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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: May 1, 2006 [EBook #18294] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A + + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME CINQUIÈME + + +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS +RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15, +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE. + +1862 + + + + + CHAPITRE XXVII + + MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. + + +Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement +dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la +reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette +audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie +dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée +chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc +de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à +Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de +Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M. +Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M. +Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si +je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à +rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance +entre M. Thiers et moi. + + +J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la société +anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos Chambres, les questions de +politique extérieure. Mais je n'étais jamais allé en Angleterre et je +n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et +tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux +le pays et fait soi-même le métier dont on parle. + +Ma première impression, en débarquant à Douvres, le 27 février 1840, +fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que +d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la +place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et là +et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit; +à Douvres, une population pressée, silencieuse, ne cherchant ni +conversation ni distraction, allant à ses affaires; sur une rive, le +loisir animé; sur l'autre, l'activité préoccupée de son but. A +mon arrivée à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux +s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les +autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres +à Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant +soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des +personnes, ce n'était plus la France que je voyais; après deux heures +de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en +France, dans une société bien réglée, au milieu d'une population +intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses, +c'était la même civilisation générale. On passe sans cesse, en +Angleterre, de l'une à l'autre de ces impressions; ce sont tantôt les +différences, tantôt les ressemblances des deux pays qui apparaissent. +J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais voyagé par un +beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de +la ville et s'y éteignit tout à coup. C'était encore le jour, mais un +jour sans lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes +regards; édifices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone +et mesquinement orné; partout des colonnes, des colonnettes, des +pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espèce; mais +l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans +limites, plein d'hommes qui y déploient continûment, silencieusement, +leur activité et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur +générale, la propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs, +l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux +de porte, donnent à la ville un air de soin et de bonne tenue qui se +passe presque de bon goût. + +La première figure connue que j'aperçus dans les rues fut celle de +lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin à +l'hôtel qu'occupait alors l'ambassade de France, _Hertford-House_, +dans _Manchester-Square_; grande maison entre une petite cour sablée +et un petit jardin humide, belle au rez-de-chaussée et convenablement +arrangée pour la vie officielle et mondaine, assez nue et peu commode, +au premier étage, pour la vie domestique. J'étais seul, avec le +personnel de l'ambassade; j'avais laissé ma mère et mes enfants +à Paris; mon installation fut facile. A tout prendre, l'aspect de +l'habitation et des environs me convint; j'écrivais quelques jours +après: «J'éprouve ici, le matin, une grande impression de calme. +Personne ne vient, personne ne me parle; je n'entends point de bruit; +c'est le repos de la nuit sans les ténèbres. Je suis en présence d'une +ruche d'abeilles qui travaillent sans bourdonner.» + +Je vis lord Palmerston dès le lendemain, mais sans lui parler +d'affaires; la crise ministérielle qui éclatait en ce moment même à +Paris me commandait l'attente, et il l'admit de bonne grâce, en se +montrant pourtant pressé de reprendre la négociation sur les affaires +d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode était arrivé la veille de +Saint-Pétersbourg, apportant au baron de Brünnow des instructions par +lesquelles l'empereur Nicolas l'autorisait à donner au cabinet anglais +«une très-grande latitude» pour les arrangements qui devaient amener +la conclusion. Je demandai à lord Palmerston de vouloir bien prendre +sans retard les ordres de la reine pour mon audience de réception. +J'avais là une question à résoudre d'avance; en présentant au roi +Guillaume IV ses lettres de créance, M. de Talleyrand lui avait +adressé, le 6 octobre 1830, un petit discours politique; lorsque, +en février 1835, il remplaça à Londres M. de Talleyrand, le général +Sébastiani ne prononça point de discours. Que devais-je faire? Le roi +Louis-Philippe m'avait témoigné son désir que je saisisse la première +occasion de rappeler à la reine Victoria les rapports intimes +qu'il avait eus avec le duc de Kent, son père; dans un discours de +réception, ce souvenir eût naturellement pris place. Je priai lord +Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion, conviendrait le mieux +à la reine. Il me répondit que ma réception serait une pure formalité +officielle, et me donna clairement à entendre que la reine aimerait +mieux n'avoir à répondre à aucun discours. Je résolus donc de m'en +abstenir. Dès le lendemain, 29 février, je reçus, à une heure dix +minutes, un billet de lord Palmerston, me disant que la reine me +recevrait ce jour même, à une heure. J'envoyai sur-le-champ chez lui, +pour bien constater le retard et mon innocence. Je m'habillai en toute +hâte, et j'étais, un peu avant deux heures, à Buckingham-Palace. Lord +Palmerston y arrivait au même moment que moi; les ordres de la reine, +me dit-il, lui étaient parvenus tard; on ne les lui avait pas remis +tout de suite; heureusement, la reine avait d'autres audiences qu'elle +avait données en nous attendant. Mais au moment d'entrer, point de +maître des cérémonies pour m'introduire; sir Robert Chester, prévenu +aussi tard que moi, n'avait pas été aussi preste que moi; lord +Palmerston fit l'office d'introducteur. La reine me reçut avec une +bonne grâce à la fois jeune et grave; la dignité de son maintien la +grandit: «J'espère, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majesté +sait mon excuse, car je serais inexcusable.» Elle sourit, comme peu +étonnée de l'inexactitude. Mon audience fut courte: le roi, la reine, +la famille royale, les relations du roi avec le duc de Kent, la +surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre, en firent les +frais. Comme je me retirais, lord Palmerston, qui était resté avec +la reine un moment après moi, me rejoignit en hâte: «Vous n'avez pas +fini; je vais vous présenter au prince Albert et à la duchesse de +Kent; sans cela, vous ne pourriez leur être présenté qu'au prochain +lever, le 6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-là, vous soyez +déjà de vieux amis.» La double présentation eut lieu; je fus frappé de +l'esprit politique qui perçait, quoique avec beaucoup de réserve, +dans la conversation du prince Albert. Au moment où je traversais le +vestibule du palais pour aller reprendre ma voiture, le maître des +cérémonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant de la sienne +et pressé de s'excuser envers moi, non sans quelque humeur, de son +involontaire inutilité. Je dînai ce même jour chez lord Palmerston, et +la soirée fut employée à me faire faire connaissance avec une partie +de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de regarder, bien plus +que cela n'est vrai, comme le gouvernement du pays. + +Depuis trois quarts de siècle, deux mots puissants, _liberté_, +_égalité_, sont le ferment qui soulève et fait bouillonner notre +société française, je pourrais dire toute la société européenne. +Par un concours de causes dont l'examen serait ici hors de +saison, l'Angleterre a eu cette fortune que, dans le travail de sa +civilisation, c'est surtout vers la liberté que se sont portés ses +efforts et ses progrès. La lutte s'est établie, non entre les classes +diverses et pour élever les unes en abaissant les autres, mais entre +le pouvoir souverain et un peuple jaloux de défendre ses droits et +d'intervenir dans son gouvernement. L'esprit d'égalité a eu, dans +cette lutte, sa place et sa part; le mouvement ascendant de la +démocratie a puissamment contribué à la grande Révolution qui, de +1640 à 1688, a agité et transformé l'Angleterre; un moment même, +les classes démocratiques ont envahi la scène, changé la forme du +gouvernement et touché à la domination directe; mais ce n'a été là +qu'une crise superficielle et passagère; l'esprit de liberté était +le vrai mobile du pays: c'était entre la royauté absolue et le +gouvernement libre que se livrait le combat; une grande portion de +l'aristocratie soutenait la cause des libertés publiques, et le +peuple se groupait de bon coeur autour d'elle comme autour d'un allié +nécessaire et d'un chef naturel. La Révolution d'Angleterre a été, +de 1640 à 1660, bien plus aristocratique, et en 1688, bien plus +démocratique qu'on ne le croit communément; la démocratie a paru +dominante en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais à l'une et à l'autre +époque, ce sont l'aristocratie et la démocratie anglaises, animées +du même esprit et intimement unies, qui ont fait ensemble, pour la +défense ou le progrès de leurs libertés communes, l'un et l'autre de +ces grands événements. + +Leur union dans l'intérêt et sous le drapeau libéral a eu deux +résultats excellents: l'aristocratie n'a été ni souveraine ni +anéantie; la démocratie n'a été ni impuissante ni souveraine. La +société anglaise n'a pas été bouleversée de fond en comble; le pouvoir +n'est pas descendu des régions où il doit naturellement résider, et il +n'y est pas resté isolé et sans communication avec le sol où sont ses +racines. Les classes élevées ont continué de diriger le gouvernement +du pays, mais à deux conditions: l'une, de gouverner dans l'intérêt +général et sous l'influence prépondérante du pays lui-même; l'autre, +de tenir leurs rangs constamment ouverts et de se recruter, de +se rajeunir incessamment en acceptant les nouveaux venus d'élite +qu'enfante et élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce n'est +point là le gouvernement aristocratique de l'antiquité ou du moyen +âge; c'est le gouvernement libre et combiné des diverses forces +sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d'une +grande nation. + +La part de la démocratie dans cette alliance s'est, de nos jours, +fort accrue, mais sans que l'alliance ait été rompue et l'aristocratie +dépossédée de son rôle; c'est encore entre ses mains qu'est en général +le pouvoir; elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les +fait de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrôle du pays +tout entier. Tout en conservant son rang social, elle est aujourd'hui +serviteur et non maître; elle est le ministre habituel, mais +responsable, de l'intérêt et du sentiment public. L'aristocratie +gouverne, la démocratie domine, et elle domine en maître très-redouté +et quelquefois trop docilement obéi. + +Dès mes premiers pas dans la société anglaise, je fus frappé de cet +état des esprits et des institutions en Angleterre. Les convives +que je rencontrai à dîner chez lord Palmerston, le 29 février, +appartenaient presque tous à la haute aristocratie, le duc de Sussex, +quatrième fils du roi George III et oncle de la reine, les ducs de +Norfolk et de Devonshire, lord Carlisle, lord Albemarle, lord +Minto. Je vis passer devant moi dans la soirée beaucoup d'hommes +considérables des divers partis, des whigs en grande majorité, mais +aussi des torys et des radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu'à M. +Grote. J'entrai avec plusieurs en conversation courte; mais entre gens +curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup de paroles pour +révéler le caractère général des dispositions et des idées. Je trouvai +tous mes interlocuteurs, bien qu'à des degrés inégaux, très-modestes, +je pourrais dire timides envers l'opinion et le sentiment populaires, +et plus préoccupés de les bien reconnaître pour les suivre qu'aspirant +à les diriger. Évidemment, les prétentions et l'indépendance +aristocratiques ne tiennent là plus guère de place dans la pensée et +la conduite des hommes publics. + +Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-là en relation, deux surtout, +lord Melbourne et lord Aberdeen, attirèrent, l'un ma curiosité, +l'autre ma sympathie: Lord Melbourne, le moins radical des whigs, +impartial par bon sens et par indifférence, épicurien judicieux, +égoïste avec agrément, gai avec froideur, et mêlant une autorité +naturelle à une insouciance qu'il prenait plaisir à afficher. «Cela +m'est égal» (_I don't care_), était son mot habituel; il avait inspiré +à la jeune reine autant de goût que de confiance; il l'amusait en +la conseillant, et il avait avec elle une liberté affectueuse qui +ressemblait presque à un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le plus +libéral des torys, esprit grave et doux, droit et fin, élevé et +modeste, pénétrant et réservé, imperturbablement équitable; coeur +profondément triste, car il avait été frappé coup sur coup dans ses +affections les plus chères, mais resté tendre et d'un commerce plein +de charme sous des dehors froids et une physionomie sombre. J'étais +loin de prévoir, en le rencontrant, quels liens d'affaires et d'amitié +devaient bientôt nous unir; mais je ressentis, et je puis dire que +nous ressentîmes, l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait. + +Dans ce premier flot de rencontres et de visites, je n'avais pas vu le +plus considérable des hommes considérables de l'Angleterre, le duc +de Wellington. Il n'était pas à Londres. La première fois que je le +rencontrai, son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri, +rapetissé, voûté, fort au delà des exigences de son âge; il regardait +avec ces yeux vagues et éteints où l'âme près de s'enfuir semble ne +plus prendre la peine de se montrer; il parlait de cette voix courte +et chancelante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier +adieu. La conversation une fois engagée, toute sa ferme et précise +intelligence était là, mais avec fatigue et soutenue par l'énergie +de sa volonté. Il s'excusa de n'être pas encore venu chez moi, +selon l'usage: «J'étais à la campagne, me dit-il, j'ai besoin de la +campagne.» La décadence physique était frappante à côté de la vigueur +morale et de l'importance publique encore intactes. + +Le jeudi 5 mars, je dînai pour la première fois chez la reine. Ni +pendant le dîner, ni dans le salon après le dîner, la conversation ne +fut animée et intéressante; tout sujet politique en était écarté; nous +étions assis autour d'une table ronde, devant la reine établie sur un +canapé; deux ou trois de ses dames essayaient de travailler à je ne +sais plus quels ouvrages; le prince Albert jouait aux échecs; nous +soutenions assez péniblement, lady Palmerston et moi, un entretien +languissant. Je remarquai, au-dessus des trois portes du salon, +trois portraits: Fénelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord +Clarendon, Anne Hyde, la première femme de Jacques II. Je m'étonnai +de ce rapprochement de trois personnages si parfaitement incohérents. +Personne n'y avait fait attention, et personne n'en put dire la +raison. J'en trouvai une: on avait choisi ces portraits à la taille; +ils allaient bien aux trois places. + +Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais de Saint-James; +longue et monotone cérémonie qui pourtant m'inspira un véritable +intérêt. Je regardais avec une estime émue le respect profond de tout +ce monde, gens de cour, de ville, de robe, d'église, d'épée, passant +devant la reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser +la main, tous parfaitement sérieux, sincères et gauches. Il faut cette +sincérité et ce sérieux pour que ces anciens habits, ces perruques, +ces bourses, ces costumes que personne, même en Angleterre, ne porte +plus que pour venir là, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais +je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l'est +pas. + +Au moment même où je commençais ainsi à m'établir à Londres, j'avais à +résoudre la question de savoir si j'y resterais, si je devais vouloir +y rester. Le cabinet qui m'avait appelé à cette ambassade tombait à +Paris; le maréchal Soult, M. Duchâtel, M. Passy, M. Dufaure donnaient +leur démission. Le rejet, par la Chambre des députés, de la dotation +qu'ils avaient proposée pour M. le duc de Nemours, rejet prononcé +sans discussion et par un vote indirect qui ressemblait fort à une +surprise, les avait offensés autant qu'affaiblis. Le Roi essaya +vainement de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des +difficultés de la situation et des faiblesses de la majorité qui +venait de leur manquer, par imprévoyance plutôt qu'à dessein: «Quand +je devrais me retirer seul, je me retirerais,» disait M. Duchâtel. Le +cabinet du 12 mai 1839 s'était formé courageusement contre une émeute; +il se retira, le 29 février 1840, devant un échec parlementaire qu'un +débat hardiment provoqué lui aurait peut-être épargné. + +Ce ne fut certainement pas sans quelque déplaisir que le Roi fit +appeler alors M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. Il lui en +coûtait de prendre pour premier ministre l'un des principaux chefs de +la coalition. C'était le rejet de la dotation de M. le duc de Nemours +qui ouvrait à M. Thiers la porte du pouvoir. Le Roi craignait, de +sa part, dans les affaires extérieures, des dispositions un peu +trop belliqueuses et aventureuses. Ceux qui font de ces sentiments +personnels un tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de +pauvres moralistes et de bien superficiels politiques; une couronne +placée sur la tête d'un homme ne supprime pas en lui la nature +humaine, et pour ne pouvoir gouverner que de concert avec les Chambres +et par des ministres responsables, un roi ne devient pas une machine. +Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de lui, c'est +qu'il accepte, en dernière analyse, les conseillers que les Chambres +lui présentent, et qu'après les avoir acceptés, il ne travaille +pas, sous main, à les contrecarrer et à les renverser. Le roi +Louis-Philippe n'a jamais manqué ni à l'un ni à l'autre de ces +devoirs; il portait quelquefois trop de pétulance dans l'expression +de ses sentiments propres, mais il n'en faisait point la règle de sa +conduite publique; il n'a jamais repoussé le voeu clair des majorités +parlementaires; il a toujours été loyal, même envers les cabinets qui +ne lui plaisaient pas: «Je signerai demain mon humiliation,» disait-il +un peu indiscrètement à M. Duchâtel le 28 février 1840; et le +lendemain 29, comme M. Thiers était embarrassé à trouver un ministre +des finances convenable, «cela ne fera pas de difficulté, dit le Roi; +que M. Thiers me présente, s'il veut, un huissier du ministère; je +suis résigné.» Il l'était bien réellement, car peu de jours après, le +11 mars, un homme à qui il portait une entière confiance, le général +Baudrand, premier aide de camp de M. le duc d'Orléans et l'un de mes +plus sûrs amis, m'écrivait à Londres: «Le Roi est déjà effrayé de voir +son nouveau ministère renversé; il redoute les crises ministérielles, +et ne voudrait pas qu'on détruisît l'édifice sans avoir les matériaux +tout prêts pour reconstruire.» + +Envers le Roi comme envers les diverses fractions des Chambres dont +l'appui lui était nécessaire, M. Thiers se conduisit avec tact et +mesure. Sa situation était compliquée et difficile; il n'était le +représentant et le chef d'aucune opinion, d'aucun groupe capable de +suffire seul à former et à soutenir le gouvernement; pour avoir la +majorité dans les Chambres, il avait besoin de rallier autour de lui +des partis et des hommes très-divers, des conservateurs, des libéraux +et des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Molé et des +adhérents à M. Molé, des défenseurs de la politique de résistance +et des avocats de la politique de concession, le centre gauche, une +partie du côté gauche et une partie du centre droit; il ne pouvait se +former un cabinet et se faire une armée qu'en recrutant partout et en +semant la désorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procéda +hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla trouver +d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce qu'il voudrait dans +le ministère; puis le maréchal Soult, à qui il proposa de refaire, +avec quelques éléments nouveaux, le cabinet qui venait de tomber. Par +des raisons et dans des dispositions très-diverses, le duc de Broglie +et le duc de Dalmatie se refusèrent à ses offres. M. Thiers pressa +alors leurs amis et les miens de s'unir aux siens dans le cabinet +futur, se disant même prêt à renoncer à la présidence du conseil si +l'on pouvait trouver une combinaison plausible pour le suppléer. Il +fut, avec le Roi, également coulant et sans exigence ni impatience: +au dehors, la question d'Espagne était assoupie, et il acceptait en +principe la politique jusque-là suivie dans la question d'Orient; au +dedans, il ne demandait ni grande innovation constitutionnelle, +ni grands changements administratifs. Je présume qu'en faisant des +avances si diverses, il prévoyait que plusieurs ne seraient pas +agréées, et que, dans son âme, il se rendait bien compte des +conséquences de son entrée au pouvoir et des voies nouvelles dans +lesquelles il placerait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne +pas savoir ce qu'il fait et où il va; mais il ne témoignait point de +longue préméditation, point de prétention pressée; il ne se proposait +que de donner satisfaction aux intérêts et aux désirs nouveaux +qui, depuis la chute du cabinet du 11 octobre 1832, avaient changé, +disait-on, l'état des partis et des esprits. Il voulait entrer en +transaction et même en alliance avec cette opposition du côté gauche +qu'il avait naguère si vivement combattue; mais il promettait, et il +se promettait sans doute à lui-même, de la contenir et de l'assouplir +encore plus que de la satisfaire. + +Je suivais de loin, avec une vive préoccupation, ce travail +d'enfantement ministériel où ma cause politique et ma situation +personnelle étaient également intéressées. Mes amis me tenaient au +courant de toutes ses phases; mais leurs appréciations étaient aussi +diverses que leurs dispositions. Dégagé de tout embarras dans le +passé et de toute ambition dans l'avenir, le duc de Broglie regardait +l'entrée de M. Thiers aux affaires, par conséquent la prépondérance du +centre gauche et une certaine mesure d'alliance avec le côté gauche, +comme inévitables, du moins pour quelque temps; il craignait peu +que M. Thiers se livrât tout à fait, ou qu'on ne pût pas, au besoin, +l'arrêter sur cette pente, et il aida à la formation du cabinet en +engageant quelques-uns de nos amis communs à y entrer, comme le leur +offrait M. Thiers, pour en modifier le caractère et la direction. M. +Duchâtel s'inquiétait davantage de ce premier pas hors de la politique +que nous avions soutenue et vers celle que nous avions combattue; +dans sa prévoyance, ce seraient les situations, bien plus que les +intentions, qui détermineraient en définitive les conduites, et il se +préparait, de concert avec le gros du parti conservateur, à résister +à l'alliance que le nouveau cabinet négociait avec l'ancienne +opposition. M. Villemain et M. Dumon partageaient le sentiment de +M. Duchâtel. M. de Rémusat au contraire était prêt à s'associer à M. +Thiers, se flattant de maintenir et de rajeunir à la fois, dans cette +association, la politique que, depuis 1830, il avait courageusement +servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et languissante: «Je ne +me dissimule, m'écrivait-il, aucune objection, aucun danger, aucune +chance de revers, et, ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de +cruels; mais je me sens un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de +ressources, que cette occasion périlleuse m'excite à mettre enfin +en valeur, et il y a en moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien +profondément caché, que ceci tente irrésistiblement.» M. Duvergier de +Hauranne, champion passionné, et aussi désintéressé que passionné, de +la coalition, et son beau-frère le comte Jaubert, qui s'était fait un +juste renom par ses hardies et piquantes agressions ou résistances à +la tribune, étaient dans les mêmes dispositions que M. de Rémusat. De +toutes les fractions de la Chambre des députés, mes amis particuliers, +les doctrinaires, étaient la plus divisée; et dans les lettres +qu'ils m'écrivaient tous les jours, les uns m'engageaient à rester +ambassadeur à Londres avec le nouveau cabinet qui le souhaitait +vivement; les autres, avec plus de réserve, me laissaient entrevoir +leur désir que je donnasse ma démission, et que je revinsse +m'associer, dans la Chambre, à leur attitude de méfiance et bientôt +probablement d'opposition. + +Pour mon compte et dans le fond de ma pensée, je n'hésitai pas un +moment. Si M. Thiers fût entré seul au pouvoir, appuyé sur le centre +gauche et accepté par le côté gauche, j'aurais sur-le-champ quitté +Londres pour aller reprendre à Paris ma place dans la défense de notre +politique si évidemment abandonnée. Mais M. Thiers protestait contre +l'idée d'un tel abandon; il avait offert au duc de Broglie des +combinaisons qui en auraient absolument écarté la crainte; il pressait +quelques-uns de mes amis de s'unir à lui, et ceux qui s'y montraient +disposés me donnaient des assurances positives de leur résistance à +une pente dont ils reconnaissaient le péril. J'écrivis, le 4 mars, à +M. Duchâtel: + +«Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous écrire, que tout fût fini. _Le +Moniteur_ m'apportera ce matin le cabinet. Tout bien considéré, je +crois devoir rester. Je le crois dans l'intérêt de notre cause et de +notre parti, dans le mien propre. + +«Il est clair que le danger est la pente vers la gauche, c'est-à-dire +vers la réforme électorale et la dissolution de la Chambre des députés +au dedans, vers la guerre au dehors. Quant à la guerre, j'occupe +ici la position décisive. C'est ici seulement que la politique qui +pousserait ou qui se laisserait pousser à la guerre, ou à ce qui +amènerait la guerre, pourrait chercher quelque point d'appui. Tant +que cette position est à nous, nous sommes en mesure d'avertir et +d'arrêter. L'Angleterre est, en fait de politique extérieure, un pays +à la fois égoïste et téméraire. Il peut s'engager dans des mesures par +lesquelles il ne serait pas du tout compromis lui-même, mais qui nous +compromettraient fort, nous, sur le continent. Vous en avez vu un +exemple dans la question d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il +faut et qu'on peut défendre la politique de la paix. + +«Quant au dedans, voici ce que m'écrit Rémusat:--«Le ministère +est formé sur cette idée: point de réforme électorale, point de +dissolution. D'ailleurs il est évident qu'il aura, quant aux noms +propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les +apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je +réponds de la réalité sur tous les points essentiels.»--Vous comprenez +qu'en lui répondant je prends acte de ces mots:--Point de réforme +électorale, point de dissolution;--à ces conditions seules, je puis +rester. Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la politique +de conservation, et que ma retraite, si elle doit arriver un jour, +soit un signal décisif. + +«Des choses je viens aux personnes.» + +«Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se passer et +sur son péril. Mais je ne puis équitablement, raisonnablement, +honorablement, me retirer parce qu'un cabinet arrive, formé sous +l'influence du duc de Broglie, contenant Rémusat et Jaubert, et me +retirer avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms propres. +Je n'ai jamais manqué à mes amis. Tous le savent. Au moment où ils +paraissent se diviser, je ne manquerai pas plus aux uns qu'aux autres. +Je ne me séparerai de personne sur des préventions, des présomptions, +des craintes, des dangers même. Le jour où les actes viendront, s'ils +viennent justifier les craintes et faire éclater les dangers, ce +jour-là, je me séparerai hautement et sans hésiter. A ne parler que de +moi, je ne suis pas fâché, je vous l'avouerai, de me trouver un peu en +dehors des luttes de personnes et des décompositions de partis: nul ne +s'y est engagé plus que moi, dans l'intérêt commun et sans retour sur +moi-même; il me convient de m'en reposer. Si quelque autre combinaison +de gouvernement me semblait possible, je pourrais la chercher; pour le +moment, je n'en vois aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile, +pour le pays et pour nous-mêmes, ni honorable et conséquent après la +coalition, d'aggraver encore, sans nécessité absolue et évidente, ce +fardeau d'incompatibilités et d'impossibilités qui a tant pesé sur +nous. + +«Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la portion modérée, +patriotique, étrangère à toute intrigue, de l'ancien parti de +gouvernement (et c'est de beaucoup la plus considérable) doit se +rallier autour de nous. C'est, dans le présent, une force immense; +dans l'avenir, un succès presque certain. Gardez cette position. Je +vous y aiderai d'ici, car je la garderai également. Nous n'avons pas, +ce me semble, de meilleure ni de plus sûre conduite à tenir.» + +M. Duchâtel a de premières impressions très-vives, et s'abandonne +quelquefois un peu vivement, en paroles, à ses premières impressions; +mais à l'heure de la réflexion sérieuse et de la résolution +définitive, je ne connais point de jugement ni d'honneur plus sûr +que le sien. Il avait laissé paraître quelque désir que je revinsse +sur-le-champ à Paris prendre ma place dans la lutte qu'il prévoyait; +mais il comprit et approuva pleinement mes raisons pour rester +à Londres, et il m'en donna une assurance à laquelle j'attachais +beaucoup de prix. + +J'avais également à coeur de m'expliquer sans réserve avec M. de +Rémusat, prévoyant, comme il le prévoyait lui-même, que la voie dans +laquelle il entrait pourrait bien un jour compliquer tristement des +relations qui me resteraient chères, même quand elles cesseraient +d'être intimes. Je lui écrivis le 5 mars: + +«Mon cher ami, j'ai attendu _le Moniteur_ pour vous répondre. J'y +ai bien pensé; je reste à mon poste. J'y reste sérieusement. Je +concourrai loyalement. Je ne me séparerai pas, sur le seul indice des +noms propres et à cause de l'embarras des situations, d'un cabinet où +vous êtes, et que le duc de Broglie a tant contribué à former. Votre +pente est périlleuse; elle l'est surtout à cause de votre propre +nature à vous, de ce goût aventureux dont vous me parlez vous-même, +et qui ne peut guère trouver sa satisfaction que vers la gauche. +Croyez-moi; il y a par moments de la force à prendre dans la gauche, +jamais un point d'appui permanent. Elle ne possède ni le bon sens +pratique ni les vrais principes, les principes moraux du gouvernement, +et moins du gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi +satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philosophe. Elle +ébranle et énerve, au lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre +social, les intérêts réguliers et les croyances morales. Elle peut +donner, elle a donné quelquefois des secousses utiles et glorieuses; +son influence prolongée, sa domination abaissent et dissolvent, tôt +ou tard, le pouvoir et la société. Vous me dites que le ministère +se forme sur cette idée: point de réforme électorale, point de +dissolution. Permettez-moi d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour +moi-même. Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie. +Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de +lui.» + +Ce ne fut pas seulement à mes intimes amis, aux principaux acteurs +politiques que je fis ainsi bien connaître les motifs et les limites +de ma résolution; je voulus que le gros du parti conservateur, les +spectateurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent aussi +positivement informés; et j'écrivis, le 8 mars, à l'un des plus +éclairés, M. Molin, député du Puy-de-Dôme: «Mon cher collègue, après +y avoir bien pensé, je me suis décidé à rester, quant à présent, à mon +poste. Il arrivera l'une de ces trois choses: ou le cabinet luttera +contre le vice de son origine et de sa pente; dans ce cas, j'aiderai, +dans cette lutte, à la bonne cause; je pèserai du bon côté: ou le +cabinet succombera bientôt sous sa mauvaise position; dans ce cas, +j'aurai fait preuve de modération et d'équité; je serai resté un peu +en dehors de ces luttes de personnes, de ces décompositions de partis, +de ces incompatibilités, impossibilités, séparations et alliances +précaires dans lesquelles je me suis engagé, depuis quelques années, +plus vivement que nul autre, et qui nous ont tant embarrassés et +lassés, le pays et nous-mêmes. Ou bien, enfin, le cabinet vivra en +marchant du côté où il penche, et dans ce cas, dès que les actions +iront à gauche, je me séparerai de lui, et j'irai reprendre ma place +sur mon banc et ma part dans le combat. Les ministres m'ont écrit: +«Le ministère s'est formé sur cette idée: point de réforme électorale, +point de dissolution.» J'ai pris acte de ces paroles, en disant que +c'était là le seul drapeau sous lequel je pusse et voulusse agir. Je +reste donc, inquiet et en observation, pour défendre ici la politique +de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paraîtra pas, au +dedans, encore plus compromise et encore plus nécessaire à défendre. +C'est là, si je ne me trompe, la position qui convient à mes amis à +Paris, comme à moi ici. Une hostilité soudaine, déclarée, un parti +pris de renverser le nouveau cabinet en l'empêchant absolument de +marcher, quand il contient quelques-uns des nôtres, hommes d'esprit et +d'honneur, et avant qu'il ait rien fait, une telle hostilité, dis-je, +me paraîtrait une politique mauvaise en soi et peu convenable pour +nous. Nous avons toujours offert de soutenir le gouvernement qui +voudrait marcher avec nous. Celui-ci penche vers la gauche, et bien +des causes l'y pousseront. D'autres causes aussi, les nécessités du +pouvoir, l'instinct de sa propre conservation le ramèneront vers nous. +Je me fie un peu, je l'avoue, à l'incorrigible nature de la gauche +pour espérer qu'elle nous renverra les hommes mêmes qui sont arrivés +poussés par son souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en +sortons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes à qui +voudrait y entrer. Peut-être réussirons-nous à reformer ainsi, dans +la Chambre, une majorité gouvernementale. C'est le but que nous avons +poursuivi, à travers des situations bien diverses, depuis la chute du +cabinet du 11 octobre; c'est encore aujourd'hui, à mon avis, celui que +nous devons poursuivre.» + +J'étais pleinement en droit de donner à mon attitude et à ses motifs +la publicité qui devait résulter de toute cette correspondance, car je +m'en étais, dès le premier moment, nettement expliqué avec M. Thiers +lui-même. Le lendemain même de la formation du cabinet, le 2 mars, +avant que j'eusse fait connaître à personne ma résolution de rester +à Londres, il m'avait écrit: «Mon cher collègue, je me hâte de vous +écrire que le ministère est constitué. Vous y verrez, parmi les +membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rémusat, et +dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers +associé. Nos fréquentes communications depuis dix-huit mois nous ont +prouvé, à l'un et à l'autre, que nous étions d'accord sur ce qu'il y +avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. En partant de Paris, +vous m'avez déclaré, dans la salle des conférences, que votre +politique extérieure était la mienne. Je serais bien heureux si, en +réussissant tous les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi +à Paris, nous ajoutions une page à l'histoire de nos anciennes +relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous travaillons +à tirer le pays d'affreux embarras. Vous trouverez en moi la même +confiance, la même amitié qu'à cette époque. Je compte en retour sur +les mêmes sentiments. Je ne vous parle pas d'affaires aujourd'hui. Je +ne le pourrais pas utilement. J'attends vos prochaines communications +et les prochaines délibérations du nouveau conseil pour vous +entretenir de la mission dont vous êtes chargé. Ce n'est qu'un mot +d'affection que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au début de nos +relations nouvelles.» + +Je lui répondis sur-le-champ, le 5 mars: «Mon cher collègue, je crois, +comme vous, qu'il y a à tirer le pays de graves embarras. Je vous y +aiderai d'ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble, +de 1832 à 1836, des choses qu'un jour peut-être, je l'espère, on +appellera grandes. Recommençons. Nous nous connaissons et nous n'avons +pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la même +confiance, la même amitié que vous me promettez et que je vous +remercie de désirer. Nous nous sommes assurés, en effet, dans ces +derniers temps, que nous pouvions marcher ensemble au même but. +Rémusat m'écrit que «le cabinet s'est formé sur cette idée: point de +réforme électorale, point de dissolution.» J'accepte ce drapeau, +le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le cabinet, +honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me +parût devoir modifier nos relations, je vous le dirais à l'instant et +très-franchement. Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que +vous m'approuveriez. + +«Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reçu hier le compte +rendu de ma première conversation avec lord Palmerston. Je vous en +transmettrai aujourd'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce +que j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en pensez.» + + + + + CHAPITRE XXVIII. + + NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. + + +Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations +sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la +politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire +avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M. +Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la +question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de +plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne +et lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet. +--Lord Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps +diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le +baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le +comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français +le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre +quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne +M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma +conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur +turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux +cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement +le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de +lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant +l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de +Constantinople. + + +Ma situation, en entrant en négociation à Londres sur la question +d'Orient, était singulièrement gênée et difficile. Par la note remise +à la Porte le 27 juillet 1839, nous nous étions engagés à traiter +cette question de concert avec l'Autriche, la Prusse et la Russie +comme avec l'Angleterre, et nous avions détourné le sultan de +tout arrangement direct avec le pacha d'Égypte, lui promettant que +«l'accord entre les cinq grandes puissances était assuré.» Dès lors +cependant nous avions pris parti pour les prétentions du pacha à la +possession héréditaire, non-seulement de l'Égypte, mais de la Syrie; +et quand je fus appelé à l'ambassade de Londres, malgré les obstacles +que nous avions déjà rencontrés, nous persistions dans notre +résolution. «Le gouvernement du Roi, disait le maréchal Soult dans +les instructions qui me furent données le 19 février 1840[1], a cru +et croit encore que, dans la position où se trouve Méhémet-Ali, +lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie, c'est +s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait au besoin par +une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et peut-être +renverserait l'Empire ottoman.» + +[Note 1: _Pièces historiques_, nº I.] + +Ainsi liés, d'une part au concert avec les quatre autres grandes +puissances, de l'autre aux prétentions du pacha d'Égypte, nous avions +contre nous, dans la négociation, l'Angleterre qui refusait absolument +au pacha l'hérédité de la Syrie, la Russie qui voulait conserver à +Constantinople son protectorat exclusif, ou ne le sacrifier qu'en +nous brouillant avec l'Angleterre, enfin l'Autriche et la Prusse +elles-mêmes, assez indifférentes sur la question de territoire entre +le sultan et le pacha, mais décidées à suivre, selon l'occasion, +tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, plutôt qu'à s'unir avec nous +pour contenir les prétentions de l'une et de l'autre. + +Le cabinet présidé par le maréchal Soult avait le sentiment +de l'incohérence et des embarras de cette situation, car il me +recommandait, dans ses instructions, «d'éviter soigneusement tout ce +qui tendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et des +protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en dernier +lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isolés.» +Mais c'était là une précaution inutile; aucune des puissances +ne pensait à demander, sur les affaires d'Orient, une conférence +officielle; quand j'en parlai à lord Palmerston pour écarter cette +idée, «il n'est pas le moins du monde question, me dit-il, de +conférence, de protocole, ni de rien de semblable; vous avez +parfaitement raison; nous en serions tous embarrassés et n'en +retirerions aucun profit. Il s'agit uniquement de négocier pour +arriver à quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord et qui +termine l'affaire.» C'était précisément dans cet accord, soit qu'il +fût ou non officiellement délibéré, que résidait le problème à +résoudre; et en se défendant de toute conférence et de tout protocole, +le cabinet français se repaissait d'une sécurité illusoire; l'absence +de ces formes diplomatiques n'atténuait en rien pour lui la difficulté +de la situation. + +Toute sa politique reposait sur une triple confiance. On comptait +fermement à Paris sur la persévérance de Méhémet-Ali dans ses +prétentions à la possession héréditaire de la Syrie et sur son énergie +à les soutenir par les armes s'il était attaqué. On regardait les +moyens de coaction qui pouvaient être employés contre lui ou comme +absolument inefficaces et vains, ou comme gravement compromettants +pour la sûreté de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Enfin on ne +croyait pas que la Russie consentît jamais à abandonner effectivement +son protectorat exclusif ou du moins prépondérant à Constantinople. +Fort de toutes ces confiances, le cabinet français se prêtait +volontiers à la vive pression de l'opinion publique en faveur du pacha +d'Égypte, et ne sentait aucune impérieuse nécessité d'y résister. + +J'avais pour mission à Londres d'obtenir du gouvernement anglais de +grandes concessions au profit du pacha, et pour armes dans ce travail +la triple conjecture que je viens d'indiquer sur les chances de +l'avenir en cas de lutte, et la nécessité de l'union permanente de +la France et de l'Angleterre pour maintenir l'intégrité de l'Empire +ottoman et la paix de l'Europe. + +Mon entrée en relation avec lord Palmerston fut facile et agréable. Il +me savait sincèrement attaché aux intimes rapports de la France avec +l'Angleterre, et dès notre première entrevue il s'empressa de me +donner à cet égard, sincèrement aussi, je crois, les plus fermes +assurances: «Les intérêts supérieurs et dominants des deux pays +finiront toujours, me dit-il, par dissiper les nuages qu'élèvent +quelquefois, entre eux, tantôt des faits accidentels, tantôt les +efforts malveillants de tels ou tels organes de la presse périodique. +Cependant, ajouta-t-il, ces nuages sont un mal réel; ce mal s'est +aggravé depuis une certaine époque, et, je l'avoue, nous-mêmes, depuis +le ministère de M. le comte Molé, nous avons cru remarquer, dans le +gouvernement français, une disposition moins amicale à notre égard +et quelque penchant vers d'autres alliés.» Je repoussai cette +supposition: «Les sentiments du Roi pour l'Angleterre sont toujours +les mêmes, lui dis-je; il n'y a eu de modifié que sa situation en +Europe envers les puissances continentales. Par l'influence du temps, +et surtout par suite des efforts et des succès du gouvernement du Roi +pour le maintien de l'ordre et de la paix, la méfiance et, pour parler +sans détour, l'éloignement que ressentaient pour lui quelques-unes de +ces puissances se sont dissipés ou du moins fort affaiblis; elles +lui ont rendu justice et ont compris de quelle importance était, pour +l'Europe, son affermissement. Elles lui ont témoigné dès lors plus +de confiance et de bon vouloir, et il s'est trouvé plus rapproché +d'elles, mais sans s'être, pour cela, éloigné de vous. Son attachement +à l'alliance anglaise est resté aussi profond, aussi sincère que dans +les premiers temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous +ne pensez certainement pas, mylord, que, pour être unis avec +l'Angleterre, nous devions rester isolés en Europe ou en mauvais +rapports avec les autres États.--Non, non, reprit lord Palmerston; +nous ne sommes pas jaloux à ce point; mais tant de faits ont concouru +pour nous inspirer des doutes qu'il était difficile que nous n'y +vissions que des accidents.» Il passa alors en revue les diverses +questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836, en Europe, en +Amérique, en Afrique, s'étaient élevées entre les deux pays, et leur +avaient été des sujets de dissentiment ou d'inquiétude. Il insista +particulièrement sur les obstacles que rencontraient, de notre part, +les négociations commerciales poursuivies par le cabinet anglais soit +en Espagne, soit avec nous-mêmes. Je saisis volontiers cette occasion +d'indiquer quelles maximes dirigeaient et devaient, à mon avis, +diriger, en pareille matière, le gouvernement français: «Il y a ici, +mylord, lui dis-je, des faits impérieux auxquels, de part et d'autre, +nous devons nous résigner, des intérêts essentiellement divers que, +de part et d'autre, nous sommes chargés de protéger et obligés de +ménager. Le gouvernement du Roi est disposé et décidé à faire tous +ses efforts pour amener, entre ces intérêts, les transactions les +plus équitables, et pour seconder, par l'application des principes +libéraux, le bien-être général des deux pays; il vient de vous en +donner une preuve dans les négociations qu'il a acceptées et qui +se poursuivent pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais +le progrès dans cette voie est difficile et doit être lent. Le +gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux intérêts actuels +des manufacturiers français et de la population ouvrière qui vit du +travail qu'ils lui fournissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en +France une partie des propriétaires du sol, même sans s'associer à +aucune conspiration, à aucun projet de renversement, restent +encore, envers le gouvernement de Juillet 1830, dans une disposition +malveillante, et ne lui prêtent point la force que cette classe de +la société donne en général au pouvoir. Une autre classe, celle +des grands manufacturiers, maîtres de forges, négociants, s'est au +contraire empressée vers le gouvernement du Roi, et lui a apporté, +lui apporte en toute occasion, l'appui de son activité, de son +intelligence, de sa richesse, de son influence sociale. Il est +impossible que le gouvernement du Roi ne porte pas, aux intérêts et +aux sentiments de cette classe et de la population qui se rattache +à elle, un soin très-attentif; et ce n'est qu'après de scrupuleuses +enquêtes, des discussions approfondies et par des démonstrations +évidentes de l'intérêt général du pays qu'il peut lui imposer des +sacrifices et des efforts dont elle reconnaisse la nécessité.» + +Je ne laissai passer sans réfutation ou explication aucun des griefs +que lord Palmerston venait de rappeler. Il n'insista sur aucun; aucune +aigreur prolongée n'avait percé dans ce petit résumé rétrospectif; il +avait plutôt voulu, au début de ses rapports avec moi, se débarrasser +de ses mécontentements passés que s'en prévaloir pour l'avenir; et +sa disposition me parut exempte de toute arrière-pensée malveillante, +mais empreinte d'une certaine susceptibilité générale et de quelque +doute sur le bon accord futur et solide des deux gouvernements. + +Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-là, sur les affaires +d'Orient. Pressé d'aller à la Chambre des communes et de préparer +les documents qu'il avait à lui communiquer à propos de la guerre de +Chine, lord Palmerston me demanda de remettre au surlendemain, 4 mars, +notre premier et sérieux entretien sur la grande question qui était +l'objet essentiel de ma mission. + +Je me rendis chez lui le surlendemain, à une heure. Je venais +d'apprendre la chute du maréchal Soult à qui j'avais adressé mes +premières dépêches, et la formation du ministère présidé par M. +Thiers. Je dis en entrant à lord Palmerston: «Je n'ai et ne puis +encore avoir reçu, mylord, sur les affaires d'Orient et sur l'idée +que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction positive.--Tant +mieux, me répondit-il, nous en causerons plus librement sur la +question même; nous avons besoin de nous tout dire.--Je m'en +féliciterai, mylord; je ne suis pas un diplomate de profession; c'est +au gouvernement intérieur de mon pays que j'ai pris quelque part; +c'est l'état des esprits dans les Chambres et dans le public que je +désire mettre sous les yeux de votre gouvernement. L'unanimité +est grande chez nous sur la question d'Orient; nos débats mêmes en +témoignent; j'ose dire que je serai en même temps, auprès de vous, +l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de l'opinion +générale du pays. Ce n'est pas, mylord, que le gouvernement du Roi se +dirige, dans cette affaire, d'après les préjugés publics et les prenne +pour règle de sa politique; il en est de fort accrédités, de fort +bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous entendez sans +cesse parler en Angleterre des prétentions ambitieuses, des vues +d'agrandissement de la France, et vous ne partagez certainement pas, +à ce sujet, toutes les craintes dont on vous assiége. Nous aussi, +mylord, nous avons nos méfiances populaires; à nous aussi on +parle sans cesse de l'ambition et des projets d'agrandissement de +l'Angleterre; elle veut s'emparer de Candie, dominer seule en Égypte +et en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que ces rumeurs +n'ont aucun fondement. Il est parfaitement convaincu que votre +gouvernement est trop sage pour vouloir, en Orient, autre chose que +le maintien de la paix et de l'ordre établi entre les États. Nous +regardons, mylord, l'intérêt français et l'intérêt anglais dans cette +question, je veux dire l'intérêt supérieur et dominant des deux pays, +comme semblables. Vous voulez, nous voulons comme vous que l'Empire +ottoman subsiste et tienne sa place dans l'équilibre européen. +Pour nous comme pour vous, c'est à Constantinople qu'est la grande +question; c'est la sûreté et l'indépendance de Constantinople que, +vous et nous, avons à coeur de garantir. Les événements ont élevé en +Égypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire +que nous ne sommes pas aussi unanimes; mais cette question nouvelle +n'empêche pas que celle de Constantinople ne demeure la question +première, essentielle. Ce sont les événements de Syrie qui nous +obligent à nous occuper de Constantinople; mais c'est toujours à +Constantinople qu'est, pour vous comme pour nous, la grande affaire; +c'est toujours en vue de Constantinople, et pour arriver à une bonne +solution de la question qui réside là, que toutes les autres questions +doivent être considérées et résolues. Eh bien, mylord, pour que la +question de Constantinople soit résolue comme il convient à vous, à +nous, à la paix et à l'équilibre de l'Europe, il faut que la question +d'Égypte soit résolue pacifiquement, par un arrangement agréé du +sultan et du pacha, et qui règle définitivement, de leur aveu, +leur situation réciproque. Quel doit être cet arrangement, quelle +délimitation territoriale en résultera entre les deux rivaux, ce sont +là des questions graves sans doute, mais, à nos yeux, secondaires. Que +le sultan ou le pacha possède telle ou telle étendue de territoire, +cela nous préoccupe peu; ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est que +l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, qu'on +n'y mette pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, mylord, +consultez le passé; tout événement, toute secousse en Orient compromet +la sûreté et l'indépendance de Constantinople en y favorisant les +progrès de l'influence que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre. +Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie; +d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui paraît sur cette scène +avec les forces les plus considérables; ensuite, parce que tout +emploi de la force, toute grande secousse amène des chances qu'il est +impossible de prévoir, et dont la Russie est, plus que toute autre +puissance, en mesure de profiter. Permettez-moi, mylord, de vous +adresser une question: je sais que vous avez regardé l'arrangement +conclu à Kutahié, en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter +en ce moment le mérite; pourtant, si on eût pu, il y a quelques mois, +avant l'explosion de la nouvelle lutte entre le sultan et le pacha, +garantir la durée de l'arrangement de Kutahié pour dix ans, pour le +reste de la vie de Méhémet-Ali, vous auriez, à coup sûr, accepté +ce _statu quo_ comme un bien réel, comme un gage de sécurité pour +l'Empire ottoman, et, par conséquent, pour l'Europe. Pourquoi? Parce +que ce qui importe avant tout à l'Europe, en Orient, c'est la paix, +l'absence de tout ébranlement qui ouvre des perspectives et des +chances à l'ambition étrangère.» + +Lord Palmerston, qui m'avait écouté jusque-là avec une attention +immobile, m'interrompit à ces paroles: «Le _statu quo_ de +l'arrangement de Kutahié était impossible, dit-il; l'ambition de +Méhémet-Ali va toujours croissant; il n'a jamais pu se contenir dans +ses limites. + +--«Pardon, mylord; je ne doute pas que Méhémet-Ali ne soit fort +ambitieux; mais on ne peut, dans cette dernière occurrence, le charger +du tort de l'agression. + +--«Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se trompe; c'est sur +le territoire turc, non sur le territoire égyptien que la bataille de +Nezib a été livrée. + +--«Il est vrai, mylord; mais le territoire égyptien avait été +préalablement envahi par les Turcs; ils avaient occupé plusieurs +villages égyptiens; Aïn-Tab, où ils étaient d'abord entrés, est sur le +territoire égyptien. + +--«Je ne crois pas,» dit lord Palmerston, et il alla chercher une +carte de Syrie sur laquelle nous eûmes bientôt constaté qu'Aïn-Tab +était sur la rive droite du Sed-Jour qui faisait alors la limite des +deux territoires. Lord Palmerston éleva des doutes sur l'exactitude +de sa carte: «J'ai apporté, dis-je, une excellente carte de Syrie, +publiée naguère à Gotha, et dans laquelle Aïn-Tab est aussi placé sur +la rive droite du Sed-Jour.» Lord Palmerston abandonna ce terrain de +discussion: «Peu importe, dit-il, que, ce jour-là, le sultan ou le +pacha ait été l'agresseur; dans leur situation réciproque, il ne +pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment contenir un vassal +ambitieux et un souverain irrité ayant leurs armées en présence, sans +frontières fortes et bien précises? Ce qui vient d'arriver devait +arriver et recommencerait toujours. Nous aurions dû le prévoir en +1833. Je l'ai dit alors et j'ai demandé qu'on prît d'autres mesures +que l'arrangement de Kutahié. Mais nous avions ici d'autres affaires +pressantes; le cabinet n'a pas voulu. Nous avons eu tort. Il ne +faut pas que nous retombions dans la même faute. Il faut que nous +prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont nous sommes si +embarrassés. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha +plus faible, et de prévenir entre eux ce contact habituel, inévitable, +qui tente, à chaque instant, l'ambition de l'un et la vengeance de +l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il faut lui rendre une +partie des territoires qu'il a perdus; la Syrie est une province +peuplée et riche; la Porte en tirera des hommes et de l'argent; elle +résistera alors bien mieux au pacha qui, de son côté, aura bien moins +d'occasions et de moyens de l'attaquer. + +--«Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez réellement l'Empire +ottoman en lui rendant plus de territoires? Ne nous repaissons pas +d'illusions; cet Empire n'est pas mort, mais il se meurt; il tombe +en lambeaux; nous pouvons prolonger sa vie, mais non le ressusciter +effectivement. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de +la gouverner et de la garder; l'anarchie, le pillage, la violence et +l'impuissance turques reprendront possession de cette province, et +vous serez responsable de son sort; vous serez obligé tantôt d'y +réprimer, tantôt d'y soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez +réussi; je suppose Méhémet-Ali dompté, refoulé en Égypte, croyez-vous +qu'il se résigne et qu'il renonce à son ambition que vous jugez si +indomptable? Non, mylord; il a fait ses preuves de persévérance et +d'adresse; il reprendra ses desseins; il travaillera à reconquérir la +Syrie. Les moyens ne lui manqueront pas; quand Méhémet-Ali possède la +Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences et qui y fomente +des rébellions; quand le sultan la possédera, ce sera le pacha qui +fomentera les rébellions, rendra précaire la domination de son rival, +et ressaisira peut-être bientôt la sienne. Au lieu d'avoir assuré la +domination de la Porte, vous aurez au contraire échauffé la lutte, +aggravé le trouble et préparé de nouveaux hasards dont la Russie sera, +comme toujours, la première à profiter. + +--«Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mauvaise opinion de +l'Empire ottoman, et vous n'êtes pas au courant de la disposition +actuelle du gouvernement russe. Un État qui est un cadavre, un corps +sans âme et qui tombe en lambeaux, ce sont là des figures auxquelles +il ne faut pas croire; qu'un État malade retrouve des territoires pour +y lever de l'argent et des hommes, qu'il remette de la régularité dans +son administration, il se guérira, il redeviendra fort. C'est ce qui +arrive déjà en Turquie; le hatti-schériff de Reschid-Pacha s'exécute; +ses bons effets se développent. Et quant à la Russie, soyez sûr que sa +disposition à se concerter avec les autres puissances sur les affaires +d'Orient est sérieuse. Je ne dis pas que le désir de nous diviser, +vous et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle désire +aussi de ne pas rester en Orient dans la situation où elle s'est mise; +son traité d'Unkiar-Skélessi lui pèse; si des troubles éclatent en +Turquie, si Méhémet-Ali menace Constantinople, si la Porte réclame le +secours russe, aux termes du traité, l'empereur Nicolas est décidé +à l'exécuter; il croit que son honneur le lui prescrit; mais cette +nécessité ne lui plaît point; il prévoit que, ni vous, ni nous, ne le +laisserions faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche à +se placer sur un terrain moins compromettant. Il est de notre intérêt, +du vôtre, de l'intérêt de l'Europe de lui en faciliter les moyens. +Saisissons cette disposition de la Russie pendant qu'elle existe; +profitons-en pour ramener la question ottomane dans le droit public +européen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir détruit, +sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes +méfiances, et d'avoir lié par les traités la puissance qui voulait se +l'arroger. + +--«Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et l'autre point, mylord; +je souhaite que l'Empire ottoman retrouve de la force et que la Russie +renonce à le dominer en le protégeant. Mais l'abdication russe me +paraît bien douteuse, et quant à la restauration turque, les dangers +que court en ce moment l'Empire ottoman sont plus pressants que ne +seront prompts les remèdes dont vous parlez. Dans les suppositions les +plus favorables, cet Empire ne sera de longtemps en état de se suffire +à lui-même, et quand de grands désordres intérieurs lui imposeront +de grands efforts, pendant longtemps encore ce seront des forces +étrangères, c'est-à-dire des Russes qui viendront le protéger. + +--«Quand les Russes viendront en vertu d'un traité et au nom de +l'Europe, le danger ne sera plus le même; et le but une fois atteint, +ils s'en iront. + +--«Je crois à la vertu des traités, mylord; je crois à la loyauté +des souverains; mais je crois aussi à l'empire des situations, des +passions et d'une politique séculaire. Ce sera beaucoup sans doute que +les Russes sortent de Turquie après y être venus; mais même quand ils +en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils y soient venus. Et qui +vous dit qu'ils en pourront sortir promptement? Qui vous dit que la +guerre, une fois allumée en Syrie, ne durera pas plus longtemps que +vous ne l'aurez prévu? Le pacha a là une armée considérable; il peut, +même quand ses communications par mer seront interrompues, la soutenir +et la pourvoir dans le pays même et par la voie de terre. Déjà, +dit-on, il en organise les moyens à travers le désert et la Palestine; +on parle de cinq mille chameaux réunis dans ce dessein. Vous ne +débarquerez pas en Syrie des troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra +pas les siennes; contre toutes les difficultés de cette guerre, +partout où elle éclatera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure et +à Constantinople, ce seront des Russes qui seront chargés de la +soutenir. + +--«Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas à mettre là; des +troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne sait pas, on ne sait pas.» + +Je restais incrédule; lord Palmerston reprit: «D'ailleurs il ne serait +peut-être pas nécessaire que des Russes vinssent dans l'Asie Mineure +ou en Syrie; on pourrait débarquer en Égypte même, au coeur de la +puissance de Méhémet-Ali, un corps turco-russe; il n'a là que de +mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait qu'il rappelât son armée +de Syrie,» et lord Palmerston, rouvrant sa carte, me montrait comment +on pourrait occuper la basse Égypte: «Mylord, lui dis-je, nous avons +fait cette épreuve; nous savons ce qu'elle exige d'efforts et ce +qu'elle fait courir de chances; vous n'aurez pas là une meilleure +armée ni un plus grand capitaine que nous n'y avons eu en 1797. +Mais permettez-moi de revenir à la question même: pourquoi tous ces +efforts? Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de +la Porte et de l'Europe, tant de hasards? Pour refuser l'hérédité à +un vieillard de soixante-douze ans. Qu'est-ce donc que l'hérédité +en Orient, mylord, dans cette société violente et précaire, dans ces +familles nombreuses et désunies? L'histoire de Méhémet-Ali n'est pas +un fait nouveau dans l'Empire ottoman; plus d'un pacha, avant lui, +s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque +indépendant. Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont +morts, leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses +territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure +chance et la conduite la plus prudente. + +--«Il y a du vrai dans ce que vous dites là; l'hérédité n'aurait +peut-être pas grande valeur. Pourtant Ibrahim-Pacha est un chef +habile, aimé de ses troupes, meilleur administrateur que son père, +dit-on; il a auprès de lui des officiers capables, des Français. Nous +nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas +bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance +nouvelle et indépendante, qui fût presque sa création et devînt +nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger; entre vous +et votre allié d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres +États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie +de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe +d'Alexandrette, serait ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. +Cela ne peut nous convenir.» + +La discussion, en se prolongeant, pénétrait ainsi plus avant; j'entrai +sans hésiter dans sa nouvelle voie: «Vous avez raison, mylord; nous +nous disons tout, et nous pouvons bien librement nous tout dire, car +nos paroles ne disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amènera peut-être +un jour, quelles nouvelles combinaisons d'États et de politique +pourront se former tout autour de la Méditerranée, je n'en sais rien, +ni vous, mylord, ni personne. Nous pouvons amuser notre esprit à +tenter de le prévoir; mais ce n'est certainement pas sur de telles +hypothèses ni par de tels pressentiments que notre politique doit +aujourd'hui se régler. Le gouvernement du Roi ne manquera jamais à ses +devoirs envers les destinées de la France; mais il est convaincu +que le grand intérêt français est maintenant la durée de la paix, +l'affermissement de l'ordre européen, le développement régulier +des divers États contenus chacun dans ses limites. C'est là notre +politique, mylord; c'est aussi la vôtre; et, en vérité, je ne +comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas de concert lorsque, +en dehors ou au-dessus de toutes les dissidences secondaires ou +futures, nous y avons si évidemment le même intérêt et le même +dessein.» + +Je m'arrêtai, et regardant fixement lord Palmerston: «Permettez-moi, +mylord, lui dis-je, de vous faire tout simplement, à brûle-pourpoint, +une question directe: Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de +plus avancé que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins donné +à croire que la négociation dont nous nous occupons ici était presque +conclue, et les moyens de coaction à employer contre Méhémet-Ali +presque réglés. Y a-t-il à cela quelque chose de vrai?» + +Lord Palmerston me répondit tout simplement: «Il n'y a rien, +absolument rien de plus que ce que vous savez.» Il se leva, alla +ouvrir un pupitre sur lequel il avait l'habitude d'écrire debout, +et il en rapporta deux papiers: «Voici, me dit-il, deux projets +d'arrangement, de traité, si l'on veut, entre toutes les puissances, +sur cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure ébauche, une +simple rédaction de mes propres idées que je n'ai pas même montrée +à mes collègues. Le second est une ébauche analogue qui me vient des +puissances du continent.» Il ne me nomma pas la puissance; mais j'eus +lieu de croire que cette seconde ébauche était d'origine autrichienne. +«Lisez-les toutes les deux,» me dit-il. Il me lut effectivement le +premier de ces projets et je lus moi-même le second. Ils étaient +conçus, en principe, dans des systèmes différents: le projet de lord +Palmerston était un traité entre les cinq puissances et la Porte +ottomane; dans le second, les cinq puissances ne traitaient qu'entre +elles, et la Porte recevait et acceptait leurs propositions. Cette +différence essentielle mise de côté, les deux projets ne différaient +pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre: 1º +l'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre +toute nouvelle attaque du pacha d'Égypte et toute invasion au delà +du Taurus; 2º le règlement, dans ce cas, du mode d'occupation de +Constantinople et de la mer de Marmara; 3º enfin l'indication des +moyens à employer contre le pacha d'Égypte dans le cas où il se +refuserait aux injonctions du sultan et des cinq puissances. Sauf +l'emploi des flottes européennes pour intercepter les communications +entre l'Égypte et la Syrie, et pour seconder les insurrections locales +ou les débarquements des forces turques ou alliées, ces moyens +de coaction étaient très-vaguement indiqués et aboutissaient à +l'engagement de se concerter de nouveau si des mesures plus actives +devenaient nécessaires. + +En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie à Méhémet-Ali et ne +lui accordait que l'hérédité de l'Égypte, lord Palmerston me dit: +«Passons; ceci est en litige.» Là finit notre entretien. «Je suis fort +aise, me dit lord Palmerston, que nous ayons ainsi causé à fond de +l'affaire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au +gouvernement du Roi et qu'il vous ait transmis ses instructions.» + +Quoique nouvellement arrivé à Londres et encore imparfaitement +instruit de la mesure des importances et des influences personnelles +dans le cabinet et le monde politique anglais, je savais que lord +Palmerston était bien réellement, dans les affaires étrangères, le +ministre efficace, et que c'était sur lui qu'il fallait agir pour agir +sur son gouvernement. Mais plusieurs de ses collègues, lord Melbourne +d'abord, chef du cabinet, lord Lansdowne, lord John Russell, +lord Holland se préoccupaient vivement des questions de politique +extérieure, et exerçaient, à des titres divers, sur les résolutions +du ministère et sur l'esprit de lord Palmerston lui-même, une assez +grande action. J'avais, avec quelques-uns d'entre eux, d'anciennes et +bonnes relations de société que je pris, dès les premiers jours, soin +de cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Melbourne; je +venais de le rencontrer pour la première fois dans le salon de lady +Palmerston; il était naturel et convenable que j'entrasse avec lui +en rapport officiel et en matière; je lui demandai et il me donna +rendez-vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour la +France et très persuadé que le bon accord des deux pays leur importait +également à l'un et à l'autre, soit pour leur prospérité intérieure, +soit comme gage de la paix de l'Europe, leur intérêt commun. Étendu +dans son fauteuil à côté du mien, détournant la tête et penchant vers +moi l'oreille, parlant anglais et moi français, chacun à notre tour +et dans un dialogue régulier, interrompu seulement par ses rires, lord +Melbourne m'écoutait et me répondait avec ce mélange d'insouciance et +d'attention sérieuse qui indique une conviction libre plutôt qu'une +intention préméditée, et qui semble appeler et autoriser un complet +abandon. Je le mis au courant de ce que j'avais dit d'essentiel à +lord Palmerston. Comme il insistait complaisamment sur les avantages +mutuels de l'alliance: «Convenez, mylord, lui dis-je, qu'il serait +étrange que cette bonne intelligence, ce concert des deux pays n'eût +pas lieu précisément dans la question où leur intérêt dominant est +évidemment le même. Je comprends telle contrée, telle occasion où, +malgré notre alliance générale, nous pouvons avoir des intérêts +réellement divers; mais il est clair qu'en Orient nous sommes +voués, vous et nous, aux mêmes craintes, aux mêmes désirs, aux mêmes +desseins, voués à vouloir que la paix se maintienne, que l'Empire +ottoman subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit +matériellement et par voie de conquête, soit moralement et par +voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'étonner si à propos de +questions secondaires ou lointaines, nous perdions en quelque sorte +de vue notre commune étoile, et si nous cessions de penser et d'agir +ensemble sur le théâtre même où nous y sommes le plus naturellement +appelés. A coup sûr, mylord, en ce cas, l'un ou l'autre des deux +cabinets se tromperait gravement, et manquerait à sa vraie, à sa +grande politique. Revenons constamment, en traitant des affaires +d'Orient, à cette politique générale et permanente qui fait le fond de +notre situation et de notre intérêt; que ce soit, pour nous, la pierre +de touche de toutes les combinaisons, de toutes les démarches. Je suis +sûr qu'en définitive, vous et nous, nous nous en trouverons également +bien.» + +Lord Melbourne approuvait visiblement, et me répéta plusieurs fois, +dans le cours de la conversation: «Oui, nous avons au fond le même +intérêt, nous devons agir de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon +à faire sans vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se penchant +vers moi, de laisser au pacha d'Égypte la Syrie sans que la guerre qui +vient d'éclater et les embarras où elle nous jette recommencent sans +cesse? Le pacha voudra toujours s'étendre au delà de la Syrie; le +sultan voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation qui +n'est pas tenante; il faut que nous y mettions fin.» + +Je repris tout ce que j'avais dit à lord Palmerston pour lui démontrer +que le retrait de la Syrie, loin de rétablir entre le sultan et +le pacha une paix durable, ne ferait qu'envenimer la querelle et +accroître en Orient les chances de trouble: «Le sultan, dis-je, qui +n'a pu ni défendre ni reprendre la Syrie par ses propres forces, sera +hors d'état de la gouverner; et l'Europe, qui la lui aura rendue, +sera sans cesse compromise et obligée d'intervenir ou pour la +lui conserver, ou pour la protéger contre lui-même. Il y a là des +populations chrétiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprimeront +d'une façon intolérable; nous avons envers elles des devoirs +traditionnels; leurs souffrances, leurs clameurs exciteront la +sympathie européenne. L'administration de Méhémet-Ali ne manque, dans +cette province, ni de force, ni d'une certaine équité religieuse; +qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons guère parler, et +cette partie du moins de l'Orient jouira d'un peu de paix et donnera à +l'Europe un peu de sécurité.» + +Lord Melbourne m'écoutait avec une attention presque curieuse, donnant +de temps en temps à mes paroles un assentiment marqué, m'adressant +quelquefois des questions qui semblaient désirer une bonne réponse, +et se montrant animé d'un sincère désir de trouver le point où nous +pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait qu'il entrevît lui-même +ce point d'union, et il semblait plutôt rejeté dans une indécision +favorable que ramené à notre sentiment. + +«Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de réduire la +question à sa plus simple expression. De quoi s'agit-il? D'accorder +ou de refuser la possession héréditaire de la Syrie à un vieillard de +soixante-douze ans, qui désire l'hérédité parce qu'il n'a maintenant +rien de plus à désirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune certitude +de la transmettre effectivement à sa famille, et de fonder là une +dynastie et un État. Si on la lui accorde, si on lui propose une +transaction qu'il puisse accepter, on s'assure la paix en Orient +tant qu'il vivra et on court, après sa mort, les chances de cette +confusion, de ces querelles entre ses héritiers, de ces retours +vers le centre de la foi musulmane qui ont toujours accompagné, +dans l'Empire ottoman, la disparition de ces grandes existences +personnelles soudainement créées et qui ont bien plus de brillants +rayons que de fortes racines. Si on refuse à Méhémet-Ali la Syrie +héréditaire, si on entreprend de la lui retirer par la force, on +suscite en Orient de nouveaux troubles; on allume une nouvelle guerre +dont il est impossible de prévoir les conséquences ni la durée, et qui +aura pour résultat d'accroître, dans ces contrées, la prépondérance de +la Russie, car de quelque façon qu'on s'y prenne, quelques limitations +qu'on y apporte, ce sera toujours par la présence russe, par des +forces russes qu'il faudra accomplir ce qu'on aura résolu et soutenir +ce qu'on aura fait.» + +Je m'arrêtai. Lord Melbourne, toujours enfoncé dans son fauteuil, +gardait le silence comme s'il écoutait encore. Puis il me regarda en +souriant et sans me répondre. Je le laissai l'esprit préoccupé et +un peu troublé dans son insouciance, mais pas sérieusement alarmé ni +convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord Palmerston qui +promettait à ses collègues une victoire facile sur Méhémet-Ali et +une large complaisance diplomatique de la Russie, avec peu de chances +qu'on eût besoin de lui demander, sur les lieux mêmes, un concours +actif et compromettant. + +Parmi les collègues de lord Palmerston, lord Holland, lord Lansdowne, +lord John Russell et lord Minto étaient ceux avec qui j'avais les +relations les plus fréquentes et les plus libres. Lord Holland, d'un +esprit charmant, d'un coeur généreux et d'un caractère aussi aimable +que son esprit, était l'ami déclaré de la France, l'hôte bienveillant +des visiteurs français en Angleterre, le partisan persévérant de +l'alliance des deux pays, et il se plaisait à manifester, en toute +occasion, ses sentiments. Il m'accueillit, et lady Holland autant +que lui, avec l'empressement le plus gracieux; je retrouve, dans une +lettre que j'écrivais le 22 mars à Paris: «Lady Holland m'a invité à +dîner pour mercredi. J'étais engagé. Pour dimanche. J'étais engagé. +Je crois qu'il faudra attendre leur retour à Kensington. Ils +iront bientôt. Lord Holland en meurt d'envie. Dans sa maison de +_South-Street_, il a à peine une chambre. Il fait sa toilette dans la +salle à manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers; il +a tout son bagage dans un petit coffre qu'il transporte dans la salle +à manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient +beaucoup à cette petite maison, qui est, m'a-t-on dit, sa propriété +personnelle.» Dès qu'ils furent établis à Kensington, ce fut à +_Holland-House_ que j'allai chercher et que je trouvai les plus nobles +plaisirs de la conversation et de la vie sociale. Lord Lansdowne et +lord John Russell étaient moins expansifs, mais également sincères +dans leurs libérales et bienveillantes dispositions envers la France: +je dînais avec eux, le 28 mars, chez lord Normandy; nous venions +d'apprendre le vote favorable de la Chambre des députés pour le +cabinet de M. Thiers dans la question des fonds secrets: «Eh bien, me +dirent-ils tous deux ensemble du ton le plus amical, il faut finir +à présent cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert.» Les +whigs n'avaient point de chef plus considérable, plus éclairé, plus +honoré que lord Lansdowne; et lord John Russell, par son inépuisable +facilité et son infatigable énergie, grandissait tous les jours dans +son parti; le vieux poëte Rogers l'appelait _our little giant_ (notre +petit géant). Une circonstance inattendue me donna avec lord Minto un +lien particulier: je rencontrai chez lui, un soir, son beau-frère, sir +John Boileau, que je ne connaissais point, mais qui vint à moi avec un +empressement affectueux, me disant qu'il était issu d'un gentilhomme +protestant français, parti de Nîmes après la révocation de l'édit de +Nantes, et réfugié en Angleterre, où ses descendants avaient trouvé +la prospérité avec la liberté. Il avait, en partant, laissé dans sa +patrie un de ses frères en bas âge qui y avait continué sa famille, +toujours protestante et unie à la mienne par des liens de parenté et +d'amitié. Cette rencontre, qui me fut en 1840 une agréable surprise, +est devenue pour moi et tous les miens, en 1848, la source d'une +profonde et très-douce intimité. + +J'avais ainsi, dans le sein même du cabinet, des amis qui désiraient +sincèrement que ma négociation aboutît à une solution pacifique des +affaires d'Orient et au maintien de l'alliance entre nos deux pays; +mais ils tenaient encore plus au succès de leur politique et de leur +ministère; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur de la +bienveillance qu'ils me témoignaient et de l'appui qu'ils avaient +l'air de me donner. J'écrivais le 7 avril au duc de Broglie: «Il y a +ici du progrès, et je le dis à Thiers et à Rémusat; mais soyez sûr que +j'en dis bien autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement +engagé, et le travail même qui se fait dans un sens contraire au sien +l'engage quelquefois encore plus, car il se défend. J'ai beau y mettre +un soin infini, être extrêmement bien pour lui et avec lui, ne rien +dire à personne qu'après le lui avoir dit à lui-même, m'abstenir de +toute pratique cachée, de toute conversation intempestive, me refuser +même quelquefois à la faveur que me témoignent les hommes qui ne sont +pas de son avis; en dépit de tous mes ménagements, il voit, il +sent que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des idées +différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé s'élèvent, se +répandent, et modifient ou du moins ébranlent les convictions et +les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente. Quelquefois ébranlé +lui-même, il travaille à se raffermir. Il agit, il fait agir auprès +de ses collègues ébranlés. Si j'ai du temps, je ne désespère de rien; +mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de ma situation: tout +le monde est aux pieds de l'Angleterre; tout le monde offre de faire +ce qui lui plaît; nous seuls nous disons _non_, nous qui nous disons +ses amis particuliers. Et c'est au nom de notre amitié, pour maintenir +notre alliance que nous lui demandons de ne pas accepter ce que +lui offrent tous les autres. Nous avons raison; mais ce n'est pas +commode.» + +«Ajoutez à cela les méfiances contractées depuis quatre ans, et qui +sont profondes, plus profondes que je ne soupçonnais. Et sachez bien +que lord Palmerston est influent, très-influent dans le cabinet, comme +tous les hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent +qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à +ce qu'il fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, +prendre de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.» + +En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la faveur ne me +manquait pas non plus, et j'avais, dans la conversation, beaucoup +d'alliés. Le plus illustre des whigs, le chef du cabinet qui, neuf ans +auparavant, avait proposé et accompli la réforme parlementaire, lord +Grey revint à Londres quelques semaines après mon arrivée. Je le +rencontrai pour la première fois chez lord Lansdowne. Sa figure, son +accent, ses manières me plurent infiniment; la tête haute, l'air digne +et doux, le regard languissant mais prêt à s'animer si quelque chose +l'eût intéressé, des restes de beauté jeune sous la tristesse et +l'ennui de la vieillesse. Il me témoigna le désir de me revoir et de +causer avec moi: «Nous ne devons pas nous séparer de vous, me dit-il; +sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Son beau-frère, +M. Ellice, membre très-actif de la Chambre des communes, causeur +très-spirituel et maître de maison très-hospitalier, s'empressait à +me rendre tous les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi, +à l'agrément de la vie de Londres ou au succès de ma mission de bonne +entente entre nos deux pays. Nous nous promenions souvent ensemble. +Il me conduisit un jour à Putney, chez le gendre de lord Grey, lord +Durham, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis gouverneur +général des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale, +maintenant hors des affaires et malade à la mort; enfant gâté du +monde, spirituel, populaire, encore jeune et beau, blasé sur les +succès et irrité des épreuves de la vie. Nous causâmes de la Russie, +de l'Orient, du Canada; la conversation le ranimait un moment; mais +il retombait brusquement dans le silence, ennuyé même de ce qui +lui plaisait, et subissant avec une fierté triste et nonchalante la +maladie qui le minait comme les échecs politiques et les chagrins +domestiques qui l'avaient frappé. Il m'aurait vivement intéressé +si, dans son orgueilleuse mélancolie, je n'avais reconnu une forte +empreinte d'égoïsme et de vanité. + +Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les whigs. Ces deux +grands partis n'étaient pas alors aussi désorganisés et effacés +qu'ils le sont maintenant; l'ardente animosité suscitée par le bill de +réforme s'était pourtant un peu calmée; les torys revenaient à la +cour où la reine recommençait à les inviter. Lord Melbourne le lui +conseillait avec une modération libérale, l'engageant spécialement à +bien traiter sir Robert Peel, «chef d'un parti puissant, disait-il, +et de plus fort capable et fort galant homme, avec qui il faut que la +reine soit en bons rapports.» Il est, je crois, convenable, et utile +pour un ambassadeur de se tenir en dehors des divisions de parti dans +le pays où il réside, et de ne pas accepter tous les petits jougs +de société qu'elles imposent; cette indépendance, exercée avec +intelligence et mesure, lui devient un gage d'influence comme de +dignité. Je reconnus bientôt que je pouvais, sans inconvénient, me +prêter au bon accueil des torys; dès mon arrivée, presque tous les +hommes importants du parti étaient venus me voir; quelques jours +après, j'en rencontrai plusieurs à dîner chez sir Robert Peel; +j'entrai librement en relation avec eux. Lord Londonderry fut le seul +que je m'abstins de visiter; son langage contre le gouvernement +de Juillet était violent; le général Sébastiani et personne de +l'ambassade française n'était allé chez lui. Je restai fidèle à cette +tradition. + +Les représentants des puissances étrangères qui formaient à Londres le +corps diplomatique avaient pour moi, comme affaire et comme société, +beaucoup d'importance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le +prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, ambassadeurs l'un +d'Autriche, l'autre de Russie; le premier était en congé à Vienne et +le second malade à Paris. Ils étaient remplacés, le prince Esterhazy +par un chargé d'affaires, le baron de Neumann, et le comte Pozzo di +Borgo par le baron de Brünnow, ministre de Russie à Darmstadt, envoyé +à Londres, comme je l'ai déjà dit, en mission extraordinaire et +spéciale pour les affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances +continentales, la Prusse seule avait, en ce moment, à Londres un +ministre titulaire, le baron de Bülow, homme d'esprit, éclairé, fort +au courant des affaires de l'Europe, plus libéral et plus bienveillant +pour la France qu'il ne voulait le paraître, mais préoccupé de sa +santé avec une inquiétude que tantôt il s'efforçait de cacher, tantôt +il affichait tristement; le vent, le brouillard, la pluie, le soleil, +le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout l'agitait, tout lui +faisait mal; il était évidemment dans un état nerveux pénible qui +menaçait de devenir et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des +affaires étrangères à Berlin, devint en effet très-grave. Dès mon +arrivée à Londres, il vint me voir souvent, bientôt presque amical et +prenant plaisir à parler d'histoire, de philosophie, de littérature +aussi bien que de politique, avec une étendue de connaissances et +d'idées qui ne manquaient ni de précision ni de finesse. Le baron +de Neumann était un serviteur confidentiel du prince de Metternich, +intelligent, prudent, discret avec solennité, évitant surtout de +compromettre sa cour et lui-même, et portant, je crois, bien autant +de goût à mon cuisinier qu'à ma conversation. La relation du baron +de Brünnow avec moi était plus significative et plus compliquée: seul +dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint pas me voir +pendant près de six semaines après mon arrivée; nous nous rencontrions +dans le monde; il se fit présenter à moi chez lord Clarendon, et le 17 +mars, au lever de la reine, il me présenta lui-même le fils du comte +de Nesselrode; nous échangions quelques paroles, mais toujours +point de visite. Je rendais froideur pour froideur, impolitesse pour +impolitesse; un soir, chez lady Palmerston, je passai, à plusieurs +reprises, devant M. de Brünnow sans le voir. Vers la fin de mars, il +commença à s'excuser, auprès de nos amis communs, de n'être pas encore +venu chez moi, donnant pour prétexte, dit-il au baron de Bülow et à +M. de Bourqueney, qu'il n'avait à Londres point de caractère bien +déterminé; il était toujours ministre de Russie à Darmstadt; il +regrettait l'embarras que cette circonstance avait mis dans nos +rapports; mais dès qu'il aurait présenté ses lettres de créance à la +reine Victoria, il viendrait me faire visite. Il me l'annonça lui-même +le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-James, et il +vint en effet le lendemain s'acquitter, envers moi, d'une politesse +officielle que sans doute les instructions de son maître lui avaient +jusque-là interdite. Frivole marque de l'humeur impériale. + +Les représentants des autres puissances continentales, le général +Alava, ministre d'Espagne, M. Van de Weyer, ministre de Belgique, M. +Dedel, ministre de Hollande, le comte de Bjoernstierna, ministre +de Suède, le baron de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon, +ministre de Sardaigne, me témoignèrent, dès les premiers jours, un +empressement amical ou curieux, et prirent bientôt l'habitude de +venir souvent s'entretenir chez moi. Les représentants des grandes +puissances tiennent en général trop peu de compte de la diplomatie +de second ordre, et des informations comme de l'appui qu'ils en +pourraient recevoir. Peu engagés directement dans les grandes +questions du jour, et exposés à en subir les conséquences plutôt qu'à +y prendre une part active, les agents des puissances secondaires +sont des spectateurs à la fois intéressés et impartiaux, attentifs +à observer les faits et libres d'esprit dans les jugements qu'ils en +portent. Le général Alava était un loyal Espagnol, aimé en Angleterre +et point hostile ni méfiant envers la France; M. Van de Weyer était un +interprète spirituel, discret et bien placé dans la société anglaise, +du roi Léopold et de sa pensée politique sur les affaires européennes; +M. Dedel représentait avec une franchise et une convenance parfaites +la vieille aristocratie républicaine de la Hollande, toujours habile +et digne, même depuis qu'elle a cessé d'être puissante en Europe; +le comte de Pollon était un gentilhomme éclairé et d'un esprit +très-cultivé, libéral avec modestie. J'eus constamment à me +louer, pendant mon ambassade, de mes rapports avec ces diplomates +tranquilles, et leur commerce m'éclaira plus d'une fois sans me +compromettre jamais. + +J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce qui se passait dans +ce foyer anglais de la politique européenne; je rendais à M. Thiers, +et dans mes dépêches officielles et dans mes lettres particulières, +un compte exact de mes observations, de mes conversations, de mon +attitude, de l'état des esprits, soit dans le cabinet, soit dans le +public, et des craintes comme des espérances que je ressentais. Dès +le 12 mars, quinze jours après mon arrivée à Londres, en lui racontant +mes premiers entretiens avec lord Palmerston, je lui écrivis: «Je suis +maintenant convaincu que lord Palmerston n'a aucun dessein de rien +faire ni de rien décider avant l'arrivée du plénipotentiaire turc; +nous avons donc du temps. Mais je dois faire observer dès aujourd'hui +à Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-être un danger si +nous nous laissions aller à supposer que, parce qu'il ne se fait +rien à présent, il ne se fera rien plus tard, et que nous serons +définitivement dispensés de prendre une résolution parce que nous n'en +sommes pas pressés immédiatement. Plus j'observe, plus je me persuade +que le cabinet britannique croit les circonstances favorables pour +régler les affaires d'Orient, et veut sérieusement en profiter. Il +aime beaucoup mieux agir de concert avec nous; il est disposé à nous +faire des concessions pour établir ce concert. Cependant, si, de +notre côté, nous n'arrivions à rien de positif, si nous paraissions +ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficultés +en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par quelque +résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous et +avec d'autres, plutôt que de ne rien faire. Le temps peut nous +servir beaucoup pour amener ce cabinet au plan de conduite et aux +arrangements qui nous paraissent sages et praticables; mais si +nous n'employions pas le temps à marcher effectivement vers un tel +résultat, je craindrais fort, je l'avoue, qu'en définitive il ne +tournât contre nous.» + +Quatre jours après, le 16 mars, au sortir d'un long entretien avec +lord Palmerston qui m'avait annoncé le consentement de la Russie +à l'admission du plénipotentiaire turc dans la négociation et la +prochaine arrivée de ce plénipotentiaire, je dis à M. Thiers: «Ce sont +là deux faits graves, dont l'origine est bien antérieure à mon arrivée +à Londres et qui modifient l'état de l'affaire. Il se peut que ces +deux faits soient entravés ou annulés par quelque incident nouveau, +et nous nous retrouverons alors dans la situation d'attente où nous +étions naguère. Mais s'ils se réalisaient, comme lord Palmerston me +l'a dit, il pourrait arriver qu'au lieu de négociations prolongées, +nous nous vissions bientôt en face de la solution et de ses +difficultés.» Et le lendemain, 17 mars, dans une lettre particulière, +en appelant toute l'attention de M. Thiers sur ma dépêche du 16, +j'ajoutai: «Il est possible que nous puissions rentrer dans la +politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées, au bout +de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le maintien du _statu quo_; +mais il se peut aussi que les événements se précipitent et que nous +nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive, +l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: Ou nous mettre +d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans la question de +Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des +concessions pour Méhémet-Ali; ou nous retirer de l'affaire, la laisser +se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart +en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce cas, la +conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles +difficultés peuvent survenir; je dis seulement que cette conclusion me +paraît probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener +entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction +dont le pacha doive se contenter, il faut s'attendre à l'autre issue +et s'y tenir préparés.» + +Ce n'était pas à M. Thiers seulement que j'exprimais mes pronostics +et mes inquiétudes; le général Baudrand m'écrivait le 30 mars: «Le +Roi m'a demandé hier si j'avais reçu de vos nouvelles; sur ma réponse +négative, ce prince m'a dit: «Je vois que M. Guizot est bien accueilli +à Londres par les hommes de tous les rangs de la société, et qu'il +y jouit d'une juste considération. J'espère que cette considération +s'accroîtra encore; je trouve seulement que, dans ses dernières +lettres au président du conseil, M. Guizot paraît trop préoccupé des +dispositions de l'Angleterre qui lui semblent douteuses envers nous. +Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront, sur les +affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous. +Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront +jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres puissances +sans que la France soit une des parties contractantes. Je voudrais que +notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» Je répondis +sur-le-champ au général Baudrand: «Je voudrais bien avoir la même +sécurité que le Roi vous a témoignée. J'espère qu'on ne fera rien sans +nous, et j'y travaille; mais ce n'est qu'une espérance et le travail +est difficile. La politique anglaise s'engage quelquefois légèrement +et bien témérairement dans les questions extérieures. Dans cette +affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent +les penchants de l'Angleterre, et se montrent prêtes à faire ce +qu'elle voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons +_non_. Les autres ne songent qu'à plaire; nous, nous voulons être +raisonnables, au risque de déplaire. Ce n'est pas une situation bien +commode, ni parfaitement sûre. On peut y réussir avec de la bonne +conduite et du temps; je crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il +faut toujours craindre quelque coup fourré et soudain.» + +M. Thiers ne se méprenait pas sur les périls de cette situation; il +m'écrivait, le 21 mars: + +«Si lord Palmerston veut absolument prendre une mesure contre le +pacha, avec trois cours du continent au défaut de quatre, s'il en est +ainsi, un peu plus tôt, un peu plus tard, les propositions Brünnow +seront signées, sous une forme ou sous une autre. Cette situation n'a +été créée ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons rien.» C'était à +la note du 27 juillet 1839, par laquelle les cinq grandes puissances +avaient détourné le sultan de l'arrangement direct avec le pacha, +en lui promettant leur accord et leur action commune, que M. Thiers +faisait remonter le mal: «A l'origine, m'écrivait-il le 16 juillet, on +aurait pu tenir une autre conduite; mais depuis la note du 27 juillet +1839, il n'est plus temps. Vous pouvez juger maintenant si j'avais +raison de dire aux ministres du 12 mai que cette note était la plus +grande faute qu'on pût commettre. C'est l'ornière dans laquelle le +char a échoué, et de laquelle nous n'avons encore pu l'arracher.» M. +Thiers attribuait, je crois, à cette note plus d'importance qu'elle +n'en avait réellement; quand la France ne s'y serait pas associée, +quand la démarche européenne aurait été faite auprès de la Porte, +en juillet 1839, par quatre grandes puissances au lieu de cinq, elle +aurait également empêché tout arrangement direct du sultan avec le +pacha, et le concert qui, en juillet 1840, s'établit, sans nous, entre +les quatre autres puissances, aurait seulement commencé un an plus +tôt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter sans bruit +contre les vices de la situation dont il héritait, qu'il ne voulait +pas accepter pleinement, et qu'il ne croyait pas pouvoir répudier +ouvertement. Dans cet espoir, il me donna deux instructions +principales: la première, de gagner du temps, de dire que nous +n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter les +politiques diverses, de démontrer les inconvénients de celle que +lord Palmerston voulait faire prévaloir, et de retarder ainsi toute +résolution définitive; la seconde, de me refuser à toute délibération +commune avec les quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de +rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et de dégager ainsi +le gouvernement français des liens que la note du 27 juillet 1839 lui +avait imposés. Il s'appliquait à bien établir qu'il ne négociait, sous +main, entre la Porte et le pacha, aucun arrangement direct, et que la +France ne manquait point aux obligations de concert européen qu'elle +avait contractées; mais il espérait qu'avec le temps, sous le +poids des périls et des embarras de la situation, en présence des +difficultés sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours, +le sultan et le pacha finiraient en effet par s'arranger directement; +ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mêmes se +résigneraient à accepter et à garantir, entre la Porte et son vassal, +le maintien du _statu quo_; ce qui était, à son avis, la meilleure des +combinaisons. + +Cette politique avait le grave défaut d'être plus compliquée et plus +exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le paraître: elle marchait à +son but par des voies lentes et indirectes; et ce but, s'il eût été +atteint, eût été, pour les quatre puissances, surtout pour le cabinet +anglais, un éclatant échec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur +la double confiance que Méhémet-Ali résisterait énergiquement à toute +combinaison qui lui enlèverait la Syrie, et que tous les moyens de +coaction qu'on tenterait contre lui seraient vains. Sa conviction sur +ces deux points était si profonde qu'il regardait la politique de lord +Palmerston à l'égard de l'Orient comme une politique d'aveuglement et +de ruine: «On perdra ce qu'on veut sauver, m'écrivait-il; on expose +l'Empire turc à la dissolution par une incertitude prolongée, et +l'Empire égyptien à l'agression par des provocations imprudentes.» Et +l'état des esprits en France, dans les Chambres comme dans le public, +mettait cette confiance du cabinet français dans Méhémet-Ali bien à +l'aise, car on lui faisait un devoir de soutenir la cause égyptienne; +la fortune du pacha semblait un gage assuré de sa force comme de son +énergie; il avait frappé les imaginations; il excellait à caresser +les intérêts et les personnes. Il y avait là une de ces illusions +précipitées qui s'emparent quelquefois des peuples, et que +l'expérience, la plus rude expérience, peut seule dissiper. + +J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en méfiais pourtant et +je commençais à sentir vivement le faible de la politique que +j'étais chargé de défendre. Je m'efforçais de faire partager à mon +gouvernement mon impression en lui signalant, tantôt le péril prochain +d'une solution adoptée et imposée, sans nous, par le concert des +quatre autres puissances, tantôt le grave inconvénient de notre +tendance à laisser de côté les trois puissances continentales pour ne +traiter sérieusement qu'avec l'Angleterre seule. En répondant le 16 +avril à la dépêche du 14, dans laquelle M. Thiers me donnait cette +instruction, je lui dis: «Il y aurait plus d'inconvénient que +d'avantage à faire, de la dépêche que Votre Excellence vient +de m'adresser, un usage officiel. Je crois que, si j'en donnais +communication, même partielle et par simple voie de lecture, à lord +Palmerston, elle le porterait peut-être à des résolutions extrêmes, +comme contenant, non un refus de nous associer à des conférences, +ce qu'il ne demande point, mais un refus de continuer à négocier de +concert avec les quatre puissances, par simple voie de conversation et +dans l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arrangement. Lord +Palmerston met, à ce concert, une extrême importance; soit parce que +son amour-propre y est engagé, soit parce qu'il le regarde comme le +seul moyen de profiter de la disposition de la Russie à abandonner +le protectorat exclusif de Constantinople, et à prendre simplement sa +place dans le protectorat européen. Le cabinet anglais ne demandera +pas mieux, je pense, que de nous voir traiter de cette grande affaire +surtout avec lui et par son entremise; la position qui lui est faite +par là lui convient, et nous pouvons, de notre côté, en tirer parti. +Mais la cessation de toute communication sur la question d'Orient avec +les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de +tout travail pour amener, entre elles et nous, un concert efficace, +embarrasseraient, irriteraient, non-seulement l'Autriche et la Prusse +qui se montrent en ce moment bien disposées, mais peut-être le cabinet +anglais lui-même, et altéreraient la situation actuelle dans ce +qu'elle a de favorable.» + +Notre situation en effet était alors en voie d'amélioration. Beaucoup +de gens, dans les Chambres et dans le public anglais, se montraient +de plus en plus frappés du prix de notre alliance, de la nécessité +de faire des sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout +arrangement conclu sans nous ne fût inefficace et ne tournât au profit +de l'influence russe. Je connaissais bien les dissentiments intérieurs +du cabinet, les efforts de lord Holland pour que la politique anglaise +se rapprochât de la nôtre, les incertitudes croissantes de lord +Melbourne, les hésitations naissantes de lord Lansdowne, peut-être +même de lord John Russell. Je savais que, parmi les radicaux de la +Chambre des communes et les whigs les plus voisins des radicaux, +l'idée de se séparer de la France pour s'unir à la Russie, et de +risquer une guerre en Orient et toutes les dépenses comme toutes les +chances de la guerre, pour arracher la Syrie à Méhémet-Ali, inquiétait +et choquait de plus en plus beaucoup d'hommes influents. Mais si je me +fusse hâté d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donné le moindre +prétexte à supposer que je voulais le fomenter pour l'exploiter, +non-seulement il se serait arrêté, mais il aurait probablement fait +place à une réaction en sens contraire. Je crus donc devoir laisser +le mouvement à son cours naturel, et ne pas chercher à le pousser trop +vite ou à en profiter trop tôt. Je me tins fort tranquille; je n'allai +avec personne au-devant de la conversation; je ne l'acceptai même pas +toujours quand on me l'offrait, et les occasions ne m'en manquaient +pas. Le lundi 30 mars, j'étais au bal chez la reine. Lord +Palmerston, passant avec moi dans un salon voisin de la galerie +de Buckingham-Palace, se montra clairement disposé à entrer en +conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait mieux me tenir encore +à l'écart, et le laisser aux prises avec le travail purement anglais +qui se faisait autour de lui. Quelques bruits me revenaient pourtant +qu'il paraissait croire, ou du moins qu'il affectait de dire qu'on +avait tort de s'inquiéter, qu'on n'en serait pas réduit à se séparer +de la France, qu'au dernier moment, plutôt que de rester seule, elle +accepterait les arrangements proposés. Il ajoutait, me disait-on, que, +pourvu que lord Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien +unis, ce résultat était assuré. Ces bruits prenaient d'heure en heure +plus de consistance. Il me parut dès lors évident que lord Palmerston +lui-même était préoccupé de la disposition des esprits et des +dissentiments intérieurs du cabinet; si je continuais à éluder plutôt +qu'à chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'intention +formelle de diriger contre lui ce petit travail, et en prendrait +beaucoup de méfiance et d'humeur; le moment était donc venu d'essayer +d'attirer lord Palmerston lui-même dans le mouvement qui nous était +favorable, au lieu de paraître l'en exclure, et la légère inquiétude +qu'il ressentait tournerait peut-être à notre profit si, après l'avoir +laissé naître, je venais moi-même la dissiper en reprenant avec lui la +question comme si son avis seul devait la décider; enfin il me +parut que le moment était venu aussi de bien marquer de nouveau, +conformément à mes instructions, la limite de notre politique, et de +ne laisser à lord Palmerston aucun espoir de nous entraîner dans +la sienne. Je lui écrivis donc, le 1er avril, que je désirais +m'entretenir avec lui, et ce même jour, vers quatre heures, je me +rendis au Foreign-Office où il m'attendait. + +Nous causâmes d'abord, et très-amicalement, très-confidemment, +du cabinet anglais et de ce qui faisait sa force réelle dans une +situation sans cesse menacée et en apparence si précaire. Lord +Palmerston me parla beaucoup de l'Irlande, de ses progrès dans les +voies de l'ordre et du bien-être général, de l'impossibilité absolue +de la gouverner comme on la gouvernait autrefois: «On en est bien +convaincu en Angleterre même, me dit-il, plus convaincu qu'on n'en +veut convenir; si le Parlement était dissous, nous n'aurions rien à +en craindre; nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous +ne perdrions pas dans les comtés.» Je remarquai cette parole que rien +n'avait provoquée, mais sans y attacher grande importance; c'était +l'expression d'un sentiment et non l'indication d'un dessein. + +Comme la conversation tombait: «Mylord, lui dis-je, j'ai désiré causer +avec vous, non que j'aie rien de nouveau à vous dire, non que je +désire recevoir de vous une réponse à ce que je pourrai vous dire; je +vous prie d'avance au contraire de ne pas me répondre. Mais au moment +où Nouri-Efendi vient d'arriver et où la négociation va recommencer, +je tiens beaucoup à ce que vous sachiez exactement ce que nous +pensons, où nous en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne +pouvons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me témoigner +quelque confiance; je serais désolé que vous pussiez jamais me +reprocher de vous avoir laissé un moment dans le doute sur les +intentions du gouvernement du Roi. S'expliquer bien complétement, +dire au commencement ce qu'on dira à la fin, c'est, à mon avis, +la meilleure preuve de sincérité et le plus sûr gage de bonne +intelligence que se puissent donner des alliés.» + +Lord Palmerston approuva fort; il était évidemment bien aise de me +voir rentrer avec lui en conversation; il attendait curieusement ce +que j'allais lui dire; je continuai: + +«Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le seul bon arrangement +en Orient, le seul efficace, c'est un arrangement pacifique, équitable +envers les deux parties, accepté librement par toutes les deux. Nous +sommes convaincus en même temps qu'un tel arrangement est possible. Et +pour aller droit au fait, nous pensons que si le pacha, en obtenant, +toujours à titre de vassal, l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie, +restituait à la Porte Candie, les villes saintes et le district +d'Adana, ce serait là une transaction raisonnable, et que la Porte +devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que ceci n'est point de ma +part une proposition, et que je ne demande de la vôtre aucune réponse. +Je ne veux que vous dire bien nettement ce qui nous paraîtrait sage et +ce que nous pourrions appuyer. Au delà de ces limites, nous ne voyons +qu'impossibilité et danger. Toute tentative de contraindre le pacha à +rendre la Syrie est, à nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de +péril pour l'équilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut avoir +que deux effets: le premier, d'allumer en Orient la guerre civile; le +second, d'y accroître l'influence russe. Nous ne saurions donc nous +y associer; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, une pareille tentative +pouvait être commencée, nous serions forcés, après avoir loyalement +dit à nos alliés ce que nous en pensons, de nous tenir à l'écart, n'en +acceptant, pour notre compte, ni les embarras ni les périls.» + +Lord Palmerston m'écoutait avec une extrême attention et en silence. +Je m'arrêtai un moment; il ne prit point la parole; je repris: «Je +vous le répète, mylord, bien loin de vous demander une réponse, +je désire que vous ne me répondiez pas, et que vous veuilliez bien +réfléchir de nouveau, à part vous, sur cette grande affaire, sur +toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'idée que nous nous en +formons. