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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 5), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 5)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 1, 2006 [EBook #18294]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A
+
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME CINQUIÈME
+
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
+
+1862
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXVII
+
+ MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
+
+
+Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement
+dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la
+reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette
+audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie
+dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée
+chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
+de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à
+Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
+Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M.
+Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
+Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
+je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à
+rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance
+entre M. Thiers et moi.
+
+
+J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la société
+anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos Chambres, les questions de
+politique extérieure. Mais je n'étais jamais allé en Angleterre et je
+n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
+tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux
+le pays et fait soi-même le métier dont on parle.
+
+Ma première impression, en débarquant à Douvres, le 27 février 1840,
+fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que
+d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la
+place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et là
+et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit;
+à Douvres, une population pressée, silencieuse, ne cherchant ni
+conversation ni distraction, allant à ses affaires; sur une rive, le
+loisir animé; sur l'autre, l'activité préoccupée de son but. A
+mon arrivée à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux
+s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les
+autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres
+à Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant
+soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des
+personnes, ce n'était plus la France que je voyais; après deux heures
+de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en
+France, dans une société bien réglée, au milieu d'une population
+intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses,
+c'était la même civilisation générale. On passe sans cesse, en
+Angleterre, de l'une à l'autre de ces impressions; ce sont tantôt les
+différences, tantôt les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
+J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais voyagé par un
+beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de
+la ville et s'y éteignit tout à coup. C'était encore le jour, mais un
+jour sans lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes
+regards; édifices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone
+et mesquinement orné; partout des colonnes, des colonnettes, des
+pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espèce; mais
+l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans
+limites, plein d'hommes qui y déploient continûment, silencieusement,
+leur activité et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur
+générale, la propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs,
+l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux
+de porte, donnent à la ville un air de soin et de bonne tenue qui se
+passe presque de bon goût.
+
+La première figure connue que j'aperçus dans les rues fut celle de
+lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin à
+l'hôtel qu'occupait alors l'ambassade de France, _Hertford-House_,
+dans _Manchester-Square_; grande maison entre une petite cour sablée
+et un petit jardin humide, belle au rez-de-chaussée et convenablement
+arrangée pour la vie officielle et mondaine, assez nue et peu commode,
+au premier étage, pour la vie domestique. J'étais seul, avec le
+personnel de l'ambassade; j'avais laissé ma mère et mes enfants
+à Paris; mon installation fut facile. A tout prendre, l'aspect de
+l'habitation et des environs me convint; j'écrivais quelques jours
+après: «J'éprouve ici, le matin, une grande impression de calme.
+Personne ne vient, personne ne me parle; je n'entends point de bruit;
+c'est le repos de la nuit sans les ténèbres. Je suis en présence d'une
+ruche d'abeilles qui travaillent sans bourdonner.»
+
+Je vis lord Palmerston dès le lendemain, mais sans lui parler
+d'affaires; la crise ministérielle qui éclatait en ce moment même à
+Paris me commandait l'attente, et il l'admit de bonne grâce, en se
+montrant pourtant pressé de reprendre la négociation sur les affaires
+d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode était arrivé la veille de
+Saint-Pétersbourg, apportant au baron de Brünnow des instructions par
+lesquelles l'empereur Nicolas l'autorisait à donner au cabinet anglais
+«une très-grande latitude» pour les arrangements qui devaient amener
+la conclusion. Je demandai à lord Palmerston de vouloir bien prendre
+sans retard les ordres de la reine pour mon audience de réception.
+J'avais là une question à résoudre d'avance; en présentant au roi
+Guillaume IV ses lettres de créance, M. de Talleyrand lui avait
+adressé, le 6 octobre 1830, un petit discours politique; lorsque,
+en février 1835, il remplaça à Londres M. de Talleyrand, le général
+Sébastiani ne prononça point de discours. Que devais-je faire? Le roi
+Louis-Philippe m'avait témoigné son désir que je saisisse la première
+occasion de rappeler à la reine Victoria les rapports intimes
+qu'il avait eus avec le duc de Kent, son père; dans un discours de
+réception, ce souvenir eût naturellement pris place. Je priai lord
+Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion, conviendrait le mieux
+à la reine. Il me répondit que ma réception serait une pure formalité
+officielle, et me donna clairement à entendre que la reine aimerait
+mieux n'avoir à répondre à aucun discours. Je résolus donc de m'en
+abstenir. Dès le lendemain, 29 février, je reçus, à une heure dix
+minutes, un billet de lord Palmerston, me disant que la reine me
+recevrait ce jour même, à une heure. J'envoyai sur-le-champ chez lui,
+pour bien constater le retard et mon innocence. Je m'habillai en toute
+hâte, et j'étais, un peu avant deux heures, à Buckingham-Palace. Lord
+Palmerston y arrivait au même moment que moi; les ordres de la reine,
+me dit-il, lui étaient parvenus tard; on ne les lui avait pas remis
+tout de suite; heureusement, la reine avait d'autres audiences qu'elle
+avait données en nous attendant. Mais au moment d'entrer, point de
+maître des cérémonies pour m'introduire; sir Robert Chester, prévenu
+aussi tard que moi, n'avait pas été aussi preste que moi; lord
+Palmerston fit l'office d'introducteur. La reine me reçut avec une
+bonne grâce à la fois jeune et grave; la dignité de son maintien la
+grandit: «J'espère, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majesté
+sait mon excuse, car je serais inexcusable.» Elle sourit, comme peu
+étonnée de l'inexactitude. Mon audience fut courte: le roi, la reine,
+la famille royale, les relations du roi avec le duc de Kent, la
+surprise que je ne fusse jamais venu en Angleterre, en firent les
+frais. Comme je me retirais, lord Palmerston, qui était resté avec
+la reine un moment après moi, me rejoignit en hâte: «Vous n'avez pas
+fini; je vais vous présenter au prince Albert et à la duchesse de
+Kent; sans cela, vous ne pourriez leur être présenté qu'au prochain
+lever, le 6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-là, vous soyez
+déjà de vieux amis.» La double présentation eut lieu; je fus frappé de
+l'esprit politique qui perçait, quoique avec beaucoup de réserve,
+dans la conversation du prince Albert. Au moment où je traversais le
+vestibule du palais pour aller reprendre ma voiture, le maître des
+cérémonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant de la sienne
+et pressé de s'excuser envers moi, non sans quelque humeur, de son
+involontaire inutilité. Je dînai ce même jour chez lord Palmerston, et
+la soirée fut employée à me faire faire connaissance avec une partie
+de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de regarder, bien plus
+que cela n'est vrai, comme le gouvernement du pays.
+
+Depuis trois quarts de siècle, deux mots puissants, _liberté_,
+_égalité_, sont le ferment qui soulève et fait bouillonner notre
+société française, je pourrais dire toute la société européenne.
+Par un concours de causes dont l'examen serait ici hors de
+saison, l'Angleterre a eu cette fortune que, dans le travail de sa
+civilisation, c'est surtout vers la liberté que se sont portés ses
+efforts et ses progrès. La lutte s'est établie, non entre les classes
+diverses et pour élever les unes en abaissant les autres, mais entre
+le pouvoir souverain et un peuple jaloux de défendre ses droits et
+d'intervenir dans son gouvernement. L'esprit d'égalité a eu, dans
+cette lutte, sa place et sa part; le mouvement ascendant de la
+démocratie a puissamment contribué à la grande Révolution qui, de
+1640 à 1688, a agité et transformé l'Angleterre; un moment même,
+les classes démocratiques ont envahi la scène, changé la forme du
+gouvernement et touché à la domination directe; mais ce n'a été là
+qu'une crise superficielle et passagère; l'esprit de liberté était
+le vrai mobile du pays: c'était entre la royauté absolue et le
+gouvernement libre que se livrait le combat; une grande portion de
+l'aristocratie soutenait la cause des libertés publiques, et le
+peuple se groupait de bon coeur autour d'elle comme autour d'un allié
+nécessaire et d'un chef naturel. La Révolution d'Angleterre a été,
+de 1640 à 1660, bien plus aristocratique, et en 1688, bien plus
+démocratique qu'on ne le croit communément; la démocratie a paru
+dominante en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais à l'une et à l'autre
+époque, ce sont l'aristocratie et la démocratie anglaises, animées
+du même esprit et intimement unies, qui ont fait ensemble, pour la
+défense ou le progrès de leurs libertés communes, l'un et l'autre de
+ces grands événements.
+
+Leur union dans l'intérêt et sous le drapeau libéral a eu deux
+résultats excellents: l'aristocratie n'a été ni souveraine ni
+anéantie; la démocratie n'a été ni impuissante ni souveraine. La
+société anglaise n'a pas été bouleversée de fond en comble; le pouvoir
+n'est pas descendu des régions où il doit naturellement résider, et il
+n'y est pas resté isolé et sans communication avec le sol où sont ses
+racines. Les classes élevées ont continué de diriger le gouvernement
+du pays, mais à deux conditions: l'une, de gouverner dans l'intérêt
+général et sous l'influence prépondérante du pays lui-même; l'autre,
+de tenir leurs rangs constamment ouverts et de se recruter, de
+se rajeunir incessamment en acceptant les nouveaux venus d'élite
+qu'enfante et élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce n'est
+point là le gouvernement aristocratique de l'antiquité ou du moyen
+âge; c'est le gouvernement libre et combiné des diverses forces
+sociales et des influences naturelles qui coexistent au sein d'une
+grande nation.
+
+La part de la démocratie dans cette alliance s'est, de nos jours,
+fort accrue, mais sans que l'alliance ait été rompue et l'aristocratie
+dépossédée de son rôle; c'est encore entre ses mains qu'est en général
+le pouvoir; elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les
+fait de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrôle du pays
+tout entier. Tout en conservant son rang social, elle est aujourd'hui
+serviteur et non maître; elle est le ministre habituel, mais
+responsable, de l'intérêt et du sentiment public. L'aristocratie
+gouverne, la démocratie domine, et elle domine en maître très-redouté
+et quelquefois trop docilement obéi.
+
+Dès mes premiers pas dans la société anglaise, je fus frappé de cet
+état des esprits et des institutions en Angleterre. Les convives
+que je rencontrai à dîner chez lord Palmerston, le 29 février,
+appartenaient presque tous à la haute aristocratie, le duc de Sussex,
+quatrième fils du roi George III et oncle de la reine, les ducs de
+Norfolk et de Devonshire, lord Carlisle, lord Albemarle, lord
+Minto. Je vis passer devant moi dans la soirée beaucoup d'hommes
+considérables des divers partis, des whigs en grande majorité, mais
+aussi des torys et des radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu'à M.
+Grote. J'entrai avec plusieurs en conversation courte; mais entre gens
+curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup de paroles pour
+révéler le caractère général des dispositions et des idées. Je trouvai
+tous mes interlocuteurs, bien qu'à des degrés inégaux, très-modestes,
+je pourrais dire timides envers l'opinion et le sentiment populaires,
+et plus préoccupés de les bien reconnaître pour les suivre qu'aspirant
+à les diriger. Évidemment, les prétentions et l'indépendance
+aristocratiques ne tiennent là plus guère de place dans la pensée et
+la conduite des hommes publics.
+
+Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-là en relation, deux surtout,
+lord Melbourne et lord Aberdeen, attirèrent, l'un ma curiosité,
+l'autre ma sympathie: Lord Melbourne, le moins radical des whigs,
+impartial par bon sens et par indifférence, épicurien judicieux,
+égoïste avec agrément, gai avec froideur, et mêlant une autorité
+naturelle à une insouciance qu'il prenait plaisir à afficher. «Cela
+m'est égal» (_I don't care_), était son mot habituel; il avait inspiré
+à la jeune reine autant de goût que de confiance; il l'amusait en
+la conseillant, et il avait avec elle une liberté affectueuse qui
+ressemblait presque à un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le plus
+libéral des torys, esprit grave et doux, droit et fin, élevé et
+modeste, pénétrant et réservé, imperturbablement équitable; coeur
+profondément triste, car il avait été frappé coup sur coup dans ses
+affections les plus chères, mais resté tendre et d'un commerce plein
+de charme sous des dehors froids et une physionomie sombre. J'étais
+loin de prévoir, en le rencontrant, quels liens d'affaires et d'amitié
+devaient bientôt nous unir; mais je ressentis, et je puis dire que
+nous ressentîmes, l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait.
+
+Dans ce premier flot de rencontres et de visites, je n'avais pas vu le
+plus considérable des hommes considérables de l'Angleterre, le duc
+de Wellington. Il n'était pas à Londres. La première fois que je le
+rencontrai, son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri,
+rapetissé, voûté, fort au delà des exigences de son âge; il regardait
+avec ces yeux vagues et éteints où l'âme près de s'enfuir semble ne
+plus prendre la peine de se montrer; il parlait de cette voix courte
+et chancelante dont la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier
+adieu. La conversation une fois engagée, toute sa ferme et précise
+intelligence était là, mais avec fatigue et soutenue par l'énergie
+de sa volonté. Il s'excusa de n'être pas encore venu chez moi,
+selon l'usage: «J'étais à la campagne, me dit-il, j'ai besoin de la
+campagne.» La décadence physique était frappante à côté de la vigueur
+morale et de l'importance publique encore intactes.
+
+Le jeudi 5 mars, je dînai pour la première fois chez la reine. Ni
+pendant le dîner, ni dans le salon après le dîner, la conversation ne
+fut animée et intéressante; tout sujet politique en était écarté; nous
+étions assis autour d'une table ronde, devant la reine établie sur un
+canapé; deux ou trois de ses dames essayaient de travailler à je ne
+sais plus quels ouvrages; le prince Albert jouait aux échecs; nous
+soutenions assez péniblement, lady Palmerston et moi, un entretien
+languissant. Je remarquai, au-dessus des trois portes du salon,
+trois portraits: Fénelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord
+Clarendon, Anne Hyde, la première femme de Jacques II. Je m'étonnai
+de ce rapprochement de trois personnages si parfaitement incohérents.
+Personne n'y avait fait attention, et personne n'en put dire la
+raison. J'en trouvai une: on avait choisi ces portraits à la taille;
+ils allaient bien aux trois places.
+
+Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais de Saint-James;
+longue et monotone cérémonie qui pourtant m'inspira un véritable
+intérêt. Je regardais avec une estime émue le respect profond de tout
+ce monde, gens de cour, de ville, de robe, d'église, d'épée, passant
+devant la reine, la plupart mettant un genou en terre pour lui baiser
+la main, tous parfaitement sérieux, sincères et gauches. Il faut cette
+sincérité et ce sérieux pour que ces anciens habits, ces perruques,
+ces bourses, ces costumes que personne, même en Angleterre, ne porte
+plus que pour venir là, ne fassent pas un effet un peu ridicule. Mais
+je suis peu sensible au ridicule des dehors quand le dedans ne l'est
+pas.
+
+Au moment même où je commençais ainsi à m'établir à Londres, j'avais à
+résoudre la question de savoir si j'y resterais, si je devais vouloir
+y rester. Le cabinet qui m'avait appelé à cette ambassade tombait à
+Paris; le maréchal Soult, M. Duchâtel, M. Passy, M. Dufaure donnaient
+leur démission. Le rejet, par la Chambre des députés, de la dotation
+qu'ils avaient proposée pour M. le duc de Nemours, rejet prononcé
+sans discussion et par un vote indirect qui ressemblait fort à une
+surprise, les avait offensés autant qu'affaiblis. Le Roi essaya
+vainement de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des
+difficultés de la situation et des faiblesses de la majorité qui
+venait de leur manquer, par imprévoyance plutôt qu'à dessein: «Quand
+je devrais me retirer seul, je me retirerais,» disait M. Duchâtel. Le
+cabinet du 12 mai 1839 s'était formé courageusement contre une émeute;
+il se retira, le 29 février 1840, devant un échec parlementaire qu'un
+débat hardiment provoqué lui aurait peut-être épargné.
+
+Ce ne fut certainement pas sans quelque déplaisir que le Roi fit
+appeler alors M. Thiers, et le chargea de former un cabinet. Il lui en
+coûtait de prendre pour premier ministre l'un des principaux chefs de
+la coalition. C'était le rejet de la dotation de M. le duc de Nemours
+qui ouvrait à M. Thiers la porte du pouvoir. Le Roi craignait, de
+sa part, dans les affaires extérieures, des dispositions un peu
+trop belliqueuses et aventureuses. Ceux qui font de ces sentiments
+personnels un tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de
+pauvres moralistes et de bien superficiels politiques; une couronne
+placée sur la tête d'un homme ne supprime pas en lui la nature
+humaine, et pour ne pouvoir gouverner que de concert avec les Chambres
+et par des ministres responsables, un roi ne devient pas une machine.
+Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de lui, c'est
+qu'il accepte, en dernière analyse, les conseillers que les Chambres
+lui présentent, et qu'après les avoir acceptés, il ne travaille
+pas, sous main, à les contrecarrer et à les renverser. Le roi
+Louis-Philippe n'a jamais manqué ni à l'un ni à l'autre de ces
+devoirs; il portait quelquefois trop de pétulance dans l'expression
+de ses sentiments propres, mais il n'en faisait point la règle de sa
+conduite publique; il n'a jamais repoussé le voeu clair des majorités
+parlementaires; il a toujours été loyal, même envers les cabinets qui
+ne lui plaisaient pas: «Je signerai demain mon humiliation,» disait-il
+un peu indiscrètement à M. Duchâtel le 28 février 1840; et le
+lendemain 29, comme M. Thiers était embarrassé à trouver un ministre
+des finances convenable, «cela ne fera pas de difficulté, dit le Roi;
+que M. Thiers me présente, s'il veut, un huissier du ministère; je
+suis résigné.» Il l'était bien réellement, car peu de jours après, le
+11 mars, un homme à qui il portait une entière confiance, le général
+Baudrand, premier aide de camp de M. le duc d'Orléans et l'un de mes
+plus sûrs amis, m'écrivait à Londres: «Le Roi est déjà effrayé de voir
+son nouveau ministère renversé; il redoute les crises ministérielles,
+et ne voudrait pas qu'on détruisît l'édifice sans avoir les matériaux
+tout prêts pour reconstruire.»
+
+Envers le Roi comme envers les diverses fractions des Chambres dont
+l'appui lui était nécessaire, M. Thiers se conduisit avec tact et
+mesure. Sa situation était compliquée et difficile; il n'était le
+représentant et le chef d'aucune opinion, d'aucun groupe capable de
+suffire seul à former et à soutenir le gouvernement; pour avoir la
+majorité dans les Chambres, il avait besoin de rallier autour de lui
+des partis et des hommes très-divers, des conservateurs, des libéraux
+et des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Molé et des
+adhérents à M. Molé, des défenseurs de la politique de résistance
+et des avocats de la politique de concession, le centre gauche, une
+partie du côté gauche et une partie du centre droit; il ne pouvait se
+former un cabinet et se faire une armée qu'en recrutant partout et en
+semant la désorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procéda
+hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla trouver
+d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce qu'il voudrait dans
+le ministère; puis le maréchal Soult, à qui il proposa de refaire,
+avec quelques éléments nouveaux, le cabinet qui venait de tomber. Par
+des raisons et dans des dispositions très-diverses, le duc de Broglie
+et le duc de Dalmatie se refusèrent à ses offres. M. Thiers pressa
+alors leurs amis et les miens de s'unir aux siens dans le cabinet
+futur, se disant même prêt à renoncer à la présidence du conseil si
+l'on pouvait trouver une combinaison plausible pour le suppléer. Il
+fut, avec le Roi, également coulant et sans exigence ni impatience:
+au dehors, la question d'Espagne était assoupie, et il acceptait en
+principe la politique jusque-là suivie dans la question d'Orient; au
+dedans, il ne demandait ni grande innovation constitutionnelle,
+ni grands changements administratifs. Je présume qu'en faisant des
+avances si diverses, il prévoyait que plusieurs ne seraient pas
+agréées, et que, dans son âme, il se rendait bien compte des
+conséquences de son entrée au pouvoir et des voies nouvelles dans
+lesquelles il placerait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne
+pas savoir ce qu'il fait et où il va; mais il ne témoignait point de
+longue préméditation, point de prétention pressée; il ne se proposait
+que de donner satisfaction aux intérêts et aux désirs nouveaux
+qui, depuis la chute du cabinet du 11 octobre 1832, avaient changé,
+disait-on, l'état des partis et des esprits. Il voulait entrer en
+transaction et même en alliance avec cette opposition du côté gauche
+qu'il avait naguère si vivement combattue; mais il promettait, et il
+se promettait sans doute à lui-même, de la contenir et de l'assouplir
+encore plus que de la satisfaire.
+
+Je suivais de loin, avec une vive préoccupation, ce travail
+d'enfantement ministériel où ma cause politique et ma situation
+personnelle étaient également intéressées. Mes amis me tenaient au
+courant de toutes ses phases; mais leurs appréciations étaient aussi
+diverses que leurs dispositions. Dégagé de tout embarras dans le
+passé et de toute ambition dans l'avenir, le duc de Broglie regardait
+l'entrée de M. Thiers aux affaires, par conséquent la prépondérance du
+centre gauche et une certaine mesure d'alliance avec le côté gauche,
+comme inévitables, du moins pour quelque temps; il craignait peu
+que M. Thiers se livrât tout à fait, ou qu'on ne pût pas, au besoin,
+l'arrêter sur cette pente, et il aida à la formation du cabinet en
+engageant quelques-uns de nos amis communs à y entrer, comme le leur
+offrait M. Thiers, pour en modifier le caractère et la direction. M.
+Duchâtel s'inquiétait davantage de ce premier pas hors de la politique
+que nous avions soutenue et vers celle que nous avions combattue;
+dans sa prévoyance, ce seraient les situations, bien plus que les
+intentions, qui détermineraient en définitive les conduites, et il se
+préparait, de concert avec le gros du parti conservateur, à résister
+à l'alliance que le nouveau cabinet négociait avec l'ancienne
+opposition. M. Villemain et M. Dumon partageaient le sentiment de
+M. Duchâtel. M. de Rémusat au contraire était prêt à s'associer à M.
+Thiers, se flattant de maintenir et de rajeunir à la fois, dans cette
+association, la politique que, depuis 1830, il avait courageusement
+servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et languissante: «Je ne
+me dissimule, m'écrivait-il, aucune objection, aucun danger, aucune
+chance de revers, et, ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de
+cruels; mais je me sens un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de
+ressources, que cette occasion périlleuse m'excite à mettre enfin
+en valeur, et il y a en moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien
+profondément caché, que ceci tente irrésistiblement.» M. Duvergier de
+Hauranne, champion passionné, et aussi désintéressé que passionné, de
+la coalition, et son beau-frère le comte Jaubert, qui s'était fait un
+juste renom par ses hardies et piquantes agressions ou résistances à
+la tribune, étaient dans les mêmes dispositions que M. de Rémusat. De
+toutes les fractions de la Chambre des députés, mes amis particuliers,
+les doctrinaires, étaient la plus divisée; et dans les lettres
+qu'ils m'écrivaient tous les jours, les uns m'engageaient à rester
+ambassadeur à Londres avec le nouveau cabinet qui le souhaitait
+vivement; les autres, avec plus de réserve, me laissaient entrevoir
+leur désir que je donnasse ma démission, et que je revinsse
+m'associer, dans la Chambre, à leur attitude de méfiance et bientôt
+probablement d'opposition.
+
+Pour mon compte et dans le fond de ma pensée, je n'hésitai pas un
+moment. Si M. Thiers fût entré seul au pouvoir, appuyé sur le centre
+gauche et accepté par le côté gauche, j'aurais sur-le-champ quitté
+Londres pour aller reprendre à Paris ma place dans la défense de notre
+politique si évidemment abandonnée. Mais M. Thiers protestait contre
+l'idée d'un tel abandon; il avait offert au duc de Broglie des
+combinaisons qui en auraient absolument écarté la crainte; il pressait
+quelques-uns de mes amis de s'unir à lui, et ceux qui s'y montraient
+disposés me donnaient des assurances positives de leur résistance à
+une pente dont ils reconnaissaient le péril. J'écrivis, le 4 mars, à
+M. Duchâtel:
+
+«Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous écrire, que tout fût fini. _Le
+Moniteur_ m'apportera ce matin le cabinet. Tout bien considéré, je
+crois devoir rester. Je le crois dans l'intérêt de notre cause et de
+notre parti, dans le mien propre.
+
+«Il est clair que le danger est la pente vers la gauche, c'est-à-dire
+vers la réforme électorale et la dissolution de la Chambre des députés
+au dedans, vers la guerre au dehors. Quant à la guerre, j'occupe
+ici la position décisive. C'est ici seulement que la politique qui
+pousserait ou qui se laisserait pousser à la guerre, ou à ce qui
+amènerait la guerre, pourrait chercher quelque point d'appui. Tant
+que cette position est à nous, nous sommes en mesure d'avertir et
+d'arrêter. L'Angleterre est, en fait de politique extérieure, un pays
+à la fois égoïste et téméraire. Il peut s'engager dans des mesures par
+lesquelles il ne serait pas du tout compromis lui-même, mais qui nous
+compromettraient fort, nous, sur le continent. Vous en avez vu un
+exemple dans la question d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il
+faut et qu'on peut défendre la politique de la paix.
+
+«Quant au dedans, voici ce que m'écrit Rémusat:--«Le ministère
+est formé sur cette idée: point de réforme électorale, point de
+dissolution. D'ailleurs il est évident qu'il aura, quant aux noms
+propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
+apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
+réponds de la réalité sur tous les points essentiels.»--Vous comprenez
+qu'en lui répondant je prends acte de ces mots:--Point de réforme
+électorale, point de dissolution;--à ces conditions seules, je puis
+rester. Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la politique
+de conservation, et que ma retraite, si elle doit arriver un jour,
+soit un signal décisif.
+
+«Des choses je viens aux personnes.»
+
+«Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se passer et
+sur son péril. Mais je ne puis équitablement, raisonnablement,
+honorablement, me retirer parce qu'un cabinet arrive, formé sous
+l'influence du duc de Broglie, contenant Rémusat et Jaubert, et me
+retirer avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms propres.
+Je n'ai jamais manqué à mes amis. Tous le savent. Au moment où ils
+paraissent se diviser, je ne manquerai pas plus aux uns qu'aux autres.
+Je ne me séparerai de personne sur des préventions, des présomptions,
+des craintes, des dangers même. Le jour où les actes viendront, s'ils
+viennent justifier les craintes et faire éclater les dangers, ce
+jour-là, je me séparerai hautement et sans hésiter. A ne parler que de
+moi, je ne suis pas fâché, je vous l'avouerai, de me trouver un peu en
+dehors des luttes de personnes et des décompositions de partis: nul ne
+s'y est engagé plus que moi, dans l'intérêt commun et sans retour sur
+moi-même; il me convient de m'en reposer. Si quelque autre combinaison
+de gouvernement me semblait possible, je pourrais la chercher; pour le
+moment, je n'en vois aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile,
+pour le pays et pour nous-mêmes, ni honorable et conséquent après la
+coalition, d'aggraver encore, sans nécessité absolue et évidente, ce
+fardeau d'incompatibilités et d'impossibilités qui a tant pesé sur
+nous.
+
+«Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la portion modérée,
+patriotique, étrangère à toute intrigue, de l'ancien parti de
+gouvernement (et c'est de beaucoup la plus considérable) doit se
+rallier autour de nous. C'est, dans le présent, une force immense;
+dans l'avenir, un succès presque certain. Gardez cette position. Je
+vous y aiderai d'ici, car je la garderai également. Nous n'avons pas,
+ce me semble, de meilleure ni de plus sûre conduite à tenir.»
+
+M. Duchâtel a de premières impressions très-vives, et s'abandonne
+quelquefois un peu vivement, en paroles, à ses premières impressions;
+mais à l'heure de la réflexion sérieuse et de la résolution
+définitive, je ne connais point de jugement ni d'honneur plus sûr
+que le sien. Il avait laissé paraître quelque désir que je revinsse
+sur-le-champ à Paris prendre ma place dans la lutte qu'il prévoyait;
+mais il comprit et approuva pleinement mes raisons pour rester
+à Londres, et il m'en donna une assurance à laquelle j'attachais
+beaucoup de prix.
+
+J'avais également à coeur de m'expliquer sans réserve avec M. de
+Rémusat, prévoyant, comme il le prévoyait lui-même, que la voie dans
+laquelle il entrait pourrait bien un jour compliquer tristement des
+relations qui me resteraient chères, même quand elles cesseraient
+d'être intimes. Je lui écrivis le 5 mars:
+
+«Mon cher ami, j'ai attendu _le Moniteur_ pour vous répondre. J'y
+ai bien pensé; je reste à mon poste. J'y reste sérieusement. Je
+concourrai loyalement. Je ne me séparerai pas, sur le seul indice des
+noms propres et à cause de l'embarras des situations, d'un cabinet où
+vous êtes, et que le duc de Broglie a tant contribué à former. Votre
+pente est périlleuse; elle l'est surtout à cause de votre propre
+nature à vous, de ce goût aventureux dont vous me parlez vous-même,
+et qui ne peut guère trouver sa satisfaction que vers la gauche.
+Croyez-moi; il y a par moments de la force à prendre dans la gauche,
+jamais un point d'appui permanent. Elle ne possède ni le bon sens
+pratique ni les vrais principes, les principes moraux du gouvernement,
+et moins du gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi
+satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philosophe. Elle
+ébranle et énerve, au lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre
+social, les intérêts réguliers et les croyances morales. Elle peut
+donner, elle a donné quelquefois des secousses utiles et glorieuses;
+son influence prolongée, sa domination abaissent et dissolvent, tôt
+ou tard, le pouvoir et la société. Vous me dites que le ministère
+se forme sur cette idée: point de réforme électorale, point de
+dissolution. Permettez-moi d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour
+moi-même. Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
+Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
+lui.»
+
+Ce ne fut pas seulement à mes intimes amis, aux principaux acteurs
+politiques que je fis ainsi bien connaître les motifs et les limites
+de ma résolution; je voulus que le gros du parti conservateur, les
+spectateurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent aussi
+positivement informés; et j'écrivis, le 8 mars, à l'un des plus
+éclairés, M. Molin, député du Puy-de-Dôme: «Mon cher collègue, après
+y avoir bien pensé, je me suis décidé à rester, quant à présent, à mon
+poste. Il arrivera l'une de ces trois choses: ou le cabinet luttera
+contre le vice de son origine et de sa pente; dans ce cas, j'aiderai,
+dans cette lutte, à la bonne cause; je pèserai du bon côté: ou le
+cabinet succombera bientôt sous sa mauvaise position; dans ce cas,
+j'aurai fait preuve de modération et d'équité; je serai resté un peu
+en dehors de ces luttes de personnes, de ces décompositions de partis,
+de ces incompatibilités, impossibilités, séparations et alliances
+précaires dans lesquelles je me suis engagé, depuis quelques années,
+plus vivement que nul autre, et qui nous ont tant embarrassés et
+lassés, le pays et nous-mêmes. Ou bien, enfin, le cabinet vivra en
+marchant du côté où il penche, et dans ce cas, dès que les actions
+iront à gauche, je me séparerai de lui, et j'irai reprendre ma place
+sur mon banc et ma part dans le combat. Les ministres m'ont écrit:
+«Le ministère s'est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
+point de dissolution.» J'ai pris acte de ces paroles, en disant que
+c'était là le seul drapeau sous lequel je pusse et voulusse agir. Je
+reste donc, inquiet et en observation, pour défendre ici la politique
+de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paraîtra pas, au
+dedans, encore plus compromise et encore plus nécessaire à défendre.
