qui, une fois engagés, regrettent, hésitent +et reculent. Sa conscience ne lui reprochait rien, c'était pour la +justice et le droit qu'il combattait, et M<sup>lle</sup> Gilberte devait être la +récompense du succès....</p> + +<p>Huit heures sonnèrent; son domestique entra.</p> + +<p>—Cours me chercher une voiture, commanda-t-il, en un tour de main je +suis prêt....</p> + +<p>Il était prêt, en effet, quand le vieux serviteur reparut, et comme il +avait en poche de ces arguments qui donnent des jambes aux pires chevaux +de fiacre, moins de dix minutes plus tard, il arrivait à l'<i>Hôtel des +Folies</i>.</p> + +<p>—Comment va M<sup>lle</sup> Lucienne? demanda-t-il tout d'abord aux honorables +hôteliers.</p> + +<p>L'intervention du commissaire de police avait rendu le sieur Fortin et +son épouse plus souples que des gants et plus doux que miel.</p> + +<p>—La pauvre chère fille va beaucoup mieux, répondit la Fortin, et le +médecin, qui sort d'ici, répond d'elle désormais. Seulement, il y a du +grabuge là-haut!...</p> + +<p>—Du grabuge?</p> + +<p>—Oui. Cette dame que vous avez envoyé chercher, hier soir, par mon +mari, voudrait absolument s'en aller et M. Maxence la retient, de sorte +qu'ils sont en train de se disputer. Écoutez plutôt!...</p> + +<p>On entendait, en effet, les éclats de voix d'une violente altercation.</p> + +<p>M. de Trégars s'élança dans l'escalier, et sur le palier du second +étage, il trouva Maxence obstinément cramponné à la rampe, tandis que +M<sup>me</sup> Zélie Cadelle, plus rouge qu'une pivoine, prétendait le forcer à +lui livrer passage et l'accablait des injures les plus salées de son +riche répertoire.</p> + +<p>Apercevant Marius:</p> + +<p>—Est-ce vous, lui cria-t-elle, qui avez ordonné qu'on me retînt ici +malgré moi?... De quel droit? Suis-je votre prisonnière?...</p> + +<p>L'irriter encore eût été imprudent.</p> + +<p>—Pourquoi vouloir partir, fit doucement M. de Trégars, juste au moment +où vous saviez que j'allais venir vous prendre?</p> + +<p>Mais elle lui coupa la parole, et haussant les épaules:</p> + +<p>—Avouez donc la vérité, fit-elle, avouez donc que vous vous êtes défiés +de moi!...</p> + +<p>—Oh!</p> + +<p>—Vous avez eu tort! Quand j'ai promis, je tiens. Si je voulais rentrer +chez moi, c'était pour m'habiller. Puis-je me montrer dans la rue telle +que je suis?</p> + +<p>Et elle étalait son peignoir, tout passé en effet, et tout couvert de +taches.</p> + +<p>—J'ai une voiture en bas, dit Marius, personne ne nous verra.</p> + +<p>Sans aucun doute, elle comprit qu'hésiter serait inutile.</p> + +<p>—Comme vous voudrez!... fit-elle.</p> + +<p>M. de Trégars attira Maxence un peu à l'écart, et à voix basse et +très-vite:</p> + +<p>—Vous allez, lui dit-il, vous rendre rue Saint-Gilles, et, de ma part, +prier votre sœur de vous accompagner.... Vous prendrez une voiture +fermée, et vous irez attendre rue Saint-Lazare, en face du numéro 25.... +Il se peut que le secours de Gilberte me devienne indispensable.... Et +comme Lucienne ne doit pas rester seule, vous demanderez à M<sup>me</sup> Fortin +de monter près d'elle.</p> + +<p>Et sans attendre une réponse:</p> + +<p>—Partons, dit-il à M<sup>me</sup> Cadelle.</p> + +<p>Ils se mirent en route, mais la verve effrontée de la jeune femme +s'était absolument éteinte. Il était clair qu'elle regrettait amèrement +de s'être tant engagée et de n'avoir pu s'esquiver au dernier moment. A +mesure que le fiacre roulait, elle pâlissait, et ses sourcils se +fronçaient.</p> + +<p>—C'est égal, commença-t-elle, ce n'est pas propre, ce que je fais.</p> + +<p>—Vous repentez-vous donc de m'aider à punir les assassins de votre +amie? fit M. de Trégars.</p> + +<p>Elle secoua la tête:</p> + +<p>—Je sais bien que le père Vincent est une vieille canaille, mais il +s'était fié à moi, et je le trahis, je le livre....</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame.... Me fournir le moyen de parler à M. +Favoral est si peu le livrer, que je ferai tout au monde pour qu'il +puisse se soustraire aux recherches de la police et passer à +l'étranger....</p> + +<p>—Quelle plaisanterie!...</p> + +<p>—C'est l'exacte vérité, je vous en donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>Elle parut un peu rassurée, et lorsque la voiture tourna rue +Saint-Lazare:</p> + +<p>—Faites arrêter, dit-elle à M. de Trégars.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour que j'achète le déjeuner du père Vincent. Il ne peut pas +descendre au restaurant, cet homme, et il a été convenu que je lui +porterais à manger....</p> + +<p>Les défiances de Marius étaient loin d'être dissipées et cependant il ne +crut pas devoir refuser, se promettant bien de ne pas quitter M<sup>me</sup> Zélie +d'une semelle. Il la suivit donc chez le boulanger et chez le +charcutier, et lorsqu'elle eut fini son marché, il entra avec elle dans +la maison de modeste apparence où elle avait son appartement.</p> + +<p>Déjà ils montaient l'escalier, lorsque la portière sortit en courant de +sa loge.</p> + +<p>—Madame! appelait-elle, madame!...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cadelle s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>—Une lettre pour vous.