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous en entretenir, +vous m'avez paru justement préoccupé du désir de rendre à l'Empire +ottoman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il fût en mesure +de servir lui-même, et par son propre poids, de barrière contre la +Russie. C'est dans cette vue que vous vous êtes montré si frappé de +l'importance de remettre entre les mains du sultan les villes saintes, +seul symbole du lien religieux dans un Empire où le lien religieux est +presque le seul qui subsiste encore. Ce que vous m'avez dit à ce sujet +m'a beaucoup frappé, et nous croyons qu'en effet les villes saintes +doivent être restituées au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne +signifie rien si elle n'est qu'une apparence. En même temps que vous +remettrez au sultan le symbole de l'unité religieuse du mahométisme, +il faut que vous rétablissiez cette unité elle-même; il faut que tous +les musulmans se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si +vous prétendez enlever la Syrie au pacha, vous ferez précisément le +contraire; vous diviserez profondément les musulmans; vous mettrez +entre eux la guerre civile. Au moment même où vous rétablirez en +apparence l'unité religieuse de l'Empire turc, vous la détruirez en +réalité; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau, et vous lui +ferez perdre les armées de son plus puissant vassal.» + +«Quel vassal que le pacha! s'écria lord Palmerston. + +«Oui, mylord, un vassal très-ambitieux, sans doute, et qui a besoin +d'être contenu, mais qui a su aussi, dans l'occasion, se contenir +lui-même et prêter à son suzerain un très-utile appui. Avec +quelles troupes, avec quels trésors le sultan a-t-il lutté contre +l'insurrection grecque? Avec les troupes et les trésors du pacha. +C'est le pacha qui a soutenu alors l'intérêt musulman. Et il l'a +soutenu loyalement, énergiquement. Et si la Porte a perdu la Grèce, +c'est vous, c'est nous, mylord, c'est l'Europe qui la lui a fait +perdre, quand le pacha travaillait à la lui conserver. Ce que +Méhémet-Ali fit dans ce temps-là, il le ferait encore s'il était +content de sa situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un +arrangement se fasse aujourd'hui qui satisfasse à ses justes +espérances tout en lui imposant, envers la Porte, de justes devoirs, +il remplira ses devoirs quand le jour en viendra; il a prouvé qu'il +savait le faire. L'Empire ottoman aura retrouvé ainsi, en lui, un +appui efficace, et vous aurez vraiment rendu à cet Empire, dans les +limites et aux conditions aujourd'hui possibles, l'unité que vous lui +souhaitez avec tant de raison.» + +Lord Palmerston persista à combattre ces idées, qui pourtant le +frappaient; il rechercha toutes les différences qu'on pouvait signaler +entre la situation de Méhémet-Ali lors de l'insurrection grecque et +sa situation en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie pour +l'Empire ottoman, non-seulement à cause des ressources que cet Empire +en pouvait tirer, mais parce que, entre les mains du pacha, elle +coupait les territoires du sultan et ne lui laissait, avec ses +provinces orientales, que des communications difficiles et précaires. +Il reprit ses arguments habituels sur la nécessité de relever la Porte +et de ne pas consacrer les prétentions d'un vassal ambitieux. «Est-il +donc impossible, me demandait-il, de faire comprendre à la France +que là aussi est son grand et véritable intérêt?--La France le +croit, mylord, lui répondis-je, et il n'est pas nécessaire de l'en +convaincre; mais elle ne se forme pas, nous ne nous formons pas la +même idée que vous de l'état des faits en Orient et des moyens +d'y atteindre notre but commun. Là est notre dissidence, et nous +donnerions beaucoup pour qu'elle cessât, car, au fond, je ne me +lasserai pas de le répéter, il n'y a de diversité entre nous, en +Orient, que pour des intérêts secondaires; le grand, le véritable +intérêt est le même, comme vous le dites, pour vous et pour nous.» + +Arrivé à ce point, loin de rien faire pour soutenir la discussion, +je la laissai languir et tomber. De la part de lord Palmerston, elle +avait été molle et incertaine; tout en persistant dans sa politique, +il se sentait dans une situation un peu embarrassée et avec une +conviction un peu troublée. Il ne voulait ni adhérer aux idées +que j'exprimais, ni les écarter absolument. Il me savait gré de la +confiance amicale de mon langage, peut-être même de la netteté de +mes déclarations, et sans me rien céder, il hésitait à m'opposer des +déclarations également nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la +polémique, et je sortis le laissant, je crois, assez préoccupé de +notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'autorisât à penser que +ses intentions fussent changées ou près de changer; mais depuis que +nous discutions ensemble cette grande affaire, c'était la première +fois que la possibilité d'un arrangement qui donnât à Méhémet-Ali +l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte en ne rendant à la Porte que +l'île de Candie, le district d'Adana et les villes saintes, s'était +présentée à lui sans révolter son amour-propre et sans qu'il la +repoussât péremptoirement. + +Je rendis compte immédiatement à M. Thiers de cet entretien; mais tout +en lui faisant entrevoir des chances plus favorables, je les trouvais +moi-même si incertaines que je m'empressai d'ajouter: «Je prie Votre +Excellence de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles +n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens exactement au courant +de toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation +difficile, complexe, où le péril est toujours imminent, et dans +laquelle, jusqu'à ce jour, nous avons plutôt réussi à ébranler nos +adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.» + +Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi, une note +du plénipotentiaire turc, Nouri-Efendi, datée du même jour et qui +demandait la reprise de la négociation. Nouri-Efendi était ambassadeur +ordinaire de la Porte à Paris et venait à Londres en mission spéciale +et temporaire. «S'il est chargé de résoudre la question, me disait M. +Thiers en m'annonçant son départ, nous avons le temps de la réflexion, +et nous ne serons pas devancés par un résultat inattendu et précipité. +Je dois vous avertir qu'il m'a dit, à moi, qu'il n'avait ni pouvoirs +ni instructions. Il a insisté pour avoir, auprès de vous, des +recommandations très-vives; il voulait, disait-il, se diriger par vos +conseils. J'ai accueilli tout cela avec une politesse démonstrative, +mais sans y compter beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, étant destiné +à retourner à Paris, veut bien vivre avec vous. Il est possible qu'il +veuille notre faveur plutôt que celle de l'Angleterre. Vous +pouvez donc tirer quelque parti de cette circonstance.» La note de +Nouri-Efendi ne répondait guère à cette attente: évidemment rédigée +par un Européen et probablement concertée, plus ou moins directement, +avec lord Palmerston, elle avait pour principal objet de représenter +la France comme étroitement liée aux quatre autres puissances, et +l'hérédité de l'Égypte comme la seule concession que la Porte voulût +faire à Méhémet-Ali. Nouri-Efendi se déclarait «muni de l'autorisation +nécessaire pour conclure et signer, avec MM. les représentants des +cinq cours, une convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan +à faire exécuter cet arrangement;» et c'était à la note du 27 juillet +1839 que le plénipotentiaire turc rattachait sa demande, comme à la +source et à la règle de toute la négociation[2]. + +[Note 2: _Pièces historiques_, Nº II.] + +Je répondis sur-le-champ à Nouri-Efendi par un simple accusé de +réception et en lui disant que je m'empressais de porter sa note à la +connaissance de mon gouvernement. Deux jours après, j'étais allé voir +lord Palmerston pour d'autres affaires: «Eh bien, me dit-il comme je +sortais, nous avons tous reçu une note de Nouri-Efendi.--Oui, mylord, +je l'ai transmise sur-le-champ à mon gouvernement.--Elle m'a paru +assez bien rédigée; en tous cas, c'est un point de départ.» + +Je ne répondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris à +_Holland-House_ que les quatre plénipotentiaires d'Angleterre, +d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient, non pas officiellement, +mais de fait, concerté leurs réponses, qu'elles étaient à peu près +identiques, qu'elles ne se bornaient point à un accusé de réception +pur et simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne fût pas +semblable à la leur, et qu'elle fût partie auparavant. Je reçus, le +lendemain matin, ce billet de lord Palmerston: «Mon cher ambassadeur, +voici copie de la réponse que j'ai donnée à la note de Nouri-Efendi. +N'est-ce pas que vous répondrez à peu près dans le même sens?» +La réponse anglaise ne limitait pas expressément à l'hérédité de +l'Égypte, comme le faisait la note turque, les concessions de la +Porte à Méhémet-Ali; mais elle se rattachait également aux engagements +primitifs et communs des cinq puissances, déclarant que «le +gouvernement britannique était prêt à concerter, avec Nouri-Efendi, et +d'accord avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de +Russie, les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que +ces plénipotentiaires des cinq puissances avaient manifestées, au +nom de leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note +collective du 27 juillet 1839.» + +J'avais, par ma réserve, bien pressenti les intentions et ménagé la +situation du gouvernement du Roi. M. Thiers, en me répondant, jugea +sévèrement la note de Nouri-Efendi. Sa première impression fut de +ne pas prendre au sérieux un document dans lequel, sans tenir aucun +compte des incidents survenus dans la négociation depuis le 27 +juillet 1839, on se bornait à reproduire purement et simplement une +argumentation si souvent et si victorieusement repoussée: «Comme il +serait superflu, me dit-il, de prolonger indéfiniment un pareil débat, +nous ne répondrons pas à la note dont il s'agit.» Il reconnut bientôt +que le complet silence amènerait une rupture inopportune, et n'était +pas nécessaire pour assurer l'indépendance de notre politique; et je +fus autorisé à répondre, le 28 avril, à Nouri-Efendi par une note qui, +sans aucun rappel de la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement +collectif, se bornait à déclarer que «conformément aux instructions +que j'avais reçues du gouvernement du Roi, j'étais prêt à rechercher, +avec les représentants des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient un +arrangement qui mît un terme à un état de choses aussi contraire au +voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la Porte ottomane.» + +Ni la demande ni les réponses ne faisaient faire encore à la +négociation aucun progrès; mais le mouvement y était rentré. Dès qu'on +avait su Nouri-Efendi arrivé à Londres, et avant la remise de sa note, +le baron de Bülow était venu me voir: «Tout ce que nous désirons, +m'avait-il dit, c'est que la France ne se sépare pas des autres +puissances dans cette affaire; c'est presque la seule instruction que +j'aie reçue de mon roi. N'y aurait-il pas quelque moyen terme qui mît +à couvert, pour tout le monde, les anciens engagements, les situations +personnelles, et qui pût devenir, entre le sultan et le pacha, la base +d'un arrangement pacifique? Il faut chercher des combinaisons variées, +quelques petites concessions de plus, de l'une et de l'autre part, +quelques modifications dans la forme ou dans la qualification de la +domination du pacha, en un mot un terrain un peu nouveau sur lequel +nous puissions nous réunir.» + +La même idée s'était laissé entrevoir dans la conversation de quelques +membres du corps diplomatique, étrangers à l'affaire, mais qui m'en +parlaient quelquefois. Je ne l'avais ni accueillie ni repoussée. Je +m'étais borné à redire, comme à lord Palmerston et à lord Melbourne, +que le gouvernement du Roi n'avait, quant à la distribution des +territoires et à la forme des dominations en Orient, point de système +personnel ni de résolution irrévocable, et que son seul principe +fixe était le maintien de la paix par une transaction agréée des deux +parties. Après la note de Nouri-Efendi, les insinuations devinrent +plus précises et plus pressantes; le baron de Bülow revint me +chercher: «Il ne m'appartient pas, me dit-il, de rien proposer, de +rien indiquer même directement; mon gouvernement est, de tous, le plus +étranger à la question; mais il désire beaucoup, beaucoup, qu'elle +soit résolue de concert entre les cinq puissances. Il y a des +embarras; il faut que ce qu'on fera se rattache à la note commune +du 27 juillet 1839, et satisfasse, dans une certaine mesure, à ses +promesses; il faut que la dignité, que la situation de tous soient +ménagées, et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner +à lui-même un démenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple, +à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et le gouvernement viager de la +Syrie? Voilà une transaction possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. +Je répète qu'il ne m'appartient pas de les proposer; mais il faut les +chercher; nous finirons par en adopter une.» + +J'écoutais attentivement; je répondais d'une façon générale et peu +significative; M. de Bülow continua: «Eh mon Dieu, l'hérédité même +de la Syrie accordée au pacha qui rendrait à la Porte l'Arabie et le +district d'Adana, cela même ne serait peut-être pas impossible si nous +étions sûrs qu'en cas de refus du pacha, vous serez effectivement avec +nous pour l'obliger à en finir, et que nous ne nous retrouverons pas +dans la situation où nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber +dans cette situation, même après avoir cédé, c'est peut-être là ce qui +embarrasse et retient le plus lord Palmerston. L'empereur de Russie +répète sans cesse qu'il ne met pas grande importance à telle ou telle +distribution des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est +prêt à accepter celle qui conviendra aux autres puissances; mais que, +lorsqu'une fois on aura décidé, la décision doit être efficace, et +qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante contre +le pacha. Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût +pour les moyens de coaction, le jour cependant où l'on se serait mis +d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le +dirait. Ne vous y trompez pas: si nous étions sûrs que, l'arrangement +une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur +le pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable que, sur +l'arrangement même, nous serions plus faciles.» + +Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plénipotentiaire +autrichien, le baron de Neumann, qui vint me voir. J'étais sorti. Il +revint deux heures après, et me confirma tout ce que le baron de Bülow +m'avait dit de ses dispositions. Il alla plus loin. Il me témoigna +un vif désir que des instructions positives m'arrivassent, et que les +autres plénipotentiaires pussent bien savoir quel arrangement aurait +décidément l'approbation du gouvernement du Roi. J'allais prendre la +parole; M. de Neumann continua: «Nous regardons comme indispensable, +me dit-il, que le sultan ne reste pas dans l'état d'humiliation +et d'impuissance auquel il est réduit, qu'il recouvre une certaine +étendue de territoire, qu'il obtienne des sûretés contre les nouveaux +desseins ambitieux que pourrait former le pacha, que les villes +saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que Candie lui +soit rendue, que la restitution du district d'Adana le remette en +possession des défilés du Taurus....» Je continuais d'écouter; M. de +Neumann s'arrêta là: «Nous n'avons, quant à nous, dis-je alors, aucune +objection à cet arrangement; nous le trouvons raisonnable et nous +pensons que, si la proposition en était faite, le pacha devrait +l'accepter.--Mais la proposition pourrait en être faite par la Porte +elle-même, reprit M. de Neumann; c'est avec la Porte que nous avons +traité et que nous traitons; c'est à elle que nous avons adressé +ensemble la note du 27 juillet 1839; nous ne connaissons que la +Porte; nous sommes derrière elle. Si le sultan proposait au pacha +l'arrangement dont nous parlons, en lui accordant l'hérédité de +l'Égypte et lui laissant la Syrie comme il la possède aujourd'hui, +les cinq puissances n'auraient rien à faire que de déclarer +qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles l'appuieront de +concert.--J'ignore tout à fait, monsieur le baron, lui dis-je, si +le pacha se contenterait de garder la Syrie comme il la possède +aujourd'hui, et s'il ne persisterait pas à en réclamer l'hérédité +comme celle de l'Égypte. Le gouvernement du Roi ne met, pour son +propre compte, que peu d'importance à la distribution des territoires +entre les deux parties; mais il en met beaucoup à ce que la +transaction soit agréée de toutes deux et demeure pacifique; or +rien ne nous autorise à penser que le pacha soit disposé à céder sur +l'hérédité de la Syrie.» + +M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien à cet égard; cependant +son silence avait assez l'air de dire que l'hérédité même de la Syrie +n'était pas, à ses yeux, une concession impossible à faire faire par +la Porte si du reste l'arrangement dont nous venions de parler était +approuvé et efficacement soutenu par les cinq puissances. Il reprit: +«Mon gouvernement désire autant que le vôtre le maintien de la paix en +Orient; il est fort peu enclin à l'emploi des moyens de contrainte; il +en connaît, comme vous, les difficultés et les périls; ce qui importe, +c'est qu'il y ait arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement +efficace ne peut avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. +L'empereur mon maître et le roi de Prusse le désirent également. +Qu'une transaction agréée par vous soit donc proposée; elle peut +l'être de plusieurs manières; nous serons fort disposés à l'appuyer, +et lord Palmerston lui-même y sera amené. Soyez sûr que la question +est près de sa maturité, et que le moment approche de s'entendre +définitivement.» + +Peu après m'avoir fait ces ouvertures, les deux plénipotentiaires +allemands allèrent, avec le plénipotentiaire russe, passer quelques +jours à Stratfieldshaye, et demander conseil au duc de Wellington +dont l'opinion avait toujours, auprès des cours de Vienne, de +Saint-Pétersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait dit +que le duc était assez vif contre le pacha d'Égypte et favorable à +l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en était rien; les conseils +du duc de Wellington furent au contraire modérés; il dit aux +plénipotentiaires continentaux que, dans l'arrangement à intervenir, +les limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait qu'il +y eût un arrangement, un arrangement agréé des cinq puissances, que +toute séparation de l'une d'elles serait un mal plus grave que telle +ou telle concession territoriale, et que c'était là surtout ce qu'il +fallait éviter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann et de +Bülow me témoignèrent les mêmes dispositions qu'avant leur départ. + +Dans ces entretiens des deux plénipotentiaires allemands, rien +ne m'avait indiqué s'ils avaient déjà parlé à lord Palmerston des +concessions dont ils me faisaient entrevoir la possibilité, et s'ils +l'avaient trouvé disposé à s'y prêter. En rendant compte à Paris de +leurs ouvertures, je demandai des instructions précises sur la suite +que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces ouvertures qu'un +symptôme de l'embarras et de l'hésitation des deux puissances +continentales qui voulaient naguère encore imposer au pacha d'Égypte +des conditions si dures; les perpétuelles tergiversations par +lesquelles avait été marquée, depuis un an, la politique du cabinet +de Vienne ne permettaient pas, m'écrivit-on, d'attacher beaucoup de +valeur à ce retour si incomplet vers des idées plus raisonnables, et +le seul principe auquel l'Autriche fût restée fidèle dans cette grande +question était évidemment la volonté absolue de ne pas nous donner +raison contre les autres cabinets, alors même que nos intérêts +étaient, au fond, d'accord avec les siens. D'ailleurs les nouvelles +de Constantinople donnaient lieu de croire que les espérances que la +Porte avait fondées sur les négociations de Londres commençaient à +s'évanouir; elle ne comptait plus guère sur un prochain accord des +puissances pour forcer Méhémet-Ali à abandonner ses prétentions; +et comme l'épuisement des ressources de l'Empire ottoman ne lui +permettait pas d'accepter un _statu quo_ indéfini, les idées de +conciliation et les chances d'arrangement direct entre le sultan et +le pacha regagnaient peu à peu du terrain. Je ne fus donc chargé +de donner aux tentatives de la Prusse et de l'Autriche aucun +encouragement. + +Mais des ouvertures à la fois plus limitées et plus pressantes ne +tardèrent pas à m'arriver. Je reçus le 5 mai une nouvelle visite du +baron de Neumann; il venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les +affaires d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais me +dire quelles étaient, dans la pensée de ce cabinet et d'après les +instructions qu'il venait d'en recevoir, les bases sur lesquelles on +pourrait s'entendre, et en faveur desquelles il était prêt à insister +de toute sa force auprès de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui +faire accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre le +sultan et le pacha; partage dans lequel le pacha conserverait tout le +territoire compris au sud et à l'ouest d'une ligne partant de Beyrouth +et allant rejoindre la pointe septentrionale du lac de Tibériade, +c'est-à-dire la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre, +y compris cette place même, et presque jusqu'aux frontières des +pachaliks de Tripoli et de Damas. + +C'était là une addition considérable à la concession que, le 30 +octobre 1839, lord Palmerston avait faite un moment au général +Sébastiani, car cette première concession ne comprenait ni la partie +septentrionale du pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place +même. Et sur notre hésitation à l'accepter, lord Palmerston s'était +empressé de retirer son offre, évidemment moins étendue que celle que +le baron de Neumann venait m'apporter. + +Sans faire au plénipotentiaire autrichien aucune observation, je lui +demandai si ce serait à titre héréditaire que ces territoires seraient +concédés au pacha. Il ne pouvait, dit-il, me répondre à cet égard +avec certitude; il y aurait là encore, auprès de lord Palmerston, +une grosse difficulté; cependant il croyait qu'on arriverait à la +concession de l'hérédité, pour cette partie de la Syrie comme pour +l'Égypte. Il ajouta qu'il avait fait, la veille, à lord Palmerston la +même ouverture, et que lord Palmerston l'avait engagé à m'en parler, +disant qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit par me +dire que, si Méhémet-Ali n'acceptait pas cet arrangement, l'Autriche, +sans fournir aucunes troupes, était disposée à unir son pavillon à +celui de l'Angleterre et de la Russie dans l'emploi des moyens de +contrainte maritime, et que lord Palmerston lui avait paru décidé à +pousser l'affaire jusqu'au bout, quand même l'Angleterre en resterait +seule chargée. + +Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me parla le premier, en +y adhérant positivement, de l'ouverture que le baron de Neumann +venait de me faire. L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre à +Méhémet-Ali lui coûtait évidemment beaucoup; il s'en dédommagea en +me disant, ce que je savais déjà, que, pour cet arrangement et si le +pacha s'y refusait, l'Autriche consentait à concourir aux moyens de +contrainte en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre +et de la Russie. Il me développa alors son plan de contrainte, qui +consistait dans un triple blocus d'Alexandrie, des côtes de la +Syrie et de la mer Rouge. Il se montra persuadé qu'un tel blocus, +obstinément prolongé, s'il le fallait, forcerait le pacha à céder, +sans qu'il y eût aucune nécessité de faire une campagne de terre et +d'y employer des troupes russes. Il était, me dit-il, très-décidé +à poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles bases +d'arrangement n'étaient pas acceptées. Je fis quelques observations +sans entrer en discussion. Au point où l'affaire était parvenue, la +discussion suscitait plus d'obstination qu'elle ne pouvait résoudre de +difficultés. Le moment d'ailleurs était peu favorable; je voyais lord +Palmerston à la fois vivement contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre +et rendu très-confiant par l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des +moyens de contrainte. Je me bornai à persister dans le système que +j'avais jusque-là soutenu, en disant que j'avais déjà transmis ces +nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que j'attendais sa +réponse, et que, dans tous les cas, il aurait besoin de temps pour +voir si le succès d'un tel arrangement pouvait être amené par +les voies pacifiques, qu'il regardait toujours comme les seules +praticables et efficaces. + +Le temps ne devait pas manquer au gouvernement du Roi pour délibérer +sur la résolution qu'il avait à prendre. La Porte n'avait fait aller +Nouri-Efendi de Paris à Londres que pour prendre acte de l'admission +de son plénipotentiaire dans la négociation; elle y voulait avoir un +agent plus capable et qui, venant de Constantinople, fût mieux informé +de l'état des affaires en Orient et pût mieux éclairer les diplomates +d'Occident sur les chances de succès de leurs diverses combinaisons. +On annonça l'arrivée prochaine de Chékib-Efendi, l'un des plus +intelligents confidents de Reschid-Pacha. La question d'Orient fut +ainsi quelque temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins +graves mais d'un vif intérêt momentané, devinrent pour quelques +semaines, entre Paris et Londres, le principal objet d'attention et de +négociation. + + + + + CHAPITRE XXIX + + NÉGOCIATIONS DIVERSES. + + +Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des +soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des +réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures +que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France--Il les +accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se +poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à +accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne +issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me +charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur +Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note +que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais +accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix +des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui +de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris +à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche +du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à +_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour +l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil +que j'y reçois. + + +Quelques semaines après mon arrivée à Londres, le bruit se répandit +que la guerre était près d'éclater entre l'Angleterre et le royaume +de Naples. On ne savait pas bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle +mesure elle était probable; on parlait des soufres de Sicile, des +obstacles apportés par le roi de Naples à leur libre exportation, du +dommage qui en résultait pour le commerce anglais; mais aucun acte +connu, aucune déclaration publique du cabinet britannique ne donnaient +lieu de croire que la guerre pût naître de cette cause; et les +préparatifs militaires bruyamment ordonnés à Naples semblaient hors +de toute proportion avec la question et le péril; toutes les côtes +du royaume devaient être mises en état d'armement; un camp se formait +près de Reggio; une levée en masse de la réserve était prescrite; dix +à douze mille hommes recevaient l'ordre de partir pour la Sicile; le +roi Ferdinand lui-même était, disait-on, sur le point de s'embarquer +pour aller veiller en personne à la défense de l'île. On ne +s'expliquait pas de telles alarmes; les journaux anglais les mieux +informés y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des soufres; +selon le _Morning Chronicle_, qui passait alors pour dévoué à lord +Palmerston, les mesures napolitaines devaient être attribuées à la +probabilité d'une rupture avec le bey de Tunis plutôt qu'à la crainte +d'hostilités de la part de l'Angleterre. L'incertitude était si grande +à Londres que je cherchais des informations à Paris: «Je demande ici à +tout le monde, écrivais-je, des nouvelles de cette guerre; personne ne +me répond; personne ne semble en rien savoir; pas plus les ministres +que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas me répondre parce +qu'ils ne savent pas. Du reste c'est bien de ce temps et de ce pays-ci +d'avoir deux guerres sur les bras, l'une en Chine pour des pilules, +l'autre à Naples pour des allumettes.» + +Je reçus, sous la date du 29 mars 1840, une lettre de M. +d'Haussonville, alors chargé d'affaires de France à Naples, qui me +donna, sur la question et sur la situation, des notions plus complètes +et plus précises. Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce +des soufres de Sicile avaient été parfaitement libres; beaucoup de +négociants français et anglais s'y étaient engagés; plusieurs Anglais +avaient même acheté ou pris à bail en Sicile des mines de soufre +(_solfatare_), et étaient devenus propriétaires ou fermiers +exploitants aussi bien que commerçants; la fabrication de la soude +artificielle, d'abord en France, puis en Angleterre, avait fait +prendre à ce commerce un rapide développement; pour la France seule, +l'importation des soufres siciliens s'était élevée, de 536,628 +kilogrammes en 1815 à 18,578,710 kilogrammes en 1838. Des intérêts +considérables s'étaient ainsi formés, plus considérables encore pour +l'Angleterre que pour la France. En même temps des abus s'étaient +introduits, surtout dans l'exploitation des soufres; des plaintes +s'élevaient de la part des petits propriétaires de mines de soufre +dans l'intérieur de l'île. Aucun droit n'avait été jusque-là perçu sur +l'exploitation de cette denrée. Le roi Ferdinand II crut pouvoir à la +fois apaiser les plaintes, réformer les abus et assurer au trésor de +l'État napolitain un revenu considérable en concédant à une compagnie +française de Marseille, sous certaines conditions et moyennant une +redevance annuelle de 400,000 ducats[3], le monopole, un peu déguisé +mais réel au fond, du commerce des soufres de Sicile. Ce contrat, +passé le 9 juillet 1838 et qui dérogeait aux maximes les plus +élémentaires de l'économie politique et commerciale, devint aussitôt, +de la part de l'Angleterre, et même un peu aussi de la France, l'objet +des réclamations les plus vives. Deux chargés d'affaires anglais, +M. Kennedy et M. Mac-Gregor, demandèrent, à plusieurs reprises, +l'abolition du monopole. Après beaucoup de consultations et +d'hésitations, le roi de Naples la promit pour le 1er janvier 1840. Le +prince de Cassaro, son ministre des affaires étrangères, y engagea sa +parole. Le 1er janvier venu, le monopole continua. D'après l'ordre de +lord Palmerston, et par une note plus fondée en droit que convenable +dans les termes, M. Kennedy réclama l'exécution de la promesse qu'il +avait reçue, c'est-à-dire l'annulation du contrat passé avec la +compagnie Taix et l'abolition du monopole. La promesse fut renouvelée +et demeura encore vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple, +ministre d'Angleterre à Naples et frère de lord Palmerston, revint à +son poste après une longue absence et réclama de nouveau, par une note +dure, l'abolition du monopole et une indemnité pour les négociants +anglais qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touché de +l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait faite, déclara +qu'il ne céderait point aux exigences anglaises, et ordonna au prince +de Cassaro de notifier à M. Temple son refus péremptoire. Le prince de +Cassaro, homme d'honneur et de sens, donna sa démission et partit +pour Rome, à demi exilé. M. Temple, en vertu des instructions de lord +Palmerston, transmit aussitôt à l'amiral sir Robert Stopford, qui +commandait les forces maritimes anglaises dans la Méditerranée, +l'ordre d'envoyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des bâtiments +de guerre chargés de saisir tous les navires napolitains qu'ils +rencontreraient, et de les emmener à Malte, où ils seraient retenus +jusqu'à ce que les promesses du roi de Naples fussent exécutées et les +réclamations de l'Angleterre satisfaites. Dans la première quinzaine +d'avril, ces représailles étaient en plein exercice, et le roi de +Naples, redoutant des coups encore plus graves, prenait toutes les +mesures militaires que je viens de rappeler. + +[Note 3: 1,700,000 francs.] + +Me trouvant le 5 avril au _Foreign-Office_, je demandai à lord +Palmerston quelques détails sur cette singulière querelle dont les +journaux commençaient à faire grand bruit, et dont personne, parmi les +gens les mieux informés, ne me paraissait à peu près rien savoir. +Lord Palmerston me fit alors un long récit des faits que je viens de +résumer, et arrivant à la dernière phase de l'affaire: «Quand j'ai +vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu d'accorder ce qu'on lui +demandait et ce qu'il avait promis, prenait des mesures défensives, +j'ai envoyé à mon frère un courrier porteur d'une note à communiquer +au gouvernement napolitain; et si, dans quinze jours, ce gouvernement +n'a pas donné une réponse satisfaisante, mon frère enverra +immédiatement à l'amiral Stopford des ordres en vertu desquels +l'amiral exercera des représailles qui, j'espère, seront efficaces.» +Et comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que pouvaient être +ces représailles, «l'amiral saisira des bâtiments napolitains, me dit +lord Palmerston, et nous verrons après.» + +Les réclamations du cabinet britannique étaient fondées; il y avait +là des intérêts anglais gravement lésés et des promesses napolitaines +étrangement méconnues. Mais il n'y a point de si bonne cause que de +mauvais arguments et de mauvais procédés ne puissent gâter, et qui +n'en reçoive une fâcheuse apparence. Au lieu de fonder uniquement +leurs réclamations sur le dommage qu'avaient souffert leurs nationaux +et sur les promesses qu'avait reçues leur gouvernement, les agents +anglais prétendirent que le monopole des soufres était une violation +flagrante du traité de commerce conclu le 26 septembre 1816 entre +l'Angleterre et le royaume de Naples, et ils soutinrent leurs +prétentions avec une arrogance qui rendait, pour le roi de Naples, les +concessions plus amères et plus difficiles. En principe, l'argument +puisé dans le traité du 26 septembre 1816 ne valait rien; et les +jurisconsultes anglais, sir Frédéric Pollock et le docteur Phillimore, +consultés par la couronne, le reconnurent avec une honorable loyauté; +ils déclarèrent, d'une part, que d'après les maximes générales du +droit des gens, un souverain avait pleinement le droit de prendre, +dans ses États, des mesures semblables au monopole en question, à +moins que, par des stipulations conclues avec d'autres souverains, il +n'eût expressément renoncé à ce droit; d'autre part, que le traité +du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipulation semblable, et +n'était ainsi point violé par le monopole décrété à Naples en 1838. En +fait, la dureté hautaine des agents anglais, dans leurs conversations +comme dans leurs notes, avait été choquante: «Il faut en finir avec +ce roitelet,» disaient-ils; et les mesures prises par le cabinet à +l'appui de ce langage, quoique naturelles et probablement les seules +efficaces, avaient été si inattendues qu'elles étaient regardées en +général comme excessives, et que le roi de Naples, eût-il tort +au fond, semblait autorisé à défendre, comme il le faisait, sa +souveraineté et sa dignité. On disait partout qu'il y avait peu de +vraie fierté à être si rude envers les faibles, et que, si le cabinet +anglais avait eu ce différend avec la France ou les États-Unis +d'Amérique, il y eût apporté plus de ménagements. Lord Palmerston +lui-même avait le sentiment de cette situation et en était un peu +embarrassé. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je lui +parlai de l'état intérieur du royaume de Naples et des conséquences +que pouvaient amener les récentes mesures du cabinet, conséquences +bien plus graves et tout autres, à coup sûr, qu'il ne voulait. Lord +Palmerston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un désir +marqué de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il n'avait pu faire +autrement, qu'au fond le roi de Naples, malgré ses promesses répétées, +ne voulait pas abolir le monopole des soufres, et que, de son côté, +le gouvernement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des +intérêts anglais si considérables, ni souffrir qu'on ne lui tînt pas +les paroles qu'on lui avait données. Il me fut clair que, malgré sa +persévérance dans ses résolutions, lord Palmerston était assez inquiet +de cette affaire, du retentissement qu'elle avait en Europe, de +l'ébranlement qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait nulle +envie d'être forcé de la pousser jusqu'au bout. J'insistai sur +les périls de cette situation, sur l'état des esprits en Sicile, +l'irritation personnelle du roi de Naples, les complications si +faciles en Europe; je rappelai que, sur la question des soufres et à +son origine, le gouvernement français soutenait des intérêts analogues +à ceux du cabinet anglais et avait agi de concert: «Je le sais, me +dit lord Palmerston; aussi ne demandons-nous pas mieux que de marcher +toujours avec vous. Pouvez-vous nous aider à finir cette affaire, et +comment?--Mylord, lui dis-je, le mot de _médiation_ est peut-être trop +gros pour la circonstance, et je n'ai absolument aucune instruction +à ce sujet; mais je suis sûr que le gouvernement du Roi emploierait +volontiers ses bons offices pour mettre fin à une querelle qui +pourrait avoir de si fâcheux résultats.--Eh bien, que votre +gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons offices, son +influence, son intervention; nous les accepterons et nous en serons +fort aises. Ce qui est fait est fait. Aidez-nous à obtenir justice. +En attendant, nous ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point +d'ordres nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir l'affaire +à l'amiable et de vous en avoir l'obligation.» + +Je rendis compte sur-le-champ à M. Thiers de cet entretien: «Je n'ai +fait, lui dis-je, aucune proposition, ni pris, au nom du gouvernement +du Roi, aucun engagement; mais au moment où lord Palmerston se +montrait empressé d'accepter l'intervention de la France, il m'a +paru convenable et utile d'accepter à notre tour son empressement. Le +gouvernement du Roi trouvera peut-être, dans ce caractère, sinon de +médiateur officiel, du moins d'intermédiaire officieux, les moyens +d'arranger un différend plein de périls. En tout cas, il nous +convient, je crois, plus que jamais de montrer l'Angleterre unie +à nous, s'entendant avec nous, et recherchant, dans ses propres +embarras, nos bons offices. J'ai donc saisi sans hésiter l'occasion +qui s'en offrait. Le gouvernement du Roi donnera à ces ouvertures la +suite et le tour qu'il jugera convenables. Je prie seulement Votre +Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur cet incident, +l'attention du Roi et de son conseil, car lord Palmerston m'ayant dit +de lui-même qu'il suspendrait toute mesure nouvelle, il importe que +je puisse lui apprendre bientôt ce que pense et croit pouvoir faire le +gouvernement du Roi.» + +La réponse du cabinet français ne se fit pas attendre; M. Thiers +m'écrivit le 12 avril: «Dites à lord Palmerston que, désirant donner +preuve à l'Angleterre de notre bonne volonté, nous lui offrons +d'intervenir, de la manière suivante, dans la question de Naples. Nous +serons médiateurs ou négociateurs, comme on voudra nous appeler; mais +on déclarera au prince de Castelcicala, qui part de Paris pour Londres +sous trois jours, que c'est la France à laquelle est confié le soin de +traiter relativement au différend survenu. Si en effet il y avait, sur +cette question, négociation à Naples, négociation à Paris, négociation +à Londres, notre rôle serait des plus ridicules; l'arbitrage ne serait +plus qu'une confusion. Il faut que la France soit seule chargée +de traiter. Cela fait, nous signifierons au roi de Naples que +l'Angleterre nous a chargés du soin de négocier cet arrangement, et +que nous l'invitons à nous en charger aussi. Pour le décider à nous +accepter comme intermédiaires, il faudra que nous soyons munis +d'une faculté, celle de suspendre les hostilités contre le pavillon +napolitain. Munis de ce pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons +le roi de Naples à nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston +doit savoir que nous prononcerons l'abolition du monopole. Quant à la +question de l'indemnité pour les négociants anglais, si notre avis ne +convenait pas à lord Palmerston, il serait libre de ne pas accepter +notre décision finale. Dans ce cas les représailles recommenceraient, +et chacun des deux contendants serait laissé à lui-même et à ses +forces. Cela est évidemment une médiation; mais il faut laisser le +cabinet anglais choisir le nom qui lui conviendra.» + +Le cabinet anglais accepta sans hésiter et le fait, et son vrai nom. +Je communiquai le 14 avril à lord Palmerston les propositions de M. +Thiers. Il reconnut pleinement la nécessité des deux conditions que +M. Thiers attachait à la médiation, et se montra content de cette +occasion de donner une preuve publique de la bonne intelligence de +nos gouvernements et de leur confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait +seulement besoin d'en parler à lord Melbourne et qu'il ne me ferait +pas attendre longtemps sa réponse. Le surlendemain en effet le cabinet +décida qu'il acceptait la médiation de la France sur les bases que +nous avions indiquées; lord Granville l'annonça officiellement à +Paris; le ministre d'Angleterre à Naples, M. Temple, fut autorisé +à suspendre l'exécution des mesures hostiles à partir du moment des +négociations, et M. Thiers m'écrivit le 20 avril: «J'ai écrit hier par +le télégraphe et j'écris aujourd'hui par exprès à M. d'Haussonville +pour le charger de porter au gouvernement napolitain la proposition +de la médiation. Il devra demander qu'elle ait lieu à Paris et que +l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, soit muni de +pouvoirs illimités. Cette dernière condition est tellement absolue +que, si on la refusait, nos offres d'intervention devraient être +considérées comme non avenues. Ce qui me fait juger nécessaire +d'établir ici le siége de la négociation, c'est beaucoup moins encore +le désir de ménager la susceptibilité du roi des Deux-Siciles en lui +épargnant l'humiliation d'un traité conclu, pour ainsi dire, en +vue des forces anglaises, que l'avantage bien autrement sérieux de +soustraire cette négociation aux tergiversations, aux incertitudes, +aux revirements continuels qui constituent aujourd'hui toute la +politique du cabinet napolitain. + +C'était là en effet l'écueil sur lequel la négociation courait risque +d'échouer. Il n'y a point de plus mauvaise école de gouvernement que +le pouvoir absolu: les princes qui l'exercent deviennent étrangers à +la clairvoyance, à la prévoyance, à la juste appréciation des faits, +des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent, sans rencontrer +aucune résistance, dire chez eux _je veux_, ils se figurent qu'ils +peuvent aussi le dire aux étrangers et aux événements; ils agissent +selon leur impression et leur fantaisie du moment, à la fois légers +et obstinés, hautains et étourdis. S'ils sont puissants, ils poussent +leurs volontés jusqu'à la démence; s'ils sont faibles, ils avancent et +reculent, ils font et défont, comme des enfants. Leurs qualités mêmes +tournent contre eux; la fierté ne les sauve ni de l'inconséquence ni +de la faiblesse, et la dignité de leur caractère ne fait qu'aggraver +leurs fautes et leurs périls. Le roi Ferdinand II portait, dès 1840, +la peine de ce frivole aveuglement des souverains absolus, et tout +en voulant sortir de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il +persistait dans les procédés qui l'y avaient conduit. Il accepta le 26 +avril la médiation de la France; mais au même moment, pour satisfaire +son humeur, il mit l'embargo sur les bâtiments anglais mouillés dans +le port de Naples, ce qui empêcha le ministre d'Angleterre de donner, +comme il l'avait promis, l'ordre de suspendre les hostilités, et sept +bâtiments napolitains furent capturés en même temps que la médiation +était proclamée. Vingt-quatre heures après, le roi sentit la nécessité +de lever l'embargo, et les hostilités cessèrent; mais les premières +instructions envoyées à Paris au duc de Serra-Capriola, pour suivre +la négociation, étaient incomplètes; et à Londres, quoique toute +intervention dans l'affaire fût interdite au prince de Castelcicala, +et que lord Palmerston lui refusât même la conversation à ce sujet, +cet ambassadeur mécontent essayait toujours de s'en mêler, soit pour +satisfaire sa propre vanité, soit qu'il se flattât de plaire à son +maître en suscitant à la médiation quelques embarras. + +Ces tergiversations, ces complications qui semblaient volontaires +ranimaient les méfiances et les exigences de lord Palmerston; il les +témoignait en insistant pour que notre médiation mît promptement fin +à une affaire dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers +m'écrivit le 11 juin: «Lord Granville m'a donné connaissance d'une +dépêche de lord Palmerston dans laquelle ce ministre témoigne une +certaine impatience de voir résoudre sans plus de retards la question +des soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout ce qui +est en mon pouvoir pour hâter les résultats de la médiation confiée +à mes soins; mais n'ayant encore reçu ni de Londres ni de Naples +les données indispensables pour pouvoir déterminer les catégories +d'indemnitaires qui devront être appelés à liquidation, je suis +obligé d'attendre que ces renseignements me soient parvenus. Quant aux +objections de lord Palmerston contre l'idée d'une commission siégeant +à Paris pour le règlement des indemnités, et composée d'Anglais, de +Napolitains et de Français, je regretterais qu'il y persistât. Le roi +de Naples aurait voulu que le gouvernement français fixât seul, en +bloc, un chiffre d'indemnités. Il lui répugne beaucoup de voir ce +chiffre résulter d'une liquidation proprement dite. A plus forte +raison peut-être se croirait-il humilié si cette liquidation +s'effectuait à Naples, sous ses yeux. J'ajouterai d'ailleurs que +le mode proposé par lord Palmerston serait d'une efficacité plus +qu'incertaine; car il est évident que des commissaires anglais +et napolitains, sans commissaire surarbitre pour les départager, +n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord. J'aime à penser +que ces considérations suffiront pour ramener le cabinet de Londres +à notre manière de voir. Lord Palmerston voudrait aussi que, sans +attendre l'issue de la négociation, le roi de Naples proposât dès à +présent la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois, c'est que +le gouvernement napolitain, avant de prendre cette mesure, veut +avoir constaté son droit d'imposer les soufres et d'en réglementer +l'exploitation. Ce droit est au surplus d'une telle évidence que je +ne comprends pas bien comment lord Palmerston peut croire que, pour +le reconnaître pleinement, il a besoin d'attendre des éclaircissements +plus complets. Vous pouvez lui donner l'assurance que, sur ce point, +la législation napolitaine est tout à fait conforme à la nôtre. C'est +donc sous l'empire du principe posé dans notre code sur les droits +du gouvernement en matière d'exploitation des mines qu'ont traité les +sujets anglais acquéreurs ou fermiers des soufrières siciliennes.» + +Lord Palmerston se rendit à presque toutes les observations de +M. Thiers, mais en insistant toujours pour que la question fût +promptement vidée: «Je l'ai trouvé, répondis-je le 15 juin à M. +Thiers, très-pressé en effet que la médiation atteignît son but et que +le monopole des soufres fût aboli. Il m'a rappelé les craintes qu'il +m'avait témoignées dès l'origine sur le désir qu'on pouvait avoir +à Naples de gagner du temps et sur les lenteurs de la négociation à +Paris.--Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples +n'abolirait pas immédiatement le monopole par un acte de propre +mouvement et sans attendre le terme de la médiation. Il a concédé +cette abolition. Il a concédé également le principe d'une indemnité en +faveur des Anglais qui ont souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de +connaître le montant, même approximatif, de cette indemnité et les +diverses catégories des réclamants pour que le monopole soit aboli? +Cette abolition prononcée, le médiateur sera toujours là pour protéger +le gouvernement napolitain dans la question des indemnités. Et quant +au droit du roi de Naples d'imposer les soufres et d'en réglementer +l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce droit peut +s'opposer à l'abolition immédiate du monopole. Le roi de Naples ne +peut prétendre que nous attendions, pour que cette abolition soit +prononcée, qu'il ait publié son nouveau tarif sur l'exploitation +des mines. Nous ne contestons point les droits inhérents à la +souveraineté. Nous comprenons, en matière de mines, une législation +différente de la nôtre; et nous admettons, sauf à examiner si +l'application en est faite avec justice, que le principe général +auquel nous avons droit, c'est que cette législation n'établisse en +Sicile aucune exception, aucun privilège défavorable à nos nationaux. +Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole ne peut être à la merci +des mesures futures de l'administration napolitaine, et en suspens +jusqu'à ce que ces mesures soient adoptées. Le roi de Naples devrait +penser d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les +dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par l'effet du monopole, +seront grands et leurs réclamations élevées. En sorte qu'en définitive +le retard n'est bon à personne, et ne peut amener qu'un surcroît de +charges et de difficultés. C'était ce que j'avais voulu prévenir en +assignant, à la suspension des hostilités, un terme de trois semaines. +Je vous prie instamment de mettre ces considérations sous les yeux du +gouvernement du Roi.» + +M. Thiers persista, avec une fermeté patiente envers le cabinet +anglais comme envers le roi de Naples, dans les principes qu'il +avait posés et dans l'attitude impartiale qu'il avait prise dès +le commencement de la négociation. Il rédigea, sous le nom de +_conclusum_, un projet d'arrangement qui, en ménageant la dignité +du roi de Naples et en maintenant expressément ses droits de +souveraineté, soit sur l'exploitation des mines dans ses États, +soit sur la fixation des tarifs imposés à l'exportation des soufres, +prononçait l'abolition du monopole accordé à la compagnie Taix, +déterminait les limites assignées aux demandes d'indemnités anglaises, +et réglait, en assurant aux deux parties des garanties efficaces, le +mode de leur liquidation. Les termes de cet arrangement furent encore, +pendant six semaines, l'objet de négociations minutieuses; j'eus +quelque peine à les faire adopter tous par lord Palmerston; non qu'il +y portât aucun mauvais vouloir; il désirait sincèrement le succès +de la médiation et ne mit en avant point de prétention excessive ou +intraitable; mais il a l'esprit exact, attentif aux détails, ne craint +pas la dispute, et la soutient, même quand il est dans sa meilleure +disposition, avec une opiniâtreté subtile. A Paris, de son côté, +le duc de Serra-Capriola hésitait souvent, craignant de ne pas bien +saisir les intentions flottantes de son maître. Enfin le roi de Naples +donna à son ambassadeur des instructions précises et des pouvoirs +complets; et lord Palmerston trouva suffisantes les satisfactions et +les garanties que contenait le projet d'arrangement préparé par M. +Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce _conclusum_ +au cabinet anglais, et j'en reçus, le même jour, l'acceptation +officielle[4]. La médiation avait pleinement atteint son but spécial +en mettant fin à la querelle qui menaçait de troubler le royaume de +Naples, et son but général en témoignant de la bonne intelligence +entre les cabinets de Paris et de Londres, et de leur désir de s'aider +mutuellement. Et les relations des souverains se trouvèrent bien de +cette conclusion, comme les des États: le roi Louis-Philippe avait +efficacement soutenu à Naples la maison de Bourbon; et le roi de +Naples, malgré ses boutades d'hésitation et d'humeur, sentait si bien +quel service la médiation lui avait rendu que, pour manifester sa +reconnaissance, il fit célébrer le 1er mai, à Naples, la fête du roi +Louis-Philippe avec une solennité inaccoutumée. + +[Note 4: _Pièces historiques_, Nº III.] + +J'avais eu à conduire simultanément une négociation d'une tout autre +nature et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Un de mes amis +m'écrivit de Paris le 7 avril: «M. Molé dit que M. Thiers négocie avec +le gouvernement anglais la translation du corps de Napoléon en France. +Est-ce vrai? M. Molé dit que ce sera un moment de grande émotion, +qu'il en juge par lui-même. Politiquement, cela produirait de +l'exaltation belliqueuse, et l'à-propos en venant, cela ne manquera +pas son effet. Mais faut-il cela?» Je répondis sur-le-champ: «Il n'est +pas le moins du monde question de la translation du corps de Napoléon +en France,» et en effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais +le 4 mai, après m'avoir entretenu de la question d'Orient et de la +médiation napolitaine, M. Thiers m'écrivit: «J'ai maintenant à +vous parler d'une affaire toute différente, mais qui a aussi son +importance, bien que ce soit une affaire de sentiment. J'invoque +ici tout votre zèle, car, si vous réussissez, cela vous fera autant +d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance +personnelle du succès. Voici ce dont il s'agit. Le roi consent à +transporter les restes de Napoléon de Sainte-Hélène aux Invalides, à +Paris. Il y tient autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut +donc obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune manière +honorable de motiver un refus. Si nous nous y prenions d'une manière +détournée, en sondant le terrain sourdement, nous donnerions des +commodités pour nous refuser; mais en demandant la chose purement et +simplement, on sera placé en présence d'un refus pur et simple, et +on y regardera. L'Angleterre ne peut pas dire au monde qu'elle veut +retenir prisonnier un cadavre. Quand on a exécuté un condamné, on rend +son corps à la famille. Et je demande pardon au ciel de comparer le +plus grand des hommes à un condamné mort sur l'échafaud; mais je veux +exprimer à quel point je sens l'indignité qu'il y aurait à ne pas nous +rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre nous +donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra le sceau à sa +réconciliation avec la France; tout le passé de cinquante ans sera +aboli; l'effet, pour elle, en France sera immense. C'est sous ce point +de vue qu'il faut présenter la chose. Le refus au contraire produirait +une impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire; mais +il faut être armé contre toute hypothèse. Faites sentir combien cela +serait révoltant. Je vous dirai entre nous qu'il faut cependant faire +cette démarche de manière à pouvoir la laisser secrète, afin de ne pas +être obligés de nous brouiller là-dessus. Lord Granville a été chargé +d'écrire de son côté. Conduisez la chose de manière à pouvoir parler +ou nous taire si nous avions un refus. Lord Granville ne croit pas au +refus. Si la chose est accordée, un bâtiment partira sur-le-champ pour +aller chercher la dépouille. Il faudrait qu'un commissaire anglais +accompagnât le navire pour assurer la restitution. Réussissez dans +cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur.» + +Mon premier mouvement, en recevant cette instruction, fut la surprise. +L'empereur Napoléon n'avait-il donc plus de partisans et d'héritier? +Les menées du roi Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836 +étaient-elles oubliées? Était-ce au gouvernement du roi Louis-Philippe +à glorifier et à ressusciter ainsi un rival? La présence, en France, +du corps et du tombeau de Napoléon serait-elle, au dedans un gage +de sécurité, au dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les +objections se présentaient en foule. Mais il y avait, dans cette +démarche, de la générosité et de la grandeur. Et aussi une noble +confiance du Roi et de ses conseillers dans la force de son +gouvernement, dans la bonté de sa cause et l'adhésion de la France à +sa politique. C'était le caractère particulier et ce sera l'honneur du +roi Louis-Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontanément, +au sentiment national, tout en étant toujours prêt et décidé à lui +résister quand, à ses yeux, l'intérêt national le commandait. Il était +à la fois, dans ses rapports avec son pays, plein de sympathie et +d'indépendance, ému de ce qui émouvait le peuple et ferme dans sa +politique de gouvernement. Et aucune inquiétude personnelle, aucune +jalousie subalterne ne le gênait quand il se trouvait en présence +d'un voeu populaire; il fallait, pour qu'il ne l'accueillît pas avec +complaisance, que le bien public lui en fît une loi. + +Pour moi, passé le premier mouvement de surprise, je fus touché du +sentiment qui inspirait cette démarche, et j'acceptai de bonne grâce +la part qu'on me demandait d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me +témoignèrent leurs doutes et leurs inquiétudes; je leur répondis: «Je +comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut dire de cette +affaire. On me demande de l'arranger ici. Je ne suis pas chargé des +conséquences. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts; ils +vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les +vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font +avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends part en France; +j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine de vivre. Si peu de +choses méritent qu'on en dise cela!» + +Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et je lui communiquai +le voeu du gouvernement du Roi. Lui aussi fut un peu surpris, et +quelque soin qu'il prît de ne pas le témoigner, je vis passer sur ses +lèvres un sourire fugitif qui révélait son sentiment. Il accueillit +ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir sans retard le +cabinet, et deux jours après, le 9 mai, je pus écrire à M. Thiers +que le gouvernement anglais consentait à la translation des restes de +Napoléon. «Je vous remercie, m'écrivit-il le 11, de la bonne +nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie de me répondre +immédiatement sur les points que voici. Il nous importe de savoir au +plus tôt comment va procéder le cabinet anglais. Va-t-il envoyer +à Sainte-Hélène un ordre ou dépêcher un commissaire? Ordre ou +commissaire, enverra-t-il l'un ou l'autre par bâtiment anglais? Dans +ce cas, il faudrait que ce fût immédiatement, pour que notre bâtiment +n'arrivât pas le premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que +le bâtiment français transportât le commissaire ou l'ordre anglais. Y +a-t-il des relâches avec du charbon sur la route? Dites-moi tout cela +le plus tôt possible. Je voudrais avoir aussi la réponse officielle +afin de pouvoir présenter le projet de loi aux Chambres pour la +dépense. C'est Rémusat qui fera cette présentation. Nous vous sommes +bien reconnaissants du zèle que vous avez mis pour faire réussir cette +affaire.» + +J'adressai le 10 mai, en ces termes, à lord Palmerston la demande +officielle qui devait amener la réponse officielle qu'attendait M. +Thiers: + +«Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. +le roi des Français, conformément aux instructions qu'il a reçues du +gouvernement du Roi, a l'honneur d'informer S. Exe. M. le ministre +des affaires étrangères de S. M. la reine du royaume-uni de la +Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a fortement à coeur le désir +que les restes de Napoléon reposent en France, dans cette terre qu'il +a défendue et illustrée, et qui garde avec respect les dépouilles de +tant de milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats, dévoués +avec lui au service de leur patrie. Le soussigné est convaincu que le +gouvernement de Sa Majesté Britannique ne verra, dans ce désir de S. M. +le roi des Français, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera +de donner les ordres nécessaires pour que les restes de Napoléon +soient transportés de Sainte-Hélène en France.» + +Je reçus le même jour de lord Palmerston cette réponse: + +«Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les +affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note, +en date de ce jour, qu'il a reçue de M. Guizot, ambassadeur +extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le roi des Français, et +dans laquelle est exprimé le désir du gouvernement français que les +restes de Napoléon soient transportés en France. Le soussigné ne peut +mieux répondre à cette note de M. Guizot, qu'en transmettant à Son +Excellence la copie d'une dépêche que le soussigné a adressée hier à +l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, en réponse à une communication +verbale que le président du conseil (M. Thiers) avait faite à lord +Granville sur le même sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot.» + +Le 9 mai en effet, aussitôt après la décision de son cabinet, lord +Palmerston avait adressé à lord Granville cette dépêche: + +«Mylord, le gouvernement de Sa Majesté ayant pris en considération +la demande du gouvernement français pour obtenir l'autorisation +de transporter de Sainte-Hélène en France les restes de Napoléon +Bonaparte, j'invite Votre Excellence à assurer M. Thiers que le +gouvernement de Sa Majesté accédera avec grand plaisir à cette +demande. Le gouvernement de Sa Majesté espère que la promptitude de +cette réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir +d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie +de l'empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la +nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, +si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront +ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de +Napoléon.» + +Ces belles paroles furent répétées dans le discours que prononça M. de +Rémusat en présentant, le 12 mai, à la Chambre des députés le projet +de loi qui annonçait le résultat de la négociation, et demandait un +crédit d'un million pour les dépenses de la translation et du tombeau. +L'enthousiasme fut d'abord général; ceux à qui la mesure n'inspirait +aucune inquiétude étaient vivement émus, et l'émotion gagnait ceux-là +même qui s'en inquiétaient. Mais bientôt un retour de réflexion se fit +sentir; quand la commission chargée d'examiner le projet de loi en fit +le rapport par l'organe du maréchal Clauzel, les termes de ce rapport +dépassèrent beaucoup ceux du discours du ministre de l'intérieur, et +au lieu d'un million que le gouvernement avait demandé, la commission +proposa un crédit de deux millions. Plusieurs journaux, soit par +entraînement, soit avec préméditation, tenaient un langage où perçait +une hostilité plus ou moins déguisée contre le gouvernement du Roi. +La discussion fut courte mais significative; M. de Lamartine exprima, +avec une éloquence courageuse, les appréhensions que lui inspirait +cette ovation solennelle en l'honneur «du despotisme heureux et du +génie à tout prix;» et il marqua les limites dans lesquelles les amis +de la liberté renfermaient leur adhésion. Animée du même sentiment, +la majorité de la Chambre rejeta l'augmentation de crédit qu'avait +proposée la commission: non par mesquine économie, tout le monde +savait que les dépenses de la translation et du tombeau iraient fort +au delà de la première proposition du cabinet; mais on voulait se +tenir en dehors de toute idolâtrie rétrospective, et faire acte +d'attachement à la monarchie libre en même temps qu'on rendait hommage +à la gloire du pouvoir absolu. Et le sentiment public répondit à celui +de la Chambre, car plusieurs journaux ayant essayé de recueillir, par +voie de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu voter, +la tentative échoua ridiculement et ses auteurs furent obligés de +l'abandonner. + +En négociant, avec le gouvernement anglais, les mesures nécessaires +à l'accomplissement de sa promesse, je me trouvai, à Londres, en +présence d'autres inquiétudes et d'autres susceptibilités suscitées +par la même cause. J'en informai aussitôt M. Thiers: «Le cabinet, lui +dis-je, trouve plus convenable pour lui-même d'envoyer ses ordres à +Sainte-Hélène par un bâtiment anglais. Il y en a un à Portsmouth tout +prêt à partir. Le capitaine sera mandé demain dimanche à Londres. On +lui donnera ses instructions et on causera avec lui. Il sera de retour +à Portsmouth mardi et mettra à la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les +instructions officielles dont nous aurons copie authentique. +Elles sont parfaitement convenables. Elles prescrivent et règlent +l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'embarquement, +enfin la remise aux commissaires français et la rédaction d'un +procès-verbal. Lord Palmerston m'a donné connaissance confidentielle +des instructions particulières qui seront adressées aussi au +gouverneur de Sainte-Hélène, le major Middlemore. Elles lui ordonnent +et lui recommandent extrêmement de ne rien faire qui contienne, en +réalité ou en apparence, un démenti ou un reproche à la conduite +antérieure du gouvernement anglais pendant le séjour de Napoléon à +Sainte-Hélène. Le cabinet verrait avec un vif déplaisir tout acte, +toute parole qui donneraient aux torys sujet ou prétexte de se +plaindre ou de réclamer. Jusqu'ici les torys sont bien dans l'affaire. +Le duc de Wellington a été très-bien. Il a positivement approuvé dès +le premier moment, quand lord Melbourne lui en a parlé en confidence. +Il approuve tout haut depuis que la chose est publique. Il ne faut pas +que rien trouble cette harmonie, et vienne élever des récriminations +ou des questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet met +à ceci une extrême importance. Je sais que lord John Russell +particulièrement en est très-préoccupé. On ne voit pas sans inquiétude +les anciens compagnons de la captivité de Napoléon chargés d'aller +recevoir ses cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacité de leurs +sentiments, peut-être quelque parole amère, imprudente. On désire, on +demande qu'ils reçoivent de vous les instructions les plus précises, +les plus fortes recommandations. On le désire dans un esprit d'amitié +sincère, pour la dignité même de ce grand acte international si +noblement commencé, et qui doit s'accomplir comme il a été commencé.» + +Le même esprit d'amitié sincère et de prévoyance délicate présida aux +mesures d'exécution adoptées par le cabinet français: «Tout est pour +le mieux dans ce qui vient de se passer, m'écrivit, le 23 mai, M. +Thiers; il vaut mieux que le bâtiment et le commissaire anglais nous +précèdent; nous trouverons ainsi toutes choses préparées. Je vais +choisir un commissaire qui représentera le gouvernement français et +signera le procès-verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera +pas un des quatre captifs qui ont accompagné Napoléon; ce ne sera ni +Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni Marchand; ce sera un +employé des affaires étrangères. Ainsi rien ne pourra offusquer la +susceptibilité des torys anglais. Les quatre compagnons d'exil qui +vont chercher les restes de leur maître auront pour instruction d'être +témoins muets et impassibles de l'exhumation et de la translation +à bord. Il n'y aura pas un discours, pas une manifestation. Les +peintres, les gens de lettres, tout ce qui pourrait faire du bruit est +écarté. Le bruit se fera en France et en famille. Le cabinet anglais +n'aura pas à se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et +nous ne l'exposerons pas à quelque sortie des torys. Nous lui devons +cette réserve en retour de son loyal empressement.» + +Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot, répondit +parfaitement à la situation et à l'intention des deux cabinets. D'un +coeur aussi français que dévoué au Roi, et bien connu en Angleterre où +il résidait depuis plusieurs années comme secrétaire de l'ambassade de +France, personne ne convenait mieux pour accompagner M. le prince de +Joinville que le Roi son père avait placé à la tête de cette pacifique +expédition. Avec un tel commandant naval et un tel commissaire +diplomatique, le gouvernement français était assuré que ni la dignité +ni le tact ne feraient défaut dans cette délicate mission. J'écrivis à +M. Thiers que le cabinet anglais ne conservait plus aucune inquiétude +et qu'il donnerait toutes les instructions que nous pouvions désirer. +Un bruit s'était répandu qu'en 1821, lors de l'ensevelissement de +l'empereur Napoléon, de la chaux vive avait été mise dans le cercueil; +ce bruit fut formellement démenti: la dépêche de sir Hudson Lowe à +lord Bathurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les détails +de l'inhumation, nous fut communiquée[5], et l'exhumation, accomplie +le 15 mai 1840, en confirma pleinement l'exactitude. Lord John +Russell, chargé, comme secrétaire d'État des colonies, de tous les +ordres à donner sur les lieux mêmes, avait un moment pensé que le +cercueil, une fois exhumé, devait être livré aux commissaires français +sans être préalablement ouvert; M. Thiers m'exprima le désir que +cette ouverture pût avoir lieu afin de faire tomber, en constatant +l'identité, beaucoup de bruits absurdes. Il me chargea également de +demander que le titre d'_Empereur_, admis par lord Palmerston dans +sa note du 9 mai qui nous avait annoncé la restitution du corps, fût +conservé dans le procès-verbal qui en constaterait la remise. L'une et +l'autre autorisations furent données au gouverneur de Sainte-Hélène; +et le 15 mai, au moment où la mission s'accomplit, le procès-verbal, +signé par le major Middlemore et le comte de Rohan-Chabot, fut rédigé +en conséquence. Enfin la dépêche qui contenait, pour le gouverneur +anglais, ces instructions supplémentaires fut portée à Sainte-Hélène +par le commissaire français; et lorsque, le 7 juillet 1840, la +frégate _la Belle-Poule_ mit à la voile sous les ordres de son royal +commandant, elle partit chargée de toutes les marques de bienveillance +et de confiance mutuelles que pouvaient se donner les deux +gouvernements, empressés l'un et l'autre de mettre ce dernier sceau à +la paix. + +[Note 5: _Pièces historiques_, Nº IV.] + +On m'écrivit de Paris qu'on s'étonnait que, dans tout le bruit que +faisait cette affaire et après la part que j'y avais prise, mon nom +n'eût pas été une fois prononcé, ni dans les Chambres ni ailleurs. +Je répondis: «J'ai été peu surpris de ne pas voir mon nom dans le +discours de M. de Rémusat, et j'ai trouvé cela convenable; il ne +devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet, que quatre +noms: le roi, Napoléon, la France et l'Angleterre. Ce que je remarque +sans surprise, c'est l'art avec lequel les journaux ministériels, ou +de la gauche, ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m'arrivera +souvent, même quand on m'aura écrit: «Réussissez; dans cette affaire, +et nous vous en laisserons tout l'honneur.» + +En même temps que nous cherchions ainsi à effacer, entre les +deux pays, les traces de leurs inimitiés, nous nous appliquions +à multiplier leurs relations pacifiques et à unir leurs intérêts +matériels. Le comte Jaubert, ministre des travaux publics, préparait +alors un projet de loi pour l'exécution du chemin de fer de Paris à +Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-là étaient restés +étrangers aux associations tentées pour nos entreprises naissantes +de grands travaux publics, annoncèrent l'intention de concourir à +celle-ci pour une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vinrent +me prier de soumettre, en leur nom, au gouvernement français, leur +désir de quelques modifications au cahier des charges projeté; +j'écrivis au comte Jaubert: «Si ces modifications ne sont pas +obtenues, particulièrement celle de l'art. 42 du cahier des charges, +je crois fermement que vous n'aurez pas le concours des capitaux +anglais, et qu'ainsi cette grande affaire échouera encore. Les quatre +hommes dont les noms sont au bas de cette demande sont au nombre des +meilleurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout le +monde me dit qu'à eux quatre ils fourniraient sans embarras les +vingt millions dont il s'agit. L'un des quatre, M. Easthope, est +le propriétaire du _Morning Chronicle_ et membre de la Chambre des +communes. Le chemin de Rouen à part, il est bon d'être bien pour lui +et avec lui. Il est venu me voir à ce sujet. Il n'avait jamais mis le +pied à l'ambassade.» Les modifications désirées n'avaient rien que de +raisonnable; le comte Jaubert agréa les principales, et les capitaux +anglais entrèrent largement dans l'entreprise. J'intervins à plusieurs +reprises pour lever les difficultés que rencontrait l'association ou +lui procurer les facilités dont elle avait besoin. Quand la Chambre +des députés eut adopté le projet, la ville de Southampton voulut +saluer par une fête municipale l'acte législatif qui devait faire +bientôt, de son port, l'une des principales stations du commerce +anglo-français; j'y fus invité le 20 juin, avec le duc de Sussex, lord +Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs intéressés ou spectateurs +curieux. La fête fut célébrée avec cette solennité à la fois animée et +régulière où se révèlent la satisfaction des intérêts et les habitudes +de la liberté. Dans le cours du banquet, je prononçai en anglais +quelques paroles bien accueillies[6], et je revins le jour même à +Londres, content d'avoir, le premier, pris acte publiquement de ce +nouveau gage de paix et de prospérité pour les deux pays. + +[Note 6: _Pièces historiques_, Nº V.] + +Huit jours auparavant, un incident fort inattendu avait montré à quel +point, de l'une à l'autre rive de la Manche, le mal comme le +bien était contagieux. Le 10 juin, entre six et sept heures de +l'après-midi, au moment où la reine Victoria, seule avec le prince +Albert, passait en calèche le long de _St. James's Park_, deux coups +de pistolet furent tirés sur elle. Arrêté à l'instant par les passants +qui se trouvaient près de lui, l'auteur de l'attentat, Édouard Oxford, +était un jeune homme de dix-huit ans, qui avait à peine l'air d'en +avoir quinze, employé comme garçon cabaretier dans une taverne +d'_Oxford Street_. Soudainement répandu dans Londres, le bruit +de l'attentat suscita un mouvement général d'indignation mêlée de +surprise et d'une sorte de honte triste; l'Angleterre se croyait à +l'abri de tels crimes et de tels dangers. Je dînais ce jour-là chez +sir Robert Inglis, le plus décidé, le plus respectable et le plus +bienveillant tory que j'aie rencontré. J'allai en sortant de chez lui, +dans un salon whig, chez lord Grey, où l'on faisait de la musique. +Je trouvai partout la même impression. La reine, grosse en ce moment, +avait montré un courage ferme et simple; on était touché du mouvement +qui l'avait portée à se faire conduire sur-le-champ chez sa mère, la +duchesse de Kent; on racontait, on écoutait avidement les détails qui +arrivaient de moment en moment. J'écoutais comme les autres, tantôt +la conversation, tantôt la musique; et en écoutant, je pensais à +ces quelques têtes couronnées, partout le point de mire de ces +frénétiques, inconnus de nombre comme de nom, dont les sombres +passions fermentaient à côté de ces plaisirs frivoles. On parlait de +l'assassin lui-même au moins autant que de la reine: «Qu'est-ce que ce +jeune homme? De quelle classe? A-t-il l'air bien élevé? Est-il beau? +Comment parle-t-il? Que dit-il de ses motifs?» J'assistais avec un +sentiment pénible à cette explosion d'une curiosité aussi vive dans +les salons que dans les rues: «C'est précisément là, me disais-je, ce +que veulent ces fanatiques pervertis, un théâtre, un public, paraître +et briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel régime +et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral et politique pour les +laisser à leur niveau, et ne pas leur donner ce qu'ils cherchent?» + +Le lendemain matin 11 juin, plusieurs membres du corps diplomatique +accoururent chez moi, me demandant s'il ne serait pas convenable +que nous fissions en commun, auprès de la reine, une démarche qui +témoignât des sentiments que nous inspirait l'attentat dont elle +venait d'être l'objet. De concert avec eux, j'écrivis sur-le-champ à +lord Palmerston: + +«Mon cher vicomte, plusieurs membres, du corps diplomatique, entre +autres, M. le baron de Bülow, M. de Hummelauer et M. le comte de +Pollon qui sont chez moi, et le général Alava qui vient de m'en +écrire, me témoignent un vif désir qu'il y ait pour eux quelque +manière d'exprimer à la reine l'intérêt profond que leur a inspiré le +triste événement d'hier, et la part qu'ils prennent à la joie de +son peuple. Je viens vous demander ce que nous pouvons faire, et par +exemple s'il vous paraîtrait convenable de prendre les ordres de Sa +Majesté, et de solliciter, pour le corps diplomatique, une audience où +il pût lui offrir, ainsi qu'à S. A. R. le prince Albert, l'expression +de ses sentiments. Veuillez, mon cher vicomte, me répondre à ce sujet, +car nous serons, en attendant votre réponse, dans une immobilité qui +nous déplaît.» + +Lord Palmerston me répondit quelques heures après: + +«Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseil; nous sommes occupés +à examiner les témoins sur l'attentat d'hier. Je crains que nous +n'aurons pas fini jusqu'à cinq heures; et il faut alors que je me +rende à la Chambre des communes. Je vous écrirai demain matin pour +vous dire à quelle heure et où je pourrai vous recevoir.» + +Il me donna rendez-vous le lendemain 12 juin, à six heures, et d'après +la conversation que nous eûmes ensemble, je fis porter, le jour même, +chez tous les membres du corps diplomatique, cette note: + +«J'ai vu lord Palmerston à six heures. Il m'a remercié de la demande +que je lui avais adressée d'après l'avis d'un grand nombre de +membres du corps diplomatique. Il m'a dit qu'après avoir consulté +les personnes compétentes et les précédents, notamment ce qui s'était +passé lors des tentatives d'assassinat contre George III, George IV +et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que le souverain n'avait +jamais, en pareille occasion, reçu le corps diplomatique en masse et +comme corps. Mais il a ajouté que la demande serait mise sous les yeux +de la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement touchée.» + +Dans ma première impression, je n'avais pas assez bien présumé du bon +sens anglais, gouvernement et peuple, juges et jurés. Quand Édouard +Oxford fut traduit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la +procédure et les papiers trouvés chez lui ne permirent pas de mettre +en doute le caractère politique de son fanatisme; il appartenait à une +association dite _la Jeune Angleterre_, petite imitation des grandes +sociétés secrètes du continent: «Il y a deux choses sûres, disaient +les personnes chargées d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas +fou et qu'il n'est pas seul.» Mais en même temps tout indiquait que +cette association était peu nombreuse, sans but précis, et que +la contagion qui l'avait suscitée n'était ni bien ardente ni +très-répandue. Il y eut un soin instinctif et général pour ne pas +donner à l'incident ni à l'homme plus d'importance et d'éclat qu'ils +n'en avaient réellement: après les interrogatoires et un court débat +conduits par le grand juge, lord Denman, avec une équité scrupuleuse, +quand la question définitive de la culpabilité d'Édouard Oxford +fut posée, le jury répondit: «Coupable, et en même temps point sain +d'esprit.»--C'est-à-dire, fit observer le baron Alderson, l'un des +juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain d'esprit.--Oui, mylord, +répondit le chef du jury; c'est notre intention.--En ce cas, dit +le procureur général, je demande humblement à Vos Seigneuries +l'application au prévenu de l'acte rendu par le Parlement dans la +40e année du roi George III, qui ordonne que toute personne acquittée +comme n'étant pas saine d'esprit restera en prison sous le bon plaisir +du roi.» Telle fut en effet l'issue légale de la poursuite, et +Édouard Oxford, puni et mis hors d'état de nuire sans être grandi, fut +promptement oublié. + +Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est-à-dire tant que la +question d'Orient n'eut pas ostensiblement désuni les deux pays, j'eus +deux occasions obligées de paraître et de parler devant le public +anglais, devant des publics très-différents. J'étais populaire à +Londres; depuis Sully et Ruvigny, j'étais le premier ambassadeur +français protestant qu'on y eût vu; mes études historiques m'avaient +valu l'estime des lettrés; politiquement, on me connaissait à la fois +comme libéral et comme conservateur; les whigs me savaient gré de mon +attachement aux principes du gouvernement libre, et les torys de ma +résistance aux tendances anarchiques. C'était à mes propres travaux +que je devais ce que j'avais acquis de bonne situation et de bon +renom. Les classes diverses et les divers partis me témoignaient la +même faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman Marshall, vint +m'inviter, pour le 20 avril, au grand banquet de la Cité. Je me +trouvai là au milieu de la bourgeoisie de Londres qui prenait plaisir +à déployer ses magnificences et ses sentiments. La seule circonstance +remarquable de la réunion fut qu'aucun des membres du cabinet whig n'y +parut. La dernière fois qu'ils étaient venus au dîner de la Cité, ils +y avaient été fort mal reçus et à peu près sifflés. Lord Melbourne +s'en était tiré très-dignement; mais ni lui ni ses collègues ne se +souciaient de recommencer. Lord Palmerston, à qui je dis le matin même +que j'irais, me répondit que les ministres n'iraient pas, et pourquoi. +Leur absence fut remarquée, mais sans étonnement, et leur santé fut +portée avec une froideur décente. Tous les témoignages d'empressement +et de faveur me furent réservés. Quand le lord maire eut porté +ma santé et celle des autres ministres étrangers, j'y répondis en +anglais, par un petit discours accueilli avec une satisfaction, +cordiale et bruyante[7]. Dans tous les _toasts_ portés après celui-là, +chaque orateur se crut obligé de me faire un compliment, et +ce compliment était un remercîment amical. «Bizarre spectacle, +écrivais-je le lendemain à Paris, que celui d'un dîner d'il y a trois +siècles! Les cérémonies, les costumes, _the loving cup_ et le bassin +d'eau de rose passant, l'une de lèvre en lèvre, l'autre de main en +main, tout cela m'a amusé et intéressé. Mais les hommes m'intéressent +toujours infiniment plus que les choses; et j'oublie tous les +spectacles du monde pour des yeux qui s'animent en m'écoutant et +des figures graves et timides qui me parlent avec une émotion +bienveillante.» + +[Note 7: _Pièces historiques_, Nº VI.] + +Quelques jours après, le 2 mai, je pris part à une réunion +très-différente. C'était le dîner anniversaire de l'Académie royale +pour l'encouragement des beaux-arts, à l'ouverture de leur Exposition. +Rien ici n'avait le caractère des anciens temps et des longues +traditions; l'Académie royale était d'origine récente; elle avait été +fondée en 1768 par le roi George III; sir Josuah Reynolds avait +été son premier président, et le bâtiment qu'elle occupait dans +_Trafalgar-Square_ ne datait que de 1834. Tout était nouveau, +l'institution, l'édifice, et aussi le goût public. L'assemblée +ne ressemblait pas plus que le lieu et les moeurs au dîner de +_Mansion-House_; c'était l'aristocratie anglaise au lieu de la +bourgeoisie de la Cité, l'aristocratie de toute opinion, et les +savants, les lettrés, les artistes l'accueillant et accueillis par +elle dans le Palais des arts, avec une mutuelle dignité. Le corps +diplomatique avait été, selon l'usage, invité à cette réunion, +et c'était à moi de répondre, en son nom, au _toast_ porté en son +honneur. On était un peu curieux de m'entendre, curieux aussi de +savoir si je parlerais en français ou en anglais. Je reçus, à cet +égard, des avis divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il +lui semblait préférable que je parlasse anglais; mon impression fut +différente; outre que le français m'était beaucoup plus commode, il me +parut qu'un ambassadeur de France devait parler sa langue partout où +il pouvait être compris, et j'avais chance de l'être dans la réunion +de l'Académie royale, du moins de la plupart des assistants; je +ne l'aurais été presque de personne au dîner de la Cité. A la Cité +d'ailleurs on n'avait vu, dans mon médiocre anglais, que ma bonne +volonté; à l'Académie royale, on verrait surtout mon mauvais accent. +Je répondis donc au toast porté aux étrangers: «Le corps diplomatique +est vivement touché, messieurs, de votre noble et bienveillante +hospitalité, et je suis heureux d'avoir, en ce moment, l'honneur +d'être l'organe de ses sentiments de reconnaissance et de sympathie. +Nulle part, à coup sûr, ils ne sont plus naturels, ni mieux placés que +dans cette enceinte et dans cette solennité. Il y a bien des siècles, +quand l'empereur Vespasien conçut le dessein de réunir dans un même +lieu tous les chefs-d'oeuvre des arts que la conquête avait amassés +dans Rome, il choisit le temple de la Paix. Il voulut que tous les +peuples, oubliant leurs anciennes inimitiés, pussent jouir ensemble de +ce beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix et les arts. +Il y a entre eux une naturelle et puissante harmonie. Quiconque en +douterait n'aurait qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe +depuis vingt-cinq ans. On ne saurait dire que ces années aient été +pour les arts une époque de grande et originale création, ni qu'elles +aient produit beaucoup de ces chefs-d'oeuvre nouveaux qui rendent un +siècle illustre entre les siècles. Cependant l'intelligence et le goût +des arts se sont répandus, ont pénétré dans des lieux et parmi des +hommes qui, jusque-là, y étaient demeurés étrangers. En parcourant +l'Allemagne, la France, et sans doute aussi l'Angleterre, on voit +s'élever partout, dans les provinces comme dans les capitales, une +foule de monuments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les +statues des grands hommes viennent peupler les places publiques. Si +quelque exposition analogue à celle-ci s'ouvre quelque part, la +foule y accourt. La peinture, la sculpture, la musique, tous les +arts entrent dans les goûts, dans les moeurs, deviennent presque +populaires. C'est un grand bonheur, messieurs, à cette époque et dans +l'état des sociétés modernes; que feriez-vous, que ferions-nous, dans +toutes nos patries, de tous ces hommes, de ces millions d'hommes qui +s'élèvent incessamment à la civilisation, à l'influence, à la liberté, +s'ils étaient exclusivement livrés à la soif du bien-être matériel +et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu'à s'enrichir ou à +débattre leurs droits? Il leur faut encore d'autres intérêts, +d'autres sentiments, d'autres plaisirs. Non pour les détourner de +l'amélioration de leur condition et du progrès de leurs libertés; non +pour qu'ils soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale; +mais pour les rendre capables et dignes de leur situation plus +élevée, capables et dignes de porter plus haut, à leur tour, cette +civilisation vers laquelle ils montent en foule. Et aussi pour +satisfaire en eux ces penchants, ces instincts de notre nature +auxquels ne suffisent ni le bien-être matériel ni même les travaux et +les spectacles de la liberté politique. Comme les lettres, comme les +sciences, les arts ont cette vertu; ils ouvrent, à l'activité et aux +jouissances des hommes, une belle et large carrière. Ils répandent des +plaisirs brillants et pacifiques. Ils animent et calment en même +temps les esprits. Ils adoucissent les moeurs sans les énerver. Ils +rapprochent et unissent dans une satisfaction commune des hommes +d'ailleurs fort divers de situation, d'habitudes, d'opinions, de +volontés. Ce n'est donc pas pour vous seuls, messieurs, pour votre +plaisir à vous seuls que vous cultivez, que vous encouragez les arts. +L'Académie royale, son institution, ses expositions ont une plus +grande portée; un mérite vraiment social. Nous nous félicitons d'être +associés aujourd'hui à ses solennités. Nous sympathisons avec ses +travaux et ses espérances. Dans une telle réunion, en présence de ces +chefs-d'oeuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspirent, nous +sommes vos hôtes, messieurs, mais il n'y a ici point d'étrangers.» + +A l'accueil que reçurent ces paroles, je ne pus pas douter qu'elles +n'eussent été comprises et approuvées. + + + + + CHAPITRE XXX + + LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. + + +En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en +Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs +en 1840.--Mes relations habituelles avec eux.--_Holland-House_.--Lord +Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord +Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistress Stanley.--Le +docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite, +avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss +Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst, +lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux +en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées +répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église anglicane.--Ma +visite à Saint-Paul.--L'archevêque de Dublin.--Les dissidents.--Mme +Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour +d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades +dans Londres et aux environs.--_Regent's +Park_.--_Sion-House_.--Chiswick.--École populaire de Norwood.--Collége +d'Eton.