+C'est là, si je ne me trompe, la position qui convient à mes amis à
+Paris, comme à moi ici. Une hostilité soudaine, déclarée, un parti
+pris de renverser le nouveau cabinet en l'empêchant absolument de
+marcher, quand il contient quelques-uns des nôtres, hommes d'esprit et
+d'honneur, et avant qu'il ait rien fait, une telle hostilité, dis-je,
+me paraîtrait une politique mauvaise en soi et peu convenable pour
+nous. Nous avons toujours offert de soutenir le gouvernement qui
+voudrait marcher avec nous. Celui-ci penche vers la gauche, et bien
+des causes l'y pousseront. D'autres causes aussi, les nécessités du
+pouvoir, l'instinct de sa propre conservation le ramèneront vers nous.
+Je me fie un peu, je l'avoue, à l'incorrigible nature de la gauche
+pour espérer qu'elle nous renverra les hommes mêmes qui sont arrivés
+poussés par son souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en
+sortons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes à qui
+voudrait y entrer. Peut-être réussirons-nous à reformer ainsi, dans
+la Chambre, une majorité gouvernementale. C'est le but que nous avons
+poursuivi, à travers des situations bien diverses, depuis la chute du
+cabinet du 11 octobre; c'est encore aujourd'hui, à mon avis, celui que
+nous devons poursuivre.»
+
+J'étais pleinement en droit de donner à mon attitude et à ses motifs
+la publicité qui devait résulter de toute cette correspondance, car je
+m'en étais, dès le premier moment, nettement expliqué avec M. Thiers
+lui-même. Le lendemain même de la formation du cabinet, le 2 mars,
+avant que j'eusse fait connaître à personne ma résolution de rester
+à Londres, il m'avait écrit: «Mon cher collègue, je me hâte de vous
+écrire que le ministère est constitué. Vous y verrez, parmi les
+membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert et Rémusat, et
+dans tous les autres, des hommes auxquels vous vous seriez volontiers
+associé. Nos fréquentes communications depuis dix-huit mois nous ont
+prouvé, à l'un et à l'autre, que nous étions d'accord sur ce qu'il y
+avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. En partant de Paris,
+vous m'avez déclaré, dans la salle des conférences, que votre
+politique extérieure était la mienne. Je serais bien heureux si, en
+réussissant tous les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi
+à Paris, nous ajoutions une page à l'histoire de nos anciennes
+relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous travaillons
+à tirer le pays d'affreux embarras. Vous trouverez en moi la même
+confiance, la même amitié qu'à cette époque. Je compte en retour sur
+les mêmes sentiments. Je ne vous parle pas d'affaires aujourd'hui. Je
+ne le pourrais pas utilement. J'attends vos prochaines communications
+et les prochaines délibérations du nouveau conseil pour vous
+entretenir de la mission dont vous êtes chargé. Ce n'est qu'un mot
+d'affection que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au début de nos
+relations nouvelles.»
+
+Je lui répondis sur-le-champ, le 5 mars: «Mon cher collègue, je crois,
+comme vous, qu'il y a à tirer le pays de graves embarras. Je vous y
+aiderai d'ici, loyalement et de mon mieux. Nous avons fait ensemble,
+de 1832 à 1836, des choses qu'un jour peut-être, je l'espère, on
+appellera grandes. Recommençons. Nous nous connaissons et nous n'avons
+pas besoin de beaucoup de paroles. Vous trouverez en moi la même
+confiance, la même amitié que vous me promettez et que je vous
+remercie de désirer. Nous nous sommes assurés, en effet, dans ces
+derniers temps, que nous pouvions marcher ensemble au même but.
+Rémusat m'écrit que «le cabinet s'est formé sur cette idée: point de
+réforme électorale, point de dissolution.» J'accepte ce drapeau,
+le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le cabinet,
+honorablement pour moi. Si quelque circonstance survenait qui me
+parût devoir modifier nos relations, je vous le dirais à l'instant et
+très-franchement. Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que
+vous m'approuveriez.
+
+«Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reçu hier le compte
+rendu de ma première conversation avec lord Palmerston. Je vous en
+transmettrai aujourd'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce
+que j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en pensez.»
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXVIII.
+
+ NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.
+
+
+Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations
+sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la
+politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire
+avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.
+Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la
+question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de
+plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne
+et lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet.
+--Lord Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps
+diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le
+baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le
+comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français
+le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre
+quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne
+M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma
+conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur
+turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux
+cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement
+le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de
+lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant
+l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de
+Constantinople.
+
+
+Ma situation, en entrant en négociation à Londres sur la question
+d'Orient, était singulièrement gênée et difficile. Par la note remise
+à la Porte le 27 juillet 1839, nous nous étions engagés à traiter
+cette question de concert avec l'Autriche, la Prusse et la Russie
+comme avec l'Angleterre, et nous avions détourné le sultan de
+tout arrangement direct avec le pacha d'Égypte, lui promettant que
+«l'accord entre les cinq grandes puissances était assuré.» Dès lors
+cependant nous avions pris parti pour les prétentions du pacha à la
+possession héréditaire, non-seulement de l'Égypte, mais de la Syrie;
+et quand je fus appelé à l'ambassade de Londres, malgré les obstacles
+que nous avions déjà rencontrés, nous persistions dans notre
+résolution. «Le gouvernement du Roi, disait le maréchal Soult dans
+les instructions qui me furent données le 19 février 1840[1], a cru
+et croit encore que, dans la position où se trouve Méhémet-Ali,
+lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie, c'est
+s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait au besoin par
+une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et peut-être
+renverserait l'Empire ottoman.»
+
+[Note 1: _Pièces historiques_, nº I.]
+
+Ainsi liés, d'une part au concert avec les quatre autres grandes
+puissances, de l'autre aux prétentions du pacha d'Égypte, nous avions
+contre nous, dans la négociation, l'Angleterre qui refusait absolument
+au pacha l'hérédité de la Syrie, la Russie qui voulait conserver à
+Constantinople son protectorat exclusif, ou ne le sacrifier qu'en
+nous brouillant avec l'Angleterre, enfin l'Autriche et la Prusse
+elles-mêmes, assez indifférentes sur la question de territoire entre
+le sultan et le pacha, mais décidées à suivre, selon l'occasion,
+tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, plutôt qu'à s'unir avec nous
+pour contenir les prétentions de l'une et de l'autre.
+
+Le cabinet présidé par le maréchal Soult avait le sentiment
+de l'incohérence et des embarras de cette situation, car il me
+recommandait, dans ses instructions, «d'éviter soigneusement tout ce
+qui tendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et des
+protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en dernier
+lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver isolés.»
+Mais c'était là une précaution inutile; aucune des puissances
+ne pensait à demander, sur les affaires d'Orient, une conférence
+officielle; quand j'en parlai à lord Palmerston pour écarter cette
+idée, «il n'est pas le moins du monde question, me dit-il, de
+conférence, de protocole, ni de rien de semblable; vous avez
+parfaitement raison; nous en serions tous embarrassés et n'en
+retirerions aucun profit. Il s'agit uniquement de négocier pour
+arriver à quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord et qui
+termine l'affaire.» C'était précisément dans cet accord, soit qu'il
+fût ou non officiellement délibéré, que résidait le problème à
+résoudre; et en se défendant de toute conférence et de tout protocole,
+le cabinet français se repaissait d'une sécurité illusoire; l'absence
+de ces formes diplomatiques n'atténuait en rien pour lui la difficulté
+de la situation.
+
+Toute sa politique reposait sur une triple confiance. On comptait
+fermement à Paris sur la persévérance de Méhémet-Ali dans ses
+prétentions à la possession héréditaire de la Syrie et sur son énergie
+à les soutenir par les armes s'il était attaqué. On regardait les
+moyens de coaction qui pouvaient être employés contre lui ou comme
+absolument inefficaces et vains, ou comme gravement compromettants
+pour la sûreté de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Enfin on ne
+croyait pas que la Russie consentît jamais à abandonner effectivement
+son protectorat exclusif ou du moins prépondérant à Constantinople.
+Fort de toutes ces confiances, le cabinet français se prêtait
+volontiers à la vive pression de l'opinion publique en faveur du pacha
+d'Égypte, et ne sentait aucune impérieuse nécessité d'y résister.
+
+J'avais pour mission à Londres d'obtenir du gouvernement anglais de
+grandes concessions au profit du pacha, et pour armes dans ce travail
+la triple conjecture que je viens d'indiquer sur les chances de
+l'avenir en cas de lutte, et la nécessité de l'union permanente de
+la France et de l'Angleterre pour maintenir l'intégrité de l'Empire
+ottoman et la paix de l'Europe.
+
+Mon entrée en relation avec lord Palmerston fut facile et agréable. Il
+me savait sincèrement attaché aux intimes rapports de la France avec
+l'Angleterre, et dès notre première entrevue il s'empressa de me
+donner à cet égard, sincèrement aussi, je crois, les plus fermes
+assurances: «Les intérêts supérieurs et dominants des deux pays
+finiront toujours, me dit-il, par dissiper les nuages qu'élèvent
+quelquefois, entre eux, tantôt des faits accidentels, tantôt les
+efforts malveillants de tels ou tels organes de la presse périodique.
+Cependant, ajouta-t-il, ces nuages sont un mal réel; ce mal s'est
+aggravé depuis une certaine époque, et, je l'avoue, nous-mêmes, depuis
+le ministère de M. le comte Molé, nous avons cru remarquer, dans le
+gouvernement français, une disposition moins amicale à notre égard
+et quelque penchant vers d'autres alliés.» Je repoussai cette
+supposition: «Les sentiments du Roi pour l'Angleterre sont toujours
+les mêmes, lui dis-je; il n'y a eu de modifié que sa situation en
+Europe envers les puissances continentales. Par l'influence du temps,
+et surtout par suite des efforts et des succès du gouvernement du Roi
+pour le maintien de l'ordre et de la paix, la méfiance et, pour parler
+sans détour, l'éloignement que ressentaient pour lui quelques-unes de
+ces puissances se sont dissipés ou du moins fort affaiblis; elles
+lui ont rendu justice et ont compris de quelle importance était, pour
+l'Europe, son affermissement. Elles lui ont témoigné dès lors plus
+de confiance et de bon vouloir, et il s'est trouvé plus rapproché
+d'elles, mais sans s'être, pour cela, éloigné de vous. Son attachement
+à l'alliance anglaise est resté aussi profond, aussi sincère que dans
+les premiers temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous
+ne pensez certainement pas, mylord, que, pour être unis avec
+l'Angleterre, nous devions rester isolés en Europe ou en mauvais
+rapports avec les autres États.--Non, non, reprit lord Palmerston;
+nous ne sommes pas jaloux à ce point; mais tant de faits ont concouru
+pour nous inspirer des doutes qu'il était difficile que nous n'y
+vissions que des accidents.» Il passa alors en revue les diverses
+questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836, en Europe, en
+Amérique, en Afrique, s'étaient élevées entre les deux pays, et leur
+avaient été des sujets de dissentiment ou d'inquiétude. Il insista
+particulièrement sur les obstacles que rencontraient, de notre part,
+les négociations commerciales poursuivies par le cabinet anglais soit
+en Espagne, soit avec nous-mêmes. Je saisis volontiers cette occasion
+d'indiquer quelles maximes dirigeaient et devaient, à mon avis,
+diriger, en pareille matière, le gouvernement français: «Il y a ici,
+mylord, lui dis-je, des faits impérieux auxquels, de part et d'autre,
+nous devons nous résigner, des intérêts essentiellement divers que,
+de part et d'autre, nous sommes chargés de protéger et obligés de
+ménager. Le gouvernement du Roi est disposé et décidé à faire tous
+ses efforts pour amener, entre ces intérêts, les transactions les
+plus équitables, et pour seconder, par l'application des principes
+libéraux, le bien-être général des deux pays; il vient de vous en
+donner une preuve dans les négociations qu'il a acceptées et qui
+se poursuivent pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais
+le progrès dans cette voie est difficile et doit être lent. Le
+gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux intérêts actuels
+des manufacturiers français et de la population ouvrière qui vit du
+travail qu'ils lui fournissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en
+France une partie des propriétaires du sol, même sans s'associer à
+aucune conspiration, à aucun projet de renversement, restent
+encore, envers le gouvernement de Juillet 1830, dans une disposition
+malveillante, et ne lui prêtent point la force que cette classe de
+la société donne en général au pouvoir. Une autre classe, celle
+des grands manufacturiers, maîtres de forges, négociants, s'est au
+contraire empressée vers le gouvernement du Roi, et lui a apporté,
+lui apporte en toute occasion, l'appui de son activité, de son
+intelligence, de sa richesse, de son influence sociale. Il est
+impossible que le gouvernement du Roi ne porte pas, aux intérêts et
+aux sentiments de cette classe et de la population qui se rattache
+à elle, un soin très-attentif; et ce n'est qu'après de scrupuleuses
+enquêtes, des discussions approfondies et par des démonstrations
+évidentes de l'intérêt général du pays qu'il peut lui imposer des
+sacrifices et des efforts dont elle reconnaisse la nécessité.»
+
+Je ne laissai passer sans réfutation ou explication aucun des griefs
+que lord Palmerston venait de rappeler. Il n'insista sur aucun; aucune
+aigreur prolongée n'avait percé dans ce petit résumé rétrospectif; il
+avait plutôt voulu, au début de ses rapports avec moi, se débarrasser
+de ses mécontentements passés que s'en prévaloir pour l'avenir; et
+sa disposition me parut exempte de toute arrière-pensée malveillante,
+mais empreinte d'une certaine susceptibilité générale et de quelque
+doute sur le bon accord futur et solide des deux gouvernements.
+
+Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-là, sur les affaires
+d'Orient. Pressé d'aller à la Chambre des communes et de préparer
+les documents qu'il avait à lui communiquer à propos de la guerre de
+Chine, lord Palmerston me demanda de remettre au surlendemain, 4 mars,
+notre premier et sérieux entretien sur la grande question qui était
+l'objet essentiel de ma mission.
+
+Je me rendis chez lui le surlendemain, à une heure. Je venais
+d'apprendre la chute du maréchal Soult à qui j'avais adressé mes
+premières dépêches, et la formation du ministère présidé par M.
+Thiers. Je dis en entrant à lord Palmerston: «Je n'ai et ne puis
+encore avoir reçu, mylord, sur les affaires d'Orient et sur l'idée
+que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction positive.--Tant
+mieux, me répondit-il, nous en causerons plus librement sur la
+question même; nous avons besoin de nous tout dire.--Je m'en
+féliciterai, mylord; je ne suis pas un diplomate de profession; c'est
+au gouvernement intérieur de mon pays que j'ai pris quelque part;
+c'est l'état des esprits dans les Chambres et dans le public que je
+désire mettre sous les yeux de votre gouvernement. L'unanimité
+est grande chez nous sur la question d'Orient; nos débats mêmes en
+témoignent; j'ose dire que je serai en même temps, auprès de vous,
+l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de l'opinion
+générale du pays. Ce n'est pas, mylord, que le gouvernement du Roi se
+dirige, dans cette affaire, d'après les préjugés publics et les prenne
+pour règle de sa politique; il en est de fort accrédités, de fort
+bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous entendez sans
+cesse parler en Angleterre des prétentions ambitieuses, des vues
+d'agrandissement de la France, et vous ne partagez certainement pas,
+à ce sujet, toutes les craintes dont on vous assiége. Nous aussi,
+mylord, nous avons nos méfiances populaires; à nous aussi on
+parle sans cesse de l'ambition et des projets d'agrandissement de
+l'Angleterre; elle veut s'emparer de Candie, dominer seule en Égypte
+et en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que ces rumeurs
+n'ont aucun fondement. Il est parfaitement convaincu que votre
+gouvernement est trop sage pour vouloir, en Orient, autre chose que
+le maintien de la paix et de l'ordre établi entre les États. Nous
+regardons, mylord, l'intérêt français et l'intérêt anglais dans cette
+question, je veux dire l'intérêt supérieur et dominant des deux pays,
+comme semblables. Vous voulez, nous voulons comme vous que l'Empire
+ottoman subsiste et tienne sa place dans l'équilibre européen.
+Pour nous comme pour vous, c'est à Constantinople qu'est la grande
+question; c'est la sûreté et l'indépendance de Constantinople que,
+vous et nous, avons à coeur de garantir. Les événements ont élevé en
+Égypte et en Syrie une autre question sur laquelle on peut croire
+que nous ne sommes pas aussi unanimes; mais cette question nouvelle
+n'empêche pas que celle de Constantinople ne demeure la question
+première, essentielle. Ce sont les événements de Syrie qui nous
+obligent à nous occuper de Constantinople; mais c'est toujours à
+Constantinople qu'est, pour vous comme pour nous, la grande affaire;
+c'est toujours en vue de Constantinople, et pour arriver à une bonne
+solution de la question qui réside là, que toutes les autres questions
+doivent être considérées et résolues. Eh bien, mylord, pour que la
+question de Constantinople soit résolue comme il convient à vous, à
+nous, à la paix et à l'équilibre de l'Europe, il faut que la question
+d'Égypte soit résolue pacifiquement, par un arrangement agréé du
+sultan et du pacha, et qui règle définitivement, de leur aveu,
+leur situation réciproque. Quel doit être cet arrangement, quelle
+délimitation territoriale en résultera entre les deux rivaux, ce sont
+là des questions graves sans doute, mais, à nos yeux, secondaires. Que
+le sultan ou le pacha possède telle ou telle étendue de territoire,
+cela nous préoccupe peu; ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est que
+l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, qu'on
+n'y mette pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, mylord,
+consultez le passé; tout événement, toute secousse en Orient compromet
+la sûreté et l'indépendance de Constantinople en y favorisant les
+progrès de l'influence que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre.
+Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie;
+d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui paraît sur cette scène
+avec les forces les plus considérables; ensuite, parce que tout
+emploi de la force, toute grande secousse amène des chances qu'il est
+impossible de prévoir, et dont la Russie est, plus que toute autre
+puissance, en mesure de profiter. Permettez-moi, mylord, de vous
+adresser une question: je sais que vous avez regardé l'arrangement
+conclu à Kutahié, en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter
+en ce moment le mérite; pourtant, si on eût pu, il y a quelques mois,
+avant l'explosion de la nouvelle lutte entre le sultan et le pacha,
+garantir la durée de l'arrangement de Kutahié pour dix ans, pour le
+reste de la vie de Méhémet-Ali, vous auriez, à coup sûr, accepté
+ce _statu quo_ comme un bien réel, comme un gage de sécurité pour
+l'Empire ottoman, et, par conséquent, pour l'Europe. Pourquoi? Parce
+que ce qui importe avant tout à l'Europe, en Orient, c'est la paix,
+l'absence de tout ébranlement qui ouvre des perspectives et des
+chances à l'ambition étrangère.»
+
+Lord Palmerston, qui m'avait écouté jusque-là avec une attention
+immobile, m'interrompit à ces paroles: «Le _statu quo_ de
+l'arrangement de Kutahié était impossible, dit-il; l'ambition de
+Méhémet-Ali va toujours croissant; il n'a jamais pu se contenir dans
+ses limites.
+
+--«Pardon, mylord; je ne doute pas que Méhémet-Ali ne soit fort
+ambitieux; mais on ne peut, dans cette dernière occurrence, le charger
+du tort de l'agression.
+
+--«Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se trompe; c'est sur
+le territoire turc, non sur le territoire égyptien que la bataille de
+Nezib a été livrée.
+
+--«Il est vrai, mylord; mais le territoire égyptien avait été
+préalablement envahi par les Turcs; ils avaient occupé plusieurs
+villages égyptiens; Aïn-Tab, où ils étaient d'abord entrés, est sur le
+territoire égyptien.
+
+--«Je ne crois pas,» dit lord Palmerston, et il alla chercher une
+carte de Syrie sur laquelle nous eûmes bientôt constaté qu'Aïn-Tab
+était sur la rive droite du Sed-Jour qui faisait alors la limite des
+deux territoires. Lord Palmerston éleva des doutes sur l'exactitude
+de sa carte: «J'ai apporté, dis-je, une excellente carte de Syrie,
+publiée naguère à Gotha, et dans laquelle Aïn-Tab est aussi placé sur
+la rive droite du Sed-Jour.» Lord Palmerston abandonna ce terrain de
+discussion: «Peu importe, dit-il, que, ce jour-là, le sultan ou le
+pacha ait été l'agresseur; dans leur situation réciproque, il ne
+pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment contenir un vassal
+ambitieux et un souverain irrité ayant leurs armées en présence, sans
+frontières fortes et bien précises? Ce qui vient d'arriver devait
+arriver et recommencerait toujours. Nous aurions dû le prévoir en
+1833. Je l'ai dit alors et j'ai demandé qu'on prît d'autres mesures
+que l'arrangement de Kutahié. Mais nous avions ici d'autres affaires
+pressantes; le cabinet n'a pas voulu. Nous avons eu tort. Il ne
+faut pas que nous retombions dans la même faute. Il faut que nous
+prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont nous sommes si
+embarrassés. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha
+plus faible, et de prévenir entre eux ce contact habituel, inévitable,
+qui tente, à chaque instant, l'ambition de l'un et la vengeance de
+l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il faut lui rendre une
+partie des territoires qu'il a perdus; la Syrie est une province
+peuplée et riche; la Porte en tirera des hommes et de l'argent; elle
+résistera alors bien mieux au pacha qui, de son côté, aura bien moins
+d'occasions et de moyens de l'attaquer.
+
+--«Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez réellement l'Empire
+ottoman en lui rendant plus de territoires? Ne nous repaissons pas
+d'illusions; cet Empire n'est pas mort, mais il se meurt; il tombe
+en lambeaux; nous pouvons prolonger sa vie, mais non le ressusciter
+effectivement. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de
+la gouverner et de la garder; l'anarchie, le pillage, la violence et
+l'impuissance turques reprendront possession de cette province, et
+vous serez responsable de son sort; vous serez obligé tantôt d'y
+réprimer, tantôt d'y soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez
+réussi; je suppose Méhémet-Ali dompté, refoulé en Égypte, croyez-vous
+qu'il se résigne et qu'il renonce à son ambition que vous jugez si
+indomptable? Non, mylord; il a fait ses preuves de persévérance et
+d'adresse; il reprendra ses desseins; il travaillera à reconquérir la
+Syrie. Les moyens ne lui manqueront pas; quand Méhémet-Ali possède la
+Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences et qui y fomente
+des rébellions; quand le sultan la possédera, ce sera le pacha qui
+fomentera les rébellions, rendra précaire la domination de son rival,
+et ressaisira peut-être bientôt la sienne. Au lieu d'avoir assuré la
+domination de la Porte, vous aurez au contraire échauffé la lutte,
+aggravé le trouble et préparé de nouveaux hasards dont la Russie sera,
+comme toujours, la première à profiter.
+
+--«Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mauvaise opinion de
+l'Empire ottoman, et vous n'êtes pas au courant de la disposition
+actuelle du gouvernement russe. Un État qui est un cadavre, un corps
+sans âme et qui tombe en lambeaux, ce sont là des figures auxquelles
+il ne faut pas croire; qu'un État malade retrouve des territoires pour
+y lever de l'argent et des hommes, qu'il remette de la régularité dans
+son administration, il se guérira, il redeviendra fort. C'est ce qui
+arrive déjà en Turquie; le hatti-schériff de Reschid-Pacha s'exécute;
+ses bons effets se développent. Et quant à la Russie, soyez sûr que sa
+disposition à se concerter avec les autres puissances sur les affaires
+d'Orient est sérieuse. Je ne dis pas que le désir de nous diviser,
+vous et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle désire
+aussi de ne pas rester en Orient dans la situation où elle s'est mise;
+son traité d'Unkiar-Skélessi lui pèse; si des troubles éclatent en
+Turquie, si Méhémet-Ali menace Constantinople, si la Porte réclame le
+secours russe, aux termes du traité, l'empereur Nicolas est décidé
+à l'exécuter; il croit que son honneur le lui prescrit; mais cette
+nécessité ne lui plaît point; il prévoit que, ni vous, ni nous, ne le
+laisserions faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche à
+se placer sur un terrain moins compromettant. Il est de notre intérêt,
+du vôtre, de l'intérêt de l'Europe de lui en faciliter les moyens.
+Saisissons cette disposition de la Russie pendant qu'elle existe;
+profitons-en pour ramener la question ottomane dans le droit public
+européen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir détruit,
+sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes
+méfiances, et d'avoir lié par les traités la puissance qui voulait se
+l'arroger.
+
+--«Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et l'autre point, mylord;
+je souhaite que l'Empire ottoman retrouve de la force et que la Russie
+renonce à le dominer en le protégeant. Mais l'abdication russe me
+paraît bien douteuse, et quant à la restauration turque, les dangers
+que court en ce moment l'Empire ottoman sont plus pressants que ne
+seront prompts les remèdes dont vous parlez. Dans les suppositions les
+plus favorables, cet Empire ne sera de longtemps en état de se suffire
+à lui-même, et quand de grands désordres intérieurs lui imposeront
+de grands efforts, pendant longtemps encore ce seront des forces
+étrangères, c'est-à-dire des Russes qui viendront le protéger.
+
+--«Quand les Russes viendront en vertu d'un traité et au nom de
+l'Europe, le danger ne sera plus le même; et le but une fois atteint,
+ils s'en iront.
+
+--«Je crois à la vertu des traités, mylord; je crois à la loyauté
+des souverains; mais je crois aussi à l'empire des situations, des
+passions et d'une politique séculaire. Ce sera beaucoup sans doute que
+les Russes sortent de Turquie après y être venus; mais même quand ils
+en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils y soient venus. Et qui
+vous dit qu'ils en pourront sortir promptement? Qui vous dit que la
+guerre, une fois allumée en Syrie, ne durera pas plus longtemps que
+vous ne l'aurez prévu? Le pacha a là une armée considérable; il peut,
+même quand ses communications par mer seront interrompues, la soutenir
+et la pourvoir dans le pays même et par la voie de terre. Déjà,
+dit-on, il en organise les moyens à travers le désert et la Palestine;
+on parle de cinq mille chameaux réunis dans ce dessein. Vous ne
+débarquerez pas en Syrie des troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra
+pas les siennes; contre toutes les difficultés de cette guerre,
+partout où elle éclatera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure et
+à Constantinople, ce seront des Russes qui seront chargés de la
+soutenir.
+
+--«Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas à mettre là; des
+troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne sait pas, on ne sait pas.»
+
+Je restais incrédule; lord Palmerston reprit: «D'ailleurs il ne serait
+peut-être pas nécessaire que des Russes vinssent dans l'Asie Mineure
+ou en Syrie; on pourrait débarquer en Égypte même, au coeur de la
+puissance de Méhémet-Ali, un corps turco-russe; il n'a là que de
+mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait qu'il rappelât son armée
+de Syrie,» et lord Palmerston, rouvrant sa carte, me montrait comment
+on pourrait occuper la basse Égypte: «Mylord, lui dis-je, nous avons
+fait cette épreuve; nous savons ce qu'elle exige d'efforts et ce
+qu'elle fait courir de chances; vous n'aurez pas là une meilleure
+armée ni un plus grand capitaine que nous n'y avons eu en 1797.
+Mais permettez-moi de revenir à la question même: pourquoi tous ces
+efforts? Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de
+la Porte et de l'Europe, tant de hasards? Pour refuser l'hérédité à
+un vieillard de soixante-douze ans. Qu'est-ce donc que l'hérédité
+en Orient, mylord, dans cette société violente et précaire, dans ces
+familles nombreuses et désunies? L'histoire de Méhémet-Ali n'est pas
+un fait nouveau dans l'Empire ottoman; plus d'un pacha, avant lui,
+s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque
+indépendant. Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont
+morts, leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses
+territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure
+chance et la conduite la plus prudente.
+
+--«Il y a du vrai dans ce que vous dites là; l'hérédité n'aurait
+peut-être pas grande valeur. Pourtant Ibrahim-Pacha est un chef
+habile, aimé de ses troupes, meilleur administrateur que son père,
+dit-on; il a auprès de lui des officiers capables, des Français. Nous
+nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas
+bien aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance
+nouvelle et indépendante, qui fût presque sa création et devînt
+nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger; entre vous
+et votre allié d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
+États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie
+de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe
+d'Alexandrette, serait ainsi en votre pouvoir et sous votre influence.
+Cela ne peut nous convenir.»
+
+La discussion, en se prolongeant, pénétrait ainsi plus avant; j'entrai
+sans hésiter dans sa nouvelle voie: «Vous avez raison, mylord; nous
+nous disons tout, et nous pouvons bien librement nous tout dire, car
+nos paroles ne disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amènera peut-être
+un jour, quelles nouvelles combinaisons d'États et de politique
+pourront se former tout autour de la Méditerranée, je n'en sais rien,
+ni vous, mylord, ni personne. Nous pouvons amuser notre esprit à
+tenter de le prévoir; mais ce n'est certainement pas sur de telles
+hypothèses ni par de tels pressentiments que notre politique doit
+aujourd'hui se régler. Le gouvernement du Roi ne manquera jamais à ses
+devoirs envers les destinées de la France; mais il est convaincu
+que le grand intérêt français est maintenant la durée de la paix,
+l'affermissement de l'ordre européen, le développement régulier
+des divers États contenus chacun dans ses limites. C'est là notre
+politique, mylord; c'est aussi la vôtre; et, en vérité, je ne
+comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas de concert lorsque,
+en dehors ou au-dessus de toutes les dissidences secondaires ou
+futures, nous y avons si évidemment le même intérêt et le même
+dessein.»
+
+Je m'arrêtai, et regardant fixement lord Palmerston: «Permettez-moi,
+mylord, lui dis-je, de vous faire tout simplement, à brûle-pourpoint,
+une question directe: Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de
+plus avancé que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins donné
+à croire que la négociation dont nous nous occupons ici était presque
+conclue, et les moyens de coaction à employer contre Méhémet-Ali
+presque réglés. Y a-t-il à cela quelque chose de vrai?»
+
+Lord Palmerston me répondit tout simplement: «Il n'y a rien,
+absolument rien de plus que ce que vous savez.» Il se leva, alla
+ouvrir un pupitre sur lequel il avait l'habitude d'écrire debout,
+et il en rapporta deux papiers: «Voici, me dit-il, deux projets
+d'arrangement, de traité, si l'on veut, entre toutes les puissances,
+sur cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure ébauche, une
+simple rédaction de mes propres idées que je n'ai pas même montrée
+à mes collègues. Le second est une ébauche analogue qui me vient des
+puissances du continent.» Il ne me nomma pas la puissance; mais j'eus
+lieu de croire que cette seconde ébauche était d'origine autrichienne.
+«Lisez-les toutes les deux,» me dit-il. Il me lut effectivement le
+premier de ces projets et je lus moi-même le second. Ils étaient
+conçus, en principe, dans des systèmes différents: le projet de lord
+Palmerston était un traité entre les cinq puissances et la Porte
+ottomane; dans le second, les cinq puissances ne traitaient qu'entre
+elles, et la Porte recevait et acceptait leurs propositions. Cette
+différence essentielle mise de côté, les deux projets ne différaient
+pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre: 1º
+l'engagement des cinq puissances de garantir l'Empire ottoman contre
+toute nouvelle attaque du pacha d'Égypte et toute invasion au delà
+du Taurus; 2º le règlement, dans ce cas, du mode d'occupation de
+Constantinople et de la mer de Marmara; 3º enfin l'indication des
+moyens à employer contre le pacha d'Égypte dans le cas où il se
+refuserait aux injonctions du sultan et des cinq puissances. Sauf
+l'emploi des flottes européennes pour intercepter les communications
+entre l'Égypte et la Syrie, et pour seconder les insurrections locales
+ou les débarquements des forces turques ou alliées, ces moyens
+de coaction étaient très-vaguement indiqués et aboutissaient à
+l'engagement de se concerter de nouveau si des mesures plus actives
+devenaient nécessaires.