</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—La voilà! C'est une dame qui l'a apportée, il n'y a pas cinq minutes. +Vrai, elle avait l'air bien contrariée de ne pas vous rencontrer. Mais +elle va repasser. Elle savait que vous deviez venir ce matin.</p> + +<p>M. de Trégars lui aussi s'était arrêté.</p> + +<p>—Comment est cette dame? interrogea-t-il.</p> + +<p>—Tout en noir, avec une voilette épaisse sur la figure.</p> + +<p>—Je vous remercie, c'est bien.</p> + +<p>La portière ayant regagné sa loge, M<sup>me</sup> Zélie rompit le cachet. La +première enveloppe en contenait une autre, sur laquelle elle épela, car +elle ne lisait pas très-couramment:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Pour remettre à M. Vincent.</i><br /></span> +</div></div> + +<p>—On sait qu'il se cache chez moi! murmura-t-elle abasourdie. Qui peut +le savoir?...</p> + +<p>—Qui? la femme dont M. Favoral tenait si fort à ménager la réputation, +quand il vous a installée rue du Cirque.</p> + +<p>Il n'était pas de souvenir qui irritât plus violemment la jeune femme.</p> + +<p>—Vous avez raison, fit-elle. M'a-t-il assez fait poser, le vieux +scélérat! Mais il va me le payer.</p> + +<p>Ce qui n'empêche qu'en arrivant à son étage, le troisième, au moment de +glisser la clef dans la serrure, ses perplexités la reprirent.</p> + +<p>—S'il allait arriver un malheur! gémit-elle.</p> + +<p>—Que craignez-vous?</p> + +<p>—Le père Vincent a toutes sortes d'armes. Il m'a juré que le premier +qui pénétrerait dans l'appartement, il le tuerait comme un chien. S'il +allait tirer sur nous!...</p> + +<p>Elle avait peur, une peur terrible, elle était blême et ses dents +claquaient.</p> + +<p>—Voulez-vous que je passe le premier? proposa M. de Trégars.</p> + +<p>—Non.... Seulement, si vous étiez un bon garçon vous feriez ce que je +vais vous demander... dites voulez-vous?...</p> + +<p>—Si c'est faisable....</p> + +<p>—Oh! certainement.... Voilà la chose. Nous entrons ensemble, n'est-ce +pas, seulement vous ne faites aucun bruit.... Moi, j'avance seule, +j'attire le père Vincent dans la grande pièce qui sera mon atelier, je +lui remets ses provisions et la lettre, et je le prépare à vous +recevoir.... Vous, pendant ce temps, vous restez dans un grand cabinet +vitré, d'où on peut tout voir et tout entendre, et au bon moment, v'lan, +vous paraissez....</p> + +<p>C'était, en somme, fort raisonnable.</p> + +<p>—Accepté! fit Marius.</p> + +<p>—Alors, dit-elle, tout ira bien. La porte du cabinet vitré est à droite +en entrant. Marchez doucement, surtout!...</p> + +<p>Et elle ouvrit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + + +<p>L'appartement était bien tel que le faisaient supposer les indications +de M<sup>me</sup> Cadelle.</p> + +<p>Dans l'antichambre étroite et à demi-obscure, trois portes s'ouvraient: +à gauche, celle de la salle à manger, au milieu, celle d'un salon et +d'une chambre à coucher qui se commandaient; à droite, celle du cabinet +vitré.</p> + +<p>C'est par cette dernière que M. de Trégars se glissa sans bruit, et +immédiatement, il reconnut que M<sup>me</sup> Zélie ne l'avait pas trompé, et +qu'il allait tout voir et tout entendre de ce qui se passerait dans le +salon.</p> + +<p>Il vit la jeune femme y entrer. Elle posa ses provisions sur une table +et appela:</p> + +<p>—Vincent!</p> + +<p>L'ancien caissier du <i>Crédit mutuel</i> parut aussitôt, sortant de la +chambre à coucher.</p> + +<p>Il était changé à ce point que sa femme et ses enfants eussent hésité à +le reconnaître. Il avait abattu sa barbe, épilé presque complétement +ses épais sourcils et caché ses cheveux plats et rudes sous une perruque +brune. A sa redingote de marguillier de campagne—selon l'expression de +M<sup>lle</sup> Césarine—à ses pantalons trop courts et à ses souliers lacés, il +avait substitué des bottes vernies, le pantalon à la prussienne, +très-évasé par le bas, et un de ces vestons à longs poils, courts et à +larges manches, empruntés par l'élégance française aux palefreniers +anglais.</p> + +<p>Il faisait effort pour paraître calme, insouciant, enjoué.... Mais la +contraction de ses lèvres trahissait d'horribles angoisses et son regard +avait l'étrange mobilité de l'œil des bêtes fauves, quand, à demi +forcées, elles s'arrêtent un instant, écoutant les hurlements de la +meute.</p> + +<p>—Je commençais à craindre que vous ne me fissiez faux-bond, dit-il à +M<sup>me</sup> Zélie....</p> + +<p>—Il m'a fallu du temps pour acheter votre déjeuner....</p> + +<p>—Et c'est la seule cause de votre retard?</p> + +<p>—La portière aussi m'a retardée.... Elle m'a remis une lettre dans +laquelle j'en ai trouvé une pour vous, que voici....</p> + +<p>—Une lettre!... s'écria Vincent Favoral.</p> + +<p>Et se jetant dessus, comme sur une proie, il en arracha l'enveloppe.</p> + +<p>Mais à peine l'eut-il parcourue:</p> + +<p>—C'est monstrueux! reprit-il en froissant le papier entre ses mains +crispées, c'est une trahison infâme, ignoble!...</p> + +<p>Un violent coup de sonnette, à la porte d'entrée, l'interrompit.</p> + +<p>—Qui peut venir?... balbutia M<sup>me</sup> Cadelle.</p> + +<p>—Je le sais, répondit l'ancien caissier, je le sais, ouvrez vite....</p> + +<p>Elle obéit et presque aussitôt une femme se précipita dans le salon, +pauvrement vêtue d'une robe de laine noire.