--Caractère actuel et progrès moral de la société anglaise. + + +C'est le caractère et l'attrait particulier de la diplomatie que +les agréments de la vie mondaine s'y unissent aux intérêts de la +vie politique et les plaisirs superficiels aux sérieux travaux. +Non-seulement le représentant d'un État à l'étranger se trouve placé, +dès l'abord, dans la société la plus élevée du pays où il réside; il +est naturellement provoqué et amené à prendre cette société en grande +considération; pour s'y plaire et pour y réussir, il a besoin d'y +plaire; il faut qu'il acquière, au sein de ce monde indifférent, +des relations et des habitudes un peu intimes, qu'il s'y fasse une +situation personnelle qui lui devienne une force dans sa mission. +Pour lui, des soins en apparence frivoles sont une préoccupation +nécessaire; il a tort si, dans les salons et au milieu des fêtes, la +pensée des affaires ne lui est pas présente; une conversation +fugitive peut le servir aussi bien qu'une entrevue officielle, et les +impressions qu'il laisse dans le monde où il passe ne lui importent +guère moins que les arguments qu'il développe dans le tête-à-tête du +cabinet. + +Nulle part ce mélange de la vie mondaine et de la vie politique et cet +art de les faire servir l'une à l'autre n'ont plus d'importance qu'en +Angleterre, car il n'y a nulle part, à côté du gouvernement, une +société aussi grande, aussi indépendante, aussi attentive aux affaires +publiques, et dont l'opinion, soit qu'elle approuve, soit qu'elle +blâme, ait autant de poids et d'effet. Ce n'est pas qu'un ministre +étranger eût, en Angleterre, la moindre chance de succès s'il essayait +d'en appeler à cette société et de se servir d'elle contre son +gouvernement; nulle part toute apparence d'influence étrangère +n'est plus suspecte; nulle part toutes les classes de la nation, +aristocratiques ou populaires, ne sont plus susceptibles sur ce point, +et moins disposées à livrer, à un étranger quelconque, la réputation +ou la force du pouvoir qui les gouverne. Et les Anglais sont des +observateurs très-attentifs, singulièrement vigilants et fins, tout +en ayant l'air de ne pas y regarder; un ministre étranger se perdrait +s'il blessait le moins du monde, en ceci, le sentiment national. Mais +il y a, pour lui, un moyen d'exercer, sans la chercher, sur la société +anglaise, une sérieuse influence; c'est d'y acquérir une grande +considération personnelle et quelques vrais amis. Nulle part l'opinion +qu'on se forme du caractère et de l'esprit d'un homme n'exerce plus de +puissance; nulle part l'estime qu'on lui porte n'est plus efficace. +Et s'il a, parmi les hommes considérables et honorés, des amis qui +tiennent fortement à lui et aient confiance en lui, leur confiance +se propage dans le public et lui assure un crédit véritable. Cette +influence indirecte, lointaine, patiente, toute dérivée de la valeur +et de la situation de l'homme lui-même, est la seule à laquelle, en +Angleterre, un ambassadeur étranger puisse prétendre; mais si elle est +exercée prudemment, sans tentative de dépasser sa portée naturelle, et +si elle a du temps pour agir, elle peut, à un moment donné, être d'une +grande valeur. + +C'est à cette condition et dans ces limites que la vie mondaine peut, +en Angleterre, venir en aide à la diplomatie; elle devient alors un +moyen d'observation et d'information, d'autant plus important qu'il +n'y en a guère d'autre; la publicité et la conversation dans le monde, +les journaux et les salons, par ces deux voies seulement un ministre +étranger peut, à Londres, recueillir des faits; des indices, +et apprécier les intentions ou pressentir les résolutions du +gouvernement; tout autre procédé de recherche serait à la fois +compromettant et inutile; la politique du gouvernement anglais est +essentiellement publique; ce qu'on n'en apprend ou n'en entrevoit pas +dans les journaux ou dans les réunions du monde ne vaut pas la peine +d'être recherché, et toute apparence d'effort ou d'intrigue dans cette +recherche nuirait infiniment plus que ne servirait ce qu'on croirait +découvrir. + +Quand j'arrivai à Londres, la domination des whigs dans le +gouvernement, à la cour et dans l'opinion publique, était encore +bien établie: en vain ils avaient successivement perdu, depuis 1830, +d'abord quelques-uns de leurs plus importants alliés, lord Stanley et +sir James Graham, ensuite leur plus illustre chef, lord Grey; en vain, +à la fin de 1834, sir Robert Peel avait tenté de fonder un cabinet +tory; cette tentative avait échoué, et malgré leurs pertes, les whigs +restaient, en 1840, en pleine possession du pouvoir. J'avais eu avec +eux, en France et avant mon ambassade, plus de relations qu'avec les +torys; en général les whigs venaient plus souvent et séjournaient plus +longtemps que les torys sur le continent; ils avaient plus de goût +pour les idées et les moeurs étrangères, notamment pour les idées et +les moeurs françaises; ils avaient contracté, avec le gouvernement du +roi Louis-Philippe, une éclatante alliance; c'était avec eux qu'à mon +arrivée en Angleterre, je me trouvais en rapports mutuels et déjà un +peu intimes. Ils m'accueillirent tous avec une extrême bienveillance, +ceux qui ne me connaissaient pas encore comme ceux que j'avais connus +en France, le duc de Devonshire et lord Clarendon aussi bien que lord +Holland et le marquis de Lansdowne. Les Anglais excellent à témoigner +la faveur avec réserve et à se montrer particulièrement courtois sans +être empressés. + +Lord Holland n'était point le chef des whigs; mais _Holland-House_ +était toujours leur centre, leur lieu favori, le _home_ du parti. Ils +retrouvaient là leurs traditions, leurs plus glorieux souvenirs, +une hospitalité héréditaire, une entière liberté d'esprit et de +conversation. Lord et lady Holland ne s'établirent à Kensington qu'à +l'approche du printemps, et ce fut le 12 avril au soir que j'allai les +y voir pour la première fois. Je ne saurais assez dire à quel +point cette maison me frappa et me plut; je lui trouvai un aspect +essentiellement historique, et sociable depuis je ne sais combien de +générations. J'ai horreur de l'oubli, de ce qui passe vite; rien ne me +plaît tant que ce qui porte un air de durée et de longue mémoire. Je +puis prendre plaisir aux choses agréables du moment et qui fuient sans +laisser de trace; mais le plaisir qu'elles me donnent est petit et +fugitif comme elles; j'ai besoin que mes joies soient d'accord avec +mes plus sérieux instincts, qu'elles m'inspirent le sentiment de +la grandeur et de la durée; je ne me désaltère et ne me rafraîchis +réellement qu'à des sources profondes. Cette demeure antique et à demi +gothique, cet escalier tapissé de cartes et de gravures, avec sa forte +et sombre rampe en chêne sculpté, cette bibliothèque pleine de livres +écrits dans toutes les langues, venus de tous les pays du monde, dépôt +de tant de curiosité et d'activité intellectuelle, cette longue série +de portraits peints, dessinés, gravés, portraits de morts, portraits +de vivants, tant d'importance depuis si longtemps et si fidèlement +attachée, par les maîtres du lieu, à l'esprit, à la gloire, aux +souvenirs d'amitié, tout cela m'intéressa et m'émut fortement, et j'en +garde encore aujourd'hui toute l'impression. + +Les maîtres du lieu, lord Holland surtout, étaient à la fois en +harmonie et en contraste avec leur demeure. Par quelques-unes de ses +idées et de ses sympathies politiques et philosophiques, par ses goûts +et le tour de sa conversation, lord Holland tenait au continent et +à la France presque autant qu'à l'Angleterre; et il eût été au +moins aussi bien placé à Paris, dans un salon du XVIIIe siècle, qu'à +Holland-House, dans le sien. Par l'ensemble de sa situation et de ses +moeurs, par ses traditions et ses habitudes aristocratiques, par son +entourage et sa popularité héréditaire, il était très-anglais, et +le possesseur, l'habitant très-approprié de cette belle maison tout +anglaise où il exerçait une si noble hospitalité. C'était à la fois un +whig anglais et un libéral français; ce mélange de l'esprit national +et de l'esprit continental, cette intelligence européenne sous +cette physionomie saxonne entrait pour beaucoup dans le charme de sa +personne et de sa société. Il avait beaucoup voyagé et souvent vécu +sur le continent; il connaissait à merveille les langues et les +littératures française, italienne, espagnole; et en même temps +très-familier avec sa propre littérature anglaise, il en reproduisait +sans cesse, avec un à-propos charmant, les souvenirs et les +chefs-d'oeuvre. J'avais dîné un jour à Holland-House en très-petit +comité; je ne me rappelle que deux des convives, lord Clarendon et +un vieux M. Luttrel, tous deux habitués et très-bien placés dans +la maison; nous venions de causer longtemps des grands écrivains et +orateurs français, La Bruyère, Pascal, madame de Sévigné, Bossuet, +Fénelon; je ne sais plus par quelle transition nous passâmes de la +France du XVIIe siècle à l'Angleterre moderne; lord Holland se mit à +parler de quelques-uns de ses contemporains célèbres, de son oncle M. +Fox, de Sheridan, Grattan, Curran; non-seulement à en parler, mais à +reproduire leurs manières, leur langage, et à les contrefaire pour +les peindre. Il excellait dans cette mimique sans caricature: ce gros +corps goutteux qui se remuait à grand peine et qu'on roulait dans son +fauteuil, cette grosse figure gaiement animée, ces gros sourcils qui +ombrageaient ces yeux si vifs, tout cela devenait souple, mobile, +gracieux, avec un air de moquerie fine et bienveillante, et je +m'amusais presque autant à le regarder qu'à l'écouter. + +Cette figure si originale se prêtait à de singulières ressemblances: +nous dînions un jour chez lord Clarendon qui venait de recevoir de +Madrid un tableau dont il faisait cas; il le fit apporter dans le +salon; un personnage de moine s'y trouvait qui ressemblait vraiment +beaucoup à lord Holland, à tel point qu'à Madrid, en voyant ce +tableau, le général Charles Fox s'était récrié. A cette vue, +lady Holland se fâcha, d'abord tout haut, puis tout bas: «Je suis +courroucée, vraiment courroucée, dit-elle à lord Clarendon; faites +enlever ce tableau; un moine si laid, si dégoûtant!» Il y avait +quelque chose de vrai dans ce courroux conjugal, mais encore plus de +fantaisie impérieuse que de vérité; il fallait que la volonté de +lady Holland fût faite, que sur-le-champ on écartât d'elle ce petit +déplaisir. Lord Clarendon se défendit bien, surpris d'abord, puis +un peu fâché à son tour et obstiné. Lady Holland insista, mais +habilement, mêlant la caresse à la colère, et d'une voix douce, +quoique les regards fort animés. Lord Clarendon céda un peu à son +tour, sans se retirer complétement, et la querelle finit par une +transaction; le tableau resta dans le salon, mais retourné contre le +mur. + +Lady Holland était bien plus purement anglaise que son mari: non +qu'elle ne partageât, comme lui, les idées philosophiques du +XVIIIe siècle français; mais, en politique, elle était whig +très-aristocratiquement et sans aucune tendance radicale, libérale +avec hauteur et aussi attachée à la hiérarchie sociale que fidèle +à son parti et à ses amis. Il y avait en elle de la grandeur, de +la force, une autorité à la fois naturelle et conquise, souvent +impérieuse, quelquefois gracieuse, de la dignité jusque dans le +caprice, un esprit très-cultivé sans prétention, et quoique assez +égoïste au fond, elle était capable d'affection, surtout de ce +dévouement soigneux et délicat qui rend faciles et agréables les +détails familiers de la vie. Elle se prit de goût pour moi, et me le +témoignait non-seulement par son bon accueil, mais en me rendant, sans +qu'il y parût, de bons offices, et en me donnant, dans l'occasion, de +bons avis. Elle m'envoyait les livres qui pouvaient m'intéresser ou +me servir. Elle avait à coeur que je ne fisse pas trop de fautes en +parlant anglais, et me redressait avec un soin amical; il m'arriva un +jour de rappeler un proverbe populaire: _Hell's way is paved with good +intentions_ (le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions); +elle se pencha vers moi et me dit tout bas: «Vous me pardonnerez mon +impertinence; on ne prononce jamais ici le mot de _Hell_, à moins que +ce ne soit en citant des vers de Milton: la haute poésie est la seule +excuse.» Comme beaucoup d'autres en Angleterre, elle était gourmande +et sensible au mérite d'un bon dîner; peu après mon établissement à +Londres où j'avais amené un excellent cuisinier, longtemps au service +de M. de Talleyrand, elle écrivait à Paris: «M. Guizot plaît ici à +tout le monde, à la reine aussi. Le public tire un bon augure de ce +qu'il a placé le célèbre Louis à la tête du département de sa cuisine; +peu de choses contribuent plus ici à la popularité que la bonne +chère.» Quelques semaines après, lady Holland dînait chez moi; elle +n'avait pas déjeuné le matin et attendait impatiemment qu'on se mît +à table. Lord Palmerston n'arriva qu'à huit heures et demie. +Lady Holland commença par l'humeur; puis, un vrai chagrin; puis, +l'inanition. Au moment de passer dans la salle à manger, elle appela +lord Duncannon et se recommanda à lui, «car je ne suis pas sûre, +dit-elle, de pouvoir aller jusque-là sans me trouver mal.» Le dîner, +qui lui convint, dissipa l'humeur comme l'inanition; mais je ne suis +pas sûr qu'il ne lui soit pas toujours resté un peu de rancune de ce +que, ce jour-là, j'avais attendu lord et lady Palmerston. + +Cette personne si décidément incrédule était accessible, pour ses amis +comme pour elle-même, à des craintes puérilement superstitieuses: elle +avait été un peu malade; elle allait mieux et elle en convenait: «Ne +le répétez pas, me dit-elle, cela porte malheur.» Elle me raconta +elle-même qu'en 1827 M. Canning malade lui ayant dit qu'il allait se +reposer à Chiswick, maison de campagne du duc de Devonshire, elle +lui avait dit: «N'allez pas là; si j'étais votre femme, je ne vous +laisserais pas aller là.--Pourquoi donc? dit M. Canning.--M. Fox y +est mort.» M. Canning sourit; et une heure après, en quittant +_Holland-House_, il revint à lady Holland et lui dit tout bas: «Ne +parlez de cela à personne; on s'en troublerait.»--«Et il mourut à +Chiswick,» me disait avec trouble lady Holland. + +Pendant tout le cours de mon ambassade, et à propos de la question +d'Orient, je trouvai toujours à _Holland-House_ le même bon vouloir +sympathique, le même désir que l'Angleterre s'entendît avec la France +plutôt qu'avec la Russie. Quand le cabinet anglais faisait un pas hors +de cette voie, lord Holland était visiblement contrarié et troublé; il +aurait voulu que la France et son ambassadeur eussent toujours sujet +d'être contents de l'Angleterre, et il se montrait alors, pour moi, +plus aimable que jamais. Lady Holland, moins douce, témoignait +en pareil cas son déplaisir par de l'humeur, tantôt contre les +journalistes qui soutenaient la politique qu'elle n'aimait pas, tantôt +contre la Russie et le baron de Brünnow lui-même qu'elle traitait +en général avec peu de faveur. J'allais souvent passer la soirée à +_Holland-House_; si quelque incident désagréable à ma négociation +était survenu la veille ou le matin, lord et lady Holland prenaient +grand soin d'écarter tout ce qui eût pu s'y rattacher et de porter la +conversation sur de tout autres sujets. Ils avaient l'un et l'autre à +coeur qu'on ne se brouillât pas avec la France, et que rien n'altérât +l'agrément de leur société intime. Un de leurs habitués, ami dévoué +de lord Palmerston, me dit un jour: «Prenez garde; lord Holland +est très-aimable; mais il parle trop pour un ministre et devant les +étrangers qui ne connaissent pas assez bien notre intérieur pour +mesurer exactement ce que ses paroles ont d'importance et celle qu'il +y attache lui-même. A entendre ses causeries, on s'imagine qu'il y a +de grandes différences d'opinion dans le cabinet; on ne peut pas se +résoudre à regarder tout cela comme des fantaisies de conversation, +sans conséquence pour les affaires.» Mon interlocuteur avait raison; +les dissentiments de lord Holland étaient plus sincères que sérieux. + +Après _Holland-House_, le principal foyer whig était +_Lansdowne-House_, et sans exercer une influence prépondérante, le +marquis de Lansdowne avait, dans le cabinet, bien plus d'importance +que lord Holland; il ne dirigeait pas, mais ceux qui dirigeaient ne +croyaient pas pouvoir se passer de son approbation. Je n'ai connu, +parmi les whigs, point de grand seigneur plus considérable, plus +éclairé, plus généreusement et plus judicieusement libéral que lord +Lansdowne; la naissance, la fortune, la parfaite éducation, les +lumières, un caractère plein de loyauté et d'honneur, rien ne lui a +manqué; mais il a toujours paru plus attentif à jouir de ces avantages +que pressé de les faire valoir dans un but d'ambition et de pouvoir. +Il avait besoin d'être honoré et compté, non d'agir et de dominer. Je +dirais volontiers qu'il y avait quelque ressemblance entre lui et sa +maison de Londres, grande, belle, très-bien ornée, mais un peu froide +par la nature même de ses ornements: la salle à manger et la galerie +du fond étaient remplies de statues antiques que son père, lord +Shelburne, avait achetées en Italie. Magnifique décoration, mieux +appropriée à des édifices publics qu'à des bals, des _routs_ ou des +concerts. Je me suis trouvé plusieurs fois dans les grandes réunions +de _Lansdowne-House_, entre autres à un bal que, le 2 avril, lord +Lansdowne donna à la reine; c'était un singulier effet que ces huit +ou neuf cents personnes très-vivantes, très-brillantes, entourées de +soixante ou quatre-vingts personnes de marbre immobiles et glacées au +milieu de ce mouvement, de ces danses, de ces flots de musique et de +lumière. Hors de ces jours de fête, dans le cours habituel de la vie, +dans les petits dîners moitié politiques, moitié littéraires qu'il +donnait souvent, lord Lansdowne était d'un commerce aussi agréable que +sûr, et ne cessa de me témoigner, pour les bons rapports de son pays +avec le mien et pour moi-même, une bienveillance à la fois sincère et +réservée. + +L'attitude de lord Grey et mes relations avec lui étaient tout autres. +Ce grand chef whig qui, après avoir donné, pendant quarante-quatre +ans, l'exemple de la plus ferme fidélité à ses principes, avait eu +la rare fortune d'accomplir l'oeuvre à laquelle il s'était voué, la +réforme parlementaire, et d'atteindre ainsi le but de sa vie, lord +Grey, en 1840, ne pouvait se consoler d'être vieux, et vivait presque +hors du monde, dans la mélancolie et l'ennui, toujours très-honoré +quand il reparaissait, et recevant les témoignages de respect avec un +singulier mélange de dignité et d'humeur. Il dînait un jour chez moi +avec les principaux whigs, entre autres plusieurs membres du cabinet, +lord Melbourne, lord Palmerston, lord John Russell, lord Clarendon. +Arrivé l'un des premiers, lord Grey s'était assis près de la cheminée, +et les autres convives, en arrivant, allèrent tous le saluer. Je vois +encore ce noble vieillard, avec sa grande taille et sa belle figure, +se soulevant à peine de son fauteuil et ne répondant que par une +inclination de tête fière et triste aux hommages qu'on lui rendait. Il +fut très-sensible à l'empressement respectueux que je lui témoignai +en toute occasion. J'allais le voir assez souvent, et mes visites +lui faisaient évidemment plaisir. Un matin, je le trouvai tout à fait +seul; il me le fit remarquer: «Jadis, me dit-il, quand j'étais jeune, +on ne passait guère devant ma porte, hommes ou femmes, sans venir +me voir; aujourd'hui, par cette fenêtre, je les vois passer; ils +n'entrent plus.» Un autre jour, le soir, il était avec sa femme, lady +Grey, qui lui faisait la lecture; elle me toucha par sa sollicitude +pour son mari; elle le gronda, devant moi, de ce qu'il n'allait plus +à la Chambre des lords, ne parlait plus, ne se souciait plus de rien. +Avec un abandon plein de simplicité et presque de confiance, comme si +elle me connaissait depuis longtemps, elle me demanda de venir souvent +les voir, de l'aider, elle, à combattre la disposition de lord Grey. +J'entrai dans son désir; je flattai son malade. J'ai du goût pour les +âmes nobles et un peu faibles; leur noblesse me plaît, et il me semble +que je suis bon à leur faiblesse. + +Je m'étonnais de ne jamais rencontrer dans ce monde whig un homme à +qui les whigs avaient depuis longtemps affaire et dont l'appui leur +était toujours indispensable, le célèbre Irlandais Daniel O'Connell. +Je témoignai un jour mon étonnement chez mistriss Stanley, aujourd'hui +lady Stanley d'Alderley, fille de lord Dillon, aimable personne, de +qui les souvenirs de famille m'avaient rapproché, et dont le mari +était alors, dans la Chambre des communes, le _Whipper-in_ des whigs, +c'est-à-dire chargé de rallier, dans l'occasion, tous les membres +whigs et de veiller à leur exacte présence. Mistriss Stanley était +elle-même de sentiments très-whigs, et très-active dans l'intérêt du +parti et du cabinet: «Elle est notre chef d'état-major,» disait +lord Palmerston. «Avez-vous envie, me dit-elle, de connaître M. +O'Connell?--Oui certainement.--Eh bien, j'arrangerai cela.» Elle me +donna en effet à dîner le 4 avril avec lui et cinq ou six personnes +seulement, entre autres lord John Russell et lord Duncannon. Je +trouvai M. O'Connell parfaitement tel que je l'attendais. Je le +vis peut-être comme je l'attendais, mais c'est toujours beaucoup de +répondre à l'attente. Grand, gros, robuste, animé, la tête un peu dans +les épaules, l'air de la force et de la finesse; la force partout, +la finesse dans le regard prompt et un peu détourné, quoique sans +fausseté; point d'élégance et pourtant point vulgaire; des manières un +peu embarrassées et pourtant fermes; quelque arrogance même, quoique +cachée. Il était, avec les Anglais considérables qui se trouvaient +là, d'une politesse à la fois un peu humble et impérieuse; on sentait +qu'ils avaient été ses maîtres et qu'il était puissant sur eux; il +avait subi leur domination et il recevait leurs empressements. Il +était évidemment flatté d'être invité à dîner avec moi; je lui dis +quand on me le présenta: «Nous sommes ici, vous et moi, monsieur, +deux grandes preuves du progrès de la justice et du bon sens; vous, +catholique, membre de la Chambre des communes d'Angleterre; moi, +protestant, ambassadeur de France.» Cette entrée en matière lui +plut, et nous causâmes, pendant le dîner, presque comme d'anciennes +connaissances. Le matin, mistriss Stanley avait hésité à inviter +quelques personnes pour le soir; elle s'y était pourtant décidée, +et je vis arriver, après le dîner, lord et lady Palmerston, lord +Normanby, lord Clarendon, l'évêque de Norwich, lady William Russell +et quelques autres. En sortant de table, un accès de modestie sociale +prit à M. O'Connell; il voulait s'en aller: «Vous avez du monde,» +dit-il à M. Stanley.--Oui, mais restez, restez; nous y comptons.--Non, +je m'en vais.--Restez, je vous prie.» Et il resta, avec une +satisfaction visible qui ne manquait pourtant pas de fierté. «C'est +donc là M. O'Connell?» me dit lady William Russell qui probablement +ne l'avait jamais vu.--Oui, lui dis-je, et je suis venu de Paris pour +vous l'apprendre.--Vous croyiez peut-être que nous passions notre vie +avec lui?--Je vois bien que non.» Ils étaient tous évidemment bien +aises d'avoir cette occasion de lui être agréables, et lui bien +aise d'en profiter. Il parla beaucoup; il raconta les progrès de la +tempérance en Irlande, les ivrognes disparaissant par milliers, le +goût des habits propres et des manières moins grossières venant à +mesure que l'ivrognerie s'en allait. Personne ne voulait élever de +doute. Je lui demandai si c'était là une bouffée de mode populaire ou +une réforme durable. Il me répondit avec gravité: «Cela durera, nous +sommes une race persévérante, comme on l'est quand on a beaucoup +souffert.» Il prenait plaisir à s'adresser à moi, à m'avoir pour +témoin du meilleur sort de sa patrie et de son propre triomphe. Je +me retirai vers minuit, et je me retirai le premier, laissant M. +O'Connell au milieu de quatre ministres anglais et de cinq ou six +grandes dames qui l'écoutaient avec un mélange un peu comique de +curiosité et de hauteur, de déférence et de dédain. + +Je fis aussi connaissance, quelques jours après, avec un autre homme, +beaucoup moins célèbre et moins important dans la sphère politique, +mais investi, en Angleterre, d'une influence et d'une faveur publique +très-originale et personnelle. La duchesse de Sutherland, alors +grande maîtresse de la garde-robe de la reine et l'une des plus +nobles parures du parti whig, autant par sa bonté que par sa beauté, +m'écrivit un matin que le docteur Arnold désirait me voir et viendrait +passer un jour chez elle dans ce dessein. Neuf ans auparavant, sans +que nous eussions jamais eu aucune relation personnelle, il m'avait +envoyé une édition de Thucydide qu'il venait de publier, en me +témoignant une sympathie qui n'avait rien de superficiel ni de banal. +Il vint en effet à Londres le 10 avril, et ce fut pour moi un jour +de vive jouissance intellectuelle et morale. Le docteur Arnold +était depuis longtemps déjà à la tête du collége de Rugby, grand +établissement d'éducation publique, fondé sous la reine Elizabeth, +dans le comté de Warwick; et sans la moindre charlatanerie, par ses +seuls et propres mérites, il l'avait porté au plus haut degré de +prospérité et de popularité. Je trouvai en lui un homme d'un esprit +singulièrement élevé, animé, ouvert, large, exempt de préjugé et de +routine, curieux de progrès, et en même temps ferme, pratique, sans +fantaisies bizarres ou vagues, fidèlement attaché à toutes les fortes +bases de l'ordre moral et social. Je n'ai point rencontré d'âme plus +puissamment sympathique, plus humaine avec autorité. Il avait, en +littérature classique, en histoire, dans les sciences, un savoir +aussi solide que varié; et sans être bien nouvelles, ses idées et ses +méthodes, en fait d'éducation comme d'instruction, lui appartenaient +en propre, et il les appliquait avec une verve communicative et +efficace. Il agissait beaucoup par la conversation, d'âme à âme, et +savait se servir de la liberté aussi bien que de la règle. Jamais +peut-être aucun chef d'établissement semblable n'a exercé, sur la +génération qui a passé par ses mains, une influence plus intime, ni +laissé, dans les esprits et dans les coeurs, un plus profond souvenir. + +Les whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs, +soit au sein même des affaires, soit sur les lisières de la politique +active, plusieurs hommes éminents qui, par leurs écrits, agissaient +puissamment sur le public; et j'eus aussi la bonne fortune de +contracter avec plusieurs d'entre eux, à cette époque, des rapports +de grande bienveillance ou même d'étroite amitié. Ils sont tous morts +aujourd'hui, les uns, avant de ressentir les atteintes de l'âge, et +dans la vigueur comme dans la maturité de leur talent; les autres, +après avoir parcouru toute la carrière et atteint, par un noble +travail, un juste renom et un honorable repos. Je ne me refuserai pas +le mélancolique plaisir de rappeler ici leur mémoire, les impressions +que j'ai reçues d'eux et les liens qui nous ont unis. + +M. Hallam est celui avec qui j'ai été le plus intimement lié. Dès +que je l'ai connu, et plus je l'ai connu, son caractère et son esprit +m'ont également attiré et attaché. Avant 1830, ses beaux travaux +historiques, surtout son _Histoire constitutionnelle d'Angleterre_, +firent naître entre nous de bienveillants rapports; dans la préface +de ce dernier ouvrage, il avait parlé de moi et de mon _Histoire de +la Révolution d'Angleterre_ en termes dont je ne pouvais qu'être +très-honoré et touché. Après 1830, je le vis à Paris; nous entrâmes en +correspondance; il m'exprima plusieurs fois son opinion sur ce qui se +passait en Angleterre, entre autres sur la réforme parlementaire de +1831, et je fus frappé de la ferme indépendance comme de la judicieuse +sagacité, soit de ses idées générales, soit de ses appréciations des +mesures et des événements contemporains. Je n'ai point connu d'homme +plus sincèrement, plus profondément libéral, et en même temps plus +exempt de tout préjugé national et de tout esprit de parti; point +d'homme qui s'inquiétât plus exclusivement de chercher la vérité et de +rendre justice à tous, sans aucun souci de plaire ou de déplaire à ses +adversaires ou à ses amis. La rectitude naturelle de son jugement, +son vaste et exact savoir, la généreuse élévation de son âme et son +parfait désintéressement le rendaient imperturbablement équitable, et +étranger, dans la cause même qui lui tenait le plus à coeur, celle de +la liberté religieuse et politique, à toute espèce de badauderie comme +de fanatisme. Il me reçut à Londres, en 1840, avec un empressement +amical; il aimait la société, la conversation, la discussion familière +des souvenirs ou des idées, et il réunissait souvent à sa table les +hommes les plus distingués de son pays, lettrés par profession ou par +goût, M. Macaulay, lord Lansdowne, lord Mahon, sir Francis Palgrave, +M. Milman, tous charmés de se trouver ensemble et autour de lui. En +1848, après la Révolution de février, M. Hallam fut pour moi le plus +véritable, je dirai le plus infatigable ami; il n'y avait point de +bons offices qu'il ne recherchât l'occasion de me rendre, point +de soins, point de prévenances qu'il n'eût tous les jours pour mes +enfants et pour moi, avec cette cordialité affectueuse qui rend tout +facile et agréable à ceux qu'elle oblige, car elle prend, à ce +qu'elle fait pour eux, autant de plaisir qu'elle peut leur en faire à +eux-mêmes. J'ai entendu dire que, dans la première partie de sa vie, +M. Hallam avait été un peu âpre et impérieux; mais il avait subi de +grandes douleurs domestiques; il avait perdu sa femme et plusieurs +de ses enfants, entre autres son fils aîné Arthur, jeune homme d'une +distinction rare, à la mémoire duquel son ami, le poëte Tennyson, a +consacré une de ses plus belles oeuvres de poésie morale, intitulée: +_In memoriam_. Au lieu d'aigrir ou d'assombrir M. Hallam, le malheur +et l'âge l'avaient adouci et attendri; personne n'apercevait plus +en lui la moindre trace de rudesse; il conservait tout son mouvement +d'esprit, tous ses goûts littéraires et sociables, et semblait jouir +de la vie en homme qui la trouve encore douce et veut la rendre douce +à ceux qui l'entourent, mais qui en a connu les poignantes tristesses, +et qui, au fond de l'âme et pour son propre compte, ne s'y passionne +plus. Après mon retour en France, M. Hallam vint, en 1853, avec sir +John Boileau, passer quelques jours au Val-Richer; il était encore le +même, l'esprit toujours aussi animé et le coeur aussi affectueux; mais +peu de temps après, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui le +laissa impotent et presque éteint. Pendant le voyage que je fis en +Angleterre en 1858, j'allai le voir à la campagne, à Penshurst, près +de Londres, où il vivait retiré chez sa fille, mistriss Cator. Je le +trouvai enfoncé dans son fauteuil, auprès d'une table encore chargée +de livres, quelques-uns entr'ouverts, et tenant à la main le _Times_ +du jour qu'il laissa tomber à terre quand j'entrai; il pouvait à peine +marcher, ne parlait qu'avec embarras, et il arrêta sur moi des regards +lents et tristes où perçaient un souvenir d'affection et le plaisir +qu'il éprouvait à me revoir, mais qu'il n'exprimait pas. J'abrégeai +ma visite qui le fatiguait autant qu'elle m'attristait. Il mourut +quelques mois après. Homme rare, et modeste autant que rare, à qui il +n'a manqué que plus d'éclat dans le talent et une soif plus passionnée +du succès pour exercer, sur le public, autant de puissance qu'il a +obtenu d'estime et d'amitié de ceux qui l'ont bien connu. + +Je n'ai pas vécu aussi intimement avec lord Macaulay (M. Macaulay en +1840), et même après l'avoir beaucoup vu, j'ai moins connu l'homme que +l'écrivain. Avant que nous nous fussions rencontrés, j'admirais son +art savant et brillant pour recueillir les faits, les grouper, les +animer, transformer le récit en drame, et semer, à travers les +scènes et les acteurs du drame, les observations et les jugements du +spectateur; il a excellé à répandre sur le passé des flots de lumière +et de couleur, en le mettant constamment en face des idées et des +moeurs du temps présent. Quand j'ai personnellement connu lord +Macaulay, j'ai joui plus vivement encore de mon plaisir à l'admirer; +l'harmonie était parfaite entre l'homme et l'artiste, le causeur +et l'écrivain; rien ne se ressemblait plus que les écrits de lord +Macaulay et sa conversation; même richesse et même à-propos dans +la mémoire, même impétuosité facile dans la pensée, même vivacité +d'imagination, même clarté de langage, même tour à la fois naturel +et piquant dans les réflexions. Il y avait, à l'écouter, autant +d'agrément et presque autant d'instruction qu'à le lire. Et lorsque, +après tant de curieux et charmants _Essais_, il a publié son grand +ouvrage, _l'Histoire d'Angleterre depuis l'avénement de Jacques II_, +les mêmes qualités s'y sont déployées avec encore plus d'abondance et +d'éclat. Je ne connais point d'histoire où le passé et l'historien qui +le raconte vivent plus intimement et plus familièrement ensemble; lord +Macaulay peint les faits et les hommes du XVIIe siècle avec autant +de détails et des couleurs aussi vives que s'ils étaient ses +contemporains. Méthode pleine de puissance et d'attrait, mais qui +entraîne un péril auquel lord Macaulay n'a pas toujours échappé. +J'éprouve souvent, en le lisant, le regret de rencontrer, dans +l'histoire, l'esprit de parti de la politique. Je n'ai garde de mal +penser ni de mal parler des partis; ils sont les éléments nécessaires +d'un gouvernement libre. J'ai passé bien des années de ma vie dans +cette arène, et je sais combien, pour lutter avec succès, pour +gouverner comme pour résister efficacement, il est indispensable +d'être entouré d'un parti compacte, discipliné, permanent. Les whigs +et les torys ont fait en Angleterre, depuis deux siècles, la force du +pouvoir et de la liberté. Mais les partis et l'esprit de parti ne sont +bien placés que dans la politique active et actuelle; quand on rentre +dans le passé, quand on rouvre les tombeaux, on doit, aux morts qu'on +en fait sortir, une complète et scrupuleuse justice; il faut, en les +ramenant sur la scène, mettre en lumière les idées et les sentiments +qu'ils y ont portés; il faut faire équitablement, dans leur rôle, +la part de leurs intérêts et leurs droits, et ne pas mêler à leurs +cendres les charbons ardents de notre propre foyer. Lord Macaulay +n'a pas toujours obéi à cette loi de la vérité comme de l'équité +historique; il a porté quelquefois dans ses récits, et surtout +dans ses appréciations des actes et des hommes, les passions et les +préventions des whigs engagés dans les luttes anciennes ou modernes. +Et j'ai lieu de croire qu'il s'en est lui-même aperçu; j'en ai deux +preuves décisives puisées, l'une dans son grand ouvrage même, l'autre +dans mes rapports avec lui. En avançant dans son travail, il s'est +mieux dégagé de ses impressions premières; la justice de l'historien a +pris le dessus sur les habitudes du politique; il a été beaucoup plus +impartial dans son histoire du règne de Guillaume III que dans celle +du règne de Jacques II, et surtout que dans son résumé des règnes +de Charles Ier et de Charles II. Il juge les whigs de 1692 plus +sévèrement que les républicains de 1648; et si je suis bien informé, +son impartialité nouvelle lui a valu, de la part de quelques whigs +intéressés ou ardents, d'assez vifs reproches. Ma preuve personnelle +n'est pas moins concluante. Au printemps de 1848, je voulais que +mon fils Guillaume reprît à Londres ses études classiques forcément +interrompues à Paris; j'hésitais entre deux grands établissements, +le collége de l'Université de Londres (_University's college_), +fondé sous le roi Guillaume IV, comme cette Université elle-même, par +l'influence des whigs, et le collége royal (_King's college_), fondé +vers la même époque, sous le patronage de l'Église anglicane. Je +consultai M. Macaulay sur le choix: «Vous m'interrogez comme père, me +dit-il; je ne vous répondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru, +avec mes amis whigs, à la fondation de l'Université de Londres et +de son collége; envoyez votre fils au _King's college_; c'est le +meilleur.» Je le remerciai de sa sincérité et je suivis son conseil +dont mon fils se trouva bien. + +J'eus, en 1840, dans les loisirs de mon ambassade, une preuve +frappante de l'étendue et de l'agrément de son savoir: il m'offrit de +me servir de _cicerone_ dans la visite de l'abbaye de Westminster et +de sa célèbre église peuplée de morts dispersés ou entassés pêle-mêle +dans toutes les parties de l'édifice, rois, reines, guerriers, +politiques, magistrats, orateurs, écrivains, simples particuliers, +les uns glorieux, placés là par l'admiration et la reconnaissance +publiques, les autres obscurs, consacrés par la piété, ou l'affection, +ou la vanité domestiques. Elizabeth et Marie Stuart, Buckingham +et Monk, lord Chatham et lord Mansfield, Pitt et Fox, Shakespeare, +Milton, Newton, Gray, Addison, Watts, les destinées et les natures +les plus diverses mises côte à côte, la paix du ciel entre les hommes +après les haines et les rivalités de la terre. Je ne fus pas choqué, +comme ont paru l'être beaucoup de gens, du grand nombre des morts +obscurs; qu'importe aux morts illustres? Ils n'en sont pas moins +apparents ni moins seuls. Il n'y a pas de foule là; les tombeaux ne se +gênent pas, ne se masquent pas l'un l'autre; on ne s'arrête que devant +ceux qui renferment vraiment un immortel. Ce qui est choquant, hideux, +barbare, ce sont des figures de cire placées là dans des armoires, +la reine Elizabeth, la reine Anne, Guillaume III et Marie, Nelson, +Chatham, debout, les yeux ouverts, sous leurs propres vêtements. Cette +prétention à la réalité, ce mariage de la vie apparente et de la mort +sont d'un effet révoltant au milieu de ces tombeaux, de ces statues, +purs symboles qui proclament la mort en perpétuant la mémoire, et +transmettent le nom aux respects de la postérité sans livrer la +personne à la curiosité de ses regards. Pendant trois ou quatre +heures, je me promenai avec M. Macaulay dans cette galerie monumentale +de la nation et des familles anglaises; je l'arrêtais ou il m'arrêtait +à chaque pas; et tantôt répondant à mes questions, tantôt les +devançant, il m'expliquait un monument allégorique, me rappelait un +fait oublié, me racontait une anecdote peu connue, me récitait quelque +beau passage des écrivains ou des orateurs dont nous rencontrions les +noms. Nous passions devant le monument de lord Chatham debout, la tête +haute et le bras en avant comme dans un mouvement d'éloquence; devant +lui, à ses pieds, sur une simple pierre, était inscrit le nom de son +fils William Pitt, déposé là en attendant qu'on eût terminé et placé +en son lieu le monument qui lui devait être consacré: «Ne dirait-on +pas, me dit M. Macaulay, que le père se lève et prononce là, devant le +public, l'oraison funèbre de son fils?» Et à ce propos, quelques-uns +des plus beaux discours de lord Chatham et de M. Pitt lui revinrent +en mémoire, et il m'en répéta plusieurs fragments. Les monuments des +grands écrivains, prosateurs ou poëtes, suscitaient en lui la même +abondance, la même verve de souvenirs; Milton et Addison étaient, pour +lui, des favoris, et il me retint plusieurs minutes devant leurs noms, +se complaisant à me rappeler quelques traits de leur vie, ou à me +citer quelques passages de leurs oeuvres, presque autant que je me +plaisais à l'écouter. Un bas-relief, qui retraçait un incident de la +grande guerre entre l'Angleterre et ses colonies américaines luttant +pour leur indépendance, se trouva sur notre chemin: «Regardez cette +figure à laquelle manque la tête, me dit M. Macaulay; c'est celle +de Washington; le soir, sans doute, en se cachant, quelque ardent +patriote anglais, encore courroucé contre ce chef de rebelles, se +satisfit en lui cassant la tête; on la rétablit; quelque temps après +on la retrouva encore cassée; on a renoncé à la rétablir. Voilà +comment les patriotes d'un pays comprennent et traitent ceux d'un +pays rival.» Toute cette visite fut, pour moi, pleine d'intérêt et de +charme; comme les grands morts de l'Italie sur le passage de Dante, +les plus illustres personnages de l'histoire et de la littérature +anglaises sortaient devant moi de leur tombeau, à la voix d'un +représentant digne d'eux. + +_Holland-House_ n'était pas seulement le rendez-vous habituel des +whigs engagés dans la vie publique; c'était aussi le salon favori, +le _home_ adoptif des lettrés libéraux étrangers à la conduite des +affaires, mais dévoués à leurs idées et au redressement des vieilles +injustices sociales. Ce fut là que je rencontrai pour la première fois +le révérend Sidney Smith et lord Jeffrey, tous deux fondateurs, en +1801, de la _Revue d'Édimbourg_, et les deux hommes de ce temps qui, +en dehors du Parlement, ont le plus contribué aux succès du parti whig +et aux progrès de la liberté. Ils étaient l'un et l'autre bien loin, +en 1840, du puissant élan de leur jeunesse et de leur influence; +mais M. Sidney Smith conservait, à soixante-neuf ans, cette vive +originalité d'imagination et d'esprit, cette verve inattendue et +plaisante qui éclataient partout, dans la vie familière comme dans les +salons, et probablement aussi dans sa propre pensée, quand il était +seul dans son cabinet. J'écrivais à Paris, après notre première +rencontre: «J'ai causé hier soir avec M. Sidney Smith, qui a vraiment +beaucoup, beaucoup d'esprit. Mais tout le monde s'y attend, tout le +monde vous en avertit. C'est son état d'avoir de l'esprit comme c'est +l'état de lady Seymour d'être belle. On demande de l'esprit à M. +Sidney Smith comme une voiture à un sellier. On rit trop de ses +plaisanteries. On rit avant, pendant, après. Et il plaisante un peu +trop à propos de toutes choses, même à propos des évêques; ce qui ne +l'empêche pas d'avoir sa réserve, et même sa timidité envers sa robe; +il ne veut plus dîner hors de chez lui le dimanche, et il n'ose pas +le dire à lady Holland qui l'invite le dimanche pour le plaisir de +l'embarrasser.» Là étaient en effet l'embarras et le côté faible de M. +Sidney Smith; le tour de son esprit et de son langage n'était pas en +harmonie avec sa situation; il n'était pas devenu ecclésiastique par +goût et de son libre choix; il avait obéi, en cela, au pressant désir +de son père; et quelque soin scrupuleux qu'il apportât à remplir tous +les devoirs de son état, il n'avait pu changer sa nature, ni +régler toujours, selon de sévères convenances, son intarissable et +quelquefois bouffonne gaieté. D'ailleurs le meilleur des hommes, aussi +doux que courageux, plein de charité chrétienne comme de sincérité +libérale, prédicateur efficace dans sa chaire autant que critique +éminent dans la _Revue d'Édimbourg_, et dont les sermons, recueillis +après sa mort, valent bien ses articles, et couvrent amplement ce +qu'il y avait d'excessif dans ses saillies de moquerie et de gaieté. +Il vint me voir un jour à l'ambassade, et sa conversation fut un +agréable mélange de réflexions sérieuses et de traits piquants. Il +me parla beaucoup de lord John Russell qu'il aimait fort et qu'il +regardait comme l'âme du cabinet: «Lord Melbourne, me dit-il, est +un homme de beaucoup d'esprit, un bon et aimable garçon plutôt qu'un +politique, _a fine fellow rather than a politician_, et bien moins +insouciant qu'il n'en a l'air.» Il tenait beaucoup à n'être pas pris +pour un radical: «Les radicaux, me dit-il, sont en déclin dans la +Chambre des communes, découragés et ne comptant plus sur leur avenir. +Ils s'étaient figurés qu'ils changeraient toutes choses. Le bon sens +public les paralyse. La plupart se fondront dans les whigs.» Je ne +lui demandai pas si les whigs ne feraient pas la moitié du chemin. +Je l'écoutais sans discuter. Il y a des gens à qui on plaît en leur +parlant; à d'autres, en les écoutant. On les distingue bien vite. M. +Sidney Smith était accoutumé à être écouté, et même attendu. + +Malgré l'ancienne union de leurs idées et de leurs travaux, lord +Jeffrey, à l'époque où je l'ai connu, ne ressemblait en rien au +révérend Sidney Smith. L'ecclésiastique anglais était resté, à +soixante-neuf ans, aussi animé, aussi gai, aussi bienveillant, aussi +confiant dans la nature humaine et dans l'avenir des sociétés humaines +qu'il avait pu l'être dans sa jeunesse. Le critique écossais, à +soixante-sept ans, portait l'empreinte des épreuves et des mécomptes +de la vie. Profondément sérieux et sagace, il avait dans l'esprit plus +d'activité et de fermeté que de penchant aux brillantes et lointaines +espérances; sincèrement attaché aux principes qu'il avait soutenus et +au parti qu'il avait servi avec ardeur, il se méprenait peu sur +leurs mauvaises pentes et leurs mauvaises chances; il avait exercé la +critique littéraire avec autant d'intégrité et d'indépendance que de +pénétration et de bon jugement; mais il était las de critiquer et ne +trouvait plus guère à admirer. Il aimait beaucoup la conversation, +la discussion, l'échange et le choc des idées; il y était abondant, +ingénieux, sensé sans pédanterie quoique avec vigueur; mais ses goûts +de société étaient combattus et attiédis par sa préférence de plus en +plus prononcée pour sa petite maison de campagne, près d'Édimbourg, +pour la vie domestique et la méditation tranquille au sein d'une belle +nature. Après l'adoption de la réforme parlementaire, il était entré +dans la Chambre des communes; mais il n'y avait obtenu ni un succès +oratoire, ni une importance politique proportionnés à ses succès et à +son importance dans le monde lettré. Il était sorti du Parlement sans +regret, quoique avec un peu de tristesse, avait accepté un siége dans +la haute cour de session d'Écosse, et ne venait plus à Londres que +rarement et pour peu de jours. Nous eûmes un matin, chez moi, un long +entretien sur l'état actuel des idées et des moeurs, des sociétés et +des gouvernements; je fus frappé de la ferme indépendance et de +la longue prévoyance de sa pensée; ce vaillant champion des idées +libérales s'inquiétait vivement de la domination exclusive de la +démocratie, autant pour la dignité humaine et la liberté politique que +pour la sécurité des droits divers et la forte constitution des États. +Mais il m'exprimait ces judicieux sentiments avec cette nuance de +découragement et d'humeur qui donne à l'esprit l'air vieux, et la +vieillesse ne va pas mieux à l'esprit qu'au corps. + +En sortant de _Holland-House_ ou de _Lansdowne-House_, j'allais +quelquefois finir ma soirée dans un modeste salon, chez deux vieilles +personnes, miss Berry et sa soeur Agnès, que j'avais vues souvent +à Paris. Après avoir longtemps vécu, sur le continent comme en +Angleterre, dans le monde élégant et lettré, elles habitaient Londres, +âgées l'une de soixante-dix-huit, l'autre de soixante-quatorze ans, +restant chez elles tous les soirs, et recevant d'anciens amis et +des gens d'esprit bien aises d'être assurés de les trouver et de s'y +trouver ensemble. Elles avaient pour amie et pour compagne fidèle lady +Charlotte Lindsay, fille de lord North, femme d'esprit aussi, pleine +des souvenirs de la cour et de l'histoire d'Angleterre pendant le +ministère de son père, et prenant plaisir à les raconter. L'aînée +des deux soeurs, miss Berry, avait été belle et l'objet des soins +particuliers d'Horace Walpole qu'elle avait, disait-on, refusé +d'épouser, tout grand seigneur et homme d'esprit qu'il était, le +trouvant trop vieux. Elle aimait la France et la société française +qu'elle avait vues dans des temps et des états bien différents, et +elle rappelait volontiers que c'était à la cour de Louis XVI, et par +une bonne grâce particulière de la reine Marie-Antoinette, qu'elle +avait été, pour la première fois de sa vie, invitée à un grand bal. +En 1815, elle avait publié un premier recueil des _Lettres de lady +Russell_, en le faisant précéder d'un _Essai biographique_ écrit +avec une émotion intelligente; et en 1840, je reportai sur l'éditeur +quelque chose du profond et tendre intérêt que la mémoire de cette +personne si rare, admirable exemple de la passion dans la vertu, +m'avait dès lors inspiré. Je retrouvais d'ailleurs, dans le petit +salon de miss Berry, non-seulement les goûts, mais les habitudes de +la société et de la conversation françaises, plus de facilité, de +variété, de sympathie complaisante que dans la plupart des salons +anglais, un vif mouvement d'esprit littéraire et des sentiments +libéraux sans préoccupations politiques. C'était, pour moi, un +agréable délassement et comme un retour momentané vers ma jeunesse, +dans le salon de madame Suard ou de madame d'Houdetot. + +Quelque liberté que je prisse soin de garder pour mes relations +personnelles, je voyais moins les torys que les whigs: non-seulement +parce que je n'avais pas à traiter avec eux, mais aussi parce qu'ils +avaient à Londres moins de foyers de réunion et de conversation un peu +intime. J'ai déjà dit quel courtois empressement m'avaient témoigné, à +mon arrivée, les principaux d'entre eux, notamment sir Robert Peel et +lord Aberdeen; dès le 7 mars 1840, sir Robert Peel me donna à dîner +avec ses plus particuliers amis. Lord Aberdeen se plaignait de ne +pas me voir plus souvent. C'était surtout chez lady Jersey que je +rencontrais les hommes considérables du parti et des diverses nuances +du parti; elle leur était très-fidèle, et prenait beaucoup de soin +pour les attirer chez elle et leur rendre son salon agréable. Je +fis là connaissance avec lord Lyndhurst, lord Ellenborough et sir +Stratford Canning, aujourd'hui lord Stratford de Redcliffe: le +premier, déjà âgé, me frappa par la vigueur, la précision, la netteté +de sa pensée et de sa parole, et dix ans plus tard, je lui ai retrouvé +les mêmes qualités, presque au même degré. Sir Stratford Canning +n'avait pas encore déployé, dans l'ambassade de Constantinople, +sa dominante et indomptable énergie; mais la mâle franchise de son +caractère et la fierté douce de ses manières eurent pour moi, dès +l'abord, un attrait que les dissentiments diplomatiques n'ont jamais +effacé. Lord Mahon, aujourd'hui comte Stanhope, aussi distingué par +ses travaux historiques que par ses lumières politiques, réunissait +souvent chez lui, à déjeuner, les libéraux et les lettrés du parti, +les adhérents de sir Robert Peel, ceux que dès lors on appelait et qui +eux-mêmes s'appelaient _conservateurs_ plutôt que torys. Pris dans +son ensemble, ce parti dominait dans la Chambre des lords, touchait et +quelquefois atteignait, dans la Chambre des communes, à la majorité, +et il avait pour chefs des hommes éminents par leurs talents comme par +leur caractère, et en possession de l'estime du pays. Mais il était +en proie à un travail, dirai-je de décomposition ou de transformation +intérieure, qui paralysait sa force et livrait le pouvoir à ses +adversaires. J'écrivais le 20 mai 1840 à l'un de mes amis: «J'assiste +ici à un étrange spectacle, au spectacle d'une opposition très-forte, +très-bien gouvernée, et qui n'ose pas, qui, de son propre aveu, ne +peut pas devenir gouvernement. Les vieux torys, les torys de lord +Liverpool et de lord Castlereagh sont à la fois le corps d'armée et +l'embarras, le nerf et le fardeau du parti. Si tous les conservateurs +étaient de l'espèce de sir Robert Peel, ils seraient les maîtres. +Tenez pour certain que, bien qu'il n'y ait pas eu naguère ici, +comme chez nous, une révolution, il y a, ici, comme chez nous, des +résistances et des arrogances de classe que le pays n'acceptera +plus; il y a des réformes, faites ou à faire, que tout le monde devra +accepter, et qui rendront incapable de gouverner quiconque ne les +acceptera pas sérieusement et sincèrement. Deux choses me frappent +également en Angleterre, la puissance de l'esprit de conservation, et +la puissance de l'esprit de réforme. Malgré la violence des paroles +et la ténacité des engagements de parti, ce pays-ci est le pays du +bon sens définitif, du progrès lent mais continu. Il ne retrouvera un +gouvernement fort que lorsque les partis divers, sans abdiquer leurs +maximes et leurs tendances caractéristiques, se seront tous décidés +à pratiquer cette politique équitable et modérée vers laquelle, soit +qu'ils le proclament, soit qu'ils s'en taisent, convergent aujourd'hui +tous les esprits.» + +On prévoyait dès lors avec certitude que sir Robert Peel ne tarderait +pas à arriver au gouvernement par cette voie; j'écrivais le 23 mai, +à la veille d'un échec des whigs: «J'ai cru jusqu'ici que les +conservateurs, les gens d'esprit du moins, ne se souciaient pas, au +fond, de renverser le cabinet. Je commence à en douter. L'un d'entre +eux m'a dit hier: «Nous dissoudrions le Parlement. La dissolution nous +donnerait trente voix de majorité. Le problème du moment est d'obtenir +de la Chambre des lords les réformes nécessaires, en Irlande et +ailleurs. Peel peut seul manier (_manage_) cette chambre et lui faire +faire des pas en avant. Peel n'est pas un grand homme, mais il fera ce +que de grands hommes ne pourraient pas faire[8].» + +[Note 8: _Peel is not a great a man; but, he will do what great men +could not do._] + +Sir Robert Peel a fait ce qu'on attendait de lui. Reste maintenant +à savoir comment se refera ce qu'il a défait. De grandes réformes +sociales ont été accomplies; les grands partis politiques, nécessaires +à la puissance et à la longue durée des gouvernements libres, +parviendront-ils à se réorganiser? C'est dans le travail de ce nouveau +problème que tâtonne aujourd'hui l'Angleterre. + +De tous les champions du vieux torysme anglais que j'ai rencontrés, +c'est un homme étranger à la haute aristocratie et à la cour, c'est +un bourgeois lettré et placé, dans la carrière politique, au troisième +rang, M. John Wilson Croker, qui m'a le mieux représenté et fait +comprendre son parti. Il avait été longtemps membre de la Chambre +des communes et secrétaire de l'Amirauté; mais, depuis la réforme +parlementaire qu'il avait énergiquement et spirituellement combattue, +il était sorti du Parlement et des affaires, et ne s'occupait plus que +de critique politique et littéraire. Il y portait toutes les maximes, +toutes les traditions, toutes les passions d'un serviteur du cabinet +de lord Liverpool et de lord Castlereagh, toujours ardent adversaire, +au dedans, des whigs, même quand il sentait la nécessité de certaines +réformes, au dehors, de la Révolution française, républicaine ou +impériale, quoique sans haine ni jalousie envers la France, et plein +même, pour le génie français, d'admiration et presque de goût, comme +un spectateur intelligent admire un grand acteur. C'était un homme +d'une instruction peu commune, d'un esprit sagace, vigoureux, +judicieux, curieux, mais l'esprit de parti incarné, intraitable, +résolu à tout défendre, de peur de laisser entamer le système général +auquel il appartenait. Il occupait, dans le palais de Kensington, un +appartement que lui avait donné, pour sa vie, le roi George IV, et +c'était dans le _Quarterly Review_ qu'il déployait toute sa polémique. +Je l'avais vu à Paris avant 1840; je le revis à Londres pendant mon +ambassade; et quand je retournai en Angleterre en 1848, il me donna +des marques d'un intérêt aussi actif qu'affectueux. Nous discutions +à perte de vue; mais nous nous comprenions, même quand nous ne nous +accordions pas, et j'ai beaucoup appris, dans ses entretiens, sur +l'état de la société anglaise et sur l'histoire de son temps. + +Les radicaux faisaient peu de bruit à Londres en 1840. En Angleterre +comme ailleurs, plus que partout ailleurs, ce parti comprend deux +éléments très-divers, les radicaux révolutionnaires et les radicaux +réformateurs: les uns, ennemis passionnés de l'ordre établi et +aspirant à le renverser; les autres, novateurs systématiques, +travaillant à faire prévaloir leurs théories dans les institutions +nationales et par ces institutions mêmes, sans en changer les grandes +bases. La réforme parlementaire de 1832 avait, pour un temps, réduit +ces deux fractions du parti, la première à l'impuissance, la seconde +à l'espérance patiente: les chartistes ne tentaient plus de +manifestations populaires, et les démocrates constitutionnels +s'appliquaient à faire prévaloir, dans le Parlement comme dans le +public, leurs projets de réforme: «J'ai dîné hier chez M. Grote +avec cinq ou six radicaux, écrivais-je à Paris le 19 mars, esprits +tranquilles quoique bien radicaux. M. Grote me parle des chartistes +à peu près comme lord John Russell, et lord John Russell comme lord +Aberdeen. Il y a bien du factice dans le classement politique des +hommes, et ils diffèrent bien moins qu'ils ne croient. Mais c'est +là le gouvernement représentatif; par la publicité et la discussion +continues, il aggrave les dissentiments et échauffe les luttes. La vie +politique est à ce prix.» En dehors du Parlement et dans les relations +sociales, les whigs prenaient bien du soin pour plaire aux radicaux +réformateurs et les attirer dans leurs rangs; j'écrivais le 30 avril: +«Madame Grote devient un personnage; lady Palmerston l'a invitée à une +soirée. J'ai entendu avant-hier lady Holland faire un petit complot +pour l'avoir à dîner à _Holland-House_ la semaine prochaine, et elle +recommandait à lord John Russell de n'y pas manquer et de plaire à +madame Grote. Ils ne lui plaisent pas et elle ne leur plaira pas. Elle +a de la hauteur et veut de la place. Ils ne lui en feront pas assez. +Les complaisances aristocratiques ne réussiront pas à se mettre au +niveau des fiertés bourgeoises. Il doit, il peut y avoir, entre les +deux classes, des rapprochements sérieux et efficaces, par nécessité, +par bon sens, par esprit de justice et de prévoyance; mais ce sera +de l'entente politique, non de l'assimilation sociale; on pourra agir +ensemble dans le Parlement; on ne vivra pas familièrement ensemble +dans les salons. On n'aura pas le vote de M. Grote comme don Juan +obtient l'argent de M. Dimanche. Tout ce qui est factice, superficiel, +momentané dans les rapports de la vie mondaine, demeure sans effet, si +même cela ne nuit pas à l'accord, au lieu d'y servir.» + +En ma qualité de protestant, j'étais, pour les divers partis religieux +en Angleterre, anglicans et dissidents, un objet de curieuse et +bienveillante attention. Peu après mon arrivée, l'évêque de Londres, +M. Bloomfield, savant helléniste, me donna à dîner avec l'archevêque +de Cantorbéry, l'évêque de Llandaff, deux chanoines de Westminster et +quelques laïques zélés. Il me demanda d'aller avec lui un dimanche, +dans sa voiture, à l'office solennel, dans l'église de Saint-Paul. Il +voulait m'y faire une réception officielle et étaler un peu, dans sa +cathédrale, un ambassadeur de France protestant. Je m'y refusai. Je +n'aime pas les grandeurs humaines dans ce lieu-là. J'allai en effet à +Saint-Paul, mais sans bruit, entrant simplement avec l'évêque et +assis à côté de lui. Parmi les prélats anglicans avec qui je fis +connaissance, l'archevêque de Dublin, M. Whately, correspondant de +notre Institut, m'intéressa et me surprit; esprit original, fécond, +inattendu, instruit et ingénieux plutôt que profond dans les sciences +philosophiques et sociales, le meilleur des hommes, parfaitement +désintéressé, tolérant, libéral, populaire, et, à travers son +infatigable activité et son intarissable conversation, étrangement +distrait, familier, ahuri, dégingandé, aimable et attachant, quelque +impolitesse qu'il commette et quelque convenance qu'il oublie. Il +devait parler le 13 avril, à la Chambre des lords, contre l'archevêque +de Cantorbéry et l'évêque d'Exeter, dans la question des biens à +réserver pour le clergé au Canada[9]: «Je ne suis pas sûr, me dit lord +Holland, que, dans son indiscrète sincérité, il ne dise pas qu'il ne +sait point de bonne raison pour qu'il y ait, à la Chambre des lords, +un banc des évêques.» Il ne parla point, car le débat n'eut pas +lieu; mais, dans cette occasion comme dans toute autre, il n'eût +certainement pas sacrifié, aux intérêts de sa corporation, la moindre +parcelle de ce qu'il eût regardé comme la vérité ou le bien public. + +[Note 9: _Clergy reserves._] + +On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup, notamment en France, +de l'Église anglicane; elle est, à mon avis, peu connue et mal +comprise. On lui reproche d'avoir pris naissance, non dans les +croyances publiques, mais dans la tyrannie de Henri VIII; d'avoir, +à son origine, scandaleusement varié dans ses professions de foi; de +s'être approprié les dépouilles de l'Église catholique; d'avoir à son +tour tyrannisé les dissidents et maltraité le bas clergé; enfin de +manquer d'indépendance, ayant et acceptant, pour chef de l'Église, le +chef laïque de l'État. Il y a beaucoup de vrai dans ces reproches, +et je ne chercherai pas à les atténuer en discutant ce qu'ils peuvent +avoir d'excessif. Je ne demanderai même pas quels sont les pouvoirs, +quels sont les établissements humains dont on pourrait sonder +l'origine sans y rencontrer les violences et les vices que sème +partout la main des hommes quand elle prétend aux honneurs de la +création. Un fait spécial apparaît dans l'histoire de l'Église +anglicane; en durant et en grandissant, elle s'est singulièrement +éloignée et affranchie de son berceau. Elle est riche, riche de +biens qui lui appartiennent en propre; elle exerce sur la masse de la +population anglaise une grande influence; elle siége dans la +Chambre des lords; par son origine, par sa situation, elle semble +essentiellement engagée dans la politique; elle y a été d'abord +intimement associée et presque asservie; et pourtant elle n'a +aujourd'hui point de prétentions politiques; elle se renferme dans +sa mission religieuse; il n'est jamais arrivé qu'une Église si bien +dotée, si haut placée et investie d'une si puissante action morale, +se contentât si sagement de son rôle spirituel et cherchât si peu +à intervenir dans le gouvernement civil du pays. Est-ce défaut +d'indépendance dans son propre domaine et complète soumission au +pouvoir laïque dont elle reconnaît la suprématie? Nullement, et +ceux-là se trompent fort qui jugent, en ceci, d'après les inductions +logiques et les premières apparences de l'histoire. Quand la Réforme +du XVIe siècle a éclaté, l'une de ses principales causes a été +l'ardent travail des laïques, princes et peuples, non-seulement +pour affranchir l'État de la domination de l'Église, mais aussi pour +prendre, dans le gouvernement de l'Église elle-même, leur place et +leur part. Tels avaient été les progrès de la civilisation et +le mouvement des esprits que, dans une grande partie de l'Europe +chrétienne, la société laïque ne voulait plus, même en matière de +discipline religieuse, subir, sans participation et sans contrôle, le +pouvoir absolu de la société ecclésiastique, du clergé. A la suite +des luttes suscitées par cette fermentation sociale, trois systèmes +se sont trouvés en présence: 1º le système catholique, c'est-à-dire +l'autonomie indépendante de l'Église religieusement gouvernée par +le clergé seul; 2º le système mixte, c'est-à-dire l'autonomie +indépendante de l'Église religieusement gouvernée par les +ecclésiastiques et les laïques mêlés à divers degrés et sous diverses +formes; 3º l'Érastianisme, c'est-à-dire l'abolition de l'autonomie de +l'Église et son gouvernement passant aux mains du souverain laïque de +l'État. Je n'ai garde de comparer ici ces divers systèmes; je ne veux +que les constater et les caractériser. Les deux derniers, quoique +très-divers, puisque l'un a maintenu et l'autre aboli l'autonomie +indépendante de l'Église, ont pris également leur source dans +l'influence croissante de la société laïque et dans son désir +d'échapper au pouvoir absolu du clergé. L'Érastianisme a prévalu +en Angleterre, dans l'Église nationale, pendant que le système du +gouvernement mixte prévalait, sur le même sol, dans la plupart des +sectes dissidentes, Presbytériens, Indépendants, Baptistes, etc. Mais +quoique soumise, en principe, au gouvernement laïque de l'État, +et d'abord son docile et quelquefois même son servile instrument, +l'Église anglicane n'a pas tardé à devenir, en fait, très-libre dans +l'ordre spirituel. Par quelques-unes de ses maximes fondamentales, par +son organisation aristocratique, par ses intérêts spéciaux, elle est +restée le naturel et très-utile allié du pouvoir civil; mais depuis +longtemps la Couronne et le Parlement ne se mêlent guère de ses +affaires propres et intérieures, pas plus qu'elle ne se mêle elle-même +des affaires de l'État. L'Église nationale a sa part, en Angleterre, +de la liberté générale du pays; le complet établissement du régime +libre a eu là cette salutaire conséquence que le pouvoir temporel +et le pouvoir spirituel, bien que nominalement réunis dans les +mêmes mains, se sont, dans la pratique, séparés l'un de l'autre et +mutuellement respectés. L'instinct du droit et le bon sens ont prévalu +à ce point que l'État et l'Église, confondus en apparence, sont +distincts en réalité, et se renferment habituellement chacun dans son +domaine naturel. + +Et en même temps que l'état général de la société anglaise faisait +ainsi recouvrer, en fait, à l'Église anglicane, une partie de +l'indépendance qui lui manque en principe, cette Église vivait en +présence de sectes dissidentes longtemps persécutées, opprimées, +jamais anéanties ni entièrement dépouillées de leurs libertés +anglaises, et toujours en possession de leur autonomie religieuse. +Cette concurrence continue n'a pas permis à l'Église anglicane de +tomber, d'une façon durable, dans l'indifférence, l'apathie, le +relâchement, les moeurs mondaines, la complaisance servile envers le +pouvoir; au milieu de ses faiblesses, de ses langueurs, de ses chutes, +elle a eu constamment sous les yeux des exemples de foi vive, de +ferveur pieuse, de ferme indépendance. A travers leurs divagations et +leurs emportements, ces mérites n'ont jamais manqué, en Angleterre, +aux sectes dissidentes; et leurs exemples, leur rivalité ont agi, sur +l'Église anglicane, comme un aiguillon dans ses flancs; elle a été +constamment provoquée et amenée à se relever, à se ranimer, à se +retremper dans la foi et la vie chrétiennes. Elle n'est certes pas +exempte aujourd'hui des doutes, des déviations, de la fermentation +hostile qui travaillent le christianisme tout entier; comme l'Église +catholique, comme les sectes dissidentes anglaises, comme le +protestantisme continental, elle a ses incrédules, ses sceptiques, +ses critiques; mais c'est une grande ignorance des faits ou un grand +aveuglement de la passion de croire que, pour cela, elle soit en état +de décomposition et de décadence; au milieu même de la crise générale +que subit le christianisme, l'Église anglicane est devenue de nos +jours et devient chaque jour plus chaudement et plus efficacement +chrétienne; les croyances essentielles du christianisme, les moeurs +graves, les sentiments pieux, la foi, le zèle et la charité chrétienne +y sont en incontestable progrès; les édifices consacrés à son culte +se multiplient rapidement; les populations s'y réunissent bien plus +nombreuses et plus empressées; ses oeuvres pieuses, prochaines ou +lointaines, s'étendent et prospèrent. Quand j'arrivai à Londres, en +1840, quand je vis l'Église anglicane de près et à l'oeuvre, je fus +frappé de la féconde activité religieuse qui s'y déployait; et +depuis cette époque, les faits que j'ai recueillis ou vus moi-même +me laissent convaincu qu'au sein de cette Église et en dépit des +mouvements contraires, ce mouvement de renaissance chrétienne n'a pas +cessé de se développer. + +J'observai, chez les sectes dissidentes, un mouvement, non pas +semblable, mais correspondant et d'un effet non moins salutaire. Dans +ces petites sociétés persécutées, la ferveur religieuse avait toujours +été grande; mais des sentiments violents et durs y régnaient; la haine +semble une vengeance de l'injustice, et les hommes se soulagent de +leurs maux en en détestant les auteurs. Quand une politique libérale +a fait cesser, en Angleterre, les gênes oppressives, les restrictions +offensantes qui pesaient sur les dissidents, quand ils ont vu l'Église +anglicane devenir à la fois plus zélée dans sa vie religieuse et plus +bienveillante envers eux, ils se sont eux-mêmes apaisés et adoucis; +l'isolement légal cessait, le rapprochement volontaire s'est accompli. +Progrès moral d'abord plus qu'intellectuel; les idées religieuses +de plusieurs des sectes dissidentes anglaises restent encore, sur +beaucoup de points, bien étroites et exclusives; mais les sentiments +amers et les préventions haineuses se sont singulièrement effacés. Les +coeurs sont plus chrétiens que les esprits. + +J'assistai un jour à un remarquable exemple de cet heureux progrès. +J'avais vu plusieurs fois, à Paris, en 1838 et 1839, une femme déjà +célèbre alors par ses oeuvres pieuses dans les prisons, mistriss +Elizabeth Fry, de la secte des quakers, si le mot de _secte_ peut être +employé à propos d'une personne dont le coeur était si ouvert à toutes +les sympathies humaines; le nom que se donnent eux-mêmes les quakers, +_Société des amis_, lui convenait beaucoup mieux. Partout où elle +avait passé, en France et en Allemagne comme en Angleterre, Mme Fry +avait vivement frappé tous ceux qui l'avaient vue, les grands comme +les déshérités de la terre, les vertueux comme les coupables de la +société, par son ardeur, je dirai aussi par sa puissance chrétienne +et philanthropique. Je la revis à Londres en 1840, et elle m'engagea à +dîner chez elle le 6 juillet, avec sa nombreuse famille et ses +intimes amis. Je trouvai là, avec les quakers, des anglicans, des +presbytériens, des indépendants, probablement d'autres dissidents +encore, tous conservant leur croyance et leur physionomie propres, +et pourtant réunis dans un sentiment commun de piété libre et +affectueuse. Parmi les enfants mêmes de Mme Fry, plusieurs avaient +cessé d'être quakers et étaient rentrés dans l'Église anglicane; ils +n'étaient pas moins bien traités, ni moins à l'aise dans leur famille. +Évidemment, le respect de la liberté religieuse et de la foi sincère +avait pénétré assez avant dans toutes ces âmes pour maintenir la +bienveillance et la paix au sein de la diversité. + +Je trouve, dans les _Mémoires_ mêmes de Mme Fry sur sa vie, publiés +par deux de ses filles, une mention de ce dîner que je veux citer +textuellement, tant elle marque bien le caractère original de la +personne et de la réunion: + +«Upton-Lane, le septième jour du septième mois. + +«Nous avons eu hier à dîner l'ambassadeur de France et une nombreuse +compagnie. Ces occasions sont sérieuses pour moi. Je me demande s'il +est bien fait de donner un dîner qui coûte cher, s'il en peut résulter +quelque bien, et si, à l'approche de la mort, nous emploierions ainsi +notre temps. D'un autre côté, après l'extrême bienveillance qui nous +a été témoignée en France, même par le gouvernement français, nous +devons bien aux Français quelque marque d'attention. Il est juste +d'ailleurs et chrétien de se montrer hospitalier envers les étrangers, +et je ne crois pas qu'on ait tort de les recevoir, dans une certaine +mesure, comme ils ont coutume de vivre. Ma crainte est de n'avoir pas +assez bien employé ce temps pour mettre en avant les importants sujets +qui doivent toujours nous occuper. J'ai essayé de le faire un peu; pas +assez, j'ai peur.» + +Mme Fry pouvait se rassurer; elle n'avait pas négligé cette occasion +de conversation morale et pieuse. Il est vrai qu'elle avait aussi pris +quelque plaisir à faire apporter dans le salon un grand portefeuille, +et à me montrer les portraits et les lettres des personnages +considérables, grands du monde ou de l'esprit, avec qui elle avait été +en rapport. Femme forte et excellente, née pour convertir, consoler et +commander, car elle avait beaucoup de charité chrétienne, de sympathie +féminine, d'autorité naturelle et un peu de vanité. + +Après mes souvenirs de la société anglaise, telle que je l'ai vue en +1840, je voulais parler aussi de la cour d'Angleterre à cette époque. +Je ne le ferai pas aujourd'hui. Je voyais commencer alors ce rare +bonheur royal que la mort du prince Albert vient de détruire avant +l'heure, s'il est permis de dire que telle heure, et non pas telle +autre, convient à la mort. Comment retracerais-je en ce moment les +réunions et les fêtes de cette royauté jeune, heureuse, charmée de +son ménage comme de son trône, et de qui l'Angleterre se plaisait +à concevoir ces belles espérances de vertu domestique et de sagesse +politique qui ont été si dignement remplies? Les plus respectueuses +paroles ne me satisferaient pas moi-même, et je ne me permettrais +pas d'y mêler cette liberté d'observation que n'interdit pas le plus +sincère respect. Plus tard, quand un peu de temps se sera écoulé, +et s'il m'est donné de conduire ces _Mémoires_ à leur terme, je +retrouverai l'occasion de rentrer à Buckingham-Palace, à Windsor, et +de rappeler les impressions que j'en ai reçues et les souvenirs que +j'en ai gardés. + +Chez moi comme hors de chez moi, par les affaires et par le monde, ma +vie était très-occupée. Je ne saurais dire qu'elle fût pleine. Je n'ai +jamais mieux reconnu quel vide peut exister dans des journées dont +tous les moments sont remplis. Ma situation politique me convenait; +j'avais de grands intérêts à traiter. Ce que je puis ressentir de +curiosité et d'amour-propre mondain était satisfait. Je ne suis pas +insensible à ces petits plaisirs; même quand je les trouve petits, +quand j'ai l'air de m'en amuser plus que je ne m'en amuse réellement, +je sais me défendre contre leur ennui; je ne m'en impatiente pas; +l'impatience me déplaît et m'humilie; j'ai besoin de croire que je +veux ce que je fais, et j'accepte de bonne grâce la nécessité pour +échapper aux apparences de la contrainte. Mais ni les travaux de la +vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais +suffi. Ce sont des joies superficielles, quelque fortes ou agréables +qu'elles puissent être. Il y a loin de la surface au fond de l'âme; +une vraie et longue intimité, des regards d'affection, des paroles +de confiance, l'abandon, le calme et la chaleur du foyer domestique, +c'est là ce qui épanouit et remplit vraiment le coeur. Salomon a trop +dit quand il a dit: «Vanité des vanités, tout est vanité;» l'activité +politique, l'importance sociale, le pouvoir, le monde, les succès +d'ambition et d'amour-propre, tout cela est quelque chose, et, même +aujourd'hui, je ne le dédaigne point. Mais je ne m'y suis jamais +senti satisfait et reposé comme on se sent satisfait et reposé dans le +bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une si large +part, et avec tant de travail, à ce qui suffit si peu? C'est qu'on +appartient à sa vocation bien plus qu'à soi-même; on obéit à sa nature +bien plus qu'à sa volonté. Je me suis porté aux affaires publiques +comme l'eau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu l'occasion, +quand l'événement m'a appelé, je n'ai pas délibéré, je n'ai pas +choisi; je suis allé à mon poste. Nous sommes des instruments entre +les mains d'une puissance supérieure qui nous emploie, selon ou contre +notre goût, à l'usage pour lequel elle nous a faits. + +Quand j'étais las de conversations diplomatiques, de dépêches, de +visites et d'isolement dans ma maison, j'allais me promener seul, +dans les parcs de Londres, ou plus loin, aux environs de la ville. +_Regent's Park_ surtout me plaisait; il est loin des quartiers +populeux; l'espace est immense, la verdure fraîche, les eaux sont +claires, les massifs d'arbres encore jeunes. Je trouvais là réunies +deux choses qui vont rarement ensemble, l'étendue et la grâce. Je +n'y rencontrais, je n'y apercevais presque personne. Dans la complète +solitude et en présence de la nature, on oublie l'isolement. + +Les dimanches, _Regent's Park_ était un peu plus animé; assez de +promeneurs, presque constamment silencieux; des prédicateurs de plein +vent, entourés de trente ou quarante auditeurs, commentant un texte de +la Bible ou un précepte de l'Évangile, et mêlant à leurs commentaires +des récits familiers ou d'étranges dissertations métaphysiques, mais +toujours dans un dessein pratique, pour régler la pensée et la vie. +Je m'arrêtai un jour à deux de ces groupes. Dans l'un, le prédicateur +tenait un livre, un voyage en Afrique, et lisait l'histoire d'un +missionnaire qui s'était guéri d'une longue maladie en vivant +sobrement et buvant de l'eau: «Vous voyez bien par là, concluait-il, +que boire de l'eau n'est pas du tout mauvais pour la santé.» L'autre +orateur, calviniste rigoureux, soutenait, contre un interlocuteur qui +le lui contestait, que l'homme n'est pas libre, n'a point de libre +arbitre: «Regardez cet arbre, disait-il, vous voudriez croire que +c'est une maison; vous ne le pouvez pas; vous n'avez donc pas de libre +arbitre.» Le bon sens de ses auditeurs s'étonnait, mais ne cessait pas +d'être attentif. Ce ne sont pas là, bien s'en faut, tout le peuple de +Londres et tous ses plaisirs; mais il y a dans ce peuple, et en grand +nombre, des familles dont ce sont là les plaisirs. + +Hors de Londres, dans les vallées et sur les collines qui l'entourent, +à Richmond, à Hampstead, à Norwood, la nature est charmante, aussi +charmante qu'elle peut l'être par ses propres agréments bien ménagés +et soignés par la main de l'homme. Il lui manque la grandeur des +formes et l'éclat de la lumière; elle plaît et attache, sans émouvoir +ni saisir. Les châteaux, les parcs, les _villas_, les _cottages_ +élégants sont semés en si grand nombre dans cette campagne que la +nature semble n'être là qu'au service de l'homme et pour ses seuls +plaisirs. Je visitai les principales de ces habitations; deux surtout +me frappèrent, _Sion-House_, qui appartient au duc de Northumberland, +et Chiswick, au duc de Devonshire. _Sion-House_ rappelle les maisons +royales; ses serres ont passé longtemps pour les plus riches de +l'Angleterre; la salle à manger est soutenue par douze colonnes de +vert antique, les plus belles, dit-on, qui existent, et qui furent +trouvées, il y a un siècle, dans le Tibre. Le grand-père du duc de +Northumberland actuel les acheta et les fit transporter en Angleterre. +Des vaches superbes paissaient dans une superbe prairie, sous les +fenêtres de cette salle à manger ornée de ces colonnes, et dans +laquelle on roulait, sur son fauteuil, le duc de Northumberland +goutteux et impotent. Chiswick ne ressemble en rien à _Sion-House_. +C'est une charmante maison italienne, sans le soleil, sans la +_Brenta_, sans toute cette nature brillante et chaude qui anime +et embellit, en Italie, la plus petite architecture. Et au bas de +l'escalier, dans un coin, une statue de Palladio assis qui a l'air +de grelotter. Chiswick est trop orné, trop joli. Le joli ne convient +qu'au Midi. Les femmes de l'Espagne ou de la Provence se bariolent de +rubans de toutes couleurs, de bijoux d'or et d'argent de toute +espèce. Cela va à leur tournure fine et légère, à la vivacité de leurs +mouvements, à leurs airs d'esprit et de corps. Lady Clanricarde était +à Chiswick toute enveloppée de mousseline blanche, avec une seule +pierre au milieu du front. Elle était belle et en harmonie avec sa +patrie. Les maisons sont comme les personnes; pas plus au point de +vue de l'art que pour les usages de la vie, il ne leur convient d'être +étrangères à leur climat. Le parc de Chiswick, voilà l'Angleterre. Je +n'ai vu nulle part des gazons si épais, si égaux, si fins. C'est du +velours qui pousse. + +Je fis, dans mes excursions aux environs de Londres, deux visites, non +plus de châteaux mais d'établissements publics, qui m'intéressèrent +vivement. J'allai voir deux grandes écoles consacrées, l'une aux +conditions sociales les plus humbles, les plus dénuées, l'autre aux +classes élevées et puissantes. Il y avait alors, et sans doute il y +a encore, à Norwood, une école populaire qui réunissait environ mille +enfants pauvres, nés dans les manufactures ou recueillis dans les rues +de Londres. Le premier objet qui frappa ma vue, en entrant dans la +vaste cour de la maison, fut un grand vaisseau avec ses mâts, ses +voiles, ses agrès; la cour était comme le pont du vaisseau, d'où +partaient les mâts et tout l'équipement. Quatre-vingts ou cent petits +garçons, de sept à douze ans, étaient dans la cour, commandés par +un vieux matelot. A un signal donné par lui, je vis tous ces enfants +s'élancer sur le vaisseau, grimpant le long des mâts, des vergues, des +cordages. En deux minutes, un petit garçon de neuf ans était assis +à la sommité du grand mât, à cent vingt pieds au-dessus du sol, et +remuait fièrement de là, avec son pied, le grand pavillon. Tous les +autres étaient répandus de tous côtés, les uns tranquilles; les autres +en mouvement. C'était une lutte réglée de hardiesse, d'adresse, de +sang-froid, d'activité naïve et sérieuse. La plupart de ces enfants +deviennent en effet des matelots. On les préparait aussi à d'autres +professions. Dans les diverses parties de l'école, de petits +menuisiers, de petits tailleurs, de petits cordonniers, de petits +palefreniers, de petites blanchisseuses étaient à l'oeuvre, les uns +occupés de leur apprentissage manuel, les autres réunis dans les +salles de lecture ou de chant. Beaucoup d'entre eux avaient l'air +chétif et maladif, triste fruit de leur origine; mais ils vivaient +évidemment là sous un régime de travail salubre, de discipline +bienveillante, et dressés pour un honnête avenir. Un petit garçon +de douze ans, bossu, dirigeait l'école de chant avec intelligence et +autorité. Cinq semaines après ma visite à l'école de Norwood, le +4 juin, j'étais au collège d'Eton; je parcourais, avec le digne et +savant principal que cette grande école vient de perdre, le docteur +Hawtrey, les salles d'étude, le réfectoire, la bibliothèque où +s'élèvent les huit ou neuf cents membres du Parlement, juges, +généraux, amiraux, évêques futurs de l'Angleterre. Tout, dans cette +maison, a bon et grand air, un air de force, de règle et de liberté. +Debout, au milieu de la cour, est la statue de Henri VI, ce roi +imbécile, à peine roi de son temps, et qui n'en préside pas moins, +depuis quatre siècles, dans la maison qu'il a fondée, à l'éducation de +son pays. Autour de la maison, les plus belles prairies, et dans ces +prairies les plus beaux arbres qu'on puisse voir. En face, Windsor, ce +château royal qui a gardé toutes les apparences d'un château fort, et +qui perpétue, au sein de la pacifique civilisation moderne, l'image +de la vieille royauté. Rien que la Tamise entre Windsor et Eton, entre +les rois et les enfants. Et la Tamise couverte, ce jour-là, de jolis +bateaux longs et légers, remplis de jeunes garçons en vestes rayées +bleu et blanc, avec de petits chapeaux de matelot, ramant à tour de +bras pour gagner le prix de la course navale. Les deux rives couvertes +de spectateurs à pied, à cheval, en voiture, assistant avec un intérêt +gai, quoique silencieux, à la rivalité des bateaux. Et au milieu de ce +mouvement, de cette foule, trois beaux cygnes étonnés, effarouchés, +se réfugiant dans les grandes herbes du rivage pour échapper aux +usurpateurs de leur empire. C'était un charmant spectacle qui a fini +par un immense dîner d'enfants, sous une grande tente entourée, comme +jadis les dîners royaux, de la foule des spectateurs. Je n'y trouvai +à reprendre que l'abondance un peu excessive du vin de Champagne qui +finit par jeter ces enfants dans une gaieté trop bruyante, même pour +une fête en plein air. + +Si j'étais allé en Angleterre il y a soixante ou quatre-vingts ans, ce +petit fait ne m'aurait probablement pas frappé; il y avait encore, à +cette époque, même dans les classes élevées de la société anglaise, +bien des restes de moeurs grossières et désordonnées. Précisément +parce que l'Angleterre a été, depuis des siècles, un pays de liberté, +les résultats les plus divers de la liberté s'y sont développés avec +tous leurs contrastes; la sévérité puritaine s'y est maintenue à côté +de la corruption des cours de Charles II et des premiers George; des +habitudes presque barbares ont persisté au milieu des progrès de la +civilisation; l'éclat de la puissance et de la richesse n'avait +point banni des hautes régions sociales les excès d'une intempérance +vulgaire; l'élévation même des idées et des talents n'entraînait pas +la délicatesse des goûts, et l'on pouvait ramasser ivre dans la rue M. +Sheridan qui venait de ravir le Parlement par son éloquence. C'est de +notre temps que ces choquantes disparates dans l'état des moeurs en +Angleterre se sont évanouies, et que la société anglaise est devenue +une société aussi polie que libre, où les habitudes grossières sont +contraintes de se réformer ou de se cacher, et où la civilisation se +montre de jour en jour plus générale et plus harmonieuse. Deux progrès +divers, et qui marchent rarement ensemble, se sont accomplis et se +développent, depuis un demi-siècle, en Angleterre; les lois morales +s'y sont raffermies et en même temps les moeurs y sont devenues plus +douces, moins mêlées de violents excès, je dirai volontiers plus +élégantes. Et ce n'est pas seulement dans les régions élevées et +moyennes, c'est aussi dans les classes populaires que ce double +progrès est sensible; la vie domestique, laborieuse et régulière, +étend chez ces classes son empire; elles comprennent, elles +recherchent, elles goûtent des plaisirs plus honnêtes et plus délicats +que les querelles brutales ou l'ivresse. L'amélioration est, à +coup sûr, très-incomplète; les passions grossières et les habitudes +désordonnées fermentent toujours au sein de la misère obscure et +oisive, et il y a toujours, dans Londres, Manchester ou Glasgow, ample +matière aux descriptions les plus hideuses. Mais à tout prendre, la +civilisation et la liberté ont tourné en Angleterre, dans le cours +du XIXe siècle, au profit du bien plutôt que du mal; les croyances +religieuses, la charité chrétienne, la bienveillance philanthropique, +l'activité intelligente et infatigable des classes élevées, le bon +sens répandu dans toutes les classes ont lutté et luttent efficacement +contre les vices de la société et les mauvais penchants de la nature +humaine. Quand on vit quelque temps en Angleterre, on se sent dans un +air froid mais sain, où la santé morale et sociale est plus forte que +les maladies morales et sociales, quoiqu'elles y abondent. + +Quand je dis qu'en Angleterre l'air est froid, dans la société comme +dans le climat, je n'entends pas dire que les Anglais soient froids; +l'observation et ma propre expérience m'ont appris le contraire. On ne +rencontre pas seulement chez eux des sentiments élevés et des passions +fortes; ils sont très-capables aussi d'affections profondes qui, une +fois entrées dans leur coeur, deviennent souvent aussi tendres +que profondes. Ce qui leur manque, c'est la sympathie instinctive, +prompte, générale, cette disposition qui, sans motif ni lien spécial, +sait comprendre les idées et les sentiments d'autrui, les ménager ou +même s'y associer, et rendre ainsi les rapports sociaux faciles et +agréables. Ce n'est pas que les Anglais ne tiennent beaucoup aux +rapports sociaux, et ne soient très-curieux de ce que sont ou pensent +les autres hommes; mais il faut que leur curiosité s'arrange avec leur +dignité et leur timidité. Par gaucherie et embarras, autant que par +fierté, ils ne montrent guère ce qu'ils sentent. Il en résulte, dans +leurs relations et leurs façons extérieures, un défaut d'aisance et +d'onction sociale qui refroidit et quelquefois repousse. Même entre +eux, ils sont peu ouverts et peu bienveillants; ils ont presque +constamment un air d'observation dédaigneuse et caustique qui respire +et inspire un secret et petit déplaisir. Au fond, ils ont grand besoin +et grande envie de mouvement d'esprit et d'amusement; ils aiment +beaucoup la conversation, et quand elle s'offre à eux animée et +variée, ils y prennent grand plaisir; mais d'eux-mêmes, et sauf +quelques brillantes exceptions, ils y portent peu d'entrain et +d'initiative. Ils ne savent pas faire ce qui leur plaît, ni jouir à +leur aise de l'esprit qu'ils ont. Le feu est là, mais couvert; il faut +que l'étincelle qui l'allumera vienne d'ailleurs. + +Dans les solitaires loisirs que me laissaient souvent les affaires de +l'ambassade et les soins obligés du monde, j'observais avec un profond +intérêt cette grande société si fortement constituée en même temps +que si libre, où tant de contrastes ne détruisent pas l'harmonie de +l'ensemble, et où la nature humaine se développe si largement, bien +que contenue par des freins et des contre-poids qui empêchent que ses +prétentions et ses égarements ne se portent aux derniers excès. J'ai +beaucoup appris dans cette étude morale et sociale qui m'ouvrait, +à chaque pas, des horizons nouveaux, et ne me faisait pourtant pas +oublier ma solitude domestique. Les Anglais ont raison d'attacher le +plus grand prix à leur vie intérieure, à leur _home_, et surtout à +l'intimité de la relation conjugale; ils ne trouveraient pas chez eux, +dans la vie mondaine, ce mouvement, cette variété, cette facilité, +cette douceur de toutes les relations qui, ailleurs et pour beaucoup +de gens, tiennent presque lieu de bonheur. Un étranger, homme d'esprit +et qui avait beaucoup vécu en Angleterre, me disait un jour: «Si on +est bien portant, heureux chez soi et riche, il faut être Anglais.» +C'était trop exiger, et il y a en Angleterre, au moins autant +qu'ailleurs, beaucoup de vies heureuses à des conditions plus +modestes; mais il est certain que, pour être heureux dans la société +anglaise, il faut tenir au bonheur sérieux et intime plus qu'au +laisser-aller et à l'amusement. + + + + + CHAPITRE XXXI + + LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. + + +Arrivée de Chékib-Efendi à Londres.--Note qu'il adresse (31 mai) +aux cinq plénipotentiaires.--Disposition du cabinet et du public +anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquiétude des plénipotentiaires +autrichien, prussien et russe.--Leur désir d'une prompte solution de +la question égyptienne.--Disposition de lord Palmerston à attendre et +à traîner.--Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement +qui donnerait à Méhémet-Ali l'Égypte héréditairement et la Syrie +viagèrement.--Sa réponse.--Mon pressentiment de l'arrangement à +quatre.--Chute de Khosrew-Pacha à Constantinople.--Joie de Méhémet-Ali +à cette nouvelle.--Sa démarche à Constantinople et sa confiance dans +un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet français à +cet égard.--Effet de ces nouvelles à Londres.--Lord Palmerston presse +la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je +rends compte à M. Thiers de cette situation et de son péril.--J'en +informe le duc de Broglie et le général Baudrand.--Lord Palmerston +m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du +traité du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_ +adressé à la France.--Mes observations.--Le cabinet français est +justement blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette +résolution définitive, et appelé à exprimer la sienne.--Causes de +cette conduite du cabinet anglais.--Réponse du cabinet français au +_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui +communiquant.--Vrais motifs de la conclusion précipitée et cachée du +traité du 15 juillet.--Caractère essentiel de la politique française +et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se répand +à Paris que je ne l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le +cabinet.--Mes démentis à ce bruit.--État des esprits en France.--Mon +attitude à Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au château +d'Eu.--Je pars de Londres le 6 août. + + +Je reprends les affaires d'Orient au point où je les ai laissées, à +l'arrivée en Angleterre du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, +qu'on y attendait pour rentrer activement en négociation. M. Thiers +m'annonça le 11 mai son passage à Paris: «Chékib-Efendi est ici, me +dit-il; il est capable et intelligent; on peut causer avec lui. Il +apporte les folles prétentions de la Porte; mais au fond il les tient +pour folles. Je lui ai donné les meilleurs conseils que j'ai pu; +mais cela ne fait rien; il vous redira les folies du sérail sans les +approuver. Au reste, la question ne sera jamais à Londres avec le +plénipotentiaire turc.» + +Ce n'était pas à la Porte en effet qu'il appartenait d'en décider, et +Chékib-Efendi le savait bien. Il vint me voir en arrivant à Londres. +Je lui tins le langage que je tenais à tout le monde: «L'Empire +ottoman s'en va; si on fait naître là une guerre, quelle qu'elle soit, +il s'en ira encore plus vite. L'immobilité de l'Orient et l'accord +général de l'Occident, à ces deux conditions, la Porte peut encore +durer. Si l'une ou l'autre manque, si nous nous divisons ici et si on +se bat en Asie, c'est le commencement de la fin.» Avec la réserve que +lui commandait sa situation, Chékib-Efendi était de mon avis; mais +plus il en était, plus il se montrait pressant pour que les cinq +puissances se missent d'accord; et en retrouvant cette nécessité, +nous retombions dans notre embarras. Le cabinet français n'avait pas +seulement écarté les ouvertures des ministres d'Autriche et de +Prusse pour que Méhémet-Ali, en obtenant la possession héréditaire de +l'Égypte, conservât la possession viagère de la Syrie; il avait aussi +repoussé la concession que lord Palmerston nous avait offerte, pour +le pacha, de la plus grande partie du pachalik et de la place même de +Saint-Jean d'Acre: «Nous trouvons le partage de la Syrie inacceptable +pour le pacha, m'écrivit M. Thiers le jour même où il m'annonça la +prochaine arrivée à Londres de Chékib-Efendi; nous sommes certains, +d'après ses dernières dispositions connues, qu'il ne l'acceptera pas. +Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à +le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres. +Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie.» +Et quelques semaines plus tard, le 19 juin: «Je vous ai répondu à +l'avance sur la proposition de couper la Syrie en deux. Cela est +inadmissible, non pas du point de vue de notre intérêt individuel dans +cette question, mais du point de vue le plus important de tous, la +_possibilité_. Le pacha d'Égypte n'accordera jamais ce qu'on lui +demande là..... On lui arracherait certainement Candie et les villes +saintes, et peut-être Adana, mais jamais une portion quelconque de la +Syrie. Nous ne nous ferons donc jamais les coopérateurs d'un projet +sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté que +par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y croyons +pas.» + +Je me trouvais ainsi, en rentrant dans la négociation, hors d'état d'y +faire un pas; je n'avais rien à offrir et ne pouvais rien accepter. +J'étais immobile autant que Chékib-Efendi était impuissant. + +Je reçus le 31 mai une note que Chékib-Efendi adressa aux +plénipotentiaires des cinq puissances, et dans laquelle, en leur +rappelant que, le 27 juillet 1839, elles avaient promis à la Porte +leur accord et leur appui, il se plaignait de l'indécision où la +question restait encore, exposait le mal de jour en jour plus grave +qui en résultait pour l'Empire ottoman, et réclamait instamment +une solution définitive et une prompte action[10]. Je transmis +immédiatement cette note à M. Thiers: «Si Votre Excellence, lui +dis-je, la juge de nature à exiger de nouvelles instructions, je la +prie de vouloir bien me les adresser promptement. Je ne m'en suis +encore entretenu avec personne; mais évidemment l'affaire va en +recevoir une impulsion qui, sans aboutir peut-être à un résultat +définitif, sera, pendant quelques jours du moins, assez forte et +pressante. Tout le monde est maintenant convaincu qu'il y a, pour +l'Empire ottoman, péril dans le retard; tout le monde tient, à ce +sujet, le même langage. Moi-même, en m'appliquant constamment à +prouver qu'une solution violente aurait encore plus de péril, je +témoigne mon étonnement qu'on ne sente pas la nécessité d'en finir par +une transaction modérée et pacifique. + +[Note 10: _Pièces historiques_, Nº VII.] + +«L'agitation est grande dans l'intérieur du cabinet. Je n'hésite pas +à dire qu'à l'exception de lord John Russell, dont je ne connais pas +bien la pensée, la plupart de ses membres, tant ceux qui ne songent +guère par eux-mêmes aux questions de politique extérieure que ceux qui +s'en occupent, désapprouvent au fond la politique de lord Palmerston, +s'en inquiètent, et voudraient en sortir au lieu de s'y engager plus +avant. Je ne parle pas seulement de lord Holland et de lord Clarendon +dont l'opinion est depuis longtemps décidée; je crois que la +conviction d'un péril grave, dans toute conduite qui rallumerait en +Orient la guerre civile et ne serait pas adoptée en commun par les +cinq puissances, est bien établie dans l'esprit de lord Melbourne et +de lord Lansdowne, et règle en ce moment leurs paroles comme leurs +désirs: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon, me disait dimanche +dernier lord Melbourne; tout ce que nous ferions en nous divisant +serait mauvais et dangereux.» + +«Je sais qu'il y a eu ces jours derniers, dans le cabinet, un débat +animé où beaucoup d'objections ont été élevées contre les idées de +lord Palmerston, et des efforts sérieusement tentés pour entrer dans +d'autres voies. + +«Autour du cabinet, dans le parti ministériel, le mouvement est le +même. Les dissidents ne se séparent pas encore; ils évitent même de +parler haut, car ils craignent d'ébranler le cabinet déjà chancelant +et auquel ils sont sincèrement attachés. Mais entre eux et dans les +conversations un peu intimes, la plupart n'hésitent pas à dire qu'ils +ne suivront pas lord Palmerston, et que, s'il persiste à tout hasarder +pour enlever la Syrie au pacha, il rencontrera bien plus d'opposition +qu'il ne s'y attend. + +«Ils comptent, pour rendre leur opposition efficace, sur la nécessité +où serait lord Palmerston de demander des subsides pour les mesures +de coercition. Ils pensent que le débat serait très-vif, que bien +des amis du cabinet y manifesteraient leur désapprobation, et que +probablement les sommes demandées ne seraient pas votées. + +«J'ai lieu de croire, sans en être bien assuré, que le petit parti de +lord Grey, dans la Chambre des communes, renouvellerait, dans ce cas, +la dissidence qui a éclaté à l'occasion du bill de lord Stanley sur +l'Irlande. + +«L'opposition tory se tient dans une assez grande réserve. +Quelques-uns de ses membres étaient, je crois, un peu enclins à ne pas +blâmer beaucoup la politique de lord Palmerston et son rapprochement +de la cour de Russie. Ils se sont, si je ne m'abuse, arrêtés sur cette +pente; et le parti, ainsi que ses principaux chefs, surtout dans la +Chambre des communes, s'empresserait de saisir cette occasion, comme +toute autre, d'attaquer le cabinet avec quelque chance de succès. + +«Quant au public en général, je crois que sa disposition devient de +plus en plus contraire à toute mesure qui pourrait compromettre la +paix de l'Europe, de plus en plus favorable à l'union avec la France +et à des ménagements pour le pacha. + +Tel me paraît, en ce moment, l'état des esprits. Mais en revanche les +desseins de lord Palmerston me semblent toujours à peu près les mêmes. +Il croit nous avoir fait, en abandonnant la place de Saint-Jean d'Acre +au pacha, une importante et difficile concession. Son amour-propre +est fortement compromis. Enfin, telle est la nature de son esprit +que, lorsqu'une fois certaines idées s'y sont établies, elles le +remplissent et le possèdent tellement que les idées différentes qui +se présentent à lui peuvent bien se faire remarquer en passant, mais +n'entrent point. Et en même temps, je suis fort loin d'être assuré +que, parmi ses collègues, ceux qui ne partagent pas ses idées, et même +s'en inquiètent, soient décidés à lui résister assez fortement pour +changer ou arrêter sa politique au moment de l'exécution.» + +M. Thiers me répondit le 11 juin: «Les informations que contiennent +vos dernières dépêches sur l'aspect que présente en ce moment +à Londres la question d'Orient ont fixé toute l'attention du +gouvernement du Roi. La communication du nouvel ambassadeur ottoman, +manifestation si expressive des dangers auxquels la prolongation du +_statu quo_ exposerait la Porte, ne change pourtant pas la situation; +et bien qu'elle appelle de notre part une réponse un peu plus +développée que celle que vous avez faite au précédent ambassadeur, il +est évident que vous n'avez pas à vous placer sur un autre terrain. +Nous n'entendons certainement pas ôter toute signification à la +démarche du 27 juillet 1839, dont la Porte ne cesse de se prévaloir; +mais il nous est impossible de ne pas faire remarquer qu'on +en dénature complètement la portée parce qu'on perd de vue les +circonstances dans lesquelles elle a été faite. Les puissances, avant +la mort du sultan Mahmoud, avant la bataille de Nézib et la défection +de la flotte turque, n'avaient d'autre préoccupation que d'empêcher +une collision entre la Porte et le pacha, et de les réconcilier par +une interposition tout à fait pacifique. Comment croire qu'au moment +même où la Porte, par un concours de circonstances dues en très-grande +partie à ses imprudentes provocations, se trouvait si gravement +compromise, ces mêmes puissances, changeant tout à coup de politique, +aient pris envers elle l'engagement de lui faire obtenir, même par +la force, ce qu'elle avait eu en vue en attaquant Méhémet-Ali malgré +leurs représentations? Évidemment, telle n'a pas été leur pensée. Ce +qu'elles se sont proposé, c'est de donner à la Porte un appui moral +qui relevât son courage et l'empêchât de subir complétement le joug de +son puissant vassal. Ce but a été atteint. C'est là le véritable état +de la question. Au surplus, monsieur l'ambassadeur, je m'en rapporte +entièrement à vous pour la mesure et les termes de la réponse que vous +aurez à faire à l'ambassadeur ottoman... Je vois, dans le consentement +donné aujourd'hui par le cabinet de Londres à un arrangement qui +maintiendrait le vice-roi en possession de la ville de Saint-Jean +d'Acre, un progrès réel vers des idées de conciliation. C'est à ce +titre seulement que j'y applaudis, car il ne dépend pas de moi +de voir, dans cette concession unique, la base pratique d'une +transaction.» + +Et à ces instructions M. Thiers ajoutait ce renseignement: «Je crois +qu'on s'éclaire à Constantinople et qu'on revient à des idées plus +saines. Je vous envoie, pour vous en convaincre, les dernières +dépêches de Péra et d'Alexandrie. Vous verrez qu'en Égypte on sent +tous les jours davantage sa puissance, et qu'on est moins disposé que +jamais à céder Adana. Tout ce que l'Europe gagne à ces lenteurs, c'est +de rendre la Porte plus faible et le pacha plus exigeant.» + +Des renseignements analogues arrivaient à Londres, et dans le corps +diplomatique on commençait à s'en inquiéter; on craignait quelque +incident nouveau et inattendu, une brusque attaque de Méhémet-Ali au +delà du Taurus, un acte soudain de faiblesse à Constantinople. Les +plénipotentiaires des trois grandes puissances du Nord n'étaient pas +étrangers à ces alarmes. J'étais, le 11 juin, dans le salon d'attente +du _Foreign-Office;_ le baron de Brünnow y entra: «J'ai reconnu votre +voiture devant la porte, me dit-il, et je suis monté; je suis +charmé de vous rencontrer et de causer un peu avec vous.» Il aborda +sur-le-champ la note de Chékib-Efendi, le déplorable état de l'Empire +ottoman, la désorganisation intérieure qui résultait des réformes +mêmes tentées pour sa réorganisation, le danger de l'incertitude +prolongée, la nécessité, l'urgente nécessité d'amener, entre le +sultan et le pacha, un arrangement qui mît un terme à ce mal toujours +croissant, et prévînt une explosion, une confusion dont nous serions +tous fort embarrassés: «On me donne à ce sujet, de Saint-Pétersbourg, +me dit-il, les instructions les plus positives et les plus pressantes. +Jamais certes la modération, je devrais dire la magnanimité de +l'Empereur n'a brillé avec plus d'éclat. Il est instruit des progrès +du mal; il voit l'Empire ottoman menacé de ruine; et loin de vouloir +en profiter, il ne désire que le rétablissement de la paix, d'une paix +qui raffermisse cet Empire. Il m'ordonne d'insister fortement dans +ce sens auprès du cabinet britannique. Que la France et l'Angleterre +s'entendent donc; tout dépend de leur accord; nous n'avons rien +d'arrêté, rien d'exclusif qui puisse les empêcher de s'accorder. +Prêtez-vous, de votre côté, à un arrangement que lord Palmerston +puisse adopter; faites quelques concessions. Je vous jure que, si lord +Palmerston était là, je lui tiendrais le même langage. L'Empereur ne +forme point d'autre voeu que de voir cette périlleuse question réglée +d'un commun accord entre les cinq puissances et la paix rétablie en +Orient.» + +J'écoutais le baron de Brünnow, ne l'interrompant que pour rappeler +que nous avions toujours voulu la paix en Orient et un arrangement +pacifiquement conclu entre le sultan et le pacha, seule façon de +rétablir une vraie paix. Je me fis répéter plusieurs fois, au nom de +l'empereur Nicolas, qu'il fallait que la France se mît d'accord avec +l'Angleterre, et que tout fût réglé de concert. + +Le lendemain, 12 juin, le baron de Neumann vint chez moi, aussi +troublé que M. de Brünnow des nouvelles qui lui arrivaient de Vienne +sur Constantinople, aussi pressant pour un arrangement prompt et +définitif. Il déplora l'obstination de lord Palmerston. Il s'en prit +à lord Ponsonby, «qui ne cesse, me dit-il, d'insister pour l'adoption +des mesures coercitives, et qui envoie ici son secrétaire pour menacer +de sa démission si on ne les lui accorde pas. J'en parlerai à lord +Palmerston, ajouta M. de Neumann, et, s'il le faut, à lord Melbourne; +j'insisterai fortement sur la nécessité de s'arranger, d'en finir. Eh +bien, s'il faut laisser la Syrie à Méhémet-Ali, qu'on lui laisse la +Syrie. Pas héréditairement, par exemple, cela ne se peut; ce serait +trop contraire au principe de l'intégrité de l'Empire ottoman. Il +faudrait toujours aussi que Méhémet-Ali rendît le district d'Adana; +la Porte en a besoin pour sa sûreté. Mais finissons-en; je crains que +lord Palmerston ne veuille attendre, traîner, qu'il ne croie que, plus +tard, dans un autre moment, il conclura l'affaire d'une façon plus +conforme à ses désirs. Cependant le mal s'accroît, le péril presse; il +est clair maintenant que l'incertitude prolongée nuit encore plus au +sultan qu'au pacha, et nous menace tous d'une crise que personne +ne veut. J'espère que le cabinet anglais le comprendra, et je ne +m'épargnerai pas pour l'amener à notre sentiment.» + +J'acceptai l'accord de sentiments que me promettait M. de Neumann; je +lui dis que les renseignements qui me venaient de Paris, sur l'état +intérieur de l'Empire ottoman et le péril du retard, coïncidaient avec +les siens. Je me tins, du reste, quant aux bases de l'arrangement, sur +le terrain qui m'était prescrit, ajoutant seulement que le pacha se +montrait plus difficile, et en particulier moins disposé à céder le +district d'Adana. + +J'eus le même jour une entrevue avec lord Palmerston, et, après +lui avoir parlé de diverses affaires qui m'étaient spécialement +recommandées, je repris la question d'Orient. Je tenais à voir s'il me +témoignerait, pour en finir, le même empressement que M. de Brünnow et +M. de Neumann, ou si, comme le dernier me l'avait dit, il était, pour +le moment, enclin à laisser traîner l'affaire. Je reconnus sans +peine qu'il était en effet dans une disposition dilatoire, et comme +attendant quelque incident dont il ne parlait pas. Il éleva des doutes +sur mes renseignements relatifs à la détresse et à la désorganisation +croissantes de l'Empire ottoman: «Ils sont fort exagérés, me dit-il, +et j'en ai de contraires.--Pardon, mylord; si c'est de lord Ponsonby +que vous viennent des renseignements contraires aux nôtres, nous ne +saurions y ajouter beaucoup de foi; lord Ponsonby s'est si souvent et +si grandement trompé sur l'état de la Turquie que nous avons droit de +révoquer en doute ses observations comme son jugement.--Ce n'est pas +lord Ponsonby seul; plusieurs de nos consuls me transmettent les mêmes +faits, des faits précis et qui prouvent que le _hatti-schériff_ de +Reschid-Pacha n'est pas si impuissant ni si inutile qu'on se plaît +à le dire. Trois pachas, entre autres, qui opprimaient le peuple +et volaient le sultan, ont été récemment destitués, l'un du côté +d'Erzeroum, si je ne me trompe. Dans ces provinces-là, du moins, le +peuple est content et l'argent rentre au trésor public.» + +Je persistai dans mon doute; je développai nos raisons de penser que +l'incertitude et les lenteurs n'avaient d'autre effet que de rendre la +Porte plus faible et le pacha plus exigeant; j'insistai sur les périls +d'une crise soudaine. Lord Palmerston m'écoutait et laissait languir +la conversation: «Nous n'avons point encore reçu de réponse, me +dit-il, sur l'arrangement qu'a proposé M. de Neumann, et auquel j'ai +adhéré.» Il parlait de l'abandon à Méhémet-Ali d'une grande partie du +pachalik de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place même: «Il n'y a +pas eu de proposition formelle,» lui répondis-je;--Non; mais c'est +une idée, une base de transaction sur laquelle je désire connaître +l'opinion positive du gouvernement français. Je vous la demande.» + +Cette demande de lord Palmerston n'était évidemment, de sa part, +qu'une manière de traîner en ayant l'air d'agir. Je ne lui avais pas +laissé ignorer que le gouvernement français, convaincu que Méhémet-Ali +n'accepterait pas le partage de la Syrie, ne regardait pas cette +proposition «comme la base pratique d'une transaction.» Je ne +laissai pas d'informer sur-le-champ M. Thiers de l'insistance de lord +Palmerston sur sa concession de Saint-Jean-d'Acre: «Votre Excellence, +lui dis-je, a-t-elle transmis à Alexandrie l'idée de M. de Neumann? +Le pacha a-t-il répondu? Puis-je, dans la conversation, traiter cette +idée comme repoussée par une résolution formelle du pacha, et non +pas seulement par nos conjectures sur sa résolution probable? Votre +Excellence sait que nous nous sommes toujours présentés comme à +peu près indifférents, pour notre compte, à tel ou tel arrangement +territorial entre le sultan et le pacha, et prêts à trouver bonnes +toutes les concessions qu'on pourrait obtenir de ce dernier. Je crois +qu'il convient de rester scrupuleusement sur ce terrain. Ni le refus, +ni le conseil de refus ne doivent jamais, ce me semble, pouvoir nous +être imputés.» + +Je revins en même temps sur une autre idée, plus plausible en soi, +et qui me semblait offrir, pour une transaction, plus de chances de +succès. J'écrivis le 24 juin à M. Thiers: + +«Je vous disais le 15 juin: «M. de Neumann et M. de Bülow sont de +nouveau prêts à laisser au pacha l'Égypte héréditairement et la Syrie +viagèrement, pourvu qu'il rende Adana et Candie. Ils ont fait un pas +de plus; ils se disent disposés à déclarer cela à lord Palmerston et +à lui demander formellement d'y accéder; ils croient que M. de +Brünnow se joindrait à eux dans ce sens. Vous m'avez répondu le +19:--«Certainement, si on arrivait à céder la Syrie, (virgule) et +l'Égypte héréditairement au pacha, on mettrait la raison du côté des +cinq puissances, et nous ferions de grands efforts pour réussir. Mais +la tête du pacha est bien vive et on n'est sûr de rien avec lui. Dans +tous les cas, une telle résolution serait une grande conquête pour +nous, et nous changerions sur-le-champ d'attitude.