+
+En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie à Méhémet-Ali et ne
+lui accordait que l'hérédité de l'Égypte, lord Palmerston me dit:
+«Passons; ceci est en litige.» Là finit notre entretien. «Je suis fort
+aise, me dit lord Palmerston, que nous ayons ainsi causé à fond de
+l'affaire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au
+gouvernement du Roi et qu'il vous ait transmis ses instructions.»
+
+Quoique nouvellement arrivé à Londres et encore imparfaitement
+instruit de la mesure des importances et des influences personnelles
+dans le cabinet et le monde politique anglais, je savais que lord
+Palmerston était bien réellement, dans les affaires étrangères, le
+ministre efficace, et que c'était sur lui qu'il fallait agir pour agir
+sur son gouvernement. Mais plusieurs de ses collègues, lord Melbourne
+d'abord, chef du cabinet, lord Lansdowne, lord John Russell,
+lord Holland se préoccupaient vivement des questions de politique
+extérieure, et exerçaient, à des titres divers, sur les résolutions
+du ministère et sur l'esprit de lord Palmerston lui-même, une assez
+grande action. J'avais, avec quelques-uns d'entre eux, d'anciennes et
+bonnes relations de société que je pris, dès les premiers jours, soin
+de cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Melbourne; je
+venais de le rencontrer pour la première fois dans le salon de lady
+Palmerston; il était naturel et convenable que j'entrasse avec lui
+en rapport officiel et en matière; je lui demandai et il me donna
+rendez-vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour la
+France et très persuadé que le bon accord des deux pays leur importait
+également à l'un et à l'autre, soit pour leur prospérité intérieure,
+soit comme gage de la paix de l'Europe, leur intérêt commun. Étendu
+dans son fauteuil à côté du mien, détournant la tête et penchant vers
+moi l'oreille, parlant anglais et moi français, chacun à notre tour
+et dans un dialogue régulier, interrompu seulement par ses rires, lord
+Melbourne m'écoutait et me répondait avec ce mélange d'insouciance et
+d'attention sérieuse qui indique une conviction libre plutôt qu'une
+intention préméditée, et qui semble appeler et autoriser un complet
+abandon. Je le mis au courant de ce que j'avais dit d'essentiel à
+lord Palmerston. Comme il insistait complaisamment sur les avantages
+mutuels de l'alliance: «Convenez, mylord, lui dis-je, qu'il serait
+étrange que cette bonne intelligence, ce concert des deux pays n'eût
+pas lieu précisément dans la question où leur intérêt dominant est
+évidemment le même. Je comprends telle contrée, telle occasion où,
+malgré notre alliance générale, nous pouvons avoir des intérêts
+réellement divers; mais il est clair qu'en Orient nous sommes
+voués, vous et nous, aux mêmes craintes, aux mêmes désirs, aux mêmes
+desseins, voués à vouloir que la paix se maintienne, que l'Empire
+ottoman subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit
+matériellement et par voie de conquête, soit moralement et par
+voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'étonner si à propos de
+questions secondaires ou lointaines, nous perdions en quelque sorte
+de vue notre commune étoile, et si nous cessions de penser et d'agir
+ensemble sur le théâtre même où nous y sommes le plus naturellement
+appelés. A coup sûr, mylord, en ce cas, l'un ou l'autre des deux
+cabinets se tromperait gravement, et manquerait à sa vraie, à sa
+grande politique. Revenons constamment, en traitant des affaires
+d'Orient, à cette politique générale et permanente qui fait le fond de
+notre situation et de notre intérêt; que ce soit, pour nous, la pierre
+de touche de toutes les combinaisons, de toutes les démarches. Je suis
+sûr qu'en définitive, vous et nous, nous nous en trouverons également
+bien.»
+
+Lord Melbourne approuvait visiblement, et me répéta plusieurs fois,
+dans le cours de la conversation: «Oui, nous avons au fond le même
+intérêt, nous devons agir de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon
+à faire sans vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se penchant
+vers moi, de laisser au pacha d'Égypte la Syrie sans que la guerre qui
+vient d'éclater et les embarras où elle nous jette recommencent sans
+cesse? Le pacha voudra toujours s'étendre au delà de la Syrie; le
+sultan voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation qui
+n'est pas tenante; il faut que nous y mettions fin.»
+
+Je repris tout ce que j'avais dit à lord Palmerston pour lui démontrer
+que le retrait de la Syrie, loin de rétablir entre le sultan et
+le pacha une paix durable, ne ferait qu'envenimer la querelle et
+accroître en Orient les chances de trouble: «Le sultan, dis-je, qui
+n'a pu ni défendre ni reprendre la Syrie par ses propres forces, sera
+hors d'état de la gouverner; et l'Europe, qui la lui aura rendue,
+sera sans cesse compromise et obligée d'intervenir ou pour la
+lui conserver, ou pour la protéger contre lui-même. Il y a là des
+populations chrétiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprimeront
+d'une façon intolérable; nous avons envers elles des devoirs
+traditionnels; leurs souffrances, leurs clameurs exciteront la
+sympathie européenne. L'administration de Méhémet-Ali ne manque, dans
+cette province, ni de force, ni d'une certaine équité religieuse;
+qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons guère parler, et
+cette partie du moins de l'Orient jouira d'un peu de paix et donnera à
+l'Europe un peu de sécurité.»
+
+Lord Melbourne m'écoutait avec une attention presque curieuse, donnant
+de temps en temps à mes paroles un assentiment marqué, m'adressant
+quelquefois des questions qui semblaient désirer une bonne réponse,
+et se montrant animé d'un sincère désir de trouver le point où nous
+pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait qu'il entrevît lui-même
+ce point d'union, et il semblait plutôt rejeté dans une indécision
+favorable que ramené à notre sentiment.
+
+«Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de réduire la
+question à sa plus simple expression. De quoi s'agit-il? D'accorder
+ou de refuser la possession héréditaire de la Syrie à un vieillard de
+soixante-douze ans, qui désire l'hérédité parce qu'il n'a maintenant
+rien de plus à désirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune certitude
+de la transmettre effectivement à sa famille, et de fonder là une
+dynastie et un État. Si on la lui accorde, si on lui propose une
+transaction qu'il puisse accepter, on s'assure la paix en Orient
+tant qu'il vivra et on court, après sa mort, les chances de cette
+confusion, de ces querelles entre ses héritiers, de ces retours
+vers le centre de la foi musulmane qui ont toujours accompagné,
+dans l'Empire ottoman, la disparition de ces grandes existences
+personnelles soudainement créées et qui ont bien plus de brillants
+rayons que de fortes racines. Si on refuse à Méhémet-Ali la Syrie
+héréditaire, si on entreprend de la lui retirer par la force, on
+suscite en Orient de nouveaux troubles; on allume une nouvelle guerre
+dont il est impossible de prévoir les conséquences ni la durée, et qui
+aura pour résultat d'accroître, dans ces contrées, la prépondérance de
+la Russie, car de quelque façon qu'on s'y prenne, quelques limitations
+qu'on y apporte, ce sera toujours par la présence russe, par des
+forces russes qu'il faudra accomplir ce qu'on aura résolu et soutenir
+ce qu'on aura fait.»
+
+Je m'arrêtai. Lord Melbourne, toujours enfoncé dans son fauteuil,
+gardait le silence comme s'il écoutait encore. Puis il me regarda en
+souriant et sans me répondre. Je le laissai l'esprit préoccupé et
+un peu troublé dans son insouciance, mais pas sérieusement alarmé ni
+convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord Palmerston qui
+promettait à ses collègues une victoire facile sur Méhémet-Ali et
+une large complaisance diplomatique de la Russie, avec peu de chances
+qu'on eût besoin de lui demander, sur les lieux mêmes, un concours
+actif et compromettant.
+
+Parmi les collègues de lord Palmerston, lord Holland, lord Lansdowne,
+lord John Russell et lord Minto étaient ceux avec qui j'avais les
+relations les plus fréquentes et les plus libres. Lord Holland, d'un
+esprit charmant, d'un coeur généreux et d'un caractère aussi aimable
+que son esprit, était l'ami déclaré de la France, l'hôte bienveillant
+des visiteurs français en Angleterre, le partisan persévérant de
+l'alliance des deux pays, et il se plaisait à manifester, en toute
+occasion, ses sentiments. Il m'accueillit, et lady Holland autant
+que lui, avec l'empressement le plus gracieux; je retrouve, dans une
+lettre que j'écrivais le 22 mars à Paris: «Lady Holland m'a invité à
+dîner pour mercredi. J'étais engagé. Pour dimanche. J'étais engagé.
+Je crois qu'il faudra attendre leur retour à Kensington. Ils
+iront bientôt. Lord Holland en meurt d'envie. Dans sa maison de
+_South-Street_, il a à peine une chambre. Il fait sa toilette dans la
+salle à manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des papiers; il
+a tout son bagage dans un petit coffre qu'il transporte dans la salle
+à manger, dans le salon, partout avec lui. Lady Holland tient
+beaucoup à cette petite maison, qui est, m'a-t-on dit, sa propriété
+personnelle.» Dès qu'ils furent établis à Kensington, ce fut à
+_Holland-House_ que j'allai chercher et que je trouvai les plus nobles
+plaisirs de la conversation et de la vie sociale. Lord Lansdowne et
+lord John Russell étaient moins expansifs, mais également sincères
+dans leurs libérales et bienveillantes dispositions envers la France:
+je dînais avec eux, le 28 mars, chez lord Normandy; nous venions
+d'apprendre le vote favorable de la Chambre des députés pour le
+cabinet de M. Thiers dans la question des fonds secrets: «Eh bien, me
+dirent-ils tous deux ensemble du ton le plus amical, il faut finir
+à présent cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert.» Les
+whigs n'avaient point de chef plus considérable, plus éclairé, plus
+honoré que lord Lansdowne; et lord John Russell, par son inépuisable
+facilité et son infatigable énergie, grandissait tous les jours dans
+son parti; le vieux poëte Rogers l'appelait _our little giant_ (notre
+petit géant). Une circonstance inattendue me donna avec lord Minto un
+lien particulier: je rencontrai chez lui, un soir, son beau-frère, sir
+John Boileau, que je ne connaissais point, mais qui vint à moi avec un
+empressement affectueux, me disant qu'il était issu d'un gentilhomme
+protestant français, parti de Nîmes après la révocation de l'édit de
+Nantes, et réfugié en Angleterre, où ses descendants avaient trouvé
+la prospérité avec la liberté. Il avait, en partant, laissé dans sa
+patrie un de ses frères en bas âge qui y avait continué sa famille,
+toujours protestante et unie à la mienne par des liens de parenté et
+d'amitié. Cette rencontre, qui me fut en 1840 une agréable surprise,
+est devenue pour moi et tous les miens, en 1848, la source d'une
+profonde et très-douce intimité.
+
+J'avais ainsi, dans le sein même du cabinet, des amis qui désiraient
+sincèrement que ma négociation aboutît à une solution pacifique des
+affaires d'Orient et au maintien de l'alliance entre nos deux pays;
+mais ils tenaient encore plus au succès de leur politique et de leur
+ministère; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur de la
+bienveillance qu'ils me témoignaient et de l'appui qu'ils avaient
+l'air de me donner. J'écrivais le 7 avril au duc de Broglie: «Il y a
+ici du progrès, et je le dis à Thiers et à Rémusat; mais soyez sûr que
+j'en dis bien autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement
+engagé, et le travail même qui se fait dans un sens contraire au sien
+l'engage quelquefois encore plus, car il se défend. J'ai beau y mettre
+un soin infini, être extrêmement bien pour lui et avec lui, ne rien
+dire à personne qu'après le lui avoir dit à lui-même, m'abstenir de
+toute pratique cachée, de toute conversation intempestive, me refuser
+même quelquefois à la faveur que me témoignent les hommes qui ne sont
+pas de son avis; en dépit de tous mes ménagements, il voit, il
+sent que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des idées
+différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé s'élèvent, se
+répandent, et modifient ou du moins ébranlent les convictions et
+les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente. Quelquefois ébranlé
+lui-même, il travaille à se raffermir. Il agit, il fait agir auprès
+de ses collègues ébranlés. Si j'ai du temps, je ne désespère de rien;
+mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de ma situation: tout
+le monde est aux pieds de l'Angleterre; tout le monde offre de faire
+ce qui lui plaît; nous seuls nous disons _non_, nous qui nous disons
+ses amis particuliers. Et c'est au nom de notre amitié, pour maintenir
+notre alliance que nous lui demandons de ne pas accepter ce que
+lui offrent tous les autres. Nous avons raison; mais ce n'est pas
+commode.»
+
+«Ajoutez à cela les méfiances contractées depuis quatre ans, et qui
+sont profondes, plus profondes que je ne soupçonnais. Et sachez bien
+que lord Palmerston est influent, très-influent dans le cabinet, comme
+tous les hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent
+qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à
+ce qu'il fait, il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi,
+prendre de la peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
+
+En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la faveur ne me
+manquait pas non plus, et j'avais, dans la conversation, beaucoup
+d'alliés. Le plus illustre des whigs, le chef du cabinet qui, neuf ans
+auparavant, avait proposé et accompli la réforme parlementaire, lord
+Grey revint à Londres quelques semaines après mon arrivée. Je le
+rencontrai pour la première fois chez lord Lansdowne. Sa figure, son
+accent, ses manières me plurent infiniment; la tête haute, l'air digne
+et doux, le regard languissant mais prêt à s'animer si quelque chose
+l'eût intéressé, des restes de beauté jeune sous la tristesse et
+l'ennui de la vieillesse. Il me témoigna le désir de me revoir et de
+causer avec moi: «Nous ne devons pas nous séparer de vous, me dit-il;
+sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Son beau-frère,
+M. Ellice, membre très-actif de la Chambre des communes, causeur
+très-spirituel et maître de maison très-hospitalier, s'empressait à
+me rendre tous les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi,
+à l'agrément de la vie de Londres ou au succès de ma mission de bonne
+entente entre nos deux pays. Nous nous promenions souvent ensemble.
+Il me conduisit un jour à Putney, chez le gendre de lord Grey, lord
+Durham, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis gouverneur
+général des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale,
+maintenant hors des affaires et malade à la mort; enfant gâté du
+monde, spirituel, populaire, encore jeune et beau, blasé sur les
+succès et irrité des épreuves de la vie. Nous causâmes de la Russie,
+de l'Orient, du Canada; la conversation le ranimait un moment; mais
+il retombait brusquement dans le silence, ennuyé même de ce qui
+lui plaisait, et subissant avec une fierté triste et nonchalante la
+maladie qui le minait comme les échecs politiques et les chagrins
+domestiques qui l'avaient frappé. Il m'aurait vivement intéressé
+si, dans son orgueilleuse mélancolie, je n'avais reconnu une forte
+empreinte d'égoïsme et de vanité.
+
+Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les whigs. Ces deux
+grands partis n'étaient pas alors aussi désorganisés et effacés
+qu'ils le sont maintenant; l'ardente animosité suscitée par le bill de
+réforme s'était pourtant un peu calmée; les torys revenaient à la
+cour où la reine recommençait à les inviter. Lord Melbourne le lui
+conseillait avec une modération libérale, l'engageant spécialement à
+bien traiter sir Robert Peel, «chef d'un parti puissant, disait-il,
+et de plus fort capable et fort galant homme, avec qui il faut que la
+reine soit en bons rapports.» Il est, je crois, convenable, et utile
+pour un ambassadeur de se tenir en dehors des divisions de parti dans
+le pays où il réside, et de ne pas accepter tous les petits jougs
+de société qu'elles imposent; cette indépendance, exercée avec
+intelligence et mesure, lui devient un gage d'influence comme de
+dignité. Je reconnus bientôt que je pouvais, sans inconvénient, me
+prêter au bon accueil des torys; dès mon arrivée, presque tous les
+hommes importants du parti étaient venus me voir; quelques jours
+après, j'en rencontrai plusieurs à dîner chez sir Robert Peel;
+j'entrai librement en relation avec eux. Lord Londonderry fut le seul
+que je m'abstins de visiter; son langage contre le gouvernement
+de Juillet était violent; le général Sébastiani et personne de
+l'ambassade française n'était allé chez lui. Je restai fidèle à cette
+tradition.
+
+Les représentants des puissances étrangères qui formaient à Londres le
+corps diplomatique avaient pour moi, comme affaire et comme société,
+beaucoup d'importance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le
+prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, ambassadeurs l'un
+d'Autriche, l'autre de Russie; le premier était en congé à Vienne et
+le second malade à Paris. Ils étaient remplacés, le prince Esterhazy
+par un chargé d'affaires, le baron de Neumann, et le comte Pozzo di
+Borgo par le baron de Brünnow, ministre de Russie à Darmstadt, envoyé
+à Londres, comme je l'ai déjà dit, en mission extraordinaire et
+spéciale pour les affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances
+continentales, la Prusse seule avait, en ce moment, à Londres un
+ministre titulaire, le baron de Bülow, homme d'esprit, éclairé, fort
+au courant des affaires de l'Europe, plus libéral et plus bienveillant
+pour la France qu'il ne voulait le paraître, mais préoccupé de sa
+santé avec une inquiétude que tantôt il s'efforçait de cacher, tantôt
+il affichait tristement; le vent, le brouillard, la pluie, le soleil,
+le froid, le chaud, le monde, la solitude, tout l'agitait, tout lui
+faisait mal; il était évidemment dans un état nerveux pénible qui
+menaçait de devenir et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des
+affaires étrangères à Berlin, devint en effet très-grave. Dès mon
+arrivée à Londres, il vint me voir souvent, bientôt presque amical et
+prenant plaisir à parler d'histoire, de philosophie, de littérature
+aussi bien que de politique, avec une étendue de connaissances et
+d'idées qui ne manquaient ni de précision ni de finesse. Le baron
+de Neumann était un serviteur confidentiel du prince de Metternich,
+intelligent, prudent, discret avec solennité, évitant surtout de
+compromettre sa cour et lui-même, et portant, je crois, bien autant
+de goût à mon cuisinier qu'à ma conversation. La relation du baron
+de Brünnow avec moi était plus significative et plus compliquée: seul
+dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint pas me voir
+pendant près de six semaines après mon arrivée; nous nous rencontrions
+dans le monde; il se fit présenter à moi chez lord Clarendon, et le 17
+mars, au lever de la reine, il me présenta lui-même le fils du comte
+de Nesselrode; nous échangions quelques paroles, mais toujours
+point de visite. Je rendais froideur pour froideur, impolitesse pour
+impolitesse; un soir, chez lady Palmerston, je passai, à plusieurs
+reprises, devant M. de Brünnow sans le voir. Vers la fin de mars, il
+commença à s'excuser, auprès de nos amis communs, de n'être pas encore
+venu chez moi, donnant pour prétexte, dit-il au baron de Bülow et à
+M. de Bourqueney, qu'il n'avait à Londres point de caractère bien
+déterminé; il était toujours ministre de Russie à Darmstadt; il
+regrettait l'embarras que cette circonstance avait mis dans nos
+rapports; mais dès qu'il aurait présenté ses lettres de créance à la
+reine Victoria, il viendrait me faire visite. Il me l'annonça lui-même
+le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-James, et il
+vint en effet le lendemain s'acquitter, envers moi, d'une politesse
+officielle que sans doute les instructions de son maître lui avaient
+jusque-là interdite. Frivole marque de l'humeur impériale.
+
+Les représentants des autres puissances continentales, le général
+Alava, ministre d'Espagne, M. Van de Weyer, ministre de Belgique, M.
+Dedel, ministre de Hollande, le comte de Bjoernstierna, ministre
+de Suède, le baron de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon,
+ministre de Sardaigne, me témoignèrent, dès les premiers jours, un
+empressement amical ou curieux, et prirent bientôt l'habitude de
+venir souvent s'entretenir chez moi. Les représentants des grandes
+puissances tiennent en général trop peu de compte de la diplomatie
+de second ordre, et des informations comme de l'appui qu'ils en
+pourraient recevoir. Peu engagés directement dans les grandes
+questions du jour, et exposés à en subir les conséquences plutôt qu'à
+y prendre une part active, les agents des puissances secondaires
+sont des spectateurs à la fois intéressés et impartiaux, attentifs
+à observer les faits et libres d'esprit dans les jugements qu'ils en
+portent. Le général Alava était un loyal Espagnol, aimé en Angleterre
+et point hostile ni méfiant envers la France; M. Van de Weyer était un
+interprète spirituel, discret et bien placé dans la société anglaise,
+du roi Léopold et de sa pensée politique sur les affaires européennes;
+M. Dedel représentait avec une franchise et une convenance parfaites
+la vieille aristocratie républicaine de la Hollande, toujours habile
+et digne, même depuis qu'elle a cessé d'être puissante en Europe;
+le comte de Pollon était un gentilhomme éclairé et d'un esprit
+très-cultivé, libéral avec modestie. J'eus constamment à me
+louer, pendant mon ambassade, de mes rapports avec ces diplomates
+tranquilles, et leur commerce m'éclaira plus d'une fois sans me
+compromettre jamais.
+
+J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce qui se passait dans
+ce foyer anglais de la politique européenne; je rendais à M. Thiers,
+et dans mes dépêches officielles et dans mes lettres particulières,
+un compte exact de mes observations, de mes conversations, de mon
+attitude, de l'état des esprits, soit dans le cabinet, soit dans le
+public, et des craintes comme des espérances que je ressentais. Dès
+le 12 mars, quinze jours après mon arrivée à Londres, en lui racontant
+mes premiers entretiens avec lord Palmerston, je lui écrivis: «Je suis
+maintenant convaincu que lord Palmerston n'a aucun dessein de rien
+faire ni de rien décider avant l'arrivée du plénipotentiaire turc;
+nous avons donc du temps. Mais je dois faire observer dès aujourd'hui
+à Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-être un danger si
+nous nous laissions aller à supposer que, parce qu'il ne se fait
+rien à présent, il ne se fera rien plus tard, et que nous serons
+définitivement dispensés de prendre une résolution parce que nous n'en
+sommes pas pressés immédiatement. Plus j'observe, plus je me persuade
+que le cabinet britannique croit les circonstances favorables pour
+régler les affaires d'Orient, et veut sérieusement en profiter. Il
+aime beaucoup mieux agir de concert avec nous; il est disposé à nous
+faire des concessions pour établir ce concert. Cependant, si, de
+notre côté, nous n'arrivions à rien de positif, si nous paraissions
+ne vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les difficultés
+en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par quelque
+résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous et
+avec d'autres, plutôt que de ne rien faire. Le temps peut nous
+servir beaucoup pour amener ce cabinet au plan de conduite et aux
+arrangements qui nous paraissent sages et praticables; mais si
+nous n'employions pas le temps à marcher effectivement vers un tel
+résultat, je craindrais fort, je l'avoue, qu'en définitive il ne
+tournât contre nous.»
+
+Quatre jours après, le 16 mars, au sortir d'un long entretien avec
+lord Palmerston qui m'avait annoncé le consentement de la Russie
+à l'admission du plénipotentiaire turc dans la négociation et la
+prochaine arrivée de ce plénipotentiaire, je dis à M. Thiers: «Ce sont
+là deux faits graves, dont l'origine est bien antérieure à mon arrivée
+à Londres et qui modifient l'état de l'affaire. Il se peut que ces
+deux faits soient entravés ou annulés par quelque incident nouveau,
+et nous nous retrouverons alors dans la situation d'attente où nous
+étions naguère. Mais s'ils se réalisaient, comme lord Palmerston me
+l'a dit, il pourrait arriver qu'au lieu de négociations prolongées,
+nous nous vissions bientôt en face de la solution et de ses
+difficultés.» Et le lendemain, 17 mars, dans une lettre particulière,
+en appelant toute l'attention de M. Thiers sur ma dépêche du 16,
+j'ajoutai: «Il est possible que nous puissions rentrer dans la
+politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées, au bout
+de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le maintien du _statu quo_;
+mais il se peut aussi que les événements se précipitent et que nous
+nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,
+l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: Ou nous mettre
+d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans la question de
+Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
+concessions pour Méhémet-Ali; ou nous retirer de l'affaire, la laisser
+se conclure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart
+en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce cas, la
+conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de nouvelles
+difficultés peuvent survenir; je dis seulement que cette conclusion me
+paraît probable, et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener
+entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie, une transaction
+dont le pacha doive se contenter, il faut s'attendre à l'autre issue
+et s'y tenir préparés.»
+
+Ce n'était pas à M. Thiers seulement que j'exprimais mes pronostics
+et mes inquiétudes; le général Baudrand m'écrivait le 30 mars: «Le
+Roi m'a demandé hier si j'avais reçu de vos nouvelles; sur ma réponse
+négative, ce prince m'a dit: «Je vois que M. Guizot est bien accueilli
+à Londres par les hommes de tous les rangs de la société, et qu'il
+y jouit d'une juste considération. J'espère que cette considération
+s'accroîtra encore; je trouve seulement que, dans ses dernières
+lettres au président du conseil, M. Guizot paraît trop préoccupé des
+dispositions de l'Angleterre qui lui semblent douteuses envers nous.
+Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront, sur les
+affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
+Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
+jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres puissances
+sans que la France soit une des parties contractantes. Je voudrais que
+notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» Je répondis
+sur-le-champ au général Baudrand: «Je voudrais bien avoir la même
+sécurité que le Roi vous a témoignée. J'espère qu'on ne fera rien sans
+nous, et j'y travaille; mais ce n'est qu'une espérance et le travail
+est difficile. La politique anglaise s'engage quelquefois légèrement
+et bien témérairement dans les questions extérieures. Dans cette
+affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent
+les penchants de l'Angleterre, et se montrent prêtes à faire ce
+qu'elle voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons
+_non_. Les autres ne songent qu'à plaire; nous, nous voulons être
+raisonnables, au risque de déplaire. Ce n'est pas une situation bien
+commode, ni parfaitement sûre. On peut y réussir avec de la bonne
+conduite et du temps; je crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il
+faut toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
+
+M. Thiers ne se méprenait pas sur les périls de cette situation; il
+m'écrivait, le 21 mars:
+
+«Si lord Palmerston veut absolument prendre une mesure contre le
+pacha, avec trois cours du continent au défaut de quatre, s'il en est
+ainsi, un peu plus tôt, un peu plus tard, les propositions Brünnow
+seront signées, sous une forme ou sous une autre. Cette situation n'a
+été créée ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons rien.» C'était à
+la note du 27 juillet 1839, par laquelle les cinq grandes puissances
+avaient détourné le sultan de l'arrangement direct avec le pacha,
+en lui promettant leur accord et leur action commune, que M. Thiers
+faisait remonter le mal: «A l'origine, m'écrivait-il le 16 juillet, on
+aurait pu tenir une autre conduite; mais depuis la note du 27 juillet
+1839, il n'est plus temps. Vous pouvez juger maintenant si j'avais
+raison de dire aux ministres du 12 mai que cette note était la plus
+grande faute qu'on pût commettre. C'est l'ornière dans laquelle le
+char a échoué, et de laquelle nous n'avons encore pu l'arracher.» M.
+Thiers attribuait, je crois, à cette note plus d'importance qu'elle
+n'en avait réellement; quand la France ne s'y serait pas associée,
+quand la démarche européenne aurait été faite auprès de la Porte,
+en juillet 1839, par quatre grandes puissances au lieu de cinq, elle
+aurait également empêché tout arrangement direct du sultan avec le
+pacha, et le concert qui, en juillet 1840, s'établit, sans nous, entre
+les quatre autres puissances, aurait seulement commencé un an plus
+tôt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter sans bruit
+contre les vices de la situation dont il héritait, qu'il ne voulait
+pas accepter pleinement, et qu'il ne croyait pas pouvoir répudier
+ouvertement. Dans cet espoir, il me donna deux instructions
+principales: la première, de gagner du temps, de dire que nous
+n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter les
+politiques diverses, de démontrer les inconvénients de celle que
+lord Palmerston voulait faire prévaloir, et de retarder ainsi toute
+résolution définitive; la seconde, de me refuser à toute délibération
+commune avec les quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de
+rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et de dégager ainsi
+le gouvernement français des liens que la note du 27 juillet 1839 lui
+avait imposés. Il s'appliquait à bien établir qu'il ne négociait, sous
+main, entre la Porte et le pacha, aucun arrangement direct, et que la
+France ne manquait point aux obligations de concert européen qu'elle
+avait contractées; mais il espérait qu'avec le temps, sous le
+poids des périls et des embarras de la situation, en présence des
+difficultés sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours,
+le sultan et le pacha finiraient en effet par s'arranger directement;
+ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mêmes se
+résigneraient à accepter et à garantir, entre la Porte et son vassal,
+le maintien du _statu quo_; ce qui était, à son avis, la meilleure des
+combinaisons.
+
+Cette politique avait le grave défaut d'être plus compliquée et plus
+exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le paraître: elle marchait à
+son but par des voies lentes et indirectes; et ce but, s'il eût été
+atteint, eût été, pour les quatre puissances, surtout pour le cabinet
+anglais, un éclatant échec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur
+la double confiance que Méhémet-Ali résisterait énergiquement à toute
+combinaison qui lui enlèverait la Syrie, et que tous les moyens de
+coaction qu'on tenterait contre lui seraient vains. Sa conviction sur
+ces deux points était si profonde qu'il regardait la politique de lord
+Palmerston à l'égard de l'Orient comme une politique d'aveuglement et
+de ruine: «On perdra ce qu'on veut sauver, m'écrivait-il; on expose
+l'Empire turc à la dissolution par une incertitude prolongée, et
+l'Empire égyptien à l'agression par des provocations imprudentes.» Et
+l'état des esprits en France, dans les Chambres comme dans le public,
+mettait cette confiance du cabinet français dans Méhémet-Ali bien à
+l'aise, car on lui faisait un devoir de soutenir la cause égyptienne;
+la fortune du pacha semblait un gage assuré de sa force comme de son
+énergie; il avait frappé les imaginations; il excellait à caresser
+les intérêts et les personnes. Il y avait là une de ces illusions
+précipitées qui s'emparent quelquefois des peuples, et que
+l'expérience, la plus rude expérience, peut seule dissiper.
+
+J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en méfiais pourtant et
+je commençais à sentir vivement le faible de la politique que
+j'étais chargé de défendre. Je m'efforçais de faire partager à mon
+gouvernement mon impression en lui signalant, tantôt le péril prochain
+d'une solution adoptée et imposée, sans nous, par le concert des
+quatre autres puissances, tantôt le grave inconvénient de notre
+tendance à laisser de côté les trois puissances continentales pour ne
+traiter sérieusement qu'avec l'Angleterre seule. En répondant le 16
+avril à la dépêche du 14, dans laquelle M. Thiers me donnait cette
+instruction, je lui dis: «Il y aurait plus d'inconvénient que
+d'avantage à faire, de la dépêche que Votre Excellence vient
+de m'adresser, un usage officiel. Je crois que, si j'en donnais
+communication, même partielle et par simple voie de lecture, à lord
+Palmerston, elle le porterait peut-être à des résolutions extrêmes,
+comme contenant, non un refus de nous associer à des conférences,
+ce qu'il ne demande point, mais un refus de continuer à négocier de
+concert avec les quatre puissances, par simple voie de conversation et
+dans l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arrangement. Lord
+Palmerston met, à ce concert, une extrême importance; soit parce que
+son amour-propre y est engagé, soit parce qu'il le regarde comme le
+seul moyen de profiter de la disposition de la Russie à abandonner
+le protectorat exclusif de Constantinople, et à prendre simplement sa
+place dans le protectorat européen. Le cabinet anglais ne demandera
+pas mieux, je pense, que de nous voir traiter de cette grande affaire
+surtout avec lui et par son entremise; la position qui lui est faite
+par là lui convient, et nous pouvons, de notre côté, en tirer parti.