</p> + +<p>D'un mouvement brusque elle arracha sa voilette, et M. de Trégars +reconnut la baronne de Thaller.</p> + +<p>—Laissez-nous! commanda-t-elle à M<sup>me</sup> Zélie, d'un ton qu'on n'oserait +prendre pour parler à une servante de cabaret....</p> + +<p>L'autre en fut révoltée:</p> + +<p>—Hein! de quoi! commença-t-elle, je suis chez moi, ici....</p> + +<p>—Sortez! répéta M. Favoral avec un geste menaçant, sortez! sortez!...</p> + +<p>Elle sortit, mais ce fut pour venir se réfugier près de M. de Trégars.</p> + +<p>—Vous entendez comme ils me traitent!... lui dit-elle d'une voix +sourde.</p> + +<p>Il ne lui répondit pas. Tout ce qu'il avait d'attention se concentrait +sur le salon.</p> + +<p>La baronne de Thaller et l'ex-caissier du <i>Crédit mutuel</i> se tenaient +debout, l'un devant l'autre, immobiles, se mesurant du regard comme deux +adversaires au moment d'un duel.</p> + +<p>—Je viens de lire votre lettre, commença enfin Vincent Favoral.</p> + +<p>Froidement la baronne fit:</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—C'est une raillerie, sans doute?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous refusez de partir avec moi?</p> + +<p>—Formellement.</p> + +<p>—C'était bien convenu, cependant. Je n'ai agi comme je l'ai fait que +conseillé, poussé, harcelé par vous. Combien de fois m'avez-vous répété +que vivre près de votre mari vous était devenu un supplice intolérable! +Combien de fois m'avez-vous juré que vous vouliez n'être plus qu'à moi +seul, me conjurant de me procurer une grosse somme et de fuir avec +vous....</p> + +<p>—J'étais de bonne foi, alors. J'ai reconnu, au dernier moment, qu'il me +serait impossible d'abandonner ainsi mon pays, mes relations, ma +fille....</p> + +<p>—Nous pouvons emmener Césarine.</p> + +<p>—N'insistez pas....</p> + +<p>Il la considérait d'un air de morne hébêtement, tel qu'un homme qui +soudainement verrait tout s'effondrer autour de lui.</p> + +<p>—Alors, bégaya-t-il, ces larmes, ces prières, ces serments....</p> + +<p>—J'ai réfléchi....</p> + +<p>—Ce n'est pas possible!... Si vous disiez vrai, vous ne seriez pas +ici....</p> + +<p>—J'y suis, pour vous faire comprendre qu'il nous faut renoncer à des +projets irréalisables. Il est de ces conventions sociales qu'on ne +déchire pas.</p> + +<p>Comme si ce qu'elle disait n'eût pu lui entrer dans l'entendement, il +répéta:</p> + +<p>—Des conventions sociales!...</p> + +<p>Et tout à coup s'abattant aux pieds de M<sup>me</sup> de Thaller, la tête rejetée +en arrière et les mains jointes:</p> + +<p>—Tu mens, reprit-il, avoue-moi que tu mens et que c'est une dernière +épreuve que tu m'imposes!... Tu ne m'aurais donc jamais aimé!... C'est +impossible, tu me le dirais que je ne te croirais pas.... Une femme qui +n'aime pas un homme n'est pas pour lui ce que tu as été pour moi; elle +ne se donne ni si joyeusement ni si complétement! As-tu donc tout +oublié? Se peut-il que tu ne te souviennes plus de nos soirées divines +de la rue du Cirque, des nuits dont le seul souvenir allume des flammes +dans mes veines et dans mon cerveau?</p> + +<p>Il était épouvantable à voir, effrayant et en même temps ridicule. Comme +il voulait prendre les mains de M<sup>me</sup> de Thaller, elle reculait, et il la +poursuivait, se traînant sur les genoux.</p> + +<p>—Où trouverais-tu, continuait-il, un homme qui t'adore comme moi, d'une +passion ardente, absolue, aveugle, folle?... Qu'as-tu à me reprocher?... +Ne t'ai-je pas, sans un murmure, sacrifié tout ce qu'un homme peut +sacrifier ici-bas, fortune, famille, honneur?... Pour subvenir à ton +luxe, pour prévenir tes moindres fantaisies, pour te donner de l'or à +répandre à flots, n'ai-je pas laissé les miens aux prises avec la +misère?... J'aurais arraché le pain de la bouche de mes enfants pour +acheter des roses à effeuiller sous tes pas! Et pendant des années, +est-ce que jamais un mot de moi a trahi le secret de nos amours?... Que +n'ai-je pas enduré!... Tu me trompais, je le savais et je me taisais. +Sur un mot de toi, je m'effaçais devant l'heureux que faisait ton +caprice d'un jour. Tu m'as dit: vole, j'ai volé. Tu m'as dit: tue, j'ai +essayé de tuer....</p> + +<p>Il venait de saisir une des mains de la baronne, mais elle se dégagea +vivement, et d'un accent d'insurmontable dégoût:</p> + +<p>—Oh!... assez! fit-elle.</p> + +<p>Dans le cabinet vitré, Marius de Trégars sentait frissonner à ses côtés +M<sup>me</sup> Zélie Cadelle.</p> + +<p>—Quelle misérable, que cette femme! murmura-t-elle, et lui, quel +lâche!...</p> + +<p>L'ancien caissier restait prosterné, battant le parquet de son front.</p> + +<p>—Et tu voudrais m'abandonner, gémissait-il, quand nous sommes liés par +un passé tel que le nôtre!... Comment me remplacerais-tu? Où +trouverais-tu un esclave plus dévoué de toutes tes volontés?...</p> + +<p>L'impatience semblait gagner la baronne.</p> + +<p>—Cessez, interrompit-elle, cessez ces démonstrations inutiles et +ridicules....</p> + +<p>Cette fois il se redressa comme sous un coup de fouet.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc que je devienne? demanda-t-il.</p> + +<p>—Fuyez. On n'est jamais embarrassé, quand on a, comme vous, douze cent +mille francs en or, en billets de banque et en bonnes valeurs....</p> + +<p>—Et ma femme, et mes enfants!...