--Je pense que vous +vous êtes bien souvenu, en me répondant, de ce que je vous avais dit, +que votre réponse se rapportait à un arrangement qui donnerait au +pacha l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_, et que +votre virgule après la _Syrie_, tandis qu'il n'y en a point entre +_l'Égypte_ et le mot _héréditairement_, a bien cette signification. +Cependant, j'ai besoin de le savoir positivement, et je vous prie de +me le dire. Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce +_pas de plus_ dont je vous parlais, et qui consiste, de la part de +l'Autriche et de la Prusse, à déclarer à lord Palmerston qu'il faut se +résigner à laisser viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France +cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, +en ce moment. Les collègues de lord Palmerston d'une part, les +ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, en ce +moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident en effet, ils croiront, +les uns et les autres, avoir remporté une grande victoire et être +arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il importe donc +extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de +mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre, ou la prompte +adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un revirement par lequel +lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue et de l'humeur de ses +collègues et des autres plénipotentiaires, les rengagerait brusquement +dans son système, et leur ferait adopter, à quatre, son projet de +retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au besoin, des moyens de +coercition. On fera _beaucoup, beaucoup_, dans le cabinet et parmi +les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à cinq, de concert avec nous, +et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on fasse tout, et qu'une +conclusion à quatre soit absolument impossible. Nous pouvons être, +d'un instant à l'autre, placés dans cette alternative: ou bien +l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement au pacha, moyennant +la cession des villes saintes, de Candie et d'Adana, et par un +arrangement à cinq; ou bien la Syrie retirée au pacha par un +arrangement à quatre, et par voie de coercition, s'il y a lieu. Je ne +donne pas pour certain que, le premier arrangement échouant, le second +s'accomplira; mais je le donne pour possible. Notre principale force +est aujourd'hui dans le travail commun de presque tous les membres +du cabinet et des ministres d'Autriche et de Prusse pour amener lord +Palmerston à céder la Syrie. Si, après avoir réussi dans ce travail, +ils n'en recueillent pas le fruit d'un arrangement définitif et +unanime, je ne réponds pas, je le répète, de ce qu'ils feront. +Donnez-moi, je vous prie, pour cette hypothèse, votre pensée précise +et des instructions.» + +M. Thiers me répondit le 30 juin: «Ma virgule ne signifiait rien. +Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre +attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie +héréditaire. Toutefois j'ai consulté le cabinet; on délibère; on +penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de +vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.» + +Pendant que, sous l'empire des sentiments qui dominaient dans les +Chambres et dans le public, le gouvernement français se renfermait +dans cette politique purement critique et expectante, un événement +survenait à Constantinople qui devait imprimer à la question +égyptienne une impulsion nouvelle et décisive. Le grand vizir +Khosrew-Pacha, vieux Turc habile, énergique et corrompu, longtemps +conseiller intime du sultan Mahmoud et ennemi invétéré de Méhémet-Ali, +fut soudainement destitué. En rendant compte de sa chute le 17 mai au +cabinet français, l'ambassadeur de France à Constantinople, le comte +de Pontois, ajoutait: «Cet important événement n'a point au reste la +signification et la portée qu'on pourra être tenté de lui attribuer en +Europe; il n'indique point un changement dans la politique du Divan +et une intention de rapprochement avec Méhémet-Ali. Il doit être +attribué, dit-on, à la découverte d'intelligences secrètes de Khosrew +avec la Russie, et plus encore, à ce que je crois, à l'ambition de +Reschid-Pacha, et à son désir de se débarrasser successivement +des hommes qui pourraient balancer son influence ou lui porter +ombrage..... Quoi qu'il en soit, Reschid-Pacha se trouve aujourd'hui +maître du terrain; puisse-t-il comprendre que le premier usage à faire +de sa toute-puissance devrait être de rendre la paix à son pays, en +profitant de l'occasion favorable que lui offre la chute de Khosrew, +regardé par l'opinion publique comme le plus grand obstacle à un +accommodement avec Méhémet-Ali!» + +En même temps qu'il l'annonçait à Paris, M. de Pontois s'empressa +d'informer M. Cochelet, consul général de France à Alexandrie, de +la destitution de Khosrew-Pacha. «Aussitôt après avoir reçu cette +dépêche, écrivit le 26 mai M. Cochelet à M. Thiers, je me rendis, +quoique assez souffrant, à la maison de campagne qu'habite Méhémet-Ali +depuis que la peste a sévi avec plus d'intensité, et que quelques-uns +de ses serviteurs en sont morts. Avant de lui faire connaître le +contenu de la lettre de M. de Pontois, je lui demandai les nouvelles +qu'il avait reçues de Constantinople. Il me parla du renvoi du +séraskier Halil-Pacha, mais je vis positivement qu'il ne savait +rien de la disgrâce du grand vizir. Je lui dis alors que j'avais +une nouvelle importante à lui communiquer, mais qu'avant de la lui +annoncer j'exigeais de lui sa parole qu'il se montrerait docile à mes +avis et modéré dans ses prétentions. Il me le promit, autant que cela +pourrait se concilier avec ses intérêts. Je lui fis alors connaître +que Khosrew-Pacha était au moment d'être destitué. Méhémet-Ali fit +un bond sur son divan; sa figure prit une expression de joie +extraordinaire, et des larmes vinrent même dans ses yeux. Je lui dis +que j'étais heureux d'être le premier à lui apprendre cette bonne +nouvelle, et qu'à ce titre je me croyais en droit de lui donner +des conseils. Je lui lus alors la lettre de M. de Pontois, et je +l'engageai fortement à se montrer respectueux et dévoué envers le +sultan, conciliant et modéré envers la Porte. J'allais lui dire de +commencer par renvoyer la flotte turque lorsque Méhémet-Ali sauta +à bas de son divan, et après quelques minutes de réflexion en se +promenant à grands pas, vint à moi, me frappa sur la poitrine avec la +paume de la main, me serra les deux poignets avec effusion, et me +dit: «Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution +du grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier +secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de +mon respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de +me permettre de renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de +Moustouch-Pacha, l'amiral égyptien. Je la prierai de consentir à ce +que mon fils Saïd-Bey vienne à bord de la flotte pour se jeter à +ses pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha[11], et une fois que les +relations de bonne intelligence et d'harmonie seront rétablies, je +m'arrangerai avec la Porte.»--Voilà, lui dis-je, ce qui est digne de +vous; voilà ce qui doit vous rendre les bonnes grâces du sultan, et +disposer favorablement les puissances alliées. Montrez-vous maintenant +modéré dans vos prétentions, car, je vous le répète, malgré tout +ce que nous avons essayé, on ne consentira pas à vous laisser +Adana.--Laissez-moi faire, me dit le pacha; lorsque je serai +en rapport avec la Porte, nous nous arrangerons ensemble, +très-certainement.» + +[Note 11: Successeur de Khosrew-Pacha comme grand vizir, et ancien +ambassadeur en France.] + +C'était précisément là le voeu du cabinet français, et le but +vers lequel il tendait constamment, en dépit des entraves que lui +imposaient l'engagement d'action commune contracté entre les cinq +puissances par la note du 27 juillet 1839 et la négociation suivie à +Londres en vertu de cet engagement. Aussitôt après son avénement au +ministère, le 21 mars 1840, M. Thiers m'écrivit: «Pourrait-on agir +à Constantinople ou au Caire en conseillant aux deux parties de +s'entendre directement? Nous l'avons fait, en nous bornant à des +conseils très-pressants. Mais entamer une négociation spéciale, +directe, qui nous serait imputée, ne produirait pas plus d'effet +que les conseils, et nous exposerait, à l'égard de l'Angleterre, au +reproche de duplicité, car elle dirait que nous temporisons à Londres +pour agir au Caire ou à Constantinople.» Et quelques semaines plus +tard, le 28 avril: «J'ai recommandé à nos agents, soit au Caire, soit +à Constantinople, de ne pas pousser à une négociation directe entre le +sultan et le pacha, pour que l'Angleterre ne nous accuse pas de jouer +un double jeu, et de temporiser à Londres pendant que nous agissons +au Caire et à Constantinople. Je fais prêcher par MM. de Pontois et +Cochelet la disposition au sacrifice; je fais dire à la Porte qu'elle +ne sera jamais sauvée à Londres par un accord des cinq puissances; je +fais dire au pacha que nous ne risquerons pas les plus grands intérêts +de la France et du monde pour satisfaire à des exigences déplacées. Je +tire le câble des deux côtés pour rapprocher les deux parties; mais je +n'entame aucune négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de +duplicité.» Et lorsque j'eus communiqué à M. Thiers la note adressée, +le 31 mai, par Chékib-Efendi aux cinq plénipotentiaires, pour leur +demander un concert prompt et efficace, il me répondit: «Je ne sais +qu'une chose à faire, c'est de répondre à cette note comme à celle de +Nouri-Efendi. Il faut accuser réception en disant que la France est +prête, comme toujours, à écouter les propositions d'arrangement qui +seront faites, et à y prendre la part à laquelle l'oblige en quelque +sorte le rôle amical qu'elle a joué jusqu'ici à l'égard de la Porte. +Il ne faut pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet 1839, car +un revirement de politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur +doit s'éviter avec soin. Mais il ne faut rien dire de ce déplorable +engagement de terminer à cinq l'affaire d'Orient.» + +Le 30 juin 1840, arriva à Paris une dépêche télégraphique, expédiée le +16 juin d'Alexandrie par M. Cochelet, et portant: + +«En apprenant la destitution du grand vizir Khosrew-Pacha, Méhémet-Ali +a ordonné à son premier secrétaire, Sami-Bey, de se rendre à +Constantinople pour offrir au sultan l'hommage de son dévouement, +et lui demander ses ordres pour le renvoi de la flotte turque. +Méhémet-Ali ne doutait pas que cette démarche spontanée de sa +part n'amenât un arrangement direct et à l'amiable de la question +turco-égyptienne.» + +En me transmettant immédiatement cette dépêche, M. Thiers m'écrivit: +«Il faut induire de cette nouvelle, sans trop d'empressement et sans +trop donner l'éveil, que l'arrangement spontané qui s'opérerait en +Orient, entre le souverain et le vassal, serait la meilleure des +solutions. Le pacha croit que le mouvement d'effusion auquel il cède +sera partagé et qu'un arrangement s'ensuivra immédiatement. Il croit, +d'après des renseignements qu'il dit certains, qu'on lui accordera +l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie; il ne s'explique pas sur +Candie, Adana, les villes saintes, et quand on lui dit qu'il faudra +des sacrifices pour rendre possible l'arrangement direct immédiat, il +répond: «Soyez tranquilles; tout va s'arranger.» Je ne sais pas sur +quoi repose sa confiance, mais elle est grande, soit qu'elle vienne de +sa joie, soit qu'elle vienne de renseignements dignes de foi. De même, +à Constantinople, on pensait, à la date des dernières nouvelles, que +le renvoi de la flotte produirait un grand effet sur le Divan, et que +de larges concessions pourront s'ensuivre... Un pareil état de choses +doit fournir bien des arguments pour empêcher aucune conclusion à +Londres. Du moins, si on vous proposait quelque chose, n'importe quoi, +vous pourriez répondre que les deux parties vont s'aboucher entre +elles, et qu'avant de faire des conditions pour leur compte, il +est beaucoup plus naturel d'attendre pour voir ce qu'elles vont se +proposer l'une à l'autre. Toute opinion émise aujourd'hui sur ce qui +est acceptable ou non, au Caire, serait bien téméraire, car, la +joie du pacha d'une part, la satisfaction du sultan de l'autre, en +apprenant le retour de sa flotte, peuvent singulièrement changer les +conditions. Pour moi, je suis loin de croire l'arrangement direct +conclu, ni même facile; mais je regarde l'état nouveau des choses +comme un puissant argument contre toute décision immédiate à Londres. +J'ai écrit à Alexandrie et à Constantinople pour conseiller la +modération de part et d'autre; mais j'ai donné des conseils, et j'ai +eu soin d'interdire aux agents de prendre à leur compte, et comme +une entreprise française, une négociation ayant pour but avoué +l'arrangement direct. Si on nous imputait d'avoir fait une telle +entreprise, vous pourriez le nier. Le jeune Eugène Périer a été envoyé +à Alexandrie pour faire au pacha les plus vives remontrances s'il +s'arrêtait en route, et si, après avoir offert la flotte, il ne tenait +point parole et ne se montrait pas accommodant dans les conditions +générales du traité. J'ai été jusqu'à lui faire conseiller d'accepter +l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_.» + +Mais pendant que la chute de Khosrew-Pacha et la démarche conciliante +de Méhémet-Ali causaient à Paris une vive satisfaction, et y faisaient +espérer que toute résolution d'intervention européenne entre le sultan +et le pacha serait ajournée, ces nouvelles produisaient à Londres des +effets absolument contraires. Lord Palmerston, qui, depuis quelque +temps, s'était montré peu impatient d'arriver à une solution, +reprenait tout à coup sa politique active, réunissait le cabinet +anglais, lui communiquait les renseignements que venait de lui +apporter de Constantinople le comte Pisani, secrétaire particulier +de lord Ponsonby, et pressait ses collègues de discuter et d'adopter +promptement le plan de conduite qu'il leur présentait. J'informai +sur-le-champ M. Thiers de ce nouveau tour que prenait l'affaire; je +lui écrivis les 6 et 9 juillet que, le 4 et le 8, deux conseils de +cabinet avaient été tenus, que le dernier avait été long, que, le +soir même, le prince Dolgorouki était parti en courrier pour +Saint-Pétersbourg, et le 11 juillet, je rendis au cabinet français, +dans une dépêche que je reproduis ici textuellement, un compte +détaillé de cette situation, des informations que j'avais recueillies +et des résultats qu'elles faisaient pressentir: + +«Londres, 11 juillet 1840. + +«Monsieur le Président du conseil, + +«Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant +à Méhémet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean +d'Acre, a été écartée, lord Palmerston a paru éviter la conversation +sur les affaires d'Orient. Je l'ai engagée une ou deux fois, plutôt +pour bien établir la politique du gouvernement du Roi que pour +tenter de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas à la +question. Lord Palmerston m'a répondu en homme qui persiste dans ses +idées, mais ne croit pas le moment propice pour agir et veut gagner du +temps. + +«Il n'a, en effet, pendant plusieurs semaines, comme je l'ai déjà +mandé à Votre Excellence, ni entretenu le cabinet des affaires +d'Orient, ni même communiqué à ses collègues la dernière note de +Chékib-Efendi. + +«Cependant le travail de plusieurs membres, soit du cabinet, soit du +corps diplomatique, en faveur d'un arrangement qui eût pour base la +concession héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la +Syrie au pacha continuait: j'en suivais le progrès sans m'y associer. +Conformément aux instructions de Votre Excellence, je n'ai ni +accueilli cette idée, ni découragé, par une déclaration préalable et +absolue, ceux qui en cherchaient le succès. + +«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la +nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe +de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris. Votre +Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26 mai, +qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu cette +dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une lettre de +M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien informé, avait +annoncé au baron de Neumann la prédiction de M. Cochelet. La dépêche +télégraphique par laquelle ce dernier a instruit Votre Excellence de +la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin. En sorte que, +par une coïncidence singulière, le même jour, M. Cochelet mandait +d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que M. le comte Appony +écrivait de Paris, d'après une dépêche de M. Cochelet, disait-il, +comme un fait probable et prochain. + +«Quand donc le fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et +les trois autres plénipotentiaires n'en ont guère été plus surpris que +moi. Ils n'y ont vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir +qu'un acte depuis longtemps concerté entre le pacha et la France qui, +à Constantinople comme à Alexandrie, avait travaillé à le préparer. + +«L'effet de l'acte en a éprouvé une assez notable altération. +Non-seulement il a perdu quelque chose de l'importance que +la spontanéité et la nouveauté devaient lui assurer; mais les +dispositions de lord Palmerston et des trois autres plénipotentiaires +se sont visiblement modifiées. Ils ont considéré la démarche de +Méhémet-Ali et son succès 1º comme la ruine de la note du 27 juillet +1839 et de l'action commune des cinq puissances; 2º comme le triomphe +complet et personnel de la France à Alexandrie et à Constantinople. + +«Dès lors ceux qui, dans l'espoir d'obtenir l'action commune des +cinq puissances, poursuivaient l'arrangement fondé sur la concession +héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont +arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé. + +«De son côté, lord Palmerston s'est montré tout à fait disposé à agir, +et, dans deux conseils successifs, tenus les 4 et 8 de ce mois, il a +présenté au cabinet, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées +et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre. + +«Rien n'a été résolu. Le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires +du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre les +nouvelles de Constantinople; on s'est ajourné à un nouveau conseil. +Mais lord Palmerston est pressant; les puissances, dit-il, sont +engagées d'honneur à régler, par leur intervention et de la manière la +plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis +au sultan. Elles se le sont promis entre elles. La démarche de +Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu +significatif, qui ne promet, de la part du pacha, point de concession +importante, qui ne changera ni la situation, ni la politique de la +Porte, qui n'amènera donc point la pacification qu'on en espère, et +n'aura d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les +négociations entre les puissances, et d'empêcher qu'elles ne marchent +elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion +d'agir est favorable. L'insurrection de la Syrie contre Méhémet-Ali +est sérieuse. Un spectateur indifférent, lord Francis Egerton, qui +vient de traverser la Syrie en remontant de Jérusalem vers +l'Asie Mineure, écrit que les insurgés sont nombreux, animés, que +l'administration d'Ibrahim-Pacha est violente, vexatoire, détestée. +Lord Palmerston se prévaut beaucoup de ces renseignements. Il insiste +en même temps sur les vues d'agrandissement et de domination de la +France dans la Méditerranée. L'appui donné par la France au pacha +d'Égypte n'a, selon lui, point d'autre motif. Il parle de l'Algérie, +de l'extension de notre établissement africain, il s'adresse enfin aux +sentiments de susceptibilité et de jalousie nationale, surtout +auprès des torys et pour se ménager quelque faveur dans une partie de +l'opposition. + +«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis +engager, avec quelqu'un des hommes qui influent sur la question, +quelque entretien, je combats vivement ces idées. Je rappelle toutes +les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont +je ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de +l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de +faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir, +de plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt, les +puissances essayent de régler les affaires d'Orient et n'en viennent +pas à bout. Le pacha de son côté a déclaré que la présence de Khosrew +au pouvoir était, pour lui, le principal obstacle à un retour confiant +et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté. Qu'est-il besoin +de supposer une longue préparation, un travail diplomatique pour +expliquer ce qu'a fait le pacha? Il a fait ce qu'il avait lui-même +annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon sens. La France, il +est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des conseils, mais des +conseils de modération, de concession, des conseils qui n'ont d'autre +objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le sein de l'Empire +ottoman la bonne intelligence et l'union, seul gage de la force comme +de la paix. Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer à +son rétablissement, ne pas vouloir que la paix revienne si elles ne la +ramènent pas de leur propre main, et se jeter une seconde fois entre +le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au moment où +ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on +pouvait craindre que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la +veille, ne se livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des +conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui +s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand +le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative +du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour +s'y opposer, pour le retarder d'un jour? Ce serait un inconcevable +spectacle. Il est impossible que l'Europe le donne; il est impossible +que l'Europe qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de +son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même +entre les Orientaux, et par leurs propres efforts. + +«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis +le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car lord +Palmerston s'applique à ne pas m'en fournir les occasions. Il agit +surtout dans l'intérieur du cabinet; il dit que, puisque la France +a tenté une politique séparée et personnelle, les autres puissances +peuvent bien en faire autant; il promet à ses collègues l'adhésion +positive de l'Autriche. Il leur donne enfin à entendre que, si ses +plans étaient repoussés, il ne saurait rester dans le cabinet, et +les place ainsi entre l'adoption de sa politique et la crainte d'un +ébranlement ministériel. + +«L'affaire est donc, en ce moment, dans un état de crise. Rien, je le +répète, n'est décidé; la dissidence et l'agitation sont grandes dans +le cabinet; ceux des ministres qui ne partagent pas les vues de lord +Palmerston insistent fortement pour que l'on attende des nouvelles de +Constantinople; ceux dont l'opinion est flottante se montrent enclins +à ce délai; tous, quelle que soit leur pente, laissent entrevoir de +l'hésitation et du trouble. Il y a donc bien des chances pour qu'on +n'arrive pas encore à des résolutions définitives et efficaces. Tout +en gardant une attitude tranquille et réservée, je ne négligerai rien +pour agir sur ces esprits divisés et incertains. Mais pendant que les +choses sont encore en suspens à Londres, il est bien à désirer que la +démarche de Méhémet-Ali obtienne à Constantinople le succès qu'on +en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler que le plan d'un +arrangement à quatre en a reçu ici une impulsion marquée, et fait en +ce moment des progrès. + +«_P. S._--J'ai lieu de croire, d'après un renseignement qui m'arrive de +bonne source, que la seule chose qui ait été à peu près décidée +dans les conseils du 4 et du 8, c'est que les _quatre_ puissances +répondraient à la dernière note de Chékib-Efendi par une note dans +laquelle seraient reproduites, sinon textuellement, du moins en +substance, les intentions et les promesses de la note du 27 juillet +1839. Cette nouvelle note sera-t-elle collective à quatre, ou +individuelle, mais semblable pour les quatre? Quelle en sera la +rédaction? Quelles propositions d'arrangement y seront annexées et +communiquées en même temps à la France pour demander son adhésion? +Aucune de ces questions n'est encore résolue. On les reprendra +probablement dans le conseil qui doit avoir lieu aujourd'hui. +Des courriers ont été expédiés ces jours-ci à Vienne et à +Saint-Pétersbourg.» + +Je ne me contentai pas de signaler ainsi directement à mon +gouvernement la crise flagrante: ma disposition est en général +optimiste, et il faut que le mal soit bien près d'éclater pour que je +renonce à l'espérance. Je ne me faisais pourtant, à ce moment, aucune +illusion sur le danger; et pour que le cabinet français ne s'en fît +lui-même aucune, je donnai fortement l'éveil aux deux personnes qui +pouvaient le lui communiquer avec le plus d'efficacité. Le 12 juillet, +lendemain du jour où j'avais adressé à M. Thiers la dépêche que je +viens de citer, j'écrivis au duc de Broglie: + +«Je suis, depuis quelques jours, fort occupé de l'Orient. L'affaire +dormait. Le pacha l'a réveillée. S'il réussit, rien de mieux; nous +réussirons avec lui; la difficulté de l'arrangement à cinq aura été +démontrée; l'arrangement direct en sera sorti. C'est tout ce que nous +pouvons désirer, et le temps gagné depuis quelques mois aura été bien +gagné. Mais si le pacha échoue, notre embarras sera grand. On prend +ceci pour un coup de politique de la France qui, ne voulant rien +faire à cinq, a tenté de faire seule, par les mains du pacha. Le coup +manqué, l'arrangement à quatre reste seul, et nous pesons beaucoup +moins, soit pour l'empêcher, soit pour ramener quelque arrangement à +cinq. Lord Palmerston s'est remis en mouvement. Les trois autres +le suivent. J'attends avec une vive impatience des nouvelles de +Constantinople. Pour le moment, l'affaire est là.» + +Et le même jour, j'écrivis au général Baudrand: + +«L'affaire d'Orient m'occupe beaucoup depuis quelques jours. Elle +languissait. La démarche de Méhémet-Ali auprès du sultan, après la +chute de Khosrew-Pacha, l'a ranimée. On a vu là l'oeuvre de la France +seule. On en a pris de l'humeur. On s'est dit: «Puisque la France a +sa politique séparée et la suit, faisons-en autant.» Les quatre +puissances se sont donc remises en mouvement, et lord Palmerston +travaille à préparer un arrangement à quatre, toujours fondé sur cette +double base:--Point de Syrie au pacha; la coercition au besoin.--Je +ne tiens pas l'arrangement pour fait. Si la démarche de Méhémet-Ali +à Constantinople réussit, et amène, entre le sultan et lui, un +accommodement direct, tout sera pour le mieux; il faudra bien qu'ici +on s'y résigne. Mais si rien ne se termine à Constantinople, il ne +faut pas se dissimuler que notre influence auprès des quatre autres +puissances en sera affaiblie, et que l'arrangement entre elles, sans +nous, aura bien des chances de succès.» + +Enfin, le 14 juillet, en donnant à M. Thiers quelques nouveaux détails +sur la situation, je lui dis: «Je crois, sans en être parfaitement +sûr, que le projet de note collective à quatre, en réponse à la +note de Chékib-Efendi, a été adopté dans le conseil de samedi 11. +La réserve est extrême depuis quelques jours; mais je sais que +Chékib-Efendi a vu plusieurs fois lord Palmerston, et longtemps, +notamment dimanche. On prépare, soit sur le fond de l'affaire, soit +sur le mode d'action, des propositions qu'on nous communiquera quand +on aura tout arrangé (si on arrange tout), pour avoir notre adhésion +ou notre refus.» + +«Mon cher collègue, me répondit M. Thiers le 16 juillet, je trouve +fort graves les nouvelles que vous m'envoyez; mais il ne faut pas s'en +émouvoir, et tenir bon. Les Anglais s'engagent dans une périlleuse +tentative; s'isoler de la France sera, pour eux, plus fécond en +conséquences qu'ils ne l'imaginent. Mais il ne faut pas se laisser +intimider, et attendre avec tout le sang-froid que vous savez garder +sur votre visage comme dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, +vous et moi, traversé un plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons +pas faire autrement. A l'origine, on aurait pu tenir une autre +conduite; mais depuis la note du 27 juillet 1839, il n'est plus +temps.» + +Je reçus le 17 juillet, à une heure de l'après-midi, un billet de lord +Palmerston qui me témoignait le désir de s'entretenir avec moi vers la +fin de la matinée. Je me rendis au _Foreign-Office_. Il me dit que +le cabinet, pressé par les événements, venait enfin d'arrêter sa +résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait une communication +à me faire à ce sujet, et que, pour être sûr d'exprimer exactement et +complétement sa pensée, il avait pris le parti de l'écrire. Il me lut +alors la pièce suivante, intitulée: + +MEMORANDUM D'UNE COMMUNICATION FAITE A L'AMBASSADEUR DE FRANCE PAR LE +PRINCIPAL SECRÉTAIRE DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE. + +«Le gouvernement français a reçu, dans tout le cours des négociations +qui commencèrent l'automne de l'année passée, les preuves les +plus réitérées, les plus manifestes et les plus incontestables, +non-seulement du désir des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie, d'arriver à une entente avec le gouvernement +français sur les arrangements nécessaires pour effectuer la +pacification du Levant, mais aussi de la grande importance que ces +cours n'ont jamais cessé d'attacher à l'effet moral que produiraient +l'union et le concours des cinq puissances dans une affaire d'un +intérêt si grave et si intimement liée au maintien de la paix +européenne. + +«Les quatre cours ont vu, avec le plus profond regret, que tous leurs +efforts pour atteindre leur but ont été infructueux; et malgré que +tout dernièrement elles aient proposé à la France de s'associer +avec elles pour faire exécuter un arrangement entre le sultan et +Méhémet-Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises, vers la fin +de l'année dernière, par l'ambassadeur de France à Londres, cependant +le gouvernement français n'a pas cru devoir prendre part à cet +arrangement, et a fait dépendre son concours avec les autres +puissances de circonstances que ces puissances ont jugées +incompatibles avec le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de +l'Empire ottoman et avec le repos futur de l'Europe. + +«Dans cet état de choses, les quatre puissances n'avaient d'autre +choix que d'abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires +qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger, et ainsi de constater +leur impuissance et de livrer la paix européenne à des dangers +toujours croissants; ou bien de prendre la résolution de marcher en +avant sans la coopération de la France, et d'amener, au moyen de leurs +efforts réunis, une solution des complications du Levant conforme aux +engagements que ces quatre cours ont contractés avec le sultan, et +propre à assurer la paix future. + +«Placées entre ces deux choix et pénétrées de l'urgence d'une solution +immédiate et en rapport avec les graves intérêts qui s'y trouvent +engagés, les quatre cours ont cru de leur devoir d'opter pour la +dernière de ces deux alternatives, et elles viennent par conséquent +de conclure avec le sultan une convention destinée à résoudre d'une +manière satisfaisante les complications actuellement existantes dans +le Levant. + +«Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont pu ne pas sentir +le plus vif regret de se trouver ainsi momentanément séparées de la +France dans une affaire essentiellement européenne; mais ce regret +se trouve diminué par les déclarations réitérées que le gouvernement +français leur a faites qu'il n'a rien à objecter aux arrangements +que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si +Méhémet-Ali y consent; que, dans aucun cas, la France ne s'opposera +aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront +juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du pacha d'Égypte; et +que le seul motif qui a empêché la France de s'associer aux autres +puissances, à cette occasion, dérive de considérations de divers +genres qui rendraient impossible au gouvernement français de prendre +part à des mesures coercitives contre Méhémet-Ali. + +«Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fondé que leur +séparation d'avec la France à ce sujet ne sera que de courte durée, +et ne portera aucune atteinte aux relations de sincère amitié qu'elles +désirent si vivement conserver avec la France; mais de plus, elles +s'adressent avec instance au gouvernement français, afin d'en obtenir +du moins l'appui moral, malgré qu'elles ne peuvent en espérer une +coopération matérielle. + +«L'influence du gouvernement français est puissante à Alexandrie, et +les quatre cours ne pourraient-elles pas espérer, et même demander de +l'amitié du gouvernement français que cette influence s'exerce auprès +de Méhémet-Ali dans le but d'amener ce pacha à donner son adhésion aux +arrangements qui vont lui être proposés par le sultan? + +«Si le gouvernement français pouvait, de cette manière, contribuer +efficacement à mettre un terme aux complications du Levant, ce +gouvernement acquerrait un nouveau titre à la reconnaissance et à +l'estime de tous les amis de la paix.» + +J'écoutai lord Palmerston jusqu'au bout sans l'interrompre, et prenant +ensuite le papier de ses mains: «Mylord, lui dis-je, sur le fond même +de la résolution que vous me communiquez, je n'ajouterai rien, en ce +moment, à ce que j'ai eu si souvent l'honneur de vous dire; je ne veux +pas non plus, sur une première lecture faite en courant, discuter tout +ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais quelques points +me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer mes observations. +Les voici.» + +Je relus d'abord ce passage: «Malgré que tout dernièrement les quatre +cours aient proposé à la France de s'associer avec elles pour faire +exécuter un arrangement avec le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur les +idées qui avaient été émises, vers la fin de l'année dernière, par +l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français +n'a pas cru devoir prendre part à cet arrangement,» etc., etc. + +«Vous faites sans doute allusion, mylord, lui dis-je, à l'arrangement +qui aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik +de Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse; et il résulterait de ce +paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait émettre +ces idées par son ambassadeur, n'aurait pas cru ensuite pouvoir les +accepter. Je ne saurais admettre, mylord, pour le gouvernement du Roi, +un tel reproche d'inconséquence; les idées dont il s'agit n'ont +jamais été, que je sache, émises, au nom du gouvernement du Roi, par +l'ambassadeur de France; point par moi, à coup sûr, ni, je pense, par +le général Sébastiani, mon prédécesseur. Elles ont pu apparaître dans +la conversation, comme bien d'autres hypothèses; elles n'ont jamais +été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à +dire, ou du moins à donner lieu de croire que le gouvernement du Roi +les a d'abord mises en avant, puis repoussées. + +«Voici, continuai-je, une seconde observation. Vous dites que--le +gouvernement français a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à +objecter aux arrangements que les quatre puissances désirent faire +accepter par Méhémet-Ali, si Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun +cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre cours, de +concert avec le sultan, pourront juger nécessaires pour obtenir +l'assentiment du pacha d'Égypte.--Je ne saurais accepter, mylord, +cette expression _dans aucun cas_, et je suis certain de n'avoir +jamais rien dit qui l'autorise. Le gouvernement du Roi ne se fait, à +coup sûr, le champion armé de personne, et il ne compromettra jamais, +pour les seuls intérêts du pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de +la France. Mais si les mesures adoptées contre le pacha par les quatre +puissances avaient, aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère et +cette conséquence que l'équilibre actuel des États européens en fût +altéré, le gouvernement du Roi ne saurait y consentir; il verrait +alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il gardera toujours à cet +égard sa pleine liberté.» + +Je fis encore, sur quelques expressions du _mémorandum_, quelques +observations de peu d'importance; et sans rengager la discussion au +fond, j'ajoutai: «Mylord, le gouvernement du Roi a toujours pensé +que la question de savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie +appartiendraient au sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près, +les chances que l'emploi de la force et le retour de la guerre +en Orient pourraient faire courir à l'Europe. Vous en avez jugé +autrement. Je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Si vous vous +trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité. Nous ferons tous +nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances générales, et +pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés, les périls +peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous entrez.» + +Lord Palmerston combattit faiblement mes observations, et se répandit +en protestations d'amitié sincère et sûre, malgré notre dissentiment +partiel et momentané. Il réclama de nouveau les bons offices de +la France et son influence à Alexandrie pour déterminer le pacha à +accepter les propositions qui lui seraient faites. Puis il m'expliqua +ces propositions mêmes et la marche qu'on avait dessein de suivre pour +les faire prévaloir: «Le sultan, me dit-il, proposera d'abord au +pacha de lui concéder, toujours à titre de vasselage, l'Égypte +héréditairement et la portion déjà offerte du pachalik de Saint-Jean +d'Acre, y compris la forteresse, mais ceci seulement en viager. Il lui +donnera un délai de dix jours pour accepter cette proposition. Si +le pacha refuse, le sultan lui fera une proposition nouvelle qui ne +comprendra plus que l'Égypte, toujours héréditairement. Si après un +nouveau délai de dix jours, le pacha refuse encore, alors le sultan +s'adressera aux quatre puissances qui s'engagent, envers lui et entre +elles, à faire rentrer son vassal dans l'obéissance.» + +Lord Palmerston ne me donna aucun détail sur les moyens que les quatre +puissances emploieraient à cet effet; il conclut en me disant qu'un +secrétaire de Chékib-Efendi était parti la veille pour porter à +Constantinople cet arrangement, que les premières propositions du +sultan parviendraient au pacha dans trente ou trente-cinq jours, que +Méhémet-Ali y répondrait dix jours après, et que sa réponse serait +connue à Londres vingt ou vingt-cinq jours après, c'est-à-dire dans +deux mois et demi environ, à partir du moment où nous parlions. + +Je transmis immédiatement à M. Thiers la communication que je venais +de recevoir, avec tous les détails de l'entretien qui l'avait suivie, +et j'ajoutai: «La démarche directe de Méhémet-Ali auprès de la Porte +et l'insurrection de la Syrie contre lui sont évidemment les deux +causes qui ont précipité la résolution. Lord Palmerston m'a parlé +de l'insurrection syrienne avec beaucoup de confiance; et comme +son langage impliquait des mesures projetées ou déjà ordonnées pour +empêcher Méhémet-Ali d'envoyer en Syrie des renforts capables de +réprimer les insurgés, je lui ai adressé, à ce sujet, une question +positive et directe. Il m'a répondu qu'en effet on ne négligerait rien +pour arrêter promptement en Syrie l'effusion du sang: «Je ne veux +pas vous le cacher, m'a-t-il dit.--Aussi vous l'ai je demandé, +mylord.--Des ordres ont très probablement été donnés en ce sens à la +flotte anglaise, et des secours en argent, vivres et munitions pour +les insurgés de Syrie ont sans doute été mis à la disposition du +sultan.» + +«La crainte d'une crise ministérielle est le vrai motif qui a fait +prévaloir lord Palmerston dans l'intérieur du cabinet. Le moment +d'une action positive et efficace en Orient est encore éloigné, et le +parlement se sépare dans quinze jours.» + +En recevant cette nouvelle, le cabinet français fut non-seulement +mécontent et chagrin, mais surpris et blessé. Lord Palmerston lui en +avait donné le droit. On pensait à Paris, et je pensais moi-même à +Londres, qu'aucune résolution définitive ne serait adoptée et signée +entre les quatre puissances sans qu'on nous l'eût préalablement +fait connaître, en nous demandant, à nous aussi, notre résolution +définitive. Je répète la phrase qui terminait ma dernière lettre à M. +Thiers, et que je rappelais tout à l'heure: «On prépare, soit sur le +fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des propositions qu'on +nous communiquera quand on aura tout arrangé (si on arrange tout), +pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Lord Palmerston eût pu, +sans aucun risque pour sa politique, nous faire cette communication +avant toute signature entre les quatre puissances, car nous ne nous +serions certainement pas associés à une convention qui refusait à +Méhémet-Ali la possession héréditaire de la Syrie, et qui réglait les +moyens de coercition à employer contre lui s'il repoussait les +offres du sultan. Nous nous serions trouvés alors isolés en pleine +connaissance de cause, par notre propre volonté, et après qu'on aurait +épuisé, envers nous, tous les procédés de conciliation. Mais lord +Palmerston est un politique personnellement susceptible et taquin, qui +se pique au jeu quand il se voit en danger de perdre, et qui précipite +alors ses résolutions et ses coups, ne se souciant guère des procédés +ni des conséquences, et recherchant le plaisir de la vengeance au +moins autant que le succès. L'arrangement direct entre le sultan et le +pacha lui paraissait imminent; il regardait le gouvernement français +comme le promoteur secret de cette solution de la question; il ne +s'inquiéta plus que de la prévenir et d'y substituer en toute hâte +la solution européenne dont il s'était fait l'auteur. Un des membres +secondaires du corps diplomatique à Londres, spectateur aussi +impartial qu'intelligent de l'événement, me dit un jour: «Quand +nous recherchons entre nous les causes de ce mauvais imbroglio, nous +trouvons d'abord une disposition hargneuse à Londres, ensuite des +illusions à Londres et à Paris. A Londres, ignorance volontaire ou +réelle des dispositions de la France; à Paris, incrédulité sur le +vouloir ou le pouvoir de lord Palmerston. Après cela, on dit aussi +que la France a voulu jouer au plus fin, qu'elle voulait et croyait +escamoter l'arrangement en le faisant conclure, d'une manière cachée +et abrupte, entre les deux parties. On ajoute que c'est de Pétersbourg +qu'on a donné l'éveil à Londres, que la même alarme y est venue +ensuite par d'autres voies, et que cela a excité, non-seulement à +faire, mais aussi à se cacher pour faire le traité. Voilà comment nous +nous l'expliquons.» + +Quelle qu'en fût l'explication, le gouvernement français fut justement +choqué du procédé: «Votre dernière dépêche, m'écrivit le 21 juillet +M. Thiers, m'a beaucoup surpris. D'après vos précédentes nouvelles, +le gouvernement s'attendait que l'agitation qui se manifestait depuis +quelques jours dans le cabinet anglais aboutirait à une proposition +semblable à peu près à celle que M. de Neumann vous avait fait +pressentir, et qui consistait à donner à Méhémet-Ali l'Égypte +héréditairement, la Syrie viagèrement, en laissant à la France le +choix de s'associer ou non à une telle proposition. Le parti pris par +les puissances d'agir à quatre, sans mettre la France en demeure de +s'associer à l'action commune, est un procédé fort naturel de la part +des cabinets qui n'ont pas vécu dans notre alliance depuis dix +ans, mais fort étrange et fort peu explicable, par des motifs +satisfaisants, de la part de l'Angleterre qui faisait profession, +depuis 1830, d'être notre fidèle alliée. Se plaindre est peu digne +de la part d'un gouvernement aussi haut placé que celui de la France; +mais il faut prendre acte d'une telle conduite, et laisser voir +qu'elle nous éclaire sur les vues de l'Angleterre et sur la marche +que la France aura à suivre dans l'avenir. Désormais elle est libre +de choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le +conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher +cette indépendance de relations que la France sans doute n'avait +jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son +alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter +d'autres convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en +particulier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous +le répète, ne faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que +vous avez montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. +Il faut que cette froideur soit soutenue. Les quatre puissances +qui viennent de sceller, à propos de la question d'Orient, une si +singulière alliance, ne sauraient être longtemps d'accord; alors la +France, en prononçant à propos ses préférences, fera sentir à l'Europe +tout le poids de son influence.» + +M. Thiers me donnait ensuite, sur l'attitude et le langage à tenir +avec lord Palmerston, des instructions détaillées, m'exposait ses +conjectures sur les conséquences probables de l'acte qui venait de +s'accomplir à Londres, m'annonçait les mesures de précaution que, +sur terre et sur mer, dans l'intérêt de la dignité de la France, le +cabinet croyait devoir prendre, et enfin m'envoyait, en réponse au +_mémorandum_ que lord Palmerston m'avait remis le 17 juillet, la note +suivante: + +«Paris, 21 juillet 1840. + +La France a toujours désiré, dans l'affaire d'Orient, marcher d'accord +avec la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. Elle n'a jamais été +mue, dans sa conduite, que par l'intérêt de la paix. Elle n'a jamais +jugé les propositions qui lui ont été faites que d'un point de vue +général, et jamais du point de vue de son intérêt particulier, car +aucune puissance n'est plus désintéressée qu'elle en Orient. + +«Jugeant de ce point de vue, elle a considéré comme mal conçus tous +les projets qui avaient pour but d'arracher à Méhémet-Ali, par +la force des armes, les portions de l'Empire turc qu'il occupe +actuellement. La France ne croit pas cela bon pour le sultan, car on +tendrait ainsi à lui donner ce qu'il ne pourrait ni administrer +ni conserver. Elle ne le croit pas bon non plus pour la Turquie +en général et pour le maintien de l'équilibre européen, car on +affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait +aider puissamment à la commune défense de l'Empire. Toutefois, ce +n'est là qu'une question de système sur laquelle il peut exister +beaucoup d'avis divers. Mais la France s'est surtout prononcée contre +tout projet dont l'adoption devait entraîner l'emploi de la force, +parce qu'elle ne voyait pas distinctement les moyens dont les +cinq puissances pourraient disposer. Ces moyens lui semblaient ou +insuffisants, ou plus funestes que l'état de choses auquel on voulait +porter remède. + +«Ce qu'elle pensait à ce sujet, la France le pense encore, et elle a +quelque sujet de croire que cette opinion n'est pas exclusivement +la sienne. Du reste, on ne lui a adressé, dans ces dernières +circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle eût à +s'expliquer. Il ne faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas +été à même de faire, la détermination que l'Angleterre lui communique +sans doute, au nom des quatre puissances. Mais au surplus, sans +insister sur la question que pourrait faire naître cette manière de +procéder à son égard, la France le déclare de nouveau; elle considère +comme peu réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consistera à +prendre des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter +par des moyens insuffisants ou dangereux. + +«L'insurrection de quelques populations du Liban est sans doute +l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir pour y trouver des moyens +d'exécution qui jusque-là ne s'étaient point montrés. Est-ce un moyen +bien avouable, et surtout bien utile à l'Empire turc, d'agir ainsi +contre le vice-roi? On veut rétablir un peu d'ordre et d'obéissance +dans toutes les parties de l'Empire turc, et on y fomente des +insurrections! On ajoute de nouveaux désordres à ce désordre général +que toutes les puissances déplorent dans l'intérêt de la paix! Et ces +populations, réussirait-on à les soumettre à la Porte après les avoir +soulevées contre le vice-roi? + +«Toutes ces questions, on ne les a certainement pas résolues; mais +si cette insurrection est comprimée, si le vice-roi est de nouveau +possesseur assuré de la Syrie, s'il n'en est que plus irrité, plus +difficile à persuader, et qu'il réponde aux sommations par des refus +positifs, quels sont les moyens des quatre puissances? + +«Assurément, après avoir employé une année à les chercher, on ne les +aura pas découverts récemment, et on aura créé soi-même un nouveau +danger, le plus grave de tous. Le vice-roi, excité par les moyens +employés contre lui, le vice-roi, que la France avait contribué à +retenir, peut passer le Taurus et menacer de nouveau Constantinople. + +«Que feront encore les quatre puissances dans ce cas? Quelle sera la +manière de pénétrer dans l'Empire pour y secourir le sultan? La France +pense qu'on a préparé là, pour l'indépendance de l'Empire ottoman +et pour la paix générale, un danger plus grave que celui dont les +menaçait l'ambition du vice-roi. + +«Si toutes ces éventualités, conséquences de la conduite qu'on va +tenir, n'ont pas été prévues, alors les quatre puissances se seraient +engagées dans une voie bien obscure et bien périlleuse. Si au +contraire elles ont été prévues et si les moyens d'y faire face sont +arrêtés, alors les quatre puissances en doivent la connaissance +à l'Europe, et surtout à la France dont encore aujourd'hui elles +réclament le concours moral, dont elles invoquent l'influence à +Alexandrie. + +«Le concours moral de la France, dans une conduite commune, était une +obligation de sa part; il n'en est plus une dans la nouvelle situation +où semblent vouloir se placer les puissances. La France ne peut plus +être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle +se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra dans les graves +circonstances où les quatre puissances viennent de placer l'Europe +dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle +vient d'indiquer. + +«Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de l'équilibre +actuel entre les États de l'Europe. Tous ses moyens seront consacrés à +ce double but.» + +Je me rendis le vendredi 24 juillet au _Foreign-Office_ et je donnai +lecture à lord Palmerston de la note que je viens de reproduire. +A cette phrase: «Du reste, on n'a adressé à la France, dans ces +dernières circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle +eût à s'expliquer,» lord Palmerston fit un mouvement, comme surpris +et voulant se récrier: «Permettez, mylord, lui dis-je, que j'aille +jusqu'au bout; je reviendrai sur ce point;» et ma lecture achevée, +prenant sur-le-champ moi-même la parole, je relus la phrase qui +l'avait frappé: «Cette phrase vous étonne, mylord; le fait qu'elle +exprime a bien plus étonné le gouvernement du Roi, et moi-même avant +lui. Quand vous m'avez communiqué vendredi dernier le _memorandum_ +auquel je viens de répondre, en apprenant qu'à notre insu, sans qu'on +nous eût définitivement rien dit ni rien demandé, une résolution +définitive avait été prise entre les quatre puissances, une convention +signée, peut-être l'exécution commencée, j'ai été profondément étonné, +je dois dire blessé. J'ai retenu dans ce moment mon impression; je +n'ai pas voulu que vous pussiez croire que, si je me montrais offensé, +c'était pour mon propre compte et par un motif tout personnel. Mais +cette impression, mylord, le gouvernement du Roi l'a éprouvée lui-même +en recevant votre _memorandum_, et c'est en son nom et d'après ses +instructions que je viens aujourd'hui vous exprimer à quel point il +a été surpris qu'on ait procédé ainsi à son égard. Il avait signé la +note du 27 juillet 1839; il a constamment répété, depuis cette époque, +qu'il était prêt à tout discuter; il a écouté et discuté en effet des +propositions fort diverses. Quand on touchait au dernier acte de cette +négociation, à coup sûr on lui devait de l'y appeler; on lui devait de +lui dire:--Nous n'avons pu jusqu'ici nous mettre d'accord pour agir +à cinq; nous ne pouvons tarder plus longtemps; nous sommes décidés à +agir; voici sur quelles bases et par quels moyens. Voulez-vous vous +associer à nous? C'est tout ce que nous désirons. Si décidément vous +ne voulez pas, nous serons obligés d'agir à quatre, sur les bases +et par les moyens que nous vous indiquons.--C'était là la marche +naturelle; on a fait le contraire; c'est sans nous le dire, c'est en +se cachant de nous qu'on a résolu d'agir sans nous. Ce n'est pas là, +mylord, un procédé d'ancien et intime allié, et le gouvernement du Roi +a tout droit de s'en montrer offensé.» + +Lord Palmerston m'écoutait avec un déplaisir mêlé de surprise. +Évidemment il y avait là, pour lui, quelque chose d'imprévu, et il +n'avait pas compris d'abord le sens de la phrase qui l'indiquait. Il +essaya deux ou trois fois de m'interrompre; je m'y refusai. Quand je +cessai de parler, «rien n'a été plus éloigné de notre intention, me +dit-il, que de manquer, envers le gouvernement du Roi, à aucun des +égards qui lui sont dus. Nous avons essayé, pour nous entendre +avec vous, de diverses propositions. Les vôtres nous paraissaient +inadmissibles. Vous avez repoussé les nôtres. Sur la dernière surtout +qui consistait à laisser à Méhémet-Ali la place de Saint-Jean d'Acre +avec une portion du pachalik, vous nous avez donné, pour raison +péremptoire de votre refus, que le pacha ne consentirait jamais +à aucun partage de la Syrie. Nous avons considéré dès lors votre +résolution comme arrêtée, et nous ne nous sommes plus occupés que de +la nôtre. Nous aurions trouvé quelque inconvenance à vous la déclarer +avant de la prendre, et comme une sorte de sommation. Nous n'avons +fait, en agissant ainsi, que ce qui s'est fait, en 1832, dans la +question belge. Là aussi il s'agissait d'employer, contre le roi de +Hollande, des moyens de coercition. Parmi les cinq puissances engagées +dans la conférence sur les affaires de Belgique, trois se refusaient +à concourir à de telles mesures. Elles l'avaient dit. La France et +l'Angleterre, qui voulaient de la coercition, en ont arrêté entre +elles les moyens, ont signé une convention, et ne l'ont annoncée aux +autres puissances qu'après la signature. Nous serions désolés qu'à +propos des affaires d'Orient vous vissiez quelque chose de blessant +dans ce qui a été fait très-naturellement, sans aucune intention +blessante de notre part, et comme on avait fait dans des circonstances +analogues.» + +Je persistai dans le sentiment que j'avais exprimé; je repoussai +l'assimilation avec l'affaire belge, constamment traitée dans des +conférences générales et officielles, de telle sorte que rien n'avait +pu être un moment douteux ni inconnu pour aucune des puissances: +«Non-seulement on ne nous a pas dit ce qu'on faisait, ajoutai-je; +non-seulement on s'est caché de nous; mais je sais que quelques +personnes se sont vantées de la façon dont le secret avait été gardé. +Est-ce ainsi, mylord, que les choses se passent entre d'anciens et +intimes alliés? Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et +s'affermissent? L'alliance de la France et de l'Angleterre, mylord, a +donné dix ans de paix à l'Europe; le ministère whig, permettez-moi +de le dire, est né sous son drapeau, et y a puisé, depuis dix ans, +quelque chose de sa force. Je crains bien que cette alliance ne +reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce qui vient de se +passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, ni à l'Europe +autant de paix.» + +Lord Palmerston protesta vivement: «Nous ne changeons point de +politique générale; nous ne changeons point d'alliances; nous sommes +et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes sentiments. +Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une question +importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens à +l'exemple dont je parlais tout à l'heure. C'est ce qui est arrivé dans +l'affaire de Belgique; nous pensions comme vous sur la nécessité de +contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité des vingt-quatre +articles; pour agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois +autres puissances; mais nous ne nous sommes point brouillés avec +elles; la paix de l'Europe n'a pas été troublée. Nous espérons bien +qu'il en sera encore ainsi, et nous ferons tous nos efforts pour qu'il +en soit ainsi. Si la France reste isolée dans cette question, comme +elle-même l'aura voulu, comme M. Thiers, à votre tribune, en a prévu +la possibilité, ce ne sera point un isolement général, permanent; nos +deux pays resteront unis d'ailleurs par les liens les plus puissants +d'opinions, de sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas +plus que la paix de l'Europe. + +«--Je le souhaite, mylord; je ne doute pas de la sincérité de vos +intentions; mais vous ne disposez pas des événements, ni du sens qui +s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé. Partout en Europe +ce qui se passe en ce moment sera considéré comme une large brèche +qui peut en ouvrir de plus larges encore. Les uns s'en réjouiront, les +autres s'en inquiéteront, tous l'interpréteront ainsi, et vos paroles +ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les incidents +que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez; viendront +les difficultés, les complications, les méfiances réciproques, les +conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en empêchera les effets? +Vous nous exposez, mylord, à une situation que nous n'avons point +cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes appliqués à éviter. M. +Canning, si je ne me trompe, était votre ami et le chef de votre parti +politique; M. Canning, dans un discours très-beau et très-célèbre, +a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains l'outre des +tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette clef, et +la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu s'en +servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et moins +assurée. Ne donnez pas en France, aux passions nationales, de sérieux +motifs et une redoutable impulsion. Ce n'est pas là ce que vous nous +devez, ce que nous doit l'Europe pour la modération et la prudence que +nous avons montrées depuis dix ans.» + +Lord Palmerston me renouvela plus vivement encore ses protestations et +ses assurances. Elles étaient sincères; il se promettait d'accomplir +ce qu'il entreprenait sans se brouiller réellement avec la France et +sans troubler sérieusement la paix de l'Europe. Il croyait avoir une +excellente occasion de raffermir l'Empire ottoman en réprimant le +pacha d'Égypte, et de soustraire la Porte à la domination de la +Russie, en plaçant, de l'aveu de la Russie elle-même, les affaires +turques sous le contrôle du concert européen. C'était là, pour +l'Angleterre, de la puissance en Orient, et pour lord Palmerston +lui-même en Angleterre, de la gloire. Il ne croyait ni à la force +réelle, ni à la résistance persévérante de Méhémet-Ali. L'insurrection +de la Syrie était, à ses yeux, une nouvelle preuve de la faiblesse +du pacha et un nouveau moyen de l'attaquer. Et au moment où ces +circonstances réunies lui semblaient un gage assuré de succès, il +voyait surgir, entre le sultan et le pacha, la chance d'un arrangement +direct conclu sous l'influence de la France, et qui eût renversé ses +espérances de crédit et de pouvoir, en Orient pour son pays, et, dans +son pays pour lui-même. Devant ce péril, toute autre considération, +toute autre prévoyance, toute politique générale disparut de son +esprit; et, pour y échapper, il conclut en toute hâte le traité du 15 +juillet. Ni dans notre conversation du 24 juillet, ni dans aucune de +celles qui l'avaient précédée ou qui la suivirent, je n'entrevis aucun +dessein, aucune combinaison qui vînt d'ailleurs et qui portât plus +loin. + +Je m'appliquai à troubler la confiance de lord Palmerston dans son +succès, et à lui faire entrevoir un avenir bien plus compliqué et plus +grave que celui qu'il espérait. Quand la conversation commença à se +ralentir, m'adressant à lui par une question brusque et directe: «Mais +enfin, mylord, lui dis-je, si le pacha repousse, comme je le crois, +vos propositions, que ferez-vous? De quoi êtes-vous convenus? Comment +exercerez-vous, sur Méhémet-Ali, votre contrainte? Vous demandez +encore à la France son concours moral; elle a droit de vous demander à +son tour par quels moyens et dans quelles limites vous comptez agir. + +«--Vous avez raison, me répondit lord Palmerston, et je dois vous le +dire. L'emploi des forces navales pour intercepter toute communication +entre l'Égypte et la Syrie, pour arrêter les flottes du pacha, pour +mettre le sultan en état de porter, sur tous les points de son Empire, +tous les moyens de rétablir son autorité, ce sera là notre action +principale, et c'est le principal objet de notre convention. + +«--Et si le pacha passe le Taurus, si Constantinople est de nouveau +menacée? + +«--Cela n'arrivera pas; Ibrahim-Pacha aura trop à faire en Syrie. + +«--Mais si cela arrive? + +«--Le sultan va établir à Isnik-Mid (l'ancienne Nicomédie) un corps +de troupes turques qui, réuni à la présence d'un certain nombre de +chaloupes canonnières sur la côte d'Asie, suffira, je pense, pour +mettre à l'abri Constantinople. + +«--Et si cela ne suffit pas, si les troupes turques sont battues?» + +Il en coûtait à lord Palmerston de me dire expressément que l'entrée +d'un corps d'armée russe à Constantinople, combinée avec celle d'une +flotte anglaise dans la mer de Marmara, était un point convenu. Il me +le dit pourtant, en rappelant que dans le temps où l'on examinait les +moyens d'agir à cinq, la France elle-même n'avait pas regardé ce +fait comme absolument inadmissible, et avait discuté le _quo modo_ +de l'entrée et de la présence de ses propres vaisseaux dans la mer +de Marmara. Et il se hâta d'ajouter: «Au delà, rien n'est prévu, rien +n'est réglé; on est simplement convenu de se concerter de nouveau si +cela était nécessaire. Mais l'affaire n'ira pas si loin.» + +Lord Palmerston revint alors sur l'immense avantage qu'il y aurait, +pour toute l'Europe, à faire cesser le protectorat exclusif de la +Russie sur la Porte. Je revins, de mon côté, sur la nouveauté et la +gravité de la situation où nous allions tous entrer: «Nous nous lavons +les mains de cet avenir, lui dis-je; la France s'y conduira en toute +liberté, ayant toujours en vue, comme le dit la réponse que j'ai +l'honneur de vous remettre, la paix, le maintien de l'équilibre actuel +en Europe, et le soin de sa dignité et de ses propres intérêts.» + +Nous nous séparâmes, moi avec une froideur polie, et lord Palmerston +avec une politesse qui tenait à se montrer amicale. + +Le jour même où j'avais avec lord Palmerston cet entretien, je reçus +de M. de Rémusat, celui des membres du cabinet français qui, après M. +Thiers, suivait avec le plus de soin le cours de la négociation, et à +qui j'en parlais avec le plus de confiance, cette lettre: + +«Nous sommes fortement préoccupés de votre dernière dépêche, et j'en +attends les développements et les commentaires ultérieurs avec une +grande curiosité. Je ne puis croire que tout cela soit le résultat +d'une longue intrigue suivie avec persévérance et dissimulation; +encore moins que le reste de l'Europe fût dans le secret. Je suppose +que les troubles du Liban, dont on s'est exagéré l'importance, et la +restitution de la flotte turque par le pacha, qu'on a interprétée +pour de la faiblesse, ont été les deux causes occasionnelles de cette +brusque détermination. Les deux causes générales sont la conviction +que le vice-roi n'a qu'une puissance apparente, et que la France n'a +de résistance sur rien. J'espère que les événements feront mentir +cette conviction sur les deux points. Tel qu'il est, même réduit à une +résolution précipitée, le procédé est intolérable, et le seul moyen de +n'en pas être humilié est de s'en montrer offensé.» + +Je répondis à M. de Rémusat[12]: «Vous avez mille fois raison de ne +croire à aucune longue intrigue, à aucune préméditation européenne. +Nous avons, il y a quatre mois, proposé un arrangement, l'Égypte et la +Syrie héréditaires pour le pacha, Candie, l'Arabie et Adana restituées +à la Porte; mais nous n'avons pas voulu nous engager à y mettre la +sanction de la coercition. Lord Palmerston nous a cédé la place de +Saint-Jean d'Acre; nous avons dit que c'était trop peu. On nous a +fait entrevoir l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement; nous +n'avons pas accueilli. Au milieu de toutes ces propositions avortées +est arrivée la nouvelle de la démarche du pacha auprès du sultan. +M. Appony l'avait annoncée ici trois semaines auparavant. C'était +le triomphe de la France et la _mystification_ des quatre autres +puissances. C'est le mot dont on s'est servi entre soi, en exhalant +son humeur. Au milieu de cette humeur, l'insurrection de Syrie est +venue jeter l'espérance, une forte espérance. Lord Palmerston l'a +saisie. Il a promis, en Orient, un succès facile, et menacé, à +Londres, de la dissolution du cabinet. Il avait une convention toute +prête, et des moyens de coercition tout inventés, bons ou mauvais. On +s'est réuni en toute hâte. On a envoyé en toute hâte des courriers. +On s'est promis le secret, pour se venger de la mystification +d'Alexandrie et ordonner sans bruit les premières mesures. Et on a +signé. + +[Note 12: Le 26 juillet 1840.] + +«Voilà comment on a fait ce qu'on a fait. Voici ce qu'on espère. Un +succès prompt, qui rendra courte la situation difficile où l'on +s'est mis avec nous. On commence à avoir un sentiment vif de cette +difficulté: notre attitude nettement prise et hautement déclarée, +l'antipathie visible du public anglais pour toute chance de rupture et +de guerre avec la France à propos d'une question qui n'excite aucune +passion anglaise, cela frappe et intimide déjà. On n'avoue pas ce +qu'on a fait. On ne se défend qu'en riant, ou en éludant, ou en +promettant que ce ne sera rien. Cela se passe ainsi dans la presse +comme au Parlement. On est doux et caressant avec nous. On travaille +à prévenir les conséquences de ce qu'on a fait. Si on a raison dans +ce qu'on espère, si le succès est prompt et facile, on aura eu raison +dans ce qu'on a fait, et il faudra bien que nous le sentions. Mais si +le prompt succès ne vient pas, si la question dure et s'aggrave, si +des complications éclatent, si de grands efforts sont nécessaires, +la situation de lord Palmerston sera très-mauvaise et la nôtre +très-forte. Pour peu que nous prenions soin de ne pas irriter les +passions anglaises, nous aurons pour nous les intérêts anglais, les +penchants libéraux, la prudence de tous les partis, et nous sortirons +peut-être avec avantage de l'épreuve dans laquelle nous entrons.» + +Nous entrions en effet dans la crise: les politiques française et +anglaise, n'ayant pas réussi à s'entendre, étaient l'une et l'autre au +pied du mur, près de se heurter. La politique française se préoccupait +vivement en Orient des intérêts divers et du grand et lointain avenir; +nous restions fidèles à notre idée générale; nous voulions à la fois +conserver l'empire ottoman et prêter aide à la fondation des nouveaux +États qui essayaient de se former de ses débris; nous défendions tour +à tour les Turcs contre les Russes, et les chrétiens contre les +Turcs; nous soutenions en Syrie l'ambition de Méhémet-Ali, que nous +combattions en Arabie et sur les frontières de l'Asie Mineure. La +politique anglaise était plus simple et plus exclusivement dirigée +vers un seul but et un avenir prochain; elle ne s'inquiétait que de +faire durer l'empire ottoman et de le défendre, soit en Europe, +soit en Asie, contre les ambitions extérieures et les déchirements +intérieurs. Lequel des deux gouvernements connaissait le mieux, dans +l'affaire égyptienne, le véritable état des faits et appréciait le +mieux les forces et les chances? Étions-nous, comme naguère en Grèce, +en présence d'une insurrection persévérante et d'une nation chrétienne +renaissante? Ou n'avions-nous affaire qu'à un pouvoir personnel et +précaire, plus ambitieux que fort, aussi souple qu'ambitieux, et +capable de se résigner à un grand revers comme de tenter une grande +aventure? Là était la question. Je l'exposais nettement au cabinet +français, plein moi-même de doute et d'inquiétude, mais bien résolu à +le soutenir fermement de Londres dans sa difficile situation, et à ne +pas faire une démarche, à ne pas dire un mot qui pût l'affaiblir ou +l'embarrasser. + +Deux ou trois jours après, il me revint de Paris qu'on y disait que +je n'avais pas prévu la possibilité de l'arrangement entre les +quatre puissances sans nous, et que je n'en avais pas averti mon +gouvernement. J'écrivis sur-le-champ à M. de Rémusat[13]: «Mon cher +ami, je prends une précaution peut-être fort inutile, mais que je veux +prendre pourtant. Je vous envoie la copie de quelques passages de mes +dépêches officielles et de mes lettres particulières qui prouvent que, +depuis le 17 mars jusqu'au 14 juillet, je n'ai cessé de parler de la +chance de l'arrangement à quatre, et de le représenter comme possible, +ou probable, ou imminent. J'y joins copie de quelques passages +d'autres lettres particulières, au duc de Broglie et au général +Baudrand, qui prouvent que j'ai pris soin de faire arriver aussi ma +prévoyance par les voies indirectes. Enfin, j'ai successivement chargé +MM. de Bourqueney, de Chabot et Mallac d'exprimer à ce sujet, dans +leurs conversations soit avec le Roi, soit avec les ministres, mon +avis et ma crainte, et ils m'ont écrit qu'ils l'avaient fait. Vous ne +ferez, comme de raison, usage de ceci, mon cher ami, que s'il y avait +lieu sérieusement, et auprès des personnes convenables ou nécessaires. +Je m'en rapporte à vous. Mais j'ai voulu que vous fussiez complétement +édifié vous-même à ce sujet et en mesure d'édifier qui que ce soit.» + +[Note 13: le 28 juillet 1840.] + +J'avais raison de tenir compte de ces bruits; on m'avertit qu'ils se +répandaient de plus en plus, et le 31 juillet j'écrivis de nouveau à +M. de Rémusat: «Mon cher ami, ma précaution était bien fondée et +n'a pas suffi. Je lis, dans le _Siècle_ de mercredi 29 juillet, qui +m'arrive ce matin, un article emprunté à la _Gazette d'Augsbourg_ et +que je ne puis laisser passer. Je vous y renvoie. Il commence par: +«M. Guizot qui s'était imaginé,» etc., etc.--Après les extraits de ma +correspondance que vous avez entre les mains, je n'ai pas besoin de +vous dire que, malgré le mélange de vrai et de faux, d'éloge et +de blâme que contient cet article, il est essentiellement faux et +inacceptable pour moi. 1º Je n'ai point manqué de prévision; car, +dès le 17 mars, j'ai annoncé à M. Thiers ce qui vient d'arriver comme +«l'issue probable de l'affaire, issue à laquelle il faut s'attendre et +se tenir préparé.» Et du 9 au 14 juillet, je lui ai fait suivre pas à +pas les progrès de l'arrangement à quatre dans la crise qui a abouti +à cette issue; issue qu'entre ces deux époques (du 17 mars au 14 +juillet) j'avais plusieurs fois annoncée. 2º Je ne me suis point +imaginé que je ramènerais lord Palmerston à mon opinion. J'ai au +contraire constamment parlé de son obstination comme de l'obstacle +décisif, et j'ai toujours dit que, s'il menaçait de se retirer, je ne +croyais pas que ses collègues lui résistassent. Voyez, entre autres, +un extrait de ma dépêche du 1er juin que vous avez entre les mains. +Il y en a dix semblables. 3º Enfin, j'ai chargé Bourqueney en avril, +Chabot en juin, Mallac en juillet, de répéter ce que j'écrivais sur +la probabilité de l'arrangement à quatre, auquel je savais qu'on +ne croyait pas. Et dans la dernière crise, j'ai été très-exactement +informé des progrès et des oscillations de l'arrangement. On nous l'a +caché, et c'est là le mauvais procédé dont nous nous sommes offensés +à bon droit. Mais nous n'avons point ignoré qu'on en traitait, et j'ai +rendu compte à peu près jour par jour de ce qui se passait. + +«Voici donc, mon cher ami, ce que je demande, car j'en ai absolument +besoin. Faites répéter dans le _Constitutionnel_ l'article de la +_Gazette d'Augsbourg_ en y ajoutant:--La _Gazette d'Augsbourg_ est +mal informée. La prévoyance n'a manqué ni à M. Thiers à Paris, ni à +M. Guizot à Londres. M. Guizot ne s'est point imaginé qu'il ramènerait +lord Palmerston à son opinion. Il a au contraire toujours parlé de la +persistance du ministre anglais dans sa politique, et il a exactement +informé le gouvernement de ce qui se passait et se préparait.--» + +Le cabinet fit droit à mon désir; le _Constitutionnel_ du 3 août +publia la rectification que j'avais demandée[14], et la vérité fut +rétablie, sans cesser, comme il arrive toujours, d'être encore souvent +contestée. + +[Note 14: _Pièces historiques_, nº VIII.] + +Huit jours environ se passèrent avant que les résolutions adoptées le +15 juillet par les quatre puissances devinssent publiques. Le traité +même ne devait être publié que lorsque toutes les ratifications en +seraient arrivées à Londres; et en attendant, ce fut seulement le +23 juillet que la presse anglaise en fit connaître positivement la +conclusion et les bases. Tout ce qui m'arrivait de Paris dans cet +intervalle me montrait à quel point l'émotion, je devrais dire +l'irritation, y était vive et générale; elle avait sa source dans le +mauvais procédé du cabinet anglais autant que dans la faveur du public +pour Méhémet-Ali, et l'offense française tournait au profit de la +cause égyptienne: «L'esprit public est incroyablement belliqueux, +m'écrivait le 30 juillet M. de Lavergne; les têtes les plus froides, +les caractères les plus timides sont emportés par le mouvement +général; tous les députés que je vois se prononcent sans exception +pour un grand déploiement de forces; les plus pacifiques sont las de +cette question de guerre qu'on éloigne toujours et qui toujours se +remontre; il faut en finir, dit-on. Cette disposition a réagi sur nos +anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante à quatre-vingt +mille hommes sous les armes, et tout le monde était heureux de voir +tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le roi a paru au balcon des +Tuileries, il a été salué par des acclamations réellement très-vives, +et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_, il y a eu un +véritable entraînement.» Le cabinet français, quoique très-ému de +cette impression publique, ne s'y livrait pas sans mesure et sans +prévoyance: en me recommandant, le 21 juillet, «de bien dessiner mon +attitude et de pénétrer dans les desseins de l'Angleterre,» M. Thiers +ajoutait: «Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle mesure vous +devez faire tout cela. Ayez soin, en faisant sentir notre juste +mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne +sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous +ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout +cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure +et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point +motivé. D'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande +étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position, et voir +venir avec sang-froid. Le roi est fort calme; nous le sommes autant +que lui. Sans aucun bruit, nous ferons des préparatifs plus solides +qu'apparents. Nous les rendrons apparents si la situation le commande, +et si les égards dus à l'opinion le rendent convenable.» + +En toute occasion, avec les hommes importants de tous les pays et de +tous les partis, je pris et gardai avec soin cette attitude. Inquiéter +gravement, bien que tranquillement, mes interlocuteurs, bien établir +qu'on créait pour de très-petits motifs une situation pleine de +périls, que nous voulions sincèrement la paix et l'alliance, mais +que, dans l'isolement où l'on nous mettait, nous userions, selon les +événements, de toute notre liberté, c'était là mon travail assidu: +«L'affaire sera longue et difficile. La France ne sait pas ce qu'elle +fera, mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent +pas ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous +dans les ténèbres.» On s'inquiétait en effet; on se demandait avec un +mélange de curiosité et de trouble: que fera la France? «Les quatre +puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont toute +communication de la Syrie avec l'Égypte, bloqueront les ports, +débarqueront, pour aider l'insurrection syrienne contre Méhémet-Ali, +des armes, des munitions, des vivres, des soldats peut-être, Turcs +ou dits Turcs. Que fera la France sur les côtes de Syrie? Les quatre +puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la flotte du +pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte même. Que +fera la France à Alexandrie et en Égypte? Si le pacha envahit l'Asie +Mineure et menace Constantinople, des troupes russes y viendront +peut-être; des vaisseaux anglais entreront peut-être dans la mer +de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?» On examinait ainsi +toutes les chances; on suivait pas à pas le cours des événements; on +cherchait à pressentir ce que ferait la France à chaque instant, +dans chaque lieu, à chaque phase de l'affaire. J'acceptais toutes les +questions; je disais qu'il y en avait bien d'autres qu'on ne prévoyait +pas, et je ne laissais entrevoir aucune réponse. + +Le lendemain du jour où le traité avait été signé en secret, le +ministre de Hollande, M. Dedel, me demanda: «Y a-t-il quelque chose +de nouveau?--Je crois que oui.--Quoi donc?--Les cinq puissances ont +promis, l'an dernier, d'arranger les affaires entre le sultan et +le pacha et de rétablir la paix en Orient. Elles n'y ont pas encore +réussi. Tout à l'heure les affaires allaient s'arranger et la paix se +rétablir d'elle-même. Quatre puissances s'unissent pour l'empêcher.» + +Quelques jours après, je rencontrai sir Robert Peel. Je savais que +les vieux torys avaient envie de complimenter lord Palmerston et de +l'appuyer contre nous. J'expliquai complétement à sir Robert Peel la +politique de la France en Orient, «la seule, lui dis-je, qui puisse +maintenir, en Europe comme en Orient, la paix et l'alliance de nos +deux pays.» Il m'écoutait en homme qui n'a point de parti pris. De +lui-même, il avait peu pensé à la question et ne s'en faisait pas une +idée bien nette; mais il voulait sincèrement les bons rapports avec +la France et la paix, comme tout le torysme modéré dont il était le +représentant et le chef. Il me dit en finissant: «Nous nous tairons; +nous laisserons au cabinet toute la responsabilité. Nous serons +comme la France en Orient, attentifs et immobiles en attendant les +événements.» Je lui dis que les événements trouveraient la France +décidée et prête à ne rien accepter qui pût nuire à ses intérêts +propres et à l'équilibre des États. Je le laissai bien disposé pour +nous et inquiet de l'avenir. + +Le 28 juillet, j'eus un long entretien avec lord Melbourne et lord +John Russell. Je les trouvai inquiets; lord Melbourne surtout, esprit +toujours libre et prudent. Il me laissa entrevoir et me dit presque le +fond de sa pensée: «Lord Palmerston affirme que le succès sera prompt +et facile. On tente l'entreprise dans cette confiance. Si la confiance +est trompée, on ne poussera pas l'entreprise à bout. Le pacha n'est +pas un insensé, et la France sera là. La France avait indiqué un +arrangement, l'Égypte et la Syrie héréditaires pour le pacha, Candie, +l'Arabie et Adana restituées au sultan; le pacha pourra toujours +refaire cette proposition. Pourquoi ne la referait-il pas bientôt, +en réponse aux propositions de la Porte? Et si elle est repoussée +à présent, pourquoi ne la reproduirait-il pas dans le cours des +événements, lorsqu'il aura fait preuve de résistance et que la +confiance de lord Palmerston commencera à être déjouée? L'Angleterre +ne veut ni se brouiller avec la France ni bouleverser l'Europe. +L'Autriche ne le veut pas davantage. Ceci est très-fâcheux et pourrait +devenir très-grave; mais on pourra s'arrêter, et on voudra s'arrêter. +Et la France, qui n'aura pas voulu aider les quatre puissances à +marcher, les aidera à s'arrêter.» + +Il n'y avait là, de la part de lord Melbourne, point de proposition +formelle, point d'abandon actuel de lord Palmerston, mais une porte de +salut entrevue et entr'ouverte dans l'avenir. + +Le baron de Bülow me tint le même langage: «L'Autriche et la Prusse +n'ont pas voulu se séparer de l'Angleterre. Le cabinet anglais n'a pas +voulu se séparer de lord Palmerston. On compte sur un succès facile. +Toute la confiance vient de là. Mais on prend déjà ses mesures dans +d'autres hypothèses.» + +Je rendais à M. Thiers un compte exact et quotidien de cet état des +esprits et de tous ces incidents de conversation. En lui écrivant le +29 juillet, j'ajoutai à mes récits: «Je veux vous parler aussi de nos +journaux. Il importe beaucoup qu'ils se montrent animés et unanimes; +mais ils ne faut pas qu'ils échauffent et raillent les journaux +anglais. Je suis informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer +son attaque contre lord Palmerston, tant l'attaque française lui +paraît vive et dirigée contre l'Angleterre elle-même autant que contre +lord Palmerston. Je comprends toutes vos difficultés, et parmi vos +difficultés celle de pousser et de retenir à la fois, la plus grande +de toutes. Mais je vous montre le côté que je vois et avec lequel +je traite. Vous lui ferez sa part. Il n'y a, dans ce pays-ci, point +d'ardeur pour l'entreprise où lord Palmerston s'engage; mais l'ardeur +pourrait venir à la suite de l'orgueil blessé ou d'un péril général, +et il nous importe beaucoup qu'elle ne vienne pas.» + +M. Thiers me répondit le 31 juillet: «Je ne vous ai pas écrit depuis +plusieurs jours parce que je n'ai pas eu un seul instant à moi. Les +résolutions à prendre, les ordres à donner, la correspondance à écrire +moi-même dans toutes les cours, tout cela m'a complétement absorbé. +J'ai reçu toutes vos excellentes lettres. Je ne vous dis qu'un mot en +réponse: _tenez ferme_. Soyez froid et sévère, excepté avec ceux qui +sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre conduite, sinon à la +rendre plus ferme encore, s'il est possible, sans mettre contre +nous l'amour-propre de ceux qui peuvent changer les résolutions de +l'Angleterre. Le roi va passer vingt jours à Eu. Je vous y donne +rendez-vous de sa part le vendredi 7 août. Si vous voulez un grand +bâtiment à vapeur, _le Véloce_ ira vous chercher à Brighton.» + +Rien ne me convenait mieux que ce rendez-vous. Plus la situation +devenait vive, moins la correspondance me suffisait, soit pour dire +tout ce que j'avais à dire, soit pour apprendre tout ce que j'avais +besoin de savoir. Rien ne remplace la présence réelle, et de loin il +n'y a point de vue claire et complète dans le fond des coeurs et des +choses. Je demandai que le premier secrétaire de l'ambassade, le baron +de Bourqueney, qui était en congé à Paris, revînt sur-le-champ en +Angleterre pour y être chargé d'affaires en mon absence. Il était au +courant de la question d'Orient, connaissait bien les personnes avec +qui nous en traitions, et j'avais en lui pleine confiance. Il arriva +à Londres le 5 août et j'en partis le 6 pour le château d'Eu, décidé +à revenir en Angleterre aussitôt que j'aurais puisé, dans la +conversation avec le roi et M. Thiers, les clartés que j'allais y +chercher. + + + + + CHAPITRE XXXII + + EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. + + +Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.--Mes avertissements +à ce sujet.--Prévoyance du cabinet français.--Mon séjour au +château d'Eu.--Mes conversations avec le Roi Louis-Philippe et M. +Thiers.--État des esprits et dispositions du corps diplomatique à +Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France +et des quatre puissances signataires du traité du 15 +juillet.--Instructions que je reçois en partant du château d'Eu.--Mon +retour à Londres.--Conversation avec le baron de Bülow.--Mon séjour +au château de Windsor.--Mes conversations avec le roi Léopold et +lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adressé le 31 août par +lord Palmerston au gouvernement français.--Ce qu'en pensa M. +Thiers.--J'insiste auprès de lui sur l'importance de sa réponse.--Deux +incidents: 1º conférence sur le renouvellement et l'extension des +conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres; +2º reprise de la négociation entre Paris et Londres pour le traité +de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents +français à Constantinople.--Réponse de M. Thiers.--Les plaintes sont +sans fondement.--Les événements se précipitent en Orient.--La Porte +ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à Alexandrie +pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer.--Attitude de +Méhémet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur +l'exécution du traité avant l'échange des ratifications.--Protocole +réservé du 15 juillet.--Échange des ratifications et communication +officielle du traité du 15 juillet.--Le comte Walewski à +Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Méhémet-Ali.--Mon +entretien avec lord Palmerston à ce sujet.--Ses soupçons sur l'action +exercée par le comte Walewski à Alexandrie.--M. Thiers me charge +de les démentir formellement.--Lord Palmerston reconnaît son +erreur.--Conseils de cabinet à Londres sur les propositions de +Méhémet-Ali.--Ils n'aboutissent à aucun résultat.--Exécution militaire +du traité du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce +la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte.--Comment lord +Palmerston explique et atténue cette mesure.--Dépêches de M. Thiers +des 3 et 8 octobre en réponse au _memorandum_ anglais du 31 août, et +sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali.--État des esprits +en France.--Résolutions et préparatifs militaires du +cabinet français.--Fortifications de Paris.--Convocation des +chambres.--L'escadre française est rappelée à Toulon.--Motifs et +effets de cette mesure.--Situation du cabinet français et ses causes. + + +Le jour même où je quittais Londres pour me rendre au château d'Eu, +le 6 août, le prince Louis-Napoléon, vers quatre heures du matin, +débarquait près de Boulogne et, avec son nom seul pour armée, +tentait une seconde fois la conquête de la France. Quel ne serait +pas aujourd'hui l'étonnement d'un homme sensé qui, après avoir dormi, +depuis ce jour-là, du sommeil d'Épiménide, verrait, en se réveillant, +ce prince sur le trône de France et investi du pouvoir suprême? Je ne +ne relis pas sans quelque embarras ce que disait tout le monde en 1840 +et ce que j'écrivais moi-même de ce que nous appelions tous «une folle +et ridicule aventure» et de son héros. Quand je le pourrais en pleine +liberté, je ne voudrais pas, pour ma propre convenance, reproduire +aujourd'hui le langage qu'on tenait partout alors. La Providence +semble quelquefois se complaire à confondre les jugements et les +conjectures des hommes. Il n'y a pourtant, dans l'étrange contraste +entre l'incident de 1840 et l'Empire d'aujourd'hui, rien que de +naturel et de clair. Aucun événement n'a ébranlé la foi du prince +Louis-Napoléon en lui-même et dans sa destinée; en dépit des succès +d'autrui et de ses propres revers, il est resté étranger au doute et +au découragement. Il a deux fois, bien à tort et vainement, cherché +l'accomplissement de sa fortune. Il a toujours persisté à y compter, +et il a attendu l'occasion propice. Elle est enfin venue, et elle l'a +trouvé toujours confiant et prêt à tout tenter. Grand exemple de +la puissance que conserve, dans les ténèbres de l'avenir, la foi +persévérante, et grande leçon à quiconque doute et plie aisément +devant les coups du sort. + +On a dit souvent que le gouvernement du roi Louis-Philippe avait eu +en 1840, soit à Paris, soit à Londres, le tort de ne faire aucune +attention aux menées bonapartistes, et de n'être informé de rien. +C'est une erreur; ni M. de Rémusat comme ministre de l'intérieur, ni +moi comme ambassadeur en Angleterre, nous n'étions tombés dans une +telle négligence. Dès le 2 avril, j'écrivis à M. de Rémusat: «Sachez +bien que je n'ai ici pas le moindre moyen de police, et que je ne puis +rien savoir ni rien apprendre, soit sur les Bonaparte, soit sur les +réfugiés d'avril. Si vous avez quelque agent direct qui corresponde +avec vous, faites-le-moi connaître. Si vous n'en avez pas, pensez à +ce qu'il peut convenir de faire.» M. de Rémusat me répondit le 15 mai: +«Je ne doute guère que le prince Louis Bonaparte ne se monte la tête +et ne tente quelque aventure. Je suis assez bien instruit de ce qui +le concerne. Cependant je vous le recommande et je vous prie de me +prévenir, au besoin, de ce que vous soupçonneriez.» Et le 8 juin: «Le +bonapartisme s'agite beaucoup. Je vous recommande toujours Son Altesse +Impériale.» Je lui écrivis le 30 juin: «Vous me demandez de faire +attention au parti bonapartiste. Ce n'est pas facile. Le parti se +pavane, fait grand bruit de lui-même. Le prince Louis est sans cesse +au Parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa loge, ses aides de camp +se tiennent debout derrière lui. Ils parlent haut et beaucoup; +ils racontent leurs projets, leurs correspondances. L'étalage des +espérances est fastueux. Mais quand on veut y regarder d'un peu près +et saisir ce qu'il y a de réel et d'actif sous ce bruit de paroles, on +ne trouve à peu près rien. Au sortir du Parc ou de l'Opéra, le prince +et le parti rentrent dans une vie assez obscure et oisive. Cependant +je sais qu'il est question d'équiper un bâtiment, d'attaquer en mer, +à son retour de Sainte-Hélène, la frégate chargée des restes de +Napoléon, et d'enlever ces restes comme une propriété de famille; ou +bien de suivre la frégate française et d'entrer avec elle au Havre +à tout risque.» En me remerciant de ces informations, M. de Rémusat +ajoutait le 12 juillet: «Les illusions d'émigrés sont folles, et je +ne peux tout à fait rejeter, sous prétexte d'extravagance, les projets +que l'on prête à Son Altesse Impériale. Les divers renseignements qui +me parviennent me représentent sa cour de Londres et sa cour de Paris +comme persuadées que le moment d'agir approche, et qu'il ne faut pas +attendre l'époque de la translation des restes de l'Empereur. Leur +désir serait d'opérer sur deux points à la fois. Metz paraît être +celui sur lequel ils agissent le plus. Lille est aussi fort travaillé. +Mais leur action se renferme dans un cercle bien étroit, et la masse +de la population et de l'armée y reste inaccessible. Cependant je +crois à une tentative.» + +Le gouvernement du Roi ne saurait donc, à cette occasion, être taxé +d'imprévoyance, et il était pleinement dans son droit lorsqu'il disait +dans le _Moniteur_ du 8 août 1840: «Le gouvernement savait depuis +assez longtemps que Louis Bonaparte et ses agents avaient le projet de +devancer l'époque de la translation des restes de l'Empereur Napoléon +pour occuper d'eux le public par quelque tentative inattendue. Des +émissaires avaient sans cesse voyagé de Paris à Londres, de Londres +à nos places de guerre, pour étudier l'esprit de nos garnisons et +se livrer à ces manoeuvres, aussi vaines que coupables, qui sont un +passe-temps pour certains esprits. Depuis quelques jours, il n'était +plus permis de douter que le moment de l'action ne fût arrivé. Des +ordres et des avertissements avaient été donnés en conséquence dans +toutes les villes que désignaient les chimériques espérances des +habitués de _Carlton-Gardens_, et sur tous les points du littoral ou +de la frontière. C'est sur la ville de Boulogne que Louis Bonaparte, +entouré de presque tous ses partisans, a tenté ce coup de main qui +vient d'échouer d'une manière si prompte et si définitive.» + +Au premier moment et dans l'embarras de trouver une explication à +cette étrange tentative, le soupçon courut à Paris que le gouvernement +anglais, piqué d'humeur contre le gouvernement français, pouvait +bien n'y avoir pas été étranger. Ce soupçon n'avait pas le moindre +fondement. Le baron de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres en mon +absence, écrivit le 7 août à M. Thiers: + +«Le grand incident de la journée d'hier est la nouvelle du +débarquement de Louis-Napoléon à Boulogne. Les rapports sont parvenus +par un exprès au _Morning-Post_ qui a publié une troisième édition. +L'impression a été d'abord celle d'une incrédulité absolue dans la +folie d'une semblable entreprise, et je n'ai rencontré que des gens +convaincus que la nouvelle était une pure spéculation de Bourse. Cette +nuit, les détails sont arrivés; j'ai reçu moi-même, par courrier, +les dépêches télégraphiques officielles du sous-préfet de Boulogne +au ministre de l'intérieur, et tous les journaux contiennent le +récit plus ou moins exact des faits qui ont suivi le débarquement de +Louis-Napoléon. Il faut avoir habité longtemps l'Angleterre pour se +persuader qu'une entreprise de cette nature puisse se préparer +et s'accomplir dans le port de Londres sans qu'il en parvienne +au gouvernement anglais la moindre connaissance officielle. C'est +cependant la vérité et ma conviction est que lord Normanby[15], je +ne dirai pas sur un avertissement formel, mais sur un simple soupçon, +n'eût pas perdu un moment pour informer le gouvernement français, +par l'organe de son ambassade à Londres. Le journal ministériel de ce +soir, _le Globe_, contient un démenti officiel de la visite que lord +Palmerston aurait faite à Louis-Napoléon, ou qu'il aurait reçue de +lui. Des journaux français, ce fait, raconté sur je ne sais quelle +autorité, avait repassé dans la presse anglaise. J'ai cru devoir +provoquer cette rectification, par un billet confidentiel, que j'ai +adressé ce matin à lord Palmerston.» Et le lendemain, 8 août, M. de +Bourqueney ajoutait: «Lord Palmerston, qui avait répondu hier à mon +billet du matin en publiant, dans _le Globe_, le démenti officiel de +sa prétendue visite à Louis-Napoléon, m'a fait prier de me rendre +chez lui dans la soirée; et là, en termes plus explicites que ne le +comportait la courte dénégation du journal ministériel, il m'a donné +sa parole d'honneur que, depuis plus de deux ans, ni lui, ni lord +Melbourne, n'avaient aperçu la figure de Louis-Napoléon: «Je vous +parle ainsi, m'a-t-il dit, non assurément pour repousser jusqu'à +l'apparence d'une initiation aux projets de cet insensé; je +n'accepterais pas la défense sur ce terrain.--L'attaque, ai-je repris, +est pour le moins aussi loin de ma pensée.--Mais, a continué lord +Palmerston, les faits doivent être bien établis; vous connaissez le +laisser-aller, les habitudes officielles anglaises, et vous savez +que nous aurions pu, mes collègues ou moi, accorder un rendez-vous +à Louis-Napoléon, nous rencontrer par chance en maison tierce, avoir +enfin avec lui je ne sais quel rapport de hasard ou de société. +Eh bien, il n'en est rien; je vous répète, sur l'honneur, que nous +n'avons pas aperçu la figure de Louis-Napoléon ou d'un seul des +aventuriers qui l'accompagnaient. Il m'est démontré que la nouvelle +d'une visite faite ou reçue a été imaginée d'ici et transmise aux +journaux français, soit pour accréditer le mensonge d'un appui +indirect, soit pour aigrir et compromettre les relations de nos deux +gouvernements.» + +[Note 15: Alors ministre de l'intérieur à Londres.] + +En arrivant le 7 août au château d'Eu, je trouvai le Roi, M. Thiers et +tout leur entourage à la fois très-animés et très-tranquilles sur ce +qui venait de se passer; ils y voyaient en même temps l'explosion et +la fin des menées bonapartistes; on s'en étonnait et on s'en moquait: +«Quel bizarre spectacle, disait-on; Louis-Napoléon se jetant à la nage +pour regagner un misérable canot au milieu des coups de fusil de +la garde nationale de Boulogne, pendant que le fils du roi et deux +frégates françaises voguent à travers l'Océan pour aller chercher à +Sainte-Hélène ce qui reste de l'Empereur Napoléon!» Notre rendez-vous +pour parler des affaires d'Orient fut un peu dérangé par cet incident; +le Roi et M. Thiers partirent d'Eu le 8 août au soir pour aller tenir +un conseil à Paris, et convoquer la Cour des pairs appelée à juger +le prince Louis et ses compagnons. J'en profitai pour me donner +le plaisir d'aller voir à Trouville mes enfants et ma mère qui me +reçurent, mes enfants avec les charmants transports de leur jeune +tendresse, et ma mère avec ce mélange de vivacité méridionale et de +gravité pieusement passionnée qui faisait l'attrait comme la puissance +de sa nature. En me promenant avec eux sur la plage et les coteaux +de Trouville, je me reposai un moment de l'Égypte, de Londres et de +Paris. De retour au château d'Eu le 11 août, j'y retrouvai le Roi +et M. Thiers, et nous passâmes deux jours en conversation intime +et continue sur les affaires d'Orient, les nouvelles de Syrie et +d'Égypte, les complications européennes, les intentions, les idées, +les forces des acteurs, et sur la conduite qu'avait à tenir la France +dans les diverses chances de l'avenir. Il y avait grand accord dans +le langage, et je dirai aussi, à ce moment, dans la pensée du Roi +Louis-Philippe et de son ministre; on pouvait bien, en y regardant de +près, pressentir entre eux une différence; le Roi, le plus animé en +paroles, se promettait qu'en définitive la paix européenne ne serait +pas troublée, et M. Thiers, en désirant aussi le maintien de la paix, +se préoccupait vivement de la chance de guerre et des moyens d'y faire +face si les événements nous y jetaient. Ils voulaient l'un et l'autre +être en harmonie avec la susceptibilité belliqueuse qui éclatait dans +le pays, inquiets pourtant, au fond de l'âme, l'un d'avoir un jour à +y résister, l'autre d'être un jour appelé à s'y associer; mais ils +échappaient pour le moment à cette inquiétude, convaincus l'un et +l'autre que la forte résistance de Méhémet-Ali et les embarras qui +en résulteraient pour les quatre puissances alliées fourniraient à +la France l'occasion de reprendre, sans guerre, dans la question +d'Orient, sa place et son influence. «On s'est trompé à Londres dans +ce qu'on a fait, et on le verra bientôt. Le pacha ne cédera point et +ne fera point de folie. La coercition maritime ne signifiera rien. On +n'entreprendra pas la coercition par terre.» C'était là ce qu'on me +répétait sans cesse. Lord Palmerston m'avait dit souvent à Londres: +«Je ne comprends pas que votre gouvernement ne soit pas de mon avis.» +Le roi Louis-Philippe et M. Thiers me tenaient, sur lord Palmerston, +le même langage. Il est rare que les esprits même les plus distingués +s'écoutent et se comprennent bien les uns les autres; chacun s'enferme +dans son propre sens comme dans une prison où nul jour ne pénètre, et +c'est du fond de cette prison que chacun agit. La diversité obstinée +des informations et des appréciations sur l'état des faits en Orient +a été, en 1840, entre Paris et Londres, le véritable noeud de la +situation et la cause déterminante des résolutions. + +Pendant qu'au château d'Eu nous délibérions, le Roi, M. Thiers et moi, +sur les diverses chances de l'avenir, on se préoccupait vivement à +Londres de l'attitude de la France, du langage de nos journaux, de +l'ardeur du sentiment public, et des préparatifs militaires dont on +parlait beaucoup sans en bien connaître la nature ni la mesure. Chaque +fois qu'ils voyaient le baron de Bourqueney, les ministres d'Autriche +et de Prusse lui témoignaient leur sollicitude et leur désir qu'on +trouvât une façon convenable de faire rentrer le gouvernement français +dans la négociation dont, à tort peut-être, quoique sans dessein +blessant, le traité du 15 juillet l'avait exclu: «Quand portez-vous au +pacha vos premières propositions? demanda M. de Bourqueney au baron de +Bülow.--Mais tout de suite; le courrier pour Constantinople est parti, +je crois, deux jours avant la signature du traité.