+Mais la cessation de toute communication sur la question d'Orient avec
+les trois autres puissances continentales, l'abandon officiel de
+tout travail pour amener, entre elles et nous, un concert efficace,
+embarrasseraient, irriteraient, non-seulement l'Autriche et la Prusse
+qui se montrent en ce moment bien disposées, mais peut-être le cabinet
+anglais lui-même, et altéreraient la situation actuelle dans ce
+qu'elle a de favorable.»
+
+Notre situation en effet était alors en voie d'amélioration. Beaucoup
+de gens, dans les Chambres et dans le public anglais, se montraient
+de plus en plus frappés du prix de notre alliance, de la nécessité
+de faire des sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout
+arrangement conclu sans nous ne fût inefficace et ne tournât au profit
+de l'influence russe. Je connaissais bien les dissentiments intérieurs
+du cabinet, les efforts de lord Holland pour que la politique anglaise
+se rapprochât de la nôtre, les incertitudes croissantes de lord
+Melbourne, les hésitations naissantes de lord Lansdowne, peut-être
+même de lord John Russell. Je savais que, parmi les radicaux de la
+Chambre des communes et les whigs les plus voisins des radicaux,
+l'idée de se séparer de la France pour s'unir à la Russie, et de
+risquer une guerre en Orient et toutes les dépenses comme toutes les
+chances de la guerre, pour arracher la Syrie à Méhémet-Ali, inquiétait
+et choquait de plus en plus beaucoup d'hommes influents. Mais si je me
+fusse hâté d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donné le moindre
+prétexte à supposer que je voulais le fomenter pour l'exploiter,
+non-seulement il se serait arrêté, mais il aurait probablement fait
+place à une réaction en sens contraire. Je crus donc devoir laisser
+le mouvement à son cours naturel, et ne pas chercher à le pousser trop
+vite ou à en profiter trop tôt. Je me tins fort tranquille; je n'allai
+avec personne au-devant de la conversation; je ne l'acceptai même pas
+toujours quand on me l'offrait, et les occasions ne m'en manquaient
+pas. Le lundi 30 mars, j'étais au bal chez la reine. Lord
+Palmerston, passant avec moi dans un salon voisin de la galerie
+de Buckingham-Palace, se montra clairement disposé à entrer en
+conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait mieux me tenir encore
+à l'écart, et le laisser aux prises avec le travail purement anglais
+qui se faisait autour de lui. Quelques bruits me revenaient pourtant
+qu'il paraissait croire, ou du moins qu'il affectait de dire qu'on
+avait tort de s'inquiéter, qu'on n'en serait pas réduit à se séparer
+de la France, qu'au dernier moment, plutôt que de rester seule, elle
+accepterait les arrangements proposés. Il ajoutait, me disait-on, que,
+pourvu que lord Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien
+unis, ce résultat était assuré. Ces bruits prenaient d'heure en heure
+plus de consistance. Il me parut dès lors évident que lord Palmerston
+lui-même était préoccupé de la disposition des esprits et des
+dissentiments intérieurs du cabinet; si je continuais à éluder plutôt
+qu'à chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'intention
+formelle de diriger contre lui ce petit travail, et en prendrait
+beaucoup de méfiance et d'humeur; le moment était donc venu d'essayer
+d'attirer lord Palmerston lui-même dans le mouvement qui nous était
+favorable, au lieu de paraître l'en exclure, et la légère inquiétude
+qu'il ressentait tournerait peut-être à notre profit si, après l'avoir
+laissé naître, je venais moi-même la dissiper en reprenant avec lui la
+question comme si son avis seul devait la décider; enfin il me
+parut que le moment était venu aussi de bien marquer de nouveau,
+conformément à mes instructions, la limite de notre politique, et de
+ne laisser à lord Palmerston aucun espoir de nous entraîner dans
+la sienne. Je lui écrivis donc, le 1er avril, que je désirais
+m'entretenir avec lui, et ce même jour, vers quatre heures, je me
+rendis au Foreign-Office où il m'attendait.
+
+Nous causâmes d'abord, et très-amicalement, très-confidemment,
+du cabinet anglais et de ce qui faisait sa force réelle dans une
+situation sans cesse menacée et en apparence si précaire. Lord
+Palmerston me parla beaucoup de l'Irlande, de ses progrès dans les
+voies de l'ordre et du bien-être général, de l'impossibilité absolue
+de la gouverner comme on la gouvernait autrefois: «On en est bien
+convaincu en Angleterre même, me dit-il, plus convaincu qu'on n'en
+veut convenir; si le Parlement était dissous, nous n'aurions rien à
+en craindre; nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous
+ne perdrions pas dans les comtés.» Je remarquai cette parole que rien
+n'avait provoquée, mais sans y attacher grande importance; c'était
+l'expression d'un sentiment et non l'indication d'un dessein.
+
+Comme la conversation tombait: «Mylord, lui dis-je, j'ai désiré causer
+avec vous, non que j'aie rien de nouveau à vous dire, non que je
+désire recevoir de vous une réponse à ce que je pourrai vous dire; je
+vous prie d'avance au contraire de ne pas me répondre. Mais au moment
+où Nouri-Efendi vient d'arriver et où la négociation va recommencer,
+je tiens beaucoup à ce que vous sachiez exactement ce que nous
+pensons, où nous en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne
+pouvons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me témoigner
+quelque confiance; je serais désolé que vous pussiez jamais me
+reprocher de vous avoir laissé un moment dans le doute sur les
+intentions du gouvernement du Roi. S'expliquer bien complétement,
+dire au commencement ce qu'on dira à la fin, c'est, à mon avis,
+la meilleure preuve de sincérité et le plus sûr gage de bonne
+intelligence que se puissent donner des alliés.»
+
+Lord Palmerston approuva fort; il était évidemment bien aise de me
+voir rentrer avec lui en conversation; il attendait curieusement ce
+que j'allais lui dire; je continuai:
+
+«Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le seul bon arrangement
+en Orient, le seul efficace, c'est un arrangement pacifique, équitable
+envers les deux parties, accepté librement par toutes les deux. Nous
+sommes convaincus en même temps qu'un tel arrangement est possible. Et
+pour aller droit au fait, nous pensons que si le pacha, en obtenant,
+toujours à titre de vassal, l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie,
+restituait à la Porte Candie, les villes saintes et le district
+d'Adana, ce serait là une transaction raisonnable, et que la Porte
+devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que ceci n'est point de ma
+part une proposition, et que je ne demande de la vôtre aucune réponse.
+Je ne veux que vous dire bien nettement ce qui nous paraîtrait sage et
+ce que nous pourrions appuyer. Au delà de ces limites, nous ne voyons
+qu'impossibilité et danger. Toute tentative de contraindre le pacha à
+rendre la Syrie est, à nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de
+péril pour l'équilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut avoir
+que deux effets: le premier, d'allumer en Orient la guerre civile; le
+second, d'y accroître l'influence russe. Nous ne saurions donc nous
+y associer; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, une pareille tentative
+pouvait être commencée, nous serions forcés, après avoir loyalement
+dit à nos alliés ce que nous en pensons, de nous tenir à l'écart, n'en
+acceptant, pour notre compte, ni les embarras ni les périls.»
+
+Lord Palmerston m'écoutait avec une extrême attention et en silence.
+Je m'arrêtai un moment; il ne prit point la parole; je repris: «Je
+vous le répète, mylord, bien loin de vous demander une réponse,
+je désire que vous ne me répondiez pas, et que vous veuilliez bien
+réfléchir de nouveau, à part vous, sur cette grande affaire, sur
+toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'idée que nous nous en
+formons. Toutes les fois que j'ai eu l'honneur de vous en entretenir,
+vous m'avez paru justement préoccupé du désir de rendre à l'Empire
+ottoman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il fût en mesure
+de servir lui-même, et par son propre poids, de barrière contre la
+Russie. C'est dans cette vue que vous vous êtes montré si frappé de
+l'importance de remettre entre les mains du sultan les villes saintes,
+seul symbole du lien religieux dans un Empire où le lien religieux est
+presque le seul qui subsiste encore. Ce que vous m'avez dit à ce sujet
+m'a beaucoup frappé, et nous croyons qu'en effet les villes saintes
+doivent être restituées au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne
+signifie rien si elle n'est qu'une apparence. En même temps que vous
+remettrez au sultan le symbole de l'unité religieuse du mahométisme,
+il faut que vous rétablissiez cette unité elle-même; il faut que tous
+les musulmans se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si
+vous prétendez enlever la Syrie au pacha, vous ferez précisément le
+contraire; vous diviserez profondément les musulmans; vous mettrez
+entre eux la guerre civile. Au moment même où vous rétablirez en
+apparence l'unité religieuse de l'Empire turc, vous la détruirez en
+réalité; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau, et vous lui
+ferez perdre les armées de son plus puissant vassal.»
+
+«Quel vassal que le pacha! s'écria lord Palmerston.
+
+«Oui, mylord, un vassal très-ambitieux, sans doute, et qui a besoin
+d'être contenu, mais qui a su aussi, dans l'occasion, se contenir
+lui-même et prêter à son suzerain un très-utile appui. Avec
+quelles troupes, avec quels trésors le sultan a-t-il lutté contre
+l'insurrection grecque? Avec les troupes et les trésors du pacha.
+C'est le pacha qui a soutenu alors l'intérêt musulman. Et il l'a
+soutenu loyalement, énergiquement. Et si la Porte a perdu la Grèce,
+c'est vous, c'est nous, mylord, c'est l'Europe qui la lui a fait
+perdre, quand le pacha travaillait à la lui conserver. Ce que
+Méhémet-Ali fit dans ce temps-là, il le ferait encore s'il était
+content de sa situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un
+arrangement se fasse aujourd'hui qui satisfasse à ses justes
+espérances tout en lui imposant, envers la Porte, de justes devoirs,
+il remplira ses devoirs quand le jour en viendra; il a prouvé qu'il
+savait le faire. L'Empire ottoman aura retrouvé ainsi, en lui, un
+appui efficace, et vous aurez vraiment rendu à cet Empire, dans les
+limites et aux conditions aujourd'hui possibles, l'unité que vous lui
+souhaitez avec tant de raison.»
+
+Lord Palmerston persista à combattre ces idées, qui pourtant le
+frappaient; il rechercha toutes les différences qu'on pouvait signaler
+entre la situation de Méhémet-Ali lors de l'insurrection grecque et
+sa situation en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie pour
+l'Empire ottoman, non-seulement à cause des ressources que cet Empire
+en pouvait tirer, mais parce que, entre les mains du pacha, elle
+coupait les territoires du sultan et ne lui laissait, avec ses
+provinces orientales, que des communications difficiles et précaires.
+Il reprit ses arguments habituels sur la nécessité de relever la Porte
+et de ne pas consacrer les prétentions d'un vassal ambitieux. «Est-il
+donc impossible, me demandait-il, de faire comprendre à la France
+que là aussi est son grand et véritable intérêt?--La France le
+croit, mylord, lui répondis-je, et il n'est pas nécessaire de l'en
+convaincre; mais elle ne se forme pas, nous ne nous formons pas la
+même idée que vous de l'état des faits en Orient et des moyens
+d'y atteindre notre but commun. Là est notre dissidence, et nous
+donnerions beaucoup pour qu'elle cessât, car, au fond, je ne me
+lasserai pas de le répéter, il n'y a de diversité entre nous, en
+Orient, que pour des intérêts secondaires; le grand, le véritable
+intérêt est le même, comme vous le dites, pour vous et pour nous.»
+
+Arrivé à ce point, loin de rien faire pour soutenir la discussion,
+je la laissai languir et tomber. De la part de lord Palmerston, elle
+avait été molle et incertaine; tout en persistant dans sa politique,
+il se sentait dans une situation un peu embarrassée et avec une
+conviction un peu troublée. Il ne voulait ni adhérer aux idées
+que j'exprimais, ni les écarter absolument. Il me savait gré de la
+confiance amicale de mon langage, peut-être même de la netteté de
+mes déclarations, et sans me rien céder, il hésitait à m'opposer des
+déclarations également nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la
+polémique, et je sortis le laissant, je crois, assez préoccupé de
+notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'autorisât à penser que
+ses intentions fussent changées ou près de changer; mais depuis que
+nous discutions ensemble cette grande affaire, c'était la première
+fois que la possibilité d'un arrangement qui donnât à Méhémet-Ali
+l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte en ne rendant à la Porte que
+l'île de Candie, le district d'Adana et les villes saintes, s'était
+présentée à lui sans révolter son amour-propre et sans qu'il la
+repoussât péremptoirement.
+
+Je rendis compte immédiatement à M. Thiers de cet entretien; mais tout
+en lui faisant entrevoir des chances plus favorables, je les trouvais
+moi-même si incertaines que je m'empressai d'ajouter: «Je prie Votre
+Excellence de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles
+n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens exactement au courant
+de toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
+difficile, complexe, où le péril est toujours imminent, et dans
+laquelle, jusqu'à ce jour, nous avons plutôt réussi à ébranler nos
+adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»
+
+Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi, une note
+du plénipotentiaire turc, Nouri-Efendi, datée du même jour et qui
+demandait la reprise de la négociation. Nouri-Efendi était ambassadeur
+ordinaire de la Porte à Paris et venait à Londres en mission spéciale
+et temporaire. «S'il est chargé de résoudre la question, me disait M.
+Thiers en m'annonçant son départ, nous avons le temps de la réflexion,
+et nous ne serons pas devancés par un résultat inattendu et précipité.
+Je dois vous avertir qu'il m'a dit, à moi, qu'il n'avait ni pouvoirs
+ni instructions. Il a insisté pour avoir, auprès de vous, des
+recommandations très-vives; il voulait, disait-il, se diriger par vos
+conseils. J'ai accueilli tout cela avec une politesse démonstrative,
+mais sans y compter beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, étant destiné
+à retourner à Paris, veut bien vivre avec vous. Il est possible qu'il
+veuille notre faveur plutôt que celle de l'Angleterre. Vous
+pouvez donc tirer quelque parti de cette circonstance.» La note de
+Nouri-Efendi ne répondait guère à cette attente: évidemment rédigée
+par un Européen et probablement concertée, plus ou moins directement,
+avec lord Palmerston, elle avait pour principal objet de représenter
+la France comme étroitement liée aux quatre autres puissances, et
+l'hérédité de l'Égypte comme la seule concession que la Porte voulût
+faire à Méhémet-Ali. Nouri-Efendi se déclarait «muni de l'autorisation
+nécessaire pour conclure et signer, avec MM. les représentants des
+cinq cours, une convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan
+à faire exécuter cet arrangement;» et c'était à la note du 27 juillet
+1839 que le plénipotentiaire turc rattachait sa demande, comme à la
+source et à la règle de toute la négociation[2].
+
+[Note 2: _Pièces historiques_, Nº II.]
+
+Je répondis sur-le-champ à Nouri-Efendi par un simple accusé de
+réception et en lui disant que je m'empressais de porter sa note à la
+connaissance de mon gouvernement. Deux jours après, j'étais allé voir
+lord Palmerston pour d'autres affaires: «Eh bien, me dit-il comme je
+sortais, nous avons tous reçu une note de Nouri-Efendi.--Oui, mylord,
+je l'ai transmise sur-le-champ à mon gouvernement.--Elle m'a paru
+assez bien rédigée; en tous cas, c'est un point de départ.»
+
+Je ne répondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris à
+_Holland-House_ que les quatre plénipotentiaires d'Angleterre,
+d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient, non pas officiellement,
+mais de fait, concerté leurs réponses, qu'elles étaient à peu près
+identiques, qu'elles ne se bornaient point à un accusé de réception
+pur et simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne fût pas
+semblable à la leur, et qu'elle fût partie auparavant. Je reçus, le
+lendemain matin, ce billet de lord Palmerston: «Mon cher ambassadeur,
+voici copie de la réponse que j'ai donnée à la note de Nouri-Efendi.
+N'est-ce pas que vous répondrez à peu près dans le même sens?»
+La réponse anglaise ne limitait pas expressément à l'hérédité de
+l'Égypte, comme le faisait la note turque, les concessions de la
+Porte à Méhémet-Ali; mais elle se rattachait également aux engagements
+primitifs et communs des cinq puissances, déclarant que «le
+gouvernement britannique était prêt à concerter, avec Nouri-Efendi, et
+d'accord avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de
+Russie, les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que
+ces plénipotentiaires des cinq puissances avaient manifestées, au
+nom de leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note
+collective du 27 juillet 1839.»
+
+J'avais, par ma réserve, bien pressenti les intentions et ménagé la
+situation du gouvernement du Roi. M. Thiers, en me répondant, jugea
+sévèrement la note de Nouri-Efendi. Sa première impression fut de
+ne pas prendre au sérieux un document dans lequel, sans tenir aucun
+compte des incidents survenus dans la négociation depuis le 27
+juillet 1839, on se bornait à reproduire purement et simplement une
+argumentation si souvent et si victorieusement repoussée: «Comme il
+serait superflu, me dit-il, de prolonger indéfiniment un pareil débat,
+nous ne répondrons pas à la note dont il s'agit.» Il reconnut bientôt
+que le complet silence amènerait une rupture inopportune, et n'était
+pas nécessaire pour assurer l'indépendance de notre politique; et je
+fus autorisé à répondre, le 28 avril, à Nouri-Efendi par une note qui,
+sans aucun rappel de la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement
+collectif, se bornait à déclarer que «conformément aux instructions
+que j'avais reçues du gouvernement du Roi, j'étais prêt à rechercher,
+avec les représentants des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient un
+arrangement qui mît un terme à un état de choses aussi contraire au
+voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la Porte ottomane.»
+
+Ni la demande ni les réponses ne faisaient faire encore à la
+négociation aucun progrès; mais le mouvement y était rentré. Dès qu'on
+avait su Nouri-Efendi arrivé à Londres, et avant la remise de sa note,
+le baron de Bülow était venu me voir: «Tout ce que nous désirons,
+m'avait-il dit, c'est que la France ne se sépare pas des autres
+puissances dans cette affaire; c'est presque la seule instruction que
+j'aie reçue de mon roi. N'y aurait-il pas quelque moyen terme qui mît
+à couvert, pour tout le monde, les anciens engagements, les situations
+personnelles, et qui pût devenir, entre le sultan et le pacha, la base
+d'un arrangement pacifique? Il faut chercher des combinaisons variées,
+quelques petites concessions de plus, de l'une et de l'autre part,
+quelques modifications dans la forme ou dans la qualification de la
+domination du pacha, en un mot un terrain un peu nouveau sur lequel
+nous puissions nous réunir.»
+
+La même idée s'était laissé entrevoir dans la conversation de quelques
+membres du corps diplomatique, étrangers à l'affaire, mais qui m'en
+parlaient quelquefois. Je ne l'avais ni accueillie ni repoussée. Je
+m'étais borné à redire, comme à lord Palmerston et à lord Melbourne,
+que le gouvernement du Roi n'avait, quant à la distribution des
+territoires et à la forme des dominations en Orient, point de système
+personnel ni de résolution irrévocable, et que son seul principe
+fixe était le maintien de la paix par une transaction agréée des deux
+parties. Après la note de Nouri-Efendi, les insinuations devinrent
+plus précises et plus pressantes; le baron de Bülow revint me
+chercher: «Il ne m'appartient pas, me dit-il, de rien proposer, de
+rien indiquer même directement; mon gouvernement est, de tous, le plus
+étranger à la question; mais il désire beaucoup, beaucoup, qu'elle
+soit résolue de concert entre les cinq puissances. Il y a des
+embarras; il faut que ce qu'on fera se rattache à la note commune
+du 27 juillet 1839, et satisfasse, dans une certaine mesure, à ses
+promesses; il faut que la dignité, que la situation de tous soient
+ménagées, et que chacun puisse accepter la transaction sans se donner
+à lui-même un démenti. Pourquoi n'accorderait-on pas, par exemple,
+à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et le gouvernement viager de la
+Syrie? Voilà une transaction possible. Peut-être y en a-t-il d'autres.
+Je répète qu'il ne m'appartient pas de les proposer; mais il faut les
+chercher; nous finirons par en adopter une.»
+
+J'écoutais attentivement; je répondais d'une façon générale et peu
+significative; M. de Bülow continua: «Eh mon Dieu, l'hérédité même
+de la Syrie accordée au pacha qui rendrait à la Porte l'Arabie et le
+district d'Adana, cela même ne serait peut-être pas impossible si nous
+étions sûrs qu'en cas de refus du pacha, vous serez effectivement avec
+nous pour l'obliger à en finir, et que nous ne nous retrouverons pas
+dans la situation où nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber
+dans cette situation, même après avoir cédé, c'est peut-être là ce qui
+embarrasse et retient le plus lord Palmerston. L'empereur de Russie
+répète sans cesse qu'il ne met pas grande importance à telle ou telle
+distribution des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est
+prêt à accepter celle qui conviendra aux autres puissances; mais que,
+lorsqu'une fois on aura décidé, la décision doit être efficace, et
+qu'il ne veut pas s'exposer au ridicule de l'Europe impuissante contre
+le pacha. Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût
+pour les moyens de coaction, le jour cependant où l'on se serait mis
+d'accord sur une transaction, l'Autriche la voudrait efficace et le
+dirait. Ne vous y trompez pas: si nous étions sûrs que, l'arrangement
+une fois convenu, les cinq puissances seront bien unies pour peser sur
+le pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable que, sur
+l'arrangement même, nous serions plus faciles.»
+
+Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plénipotentiaire
+autrichien, le baron de Neumann, qui vint me voir. J'étais sorti. Il
+revint deux heures après, et me confirma tout ce que le baron de Bülow
+m'avait dit de ses dispositions. Il alla plus loin. Il me témoigna
+un vif désir que des instructions positives m'arrivassent, et que les
+autres plénipotentiaires pussent bien savoir quel arrangement aurait
+décidément l'approbation du gouvernement du Roi. J'allais prendre la
+parole; M. de Neumann continua: «Nous regardons comme indispensable,
+me dit-il, que le sultan ne reste pas dans l'état d'humiliation
+et d'impuissance auquel il est réduit, qu'il recouvre une certaine
+étendue de territoire, qu'il obtienne des sûretés contre les nouveaux
+desseins ambitieux que pourrait former le pacha, que les villes
+saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que Candie lui
+soit rendue, que la restitution du district d'Adana le remette en
+possession des défilés du Taurus....» Je continuais d'écouter; M. de
+Neumann s'arrêta là: «Nous n'avons, quant à nous, dis-je alors, aucune
+objection à cet arrangement; nous le trouvons raisonnable et nous
+pensons que, si la proposition en était faite, le pacha devrait
+l'accepter.--Mais la proposition pourrait en être faite par la Porte
+elle-même, reprit M. de Neumann; c'est avec la Porte que nous avons
+traité et que nous traitons; c'est à elle que nous avons adressé
+ensemble la note du 27 juillet 1839; nous ne connaissons que la
+Porte; nous sommes derrière elle. Si le sultan proposait au pacha
+l'arrangement dont nous parlons, en lui accordant l'hérédité de
+l'Égypte et lui laissant la Syrie comme il la possède aujourd'hui,
+les cinq puissances n'auraient rien à faire que de déclarer
+qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles l'appuieront de
+concert.--J'ignore tout à fait, monsieur le baron, lui dis-je, si
+le pacha se contenterait de garder la Syrie comme il la possède
+aujourd'hui, et s'il ne persisterait pas à en réclamer l'hérédité
+comme celle de l'Égypte. Le gouvernement du Roi ne met, pour son
+propre compte, que peu d'importance à la distribution des territoires
+entre les deux parties; mais il en met beaucoup à ce que la
+transaction soit agréée de toutes deux et demeure pacifique; or
+rien ne nous autorise à penser que le pacha soit disposé à céder sur
+l'hérédité de la Syrie.»
+
+M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien à cet égard; cependant
+son silence avait assez l'air de dire que l'hérédité même de la Syrie
+n'était pas, à ses yeux, une concession impossible à faire faire par
+la Porte si du reste l'arrangement dont nous venions de parler était
+approuvé et efficacement soutenu par les cinq puissances. Il reprit:
+«Mon gouvernement désire autant que le vôtre le maintien de la paix en
+Orient; il est fort peu enclin à l'emploi des moyens de contrainte; il
+en connaît, comme vous, les difficultés et les périls; ce qui importe,
+c'est qu'il y ait arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement
+efficace ne peut avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord.
+L'empereur mon maître et le roi de Prusse le désirent également.
+Qu'une transaction agréée par vous soit donc proposée; elle peut
+l'être de plusieurs manières; nous serons fort disposés à l'appuyer,
+et lord Palmerston lui-même y sera amené. Soyez sûr que la question
+est près de sa maturité, et que le moment approche de s'entendre
+définitivement.»
+
+Peu après m'avoir fait ces ouvertures, les deux plénipotentiaires
+allemands allèrent, avec le plénipotentiaire russe, passer quelques
+jours à Stratfieldshaye, et demander conseil au duc de Wellington
+dont l'opinion avait toujours, auprès des cours de Vienne, de
+Saint-Pétersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait dit
+que le duc était assez vif contre le pacha d'Égypte et favorable à
+l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en était rien; les conseils
+du duc de Wellington furent au contraire modérés; il dit aux
+plénipotentiaires continentaux que, dans l'arrangement à intervenir,
+les limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait qu'il
+y eût un arrangement, un arrangement agréé des cinq puissances, que
+toute séparation de l'une d'elles serait un mal plus grave que telle
+ou telle concession territoriale, et que c'était là surtout ce qu'il
+fallait éviter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann et de
+Bülow me témoignèrent les mêmes dispositions qu'avant leur départ.
+
+Dans ces entretiens des deux plénipotentiaires allemands, rien
+ne m'avait indiqué s'ils avaient déjà parlé à lord Palmerston des
+concessions dont ils me faisaient entrevoir la possibilité, et s'ils
+l'avaient trouvé disposé à s'y prêter. En rendant compte à Paris de
+leurs ouvertures, je demandai des instructions précises sur la suite
+que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces ouvertures qu'un
+symptôme de l'embarras et de l'hésitation des deux puissances
+continentales qui voulaient naguère encore imposer au pacha d'Égypte
+des conditions si dures; les perpétuelles tergiversations par
+lesquelles avait été marquée, depuis un an, la politique du cabinet
+de Vienne ne permettaient pas, m'écrivit-on, d'attacher beaucoup de
+valeur à ce retour si incomplet vers des idées plus raisonnables, et
+le seul principe auquel l'Autriche fût restée fidèle dans cette grande
+question était évidemment la volonté absolue de ne pas nous donner
+raison contre les autres cabinets, alors même que nos intérêts
+étaient, au fond, d'accord avec les siens. D'ailleurs les nouvelles
+de Constantinople donnaient lieu de croire que les espérances que la
+Porte avait fondées sur les négociations de Londres commençaient à
+s'évanouir; elle ne comptait plus guère sur un prochain accord des
+puissances pour forcer Méhémet-Ali à abandonner ses prétentions;
+et comme l'épuisement des ressources de l'Empire ottoman ne lui
+permettait pas d'accepter un _statu quo_ indéfini, les idées de
+conciliation et les chances d'arrangement direct entre le sultan et
+le pacha regagnaient peu à peu du terrain. Je ne fus donc chargé
+de donner aux tentatives de la Prusse et de l'Autriche aucun
+encouragement.
+
+Mais des ouvertures à la fois plus limitées et plus pressantes ne
+tardèrent pas à m'arriver. Je reçus le 5 mai une nouvelle visite du
+baron de Neumann; il venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les
+affaires d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais me
+dire quelles étaient, dans la pensée de ce cabinet et d'après les
+instructions qu'il venait d'en recevoir, les bases sur lesquelles on
+pourrait s'entendre, et en faveur desquelles il était prêt à insister
+de toute sa force auprès de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui
+faire accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre le
+sultan et le pacha; partage dans lequel le pacha conserverait tout le
+territoire compris au sud et à l'ouest d'une ligne partant de Beyrouth
+et allant rejoindre la pointe septentrionale du lac de Tibériade,
+c'est-à-dire la plus grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre,
+y compris cette place même, et presque jusqu'aux frontières des
+pachaliks de Tripoli et de Damas.
+
+C'était là une addition considérable à la concession que, le 30
+octobre 1839, lord Palmerston avait faite un moment au général
+Sébastiani, car cette première concession ne comprenait ni la partie
+septentrionale du pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place
+même. Et sur notre hésitation à l'accepter, lord Palmerston s'était
+empressé de retirer son offre, évidemment moins étendue que celle que
+le baron de Neumann venait m'apporter.
+
+Sans faire au plénipotentiaire autrichien aucune observation, je lui
+demandai si ce serait à titre héréditaire que ces territoires seraient
+concédés au pacha. Il ne pouvait, dit-il, me répondre à cet égard
+avec certitude; il y aurait là encore, auprès de lord Palmerston,
+une grosse difficulté; cependant il croyait qu'on arriverait à la
+concession de l'hérédité, pour cette partie de la Syrie comme pour
+l'Égypte. Il ajouta qu'il avait fait, la veille, à lord Palmerston la
+même ouverture, et que lord Palmerston l'avait engagé à m'en parler,
+disant qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit par me
+dire que, si Méhémet-Ali n'acceptait pas cet arrangement, l'Autriche,
+sans fournir aucunes troupes, était disposée à unir son pavillon à
+celui de l'Angleterre et de la Russie dans l'emploi des moyens de
+contrainte maritime, et que lord Palmerston lui avait paru décidé à
+pousser l'affaire jusqu'au bout, quand même l'Angleterre en resterait
+seule chargée.
+
+Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me parla le premier, en
+y adhérant positivement, de l'ouverture que le baron de Neumann
+venait de me faire. L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre à
+Méhémet-Ali lui coûtait évidemment beaucoup; il s'en dédommagea en
+me disant, ce que je savais déjà, que, pour cet arrangement et si le
+pacha s'y refusait, l'Autriche consentait à concourir aux moyens de
+contrainte en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre
+et de la Russie. Il me développa alors son plan de contrainte, qui
+consistait dans un triple blocus d'Alexandrie, des côtes de la
+Syrie et de la mer Rouge. Il se montra persuadé qu'un tel blocus,
+obstinément prolongé, s'il le fallait, forcerait le pacha à céder,
+sans qu'il y eût aucune nécessité de faire une campagne de terre et
+d'y employer des troupes russes. Il était, me dit-il, très-décidé
+à poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles bases
+d'arrangement n'étaient pas acceptées. Je fis quelques observations
+sans entrer en discussion. Au point où l'affaire était parvenue, la
+discussion suscitait plus d'obstination qu'elle ne pouvait résoudre de
+difficultés. Le moment d'ailleurs était peu favorable; je voyais lord
+Palmerston à la fois vivement contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre
+et rendu très-confiant par l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des
+moyens de contrainte. Je me bornai à persister dans le système que
+j'avais jusque-là soutenu, en disant que j'avais déjà transmis ces
+nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que j'attendais sa
+réponse, et que, dans tous les cas, il aurait besoin de temps pour
+voir si le succès d'un tel arrangement pouvait être amené par
+les voies pacifiques, qu'il regardait toujours comme les seules
+praticables et efficaces.
+
+Le temps ne devait pas manquer au gouvernement du Roi pour délibérer
+sur la résolution qu'il avait à prendre. La Porte n'avait fait aller
+Nouri-Efendi de Paris à Londres que pour prendre acte de l'admission
+de son plénipotentiaire dans la négociation; elle y voulait avoir un
+agent plus capable et qui, venant de Constantinople, fût mieux informé
+de l'état des affaires en Orient et pût mieux éclairer les diplomates
+d'Occident sur les chances de succès de leurs diverses combinaisons.