</p> + +<p>—Maxence est en âge d'aider sa mère. Gilberte trouvera un mari, soyez +tranquille. Rien ne vous empêche d'ailleurs de leur envoyer de l'argent.</p> + +<p>—Ils n'en voudraient pas.</p> + +<p>—Vous serez toujours naïf, mon cher!...</p> + +<p>A la stupeur première de Vincent Favoral et à son indigne faiblesse, une +colère terrible succédait. Tout son sang s'était retiré de son visage, +ses yeux flamboyaient:</p> + +<p>—Alors, reprit-il, tout est bien fini?</p> + +<p>—Eh! oui!</p> + +<p>—Alors je suis joué misérablement, comme tous les autres, comme ce +pauvre marquis de Trégars, que vous aviez rendu fou, lui aussi!... +Malheureux! Il a du moins sauvé son honneur, lui!... Tandis que moi!... +Et je suis sans excuse, car je devais bien savoir, car je savais bien +que vous étiez l'amorce que le baron de Thaller tendait à ses dupes....</p> + +<p>Il attendait une réponse, mais elle gardait un dédaigneux silence.</p> + +<p>—Alors vous croyez, fit-il, avec un rire menaçant, que tout est dit +comme cela!</p> + +<p>—Que pouvez-vous?...</p> + +<p>—Il y a une justice, j'imagine, et des juges. Je puis me constituer +prisonnier et tout révéler....</p> + +<p>Elle haussait les épaules.</p> + +<p>—Ce serait vous jeter bien inutilement dans la gueule du loup, +prononça-t-elle. Vous devez savoir mieux que personne que les +précautions ont été assez habilement prises pour défier toutes les +dénonciations.... Je n'ai rien à craindre!...</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûre?...</p> + +<p>—Fiez-vous à moi! fit-elle avec le sourire de la sécurité parfaite.</p> + +<p>L'ancien caissier du <i>Crédit mutuel</i> eut un geste terrible, mais tout +aussitôt, se maîtrisant:</p> + +<p>—C'est ce que nous allons voir, dit-il.</p> + +<p>Et fermant à double tour la porte du salon qui donnait sur +l'antichambre, il mit la clef dans sa poche, et, d'un pas roide comme +celui d'un automate, il disparut dans la chambre à coucher.</p> + +<p>—Il va chercher une arme! murmura M<sup>me</sup> Cadelle.</p> + +<p>C'est ce que Marius avait cru comprendre.</p> + +<p>—Descendez vite, dit-il à M<sup>me</sup> Zélie, dans un fiacre, en face du nº 25, +M<sup>lle</sup> Gilberte Favoral attend.... Qu'elle vienne....</p> + +<p>Et se précipitant dans le salon:</p> + +<p>—Fuyez! dit-il à M<sup>me</sup> de Thaller.</p> + +<p>Mais elle était comme pétrifiée de cette apparition.</p> + +<p>—M. de Trégars....</p> + +<p>—Oui, moi, mais partez, hâtez-vous.</p> + +<p>Et il la poussa dans le cabinet vitré.</p> + +<p>Il était temps. Vincent Favoral reparaissait sur le seuil de la chambre +à coucher.</p> + +<p>Si c'était une arme qu'il était allé chercher, ce n'était pas celle que +supposaient Marius et M<sup>me</sup> Cadelle. C'était une liasse de papiers qu'il +tenait à la main.</p> + +<p>Apercevant M. de Trégars et non plus M<sup>me</sup> de Thaller, un cri +d'étonnement et de terreur s'étouffa dans sa gorge.</p> + +<p>Il démêlait si vaguement ce qui s'était passé, qu'il avait oublié le +cabinet vitré et que l'homme qu'il voyait là s'y tenait caché et venait +de faire évader la baronne.</p> + +<p>—Ah! la misérable! bégaya-t-il d'une langue épaissie par la rage, +l'infâme! Elle me trahissait, elle m'a livré, je suis perdu!</p> + +<p>Maîtrisant la plus terrible émotion qu'il eût jamais ressentie:</p> + +<p>—Non, vous n'êtes pas livré, prononça M. de Trégars.</p> + +<p>Rassemblant tout ce que lui avait laissé d'énergie la dévorante passion +qui avait dévasté son existence, l'ancien caissier du <i>Crédit mutuel</i> +fit quelques pas en avant.</p> + +<p>—Qui donc êtes-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Ne me connaissez-vous pas?... Je suis le fils de ce malheureux marquis +de Trégars dont vous parliez il n'y a qu'un instant. Je suis le frère de +Lucienne.</p> + +<p>Tel qu'un homme qui reçoit un coup de massue, Vincent Favoral s'affaissa +lourdement sur une chaise.</p> + +<p>—Il sait tout!... gémit-il.</p> + +<p>—Oui, tout!</p> + +<p>—Vous devez me haïr mortellement....</p> + +<p>—Je vous plains.</p> + +<p>L'ancien caissier en était à cet instant où toutes les facultés exaltées +à un degré insoutenable défaillent; où l'homme le plus fort s'abandonne +et pleure comme un enfant.</p> + +<p>—Ah! je suis le dernier des misérables! s'écria-t-il.</p> + +<p>Il avait caché son visage entre ses mains et en une seconde, comme il +arrive, dit-on, aux mourants, sur le seuil de l'éternité, il revit son +existence tout entière.</p> + +<p>—Et cependant, reprit-il, je n'avais pas l'âme d'un scélérat.... Je +voulais m'enrichir, mais honnêtement, par mon travail et à force de +privations.... Et j'y serais parvenu. J'avais cent cinquante mille +francs à moi, lorsque j'ai rencontré le baron de Thaller. Hélas! +pourquoi l'ai-je rencontré! C'est lui qui, le premier, m'a fait entendre +que travailler et économiser est stupide, quand, à la Bourse, avec un +peu de bonheur, on peut en six mois devenir millionnaire....</p> + +<p>Il s'interrompit, secoua la tête, et tout à coup:</p> + +<p>—Connaissez-vous le baron de Thaller? demanda-t-il.