--Comment? vous +n'attendez donc pas, pour l'exécuter, que les ratifications en soient +échangées?» dit M. de Bourqueney d'un ton surpris, et M. de Bülow, +surpris à son tour, lui répondit avec quelque embarras: «En effet, la +première sommation de la Porte au pacha doit précéder la ratification; +mais ce n'est pas nous qui faisons une proposition au pacha; c'est la +Porte.» Le baron de Neumann ne tenait pas un langage moins caressant: +«Il est impossible, disait-il à M. de Bourqueney, qu'après dix ans de +sagesse tous les gouvernements de l'Europe ne se donnent pas la main +pour travailler en commun au dénoûment pacifique de la crise actuelle. +Pour nous, nous vous donnerons bien la preuve de la pureté de nos +intentions; nous ne lèverons pas un soldat, nous n'achèterons pas +un cheval, nous ne fondrons pas un canon; et il en sera de même en +Prusse. Qu'avant de faire un pas nouveau dans la carrière où tous les +pas engagent et entraînent si rapidement, votre gouvernement attende +les premières paroles du prince de Metternich; vous connaissez son +respect personnel pour votre souverain; vous savez son dévouement +absolu au repos de l'Europe; M. de Sainte-Aulaire est retourné à +son poste; qu'on patiente à Paris jusqu'à l'arrivée des premières +dépêches.» + +Le 11 août, la reine Victoria prorogea en personne la session du +parlement. On avait dit à M. de Bourqueney que le discours de la +couronne contiendrait l'expression spéciale et formelle du sentiment +le plus amical pour la France, et une phrase dans ce sens avait en +effet été discutée dans le conseil. Elle ne se retrouva pas dans +le discours publiquement prononcé; la reine se borna à rappeler (en +insistant sur le mot _amical friendly_) la médiation amicale de la +France dans le différend de l'Angleterre avec le roi de Naples; et en +faisant des voeux pour le maintien de la paix générale, elle s'abstint +de toute allusion aux événements qui pourraient rendre, plus tard, +l'intervention du parlement nécessaire. On avait craint, dit-on à M. +de Bourqueney, que des avances trop marquées ne fussent mal reçues en +France par la presse, et ne fournissent, à la guerre des journaux des +deux pays, un nouvel aliment. Mais dans les réunions, soit de la cour, +soit du monde, qui suivirent la clôture de la session, les égards pour +la France et ses représentants furent de plus en plus marqués: «Hier, +chez la reine, écrivait le 11 août, M. de Bourqueney à M. Thiers, le +duc de Wellington s'est approché de moi; il croyait me parler bas, +mais sa surdité l'empêche de mesurer la portée de sa voix, et tous +ceux qui étaient présents dans le salon de la reine l'ont entendu me +dire: «Moi, j'ai une ancienne idée politique bien simple, mais bien +arrêtée; c'est qu'on ne peut rien faire dans le monde pacifiquement +qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle compromet la paix. +Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec la France.» + +Le roi des Belges se trouvait alors en Angleterre, et parmi ceux qui +sentaient la nécessité de s'entendre avec la France, nul ne la sentait +aussi vivement que lui. Il était à la fois intéressé et impartial +dans la question; pour l'affermissement de son nouvel État et de son +nouveau trône, il avait besoin de la paix européenne; il tenait, par +des liens presque également intimes à la France et à l'Angleterre, +et il n'était engagé, par aucun intérêt direct ni par aucun acte +personnel, dans leur dissentiment en Orient. Aux lumières naturelles +de cette situation se joignaient celles d'un esprit aussi fin que +sensé et plein de ressources dans sa judicieuse prévoyance. Il avait +conçu et il essaya de faire accueillir à Londres une idée qui lui +paraissait propre à couper court aux périls de l'avenir comme aux +embarras du présent: «La convention du 15 juillet, disait-il, ne sera +véritablement abolie dans ses désastreux effets sur l'opinion de la +France que le jour où elle sera remplacée par un traité entre les cinq +puissances dont le but avoué soit l'indépendance et l'intégrité de +l'Empire ottoman. C'est par un semblable traité, et en résolvant ainsi +la question européenne, qu'on donnera à la France l'occasion et le +moyen de sortir de l'isolement où on l'a mise à propos de la question +égyptienne.» Il écrivit, sur ce thème, d'abord au roi Louis-Philippe, +puis à M. Thiers, et pendant mon séjour au château d'Eu, sa +proposition fut le sujet de nos derniers entretiens. D'un commun +accord, nous la jugeâmes très-acceptable si, en garantissant, dans son +_statu quo_ actuel, l'intégrité de l'Empire ottoman, le nouveau traité +entre les cinq puissances s'appliquait au pacha comme au sultan, +vidait ainsi la question égyptienne comme la question européenne, et +prenait la place du traité du 15 juillet conclu seulement à quatre. +«Mais si au contraire, disait M. Thiers, le traité à cinq n'avait pas +pour but de garantir le _statu quo_ pour tout le monde, si par exemple +il contenait la garantie de l'existence de l'Empire turc en laissant +exécuter le traité à quatre qu'on vient de stipuler, ce qu'on ferait +n'aurait aucun sens. Tandis qu'on exécuterait à notre face le vice-roi +d'Égypte, contre nos intérêts et nos désirs, nous signerions, avec +les quatre exécuteurs, un traité à cinq contre les dangers futurs de +l'Empire ottoman, uniquement pour faire quelque chose à cinq. Nous +ressemblerions à des enfants mécontents qui ont pleuré et fait du +tapage pour qu'on leur ouvrît une porte qu'on leur aurait fermée. Cela +n'aurait ni sens ni dignité.» + +Je reçus donc le 14 août, en quittant le château d'Eu pour retourner à +Londres, une instruction confidentielle portant: + +«Deux projets: + +1º Le _statu quo_ garanti; + +2º La médiation de la France. + +«_Premier projet_. Les cinq puissances garantiraient l'état actuel des +possessions ottomanes, dont l'arrangement de Kutahié serait la base. +Le pacha n'aurait aucune hérédité. Si le pacha, ou tout autre, voulait +envahir les États du sultan, les cinq puissances, la France comprise, +emploieraient leurs forces contre l'envahisseur. L'avantage de ce +projet est de ne pas exiger de recours au pacha. + +«_Deuxième projet_. Le pacha chargerait la France de traiter pour +lui. La France négocierait pour le compte du pacha, et les quatre +puissances traiteraient de nouveau avec elle. L'Égypte héréditaire +et la Syrie viagère seraient la base de l'arrangement. Ce projet +a l'inconvénient de dépendre d'une circonstance étrangère à nos +volontés, c'est que le pacha demande à la France de négocier pour lui. + +«Ce second projet ne devrait être proposé que s'il y avait chance +de le faire accueillir, de manière surtout à ne pas compromettre la +dignité de la France en ayant l'air de vouloir la faire rentrer dans +une négociation qu'on lui a fermée.» + +Quand je m'embarquai à Calais le 15 août, le vent était violent, la +mer grosse; le capitaine de mon paquebot, _le Courrier_, jugea que +l'entrée du port de Douvres serait difficile, et nous nous dirigeâmes +sur Ramsgate. Je n'y étais pas attendu; mais la disposition des +pavillons et deux coups tirés de mon bord annoncèrent la présence de +l'ambassadeur de France, et à mon entrée dans le port après les saluts +d'usage, je trouvai réunies sur la jetée, non-seulement les autorités +locales, mais presque toute la population qui me reçut avec les +_hourras_ de la bienveillance la plus empressée. Les peuples libres +et bien instruits de leurs affaires s'associent à la politique de leur +gouvernement, et saisissent avec un prompt instinct les occasions de +la servir. On voulait, à Ramsgate, me témoigner qu'il n'y avait en +Angleterre que des dispositions amicales pour la France, et qu'on +espérait bien qu'un dissentiment momentané sur une question spéciale +ne nuirait pas à leurs bons rapports. Je trouvai, en arrivant à +Londres, une invitation de la reine Victoria au château de Windsor +pour le mardi 18 août et les deux jours suivants. Le roi et la reine +des Belges devaient y passer encore ces trois jours-là, et toute la +cour y était réunie, ainsi que plusieurs des ministres, notamment +lord Melbourne et lord Palmerston. Sans désavouer la politique de leur +cabinet dans la question d'Égypte, la souveraine et le peuple, Windsor +et Ramsgate avaient également à coeur de marquer que cet incident ne +changeait rien, dans la politique générale, à leurs sentiments et à +leurs desseins. + +Pendant les deux jours que je passai à Londres avant de me rendre à +l'invitation de la reine, tous les membres du corps diplomatique qui +s'y trouvaient encore vinrent me voir, curieux et inquiets de ce que +je rapportais du château d'Eu. Je n'eus garde de les instruire ni de +les rassurer; il nous convenait d'entretenir leurs alarmes par +mon silence. Avec le baron de Bülow seul j'eus un long et sérieux +entretien. Il était sur le point de partir pour Berlin; la mort du +roi Frédéric-Guillaume III l'y rappelait; on disait que le nouveau +souverain Frédéric-Guillaume IV lui destinait le ministère des +affaires étrangères, et quand on lui en parlait, il ne se récriait +pas. Je savais que sa cour avait ratifié le traité du 15 juillet et +que ses instructions à ce sujet lui étaient arrivées. Ce fut par là +qu'il engagea lui-même la conversation: «On s'étonne, me dit-il, +que nous ayons ratifié ce traité; on nous en témoigne de l'humeur. +Pouvions-nous faire autrement? Par la note du 27 juillet 1839, nous +avions promis de faire quelque chose. On faisait quelque chose. Je +n'avais qu'une instruction générale, faire comme l'Autriche. +J'ai signé; on a ratifié. Mais ma cour, vous le savez bien, est +parfaitement désintéressée et presque étrangère dans la question; elle +n'y est entrée et elle n'y reste que pour concilier, pour aider aux +transactions, pour prévenir tout choc fâcheux et maintenir la paix. + +--«Ce dont nous nous plaignons précisément, lui dis-je, ce que je vous +reproche, permettez-moi le mot, c'est que vous n'ayez pas fait cela; +c'est que vous n'ayez pas, vous et l'Autriche, pris en ceci toute +votre place et joué tout votre rôle. Oui, vous êtes des conciliateurs +naturels; vous voulez les transactions, les solutions pacifiques. +Pourquoi donc vous êtes-vous laissé entraîner dans d'autres voies? +Pourquoi vous êtes-vous associés aux résolutions extrêmes, aux moyens +de coercition, aux chances de guerre? Il vous était facile d'arrêter +tout cela; vous n'aviez qu'à n'en pas être. Mais au lieu de faire +prévaloir votre politique, vous vous êtes mis à la suite d'une +politique qui n'est pas la vôtre. Ne vous blessez pas de mes paroles; +vous avez agi, non en puissances modératrices, mais en puissances +secondaires; vous pouviez, vous deviez être des médiateurs; vous vous +êtes faits des satellites. Je ne sais ce qu'on en dit en Allemagne; +mais en France d'où je viens, les gens sensés, les amis de la paix ne +vous comprennent pas. Et il vous était si aisé de faire autrement! Un +peu de résistance passive, sans le moindre danger! + +--«Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites là, reprit M. de +Bülow, évidemment un peu embarrassé du reproche; mais cela fût-il +vrai, le fond de nos intentions et de notre situation subsiste +toujours, et nous n'avons pas dessein d'en sortir. Nous sommes +toujours des modérateurs. Les ratifications du traité n'ont pas +l'importance qu'on leur attribue. + +--«Je ne sais pas quelle importance auront, en fait, les +ratifications; ce que je sais, c'est que chaque nouvel acte qui +confirme ou développe la convention du 15 juillet, chaque nouveau +pas dans cette voie redouble le sentiment d'offense et d'irritation +qu'elle a excité en France. Mes amis, les conservateurs français, +luttent depuis dix ans, avec une constance infatigable, contre les +passions anarchiques ou belliqueuses; depuis dix ans, ils défendent +en Europe, et pour toute l'Europe, l'ordre établi et la paix; ils ont +fait de grands efforts, de pénibles sacrifices; ils ont soutenu +des mesures difficiles, des lois fortes; et au bout de dix ans, ils +apprennent un beau jour que, sans le concours de la France, en se +cachant d'elle, on a pris des résolutions qui, pour un très-petit, +très-lointain, très-problématique motif, mettent en péril cette +politique pacifique, ces alliances pacifiques qu'ils avaient si +laborieusement soutenues et fait triompher. Ils sont blessés; ils +trouvent qu'on a manqué envers leur pays, envers leur Roi, envers +eux-mêmes, de reconnaissance et d'égards, comme de prudence sur le +fond des choses, et ils sont irrités en même temps qu'inquiets. + +--«Je ne comprends pas, me dit vivement M. de Bülow, je n'accepte pas +ce reproche de résolutions prises contre vous en se cachant de vous; +vous saviez d'avance tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on voulait; +soyons justes; la France n'a-t-elle pas cherché à faire prévaloir, +sans nous, sa pensée politique? N'a-t-elle pas cherché à amener, entre +Constantinople et Alexandrie, un arrangement direct, c'est-à-dire +précisément ce que, par la note du 27 juillet 1839, nous avions tous, +vous comme nous, engagé le sultan à ne pas faire? La France +aussi avait signé cette note; comme on se serait moqué de nous si +l'arrangement direct avait eu lieu! Comme on aurait dit, et avec +raison, que la France avait réglé seule, et à son gré, les affaires +d'Orient! Mais tout cela est passé; personne n'a plus rien à y faire, +ni rien à gagner à s'en occuper. Parlons du présent qui nous presse +tous. + +--«La France est étrangère à la situation présente; ce n'est pas +elle qui l'a faite; on l'a mise en dehors; elle se tient en dehors et +n'agit que pour son propre compte. + +--«C'est précisément ce qu'il faut faire cesser; il faut que la France +rentre dans les affaires d'Orient; il faut en chercher les moyens. +Nous avons pensé à un second _memorandum_ par lequel, après l'échange +des ratifications, les quatre puissances donneraient de nouveau à +la France, sur les motifs, le sens, la portée de la convention du 15 +juillet, les explications les plus complètes, les plus rassurantes, +et s'engageraient même, entre elles, à ne jamais rechercher, dans +l'Empire ottoman, aucun agrandissement territorial, aucun avantage +exclusif. Il y a lieu de croire que M. de Brünnow lui-même signerait +sans difficulté cet engagement. Mais allons à quelque chose de plus +direct, de plus pratique; voyons ce que les événements prochains vont +amener. Méhémet-Ali acceptera ou refusera les propositions que va lui +adresser la Porte. S'il accepte, tout est fini, pour vous comme pour +nous. S'il refuse, c'est alors qu'il faudra reprendre l'affaire en +considération et tâcher de vous y rappeler. Vous savez l'idée du +roi Léopold, une grande mesure européenne, un traité entre les cinq +grandes puissances qui garantirait l'état actuel des possessions de la +Porte et le _statu quo_ de l'Orient. + +--«Cela serait bon, repris-je, si le _statu quo_ était garanti pour +tout l'Orient et pour tout le monde en Orient, c'est-à-dire si la +question des rapports de la Porte avec l'Égypte était réglée en même +temps que celle des rapports de la Porte avec l'Europe, et par le +même traité des cinq grandes puissances. Mais un traité général qui +laisserait subsister les traités partiels, entre autres la convention +du 15 juillet et le traité d'Unkiar-Skélessi, serait une vanité et +presque une dérision. Que tout traité partiel tombe; qu'un traité +général place sous la garantie des cinq grandes puissances, pour tous +et contre tous, l'état actuel des possessions de la Porte, on aura +rendu à l'Europe un grand service, et nous sommes prêts à nous y +associer. + +--«Je vous comprends: à cette seule condition en effet on peut en +finir et sortir de la situation actuelle. Mais la difficulté sera +extrême pour en finir à Londres, directement avec lord Palmerston +et en restant dans l'ornière où nous sommes engagés. Il faut +non-seulement vous faire rentrer dans l'affaire, mais la déplacer, la +porter ailleurs. Quand le pacha aura répondu, s'il refuse, il y a plus +d'une manière de se rapprocher de vous. Nous vous avons demandé votre +concours moral, votre influence à Alexandrie; nous pouvons rentrer +dans cette voie. J'ai entendu dire aussi que M. Thiers, sans +s'expliquer, aurait parlé à lord Granville d'une hypothèse, je ne sais +pas bien, dans laquelle le pacha, pour toute réponse, s'en remettrait +à la France. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière que vous soyez +rappelés dans la question, quand on recommencera à la traiter pour la +résoudre à cinq, croyez-moi, ce n'est pas à Londres, c'est à Vienne +qu'il faut la porter. Le prince de Metternich n'est pas engagé comme +lord Palmerston. Lord Palmerston lui cédera ce qu'il ne cédera pas +à M. Thiers. Vienne est plus près de l'Orient, plus au centre de +l'Europe. Les vues pacifiques, la politique de transaction prévaudront +plus aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est +tenu, depuis quelque temps, fort à l'écart; mais n'en doutez pas, +si la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament +politique, il en serait charmé, et il ferait tout pour y réussir. +C'est là l'idée qui m'est venue et que je crois pratique. Je vais en +écrire à ma cour.» + +Sans m'engager à rien, en écoutant avec une attention de bonne grâce, +mais point empressée, je reconnus qu'en effet il y avait là une +idée qui pouvait être utile, et qu'il fallait voir quel cours les +événements permettraient de lui donner. + +Une heure après mon arrivée au château de Windsor, le 18 août, +j'eus, avec le roi Léopold, une première conversation: «Je m'occupe +assidûment de nos affaires, me dit-il, et je crois avoir déjà gagné +du terrain. J'ai trouvé ici le duc de Wellington dans les dispositions +les plus raisonnables, et il m'a été fort utile. Il n'aime guère le +pacha qui ne devrait pas, dit-il, posséder Saint-Jean d'Acre; mais le +maintien de la paix et la nécessité de s'entendre avec la France sont, +à ses yeux, l'intérêt dominant auquel tout doit être subordonné. Il +blâme le procédé du cabinet anglais envers le vôtre, et toute la façon +dont l'affaire a été conduite. Il accuse lord Ponsonby d'avoir +fait tout le mal. Je l'ai amené à avoir avec lord Melbourne un long +entretien dans lequel il lui a dit tout cela en concluant qu'il +fallait chercher quelque arrangement qui fît rentrer la France dans la +question et qui assurât la paix. Je suis sûr que cet entretien a fait, +sur lord Melbourne, une impression profonde, et qu'il en a parlé à +lord Palmerston qui est lui-même troublé et inquiet. Ils sont l'un +et l'autre fort disposés à accueillir mon idée d'une grande mesure +européenne, d'un traité entre les cinq puissances pour garantir, +contre tout ennemi et tout danger, l'état actuel des possessions de +la Porte. C'est la seule manière d'en finir réellement; sans cela, la +situation actuelle, ou quelque chose d'analogue, pourra toujours +se renouveler, et nous serons, quant à l'Orient, dans une crise +permanente. + +--«Votre Majesté a grande raison, dis-je au Roi; rien n'est plus +désirable qu'une mesure définitive qui place l'état actuel de l'Empire +ottoman sous la garantie des cinq puissances, et prévienne le retour +de ces ébranlements presque périodiques dont nous souffrons. Mais +il faut, Sire, que ce soit bien réellement l'état actuel de l'Empire +ottoman qui se trouve ainsi garanti dans toutes ses parties, pour tout +le monde et contre tout le monde. Il faut que le _statu quo_ et la +garantie s'appliquent au pacha d'Égypte comme au sultan, et que le +traité général entre les cinq puissances fasse tomber tous les traités +partiels par lesquels on a tenté sans succès de résoudre cette grande +question qui ne peut être résolue que dans son ensemble et par le +concert de tous. Que le traité d'Unkiar-Skélessi, d'une part, et +celui du 15 juillet dernier de l'autre, soient remplacés par un traité +européen qui garantisse et impose à la fois, à tous les éléments de +l'Empire ottoman, le _statu quo_ et la paix; alors l'Europe aura fait +vraiment en Orient acte de sagesse, et sa sécurité sera fondée. + +--«Oui, sans doute, reprit le roi Léopold, c'est là le but qu'il +faut atteindre. Je n'ai pas encore parlé à lord Palmerston de cette +nécessité que le _statu quo_ s'applique à tous, au pacha comme au +sultan, et que le traité du 15 juillet tombe devant le traité général. +Ce sera là le point difficile: j'entamerai demain, avec lui, la +conversation à ce sujet. + +--«J'attendrai que Votre Majesté veuille bien m'instruire de ce +qu'elle aura fait et de ce que lord Palmerston lui aura répondu. +Dans la situation qu'on a faite à la France, mon attitude est +nécessairement immobile et expectante. Je n'ai rien à demander, rien +à proposer. On nous a laissés en dehors; nous nous tenons en dehors, +jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que cela a de graves inconvénients pour +tous, et qu'on nous rouvre une porte convenable.» + +Le lendemain 19, après le déjeuner, le roi Léopold voulut me revoir +avant d'entrer en conversation avec lord Palmerston: «Entendons-nous +bien, me dit-il, et rendons-nous compte bien exactement de ce que nous +voulons faire; c'est le système du _statu quo_ garanti par les cinq +puissances, et garanti au profit de tous comme contre tous, que je +vais exposer et soutenir.--Oui, Sire, et les avantages en sont si +grands, si évidents que, si rien n'était compromis, tout le monde, +j'ose le dire, s'empresserait de l'adopter. Ce système vide à la +fois toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de +Constantinople; il dissipe les périls du présent et prévient ceux de +l'avenir; il ne met l'Europe à la merci, ni du sultan, ni du pacha. +Les cinq puissances traitent ensemble et elles n'ont rien à demander +ni à attendre de personne pour mettre leurs résolutions en vigueur. On +ne peut pas dire que ce système est trop favorable à Méhémet-Ali, car, +d'une part, il ne lui accorde point, pas plus en Égypte qu'en Syrie, +l'hérédité qui est le but avoué de son ambition; d'autre part, il lui +interdit toute ambition nouvelle, tout agrandissement territorial +en associant la France aux mesures de coercition qui seraient alors +prises contre lui. Certes il n'y a aucune politique qui donne, au +repos de l'Europe, plus de garanties, et qui prouve, de la part des +puissances décidées à l'adopter, plus de désintéressement. + +--«Cela est vrai, parfaitement vrai, reprit le roi Léopold; mais +la question n'est pas entière; les objections, les difficultés ne +manqueront pas. Il y a un autre système dont vous vouliez me parler. + +--«Oui, Sire, et le voici. Dans le cas où le pacha, sommé par la +Porte, demanderait à la France de traiter pour lui, et où les quatre +puissances, de leur côté, manifesteraient, sur cette demande du +pacha, le désir de rentrer en négociation avec la France, l'Égypte +héréditaire et la Syrie viagère pourraient être, dans l'opinion +du gouvernement du Roi, la base de l'arrangement. Mais, je dois le +répéter à Votre Majesté, sur ce second système comme sur le premier +dont Votre Majesté a elle-même suggéré l'idée, la France n'a rien à +demander ni à offrir, et sa dignité ne lui permet de reparaître, dans +une question qu'on a essayé de résoudre sans elle, que lorsqu'on y +sentira la nécessité de sa présence. J'ajoute que le second système +a le grave inconvénient d'exiger le recours au pacha; et si le pacha +refuse son assentiment, il peut, en passant le Taurus et en menaçant +Constantinople, plonger l'Europe dans cette extrême confusion que nous +voulons tous éviter.» + +Le roi Léopold en convint: «Mais, dit-il, dans le cas où, pour adopter +le système du _statu quo_ garanti au profit de tous, on exigerait de +Méhémet-Ali quelque concession, celle du district d'Adana par exemple, +de sorte que le _statu quo_ ne fût pas exactement, pour le pacha, +celui de l'arrangement de Kutahié, que croiriez-vous possible?» + +Je répondis que je n'avais, à ce sujet, aucune instruction. + +Dans la matinée, le roi Léopold eut en effet, avec lord Palmerston, +une conversation de plus de deux heures; et le soir, lorsque je +m'approchai pour prendre congé de lui, car je devais quitter Windsor +le lendemain matin, il me tira à l'écart: «J'ai ouvert la brèche, +me dit-il; le sentiment de la gravité de la situation est réel; mais +l'obstination est grande; il y a de l'amour-propre blessé, de la +personnalité inquiète; les noms propres se mêlent aux arguments, les +récriminations aux raisons. Lord Palmerston persiste d'ailleurs à dire +que Méhémet-Ali cédera, soit sur la sommation de la Porte, soit sur le +premier emploi des moyens coercitifs. Il y a pourtant un grand pas +de fait; l'idée d'un traité entre les cinq puissances pour garantir +l'Empire ottoman est fort accueillie; la nécessité de faire rentrer +la France dans la question est fort sentie. Je resterai encore ici +quelques jours. Je continuerai: il faut de la patience et marcher pas +à pas.» + +Il me fut évident que le roi Léopold n'avait pas gagné, auprès de lord +Palmerston, beaucoup de terrain, et je doutai fort qu'en prolongeant +son séjour à Windsor il en pût gagner davantage, car je savais que +lord Palmerston devait retourner ce jour même à Londres, et de là se +rendre, le 22 août, à Tiverton où l'on annonçait un _meeting_ qui lui +fournirait l'occasion de parler de l'état des affaires. Pendant mon +séjour à Windsor, je n'échangeai, ni avec lord Palmerston, ni avec +lord Melbourne, pas une parole politique; ils ne m'en adressèrent +aucune; je n'en prononçai et n'en provoquai aucune. Lord Palmerston +paraissait un peu abattu; lord Melbourne, contre son habitude, avait +l'air soucieux; ils avaient l'un et l'autre, avec moi, leur courtoisie +accoutumée; la Reine et le prince Albert me traitaient avec une +bienveillance qui voulait avoir, sans le dire, une signification +politique; mais je quittai Windsor, le 20 août, convaincu qu'au +fond rien n'était changé dans la situation, et que les événements +suivraient le cours très-obscur que le traité du 15 juillet leur avait +imprimé. + +Ce que j'observai en rentrant à Londres, soit dans le gouvernement, +soit dans le public, ne fit que me confirmer dans cette conviction. +Mon attitude silencieuse était fort remarquée; on se demandait, on me +demandait ce qui s'était fait à Eu, à Windsor, ce qu'il y avait enfin +de nouveau. Ma réponse, directe ou indirecte, était toujours: «Rien. +La France n'a changé ni de sentiments, ni d'intentions; elle désire +toujours la paix; elle est toujours étrangère à toute vue d'ambition; +mais elle se tient dans la position qu'on lui a faite, et elle se +prépare aux événements qu'on a semés.» La solitude de Londres à cette +époque et la réserve que je gardais rendaient pour moi les occasions +et les moyens d'information assez rares; cependant, il me parut +certain que le cabinet était de jour en jour plus sérieusement +préoccupé de ce qu'il avait fait; il le regrettait peut-être, et il ne +le ferait peut-être pas s'il avait à recommencer; mais il n'abordait +pas encore l'idée de revenir sur ses pas, et il fallait tout autre +chose que des raisonnements et des conversations pour l'y déterminer. +On annonçait que l'insurrection de Syrie contre le pacha avait été +promptement réprimée par son fils Ibrahim: des mécomptes analogues, +les refus persévérants de Méhémet-Ali, l'insuccès des premiers essais +de coercition, des événements en un mot qui vinssent, d'une part, +aggraver le poids de la situation sur ses auteurs, et de l'autre, +ouvrir, pour la rentrée de la France dans la question, quelque +nouvelle porte, c'était là, à mon avis, la seule cause assez puissante +pour retirer le cabinet anglais de la voie où il était engagé. + +Quant au public anglais, la vivacité des manifestations en France +l'avait d'abord surpris, et même rallié à son gouvernement; mais, en +revenant à Londres, je crus m'apercevoir que le désir de la paix et +un sentiment de méfiance envers la politique de lord Palmerston +reprenaient peu à peu leur empire. Les intérêts étaient plus +sérieusement alarmés; les périls montaient sur l'horizon et +apparaissaient à tous les yeux. Les torys se montraient moins disposés +à accepter ce qu'avait fait le pouvoir. Le duc de Wellington répétait +à Londres ce qu'il avait dit, à Windsor, au roi Léopold; c'était, +selon lui, une bien mauvaise affaire; on avait eu de bien mauvaises +manières; il fallait trouver un moyen de s'entendre avec la France. +Lord Lyndhurst protestait contre toute intervention des troupes russes +à Constantinople ou en Asie. A tout prendre enfin, le mouvement des +esprits n'était pas favorable à la politique qui avait prévalu +en Angleterre, et le doute pénétrait au sein de cette politique +elle-même: «Mais en même temps que je rends compte à Votre Excellence +de ces symptômes, écrivais-je le 21 août à M. Thiers, je ne voudrais +pas lui en exagérer l'importance. Je ne vois point encore ici, dans le +public, ni dans les partis, ces sentiments décidés et ces impressions +fortes et actives qui font ou arrêtent les événements.» + +A Windsor, le mercredi 19 août, lady Palmerston, qui retournait à +Londres, m'avait engagé à aller dîner chez elle le vendredi suivant. +Je m'y rendis. Nous étions en très-petit comité. Après le dîner: +«Je voudrais bien causer un moment avec vous ce soir,» me dit lord +Palmerston, et un quart d'heure après, passant avec moi dans un petit +cabinet voisin du salon: «Je voulais vous parler de nos affaires à +Windsor, mais dans ces maisons royales on fait rarement ce qu'on veut; +le temps et la liberté manquent. + +--«Pour moi, mylord, si je ne vous ai rien dit là, c'est que je +n'avais rien à vous dire; rien n'est changé pour nous depuis mon +dernier entretien avec vous; nous ne sommes pas dans les événements; +nous les attendons, et en attendant, nous nous conduisons selon notre +prévoyance.» + +--«Je retourne demain à Windsor; j'en reviendrai après-demain soir; +lundi, je conduirai lady Palmerston dans l'île de Wight; j'irai de là +à Tiverton voir mes _constituents_ et assister à nos courses locales. +Je ne serai de retour à Londres qu'au commencement de la semaine +suivante; je pense que nous saurons alors quelque chose d'Alexandrie.» + +--«Est-ce que rien ne vous est encore revenu sur les propositions de +la Porte au pacha?» + +--«Non; il y a eu quelque retard dans les courriers; les propositions +doivent avoir été faites au pacha, ou lui être faites à peu près en ce +moment.» + +--«Elles auront donc été faites avant l'échange des ratifications?» + +--«Oui.» + +--«Et toutes les ratifications sont-elles arrivées? + +--«Oui; celles de la Russie sont venues avant-hier, il ne manque plus +que celles de la Porte elle-même.» + +Je ne relevai pas la conversation, et il y eut un moment de silence. +Lord Palmerston reprit: «M. Thiers, à son retour du château d'Eu, a +parlé à lord Granville des instructions données à vos amiraux; je +sais qu'elles sont très-modérées, très-prudentes, et que vous leur +prescrivez d'éviter avec soin tout malentendu, tout conflit. + +--«Les instructions du gouvernement du Roi sont exactement conformes à +sa politique. Il désire que la paix ne soit pas troublée. Il ne va +pas au-devant des périls qu'il n'a pas faits; il s'appliquera, au +contraire, à les détourner. + +--«L'amiral Stopford restera à son poste, quoique son temps de service +soit fini et que, selon la règle, il eût pu être rappelé. C'est un +homme très-sage et qui s'est toujours bien entendu avec les amiraux +français. + +--«On peut, je crois, en dire autant de l'amiral Hugon.» + +La conversation languit encore un instant: «Le roi Léopold m'a parlé +de son idée, dit lord Palmerston; un traité entre les cinq puissances +qui garantisse le _statu quo_ de l'Empire ottoman.» + +--«Nous avons déjà, mylord, causé plus d'une fois, vous et moi, bien +qu'un peu en passant, de cette solution; elle est efficace et simple. +Elle assure à la Porte un protectorat incontesté. Elle n'accorde point +au pacha ce qu'il demande, et ne tente point de lui retirer, par la +force, ce qu'il possède. Elle maintient la paix dans le présent et la +garantit dans l'avenir. Elle unit les cinq puissances dans une action +commune aussi bien que dans une même intention. Mais il est clair +qu'un même traité général ne pourrait se conclure qu'autant qu'il +ferait tomber et remplacerait tous les traités partiels qui l'auraient +précédé. + +--«Cela est vrai, et c'est ce qui n'est pas possible à présent. Un +traité a été conclu entre quatre puissances, non dans un but général +et permanent, comme serait celui dont nous parlons, mais dans un but +spécial et momentané. Ce traité partiel doit suivre son cours, et +lorsqu'il aura atteint son but, le traité général pourra fort bien +prendre place. Aujourd'hui il faut attendre les événements. + +--«Oui, mylord; mais nous prévoyons les événements autrement que vous; +nous regardons comme très-difficile, comme impossible, peut-être, ce +qui vous paraît facile, et comme très-périlleux ce qui vous paraît +sans danger. Et pendant que votre traité partiel suivra son cours, +la paix de l'Orient, l'équilibre de l'Europe, la paix de l'Europe +pourront fort bien être compromis sans retour. + +--«Je sais que vous pensez ainsi. On verra. Si les événements vous +donnent raison, alors comme alors. Au fond, nous avons, vous et nous, +en Orient, la même politique générale et permanente. S'il fallait +faire venir des armées russes en Asie, l'Angleterre n'y serait +probablement pas plus disposée que la France. Nous chercherions alors +d'autres moyens, et ce qui n'est pas possible aujourd'hui le serait +peut-être alors. En attendant, nous essayerons de ce qui a été +convenu, les moyens maritimes. + +--«Mylord, que vont faire réellement vos flottes? + +--«Elles intercepteront toute communication avec l'Égypte et la Syrie, +et fourniront au sultan les moyens de transport dont il pourra avoir +besoin. Nous n'établirons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la +même situation où nous avons été naguère, vous et nous, sur les côtes +d'Espagne. Méhémet-Ali n'est pas un souverain, pas plus que ne l'était +don Carlos; nous n'avons pas, à son égard, le droit belligérant; le +sultan aurait seul le droit de blocus. Il fera ce qu'il pourra avec +ses propres forces. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni +avec les intérêts commerciaux, ni avec les droits des neutres. Nous ne +le pouvons pas.» + +Je retins et prolongeai la conversation sur ce point; je rappelai avec +détail ce qui s'était passé quant à l'Espagne, les difficultés que +nous avions, l'Angleterre et nous, également reconnues, les principes +que nous avions également respectés. Lord Palmerston convint de +tout et me répéta à plusieurs reprises ces paroles: «Point de blocus +commercial.» + +--«Est-il vrai, mylord, lui dis-je, que vous augmentiez votre flotte +de quelques vaisseaux?» + +--«Oui, nous allons la porter à seize. Vous portez, en ce moment, la +vôtre à dix-huit. Vous préparez même cinq vaisseaux de plus, ce qui +vous donnerait une prépondérance que nous ne saurions accepter. Je +ne sais pas bien à quelle époque vos cinq vaisseaux pourraient être +prêts; mais si cet accroissement annoncé se réalisait, nous serions +obligés, soit de convoquer le Parlement pour lui demander de plus +puissants moyens, soit d'inviter une partie de la flotte russe à venir +nous joindre dans la Méditerranée, ce qui nous déplairait fort, car +nous n'avons nulle envie d'ajouter encore, de ce côté, aux apparences +d'intimité.» + +Je ne répondis rien. La conversation se prolongea quelque temps, +revenant sur des idées ou des faits rebattus, sur la question de +savoir si Méhémet-Ali accéderait aux propositions de la Porte, sur +le vrai sens de la note du 27 juillet 1839, sur la tentative +d'arrangement direct entre la Porte et le pacha et sur la part que la +France y avait prise. Lord Palmerston me tint, à cet égard, le même +langage que le baron de Bülow: «Votre cabinet a fait cela en se +cachant de nous et pour finir l'affaire sans nous. On se serait bien +moqué de nous si cela avait réussi.» Je répondis par une récrimination +péremptoire, la convention du 15 juillet conclue en se cachant de +nous, et nous nous séparâmes sans nous être rapprochés d'un pas, mais +sans aigreur et en nous en remettant aux événements prochains de la +conduite que, de part et d'autre, nous aurions désormais à tenir. + +Tous ces entretiens, tous ces plans, toutes ces tentatives de +conciliation aboutirent à un nouveau document diplomatique que, le 24 +août, j'annonçai à M. Thiers en ces termes: «Le roi Léopold et lord +Melbourne ont, avec quelque peine, décidé lord Palmerston à écrire +à lord Granville une dépêche qui vous sera communiquée, et qui +contiendra d'abord de nouvelles explications sur le sens de la +convention du 15 juillet dernier et les intentions spéciales de +l'Angleterre dans cet acte. Pas la moindre pensée d'hostilité ni de +négligence envers la France. Aucune vue d'agrandissement quelconque en +Orient. L'adhésion pure et simple et pratique à la note du 27 juillet +1839, conçue dans l'unique dessein de maintenir l'indépendance et +l'intégrité de l'Empire ottoman. Ceci sera destiné à répondre aux +susceptibilités, aux inquiétudes, aux pressentiments sinistres de +la France. Puis viendra l'indication que, malgré la convention du 15 +juillet dernier, et même en en supposant le succès, l'Orient sera bien +loin d'être réglé. La situation générale de l'Empire ottoman et ses +rapports avec l'Europe resteront en l'air. Allusion à la convenance, +à la nécessité d'un grand traité entre les cinq puissances pour +garantir, envers et contre tous, l'état actuel des possessions de la +Porte. Ouverture à la France pour rentrer ainsi dans l'affaire.--Eh +bien oui, a dit lord Palmerston, je ferai le premier pas (_I'll move +the first_). + +«Dans la pensée de lord Melbourne, m'a dit le roi Léopold, la +convention du 15 juillet dernier serait absorbée et abolie par le +traité général, s'il se concluait. Lord Palmerston n'en est pas encore +là. + +«Je vous donne cela comme je l'ai reçu, sans me charger de concilier +et de faire marcher ensemble ces deux traités, l'un spécial, l'autre +général et ne réglant pourtant pas ce que le spécial a réglé; l'un +s'exécutant pendant que l'autre se négocie; le grand traité destiné à +subir le petit, si le petit réussit, et à le remplacer s'il échoue. +Je vois surtout là une manière de nous rappeler dans l'affaire, et une +initiative indirectement prise envers nous, à cet effet. + +«La dépêche de lord Palmerston à lord Granville ne contiendra aucune +demande d'explication sur les armements de la France. On espère que, +dans votre réponse, vous caractériserez vous-même ces armements, et +toute la politique comme les mesures actuelles de la France, d'une +façon qui exclue toute idée de menace et d'ambition belligérante. Le +roi Léopold regarde ceci comme important, surtout pour les cabinets +continentaux. + +«Sur ceci, j'ai dit à l'instant qu'en écartant de nos préparatifs +toute idée de menace et d'ambition belligérante, vous ne voudriez, +à coup sûr, rien donner à entendre qui en atténuât le moins du monde +l'importance et l'effet, ni qui altérât en rien l'attitude que la +France croyait devoir prendre et voulait garder. Mon insistance a été +bien comprise et bien acceptée. + +«Voilà pour cette dépêche projetée qui, du reste, n'était pas encore +rédigée hier. Lord Palmerston y travaillait.» + +Terminée le 31 août et expédiée à Paris le 1er septembre, la dépêche +de lord Palmerston fut communiquée le 3 au cabinet français par sir +Henri Bulwer, chargé d'affaires d'Angleterre en l'absence de lord +Granville. Elle trouva M. Thiers dans une disposition peu favorable; +les nouvelles qu'il recevait de Saint-Pétersbourg lui décrivaient la +vive satisfaction que causait à l'empereur Nicolas le traité du 15 +juillet: «Depuis son avénement, m'écrivait M. Thiers le 23 août, il +n'a pas été plus joyeux. Il triomphe, non pas d'être exposé au voyage +d'Orient, mais d'avoir brouillé la France et l'Angleterre. Il tient ce +résultat pour immense, et il ne dissimule pas les espérances qu'il en +conçoit. Il regarde comme dur d'être obligé éventuellement d'agir en +Orient, car il n'est pas si préparé qu'il veut le paraître; mais il +n'en fera pas moins tout ce qu'il faudra pour amener la brouille de la +France et de l'Angleterre au dernier terme. Il a dit qu'il exécuterait +la convention du 15 juillet à lui seul, s'il le fallait.» + +Les nouvelles d'Alexandrie ne préoccupaient pas moins M. Thiers que +celles de Saint-Pétersbourg: «Si les Anglais, comme je le crains, me +disait-il, vont tenter quelque chose sur les côtes de Syrie, je +crains que, pour le pacha, cela ne soit équivalent à tout; car il est +capable, sur une menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de +mettre le feu aux poudres. Eh preuve, je vous envoie une dépêche de +Cochelet. Vous verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel +homme! Vous verrez si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la +difficulté de _la Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais +raison, et si je connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez +pour certain que, s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou +tel point du pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus, +amène les Russes et fait sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont +sensibles au danger de la guerre doivent être abordés avec cette +confidence.... Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne +m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» + +Quand le nouveau _memorandum_ de lord Palmerston arriva, il fut loin +de produire, sur le cabinet français, l'effet que s'en étaient promis, +je ne dirai pas le ministre qui l'avait écrit, mais ceux qui le lui +avaient suggéré: «La fameuse note n'arrange rien, m'écrivit le 4 +septembre M. Thiers; elle empirerait la situation plutôt qu'elle ne +l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles. C'est exactement +le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de récriminations sur le +passé, demandant une seconde fois notre influence morale, et offrant, +après l'exécution du traité du 15 juillet, de nous admettre encore au +nombre des cinq pour garantir l'Empire turc contre les dangers dont +il pourrait être éventuellement menacé. Cela, interprété au vrai, +signifie qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali, +l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française +contre les Russes. On n'est pas plus accommodant en vérité, et nous +aurions bien tort de nous plaindre. Il valait mieux en rester sur le +_memorandum_ du 17 juillet. Toutefois il ne faut pas prendre ceci +en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette note +ajouterait au mauvais procédé, si nous voulions prendre les choses en +mauvaise part, car lorsque le traité du 15 juillet nous a si vivement +blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution on se +mettra avec nous, c'est redoubler le mal. Mais il faut dire cela +accessoirement, sans y insister, sans en faire une réponse officielle, +par forme de confidence, afin qu'on sache que nous ne nous tenons +pas pour satisfaits. Il faut éviter que cette démarche devienne une +nouvelle cause de mécontentement entre les deux cours; mais il faut +se garder de laisser dire aux Anglais qu'ils nous ont donné une +satisfaction. La réponse officielle sera faite avec calme, avec +mesure, avec beaucoup d'égards pour l'Angleterre; mais elle +maintiendra notre dire et notre droit. Elle n'est pas très-urgente.» + +L'impression de M. Thiers était fondée: en rédigeant sa note du 31 +août, lord Palmerston s'était beaucoup plus préoccupé de lui-même +que de ses lecteurs français; et sans aucun dessein d'envenimer le +dissentiment des deux pays, il s'était appliqué à établir que, depuis +l'origine et dans le cours de l'affaire, l'Angleterre n'avait eu aucun +tort, ni fait aucune faute, bien plutôt qu'à dissiper les +préventions et à apaiser l'irritation de la France. C'est un esprit +essentiellement argumentateur, qui se déploie et se complaît dans la +discussion même, au point d'en perdre souvent de vue le but définitif +et pratique. Je répondis le 9 septembre à M. Thiers: «Je pense comme +vous que la nouvelle dépêche de lord Palmerston n'est qu'une seconde +édition du _memorandum_ du 17 juillet, qui vaut moins que la première. +C'est de la politique comme les théologiens font de la controverse, +possédés de la manie d'avoir eu toujours et pleinement raison. Lord +Palmerston ne songeait pas à cette dépêche. On l'en a pressé; on +voulait qu'elle devînt une démarche, une avance; il n'a pas voulu +faire une avance; il a écrit une dissertation. Il met cependant à +cette dissertation une certaine importance. Ses amis en parlent comme +d'un chef-d'oeuvre. Si elle était publiée, elle ferait quelque +effet sur le public anglais. Votre réponse aura donc, à son tour, de +l'importance; et il est fort désirable que, lorsqu'elle viendra à être +connue, elle puisse aussi, à son tour, faire de l'effet. Soyez sûr +qu'ici le public a besoin d'être informé, éclairé; sa disposition est +bienveillante, son désir de la paix très-vif; mais il est dans +une grande anxiété d'esprit; il ne voit pas clairement en quoi son +gouvernement a eu tort, pourquoi la France a raison de s'en plaindre +et de s'en séparer. Les idées ne sont ici ni promptes, ni fécondes. On +ne saisit pas, par soi-même et du premier coup, tout ce qu'il y a +dans une question, dans une situation. On attend les faits, les +allégations, les raisons réciproques. On a, des enquêtes et des +discussions à la suite des enquêtes, une telle habitude que cette +habitude est devenue en quelque sorte la règle et presque la nature +des esprits. Il faut donc leur fournir de quoi examiner, comparer, +débattre, réfuter. Aux hommes même les mieux disposés, les plus +décidément amis, il faut donner des renseignements, des preuves, car +ils n'y suppléent pas par la seule activité de leur propre pensée, +et si on ne leur fournit pas ce qu'ils attendent, ils demeurent +incertains et inactifs. Je sais combien il est difficile, en de telles +affaires, de satisfaire à une telle disposition; mais il importe que +vous la connaissiez et que vous en teniez grand compte.» + +Deux incidents survinrent à cette époque qui méritent d'être rappelés: +l'un, à raison de ses conséquences que je retrouverai plus tard; +l'autre, comme symptôme de l'état des esprits parmi les hommes qui, +à Constantinople, à Alexandrie, à Paris et à Londres, concouraient ou +assistaient diplomatiquement à l'exécution du décret du 15 juillet. + +Le 25 juillet, lord Palmerston m'invita à me réunir chez lui, le +lendemain, aux plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie, +pour continuer, de concert avec eux, la négociation commencée par +mon prédécesseur le général Sébastiani, pour un traité entre les cinq +puissances au sujet de la traite des nègres. Cette négociation avait +surtout pour objet d'amener l'Autriche, la Prusse et la Russie à +entrer dans le système de répression de la traite déjà adopté par la +France et l'Angleterre en vertu des conventions du 30 novembre 1831 +et du 22 mars 1833. Par convenance seulement, et pour mettre les cinq +puissances sur le même pied, au lieu de demander à trois d'entre elles +une simple adhésion aux mesures déjà réglées entre les deux autres, +on était tombé d'accord qu'on rédigerait un nouveau traité auquel les +cinq Puissances concourraient également. Et comme il avait été reconnu +que quelques modifications étaient nécessaires dans les mesures +convenues, depuis plusieurs années, entre la France et l'Angleterre +pour en assurer l'efficacité, lord Palmerston avait introduit ces +modifications dans le projet de traité nouveau dont il remit le même +jour, aux cinq plénipotentiaires, une réimpression. Le principale +de ces modifications se rapportait à la fixation des limites dans +lesquelles le droit de visite mutuelle, adopté et pratiqué par +la France et l'Angleterre, serait désormais exercé entre les cinq +puissances. M. de Brünnow s'opposa, par ordre de sa cour, aux +nouvelles limites proposées par lord Palmerston, ainsi qu'au caractère +de perpétuité que devait avoir le traité. Lord Palmerston maintint la +condition de la perpétuité en se montrant disposé à faire, quant aux +nouvelles limites qu'il proposait pour l'exercice du droit de visite +mutuelle, des changements propres à lever les objections du baron +de Brünnow; mais comme le ministre russe déclara qu'il n'était pas +autorisé à accepter ces nouvelles propositions, il fut convenu qu'il +les transmettrait à sa cour, et qu'en attendant toute négociation +resterait suspendue. + +Vers la fin d'août, je fus informé que le baron de Brünnow venait +de recevoir de Saint-Pétersbourg l'autorisation de consentir aux +nouvelles limites indiquées pour l'exercice du droit de visite +mutuelle ainsi qu'à toutes les autres dispositions et au caractère +perpétuel du traité. Les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse +étaient munis de la même autorisation. J'appris en même temps que +M. Porter, chargé par son gouvernement de la négociation commerciale +pendante entre la France et l'Angleterre, était sur le point de partir +pour Paris, emportant des instructions définitives pour la conclusion +du traité projeté. Nos amis de Londres me disaient: «Quoique nous +n'ayons pas le droit d'attendre de la France un accueil bien empressé +pour M. Porter, il est cependant d'une grande importance qu'il y +retourne, comme indice de bonnes dispositions, et ce qui est plus, +comme représentant une opinion très-prononcée contre la politique +actuelle de lord Palmerston.» Ils me prièrent donc de l'appuyer +chaudement auprès du cabinet français. En même temps je m'attendais, +d'un jour à l'autre, à recevoir de lord Palmerston l'invitation de me +réunir aux quatre autres plénipotentiaires pour signer définitivement +le nouveau traité relatif à la répression de la traite. Je demandai le +2 septembre à M. Thiers ses instructions et les pouvoirs nécessaires +à ce sujet: «Il paraîtrait étrange, lui dis-je, que je fusse seul +dépourvu de ces pouvoirs, et qu'au moment où l'Autriche, la Prusse +et la Russie adhèrent, après une longue hésitation, au système +de répression de la traite que, depuis longtemps, la France et +l'Angleterre pratiquent de concert, la France seule parlât de retard. +Vous savez quelle importance on attache ici à cette question. Si +nous finissions en même temps, avec l'Angleterre, un traité sur des +intérêts matériels, le traité de commerce, et un traité sur un grand +intérêt moral, l'abolition de la traite des nègres, cela ferait, dans +le public anglais, beaucoup d'effet, et de bon effet. Comme de raison, +c'est de l'effet ici que je suis préoccupé et que je vous parle. Son +importance est grande. Vous en jugerez.» + +Comme de raison aussi, M. Thiers se préoccupa de l'effet à Paris +plus que de l'effet à Londres. Il me répondit[16] quant au traité de +commerce: «J'accueillerai bien M. Porter. C'est une chose grave que de +consentir au traité de commerce dans la situation présente. Je crains +d'ôter tout son sérieux à cette situation. Toutefois, je comprends les +inconvénients d'un refus.» Et quant au nouveau traité sur l'abolition +de la traite[17]: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des +nègres. Je crains de faire traité sur traité avec des gens qui ont +été bien mal pour nous.» Les deux négociations demeurèrent ainsi en +suspens. + +[Note 16: Le 26 août 1840.] + +[Note 17: Le 8 septembre 1840.] + +Le 5 septembre, lord Palmerston, revenant de sa seconde visite +à Windsor, m'écrivit qu'il désirait me communiquer des rapports +importants qui lui arrivaient de Constantinople. Je me rendis +sur-le-champ chez lui. Il me donna à lire deux dépêches, l'une de +lord Ponsonby, à lui adressée, l'autre du baron de Stürmer, internonce +d'Autriche à Constantinople, adressée au prince de Metternich. Les +deux dépêches rendaient compte d'une conversation de M. de Pontois +avec Reschid-Pacha, conversation que Reschid-Pacha, fort troublé, +aurait fait rapporter par son drogman à lord Ponsonby et à M. de +Stürmer. M. de Pontois avait déclaré, disait-on, à Reschid-Pacha que +la France ne souffrirait pas, en Orient, l'exécution du traité du 15 +juillet, ni l'emploi des mesures de coercition contre Méhémet-Ali; +qu'elle soutiendrait, par la force, le pacha dans sa résistance, et +qu'elle s'unirait à lui pour _révolutionner_ toutes les provinces de +l'Empire ottoman. Je me contentai de dire froidement à lord Palmerston +qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas, faute +d'informations sans doute, et que je lui demandais copie de ces deux +dépêches: «Mylord, ajoutai-je, vous vous rappelez le langage que je +vous ai tenu en recevant de vos mains votre _memorandum_ du 17 juillet +dernier; il contenait cette phrase: «Que la France, dans aucun cas, +ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours, de concert avec le +sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du +pacha d'Égypte.» J'ai refusé d'accepter l'expression _dans aucun cas_; +j'ai ajouté que j'étais certain de n'avoir rien dit qui l'autorisât; +que le gouvernement du Roi ne se faisait, à coup sûr, le champion armé +de personne, et ne compromettrait jamais, pour les seuls intérêts du +pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais que, si les +mesures adoptées contre le pacha par les quatre puissances avaient, +aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette conséquence que +l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y +consentir, qu'il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et +qu'il garderait toujours, à cet égard, sa pleine liberté. Ce que j'ai +eu l'honneur de vous dire le 17 juillet, mylord, je vous le répète +aujourd'hui; et tout ce que j'ai vu, entendu, reçu, depuis le 17 +juillet, me donne lieu de penser et d'affirmer que ce sont là en effet +les intentions du gouvernement du Roi.»--«Cela est vrai, me dit lord +Palmerston; c'est bien là le langage que vous m'avez toujours tenu; +mais comment expliquer celui de M. de Pontois? Ce serait la guerre. +Aurait-on voulu, en effrayant les Turcs, les empêcher de ratifier le +traité?»--«Je n'en sais rien, mylord; je n'ai rien à dire sur ce que +je ne sais pas. Veuillez m'envoyer copie de ces deux pièces. Je les +transmettrai sur-le-champ au gouvernement du Roi.» Et je me retirai. + +Sans attendre la copie des deux dépêches, j'informai le cabinet +français de la communication que lord Palmerston venait de m'en faire; +M. Thiers me répondit immédiatement: «M. de Sainte-Aulaire a reçu, à +Königswarth, du prince Metternich, une communication semblable. Les +reproches adressés de Vienne à M. de Pontois étaient absolument les +mêmes que vous avez recueillis. Il avait annoncé la guerre immédiate, +dans tous les cas, quoi qu'on fît en Syrie; il avait annoncé que nous +allions nous réunir à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie Mineure et +mettre l'Empire ottoman en confusion. Je n'ai pas besoin de vous dire +qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela; vous pouvez le déclarer +en mon nom. J'ai reçu avant-hier une longue dépêche de M. de Pontois +qui ne dit pas un mot de tout cela, et qui ne permet pas de rien +supposer de pareil. Les instructions données à Constantinople étaient +conformes aux instructions données aux autres agents, et M. de Pontois +n'était pas homme à les outre-passer. Je ne doute pas qu'il n'ait +tenu un langage très-énergique, qu'il ne se soit plaint vivement de +la Porte, de son infidélité à notre antique alliance, qu'il n'ait +qualifié de conduite coupable et imprudente celle de Reschid-Pacha, +qu'il ne lui ait dit que Méhémet-Ali soulèverait tout l'Empire +ottoman; mais j'affirme qu'il n'a pas dit tout ce que lui prête +Reschid-Pacha. Il n'est pas d'ailleurs vrai qu'on ait voulu empêcher +la ratification du traité du 15 juillet; c'était trop impossible pour +que M. de Pontois le tentât. Mais il a voulu faire peur d'une manière +générale; il a réussi, et Reschid s'en est vengé en le dénonçant aux +quatre cours. Voilà tout. Maintenant il faut nier, sans affaiblir +l'effet produit par M. de Pontois. Il faut se borner à nier un point, +l'annonce de notre concours accordé à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie +Mineure. Il faut faire cette simple phrase: «Mylord, nous avons trop +blâmé ce qui se fait en Syrie pour l'imiter en Asie Mineure. +Cela pourra bien arriver, mais non pas par notre faute et par nos +suggestions. Quant au langage menaçant, on ne peut pas répondre du +style des agents et de la fidélité des traducteurs. M. de Pontois a +dit vrai s'il a déclaré que, dans certains cas, la France ne resterait +pas spectatrice inactive de ce qui se passerait en Orient.» Je n'ai +pas la prétention de vous dicter vos discours; vous y êtes plus habile +que moi; mais c'est là, je crois, le ton bon à prendre.» + +Quelques jours après, le 11 septembre seulement, lord Palmerston +m'envoya les copies des deux dépêches qu'il m'avait communiquées. Il y +avait joint une note de lui, en date du 9, sur laquelle j'appelai, en +la transmettant à Paris, l'attention du gouvernement du Roi: «Si je ne +me trompe, écrivis-je le 12 septembre à M. Thiers, cette note a pour +objet d'atténuer le langage que le gouvernement du Roi a tenu au +gouvernement Britannique, soit à Paris et par l'organe de Votre +Excellence dans ses relations avec lord Granville, soit à Londres +et par mon propre organe dans mes relations avec lord Palmerston. Ce +langage a toujours été empreint d'une grande modération et d'un vif +désir que la paix de l'Europe ne fût point troublée; mais en même +temps nous avons toujours manifesté l'opinion que se formait +le gouvernement du Roi de la convention du 15 juillet et de ses +conséquences possibles, et il a réservé pour l'avenir la pleine +liberté de sa conduite. Si on lui enlevait ce caractère, la politique +du gouvernement du Roi pourrait y perdre quelque chose de sa dignité, +et en éprouver un jour quelque embarras et quelque entrave. Il +importe, je crois, qu'aucune parole ou aucun silence ne puisse lui +être attribué qui mette sa prévoyance ou son indépendance en question. +Votre Excellence se rappellera le _memorandum_ anglais du 17 juillet +dernier et sa tentative de donner à croire que la France s'était +engagée à ne s'opposer, _dans aucun cas_, à aucune des mesures que les +quatre puissances pourraient prendre au sujet du pacha d'Égypte. La +nouvelle note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence +me paraît conçue, au fond, dans la même pensée. Les plaintes élevées +contre le langage de M. de Pontois deviendraient ainsi un moyen +d'énerver, dès ce jour, ce qu'a pu dire et de gêner plus tard ce que +pourrait faire, s'il le jugeait sage et utile, le gouvernement du Roi. +Le moyen le plus simple et le plus efficace, ce me semble, de prévenir +cet inconvénient, c'est de remettre sous les yeux du gouvernement +Britannique le langage que le gouvernement du Roi a tenu, soit à +Paris, soit à Londres, lorsque la convention du 15 juillet dernier lui +a été annoncée. C'est ce que j'ai essayé de faire dans le projet de +note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence. Je n'ai pas +voulu prendre sur moi de répondre ainsi, sans votre approbation, à la +note que lord Palmerston vient de m'adresser. Mais si le gouvernement +du Roi pense qu'il est difficile de laisser sans réponse cette +note qui n'a pas été écrite sans intention, il trouvera peut-être +convenable d'y répondre, comme je le propose, par les paroles mêmes +qui ont été adressées, en son nom, au gouvernement Britannique, +d'abord au moment où le _memorandum_ du 17 juillet dernier nous a été +communiqué, ensuite dans le _contre-memorandum_ de Votre Excellence en +date du 24 juillet, et au moment où je l'ai remis à lord Palmerston. + +«Je prie Votre Excellence de me donner, à ce sujet, ses instructions.» + +M. Thiers me répondit le 18 septembre: «Le gouvernement du Roi donne +la plus entière approbation au projet de note que vous m'avez envoyé +en réponse à la note que vous a passée lord Palmerston au sujet du +langage imputé par Reschid-Pacha à M. le comte de Pontois. L'habile +rédaction de ce projet est bien faite pour déjouer l'intention qu'a +pu avoir le ministre britannique en prenant acte, d'une manière si +inexacte et si exagérée, de nos déclarations antérieures. Je vous +engage donc à ne pas retarder la transmission d'un document qui +doit placer la question sur son véritable terrain, à l'abri de toute +interprétation arbitraire ou intéressée. Il est parfaitement vrai +d'ailleurs que M. le comte de Pontois n'a pas tenu les étranges propos +qu'on lui attribue. Il s'est borné à déclarer que la France, justement +mécontente du procédé de la Porte et de ses alliés, se réservait +toute sa liberté d'action, et à appeler sérieusement l'attention +de Reschid-Pacha sur les dangers de la voie où il engageait son +gouvernement, particulièrement sur celui des insurrections qu'il +serait facile à Méhémet-Ali de susciter parmi les peuples soumis à +l'autorité du sultan[18].» + +[Note 18: _Pièces historiques_, no IX.] + +Pendant qu'à Paris et à Londres nous tournions ainsi dans le même +cercle, faisant des réserves et prenant des précautions pour un +avenir qui nous semblait de plus en plus incertain, les événements +se précipitaient en Orient et tranchaient les questions que nous ne +cessions pas de discuter. La nouvelle de la conclusion du traité du +15 juillet était arrivée à Constantinople, et malgré quelques +dissentiments dans l'intérieur du divan et quelques objections de +sa mère la sultane Validé, le sultan, toujours sous l'influence de +Reschid-Pacha, s'empressa de l'accepter, en fit expédier à Londres les +ratifications, et chargea Rifaat-Bey d'aller porter à Alexandrie les +sommations successives qu'aux termes de ce traité la Porte devait +adresser au pacha. Arrivé à Alexandrie le 11 août, Rifaat-Bey n'y +trouva pas Méhémet-Ali; il était depuis quelques jours en tournée dans +la basse Égypte, sous prétexte d'aller visiter les canaux du Nil, mais +en réalité pour gagner du temps et préparer ses moyens de défense. +Revenu à Alexandrie le 14, il reçut Rifaat-Bey le 16 au matin, et sans +entrer avec lui en discussion, le laissant même à peine parler, il +se refusa à la première des sommations que prescrivait le traité. +Le lendemain 17, les consuls des quatre puissances signataires +demandèrent une audience au pacha, et lui adressèrent des +représentations sur son refus. Il les repoussa avec vivacité, coupa +la parole au colonel Hodges, consul général d'Angleterre, et persista +dans sa résistance en disant: «Je ne rendrai qu'au sabre ce que j'ai +acquis par le sabre.» Il n'essayait pas de cacher son agitation, mais +sans se montrer inquiet ou intimidé, et quelques-uns des assistants +purent croire que la gravité des circonstances était, pour cet esprit +aventureux, une cause de satisfaction plutôt qu'un sujet de déplaisir. +D'autres, plus clairvoyants ou plus sceptiques, ne voyaient, dans +l'attitude et le langage du pacha, point de résolution définitive, et +disaient que, le jour où le péril deviendrait imminent, il serait +plus prudent qu'aventureux, et se résignerait, pour ne pas tout +compromettre, aux sacrifices qu'on lui demandait. + +Presque au même moment où Rifaat-Bey arrivait à Alexandrie et avant +qu'il eût reçu audience de Méhémet-Ali, l'amiral Napier, avec quatre +vaisseaux et plusieurs bâtiments d'ordre inférieur détachés de +l'escadre de l'amiral Stopford, se présentait le 14 août devant +Beyrout, sommait Soliman-Pacha[19], qui y commandait pour Méhémet-Ali, +d'évacuer la ville et la Syrie, adressait aux Syriens une proclamation +pour les engager à secouer le joug égyptien et à rentrer sous la +domination du sultan, annonçait qu'en cas de refus il prendrait +contre Beyrout et la garnison des mesures décisives, et saisissait +immédiatement les petits navires égyptiens qui se trouvaient sous sa +main. En même temps l'amiral Stopford lui-même, avec le reste de son +escadre, arrivait en rade d'Alexandrie et s'y établissait, attendant +que Méhémet-Ali eût répondu aux sommations du sultan. + +[Note 19: Sèves (Octave-Joseph), lieutenant dans l'armée française en +1814, et qui, en 1816, avait passé en Égypte, où, par son mérite +et ses services, il avait obtenu toute la faveur du pacha, et était +devenu major général de l'armée égyptienne.] + +La nouvelle de ces premiers actes d'exécution du traité du 15 juillet +arriva à Paris le 5 septembre, et M. Thiers m'écrivit le 8: «Demandez +comment il se fait qu'avant les ratifications, avant surtout +l'expiration des délais, on ait pu commencer à opérer en Syrie contre +Beyrout. En vérité, cela est peu séant et peu légal en fait de droit +des gens. Du reste, adieu les moyens coercitifs! La Syrie ne remue +pas; l'émir Beschir reste fidèle à Méhémet-Ali; Ibrahim-Pacha, avec +toutes ses forces, revient pour écraser les gens qui seraient tentés +de débarquer. Il ne reste plus, si les choses se passent ainsi, qu'à +donner au public anglais le spectacle satisfaisant de l'intervention +russe.» Je n'avais pas attendu cette instruction pour faire à Londres +ce qu'elle me prescrivait; j'écrivis le 9 septembre à M. Thiers: +«Ce matin, en lisant les proclamations de Napier et le détail de ses +premières démarches, j'ai cherché comment je pourrais en témoigner +sur-le-champ ma surprise, et obliger le cabinet à quelques +explications. Point de ministre à Londres; lord Palmerston à +Broadlands, lord Melbourne et lord John Russell à Windsor. On dort +bien à l'aise derrière l'Océan. J'ai été chez lord Clarendon que je +n'ai pas trouvé. Il est venu chez moi une heure après:--«Mylord, lui +ai-je dit, vous êtes le seul membre du cabinet que je puisse joindre; +soyez, je vous prie, un moment lord Palmerston, et dites-moi comment +il se peut qu'on fasse, en Syrie, la guerre au pacha avant de lui +avoir seulement dit, en Égypte, ce qu'on lui demande.» Lord Clarendon +ne m'a, comme de raison, rien expliqué. Mais il répétera ce que je lui +ai dit. J'ai parlé dans le même sens, et vivement, à plusieurs +membres du corps diplomatique. Lord Palmerston doit revenir à Londres +après-demain. Je lui porterai ma surprise. Tout ce qui me revient me +donne lieu de croire à quelque brusque et forte tentative de la marine +anglaise sur quelque point de la côte de Syrie, probablement sur +Saint-Jean d'Acre. Si un tel coup réussissait, l'effet en serait +grand. J'ai peine à croire au succès. Mais certainement on a préparé +et on attend ici quelque chose de semblable, quelque acte vigoureux +qui empêche l'affaire de traîner en longueur.» + +Lord Palmerston avait, à nos plaintes sur l'exécution précipitée du +traité du 15 juillet, une réponse fondée sur un document qui, à cette +époque, n'était pas encore public; au texte de ce traité était +joint un protocole réservé, signé à Londres, le même jour, par les +plénipotentiaires des quatre puissances et de la Turquie, et qui +portait: + +«Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de leurs +cours respectives, un certain espace de temps devra nécessairement +s'écouler avant que l'échange des ratifications de ladite convention +puisse s'effectuer, et que les ordres fondés sur cet acte puissent +être mis à exécution; + +«Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés de la +conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie, des intérêts +d'humanité, aussi bien que les graves considérations de politique +européenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des +puissances signataires de la convention de ce jour, réclament +impérieusement d'éviter, autant que possible, tout retard dans +l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est +destinée à atteindre. + +«Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs, +sont convenus entre eux que les mesures préliminaires mentionnées à +l'article II de la présente convention seront mises à exécution +tout de suite, sans attendre l'échange des ratifications; les +plénipotentiaires respectifs constatent formellement, par le présent +acte, l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de ces +mesures.» + +Ce protocole ne faisait point disparaître ce qu'il y avait de violent +et d'injuste à exécuter, contre Méhémet-Ali, le traité du 15 juillet +avant de lui avoir adressé les sommations prescrites par ce traité +même pour l'inviter à en accepter ou à en refuser les conditions; il +effaçait seulement l'irrégularité diplomatique qu'avant l'échange des +ratifications nous avions droit de signaler. + +Le 16 septembre, quand toutes ces ratifications furent arrivées et +échangées à Londres, lord Palmerston nous donna enfin connaissance +officielle et textuelle du traité du 15 juillet, et deux jours après, +il me communiqua un protocole en date de la veille, 17 septembre, +par lequel «les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, dans le but de placer dans +son vrai jour le désintéressement qui avait guidé leurs cours dans la +conclusion du traité du 15 juillet, déclaraient formellement que, dans +l'exécution des engagements résultant dudit traité pour les puissances +contractantes, ces puissances ne chercheraient aucune augmentation +de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce +pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne pussent également +obtenir[20].» + +[Note 20: _Pièces historiques_, nº X.] + +Le jour même où lord Palmerston me faisait cette communication, je +recevais de M. Thiers cette dépêche datée du 17 septembre: + +«Monsieur l'ambassadeur, Méhémet-Ali, cédant à nos pressantes +instances, vient de se décider à une grande concession. Il consent +à rendre immédiatement au sultan Adana, Candie, les villes saintes, +bornant ainsi ses prétentions à l'investiture héréditaire de l'Égypte +et à la possession viagère de la Syrie. Je ne puis croire que des +conditions aussi raisonnables ne soient pas acceptées. Les repousser, +ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de défendre +par les armes son existence politique, et j'ai la conviction +qu'il n'hésiterait pas à le faire. J'ajouterai que ce n'est pas +le gouvernement du Roi qui lui demanderait d'ajouter de nouveaux +sacrifices à ceux qu'il vient d'offrir. Les puissances se verraient +sans doute obligées, pour surmonter la résistance de Méhémet-Ali, de +recourir à des moyens extrêmes; et parmi ces moyens, il en est qui +peut-être rencontreraient quelques obstacles de notre part; il en est +d'autres auxquels nous nous opposerions très-certainement; on ne +doit se faire, à cet égard, aucune illusion. Il importe donc que les +propositions si conciliantes de Méhémet-Ali obtiennent l'assentiment +de la Porte et de ses alliés. J'ajouterai que cet assentiment ne +saurait être trop prompt, la situation des choses étant telle que, +d'un moment à l'autre, ce qui est à présent praticable, et facile +même, peut devenir absolument impossible. Dans ces circonstances, +le gouvernement du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des +susceptibilités trop bien justifiées cependant, n'hésite pas à faire +un appel à la sagesse des cours alliées. Je viens d'en écrire +à Vienne, à Berlin et à Constantinople. Veuillez, monsieur +l'ambassadeur, en entretenir aussi le cabinet de Londres. Je vous +laisse juge de la forme que vous devrez donner à cette communication. + +«Quelques personnes ont pensé, tant à Alexandrie qu'à Constantinople, +que la Porte pourrait préférer, aux stipulations proposées, un autre +arrangement qui, donnant seulement à Méhémet-Ali l'Égypte et le +pachalik d'Acre, conformément au traité du 15 juillet, conférerait +à son fils Ibrahim-Pacha l'investiture des trois autres pachaliks +syriens. Nous croyons que ce plan pourrait aussi être accepté.» + +A ces instructions officielles, M. Thiers ajoutait ces informations +particulières: «Voyant qu'il fallait placer la résistance là où nous +la placions, et sachant, par un dernier envoi postérieur à notre +entrevue à Eu, que nous la placions dans l'_Égypte héréditaire et +la Syrie viagère_, le vice-roi a fait les concessions que nous lui +demandions et a résumé enfin ses prétentions dans l'Égypte héréditaire +et la Syrie viagère. Mais au delà il n'y a plus de concessions à +espérer, car il ne fera que celles que nous lui arracherons, et nous +ne lui en demanderons pas une au delà de l'Égypte héréditaire et de la +Syrie viagère. Tenez cela pour infaillible. Il a fait cette concession +pour obtenir notre appui et nous engager tout à fait à sa cause. +C'était son intention évidente. Maintenant, après l'avoir poussé +jusque-là, il y a, pour nous, une sorte d'engagement moral de lui +prêter notre appui lorsqu'il se renferme, à notre demande, dans les +limites de la raison et de la modération. + +«Peut-être on va conclure, de ce qu'il a dit aux quatre consuls, +qu'il va tout céder; c'est une illusion qu'il faut détruire. Il leur +a déclaré qu'il acceptait l'hérédité de l'Égypte, et que, pour le +surplus, il s'en rapportait à la magnanimité du sultan. Voici ce qu'il +a entendu, et il l'a expliqué à Rifaat-Bey. Il a entendu qu'il prenait +d'abord l'hérédité de l'Égypte, et se résignait à la possession +viagère de la Syrie, de Candie et d'Adana. C'est après nos instances +qu'il a consenti à entendre par ces mots la possession héréditaire de +l'Égypte et la possession viagère de la Syrie seule. Vous avez là la +dernière concession possible.» + +L'influence de la France était en effet, sinon la seule, du moins +l'une des principales causes de ces concessions de Méhémet-Ali. Le +lendemain même du jour où Rifaat-Bey avait débarqué en Égypte porteur +des sommations du sultan au pacha, le comte Walewski était aussi +arrivé à Alexandrie, chargé par M. Thiers de contenir le pacha, si +celui-ci était disposé à faire des coups de tête, et de lui donner, +en tout cas, les conseils les plus propres à amener, entre la Porte +et lui, un arrangement. A l'arrivée du comte Walewski, les consuls +des quatre puissances s'empressèrent de l'assurer que Méhémet-Ali se +soumettrait aux conditions qui lui étaient offertes si la France +lui déclarait nettement qu'il ne devait pas compter sur son appui: +«L'acceptation ou le refus du pacha, disait le colonel Hodges, +dépend de la mission du comte Walewski.» Ainsi averti de la délicate +situation qu'on lui faisait, l'envoyé français ne voulut voir le pacha +qu'après l'audience donnée à Rifaat-Bey et le refus de l'_ultimatum_ +de la Porte. Il trouva Méhémet-Ali très-animé: «Je n'ai pas laissé +parler le messager de la Porte,» répéta-t-il plusieurs fois. Il exposa +ensuite complaisamment ses plans et ses moyens de résistance. Selon +lui, les Anglais n'avaient pas assez de troupes de débarquement pour +s'aventurer dans l'intérieur de l'Égypte; il était impossible aux +Russes de faire traverser l'Asie Mineure à plus de vingt mille +hommes, car ils ne trouveraient pas de vivres pour une force plus +considérable; il ne craignait pas vingt mille Russes. Il brûlait de +se mesurer avec les Autrichiens. S'il n'y avait pas plus de douze +vaisseaux anglais devant Alexandrie, il était décidé à faire sortir +sa flotte pour les combattre. Tout cela était dit sans fanfaronnade +apparente, avec une grande humilité ironique, et en même temps avec +une confiance dans son étoile que quarante années de chances heureuses +pouvaient seules expliquer. + +Le comte Walewski représenta au pacha qu'il ne pouvait espérer de +lutter contre les quatre puissances signataires de la convention de +Londres. Une attitude défensive, expectante et menaçante était, lui +dit-il, la seule qui lui convînt et dont il pût attendre de bons +résultats. Il pouvait, à Alexandrie, embosser sa flotte en prenant des +précautions contre les bombes de l'ennemi, et garder des troupes +en nombre suffisant pour s'opposer à un débarquement. En Syrie, il +n'avait qu'à concentrer assez de régiments réguliers pour comprimer +les nouvelles tentatives d'insurrection qui pourraient y être +suscitées contre lui. Au pied du Taurus, à Marash, il devait réunir +une armée considérable et menacer de là la Turquie. Mais qu'il ne +songeât ni à risquer un vaisseau à la mer, ni à envoyer un homme dans +l'Asie Mineure; s'il passait le Taurus, il provoquait un tremblement +de terre qui engloutirait à la fois Constantinople et le Caire. +Méhémet-Ali adopta, sans grand'peine, ce système défensif, disant +pourtant: «Si les Anglais bloquent mon commerce, il faudra bien que +je fasse marcher Ibrahim.» Le comte Walewski lui fit observer qu'un +blocus n'était pas encore l'hostilité complète; le pacha en convint; +il ne voulait ni résister aux conseils de l'envoyé français, ni cesser +de faire entrevoir qu'il tenait dans ses mains la paix ou la guerre +européenne; et le comte Walewski, en rendant compte le 18 août à M. +Thiers de ces entretiens, finit par dire: «Si les Anglais se bornent +à bloquer, s'ils ne cherchent ni à incendier la flotte, ni à faire +une descente, ni à bombarder Alexandrie, on pourra peut-être empêcher +Méhémet-Ali de donner à son armée l'ordre de passer le Taurus; mais +si une flotte anglaise veut brûler et sa ville, et son palais, et ses +magasins, et ses arsenaux, et sa flotte enfin, il ne peut l'empêcher +qu'en faisant sortir ses vaisseaux, et dans l'état où ils sont, +c'est leur ruine positive. Si on débarque des troupes turques et +autrichiennes en Syrie, si on y rallume l'insurrection qui n'est que +comprimée, il ne peut s'y opposer qu'en condamnant à une perte presque +certaine l'armée de Soliman-Pacha. Dans toutes ces hypothèses donc, il +n'a qu'un seul parti à prendre, celui de faire passer le Taurus à son +armée; là, de nouvelles et grandes chances se présentent à lui, et il +les comprend trop bien pour que, le cas échéant, il consente à ne pas +jouer son sort sur la seule carte qui puisse le faire gagner.» + +Le moment était pressant; je me rendis le 19 septembre au +_Foreign-Office_, et j'entamai l'entretien avec lord Palmerston en +lui exposant les faits dont M. Thiers venait de m'instruire, les +concessions de Méhémet-Ali, les efforts des agents français qui l'y +avaient amené, le départ tout récent du comte Walewski qui avait +quitté Alexandrie dans les premiers jours de septembre pour aller à +Constantinople presser la Porte d'accepter les propositions du pacha: +«Voilà donc, dis-je, à lord Palmerston, une chance d'arrangement. Le +pacha n'est point intraitable. La Porte le sera-t-elle? A en juger par +le langage de Rifaat-Bey, elle n'y est pas disposée. Rien ne la +gêne pour entrer dans les voies qui s'ouvrent à la transaction. Les +propositions qu'elle a faites au pacha ne font point partie de la +convention qu'elle a conclue avec les quatre puissances. C'est un acte +séparé, qui émane de la Porte seule, et qu'elle peut modifier sans +que la convention du 15 juillet en soit atteinte. La modification +que demande Méhémet-Ali, Rifaat-Bey lui-même paraît en avoir suggéré +l'idée. Les trois pachaliks de Syrie en viager pour un fils du pacha, +est-ce acheter trop cher le terme d'une situation grave pour la Porte, +grave pour l'Europe, et qui peut le devenir bien plus?--«Je suis fort +aise, me dit lord Palmerston, que Méhémet-Ali ait fait cette démarche; +elle est de bon augure. Ne vous trompez pas sur la valeur de ce qu'a +pu dire Rifaat-Bey. C'est un pauvre homme, très-effrayé de la mission +qu'il remplit, et qui n'est pressé que de s'en aller. Il n'aurait +pas mieux demandé que d'aller sur-le-champ porter lui-même à +Constantinople les propositions du pacha. Il voulait partir après +l'expiration du premier délai de dix jours. Les consuls ont eu quelque +peine à l'en empêcher. Je sais que la situation est grave. Je n'en +redoute pas la responsabilité et elle ne s'aggravera point de notre +fait. Nous ne voulons point faire, nous ne ferons point la guerre à +la France. Nous ne ferons rien qui justifie la guerre. Nous ne +poursuivons qu'un but légitime, avoué; la note que je vous ai adressée +en vous communiquant la convention du 15 juillet, le protocole du 17 +de ce mois, c'est là tout notre dessein. Nous n'avons pas une pensée, +nous ne ferons pas un pas au delà. La France est pleine de respect +pour le droit des gens et la justice. Elle n'a pas jugé à propos +de prêter comme nous, son concours à la Porte; mais elle n'est pas +ennemie de la Porte; elle ne fera pas la guerre à la Porte pour +soutenir le sujet contre le souverain. Elle ne déclarera pas la guerre +à des puissances amies qui ne la provoqueront pas.--«Certainement, +mylord, la France est pleine de respect pour le droit des gens et la +justice; la France ne veut point la guerre, et ne provoquera pas plus +qu'elle ne se laissera provoquer. Mais il y a des situations, et ce +sont les plus graves, où la guerre peut naître d'elle-même, sans la +volonté, contre la volonté de tout le monde, par cet entraînement des +situations, par ces incidents imprévus auxquels on n'échappe pas en +les déplorant. En 1831 aussi, la France ne voulait pas la guerre, et +elle en a donné certes d'éclatantes preuves; mais quand l'Autriche, +pour venir au secours du gouvernement pontifical, entra dans les +Légations, la France ne put accepter cette intervention étrangère, +cette présence armée dans un État indépendant, cette rupture de +l'équilibre en Italie; à son tour, la France voulut être là, et elle +alla à Ancône. Grâce à la sagesse de l'Europe, grâce à la loyauté bien +comprise de la France, la guerre ne sortit point de là; mais elle +en pouvait sortir, et pourtant la France n'hésita point. Des +circonstances analogues pourraient amener, sous des formes bien +diverses, des résolutions, des actes également pleins des chances de +guerre que nous repoussons tous. Et plus la situation qui peut faire +naître de tels actes se prolonge, plus on avance vers la limite à +laquelle on peut rencontrer ces chances. Hâtons-nous de mettre un +terme à cette situation, mylord, quand il en est temps encore et quand +le moyen s'en offre à nous. + +--«Les situations sont bien différentes. On a beaucoup crié, en 1831, +contre ce que faisait la France à Ancône. Pour moi, je suis de ceux +qui ont pensé dès lors que la France n'avait pas le tort qu'on lui +attribuait, et qu'il y avait, pour elle, de grandes raisons +d'agir ainsi. L'Autriche était entrée seule dans les Légations; le +gouvernement pontifical était protégé précisément par la puissance +dont la protection devait paraître, aux autres États, plus suspecte +et plus périlleuse. C'est exactement la situation où la Porte serait +aujourd'hui si elle avait pour protectrice la Russie seule en vertu du +traité d'Unkiar-Skélessi. Nous avons, en droit, repoussé, comme vous, +ce protectorat exclusif de la Russie; en fait, nous ne l'accepterions +pas plus que vous. L'Autriche de plus, en 1831, n'avait pas invité +la France à se joindre à elle pour protéger le pape, pour entrer +avec elle dans les Légations. Aujourd'hui ce sont quatre puissances +d'intérêts fort divers, et dont plusieurs ont des intérêts semblables +à ceux de la France, qui s'allient pour protéger la Porte; et ces +quatre puissances ont constamment pressé la France de s'unir à elles, +d'agir comme elles, d'être partout avec elles dans le même dessein. +Ce sont là, à coup sûr, des différences considérables entre les +situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui, pour agir en Orient +comme elle l'a fait en 1831 en Italie, les mêmes motifs. + +--«Mylord, peu importent ces différences quand l'analogie est au +fond des choses. Pourquoi redoutons-nous ce que les quatre puissances +entreprennent en Orient? Parce que nous croyons qu'au lieu de la +pacification intérieure, c'est la guerre civile, avec toutes ses +secousses et toutes ses chances, qu'elles vont porter dans l'Empire +ottoman, et que, si quatre puissances sont présentes dans le traité du +15 juillet, en définitive une seule en profitera. C'est là le résultat +que nous repoussons. Nous voulons en Orient la paix et l'équilibre des +États européens. Nous croyons la paix et l'équilibre compromis par le +traité dont vous poursuivez l'exécution. Un État du premier ordre, la +France ne peut, en pareille occurrence, manquer à son rôle et à son +rang. Elle n'y manquera point. + +--«Elle aura bien raison, et nous serions bien fâchés qu'elle y +manquât. Croyez-moi, mon cher ambassadeur; nous n'avons aucune envie +que vous n'exerciez pas en Orient l'influence qui vous appartient. +Nous savons combien votre influence y est nécessaire; et soyez sûr +que, si la prépondérance d'une autre puissance y devenait en effet +menaçante, vous nous verriez à côté de vous pour la réprimer. Mais +rien de semblable n'est à craindre aujourd'hui; ce qui se fait en +Orient détruira au contraire toute prétention isolée, tout protectorat +exclusif. Nous aurions infiniment préféré que vous y prissiez part +avec nous. Vous n'avez pas voulu. Nous aussi, en 1823, quand vous êtes +intervenus en Espagne, nous n'avons pas voulu nous y associer. On +nous l'avait proposé, demandé à Vérone. Nous avons pensé que cela ne +convenait pas à notre politique, intérieure et extérieure. Avons-nous +fait la guerre à cause de cela? Depuis bien longtemps pourtant nous +redoutions l'influence de la France en Espagne. Vous y êtes entrés +seuls. Vous y êtes restés longtemps. Vous avez occupé cinq ou six ans +Cadix, point si important à nos yeux. Nous avons gardé la paix et nous +croyons que, pas plus que le reste de l'Europe, l'Angleterre n'y a +rien perdu.» + +Je ne prolongeai pas cette discussion sur des comparaisons boiteuses +et sans importance pratique; je ramenai la conversation vers son objet +sérieux, les propositions du pacha: «Le gouvernement du Roi, dis-je, +craint qu'on ne se fasse, à Londres, des illusions à cet égard. Il +est convaincu qu'on n'obtiendra rien de plus à Alexandrie. Il trouve +lui-même ces propositions modérées et raisonnables; il ne croirait +ni devoir, ni pouvoir insister auprès du pacha pour lui arracher +davantage; il ne voit enfin, au delà de ces termes, qu'une situation +de plus en plus violente et qui nous pousserait chaque jour plus +rapidement vers les événements les plus graves.» + +--«Je ne pense pas, me dit lord Palmerston, que ce soient là les +derniers termes auxquels le pacha puisse être amené. La Porte +n'acceptera point la Syrie tout entière pour Ibrahim. Ibrahim, c'est +Méhémet. Le district d'Adana, si je ne me trompe, avait été donné +au nom d'Ibrahim; Méhémet en dispose, comme de tout le reste. La +convention du 15 juillet a un but sérieux, faire disparaître le danger +auquel le voisinage et la puissance de Méhémet, maître de la Syrie, +tenaient la Porte sans cesse exposée. Il est indispensable que ce but +soit atteint. + +--«Dois-je conclure de là, mylord, que la Porte n'admettra aucune +modification aux propositions qu'elle a adressées au pacha? + +--«Je ne dis pas cela; le pacha montre de la sagesse; il commence +à transiger. Aucune mesure de coercition n'a pourtant encore été +réellement tentée; on verra; une place qui s'est bien défendue pendant +six mois, et qui donne lieu de croire qu'elle se défendra bien encore, +est traitée autrement que celle dont les remparts sont minés et +près de tomber. Il y a tel dessein qu'on peut modifier lorsque, à la +pratique, on en a reconnu les difficultés. Quant à présent, Ibrahim +s'est rapproché de Beyrout avec un corps de troupes, ce qui prouve +qu'il ne pense pas à passer le Taurus.» + +--«Savez-vous ce qu'il fera, mylord, quand il saura que les dernières +propositions de son père ont été rejetées? + +--«Ce ne seront pas les dernières; le pacha est entré dans une +bonne voie; il comprendra qu'il y a, pour lui, plus d'avantage à y +persévérer qu'à en sortir.» + +Je rendis sur-le-champ à M. Thiers un compte détaillé de cet +entretien, et en dehors de mon récit officiel j'ajoutai: «On ne m'a +pas dit, et je n'aurais pas souffert qu'on me dît, mais on croit ici +que le pacha découragé avait cédé bien davantage, et qu'il était prêt +en effet à se contenter de l'Égypte héréditaire, en s'en remettant +d'ailleurs à la générosité du sultan. MM. Cochelet et Walewski lui +auraient, dit-on, reproché d'avoir fait cette démarche à leur insu, +et l'auraient fait revenir de sa première résolution; en sorte que la +France seule aurait fait obstacle à la conclusion de l'affaire. + +«Quand on conçoit des doutes sur cette explication de ce qui s'est +passé à Alexandrie, voici celle qu'on adopte en échange. Le pacha, +dit-on, a fait une feinte; il s'est montré disposé à tout céder, +dans l'espoir que les agents français eux-mêmes trouveraient ses +concessions excessives, lui conseilleraient d'autres propositions dont +ils prendraient la responsabilité, et lieraient ainsi la France à sa +cause. En sorte que, dans la première hypothèse, la France serait plus +exigeante et, dans la seconde, moins fine que le pacha.» + +La première hypothèse devint bientôt à Londres un bruit fort répandu +et d'un très-fâcheux effet. J'écrivis le 22 septembre à M. Thiers: «Je +ne puis vous laisser ignorer, et je vous l'ai déjà indiqué hier, +que lord Palmerston, pour retenir ses collègues sous son drapeau, se +servira et se sert déjà beaucoup de cette assertion que le pacha +avait cédé, allait céder, que les agents français seuls lui ont rendu +courage et l'ont rengagé dans la résistance. C'est ce qu'on lui mande +de plusieurs côtés, et avec affirmation. On l'a, dit-on, également +mandé à Vienne, et M. de Metternich en est aussi persuadé que lord +Palmerston. Lord Beauvale en a écrit à Londres. L'amiral Stopford y +croit, dit-on, également, et lui, qui était assez favorable au pacha, +et en bonne intelligence avec nous, va changer de disposition et +poursuivre avec ardeur les moyens de contrainte, très-blessé, pour son +propre compte, d'avoir tiré à tort le canon de raccommodement. J'ai +trouvé hier lord Holland fort troublé de tout ce qu'on lui disait +à cet égard, et redoutant beaucoup l'effet de tout ce qu'on pouvait +dire. On raconte que M. Walewski a parlé au pacha de 30,000 hommes que +la France réunissait dans ses départements méridionaux. Deux de nos +amis, des plus chauds et des plus utiles, sont venus ce matin me +dire les _ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les +adversaires d'une transaction pourraient faire et feraient, dans le +cabinet et dans le public, avec de telles allégations. Car la France +a toujours répété, disent-ils, que, pour elle, la question des +territoires lui était indifférente et que, si le pacha voulait céder, +elle n'y objecterait pas du tout. J'attendrai impatiemment votre +réponse.» + +Elle ne se fit pas attendre; M. Thiers m'écrivit le 24 septembre: «A +la fausse assertion que la France, loin d'amener les concessions du +vice-roi, les a au contraire empêchées d'être pleines et entières, +donnez en mon nom, et au nom du gouvernement français, le démenti le +plus solennel. Je ferai donner aujourd'hui ce démenti par un journal +officiel[21]. Voici la rigoureuse vérité. Le vice-roi, en pourparlers +avec Rifaat-Bey, avait commencé à s'adoucir, et avait conçu, de +certaines insinuations qui lui avaient été faites, l'espoir d'obtenir +du sultan des conditions meilleures que le traité du 15 juillet. Il +fit alors cette réponse qu'il acceptait «l'Égypte héréditaire, et +qu'il s'en fiait, pour le surplus, à la magnanimité du sultan.» On en +était là quand nos agents le virent, et il dit ce qu'il entendait +par ce recours à la magnanimité du sultan; il entendait qu'on lui +laisserait la possession viagère de la Syrie, d'Adana et de Candie. +C'est alors que nos agents lui déclarèrent que c'était là une +prétention impossible à justifier et à satisfaire. Notamment sur +Candie, il fallut y revenir à plusieurs fois pour l'ébranler et le +convaincre. L'assertion qu'il allait tout céder est donc un indigne +mensonge auquel je vous prie de donner, en mon nom et au nom de la +France, le plus éclatant démenti. Je vous envoie une lettre de M. +Cochelet que vous pouvez lire à qui cette lecture sera utile.» + +[Note 21: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.] + +Elle fut utile, mais point nécessaire. Je répondis le 26 septembre +à M. Thiers: «Je sors de chez lord Palmerston. J'avais déjà démenti, +auprès de lui et auprès de tout le monde, l'assertion relative à la +conduite des agents français à Alexandrie. Je viens de le faire avec +l'autorité de votre lettre, du rapport de M. Cochelet et de votre +démenti officiel. J'ai trouvé lord Palmerston convaincu d'avance et +assez embarrassé. Il avait reçu hier le rapport du colonel Hodges, en +date du 30 août, signé des trois autres consuls et de Rifaat-Bey, et +parfaitement d'accord avec celui de M. Cochelet. Ce rapport, rédigé en +forme de procès-verbal de la conférence entre le pacha, Rifaat-Bey et +les quatre consuls, prouve: 1º que le pacha, en déclarant aux consuls +qu'il acceptait l'Égypte héréditaire, et s'adresserait, pour le reste, +aux bontés du sultan, leur a, même au premier moment, donné à entendre +qu'il demanderait et qu'il espérait bien obtenir le gouvernement +viager de la Syrie, ajoutant ensuite que, s'il était refusé, il aurait +recours aux armes; 2º que les agents français, loin de détourner le +pacha des concessions pleines et entières qu'il avait faites d'abord, +s'étaient, au contraire, appliqués et avaient réussi à obtenir de lui +des concessions plus étendues et plus précises.» + +«Ce dernier point n'est pas textuellement exprimé dans le rapport du +colonel Hodges, qui ne traite que de ce qui s'est passé entre le pacha +et les consuls; mais il en découle nécessairement, et le rapport de +M. Cochelet est pleinement confirmé. Lord Palmerston l'a reconnu sans +hésiter, sans essayer d'atténuer la vérité. J'ai pris sur lui tous mes +avantages. J'ai prononcé les mots d'étrange crédulité, de confiance +aveugle dans tout ce qui flattait ses idées ou son désir; j'ai parlé +des offenses auxquelles il se laissait ainsi entraîner envers nous, +que nous devions ressentir, que nous ressentions, et qui rendraient +les affaires encore bien plus difficiles et périlleuses si nous +n'étions pas plus attentifs avant de croire et de parler. Il n'a point +cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet égard, en +ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de le réparer. +Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un grand moyen +d'action sur l'esprit de ses collègues, d'ici au conseil de lundi +prochain et dans ce conseil même.» + +Trois conseils de cabinet furent tenus en effet, le 29 septembre et +les 1er et 2 octobre, pour délibérer sur les concessions du pacha; les +amis de la politique pacifique soutenaient qu'elles pouvaient devenir +la base d'une transaction, et demandaient qu'on fît, à ce sujet, +quelque nouvelle ouverture à la France. Lord Palmerston se retranchait +dans les difficultés de conduite, les scrupules de dignité: «Le traité +s'exécute, disait-il, et s'exécutera facilement; comment le rétracter +sans humilier l'Angleterre et l'Europe?» Ses objections ne ramenaient +pas à lui les partisans d'un arrangement; mais ils ne les résolvaient +pas à leur propre satisfaction. Ils cherchaient quelque chose qui, +sans violer et abolir formellement le traité du 15 juillet, en prît +la place et maintînt à la fois la paix et l'honneur diplomatique de +l'Angleterre. Ils ne le trouvaient pas. La chance d'une dislocation du +cabinet était d'ailleurs présente à l'esprit de tous ses membres, et +rendait toutes les discussions molles et vaines. + +Au milieu de ces petites agitations intérieures du cabinet anglais, +arriva à Paris et à Londres la nouvelle télégraphique que, le 11 +septembre, l'escadre anglaise avait d'abord sommé, puis bombardé +Beyrout qui, après une résistance peu efficace, s'était rendu; que des +troupes turques, ou auxiliaires des Turcs, avaient été débarquées +et commençaient à agir en Syrie; et que, pendant ce temps, à +Constantinople, aussitôt après l'arrivée de Rifaat-Bey revenu +d'Alexandrie et malgré les efforts du comte Walewski pour faire +accepter les propositions d'arrangement du pacha, le sultan, à la +suite de deux réunions solennelles du divan, avait, le 14 septembre, +prononcé la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte et nommé +Izzet-Méhémet pour le remplacer. Le traité du 15 juillet était ainsi +exécuté en Orient dans ses conséquences extrêmes, pendant qu'on +cherchait encore, en Occident, un moyen de les prévenir. + +En me transmettant, le 2 octobre, ces nouvelles, M. Thiers ajoutait: +«Vous pouvez vous figurer aisément l'impression du public de Paris. +Il m'est impossible de dire ce qui en résultera, ni quelles seront +les résolutions du gouvernement. J'ai assemblé le cabinet ce matin; +je l'assemblerai encore ce soir; je vous ferai part de ses résolutions +dès qu'elles seront prises, et qu'il y aura besoin de vous les faire +connaître pour votre conduite à Londres. En attendant, vous ne devez +pas dissimuler combien la situation est grave. Elle ne l'a jamais été, +à beaucoup près, autant.» + +En recevant, le 4 octobre au matin, ces nouvelles et sans rien +attendre de plus, je pensai que, soit avec les amis, soit avec les +adversaires d'un arrangement pacifique, je ne devais pas rester +inactif et silencieux. Je pris quelques mesures pour que les premiers +connussent bien, sans retard, la gravité de la situation, et je +demandai à lord Palmerston de me recevoir dans la matinée. Il me +répondit qu'il m'attendait. + +«Mylord, lui dis-je en entrant, je n'ai, de la part du gouvernement +du Roi, rien à vous demander ni à vous dire; mais je tiens à vous +informer sur-le-champ des nouvelles que je reçois et de l'effet +qu'elles produisent en France.» Je lui lus une dépêche de M. de +Pontois, en date du 15 septembre, sur ce qui venait de se passer à +Constantinople, et trois dépêches télégraphiques que M. Thiers m'avait +transmises. + +Sur la dépêche de M. de Pontois, lord Palmerston s'empressa de me +dire: «Il n'y a point de successeur nommé à Méhémet-Ali en Égypte; la +Porte a pensé que, puisqu'elle était en guerre avec lui, il fallait +lui retirer tout pouvoir légal. Elle l'a déposé pour qu'il ne fût +plus, en Égypte comme ailleurs, le représentant du sultan, pour que +tous les sujets du sultan, Égyptiens comme Syriens, sussent bien +qu'ils ne devaient plus à ses ordres aucune obéissance. Elle a pensé +en même temps que cette mesure l'intimiderait et contribuerait à le +faire céder. Elle ne s'est point interdit tout arrangement avec +lui quant à l'Égypte; elle n'a investi Izzet-Méhémet-Pacha que d'un +pouvoir provisoire et limité. J'ai écrit à lord Granville pour qu'il +donnât à votre gouvernement cette explication et rétablît la vérité +des faits.» + +--«Il n'en est pas moins vrai, mylord, que c'est au moment où +Méhémet-Ali faisait des concessions et abandonnait une partie de ses +prétentions, qu'on a pris contre lui une mesure extrême, et poussé +tout à coup la convention du 15 juillet à ses dernières conséquences. +L'article VII de cette convention ne présentait le retrait de l'Égypte +même à Méhémet-Ali que comme une chance éloignée, sur laquelle +le sultan consulterait ses alliés. Apparemment le conseil de lord +Ponsonby a été aussi prompt que la résolution du sultan. C'est sans +doute dans le même esprit de promptitude, et pour aller au-devant des +événements, qu'on fait dans l'Asie Mineure, auprès de Nicodémie, les +préparatifs d'un camp pour des troupes russes. Aux termes de l'article +III de la convention du 15 juillet, c'est seulement dans le cas où +Ibrahim passerait le Taurus que ces mesures sont annoncées pour la +sûreté de Constantinople.» + +«--Aussi n'y a-t-il, quant à présent, rien de fondé dans le bruit dont +vous me parlez. On ne fait point de préparatifs pour un camp russe à +Nicomédie, et j'espère que rien de semblable ne sera nécessaire, et +qu'Ibrahim ne franchira pas le Taurus.» + +La conversation passa de Constantinople en Syrie. Lord Palmerston +ne savait, sur Beyrout, que ce qu'il avait appris par nos dépêches +télégraphiques: «Mes dernières dépêches de Beyrout, me dit-il, sont +du 26 août; mais l'événement ne m'étonne pas; Beyrout était un point +important à occuper. C'est le seul port de cette côte. Il coupe les +communications du pacha. C'est de là que l'insurrection de la Syrie +contre lui peut être efficacement soutenue. + +--«Oui, cette insurrection qu'on soutient sans qu'elle existe, et +qu'on ne parvient pas à créer. + +--«Elle existera dès qu'elle aura un point d'appui. Notre drogman, +M. Wood, a parcouru le Liban; il a vu les principaux chefs, l'émir +Beschir lui-même; ils lui ont tous dit que, dès qu'ils verraient +le drapeau turc arboré et protégé par des forces suffisantes, +ils prendraient les armes, car la tyrannie du pacha leur est +insupportable.» + +Je parlai avec amertume de ce drapeau turc arboré sur Beyrout en +cendres, et par des mains qui n'étaient pas toutes turques. Lord +Palmerston révoqua en doute les neuf jours de bombardement et la ruine +complète de Beyrout: «Les Égyptiens, me dit-il, étaient dans un fort, +dans le lazaret, je crois. Ce point-là aura été détruit, ce qui aura +déterminé la retraite. Quant aux troupes débarquées, ce sont bien +des Turcs. Il n'y a point d'Autrichiens. Peut-être quelques marins +anglais, pour un moment, comme nous avons fait en Espagne. Mais c'est +par des Turcs que Beyrout est occupé, et une seconde expédition de +troupes turques ne tardera pas à y arriver. + +--«Je ne sais, mylord, si c'est Beyrout même ou seulement le lazaret +qui a été détruit, ni dans quelle mesure les Anglais, les Autrichiens +et les Turcs ont contribué à sa destruction, ni si ce serait une +insurrection bien naturelle que celle qui viendrait si tard et à +condition d'être si bien garantie. Ce que je sais, c'est que tous +les faits que nous venons d'apprendre, et dont quelques-uns sont +des conséquences rigoureuses, extrêmes, lointaines, du traité du 15 +juillet, ont éclaté à la fois, au début même de l'exécution, au moment +où les concessions du pacha avaient fait concevoir des espérances +d'arrangement. Ces faits ont produit en France un effet déplorable, et +il en résulte la situation la plus grave qui se puisse imaginer, une +situation dans laquelle personne ne peut plus répondre de l'avenir. + +--«Comment un nouvel arrangement serait-il possible? Comment +pourrions-nous modifier la convention du 15 juillet sous le coup des +menaces dont nous sommes assaillis? Au milieu d'une telle explosion, +notre honneur nous commande de tenir à ce que nous avons fait, +d'accomplir ce que nous avons entrepris. + +--«Pardon, mylord, que voulez-vous dire? De quelle explosion, de +quelles menaces parlez-vous? Est-ce des journaux? Vous savez, comme +moi, ce que c'est qu'un pays libre; vous connaissez, comme moi, ce +qu'y peuvent être les exagérations de la pensée, les emportements du +langage. Si vous me parliez de nos journaux, je parlerais des vôtres. +Vous ne voudriez certainement pas en répondre. + +--«Et vos armements sur terre et sur mer? + +--«Nos armements, mylord, sont une sûreté pour nous, point une menace +de notre part. Comment? Depuis l'origine de cette affaire, la France +répète que son motif pour repousser l'emploi de la force contre le +pacha, c'est la crainte que, par là, on ne soulève en Orient les +questions les plus graves, qu'on ne trouble l'Empire ottoman et la +paix de l'Europe. Elle a tort ou raison; mais enfin c'est son avis, sa +prévoyance. Et pendant qu'elle pense et prévoit ainsi, la France voit +quatre grandes puissances s'unir pour employer la force en Orient; +elle se voit isolée, et elle ne prendrait pas ses précautions! Elle +ne se préparerait pas pour les chances d'un avenir qu'elle a toujours +prévu et prédit! Ces préparatifs, mylord, ces armements n'ont rien +d'agressif; ils ne menacent les droits d'aucun État; ils sont notre +garantie, à nous, contre les périls et pour les nécessités de la +situation qu'on nous a faite. Il fallait prévoir, mylord, cette +conséquence de cette situation; il fallait prévoir l'élan du sentiment +national dans la France isolée, et l'attitude qu'il imposerait à son +gouvernement. Je vous l'ai souvent annoncé; je vous ai fait pressentir +cette explosion dont vous vous plaignez et ses conséquences. Vous +n'avez jamais voulu y croire. + +--«C'est volontairement que la France s'est isolée. Nous avons +vivement désiré, instamment demandé qu'elle fût avec nous. Nous ne +pouvions abandonner ce que nous pensions, ce que nous voulions faire +dans le seul intérêt du repos de l'Europe, parce que la France n'était +pas de notre avis sur le choix des moyens. C'eût été reconnaître, +accepter son _veto_, sa dictature. Nous nous sommes appliqués à vous +rassurer, à vous donner, sur nos intentions, sur notre action, toutes +les garanties possibles. S'il en est que vous désiriez, que vous +imaginiez, dites-les; nous irons très-loin pour dissiper toute +inquiétude. Mais quand, après un an de négociations, nous avons conclu +la convention du 15 juillet, nous avons fait un acte sérieux; nous +l'avons fait pour guérir en Orient un mal sérieux. Nous ne voulons +faire que cela; mais nous le voulons sérieusement, comme des gens qui +se respectent eux-mêmes, qui ne vont point au-delà de ce qu'ils ont +dit, mais ne rétractent point ce qu'ils ont fait. + +--«Nous aussi, mylord, nous tenons à ce que nous avons dit; nous ne +voulons que ce que nous avons annoncé. Nous avons toujours voulu la +paix; toute notre politique a été dirigée vers le maintien de la paix. +Nous n'avons pas créé la situation dans laquelle la paix peut être +compromise; nous ne répondons pas, je le répète, de l'avenir que cette +situation peut amener.» + +Je transmis sur-le-champ à M. Thiers les détails de cet entretien, et +je lui communiquai en même temps l'impression qu'à ce moment même et +dans la situation ainsi aggravée, je ne cessais pas de conserver: +«Je regarde, lui dis-je, les dernières paroles que m'a adressées lord +Palmerston comme l'expression vraie et complète de sa pensée, et par +conséquent de la pensée du cabinet où il prévaut. Il veut sincèrement +renfermer la convention du 15 juillet dans les limites indiquées, la +restitution de la Syrie au sultan; il veut sérieusement l'exécuter +dans ces limites. Il est plus que jamais convaincu que les événements +s'y renfermeront, et que le pacha portera plus loin ses concessions, +ou sera dompté sans longs et violents efforts.» + +Deux jours après, pour que le gouvernement du Roi n'ignorât rien +de l'état des esprits à Londres, j'écrivis à M. Thiers: «J'espérais +recevoir, il y a déjà quelque temps, votre réponse à la grande +dépêche de lord Palmerston du 31 août dernier. En vous écrivant le +9 septembre, je vous ai parlé de l'effet qu'elle produisait en +Angleterre et de l'importance qu'il y aurait pour nous à agir, à notre +tour, sur l'esprit flottant du public anglais mal informé. Depuis +cette époque, non-seulement la dépêche du 31 août, mais plusieurs +autres pièces dans le même sens ont été publiées, entre autres la note +que m'a adressée lord Palmerston, le 16 septembre, en me communiquant +la convention du 15 juillet, celle qui accompagnait le protocole du 17 +septembre, et ce protocole lui-même. Ces publications ont réellement +agi sur l'opinion en Angleterre, et aussi, me dit-on, en Allemagne. +Rien n'est venu de notre part, non-seulement à la connaissance du +public, mais à l'adresse du cabinet anglais qui, je le sais, s'est +un peu étonné de ne recevoir aucune réponse à ses diverses +communications.» + +M. Thiers m'envoya, le 8 octobre, sa réponse, en date du 3, au +_memorandum_ anglais du 31 août. C'était un complet et habile résumé +de la politique du gouvernement français depuis 1839, dans les +affaires d'Orient. Ses motifs, sa persévérance à travers toutes les +phases de la question, ses efforts à la fois pour le maintien de +l'Empire ottoman et pour l'acceptation intelligente et pacifique +des faits qui, dans certains lieux, en attestaient l'incontestable +décadence, enfin ses objections au traité du 15 juillet 1840 et ses +griefs contre le brusque procédé de la conclusion, y étaient exposés +avec lucidité, fermeté et mesure. Je donnai le 12 octobre, à lord +Palmerston, revenu ce jour même de la campagne, lecture et copie de +ce document[22]. Il me fit, dans le cours de cette lecture, quelques +observations courtes et réservées, quoique son impression, je pourrais +dire sa contrariété, fût, au fond, assez vive. J'ai déjà dit qu'il a +le goût de la polémique et un besoin passionné, non-seulement d'avoir, +mais d'avoir toujours eu raison, dans ses raisonnements comme dans ses +actes. La lecture terminée, il m'exprima l'intention de répondre, +par écrit, à cette dépêche, et d'y relever tout ce qui lui paraissait +susceptible de contradiction. Il avait l'air, en m'écoutant, de +méditer déjà sa réponse. + +[Note 22: _Pièces historiques_, nº XI.] + +A sa dépêche du 3 octobre, M. Thiers en avait joint une autre, en date +du 8, pratiquement bien plus importante. C'était la déclaration +de l'attitude que prenait le gouvernement du Roi en raison de la +déchéance prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali, comme pacha +d'Égypte[23]. Cette déclaration était conçue en termes aussi mesurés +que graves; le mot et le moment précis du _casus belli_ n'y étaient +pas prononcés; mais elle portait formellement «que la déchéance +du vice-roi, mise à exécution, serait, aux yeux de la France, une +atteinte à l'équilibre général de l'Europe. On a pu livrer, aux +chances de la guerre actuellement engagée, la question des limites qui +doivent séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi +d'Égypte; mais la France ne saurait abandonner à de telles chances +l'existence de Méhémet-Ali comme prince vassal de l'Empire. Quelle que +soit la limite territoriale qui les sépare, par suite des événements +de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et +la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre. +Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait +pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi +d'Égypte, elle se borne en ce moment à déclarer que, pour sa part, +elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de +déchéance prononcé à Constantinople.» + +[Note 23: _Pièces historiques_, Nº XI.] + +Je portai cette dépêche à lord Palmerston le 10 octobre, quelques +heures après l'avoir reçue. Il arrivait de la campagne et se disposait +à se rendre au conseil. Il écouta ma lecture avec une attention +silencieuse; sur le passage seulement où M. Thiers rappelait la +déclaration que lui avait faite lord Granville au sujet de la +déchéance prononcée contre le pacha: «Je ne sais, me dit lord +Palmerston, si ces mots _mesure comminatoire, sans conséquence +effective et nécessaire_, rendent bien exactement ma pensée. J'ai +chargé lord Granville, comme je vous l'ai dit à vous-même, de déclarer +au gouvernement du Roi que nous considérions cette déchéance, non +comme un acte définitif et qui devait nécessairement être exécuté, +mais comme une mesure de coercition destinée à retirer au pacha tout +pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et qui +n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il renonçait à ses +premiers refus, un accommodement qui le maintînt en possession de +l'Égypte.