+On annonça l'arrivée prochaine de Chékib-Efendi, l'un des plus
+intelligents confidents de Reschid-Pacha. La question d'Orient fut
+ainsi quelque temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins
+graves mais d'un vif intérêt momentané, devinrent pour quelques
+semaines, entre Paris et Londres, le principal objet d'attention et de
+négociation.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXIX
+
+ NÉGOCIATIONS DIVERSES.
+
+
+Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des
+soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des
+réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures
+que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France--Il les
+accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se
+poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à
+accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne
+issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me
+charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur
+Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note
+que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais
+accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix
+des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui
+de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris
+à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche
+du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à
+_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour
+l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil
+que j'y reçois.
+
+
+Quelques semaines après mon arrivée à Londres, le bruit se répandit
+que la guerre était près d'éclater entre l'Angleterre et le royaume
+de Naples. On ne savait pas bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle
+mesure elle était probable; on parlait des soufres de Sicile, des
+obstacles apportés par le roi de Naples à leur libre exportation, du
+dommage qui en résultait pour le commerce anglais; mais aucun acte
+connu, aucune déclaration publique du cabinet britannique ne donnaient
+lieu de croire que la guerre pût naître de cette cause; et les
+préparatifs militaires bruyamment ordonnés à Naples semblaient hors
+de toute proportion avec la question et le péril; toutes les côtes
+du royaume devaient être mises en état d'armement; un camp se formait
+près de Reggio; une levée en masse de la réserve était prescrite; dix
+à douze mille hommes recevaient l'ordre de partir pour la Sicile; le
+roi Ferdinand lui-même était, disait-on, sur le point de s'embarquer
+pour aller veiller en personne à la défense de l'île. On ne
+s'expliquait pas de telles alarmes; les journaux anglais les mieux
+informés y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des soufres;
+selon le _Morning Chronicle_, qui passait alors pour dévoué à lord
+Palmerston, les mesures napolitaines devaient être attribuées à la
+probabilité d'une rupture avec le bey de Tunis plutôt qu'à la crainte
+d'hostilités de la part de l'Angleterre. L'incertitude était si grande
+à Londres que je cherchais des informations à Paris: «Je demande ici à
+tout le monde, écrivais-je, des nouvelles de cette guerre; personne ne
+me répond; personne ne semble en rien savoir; pas plus les ministres
+que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas me répondre parce
+qu'ils ne savent pas. Du reste c'est bien de ce temps et de ce pays-ci
+d'avoir deux guerres sur les bras, l'une en Chine pour des pilules,
+l'autre à Naples pour des allumettes.»
+
+Je reçus, sous la date du 29 mars 1840, une lettre de M.
+d'Haussonville, alors chargé d'affaires de France à Naples, qui me
+donna, sur la question et sur la situation, des notions plus complètes
+et plus précises. Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce
+des soufres de Sicile avaient été parfaitement libres; beaucoup de
+négociants français et anglais s'y étaient engagés; plusieurs Anglais
+avaient même acheté ou pris à bail en Sicile des mines de soufre
+(_solfatare_), et étaient devenus propriétaires ou fermiers
+exploitants aussi bien que commerçants; la fabrication de la soude
+artificielle, d'abord en France, puis en Angleterre, avait fait
+prendre à ce commerce un rapide développement; pour la France seule,
+l'importation des soufres siciliens s'était élevée, de 536,628
+kilogrammes en 1815 à 18,578,710 kilogrammes en 1838. Des intérêts
+considérables s'étaient ainsi formés, plus considérables encore pour
+l'Angleterre que pour la France. En même temps des abus s'étaient
+introduits, surtout dans l'exploitation des soufres; des plaintes
+s'élevaient de la part des petits propriétaires de mines de soufre
+dans l'intérieur de l'île. Aucun droit n'avait été jusque-là perçu sur
+l'exploitation de cette denrée. Le roi Ferdinand II crut pouvoir à la
+fois apaiser les plaintes, réformer les abus et assurer au trésor de
+l'État napolitain un revenu considérable en concédant à une compagnie
+française de Marseille, sous certaines conditions et moyennant une
+redevance annuelle de 400,000 ducats[3], le monopole, un peu déguisé
+mais réel au fond, du commerce des soufres de Sicile. Ce contrat,
+passé le 9 juillet 1838 et qui dérogeait aux maximes les plus
+élémentaires de l'économie politique et commerciale, devint aussitôt,
+de la part de l'Angleterre, et même un peu aussi de la France, l'objet
+des réclamations les plus vives. Deux chargés d'affaires anglais,
+M. Kennedy et M. Mac-Gregor, demandèrent, à plusieurs reprises,
+l'abolition du monopole. Après beaucoup de consultations et
+d'hésitations, le roi de Naples la promit pour le 1er janvier 1840. Le
+prince de Cassaro, son ministre des affaires étrangères, y engagea sa
+parole. Le 1er janvier venu, le monopole continua. D'après l'ordre de
+lord Palmerston, et par une note plus fondée en droit que convenable
+dans les termes, M. Kennedy réclama l'exécution de la promesse qu'il
+avait reçue, c'est-à-dire l'annulation du contrat passé avec la
+compagnie Taix et l'abolition du monopole. La promesse fut renouvelée
+et demeura encore vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple,
+ministre d'Angleterre à Naples et frère de lord Palmerston, revint à
+son poste après une longue absence et réclama de nouveau, par une note
+dure, l'abolition du monopole et une indemnité pour les négociants
+anglais qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touché de
+l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait faite, déclara
+qu'il ne céderait point aux exigences anglaises, et ordonna au prince
+de Cassaro de notifier à M. Temple son refus péremptoire. Le prince de
+Cassaro, homme d'honneur et de sens, donna sa démission et partit
+pour Rome, à demi exilé. M. Temple, en vertu des instructions de lord
+Palmerston, transmit aussitôt à l'amiral sir Robert Stopford, qui
+commandait les forces maritimes anglaises dans la Méditerranée,
+l'ordre d'envoyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des bâtiments
+de guerre chargés de saisir tous les navires napolitains qu'ils
+rencontreraient, et de les emmener à Malte, où ils seraient retenus
+jusqu'à ce que les promesses du roi de Naples fussent exécutées et les
+réclamations de l'Angleterre satisfaites. Dans la première quinzaine
+d'avril, ces représailles étaient en plein exercice, et le roi de
+Naples, redoutant des coups encore plus graves, prenait toutes les
+mesures militaires que je viens de rappeler.
+
+[Note 3: 1,700,000 francs.]
+
+Me trouvant le 5 avril au _Foreign-Office_, je demandai à lord
+Palmerston quelques détails sur cette singulière querelle dont les
+journaux commençaient à faire grand bruit, et dont personne, parmi les
+gens les mieux informés, ne me paraissait à peu près rien savoir.
+Lord Palmerston me fit alors un long récit des faits que je viens de
+résumer, et arrivant à la dernière phase de l'affaire: «Quand j'ai
+vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu d'accorder ce qu'on lui
+demandait et ce qu'il avait promis, prenait des mesures défensives,
+j'ai envoyé à mon frère un courrier porteur d'une note à communiquer
+au gouvernement napolitain; et si, dans quinze jours, ce gouvernement
+n'a pas donné une réponse satisfaisante, mon frère enverra
+immédiatement à l'amiral Stopford des ordres en vertu desquels
+l'amiral exercera des représailles qui, j'espère, seront efficaces.»
+Et comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que pouvaient être
+ces représailles, «l'amiral saisira des bâtiments napolitains, me dit
+lord Palmerston, et nous verrons après.»
+
+Les réclamations du cabinet britannique étaient fondées; il y avait
+là des intérêts anglais gravement lésés et des promesses napolitaines
+étrangement méconnues. Mais il n'y a point de si bonne cause que de
+mauvais arguments et de mauvais procédés ne puissent gâter, et qui
+n'en reçoive une fâcheuse apparence. Au lieu de fonder uniquement
+leurs réclamations sur le dommage qu'avaient souffert leurs nationaux
+et sur les promesses qu'avait reçues leur gouvernement, les agents
+anglais prétendirent que le monopole des soufres était une violation
+flagrante du traité de commerce conclu le 26 septembre 1816 entre
+l'Angleterre et le royaume de Naples, et ils soutinrent leurs
+prétentions avec une arrogance qui rendait, pour le roi de Naples, les
+concessions plus amères et plus difficiles. En principe, l'argument
+puisé dans le traité du 26 septembre 1816 ne valait rien; et les
+jurisconsultes anglais, sir Frédéric Pollock et le docteur Phillimore,
+consultés par la couronne, le reconnurent avec une honorable loyauté;
+ils déclarèrent, d'une part, que d'après les maximes générales du
+droit des gens, un souverain avait pleinement le droit de prendre,
+dans ses États, des mesures semblables au monopole en question, à
+moins que, par des stipulations conclues avec d'autres souverains, il
+n'eût expressément renoncé à ce droit; d'autre part, que le traité
+du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipulation semblable, et
+n'était ainsi point violé par le monopole décrété à Naples en 1838. En
+fait, la dureté hautaine des agents anglais, dans leurs conversations
+comme dans leurs notes, avait été choquante: «Il faut en finir avec
+ce roitelet,» disaient-ils; et les mesures prises par le cabinet à
+l'appui de ce langage, quoique naturelles et probablement les seules
+efficaces, avaient été si inattendues qu'elles étaient regardées en
+général comme excessives, et que le roi de Naples, eût-il tort
+au fond, semblait autorisé à défendre, comme il le faisait, sa
+souveraineté et sa dignité. On disait partout qu'il y avait peu de
+vraie fierté à être si rude envers les faibles, et que, si le cabinet
+anglais avait eu ce différend avec la France ou les États-Unis
+d'Amérique, il y eût apporté plus de ménagements. Lord Palmerston
+lui-même avait le sentiment de cette situation et en était un peu
+embarrassé. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je lui
+parlai de l'état intérieur du royaume de Naples et des conséquences
+que pouvaient amener les récentes mesures du cabinet, conséquences
+bien plus graves et tout autres, à coup sûr, qu'il ne voulait. Lord
+Palmerston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un désir
+marqué de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il n'avait pu faire
+autrement, qu'au fond le roi de Naples, malgré ses promesses répétées,
+ne voulait pas abolir le monopole des soufres, et que, de son côté,
+le gouvernement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des
+intérêts anglais si considérables, ni souffrir qu'on ne lui tînt pas
+les paroles qu'on lui avait données. Il me fut clair que, malgré sa
+persévérance dans ses résolutions, lord Palmerston était assez inquiet
+de cette affaire, du retentissement qu'elle avait en Europe, de
+l'ébranlement qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait nulle
+envie d'être forcé de la pousser jusqu'au bout. J'insistai sur
+les périls de cette situation, sur l'état des esprits en Sicile,
+l'irritation personnelle du roi de Naples, les complications si
+faciles en Europe; je rappelai que, sur la question des soufres et à
+son origine, le gouvernement français soutenait des intérêts analogues
+à ceux du cabinet anglais et avait agi de concert: «Je le sais, me
+dit lord Palmerston; aussi ne demandons-nous pas mieux que de marcher
+toujours avec vous. Pouvez-vous nous aider à finir cette affaire, et
+comment?--Mylord, lui dis-je, le mot de _médiation_ est peut-être trop
+gros pour la circonstance, et je n'ai absolument aucune instruction
+à ce sujet; mais je suis sûr que le gouvernement du Roi emploierait
+volontiers ses bons offices pour mettre fin à une querelle qui
+pourrait avoir de si fâcheux résultats.--Eh bien, que votre
+gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons offices, son
+influence, son intervention; nous les accepterons et nous en serons
+fort aises. Ce qui est fait est fait. Aidez-nous à obtenir justice.
+En attendant, nous ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point
+d'ordres nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir l'affaire
+à l'amiable et de vous en avoir l'obligation.»
+
+Je rendis compte sur-le-champ à M. Thiers de cet entretien: «Je n'ai
+fait, lui dis-je, aucune proposition, ni pris, au nom du gouvernement
+du Roi, aucun engagement; mais au moment où lord Palmerston se
+montrait empressé d'accepter l'intervention de la France, il m'a
+paru convenable et utile d'accepter à notre tour son empressement. Le
+gouvernement du Roi trouvera peut-être, dans ce caractère, sinon de
+médiateur officiel, du moins d'intermédiaire officieux, les moyens
+d'arranger un différend plein de périls. En tout cas, il nous
+convient, je crois, plus que jamais de montrer l'Angleterre unie
+à nous, s'entendant avec nous, et recherchant, dans ses propres
+embarras, nos bons offices. J'ai donc saisi sans hésiter l'occasion
+qui s'en offrait. Le gouvernement du Roi donnera à ces ouvertures la
+suite et le tour qu'il jugera convenables. Je prie seulement Votre
+Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur cet incident,
+l'attention du Roi et de son conseil, car lord Palmerston m'ayant dit
+de lui-même qu'il suspendrait toute mesure nouvelle, il importe que
+je puisse lui apprendre bientôt ce que pense et croit pouvoir faire le
+gouvernement du Roi.»
+
+La réponse du cabinet français ne se fit pas attendre; M. Thiers
+m'écrivit le 12 avril: «Dites à lord Palmerston que, désirant donner
+preuve à l'Angleterre de notre bonne volonté, nous lui offrons
+d'intervenir, de la manière suivante, dans la question de Naples. Nous
+serons médiateurs ou négociateurs, comme on voudra nous appeler; mais
+on déclarera au prince de Castelcicala, qui part de Paris pour Londres
+sous trois jours, que c'est la France à laquelle est confié le soin de
+traiter relativement au différend survenu. Si en effet il y avait, sur
+cette question, négociation à Naples, négociation à Paris, négociation
+à Londres, notre rôle serait des plus ridicules; l'arbitrage ne serait
+plus qu'une confusion. Il faut que la France soit seule chargée
+de traiter. Cela fait, nous signifierons au roi de Naples que
+l'Angleterre nous a chargés du soin de négocier cet arrangement, et
+que nous l'invitons à nous en charger aussi. Pour le décider à nous
+accepter comme intermédiaires, il faudra que nous soyons munis
+d'une faculté, celle de suspendre les hostilités contre le pavillon
+napolitain. Munis de ce pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons
+le roi de Naples à nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston
+doit savoir que nous prononcerons l'abolition du monopole. Quant à la
+question de l'indemnité pour les négociants anglais, si notre avis ne
+convenait pas à lord Palmerston, il serait libre de ne pas accepter
+notre décision finale. Dans ce cas les représailles recommenceraient,
+et chacun des deux contendants serait laissé à lui-même et à ses
+forces. Cela est évidemment une médiation; mais il faut laisser le
+cabinet anglais choisir le nom qui lui conviendra.»
+
+Le cabinet anglais accepta sans hésiter et le fait, et son vrai nom.
+Je communiquai le 14 avril à lord Palmerston les propositions de M.
+Thiers. Il reconnut pleinement la nécessité des deux conditions que
+M. Thiers attachait à la médiation, et se montra content de cette
+occasion de donner une preuve publique de la bonne intelligence de
+nos gouvernements et de leur confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait
+seulement besoin d'en parler à lord Melbourne et qu'il ne me ferait
+pas attendre longtemps sa réponse. Le surlendemain en effet le cabinet
+décida qu'il acceptait la médiation de la France sur les bases que
+nous avions indiquées; lord Granville l'annonça officiellement à
+Paris; le ministre d'Angleterre à Naples, M. Temple, fut autorisé
+à suspendre l'exécution des mesures hostiles à partir du moment des
+négociations, et M. Thiers m'écrivit le 20 avril: «J'ai écrit hier par
+le télégraphe et j'écris aujourd'hui par exprès à M. d'Haussonville
+pour le charger de porter au gouvernement napolitain la proposition
+de la médiation. Il devra demander qu'elle ait lieu à Paris et que
+l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, soit muni de
+pouvoirs illimités. Cette dernière condition est tellement absolue
+que, si on la refusait, nos offres d'intervention devraient être
+considérées comme non avenues. Ce qui me fait juger nécessaire
+d'établir ici le siége de la négociation, c'est beaucoup moins encore
+le désir de ménager la susceptibilité du roi des Deux-Siciles en lui
+épargnant l'humiliation d'un traité conclu, pour ainsi dire, en
+vue des forces anglaises, que l'avantage bien autrement sérieux de
+soustraire cette négociation aux tergiversations, aux incertitudes,
+aux revirements continuels qui constituent aujourd'hui toute la
+politique du cabinet napolitain.
+
+C'était là en effet l'écueil sur lequel la négociation courait risque
+d'échouer. Il n'y a point de plus mauvaise école de gouvernement que
+le pouvoir absolu: les princes qui l'exercent deviennent étrangers à
+la clairvoyance, à la prévoyance, à la juste appréciation des faits,
+des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent, sans rencontrer
+aucune résistance, dire chez eux _je veux_, ils se figurent qu'ils
+peuvent aussi le dire aux étrangers et aux événements; ils agissent
+selon leur impression et leur fantaisie du moment, à la fois légers
+et obstinés, hautains et étourdis. S'ils sont puissants, ils poussent
+leurs volontés jusqu'à la démence; s'ils sont faibles, ils avancent et
+reculent, ils font et défont, comme des enfants. Leurs qualités mêmes
+tournent contre eux; la fierté ne les sauve ni de l'inconséquence ni
+de la faiblesse, et la dignité de leur caractère ne fait qu'aggraver
+leurs fautes et leurs périls. Le roi Ferdinand II portait, dès 1840,
+la peine de ce frivole aveuglement des souverains absolus, et tout
+en voulant sortir de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il
+persistait dans les procédés qui l'y avaient conduit. Il accepta le 26
+avril la médiation de la France; mais au même moment, pour satisfaire
+son humeur, il mit l'embargo sur les bâtiments anglais mouillés dans
+le port de Naples, ce qui empêcha le ministre d'Angleterre de donner,
+comme il l'avait promis, l'ordre de suspendre les hostilités, et sept
+bâtiments napolitains furent capturés en même temps que la médiation
+était proclamée. Vingt-quatre heures après, le roi sentit la nécessité
+de lever l'embargo, et les hostilités cessèrent; mais les premières
+instructions envoyées à Paris au duc de Serra-Capriola, pour suivre
+la négociation, étaient incomplètes; et à Londres, quoique toute
+intervention dans l'affaire fût interdite au prince de Castelcicala,
+et que lord Palmerston lui refusât même la conversation à ce sujet,
+cet ambassadeur mécontent essayait toujours de s'en mêler, soit pour
+satisfaire sa propre vanité, soit qu'il se flattât de plaire à son
+maître en suscitant à la médiation quelques embarras.
+
+Ces tergiversations, ces complications qui semblaient volontaires
+ranimaient les méfiances et les exigences de lord Palmerston; il les
+témoignait en insistant pour que notre médiation mît promptement fin
+à une affaire dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers
+m'écrivit le 11 juin: «Lord Granville m'a donné connaissance d'une
+dépêche de lord Palmerston dans laquelle ce ministre témoigne une
+certaine impatience de voir résoudre sans plus de retards la question
+des soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout ce qui
+est en mon pouvoir pour hâter les résultats de la médiation confiée
+à mes soins; mais n'ayant encore reçu ni de Londres ni de Naples
+les données indispensables pour pouvoir déterminer les catégories
+d'indemnitaires qui devront être appelés à liquidation, je suis
+obligé d'attendre que ces renseignements me soient parvenus. Quant aux
+objections de lord Palmerston contre l'idée d'une commission siégeant
+à Paris pour le règlement des indemnités, et composée d'Anglais, de
+Napolitains et de Français, je regretterais qu'il y persistât. Le roi
+de Naples aurait voulu que le gouvernement français fixât seul, en
+bloc, un chiffre d'indemnités. Il lui répugne beaucoup de voir ce
+chiffre résulter d'une liquidation proprement dite. A plus forte
+raison peut-être se croirait-il humilié si cette liquidation
+s'effectuait à Naples, sous ses yeux. J'ajouterai d'ailleurs que
+le mode proposé par lord Palmerston serait d'une efficacité plus
+qu'incertaine; car il est évident que des commissaires anglais
+et napolitains, sans commissaire surarbitre pour les départager,
+n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord. J'aime à penser
+que ces considérations suffiront pour ramener le cabinet de Londres
+à notre manière de voir. Lord Palmerston voudrait aussi que, sans
+attendre l'issue de la négociation, le roi de Naples proposât dès à
+présent la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois, c'est que
+le gouvernement napolitain, avant de prendre cette mesure, veut
+avoir constaté son droit d'imposer les soufres et d'en réglementer
+l'exploitation. Ce droit est au surplus d'une telle évidence que je
+ne comprends pas bien comment lord Palmerston peut croire que, pour
+le reconnaître pleinement, il a besoin d'attendre des éclaircissements
+plus complets. Vous pouvez lui donner l'assurance que, sur ce point,
+la législation napolitaine est tout à fait conforme à la nôtre. C'est
+donc sous l'empire du principe posé dans notre code sur les droits
+du gouvernement en matière d'exploitation des mines qu'ont traité les
+sujets anglais acquéreurs ou fermiers des soufrières siciliennes.»
+
+Lord Palmerston se rendit à presque toutes les observations de
+M. Thiers, mais en insistant toujours pour que la question fût
+promptement vidée: «Je l'ai trouvé, répondis-je le 15 juin à M.
+Thiers, très-pressé en effet que la médiation atteignît son but et que
+le monopole des soufres fût aboli. Il m'a rappelé les craintes qu'il
+m'avait témoignées dès l'origine sur le désir qu'on pouvait avoir
+à Naples de gagner du temps et sur les lenteurs de la négociation à
+Paris.--Je ne comprends pas, m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples
+n'abolirait pas immédiatement le monopole par un acte de propre
+mouvement et sans attendre le terme de la médiation. Il a concédé
+cette abolition. Il a concédé également le principe d'une indemnité en
+faveur des Anglais qui ont souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de
+connaître le montant, même approximatif, de cette indemnité et les
+diverses catégories des réclamants pour que le monopole soit aboli?
+Cette abolition prononcée, le médiateur sera toujours là pour protéger
+le gouvernement napolitain dans la question des indemnités. Et quant
+au droit du roi de Naples d'imposer les soufres et d'en réglementer
+l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce droit peut
+s'opposer à l'abolition immédiate du monopole. Le roi de Naples ne
+peut prétendre que nous attendions, pour que cette abolition soit
+prononcée, qu'il ait publié son nouveau tarif sur l'exploitation
+des mines. Nous ne contestons point les droits inhérents à la
+souveraineté. Nous comprenons, en matière de mines, une législation
+différente de la nôtre; et nous admettons, sauf à examiner si
+l'application en est faite avec justice, que le principe général
+auquel nous avons droit, c'est que cette législation n'établisse en
+Sicile aucune exception, aucun privilège défavorable à nos nationaux.
+Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole ne peut être à la merci
+des mesures futures de l'administration napolitaine, et en suspens
+jusqu'à ce que ces mesures soient adoptées. Le roi de Naples devrait
+penser d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les
+dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par l'effet du monopole,
+seront grands et leurs réclamations élevées. En sorte qu'en définitive
+le retard n'est bon à personne, et ne peut amener qu'un surcroît de
+charges et de difficultés. C'était ce que j'avais voulu prévenir en
+assignant, à la suspension des hostilités, un terme de trois semaines.
+Je vous prie instamment de mettre ces considérations sous les yeux du
+gouvernement du Roi.»
+
+M. Thiers persista, avec une fermeté patiente envers le cabinet
+anglais comme envers le roi de Naples, dans les principes qu'il
+avait posés et dans l'attitude impartiale qu'il avait prise dès
+le commencement de la négociation. Il rédigea, sous le nom de
+_conclusum_, un projet d'arrangement qui, en ménageant la dignité
+du roi de Naples et en maintenant expressément ses droits de
+souveraineté, soit sur l'exploitation des mines dans ses États,
+soit sur la fixation des tarifs imposés à l'exportation des soufres,
+prononçait l'abolition du monopole accordé à la compagnie Taix,
+déterminait les limites assignées aux demandes d'indemnités anglaises,
+et réglait, en assurant aux deux parties des garanties efficaces, le
+mode de leur liquidation. Les termes de cet arrangement furent encore,
+pendant six semaines, l'objet de négociations minutieuses; j'eus
+quelque peine à les faire adopter tous par lord Palmerston; non qu'il
+y portât aucun mauvais vouloir; il désirait sincèrement le succès
+de la médiation et ne mit en avant point de prétention excessive ou
+intraitable; mais il a l'esprit exact, attentif aux détails, ne craint
+pas la dispute, et la soutient, même quand il est dans sa meilleure
+disposition, avec une opiniâtreté subtile. A Paris, de son côté,
+le duc de Serra-Capriola hésitait souvent, craignant de ne pas bien
+saisir les intentions flottantes de son maître. Enfin le roi de Naples
+donna à son ambassadeur des instructions précises et des pouvoirs
+complets; et lord Palmerston trouva suffisantes les satisfactions et
+les garanties que contenait le projet d'arrangement préparé par M.
+Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce _conclusum_
+au cabinet anglais, et j'en reçus, le même jour, l'acceptation
+officielle[4]. La médiation avait pleinement atteint son but spécial
+en mettant fin à la querelle qui menaçait de troubler le royaume de
+Naples, et son but général en témoignant de la bonne intelligence
+entre les cabinets de Paris et de Londres, et de leur désir de s'aider
+mutuellement. Et les relations des souverains se trouvèrent bien de
+cette conclusion, comme les des États: le roi Louis-Philippe avait
+efficacement soutenu à Naples la maison de Bourbon; et le roi de
+Naples, malgré ses boutades d'hésitation et d'humeur, sentait si bien
+quel service la médiation lui avait rendu que, pour manifester sa
+reconnaissance, il fit célébrer le 1er mai, à Naples, la fête du roi
+Louis-Philippe avec une solennité inaccoutumée.
+
+[Note 4: _Pièces historiques_, Nº III.]
+
+J'avais eu à conduire simultanément une négociation d'une tout autre
+nature et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Un de mes amis
+m'écrivit de Paris le 7 avril: «M. Molé dit que M. Thiers négocie avec
+le gouvernement anglais la translation du corps de Napoléon en France.
+Est-ce vrai? M. Molé dit que ce sera un moment de grande émotion,
+qu'il en juge par lui-même. Politiquement, cela produirait de
+l'exaltation belliqueuse, et l'à-propos en venant, cela ne manquera
+pas son effet. Mais faut-il cela?» Je répondis sur-le-champ: «Il n'est
+pas le moins du monde question de la translation du corps de Napoléon
+en France,» et en effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais
+le 4 mai, après m'avoir entretenu de la question d'Orient et de la
+médiation napolitaine, M. Thiers m'écrivit: «J'ai maintenant à
+vous parler d'une affaire toute différente, mais qui a aussi son
+importance, bien que ce soit une affaire de sentiment. J'invoque
+ici tout votre zèle, car, si vous réussissez, cela vous fera autant
+d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
+personnelle du succès. Voici ce dont il s'agit. Le roi consent à
+transporter les restes de Napoléon de Sainte-Hélène aux Invalides, à
+Paris. Il y tient autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut
+donc obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune manière
+honorable de motiver un refus. Si nous nous y prenions d'une manière
+détournée, en sondant le terrain sourdement, nous donnerions des
+commodités pour nous refuser; mais en demandant la chose purement et
+simplement, on sera placé en présence d'un refus pur et simple, et
+on y regardera. L'Angleterre ne peut pas dire au monde qu'elle veut
+retenir prisonnier un cadavre. Quand on a exécuté un condamné, on rend
+son corps à la famille. Et je demande pardon au ciel de comparer le
+plus grand des hommes à un condamné mort sur l'échafaud; mais je veux
+exprimer à quel point je sens l'indignité qu'il y aurait à ne pas nous
+rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre nous
+donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra le sceau à sa
+réconciliation avec la France; tout le passé de cinquante ans sera
+aboli; l'effet, pour elle, en France sera immense. C'est sous ce point
+de vue qu'il faut présenter la chose. Le refus au contraire produirait
+une impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire; mais
+il faut être armé contre toute hypothèse. Faites sentir combien cela
+serait révoltant. Je vous dirai entre nous qu'il faut cependant faire
+cette démarche de manière à pouvoir la laisser secrète, afin de ne pas
+être obligés de nous brouiller là-dessus. Lord Granville a été chargé
+d'écrire de son côté. Conduisez la chose de manière à pouvoir parler
+ou nous taire si nous avions un refus. Lord Granville ne croit pas au
+refus. Si la chose est accordée, un bâtiment partira sur-le-champ pour
+aller chercher la dépouille. Il faudrait qu'un commissaire anglais
+accompagnât le navire pour assurer la restitution. Réussissez dans
+cette affaire, et nous vous en laisserons tout l'honneur.»
+
+Mon premier mouvement, en recevant cette instruction, fut la surprise.
+L'empereur Napoléon n'avait-il donc plus de partisans et d'héritier?
+Les menées du roi Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836
+étaient-elles oubliées? Était-ce au gouvernement du roi Louis-Philippe
+à glorifier et à ressusciter ainsi un rival? La présence, en France,
+du corps et du tombeau de Napoléon serait-elle, au dedans un gage
+de sécurité, au dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les
+objections se présentaient en foule. Mais il y avait, dans cette
+démarche, de la générosité et de la grandeur. Et aussi une noble
+confiance du Roi et de ses conseillers dans la force de son
+gouvernement, dans la bonté de sa cause et l'adhésion de la France à
+sa politique. C'était le caractère particulier et ce sera l'honneur du
+roi Louis-Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontanément,
+au sentiment national, tout en étant toujours prêt et décidé à lui
+résister quand, à ses yeux, l'intérêt national le commandait. Il était
+à la fois, dans ses rapports avec son pays, plein de sympathie et
+d'indépendance, ému de ce qui émouvait le peuple et ferme dans sa
+politique de gouvernement. Et aucune inquiétude personnelle, aucune
+jalousie subalterne ne le gênait quand il se trouvait en présence
+d'un voeu populaire; il fallait, pour qu'il ne l'accueillît pas avec
+complaisance, que le bien public lui en fît une loi.
+
+Pour moi, passé le premier mouvement de surprise, je fus touché du
+sentiment qui inspirait cette démarche, et j'acceptai de bonne grâce
+la part qu'on me demandait d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me
+témoignèrent leurs doutes et leurs inquiétudes; je leur répondis: «Je
+comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut dire de cette
+affaire. On me demande de l'arranger ici. Je ne suis pas chargé des
+conséquences. Les pays libres sont des vaisseaux à trois ponts; ils
+vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
+vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
+avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends part en France;
+j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la peine de vivre. Si peu de
+choses méritent qu'on en dise cela!»
+
+Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et je lui communiquai
+le voeu du gouvernement du Roi. Lui aussi fut un peu surpris, et
+quelque soin qu'il prît de ne pas le témoigner, je vis passer sur ses
+lèvres un sourire fugitif qui révélait son sentiment. Il accueillit
+ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir sans retard le
+cabinet, et deux jours après, le 9 mai, je pus écrire à M. Thiers
+que le gouvernement anglais consentait à la translation des restes de
+Napoléon. «Je vous remercie, m'écrivit-il le 11, de la bonne
+nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie de me répondre
+immédiatement sur les points que voici. Il nous importe de savoir au
+plus tôt comment va procéder le cabinet anglais. Va-t-il envoyer
+à Sainte-Hélène un ordre ou dépêcher un commissaire? Ordre ou
+commissaire, enverra-t-il l'un ou l'autre par bâtiment anglais? Dans
+ce cas, il faudrait que ce fût immédiatement, pour que notre bâtiment
+n'arrivât pas le premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que
+le bâtiment français transportât le commissaire ou l'ordre anglais. Y
+a-t-il des relâches avec du charbon sur la route? Dites-moi tout cela
+le plus tôt possible. Je voudrais avoir aussi la réponse officielle
+afin de pouvoir présenter le projet de loi aux Chambres pour la
+dépense. C'est Rémusat qui fera cette présentation. Nous vous sommes
+bien reconnaissants du zèle que vous avez mis pour faire réussir cette
+affaire.»