</p> + +<p>Et sans attendre la réponse de Marius:</p> + +<p>—C'est un Allemand, continua-t-il, un Prussien.... Son père était +cocher de fiacre à Berlin, et sa mère servait dans les brasseries.... A +dix-huit ans, une escroquerie le força de s'expatrier, et c'est en +France qu'il vint s'établir, à Paris.... Admis dans les bureaux d'un +agent de change, il vivait misérablement, quand il fit connaissance +d'une blanchisseuse nommée Euphrasie, qui avait pour amant un grand +seigneur très-riche, le marquis de Trégars, dont la faiblesse était de +se faire passer pour un pauvre employé. Euphrasie et Thaller étaient +faits pour s'entendre, ils s'entendirent et s'associèrent, apportant à +l'association, elle sa beauté, lui son génie d'intrigue, tous deux leur +corruption et leurs vices. Elle était enceinte alors. Quand elle +accoucha, elle confia son enfant, une fille, à de pauvres gens de +Louveciennes, avec la résolution bien arrêtée de l'y abandonner.</p> + +<p>Et cependant c'est sur cette fille, dont ils espéraient bien n'entendre +plus parler jamais, que les deux complices bâtissaient leur fortune.</p> + +<p>C'est au nom de cette fille qu'Euphrasie arracha au marquis de Trégars +des sommes considérables. Dès que Thaller et elle se virent à la tête de +six cent mille francs, ils congédièrent le marquis et se marièrent. +Alors déjà, Thaller avait pris le titre de baron, et menait un certain +train.... Mais ses premières spéculations ne furent pas heureuses; la +révolution acheva de le ruiner, et il allait être exécuté à la Bourse +quand il me trouva sur son chemin, moi, pauvre imbécile qui m'en allais +de tous côtés, demandant comment placer avantageusement mes cent +cinquante mille francs....</p> + +<p>C'est d'une voix rauque qu'il parlait, et, de son poing crispé dans le +vide, il menaçait... le baron de Thaller sans doute.</p> + +<p>—Malheureusement, reprit-il, ce n'est que bien plus tard que j'ai su +tout cela. Sur le moment, M. de Thaller m'éblouit. Ses amis, Saint-Pavin +et les banquiers Jottras, le proclamaient l'homme le plus fort et le +plus honnête de France.... Je n'aurais cependant pas lâché mon argent +sans la baronne.... La première fois que je lui fus présenté et qu'elle +arrêta sur moi ses grands yeux noirs, je me sentis remué jusqu'au fond +de l'âme.... Pour la revoir, je l'invitai avec son mari et les amis de +son mari, à dîner chez moi, entre ma femme et mes enfants.... Elle vint. +Son mari me fit signer tout ce qu'il voulut, mais en me quittant elle me +serra la main....</p> + +<p>Il en frissonnait encore, le malheureux!...</p> + +<p>—Le lendemain, continua-t-il, je remis à Thaller tout ce que je +possédais, et, en échange, il me donna la place de caissier du <i>Crédit +mutuel</i> qu'il venait de fonder. Il me traitait en subalterne, et ne +m'admettait pas dans son intérieur, mais j'en riais: la baronne m'avait +permis de la revoir, et presque toutes les après-midi, je la rencontrais +aux Tuileries, et j'avais osé lui dire que je l'aimais éperdûment.... Si +bien qu'un soir elle consentit à accepter, pour le surlendemain, un +rendez-vous dans un appartement que j'avais loué.... La veille de ce +jour, et pendant que j'étais comme fou de joie, la veille de ce premier +rendez-vous, le baron de Thaller me demanda de l'aider, au moyen de +certaines irrégularités d'écriture, à masquer un déficit, provenant de +fausses spéculations.... Comment refuser à l'homme que je m'apprêtais, +pensais-je, à tromper? Je fis ce qu'il voulait.... Le lendemain, M<sup>me</sup> de +Thaller était ma maîtresse, et j'étais perdu....</p> + +<p>Cherchait-il à se disculper?</p> + +<p>Obéissait-il à ce sentiment impérieux, plus fort que la volonté, plus +puissant que la raison, qui pousse le misérable à révéler le secret qui +l'obsède?...</p> + +<p>—De ce jour, poursuivit-il, commença pour moi le supplice de la double +existence que j'ai soutenue pendant des années. Ainsi le voulait ma +maîtresse. Dur, avare, morose avec les miens, je devais, près d'elle, me +montrer toujours souriant, et d'une prodigalité folle.... Mais j'aurais +payé de mon sang et du sang des miens, ses baisers et ses caresses. De +nouveau, M. de Thaller m'avait demandé d'altérer mes écritures, et je +l'avais fait sans hésiter. Bientôt ce fut pour mon compte que je les +altérai.</p> + +<p>J'avais donné à ma maîtresse tout ce que je possédais, et elle était +insatiable. Il lui fallait de l'argent, quand même, toujours, à flots. +Elle avait voulu un hôtel pour nos rendez-vous, et j'en avais acheté un, +rue du Cirque.... Si bien qu'entre les exigences du mari et celles de la +femme, je devenais fou. Je puisais à ma caisse comme à une mine +inépuisable, et comme je sentais qu'un jour viendrait où tout se +découvrirait, je portais toujours sur moi un revolver chargé, pour me +faire sauter la cervelle, quand on m'arrêterait.</p> + +<p>Et, en effet, il tirait à demi de sa poche, et montrait à Marius un +revolver.</p> + +<p>—Si encore elle m'eût été fidèle! continuait-il, en s'animant peu à +peu. Mais que n'ai-je pas enduré! Quand le marquis de Trégars est revenu +à Paris, et qu'il s'est agi de le dépouiller, ne s'est-elle pas donnée à +lui! Elle me disait: «Es-tu bête! Je n'en veux qu'à son argent, c'est +toi que j'aime!...» Mais lui mort, elle en a pris d'autres. Notre hôtel +de la rue du Cirque était, pour elle et pour sa fille Césarine, comme +un lieu de débauche. Et moi, misérable lâche, je souffrais tout, tant je +tremblais de la perdre, tant je craignais d'être sevré des semblants +d'amour dont elle payait mes sacrifices inouïs!...