--C'est aussi, mylord, ce que j'ai mandé au gouvernement du +Roi» et je continuai ma lecture. Quand j'eus fini: «Je ne saurais, me +dit lord Palmerston, vous répondre immédiatement; je ne suis pas +le gouvernement. Je n'entreprendrai pas non plus, en ce moment, +de discuter les raisonnements exprimés dans cette dépêche, et +qui pourraient donner lieu à des observations que probablement il +conviendra mieux de faire par écrit. Je mettrai la dépêche sous les +yeux du cabinet.» Et nous nous séparâmes sans plus de conversation. + +Cinq jours après, le 15 octobre, poussé par la vive impression +qu'avaient faite, sur ses collègues et sur lui-même, cette dépêche +du gouvernement français et la déclaration qu'elle contenait, lord +Palmerston adressa à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lord +Ponsonby, des instructions portant: «Pour que le récent exercice de +l'autorité souveraine du sultan aboutisse à un prompt et satisfaisant +règlement des questions pendantes, le gouvernement de Sa Majesté +pense qu'il conviendrait que les représentants des quatre puissances à +Constantinople reçussent ordre d'aller trouver le ministre turc et de +lui dire que, d'après les stipulations de l'article 7 de l'acte +séparé annexé au traité du 15 juillet, leurs gouvernements respectifs +recommandent fortement au sultan que, si Méhémet-Ali fait bientôt sa +soumission et s'engage à restituer la flotte turque et à retirer ses +troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes, +le sultan, de son côté, non-seulement rétablisse Méhémet-Ali comme +pacha d'Égypte, mais lui donne aussi l'investiture héréditaire de ce +pachalik, conformément aux conditions spécifiées dans le traité du +15 juillet, et pourvu, comme de raison, que Méhémet-Ali ou ses +successeurs ne commettent, sous peine de forfaiture, aucune infraction +de ces conditions. Le gouvernement de Sa Majesté a droit d'espérer +que l'avis ainsi suggéré de sa part au sultan aura le concours des +gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie; Votre Excellence +donc, aussitôt que ses collègues auront reçu des instructions +correspondantes, fera la démarche prescrite dans cette dépêche. Si +le sultan, comme le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait douter, +consent à agir d'après l'avis qui lui sera ainsi donné par ses +quatre alliés, il conviendra qu'il prenne immédiatement les mesures +nécessaires pour faire connaître à Méhémet-Ali ses gracieuses +intentions; et Votre Excellence, de concert avec sir Robert Stopford, +fournira au gouvernement turc toutes les facilités qu'il pourra +demander à cet effet.» + +Lord Palmerston m'envoya aussitôt copie de cette dépêche, et lord +Granville reçut ordre de la communiquer officiellement au gouvernement +du Roi. Le cabinet anglais avait hâte de nous rassurer quant à +l'existence de Méhémet-Ali en Égypte, et de faire ainsi disparaître +la chance de guerre que la dernière dépêche de M. Thiers faisait +entrevoir. + +Mais dans la situation que les événements d'Orient et l'état des +esprits en France avaient faite au cabinet français, c'était là une +bien petite satisfaction et un calmant bien inefficace. La France se +sentait offensée et se croyait menacée. Elle voyait, dans le traité +du 15 juillet, une atteinte à sa dignité, et l'alliance des quatre +puissances pour résoudre, sans elle, la question égyptienne était, +à ses yeux, le présage d'une nouvelle coalition contre elle, dans +un avenir peut-être prochain. Les ennemis du gouvernement de 1830 +fomentaient ce double sentiment, s'en promettant des chances pour +le plaisir de leurs passions et le succès de leurs desseins. Sous la +pression de l'irritation et de l'alarme publiques, le cabinet avait +pris et prenait chaque jour des mesures aussi graves qu'auraient pu +l'être, s'ils avaient éclaté, les périls qui semblaient approcher. Dès +le 29 juillet, des ordonnances du Roi avaient appelé à l'activité les +jeunes soldats encore disponibles sur les classes de 1836 et 1839, et +ouvert les crédits nécessaires pour augmenter l'effectif de la marine +de dix mille matelots, de cinq vaisseaux de ligne, de treize frégates +et de neuf bâtiments à vapeur. Des ordonnances du 29 septembre +prescrivirent la création de douze nouveaux régiments d'infanterie, de +dix bataillons de chasseurs à pied et de six régiments de cavalerie. +Des ordonnances du 5 août et du 21 septembre allouèrent des crédits +extraordinaires s'élevant à 107,829,250 francs pour l'accroissement du +matériel de l'armée et de son effectif en hommes et en chevaux. Le +13 septembre, le _Moniteur_ annonça que la grande oeuvre des +fortifications de Paris était résolue et que le gouvernement en +faisait immédiatement commencer les travaux: «Nous avons réuni les +deux systèmes, m'écrivait M. Thiers en me l'annonçant, qui tous deux +sont bons, qui réunis sont meilleurs, et qui n'ont qu'un inconvénient, +à mon avis fort accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est +pris, non pas avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que +notre sûreté est là, et que c'est le moyen infaillible de rendre une +catastrophe impossible.» Le 7 octobre enfin, au moment même où le +cabinet, par sa note du 8, déclarait sa résolution de ne pas consentir +à la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, une ordonnance +royale convoqua les Chambres pour le 28 de ce mois, et M. Thiers +m'écrivit le 9: «La position s'aggravant d'heure en heure, les +armements doivent être accélérés en proportion. Nous allons être à +489,000 hommes. Nous demanderons aux Chambres 150,000 hommes sur la +classe de 1841. Nous les demanderons par anticipation. Notre chiffre +sera alors de 639,000 hommes. Les bataillons mobiles de garde +nationale seront organisés sur le papier; et si un moment vient où le +coeur de la nation n'y tienne plus, devant un acte intolérable, devant +une des cent éventualités de la question, nous nous adresserons aux +Chambres et au Roi, et les uns et les autres décideront.» + +Au même moment, et pour bien établir le sens comme la limite des +graves résolutions qu'il prenait, le cabinet rappela du Levant notre +escadre qui, en présence des événements engagés sur les côtes de +Syrie, attendait des instructions dans la rade de Salamine; il ordonna +qu'elle se concentrât à Toulon, dans le triangle formé par le port de +Saint-Florent et Alger, prête à se porter, au premier signal, sur +tous les points de la Méditerranée, particulièrement sur Alexandrie si +l'Égypte même était attaquée. Ce rappel de l'escadre fut, de la part +du cabinet français, un acte de courage politique; en présence d'une +grande fermentation nationale, et tout en prenant les grandes mesures +qu'il jugeait nécessaires pour faire face aux grands événements qu'il +croyait possibles, il ne voulut pas que la politique et l'avenir de +la France fussent à la merci d'un incident survenu entre des vaisseaux +français et anglais voisins les uns des autres, loin de leurs +gouvernements respectifs, et au bruit des coups de canon tirés par +l'escadre anglaise contre le client populaire de la France. Mais, dans +l'apparence, cette mesure était en contradiction avec l'ensemble de la +situation et l'attitude générale du gouvernement français; c'était +une précaution pacifique prise au milieu d'une prévoyance belliqueuse. +Elle fut vivement attaquée par les adversaires du gouvernement, +défendue avec embarras par ses amis, et elle produisit dans le public +une de ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le +pouvoir, même quand il a raison. + +Ainsi éclataient les conséquences des erreurs qui, depuis l'origine de +la question égyptienne, avaient jeté et retenu dans de fausses voies +la politique de la France. Nous avions attaché à cette question une +importance fort exagérée; nous avions regardé les intérêts de +la France dans la Méditerranée comme bien plus engagés qu'ils ne +l'étaient réellement dans la fortune de Méhémet-Ali. Et en même temps +pourtant nous n'avions pas concentré, sur l'Égypte même et sur sa +transformation en État presque indépendant, tout notre désir et notre +effort. Nous avions, d'une part, fait à l'Égypte une trop grande place +dans notre politique générale, et de l'autre nous ne nous étions +pas empressés de saisir l'occasion et d'assurer, avec l'adhésion +de l'Europe, la consolidation, sous notre influence, de ce nouveau +démembrement de l'Empire ottoman. En soutenant toutes les prétentions +de Méhémet-Ali sur la Syrie, nous avions trop cédé à son ambition et +trop peu pensé à son établissement permanent sur les bords du Nil +qui avait, pour la France, bien plus de prix. En nous refusant aux +diverses concessions qui nous avaient été offertes pour le pacha, +nous avions aidé nous-mêmes au travail de l'empereur Nicolas pour nous +mettre mal avec l'Angleterre et nous isoler en Europe. Nous avions +tenu cette conduite dans la double conviction que Méhémet-Ali +défendrait puissamment ses conquêtes, et que, pour les lui enlever, +les quatre puissances unies dans le traité du 15 juillet auraient à +faire de grands efforts qui seraient ou vains, ou compromettants pour +la paix de l'Europe. Ces puissances commençaient à peine à agir, et +déjà les événements démentaient notre appréciation des forces et +des chances; déjà on pouvait pressentir que Méhémet-Ali résisterait +faiblement et qu'une escadre anglaise suffirait à le dompter. Et +pour une question si secondaire, pour ce client si peu en état de se +soutenir lui-même, nous avions compromis notre situation en Europe; +nous nous étions séparés de l'Angleterre; nous avions inquiété dans +leur indifférence pacifique l'Autriche et la Prusse; nous avions livré +ces trois puissances au travail hostile de la Russie. Et nous nous +trouvions seuls, en présence d'une alliance qui n'était pas, qui +ne voulait pas être, envers nous, une coalition agressive, qui +s'inquiétait pour elle-même bien plus qu'elle ne songeait à nous +menacer, mais qui réveillait chez nous les souvenirs encore brûlants +de nos luttes contre la grande coalition européenne, et qui suscitait +dans toute la France une fermentation pleine de colère et d'alarme. + +Les erreurs qui avaient amené cette situation n'étaient celles de +personne en particulier, ni d'aucun parti, ni d'aucun homme: c'étaient +des erreurs publiques, nationales, partout répandues et soutenues, +dans les Chambres comme dans le pays, dans l'opposition comme dans le +gouvernement, au sein des partis les plus divers. Tous avaient placé +la question égyptienne plus haut que ne le voulait l'intérêt français; +tous avaient repoussé les transactions présentées; tous avaient +cru Méhémet-Ali plus fort et le dessein des quatre puissances plus +difficile qu'il ne l'était réellement. L'heure des mécomptes était +venue, et c'était le cabinet présidé par M. Thiers qui avait à en +porter le poids. + + + + + CHAPITRE XXXIII + + AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. + + +Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et pendant +le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets +dans la Chambre des députés.--Proposition de réforme parlementaire +par M. de Rémilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le +cabinet.--État du cabinet à la clôture de la session.--Effets +divers du traité du 15 juillet 1840 sur la situation du +cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquiétude et fermentation qu'elles +excitent.--J'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet.--Sa +réponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la déchéance +prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali sur la situation du +cabinet.--Deux courants opposés se manifestent dans le public.--Esprit +révolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa démission +au Roi qui la refuse.--Caractère précaire de l'accord rétabli entre le +Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent à Londres.--Ma +situation et ma réponse.--Opinion de M. Duchâtel.--La session des +Chambres est convoquée et je demande un congé pour m'y rendre.--Ce que +je pense de l'état des affaires et ce que j'en écris au duc de Broglie +le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot à la +présidence de la Chambre des députés.--Mon opinion et ma résolution à +cet égard.--Attentat de Darmès sur le Roi.--Le cabinet propose au +Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le +refuse.--Démission du cabinet.--Le Roi m'appelle à Paris.--Formation +du cabinet du 29 octobre 1840. + + +J'ai dit quels motifs m'avaient déterminé, quand le cabinet présidé +par M. Thiers se forma, à rester ambassadeur à Londres, quelles +limites j'assignai, dès le premier moment, à mon adhésion, et quelles +assurances me furent données que le cabinet ne les dépasserait point: +«Il s'est formé, m'écrivait M. de Rémusat, sur cette idée: point de +réforme électorale, point de dissolution.» La plupart de mes amis +politiques, surtout dans la Chambre des députés, se confiaient peu +dans ces assurances; le cabinet s'éloignait évidemment du centre de +cette assemblée; il avait dans le centre gauche son siège et son chef; +le côté gauche lui offrait son appui; le premier jour où les nouveaux +ministres ouvrirent leurs salons, les députés de l'ancienne opposition +y firent foule. Les chefs tenaient un langage modéré; mais tout en +contenant ses exigences, le nouveau parti ministériel manifestait ses +espérances; on élevait précisément les questions que le cabinet +avait promis d'écarter; on parlait, plus ou moins haut, de réforme +parlementaire et électorale, même de la dissolution de la Chambre si +elle se refusait à ce qu'on ne pouvait se dispenser de lui demander: +«Il ne s'agit, disait-on, que d'arriver à la fin de la session, +et quoi de plus simple? Il suffit de ne pas effaroucher les +conservateurs, dût-on même les flatter et les caresser un peu, de +manière à en gagner un nombre suffisant pour avoir une majorité +passable, avec laquelle on puisse obtenir les fonds secrets, le budget +et deux ou trois lois d'une extrême urgence; après quoi, la clôture. +Alors nous serons maîtres du terrain; nous épurerons, s'il le faut, le +ministère et nous ferons la dissolution. Nul doute sur le résultat +des élections faites sous notre puissance administrative et +sous l'influence de notre presse. Ainsi notre victoire deviendra +incontestable et incontestée.» + +Ces propos, ces projets, entendus ou pressentis par les conservateurs, +les remplissaient d'humeur et de méfiance; ils se souvenaient des +périls que le pays avait courus et des luttes que, depuis le ministère +de M. Casimir Périer, ils avaient soutenues pour l'en défendre; les +rancunes suscitées par la coalition étaient récentes et vives. Le +parti du juste-milieu serrait ses rangs, proclamait ses craintes et +se promettait de résister fermement à toute déviation de la politique +qu'il faisait triompher depuis neuf ans: «La situation, m'écrivaient +mes amis, est plus grave que vous ne pouvez le penser, n'étant pas sur +le théâtre même des événements. Un ministère soutenu publiquement et +ardemment par la gauche, appuyé par les journaux de cette couleur, au +nom des idées que nous avons combattues, ce n'est pas là un fait léger +et sans importance pour l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un +complet déplacement du pouvoir, et le mouvement ira vite si on ne +l'arrête.» Le duc de Broglie lui-même, qui avait regardé l'entrée de +M. Thiers au pouvoir comme nécessaire et qui l'avait aidé à former son +cabinet, ne se faisait point d'illusion sur cet état des esprits +et des partis: «Les querelles des journaux, m'écrivait-il, ont fort +envenimé la situation et compliqué les difficultés. Je crois, pour ma +part, que le ministère traversera le défilé des fonds secrets; mais +je doute fort qu'il arrive jusqu'à la session prochaine. Il sortira +de celle-ci, s'il en sort, tellement meurtri et délabré que M. Thiers +sera obligé de chercher du secours. Et comme, en pareil cas, il +est d'autant plus difficile d'en trouver qu'on en a besoin, les +probabilités sont qu'il n'ouvrira pas la session prochaine. Je désire +beaucoup que votre mission à Londres ait assez réussi alors pour vous +permettre de rentrer dans les affaires. Il n'y a que vous qui puissiez +maintenant diriger les affaires étrangères utilement pour le pays, et +agir sur l'esprit du Roi sans révolter son amour-propre.» + +Le cabinet traversa en effet heureusement le défilé des fonds secrets; +M. Thiers eut non-seulement les honneurs de la discussion, mais un +succès de vote qui dépassa son attente. Un amendement proposé par M. +d'Angeville, ferme député conservateur, pour réduire de 100,000 francs +la somme demandée par le gouvernement, fut rejeté par 246 suffrages +contre 158 qui l'adoptèrent. Un de mes plus judicieux et plus fidèles +amis, M. Dumon, m'écrivit le lendemain 27 mars: «Notre minorité se +compose de quelques voix dans le centre gauche, de la majorité des +221 qui ont soutenu M. Molé contre la coalition, et des doctrinaires. +L'alliance avec la gauche étant offerte au cabinet et acceptée de lui, +il nous a paru impossible de donner notre adhésion à cette nouvelle +majorité et nous avons travaillé à la reconstitution du centre droit. +Autant qu'on puisse juger une situation le lendemain du jour où elle +s'est dessinée, voici, ce me semble, où nous en sommes. Nos 158 voix +ne sont pas complétement homogènes; mais en les réduisant à 140, on a +le chiffre des conservateurs déterminés à empêcher l'alliance avec la +gauche, soit dans le pouvoir, soit dans l'opposition. 40 voix à peu +près dans la majorité ministérielle ont la même tendance, mais non +la même résolution. Le parti conservateur est donc aujourd'hui en +minorité dans la Chambre; il ne peut recevoir la majorité que de ses +alliances ou des fautes du cabinet. Ceci me semble dicter la conduite +que nous devons tenir. Nulle occasion qu'on puisse prévoir ne se +présentera, d'ici à la fin de la session, de donner un vote politique; +elle établirait la division, d'une manière permanente, entre nous +et la portion la plus rapprochée de nous dans la nouvelle majorité. +L'attitude expectante au contraire nous laissera prêts pour l'une ou +l'autre des deux éventualités que le temps doit prochainement amener. +Si M. Thiers se gouverne et se modère, la gauche ne tardera pas à +le quitter, et nous lui deviendrons nécessaires. Nous restons assez +nombreux pour faire nos conditions. Si M. Thiers s'enivre de son +succès, s'il demande la dissolution de la Chambre pour consolider sa +majorité, nous sommes en mesure d'appeler à nous la portion la plus +modérée de ses amis, et de former, avec eux, une majorité et un +ministère. Dans les deux hypothèses, la guerre parlementaire ne nous +serait bonne à rien, et nous ne pouvons que gagner à la paix.» + +J'étais pleinement de l'avis de M. Dumon. Au moment même de la +formation du cabinet, j'avais conseillé à mes amis la conduite modérée +et expectante qu'il indiquait. Bientôt survinrent des incidents +nouveaux qui la rendirent plus difficile, mais qui n'ébranlèrent pas +ma conviction que c'était la seule sensée et convenable. Un député +conservateur, M. de Rémilly, esprit flottant et curieux de popularité, +fit une proposition pour interdire aux députés, pendant toute la durée +de la législature et sauf quelques exceptions, l'acceptation de toute +fonction salariée et tout avancement dans leur carrière. C'était un +premier pas dans la réforme parlementaire et électorale. Le cabinet +s'efforça, sous main, de faire écarter la proposition; mais quand la +Chambre fut appelée à en délibérer, le côté gauche, par fidélité à ses +antécédents, les ministres par égard pour leurs nouveaux alliés, +la plupart des conservateurs par malice envers le cabinet et pour +l'embarrasser, votèrent la prise en considération, et une commission +fut chargée de faire, à ce sujet, un rapport qui devait amener une +résolution définitive. Rejetée, malgré l'appui du ministère, la +proposition entraînait sa chute; adoptée, elle rendait la dissolution +de la Chambre inévitable. J'écrivis le 6 mai au duc de Broglie: «Je +suis chaque jour plus inquiet. Quand le cabinet s'est formé, il m'a +écrit en propres termes qu'il se formait sur cette idée: «Point de +réforme électorale, point de dissolution;» et il glisse de jour en +jour dans la réforme et dans la dissolution! Si la proposition Rémilly +ne meurt pas dans la commission, si elle est rapportée et discutée, la +dissolution de la Chambre viendra, et elle viendra sous un cabinet de +plus en plus engagé avec le côté gauche; c'est-à-dire qu'on fera en +1840, contre le corps du parti conservateur, du parti avec lequel nous +avons de 1830 à 1836 sauvé le pays et notre honneur, ce que M. Molé a +fait en 1837 contre la tête de ce même parti, contre les doctrinaires. +Que la situation soit forcée, que les conservateurs y aient poussé +le cabinet, que depuis trois mois ils aient manqué de prudence et de +patience, aujourd'hui cela importe assez peu; s'en plaindre, c'est +de la morale, non de la politique. Politiquement, le fait actuel et +imminent, c'est une nouvelle dissolution contre notre ancienne armée, +à la suite de deux dissolutions faites naguère contre nous. Et au bout +de ces trois dissolutions sera l'abandon de la politique qui a été la +nôtre depuis 1830, de la seule politique sensée et honorable. + +«Il faut que la proposition Rémilly meure dans la commission. Il faut +qu'elle ne soit pas rapportée et discutée. A cette condition seule, +on peut gagner encore du temps, le temps de guérir les blessures dont +nous souffrons, le temps de ramener le pouvoir vers le centre et le +centre vers le pouvoir. J'espère que cela se peut. Mais cela ne se +peut qu'avec du temps; et si la proposition Rémilly est discutée, nous +n'en aurons point; nous serons fatalement précipités dans une voie +fatale. + +«Il y a, je le sais, bien peu de vraie passion, bien peu d'énergie +dans les partis de gauche ou de droite, vainqueurs ou vaincus, et +ils peuvent se traîner longtemps dans des oscillations courtes +et misérables. Mais il y a aussi bien de la légèreté, bien de +l'imprévoyance, bien peu de résistance au mal, et il ne faut pas un +vent bien fort pour emporter ces brins de paille. Si le parti qui, +depuis 1830, a commencé à fonder vraiment chez nous le gouvernement +libre est définitivement battu et dissous, Dieu sait ce qui arrivera! +Dieu sait quel temps et quels événements il faudra pour retrouver un +point d'arrêt! + +«Pensez bien à ceci, je vous prie. Voyez ce que vous pouvez faire, +jusqu'à quel point vous pouvez agir sur le cabinet. Épuisez votre +pouvoir; forcez-les d'épuiser le leur pour n'en pas venir à cette +extrémité. J'en suis très-préoccupé moi-même, préoccupé avec un +déplaisir infini. Je ne puis oublier que ce qui m'a décidé, il y a +deux mois, à rester dans le poste où je suis, ce sont ces paroles: +«Point de réforme électorale, point de dissolution.» + +On n'en vint pas à l'extrémité que je redoutais; quand la commission +eut fait son rapport, la discussion de la réforme parlementaire +proposée par M. de Rémilly fut ajournée après le vote du budget. +C'était la renvoyer à une autre session, et la dissolution de la +Chambre des députés cessait d'être inévitable. Le cabinet s'appliquait +ainsi à écarter toute mesure décisive, toute classification +définitive; il espérait qu'en gagnant du temps il parviendrait à +recruter, soit parmi les anciens conservateurs, soit dans l'ancienne +opposition, les éléments d'une majorité nouvelle et un point d'appui +pour une politique un peu nouvelle aussi, assez du moins pour +contenter le côté gauche sans effrayer et aliéner le centre. Mais dans +un gouvernement de discussion libre et publique, l'équilibre entre les +partis est une situation de très-courte durée, car elle condamne le +pouvoir à une immobilité qui l'annule ou à un jeu de bascule qui le +décrie; et il n'y a point de dextérité de conduite ou de parole qui +suffise à contenir longtemps, sans les combattre, les passions qu'on +ne veut pas satisfaire, et à opérer promptement les transformations +dont on aurait besoin. Malgré les efforts, malgré les succès même de +M. Thiers et de ses collègues, et quoique leur existence ministérielle +ne fût plus menacée, les difficultés de leur situation s'aggravaient +au lieu de s'évanouir; la gauche avait beau dissimuler ou ajourner ses +prétentions, les méfiances du centre devenaient de jour en jour plus +vives; on parlait de l'entrée de M. Odilon Barrot dans le cabinet, +et les dénégations des ministres ne dissipaient pas les alarmes +des conservateurs; les mutations diplomatiques, judiciaires ou +administratives, quoique faites en petit nombre et avec réserve, +étaient observées et commentées avec une humeur inquiète; et bien que +trop amèrement ou imprudemment exprimée, l'inquiétude était légitime, +car, malgré les hésitations et les précautions du ministère, c'était +évidemment la désorganisation du parti conservateur qui s'opérait et +c'était au profit de l'ancienne opposition que se préparait l'avenir. + +Le roi Louis-Philippe était, au fond, de l'avis des conservateurs et +partageait leur inquiétude; mais il ne contrariait point le ministère, +ne lui suscitait aucun embarras, ne se refusait point, tout en les +discutant, aux mesures de détail qui lui étaient demandées, et restait +strictement dans son rôle constitutionnel, ne se séparant point de ses +conseillers sans se confondre avec eux: «Le Roi, m'écrivait le 15 mars +M. de Rémusat, nous traite parfaitement bien et nous prête un réel +appui.» Quelquefois, les personnes qui l'approchaient, diplomates +ou courtisans, lui trouvaient l'air triste et soucieux; il laissait +quelquefois percer, à l'endroit de ses ministres, un peu de +susceptibilité royale; on remarqua que, le 1er mai 1840, dans les +réceptions de sa fête, il s'était montré froid avec M. Thiers et lui +avait à peine adressé la parole. Mais ces petits mouvements personnels +n'altéraient point son attitude générale, et laissaient, à la +politique du cabinet, son libre développement. Des hommes dignes +d'exercer le pouvoir sous leur responsabilité ne prétendent pas que la +personne royale leur asservisse sa pensée et sa vie intime; ils n'ont +droit qu'à sa loyauté constitutionnelle et ne lui demandent rien de +plus. Le roi Louis-Philippe d'ailleurs avait du goût pour M. Thiers, +comptait sur son attachement, et traitait avec lui sur un pied de +confiance familière, soit qu'ils fussent ou ne fussent pas du même +avis. Sur une seule question, question de crise et d'avenir, le Roi +avait son parti pris, indépendamment de ses ministres; il était décidé +à ne pas leur accorder la dissolution de la Chambre des députés s'ils +la lui demandaient, et à accepter leur démission plutôt que de leur +laisser faire les élections de concert avec la gauche et sous son +influence. Résolution parfaitement légitime en principe, car c'est le +droit essentiel de la royauté, quand elle diffère d'opinion avec +ses conseillers, de se séparer d'eux et d'en appeler, soit dans +les Chambres, soit dans les élections, au jugement du pays. Le Roi +prévoyait cette chance, et s'entretenant, vers la fin d'avril, avec le +maréchal Soult, il lui demanda si, dans le cas où il se verrait obligé +de refuser à ses ministres actuels la dissolution de la Chambre, il +pouvait compter sur lui pour former un nouveau cabinet: «Je suis prêt, +Sire, lui dit le maréchal, à reprendre le ministère de la guerre; +et ce qu'à mon avis le Roi, dans ce cas, aurait de mieux à faire, ce +serait d'offrir à M. Guizot le portefeuille des affaires étrangères. +Quand j'ai insisté, dans le précédent cabinet, pour que l'ambassade +d'Angleterre lui fût confiée, je pensais qu'un jour le Roi pourrait +bien avoir besoin de lui ailleurs.» Le Roi prit la main au maréchal, +et le remercia en lui disant: «Ceci sera ma ressource en cas de +mésaventure.» + +M. Duchâtel m'informa sur-le-champ de cet entretien en y ajoutant: +«Soyez sûr que la dissolution est au fond de la situation actuelle. +On prend des renseignements de tous les côtés. On s'y prépare le +plus mystérieusement que l'on peut. On envoie, aux journaux des +départements, des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux +effets probables d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; +mais le pourra-t-il? Là sera la question. Que dites-vous, quant à +ce qui vous regarde, de la combinaison dont le maréchal lui a parlé? +J'aurais grand besoin de savoir le fond de votre pensée.» + +Je lui répondis le 29 avril: «Comme vous, je suis frappé du mouvement +vers la gauche. Comme vous, je le crois très-dangereux pour notre pays +et notre gouvernement. Mais je doute que ce mouvement marche aussi +vite et aussi uniformément que vous le supposez. Je crois à des +lenteurs, à des oscillations. Il faut régler sa conduite sur le fait +général, mais en tenant compte des incidents qui doivent le ralentir +ou le masquer pendant quelque temps. Je crois aussi qu'il importe +infiniment de ne pas se tromper sur le moment de la réaction et sur +la position à prendre pour la diriger. Il ne faut rentrer au pouvoir +qu'appelés par une nécessité évidente, palpable. Je ne connais rien +de pis que les remèdes qui viennent trop tôt; ils ne guérissent pas le +malade et ils perdent le médecin. Le parti conservateur nous a manqué +deux fois, par imprévoyance et par faiblesse: en 1837, au moment de la +loi de disjonction, en 1839, au moment de la coalition. Il ne faut pas +nous livrer sans défense aux défauts de nos amis. Il faut, quand nous +nous rengagerons, que leur péril soit assez pressant, assez clair +pour qu'ils s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et à des conditions +honorables et fortes pour nous. Les partis ne se laissent sauver que +lorsqu'ils se croient perdus. Quand ce moment viendra, s'il vient, +comme je le pense, je n'aurai, à la combinaison dont vous me parlez, +aucune objection. Je la crois bonne, et personnellement elle me +convient. Mais, je le répète, ce qui est capital en soi, ce qui, pour +moi, est de rigueur, c'est que rien ne se fasse ou ne se tente d'une +manière factice ou prématurée, par un travail caché, pour échapper à +des ennuis, à des désagréments. Il faut des motifs publics, énormes; +il faut que le Roi ait à refuser des choses qu'il ne puisse accepter +avec sûreté, que nous-mêmes nous ne puissions accepter avec honneur. +Je n'entrevois, quant à présent, que deux choses pareilles, la +dissolution de la Chambre des députés ou l'admission de la gauche +elle-même dans le gouvernement. Ce sont là, je le reconnais, pour le +Roi et pour nous, des motifs suffisants. Pour ces motifs-là et sur +les bases que vous m'indiquez, je ne manquerai ni à ma cause ni à mes +amis.» + +Je tenais beaucoup à ce que le cabinet fût bien instruit de mes +dispositions, et le 16 juin, je priai le duc de Broglie de s'en +expliquer nettement pour mon compte: «On me dit, lui écrivis-je, qu'il +est question de l'entrée de M. Odilon Barrot dans le cabinet. Je ne +sais pas si cela est sérieux, et je ne veux en écrire à personne du +cabinet avant de savoir si cela est sérieux. Je n'ai nul goût pour les +déclarations inutiles. Mais comme je ne veux pas qu'il puisse y avoir, +dans l'esprit de personne, un moment d'incertitude sur ce que je +ferais en pareil cas, je vous prie de dire positivement à M. de +Rémusat, et comme le sachant bien, que, si cela arrivait, je ne +resterais pas à Londres. La dissolution de la Chambre ou l'admission +de la gauche dans le gouvernement, ce sont, pour moi, les cas de +retraite que j'ai prévus et indiqués dès le premier moment.» J'avais, +en effet, trois semaines auparavant, écrit à M. de Rémusat: «Une +chose me préoccupe toujours, la proposition Rémilly et la très-fausse +position dans laquelle, si elle était discutée et en partie adoptée, +elle mettrait la Chambre, le cabinet et tout le monde. Position qui, +étant le grand chemin de la dissolution, ne serait acceptable ni +tenable pour personne. Pourvoyez à cela. Il me semble que le pouvoir +ne vous manque pas.» M. de Rémusat communiqua sans doute ma lettre à +ses collègues, car, quelques jours après, M. Thiers, en m'écrivant sur +les diverses négociations dont j'étais chargé, me dit à la fin, avec +une fine ironie qui me fit sourire sans me rassurer: «Je vous souhaite +mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur les affaires +intérieures de la France. Nous ne voulons pas la dissolution, et nous +ne vous perdons pas le pays en votre absence.» + +Le 15 juillet, le même jour où les quatre puissances signaient, sans +nous, à Londres, leur traité sur les affaires d'Orient, la session des +Chambres finit à Paris, laissant le ministère point menacé, mais point +affermi, sans rivaux agressifs, mais sans amis sûrs et sans avenir +clair. Aucun parti ne l'attaquait, mais aucun ne le soutenait comme +le représentant vrai et efficace de ses idées, de ses intérêts, de +sa cause: «La session s'est close médiocrement pour le cabinet, +m'écrivait M. Villemain; il y avait, à la Chambre des députés, +diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais été grande. +Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais froid et +assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais +une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu +davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même +état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront +assez rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible +à satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la +satisfaire.» Les partisans mêmes du cabinet, les hommes qui l'avaient +hautement approuvé et soutenu pendant le cours de la session, +n'étaient guère plus confiants dans son avenir: «Voilà la session +finie, m'écrivait M. Duvergier de Hauranne, et bien finie, quoi qu'on +en puisse dire. Sur quelques points secondaires, on peut sans doute +reprocher au cabinet quelques faiblesses; mais il n'a pas fléchi sur +une seule question importante, et son drapeau est aujourd'hui ce qu'il +était au 1er mars. La Chambre d'ailleurs lui a accordé tout ce qu'il +lui demandait. Je conclus de là qu'à moins d'événements imprévus, +son existence est parfaitement assurée pour six mois, et que les +difficultés renaîtront seulement au début de la session prochaine. +J'avoue qu'à cette époque elles pourront être grandes.» + +Les difficultés devaient être d'autant plus grandes qu'elles ne +provenaient ni de la composition, ni des mérites du cabinet. +Depuis son entrée au pouvoir, il avait déployé beaucoup d'activité, +d'adresse, de talent. Il avait un chef reconnu et point de dissensions +intérieures. Son mal était dans sa situation même; il ne représentait +et ne satisfaisait aucune des grandes opinions et des grandes +classifications politiques du pays; il vivait entre elles, voué à un +travail continu de transaction et d'équilibre: travail quelquefois +nécessaire, mais de courte haleine, et où le succès même use plus +qu'il ne fortifie. Il faut au pouvoir une base plus large et plus fixe +pour qu'il puisse prétendre à un long avenir. + +Dans cette situation, le traité du 15 juillet fut, au premier moment, +une bonne fortune pour le cabinet français, et lui valut, pendant six +semaines, plus de force qu'il ne lui suscita de péril. La question +intérieure, dans laquelle M. Thiers et ses collègues étaient aux +prises avec des embarras à la fois graves et petits, s'évanouit devant +la question extérieure qui parut, dès l'abord, grande et simple. Le +sentiment national était blessé; la dignité, même la sûreté nationale +semblaient compromises; tous les partis se pressèrent autour du +pouvoir, lui apportant des impressions encore plus vives que les +siennes et lui offrant tout leur appui. Le centre était aussi décidé +que le côté gauche, le Roi aussi animé que le ministère; on entendait +partout des paroles également chaudes; toutes les premières mesures +prises ou annoncées par le gouvernement obtinrent l'assentiment +général: «La force de la situation, m'écrivait le 29 août M. de +Rémusat, l'a emporté sur les velléités d'ambition ou de vengeance de +nos adversaires; on avait un moment espéré, pendant l'absence du Roi, +nous trouver séparés de lui au retour, ou nous rendre suspects à ses +yeux. On a bientôt reconnu qu'il n'y fallait pas penser. Le Roi a +tenu, tant à l'égard de son ministère que de la situation générale, un +langage très-ferme et très-net. Vos dernières nouvelles et celles du +prince de Metternich ont fait regagner beaucoup de terrain à la paix, +et j'ai plus de confiance dans l'avenir. Cependant nos préparatifs +sont sérieux: ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution +sans emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion +de rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour +soutenir son rang.» + +C'était là en effet, à cette époque, la pensée et l'espérance du +cabinet. Toujours persuadé que Méhémet-Ali résisterait énergiquement, +que les moyens de coercition employés contre lui seraient vains +ou inquiétants pour l'Angleterre elle-même, qu'ainsi la question +resterait longtemps en suspens, et finirait, soit par un arrangement +direct entre la Porte et le pacha, soit par de nouvelles transactions +diplomatiques dans lesquelles la France, fortement préparée, pèserait +efficacement sur l'Europe embarrassée, le gouvernement français, Roi +et ministres, se flattait que la guerre ne résulterait pas des mesures +qui semblaient la prévoir, et que le pouvoir sortirait de cette crise +à la fois plus populaire et mieux armé. + +Mais tout le monde n'avait pas la même confiance: quand l'émotion des +premiers jours se fut un peu calmée, l'inquiétude de la guerre, +d'une guerre sans raison sérieuse et légitime, rentra dans beaucoup +d'esprits. M. Duchâtel m'écrivit, le 8 août, de Genève: «La situation +me paraît de loin grave et inquiétante. Je ne puis pas cependant me +figurer que la guerre en sorte. J'ai une confiance d'instinct dans le +maintien de la paix. Mais nous sommes, comme en 1831, sur la lame d'un +couteau, et le défilé n'est pas facile à passer. Je voudrais surtout +être assuré que nulle part on ne souhaite la guerre, et que l'on +se conduira de manière à ne pas la précipiter, tout en soutenant +l'honneur du pays avec la fermeté que les circonstances réclament. Les +bavardages des journalistes ne conviennent pas aux hommes d'État, et +par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas provoquer justement +l'amour-propre des autres. La nouvelle quadruple alliance n'a pas +entre les mains les moyens d'enlever par force la Syrie au pacha. Ce +ne serait pas une chose facile à une armée de cent mille Russes, et +l'Angleterre peut-elle admettre une armée russe, non-seulement en Asie +Mineure, mais au delà du Taurus? Ce serait un degré de démence dont je +ne crois pas le bon sens de John Bull susceptible. Mais tout en nous +montrant dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher +contre nous par point d'honneur. Maintenons notre honneur; ne blessons +pas celui des autres. + +M. Villemain m'écrivait au même moment: «Les démonstrations +militaires, car je ne puis croire à la guerre, feront-elles ce que +n'ont pu faire jusqu'ici les négociations? J'en doute fort. Il est +certain que ce qui s'est montré d'énergie dans la presse a frappé. +Il a été écrit par M. d'Appony à sa cour que ce pays-ci était plus +inflammable qu'il ne l'avait cru, et qu'un grand mouvement vers la +guerre pouvait avoir lieu. Reste la force de ce mouvement en lui-même, +et la probabilité de ce qu'il peut inspirer de prudence à l'étranger. +Vous êtes juge à cet égard. Seulement on peut penser qu'après dix ans +de paix habilement maintenue, l'isolement n'est pas une politique; +c'est une nécessité qui aurait pu être prévenue, et dont la cause est +plus individuelle que nationale. La paix depuis dix ans est une force +acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et son action personnelle +doivent servir encore à la maintenir. S'il en arrivait autrement, +j'aurais de tristes pensées sur les sacrifices qui seraient imposés au +pays et qu'on sentirait bientôt.» + +La perspective des sacrifices ne tarda pas à s'ouvrir; les affaires +commerciales et industrielles se ralentirent; dans les ports, +les armements devinrent plus timides et plus difficiles; des +rassemblements d'ouvriers se formèrent à Paris et prirent un caractère +séditieux; la fermentation et l'inquiétude se développaient ensemble; +les esprits ardents commençaient à parler de la guerre sur le Rhin et +les Alpes comme du seul moyen de prévenir les périls dont la nouvelle +coalition menaçait la France; les esprits prudents regardaient les +périls d'une telle guerre comme infiniment plus grands que ceux du +traité du 15 juillet, et tournaient leur pensée vers le Roi, demandant +s'il laisserait disparaître, pour que le pacha d'Égypte conservât +toute la Syrie, la paix qu'il maintenait si laborieusement depuis +dix ans. Quand on apprit que le traité du 15 juillet commençait +à s'exécuter, l'excitation des uns et l'inquiétude des autres +redoublèrent; les lettres qui m'arrivaient de toutes parts +m'apportaient à la fois les velléités belliqueuses et les voeux +pacifiques du pays. Dans cette perplexité publique, j'éprouvai le +besoin et je jugeai de mon devoir de résumer et d'exprimer pleinement +à Paris mon opinion sur l'état de l'affaire que j'étais chargé de +traiter à Londres et sur la conduite qu'il nous convenait de tenir. +J'écrivis donc le 23 septembre au duc de Broglie une lettre que +j'insère ici tout entière: + +«La situation devient grave. Je veux vous dire ce que je pense, tout +ce que je pense. Je ne connais pas bien l'état des esprits en France. +Je ne puis apprécier ce qu'il commande ou permet au gouvernement. Mais +à ne considérer que les choses en elles-mêmes, j'ai un avis, et nous +touchons peut-être à l'un de ces moments où c'est un devoir impérieux +de n'agir que selon son propre avis. + +«Depuis l'origine des négociations, le thème de notre politique a été +celui-ci:--«Nous n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, +le même que celui de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse. +Nous voulons l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. Nous +repoussons tout accroissement de territoire ou d'influence au profit +de toute puissance européenne. Dans l'intérieur de l'Empire ottoman, +entre les musulmans, entre le sultan et le pacha d'Égypte, la +répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan possédait +la Syrie, nous dirions: «Qu'il la garde.» Si le pacha consent à +la rendre, nous dirons: «Soit.» C'est là, selon nous, une petite +question. Mais si on tente de résoudre cette petite question par +la force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt +s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le +théâtre. Le pacha résistera. Il résistera à tout risque, au risque +de la ruine de l'Empire ottoman, et de sa propre ruine. Sa résistance +amènera les puissances chrétiennes, et au-dessus de toutes la Russie, +au sein de l'Empire ottoman. Chance imminente que cet empire soit mis +en pièces et l'Europe au feu. Nous ne voulons pas de cette chance. +C'est pourquoi nous voulons, entre le sultan et le pacha, une +transaction qui soit acceptée des deux parts, et qui maintienne en +Orient la paix, seul gage de l'intégrité et de l'indépendance de +l'Empire ottoman, par conséquent de la paix de l'Europe.» + +A ce thème de la politique française, lord Palmerston a opposé +celui-ci: + +--«La paix n'est pas possible en Orient tant que le pacha d'Égypte +possédera la Syrie. Il est trop fort et le sultan trop faible. Il +faut que la Syrie retourne au sultan. L'intégrité et l'indépendance +de l'Empire ottoman sont à ce prix. Si le pacha ne veut pas rendre la +Syrie, il n'y a point de danger à employer la force pour la lui ôter. +Au dernier moment le pacha cédera ou résistera peu. Quand même il +résisterait, le danger ne naîtrait point; les puissances européennes +sont bien assez fortes pour chasser le pacha de la Syrie. Aucune +d'elles ne veut rien de plus. La Russie elle-même ajourne son ancienne +politique. Elle renonce au protectorat exclusif qu'en fait elle +exerçait sur la Porte, et que, par le traité d'Unkiar-Skélessi, elle +avait tenté d'ériger en droit. Elle consent à le voir remplacé par un +protectorat européen. Ainsi pour l'Empire ottoman, la Syrie est +une question vitale. Pour l'Europe, aucune question redoutable ne +s'élèvera à côté de celle-ci. D'une part, il y a nécessité d'employer +la force; de l'autre, il n'y a, dans l'emploi de la force, aucun +danger.» + +«Entre ces deux politiques, plusieurs transactions ont été tentées: +1º _Tentative française_. L'Égypte et la Syrie appartiendront +héréditairement au pacha. L'Arabie, Candie et le district d'Adana +seront restitués au sultan. 2º _Tentative anglaise_. Le pacha aura +l'Égypte héréditairement, et la plus grande partie du pachalik de +Saint-Jean d'Acre, y compris cette place, viagèrement. Il rendra +tout le reste. 3º _Ouverture autrichienne_. Le pacha aura l'Égypte +héréditairement et la Syrie viagèrement. Il rendra l'Arabie, Candie et +Adana. + +«Toutes ces tentatives ont échoué: 1º parce que la France, fidèle +à son thème, a toujours refusé de donner formellement, à ces +transactions, la sanction de la coercition, en cas de refus du pacha; +2º parce que lord Palmerston, fidèle aussi à son thème, a toujours +refusé de laisser au pacha la Syrie. + +«Pour avoir des chances de succès, l'ouverture de l'Autriche aurait +eu besoin, d'abord d'être vivement poussée par l'Autriche et la Prusse +d'une part, par la France de l'autre, ensuite d'être sanctionnée par +la coercition unanime en cas de refus du pacha. Ces deux conditions +lui ont également manqué. + +«Pendant le cours de ces essais de transaction, un double travail se +poursuivait: 1º En Orient par la France, pour amener, sans le concours +des autres puissances, un arrangement direct entre le sultan et le +pacha; 2º à Londres par lord Palmerston, pour amener, en laissant la +France en dehors, un arrangement à quatre qui assurât, par la force, +la restitution de la Syrie au sultan. + +«L'explosion de la tentative d'arrangement direct entre le sultan et +le pacha, coïncidant avec l'insurrection de la Syrie contre le pacha, +a décidé la conclusion de l'arrangement entre les quatre puissances et +la signature de la convention du 15 juillet. + +«La convention du 15 juillet, c'est le thème de lord Palmerston mis en +pratique, rien de moins, rien de plus. Il n'y a là point de +coalition générale et permanente contre la France, sa révolution, son +gouvernement. Ce n'est point la résurrection de la Sainte-Alliance. Il +n'y a point de rapprochement et de concert entre des ambitions naguère +rivales. Ce n'est point une préface au partage de l'Empire ottoman. + +«Non-seulement il n'y a, en fait, rien de cela dans la convention du +15 juillet, mais rien de semblable non plus en intention, et si, dans +l'état actuel des choses, l'une des quatre puissances essayait d'y +mettre ou d'en faire sortir cela, l'alliance se dissoudrait. + +«Il y a, dans la convention du 15 juillet: + +«_Pour l'Angleterre_: 1º L'affaiblissement du pacha d'Égypte, +vassal trop puissant de la Porte, ami trop puissant de la France; +2º l'abolition du protectorat exclusif de la Russie sur la Porte, +c'est-à-dire la Porte fortifiée, la Russie et la France contenues. + +«_Pour l'Autriche et la Prusse_: Les mêmes résultats que pour +l'Angleterre; plus une alliance de ces deux puissances avec +l'Angleterre, ce qui amène quelque affaiblissement de la Russie. + +«_Pour la Russie enfin_: L'ajournement de son ambition et le sacrifice +de sa dignité en Orient; mais en revanche: 1º la séparation de la +France et de l'Angleterre; 2º le terme des engagements périlleux +qu'elle avait contractés par le traité d'Unkiar-Skélessi; 3º tout cela +sans perte réelle de la position et de l'avenir russe envers la Porte, +probablement même avec un affaiblissement général des musulmans. + +«La convention du 15 juillet ainsi rendue à son vrai sens pour les +quatre puissances qui l'ont signée, qu'y a-t-il, pour la France, soit +dans la convention même, soit dans la façon dont elle a été conclue? + +«Il y a une offense et des dangers. + +«Pour conclure la convention, on s'est caché de la France. Puis on +s'est excusé en disant que la France aussi s'était cachée des quatre +puissances pour tenter de faire conclure, entre le sultan et le pacha, +un arrangement direct. C'est là un mauvais procédé; mais ce n'est pas +l'offense réelle. + +«L'offense réelle, c'est le peu de compte que l'Angleterre a tenu de +l'alliance française. Elle l'a risquée, elle l'a sacrifiée pour un +intérêt très-secondaire, le retrait immédiat de la Syrie au pacha. La +France proposait le _statu quo_. L'alliance française valait bien pour +l'Angleterre l'ajournement, jusqu'à la mort du pacha, des plans de +lord Palmerston sur l'Orient. + +«Les dangers du traité sont ceux que la France, depuis l'origine des +négociations, n'a cessé de signaler: 1º la résistance obstinée du +pacha; 2º l'ébranlement, peut-être le bouleversement de l'Empire +ottoman; 3º les quatre puissances entraînées au delà de leur but par +la nature des moyens qu'elles seront forcées d'employer, et toutes les +grandes questions, tous les événements auxquels peut donner lieu leur +intervention armée dans l'Empire ottoman, s'élevant tout à coup à +propos de la petite question de la Syrie. Voilà ce qu'il y a, pour +nous, dans la convention du 15 juillet. Voilà les motifs qui ont +déterminé notre attitude et nos préparatifs; motifs, à coup sûr, +très-légitimes et suffisants. On a bien légèrement renoncé à +notre intimité. On a bien légèrement ouvert en Europe des chances +redoutables. Nous avons ressenti l'offense et pourvu au danger. +Maintenant la convention s'exécute. Elle s'exécute sérieusement, dans +son but avoué. Quelle conduite prescrivent au gouvernement français, +d'abord l'intérêt national, ensuite la politique qu'il a constamment +exprimée et soutenue dans le cours de l'affaire? + +«La France doit-elle faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha +d'Égypte? + +«Évidemment ce n'est pas là un intérêt assez grand pour devenir un cas +de guerre. La France, qui n'a pas fait la guerre pour affranchir la +Pologne de la Russie et l'Italie de l'Autriche ne peut raisonnablement +la faire pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan. + +«La guerre serait ou orientale et maritime, ou continentale et +générale. Maritime, l'inégalité des forces, des dommages et des périls +est incontestable. Continentale et générale, la France ne pourrait +soutenir la guerre qu'en la rendant révolutionnaire, c'est-à-dire +en abandonnant la politique honnête, sage et utile qu'elle a suivie +depuis 1830, et en transformant elle-même l'alliance des quatre +puissances en coalition ennemie. + +«L'intérêt de la France ne lui conseille donc point de faire, de la +question de Syrie, un cas de guerre. + +«La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la France, quant à +l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement et constamment +dit que la distribution des territoires entre le sultan et le pacha +nous importait peu, que si le pacha voulait rendre au sultan la Syrie, +nous n'y objections point, que la prévoyance de son refus, de sa +résistance et des périls qui en devaient naître pour l'Empire ottoman +et la paix de l'Europe était le motif de notre opposition aux moyens +de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la Syrie, +nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de ces +démentis qui affaiblissent en décriant. + +«Est-ce à dire que la France n'ait rien à faire que d'assister, l'arme +au bras, à l'exécution de la convention du 15 juillet, et que son +langage, son attitude, ses préparatifs, doivent rester, en tout cas, +une pure démonstration? + +«Certainement non. + +«Si le pacha résiste, si les mesures de coercition employées par les +quatre puissances se compliquent et se prolongent, alors ce que la +France a annoncé peut se réaliser. La question de Syrie peut +soulever d'autres questions. La guerre peut naître spontanément, +nécessairement, par quelque incident imprévu, au milieu d'une +situation périlleuse et tendue. + +«Si la guerre naît de la sorte, non par la volonté et le fait de la +France, mais par suite d'une situation que la France n'a point créée, +la France doit accepter la guerre. D'ici là, elle doit se tenir prête +à l'accepter. + +«Il se peut aussi, et c'est, à mon avis, la chance la plus probable, +que, dans le cours des mesures de coercition tentées en vertu +du traité du 15 juillet, les quatre puissances soient amenées à +intervenir dans l'Empire ottoman d'une façon qui oblige la France à y +paraître elle-même, non pour faire la guerre à la Porte, ni aux quatre +puissances, mais pour prendre elle-même, dans l'intérêt de sa dignité +et de l'avenir, des sûretés, des garanties. Si des armées européennes +entraient en Asie, si des forces européennes s'établissaient sur +tel ou tel point de l'Empire ottoman, soit de la côte, soit de +l'intérieur, si des troupes russes occupaient Constantinople et des +flottes anglaises et russes la mer de Marmara, dans ces divers cas +et dans tel autre qu'on ne saurait déterminer d'avance, la France +pourrait et devrait peut-être intervenir, à son tour, sur le théâtre +des événements, et y faire acte de présence et de pouvoir. Quels +seraient ces actes? On ne peut pas, on ne doit pas le dire d'avance, +pas plus que les cas auxquels ils correspondraient; tout ce qu'on peut +dire, c'est que la France doit être décidée et prête à les accomplir. +La guerre pourrait naître de ces actes; elle serait alors inévitable +et légitime. Je penche à croire qu'elle n'en naîtrait pas, et que les +quatre puissances, à leur tour, supporteraient beaucoup de la part de +la France plutôt que d'entrer en guerre avec elle quand elle aurait +fait preuve à la fois de modération et de vigueur. + +«Voilà, mon cher ami, après mûre réflexion, la seule conduite qui me +paraisse prudente, conséquente et digne, j'ajouterai loyale. J'ai été +sur le point d'écrire cela à M. Thiers lui-même. J'y ai renoncé. Je +ne veux pas qu'il puisse me supposer la prétention de lui dicter sa +politique, ou quelque préméditation de séparation. Mais, d'une part, +je désire qu'il sache bien ce que je pense; de l'autre, j'ai besoin de +savoir moi-même où il en est, et s'il se propose de marcher dans cette +ligne-là, car, pour mon compte, je n'en pourrais suivre une autre. +C'est à vous que je m'adresse pour être édifié à ce sujet, bien sûr +que vous comprendrez l'importance que j'y attache. Vous pouvez faire +de ma lettre tel usage que vous voudrez, soit la montrer, soit +la garder pour vous seul, selon ce qui vous paraîtra bon. Je m'en +rapporte à vous pour faire arriver, comme il convient, la vérité que +je dis, et pour m'envoyer celle que je demande.» + +J'étais si inquiet de la situation, et si pressé de savoir avec +précision où l'on en était à Paris, que le 2 octobre, n'ayant pas +encore reçu de réponse du duc de Broglie tout récemment revenu de +Coppet, je lui récrivis: «J'attends impatiemment votre réponse. Tout +ce qui me revient me donne à craindre qu'on ne regarde à Paris le +rejet des propositions de Méhémet-Ali comme un cas de guerre, et que, +si on ne commence pas la guerre de propos délibéré, on ne la fasse +commencer par accident, ce qui se peut toujours. Je ne vous répète +pas, quant au fond de la question, ce que je vous ai dit il y a +quelques jours; je sais que vous êtes de mon avis, et plus j'y pense, +plus je me confirme dans mon avis. Je ne sais pas l'état des esprits +en France. Je ne puis croire qu'il commande la guerre pour la Syrie. +Et si l'état des esprits ne la commande pas, l'état des choses ne la +commande pas non plus. Il faut donc se conduire pour l'éviter; et si +on ne l'évite pas, il faut s'être conduit pour l'éviter. Personne ne +s'y trompera; plus je vois de mensonges, plus je me persuade qu'en +dernière analyse on ne croit, dans les grandes affaires, qu'à la +vérité et on finit toujours par savoir la vérité. Je fais bien peu de +cas des commérages; je ne vais point au-devant; je fais la part des +menées; mais le vent m'apporte chaque jour ces paroles: «Si la Syrie +viagère est refusée, c'est la guerre.» Cela peut n'être rien, ou +n'être qu'un langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce +peut aussi être quelque chose, et quelque chose de fort grave, et tout +autre chose que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc +de très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce +que vous voyez.» + +Presque au même moment, le duc de Broglie, de retour à Paris, +m'écrivait: «J'ai reçu votre lettre du 23 septembre. J'ai pensé qu'il +était utile de la communiquer _in extenso_ à M. Thiers et à M. de +Rémusat. Je la leur ai remise, à l'un et à l'autre. Voici quel est le +résumé de deux ou trois longues conversations que nous avons eues ces +jours-ci, sur le sujet même de cette lettre. + +«Il est avéré désormais pour tout le monde, et lord Palmerston +en convient lui-même, que l'envoi de M. Walewski a eu pour objet +d'obtenir des concessions du pacha, et non de le pousser à une +résistance aveugle et opiniâtre. Il est avéré pour tout le monde que +le résultat de notre intervention à Alexandrie a été, non de réduire, +mais d'augmenter ces concessions. La limite en est atteinte, du moins +quant à la France et à ses efforts. Elle ne prendra plus l'initiative +pour demander au pacha de nouveaux sacrifices; elle trouve le terrain +pris, d'après ses conseils, sage et conciliant; pourvu que le pacha +s'y contienne, pourvu qu'il se garde de faire une pointe au delà du +Taurus, pourvu qu'il se borne à concentrer ses troupes sur le littoral +de la Syrie et à défendre sa position actuelle, il peut compter sur +l'approbation et sur les bons offices de la France, sans préjudice +des déterminations ultérieures auxquelles certaines éventualités +pourraient la porter, dans son propre intérêt, mais sans aucun +engagement direct ou indirect, pour aucun cas quelconque. C'est là la +substance d'une dépêche envoyée à M. Cochelet. La même déclaration +a été faite aux ambassadeurs. Son but est, dans le cas où le pacha +jugerait à propos de tout céder, de lui en laisser la responsabilité. +Je trouve cela, pour ma part, raisonnable et digne. Cela est +d'ailleurs conséquent; nous avons refusé notre appui moral au traité +du 15 juillet, en nous réservant d'agir ainsi qu'il nous paraîtrait +sage et convenable; demander au pacha plus que ce qu'il concède +aujourd'hui, ce serait lui demander d'adhérer au traité du 15 juillet. +Qu'il le fasse, s'il le juge à propos; mais ce n'est pas à nous de l'y +pousser. + +«Cela posé, qu'y a-t-il à faire? + +«Trois choses, à ce qu'il me semble: + +1º Reculer, autant qu'il sera possible, la convocation des Chambres; +éviter, autant que possible, d'être poussé, bon gré mal gré, à des +engagements de tribune; gagner du temps. + +2º Accueillir sans hauteur, sans humeur, mais aussi sans duperie, les +ouvertures qui pourraient nous être faites à la suite des propositions +du pacha, de quelque part qu'elles viennent; les discuter pour ce +qu'elles peuvent valoir, et ne repousser péremptoirement que les +offres, directes ou détournées, d'adhérer au traité du 15 juillet. Il +y a malheureusement, quant à présent et jusqu'à ce que l'impuissance +de ce traité ait été démontrée par les faits, très-peu à espérer de +ces ouvertures; supposé, ce qui est douteux, qu'il nous en soit fait. +Entre le traité et les propositions du pacha, il n'y a point de marge +réelle, point d'intermédiaire véritable. Nous ne pouvons adhérer +au traité. La Prusse et l'Autriche même accepteraient peut-être +les propositions; mais ni l'une ni l'autre n'ont réellement voix au +chapitre. La présomption hautaine de celui qui dispose en maître du +cabinet anglais ne lui permettra pas de céder; et la Russie qui perd +toute position politique si la France et l'Angleterre se réconcilient, +qui a tout sacrifié pour amener la rupture, tout joué sur cette carte, +la Russie ne se prêtera probablement à rien. Quoi qu'il en soit, +encore un coup, attendre et ne rien rejeter sans discussion, ne +montrer ni irritation ni dépit, et s'il y a moyen de traiter, saisir +l'occasion. + +3º Enfin continuer avec ardeur et persévérance les préparatifs +d'armement, n'en point faire étalage, mais ne rien suspendre et ne +rien négliger, pousser ces préparatifs, quant au personnel, jusqu'aux +limites légales, quant au matériel et aux fortifications, jusqu'aux +limites du possible. Être en position, le moment venu, de n'avoir plus +à demander aux Chambres qu'une augmentation de personnel à verser dans +des cadres déjà posés et la ratification de ce qui a été fait sans +elles. Cela est de la dernière importance; quelle que soit l'issue +de tout ceci, il faut que la France en tire un armement complet que +l'imprévoyance du gouvernement représentatif ne permet d'obtenir que +dans les moments d'urgence et d'appréhension. + +«Qu'arrivera-t-il en définitive? + +«Personne ne peut le dire d'avance; mais on peut du moins, selon la +méthode que les mathématiciens nomment méthode exhaustive, poser +un certain nombre d'alternatives entre lesquelles la solution doit +nécessairement se trouver. + +«Le pacha fera-t-il une pointe sur Constantinople, et amènera-t-il +par là un _casus foederis_ qui dégénérerait, selon toute apparence, en +_casus belli_? C'est une chance qui paraît peu probable; soit que +les concessions obtenues de lui proviennent de sa faiblesse ou de sa +raison, elles écartent, du moins quant à présent, cette appréhension. + +«Cèdera-t-il tout? + +«M. Thiers ne le craint pas. J'avoue que, quant à moi, je n'en +serais nullement étonné. Si cela arrive, nous n'y pouvons rien. La +précaution, prise par la dépêche dont je vous parlais en commençant, +est notre seule sauvegarde; mais il est clair que nous ne ferons pas +la guerre pour lui reconquérir ce qu'il lui plaira d'abandonner. + +«Résistera-t-il avec avantage? Réussira-t-il à maintenir la Syrie, à +garder le littoral, à jeter dans la mer quiconque débarquerait? + +«C'est là notre belle carte; c'est celle sur laquelle nous avons mis +à la loterie. Si le numéro sort, tout ira bien. Si le traité est +convaincu d'impuissance et que les alliés soient mis en demeure d'en +conclure un autre qui livre décidément la Turquie à la Russie, nous +aurons beau jeu, soit à Berlin, soit à Vienne, soit même dans le sein +du cabinet anglais, pour en prévenir l'adoption. + +«Reste enfin, et malheureusement c'est ici l'hypothèse la plus +vraisemblable, reste que le pacha résiste à grand'peine, et qu'il +s'engage, entre lui et les alliés, une lutte prolongée qui le menace +de sa ruine. + +«Si cela arrive, logiquement, nous serions tenus de rester spectateurs +impassibles; pratiquement, il est possible que la position devienne +intenable, que l'honneur, que le mouvement de l'opinion nous forcent +d'intervenir. + +«Sous quelle forme, en quel sens, dans quelle mesure, à propos de +quelle circonstance cette intervention aurait-elle lieu? Il est +impossible de le dire d'avance; ce qui importe, c'est de tenir la +position aussi longtemps qu'elle sera tenable, et de ne rien faire qui +puisse la compromettre _à priori_ et de dessein prémédité. + +«Ainsi, par exemple, il importe de tenir notre flotte ensemble, de +ne point l'éparpiller, de la maintenir à une distance suffisante du +théâtre des hostilités, de ne se livrer à aucune demi-mesure, à aucune +de ces interventions de détail qui ne portent aucun fruit décisif et +qui engagent sans secourir. + +«L'avantage d'une position isolée, au milieu de ses inconvénients, +c'est de ne dépendre de personne, de faire ce que l'on veut, rien de +moins, rien de plus, et d'avoir, jusqu'au dernier moment, le choix +du parti qu'on prendra. L'avantage particulier de la France, dans la +position actuelle, c'est que, s'il y a guerre, on ne la lui fera pas, +c'est elle qui la fera. Il ne faut perdre ni l'un ni l'autre de ces +deux avantages en se mettant à la merci des accidents et des amiraux. +Ainsi, comme premier plan de conduite, n'envoyer la flotte sur le +théâtre des hostilités qu'avec des instructions positives, pour faire +ou pour interdire quelque chose de précis et de défini; et se réserver +par là, au besoin, de commencer l'intervention quand et comme on +voudra, de la commencer par une sommation à la Prusse et à l'Autriche +et par une menace de leurs frontières, si c'est alors le moyen qui +paraît le meilleur; en un mot, rester dans une expectative armée, mais +immobile, jusqu'au moment où l'on croira devoir en sortir par +quelque acte énergique et prémédité, voilà ce que la prudence semble +commander. + +«Et non-seulement c'est là la conduite prudente, mais c'est là la +conduite honnête. Il s'agit en effet d'engager une lutte terrible et +d'où dépend le sort du pays; il est juste et honnête qu'il en ait le +choix. + +«Il ne faut pas que le Roi et le pays se réveillent un beau matin en +guerre avec l'Europe par suite d'un malentendu, d'une étourderie ou +d'une bravade. Quand le moment sera venu, s'il doit venir, il faut que +le Roi et le pays en délibèrent; s'ils jugent que le cabinet a tort de +croire l'honneur de la France compromis par une plus longue inaction, +le cabinet se retirera, et d'autres suivront une politique conforme à +leur opinion. Si le Roi et le pays sont de l'avis du cabinet, alors, +mais alors seulement, il faudra prendre son parti. Prétendre soutenir +une telle lutte sans avoir, de coeur et d'enthousiasme, le Roi et le +pays avec soi, ce serait folie. + +«Voilà, mon cher ami, le résultat de nos conversations. Je vous le +transmets, tout en sachant bien que les événements disposent des +esprits et des volontés, et que ce qui paraît le meilleur peut, à +l'épreuve, être bien déconcerté.» + +Deux jours après avoir écrit cette lettre, qui n'avait pu partir +immédiatement, le duc de Broglie y joignit ce billet, sous la date du +3 octobre: + +«Ceci était le résumé fidèle du point où nous étions avant-hier soir. +Hier matin, la nouvelle du bombardement de Beyrout est arrivée. Ce +n'est rien de plus que ce à quoi l'on devait s'attendre; mais l'émoi +est grand, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des résolutions +précipitées. J'y ferai de mon mieux. Il y a eu, dans la journée, un +conseil qui n'a abouti à rien. On a parlé de convoquer les Chambres. +On a parlé d'envoyer la flotte pour protéger, par sa présence, +Alexandrie, en laissant tout le reste suivre son cours naturel. Les +opinions ont été divisées, et déjà, la seconde dépêche télégraphique +étant plus tranquille que la première, il y a de la détente. Je vous +tiendrai au courant.» + +Aussitôt répandues, ces nouvelles produisirent dans le public deux +effets contraires; sciemment ou aveuglément, les esprits se livrèrent +à deux courants opposés: «Les choses iront à la guerre, m'écrivait +le 17 août M. de Lavergne, tant que tout le monde croira la paix +inébranlable, et elles reviendront à la paix dès que tout le monde +verra la guerre imminente.» Quand on sut Beyrout bombardé et la +déchéance de Méhémet-Ali prononcée à Constantinople, le premier +mouvement général fut belliqueux, belliqueux sans bien savoir où +et dans quelles limites; on voulait échapper au déplaisir de la +situation, et rendre coup pour coup à ces puissances qui avaient, +disait-on, trouvé et saisi en Orient l'occasion de reformer, contre +la France, la coalition de 1815. Mais les passions et les factions +ennemies se chargèrent de donner à ce mouvement toute sa portée; de +belliqueux, elles le rendirent promptement révolutionnaire; le droit +public européen et la monarchie française, les frontières des États, +l'organisation et l'avenir de l'Europe furent ardemment remis en +question; la presse républicaine recommença ses violences, les +sociétés secrètes leurs menées, les réunions populaires leurs +bravades et leurs exigences. De jour en jour, d'heure en heure, 1840 +ressemblait plus complétement à 1831; les mêmes excès préparaient les +mêmes dangers et provoquèrent la même résistance; l'esprit d'ordre +légal et de paix reparut, d'abord embarrassé et timide, bientôt animé +et fortifié par la gravité de ses alarmes, moins bruyant que l'esprit +révolutionnaire, mais résolu à la lutte et cherchant de tous côtés, +pour la politique, que, depuis neuf ans, il avait fait triompher, un +point d'appui et de fermes défenseurs. + +Évidemment le cabinet présidé par M. Thiers n'était pas bien placé +pour cette tâche. Il s'était, en se formant, penché vers le côté +gauche, et sans s'y livrer, il avait glissé sur cette pente. Le parti +conservateur, qui l'avait vu arriver avec humeur, ne l'attaquait +plus, mais ne lui portait pas confiance et dévouement. En Orient, +les événements démentaient ses prévisions: d'accord en cela avec le +sentiment public, il s'était fait le protecteur de la cause et de +la puissance égyptiennes; mais cette puissance, mise à l'épreuve, se +trouvait fort au-dessous de ce qu'il en avait espéré; et pour avoir +quelque chance de succès, cette cause eût imposé à la France des +sacrifices et des risques fort au-dessus de son importance. Le cabinet +ne voulait pas la guerre; mais il s'y était préparé avec ardeur, la +croyant possible, prochaine peut-être, et voulant du moins en inspirer +à l'Europe la crainte. Par le tour que prenaient les événements, +ses préparatifs militaires perdaient leur sens, et en présence de +l'excitation belliqueuse prompte à se transformer en fermentation +révolutionnaire, l'esprit de résistance et de paix regagnait son +empire. Quand, à la nouvelle de l'exécution facile du traité du 15 +juillet en Orient, cette situation embarrassée et fausse du cabinet +français éclata: «Voilà pour M. Thiers, dit M. Rossi, une belle +occasion de donner sa démission.» + +M. Thiers et ses collègues ne s'y méprirent point, et dès les premiers +jours d'octobre, un peu plus tôt même peut-être, ils offrirent +leur démission au Roi qui s'en montra d'abord inquiet et refusa de +l'accepter. J'ai déjà eu occasion de le dire; c'était la disposition +de ce prince de s'associer vivement aux émotions patriotiques sans +qu'elles dominassent son jugement et ses résolutions. Il était, pour +le sentiment national, plein de sympathie, de complaisance même, +et pourtant d'indépendance, capable d'en partager aujourd'hui +l'entraînement et d'en reconnaître demain l'erreur et le péril. Dans +la question égyptienne et sur le traité du 15 juillet, il avait pensé +et senti comme le public, et manifesté même son sentiment avec plus +d'impétuosité que de prévoyance, gardant cependant, au fond de son +âme, quelque inquiétude et faisant quelquefois, dans la conversation, +des réserves prudentes que lui suggérait la mobilité de son +imagination, sans qu'il préméditât aucun changement de conduite et de +conseillers. Il avait sincèrement adhéré à toutes les mesures que +lui avait proposées le cabinet, comptant toujours que les quatre +puissances ne pousseraient pas les choses à bout, que Méhémet-Ali +résisterait efficacement, qu'une transaction interviendrait, qu'en +tout cas la paix de l'Europe ne serait pas troublée, et fort aise +qu'en attendant une solution favorable, l'état militaire de la France +se relevât, pour la sûreté du pays et la force de son gouvernement. +Quand le véritable état des faits se manifesta, quand les chances +d'une guerre sans motif sérieux et sans intérêt national devinrent +pressantes, le roi Louis-Philippe s'arrêta sur la pente, se souciant +peu de l'avoir suivie jusque-là, et bien décidé à n'y pas aller +plus loin: «Puisque l'Angleterre et les alliés nous déclarent qu'ils +limiteront les hostilités au développement nécessaire pour faire +évacuer la Syrie, et qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, +je ne vois pas, disait-il, qu'il y ait là, pour nous, le _casus +belli_. La France n'a point garanti la possession de la Syrie à +Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin d'approuver l'agression des +puissances, et encore plus loin de vouloir leur prêter aucun appui, +ni moral ni matériel, je ne crois pas que son honneur soit engagé à +se jeter dans une guerre où elle serait seule contre le monde entier, +uniquement pour maintenir Ibrahim en Syrie. On objecte que les alliés +vont attaquer l'Égypte. Nous verrons alors ce que nous aurons à faire. +Mais tant que les puissances nous donnent l'assurance qu'elles ne +veulent point attaquer l'Égypte, je ne vois pas que le _casus belli_ +soit arrivé; et dans l'état actuel des choses, nous n'avons qu'à +attendre en regardant bien.» Ce fut dans cette disposition que le Roi +ordonna, le 7 octobre, la convocation des Chambres, et accepta la note +diplomatique du 8 par laquelle M. Thiers se bornait à déclarer que +la déchéance de Méhémet-Ali en Égypte, mise à exécution, serait, à +l'équilibre général de l'Europe, une atteinte que la France ne saurait +accepter; à ces termes, l'accord se rétablit momentanément entre le +Roi et le cabinet. + +De toutes parts et tous les jours on m'écrivait que cet accord ne +durerait pas, que le cabinet ne pouvait faire face à la situation, +que le Roi et les ministres en étaient également convaincus. On me +pressait d'agir, de manifester hautement mon opinion et mon intention. +Et en même temps on m'assaillait de tous les doutes, de toutes les +hésitations, de toutes les inquiétudes incohérentes dont mes amis, +comme le public, étaient préoccupés, croyant tantôt à la paix, tantôt +à la guerre, aujourd'hui au raffermissement, demain à la chute +du cabinet, et s'il tombait, à l'extrême difficulté, peut-être à +l'impossibilité de le remplacer. + +A ces avertissements, à ces tiraillements en tous sens, ma réponse +était toujours la même: «Si le cabinet doit tomber, écrivais-je, je +veux être absolument étranger à sa chute et aux revers qui amèneront +sa chute. Rester dans ma ligne de conduite et m'y trouver debout si +les événements viennent m'y chercher, voilà à quoi je m'applique. Je +ne veux pas faire les événements qui pourraient venir m'y chercher, ni +qu'on puisse seulement supposer que j'ai voulu les faire. Je ne +puis être fort dans une situation difficile qu'autant que je n'aurai +contribué en rien à la créer. Prenez garde d'ailleurs; vous vous +laissez trop prendre aux vicissitudes du langage et de la situation; +on change tous les jours d'impression, de paroles, d'inquiétude ou +d'espérance; on est doux, on est aigre, on croit à la paix ou à la +guerre, selon l'intérêt ou la fantaisie du moment. Intérêt bien petit, +fantaisie bien passagère, mais qui n'en font pas moins dire blanc +aujourd'hui, noir demain. Et la situation elle-même flotte beaucoup; +elle va en haut, en bas, à droite, à gauche. Il ne faut pas laisser +ballotter son propre esprit et sa propre conduite selon le bavardage +des hommes et les ondulations des choses. Il y a un point culminant +dans les situations, une pente réelle et définitive des événements. +C'est là qu'il faut jeter l'ancre et se tenir, et assister de là au +trouble des paroles et à la fluctuation des incidents quotidiens.» + +Nul, parmi mes amis, ne jugeait et ne m'instruisait mieux de cette +situation que M. Duchâtel: éloigné de Paris en ce moment, il observait +les faits et pesait les chances avec cette ferme et fine sagacité, +toujours dirigée vers le point essentiel des questions et des +affaires, qui est l'un des mérites éminents de son esprit. Il +m'écrivait le 1er octobre de Mirambeau: «Nous sommes dans une des plus +terribles crises qu'un gouvernement nouveau puisse avoir à traverser. +L'inquiétude est extrême; personne ne veut croire à la guerre, et le +principal motif de cette confiance, c'est la crainte que la guerre +inspire. Seul contre tous, on peut se défendre chez soi quand on est +injustement attaqué, mais on ne peut pas espérer de faire prévaloir +ses opinions dans le monde. Vous pouvez voir, par les fluctuations +de la Bourse, ce que serait notre crédit dans le cas d'une guerre +générale; nos finances sont admirables pour le temps de la paix; mais +le gouvernement est encore trop récemment affermi, et les partis +sont trop animés pour que la guerre ne détruisît pas la confiance des +capitalistes en leur faisant redouter un changement de gouvernement +et, à la suite, la banqueroute. Tout cela est fort inquiétant. Il n'en +faut pas moins penser à son honneur, car l'honneur avant tout; mais il +faut aussi écouter la prudence. Je suis complétement de votre avis; +si la guerre vient à éclater, il faut que sa nécessité soit trois fois +évidente; sans cela on courrait de terribles chances.» Et quelques +jours après, le 10 octobre, se préoccupant de ma situation +personnelle, il ajoutait: «Le pays ne veut pas la guerre. On n'admet +pas que, pour conserver la moitié de la Syrie à Méhémet-Ali, nous nous +exposions à de beaucoup plus grands périls que ceux que nous n'avons +pas voulu courir en 1830, quand il s'agissait, pour nous, de reprendre +nos frontières naturelles. Je n'ai pas de conseils à vous donner; vous +savez mieux que moi le fond des choses; mais, dans votre intérêt et +dans celui du pays, jamais situation n'a été plus délicate que la +vôtre; votre responsabilité est immense. Au point où nous en sommes, +si la guerre générale ne vous semble pas inévitable, vous devez +opposer votre _veto_ à la guerre. Si vous pensez, connaissant à +fond cette terrible affaire, que le dernier mot doive être prononcé, +concourez vous-même à le prononcer; mais ne le laissez pas prononcer +par d'autres, si votre avis n'est pas que la France soit condamnée à +recourir à une si grave extrémité.» + +J'avais, pour moi-même, le même sentiment: tout ce que je voyais des +difficultés, chaque jour plus vives, de la question extérieure, +tout ce que j'apprenais des périls croissants de la fermentation +révolutionnaire à l'intérieur, aggravait, à mes yeux, le poids de ma +responsabilité personnelle, et me faisait chercher avec anxiété ce +que j'avais à faire pour m'en acquitter: «Je ne crois pas à la guerre, +écrivais-je à mes plus intimes amis; mais je suis aussi inquiet que si +j'y croyais. Ma prévoyance est sans pouvoir sur ma disposition. Tout, +absolument tout est engagé pour moi dans cette question, mes plus +chers intérêts personnels, les plus grands intérêts politiques de mon +pays, et de moi dans mon pays. Et tout cela se décide sans moi, loin +de moi, en Syrie, par le canon de Napier, à Paris, par les conseils +d'un cabinet qui n'est pas le mien. Ma raison persiste dans sa +confiance; je ne crois pas à la guerre; mais mon âme est pleine de +trouble. Je n'ai jamais été si agité.» + +Quand j'appris que les Chambres étaient convoquées et se réuniraient +le 28 octobre, je sortis de ma plus pressante peine; j'étais ainsi +naturellement appelé à reprendre ma place sur le lieu et dans les +débats où toutes les questions qui pesaient sur moi allaient se vider. +J'écrivis sur-le-champ à M. Thiers: + +«Monsieur le président du Conseil, + +«La convocation des Chambres pour le 28 de ce mois m'impose le devoir +de me rendre à Paris pour assister aux premiers débats de la session. +Je prie Votre Excellence de vouloir bien demander au Roi, pour moi, +la faveur d'un congé. Je crois que, dans quinze jours, mon absence +momentanée sera ici sans inconvénient. Très-probablement la situation +sera, pour quelque temps, stationnaire, et je laisserai les affaires +dont Sa Majesté m'a fait l'honneur de me charger entre les mains de +M. le baron de Bourqueney qui les a suivies depuis leur origine, +en connaît parfaitement l'histoire, s'est pénétré de l'esprit qui a +présidé aux négociations, et qui inspire au gouvernement anglais, par +son caractère comme par sa capacité, une estime pleine de confiance. +Je serai d'ailleurs toujours prêt, dès que j'aurai satisfait aux +premiers devoirs de la session, à venir reprendre ici mon poste, selon +les intentions du Roi et les instructions de Votre Excellence.» + +Le même jour 13 octobre, pour que ma disposition fût bien connue et +bien comprise de mes amis, et des ministres eux-mêmes avec qui je ne +pouvais m'en expliquer directement et sans réserve, j'écrivis au duc +de Broglie: + +«Mon cher ami, je suis inquiet, inquiet du dedans encore plus que +du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit révolutionnaire +exploitant l'entraînement national, et poussant à la guerre sans motif +légitime, sans chance raisonnable de succès, dans le seul but et le +seul espoir des révolutions. + +«Je dis sans motif légitime. La question de Syrie n'est pas un cas de +guerre légitime. Je tiens cela pour évident. + +«Jusqu'ici, aucune autre question n'est élevée, en principe, par le +traité du 15 juillet, en fait, par son exécution. Aucun grand intérêt +de la France n'est attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, +ni ses institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa +richesse. + +«Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente. +Des questions peuvent naître là, des événements peuvent survenir +auxquels la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de +s'armer, de se tenir prêts. Ce n'est pas une raison d'élever soi-même, +en Occident, des événements et des questions plus graves encore et qui +ne naissent pas naturellement. + +«On a tenu peu de compte de l'amitié de la France. Elle en est +blessée, et très-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, +de politique parfaitement indépendante et purement personnelle. +Ce n'est pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui +commandent et légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni +défier, ni tromper la France. On lui a demandé son concours. Elle +l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé outre, avec peu +d'égards. Il y a eu insouciance et mauvais procédé, non pas affront. + +«Après les motifs, je cherche les chances. + +«Il ne faut pas s'y tromper: née de la sorte et sous cette impulsion, +la guerre serait générale. Par honneur comme par intérêt, les +quatre puissances se tiendraient unies. L'alliance anti-égyptienne +deviendrait une coalition anti-française. La France elle-même y +pousserait. La guerre générale et révolutionnaire est la seule dont +veuillent ceux qui veulent la guerre, la seule dont ils puissent rêver +le succès. + +«En France, aujourd'hui, je crois à la violence révolutionnaire des +factions; je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de la nation. + +«Au dehors, point de grande cause à défendre; ni la sûreté ni +l'indépendance nationale ne sont menacées. Au dedans, point de grande +conquête à faire; le pays a le régime qu'il voulait. + +«Des passions anarchiques dans quelques hommes, ou même dans une +portion de la multitude, ne sont pas l'élan révolutionnaire d'un +peuple. Les factions politiques conspireraient. Les passions +personnelles éclateraient. Le pays ne se soulèverait pas. + +«L'anarchie ne peut plus faire en France que du bruit et du mal. Ses +espérances sont des illusions, comme ses forces. + +«En Europe, la guerre révolutionnaire ne trouverait pas, chez les +peuples, tout l'appui qu'on s'en promet. + +«En 1830, sur bien des points, une grande épreuve a été faite, après +beaucoup de petites épreuves tentées de 1814 à 1830. Presque partout +les forces révolutionnaires se sont trouvées insuffisantes; les +espérances révolutionnaires ont été déçues. + +«Il y a des gens qui oublient; il y en a qui se souviennent, et +l'expérience affaiblit ceux qu'elle ne change pas. + +«L'esprit de nationalité et d'amélioration graduelle sous les +gouvernements nationaux a gagné plus de terrain en Europe que l'esprit +de révolution. + +«L'esprit de nationalité dominerait en Allemagne. + +«L'Espagne est déchirée, l'Italie énervée, la Pologne écrasée. Je +ne dis pas que ces pays ne soient rien. Pourtant quelle force +considérable et durable pourrions-nous espérer de là? + +«Et à quel prix? Au prix de notre honneur. Nous le disons depuis +dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement d'être devenu un +gouvernement le lendemain d'une révolution, d'avoir soutenu nos +droits sans faire nulle part appel aux passions, de s'être créé par la +résistance et maintenu par l'ordre et la paix. Cesserons-nous de dire +cela? Changerons-nous tout à coup de maximes, de langage, d'attitude, +de conduite? + +«Cela n'est pas possible: la tentative serait honteuse et fatale. Pour +son honneur comme pour sa sûreté, la France est vouée aujourd'hui à la +cause de la paix. La guerre pour les plus grands, les plus pressants +intérêts nationaux, la guerre nécessaire, inévitable, évidemment +inévitable, la guerre défensive peut seule aujourd'hui nous convenir. +Si la France est attaquée, qu'elle repousse l'attaque. Si sa dignité +exige quelque part, en Orient comme à Anvers, comme à Ancône, comme au +Mexique, quelque acte de présence et de force, qu'elle l'accomplisse, +et dise, en l'accomplissant, à l'Europe:--Venez me chercher chez +moi.--C'est là, pour nous, la seule conduite sûre, conséquente et +digne. + +«Vous savez, vous pensez tout cela comme moi, mon cher ami; j'en suis +sûr. Aussi c'est pour moi-même, non pour vous que je vous le dis. Je +suis loin. Je vois de loin le mouvement, l'entraînement. Je ne puis +rien pour y résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer. Je vous +l'écrivais il y a trois semaines; je ne saurais juger de l'état +des esprits en France, ni apprécier ce qu'il permet ou prescrit au +gouvernement. Il se peut que la guerre, cette guerre dont j'entends +parler, la guerre générale, révolutionnaire, agressive, qui ne me +paraît point commandée par l'état des choses, il se peut que cette +guerre soit rendue inévitable par l'état des idées et des sentiments +publics. Si cela était, je ne m'associerais pas davantage à une +politique pleine, selon moi, d'erreur comme de péril. Je me tiendrais +à l'écart. + +«J'ai confiance dans les Chambres. J'ai toujours vu, dans les +moments très-critiques, le sentiment du péril du devoir et de la +responsabilité s'emparer des Chambres, et leur donner des lumières, +un courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué, +comme à tout le monde. C'est ce qui est arrivé en 1831. Nous nous le +sommes dit très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, leur +concours, leurs débats, sans cette explosion légale, cette lutte +organisée des passions et de la raison publiques, jamais le +gouvernement de 1830 n'eût résisté à l'entraînement belliqueux et +révolutionnaire, alors si vif et si naturel; jamais le pays n'eût +trouvé en lui-même tant de sagesse et d'énergie pour soutenir son +gouvernement. Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on +espérer un second succès? Je l'ignore; mon anxiété est grande; mais +ma confiance est à la même adresse; c'est par les Chambres, par leur +appui, par la discussion complète et sincère dans leur sein, qu'on +peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le peut. + +«Mon cher ami, conseillez, soutenez, faites prévaloir cette +politique-là, car encore une fois je suis sûr que c'est aussi la +vôtre. Elle aura, soit ici à Londres, soit dans la Chambre à Paris, +partout et sous toutes les formes, mon concours le plus actif, le plus +dévoué. Je serai à Paris je ne sais quel jour, mais, à coup sûr, +pour les premiers débats de la session. Je ne puis, à aucun prix, +me dispenser d'y assister. Je me le dois à moi-même. Je demande +aujourd'hui un congé qui ne souffrira, je pense, aucune difficulté.» + +Le congé me fut immédiatement accordé; M. Thiers m'en donna avis le 15 +octobre. Mais en même temps s'éleva une question qui devint, entre mes +amis mêmes, une occasion de dissentiment; ils n'étaient pas d'accord +sur le moment où il convenait que mon retour à Paris fût placé. Le +cabinet annonça son dessein de porter M. Odilon Barrot à la présidence +de la Chambre des députés. Je n'avais, envers M. Odilon Barrot, +aucun mauvais vouloir; depuis 1831, nous avions différé d'avis sur le +système de gouvernement, au dedans et au dehors; à la tribune, nous +nous étions habituellement combattus, mais sans violence ni amertume +personnelle; j'honorais son caractère et j'étais persuadé qu'il +présiderait la Chambre avec équité et dignité. Mais il était, depuis +neuf ans, le chef de l'opposition à la politique que, depuis neuf +ans, j'avais soutenue; la coalition, qui nous avait momentanément +rapprochés en 1839, avait échoué dans le dessein d'effacer nos +dissidences et de nous unir dans le gouvernement; peut-être si, +à cette époque, nous avions été seuls en face l'un de l'autre, +serions-nous parvenus à nous entendre; mais nos partis avaient +toujours été et restaient profondément divers et divisés. Je +n'hésitai pas à penser et à déclarer que je ne pouvais donner à +cette candidature mon adhésion, et j'écrivis le 17 octobre au duc de +Broglie: + +«J'entends dire qu'on se décide à porter M. Barrot à la présidence. +J'ai quelque peine à le croire. D'après ce qui me revient de bien +des côtés, d'après les conjectures de ma propre raison, c'est une +candidature très-périlleuse. On ne réussira probablement pas; et si on +ne réussit pas, comment pourra-t-on supporter cet échec? + +«Mais voici un motif, à mon avis, plus grave encore, un motif pris +dans le fond des choses. Quel est le côté faible, le mal essentiel de +la situation? C'est d'avoir affiché la guerre sans la vouloir, poussé +à la guerre en visant à la paix. On était naturellement placé sur +cette pente; on avait besoin d'inquiéter au dehors, de persuader que +la guerre était possible, de faire prendre au sérieux l'attitude, le +langage, les préparatifs. Mais évidemment le but a été dépassé +sans être atteint. Non par le gouvernement lui-même et la politique +officielle; mais autour du gouvernement, dans son parti, dans +l'atmosphère qui lui donne sa physionomie et sa couleur, l'attitude, +le langage, les démonstrations ont pris un caractère d'exagération, +d'emportement, de menaces déclamatoires et révolutionnaires; caractère +qui, au dedans, chez nous, rend en effet aux passions révolutionnaires +de l'espérance, et qui au dehors, en Europe, irrite sans imposer, et +répand, non une salutaire, mais une malfaisante inquiétude. + +«La position du gouvernement en a souffert. On a douté, tantôt de ses +assurances pacifiques, tantôt de ses déclarations belliqueuses. On n'a +pas bien su ce qu'il voulait. On n'a eu ni assez confiance ni assez +peur. + +«D'où vient surtout le mal? Du contact et de l'influence de la gauche. +De cette gauche fatiguée et non pas transformée, qui n'a ni mauvaises +intentions, ni le courage des bonnes, qui parle, écrit, agit, non plus +par forte passion révolutionnaire, mais par routine et complaisance +révolutionnaire, qui promet au dedans plus qu'elle ne peut et ne +voudrait tenir, menace au dehors plus qu'elle ne peut et ne voudrait +frapper, et qui imprime ainsi, au cabinet qu'elle soutient et à la +situation qu'elle domine, toutes les apparences et tous les périls +d'une politique qu'elle n'a ni le dessein ni la force de pratiquer. + +«Et c'est le chef de ce parti que le gouvernement donnerait à +la Chambre, et prendrait lui-même pour drapeau! Le gouvernement +proclamerait hautement cette influence quand c'est précisément de +cette influence que dérive ce qu'il y a de faux, d'embarrassant et de +plus dangereux peut-être dans sa propre situation! + +«Pour moi, je regarderais l'adoption officielle et le succès de cette +candidature comme l'aggravation d'un mal déjà fort grave. En lui-même, +le fait serait peu de chose; mais il proclamerait, il augmenterait +l'influence de la gauche dans nos affaires. Elle en a déjà beaucoup +trop pour la dignité de notre politique, autant que pour sa sûreté.» + +Sur le fond de la question, tous mes amis, ou à peu près, étaient de +mon avis; mais ne pouvais-je pas me dispenser de manifester hautement +mon avis? Pourquoi me hâterais-je d'arriver dès le début de la session +et avant le vote sur la présidence de la Chambre? J'étais le maître, +en arrivant quelques jours plus tard, d'échapper à cet embarras. Il +était plus grave que, de loin, je ne le prévoyais: «Les adversaires +du cabinet, m'écrivait-on, attendent votre arrivée comme le signal de +l'attaque; rien n'est si aisé que de le renverser, et il ne demande +pas mieux que de se retirer; la plupart des ministres trouvent le +fardeau trop lourd, et M. Thiers sera charmé de le passer à d'autres, +en gardant pour lui la popularité. Si vous êtes ici, votre présence +seule hâtera la chute, et votre liberté d'action en sera ensuite fort +gênée. Ce que la prudence vous conseille, c'est de laisser passer le +début de la session, et, si vous devez être appelé, d'attendre qu'on +vous appelle.» M. Rossi surtout insistait pour que je m'en tinsse à ce +conseil de prudence. + +Ces objections ne me persuadèrent point. J'écrivis le 20 octobre au +duc de Broglie: «J'y ai bien pensé. Je partirai d'ici le 25. J'irai +prendre ma mère et mes enfants en Normandie, et je serai à Paris le 28 +au soir ou le 29. Il ne faut pas accepter l'air des embarras qu'on n'a +pas. Je n'attends rien à Londres. Je ne vais rien chercher à Paris. Je +ne suis ici, je ne serai là dans aucune intrigue. Je ne dirai, je ne +ferai rien là qui ne soit en parfaite harmonie avec ce que j'ai dit et +fait ici depuis huit mois. J'ai promis au cabinet de le seconder sans +me lier à lui. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai. J'ai dit que +je garderais ma position et mes amis sans épouser leur humeur. Je le +ferai comme je l'ai fait. J'ai fait, le premier jour, les réserves qui +m'ont paru raisonnables en soi, convenables pour moi. Je n'ai rien à y +ajouter, rien à en retrancher aujourd'hui. Pourquoi donnerais-je à +ma conduite des apparences d'hésitation et de contrainte? Ni dans le +passé, ni dans l'avenir, ni dans mes actions, ni dans mes intentions, +rien ne m'y oblige. Je veux prendre ma position simplement, +ouvertement, tout entière, sans éluder aucune de ses difficultés +naturelles, sans y ajouter aucune difficulté factice ou étrangère. Je +suis député avant d'être ambassadeur. Je tiens plus à ce que je suis +comme député qu'à ce que je suis comme ambassadeur. J'ai demandé un +congé pour l'ouverture de la session. On me l'a donné. J'en userai +sérieusement en me rendant à la Chambre quand il y a quelque chose de +sérieux à dire ou à faire. Je n'attendrai pas, pour y paraître, qu'il +soit insignifiant d'y être. J'agirai, comme député, selon ma raison, +mon passé, mon honneur. Je parlerai, comme ambassadeur, selon ce que +j'ai pensé, écrit, fait ou accepté depuis que je le suis. Je crois que +cela peut très-bien se concilier. Je n'y ressens, pour mon compte, +pas le moindre embarras. Si cela ne peut pas se concilier, je m'en +apercevrai le premier.» + +Les événements m'épargnèrent l'embarras dont mes amis se +préoccupaient. Le 15 octobre, vers six heures du soir, le Roi +retournait à Saint-Cloud avec la Reine et madame Adélaïde; sur le quai +des Tuileries, près du pont Louis XVI, une forte détonation éclata; +un homme accroupi près du poste dit _du Lion_, au pied du poteau d'un +réverbère, avait tiré sur le Roi; deux valets de pied et l'un des +gardes nationaux à cheval de l'escorte furent blessés; personne dans +la voilure ne fut atteint. Arrêté sur-le-champ, l'auteur de +l'attentat ne tenta point de s'enfuir: «Je ne m'en vais pas.--Votre +nom?--Conspirateur.--Votre profession?