+
+J'adressai le 10 mai, en ces termes, à lord Palmerston la demande
+officielle qui devait amener la réponse officielle qu'attendait M.
+Thiers:
+
+«Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
+le roi des Français, conformément aux instructions qu'il a reçues du
+gouvernement du Roi, a l'honneur d'informer S. Exe. M. le ministre
+des affaires étrangères de S. M. la reine du royaume-uni de la
+Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a fortement à coeur le désir
+que les restes de Napoléon reposent en France, dans cette terre qu'il
+a défendue et illustrée, et qui garde avec respect les dépouilles de
+tant de milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats, dévoués
+avec lui au service de leur patrie. Le soussigné est convaincu que le
+gouvernement de Sa Majesté Britannique ne verra, dans ce désir de S. M.
+le roi des Français, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera
+de donner les ordres nécessaires pour que les restes de Napoléon
+soient transportés de Sainte-Hélène en France.»
+
+Je reçus le même jour de lord Palmerston cette réponse:
+
+«Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les
+affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note,
+en date de ce jour, qu'il a reçue de M. Guizot, ambassadeur
+extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le roi des Français, et
+dans laquelle est exprimé le désir du gouvernement français que les
+restes de Napoléon soient transportés en France. Le soussigné ne peut
+mieux répondre à cette note de M. Guizot, qu'en transmettant à Son
+Excellence la copie d'une dépêche que le soussigné a adressée hier à
+l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, en réponse à une communication
+verbale que le président du conseil (M. Thiers) avait faite à lord
+Granville sur le même sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot.»
+
+Le 9 mai en effet, aussitôt après la décision de son cabinet, lord
+Palmerston avait adressé à lord Granville cette dépêche:
+
+«Mylord, le gouvernement de Sa Majesté ayant pris en considération
+la demande du gouvernement français pour obtenir l'autorisation
+de transporter de Sainte-Hélène en France les restes de Napoléon
+Bonaparte, j'invite Votre Excellence à assurer M. Thiers que le
+gouvernement de Sa Majesté accédera avec grand plaisir à cette
+demande. Le gouvernement de Sa Majesté espère que la promptitude de
+cette réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir
+d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie
+de l'empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
+nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que,
+si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
+ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
+Napoléon.»
+
+Ces belles paroles furent répétées dans le discours que prononça M. de
+Rémusat en présentant, le 12 mai, à la Chambre des députés le projet
+de loi qui annonçait le résultat de la négociation, et demandait un
+crédit d'un million pour les dépenses de la translation et du tombeau.
+L'enthousiasme fut d'abord général; ceux à qui la mesure n'inspirait
+aucune inquiétude étaient vivement émus, et l'émotion gagnait ceux-là
+même qui s'en inquiétaient. Mais bientôt un retour de réflexion se fit
+sentir; quand la commission chargée d'examiner le projet de loi en fit
+le rapport par l'organe du maréchal Clauzel, les termes de ce rapport
+dépassèrent beaucoup ceux du discours du ministre de l'intérieur, et
+au lieu d'un million que le gouvernement avait demandé, la commission
+proposa un crédit de deux millions. Plusieurs journaux, soit par
+entraînement, soit avec préméditation, tenaient un langage où perçait
+une hostilité plus ou moins déguisée contre le gouvernement du Roi.
+La discussion fut courte mais significative; M. de Lamartine exprima,
+avec une éloquence courageuse, les appréhensions que lui inspirait
+cette ovation solennelle en l'honneur «du despotisme heureux et du
+génie à tout prix;» et il marqua les limites dans lesquelles les amis
+de la liberté renfermaient leur adhésion. Animée du même sentiment,
+la majorité de la Chambre rejeta l'augmentation de crédit qu'avait
+proposée la commission: non par mesquine économie, tout le monde
+savait que les dépenses de la translation et du tombeau iraient fort
+au delà de la première proposition du cabinet; mais on voulait se
+tenir en dehors de toute idolâtrie rétrospective, et faire acte
+d'attachement à la monarchie libre en même temps qu'on rendait hommage
+à la gloire du pouvoir absolu. Et le sentiment public répondit à celui
+de la Chambre, car plusieurs journaux ayant essayé de recueillir, par
+voie de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu voter,
+la tentative échoua ridiculement et ses auteurs furent obligés de
+l'abandonner.
+
+En négociant, avec le gouvernement anglais, les mesures nécessaires
+à l'accomplissement de sa promesse, je me trouvai, à Londres, en
+présence d'autres inquiétudes et d'autres susceptibilités suscitées
+par la même cause. J'en informai aussitôt M. Thiers: «Le cabinet, lui
+dis-je, trouve plus convenable pour lui-même d'envoyer ses ordres à
+Sainte-Hélène par un bâtiment anglais. Il y en a un à Portsmouth tout
+prêt à partir. Le capitaine sera mandé demain dimanche à Londres. On
+lui donnera ses instructions et on causera avec lui. Il sera de retour
+à Portsmouth mardi et mettra à la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les
+instructions officielles dont nous aurons copie authentique.
+Elles sont parfaitement convenables. Elles prescrivent et règlent
+l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'embarquement,
+enfin la remise aux commissaires français et la rédaction d'un
+procès-verbal. Lord Palmerston m'a donné connaissance confidentielle
+des instructions particulières qui seront adressées aussi au
+gouverneur de Sainte-Hélène, le major Middlemore. Elles lui ordonnent
+et lui recommandent extrêmement de ne rien faire qui contienne, en
+réalité ou en apparence, un démenti ou un reproche à la conduite
+antérieure du gouvernement anglais pendant le séjour de Napoléon à
+Sainte-Hélène. Le cabinet verrait avec un vif déplaisir tout acte,
+toute parole qui donneraient aux torys sujet ou prétexte de se
+plaindre ou de réclamer. Jusqu'ici les torys sont bien dans l'affaire.
+Le duc de Wellington a été très-bien. Il a positivement approuvé dès
+le premier moment, quand lord Melbourne lui en a parlé en confidence.
+Il approuve tout haut depuis que la chose est publique. Il ne faut pas
+que rien trouble cette harmonie, et vienne élever des récriminations
+ou des questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet met
+à ceci une extrême importance. Je sais que lord John Russell
+particulièrement en est très-préoccupé. On ne voit pas sans inquiétude
+les anciens compagnons de la captivité de Napoléon chargés d'aller
+recevoir ses cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacité de leurs
+sentiments, peut-être quelque parole amère, imprudente. On désire, on
+demande qu'ils reçoivent de vous les instructions les plus précises,
+les plus fortes recommandations. On le désire dans un esprit d'amitié
+sincère, pour la dignité même de ce grand acte international si
+noblement commencé, et qui doit s'accomplir comme il a été commencé.»
+
+Le même esprit d'amitié sincère et de prévoyance délicate présida aux
+mesures d'exécution adoptées par le cabinet français: «Tout est pour
+le mieux dans ce qui vient de se passer, m'écrivit, le 23 mai, M.
+Thiers; il vaut mieux que le bâtiment et le commissaire anglais nous
+précèdent; nous trouverons ainsi toutes choses préparées. Je vais
+choisir un commissaire qui représentera le gouvernement français et
+signera le procès-verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera
+pas un des quatre captifs qui ont accompagné Napoléon; ce ne sera ni
+Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni Marchand; ce sera un
+employé des affaires étrangères. Ainsi rien ne pourra offusquer la
+susceptibilité des torys anglais. Les quatre compagnons d'exil qui
+vont chercher les restes de leur maître auront pour instruction d'être
+témoins muets et impassibles de l'exhumation et de la translation
+à bord. Il n'y aura pas un discours, pas une manifestation. Les
+peintres, les gens de lettres, tout ce qui pourrait faire du bruit est
+écarté. Le bruit se fera en France et en famille. Le cabinet anglais
+n'aura pas à se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et
+nous ne l'exposerons pas à quelque sortie des torys. Nous lui devons
+cette réserve en retour de son loyal empressement.»
+
+Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot, répondit
+parfaitement à la situation et à l'intention des deux cabinets. D'un
+coeur aussi français que dévoué au Roi, et bien connu en Angleterre où
+il résidait depuis plusieurs années comme secrétaire de l'ambassade de
+France, personne ne convenait mieux pour accompagner M. le prince de
+Joinville que le Roi son père avait placé à la tête de cette pacifique
+expédition. Avec un tel commandant naval et un tel commissaire
+diplomatique, le gouvernement français était assuré que ni la dignité
+ni le tact ne feraient défaut dans cette délicate mission. J'écrivis à
+M. Thiers que le cabinet anglais ne conservait plus aucune inquiétude
+et qu'il donnerait toutes les instructions que nous pouvions désirer.
+Un bruit s'était répandu qu'en 1821, lors de l'ensevelissement de
+l'empereur Napoléon, de la chaux vive avait été mise dans le cercueil;
+ce bruit fut formellement démenti: la dépêche de sir Hudson Lowe à
+lord Bathurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les détails
+de l'inhumation, nous fut communiquée[5], et l'exhumation, accomplie
+le 15 mai 1840, en confirma pleinement l'exactitude. Lord John
+Russell, chargé, comme secrétaire d'État des colonies, de tous les
+ordres à donner sur les lieux mêmes, avait un moment pensé que le
+cercueil, une fois exhumé, devait être livré aux commissaires français
+sans être préalablement ouvert; M. Thiers m'exprima le désir que
+cette ouverture pût avoir lieu afin de faire tomber, en constatant
+l'identité, beaucoup de bruits absurdes. Il me chargea également de
+demander que le titre d'_Empereur_, admis par lord Palmerston dans
+sa note du 9 mai qui nous avait annoncé la restitution du corps, fût
+conservé dans le procès-verbal qui en constaterait la remise. L'une et
+l'autre autorisations furent données au gouverneur de Sainte-Hélène;
+et le 15 mai, au moment où la mission s'accomplit, le procès-verbal,
+signé par le major Middlemore et le comte de Rohan-Chabot, fut rédigé
+en conséquence. Enfin la dépêche qui contenait, pour le gouverneur
+anglais, ces instructions supplémentaires fut portée à Sainte-Hélène
+par le commissaire français; et lorsque, le 7 juillet 1840, la
+frégate _la Belle-Poule_ mit à la voile sous les ordres de son royal
+commandant, elle partit chargée de toutes les marques de bienveillance
+et de confiance mutuelles que pouvaient se donner les deux
+gouvernements, empressés l'un et l'autre de mettre ce dernier sceau à
+la paix.
+
+[Note 5: _Pièces historiques_, Nº IV.]
+
+On m'écrivit de Paris qu'on s'étonnait que, dans tout le bruit que
+faisait cette affaire et après la part que j'y avais prise, mon nom
+n'eût pas été une fois prononcé, ni dans les Chambres ni ailleurs.
+Je répondis: «J'ai été peu surpris de ne pas voir mon nom dans le
+discours de M. de Rémusat, et j'ai trouvé cela convenable; il ne
+devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet, que quatre
+noms: le roi, Napoléon, la France et l'Angleterre. Ce que je remarque
+sans surprise, c'est l'art avec lequel les journaux ministériels, ou
+de la gauche, ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m'arrivera
+souvent, même quand on m'aura écrit: «Réussissez; dans cette affaire,
+et nous vous en laisserons tout l'honneur.»
+
+En même temps que nous cherchions ainsi à effacer, entre les
+deux pays, les traces de leurs inimitiés, nous nous appliquions
+à multiplier leurs relations pacifiques et à unir leurs intérêts
+matériels. Le comte Jaubert, ministre des travaux publics, préparait
+alors un projet de loi pour l'exécution du chemin de fer de Paris à
+Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-là étaient restés
+étrangers aux associations tentées pour nos entreprises naissantes
+de grands travaux publics, annoncèrent l'intention de concourir à
+celle-ci pour une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vinrent
+me prier de soumettre, en leur nom, au gouvernement français, leur
+désir de quelques modifications au cahier des charges projeté;
+j'écrivis au comte Jaubert: «Si ces modifications ne sont pas
+obtenues, particulièrement celle de l'art. 42 du cahier des charges,
+je crois fermement que vous n'aurez pas le concours des capitaux
+anglais, et qu'ainsi cette grande affaire échouera encore. Les quatre
+hommes dont les noms sont au bas de cette demande sont au nombre des
+meilleurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout le
+monde me dit qu'à eux quatre ils fourniraient sans embarras les
+vingt millions dont il s'agit. L'un des quatre, M. Easthope, est
+le propriétaire du _Morning Chronicle_ et membre de la Chambre des
+communes. Le chemin de Rouen à part, il est bon d'être bien pour lui
+et avec lui. Il est venu me voir à ce sujet. Il n'avait jamais mis le
+pied à l'ambassade.» Les modifications désirées n'avaient rien que de
+raisonnable; le comte Jaubert agréa les principales, et les capitaux
+anglais entrèrent largement dans l'entreprise. J'intervins à plusieurs
+reprises pour lever les difficultés que rencontrait l'association ou
+lui procurer les facilités dont elle avait besoin. Quand la Chambre
+des députés eut adopté le projet, la ville de Southampton voulut
+saluer par une fête municipale l'acte législatif qui devait faire
+bientôt, de son port, l'une des principales stations du commerce
+anglo-français; j'y fus invité le 20 juin, avec le duc de Sussex, lord
+Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs intéressés ou spectateurs
+curieux. La fête fut célébrée avec cette solennité à la fois animée et
+régulière où se révèlent la satisfaction des intérêts et les habitudes
+de la liberté. Dans le cours du banquet, je prononçai en anglais
+quelques paroles bien accueillies[6], et je revins le jour même à
+Londres, content d'avoir, le premier, pris acte publiquement de ce
+nouveau gage de paix et de prospérité pour les deux pays.
+
+[Note 6: _Pièces historiques_, Nº V.]
+
+Huit jours auparavant, un incident fort inattendu avait montré à quel
+point, de l'une à l'autre rive de la Manche, le mal comme le
+bien était contagieux. Le 10 juin, entre six et sept heures de
+l'après-midi, au moment où la reine Victoria, seule avec le prince
+Albert, passait en calèche le long de _St. James's Park_, deux coups
+de pistolet furent tirés sur elle. Arrêté à l'instant par les passants
+qui se trouvaient près de lui, l'auteur de l'attentat, Édouard Oxford,
+était un jeune homme de dix-huit ans, qui avait à peine l'air d'en
+avoir quinze, employé comme garçon cabaretier dans une taverne
+d'_Oxford Street_. Soudainement répandu dans Londres, le bruit
+de l'attentat suscita un mouvement général d'indignation mêlée de
+surprise et d'une sorte de honte triste; l'Angleterre se croyait à
+l'abri de tels crimes et de tels dangers. Je dînais ce jour-là chez
+sir Robert Inglis, le plus décidé, le plus respectable et le plus
+bienveillant tory que j'aie rencontré. J'allai en sortant de chez lui,
+dans un salon whig, chez lord Grey, où l'on faisait de la musique.
+Je trouvai partout la même impression. La reine, grosse en ce moment,
+avait montré un courage ferme et simple; on était touché du mouvement
+qui l'avait portée à se faire conduire sur-le-champ chez sa mère, la
+duchesse de Kent; on racontait, on écoutait avidement les détails qui
+arrivaient de moment en moment. J'écoutais comme les autres, tantôt
+la conversation, tantôt la musique; et en écoutant, je pensais à
+ces quelques têtes couronnées, partout le point de mire de ces
+frénétiques, inconnus de nombre comme de nom, dont les sombres
+passions fermentaient à côté de ces plaisirs frivoles. On parlait de
+l'assassin lui-même au moins autant que de la reine: «Qu'est-ce que ce
+jeune homme? De quelle classe? A-t-il l'air bien élevé? Est-il beau?
+Comment parle-t-il? Que dit-il de ses motifs?» J'assistais avec un
+sentiment pénible à cette explosion d'une curiosité aussi vive dans
+les salons que dans les rues: «C'est précisément là, me disais-je, ce
+que veulent ces fanatiques pervertis, un théâtre, un public, paraître
+et briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel régime
+et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral et politique pour les
+laisser à leur niveau, et ne pas leur donner ce qu'ils cherchent?»
+
+Le lendemain matin 11 juin, plusieurs membres du corps diplomatique
+accoururent chez moi, me demandant s'il ne serait pas convenable
+que nous fissions en commun, auprès de la reine, une démarche qui
+témoignât des sentiments que nous inspirait l'attentat dont elle
+venait d'être l'objet. De concert avec eux, j'écrivis sur-le-champ à
+lord Palmerston:
+
+«Mon cher vicomte, plusieurs membres, du corps diplomatique, entre
+autres, M. le baron de Bülow, M. de Hummelauer et M. le comte de
+Pollon qui sont chez moi, et le général Alava qui vient de m'en
+écrire, me témoignent un vif désir qu'il y ait pour eux quelque
+manière d'exprimer à la reine l'intérêt profond que leur a inspiré le
+triste événement d'hier, et la part qu'ils prennent à la joie de
+son peuple. Je viens vous demander ce que nous pouvons faire, et par
+exemple s'il vous paraîtrait convenable de prendre les ordres de Sa
+Majesté, et de solliciter, pour le corps diplomatique, une audience où
+il pût lui offrir, ainsi qu'à S. A. R. le prince Albert, l'expression
+de ses sentiments. Veuillez, mon cher vicomte, me répondre à ce sujet,
+car nous serons, en attendant votre réponse, dans une immobilité qui
+nous déplaît.»
+
+Lord Palmerston me répondit quelques heures après:
+
+«Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseil; nous sommes occupés
+à examiner les témoins sur l'attentat d'hier. Je crains que nous
+n'aurons pas fini jusqu'à cinq heures; et il faut alors que je me
+rende à la Chambre des communes. Je vous écrirai demain matin pour
+vous dire à quelle heure et où je pourrai vous recevoir.»
+
+Il me donna rendez-vous le lendemain 12 juin, à six heures, et d'après
+la conversation que nous eûmes ensemble, je fis porter, le jour même,
+chez tous les membres du corps diplomatique, cette note:
+
+«J'ai vu lord Palmerston à six heures. Il m'a remercié de la demande
+que je lui avais adressée d'après l'avis d'un grand nombre de
+membres du corps diplomatique. Il m'a dit qu'après avoir consulté
+les personnes compétentes et les précédents, notamment ce qui s'était
+passé lors des tentatives d'assassinat contre George III, George IV
+et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que le souverain n'avait
+jamais, en pareille occasion, reçu le corps diplomatique en masse et
+comme corps. Mais il a ajouté que la demande serait mise sous les yeux
+de la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement touchée.»
+
+Dans ma première impression, je n'avais pas assez bien présumé du bon
+sens anglais, gouvernement et peuple, juges et jurés. Quand Édouard
+Oxford fut traduit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la
+procédure et les papiers trouvés chez lui ne permirent pas de mettre
+en doute le caractère politique de son fanatisme; il appartenait à une
+association dite _la Jeune Angleterre_, petite imitation des grandes
+sociétés secrètes du continent: «Il y a deux choses sûres, disaient
+les personnes chargées d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas
+fou et qu'il n'est pas seul.» Mais en même temps tout indiquait que
+cette association était peu nombreuse, sans but précis, et que
+la contagion qui l'avait suscitée n'était ni bien ardente ni
+très-répandue. Il y eut un soin instinctif et général pour ne pas
+donner à l'incident ni à l'homme plus d'importance et d'éclat qu'ils
+n'en avaient réellement: après les interrogatoires et un court débat
+conduits par le grand juge, lord Denman, avec une équité scrupuleuse,
+quand la question définitive de la culpabilité d'Édouard Oxford
+fut posée, le jury répondit: «Coupable, et en même temps point sain
+d'esprit.»--C'est-à-dire, fit observer le baron Alderson, l'un des
+juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain d'esprit.--Oui, mylord,
+répondit le chef du jury; c'est notre intention.--En ce cas, dit
+le procureur général, je demande humblement à Vos Seigneuries
+l'application au prévenu de l'acte rendu par le Parlement dans la
+40e année du roi George III, qui ordonne que toute personne acquittée
+comme n'étant pas saine d'esprit restera en prison sous le bon plaisir
+du roi.» Telle fut en effet l'issue légale de la poursuite, et
+Édouard Oxford, puni et mis hors d'état de nuire sans être grandi, fut
+promptement oublié.
+
+Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est-à-dire tant que la
+question d'Orient n'eut pas ostensiblement désuni les deux pays, j'eus
+deux occasions obligées de paraître et de parler devant le public
+anglais, devant des publics très-différents. J'étais populaire à
+Londres; depuis Sully et Ruvigny, j'étais le premier ambassadeur
+français protestant qu'on y eût vu; mes études historiques m'avaient
+valu l'estime des lettrés; politiquement, on me connaissait à la fois
+comme libéral et comme conservateur; les whigs me savaient gré de mon
+attachement aux principes du gouvernement libre, et les torys de ma
+résistance aux tendances anarchiques. C'était à mes propres travaux
+que je devais ce que j'avais acquis de bonne situation et de bon
+renom. Les classes diverses et les divers partis me témoignaient la
+même faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman Marshall, vint
+m'inviter, pour le 20 avril, au grand banquet de la Cité. Je me
+trouvai là au milieu de la bourgeoisie de Londres qui prenait plaisir
+à déployer ses magnificences et ses sentiments. La seule circonstance
+remarquable de la réunion fut qu'aucun des membres du cabinet whig n'y
+parut. La dernière fois qu'ils étaient venus au dîner de la Cité, ils
+y avaient été fort mal reçus et à peu près sifflés. Lord Melbourne
+s'en était tiré très-dignement; mais ni lui ni ses collègues ne se
+souciaient de recommencer. Lord Palmerston, à qui je dis le matin même
+que j'irais, me répondit que les ministres n'iraient pas, et pourquoi.
+Leur absence fut remarquée, mais sans étonnement, et leur santé fut
+portée avec une froideur décente. Tous les témoignages d'empressement
+et de faveur me furent réservés. Quand le lord maire eut porté
+ma santé et celle des autres ministres étrangers, j'y répondis en
+anglais, par un petit discours accueilli avec une satisfaction,
+cordiale et bruyante[7]. Dans tous les _toasts_ portés après celui-là,
+chaque orateur se crut obligé de me faire un compliment, et
+ce compliment était un remercîment amical. «Bizarre spectacle,
+écrivais-je le lendemain à Paris, que celui d'un dîner d'il y a trois
+siècles! Les cérémonies, les costumes, _the loving cup_ et le bassin
+d'eau de rose passant, l'une de lèvre en lèvre, l'autre de main en
+main, tout cela m'a amusé et intéressé. Mais les hommes m'intéressent
+toujours infiniment plus que les choses; et j'oublie tous les
+spectacles du monde pour des yeux qui s'animent en m'écoutant et
+des figures graves et timides qui me parlent avec une émotion
+bienveillante.»
+
+[Note 7: _Pièces historiques_, Nº VI.]
+
+Quelques jours après, le 2 mai, je pris part à une réunion
+très-différente. C'était le dîner anniversaire de l'Académie royale
+pour l'encouragement des beaux-arts, à l'ouverture de leur Exposition.
+Rien ici n'avait le caractère des anciens temps et des longues
+traditions; l'Académie royale était d'origine récente; elle avait été
+fondée en 1768 par le roi George III; sir Josuah Reynolds avait
+été son premier président, et le bâtiment qu'elle occupait dans
+_Trafalgar-Square_ ne datait que de 1834. Tout était nouveau,
+l'institution, l'édifice, et aussi le goût public. L'assemblée
+ne ressemblait pas plus que le lieu et les moeurs au dîner de
+_Mansion-House_; c'était l'aristocratie anglaise au lieu de la
+bourgeoisie de la Cité, l'aristocratie de toute opinion, et les
+savants, les lettrés, les artistes l'accueillant et accueillis par
+elle dans le Palais des arts, avec une mutuelle dignité. Le corps
+diplomatique avait été, selon l'usage, invité à cette réunion,
+et c'était à moi de répondre, en son nom, au _toast_ porté en son
+honneur. On était un peu curieux de m'entendre, curieux aussi de
+savoir si je parlerais en français ou en anglais. Je reçus, à cet
+égard, des avis divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il
+lui semblait préférable que je parlasse anglais; mon impression fut
+différente; outre que le français m'était beaucoup plus commode, il me
+parut qu'un ambassadeur de France devait parler sa langue partout où
+il pouvait être compris, et j'avais chance de l'être dans la réunion
+de l'Académie royale, du moins de la plupart des assistants; je
+ne l'aurais été presque de personne au dîner de la Cité. A la Cité
+d'ailleurs on n'avait vu, dans mon médiocre anglais, que ma bonne
+volonté; à l'Académie royale, on verrait surtout mon mauvais accent.
+Je répondis donc au toast porté aux étrangers: «Le corps diplomatique
+est vivement touché, messieurs, de votre noble et bienveillante
+hospitalité, et je suis heureux d'avoir, en ce moment, l'honneur
+d'être l'organe de ses sentiments de reconnaissance et de sympathie.
+Nulle part, à coup sûr, ils ne sont plus naturels, ni mieux placés que
+dans cette enceinte et dans cette solennité. Il y a bien des siècles,
+quand l'empereur Vespasien conçut le dessein de réunir dans un même
+lieu tous les chefs-d'oeuvre des arts que la conquête avait amassés
+dans Rome, il choisit le temple de la Paix. Il voulut que tous les
+peuples, oubliant leurs anciennes inimitiés, pussent jouir ensemble de
+ce beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix et les arts.
+Il y a entre eux une naturelle et puissante harmonie. Quiconque en
+douterait n'aurait qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe
+depuis vingt-cinq ans. On ne saurait dire que ces années aient été
+pour les arts une époque de grande et originale création, ni qu'elles
+aient produit beaucoup de ces chefs-d'oeuvre nouveaux qui rendent un
+siècle illustre entre les siècles. Cependant l'intelligence et le goût
+des arts se sont répandus, ont pénétré dans des lieux et parmi des
+hommes qui, jusque-là, y étaient demeurés étrangers. En parcourant
+l'Allemagne, la France, et sans doute aussi l'Angleterre, on voit
+s'élever partout, dans les provinces comme dans les capitales, une
+foule de monuments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les
+statues des grands hommes viennent peupler les places publiques. Si
+quelque exposition analogue à celle-ci s'ouvre quelque part, la
+foule y accourt. La peinture, la sculpture, la musique, tous les
+arts entrent dans les goûts, dans les moeurs, deviennent presque
+populaires. C'est un grand bonheur, messieurs, à cette époque et dans
+l'état des sociétés modernes; que feriez-vous, que ferions-nous, dans
+toutes nos patries, de tous ces hommes, de ces millions d'hommes qui
+s'élèvent incessamment à la civilisation, à l'influence, à la liberté,
+s'ils étaient exclusivement livrés à la soif du bien-être matériel
+et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu'à s'enrichir ou à
+débattre leurs droits? Il leur faut encore d'autres intérêts,
+d'autres sentiments, d'autres plaisirs. Non pour les détourner de
+l'amélioration de leur condition et du progrès de leurs libertés; non
+pour qu'ils soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale;
+mais pour les rendre capables et dignes de leur situation plus
+élevée, capables et dignes de porter plus haut, à leur tour, cette
+civilisation vers laquelle ils montent en foule. Et aussi pour
+satisfaire en eux ces penchants, ces instincts de notre nature
+auxquels ne suffisent ni le bien-être matériel ni même les travaux et
+les spectacles de la liberté politique. Comme les lettres, comme les
+sciences, les arts ont cette vertu; ils ouvrent, à l'activité et aux
+jouissances des hommes, une belle et large carrière. Ils répandent des
+plaisirs brillants et pacifiques. Ils animent et calment en même
+temps les esprits. Ils adoucissent les moeurs sans les énerver. Ils
+rapprochent et unissent dans une satisfaction commune des hommes
+d'ailleurs fort divers de situation, d'habitudes, d'opinions, de
+volontés. Ce n'est donc pas pour vous seuls, messieurs, pour votre
+plaisir à vous seuls que vous cultivez, que vous encouragez les arts.
+L'Académie royale, son institution, ses expositions ont une plus
+grande portée; un mérite vraiment social. Nous nous félicitons d'être
+associés aujourd'hui à ses solennités. Nous sympathisons avec ses
+travaux et ses espérances. Dans une telle réunion, en présence de ces
+chefs-d'oeuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspirent, nous
+sommes vos hôtes, messieurs, mais il n'y a ici point d'étrangers.»
+
+A l'accueil que reçurent ces paroles, je ne pus pas douter qu'elles
+n'eussent été comprises et approuvées.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXX
+
+ LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840.
+
+
+En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
+Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs
+en 1840.--Mes relations habituelles avec eux.--_Holland-House_.--Lord
+Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
+Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistress Stanley.--Le
+docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
+avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
+Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
+lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
+en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées
+répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église anglicane.--Ma
+visite à Saint-Paul.--L'archevêque de Dublin.--Les dissidents.--Mme
+Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour
+d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades
+dans Londres et aux environs.--_Regent's
+Park_.--_Sion-House_.--Chiswick.--École populaire de Norwood.--Collége
+d'Eton.--Caractère actuel et progrès moral de la société anglaise.
+
+
+C'est le caractère et l'attrait particulier de la diplomatie que
+les agréments de la vie mondaine s'y unissent aux intérêts de la
+vie politique et les plaisirs superficiels aux sérieux travaux.
+Non-seulement le représentant d'un État à l'étranger se trouve placé,
+dès l'abord, dans la société la plus élevée du pays où il réside; il
+est naturellement provoqué et amené à prendre cette société en grande
+considération; pour s'y plaire et pour y réussir, il a besoin d'y
+plaire; il faut qu'il acquière, au sein de ce monde indifférent,
+des relations et des habitudes un peu intimes, qu'il s'y fasse une
+situation personnelle qui lui devienne une force dans sa mission.
+Pour lui, des soins en apparence frivoles sont une préoccupation
+nécessaire; il a tort si, dans les salons et au milieu des fêtes, la
+pensée des affaires ne lui est pas présente; une conversation
+fugitive peut le servir aussi bien qu'une entrevue officielle, et les
+impressions qu'il laisse dans le monde où il passe ne lui importent
+guère moins que les arguments qu'il développe dans le tête-à-tête du
+cabinet.
+
+Nulle part ce mélange de la vie mondaine et de la vie politique et cet
+art de les faire servir l'une à l'autre n'ont plus d'importance qu'en
+Angleterre, car il n'y a nulle part, à côté du gouvernement, une
+société aussi grande, aussi indépendante, aussi attentive aux affaires
+publiques, et dont l'opinion, soit qu'elle approuve, soit qu'elle
+blâme, ait autant de poids et d'effet. Ce n'est pas qu'un ministre
+étranger eût, en Angleterre, la moindre chance de succès s'il essayait
+d'en appeler à cette société et de se servir d'elle contre son
+gouvernement; nulle part toute apparence d'influence étrangère
+n'est plus suspecte; nulle part toutes les classes de la nation,
+aristocratiques ou populaires, ne sont plus susceptibles sur ce point,
+et moins disposées à livrer, à un étranger quelconque, la réputation
+ou la force du pouvoir qui les gouverne. Et les Anglais sont des
+observateurs très-attentifs, singulièrement vigilants et fins, tout
+en ayant l'air de ne pas y regarder; un ministre étranger se perdrait
+s'il blessait le moins du monde, en ceci, le sentiment national. Mais
+il y a, pour lui, un moyen d'exercer, sans la chercher, sur la société
+anglaise, une sérieuse influence; c'est d'y acquérir une grande
+considération personnelle et quelques vrais amis. Nulle part l'opinion
+qu'on se forme du caractère et de l'esprit d'un homme n'exerce plus de
+puissance; nulle part l'estime qu'on lui porte n'est plus efficace.