</p> + +<p>Et aujourd'hui, elle me trahirait, elle m'abandonnerait! Car tout ce qui +est arrivé a été inspiré par elle, pour me procurer une somme qui nous +permît de fuir, de vivre à l'étranger, en Amérique. C'est elle qui m'a +soufflé l'ignoble comédie que j'ai jouée, pour endosser la +responsabilité de tout. M. de Thaller a eu des millions, pour sa part; +je n'ai eu, moi, que douze cent mille francs.</p> + +<p>De grands frissons le secouaient, sa face s'empourprait....</p> + +<p>Il se dressa, et brandissant les lettres qu'il était allé chercher:</p> + +<p>—Mais tout n'est pas dit! s'écria-t-il. J'ai là des preuves que ne me +savent ni le baron ni sa femme!.. J'ai la preuve de l'indigne +escroquerie dont le marquis de Trégars a été dupe.... J'ai la preuve de +la comédie jouée par M. de Thaller et par moi pour dépouiller les +actionnaires du <i>Crédit mutuel</i>....</p> + +<p>—Qu'espérez-vous?... interrogea Marius.</p> + +<p>Il riait d'un air stupide.</p> + +<p>—Moi? je vais me cacher dans quelque faubourg de Paris et écrire à +Euphrasie de venir.... Elle me sait douze cent mille francs, elle +viendra.... Elle reviendra tant que j'aurai de l'argent, et quand je +n'en aurai plus....</p> + +<p>Mais il s'interrompit, se rejetant en arrière, les bras étendus comme +pour écarter une terrifiante apparition....</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Gilberte entrait.</p> + +<p>—Ma fille!... bégaya le misérable, Gilberte!...</p> + +<p>—La marquise de Trégars, prononça Marius.</p> + +<p>Une indicible expression de terreur et d'angoisse convulsait les traits +de Vincent Favoral, il comprenait que c'était la fin....</p> + +<p>—Que voulez-vous de moi?... balbutia-t-il.</p> + +<p>—L'argent que vous avez volé, mon père, répondit la jeune fille, d'un +accent inexorable, les douze cent mille francs que vous avez ici, puis +les preuves que vous possédez, et enfin... vos armes.</p> + +<p>Il tremblait de tous ses membres:</p> + +<p>—Me prendre mon argent, fit-il, c'est me livrer... veux-tu me voir au +bagne?...</p> + +<p>—Le déshonneur en rejaillirait sur vos enfants, monsieur, dit M. de +Trégars, nous ferons tout au monde, au contraire, pour vous soustraire +aux recherches de la police....</p> + +<p>—Eh bien!... alors oui.... Mais demain.... Il faut que j'écrive à +Euphrasie, que je la voie....</p> + +<p>—Vous avez perdu la raison, mon père, reprit M<sup>lle</sup> Gilberte, revenez à +vous.... Faites ce que je vous demande....</p> + +<p>Il se redressa de toute sa hauteur.</p> + +<p>—Et si je ne voulais pas?</p> + +<p>Mais ce fut le dernier éclair de sa volonté brisée.</p> + +<p>Non sans d'horribles déchirements, non sans une lutte désolante, il +céda, et l'argent, et les preuves, et ses armes, il remit tout à sa +fille.</p> + +<p>Et lorsqu'elle se retira au bras de M. de Trégars:</p> + +<p>—Mais envoie-moi ta mère, supplia-t-il, elle me comprendra, elle ne +sera pas impitoyable, elle. C'est ma femme, qu'elle vienne vite, je ne +veux pas, je ne peux pas rester seul!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + + +<p>C'est avec une hâte convulsive que la baronne de Thaller franchit la +distance qui sépare la rue Saint-Lazare de la rue de la Pépinière.</p> + +<p>La soudaine intervention de M. de Trégars confondait toutes ses idées. +Les plus sinistres pressentiments tressaillaient en elle.</p> + +<p>Dans la cour de son hôtel, tous ses domestiques réunis en un groupe +causaient. Ils ne daignèrent pas se déranger quand elle passa, et même +elle put surprendre des sourires et des ricanements ironiques.</p> + +<p>Elle en reçut un coup terrible. Que se passait-il? Que savait-on? La +joie insolente des valets présage le désastre du maître.</p> + +<p>Dans le magnifique vestibule, un homme était assis quand elle entra.</p> + +<p>C'était ce même homme de mine louche que Marius de Trégars avait aperçu +dans le grand salon, en mystérieuse conférence avec la baronne.</p> + +<p>—Fâcheuses nouvelles, dit-il d'un air piteux.</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Cette coquine de Lucienne a l'âme chevillée dans le corps, elle n'est +que blessée, elle en reviendra....</p> + +<p>—Il s'agit bien de Lucienne!... M. de Trégars....</p> + +<p>—Oh! lui, c'est un fin merle. Au lieu de répondre à la provocation de +notre homme, il lui a pris le billet que je lui écrivais....</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Thaller eut un soubresaut.</p> + +<p>—Alors, interrogea-t-elle, que signifie votre lettre de cette nuit, où +vous me disiez de remettre deux mille francs au porteur?</p> + +<p>L'homme devint tout pâle....</p> + +<p>—Vous avez reçu une lettre, balbutia-t-il, cette nuit, de moi....</p> + +<p>—Oui, de vous, et j'ai donné l'argent....</p> + +<p>L'homme se frappa le front.</p> + +<p>—Je comprends tout! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Dites....</p> + +<p>—On voulait des preuves. On a imité mon écriture, et vous avez donné +dans le panneau. Voilà donc pourquoi j'ai été consigné au poste, cette +nuit. Et si on m'a relâché ce matin, c'était pour savoir où j'irais; je +suis suivi, on me file.... Nous sommes flambés, madame la baronne.... +Sauve qui peut!