--Exterminateur des tyrans. +Maudite carabine! J'ai pourtant visé juste. Mais je l'avais trop +chargée.» Il s'appelait Marius Darmès, né à Marseille et frotteur +de profession à Paris. C'était un fanatique grossier et brutal, +qui passait sa vie dans une atmosphère de haine contre les rois en +général, contre le roi Louis-Philippe en particulier, et qui regardait +le meurtre comme un droit naturel de la haine. + +L'effet de ce crime fut grand, plus grand peut-être qu'en d'autres +occasions semblables. Il éclatait au milieu d'un public déjà +très-animé et très-inquiet de la situation générale. On voyait là +un odieux résultat et un effrayant symptôme de la fermentation +révolutionnaire, renaissante et journellement fomentée. On s'étonnait, +on s'indignait, on s'irritait, on s'alarmait, on se répandait en +prédictions sinistres sur l'avenir de la société comme du pouvoir. Je +retrouve, dans une lettre que j'écrivis le 19 octobre, en apprenant +cette nouvelle, l'impression que je reçus à Londres même, et du fait +et de l'état où il jetait en France les esprits: «Ce nouvel assassinat +ne m'a pas surpris. C'est une rude entreprise que de rétablir de +l'ordre dans le monde. Aujourd'hui tous les scélérats sont fous et +tous les fous sont prêts à devenir des scélérats. Et les honnêtes gens +ont à leur tour une folie; c'est d'accepter la démence comme excuse +du crime. Il y a une démence qui excuse, mais ce n'est pas celle de +Darmès et de ses pareils. On n'ose pas regarder le mal en face, et on +dit que ces hommes-là sont fous pour se rassurer. Et pendant que les +uns se rassurent lâchement, d'autres s'épouvantent lâchement aussi: +«Tout est perdu, disent-ils; c'est la fin du monde.» Le monde a vu, +sous d'autres noms, sous d'autres traits, bien des maux et des périls +pareils, pour ne pas dire plus graves. Nous avons besoin aujourd'hui +d'un degré de justice, de bonheur et de sécurité dans le bonheur, dont +autrefois les sociétés humaines n'avaient pas seulement l'idée. +Elles ont vécu pendant des siècles, bien autrement assaillies de +souffrances, de crimes, de terreurs. Elles ont prospéré pourtant, +elles ont grandi dans le cours de ces siècles. Nous oublions tout +cela. Nous voudrions qu'aujourd'hui, et pour nous, tout le progrès +qui est à faire fût fait. Certainement tout n'est pas fait, bien s'en +faut; mais tout n'est pas perdu non plus. Pour moi, l'expérience, +qui m'a beaucoup appris, ne m'a point effrayé; je passe pour un juge +sévère de mon temps, et je crois son mal encore plus grave que je ne +le dis; mais je dis aussi qu'à côté de ce mal le bien abonde, et qu'à +aucune époque on n'a vécu, dans le plus obscur village comme dans +Paris, au milieu de plus de justice, de bien-être et de sûreté.» + +Dans les situations difficiles et déjà ébranlées, tous les incidents +sont graves; l'attentat de Darmès porta au cabinet un rude coup. M. +Duchâtel, de retour à Paris, m'écrivit le 19 octobre: «Je suis arrivé +ici avant-hier soir. J'y ai trouvé la situation à peu près telle que +je me la représentais; cependant avec plus de ressources. Le parti +de la paix a considérablement gagné depuis une dizaine de jours; +la question paraît même, à tout le monde, tranchée de ce côté-là. +L'attentat a produit un grand effet; cet effet a été déplorable pour +le cabinet. Chacun a reporté sa pensée sur l'anarchie qui envahit +tout, et le spectacle de cette anarchie indigne et inquiète les gens +honnêtes et sensés. Hier, dans la soirée, j'ai été à Saint-Cloud. J'ai +causé longtemps avec le Roi; l'attentat ne l'a pas troublé; il est +ferme, décidé, résolu; il a la tenue que vous lui avez vue dans ses +bons jours. Il a commencé par me dire que l'attentat était le fruit +des attaques de la presse, qu'il le devait aux journaux; puis il a +reporté la conversation sur le cabinet; il m'a dit que ses ministres +paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se +détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à +la main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son +espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult, +vous, moi, Villemain, etc., que M. Molé lui-même le reconnaissait et +se déclarait prêt à être votre ministériel. En résumé, le Roi sent +que le cabinet ne peut plus aller; il est décidée à s'en séparer à la +première occasion et vous regarde comme son sauveur. + +«Voici maintenant mon opinion. Jamais les circonstances ne seront plus +graves, ni le danger plus grand. Il y a encore moyen de tout sauver; +mais il n'est pas certain que, dans deux mois, le salut soit possible. +Pour ce qui me regarde, bien que la tâche soit peu séduisante, je +n'hésiterais pas. Quant à vous, je trouve que la situation s'offre +fort belle. Toutes les nuances du parti conservateur, depuis M. Molé +jusqu'à M. Calmon, vous appellent. Ces moments-là s'offrent rarement +dans la vie des hommes, et en général ils durent peu, si on ne les +saisit pas à propos. Je crois le jour arrivé, pour vous, de saisir, +comme ministre des affaires étrangères, la grande question que vous +avez entamée comme ambassadeur. Comme ambassadeur, vous n'avez plus +grand'chose à faire; votre position devant les Chambres ne serait même +plus tenable. M. Thiers ne peut pas traiter raisonnablement. Ou je me +trompe fort, ou l'on vous ferait des concessions qui ne lui seraient +pas accordées. Et supposez que vous parveniez, comme ministre, à +arranger la question par une transaction où vous ménageriez de bonnes +apparences, ce sera le plus grand succès qu'un homme puisse obtenir, +et le plus notable service qui puisse toucher le pays. Ajoutez que la +situation intérieure vous sert admirablement. La gauche dynastique est +discréditée; la gauche radicale est plus insensée que jamais. Il y a +autant à faire qu'au mois de mars 1831, et le danger est moins grand; +la fièvre révolutionnaire d'alors, bien que factice, avait cependant +plus de réalité que le petit mouvement d'aujourd'hui. En me résumant, +le conseil que je vous donnerais avec la plus profonde conviction, +c'est de ne pas reculer devant l'occasion si, comme je le crois, elle +ne tarde pas à être offerte. Il n'est pas donné tous les jours de +pouvoir sauver son pays.» + +La crise prévue ne se fit pas attendre. Roi, ministres et public, +tout le monde y était ou résolu, ou résigné. Le 20 octobre, le cabinet +présenta au Roi le projet de discours par lequel il lui proposait +d'ouvrir la session[24]. Le langage en était digne et mesuré; mais +il était conçu dans la perspective de la guerre, et pour la faire +pressentir au pays en lui demandant les moyens de s'y préparer. Le Roi +refusa de se placer dans la direction et sur la pente de cet avenir. +Les ministres lui donnèrent leur démission qu'il accepta, sans +aigreur mutuelle; des deux parts, l'issue à laquelle on arrivait +était pressentie et préparée; le surlendemain, 22 octobre, M. +Thiers m'écrivit: «Mon cher collègue, je vous ai adressé une dépêche +télégraphique, et j'y ajoute une lettre du Roi qui vous arrive par +courrier extraordinaire. Vous aurez deviné certainement, avant toute +explication, de quoi il s'agit. Le cabinet n'a pas été d'accord avec +le Roi sur la rédaction du discours de la Couronne, et nous lui avons +donné notre démission. Je crois que notre discours était modéré, et +tout juste au niveau des circonstances. Cependant le Roi en a pensé +autrement, et je suis loin de m'en plaindre. La situation est si grave +que je comprends parfaitement les opinions diverses qu'elle inspire. +Vous êtes naturellement l'un des hommes auxquels le Roi a le plus +pensé dans cette occasion, et il souhaite que vous fassiez la plus +grande diligence possible pour venir l'aider à sortir des difficultés +bien grandes du moment. Ne croyez pas que je serai, pour vous, un +obstacle. Le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus +grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci, +je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne.» + +[Note 24: _Pièces historiques_. Nº XII.] + +Le Roi m'écrivait de Saint-Cloud, le 21 octobre au soir, en commençant +par me remercier de la lettre que je lui avais adressée le 19, à la +nouvelle de l'attentat de Darmès: «Mon cher ambassadeur, me disait-il, +je suis bien touché de la lettre que vous m'avez écrite. Vous +appréciez dignement ma position, et vous sentez combien elle est +aggravée par les dangers auxquels les êtres les plus chers à mon coeur +sont exposés en m'accompagnant. La protection divine les a encore +préservés, ainsi que moi; elle me donnera la force de continuer cette +résistance tenace aux fureurs de l'anarchie qui veut la guerre à +tout prix. J'espère les déconcerter, et quelles que soient leurs +tentatives, je ne fléchirai pas devant elles. Je regrette de +vous annoncer que mes efforts les plus sincères pour prévenir la +dissolution du ministère ont finalement échoué ce soir, et nous +entrons en crise ministérielle! Vous ne serez donc pas surpris que je +sois pressé de vous voir arriver à Paris, et de pouvoir m'entretenir +avec vous. M. Thiers s'est chargé de vous le demander dans sa capacité +officielle; mais j'ai voulu vous le demander moi-même, et vous +renouveler l'assurance de tous mes sentiments pour vous.» + +Décidé, avant d'avoir reçu ces deux lettres, à partir de Londres le 25 +octobre pour assister aux débuts de la session des Chambres, j'avais +demandé à la reine d'Angleterre mon audience de congé, et en me +l'accordant, elle m'avait invité à aller passer deux jours à Windsor, +où elle résidait en ce moment. Je m'y rendis le 21 octobre. Lord +Melbourne, lord Palmerston, lord et lady Clarendon y étaient +seuls invités avec moi. Comme la reine et le prince Albert, ils +m'accueillirent avec une bonne grâce marquée; un peu par estime et +par goût, je me plais à le croire, un peu aussi parce que j'allais à +Paris; on désirait évidemment que j'y portasse de bons sentiments pour +l'Angleterre, que j'y parlasse bien des hommes qui la gouvernaient, +que j'engageasse ceux qui gouvernaient ou qui gouverneraient la France +à ne pas se montrer trop difficiles. On voyait bien que l'avenir, et +un avenir prochain, était plein de chances périlleuses. On en était +préoccupé, pas plus qu'on ne l'est en Angleterre des choses qui +ne touchent pas de très-près l'Angleterre elle-même, sérieusement +préoccupé pourtant. On n'oubliait pas que tôt ou tard, dans les +affaires de l'Europe, le poids de la France est grand, et que, pour +les réputations européennes, son opinion compte, pour ne pas dire +qu'elle décide. On avait à coeur de calmer, d'amadouer le public +français. Et je me disais, en recevant ces marques de la disposition +anglaise, que, si je pouvais la faire bien comprendre en France, et +tenir moi-même une attitude analogue en même temps que parfaitement +indépendante, les deux nations et l'Europe entière s'en trouveraient +bien. + +J'eus, pendant ce court séjour à Windsor, une tristesse que +j'appellerais un chagrin si la vie ne m'avait enseigné pour quelles +pertes ce mot doit être réservé. Nous apprîmes le 22 octobre que, le +matin même, lord Holland était mort subitement à _Holland-house_. +Je le regrettai sincèrement. Si bon et si aimable, et de ce naturel +facile, sympathique et expansif si rare au delà de la Manche! Je +portais à lady Holland un intérêt affectueux; je l'avais trouvée +très-spirituelle avec un agrément sérieux, et plus capable de +sentiments vrais que d'autres femmes du monde moins hautaines et +d'humeur plus égale. Je fus choqué d'ailleurs de la froideur avec +laquelle cette nouvelle fut reçue par bien des gens qui, depuis plus +de trente ans, passaient leur vie à _Holland-house_. J'ai souvent +entendu nos vieux soldats parler de leurs camarades qu'ils avaient vus +tomber à côté d'eux, sous le canon; leurs paroles étaient plus émues, +je dirais volontiers plus tendres. Il y a, dans la fermeté froide de +la race anglo-saxonne, une certaine acceptation dure de la nécessité +et des coups du sort. Ils sont dans la vie comme des gens pressés +dans la foule; ils ne regardent pas celui qui tombe; ils poussent et +passent. On dirait qu'ils mettent leur dignité à ne se montrer, quoi +qu'il arrive, ni surpris, ni affligés. Mais leur dignité ne leur coûte +pas assez. Pour avoir toute sa beauté et tout son charme, il faut que +la nature humaine se déploie avec plus d'abandon, et que, lorsqu'elle +contient ses émotions et ses pensées, on voie qu'elle y prend quelque +peine. Les Anglais ont quelquefois l'air de comprimer ce qu'ils ne +sentent pas. + +Politiquement aussi, je regrettai lord Holland; il n'avait pas autant +d'influence que je l'aurais souhaité, mais il en avait plus que +bien des gens n'en convenaient. La désapprobation de _Holland-house_ +gênait, même quand elle n'empêchait pas. + +Je quittai Londres le 25 octobre, et j'arrivai à Paris le 26. Je vis +d'abord M. Duchâtel qui me mit promptement au courant des dispositions +des personnes et des détails de la situation. Nous nous entendions +d'avance sur le caractère et le but de la politique à suivre. +Le maréchal Soult vint me trouver, content, confiant, de facile +composition sur les questions de gouvernement comme sur les +arrangements de cabinet, et ne demandant qu'à y faire entrer M. Teste, +dont il avait besoin, me dit-il, pour avoir près de lui un avocat qui +parlât pour lui dans l'occasion. M. Villemain, avec une clairvoyance +singulièrement impartiale et pourtant très-ferme, était prêt à se +rengager dans la lutte. M. Humann, à l'accession duquel j'attachais du +prix, accepta, sans se faire presser, le ministère des finances. MM. +Cunin-Gridaine et Martin du Nord, qui avaient soutenu M. Molé dans +les débats de la coalition, n'en gardaient plus aucun souvenir +embarrassant pour eux ou pour moi. L'amiral Duperré reprit avec +satisfaction le portefeuille de la marine. Le Roi me témoigna une +entière confiance, et se prêta avec empressement aux arrangements qui +lui furent proposés. Le duc de Broglie, quoique inquiet de l'avenir +et décidé à rester, pour son compte, en dehors des affaires, me donna +plein droit de compter sur son concours. J'eus, avec M. Thiers et M. +de Rémusat, des entrevues qui nous laissèrent dans des rapports pleins +de convenance, tout en me faisant pressentir une opposition décidée et +prochaine. Deux jours suffirent pour vider les questions et surmonter +les embarras qu'élève toujours la formation d'un cabinet. Les +situations fortes font marcher vite ceux qui ne se mettent pas à +l'écart. Le 29 octobre au soir, le Roi signa les ordonnances qui +nommaient les nouveaux ministres. Ma mère et mes enfants arrivaient au +même moment de Normandie pour me rejoindre, et vers minuit, je rentrai +auprès d'eux dans ma petite maison, chargé d'un pesant fardeau, mais +ne désespérant pas de le porter. + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + I + +1º _Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en +Angleterre.--Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria_. + +Madame ma Soeur, n'ayant rien davantage à coeur que de maintenir et de +resserrer de plus en plus l'union et la bonne harmonie qui subsistent +si heureusement entre nos couronnes et nos États, je ne veux point +différer de nommer un nouvel ambassadeur qui, connaissant parfaitement +mes sentiments, sache, comme son prédécesseur, en être le fidèle +interprète auprès de Votre Majesté. En conséquence j'ai fait choix du +sieur François-Pierre-Guillaume Guizot, grand officier de mon ordre +royal de la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés, et je +l'ai nommé pour résider près de Votre Majesté, avec le caractère +de mon ambassadeur extraordinaire. Ses talents élevés, les services +éminents et multipliés qu'il a rendus à la France, son zèle et son +entier dévouement pour ma personne, me persuadent qu'il ne négligera +rien pour se concilier l'estime et la confiance de Votre Majesté, et +mériter, par ce moyen, mon approbation. C'est dans cette conviction +que je la prie d'accueillir avec bienveillance mon ambassadeur, et +d'ajouter une créance entière à tout ce qu'il lui dira de ma part, +et surtout lorsqu'il lui exprimera les voeux que je forme pour la +prospérité de ses États et la gloire de son règne, ainsi que les +assurances de la haute estime et de l'inaltérable amitié avec +lesquelles je suis, + +Madame ma Soeur, + +de Votre Majesté, + +le bon frère. + +_Signé_: LOUIS-PHILIPPE. + +A Paris, le 9 février 1840. + + +2º _Instructions données par M. le maréchal Soult, président du +Conseil et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot, ambassadeur +à Londres_. + +Paris, le 19 février 1840. + +Monsieur, au moment où vous allez prendre la direction de l'ambassade +de Londres, une question domine et, on pourrait dire, absorbe +l'ensemble de nos relations avec la Grande-Bretagne. Exposer l'état +actuel de cette question, la marche qu'elle a suivie jusqu'à présent +et le sens dans lequel le gouvernement du Roi se propose de continuer +à la diriger, ce sera donc vous indiquer tout à la fois, et le but que +vous devez vous efforcer d'atteindre, et, autant qu'on peut le faire à +l'avance, la ligne de conduite que vous avez à suivre pour y arriver. + +Dix mois se sont à peine écoulés depuis le jour où l'imminence d'une +rupture entre la Porte et le vice-roi d'Égypte vint avertir les +grandes puissances de la nécessité de pourvoir à la conservation ou au +rétablissement de la paix. La France prit, à cet égard, une honorable +initiative. Deux pensées ont constamment présidé aux propositions +qu'elle a successivement adressées à ses alliés: faire sortir, s'il +se pouvait, de cette crise ou plutôt des moyens par lesquels on +la terminerait, un état de choses qui, en plaçant la Porte sous +le protectorat collectif de l'Europe, mît fin, par le fait, au +protectorat exclusif consacré en faveur de la Russie par le traité +d'Unkiar-Skélessi; établir entre le sultan et son vassal des rapports +tels que le droit et le fait y trouvassent une suffisante garantie, +et que, par conséquent, un sentiment d'irritation défiante ne les +maintînt pas, l'un à l'égard de l'autre, dans une attitude d'hostilité +toujours menaçante pour la tranquillité du monde. + +De ces deux projets du gouvernement du Roi, le premier, il ne +l'ignorait pas, était très-difficile à accomplir d'une manière +absolue. Il était peu vraisemblable que la Russie se prêtât +volontairement à abdiquer une position exceptionnelle qu'elle n'avoue +pas en termes explicites, mais vers laquelle ses efforts se sont +constamment dirigés; il était également peu probable que les autres +grandes puissances, dont le concours énergique eût pu seul lui imposer +cette résignation, y missent l'ensemble et la vigueur nécessaires. +A défaut d'un résultat aussi complet, qui d'ailleurs ne pouvait être +obtenu que si on parvenait à le lier étroitement à la solution des +difficultés provenant de la situation respective du sultan et du +pacha, un autre résultat, important encore, a été atteint par l'effet +des démarches et des déclarations respectives qu'ont amenées les +ouvertures du gouvernement français; il est devenu évident pour tout +le monde que celles même des grandes puissances qui n'osaient nous +prêter une assistance suffisamment efficace contre le cabinet russe, +s'associaient pourtant sur ce point à notre pensée. La Russie a +dû reconnaître, par conséquent, que, si elle ne voulait pas les +mécontenter et les rapprocher de nous, elle devait éviter dans +l'Orient toute manifestation trop éclatante de ses prétentions +ambitieuses, toute affectation de prépotence et de suprématie. + +Le second objet que nous avions en vue était plus pratique, plus +immédiat. Après avoir suspendu les hostilités, il s'agissait +d'en prévenir le renouvellement en réglant les conditions de la +pacification de l'Orient. Toutes les puissances étaient d'accord sur +ce point: c'est que pour donner à Méhémet-Ali une position stable et +définitive, propre à le rassurer sur l'avenir de ses enfants et à lui +inspirer avec la sécurité le désir du repos, il fallait lui concéder, +sous la souveraineté de la Porte, l'administration héréditaire d'une +portion des territoires soumis à son pouvoir en lui faisant acheter +cette concession au prix de la rétrocession du surplus de ces +territoires. Ce principe admis, quelles devaient être l'étendue de +cette rétrocession et par conséquent la limite des pays abandonnés au +vice-roi et à sa famille? C'était là la question à résoudre. + +Divers plans, vous le savez, furent indiqués à cet effet. Je me +bornerai à rappeler ceux que mirent en avant les cabinets de Londres +et de Paris, parce que c'est dans ces deux systèmes que tous les +autres sont venus se fondre successivement. + +Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans la position où +se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte +et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est s'exposer de sa part à un +refus certain qu'il appuierait au besoin par une résistance désespérée +dont le contre-coup ébranlerait et peut-être renverserait l'Empire +ottoman; il croit que la Porte, rentrant en possession de l'île de +Candie, du district d'Adana, de l'Arabie, et conservant sur la Syrie +et l'Égypte un droit de souveraineté consacré par diverses conditions +mises à la charge du vice-roi et de sa famille, serait replacée dans +une situation plus forte, plus honorable, plus élevée qu'elle n'était +peut-être en droit de s'y attendre après les imprudences du dernier +sultan. + +Le cabinet de Londres au contraire se montre convaincu de +l'impossibilité de rendre à l'Empire ottoman une consistance +suffisante et d'imposer à l'ambition de Méhémet-Ali des barrières +efficaces tant qu'on ne l'aura pas renfermé dans les limites de la +seule Égypte; il regarde comme indubitable la prompte soumission de ce +pacha aux injonctions de l'Europe, dès qu'il aurait la certitude que +les puissances sont unanimement résolues à les appuyer par des moyens +de coaction. + +Vous savez, monsieur, quelles ont été jusqu'à présent les suites de ce +fâcheux dissentiment. A peine est-il devenu public, malgré nos efforts +pour le dissimuler, que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est empressé +de saisir l'occasion qu'il a cru entrevoir de rompre l'alliance de la +France avec l'Angleterre. Je ne reproduirai pas ici les détails des +deux missions successivement confiées à M. de Brünnow: il me suffira +de les résumer en disant que les propositions portées à Londres par +ce diplomate ne recélaient au fond qu'une seule pensée, enveloppée, +il est vrai, de concessions apparentes et presque dérisoires aux +préventions de l'Angleterre contre Méhémet-Ali et à sa jalousie de +l'influence russe à Constantinople. Cette pensée, à peine déguisée, +c'était celle d'amener le cabinet britannique à signer un acte que +la France ne pût pas souscrire, et qui, par conséquent, proclamât la +scission des deux cabinets. + +Le rôle que l'Autriche et la Prusse ont joué en cette circonstance +est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des préjugés, +des préoccupations, des entraînements auxquels certains cabinets +ne sauront jamais résister, lorsque l'occasion de s'y livrer se +présentera à eux. Ces deux cours qui, jusqu'alors, avaient presque +complétement approuvé nos vues et nos propositions sur les affaires +d'Orient, ont à peine entrevu la possibilité d'une alliance formée +contre nous, sur des bases toutes contraires, qu'abandonnant leurs +convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles se sont +empressées d'adhérer par avance à la ligue qui semblait au moment de +se conclure. + +Heureusement, monsieur, cette combinaison a échoué, et elle ne pouvait +manquer d'échouer parce que l'accord fortuit d'une animosité +invétérée avec un dépit passager ne suffit pas pour concilier des +incompatibilités réelles et pour rendre identiques des intérêts, +non-seulement divers, mais opposés. Nous en étions certains d'avance, +et c'est pour cela qu'au moment même où le langage du cabinet de +Londres semblait annoncer la prochaine conclusion des arrangements +dont on nous menaçait, le gouvernement du Roi s'est contenté d'opposer +une attitude calme et une force d'inertie à l'agitation des autres +cours. Aujourd'hui tout est arrêté, et après quelques tentatives +embarrassées pour nous déguiser le véritable état des choses, lord +Palmerston a fini par nous faire donner spontanément l'assurance que +rien ne se ferait avant votre arrivée. + +Telles sont, monsieur, les circonstances au milieu desquelles va +commencer votre mission. L'oeuvre que vous avez à entreprendre n'est +pas autre que celle qui avait été recommandée à votre prédécesseur. +Les dispositions du gouvernement du Roi à l'égard de la +Grande-Bretagne sont aussi bienveillantes, aussi conciliantes qu'à +aucune autre époque. Les modifications nombreuses que nous avons déjà +apportées à nos propositions primitives, les efforts souvent heureux +que nous n'avons cessé de faire pour amener le vice-roi d'Égypte à y +adhérer, disent assez le prix que nous mettons à nous rapprocher de +nos alliés, à leur faciliter les moyens de s'entendre avec nous. Au +point où les choses en sont venues, nous ne nous rendons pas bien +compte, je l'avoue, de ce qu'il nous serait possible d'ajouter à ces +concessions successives sans altérer la base même de notre système, +fondé, je le dis hautement, non pas sur des idées arbitraires, mais +sur une conviction profonde, qu'il ne dépend pas de nous de changer. +Cependant, nous sommes loin de prétendre qu'il ne peut pas se +présenter quelque combinaison heureuse dans laquelle on trouverait +un moyen de transaction. Si elle s'offrait à nous, sans nous laisser +rebuter par le peu d'accueil fait à nos précédentes démarches, nous +nous empresserions de la communiquer au cabinet de Londres. Dans le +cas, au contraire, où elle viendrait de lui, nous l'examinerions +avec loyauté, avec bienveillance, avec un sincère désir de la trouver +acceptable. Vous pouvez en donner l'assurance à lord Palmerston. + +Tout ce que vous ferez, monsieur, dans les limites que je viens +d'indiquer, pour resserrer les liens un peu relâchés de notre alliance +avec le cabinet de Londres, aura la pleine approbation du gouvernement +du Roi. Je dois pourtant y mettre deux restrictions: la première, +qu'il est presque superflu d'indiquer, c'est qu'à moins d'une +autorisation formelle et spéciale, vous ne devez prendre part à +aucun acte, apposer aucune signature dont l'effet serait d'engager la +France. La seconde, c'est que vous aurez à éviter soigneusement tout +ce qui tiendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et +des protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en +dernier lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver +isolés. + +Je ne vous parle aujourd'hui que de la question d'Orient; comme j'ai +eu l'honneur de vous le dire, c'est en elle que se concentre en ce +moment la nature de nos relations avec le gouvernement britannique. +J'aurai soin, lorsque les conjonctures le rendront nécessaire, de +vous faire parvenir les directions que réclameront les autres points +essentiels de la politique générale. + +Agréez, monsieur, etc., + +_Signé_: Maréchal duc de DALMATIE. + + + II + +1º _Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie à Paris, en +mission à Londres, à Son Excellence l'ambassadeur de France_. + +Londres, le 7 avril 1840. + +Excellence, + +Le soussigné, ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime-Porte, ayant +été spécialement chargé par son auguste maître le sultan de se rendre +à Londres pour y réclamer l'effet de l'intérêt manifesté à Sa Hautesse +par la note collective que les représentants des cours de France, +d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, accrédités +auprès du Grand Seigneur, ont présentée au Divan le 27 juillet 1839, +s'adresse en toute confiance à messieurs les représentants desdites +cours, réunis à Londres, pour concerter avec eux les moyens +d'effectuer la pacification de l'Empire ottoman, dont le repos a été +troublé par les projets ambitieux de Méhémet-Ali, pacha d'Égypte. + +Il est généralement connu que depuis l'année 1827, l'Empire ottoman a +éprouvé une série de malheurs et de désastres par terre et par mer, à la +suite desquels ses moyens défensifs ont éprouvé, pour le moment, un +grand affaiblissement. Méhémet-Ali, au lieu d'aider son souverain à se +relever de ses pertes, a au contraire profité de l'état +d'affaiblissement où se trouvait l'Empire ottoman pour donner suite aux +desseins ambitieux et hostiles que depuis longtemps il méditait contre +son souverain. En effet, il ne craignit pas de l'attaquer en 1832, et il +lui enleva une partie de ses plus belles provinces. Les sacrifices que +fit alors le sultan devaient lui faire espérer que la paix ne serait +plus troublée dans ses États, et que le pacha d'Égypte, en +reconnaissance de la générosité avec laquelle Sa Hautesse lui avait +conféré le gouvernement de tant de belles provinces, les administrerait +dans l'intérêt de son maître. Mais au contraire, l'épuisement où se +trouvait l'Empire ottoman à la suite de tant de malheurs, et +l'affaiblissement momentané dans lequel il languissait, furent pour +Méhémet-Ali un motif de donner un nouvel essor à son ambition. C'est +ainsi qu'il essaya, il y a deux ans, de se déclarer indépendant et +d'obtenir à cet effet le consentement des puissances étrangères. Mais +celles-ci, faisant preuve de loyauté et de bonne foi envers la Porte, +repoussèrent spontanément une prétention si incompatible avec les droits +de souveraineté du sultan. Mais cette prétention injuste ne fit que +changer de forme, et bientôt après Méhémet-Ali demanda avec hauteur, +pour lui et ses enfants, l'hérédité de toutes les provinces qu'il +administrait au nom de Sa Hautesse. Il appuya sa demande de préparatifs +hostiles, indiquant suffisamment son dessein d'en imposer par la force à +son souverain. + +Feu le sultan Mahmoud se vit en conséquence obligé de se mettre en +garde contre les nouveaux projets de son ambitieux vassal, et il +réunit une armée pour sa défense: cependant les deux armées une fois +en présence en vinrent aux prises. Il en résulta pour l'Empire ottoman +de nouveaux désastres qui brisèrent le coeur du sultan Mahmoud et +contribuèrent à accélérer sa fin. + +Malgré tant de malheurs qui vinrent fondre à la fois sur la Porte, un +des premiers actes du sultan Abdul-Medjid, à son avènement au trône, +fut d'offrir à son vassal rebelle l'oubli du passé et l'hérédité +de l'Égypte pour lui et ses enfants, à condition que le pacha +restituerait la flotte impériale et toutes les provinces ne faisant +pas partie du pachalik d'Égypte. Au lieu de reconnaître la magnanimité +de son souverain, Méhémet-Ali y répondit par des prétentions dures et +hautaines. Néanmoins, le sultan allait envoyer un fonctionnaire à +Alexandrie pour y faire un nouvel effort afin de régler un arrangement +avec son vassal, lorsque les cours de France, d'Autriche, de +la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, voyant la position +désastreuse dans laquelle se trouvait le Grand Seigneur, et mues par +des sentiments d'amitié, de bienveillance et de générosité qu'il ne +saurait assez reconnaître, firent signifier, par le moyen de leurs +représentants accrédités auprès de la Sublime Porte que «l'accord sur +la question d'Orient était assuré entre les cinq grandes puissances, +en engageant le sultan à suspendre toute détermination définitive +sans leur concours, et en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui +portaient.» + +Le soussigné prend la liberté de reproduire ci-jointe la copie de +cette note collective. + +Sa Hautesse a attendu jusqu'à présent avec confiance l'effet de +l'intérêt si généreusement exprimé par cette même note. Mais placé +sous le fardeau des charges extraordinaires qui pèsent sur l'Empire +ottoman, et obligé de se prémunir contre l'attitude hostile et les +préparatifs de guerre toujours continués de Méhémet-Ali, le sultan +se voit empêché de donner tous ses soins à la réforme des abus dans +l'administration de son empire, tandis que les ressources de tout +genre qui devraient contribuer à opérer cette réforme s'épuisent tous +les jours de plus en plus, et font désirer ardemment de voir bientôt +un résultat aux intentions bienveillantes des cinq cours alliées de la +Porte. + +Le soussigné est en conséquence chargé d'appeler la sérieuse attention +de MM. les représentants des cours de France, d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie sur un état de choses aussi +pénible que dangereux pour l'existence politique de l'Empire +ottoman dont elles ont déclaré vouloir maintenir l'intégrité et +l'indépendance, et de réclamer leur coopération et leur sollicitude +pour faire cesser au plus tôt des maux d'une nature aussi grave. + +Pour mieux atteindre à ce but, le soussigné est chargé, par ordre du +sultan son auguste maître, d'annoncer qu'il est muni de l'autorisation +nécessaire pour conclure et signer une convention avec MM. les +représentants desdites cours, laquelle aurait pour but d'aider le +sultan à faire exécuter l'arrangement d'après lequel Sa Hautesse +avait annoncé l'intention de conférer à Méhémet-Ali et à ses enfants +l'hérédité du gouvernement de l'Égypte, à condition qu'il restituerait +la flotte ottomane et toutes les autres provinces situées en dehors du +pachalik d'Égypte. + +Le soussigné, en vertu de l'intérêt que lesdites puissances +ont manifesté au sultan et vu la position critique où se trouve +aujourd'hui placé l'Empire ottoman, a l'honneur d'inviter, au nom +de Sa Hautesse, MM. les représentants de France, d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie à vouloir bien se joindre à +lui pour conclure une convention dans le but ci-dessus énoncé, et pour +y convenir en même temps des moyens nécessaires pour y donner effet. + +Le soussigné ose se flatter que MM. les représentants desdites cours +voudront bien lui prêter leur assistance pour accomplir une oeuvre qui +devra essentiellement contribuer à rendre la paix au Levant, et servir +en même temps à prévenir les complications fâcheuses qui, sans cela, +pourraient en résulter pour l'Europe entière. + +Le soussigné plénipotentiaire de la Sublime Porte prie MM. les +représentants des cinq grandes puissances d'agréer l'assurance de sa +plus haute considération. + +_Signé_: NOURI. + + +2º _Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la +Sublime Porte par les représentants des cinq grandes puissances_. + +Les soussignés ont reçu ce matin, de leurs gouvernements respectifs, +des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la +Sublime Porte que l'accord sur la question d'Orient est assuré +entre les cinq grandes puissances, et de l'engager à suspendre toute +détermination définitive sans leur concours, en attendant l'effet de +l'intérêt qu'elles lui portent. + +Constantinople, le 27 juillet 1839. + +Lord PONSONBY, ambassadeur d'Angleterre; +Baron ROUSSIN, ambassadeur de France; +De BOUTENIEF, ambassadeur de Russie; +Baron STÜRMER, internonce d'Autriche; +Comte de KOENIGSMARK ministre de Prusse. + + +3º _Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de +Nouri-Efendi du 7 avril 1840_. + +Londres, 8 avril 1840. + +Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. +le roi des Français, a reçu la note que Son Exc. l'ambassadeur P. P. +de la Sublime Porte lui a fait l'honneur de lui adresser en date du 7 +avril, et il s'est empressé de porter cette pièce à la connaissance de +son gouvernement. + +Le soussigné prie Son Excellence l'ambassadeur P. P. de la Sublime +Porte d'agréer l'assurance de sa haute considération. + + +4º _Réponse de lord Palmerston à la note de Nouri-Efendi_. + +Foreign-Office, le 13 avril 1840. + +Le soussigné, etc., etc., a eu l'honneur de recevoir la note du 7 de +ce mois, par laquelle Son Exc. Nouri-Efendi, etc., a annoncé qu'il +était muni des pouvoirs et instructions nécessaires pour conclure, +avec les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de France, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, une convention dans le but de +donner effet à la note collective qui a été présentée à la Porte le +27 juillet 1839 par les représentants des cinq puissances à +Constantinople. + +En réponse à cette communication, le soussigné a l'honneur d'informer +Son Exc. Nouri-Efendi que le soussigné est prêt, en ce qui concerne le +gouvernement de Sa Majesté, à concerter avec Son Excellence, d'accord +avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie, +les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que les +plénipotentiaires des cinq puissances ont manifestées, au nom de +leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note collective +susmentionnée du 27 juillet 1839. + +Le soussigné, + +PALMERSTON. + + +5º _Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de France à la note de +Nouri-Efendi_. + +Londres, le 28 avril 1840. + +Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de +Sa Majesté le Roi des Français auprès de Sa Majesté la Reine de +la Grande-Bretagne, a l'honneur d'informer Son Excellence M. +l'ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime Porte que, conformément +aux instructions qu'il a reçues du gouvernement du Roi, il est prêt +à rechercher, avec les représentants des cours d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener +en Orient un arrangement qui mette un terme à un état de choses aussi +contraire au voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la +Porte ottomane. + +Le soussigné prie Son Excellence M. l'ambassadeur de la Sublime Porte +d'agréer, etc. + + + III + +_L'ambassadeur de France à lord Palmerston, sur l'arrangement proposé +par le gouvernement français entre l'Angleterre et Naples, dans +l'affaire des soufres de Sicile_. + +Londres, le 7 juillet 1840. + +Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. +le Roi des Français auprès de S. M. la Reine de la Grande-Bretagne +et d'Irlande, a l'honneur de transmettre à Son Exc. M. le principal +secrétaire d'État pour les affaires étrangères de Sa Majesté +Britannique, le _conclusum_ proposé par le gouvernement du Roi pour +mettre un terme au différend survenu entre les cours de Londres et de +Naples au sujet de l'exploitation des soufres en Sicile. Le soussigné +espère que Son Exc. M. le principal secrétaire d'État pour les +affaires étrangères de Sa Majesté Britannique trouvera ledit +_conclusum_ satisfaisant et rédigé de manière à concilier, avec +équité, les droits et les intérêts des deux cours, et voudra bien le +lui renvoyer revêtu de son approbation, pour que le soussigné puisse +le transmettre immédiatement à Son Exc. M. le président du Conseil, +ministre des affaires étrangères de S. M. le Roi des Français. + +Le soussigné a l'honneur, etc. + + +_Le président du Conseil, ministre des affaires étrangères, à Son Exc. +le comte de Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris_. + +Paris, le 5 juillet 1840. + +Monsieur l'ambassadeur, + +Le gouvernement du Roi, mon auguste souverain, justement préoccupé +des intérêts de la paix générale et animé des sentiments les plus +bienveillants pour deux cours qui lui sont unies par des liens +étroits, avait cru devoir offrir sa médiation dans le but de faciliter +l'accommodement du différend survenu entre les cabinets de Londres et +de Naples relativement à l'exploitation des soufres de Sicile. Cette +médiation a été acceptée. Ce témoignage de confiance qui, de la part +d'un État aussi puissant que la Grande-Bretagne, atteste l'honorable +volonté de chercher, dans les voies de conciliation plutôt que dans un +appel à la force, la satisfaction à laquelle il croit avoir droit, a +vivement touché le coeur du Roi. Le gouvernement de Sa Majesté, dans +son empressement à s'acquitter de la haute mission qui lui était +ainsi déférée, a examiné avec l'attention la plus scrupuleuse tous +les éléments de la question. Il s'est attaché à apprécier avec une +équitable impartialité les prétentions et les droits respectifs, et +cette appréciation consciencieuse lui a suggéré les propositions que +je vais énoncer à Votre Excellence comme les plus propres, dans notre +manière de voir, à amener une transaction vraiment acceptable pour les +deux parties. + +Le contrat passé le 9 juillet 1838 entre le gouvernement napolitain et +la compagnie Taix, pour l'exploitation des soufres de Sicile, +serait résilié. Le but que Sa Majesté Sicilienne s'était proposé +en souscrivant cette convention pouvant, comme on l'a reconnu, être +atteint par d'autres moyens qui concilient, avec le bien-être de ses +sujets, les intérêts des étrangers établis ou trafiquant dans ses +États, la résiliation ne fait plus une difficulté sérieuse, et il +reste seulement à déterminer le moment où elle aura lieu. Nous pensons +qu'elle devrait être dénoncée à Naples et en Sicile aussitôt que le +gouvernement napolitain serait officiellement informé de l'approbation +donnée par Votre Excellence, au nom de son gouvernement, au projet +d'arrangement développé dans la présente dépêche. + +Cette mesure ne saurait être interprétée comme impliquant, de la part +de Sa Majesté Sicilienne, l'abandon de son droit souverain d'imposer +les soufres et d'en réglementer l'exploitation. Il est presque +superflu d'ajouter que le gouvernement britannique n'entend pas +souscrire d'avance à des règlements qui violeraient les droits de ses +sujets ou qui tendraient à rétablir sous une autre forme le contrat +que S. M. le Roi de Naples consent aujourd'hui à révoquer. + +Après avoir ainsi pourvu à l'avenir, voici ce que le gouvernement du +Roi croit pouvoir proposer pour régler le passé. + +Sa Majesté Sicilienne, animée d'un sentiment d'équité bienveillante, +consentirait à écouter les réclamations de ceux des sujets anglais qui +prétendent avoir éprouvé des pertes par suite du privilège concédé +en 1838 à la compagnie Taix. Une commission de liquidation serait +immédiatement constituée à cet effet. Elle siégerait à Paris ou +à Naples et serait composée de deux commissaires anglais, de deux +commissaires napolitains et d'un commissaire surarbitre désigné +d'avance par le gouvernement français, avec l'agrément des deux cours +intéressées, pour départager, dans l'occasion, les quatre autres +commissaires. + +Cette commission ne pourrait accueillir que les demandes d'indemnités +formées par les sujets anglais placés dans les catégories suivantes: + +1º Ceux qui, avant le 9 juillet 1838, époque du marché passé avec +la compagnie Taix, étant devenus propriétaires ou fermiers de mines, +auraient essuyé des empêchements dans l'extraction ou l'exportation +des soufres, et auraient fait, en conséquence de ces empêchements, des +pertes constatées. + +2º Ceux qui, avant la même époque, ayant passé des marchés à livrer, +auraient été mis dans l'impossibilité d'accomplir leurs engagements, +ou privés du bénéfice convenu de leurs transactions. + +3º Enfin ceux qui, ayant acheté des soufres dont l'exportation aurait +été, soit interdite, soit limitée, soit soumise à des conditions +plus onéreuses, auraient fait des pertes appréciables, d'une manière +certaine. + +La commission de liquidation une fois instituée, un délai de trois +mois serait accordé aux réclamants pour produire devant elle les +titres justificatifs de leurs demandes en indemnité; un second terme +de six mois serait assigné pour la conclusion de ses travaux, et les +indemnités dont elle reconnaîtrait la justice seraient soldées dans +l'année qui suivrait le jour de sa dissolution. + +Telles sont, monsieur l'ambassadeur, les propositions que le +gouvernement du Roi croit devoir présenter simultanément aux +puissances qui ont accepté sa médiation. J'ai la conviction qu'elles +vous paraîtront reposer sur des bases satisfaisantes, et j'attends +avec confiance l'adhésion que vous vous jugerez sans doute en mesure +d'y donner. + +Agréez, etc. THIERS. + + +_Lord Palmerston à l'ambassadeur de France_. + +Foreign-Office, 7 juillet 1840. + +Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les +affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note, +en date de ce jour, de M. Guizot, ambassadeur extraordinaire et +plénipotentiaire de S. M. le roi des Français à cette cour, ainsi que +de la note que M. Thiers se propose de transmettre à l'ambassadeur de +Sa Majesté à Paris, contenant un plan d'arrangement pour régler les +différends survenus entre les gouvernements de la Grande-Bretagne et +de Naples. + +Le soussigné, conformément à la demande contenue dans la note de M. +Guizot, a l'honneur de lui renvoyer la note susdite, et en même temps +de déclarer à S. Exc. que le gouvernement de Sa Majesté est satisfait +de l'arrangement contenu dans cette note, et prêt à l'accepter. + +Le soussigné a l'honneur, etc. + +PALMERSTON. + + + IV + +EXTRACT OF A DISPATCH FROM LT-GENERAL SIR HUDSON LOWE TO EARL +BATHURST, DATED ST-HELENA, 14 MAY 1821. + +... The heart which had been... preserved in spirits of wine was put +into a small silver Vase, the stomach in another, and both placed in +the coffin with the body. + +Mr. Rutledge, assistant surgeon of the 20th regiment, was the person +who soldered up the vases in which the heart and stomach were placed, +and saw them put into the coffin, the undertakers being also present. + +The body, when deposited in the coffin, was dressed in the plain +uniform of a French colonel of chasseurs. + +The coffin, at the particular desire of Count Montholon, was +constructed as follows: + +1stly A plain coffin lined with tin; + +2dly A lead coffin; + +3dly A mahogany coffin. + +Count Montholon wished to have the words «Napoléon, né à Ajaccio 15 +août 1769, mort à Sainte-Hélène 5 mai 1821» inscribed on it. I wished +the Word «Bonaparte» to be inserted after «Napoléon;» to this +Count Montholon objected, and therefore no inscription whatever was +placed on it. + +The grave was formed in the following manner: + +A large pit was sunk, of a sufficient width all round to admit of a +wall two feet thick of solid masonry being constructed on each side; +thus forming an exact oblong, the hollow space within which was +precisely twelve feet deep, near eight long and five wide. A bed of +masonry was at the bottom. Upon this foundation supported by eight +square stones, each a foot in height, there was laid a slab of white +stone five inches thick; four other slabs of the same thickness closed +the sides and ends, which, being joined at the angles by Roman cement, +formed a species of stone grave or sarcophagus. This was just of depth +sufficient to admit the coffin being placed within it. Another large +slab of white stone, which was supported on one side by two pullies, +was let down upon the grave after the coffin had been put into it, and +every interstice afterwards filled with stone and Roman cement. + +Above the slab of white stone which formed the cover of the stone +grave, two layers of masonry strongly cemented and even cramped +together, were built in, so as to unite with the two foot wall which +supported the earth on each side, and the vacant space between this +last work of masonry and the surface of the ground, being about eight +feet in depth, was afterwards filled up with earth. The whole was then +covered in, a little above the level of the ground, with another bed +of flat stones whose external surface extending to the brink of the +two feet wall on each side of the grave, covers a space of twelve feet +long and nine feet wide. + +A guard has been placed over the grave. + +The spot chosen is not devoid of a certain interest. The fountain near +it is the one from which General Bonaparte was supplied with water +daily for his own private use, brought to him every morning in two +silver bottles of his own by a Chinese servant of the house. It is +one of the finest springs on the island. Two very large willow trees +overshadow the tomb, and there is a grove of them at a little distance +below it. The ground is the property of a Mr. Forbett, a respectable +tradesman of this island, who has a little cottage close adjoining to +it. He assented with great readiness to the proposition of the body +being buried there. I shall cause a railing to be put round the whole +of the ground, it being necessary even for the preservation of the +willows, many sprigs from which had already began to be taken by +different individuals who went down to visit the place after the +corpse was interred. + + +EXTRAIT D'UNE DÉPÊCHE ADRESSÉE PAR LE LIEUTENANT GÉNÉRAL SIR HUDSON +LOWE AU COMTE BATHURST, EN DATE DE SAINTE-HÉLÈNE, 14 MAI 1821. + +... Le coeur, qui avait été conservé dans l'esprit-de-vin, fut mis +dans un petit vase en argent, l'estomac dans un autre, et tous deux +furent placés dans le cercueil avec le corps. + +M. Rutledge, aide-major du 20e régiment, fut chargé de souder les +vases où étaient placés le coeur et l'estomac, et les vit déposer +dans le cercueil, les entrepreneurs des pompes funèbres étant aussi +présents. + +Le corps, lorsqu'on le déposa dans le cercueil, fut revêtu d'un +uniforme de petite tenue de colonel des chasseurs de l'armée +française. + +Le cercueil, conformément au voeu particulier du comte Montholon, fut +disposé comme suit: + +1º Un cercueil ordinaire bordé d'étain; + +2º Un cercueil de plomb; + +3º Un cercueil d'acajou. + +Le comte Montholon désira que les mots suivants fussent inscrits +sur le cercueil:«Napoléon, né à Ajaccio, 15 août 1769; mort à +Sainte-Hélène, 5 mai 1821.» Je désirais que le mot «Bonaparte» fût +inséré après celui de «Napoléon.» Mais le comte Montholon y fit des +objections, et en conséquence aucune inscription ne fut placée sur le +cercueil. + +Le tombeau fut disposé de la manière suivante: + +Une vaste fosse fut creusée, d'une largeur suffisante en tout sens +pour permettre d'y construire un mur de deux pieds d'épaisseur de +maçonnerie solide sur chaque côté de la fosse, formant ainsi une +enceinte oblongue et régulière, à l'intérieur de laquelle était un +espace vide de douze pieds de profondeur, et d'environ huit pieds de +long sur cinq de large. Une couche de maçonnerie occupait le fond +sur ces fondements, et sur huit supports en pierre, carrés, et hauts +chacun d'un pied, fut posée une plaque de pierre blanche, épaisse de +cinq pouces; quatre autres plaques de la même épaisseur servaient de +clôture sur les côtés et aux extrémités, et, jointes aux angles par +du ciment romain, formaient une espèce de tombe en pierre ou de +sarcophage. Ce sarcophage était d'une profondeur exactement calculée +pour recevoir le cercueil qui y fut placé. Une autre grande plaque +de pierre blanche, qui était soutenue d'un côté par la force de deux +poulies, fut abaissée sur le sarcophage après que le cercueil y eut +été placé, et tous les interstices furent ensuite comblés avec de la +pierre et du ciment romain. + +Par-dessus la plaque de pierre blanche qui formait le couvercle de +la tombe en pierre, deux couches de maçonnerie furent construites, +fortement cimentées, et même consolidées par des crampons, de +manière à rejoindre le mur épais de deux pieds qui supporte de +chaque côté le poids des terres; l'espace qui restait vide entre ce +dernier ouvrage de maçonnerie et la surface du sol avait environ huit +pieds de profondeur; il fut comblé de terre, et le tout fut recouvert +d'une autre couche de pierres plates qui dépassait un peu le niveau +du sol environnant et dont le bord arrive jusqu'à la face extérieure +du mur épais de deux pieds, construit de chaque côté de la tombe. +L'espace ainsi recouvert a douze pieds de long et neuf pieds de large. + +Une sentinelle a été postée sur le tombeau. + +L'emplacement choisi n'est pas dénué d'un certain intérêt. La fontaine +voisine est celle qui fournissait tous les jours au général Bonaparte +l'eau nécessaire à son usage personnel; cette eau lui était portée +chaque matin, dans deux bouteilles d'argent à lui appartenant, par un +serviteur chinois de la maison. C'est une des plus belles sources de +l'île. Deux très-grands saules ombragent la tombe, et à une +petite distance au-dessous de la tombe, il y a un bosquet d'arbres +semblables. Le terrain appartient à un M. Forbett, respectable +commerçant de cette île, qui a tout à côté une petite maison de +campagne. Il a consenti avec beaucoup d'empressement au projet +d'ensevelir le corps en cet endroit. Je ferai poser une grille tout +autour du terrain; cela est nécessaire pour la conservation même des +saules, car différentes personnes, qui sont descendues là pour visiter +l'emplacement depuis que le corps y est enterré, ont déjà commencé à +prendre à ces arbres beaucoup de petites branches. + + + V + +_Banquet donné par la ville de Southampton le 20 juin 1840 à +l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris à Rouen, et +discours prononcé par M. Guizot_. + +La municipalité de Southampton a donné samedi, 20 juin, une grande +fête pour célébrer la confection et l'ouverture du chemin de fer qui +réunit les comtés du sud de l'Angleterre à la capitale, et qui, +plus tard, lorsque les chemins de Rouen et du Havre seront terminés, +réunira Paris et Londres. + +Le corps municipal de la ville de Southampton, désirant témoigner à +l'ambassadeur de France sa reconnaissance pour l'appui efficace qu'il +avait accordé, auprès du cabinet français, à la compagnie anglaise du +chemin de fer de Rouen, l'avait invité à cette fête. + +Samedi matin, M. Guizot, accompagné de MM. Herbet et de Banneville, +attachés à l'ambassade de France, se rendit à la gare du chemin de +fer, située près de Wauxhall-Bridge. Il y fut reçu par M. Easthope, +membre du parlement et président de la compagnie du chemin de fer. La +salle d'attente était occupée par une foule nombreuse et choisie; on +y remarquait S. A. R. le duc de Sussex, la duchesse d'Inverness, lord +Palmerston, le duc et la duchesse de Gordon, lord Duncan, M. Joseph +Hume, M. Holmes, M. Baring, et un grand nombre d'autres membres du +parlement. Un train spécial avait été préparé pour transporter les +personnes invitées à la fête. A onze heures, le train a quitté la +gare de Wauxhall, emportant plus de quatre cents personnes; et en deux +heures vingt minutes quinze secondes, la distance de soixante-seize +milles (plus de trente lieues), qui sépare Londres de Southampton +avait été franchie, en y comprenant un temps d'arrêt de neuf minutes +quinze secondes. + +Une population nombreuse encombrait les abords du chemin de fer. Toute +la ville, tous les bâtiments à l'ancre dans le port étaient pavoisés, +et le drapeau tricolore flottait de toutes parts à côté du drapeau +anglais. Lorsque le duc de Sussex et l'ambassadeur de France +descendirent de voiture, l'artillerie les salua de deux salves de +vingt-un coups de canon; la musique des régiments, rangés en bataille +sur le front de la gare du chemin de fer, commença à jouer les +airs nationaux, et une foule immense fit retentir l'air de nombreux +hourras. + +La municipalité de Southampton, ayant le maire à sa tête, vint +complimenter S. A. R. le duc de Sussex, et lui présenter une adresse. +Après cette réception, le maire invita ses illustres hôtes à se rendre +au banquet qui avait été préparé sous une immense tente, dressée +en face de la mer. Une voiture, ornée des armes de la ville de +Southampton, pavoisée de drapeaux tricolores et traînée par quatre +chevaux, avait été disposée pour l'ambassadeur de France. Venaient +ensuite les équipages du duc de Sussex, de lord Palmerston, de lord +Duncan, député de la ville, etc., etc. Cette longue file de voitures +s'avançait lentement entre deux haies de curieux, dans des rues +décorées de drapeaux et de nombreux emblèmes, et au milieu des cris +de l'enthousiasme populaire. A deux heures et demie, on arriva sous +la tente où étaient dressées quatre longues tables autour desquelles +vinrent s'asseoir plus de six cents personnes. Le maire présidait +l'assemblée, ayant à sa droite la duchesse d'Inverness, et à sa gauche +le duc de Sussex. L'ambassadeur de France était placé près de Son +Altesse Royale. + +M. Guizot, en acceptant l'invitation du corps municipal de +Southampton, lui avait annoncé qu'il ne pourrait consacrer qu'une +partie de la journée à cette visite. Une invitation antérieure de +sir John Hobhouse, secrétaire d'État pour les affaires de l'Inde, +l'obligeait à être revenu à Londres avant sept heures, et un train +spécial avait été préparé pour effectuer son retour. + +Le banquet n'était donc pas terminé, quand le maire s'est levé et +s'est exprimé en ces termes: + +«Je regrette infiniment, messieurs, que notre hôte illustre, M. +Guizot, soit obligé de nous quitter à l'instant même pour retourner +à Londres. Je ne veux pas cependant le laisser partir sans lui avoir +témoigné, au nom de la ville de Southampton, notre vive et profonde +reconnaissance pour l'appui si cordial et si efficace qu'il nous a +prêté auprès de son gouvernement pour l'établissement du chemin de +fer de Paris à Rouen. Je vous propose donc la santé de S. Ex. +l'ambassadeur du Roi des Français.» + +Ce toast a été accueilli et porté avec le plus vif enthousiasme. + +M. Guizot s'est levé, et, dès que le silence a été rétabli, il a +prononcé le discours suivant: + +«Je vous remercie, messieurs, je le crains, dans un très-mauvais +anglais, mais avec un coeur parfaitement reconnaissant pour votre +bienveillance envers moi, et plus encore pour votre sympathie envers +mon pays et son Roi, dont je vois, avec un profond plaisir, le nom +inscrit sur le drapeau qui flotte devant nous. Nos deux pays sont +unis déjà par les liens de la plus intime amitié; mais plus ils se +rapprocheront, plus ils se connaîtront, plus leur union deviendra +intime, et plus ils se feront de bien l'un à l'autre. J'espère que tel +sera le résultat de ces grands travaux entrepris dans les deux pays, +et j'ai été heureux de contribuer de tout mon pouvoir à l'entreprise +du chemin de fer de Paris à Rouen qui sera, sans aucun doute, continué +de Rouen au Havre. Ainsi nos deux pays, qui ont chacun beaucoup à +donner et beaucoup à recevoir, seront mutuellement unis, non-seulement +par une amitié étroite, mais par des intérêts communs. Je veux vous +remercier encore une fois des sentiments que vous venez de témoigner +pour la France, pour le Roi des Français et pour moi-même.» + +Après ce discours, fréquemment interrompu par de vifs +applaudissements, M. Guizot a pris congé de l'assemblée, et s'est +retiré avec les personnes qui l'avaient accompagné. A six heures, il +était à Londres, après avoir fait soixante lieues en quatre heures et +demie. + +Le banquet a continué après son départ. + +Des toasts ont été portés à la Reine, au Prince Albert, à la Reine +douairière, au duc de Sussex. Son Altesse Royale a pris la parole pour +faire ressortir les avantages attachés à la construction du chemin de +fer de Southampton: + +«M. l'ambassadeur de France vous a tout à l'heure exposé de la manière +la plus parfaite toute l'importance d'un rapprochement de plus en plus +grand entre la France et l'Angleterre; ce rapprochement doit mettre +les deux nations à même de se connaître mieux, et de former une union +pacifique, basée non-seulement sur une amitié mutuelle, mais encore +sur des intérêts communs. (_On applaudit_.) J'approuve complétement +ces réflexions et je m'associe à ces sentiments. Je m'empresse même +de les reproduire en l'absence de M. l'ambassadeur. Je le fais +avec d'autant plus de plaisir que M. l'ambassadeur verra par là que +l'impression produite par ses paroles sur mon esprit n'a nullement été +affaiblie par son absence.» (_On applaudit_.) + +Un toast est porté à lord Palmerston. Lord Palmerston se lève et dit: + +«Il est difficile, sans doute, d'ajouter quelque chose de nouveau à ce +qui a été déjà, dans cette enceinte, si bien exposé par l'illustre duc +de Sussex et l'hôte distingué, M. Guizot, forcé tout à l'heure de nous +quitter. Cependant je dois déclarer que je ne comprends pas moins bien +toute l'utilité de cette entreprise pour contribuer au maintien des +relations pacifiques, si importantes sous le triple point de vue +social, moral et politique. Les gouvernements peuvent conclure des +traités avec d'autres pays; si ces traités ne reposent pas sur une +communauté d'intérêts, sur des sympathies partagées, sur une extension +des lumières rendue plus facile par des communications plus aisées +entre les peuples, il suffit du moindre souffle politique pour réduire +en poudre tous ces édifices, et il n'y a pas là de base solide pour +établir des relations d'amitié et de paix. (_Applaudissements_.) Il y +a longtemps qu'on l'a dit: le plus grand bonheur de l'homme consiste à +triompher de difficultés d'abord insurmontables en apparence. C'est +ce qui est arrivé aux directeurs de cette entreprise. Lorsque le grand +travail qui va être entrepris de l'autre côté du détroit (je veux +parler de la communication par le chemin de fer entre Paris et +le Havre) sera terminé, et que, de ce côté du détroit, d'autres +dispositions seront également complétées, il est difficile de dire les +immenses bénéfices pouvant en résulter pour vous.» + +Après le dernier toast, porté à la duchesse d'Inverness et aux dames, +Son Altesse Royale et la plupart des convives ont repris le chemin +de fer pour retourner à Londres. Les convois ont mis le même temps à +parcourir la distance entre Londres et Southampton. + +(Extrait du _Journal des Débats_ du 25 juin 1840.) + + + VI + +_Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de Londres, le +20 avril 1840_. + +Mylords et Messieurs, + +Je vous demande pardon de mon mauvais, très-mauvais anglais. Vous +serez, j'en suis sûr, indulgents pour un étranger qui aime mieux vous +mal parler votre langue qu'être mal compris de vous en parlant la +sienne. Je suis heureux, messieurs, que ce soit aujourd'hui mon devoir +de vous exprimer, au nom de tout le corps diplomatique comme en mon +nom propre, au nom de l'Europe comme de la France, nos vifs sentiments +de reconnaissance pour votre noble et amicale hospitalité. Vos +ancêtres, messieurs, je pourrais dire vos pères, auraient été bien +étonnés si on leur eût dit que, pendant plus de vingt-cinq ans, les +ambassadeurs, les ministres, les représentants de tous les États, de +toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique, viendraient chaque +année s'asseoir avec vous dans cette salle, pour y jouir de l'amitié +de l'Angleterre et vous promettre l'amitié du monde civilisé. Dans des +temps encore bien près de nous, la guerre, une guerre tantôt générale, +tantôt partielle, et sinon continuelle, du moins très-fréquente, +rendait de semblables réunions toujours incomplètes et irrégulières. +C'est la paix qui nous a fait ce bonheur, image et symbole du bonheur +du monde. Et je vous prie de le remarquer, messieurs, cette paix n'est +pas une paix indolente, stérile, comme celle qui a régné quelquefois +entre des nations énervées et en décadence. C'est la paix la plus +active et la plus féconde qu'on ait jamais vue; une paix amenée et +maintenue, non par l'apathie et l'impuissance, mais par le pouvoir +de la civilisation, du travail, de la justice et de la liberté. +Messieurs, remercions la Providence souveraine qui a versé de tels +bienfaits sur notre âge. Espérons que cette paix durera encore +vingt-cinq années et bien des années au delà, et qu'elle ne sera +jamais interrompue que pour une juste et inévitable cause. C'est +le voeu sincère de mon pays comme du vôtre. Et puisse un jour, par +l'influence d'une longue et heureuse paix, le genre humain tout entier +être uni d'esprit et de coeur dans son passage sur la terre, comme +nous sommes tous les enfants de notre Dieu qui est au ciel!» + + + VII + +1º _Note adressée par S. Ex. Chékib-Efendi, envoyé extraordinaire de +la Sublime Porte à Londres, à l'ambassadeur de France_. + +Londres, le 31 mai 1840. + +Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près S. M. Britannique, +avait espéré, à la suite de la note présentée le 7 avril de cette +année, par son prédécesseur Nouri-Efendi, aux représentants des cours +de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, et en +conséquence de leurs réponses à ladite note, trouver, en arrivant à +Londres, l'affaire turco-égyptienne terminée ou à la veille de l'être. + +C'est donc avec le plus vif regret qu'il a appris que les soins que +les représentants avaient promis de donner à un objet si important +pour le repos de l'Orient étaient jusqu'à présent restés infructueux. + +Le soussigné, depuis son départ de Constantinople, a reçu de nouveaux +ordres qui lui enjoignent de presser la solution de cette affaire. +Si par conséquent les délais apportés dans l'exécution des intentions +bienveillantes de Leurs Excellences provenaient de difficultés qu'il +serait dans les facultés du soussigné d'aplanir, il a l'honneur de +les prévenir que de son côté il apportera toutes les facilités qui +dépendront de lui pour aider à lever ces obstacles, et qu'à cet effet +il est muni, comme l'ambassadeur Nouri-Efendi son prédécesseur, des +pouvoirs les plus amples pour concerter avec Leurs Excellences les +moyens de parvenir à conclure un arrangement, lequel serait basé sur +des principes équitables et renfermerait les garanties d'une paix +durable pour l'Empire ottoman. Cependant le soussigné est persuadé +que l'accord qui, dès le principe, a existé entre les cinq grandes +puissances relativement aux intérêts du Sultan, et la continuation de +leur union à cet égard, suffiront pour écarter toutes les difficultés, +si effectivement il en existe. + +En attendant, le soussigné croit de son devoir de faire observer à +Leurs Excellences que l'Empire ottoman se trouve dans une position +fort critique; que l'incertitude à l'égard des résultats des +délibérations de Londres, propage en Turquie une inquiétude qui prend +un caractère tellement grave et alarmant que rien ne saurait justifier +un plus long délai de l'ajustement d'une question soumise depuis dix +mois au jugement et à la sagesse des cinq grandes puissances; enfin, +que la nécessité de la solution de cette question devient de jour en +jour plus urgente. + +En conséquence, le soussigné prie instamment M. l'ambassadeur de +France de vouloir bien, de concert avec les représentants des cours +d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, redoubler ses +généreux efforts pour mettre fin à un mal toujours croissant et qui +menace la paix de l'Orient. + +Le soussigné réitère avec une vive insistance la demande faite par +son prédécesseur de donner suite le plus tôt possible à l'intérêt +manifesté d'une manière si amicale et si bienveillante au Sultan par +la note collective des représentants des cinq grandes puissances +en date de Constantinople du 27 juillet 1839, intérêt que les +représentants à Londres desdites puissances, par leur note responsive +à celle du 7 avril de S. Ex. Nouri-Efendi, avaient annoncé vouloir +prendre immédiatement en considération. + +Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près S. M. Britannique, +prie M. l'ambassadeur plénipotentiaire de France de vouer, de concert +avec les représentants des autres grandes cours, une attention +sérieuse à l'objet de la présente note, et profite de cette occasion +pour lui assurer ses respects et sa considération la plus distinguée. + +CHÉKIB. + + +2º _Note de M. Guizot, ambassadeur de France en réponse à la note de +l'ambassadeur de la Sublime Porte_. + +Londres, le 21 juin 1840. + +Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. +le Roi des Français auprès de S. M. Britannique, a reçu la note que +S. Ex. Chékib-Efendi, ambassadeur de la Sublime Porte auprès de S. +M. Britannique, lui a fait l'honneur de lui adresser, ainsi qu'aux +représentants des cours d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de +Russie, en date du 31 mai dernier. + +Le soussigné pense, comme S. Ex. M. l'ambassadeur de la Sublime Porte, +que l'Empire ottoman se trouve dans une situation fort critique, que +l'incertitude et les délais dans l'ajustement de la question d'Orient +ont, en Turquie, des conséquences graves et alarmantes, et que la +nécessité de la solution de cette question devient de jour en jour +plus urgente. + +Le soussigné se félicite d'apprendre que S. Ex. M. l'ambassadeur de la +Sublime Porte, muni des pouvoirs les plus amples pour concerter, avec +les plénipotentiaires des cinq puissances, un arrangement basé sur des +principes équitables et qui renferme les garanties d'une paix durable +pour l'Empire ottoman, apportera toutes les facilités qui dépendront +de lui pour aider à lever les obstacles qui pourraient s'opposer à la +conclusion d'un tel arrangement. + +Le soussigné est persuadé en outre, ainsi que S. Ex. M. l'ambassadeur +de la Sublime Porte, que la continuation de l'union entre les +cinq puissances est le plus sûr moyen de parvenir à un résultat si +désirable. + +En conséquence, le soussigné a l'honneur de répondre à S. Ex. M. +l'ambassadeur de la Sublime Porte qu'il fera tous ses efforts de +concert avec les plénipotentiaires d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse +et de Russie, pour mettre fin, par un arrangement aussi prompt qu'il +sera possible de l'obtenir, à un mal toujours croissant et qui menace +la paix de l'Orient. + +Le soussigné a l'honneur d'offrir à S. Ex. M. l'ambassadeur de la +Sublime Porte les assurances de sa haute considération. + +GUIZOT. + + + VIII + +_Sur les avertissements donnés par M. Guizot au gouvernement du Roi, +quant au traité du 15 juillet 1840_. + +1º _Extrait du Journal_ le Siècle, _numéro du mercredi 29 juillet +1840_. + +«Nous trouvons dans la _Gazette d'Augsbourg_ une correspondance de +Paris, en date du 15 juillet, qui prouve que le ministère s'attendait +à la rupture qui vient d'éclater entre la France et l'Angleterre. + +«M. Guizot, qui s'était imaginé qu'il parviendrait à amener lord +Palmerston à son opinion, partage maintenant l'opinion de M. Thiers et +rend justice à son esprit de prévision. Il écrit qu'il se passe depuis +quelques jours à Londres certaines choses dont il ne peut se rendre +un compte exact, mais qu'il voit bien que lord Palmerston, après lui +avoir donné l'assurance que la question d'Orient l'ennuyait, a entamé +l'affaire sans la résoudre, mais il ignore de quelle manière et +dans quel sens le noble lord a agi. Toutefois M. Guizot conseille au +gouvernement de se tenir sur ses gardes afin de ne pas être pris à +l'improviste. Il invite le président du conseil à prendre toutes les +mesures nécessaires pour ne pas être forcé de jouer un rôle secondaire +dans le drame qui peut-être ne fait que commencer. Cette prévision est +digne d'éloges. En attendant, M. Thiers ne s'est pas laissé endormir +comme M. Guizot. Il a toujours agi en homme qui a confiance en +lui-même et qui veut suivre d'un pas ferme la voie politique dans +laquelle il est une fois entré. La mission du jeune Périer dont j'ai +parlé hier, et dont le but principal est de veiller à la sécurité +des Français en Égypte et en Syrie, aussitôt que la lutte s'engagera +sérieusement avec Méhémet-Ali, prouve que M. Thiers a dû juger les +choses du véritable point de vue, en les considérant comme de nature à +amener les résultats les plus graves.» + + +2º _Extrait du Journal_ le Constitutionnel, _numéro du lundi 3 août +1840_. + +«La _Gazette d'Augsbourg_ annonçait dernièrement que notre ambassadeur +à Londres avait été pris à l'improviste par la conclusion du quadruple +traité. Ce fait n'est pas exact, et nous tenons à le démentir +hautement. M. Guizot n'a pas été surpris. Il n'a jamais espéré qu'il +ramènerait lord Palmerston à son avis; il a au contraire toujours +averti son gouvernement de la persistance du ministère anglais, et +rien de ce qui se passait et rien de ce qui se préparait ne lui +a échappé. Il ne faut pas confondre ce qui est très-différent. +Le gouvernement français se plaint de n'avoir pas été prévenu +officiellement; mais il est loin d'accepter le rôle de dupe que +l'orgueil de lord Palmerston serait sans doute flatté de lui +attribuer. Les informations n'ont jamais manqué au gouvernement +français, mais il était de son honneur de ne pas admettre qu'on pût +aller jusqu'au bout sans lui en donner avis.» + + + IX + +_Sur l'attitude des agents français à Constantinople, en juillet et +août 1840_. + +1º _Lord Palmerston à M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre_. + +The undersigned, Her Majesty's principal secretary of State for +foreign affairs, in accordance with what was agreed upon between +himself and M. Guizot, ambassador extraordinary and plenipotentiary +from the King of the French at this court, in their recent interview, +has the honour to transmit to M. Guizot an extract from a despatch +received by Her Majesty's Government a few days ago from Lord +Ponsonby, together with a copy of the inclosure therein referred to. + +Her Majesty's Government was convinced, even before the undersigned had +the honour of showing these papers to M. Guizot, that the message +intended to be conveyed to the Porte by M. de Pontois, must have been +much altered by the person who delivered it, or else that M. de Pontois +must have made such a communication entirely without instructions or +authority from his own Government, and indeed in direct opposition to +the spirit of the instructions which he had received; because the +language used upon this occasion by M. Pontois was directly at variance +with the language which has been held by the French Government to Her +Majesty's ambassador at Paris, by M. Guizot to Her Majesty's Government +in London, and, as far as Her Majesty's Government are informed, by the +French agents at Alexandria to Méhémet Ali. For, at Paris, M. Thiers, on +his return not long ago from the meeting hold at the chateau d'Eu, +assured Earl Granville that the strictest orders had been sent to the +French admirals in the Levant to avoid any thing which might lead to +collision between French and British ships of war; in London M. Guizot, +both before and after his visit to the chateau d'Eu, has always stated +to the undersigned that the armaments of France are purely +precautionary, and in no respect whatever aggressive; that France +intends to remain for the present entirely quiet; but thinking that the +measures which the four powers are about to take in the Levant may by +possibility lead to events which might affect the general balance of +power, or alter the state of possessions of the powers of Europe, or in +some way or other bear upon the direct interests of France, the French +Government had deemed it right to place himself in an attitude of +observation; and at Alexandria the French agents are understood to have +declared to Méhémet Ali that France has no intention whatever of taking +up arms in his support. It was therefore obvious to Her Majesty's +Government that M. de Pontois could not have been instructed or +authorized by the French Government to hold at Constantinople a language +directly the reverse of that which had been held by the French +Government everywhere else, and the more especially as the language held +by M. Pontois is directly at variance with all the public and official +declarations made by the French Government of the principles upon which +the policy of France, with regard to the affairs of the Ottoman Empire, +is founded. + +The undersigned has great pleasure in acknowledging that the conviction +thus felt by Her Majesty's Government has been confirmed by the belief +expressed to him by M. Guizot upon this matter, on which however M. +Guizot stated that he had received no information from his own +Government, and of which he knew nothing but what the undersigned had +laid before him. The undersigned therefore in transmitting to M. Guizot +the accompanying papers, in order that they may be made known to the +French Government, begs to assure M. Guizot that he makes the +communication not in consequence of any doubt which Her Majesty's +Government entertain of the sincerity and good faith of the Government +of France, but because it is fitting that, in a matter of such deep +importance to the peace of Europe, the French Government should know how +much the language which is reported to have been used by one of his +diplomatic agents differs from that which the French Government itself +has held. + +The undersigned has the honour to renew to M. Guizot the assurances of +his most distinguished consideration. + +_Signé_: PALMERSTON. + +Foreign Office, 9th sept. 1840. + + +Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté au département +des affaires étrangères, selon ce qui a été convenu entre lui et M. +Guizot, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Roi des +Français auprès de cette cour, lors de leur récente entrevue, a +l'honneur de transmettre à M. Guizot un extrait d'une dépêche que le +Gouvernement de Sa Majesté a reçue, il y a quelques jours, de Lord +Ponsonby, avec une copie des documents auxquels cette dépêche fait +allusion. + +Avant même que le soussigné ait eu l'honneur de montrer ces papiers à M. +Guizot, le Gouvernement de Sa Majesté était convaincu que la déclaration +qui devait être faite à la Porte par M. de Pontois devait avoir été fort +altérée par la personne qui l'avait faite, ou bien que M. de Pontois +devait avoir fait cette déclaration absolument sans instructions et sans +l'autorisation de son propre Gouvernement, et véritablement en +opposition directe avec l'esprit des instructions qu'il avait reçues, +parce que le langage employé en cette occasion par M. de Pontois a été +directement contraire au langage tenu par le Gouvernement français à +l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, au langage tenu par M. Guizot au +Gouvernement de Sa Majesté à Londres, et, autant que peut en être +informé le Gouvernement de Sa Majesté, au langage tenu par les agents +français à Alexandrie à Méhémet-Ali. Car, à Paris, il n'y a pas +longtemps, M. Thiers, à son retour de la réunion tenue au château d'Eu, +a assuré le comte Granville que les ordres les plus stricts ont été +envoyés aux amiraux français dans le Levant d'éviter tout ce qui +pourrait mener à une collision entre les navires de guerre français et +anglais; à Londres, M. Guizot, avant comme après sa visite au château +d'Eu, a toujours assuré le soussigné que les armements de la France sont +de pure précaution et n'ont en aucune façon un caractère aggressif; que +l'intention de la France est de rester entièrement tranquille quant à +présent; mais que, regardant les mesures que les quatre puissances sont +au moment de prendre dans le Levant comme de nature à amener, par +quelque éventualité, des faits qui pourraient affecter l'équilibre +général de la puissance ou altérer l'État des possessions des diverses +puissances en Europe, ou atteindre de manière ou d'autre les intérêts +immédiats de la France, le Gouvernement français a cru bon de prendre +une attitude d'observation; et à Alexandrie, il revient que les agents +français ont déclaré à Méhémet-Ali que la France n'a aucune intention de +prendre les armes en sa faveur. Le Gouvernement de Sa Majesté a eu, par +conséquent, lieu de penser que M. de Pontois ne pouvait pas avoir reçu +d'instructions ni d'autorisation du Gouvernement français pour tenir à +Constantinople un langage directement opposé à celui que le Gouvernement +français a tenu partout ailleurs--et cela d'autant plus particulièrement +que le langage tenu par M. de Pontois est directement opposé à toutes +les déclarations publiques et officielles que le Gouvernement français a +faites des principes sur lesquels est fondée la politique de la France +relativement aux affaires de l'Empire ottoman. + +Le soussigné éprouve un grand plaisir à reconnaître que la conviction +que le Gouvernement de Sa Majesté s'est ainsi formée a été confirmée par +l'opinion que M. Guizot lui a exprimée à ce sujet, sur lequel néanmoins +M. Guizot a constaté n'avoir reçu aucune communication de son propre +Gouvernement et duquel il ne savait que ce qui lui a été exposé par le +soussigné. En conséquence, le soussigné, en transmettant à M. Guizot les +papiers ci-joints, afin qu'ils puissent être portés à la connaissance du +Gouvernement français, demande la permission d'assurer M. Guizot que +cette communication est faite par lui, non par suite d'aucun doute conçu +par le Gouvernement de Sa Majesté sur la sincérité et la bonne foi du +Gouvernement français, mais parce qu'il convient que, sur des matières +si profondément importantes pour la paix de l'Europe, le Gouvernement +français sache combien le langage qui a été tenu, à ce que l'on +rapporte, par un de ses agents diplomatiques, diffère du langage que le +Gouvernement français a tenu lui-même. + +Le soussigné a l'honneur de répéter à M. Guizot les assurances de sa +considération la plus distinguée. + +_Signé_: PALMERSTON. + +Foreign Office, 9 sept. 1840. + + +2º _Extract from a despatch from Vicount Ponsonby to Lord Palmerston, +nº 176, dated Therapia, August 17, 1840_. + +Reschid Pacha sent M. Francheschi to me this morning to communicate a +message the pacha has received from the French ambassador, through M. +Cor, the French dragoman. + +My servant, by mistake, denied me to M. Francheschi, who went on +to the internuncio and delivered his message to H. E. who came here +immediately with M. Francheschi, and prepared a despatch for Prince +Metternich detailing the transaction, and of which I have now +the honour to enclose a copy that will save your Lordship the trouble +of details from me. + +M. Francheschi said that Reschid Pacha is not alarmed, though he +is aware of the gravity of the situation of the affair; he said the +Sultan is not alarmed and is firm. + +With the concurrence of M. de Sturmer, I desired M. Francheschi to +tell H. E. Reschid Pacha that the Sultan might depend upon the support +of his allies. + +I added that the internuncio and myself and I (_sic_) doubted not +our colleagues also would be ready to give Reschid and the Ottoman +ministers any aid, if any should be wanting, to confirm the Sultan in +his views. + +I was to a certain degree prepared for the hostility of France by what +passed at a visit made by M. Titof to the French ambassador; when the +latter, in the course of conversation, said he thought war between +France and England inevitable. This appeared to me to manifest either +a very injudicious and improper levity in the ambassador, or that he +had received information from his Government that warranted what he +said. + + +2º _Extrait d'une dépêche du Vicomte Ponsonby à lord Palmerston, nº +176, datée de Therapia, 17 août 1840_. + +Reschid-Pacha m'a envoyé ce matin M. Francheschi pour me faire part +d'un message que le pacha a reçu de l'ambassadeur de France, par +l'intermédiaire du drogman français M. Cor. + +Mon domestique, par erreur, a refusé ma porte à M. Francheschi qui +s'est alors rendu chez l'internonce et s'est acquitté de sa commission +envers S. E. qui est venue ici immédiatement avec M. Francheschi, et a +préparé une dépêche au prince de Metternich, contenant les +détails de l'incident, et dont j'ai l'honneur de joindre ici une +copie qui évitera à Votre Seigneurie l'ennui des détails que je lui +donnerais. + +M. Francheschi dit que Reschid-Pacha n'est pas alarmé, quoiqu'il se +rende compte de la gravité de la situation des affaires; il dit que le +Sultan n'est pas alarmé et est ferme. + +D'accord avec M. de Stürmer, j'ai prié M. Francheschi de dire à Son +Excellence Reschid-Pacha que le Sultan peut compter sur l'appui de ses +alliés. + +J'ai ajouté que l'internonce et moi-même et moi (_sic_) nous ne +doutions pas que nos collègues ne fussent aussi prêts à donner tout +leur appui à Reschid-Pacha et aux ministres ottomans, s'il en était +besoin pour confirmer le Sultan dans ses vues. + +J'étais jusqu'à un certain point préparé à l'hostilité de la France +par ce qui s'est passé lors d'une visite faite par M. Titof à +l'ambassadeur de France; car ce dernier, dans le cours de la +conversation, avait dit qu'il regardait comme inévitable la guerre +entre la France et l'Angleterre; ce qui me sembla l'indice ou d'une +légèreté bien peu judicieuse et bien déplacée chez l'ambassadeur, ou +de communications à lui adressées par son Gouvernement et propres à +confirmer ce qu'il disait. + + +3º _Copie d'une dépêche du baron Stürmer au prince de Metternich, en +date de Constantinople, du 17 août 1840_. + +M. le ministre des affaires étrangères vient d'envoyer M. Francheschi +chez mes collègues d'Angleterre, de Russie, de Prusse et chez moi, +pour nous faire la communication suivante: + +«M. l'ambassadeur de France a fait dire hier, le 16 de ce mois, par +son drogman à Reschid-Pacha: + +«Qu'il a l'ordre de lui signifier que le gouvernement français, le +Roi et la nation considèrent comme une injure faite par le +plénipotentiaire ottoman à la France la conclusion du traité qu'il +a signé à Londres sans le concours et à l'insu du plénipotentiaire +français, et qui a pour objet une question où la France, dès le +principe, a été partie intégrante. + +«Que le gouvernement français s'opposera de tous ses moyens à toute +intervention armée contre le pacha d'Égypte. + +«Qu'il n'attend pour se décider que le résultat de démarches qu'il +fait faire dans ce moment auprès des cabinets de Vienne et de Berlin, +afin d'en obtenir l'annulation du traité. + +«Que, loin d'employer, comme on le lui demandait, son influence morale +auprès du pacha pour le porter à la soumission, il lui accordera +toute l'assistance qui est en son pouvoir pour l'aider à résister à +l'intervention étrangère. + +«Qu'il réunira ses efforts aux siens pour soulever les populations +d'Asie et d'Europe contre l'administration actuelle en Turquie dont +le gouvernement français se déclare l'ennemi et qu'il considère comme +celui du pays. + +«Que M. de Pontois fera connaître au Sultan et à toute la nation +musulmane que la France, loin d'avoir pris part à une convention +dirigée contre les intérêts de l'islamisme, la condamne hautement et +s'opposera à son exécution. + +«Reschid-Pacha a répondu que ce langage a d'autant plus lieu de le +surprendre que la France avait elle-même concouru à la note collective +du 27 juillet de l'année dernière. Là-dessus le drogman de France +a répliqué que M. de Pontois avait prévu cette objection; mais que +d'abord le gouvernement français avait accepté sans avoir jamais +approuvé la coopération de son ambassadeur à cette démarche; qu'au +surplus il s'agit ici de mesures coercitives, dont il n'est fait +aucune mention dans la note susdite et que c'est contre ces mesures +que la France se prononce en ce moment. + +«Le pacha a répondu: Je suis profondément affligé de la déclaration +que vous venez de me faire, car j'ai toujours considéré la France +comme une des plus anciennes amies de la Porte; il ne dépend pas +de moi d'empêcher la réalisation d'un acte auquel la Porte ne s'est +décidée qu'avec le concours de quatre de ses alliés; et quels qu'en +puissent être les résultats, le gouvernement turc s'y résignera. + +«M. de Pontois veut faire connaître au Sultan ce qu'il vient de lui +faire dire de la part de son drogman (_sic_); le pacha est prêt à +l'accompagner à l'audience de ce monarque, pour lequel il ne saurait +avoir rien de caché. + +«Je n'ai pas besoin de dire à Votre Excellence combien Reschid-Pacha a +trouvé dur et hostile le langage que le gouvernement français a chargé +son ambassadeur de tenir à la Porte dans cette circonstance. + +«M. Francheschi m'a raconté que Reschid-Pacha, ayant été appelé hier +chez le Sultan, Sa Hautesse lui avait donné connaissance d'une lettre +que la sultane mère venait de recevoir de l'ex-capitan pacha, on ne +sait par quelle occasion, mais probablement par le bateau à vapeur +français arrivé le 14 de ce mois. Dans cette lettre Ahmed-Fenzi-Pacha, +après avoir assuré à la sultane que Méhémet-Ali était inébranlable +dans sa résolution de résister, ajoute qu'il dépend de lui de +révolutionner toutes les provinces d'Asie et d'Europe, et il adjure, +implore et supplie la sultane d'interposer son influence auprès de +son fils pour éviter à la nation les maux dont elle est menacée, et +peut-être la chute de l'Empire. + +«Ces notions m'ont paru assez importantes pour les porter à la +connaissance de Votre Altesse par une estafette qui partira demain à +l'aube du jour. + +«Agréez, etc. + +«_Signé_: STÜRMER.» + + +4º _L'ambassadeur de France en Angleterre, à lord Palmerston_. + +Londres, le--septembre 1840. + +Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. +le Roi des Français auprès de S. M. B., a l'honneur d'informer S. +Ex. M. le principal secrétaire d'État de S. M. B. pour les affaires +étrangères, qu'il a reçu et transmis au gouvernement du Roi les +extraits que S. Ex. a fait au soussigné l'honneur de lui communiquer, +de deux dépêches écrites de Constantinople, en date du 17 août +dernier, l'une par lord Ponsonby, ambassadeur de S. M. B., l'autre par +M. le baron de Stürmer, internonce de S. M. l'Empereur d'Autriche à +Constantinople, et relatives aux communications faites récemment à la +Porte ottomane par S. Ex. M. de Pontois, ambassadeur de S. M. le Roi +des Français auprès de S. H. le Sultan. + +Ainsi que le soussigné a déjà eu l'honneur d'en exprimer sa conviction +à M. le secrétaire d'État des affaires étrangères, les renseignements +contenus dans ces dépêches, au sujet desdites communications, +sont inexacts, et M. de Pontois, selon ses instructions, a tenu à +Constantinople un langage conforme à celui que le gouvernement du Roi +a tenu lui-même à Paris, et fait tenir soit à Londres, soit ailleurs, +par ses représentants. Lorsque M. le principal secrétaire d'État de S. +M. B. pour les affaires étrangères fit au soussigné l'honneur de lui +remettre le _Memorandum_ du 17 juillet dernier, dans lequel on lisait +que «le gouvernement français avait plusieurs fois déclaré que, dans +aucun cas, la France ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours, +de concert avec le Sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir +l'assentiment du Pacha d'Égypte» le soussigné se hâta de faire +observer qu'il ne pouvait accepter cette expression: _dans aucun cas_, +et qu'il était certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorisât. +«Le gouvernement du Roi, dit-il alors à M. le secrétaire d'État +des affaires étrangères, ne se fait à coup sûr le champion armé de +personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du Pacha +d'Égypte, la paix et les intérêts de la France. Mais si les mesures +adoptées contre le Pacha par les quatre puissances avaient, aux +yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette conséquence que +l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y +consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il +gardera toujours, à cet égard, sa pleine liberté.» + +Le 24 juillet suivant, lorsque le soussigné eut l'honneur de lire +et de remettre à M. le principal secrétaire d'État pour les affaires +étrangères la réponse du gouvernement du Roi au _Memorandum_ du 17 +juillet, cette réponse, en faisant allusion au désir témoigné par les +quatre puissances que la France continuât de leur prêter son concours +moral à Alexandrie, se terminait par le paragraphe suivant: + +«Le concours moral de la France, dans une conduite commune, était une +obligation de sa part. Il n'en est plus une dans la nouvelle situation +où semblent vouloir se placer les Puissances. La France ne peut plus +être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle +se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra, dans les graves +circonstances où les quatre Puissances viennent de placer l'Europe, +dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle +vient d'indiquer.» + +Et le soussigné, en insistant de tout son pouvoir sur la gravité de la +situation où l'Europe allait entrer, eut l'honneur de répéter à M. le +principal secrétaire d'État de S. M. B. que la France y garderait +sa pleine liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien de +l'équilibre actuel entre les États de l'Europe, et le soin de sa +dignité et de ses propres intérêts.» + +Le soussigné est autorisé à déclarer que les intentions du +gouvernement du Roi, qu'il a manifestées au moment même où il a eu +connaissance de la convention conclue par les quatre Puissances +et dans sa réponse au Memorandum du 17 juillet, sont constamment +demeurées et demeurent constamment les mêmes, et que ce sont les +intentions dont M. de Pontois a été l'interprète auprès de la Sublime +Porte, en s'efforçant, comme un ancien et sincère ami, de l'éclairer +sur la situation où elle se plaçait et sur les périls qui pouvaient en +résulter pour elle. + +Le soussigné a l'honneur, etc., etc. + + + X + +_Traité du 15 juillet 1840, et actes annexés_. + +1º _Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne, +d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte +ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signée à Londres +le 15 juillet 1840_. + +Au nom de Dieu très-miséricordieux. + +Sa Hautesse le Sultan ayant eu recours à Leurs Majestés la Reine du +Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, +Roi de Hongrie et de Bohême, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes +les Russies, pour réclamer leur appui et leur assistance au milieu +des difficultés dans lesquelles il se trouve placé par suite de la +conduite hostile de Méhémet-Ali, Pacha d'Égypte, difficultés qui +menacent de porter atteinte à l'intégrité de l'Empire ottoman et à +l'indépendance du trône du Sultan; Leursdites Majestés, mues par le +sentiment d'amitié sincère qui subsiste entre elles et le Sultan, +animées du désir de veiller au maintien de l'intégrité et de +l'indépendance de l'Empire ottoman dans l'intérêt de l'affermissement +de la paix de l'Europe, fidèles à l'engagement qu'Elles ont contracté +par la note collective remise à la Porte par leurs représentants +à Constantinople, le 27 juillet 1839, et désirant de plus prévenir +l'effusion de sang qu'occasionnerait la continuation des hostilités +qui ont récemment éclaté en Syrie entre les autorités du Pacha +d'Égypte et les sujets de Sa Hautesse. + +Leursdites Majestés et Sa Hautesse le Sultan ont résolu, dans le but +susdit, de conclure entre elles une convention, et ont nommé à cet +effet pour leurs plénipotentiaires, savoir: + +Sa Majesté la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, +le très-honorable Henri-Jean, vicomte Palmerston, baron Temple, pair +d'Irlande, conseiller de Sa Majesté Britannique en son conseil privé, +chevalier grand-croix du très-honorable ordre du Bain, membre du +Parlement, et son principal secrétaire d'État ayant le département des +affaires étrangères. + +Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, le +sieur Philippe, baron de Neumann, commandeur de l'ordre de Léopold +d'Autriche, décoré de la croix pour le mérite civil, commandeur des +ordres de la Tour et l'Épée du Portugal, de la croix du Sud du Brésil, +chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de seconde classe +de Russie, son conseiller aulique et plénipotentiaire près Sa Majesté +Britannique. + +Sa Majesté le Roi de Prusse, le sieur Henri-Guillaume, baron de Bülow, +chevalier de l'ordre de l'Aigle-Rouge de première classe de Prusse, +grand-croix des ordres de Léopold d'Autriche et des Guelphes de +Hanovre, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de +seconde classe, et de Saint-Wladimir de quatrième classe de Russie, +commandeur de l'ordre du Faucon de Saxe-Weimar, son chambellan, +conseiller intime actuel, envoyé extraordinaire et ministre +plénipotentiaire près Sa Majesté Britannique. + +Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe, baron +de Brünnow, chevalier de l'ordre de Sainte-Anne de première classe, +de Saint-Stanislas de première classe, de Saint-Wladimir de troisième, +commandeur de l'ordre de Saint-Étienne de Hongrie, chevalier de +l'ordre de l'Aigle-Rouge et de Saint-Jean-de-Jérusalem, son conseiller +privé, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près Sa +Majesté Britannique. + +Sa Majesté le Très-Majestueux, Très-Puissant et Très-Magnifique +Sultan, Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chékib-Efendi, décoré +du Nichan-Iftihar de première classe, Beylikdgé du Divan Impérial, +conseiller honoraire du département des affaires étrangères, son +ambassadeur extraordinaire près Sa Majesté Britannique. + +Lesquels s'étant réciproquement communiqué leurs pleins pouvoirs, +trouvés en bonne et due forme, ont arrêté et signé les articles +suivants: + +Article 1er. + +Sa Hautesse le Sultan s'étant entendu avec Leurs Majestés, la Reine +du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, l'Empereur d'Autriche, Roi de +Bohême et de Hongrie, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les +Russies, sur les conditions de l'arrangement qu'il est de l'intention +de Sa Hautesse d'accorder à Méhémet-Ali--conditions lesquelles se +trouvent spécifiées dans l'acte séparé ci-annexé,--Leurs Majestés +s'engagent à agir dans un parfait accord, et à unir leurs efforts +pour forcer Méhémet-Ali à se conformer à cet arrangement; chacune des +hautes parties contractantes se réservant de coopérer à ce but selon +les moyens d'action dont chacune d'elles peut disposer. + +Article 2. + +Si le Pacha d'Égypte refusait d'adhérer au susdit arrangement qui lui +sera communiqué par le Sultan avec le concours de Leursdites Majestés, +celles-ci s'engagent à prendre, à la réquisition du Sultan, des +mesures concertées et arrêtées entre Elles afin de mettre cet +arrangement à exécution. Dans l'intervalle, le Sultan ayant invité ses +alliés à se joindre à lui pour l'aider à interrompre la communication +par mer entre l'Égypte et la Syrie, et à empêcher l'expédition de +troupes, chevaux, armes, munitions et approvisionnements de guerre de +tout genre d'une de ses provinces à l'autre; Leurs Majestés la Reine +du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et l'Empereur +d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, s'engagent à donner +immédiatement à cet effet les ordres nécessaires aux commandants +de leurs forces navales dans la Méditerranée; Leursdites Majestés +promettent en outre que les commandants de leurs escadres, selon +les moyens dont ils disposent, donneront, au nom de l'alliance, tout +l'appui et toute l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du +Sultan qui manifesteront leur fidélité à leur souverain. + +Article 3. + +Si Méhémet-Ali, après s'être refusé de se soumettre aux conditions de +l'arrangement mentionné ci-dessus, dirigeait ses forces de terre ou +de mer vers Constantinople, les hautes parties contractantes, sur +la réquisition expresse qui en serait faite par le Sultan à leurs +représentants à Constantinople, sont convenues, le cas échéant, de se +rendre à l'invitation du souverain, et de pourvoir à la défense de son +trône au moyen d'une coopération concertée en commun, dans le but de +mettre les deux détroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que la +capitale de l'Empire ottoman, à l'abri de toute agression. + +Il est en outre convenu que les forces qui, en vertu d'une pareille +entente, recevront la destination indiquée ci-dessus, y resteront +employées aussi longtemps que leur présence sera requise par le +Sultan, et lorsque Sa Hautesse jugera que leur présence aura cessé +d'être nécessaire, lesdites forces se retireront simultanément et +rentreront respectivement dans la mer Noire et la Méditerranée. + +Article 4. + +Il est toutefois expressément entendu que la coopération mentionnée +dans l'article précédent, et destinée à placer temporairement les +détroits des Dardanelles et du Bosphore et la capitale ottomane sous +la sauvegarde des hautes parties contractantes, contre toute agression +de Méhémet-Ali, ne sera considérée que comme une mesure exceptionnelle +adoptée à la demande expresse du Sultan, et uniquement pour sa défense +dans le cas seul indiqué ci-dessus. Mais il est convenu que cette +mesure ne dérogera en rien à l'ancienne règle de l'Empire ottoman +en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments +de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des +Dardanelles et du Bosphore. Et le Sultan, d'une part, déclare par le +présent acte, qu'à l'exception de l'éventualité ci-dessus mentionnée, +il a la ferme résolution de maintenir à l'avenir ce principe +invariablement établi comme ancienne règle de son Empire, et tant que +la Porte se trouve en paix, de n'admettre aucun bâtiment de guerre +étranger dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles; d'autre +part, Leurs Majestés la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et +d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, le Roi +de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies, s'engagent à respecter +cette détermination du Sultan, et à se conformer au principe ci-dessus +énoncé. + +Article 5. + +La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en seront +échangées à Londres dans l'espace de deux mois, ou plus tôt si faire +se peut. + +En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée, et y ont +apposé les sceaux de leurs armes. + +Fait à Londres le 15 juillet, l'an de grâce mil huit cent quarante. + + (L.S.) PALMERSTON. + (L.S.) CHÉKIB. + (L.S.) NEUMANN. + (L.S.) BULOW. + (L.S.) BRÜNNOW. + + +2º _Acte séparé_. + +Acte séparé annexé à la convention conclue à Londres, le 15 juillet +1840, entre les Cours de la Grande-Bretagne, d'Autriche, de Prusse et +de Russie, d'une part et la Sublime Porte ottomane, de l'autre. + +Sa Hautesse le Sultan a l'intention d'accorder et de faire notifier à +Méhémet-Ali les conditions de l'arrangement ci-dessous: + +§ 1er. + +Sa Hautesse promet d'accorder à Méhémet-Ali, pour lui et pour +ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik de +l'Égypte; et Sa Hautesse promet en outre d'accorder à Méhémet-Ali, sa +vie durant, avec le titre de pacha d'Acre et avec le commandement +de la forteresse de Saint-Jean d'Acre, l'administration de la partie +méridionale de la Syrie dont les limites seront déterminées par la +ligne de démarcation suivante: + +Cette ligne, partant du cap Ras-el-Nakhora sur les côtes de la +Méditerranée, s'étendra de là directement jusqu'à l'embouchure de la +rivière Seisaban, extrémité septentrionale du lac Tibérias, longera la +côte occidentale dudit lac, suivra la rive droite du fleuve Jourdain +et la côte occidentale de la mer Morte, se prolongera de là +en droiture jusqu'à la mer Rouge, en aboutissant à la pointe +septentrionale du golfe d'Akaba, et suivra de là la côte occidentale +du golfe d'Akaba et la côte orientale du golfe de Suez jusqu'à Suez. + +Toutefois, le Sultan, en faisant ces offres, y attache la condition +que Méhémet-Ali les accepte dans l'espace de dix jours après que la +communication lui en aura été faite à Alexandrie par un agent de Sa +Hautesse, et qu'en même temps Méhémet-Ali dépose entre les mains de +cet agent les instructions nécessaires aux commandants de terre et de +mer de se retirer immédiatement de l'Arabie et de toutes les villes +saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du district +d'Adana, et de toutes les autres parties de l'Empire ottoman qui ne +sont pas comprises dans les limites de l'Égypte et dans celles du +pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus. + +§ 2. + +Si dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Méhémet-Ali n'acceptait +point le susdit arrangement, le Sultan retirera alors l'offre +de l'administration viagère du pachalik d'Acre; mais Sa Hautesse +consentira encore à accorder à Méhémet-Ali, pour lui et pour ses +descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'Égypte, +pourvu que cette offre soit acceptée dans l'espace de dix jours +suivants, c'est-à-dire dans un délai de vingt jours à compter du jour +où la communication lui aura été faite, et pourvu qu'il dépose entre +les mains de l'agent du Sultan les instructions nécessaires pour ses +commandants de terre et de mer de se retirer immédiatement en dedans +des limites et dans les ports du pachalik d'Égypte. + +§ 3. + +Le tribut annuel à payer au Sultan par Méhémet-Ali sera proportionné +au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendra +l'administration, selon qu'il accepte la première ou la seconde +alternative. + +§ 4. + +Il est expressément entendu de plus que, dans la première comme dans +la seconde alternative, Méhémet-Ali (avant l'expiration du terme fixé +de dix ou vingt jours) sera tenu de remettre la flotte turque, avec +tous ses équipages et armements, entre les mains du préposé turc +qui sera chargé de la recevoir. Les commandants des escadres alliées +assisteront à cette remise. + +Il est entendu que dans aucun cas Méhémet-Ali ne pourra porter en +compte, ni déduire du tribut à payer au Sultan, les dépenses qu'il a +faites pour l'entretien de la flotte ottomane pendant tout le temps +qu'elle sera restée dans les ports d'Égypte. + +§ 5. + +Tous les traités et toutes les lois de l'Empire ottoman s'appliqueront +à l'Égypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus. +Mais le Sultan consent qu'à condition du payement régulier du tribut +susmentionné, Méhémet-Ali et ses descendants perçoivent, au nom du +Sultan, et comme délégués de Sa Hautesse, dans les provinces dont +l'administration leur sera confiée, les taxes et impôts légalement +établis. Il est entendu en outre que, moyennant la perception des +taxes et impôts susdits, Méhémet-Ali et ses descendants pourvoiront à +toutes les dépenses de l'administration civile et militaire desdites +provinces. + +§ 6. + +Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le pacha d'Égypte +et d'Acre, faisant partie des forces de l'Empire ottoman, seront +toujours considérées comme entretenues pour le service de l'État. + +§ 7. + +Si, à l'expiration du terme de vingt jours après la communication qui +lui aura été faite (ainsi qu'il a été dit plus haut § 2) Méhémet-Ali +n'adhère point à l'arrangement proposé, et n'accepte pas l'hérédité du +pachalik de l'Égypte, le Sultan se considérera comme libre de retirer +cette offre et de suivre, en conséquence, telle marche ultérieure +que ses propres intérêts et les conseils de ses alliés pourront lui +suggérer. + +§ 8. + +Le présent acte séparé aura la même force et valeur que s'il était +inséré mot à mot dans la convention de ce jour. Il sera ratifié et les +ratifications en seront échangées à Londres en même temps que celles +de ladite convention. + +En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé, et y ont +apposé les sceaux de leurs armes. + +Fait à Londres, le quinze juillet, l'an de grâce mil huit cent +quarante. + + (L. S.) NEUMANN. (L. S.) CHÉKIB. + (L. S.) PALMERSTON. + (L. S.) BULOW. + (L. S.) BRÜNNOW. + + +3º _Protocole signé à Londres, le 15 juillet 1840, par les +plénipotentiaires_ + + d'Autriche, + de la Grande-Bretagne, + de Prusse, + de Russie, + et de la Porte ottomane. + +En apposant sa signature à la convention du jour, le plénipotentiaire +de la Sublime Porte ottomane a déclaré: + +Qu'en constatant, par l'article 4 de ladite convention, l'ancienne +règle de l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a été défendu +de tout temps aux bâtiments de guerre étrangers d'entrer dans les +détroits des Dardanelles et du Bosphore, la Sublime Porte se réserve, +comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux bâtiments +légers sous pavillon de guerre, lesquels sont employés selon l'usage, +au service de la correspondance des légations des puissances amies. + +Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse et de Russie ont pris acte de la présente déclaration pour la +porter à la connaissance de leurs cours. + + (_Signé_) NEUMANN. + PALMERSTON. + BULOW. + BRÜNNOW. + CHÉKIB. + +4º _Protocole réservé_, signé à Londres, le 15 juillet 1840, par les +plénipotentiaires + + d'Autriche, + de la Grande-Bretagne, + de Prusse, + de Russie + et de la Porte ottomane. + +Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse, de Russie et de la Sublime Porte ottomane ayant, en vertu de +leurs pleins pouvoirs, conclu et signé en ce jour une convention entre +leurs souverains respectifs pour la pacification du Levant. + +Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de leurs +cours respectives, un certain espace de temps devra s'écouler +nécessairement avant que l'échange des ratifications de ladite +convention puisse s'effectuer et que les ordres fondés sur cet acte +puissent être mis à exécution. + +Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés de la +conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie, des intérêts +d'humanité aussi bien que les graves considérations de politique +européenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des +Puissances signataires de la convention de ce jour, réclament +impérieusement d'éviter, autant que possible, tout retard dans +l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est +destinée à atteindre. + +Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs, sont +convenus entre eux que les mesures préliminaires mentionnées, à +l'article 2 de ladite convention seront mises à exécution tout +de suite, sans attendre l'échange des ratifications; les +plénipotentiaires respectifs constatant formellement par le présent +acte l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de ces +mesures. + +Il est convenu en outre entre lesdits plénipotentiaires que