+Et s'il a, parmi les hommes considérables et honorés, des amis qui
+tiennent fortement à lui et aient confiance en lui, leur confiance
+se propage dans le public et lui assure un crédit véritable. Cette
+influence indirecte, lointaine, patiente, toute dérivée de la valeur
+et de la situation de l'homme lui-même, est la seule à laquelle, en
+Angleterre, un ambassadeur étranger puisse prétendre; mais si elle est
+exercée prudemment, sans tentative de dépasser sa portée naturelle, et
+si elle a du temps pour agir, elle peut, à un moment donné, être d'une
+grande valeur.
+
+C'est à cette condition et dans ces limites que la vie mondaine peut,
+en Angleterre, venir en aide à la diplomatie; elle devient alors un
+moyen d'observation et d'information, d'autant plus important qu'il
+n'y en a guère d'autre; la publicité et la conversation dans le monde,
+les journaux et les salons, par ces deux voies seulement un ministre
+étranger peut, à Londres, recueillir des faits; des indices,
+et apprécier les intentions ou pressentir les résolutions du
+gouvernement; tout autre procédé de recherche serait à la fois
+compromettant et inutile; la politique du gouvernement anglais est
+essentiellement publique; ce qu'on n'en apprend ou n'en entrevoit pas
+dans les journaux ou dans les réunions du monde ne vaut pas la peine
+d'être recherché, et toute apparence d'effort ou d'intrigue dans cette
+recherche nuirait infiniment plus que ne servirait ce qu'on croirait
+découvrir.
+
+Quand j'arrivai à Londres, la domination des whigs dans le
+gouvernement, à la cour et dans l'opinion publique, était encore
+bien établie: en vain ils avaient successivement perdu, depuis 1830,
+d'abord quelques-uns de leurs plus importants alliés, lord Stanley et
+sir James Graham, ensuite leur plus illustre chef, lord Grey; en vain,
+à la fin de 1834, sir Robert Peel avait tenté de fonder un cabinet
+tory; cette tentative avait échoué, et malgré leurs pertes, les whigs
+restaient, en 1840, en pleine possession du pouvoir. J'avais eu avec
+eux, en France et avant mon ambassade, plus de relations qu'avec les
+torys; en général les whigs venaient plus souvent et séjournaient plus
+longtemps que les torys sur le continent; ils avaient plus de goût
+pour les idées et les moeurs étrangères, notamment pour les idées et
+les moeurs françaises; ils avaient contracté, avec le gouvernement du
+roi Louis-Philippe, une éclatante alliance; c'était avec eux qu'à mon
+arrivée en Angleterre, je me trouvais en rapports mutuels et déjà un
+peu intimes. Ils m'accueillirent tous avec une extrême bienveillance,
+ceux qui ne me connaissaient pas encore comme ceux que j'avais connus
+en France, le duc de Devonshire et lord Clarendon aussi bien que lord
+Holland et le marquis de Lansdowne. Les Anglais excellent à témoigner
+la faveur avec réserve et à se montrer particulièrement courtois sans
+être empressés.
+
+Lord Holland n'était point le chef des whigs; mais _Holland-House_
+était toujours leur centre, leur lieu favori, le _home_ du parti. Ils
+retrouvaient là leurs traditions, leurs plus glorieux souvenirs,
+une hospitalité héréditaire, une entière liberté d'esprit et de
+conversation. Lord et lady Holland ne s'établirent à Kensington qu'à
+l'approche du printemps, et ce fut le 12 avril au soir que j'allai les
+y voir pour la première fois. Je ne saurais assez dire à quel
+point cette maison me frappa et me plut; je lui trouvai un aspect
+essentiellement historique, et sociable depuis je ne sais combien de
+générations. J'ai horreur de l'oubli, de ce qui passe vite; rien ne me
+plaît tant que ce qui porte un air de durée et de longue mémoire. Je
+puis prendre plaisir aux choses agréables du moment et qui fuient sans
+laisser de trace; mais le plaisir qu'elles me donnent est petit et
+fugitif comme elles; j'ai besoin que mes joies soient d'accord avec
+mes plus sérieux instincts, qu'elles m'inspirent le sentiment de
+la grandeur et de la durée; je ne me désaltère et ne me rafraîchis
+réellement qu'à des sources profondes. Cette demeure antique et à demi
+gothique, cet escalier tapissé de cartes et de gravures, avec sa forte
+et sombre rampe en chêne sculpté, cette bibliothèque pleine de livres
+écrits dans toutes les langues, venus de tous les pays du monde, dépôt
+de tant de curiosité et d'activité intellectuelle, cette longue série
+de portraits peints, dessinés, gravés, portraits de morts, portraits
+de vivants, tant d'importance depuis si longtemps et si fidèlement
+attachée, par les maîtres du lieu, à l'esprit, à la gloire, aux
+souvenirs d'amitié, tout cela m'intéressa et m'émut fortement, et j'en
+garde encore aujourd'hui toute l'impression.
+
+Les maîtres du lieu, lord Holland surtout, étaient à la fois en
+harmonie et en contraste avec leur demeure. Par quelques-unes de ses
+idées et de ses sympathies politiques et philosophiques, par ses goûts
+et le tour de sa conversation, lord Holland tenait au continent et
+à la France presque autant qu'à l'Angleterre; et il eût été au
+moins aussi bien placé à Paris, dans un salon du XVIIIe siècle, qu'à
+Holland-House, dans le sien. Par l'ensemble de sa situation et de ses
+moeurs, par ses traditions et ses habitudes aristocratiques, par son
+entourage et sa popularité héréditaire, il était très-anglais, et
+le possesseur, l'habitant très-approprié de cette belle maison tout
+anglaise où il exerçait une si noble hospitalité. C'était à la fois un
+whig anglais et un libéral français; ce mélange de l'esprit national
+et de l'esprit continental, cette intelligence européenne sous
+cette physionomie saxonne entrait pour beaucoup dans le charme de sa
+personne et de sa société. Il avait beaucoup voyagé et souvent vécu
+sur le continent; il connaissait à merveille les langues et les
+littératures française, italienne, espagnole; et en même temps
+très-familier avec sa propre littérature anglaise, il en reproduisait
+sans cesse, avec un à-propos charmant, les souvenirs et les
+chefs-d'oeuvre. J'avais dîné un jour à Holland-House en très-petit
+comité; je ne me rappelle que deux des convives, lord Clarendon et
+un vieux M. Luttrel, tous deux habitués et très-bien placés dans
+la maison; nous venions de causer longtemps des grands écrivains et
+orateurs français, La Bruyère, Pascal, madame de Sévigné, Bossuet,
+Fénelon; je ne sais plus par quelle transition nous passâmes de la
+France du XVIIe siècle à l'Angleterre moderne; lord Holland se mit à
+parler de quelques-uns de ses contemporains célèbres, de son oncle M.
+Fox, de Sheridan, Grattan, Curran; non-seulement à en parler, mais à
+reproduire leurs manières, leur langage, et à les contrefaire pour
+les peindre. Il excellait dans cette mimique sans caricature: ce gros
+corps goutteux qui se remuait à grand peine et qu'on roulait dans son
+fauteuil, cette grosse figure gaiement animée, ces gros sourcils qui
+ombrageaient ces yeux si vifs, tout cela devenait souple, mobile,
+gracieux, avec un air de moquerie fine et bienveillante, et je
+m'amusais presque autant à le regarder qu'à l'écouter.
+
+Cette figure si originale se prêtait à de singulières ressemblances:
+nous dînions un jour chez lord Clarendon qui venait de recevoir de
+Madrid un tableau dont il faisait cas; il le fit apporter dans le
+salon; un personnage de moine s'y trouvait qui ressemblait vraiment
+beaucoup à lord Holland, à tel point qu'à Madrid, en voyant ce
+tableau, le général Charles Fox s'était récrié. A cette vue,
+lady Holland se fâcha, d'abord tout haut, puis tout bas: «Je suis
+courroucée, vraiment courroucée, dit-elle à lord Clarendon; faites
+enlever ce tableau; un moine si laid, si dégoûtant!» Il y avait
+quelque chose de vrai dans ce courroux conjugal, mais encore plus de
+fantaisie impérieuse que de vérité; il fallait que la volonté de
+lady Holland fût faite, que sur-le-champ on écartât d'elle ce petit
+déplaisir. Lord Clarendon se défendit bien, surpris d'abord, puis
+un peu fâché à son tour et obstiné. Lady Holland insista, mais
+habilement, mêlant la caresse à la colère, et d'une voix douce,
+quoique les regards fort animés. Lord Clarendon céda un peu à son
+tour, sans se retirer complétement, et la querelle finit par une
+transaction; le tableau resta dans le salon, mais retourné contre le
+mur.
+
+Lady Holland était bien plus purement anglaise que son mari: non
+qu'elle ne partageât, comme lui, les idées philosophiques du
+XVIIIe siècle français; mais, en politique, elle était whig
+très-aristocratiquement et sans aucune tendance radicale, libérale
+avec hauteur et aussi attachée à la hiérarchie sociale que fidèle
+à son parti et à ses amis. Il y avait en elle de la grandeur, de
+la force, une autorité à la fois naturelle et conquise, souvent
+impérieuse, quelquefois gracieuse, de la dignité jusque dans le
+caprice, un esprit très-cultivé sans prétention, et quoique assez
+égoïste au fond, elle était capable d'affection, surtout de ce
+dévouement soigneux et délicat qui rend faciles et agréables les
+détails familiers de la vie. Elle se prit de goût pour moi, et me le
+témoignait non-seulement par son bon accueil, mais en me rendant, sans
+qu'il y parût, de bons offices, et en me donnant, dans l'occasion, de
+bons avis. Elle m'envoyait les livres qui pouvaient m'intéresser ou
+me servir. Elle avait à coeur que je ne fisse pas trop de fautes en
+parlant anglais, et me redressait avec un soin amical; il m'arriva un
+jour de rappeler un proverbe populaire: _Hell's way is paved with good
+intentions_ (le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions);
+elle se pencha vers moi et me dit tout bas: «Vous me pardonnerez mon
+impertinence; on ne prononce jamais ici le mot de _Hell_, à moins que
+ce ne soit en citant des vers de Milton: la haute poésie est la seule
+excuse.» Comme beaucoup d'autres en Angleterre, elle était gourmande
+et sensible au mérite d'un bon dîner; peu après mon établissement à
+Londres où j'avais amené un excellent cuisinier, longtemps au service
+de M. de Talleyrand, elle écrivait à Paris: «M. Guizot plaît ici à
+tout le monde, à la reine aussi. Le public tire un bon augure de ce
+qu'il a placé le célèbre Louis à la tête du département de sa cuisine;
+peu de choses contribuent plus ici à la popularité que la bonne
+chère.» Quelques semaines après, lady Holland dînait chez moi; elle
+n'avait pas déjeuné le matin et attendait impatiemment qu'on se mît
+à table. Lord Palmerston n'arriva qu'à huit heures et demie.
+Lady Holland commença par l'humeur; puis, un vrai chagrin; puis,
+l'inanition. Au moment de passer dans la salle à manger, elle appela
+lord Duncannon et se recommanda à lui, «car je ne suis pas sûre,
+dit-elle, de pouvoir aller jusque-là sans me trouver mal.» Le dîner,
+qui lui convint, dissipa l'humeur comme l'inanition; mais je ne suis
+pas sûr qu'il ne lui soit pas toujours resté un peu de rancune de ce
+que, ce jour-là, j'avais attendu lord et lady Palmerston.
+
+Cette personne si décidément incrédule était accessible, pour ses amis
+comme pour elle-même, à des craintes puérilement superstitieuses: elle
+avait été un peu malade; elle allait mieux et elle en convenait: «Ne
+le répétez pas, me dit-elle, cela porte malheur.» Elle me raconta
+elle-même qu'en 1827 M. Canning malade lui ayant dit qu'il allait se
+reposer à Chiswick, maison de campagne du duc de Devonshire, elle
+lui avait dit: «N'allez pas là; si j'étais votre femme, je ne vous
+laisserais pas aller là.--Pourquoi donc? dit M. Canning.--M. Fox y
+est mort.» M. Canning sourit; et une heure après, en quittant
+_Holland-House_, il revint à lady Holland et lui dit tout bas: «Ne
+parlez de cela à personne; on s'en troublerait.»--«Et il mourut à
+Chiswick,» me disait avec trouble lady Holland.
+
+Pendant tout le cours de mon ambassade, et à propos de la question
+d'Orient, je trouvai toujours à _Holland-House_ le même bon vouloir
+sympathique, le même désir que l'Angleterre s'entendît avec la France
+plutôt qu'avec la Russie. Quand le cabinet anglais faisait un pas hors
+de cette voie, lord Holland était visiblement contrarié et troublé; il
+aurait voulu que la France et son ambassadeur eussent toujours sujet
+d'être contents de l'Angleterre, et il se montrait alors, pour moi,
+plus aimable que jamais. Lady Holland, moins douce, témoignait
+en pareil cas son déplaisir par de l'humeur, tantôt contre les
+journalistes qui soutenaient la politique qu'elle n'aimait pas, tantôt
+contre la Russie et le baron de Brünnow lui-même qu'elle traitait
+en général avec peu de faveur. J'allais souvent passer la soirée à
+_Holland-House_; si quelque incident désagréable à ma négociation
+était survenu la veille ou le matin, lord et lady Holland prenaient
+grand soin d'écarter tout ce qui eût pu s'y rattacher et de porter la
+conversation sur de tout autres sujets. Ils avaient l'un et l'autre à
+coeur qu'on ne se brouillât pas avec la France, et que rien n'altérât
+l'agrément de leur société intime. Un de leurs habitués, ami dévoué
+de lord Palmerston, me dit un jour: «Prenez garde; lord Holland
+est très-aimable; mais il parle trop pour un ministre et devant les
+étrangers qui ne connaissent pas assez bien notre intérieur pour
+mesurer exactement ce que ses paroles ont d'importance et celle qu'il
+y attache lui-même. A entendre ses causeries, on s'imagine qu'il y a
+de grandes différences d'opinion dans le cabinet; on ne peut pas se
+résoudre à regarder tout cela comme des fantaisies de conversation,
+sans conséquence pour les affaires.» Mon interlocuteur avait raison;
+les dissentiments de lord Holland étaient plus sincères que sérieux.
+
+Après _Holland-House_, le principal foyer whig était
+_Lansdowne-House_, et sans exercer une influence prépondérante, le
+marquis de Lansdowne avait, dans le cabinet, bien plus d'importance
+que lord Holland; il ne dirigeait pas, mais ceux qui dirigeaient ne
+croyaient pas pouvoir se passer de son approbation. Je n'ai connu,
+parmi les whigs, point de grand seigneur plus considérable, plus
+éclairé, plus généreusement et plus judicieusement libéral que lord
+Lansdowne; la naissance, la fortune, la parfaite éducation, les
+lumières, un caractère plein de loyauté et d'honneur, rien ne lui a
+manqué; mais il a toujours paru plus attentif à jouir de ces avantages
+que pressé de les faire valoir dans un but d'ambition et de pouvoir.
+Il avait besoin d'être honoré et compté, non d'agir et de dominer. Je
+dirais volontiers qu'il y avait quelque ressemblance entre lui et sa
+maison de Londres, grande, belle, très-bien ornée, mais un peu froide
+par la nature même de ses ornements: la salle à manger et la galerie
+du fond étaient remplies de statues antiques que son père, lord
+Shelburne, avait achetées en Italie. Magnifique décoration, mieux
+appropriée à des édifices publics qu'à des bals, des _routs_ ou des
+concerts. Je me suis trouvé plusieurs fois dans les grandes réunions
+de _Lansdowne-House_, entre autres à un bal que, le 2 avril, lord
+Lansdowne donna à la reine; c'était un singulier effet que ces huit
+ou neuf cents personnes très-vivantes, très-brillantes, entourées de
+soixante ou quatre-vingts personnes de marbre immobiles et glacées au
+milieu de ce mouvement, de ces danses, de ces flots de musique et de
+lumière. Hors de ces jours de fête, dans le cours habituel de la vie,
+dans les petits dîners moitié politiques, moitié littéraires qu'il
+donnait souvent, lord Lansdowne était d'un commerce aussi agréable que
+sûr, et ne cessa de me témoigner, pour les bons rapports de son pays
+avec le mien et pour moi-même, une bienveillance à la fois sincère et
+réservée.
+
+L'attitude de lord Grey et mes relations avec lui étaient tout autres.
+Ce grand chef whig qui, après avoir donné, pendant quarante-quatre
+ans, l'exemple de la plus ferme fidélité à ses principes, avait eu
+la rare fortune d'accomplir l'oeuvre à laquelle il s'était voué, la
+réforme parlementaire, et d'atteindre ainsi le but de sa vie, lord
+Grey, en 1840, ne pouvait se consoler d'être vieux, et vivait presque
+hors du monde, dans la mélancolie et l'ennui, toujours très-honoré
+quand il reparaissait, et recevant les témoignages de respect avec un
+singulier mélange de dignité et d'humeur. Il dînait un jour chez moi
+avec les principaux whigs, entre autres plusieurs membres du cabinet,
+lord Melbourne, lord Palmerston, lord John Russell, lord Clarendon.
+Arrivé l'un des premiers, lord Grey s'était assis près de la cheminée,
+et les autres convives, en arrivant, allèrent tous le saluer. Je vois
+encore ce noble vieillard, avec sa grande taille et sa belle figure,
+se soulevant à peine de son fauteuil et ne répondant que par une
+inclination de tête fière et triste aux hommages qu'on lui rendait. Il
+fut très-sensible à l'empressement respectueux que je lui témoignai
+en toute occasion. J'allais le voir assez souvent, et mes visites
+lui faisaient évidemment plaisir. Un matin, je le trouvai tout à fait
+seul; il me le fit remarquer: «Jadis, me dit-il, quand j'étais jeune,
+on ne passait guère devant ma porte, hommes ou femmes, sans venir
+me voir; aujourd'hui, par cette fenêtre, je les vois passer; ils
+n'entrent plus.» Un autre jour, le soir, il était avec sa femme, lady
+Grey, qui lui faisait la lecture; elle me toucha par sa sollicitude
+pour son mari; elle le gronda, devant moi, de ce qu'il n'allait plus
+à la Chambre des lords, ne parlait plus, ne se souciait plus de rien.
+Avec un abandon plein de simplicité et presque de confiance, comme si
+elle me connaissait depuis longtemps, elle me demanda de venir souvent
+les voir, de l'aider, elle, à combattre la disposition de lord Grey.
+J'entrai dans son désir; je flattai son malade. J'ai du goût pour les
+âmes nobles et un peu faibles; leur noblesse me plaît, et il me semble
+que je suis bon à leur faiblesse.
+
+Je m'étonnais de ne jamais rencontrer dans ce monde whig un homme à
+qui les whigs avaient depuis longtemps affaire et dont l'appui leur
+était toujours indispensable, le célèbre Irlandais Daniel O'Connell.
+Je témoignai un jour mon étonnement chez mistriss Stanley, aujourd'hui
+lady Stanley d'Alderley, fille de lord Dillon, aimable personne, de
+qui les souvenirs de famille m'avaient rapproché, et dont le mari
+était alors, dans la Chambre des communes, le _Whipper-in_ des whigs,
+c'est-à-dire chargé de rallier, dans l'occasion, tous les membres
+whigs et de veiller à leur exacte présence. Mistriss Stanley était
+elle-même de sentiments très-whigs, et très-active dans l'intérêt du
+parti et du cabinet: «Elle est notre chef d'état-major,» disait
+lord Palmerston. «Avez-vous envie, me dit-elle, de connaître M.
+O'Connell?--Oui certainement.--Eh bien, j'arrangerai cela.» Elle me
+donna en effet à dîner le 4 avril avec lui et cinq ou six personnes
+seulement, entre autres lord John Russell et lord Duncannon. Je
+trouvai M. O'Connell parfaitement tel que je l'attendais. Je le
+vis peut-être comme je l'attendais, mais c'est toujours beaucoup de
+répondre à l'attente. Grand, gros, robuste, animé, la tête un peu dans
+les épaules, l'air de la force et de la finesse; la force partout,
+la finesse dans le regard prompt et un peu détourné, quoique sans
+fausseté; point d'élégance et pourtant point vulgaire; des manières un
+peu embarrassées et pourtant fermes; quelque arrogance même, quoique
+cachée. Il était, avec les Anglais considérables qui se trouvaient
+là, d'une politesse à la fois un peu humble et impérieuse; on sentait
+qu'ils avaient été ses maîtres et qu'il était puissant sur eux; il
+avait subi leur domination et il recevait leurs empressements. Il
+était évidemment flatté d'être invité à dîner avec moi; je lui dis
+quand on me le présenta: «Nous sommes ici, vous et moi, monsieur,
+deux grandes preuves du progrès de la justice et du bon sens; vous,
+catholique, membre de la Chambre des communes d'Angleterre; moi,
+protestant, ambassadeur de France.» Cette entrée en matière lui
+plut, et nous causâmes, pendant le dîner, presque comme d'anciennes
+connaissances. Le matin, mistriss Stanley avait hésité à inviter
+quelques personnes pour le soir; elle s'y était pourtant décidée,
+et je vis arriver, après le dîner, lord et lady Palmerston, lord
+Normanby, lord Clarendon, l'évêque de Norwich, lady William Russell
+et quelques autres. En sortant de table, un accès de modestie sociale
+prit à M. O'Connell; il voulait s'en aller: «Vous avez du monde,»
+dit-il à M. Stanley.--Oui, mais restez, restez; nous y comptons.--Non,
+je m'en vais.--Restez, je vous prie.» Et il resta, avec une
+satisfaction visible qui ne manquait pourtant pas de fierté. «C'est
+donc là M. O'Connell?» me dit lady William Russell qui probablement
+ne l'avait jamais vu.--Oui, lui dis-je, et je suis venu de Paris pour
+vous l'apprendre.--Vous croyiez peut-être que nous passions notre vie
+avec lui?--Je vois bien que non.» Ils étaient tous évidemment bien
+aises d'avoir cette occasion de lui être agréables, et lui bien
+aise d'en profiter. Il parla beaucoup; il raconta les progrès de la
+tempérance en Irlande, les ivrognes disparaissant par milliers, le
+goût des habits propres et des manières moins grossières venant à
+mesure que l'ivrognerie s'en allait. Personne ne voulait élever de
+doute. Je lui demandai si c'était là une bouffée de mode populaire ou
+une réforme durable. Il me répondit avec gravité: «Cela durera, nous
+sommes une race persévérante, comme on l'est quand on a beaucoup
+souffert.» Il prenait plaisir à s'adresser à moi, à m'avoir pour
+témoin du meilleur sort de sa patrie et de son propre triomphe. Je
+me retirai vers minuit, et je me retirai le premier, laissant M.
+O'Connell au milieu de quatre ministres anglais et de cinq ou six
+grandes dames qui l'écoutaient avec un mélange un peu comique de
+curiosité et de hauteur, de déférence et de dédain.
+
+Je fis aussi connaissance, quelques jours après, avec un autre homme,
+beaucoup moins célèbre et moins important dans la sphère politique,
+mais investi, en Angleterre, d'une influence et d'une faveur publique
+très-originale et personnelle. La duchesse de Sutherland, alors
+grande maîtresse de la garde-robe de la reine et l'une des plus
+nobles parures du parti whig, autant par sa bonté que par sa beauté,
+m'écrivit un matin que le docteur Arnold désirait me voir et viendrait
+passer un jour chez elle dans ce dessein. Neuf ans auparavant, sans
+que nous eussions jamais eu aucune relation personnelle, il m'avait
+envoyé une édition de Thucydide qu'il venait de publier, en me
+témoignant une sympathie qui n'avait rien de superficiel ni de banal.
+Il vint en effet à Londres le 10 avril, et ce fut pour moi un jour
+de vive jouissance intellectuelle et morale. Le docteur Arnold
+était depuis longtemps déjà à la tête du collége de Rugby, grand
+établissement d'éducation publique, fondé sous la reine Elizabeth,
+dans le comté de Warwick; et sans la moindre charlatanerie, par ses
+seuls et propres mérites, il l'avait porté au plus haut degré de
+prospérité et de popularité. Je trouvai en lui un homme d'un esprit
+singulièrement élevé, animé, ouvert, large, exempt de préjugé et de
+routine, curieux de progrès, et en même temps ferme, pratique, sans
+fantaisies bizarres ou vagues, fidèlement attaché à toutes les fortes
+bases de l'ordre moral et social. Je n'ai point rencontré d'âme plus
+puissamment sympathique, plus humaine avec autorité. Il avait, en
+littérature classique, en histoire, dans les sciences, un savoir
+aussi solide que varié; et sans être bien nouvelles, ses idées et ses
+méthodes, en fait d'éducation comme d'instruction, lui appartenaient
+en propre, et il les appliquait avec une verve communicative et
+efficace. Il agissait beaucoup par la conversation, d'âme à âme, et
+savait se servir de la liberté aussi bien que de la règle. Jamais
+peut-être aucun chef d'établissement semblable n'a exercé, sur la
+génération qui a passé par ses mains, une influence plus intime, ni
+laissé, dans les esprits et dans les coeurs, un plus profond souvenir.
+
+Les whigs avaient alors la bonne fortune de compter dans leurs rangs,
+soit au sein même des affaires, soit sur les lisières de la politique
+active, plusieurs hommes éminents qui, par leurs écrits, agissaient
+puissamment sur le public; et j'eus aussi la bonne fortune de
+contracter avec plusieurs d'entre eux, à cette époque, des rapports
+de grande bienveillance ou même d'étroite amitié. Ils sont tous morts
+aujourd'hui, les uns, avant de ressentir les atteintes de l'âge, et
+dans la vigueur comme dans la maturité de leur talent; les autres,
+après avoir parcouru toute la carrière et atteint, par un noble
+travail, un juste renom et un honorable repos. Je ne me refuserai pas
+le mélancolique plaisir de rappeler ici leur mémoire, les impressions
+que j'ai reçues d'eux et les liens qui nous ont unis.
+
+M. Hallam est celui avec qui j'ai été le plus intimement lié. Dès
+que je l'ai connu, et plus je l'ai connu, son caractère et son esprit
+m'ont également attiré et attaché. Avant 1830, ses beaux travaux
+historiques, surtout son _Histoire constitutionnelle d'Angleterre_,
+firent naître entre nous de bienveillants rapports; dans la préface
+de ce dernier ouvrage, il avait parlé de moi et de mon _Histoire de
+la Révolution d'Angleterre_ en termes dont je ne pouvais qu'être
+très-honoré et touché. Après 1830, je le vis à Paris; nous entrâmes en
+correspondance; il m'exprima plusieurs fois son opinion sur ce qui se
+passait en Angleterre, entre autres sur la réforme parlementaire de
+1831, et je fus frappé de la ferme indépendance comme de la judicieuse
+sagacité, soit de ses idées générales, soit de ses appréciations des
+mesures et des événements contemporains. Je n'ai point connu d'homme
+plus sincèrement, plus profondément libéral, et en même temps plus
+exempt de tout préjugé national et de tout esprit de parti; point
+d'homme qui s'inquiétât plus exclusivement de chercher la vérité et de
+rendre justice à tous, sans aucun souci de plaire ou de déplaire à ses
+adversaires ou à ses amis. La rectitude naturelle de son jugement,
+son vaste et exact savoir, la généreuse élévation de son âme et son
+parfait désintéressement le rendaient imperturbablement équitable, et
+étranger, dans la cause même qui lui tenait le plus à coeur, celle de
+la liberté religieuse et politique, à toute espèce de badauderie comme
+de fanatisme. Il me reçut à Londres, en 1840, avec un empressement
+amical; il aimait la société, la conversation, la discussion familière
+des souvenirs ou des idées, et il réunissait souvent à sa table les
+hommes les plus distingués de son pays, lettrés par profession ou par
+goût, M. Macaulay, lord Lansdowne, lord Mahon, sir Francis Palgrave,
+M. Milman, tous charmés de se trouver ensemble et autour de lui. En
+1848, après la Révolution de février, M. Hallam fut pour moi le plus
+véritable, je dirai le plus infatigable ami; il n'y avait point de
+bons offices qu'il ne recherchât l'occasion de me rendre, point
+de soins, point de prévenances qu'il n'eût tous les jours pour mes
+enfants et pour moi, avec cette cordialité affectueuse qui rend tout
+facile et agréable à ceux qu'elle oblige, car elle prend, à ce
+qu'elle fait pour eux, autant de plaisir qu'elle peut leur en faire à
+eux-mêmes. J'ai entendu dire que, dans la première partie de sa vie,
+M. Hallam avait été un peu âpre et impérieux; mais il avait subi de
+grandes douleurs domestiques; il avait perdu sa femme et plusieurs
+de ses enfants, entre autres son fils aîné Arthur, jeune homme d'une
+distinction rare, à la mémoire duquel son ami, le poëte Tennyson, a
+consacré une de ses plus belles oeuvres de poésie morale, intitulée:
+_In memoriam_. Au lieu d'aigrir ou d'assombrir M. Hallam, le malheur
+et l'âge l'avaient adouci et attendri; personne n'apercevait plus
+en lui la moindre trace de rudesse; il conservait tout son mouvement
+d'esprit, tous ses goûts littéraires et sociables, et semblait jouir
+de la vie en homme qui la trouve encore douce et veut la rendre douce
+à ceux qui l'entourent, mais qui en a connu les poignantes tristesses,
+et qui, au fond de l'âme et pour son propre compte, ne s'y passionne
+plus. Après mon retour en France, M. Hallam vint, en 1853, avec sir
+John Boileau, passer quelques jours au Val-Richer; il était encore le
+même, l'esprit toujours aussi animé et le coeur aussi affectueux; mais
+peu de temps après, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui le
+laissa impotent et presque éteint. Pendant le voyage que je fis en
+Angleterre en 1858, j'allai le voir à la campagne, à Penshurst, près
+de Londres, où il vivait retiré chez sa fille, mistriss Cator. Je le
+trouvai enfoncé dans son fauteuil, auprès d'une table encore chargée
+de livres, quelques-uns entr'ouverts, et tenant à la main le _Times_
+du jour qu'il laissa tomber à terre quand j'entrai; il pouvait à peine
+marcher, ne parlait qu'avec embarras, et il arrêta sur moi des regards
+lents et tristes où perçaient un souvenir d'affection et le plaisir
+qu'il éprouvait à me revoir, mais qu'il n'exprimait pas. J'abrégeai
+ma visite qui le fatiguait autant qu'elle m'attristait. Il mourut
+quelques mois après. Homme rare, et modeste autant que rare, à qui il
+n'a manqué que plus d'éclat dans le talent et une soif plus passionnée
+du succès pour exercer, sur le public, autant de puissance qu'il a
+obtenu d'estime et d'amitié de ceux qui l'ont bien connu.