</p> + +<p>Et il s'élança dehors....</p> + +<p>De plus en plus troublée, M<sup>me</sup> de Thaller gagna le premier étage....</p> + +<p>Dans le petit salon bouton d'or, l'attendaient le baron de Thaller et sa +fille.... Allongée sur un fauteuil, les jambes croisées, le bout du pied +à la hauteur de l'œil, M<sup>lle</sup> Césarine suivait d'un air curieux et +narquois son père, qui blême et secoué de tressaillements nerveux, se +promenait de long en large, comme la bête fauve dans sa loge.</p> + +<p>Dès que la baronne parut:</p> + +<p>—Cela va mal, lui dit son mari, très-mal.... Notre partie est +diablement compromise.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Je n'en suis que trop sûr! Un coup si bien monté! Mais tout est contre +nous!... Devant le juge d'instruction, Jottras s'est bien tenu, mais +Saint-Pavin a parlé. Ce misérable drôle n'était pas satisfait de la part +que je lui avais faite. Sur ses dénonciations, Costeclar a été arrêté ce +matin. Et Costeclar sait tout, puisqu'il a été votre confident, celui de +Vincent Favoral et le mien. Quand on a, comme lui, dans son passé, deux +ou trois affaires de faux, on parle toujours. Il parlera. Peut-être +a-t-il déjà parlé, puisque la justice s'est transportée chez Lattermann, +de la rue Joquelet, avec lequel j'avais organisé la panique et la +dégringolade des actions du <i>Crédit mutuel</i>. Comment parer ce coup!</p> + +<p>D'un coup d'œil plus sûr que celui de son mari, M<sup>me</sup> de Thaller +mesurait la situation.</p> + +<p>—N'essayez pas de parer, fit-elle, ce serait inutile.</p> + +<p>—Parce que....</p> + +<p>—Parce que M. de Trégars a retrouvé Vincent Favoral, parce qu'à l'heure +qu'il est, ils sont ensemble, en train de se concerter....</p> + +<p>Le baron eut un geste terrible.</p> + +<p>—Ah! tonnerre du ciel! s'écria-t-il, je l'avais bien dit que cet +imbécile de Favoral nous perdrait.... Il vous était si facile de lui +trouver l'occasion de se brûler la cervelle....</p> + +<p>—Vous était-il si difficile d'accepter les conditions de M. de +Trégars?...</p> + +<p>—C'est vous qui n'avez pas voulu.</p> + +<p>—Est-ce moi aussi qui tenais tant à me débarrasser de Lucienne?...</p> + +<p>Il y avait des années que M<sup>lle</sup> Césarine n'avait paru s'amuser autant, +et à demi voix elle chantonnait l'air fameux de <i>La Perle de Pontoise</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Touchant accord.... Heureux ménage!...<br /></span> +</div></div> + +<p>—Mais à quoi bon récriminer, reprit M<sup>me</sup> de Thaller, après un moment de +silence: il s'agit de prendre un parti....</p> + +<p>Désespérément le baron faisait appel à son sang-froid.</p> + +<p>—Sans doute, reprit-il, mais lequel? De toutes façons il va falloir +restituer les cinq cent mille francs de Lucienne, et peut-être deux +millions de la fortune du marquis de Trégars.... J'ai bien eu la +prévoyance de mettre à l'abri les fonds du dernier coup de filet; mais +on peut les retrouver....</p> + +<p>—Le temps presse, monsieur....</p> + +<p>—Eh! je le sens bien, mais que faire? Filer? On obtiendrait mon +extradition.... Rester? Ce serait peut-être encore le plus sage. En +somme, je n'ai pas fait de faux, moi! Pourquoi serais-je poursuivi? +Pour escroquerie, pour manœuvres frauduleuses?... Ce serait cinq ans, +au maximum. On ne meurt pas de cinq ans de prison.... Si on ne met pas +la main sur mes capitaux, je serai encore dix fois millionnaire, mon +temps fini.... Si on les découvre, eh bien! il me restera encore notre +fortune personnelle, pour recommencer les affaires....</p> + +<p>Mais la baronne pinçait les lèvres.</p> + +<p>—De quelle fortune voulez-vous parler? fit-elle. De la mienne?</p> + +<p>—N'est-elle pas mienne aussi? Aviez-vous le million de dot que je vous +ai reconnu? N'est-ce pas de mon argent, que j'ai placé, sous votre nom, +douze ou quinze cent mille francs?... Nous sommes séparés de biens, +c'est autant de sauvé....</p> + +<p>Elle hochait la tête.</p> + +<p>—Ne comptez pas sur cet argent, prononça-t-elle. Je l'ai bien gagné, il +est à moi, je le garde....</p> + +<p>Lui la regardait, d'un air d'inconcevable stupeur, comme s'il n'eût pu +lui entrer dans l'esprit qu'elle parlait sérieusement....</p> + +<p>—Quoi! balbutia-t-il, vous ne me donneriez pas....</p> + +<p>—Pas un sou, mon cher, pas un centime....</p> + +<p>Les traits décomposés par une épouvantable colère, l'œil injecté de +sang et l'écume à la bouche:</p> + +<p>—Ah! misérable femme! s'écria le directeur du <i>Crédit mutuel</i>, +exécrable créature; c'est à moi que tu prétends refuser ce qui est à +moi?...</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Césarine ne riait plus.</p> + +<p>—Pas de bêtises!... fit-elle.</p> + +<p>Mais la baronne ricanait d'un air de défi.</p> + +<p>—Tu me crois donc aussi lâche que tes amants! clamait le baron, aussi +stupide que Trégars, aussi ridicule que Favoral!... Ici même, à +l'instant, tu vas me signer un abandon en règle....</p> + +<p>Il avançait pour la saisir, elle reculait, le sachant peut-être capable +de tout, lorsque brutalement on frappa à la porte.</p> + +<p>—Au nom de la loi!...</p> + +<p>C'était un commissaire de police, avec deux mandats d'amener, décernés, +l'un contre le baron, l'autre contre la baronne de Thaller.