Sa +Hautesse le sultan procédera de suite à adresser à Méhémet-Ali la +communication et les offres spécifiées dans l'acte séparé annexé à la +convention de ce jour. + +Il est convenu de plus que les agents consulaires de l'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, à Alexandrie, se mettront en +rapport avec l'agent que Sa Hautesse le sultan y enverra pour adresser +à Méhémet-Ali la communication et les offres susmentionnées; que +lesdits consuls prêteront à cet agent toute l'assistance et tout +l'appui en leur pouvoir, et qu'ils emploieront tous leurs moyens +d'influence auprès de Méhémet-Ali à l'effet de le déterminer à +accepter l'arrangement qui lui sera proposé d'ordre de Sa Hautesse le +sultan. + +Les amiraux des escadres respectives dans la Méditerranée recevront +les instructions nécessaires pour se mettre en communication à ce +sujet avec lesdits consuls. + + (_Signé_) NEUMANN. + PALMERSTON. + BULOW. + BRÜNNOW. + CHÉKIB. + + +5º _Note adressée par lord Palmerston à M. Guizot, le 16 septembre +1840_. + +Le 17 juillet, le soussigné a eu l'honneur d'informer Son Exc. M. +Guizot qu'une convention concernant les affaires de la Turquie avait +été signée le 15 du même mois par les plénipotentiaires de l'Autriche, +de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie, d'une part, +et par le plénipotentiaire de la Porte ottomane, d'autre part. Les +ratifications de cette convention ayant été échangées, le soussigné +a l'honneur de transmettre à Son Exc. M. Guizot une copie de ladite +convention et de ses annexes, pour qu'il la communique au gouvernement +français. En faisant cette communication à Son Exc. M. Guizot, le +soussigné ne peut s'empêcher de lui exprimer de nouveau les sincères +regrets du gouvernement de Sa Majesté de ce que la répugnance du +gouvernement français à s'associer aux mesures concernant l'exécution +de ce traité ait créé un obstacle qui ait empêché la France de se +rendre partie au traité. Mais le gouvernement de Sa Majesté est +convaincu que le cabinet des Tuileries verra dans les dispositions de +ce traité des preuves irréfragables: 1º que les quatre puissances, en +s'imposant les obligations qu'il contient, ont été animées d'un désir +désintéressé de maintenir les principes de politique, à l'égard de la +Turquie, que la France a, dans plus d'une occasion, déclaré nettement +et formellement être les siens; 2º qu'elles ne cherchent pas à +obtenir, par les arrangements qu'elles ont en vue, un avantage +exclusif pour elles-mêmes, et que le grand objet qu'elles se proposent +est de maintenir l'équilibre politique en Europe, et de détourner les +événements qui troubleraient la paix générale. + +PALMERSTON. + + +6º _Protocole de la conférence tenue au Foreign Office le 17 septembre +1840_. + +Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de +Prusse, de Russie et de Turquie. + +Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie, après avoir échangé les ratifications de la +convention conclue le 15 juillet dernier, ont résolu, dans le but de +placer dans son vrai jour le désintéressement qui a guidé leurs cours +dans la conclusion de cet acte, de déclarer formellement que, dans +l'exécution des engagements résultant de ladite convention pour +les puissances contractantes, ces puissances ne cherchent aucune +augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage +de commerce pour leurs sujets que ceux des autres nations ne puissent +également obtenir. + +Les plénipotentiaires des cours susdites ont résolu de consigner cette +déclaration dans le présent protocole. + +Le plénipotentiaire de la Sublime Porte ottomane, en rendant un juste +hommage à la loyauté et au désintéressement de la politique des +cours alliées, a pris acte de la déclaration contenue dans le présent +protocole, et s'est chargé de la transmettre à sa cour. + +NEUMANN, SCHLEINITZ, CHÉKIB, PALMERSTON, BRÜNNOW. + + + XI + +_Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et français sur +l'exécution et les conséquences du traité du 15 juillet 1840_. + +1º _Memorandum de lord Palmerston, ministre de la Grande-Bretagne, +adressé au gouvernement français le 31 août 1840_. + +Monsieur, + +Différentes circonstances m'ont empêché de vous transmettre plus tôt, +et par votre entremise au gouvernement français, quelques observations +que le gouvernement de Sa Majesté désire faire sur le _memorandum_ qui +m'a été remis le 24 juillet par l'ambassadeur de France à cette cour, +en réponse au _memorandum_ que j'avais remis à Son Excellence le 17 du +même mois; mais actuellement je viens remplir cette tâche. + +C'est avec une grande satisfaction que le gouvernement de Sa Majesté +a remarqué le ton amical du _memorandum_ français et les assurances +qu'il contient du vif désir de la France de maintenir la paix et +l'équilibre des puissances en Europe. Le _memorandum_ du 17 juillet +a été conçu dans un esprit tout aussi amical envers la France; et le +gouvernement de Sa Majesté est tout aussi empressé que la France peut +l'être de conserver la paix de l'Europe et de prévenir le moindre +dérangement dans l'équilibre existant entre les puissances. + +Le gouvernement de Sa Majesté a également vu avec plaisir les +déclarations contenues dans le _memorandum_ français portant que la +France désire agir de concert avec les quatre autres puissances en ce +qui concerne les affaires du Levant; qu'elle n'a jamais été poussée +dans ces questions par d'autres motifs que par le désir de maintenir +la paix; et que, dans l'opinion qu'elle s'est formée, elle n'a jamais +été influencée par des intérêts particuliers qui lui soient propres, +étant en fait aussi désintéressée que toute autre puissance peut +l'être dans les affaires du Levant. + +Les sentiments du gouvernement de Sa Majesté sont, sur ces points, +à tous égards semblables à ceux du gouvernement français et y +correspondent entièrement; car en premier lieu, dans tout le cours des +négociations ouvertes sur cette question pendant plus de douze mois, +le désir empressé du gouvernement britannique a été constamment qu'un +concert fût établi entre les cinq puissances, et que toutes cinq elles +accédassent à une ligne de conduite commune; et le gouvernement de +Sa Majesté, sans devoir s'en référer, pour preuve de ce désir, aux +différentes propositions qui ont été faites de temps en temps au +gouvernement français, et auxquelles il est fait allusion dans le +_memorandum_ de la France, peut affirmer sans crainte qu'aucune +puissance de l'Europe ne peut être moins influencée que ne l'est +la Grande-Bretagne par des vues particulières ou par tout désir +et espérance d'avantages exclusifs qui naîtraient pour elle de la +conclusion des affaires du Levant; bien au contraire, l'intérêt de la +Grande-Bretagne dans ces affaires s'identifie avec celui de l'Europe +en général, et se trouve placé dans le maintien de l'intégrité et de +l'indépendance de l'Empire ottoman, comme étant une sécurité pour +la conservation de la paix, et un élément essentiel de l'équilibre +général des puissances. + +C'est à ces principes que le gouvernement français a promis son +plein concours, et qu'il l'a offert dans plus d'une circonstance, et +spécialement dans une dépêche du maréchal Soult, en date du 17 +juillet 1839, dépêche qui a été communiquée officiellement aux quatre +puissances; il l'a encore offert dans une note collective du 27 +juillet 1839 et dans le discours du roi des Français aux Chambres en +décembre 1839. + +Dans ces documents, le gouvernement français fait connaître sa +détermination de maintenir l'intégrité et l'indépendance de l'Empire +ottoman, sous la dynastie actuelle, comme un élément essentiel de +l'équilibre des puissances, comme une sûreté pour la conservation de +la paix; et dans une dépêche du maréchal Soult il a également assuré +que sa résolution était de repousser, par tous ses moyens d'action et +d'influence, toute combinaison qui pourrait être hostile au maintien +de cette intégrité et de cette indépendance. + +En conséquence, les gouvernements de la Grande-Bretagne et de France +sont parfaitement d'accord, quant aux objets vers lesquels leur +politique, en ce qui concerne les affaires d'Orient, doit tendre, et +quant aux principes fondamentaux d'après lesquels cette politique +doit être guidée; la seule différence qui existe entre les deux +gouvernements est une différence d'opinion quant aux moyens qu'ils +jugent les plus propres pour atteindre cette fin commune: point +sur lequel, ainsi que l'observe le _memorandum_ français, on peut +naturellement s'attendre à voir se rencontrer différentes opinions. + +Sur ce point il s'est élevé, en effet, une grande différence d'opinion +entre les deux gouvernements, différence qui semble être devenue plus +forte et plus prononcée à mesure que les deux gouvernements ont plus +complétement expliqué leurs vues respectives, ce qui, pour le moment, +a empêché les deux gouvernements d'agir de concert pour atteindre le +but commun. + +D'un côté, le gouvernement de Sa Majesté a manifesté à diverses +reprises l'opinion qu'il serait impossible de maintenir l'intégrité +de l'Empire turc et de conserver l'indépendance du trône du sultan, +si Méhémet-Ali devait être laissé en possession de la Syrie. Le +gouvernement de Sa Majesté a établi qu'il considère la Syrie comme la +clef militaire de la Turquie asiatique, et que si Méhémet-Ali devait +continuer à occuper cette province, outre l'Égypte, il pourrait en +tout temps menacer Bagdad du côté du midi, Diarbekir et Erzeroum du +côté de l'est, Koniah, Brousse et Constantinople du côté du nord; +que le même esprit ambitieux qui a poussé Méhémet-Ali, en d'autres +circonstances, à se révolter contre son souverain, le porterait +bientôt derechef à prendre les armes pour de nouveaux envahissements, +et que dans ce but il conserverait toujours une grande armée sur pied; +que le sultan, d'un autre côté, devrait être continuellement en garde +contre le danger qui le menacerait et serait également obligé +de rester armé; qu'ainsi le sultan et Méhémet-Ali continueraient +d'entretenir de fortes armées pour s'observer l'un l'autre; qu'une +collision devrait nécessairement éclater par suite de ces continuels +soupçons et de ces alarmes mutuelles, quand même il n'y aurait d'aucun +côté une agression préméditée; que toute collision de ce genre devait +nécessairement conduire à une intervention étrangère dans l'intérieur +de l'Empire turc, et qu'une telle intervention, ainsi provoquée, +conduirait aux plus sérieux différends entre les puissances de +l'Europe. + +Le gouvernement de Sa Majesté a signalé comme probable, sinon +comme certain, un danger plus grand que celui-ci, en conséquence de +l'occupation continue de la Syrie par Méhémet-Ali, à savoir que le +pacha, se fiant sur sa force militaire et fatigué de sa position +politique de sujet, exécuterait une intention qu'il a franchement +avouée aux puissances d'Europe qu'il n'abandonnerait jamais, et se +déclarerait lui-même indépendant. Une pareille déclaration de sa part +serait incontestablement le démembrement de l'Empire ottoman, et, ce +qui plus est, ce démembrement pourrait arriver dans des circonstances +telles qu'elles rendraient plus difficile aux puissances d'Europe +d'agir ensemble pour forcer le pacha à rétracter une pareille +déclaration, qu'il ne l'est aujourd'hui de combiner leurs efforts pour +le contraindre à évacuer la Syrie. + +Le gouvernement de Sa Majesté a, en conséquence, invariablement +prétendu que toutes les puissances qui désiraient conserver +l'intégrité de l'Empire turc et maintenir l'indépendance du trône du +sultan, devaient s'unir pour aider ce dernier à rétablir son autorité +directe en Syrie. + +Le gouvernement français, d'un autre côté, a avancé que Méhémet-Ali +une fois assuré de l'occupation permanente de l'Égypte et de la Syrie, +resterait un fidèle sujet et deviendrait le plus ferme soutien du +sultan; que le sultan ne pourrait gouverner si le pacha n'était +en possession de cette province, dont les ressources militaires et +financières lui seraient alors d'une plus grande utilité que si +elle était entre les mains du sultan lui-même; qu'on peut avoir une +confiance entière dans la sincérité du renoncement de Méhémet-Ali +à toute vue ultérieure d'ambition, et dans ses protestations de +dévouement fidèle à son souverain; que le pacha est un vieillard et +qu'à sa mort, en dépit de tout don héréditaire fait à sa famille, +l'ensemble de puissance qu'il a acquis retournerait au sultan, parce +que toutes possessions des pays mahométans, quelle que soit leur +constitution, ne sont réellement autre chose que des possessions à +vie. + +Le gouvernement français a, en outre, soutenu que Méhémet-Ali ne +voudra jamais librement consentir à évacuer la Syrie; et que les seuls +moyens dont les puissances d'Europe peuvent user pour le contraindre +seraient, ou bien des opérations sur mer, ce qui serait insuffisant, +ou des opérations par terre, ce qui serait dangereux; que des +opérations sur mer n'expulseraient pas les Égyptiens de la Syrie +et exciteraient seulement Méhémet-Ali à diriger une attaque sur +Constantinople; et que les mesures auxquelles on pourrait avoir +recours, en pareil cas, pour défendre la capitale, mais bien plus +encore toute opération par terre par les troupes des puissances +alliées pour expulser l'armée de Méhémet de la Syrie, deviendraient +plus fatales à l'Empire turc que ne pourrait l'être l'état de choses +auquel ces mesures seraient destinées à remédier. + +A ces objections, le gouvernement de Sa Majesté répliqua qu'on +ne pouvait faire aucun fond sur les protestations actuelles +de Méhémet-Ali; que son ambition est insatiable et ne fait que +s'accroître par le succès; et que donner à Méhémet-Ali la faculté +d'envahir et laisser à sa portée des objets de convoitise, ce serait +semer des germes certains de nouvelles collisions; que la Syrie n'est +pas plus éloignée de Constantinople qu'un grand nombre de provinces +bien administrées ne le sont, dans d'autres États, de leur capitale, +et qu'elle peut être gouvernée de Constantinople tout aussi bien +que d'Alexandrie; qu'il est impossible que les ressources de cette +province puissent être aussi utiles au sultan entre les mains d'un +chef qui peut, à tout moment, tourner ces ressources contre ce +dernier, qu'elles le seraient si elles étaient dans les mains et à la +disposition du sultan lui-même; qu'Ibrahim, ayant une armée sous ses +ordres, avait le moyen d'assurer sa propre succession, lors du décès +de Méhémet-Ali, à tout pouvoir dont celui-ci serait en possession à +sa mort; et qu'il ne serait pas convenable que les grandes puissances +conseillassent au sultan de conclure un arrangement public avec +Méhémet-Ali dans l'intention secrète et éventuelle de rompre cet +arrangement à la première occasion opportune. + +Néanmoins, le gouvernement français maintint son opinion et refusa +de prendre part à l'arrangement qui supposait l'emploi de mesures +coercitives. + +Mais le _memorandum_ français établit que: + +«Dans les dernières circonstances, il n'a pas été fait à la France de +proposition positive sur laquelle elle fût appelée à s'expliquer, et +que conséquemment la détermination que l'Angleterre lui a communiquée +dans le _memorandum_ du 17 juillet, sans doute au nom des quatre +puissances, ne devait pas être imputée à des refus que la France +n'avait pas faits.» + +Ce passage me force à vous rappeler en peu de mots le cours général de +la négociation. + +La première opinion conçue par le gouvernement de Sa Majesté et dont +il fut donné connaissance aux quatre puissances, la France comprise, +en 1839, était que les seuls arrangements entre le sultan et +Méhémet-Ali qui pourraient assurer un état de paix permanent dans le +Levant seraient ceux qui borneraient le pouvoir délégué à Méhémet-Ali +à l'Égypte seule, et rétabliraient l'autorité directe du sultan dans +toute la Syrie, aussi bien à Constantinople que dans toutes les villes +saintes, en interposant ainsi le désert entre la puissance directe du +sultan et la province dont l'administration resterait au pacha. Et le +gouvernement de Sa Majesté proposa qu'en compensation de l'évacuation +de la Syrie, Méhémet-Ali reçût l'assurance que ses descendants mâles +lui succéderaient comme gouverneurs de l'Égypte, sous la suzeraineté +du sultan. + +A cette proposition, le gouvernement français fit des objections en +disant qu'un tel arrangement serait sans doute le meilleur, s'il +y avait moyen de le mettre à exécution; mais que Méhémet-Ali +résisterait, et que toute mesure de violence que les alliés pourraient +employer pour le faire céder produirait des effets qui pourraient être +plus dangereux pour la paix de l'Europe et pour l'indépendance de la +Porte, que ne pourrait l'être l'état actuel des choses entre le sultan +et Méhémet-Ali. Mais, quoique le gouvernement français refusât ainsi +d'accéder au plan de l'Angleterre, cependant, durant un long espace +de temps qui s'écoula ensuite, il n'eut pas à proposer de plan qui lui +fût propre. + +Cependant, en septembre 1839, le comte Sébastiani, ambassadeur +français à la cour de Londres, proposa de tracer une ligne de l'est à +l'ouest de la mer, à peu près vers Beyrout, au désert près de Damas, +et de déclarer que tout ce qui serait au midi de cette ligne serait +administré par Méhémet-Ali et que tout ce qui serait au nord le serait +par l'autorité immédiate du sultan; et l'ambassadeur de France donna +à entendre au gouvernement de Sa Majesté que, si un pareil arrangement +était admis par les cinq puissances, la France s'unirait, en cas de +besoin aux quatre puissances pour l'emploi de mesures coercitives +ayant pour but de forcer Méhémet-Ali à s'y soumettre. + +Mais je fis remarquer au comte Sébastiani qu'un pareil arrangement +serait sujet, quoiqu'à un moindre degré, à toutes les objections qui +s'appliquent à la position actuelle et relative des deux parties, et +que, par suite, le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait y accéder. +J'observai qu'il paraissait inconséquent, de la part de la France, de +vouloir employer, pour forcer Méhémet-Ali à souscrire à un arrangement +qui serait évidemment incomplet et insuffisant pour le but qu'on se +proposait, des mesures coercitives auxquelles elle se refuserait pour +le contraindre à consentir à l'arrangement proposé par Sa Majesté +dont, aux yeux de la France même, l'exécution atteindrait entièrement +le but proposé. + +A ce raisonnement, le comte Sébastiani répliqua que les objections +avancées par le gouvernement français pour employer des mesures +coercitives contre Méhémet-Ali étaient fondées sur des considérations +de régime intérieur, et que ces objections seraient écartées si le +gouvernement français était en mesure de prouver à la nation et aux +Chambres qu'il avait obtenu pour Méhémet-Ali les meilleures conditions +possibles, et que celui-ci avait refusé d'accepter ces conditions. + +Cette insinuation n'ayant pas été admise par le gouvernement de Sa +Majesté, le gouvernement français communiqua, le 27 septembre 1839, et +officiellement son propre plan, qui était que Méhémet-Ali serait fait +gouverneur héréditaire d'Égypte et de toute la Syrie, et gouverneur +à vie de Candie, ne rendant autre chose que l'Arabie et le district +d'Adana. Le gouvernement français ne dit même pas, au reste, s'il +savait si Méhémet-Ali voudrait adhérer à cet arrangement, et il +ne déclara pas non plus que, s'il refusait d'y accéder, la France +prendrait des mesures coercitives pour l'y contraindre. + +Évidemment le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait consentir à ce +plan, qui était susceptible de plus d'objections que l'état de choses +actuel; d'autant plus que donner à Méhémet-Ali un titre légal et +héréditaire au tiers de l'Empire ottoman, qu'il n'occupe maintenant +que par la force, c'eût été tout d'abord introduire un démembrement +réel de l'Empire. Mais le gouvernement de Sa Majesté pour prouver son +désir empressé d'en venir, sur ces questions, à une entente avec la +France, établit qu'il ferait céder son objection bien fondée à toute +extension du pouvoir de Méhémet-Ali au delà de l'Égypte, et qu'il +se joindrait au gouvernement français pour recommander au sultan +d'accorder à Méhémet-Ali, outre le pachalik d'Égypte, l'administration +de la partie basse de la Syrie, bornée au nord par une ligne tirée +du cap Carmel, à l'extrémité méridionale du lac Tibérias, et par +une ligne de ce point au golfe d'Akaba, pourvu que la France voulût +s'engager à coopérer avec les quatre puissances à des mesures +coercitives, si Méhémet-Ali refusait cette offre. + +Mais cette proposition ne fut pas agréée par le gouvernement français, +qui déclara maintenant ne pouvoir coopérer aux mesures coercitives, +ni participer à un arrangement auquel Méhémet-Ali ne voudrait pas +consentir. + +Pendant le temps que ces discussions avaient lieu avec la France, une +négociation séparée avait lieu entre l'Angleterre et la Russie, dont +tous les détails et les transactions ont été portés à la connaissance +de la France. La négociation avec la France fut suspendue pendant +quelque temps, au commencement de cette année: 1º parce qu'on +s'attendait à un changement de ministère, et 2º parce que ce +changement eut lieu. Mais au mois de mai, le baron de Neumann et +moi-même nous résolûmes, sur l'avis de nos gouvernements respectifs, +de faire un dernier effort afin d'engager la France à entrer dans le +traité à conclure avec les quatre autres puissances, et nous soumîmes +au gouvernement français, par l'entremise de M. Guizot, une autre +proposition d'arrangement à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. +Une objection mise en avant par le gouvernement français aux dernières +propositions de l'Angleterre fut que, bien qu'on voulût donner à +Méhémet-Ali la forte position qui s'étend du mont Carmel au mont +Tabor, on le priverait de la forteresse d'Acre. + +Pour détruire cette objection, le baron de Neumann et moi nous +proposâmes, par l'intermédiaire de M. Guizot, que les frontières du +nord de cette partie de la Syrie qui serait administrée par le pacha +s'étendraient depuis le cap Nakhara jusqu'au dernier point nord du +lac Tibérias, de manière à renfermer dans ses limites la forteresse +d'Acre, et que les frontières de l'est s'étendraient le long de +la côte ouest du lac Tibérias, et ensuite comme il a été proposé, +jusqu'au golfe d'Akaba; nous déclarâmes que le gouvernement de cette +partie de la Syrie ne pourrait être donné à Méhémet-Ali que sa vie +durant, et que ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pouvaient consentir +à accorder l'hérédité à Méhémet-Ali pour aucune partie de la Syrie. +Je déclarai de plus à M. Guizot que je ne pouvais aller plus loin, +en fait de concessions, dans la vue d'obtenir la coopération de la +France, et que c'était donc notre dernière proposition. Le baron de +Neumann et moi nous fîmes séparément cette communication à M. Guizot; +le baron de Neumann d'abord et moi le lendemain. M. Guizot me répondit +qu'il ferait connaître cette proposition à son gouvernement ainsi que +les circonstances que je lui avais exposées, et qu'il me ferait +savoir la réponse dès qu'il l'aurait reçue. Peu de temps après, les +plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie m'informèrent +qu'ils avaient tout lieu de croire que le gouvernement français, +au lieu de décider cette proposition lui-même, l'avait transmise à +Alexandrie pour connaître la décision de Méhémet-Ali; que c'était +placer les quatre puissances qui s'occupaient de cette affaire, non +pas en face de la France, mais de Méhémet-Ali; que, sans parler +du délai qui en résultait, c'était ce que leurs cours respectives +n'avaient jamais eu l'intention de faire, et ce à quoi elles n'avaient +pas non plus l'intention de consentir, que le gouvernement français +avait ainsi placé les plénipotentiaires dans une situation fort +embarrassante. + +Je convins avec eux que leurs objections étaient justes à l'égard de +la conduite qu'ils attribuaient au gouvernement français, mais que +M. Guizot ne m'avait rien dit sur ce que l'on ferait. On avait fait +connaître à Méhémet-Ali que le gouvernement français était, en +ce moment, tout occupé de questions parlementaires, et pouvait +naturellement demander quelque temps pour faire une réponse à nos +propositions; qu'il ne pouvait d'ailleurs y avoir un grand mal à un +délai, dans cette circonstance. Vers la fin de juin, je pense que +c'est le 27, M. Guizot vint chez moi et me lut une lettre qui lui +avait été adressée par M. Thiers, contenant la réponse du gouvernement +français à notre proposition. Cette réponse était un refus formel. +M. Thiers disait: «Que le gouvernement français savait, d'une manière +positive, que Méhémet-Ali ne consentirait pas à la division de la +Syrie, à moins qu'il n'y fût forcé, que la France ne pouvait coopérer +aux mesures à prendre contre Méhémet-Ali dans cette circonstance +et que par conséquent elle ne pouvait participer à l'arrangement +projeté.» + +La France ayant refusé d'accéder à l'_ultimatum_ de l'Angleterre, les +plénipotentiaires des quatre puissances durent examiner quelle serait +la marche à adopter par leurs gouvernements. + +La position des cinq puissances était celle-ci: toutes cinq avaient +déclaré être convaincues qu'il était essentiel, dans des intérêts +d'équilibre et pour préserver la paix de l'Europe, de conserver +l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman, sous la dynastie +actuelle; toutes les cinq elles avaient déclaré qu'elles emploieraient +tous leurs moyens d'influence pour maintenir cette intégrité et cette +indépendance; mais la France, d'un côté, soutint que le meilleur moyen +pour arriver à ce résultat était d'abandonner le sultan à la merci de +Méhémet-Ali, et de lui conseiller de se soumettre aux conditions que +Méhémet lui imposerait, afin de conserver la paix, _sine qua non_; +tandis, que, d'un autre côté, les quatre puissances regardèrent +une plus longue occupation militaire des provinces du sultan par +Méhémet-Ali comme devant détruire l'intégrité de l'Empire turc et être +fatale à son indépendance; elles crurent donc qu'il était nécessaire +de renfermer Méhémet-Ali dans une limite plus étroite. + +Après environ deux mois de délibérations, la France non-seulement +refusa de consentir au plan proposé par les quatre puissances comme +_ultimatum_ de leur part, mais elle déclara de nouveau qu'elle +ne pouvait s'associer à aucun arrangement auquel Méhémet-Ali ne +consentirait pas de son propre mouvement et sans qu'on l'y forçât. Il +ne resta donc aux quatre puissances d'autre alternative que d'adopter +le principe posé par la France, qui consistait dans la soumission +entière du sultan aux demandes de Méhémet, ou d'agir d'après leurs +principes qui consistaient à contraindre Méhémet-Ali à accepter un +arrangement compatible, quant à la forme, avec les droits du sultan, +et, quant au fond, avec l'intégrité de l'Empire ottoman. Dans la +première hypothèse, on aurait obtenu la coopération de la France; dans +la seconde, on devait s'en passer. + +Le vif désir des quatre puissances d'obtenir la coopération de la +France a été assez manifesté par les offres qu'elles ont faites +pendant plusieurs mois de négociations. Elles en connaissaient bien la +valeur, non-seulement par rapport à l'objet qu'elles ont actuellement +en vue, mais encore par rapport aux intérêts généraux et permanents +de l'Europe. Mais ce qui leur manquait, et ce qu'elles estimaient, +c'était la coopération de la France pour maintenir la paix, pour +obtenir la sécurité future de l'Europe, pour arriver à l'exécution +pratique des principes auxquels les cinq puissances avaient déclaré +vouloir concourir. Elles estimaient la coopération de la France, +non-seulement pour elle-même, pour l'avantage et l'opportunité +du moment, mais pour le bien qu'elle devait procurer et pour les +conséquences futures qui devaient en résulter. Elles désiraient +coopérer avec la France pour faire le bien, mais elles n'étaient pas +préparées à coopérer avec elle pour faire le mal. + +Croyant donc que la politique conseillée par la France était injuste +et nullement judicieuse envers le sultan, qu'elle pouvait occasionner +des malheurs en Europe, qu'elle ne se coordonnait pas avec les +engagements publics des cinq puissances, et qu'elle était incompatible +avec les principes qu'elles avaient mis sagement en avant, les quatre +puissances sentirent qu'elles ne pouvaient faire le sacrifice qu'on +exigeait d'elles, et mettre ce prix à la coopération de la France; +si, en effet, on peut appeler coopération ce qui devait consister +à laisser suivre aux événements leur cours naturel. Ne pouvant +donc adopter les vues de la France, les quatre puissances se sont +déterminées à accomplir leur mission. + +Mais cette détermination n'avait pas été imprévue, et les éventualités +qui devaient s'ensuivre n'avaient pas été cachées à la France. Au +contraire, à diverses reprises, pendant la négociation, et pas plus +tard que le 1er octobre dernier, j'avais déclaré à l'ambassadeur +français que notre désir de rester unis avec la France sur cette +affaire devait avoir une limite, que nous désirions marcher en avant +avec la France, mais que nous n'étions pas disposés à nous arrêter +avec elle, et que, si elle ne pouvait trouver moyen d'entrer en +accommodement avec les quatre puissances, elle ne pouvait être étonnée +de voir celles-ci s'entendre entre elles et agir sans la France. + +Le comte Sébastiani me répondit qu'il prévoyait que nous en agirions +ainsi, et qu'il pouvait prédire le résultat: que nous devions tâcher +de terminer nos arrangements sans la participation de la France et que +nous trouverions que nos moyens étaient insuffisants; que la France +serait spectatrice passive et tranquille des événements; qu'après une +année ou une année et demie d'efforts inutiles, nous reconnaîtrions +que nous nous sommes trompés, que nous nous adresserions alors à la +France, et que cette puissance coopérerait à arranger ces affaires +aussi amicalement après que nous aurions échoué qu'elle l'eût fait +avant notre tentative, et qu'alors elle nous persuaderait probablement +d'accéder à des choses auxquelles nous refusions de consentir pour le +moment. + +De semblables significations furent également faites à M. Guizot +relativement à la ligne que suivraient probablement les quatre +puissances si elles ne réussissaient pas à en venir à un arrangement +avec la France. C'est pourquoi le gouvernement français ayant refusé +l'_ultimatum_ des quatre puissances, et ayant, en le refusant, posé +de nouveau un principe de conduite qu'il savait ne pouvoir être adopté +par les quatre puissances, principe qui consistait notamment en ce +qu'il ne pouvait se faire aucun règlement entre le sultan et son +sujet si ce n'est aux conditions que le sujet pourrait accepter +spontanément, ou, en d'autres termes, dicter, le gouvernement français +dut s'être préparé à voir les quatre puissances agir sans la France; +et les quatre puissances, ainsi déterminées, ne pouvaient, à juste +titre, être représentées comme se séparant elles-mêmes de la France, +ou comme excluant la France de l'arrangement d'une grande affaire +européenne. Ce fut au contraire la France qui se sépara des quatre +puissances, car ce fut la France qui se posa pour elle-même un +principe d'action qui rendit impossible sa coopération avec les autres +quatre puissances. + +Et ici, sans chercher à m'étendre sur des observations de controverse +relativement au passé, je trouve tout à fait nécessaire de remarquer +que cette séparation volontaire de la France n'était pas purement +produite par le cours des négociations à Londres, mais que, à moins +que le gouvernement de Sa Majesté n'eût été étrangement induit en +erreur, elle avait encore eu lieu d'une manière plus décidée dans +le cours des négociations à Constantinople. Les cinq puissances ont +déclaré au sultan, par la note collective qui a été remise à la Porte, +le 27 juillet 1839, par leurs représentants à Constantinople, que leur +union était assurée, et ceux-ci lui avaient demandé de s'abstenir de +toutes négociations directes avec Méhémet-Ali, et de ne faire aucun +arrangement avec le pacha sans le concours des cinq puissances. Mais +cependant le gouvernement de Sa Majesté a de bonnes raisons de croire +que, depuis quelques mois, le représentant français à Constantinople a +isolé la France, d'une manière tranchée, des quatre autres puissances, +en ce qui concerne les questions auxquelles cette note se rapportait, +et qu'il a pressé vivement et à plusieurs reprises la Porte de +négocier directement avec Méhémet-Ali, et de conclure un arrangement +avec le pacha, non-seulement sans le concours des quatre autres +puissances, mais encore sous la seule médiation de la France, et +conformément aux vues particulières du gouvernement français. + +En ce qui concerne la ligne de conduite suivie par la Grande-Bretagne, +le gouvernement français doit reconnaître que les vues et les opinions +du gouvernement de Sa Majesté sur les affaires d'Orient n'ont jamais +varié le moins du monde, depuis le commencement de ces négociations, +excepté en ce que le gouvernement de Sa Majesté a offert de modifier +ces vues et ces opinions dans l'intention d'obtenir la coopération +de la France. Ces vues et opinions ont de tout temps été exprimées +franchement et sans réserve au gouvernement français, et ont été +constamment appuyées, auprès de ce gouvernement, de la manière la +plus pressante par des arguments qui paraissaient concluants au +gouvernement de Sa Majesté. Dès les premiers pas de la négociation, +les déclarations de principes, faites par le gouvernement français +sur les moyens d'exécution, différaient de celles du gouvernement +britannique; la France n'a certainement pas le droit de qualifier de +dissidence inattendue entre la France et l'Angleterre celle que le +gouvernement français reconnaît avoir existé depuis longtemps. Si les +intentions et les opinions du gouvernement français relativement aux +moyens d'exécution, ont subi un changement depuis l'ouverture des +négociations, la France n'a certainement pas le droit d'imputer à +la Grande-Bretagne une divergence de politique qui provient d'un +changement de la part de la France, et nullement de l'Angleterre. + +Mais de toute manière, quand, de cinq puissances, quatre se sont +trouvées d'accord sur une ligne de conduite, et que la cinquième a +résolu de poursuivre une conduite entièrement différente, il ne serait +pas raisonnable d'exiger que les quatre abandonnassent, par déférence +pour la cinquième, les opinions dans lesquelles elles se confirment +de jour en jour davantage, et qui ont trait à une question d'une +importance vitale pour les intérêts majeurs et futurs de l'Europe. + +Mais comme la France continue à s'en tenir aux principes généraux +dont elle a fait déclaration au commencement, et à soutenir qu'elle +considère le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire +turc, sous la dynastie actuelle, comme nécessaire pour la conservation +de l'équilibre des puissances et pour assurer la paix; comme la France +n'a jamais méconnu que l'arrangement que les quatre puissances ont +l'intention d'amener entre le sultan et le pacha fût, s'il pouvait +être exécuté, le meilleur et le plus complet, et comme les objections +de la France s'appliquent, non à la fin qu'on se propose, mais aux +moyens par lesquels on doit arriver à cette fin, son opinion étant +que cette fin est bonne, mais que les moyens sont insuffisants +et dangereux, le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que +l'isolement de la France des autres quatre puissances, isolement que +le gouvernement de Sa Majesté regrette on ne peut plus vivement, ne +peut pas être de longue durée. + +Car lorsque les quatre puissances réunies au sultan seront parvenues à +amener un pareil arrangement entre la Porte et ses sujets, arrangement +compatible avec l'intégrité de l'Empire ottoman et avec la paix future +de l'Europe, il ne restera plus de dissidence entre la France et ses +alliés, et il ne peut rien avoir qui puisse empêcher la France de +concourir avec les quatre puissances à tels autres engagements pour +l'avenir qui pourront paraître nécessaires pour donner une stabilité +convenable aux bons effets de l'intervention des quatre puissances en +faveur du sultan, et pour préserver l'Empire ottoman de tout retour de +danger. + +Le gouvernement de Sa Majesté attend avec impatience le moment où +la France sera en position de reprendre sa place dans l'union +des puissances, et il espère que ce moment sera hâté par l'entier +développement de l'influence morale de la France. Quoique le +gouvernement français ait, pour des raisons qui lui sont propres, +refusé de prendre part aux mesures de coercition contre Méhémet-Ali, +certainement ce gouvernement ne peut rien objecter à l'emploi de +ces moyens de persuasion pour porter le pacha à se soumettre aux +arrangements qui doivent lui être proposés, et il est évident qu'il +y a plus d'un argument qui peut être mis en avant et plus d'une +considération de prudence qui peut être appuyée auprès du pacha avec +plus d'efficacité par la France, comme puissance neutre ne prenant +aucune part à ces affaires, que par les quatre puissances qui sont +activement engagées à l'exécution des mesures de contrainte. + +Quoi qu'il en soit, le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que +l'Europe reconnaîtra la moralité du projet qui a été mis en avant par +les quatre puissances, car leur but est désintéressé et juste: elles +ne cherchent pas à recueillir quelques avantages particuliers des +engagements qu'elles ont contractés; elles ne cherchent à établir +aucune influence exclusive, ni à faire aucune acquisition de +territoire, et le but auquel elles tendent doit être aussi +profitable à la France qu'à elles-mêmes parce que la France, ainsi +qu'elles-mêmes, est intéressée au maintien de l'équilibre des +puissances et à la conservation de la paix générale. + +Vous transmettrez officiellement à M. Thiers une copie de cette +dépêche. + +Je suis, etc. + +PALMERSTON. Foreign Office, 31 août 1840. + + +2º _Réponse de M. Thiers au Memorandum de lord Palmerston, du 31 août +1840_. + +Paris, le 3 octobre 1840. + +PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, +A M. L'AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES. + +Monsieur l'ambassadeur, vous avez eu connaissance de la dépêche que +lord Palmerston a écrite à M. Bulwer pour expliquer la conduite du +gouvernement britannique dans l'importante négociation qui s'est +terminée par le traité du 15 juillet. Cette dépêche, dont je me +plais à reconnaître que le ton est parfaitement convenable et modéré, +contient cependant des assertions et des raisonnements qu'il est +impossible au gouvernement du Roi de laisser établir. Sans doute, pour +ne pas aggraver une situation déjà si menaçante, il vaudrait mieux +laisser le passé dans l'oubli, et ne pas revenir sur des contestations +trop souvent renouvelées; mais, outre que lord Palmerston aurait +droit de trouver mauvais que sa communication restât sans réponse, +il importe de représenter, dans sa vérité, la conduite respective de +chaque cour pendant cette importante négociation. La dépêche de +lord Palmerston, communiquée à toutes les légations sous la forme +d'exemplaires imprimés, est déjà devenue publique. Il était donc +indispensable d'y faire une réponse. Celle que je vous envoie, et +dont je souhaite que le cabinet britannique ne croie pas avoir à +se plaindre, donnera aux faits qui se sont passés entre les divers +cabinets le sens véritable qu'ils nous semblent avoir. Vous voudrez +bien en laisser copie au secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique. + +Si j'ai bien saisi l'ensemble de l'exposé présenté par lord +Palmerston, on pourrait le résumer comme il suit: + +«La Grande-Bretagne, complétement désintéressée dans la +question d'Orient, n'a poursuivi qu'un seul but, c'est +l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman. C'est ce but +qu'elle a proposé à toutes les cours, qu'elles ont toutes adopté et +qu'elles ont toutes poursuivi, la France comme les autres. Dans ce +but, il fallait réduire à de moindres proportions les prétentions +démesurées du vice-roi d'Égypte; il fallait éloigner le plus possible +du Taurus les possessions et les armées de cet ambitieux vassal. Ce +qu'il y avait de mieux, c'était de mettre le désert entre le sultan +et le pacha; c'était de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte et de rendre la +Syrie au sultan Abdul-Medjid. Le désert de Syrie aurait alors servi de +barrière entre les deux États et rassuré l'Empire ottoman et l'Europe +intéressée au salut de cet Empire, contre l'ambition de la famille +égyptienne. + +«C'est toujours là ce que l'Angleterre a proclamé à toutes les +époques de la négociation. La France, par la note collective signée à +Constantinople le 27 juillet 1839, et par une circulaire adressée le +17 du même mois à toutes les cours, la France avait semblé adhérer au +principe commun, en proclamant, d'une manière aussi absolue que les +autres cabinets, l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman. + +«Cependant elle s'est ensuite éloignée de ce principe en demandant au +profit du vice-roi un démembrement de l'Empire, incompatible avec son +existence. Dans le désir de s'assurer le concours de la France, les +quatre cabinets signataires du traité du 15 juillet ont fait auprès +d'elle des instances réitérées pour l'amener à leurs vues. Ils lui ont +même fait des sacrifices considérables, car ils ont ajouté à l'Égypte, +héréditairement concédée, le pachalik d'Acre moins la place de ce nom; +et ensuite ils ont consenti à y joindre la place elle-même. Mais +tous ces sacrifices sont demeurés inutiles; la France à persisté +à s'éloigner du principe que les cinq cabinets avaient cru devoir +proclamer en commun. + +«Les autres cours n'ont pas pu la suivre dans cette voie. Quelque +désir qu'elles éprouvassent de s'assurer son concours, elles ont +dû enfin se séparer d'elle, et signer un acte qui ne doit pas la +surprendre, car elle avait été plus d'une fois avertie que, si on +ne parvenait pas à s'entendre, il faudrait bien finir par résoudre à +quatre la question qu'on ne pouvait résoudre à cinq. + +«En effet, lord Palmerston avait soigneusement répété à l'ambassadeur +de France que la proposition contenue depuis dans le traité du 15 +juillet était son _ultimatum_, et que, cette proposition refusée, +il n'en ferait plus d'autre. Il a bien fallu passer outre, et ne pas +laisser périr l'Empire ottoman par de trop longues hésitations. Les +autres cours ne sauraient être accusées d'avoir voulu offenser la +France en cette occasion. Quatre cabinets, étant d'accord sur une +question de la plus haute importance, ne pouvaient pas indéfiniment +accorder à un cinquième le sacrifice de leurs vues et de leurs +intentions parfaitement désintéressées. + +«D'ailleurs, en agissant ainsi, les quatre cabinets se rappelaient +que la France avait, au mois de septembre 1839, par l'organe de son +ambassadeur à Londres, proposé un plan d'arrangement fondé, à peu de +chose près, sur les mêmes bases que le traité du 15 juillet; que plus +tard, en combattant le projet présenté par l'Angleterre, elle avait +reconnu que, sauf la difficulté et le danger des moyens d'exécution, +il serait incontestablement préférable à tout autre; qu'enfin, en +toute occasion, elle avait manifesté l'intention de ne mettre aucun +obstacle à ces moyens d'exécution. Ils devaient donc penser que, si, +pour des considérations particulières, elle refusait de se joindre +à eux pour contraindre Méhémet-Ali par la force, elle ne mettrait du +moins aucun obstacle à leurs efforts, que même elle les seconderait +par l'emploi de son influence morale à Alexandrie. Les quatre cabinets +espèrent encore que, lorsque le traité du 15 juillet aura reçu son +accomplissement, la France se joindra de nouveau à eux pour assurer +d'une manière définitive le maintien de l'Empire ottoman.» + +Telle est, si je ne me trompe, l'analyse exacte et rigoureuse de +l'exposé que lord Palmerston, et les quatre cours en général, ne +cessent de faire des négociations auxquelles a donné lieu la question +turco-égyptienne. + +D'après cet exposé, la France aurait été inconséquente; + +Elle aurait voulu et ne voudrait plus l'intégrité et l'indépendance de +l'Empire ottoman. + +Les quatre cours auraient fait des sacrifices réitérés à ses vues. + +Elle auraient fini par lui présenter un _ultimatum_ fondé sur une +ancienne proposition de son propre ambassadeur. + +Elles n'auraient passé outre qu'après cet _ultimatum_ refusé. + +Elles auraient droit d'être surprises de la manière dont la France +a accueilli le traité du 15 juillet, car, d'après ses propres +déclarations, on aurait dû s'attendre qu'elle donnerait à ce traité +plus qu'une adhésion passive, et au moins son influence morale. + +Le récit exact des faits répondra complétement à cette manière de +présenter les négociations. + +Lorsque la Porte, mal conseillée, renouvela ses hostilités contre +le vice-roi, et à la fois perdit son armée de terre et sa flotte, +lorsqu'à toutes ces pertes se joignit la mort du sultan Mahmoud, +quelle fut la crainte de l'Angleterre et de la France, alors toutes +les deux parfaitement unies? Leur crainte fut de voir Ibrahim +victorieux franchir le Taurus, menacer Constantinople, et amener à +l'instant même les Russes dans la capitale de l'Empire ottoman. +Tout ce qu'il y a en Europe d'esprits éclairés s'associa à cette +inquiétude. + +Quelles furent à ce sujet les propositions de lord Palmerston? Une +première fois, en son nom personnel, une seconde fois au nom de +son cabinet, il proposa à la France de réunir deux flottes, l'une +anglaise, l'autre française, de les diriger vers les côtes de la +Syrie, d'adresser une sommation aux deux parties belligérantes, afin +de les obliger à suspendre les hostilités, d'appuyer cette sommation +par les moyens maritimes, puis de réunir les deux flottes et de +demander à la Porte l'entrée des Dardanelles, ou de forcer ce célèbre +passage, si la lutte entre le pacha et le sultan avait ramené les +Russes à Constantinople. + +Ce que l'Angleterre, et avec elle tous les politiques prévoyants +entendaient alors par l'intégrité et l'indépendance de l'Empire +ottoman, c'était donc le préserver de la protection exclusive +des armées russes, et, pour prévenir le cas de cette protection, +d'empêcher le vice-roi de marcher sur Constantinople. + +La France entra pleinement dans cette pensée. Elle employa son +influence auprès de Méhémet-Ali et de son fils pour arrêter l'armée +égyptienne victorieuse; elle y réussit, et, pour parer au danger +plus sérieux de voir les armées russes à Constantinople, elle pensa +qu'avant de forcer les Dardanelles, il convenait de demander à la +Porte son consentement à l'entrée des deux flottes, dans le cas où un +corps de troupes russes aurait franchi le Bosphore. + +L'Angleterre accéda à ces propositions, et les deux cabinets furent +parfaitement d'accord. Les mots d'indépendance et d'intégrité de +l'Empire ottoman ne signifiaient pas alors, on ne saurait trop le +faire remarquer, qu'on enlèverait à Méhémet-Ali telle ou telle partie +des territoires qu'il occupait, mais qu'on l'empêcherait de marcher +sur la capitale de l'Empire, et d'attirer, par la présence des soldats +égyptiens, la présence des soldats russes. + +Le secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, s'entretenant à ce +sujet avec M. de Bourqueney, le 25 mai et le 20 juin, reconnaissait +qu'il y avait en France et en Angleterre une opinion en faveur de la +famille égyptienne; qu'en France cette opinion était beaucoup plus +générale; que, par suite, le gouvernement français devait être +beaucoup plus favorable que le gouvernement anglais à Méhémet-Ali; que +c'était là sans doute une difficulté de la situation, mais que c'était +une considération secondaire; qu'une considération supérieure devait +dominer toutes les autres, c'était le besoin de sauver l'Empire +ottoman d'une protection exclusive, et tôt ou tard mortelle pour lui, +si la France et l'Angleterre ne s'entendaient pas. + +La France partageait ces idées. Sa politique tendait conséquemment à +un double but, celui d'arrêter le vice-roi lorsque de vassal puissant, +mais soumis, il passerait au rôle de vassal insoumis et menaçant le +trône de son maître, et de substituer, à la protection exclusive d'une +puissance, celle des cinq puissances prépondérantes en Europe. + +C'est dans ces vues qu'elle signa, en commun, la note du 27 juillet, +note tendant à placer la protection des cinq cours entre le sultan +vaincu et le pacha victorieux; c'est dans ces vues qu'elle adressa, +le 17 juillet, une circulaire à toutes les cours pour provoquer une +profession commune de respect pour l'intégrité de l'Empire ottoman; +c'est dans ces vues qu'elle proposa elle-même, et la première, +d'associer l'Autriche, la Prusse et la Russie elle-même à toutes les +résolutions relatives à la question turco-égyptienne. + +Lord Palmerston se rappellera sans doute qu'il était moins disposé que +la France à provoquer ce concours général des cinq puissances; et +le cabinet français ne peut que se souvenir avec un vif regret, en +comparant le temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur +la France surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour +assurer le salut de l'Empire turc. + +Personne n'était disposé à croire alors que l'intégrité de l'Empire +ottoman consistât dans la limite qui séparerait en Syrie les +possessions du sultan et du vice-roi. Tout le monde la faisait +consister dans un double fait: empêcher Ibrahim de menacer la +capitale, et dispenser les Russes de la secourir. La France partageait +avec tous les cabinets cette croyance à laquelle elle est restée +fidèle. + +L'Autriche et la Prusse adhérèrent aux vues de la France et de +l'Angleterre. La cour de Russie refusa de prendre part aux conférences +qui devaient se tenir à Vienne, dans le but de généraliser le +protectorat européen à l'égard du sultan. Elle approuvait peu +l'empressement des puissances d'Occident à se mêler de la question +d'Orient: «L'empereur, disait M. de Nesselrode dans une dépêche +écrite le 6 août 1839 à M. de Medem, et communiquée officiellement au +gouvernement français, l'empereur ne désespère nullement du salut de +la Porte, pourvu que les puissances de l'Europe sachent respecter son +repos, et que par une agitation intempestive elles ne finissent +pas par l'ébranler tout en voulant le raffermir.» La cour de Russie +jugeait donc peu convenable de s'interposer entre le sultan et le +pacha, croyait qu'il suffisait d'empêcher le vice-roi de menacer +Constantinople, et semblait regarder un arrangement direct comme la +ressource la plus convenable à cette situation. «Du reste, disait +encore M. de Nesselrode à l'ambassadeur de France, au commencement +d'août 1839, un peu plus, un peu moins de Syrie, donné ou ôté au +pacha, nous touche peu. Notre seule condition c'est que la Porte soit +libre dans le consentement qu'elle donnera.» + +A cette époque donc, les quatre cours, depuis signataires du traité du +15 juillet, les quatre cours n'étaient pas, comme on voudrait le faire +croire aujourd'hui, unies de vues, en présence de la France seule +dissidente et empêchant tout accord par ses refus perpétuels. + +Le danger s'était éloigné depuis qu'Ibrahim avait suspendu sa marche +victorieuse. Les deux parties belligérantes étaient en présence, +le pacha tout-puissant, le sultan vaincu et sans ressources, mais +immobiles tous les deux, grâce à l'intervention de la France. Le +cabinet britannique proposa d'arracher la flotte turque des mains de +Méhémet-Ali. La France s'y refusa, craignant de provoquer de nouvelles +hostilités. Alors commença le funeste dissentiment qui a séparé +la France de l'Angleterre, et qu'il faut à jamais regretter, dans +l'intérêt de la paix et de la civilisation du monde. + +Les mauvaises dispositions du cabinet britannique contre le vice-roi +d'Égypte éclatèrent avec beaucoup de vivacité: la France chercha à +les tempérer. Le cabinet britannique, sur les représentations de +la France, appréciant le danger d'un acte de vive force, renonça à +recouvrer la flotte turque par des moyens violents. Cette proposition +n'eut point de suite. + +Il était devenu nécessaire de s'expliquer enfin pour savoir de quelle +manière se viderait la question territoriale entre le sultan et +le vice-roi. Le dissentiment entre les vues de la France et de +l'Angleterre éclata plus vivement. Lord Palmerston déclara qu'à ses +yeux le vice-roi devait recevoir l'Égypte héréditairement; mais que, +pour prix de cette hérédité, il devait abandonner immédiatement les +villes saintes, l'île de Candie, le district d'Adana et la Syrie tout +entière. Toutefois, il modifia un peu ses premières vues, et consentit +à joindre à la possession héréditaire de l'Égypte la possession, +héréditaire aussi, du pachalik d'Acre, moins la place d'Acre. + +La France n'admit point ces propositions: elle jugea que le vice-roi, +vainqueur du sultan à Nezib, sans avoir été l'agresseur, ayant de plus +consenti à s'arrêter quand il pouvait fondre sur l'Empire et renverser +le trône du sultan, méritait plus de ménagement. Elle pensa que, de +la part des puissances qui l'avaient engagé, en 1833, à accepter les +conditions de Kutahié, il y aurait peu d'équité à lui imposer des +conditions beaucoup plus rigoureuses alors qu'il n'avait rien fait +pour perdre le bénéfice de cette transaction. Elle crut qu'en lui +enlevant les villes saintes, l'île de Candie, le district d'Adana, +position offensive et qui, restituée à la Porte, rendait à celle-ci +toute sécurité, on devait lui assurer la possession héréditaire de +l'Égypte et de la Syrie. La victoire de Nezib, gagnée sans agression +de sa part, aurait pu seule lui valoir l'hérédité de ses possessions +depuis le Nil jusqu'au Taurus. Mais en tenant la victoire de Nezib +pour non avenue, en faisant acheter à Méhémet-Ali l'hérédité, au +prix d'une partie de ses possessions actuelles, il y avait du moins +rigoureuse justice à ne pas lui enlever plus que Candie, Adana et les +villes saintes. D'ailleurs la France demandait par quels moyens on +prétendait réduire Méhémet-Ali. Sans doute les cabinets européens +étaient forts contre lui, lorsqu'il voulait menacer Constantinople; +dans ce cas, des flottes dans la mer de Marmara suffisaient pour +l'arrêter. Mais pour lui ôter la Syrie, quels moyens avait-on? Des +moyens peu efficaces, comme un blocus; peu légitimes, comme des +provocations à l'insurrection; très-dangereux, très-contraires au but +proposé, comme une armée russe. La France proposa donc, en septembre +1839, d'adjuger au vice-roi l'hérédité de l'Égypte et l'hérédité de la +Syrie. + +Jamais, à aucune époque de la négociation, la France n'a proposé autre +chose, excepté dans ces derniers temps, lorsqu'elle a conseillé au +vice-roi de se contenter de la possession viagère de la Syrie. J'ai +examiné les dépêches antérieures à mon administration, et je n'y ai +vu nulle part que le général Sébastiani ait été autorisé à proposer +la délimitation contenue dans le traité du 15 juillet, ou qu'il +ait spontanément pris sur lui de la proposer. Je lui ai demandé, à +lui-même, quels étaient ses souvenirs à cet égard, et il m'a affirmé +qu'il n'avait fait aucune proposition de ce genre. La France donc +proposa en 1839 l'attribution au vice-roi de l'hérédité de l'Égypte +et de l'hérédité de la Syrie. Elle fut malheureusement en dissentiment +complet avec l'Angleterre. + +Ce dissentiment, à jamais regrettable, fut bientôt connu de l'Europe +entière. Tout à coup, et comme par enchantement, il fit cesser les +divergences qui avaient séparé les quatre cours, et amena entre +elles un subit accord. L'Autriche, qui d'abord avait donné une pleine +adhésion à nos propositions, qui, sur le point de notifier cette +adhésion à Londres, n'avait, nous disait-elle, suspendu cette +notification que pour nous donner le temps de nous mettre d'accord +avec l'Angleterre, l'Autriche commença à dire qu'entre la France +et l'Angleterre elle se prononcerait pour celle des deux cours qui +accorderait la plus grande étendue de territoire au sultan. Il est +vrai qu'alors elle protestait encore contre la pensée de recourir +à des moyens coercitifs dont elle était la première à proclamer le +danger. La Prusse adopta le sentiment de l'Autriche. La Russie +envoya à Londres M. de Brünnow, en septembre 1839, pour faire ses +propositions. La Russie, qui naguère repoussait comme peu convenable +l'idée d'une intervention européenne entre le sultan et le vice-roi, +et ne semblait voir de ressource que dans un arrangement direct, la +Russie adhérait maintenant à tous les arrangements territoriaux qu'il +plairait à l'Angleterre d'adopter, et demandait qu'en cas de reprise +des hostilités, on la laissât, au nom des cinq cours, couvrir +Constantinople avec une armée, tandis que les flottes anglaise et +française bloqueraient la Syrie. + +Ces propositions réalisaient justement la combinaison que l'Angleterre +avait jusque-là regardée comme la plus dangereuse pour l'Empire +ottoman, la protection d'une armée russe; combinaison redoutable, +non par la possibilité qu'une armée russe pût être tentée de rester +définitivement à Constantinople, mais uniquement parce que la Russie, +ajoutant ainsi au fait de 1833 un second fait exactement semblable, +aurait créé en sa faveur l'autorité des précédents. + +Ces propositions ne furent point accueillies. M. de Brünnow quitta +Londres et y revint en janvier 1840 avec des propositions nouvelles. +Elles différaient des premières en ce qu'elles accordaient à la France +et à l'Angleterre la faculté d'introduire chacune trois vaisseaux +dans une partie limitée de la mer de Marmara, pendant que les troupes +russes occuperaient Constantinople. + +La négociation s'est arrêtée là pendant plusieurs mois, depuis le +mois de février jusqu'à celui de juillet 1840. Dans cet intervalle, +un nouveau ministère et un nouvel ambassadeur ont été chargés des +affaires de la France. Le cabinet français a toujours répété qu'il +ne croyait pas juste de retrancher la Syrie du nombre des possessions +égyptiennes; que, s'il était possible que le vice-roi y consentît, la +France ne pouvait être pour le vice-roi plus ambitieuse que lui-même; +mais que, s'il fallait lui arracher la Syrie par la force, le +gouvernement français ne voyait, pour y réussir, que des moyens ou +inefficaces ou dangereux, et que, dans ce cas, il s'isolerait des +autres cours et tiendrait une conduite tout à fait séparée. + +Pendant que le cabinet français tenait ce langage à Londres avec +franchise et persévérance, l'ambassadeur français à Constantinople ne +cherchait pas à négocier un arrangement direct entre le sultan et +le vice-roi; il ne donnait pas, ainsi que semble le croire lord +Palmerston sans l'affirmer, il ne donnait pas le premier l'exemple de +la séparation. + +Jamais notre représentant à Constantinople n'a tenu la conduite qu'on +lui prête; jamais les instructions du gouvernement du Roi ne lui +ont prescrit une pareille marche. Sans doute la France n'a cessé de +travailler à un rapprochement entre le sultan et le vice-roi, à les +disposer l'un et l'autre à de raisonnables concessions, à +faciliter ainsi la tâche délicate dont l'Europe s'était imposé +l'accomplissement; mais nous avons constamment recommandé, tant à M. +le comte de Pontois qu'à M. Cochelet, d'éviter avec le plus grand +soin tout ce qui eût pu être considéré comme une tentative de mettre à +l'écart les autres puissances, et ils ont été scrupuleusement fidèles +à cette recommandation. + +L'Angleterre avait à choisir entre la Russie, lui offrant l'abandon +du vice-roi à condition de faire adopter les propositions de M. de +Brünnow, c'est-à-dire l'exécution consentie par l'Europe du traité +d'Unkiar-Skélessi, et la France ne demandant qu'une négociation +équitable et modérée entre le sultan et Méhémet-Ali, une négociation +qui prévînt de nouvelles hostilités, et, à la suite de ces hostilités, +le cas le plus dangereux pour l'intégrité de l'Empire ottoman, la +protection directe et matérielle d'un seul État puissant. + +Avant de faire son choix définitif entre la Russie et la France, le +cabinet de Londres ne nous a pas fait les offres réitérées dont on +parle pour nous amener à ses vues. Ses efforts se sont bornés à une +seule proposition. + +En 1839, on accordait au vice-roi la possession héréditaire de +l'Égypte et du pachalik d'Acre, moins la citadelle; en 1840, lord +Palmerston nous proposa de lui accorder le pachalik d'Acre avec la +citadelle de plus, mais avec l'hérédité de moins. Assurément, c'était +là retrancher de la première offre plus qu'on n'y ajoutait, et on ne +pouvait pas dire que ce fût une proposition nouvelle, ni surtout plus +avantageuse. + +Mais cette proposition, si peu digne du titre de proposition nouvelle, +car elle ne contenait aucun avantage nouveau, n'avait en rien le +caractère d'un _ultimatum_. Elle ne nous fut nullement présentée +ainsi. Nous étions si loin de la considérer sous cet aspect que, +sur une insinuation de MM. de Bülow et de Neumann, nous conçûmes +l'espérance d'obtenir pour le vice-roi la possession viagère de toute +la Syrie, jointe à la possession héréditaire de l'Égypte. + +Sur l'affirmation de MM. de Bülow et de Neumann que cette proposition, +si elle était faite, serait la dernière concession de lord Palmerston, +nous envoyâmes M. Eugène Périer à Alexandrie pour disposer le vice-roi +à consentir à un arrangement qui nous semblait le dernier possible. +Ce n'était pas, comme le dit lord Palmerston, faire dépendre la +négociation de la volonté d'un pacha d'Égypte, mais disposer les +volontés contraires et les amener à un arrangement amiable qui prévînt +le cruel spectacle aujourd'hui donné au monde. + +La France avait quelque droit de penser qu'une si longue négociation +ne se terminerait pas sans une dernière explication, que la grande +et utile alliance, qui depuis dix ans la liait à l'Angleterre, ne +se dissoudrait pas sans un dernier effort de rapprochement. Les +insinuations qui lui avaient été faites, et qui tendaient à faire +croire que peut-être on accorderait la possession viagère de la Syrie +au vice-roi, devaient l'entretenir dans cette espérance. Tout à coup, +le 17 juillet, lord Palmerston appelle au Foreign Office l'ambassadeur +de France, et lui apprend qu'un traité avait été signé depuis +l'avant-veille; il le lui apprend sans même lui donner connaissance +du texte de ce traité. Le cabinet français a dû en être surpris. Il +n'ignorait pas sans doute que les trois cours du continent avaient +adhéré aux vues de l'Angleterre, que, par conséquent un arrangement +des quatre cours sans la France était possible; mais il ne devait +pas croire que cet arrangement aurait lieu sans qu'on l'en eût +préalablement averti, et que l'alliance française serait aussi +promptement sacrifiée. + +L'offre que le vice-roi a faite, en juin, au sultan, de restituer +la flotte turque, et de laquelle on a craint de voir sortir un +arrangement direct secrètement proposé par nous, la possibilité qui +s'est offerte à cette époque d'insurger la Syrie, paraissent être +les deux motifs qui ont fait succéder dans le cabinet anglais, à une +longue inertie, une résolution soudaine. Si le cabinet britannique +avait voulu avoir avec nous une dernière et franche explication, le +cabinet français aurait pu lui démontrer que l'offre de renvoyer +la flotte n'était pas une combinaison de la France pour amener un +arrangement direct, car elle n'a connu cette offre qu'après qu'elle +a été faite; peut-être aussi aurait-il pu lui persuader que le +soulèvement de la Syrie était un moyen peu digne et peu sûr. + +Tels sont les faits dont la France affirme la vérité avec la sincérité +et la loyauté qui conviennent à une grande nation. + +Il en résulte évidemment: + +1º Que l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman ont été +entendues, au début de la négociation, comme la France les entend +aujourd'hui, non pas comme une limite territoriale plus ou moins +avantageuse entre le sultan et le vice-roi, mais comme une garantie +des cinq cours contre une marche offensive de Méhémet-Ali, et contre +la protection exclusive d'une seule de ces cinq puissances. + +2º Que la France, loin de modifier ses opinions en présence des quatre +cours toujours unies de vues, d'intentions et de langage, a toujours, +au contraire, entendu la question turco-égyptienne d'une seule +manière, tandis qu'elle a vu les quatre cours, d'abord en désaccord, +s'unir ensuite dans l'idée de sacrifier le vice-roi, et l'Angleterre, +satisfaite de ce sacrifice, se rapprocher des trois autres et former +une union, il est vrai, aujourd'hui très-persévérante dans ses vues, +très-soudaine, très-inquiétante dans ses résolutions. + +3º Qu'on n'a pas fait à la France des sacrifices réitérés pour +l'attirer au projet des quatre cours, puisqu'on s'est borné à lui +offrir, en 1839, de joindre à l'Égypte le pachalik d'Acre, sans la +place d'Acre, mais avec l'hérédité de ce pachalik, et à lui offrir en +1840 le pachalik d'Acre, avec la place, mais sans l'hérédité. + +4º Qu'elle n'a pas été avertie, comme on le dit, que les quatre cours +allaient passer outre si elle n'adhérait pas à leurs vues, que, tout +au contraire, elle avait quelques raisons de s'attendre à de +nouvelles propositions quand, à la nouvelle du départ de Sami-Bey pour +Constantinople et de l'insurrection de Syrie, on a soudainement signé, +sans l'en prévenir, le traité du 15 juillet, dont on ne lui a donné +connaissance que lorsqu'il était déjà signé, et communication que deux +mois plus tard. + +5º Enfin, qu'on n'a pas droit de compter sur son adhésion passive à +l'exécution de ce traité, puisque, si elle a surtout insisté sur la +difficulté des moyens d'exécution, elle n'a toutefois jamais professé, +pour le but pas plus que pour les moyens, une indifférence qui permît +de conclure qu'elle n'interviendrait en aucun cas dans ce qui se +passerait en Orient; que, bien loin de là, elle a toujours déclaré +qu'elle s'isolerait des quatre autres puissances, si certaines +résolutions étaient adoptées; que jamais aucun de ses agents n'a +été autorisé à dire une parole de laquelle on pût conclure que cet +isolement serait l'inaction, et qu'elle a toujours entendu, comme elle +entend encore, se réserver à cet égard sa pleine liberté. + +Le cabinet français ne reviendrait point sur de telles contestations +si la note de lord Palmerston ne lui en faisait un devoir rigoureux. +Mais il est prêt à les mettre tout à fait en oubli, pour traiter le +fond des choses, et attirer l'attention du secrétaire d'État de Sa +Majesté Britannique sur le côté vraiment grave de la situation. + +L'existence de l'Empire turc est en péril, l'Angleterre s'en +préoccupe, et elle a raison; toutes les puissances amies de la paix +doivent s'en préoccuper aussi; mais comment faut-il s'y prendre pour +raffermir cet Empire? Lorsque les sultans de Constantinople, n'ayant +plus la force de régir les vastes provinces qui dépendaient d'eux, ont +vu la Moldavie, la Valachie, et plus récemment la Grèce, s'échapper +insensiblement de leurs mains, comment s'y est-on pris? A-t-on, par +une décision européenne, appuyée sur des troupes russes et des +flottes anglaises, cherché à restituer aux sultans des sujets qui leur +échappaient? Assurément non. On n'a pas essayé l'impossible. On +ne leur a pas rendu la possession et l'administration directe des +provinces qui se détachaient de l'Empire. On ne leur a laissé qu'une +suzeraineté presque nominale sur la Valachie et la Moldavie, on les a +tout à fait dépossédés de la Grèce. Est-ce par esprit d'injustice? Non +certainement. Mais l'empire des faits, plus fort que les résolutions +des cabinets, a empêché de restituer à la Porte soit la souveraineté +directe de la Moldavie et de la Valachie, soit l'administration, même +indirecte, de la Grèce; et la Porte n'a eu de repos que depuis que ce +sacrifice a été franchement opéré. Quelle vue a dirigé les cabinets +dans ces sacrifices? C'est de rendre indépendantes, c'est de +soustraire à l'ambition de tous les États voisins les portions de +l'Empire turc qui s'en séparaient. Ne pouvant refaire un grand tout, +on a voulu que les parties détachées restassent des États indépendants +des Empires environnants. + +Un fait semblable vient de se produire depuis quelques années +relativement à l'Égypte et à la Syrie. L'Égypte a-t-elle jamais été +véritablement sous l'empire des sultans? Personne ne le pense, +et personne ne croirait aujourd'hui pouvoir la faire gouverner +directement de Constantinople. On en juge apparemment ainsi, puisque +les quatre cours décernent à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte, en +réservant toutefois la suzeraineté du sultan. Elles-mêmes, en cela, +entendent comme la France l'intégrité de l'Empire ottoman; elles se +bornent à vouloir lui conserver tout ce qu'il pourra retenir sous son +autorité. Elles veulent, autant que possible, un lien de vasselage +entre l'Empire et ses parties détachées. Elles veulent, en un mot, +tout ce que veut la France. Les quatre cours, en attribuant au vassal +heureux qui a su gouverner l'Égypte, l'hérédité de cette province, +lui attribuent encore le pachalik d'Acre; mais elles lui refusent les +trois autres pachaliks de Syrie, les pachaliks de Damas, d'Alep, de +Tripoli. Elles appellent cela sauver l'intégrité de l'Empire ottoman! +Ainsi, l'intégrité de l'Empire ottoman est sauvée même quand on en +détache l'Égypte et le pachalik d'Acre; mais elle est détruite, si on +en détache de plus Tripoli, Damas et Alep! Nous le disons franchement, +une telle thèse ne saurait se soutenir gravement devant l'Europe. + +Évidemment il ne saurait y avoir, pour donner ou retirer ces pachaliks +à Méhémet-Ali, que des raisons d'équité et de politique. Le vice-roi +d'Égypte a fondé un État vassal avec génie et avec suite. Il a su +gouverner l'Égypte et même la Syrie, que jamais les sultans n'avaient +pu gouverner. Les musulmans, depuis longtemps humiliés dans leur juste +fierté, voient en lui un prince glorieux qui leur rend le sentiment +de leur force. Pourquoi affaiblir ce vassal utile qui, une fois séparé +par une frontière bien choisie des États de son maître, deviendra +pour lui le plus précieux des auxiliaires? Il a aidé le sultan dans +sa lutte contre la Grèce; pourquoi ne l'aiderait-il pas dans sa lutte +contre les voisins d'une religion hostile à la sienne? Son intérêt +répond de lui, à défaut de sa fidélité. Quand Constantinople sera +menacée, Alexandrie sera en péril: Méhémet-Ali le sait bien, il prouve +tous les jours qu'il le comprend parfaitement. + +Il faut, pour garder l'intégrité de l'Empire ottoman, depuis +Constantinople jusqu'à Alexandrie, il faut à la fois le sultan et le +pacha d'Égypte, celui-ci uni à celui-là par un lien de vasselage. Le +Taurus est la ligne de séparation indiquée entre eux. Mais on veut +ôter au pacha d'Égypte les clefs du Taurus; soit: qu'on les rende à la +Porte, et pour cela qu'on retire le district d'Adana à Méhémet-Ali. On +veut lui ôter aussi la clef de l'Archipel; qu'on lui refuse Candie: il +y consent. La France, qui n'avait pas promis son influence morale +au traité du 15 juillet, mais qui la doit tout entière à la paix, a +conseillé ces sacrifices à Méhémet-Ali, et il les a faits. Mais, en +vérité, pour lui ôter encore deux ou trois pachaliks, et les donner, +non au sultan, mais à l'anarchie; pour assurer ce singulier triomphe +de l'intégrité de l'Empire ottoman, déjà privé de la Grèce, de +l'Égypte, du pachalik d'Acre, appeler sur cette intégrité le seul +danger sérieux qui la menace, celui que l'Angleterre trouvait si +sérieux l'année dernière que pour le prévenir elle proposait de forcer +les Dardanelles, c'est là une manière bien singulière de pourvoir à +ces grands intérêts. + +Admettons cependant, pour un moment, que les vues du cabinet +britannique soient mieux entendues que celles du cabinet français; +l'alliance de la France ne valait-elle pas mieux, pour l'intégrité +de l'Empire ottoman et pour la paix du monde, que telle ou telle +délimitation en Syrie? + +On ne s'alarmerait pas tant sur l'intégrité de l'Empire ottoman si on +ne craignait de grands bouleversements de territoire dans le monde, si +on ne craignait la guerre, qui seule rend ces grands bouleversements +possibles. Or, pour les prévenir, quelle était la combinaison la plus +efficace? N'était-ce pas l'alliance de la France et de l'Angleterre? +Depuis Cadix jusqu'aux bords de l'Oder et du Danube, demandez-le +aux peuples? Demandez-leur ce qu'ils pensent à cet égard, et ils +répondront que c'est cette alliance qui depuis dix ans a sauvé la paix +et l'indépendance des États, sans nuire à la liberté des nations. + +On dit que cette alliance n'est pas rompue, qu'elle renaîtrait après +le but atteint par le traité du 15 juillet. Quand on aura poursuivi à +quatre, sans nous et malgré nous, un but en soi mauvais, que du moins +nous avons cru et déclaré tel, quand on l'aura poursuivi par une +alliance trop semblable à ces coalitions qui ont depuis cinquante ans +ensanglanté l'Europe, croire qu'on retrouvera la France sans défiance, +sans ressentiment d'une telle offense, c'est se faire de sa fierté +nationale une idée qu'elle n'a jamais donnée au monde. + +On a donc sacrifié gratuitement, pour un résultat secondaire, une +alliance qui a maintenu l'indépendance et l'intégrité de l'Empire +ottoman beaucoup plus sûrement que ne le fera le traité du 15 juillet. + +On dira que la France pouvait aussi faire la même réflexion, et +qu'elle pouvait, si la question des limites en Syrie lui paraissait +secondaire, se rendre aux vues de l'Angleterre, et acheter par ce +sacrifice le maintien de l'alliance. A cela il y a une réponse fort +simple. La France, une fois d'accord sur le but avec ses alliés, +aurait fait, non pas de ces sacrifices essentiels qu'aucune nation +ne doit à une autre, mais celui de sa manière de voir sur certaines +questions de limites. Elle vient de le prouver par les concessions +qu'elle a demandées et obtenues du vice-roi. Mais on ne lui a pas +laissé le choix. On lui a fait part d'une nouvelle alliance quand déjà +elle était conclue. Dès lors elle a dû s'isoler. Elle l'a fait, mais +elle ne l'a fait qu'alors. Depuis, toujours fidèle à sa politique +pacifique, elle n'a cessé de conseiller au vice-roi d'Égypte la plus +parfaite modération. Bien qu'armée et libre de son action, elle +fera tous ses efforts pour éviter au monde des douleurs et des +catastrophes. Sauf les sacrifices qui coûteraient à son honneur, elle +fera tout ce qu'elle pourra pour maintenir la paix; et si aujourd'hui +elle tient ce langage au cabinet britannique, c'est moins pour se +plaindre que pour prouver la loyauté de sa politique, non-seulement +à la Grande-Bretagne, mais au monde, dont aucun État, aujourd'hui, +quelque puissant qu'il soit, ne saurait mépriser l'opinion. Le +secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique a voulu prouver son bon +droit; le secrétaire d'État de Sa Majesté le Roi des Français doit +aussi à son Roi et à son pays de prouver la conséquence, la loyauté de +la politique française dans la grave question d'Orient. + +Recevez, monsieur l'ambassadeur, l'assurance de ma haute +considération. + +_Le président du conseil, ministre des affaires étrangères_. + +A. THIERS. + +_P. S. Paris, 8 octobre_. Pendant que j'écrivais cette dépêche, +monsieur l'ambassadeur, de déplorables événements sont venus ajouter +encore à la gravité de la situation. Aux démarches conciliantes du +vice-roi d'Égypte on a répondu par les plus violentes hostilités. La +Porte, cédant à de funestes conseils, a prononcé sa déchéance. Il ne +s'agit plus seulement de restreindre la puissance de Méhémet-Ali, on +veut le faire disparaître de la face du monde politique. Si c'étaient +là les intentions sérieuses des puissances unies par le traité du +15 juillet, s'il fallait voir, dans ce qui vient de se passer, autre +chose que l'entraînement presque involontaire d'une situation fausse +dont on n'a pas su prévoir les conséquences, il y aurait à désespérer +du rétablissement de l'harmonie entre les grandes puissances. + +En conséquence, je crois devoir ajouter à la présente communication la +note ci-jointe. + + +3º _M. Thiers à M. Guizot_. + +Paris, le 8 octobre 1840. + +Monsieur l'ambassadeur, + +La grave question qui préoccupe aujourd'hui tout le monde vient de +prendre une face toute nouvelle depuis la réponse que la Porte a faite +aux concessions du vice-roi d'Égypte. Méhémet-Ali, en répondant aux +sommations du sultan, a déclaré qu'il se soumettait aux volontés +de son auguste maître, qu'il acceptait la possession héréditaire de +l'Égypte, et qu'il s'en remettait, pour le reste des territoires qu'il +occupait actuellement, à la magnanimité du sultan. Nous avons fait +connaître au cabinet anglais ce qu'il fallait entendre par cette +manière de s'exprimer; et bien que Méhémet-Ali ne voulût pas déclarer +immédiatement toutes les concessions auxquelles il avait été disposé +par les vives instances de la France, nous avons pris sur nous de les +faire connaître, et nous avons annoncé que Méhémet se résignerait, +au besoin, à accepter la possession de l'Égypte héréditaire et de la +Syrie viagère, en abandonnant immédiatement Candie, Adana, les +villes saintes. Nous ajouterons que, si la Porte avait adhéré à cet +arrangement, nous aurions consenti à le garantir de concert avec les +puissances qui s'occupent de régler le sort de l'Empire ottoman. + +Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de la France +qui, bien que tenant une conduite séparée, ne cessait pas d'exercer +son influence au profit d'une solution modérée et pacifique de la +question d'Orient. Ils ont aussi été frappés de la sagesse avec +laquelle le vice-roi écoutait les conseils de la prudence et de la +modération. + +En réponse à de telles concessions, la Porte, soit qu'elle ait agi +spontanément, soit qu'elle ait agi par des conseils irréfléchis reçus +sur les lieux mêmes, la Porte, avant de pouvoir en référer à ses +alliés, a répondu à la déférence du vice-roi par un acte de déchéance. +Une telle conduite, aussi exorbitante qu'inattendue, excède même +l'esprit du traité du 15 juillet et dépasse les conséquences les plus +extrêmes qu'on pouvait en tirer. Ce traité que la France ne saurait +invoquer car elle n'y adhère point, mais qu'elle rappelle pour montrer +la rapidité avec laquelle on est entraîné déjà à des conséquences +dangereuses, ce traité, dans le cas d'un refus absolu du vice-roi +sur tous les points, laissait à la Porte la faculté de retirer ses +premières offres, et d'en agir alors comme elle l'entendrait, suivant +ses intérêts et les conseils de ses alliés; mais il supposait deux +choses, un refus absolu et péremptoire sur tous les points de la part +du vice-roi et le recours aux conseils des quatre puissances. Or, rien +de tout cela n'a eu lieu. Le vice-roi n'a point fait de refus absolu, +et la Porte ne s'est pas même donné le temps de concerter une réponse +avec ses alliés. Elle a répondu à des concessions inespérées par la +déchéance! Les quatre puissances ne sauraient approuver une telle +conduite, et nous savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont +déjà désapprouvée. Lord Palmerston nous a fait déclarer qu'il ne +fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire sans conséquence +effective et nécessaire. M. le comte Appony, s'entretenant avec moi +sur ce sujet, m'a annoncé la même opinion de la part de son cabinet. +Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation, et nous en +prenons aussi occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la +France. + +La France a déclaré qu'elle consacrerait tous ses moyens au maintien +de la paix et de l'équilibre européen. C'est le cas d'expliquer +clairement ce qu'elle a entendu par cette déclaration. En acceptant +avec une religieuse fidélité l'état de l'Europe tel qu'il résultait +des traités, la France a entendu que, pendant la paix générale qui +dure heureusement depuis 1815, cet État ne fût point changé, ni au +profit, ni au détriment d'aucune des puissances existantes. C'est +dans cette pensée qu'elle s'est toujours prononcée pour le maintien +de l'Empire ottoman. La race turque, par ses qualités nationales, +méritait assurément pour elle-même le respect de son indépendance; +mais les plus chers intérêts de l'Europe se rattachent aussi à +l'existence de l'Empire turc. Cet Empire, en succombant, ne pouvait +servir qu'à augmenter les États voisins aux dépens de l'équilibre +général; sa chute aurait entraîné un tel changement dans la proportion +actuelle des grandes puissances que la face du monde en aurait +été changée. La France, et toutes les puissances avec elle, l'ont +tellement senti qu'elles se sont engagées à maintenir l'Empire +ottoman, quels que fussent leurs intérêts respectifs relativement à sa +chute ou à son maintien. + +Mais l'intégrité de l'Empire ottoman s'étend des bords de la mer Noire +à ceux de la mer Rouge. Il importe autant de garantir l'indépendance +de l'Égypte et de la Syrie que l'indépendance du Bosphore et des +Dardanelles. Un prince vassal a réussi à créer une administration +ferme dans deux provinces que depuis longtemps les sultans de +Constantinople n'avaient pu gouverner. Ce prince vassal, s'il n'a +pas fait régner dans les provinces qu'il régit l'humanité de la +civilisation européenne, que peut-être ne comportent pas encore les +moeurs des pays qu'il administre, y a fait prévaloir plus d'ordre et +de régularité que dans aucune partie de l'Empire turc. Il a su y créer +une force publique, une armée, une marine; il a relevé l'orgueil du +peuple ottoman et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-même +qui est indispensable pour qu'il puisse défendre son indépendance. +Ce prince vassal est devenu, suivant nous, partie essentielle +et nécessaire de l'Empire ottoman. S'il était détruit, l'Empire +n'acquerrait pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqué autrefois +pour gouverner la Syrie et l'Égypte, et il perdrait un vassal qui +fait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des pachas +insoumis envers leur maître et dépendants de toutes les influences +étrangères. En un mot, une partie de l'intégrité de l'Empire ottoman +serait compromise, et, avec une partie de cette intégrité, une partie +de l'équilibre général. Dans l'opinion de la France, le vice-roi +d'Égypte, par les provinces qu'il administre, par les mers sur +lesquelles s'exerce son action, est nécessaire pour assurer les +proportions actuellement existantes entre les divers États du monde. + +Dans cette conviction, la France, aussi désintéressée dans la question +d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le protocole du 17 +septembre, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi, +mise à exécution, serait à ses yeux une atteinte à l'équilibre +général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée +la question des limites qui doivent séparer, en Syrie, les possessions +du sultan et du vice-roi d'Égypte; mais la France ne saurait +abandonner à de telles chances l'existence de Méhémet-Ali, comme +prince vassal de l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale +qui les sépare par suite des événements de la guerre, leur double +existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre +la suppression de l'un ou de l'autre. Disposée à prendre part à tout +arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de +l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se borne dans ce +moment à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la +mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople. + +Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des puissances +signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en cela nous +entendons l'équilibre européen comme elles-mêmes et qu'en ce point +nous ne les trouverons pas en désaccord avec nous. Nous regretterions +ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne saurions nous +départir de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de +l'équilibre européen. + +La France espère qu'on approuvera en Europe le motif qui la fait +sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment +constant chez elle, malgré les procédés dont elle a cru avoir à se +plaindre. On peut compter sur son désintéressement, car on ne +saurait même la soupçonner d'aspirer en Orient à des acquisitions de +territoire. Mais elle aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin +est remis à toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur +gloire et leur principale ambition. + +Agréez, etc. + + + XII + +_Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de +1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840 par le cabinet présidé par M. +Thiers, et non agréé par le Roi_. + +Messieurs les Pairs, + +Messieurs les Députés, + +En vous réunissant aujourd'hui, j'ai devancé l'époque ordinaire de +la convocation des Chambres. Vous apprécierez la gravité des +circonstances qui ont dicté à mon gouvernement cette détermination. + +Au moment où finissait la dernière session, un traité a été signé +entre la Porte ottomane, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la +Russie, pour régler le différend survenu entre le sultan et le +vice-roi d'Égypte. + +Cet acte important, accompli sans la participation de la France +et dans les vues d'une politique à laquelle elle n'a point adhéré, +pouvait, dans l'exécution, amener de dangereuses conséquences. La +France devait les prévoir et se disposer à faire face à tous les +événements. Mon gouvernement a pris sous sa responsabilité toutes +les mesures qu'autorisaient les lois et que prescrivait la situation +nouvelle. + +La France, qui continue à souhaiter sincèrement la paix, demeure +fidèle à la politique que vous avez plus d'une fois appuyée par +d'éclatants suffrages. Jalouse d'assurer l'indépendance et l'intégrité +de l'Empire ottoman, elle les croit conciliables avec l'existence du +vice-roi d'Égypte, devenu lui-même un des éléments nécessaires de la +force de cet Empire. C'est en ménageant tous les droits, en respectant +tous les intérêts, qu'on peut jeter en Orient les bases d'un +arrangement durable. + +Mais les événements qui se pressent pourraient amener des +modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon +gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les +compléter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des +deux Chambres était nécessaire. J'ai dû les convoquer. Elles penseront +comme moi que la France, qui n'a pas été la première à livrer le repos +du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le jour où +elle croirait l'équilibre européen sérieusement menacé. + +(Le paragraphe de l'Espagne manque.) + +La satisfaction à laquelle nous avions droit n'ayant pas été obtenue +de la république Argentine, j'ai ordonné que de nouvelles forces +fussent ajoutées à l'escadre dont la présence dans ces parages doit +amener une conclusion favorable à nos justes réclamations. + +En Afrique, le succès a couronné nos armes dans plusieurs expéditions +importantes où s'est signalée la valeur de nos soldats. Deux de mes +fils ont partagé leurs périls. Le plan de l'occupation définitive +de l'Algérie est en partie réalisé. De nouveaux efforts seront +nécessaires pour l'achever; mais, en ce moment, tant que la situation +générale de l'Europe ne changera pas, nous nous bornerons à occuper +fortement les points où flotte notre drapeau. + +A l'intérieur, l'ordre a été maintenu. La ville de Boulogne a été le +théâtre d'une tentative insensée qui n'a servi qu'à faire éclater +de nouveau le dévouement de la garde nationale, de l'armée et de la +population. Toutes les ambitions et tous les souvenirs échoueront +contre une monarchie créée et défendue par la toute-puissance du voeu +national. + +La Providence a encore une fois préservé ma tête des coups qui +la menaçaient. L'impuissance n'a point découragé les passions +anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se présentent, la fermeté de +mon gouvernement les combattra avec l'arme des lois. Pour moi, dans +ces tristes épreuves, je ne veux me souvenir que de l'affection dont +la France m'a donné les touchants témoignages. + +Cette session sera presque tout entière consacrée à l'examen des +mesures que les circonstances ont commandées à mon gouvernement ou +peuvent lui commander encore. Il ne vous présentera que les projets +de loi indispensables à l'expédition des affaires. La loi du budget +ne tardera pas à être soumise à votre examen. J'ai prescrit la +plus sévère économie dans la fixation des dépenses ordinaires. J'ai +l'espérance que l'état de nos finances nous permettra de satisfaire +aux besoins du pays sans lui imposer de nouvelles charges. + +Messieurs, j'aime à compter plus que jamais sur votre patriotique +concours. Vous voulez comme moi que la France soit forte et grande. +Aucun sacrifice ne vous coûterait pour lui conserver dans le monde +le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est +fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix +indigne d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au +monde, veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et +d'honneur national que la Révolution française a mis dans ses mains. + + +FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME CINQUIÈME. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU TOME CINQUIÈME. + + +CHAPITRE XXVII. + +MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. + +Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement +dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la +reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette +audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie +dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée +chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc +de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à +Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de +Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M. +Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M. +Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si +je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à +rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance +entre M. Thiers et moi. + + +CHAPITRE XXVIII. + +NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. + +Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations +sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la +politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire +avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M. +Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la +question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de +plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne et +lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet.--Lord +Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps +diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le +baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le +comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français +le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre +quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne +M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma +conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur +turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux +cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement +le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de +lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant +l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de +Constantinople. + + +CHAPITRE XXIX. + +NÉGOCIATIONS DIVERSES. + +Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des +soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des +réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures +que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France.--Il les +accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se +poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à +accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne +issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me +charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur +Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note +que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais +accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix +des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui +de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris +à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche +du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à +_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour +l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil +que j'y reçois. + + +CHAPITRE XXX. + +LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. + +En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en +Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs en +1840.--Mes relations habituelles, avec eux.--_Holland-House_.--Lord +Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord +Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistriss Stanley.--Le +docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite, +avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss +Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst, +lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux +en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées +répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église anglicane.--Ma +visite à Saint-Paul.--L'archevêque de Dublin.--Les dissidents.--Mme +Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour +d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades +dans Londres et aux environs.--_Regent's +Park.--Sion-House.--Chiswick_.--École populaire de Norwood.--Collége +d'Eton.--Caractère actuel et progrès moral de la société anglaise. + + +CHAPITRE XXXI. + +LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. + +Arrivée de Chékib-Efendi à Londres.--Note qu'il adresse (31 mai) +aux cinq plénipotentiaires.--Dispositions du cabinet et du public +anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquiétude des plénipotentiaires +autrichien, prussien et russe.--Leur désir d'une prompte solution de +la question égyptienne.--Disposition de lord Palmerston à attendre et +à traîner.--Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement +qui donnerait à Méhémet-Ali l'Égypte héréditairement et la Syrie +viagèrement.--Sa réponse.--Mon pressentiment de l'arrangement à +quatre.--Chute de Khosrew-Pacha à Constantinople.--Joie de Méhémet-Ali +à cette nouvelle.--Sa démarche à Constantinople et sa confiance dans +un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet français à +cet égard.--Effet de ces nouvelles à Londres.--Lord Palmerston presse +la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je +rends compte à M. Thiers de cette situation et de son péril.--J'en +informe le duc de Broglie et le général Baudrand.--Lord Palmerston +m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du +traité du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_ +adressé à la France.--Mes observations.--Le cabinet français est +justement blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette +résolution définitive, et appelé à exprimer la sienne.--Causes de +cette conduite du cabinet anglais.--Réponse du cabinet français au +_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui +communiquant.--Vrais motifs de la conclusion précipitée et cachée du +traité du 15 juillet.--Caractère essentiel de la politique française +et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se répand +à Paris que je ne l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le +cabinet.--Mes démentis à ce bruit.--État des esprits en France.--Mon +attitude à Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au château +d'Eu.--Je pars de Londres le 6 août. + + +CHAPITRE XXXII. + +EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. + +Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.--Mes avertissements +à ce sujet.--Prévoyance du cabinet français.--Mon séjour au +château d'Eu.--Mes conversations avec le roi Louis-Philippe et M. +Thiers.--État des esprits et dispositions du corps diplomatique à +Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France +et des quatre puissances signataires du traité du 15 +juillet.--Instructions que je reçois en partant du château d'Eu.--Mon +retour à Londres.--Conversation avec le baron de Bülow.--Mon séjour +au château de Windsor.--Mes conversations avec le roi Léopold et +lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adressé le 31 août par +lord Palmerston au gouvernement français.--Ce qu'en pensa M. +Thiers.--J'insiste auprès de lui sur l'importance de sa réponse.--Deux +incidents: 1º conférence sur le renouvellement et l'extension des +conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres; +2º reprise de la négociation entre Paris et Londres pour le traité +de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents +français à Constantinople.--Réponse de M. Thiers.--Les plaintes sont +sans fondement.--Les événements se précipitent en Orient.--La Porte +ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à Alexandrie +pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer.--Attitude de +Méhémet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur +l'exécution du traité avant l'échange des ratifications.--Protocole +réservé du 15 juillet.--Échange des ratifications et communication +officielle du traité du 15 juillet.--Le comte Walewski à +Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Méhémet-Ali.--Mon +entretien avec lord Palmerston à ce sujet.--Ses soupçons sur l'action +exercée par le comte Walewski à Alexandrie.--M. Thiers me charge +de les démentir formellement.--Lord Palmerston reconnaît son +erreur.--Conseils de cabinet à Londres sur les propositions de +Méhémet-Ali.--Ils n'aboutissent à aucun résultat.--Exécution militaire +du traité du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce +la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte.--Comment lord +Palmerston explique et atténue cette mesure.--Dépêches de M. Thiers +des 3 et 8 octobre en réponse au _memorandum_ anglais du 31 août, et +sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali.--État des esprits +en France.--Résolutions et préparatifs militaires du +cabinet français.--Fortifications de Paris.--Convocation des +Chambres.--L'escadre française est rappelée à Toulon.--Motifs +et effets de cette mesure.--Situation du cabinet français et ses +causes. + + +CHAPITRE XXXIII. + +AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. + +Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et pendant +le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets +dans la Chambre des députés.--Proposition de réforme parlementaire +par M. de Rémilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le +cabinet.--État du cabinet à la clôture de la session.--Effets +divers du traité du 15 juillet 1840 sur la situation du +cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquiétude et fermentation qu'elles +excitent.--J'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet.--Sa +réponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la déchéance +prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali sur la situation du +cabinet.--Deux courants opposés se manifestent dans le public.--Esprit +révolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa démission +au Roi qui la refuse.--Caractère précaire de l'accord rétabli entre le +Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent à Londres.--Ma +situation et ma réponse.--Opinion de M. Duchâtel.--La session des +Chambres est convoquée et je demande un congé pour m'y rendre.--Ce que +je pense de l'état des affaires et ce que j'en écris au duc de Broglie +le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot à la +présidence de la Chambre des députés.--Mon opinion et ma résolution à +cet égard.--Attentat de Darmès sur le Roi.--Le cabinet propose au +Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le +refuse.--Démission du cabinet.--Le Roi m'appelle à Paris.--Formation +du cabinet du 29 octobre 1840. + + +PIÈCES HISTORIQUES + +I. + +1º Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en +Angleterre.--Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria. + +2º Instructions données par M. le maréchal Soult, président du Conseil +et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot, ambassadeur à +Londres. + +II. + +1º Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie à Paris, en +mission à Londres, à l'ambassadeur de France. + +2º Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la +Sublime Porte par les représentants des cinq grandes puissances. + +3º Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de +Nouri-Efendi du 7 avril 1840. + +4º Réponse de lord Palmerston à la note de Nouri-Efendi. + +5º Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de +Nouri-Efendi. + +III. + +L'ambassadeur de France à lord Palmerston, sur l'arrangement proposé +par le gouvernement français entre l'Angleterre et Naples, dans +l'affaire des soufres de Sicile. + +Le président du conseil, ministre des affaires étrangères, à Son Exc. +le comte Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris. + +Lord Palmerston à l'ambassadeur de France. + +IV. + +Extrait d'une dépêche adressée par le lieutenant général sir Hudson +Lowe au comte Bathurst, en date de Sainte-Hélène, 14 mai 1821. + +V. + +Banquet donné par la ville de Southampton, le 20 juin 1840, à +l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris à Rouen, et +discours prononcé par M. Guizot. + +VI. + +Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de Londres, le +20 avril 1840. + +VII. + +1º Note adressée par Son Exc. Chékib-Efendi, envoyé extraordinaire de +la Sublime Porte à Londres, à l'ambassadeur de France. + +2º Note de M. Guizot, ambassadeur de France, en réponse à la note de +l'ambassadeur de la Sublime Porte. + +VIII. + +Sur les avertissements donnés par M. Guizot au gouvernement du Roi, +quant au traité du 15 juillet 1840. + +1º Extrait du Journal _le Siècle_, numéro du mercredi 29 juillet +1840. + +2º Extrait du Journal _le Constitutionnel_, numéro du lundi 3 août +1840. + +IX. + +Sur l'attitude des agents français à Constantinople, en juillet et +août 1840. + +1º Lord Palmerston à M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre. + +2º Extrait d'une dépêche du vicomte Ponsonby à lord Palmerston, datée +de Therapia, 17 août 1840. + +3º Copie d'une dépêche du baron Stürmer au prince de Metternich, en +date de Constantinople, du 17 août 1840. + +4º L'ambassadeur de France en Angleterre à lord Palmerston. + +X. + +Traité du 15 juillet 1840, et actes annexés. + +1º Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne, +d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte +ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signée à +Londres, le 15 juillet 1840. + +2º Note adressée par lord Palmerston à M. Guizot, le 16 septembre +1840. + +3º Protocole de la conférence tenue au Foreign Office, le 17 septembre +1840. + +XI. + +Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et français sur +l'exécution et les conséquences du traité du 15 juillet 1840. + +1º _Memorandum_ de lord Palmerston, adressé au gouvernement français +le 31 août 1840. + +2º Réponse de M. Thiers au _Memorandum_ de lord Palmerston du 31 août +1840. + +3º M. Thiers à M. Guizot. Dépêche du 8 octobre 1840. + +XII. + +Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de +1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840, par le cabinet présidé par +M. Thiers, et non agréé par le Roi. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME. + + + +______________________________________________ +PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 5), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 18294-8.txt or 18294-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/9/18294/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18294-8.zip b/18294-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f9e65ad --- /dev/null +++ b/18294-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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