</p> + +<p>Et pendant qu'entourés d'agents, ils montaient dans un fiacre:</p> + +<p>—Orpheline de père et de mère! murmurait M<sup>lle</sup> Césarine. Me voilà +libre. On va pouvoir rire un peu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A cette heure-là même, M. de Trégars et M<sup>lle</sup> Gilberte arrivaient rue +Saint-Gilles.</p> + +<p>En apprenant que son mari était retrouvé:</p> + +<p>—Je veux le voir! s'écria M<sup>me</sup> Favoral.</p> + +<p>Et quoi qu'on pût lui dire, jetant un châle sur ses épaules, elle partit +avec M<sup>lle</sup> Gilberte.</p> + +<p>Lorsqu'elles pénétrèrent dans l'appartement de M<sup>me</sup> Zélie, dont elles +avaient une clef, elles aperçurent dans le salon, leur tournant le dos, +Vincent Favoral, assis à une table, le haut du corps penché en avant et +semblant écrire....</p> + +<p>Sur la pointe du pied, M<sup>me</sup> Favoral s'approcha, et par-dessus l'épaule +de son mari, elle lut la lettre qu'il venait de commencer:</p> + +<p>«Euphrasie, ma bien-aimée, maîtresse éternellement adorée, me +pardonneras-tu? L'argent que je gardais pour toi, ma chérie, les preuves +qui vont accabler ton mari, on m'a tout pris... lâchement, de force. Et +c'est ma fille...»</p> + +<p>Il en était resté là. Étonnée de son immobilité, M<sup>me</sup> Favoral appela:</p> + +<p>—Vincent!...</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Elle le poussa du doigt.... Il roula à terre, il était mort!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Trois mois plus tard, se déroulait devant la sixième chambre l'affaire +du <i>Crédit mutuel</i>. Le scandale fut grand, mais la curiosité publique +fut étrangement désappointée. Ainsi que dans presque tous ces procès +financiers, la justice, tout en constatant les plus audacieuses +filouteries, n'avait pas su en démêler le secret....</p> + +<p>Elle sut du moins étendre la main sur tout ce qu'avait espéré mettre à +l'abri le baron de Thaller, lequel fut condamné à cinq ans de prison.</p> + +<p>M. Costeclar en fut quitte pour trois ans, et M. Jottras pour deux ans. +M. Saint-Pavin fut acquitté....</p> + +<p>Poursuivie pour tentative de meurtre, l'ancienne marquise de Javelle, la +baronne de Thaller, fut relâchée faute de preuves suffisantes. Mais +impliquée dans le procès de son mari, elle est aux trois quarts ruinée +et vit avec sa fille, dont on annonce les débuts aux Bouffes ou aux +Délassements-Comiques....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Déjà, avant cette époque, M<sup>lle</sup> Lucienne, complétement rétablie, avait +épousé Maxence Favoral.</p> + +<p>Des cinq cent mille francs qui lui furent restitués, elle consacra trois +cent mille francs à payer des dettes de son beau-père, et avec le reste, +elle décida son mari à s'expatrier.</p> + +<p>Paris leur était devenu odieux, à l'un et à l'autre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>C'est au château de Trégars, à trois lieues de Quimper, que Marius et +M<sup>lle</sup> Gilberte, devenue marquise de Trégars, sont allés se fixer, suivis +dans leur retraite par M<sup>me</sup> veuve Favoral et le comte de Villegré.</p> + +<p>La plus notable partie de la fortune de son père, Marius l'a employée à +désintéresser tous les créanciers personnels de l'ancien caissier du +<i>Crédit mutuel</i>, tous les fournisseurs, et aussi M. Chapelain, le papa +Désormeaux et les époux Desclavettes....</p> + +<p>Il ne reste guère plus au marquis et à la marquise de Trégars qu'une +vingtaine de mille livres de rentes, et s'ils les perdent jamais, ce ne +sera pas à la Bourse....</p> + +<p>Le <i>Crédit mutuel</i> fait 467 25....</p> + +<h3>FIN.</h3> + +<hr style='width: 65%;' /> + +<h3>EN VENTE À LA LIBRAIRIE DE E. DENTU</h3> +<h3>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h3> +<p class="noindent"><b>La Dégringolade.</b>—3<sup>e</sup> édition, 2 vol, grand in-18 7 fr.<br /> +<b>La Vie infernale.</b>—4<sup>e</sup> édition, 2 vol. grand in-18 7<br /> +<b>L'Affaire Lerouge.</b>—12<sup>e</sup> édition, 1 vol. gr. in-18 3 50<br /> +<b>Le Dossier nº 113.</b>—9<sup>e</sup> édition, 1 vol. gr. in-18 3 50<br /> +<b>Le Crime d'Orcival.</b>—7<sup>e</sup> édition, 1 vol. gr. in-18 3 50<br /> +<b>Les Esclaves de Paris.</b>—4<sup>e</sup> édit., 2 vol. gr. in-18 7<br /> +<b>Le 13<sup>e</sup> Hussards.</b>—19<sup>e</sup> édition, 1 vol. grand in-18 3 50<br /> +<b>Monsieur Lecoq.</b>—6<sup>e</sup> édition, 2 vol. grand in-18 7<br /> +<b>Les Cotillons célèbres.</b>—6<sup>e</sup> édition, ornée de +portraits, 2 vol. grand in-18 7<br /> +<b>Les Comédiennes adorées.</b>—Nouvelle édit., 1 vol. 3 50<br /> +<b>Les Gens de Bureau.</b>—3<sup>e</sup> édit., 1 vol. gr. in-18 3 50<br /> +<b>La Clique dorée.</b>—4<sup>e</sup> édition, 1 vol. grand in.-18 3 50<br /> +<b>Mariages d'aventure.</b>—Nouvelle édition, 1 vol. 3 50<br /> +<b>La Corde au cou.</b>—4<sup>e</sup> édition, 1 vol. grand in-18 3 50</p> +<h3>Paris-Imp. PAUL DUPONT, 41, rue Jean-Jacques-Rousseau.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES *** + +***** This file should be named 18302-h.htm or 18302-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/3/0/18302/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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