+
+Je n'ai pas vécu aussi intimement avec lord Macaulay (M. Macaulay en
+1840), et même après l'avoir beaucoup vu, j'ai moins connu l'homme que
+l'écrivain. Avant que nous nous fussions rencontrés, j'admirais son
+art savant et brillant pour recueillir les faits, les grouper, les
+animer, transformer le récit en drame, et semer, à travers les
+scènes et les acteurs du drame, les observations et les jugements du
+spectateur; il a excellé à répandre sur le passé des flots de lumière
+et de couleur, en le mettant constamment en face des idées et des
+moeurs du temps présent. Quand j'ai personnellement connu lord
+Macaulay, j'ai joui plus vivement encore de mon plaisir à l'admirer;
+l'harmonie était parfaite entre l'homme et l'artiste, le causeur
+et l'écrivain; rien ne se ressemblait plus que les écrits de lord
+Macaulay et sa conversation; même richesse et même à-propos dans
+la mémoire, même impétuosité facile dans la pensée, même vivacité
+d'imagination, même clarté de langage, même tour à la fois naturel
+et piquant dans les réflexions. Il y avait, à l'écouter, autant
+d'agrément et presque autant d'instruction qu'à le lire. Et lorsque,
+après tant de curieux et charmants _Essais_, il a publié son grand
+ouvrage, _l'Histoire d'Angleterre depuis l'avénement de Jacques II_,
+les mêmes qualités s'y sont déployées avec encore plus d'abondance et
+d'éclat. Je ne connais point d'histoire où le passé et l'historien qui
+le raconte vivent plus intimement et plus familièrement ensemble; lord
+Macaulay peint les faits et les hommes du XVIIe siècle avec autant
+de détails et des couleurs aussi vives que s'ils étaient ses
+contemporains. Méthode pleine de puissance et d'attrait, mais qui
+entraîne un péril auquel lord Macaulay n'a pas toujours échappé.
+J'éprouve souvent, en le lisant, le regret de rencontrer, dans
+l'histoire, l'esprit de parti de la politique. Je n'ai garde de mal
+penser ni de mal parler des partis; ils sont les éléments nécessaires
+d'un gouvernement libre. J'ai passé bien des années de ma vie dans
+cette arène, et je sais combien, pour lutter avec succès, pour
+gouverner comme pour résister efficacement, il est indispensable
+d'être entouré d'un parti compacte, discipliné, permanent. Les whigs
+et les torys ont fait en Angleterre, depuis deux siècles, la force du
+pouvoir et de la liberté. Mais les partis et l'esprit de parti ne sont
+bien placés que dans la politique active et actuelle; quand on rentre
+dans le passé, quand on rouvre les tombeaux, on doit, aux morts qu'on
+en fait sortir, une complète et scrupuleuse justice; il faut, en les
+ramenant sur la scène, mettre en lumière les idées et les sentiments
+qu'ils y ont portés; il faut faire équitablement, dans leur rôle,
+la part de leurs intérêts et leurs droits, et ne pas mêler à leurs
+cendres les charbons ardents de notre propre foyer. Lord Macaulay
+n'a pas toujours obéi à cette loi de la vérité comme de l'équité
+historique; il a porté quelquefois dans ses récits, et surtout
+dans ses appréciations des actes et des hommes, les passions et les
+préventions des whigs engagés dans les luttes anciennes ou modernes.
+Et j'ai lieu de croire qu'il s'en est lui-même aperçu; j'en ai deux
+preuves décisives puisées, l'une dans son grand ouvrage même, l'autre
+dans mes rapports avec lui. En avançant dans son travail, il s'est
+mieux dégagé de ses impressions premières; la justice de l'historien a
+pris le dessus sur les habitudes du politique; il a été beaucoup plus
+impartial dans son histoire du règne de Guillaume III que dans celle
+du règne de Jacques II, et surtout que dans son résumé des règnes
+de Charles Ier et de Charles II. Il juge les whigs de 1692 plus
+sévèrement que les républicains de 1648; et si je suis bien informé,
+son impartialité nouvelle lui a valu, de la part de quelques whigs
+intéressés ou ardents, d'assez vifs reproches. Ma preuve personnelle
+n'est pas moins concluante. Au printemps de 1848, je voulais que
+mon fils Guillaume reprît à Londres ses études classiques forcément
+interrompues à Paris; j'hésitais entre deux grands établissements,
+le collége de l'Université de Londres (_University's college_),
+fondé sous le roi Guillaume IV, comme cette Université elle-même, par
+l'influence des whigs, et le collége royal (_King's college_), fondé
+vers la même époque, sous le patronage de l'Église anglicane. Je
+consultai M. Macaulay sur le choix: «Vous m'interrogez comme père, me
+dit-il; je ne vous répondrai pas comme homme de parti; j'ai concouru,
+avec mes amis whigs, à la fondation de l'Université de Londres et
+de son collége; envoyez votre fils au _King's college_; c'est le
+meilleur.» Je le remerciai de sa sincérité et je suivis son conseil
+dont mon fils se trouva bien.
+
+J'eus, en 1840, dans les loisirs de mon ambassade, une preuve
+frappante de l'étendue et de l'agrément de son savoir: il m'offrit de
+me servir de _cicerone_ dans la visite de l'abbaye de Westminster et
+de sa célèbre église peuplée de morts dispersés ou entassés pêle-mêle
+dans toutes les parties de l'édifice, rois, reines, guerriers,
+politiques, magistrats, orateurs, écrivains, simples particuliers,
+les uns glorieux, placés là par l'admiration et la reconnaissance
+publiques, les autres obscurs, consacrés par la piété, ou l'affection,
+ou la vanité domestiques. Elizabeth et Marie Stuart, Buckingham
+et Monk, lord Chatham et lord Mansfield, Pitt et Fox, Shakespeare,
+Milton, Newton, Gray, Addison, Watts, les destinées et les natures
+les plus diverses mises côte à côte, la paix du ciel entre les hommes
+après les haines et les rivalités de la terre. Je ne fus pas choqué,
+comme ont paru l'être beaucoup de gens, du grand nombre des morts
+obscurs; qu'importe aux morts illustres? Ils n'en sont pas moins
+apparents ni moins seuls. Il n'y a pas de foule là; les tombeaux ne se
+gênent pas, ne se masquent pas l'un l'autre; on ne s'arrête que devant
+ceux qui renferment vraiment un immortel. Ce qui est choquant, hideux,
+barbare, ce sont des figures de cire placées là dans des armoires,
+la reine Elizabeth, la reine Anne, Guillaume III et Marie, Nelson,
+Chatham, debout, les yeux ouverts, sous leurs propres vêtements. Cette
+prétention à la réalité, ce mariage de la vie apparente et de la mort
+sont d'un effet révoltant au milieu de ces tombeaux, de ces statues,
+purs symboles qui proclament la mort en perpétuant la mémoire, et
+transmettent le nom aux respects de la postérité sans livrer la
+personne à la curiosité de ses regards. Pendant trois ou quatre
+heures, je me promenai avec M. Macaulay dans cette galerie monumentale
+de la nation et des familles anglaises; je l'arrêtais ou il m'arrêtait
+à chaque pas; et tantôt répondant à mes questions, tantôt les
+devançant, il m'expliquait un monument allégorique, me rappelait un
+fait oublié, me racontait une anecdote peu connue, me récitait quelque
+beau passage des écrivains ou des orateurs dont nous rencontrions les
+noms. Nous passions devant le monument de lord Chatham debout, la tête
+haute et le bras en avant comme dans un mouvement d'éloquence; devant
+lui, à ses pieds, sur une simple pierre, était inscrit le nom de son
+fils William Pitt, déposé là en attendant qu'on eût terminé et placé
+en son lieu le monument qui lui devait être consacré: «Ne dirait-on
+pas, me dit M. Macaulay, que le père se lève et prononce là, devant le
+public, l'oraison funèbre de son fils?» Et à ce propos, quelques-uns
+des plus beaux discours de lord Chatham et de M. Pitt lui revinrent
+en mémoire, et il m'en répéta plusieurs fragments. Les monuments des
+grands écrivains, prosateurs ou poëtes, suscitaient en lui la même
+abondance, la même verve de souvenirs; Milton et Addison étaient, pour
+lui, des favoris, et il me retint plusieurs minutes devant leurs noms,
+se complaisant à me rappeler quelques traits de leur vie, ou à me
+citer quelques passages de leurs oeuvres, presque autant que je me
+plaisais à l'écouter. Un bas-relief, qui retraçait un incident de la
+grande guerre entre l'Angleterre et ses colonies américaines luttant
+pour leur indépendance, se trouva sur notre chemin: «Regardez cette
+figure à laquelle manque la tête, me dit M. Macaulay; c'est celle
+de Washington; le soir, sans doute, en se cachant, quelque ardent
+patriote anglais, encore courroucé contre ce chef de rebelles, se
+satisfit en lui cassant la tête; on la rétablit; quelque temps après
+on la retrouva encore cassée; on a renoncé à la rétablir. Voilà
+comment les patriotes d'un pays comprennent et traitent ceux d'un
+pays rival.» Toute cette visite fut, pour moi, pleine d'intérêt et de
+charme; comme les grands morts de l'Italie sur le passage de Dante,
+les plus illustres personnages de l'histoire et de la littérature
+anglaises sortaient devant moi de leur tombeau, à la voix d'un
+représentant digne d'eux.
+
+_Holland-House_ n'était pas seulement le rendez-vous habituel des
+whigs engagés dans la vie publique; c'était aussi le salon favori,
+le _home_ adoptif des lettrés libéraux étrangers à la conduite des
+affaires, mais dévoués à leurs idées et au redressement des vieilles
+injustices sociales. Ce fut là que je rencontrai pour la première fois
+le révérend Sidney Smith et lord Jeffrey, tous deux fondateurs, en
+1801, de la _Revue d'Édimbourg_, et les deux hommes de ce temps qui,
+en dehors du Parlement, ont le plus contribué aux succès du parti whig
+et aux progrès de la liberté. Ils étaient l'un et l'autre bien loin,
+en 1840, du puissant élan de leur jeunesse et de leur influence;
+mais M. Sidney Smith conservait, à soixante-neuf ans, cette vive
+originalité d'imagination et d'esprit, cette verve inattendue et
+plaisante qui éclataient partout, dans la vie familière comme dans les
+salons, et probablement aussi dans sa propre pensée, quand il était
+seul dans son cabinet. J'écrivais à Paris, après notre première
+rencontre: «J'ai causé hier soir avec M. Sidney Smith, qui a vraiment
+beaucoup, beaucoup d'esprit. Mais tout le monde s'y attend, tout le
+monde vous en avertit. C'est son état d'avoir de l'esprit comme c'est
+l'état de lady Seymour d'être belle. On demande de l'esprit à M.
+Sidney Smith comme une voiture à un sellier. On rit trop de ses
+plaisanteries. On rit avant, pendant, après. Et il plaisante un peu
+trop à propos de toutes choses, même à propos des évêques; ce qui ne
+l'empêche pas d'avoir sa réserve, et même sa timidité envers sa robe;
+il ne veut plus dîner hors de chez lui le dimanche, et il n'ose pas
+le dire à lady Holland qui l'invite le dimanche pour le plaisir de
+l'embarrasser.» Là étaient en effet l'embarras et le côté faible de M.
+Sidney Smith; le tour de son esprit et de son langage n'était pas en
+harmonie avec sa situation; il n'était pas devenu ecclésiastique par
+goût et de son libre choix; il avait obéi, en cela, au pressant désir
+de son père; et quelque soin scrupuleux qu'il apportât à remplir tous
+les devoirs de son état, il n'avait pu changer sa nature, ni
+régler toujours, selon de sévères convenances, son intarissable et
+quelquefois bouffonne gaieté. D'ailleurs le meilleur des hommes, aussi
+doux que courageux, plein de charité chrétienne comme de sincérité
+libérale, prédicateur efficace dans sa chaire autant que critique
+éminent dans la _Revue d'Édimbourg_, et dont les sermons, recueillis
+après sa mort, valent bien ses articles, et couvrent amplement ce
+qu'il y avait d'excessif dans ses saillies de moquerie et de gaieté.
+Il vint me voir un jour à l'ambassade, et sa conversation fut un
+agréable mélange de réflexions sérieuses et de traits piquants. Il
+me parla beaucoup de lord John Russell qu'il aimait fort et qu'il
+regardait comme l'âme du cabinet: «Lord Melbourne, me dit-il, est
+un homme de beaucoup d'esprit, un bon et aimable garçon plutôt qu'un
+politique, _a fine fellow rather than a politician_, et bien moins
+insouciant qu'il n'en a l'air.» Il tenait beaucoup à n'être pas pris
+pour un radical: «Les radicaux, me dit-il, sont en déclin dans la
+Chambre des communes, découragés et ne comptant plus sur leur avenir.
+Ils s'étaient figurés qu'ils changeraient toutes choses. Le bon sens
+public les paralyse. La plupart se fondront dans les whigs.» Je ne
+lui demandai pas si les whigs ne feraient pas la moitié du chemin.
+Je l'écoutais sans discuter. Il y a des gens à qui on plaît en leur
+parlant; à d'autres, en les écoutant. On les distingue bien vite. M.
+Sidney Smith était accoutumé à être écouté, et même attendu.
+
+Malgré l'ancienne union de leurs idées et de leurs travaux, lord
+Jeffrey, à l'époque où je l'ai connu, ne ressemblait en rien au
+révérend Sidney Smith. L'ecclésiastique anglais était resté, à
+soixante-neuf ans, aussi animé, aussi gai, aussi bienveillant, aussi
+confiant dans la nature humaine et dans l'avenir des sociétés humaines
+qu'il avait pu l'être dans sa jeunesse. Le critique écossais, à
+soixante-sept ans, portait l'empreinte des épreuves et des mécomptes
+de la vie. Profondément sérieux et sagace, il avait dans l'esprit plus
+d'activité et de fermeté que de penchant aux brillantes et lointaines
+espérances; sincèrement attaché aux principes qu'il avait soutenus et
+au parti qu'il avait servi avec ardeur, il se méprenait peu sur
+leurs mauvaises pentes et leurs mauvaises chances; il avait exercé la
+critique littéraire avec autant d'intégrité et d'indépendance que de
+pénétration et de bon jugement; mais il était las de critiquer et ne
+trouvait plus guère à admirer. Il aimait beaucoup la conversation,
+la discussion, l'échange et le choc des idées; il y était abondant,
+ingénieux, sensé sans pédanterie quoique avec vigueur; mais ses goûts
+de société étaient combattus et attiédis par sa préférence de plus en
+plus prononcée pour sa petite maison de campagne, près d'Édimbourg,
+pour la vie domestique et la méditation tranquille au sein d'une belle
+nature. Après l'adoption de la réforme parlementaire, il était entré
+dans la Chambre des communes; mais il n'y avait obtenu ni un succès
+oratoire, ni une importance politique proportionnés à ses succès et à
+son importance dans le monde lettré. Il était sorti du Parlement sans
+regret, quoique avec un peu de tristesse, avait accepté un siége dans
+la haute cour de session d'Écosse, et ne venait plus à Londres que
+rarement et pour peu de jours. Nous eûmes un matin, chez moi, un long
+entretien sur l'état actuel des idées et des moeurs, des sociétés et
+des gouvernements; je fus frappé de la ferme indépendance et de
+la longue prévoyance de sa pensée; ce vaillant champion des idées
+libérales s'inquiétait vivement de la domination exclusive de la
+démocratie, autant pour la dignité humaine et la liberté politique que
+pour la sécurité des droits divers et la forte constitution des États.
+Mais il m'exprimait ces judicieux sentiments avec cette nuance de
+découragement et d'humeur qui donne à l'esprit l'air vieux, et la
+vieillesse ne va pas mieux à l'esprit qu'au corps.
+
+En sortant de _Holland-House_ ou de _Lansdowne-House_, j'allais
+quelquefois finir ma soirée dans un modeste salon, chez deux vieilles
+personnes, miss Berry et sa soeur Agnès, que j'avais vues souvent
+à Paris. Après avoir longtemps vécu, sur le continent comme en
+Angleterre, dans le monde élégant et lettré, elles habitaient Londres,
+âgées l'une de soixante-dix-huit, l'autre de soixante-quatorze ans,
+restant chez elles tous les soirs, et recevant d'anciens amis et
+des gens d'esprit bien aises d'être assurés de les trouver et de s'y
+trouver ensemble. Elles avaient pour amie et pour compagne fidèle lady
+Charlotte Lindsay, fille de lord North, femme d'esprit aussi, pleine
+des souvenirs de la cour et de l'histoire d'Angleterre pendant le
+ministère de son père, et prenant plaisir à les raconter. L'aînée
+des deux soeurs, miss Berry, avait été belle et l'objet des soins
+particuliers d'Horace Walpole qu'elle avait, disait-on, refusé
+d'épouser, tout grand seigneur et homme d'esprit qu'il était, le
+trouvant trop vieux. Elle aimait la France et la société française
+qu'elle avait vues dans des temps et des états bien différents, et
+elle rappelait volontiers que c'était à la cour de Louis XVI, et par
+une bonne grâce particulière de la reine Marie-Antoinette, qu'elle
+avait été, pour la première fois de sa vie, invitée à un grand bal.
+En 1815, elle avait publié un premier recueil des _Lettres de lady
+Russell_, en le faisant précéder d'un _Essai biographique_ écrit
+avec une émotion intelligente; et en 1840, je reportai sur l'éditeur
+quelque chose du profond et tendre intérêt que la mémoire de cette
+personne si rare, admirable exemple de la passion dans la vertu,
+m'avait dès lors inspiré. Je retrouvais d'ailleurs, dans le petit
+salon de miss Berry, non-seulement les goûts, mais les habitudes de
+la société et de la conversation françaises, plus de facilité, de
+variété, de sympathie complaisante que dans la plupart des salons
+anglais, un vif mouvement d'esprit littéraire et des sentiments
+libéraux sans préoccupations politiques. C'était, pour moi, un
+agréable délassement et comme un retour momentané vers ma jeunesse,
+dans le salon de madame Suard ou de madame d'Houdetot.
+
+Quelque liberté que je prisse soin de garder pour mes relations
+personnelles, je voyais moins les torys que les whigs: non-seulement
+parce que je n'avais pas à traiter avec eux, mais aussi parce qu'ils
+avaient à Londres moins de foyers de réunion et de conversation un peu
+intime. J'ai déjà dit quel courtois empressement m'avaient témoigné, à
+mon arrivée, les principaux d'entre eux, notamment sir Robert Peel et
+lord Aberdeen; dès le 7 mars 1840, sir Robert Peel me donna à dîner
+avec ses plus particuliers amis. Lord Aberdeen se plaignait de ne
+pas me voir plus souvent. C'était surtout chez lady Jersey que je
+rencontrais les hommes considérables du parti et des diverses nuances
+du parti; elle leur était très-fidèle, et prenait beaucoup de soin
+pour les attirer chez elle et leur rendre son salon agréable. Je
+fis là connaissance avec lord Lyndhurst, lord Ellenborough et sir
+Stratford Canning, aujourd'hui lord Stratford de Redcliffe: le
+premier, déjà âgé, me frappa par la vigueur, la précision, la netteté
+de sa pensée et de sa parole, et dix ans plus tard, je lui ai retrouvé
+les mêmes qualités, presque au même degré. Sir Stratford Canning
+n'avait pas encore déployé, dans l'ambassade de Constantinople,
+sa dominante et indomptable énergie; mais la mâle franchise de son
+caractère et la fierté douce de ses manières eurent pour moi, dès
+l'abord, un attrait que les dissentiments diplomatiques n'ont jamais
+effacé. Lord Mahon, aujourd'hui comte Stanhope, aussi distingué par
+ses travaux historiques que par ses lumières politiques, réunissait
+souvent chez lui, à déjeuner, les libéraux et les lettrés du parti,
+les adhérents de sir Robert Peel, ceux que dès lors on appelait et qui
+eux-mêmes s'appelaient _conservateurs_ plutôt que torys. Pris dans
+son ensemble, ce parti dominait dans la Chambre des lords, touchait et
+quelquefois atteignait, dans la Chambre des communes, à la majorité,
+et il avait pour chefs des hommes éminents par leurs talents comme par
+leur caractère, et en possession de l'estime du pays. Mais il était
+en proie à un travail, dirai-je de décomposition ou de transformation
+intérieure, qui paralysait sa force et livrait le pouvoir à ses
+adversaires. J'écrivais le 20 mai 1840 à l'un de mes amis: «J'assiste
+ici à un étrange spectacle, au spectacle d'une opposition très-forte,
+très-bien gouvernée, et qui n'ose pas, qui, de son propre aveu, ne
+peut pas devenir gouvernement. Les vieux torys, les torys de lord
+Liverpool et de lord Castlereagh sont à la fois le corps d'armée et
+l'embarras, le nerf et le fardeau du parti. Si tous les conservateurs
+étaient de l'espèce de sir Robert Peel, ils seraient les maîtres.
+Tenez pour certain que, bien qu'il n'y ait pas eu naguère ici,
+comme chez nous, une révolution, il y a, ici, comme chez nous, des
+résistances et des arrogances de classe que le pays n'acceptera
+plus; il y a des réformes, faites ou à faire, que tout le monde devra
+accepter, et qui rendront incapable de gouverner quiconque ne les
+acceptera pas sérieusement et sincèrement. Deux choses me frappent
+également en Angleterre, la puissance de l'esprit de conservation, et
+la puissance de l'esprit de réforme. Malgré la violence des paroles
+et la ténacité des engagements de parti, ce pays-ci est le pays du
+bon sens définitif, du progrès lent mais continu. Il ne retrouvera un
+gouvernement fort que lorsque les partis divers, sans abdiquer leurs
+maximes et leurs tendances caractéristiques, se seront tous décidés
+à pratiquer cette politique équitable et modérée vers laquelle, soit
+qu'ils le proclament, soit qu'ils s'en taisent, convergent aujourd'hui
+tous les esprits.»
+
+On prévoyait dès lors avec certitude que sir Robert Peel ne tarderait
+pas à arriver au gouvernement par cette voie; j'écrivais le 23 mai,
+à la veille d'un échec des whigs: «J'ai cru jusqu'ici que les
+conservateurs, les gens d'esprit du moins, ne se souciaient pas, au
+fond, de renverser le cabinet. Je commence à en douter. L'un d'entre
+eux m'a dit hier: «Nous dissoudrions le Parlement. La dissolution nous
+donnerait trente voix de majorité. Le problème du moment est d'obtenir
+de la Chambre des lords les réformes nécessaires, en Irlande et
+ailleurs. Peel peut seul manier (_manage_) cette chambre et lui faire
+faire des pas en avant. Peel n'est pas un grand homme, mais il fera ce
+que de grands hommes ne pourraient pas faire[8].»
+
+[Note 8: _Peel is not a great a man; but, he will do what great men
+could not do._]
+
+Sir Robert Peel a fait ce qu'on attendait de lui. Reste maintenant
+à savoir comment se refera ce qu'il a défait. De grandes réformes
+sociales ont été accomplies; les grands partis politiques, nécessaires
+à la puissance et à la longue durée des gouvernements libres,
+parviendront-ils à se réorganiser? C'est dans le travail de ce nouveau
+problème que tâtonne aujourd'hui l'Angleterre.
+
+De tous les champions du vieux torysme anglais que j'ai rencontrés,
+c'est un homme étranger à la haute aristocratie et à la cour, c'est
+un bourgeois lettré et placé, dans la carrière politique, au troisième
+rang, M. John Wilson Croker, qui m'a le mieux représenté et fait
+comprendre son parti. Il avait été longtemps membre de la Chambre
+des communes et secrétaire de l'Amirauté; mais, depuis la réforme
+parlementaire qu'il avait énergiquement et spirituellement combattue,
+il était sorti du Parlement et des affaires, et ne s'occupait plus que
+de critique politique et littéraire. Il y portait toutes les maximes,
+toutes les traditions, toutes les passions d'un serviteur du cabinet
+de lord Liverpool et de lord Castlereagh, toujours ardent adversaire,
+au dedans, des whigs, même quand il sentait la nécessité de certaines
+réformes, au dehors, de la Révolution française, républicaine ou
+impériale, quoique sans haine ni jalousie envers la France, et plein
+même, pour le génie français, d'admiration et presque de goût, comme
+un spectateur intelligent admire un grand acteur. C'était un homme
+d'une instruction peu commune, d'un esprit sagace, vigoureux,
+judicieux, curieux, mais l'esprit de parti incarné, intraitable,
+résolu à tout défendre, de peur de laisser entamer le système général
+auquel il appartenait. Il occupait, dans le palais de Kensington, un
+appartement que lui avait donné, pour sa vie, le roi George IV, et
+c'était dans le _Quarterly Review_ qu'il déployait toute sa polémique.
+Je l'avais vu à Paris avant 1840; je le revis à Londres pendant mon
+ambassade; et quand je retournai en Angleterre en 1848, il me donna
+des marques d'un intérêt aussi actif qu'affectueux. Nous discutions
+à perte de vue; mais nous nous comprenions, même quand nous ne nous
+accordions pas, et j'ai beaucoup appris, dans ses entretiens, sur
+l'état de la société anglaise et sur l'histoire de son temps.
+
+Les radicaux faisaient peu de bruit à Londres en 1840. En Angleterre
+comme ailleurs, plus que partout ailleurs, ce parti comprend deux
+éléments très-divers, les radicaux révolutionnaires et les radicaux
+réformateurs: les uns, ennemis passionnés de l'ordre établi et
+aspirant à le renverser; les autres, novateurs systématiques,
+travaillant à faire prévaloir leurs théories dans les institutions
+nationales et par ces institutions mêmes, sans en changer les grandes
+bases. La réforme parlementaire de 1832 avait, pour un temps, réduit
+ces deux fractions du parti, la première à l'impuissance, la seconde
+à l'espérance patiente: les chartistes ne tentaient plus de
+manifestations populaires, et les démocrates constitutionnels
+s'appliquaient à faire prévaloir, dans le Parlement comme dans le
+public, leurs projets de réforme: «J'ai dîné hier chez M. Grote
+avec cinq ou six radicaux, écrivais-je à Paris le 19 mars, esprits
+tranquilles quoique bien radicaux. M. Grote me parle des chartistes
+à peu près comme lord John Russell, et lord John Russell comme lord
+Aberdeen. Il y a bien du factice dans le classement politique des
+hommes, et ils diffèrent bien moins qu'ils ne croient. Mais c'est
+là le gouvernement représentatif; par la publicité et la discussion
+continues, il aggrave les dissentiments et échauffe les luttes. La vie
+politique est à ce prix.» En dehors du Parlement et dans les relations
+sociales, les whigs prenaient bien du soin pour plaire aux radicaux
+réformateurs et les attirer dans leurs rangs; j'écrivais le 30 avril:
+«Madame Grote devient un personnage; lady Palmerston l'a invitée à une
+soirée. J'ai entendu avant-hier lady Holland faire un petit complot
+pour l'avoir à dîner à _Holland-House_ la semaine prochaine, et elle
+recommandait à lord John Russell de n'y pas manquer et de plaire à
+madame Grote. Ils ne lui plaisent pas et elle ne leur plaira pas. Elle
+a de la hauteur et veut de la place. Ils ne lui en feront pas assez.
+Les complaisances aristocratiques ne réussiront pas à se mettre au
+niveau des fiertés bourgeoises. Il doit, il peut y avoir, entre les
+deux classes, des rapprochements sérieux et efficaces, par nécessité,
+par bon sens, par esprit de justice et de prévoyance; mais ce sera
+de l'entente politique, non de l'assimilation sociale; on pourra agir
+ensemble dans le Parlement; on ne vivra pas familièrement ensemble
+dans les salons. On n'aura pas le vote de M. Grote comme don Juan
+obtient l'argent de M. Dimanche. Tout ce qui est factice, superficiel,
+momentané dans les rapports de la vie mondaine, demeure sans effet, si
+même cela ne nuit pas à l'accord, au lieu d'y servir.»
+
+En ma qualité de protestant, j'étais, pour les divers partis religieux
+en Angleterre, anglicans et dissidents, un objet de curieuse et
+bienveillante attention. Peu après mon arrivée, l'évêque de Londres,
+M. Bloomfield, savant helléniste, me donna à dîner avec l'archevêque
+de Cantorbéry, l'évêque de Llandaff, deux chanoines de Westminster et
+quelques laïques zélés. Il me demanda d'aller avec lui un dimanche,
+dans sa voiture, à l'office solennel, dans l'église de Saint-Paul. Il
+voulait m'y faire une réception officielle et étaler un peu, dans sa
+cathédrale, un ambassadeur de France protestant. Je m'y refusai. Je
+n'aime pas les grandeurs humaines dans ce lieu-là. J'allai en effet à
+Saint-Paul, mais sans bruit, entrant simplement avec l'évêque et
+assis à côté de lui. Parmi les prélats anglicans avec qui je fis
+connaissance, l'archevêque de Dublin, M. Whately, correspondant de
+notre Institut, m'intéressa et me surprit; esprit original, fécond,
+inattendu, instruit et ingénieux plutôt que profond dans les sciences
+philosophiques et sociales, le meilleur des hommes, parfaitement
+désintéressé, tolérant, libéral, populaire, et, à travers son
+infatigable activité et son intarissable conversation, étrangement
+distrait, familier, ahuri, dégingandé, aimable et attachant, quelque
+impolitesse qu'il commette et quelque convenance qu'il oublie. Il
+devait parler le 13 avril, à la Chambre des lords, contre l'archevêque
+de Cantorbéry et l'évêque d'Exeter, dans la question des biens à
+réserver pour le clergé au Canada[9]: «Je ne suis pas sûr, me dit lord
+Holland, que, dans son indiscrète sincérité, il ne dise pas qu'il ne
+sait point de bonne raison pour qu'il y ait, à la Chambre des lords,
+un banc des évêques.» Il ne parla point, car le débat n'eut pas
+lieu; mais, dans cette occasion comme dans toute autre, il n'eût
+certainement pas sacrifié, aux intérêts de sa corporation, la moindre
+parcelle de ce qu'il eût regardé comme la vérité ou le bien public.
+
+[Note 9: _Clergy reserves._]
+
+On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup, notamment en France,
+de l'Église anglicane; elle est, à mon avis, peu connue et mal
+comprise. On lui reproche d'avoir pris naissance, non dans les
+croyances publiques, mais dans la tyrannie de Henri VIII; d'avoir,
+à son origine, scandaleusement varié dans ses professions de foi; de
+s'être approprié les dépouilles de l'Église catholique; d'avoir à son
+tour tyrannisé les dissidents et maltraité le bas clergé; enfin de
+manquer d'indépendance, ayant et acceptant, pour chef de l'Église, le
+chef laïque de l'État. Il y a beaucoup de vrai dans ces reproches,
+et je ne chercherai pas à les atténuer en discutant ce qu'ils peuvent
+avoir d'excessif. Je ne demanderai même pas quels sont les pouvoirs,
+quels sont les établissements humains dont on pourrait sonder
+l'origine sans y rencontrer les violences et les vices que sème
+partout la main des hommes quand elle prétend aux honneurs de la
+création. Un fait spécial apparaît dans l'histoire de l'Église
+anglicane; en durant et en grandissant, elle s'est singulièrement
+éloignée et affranchie de son berceau. Elle est riche, riche de
+biens qui lui appartiennent en propre; elle exerce sur la masse de la
+population anglaise une grande influence; elle siége dans la
+Chambre des lords; par son origine, par sa situation, elle semble
+essentiellement engagée dans la politique; elle y a été d'abord
+intimement associée et presque asservie; et pourtant elle n'a
+aujourd'hui point de prétentions politiques; elle se renferme dans
+sa mission religieuse; il n'est jamais arrivé qu'une Église si bien
+dotée, si haut placée et investie d'une si puissante action morale,
+se contentât si sagement de son rôle spirituel et cherchât si peu
+à intervenir dans le gouvernement civil du pays. Est-ce défaut
+d'indépendance dans son propre domaine et complète soumission au
+pouvoir laïque dont elle reconnaît la suprématie? Nullement, et
+ceux-là se trompent fort qui jugent, en ceci, d'après les inductions
+logiques et les premières apparences de l'histoire. Quand la Réforme
+du XVIe siècle a éclaté, l'une de ses principales causes a été
+l'ardent travail des laïques, princes et peuples, non-seulement
+pour affranchir l'État de la domination de l'Église, mais aussi pour
+prendre, dans le gouvernement de l'Église elle-même, leur place et
+leur part. Tels avaient été les progrès de la civilisation et
+le mouvement des esprits que, dans une grande partie de l'Europe
+chrétienne, la société laïque ne voulait plus, même en matière de
+discipline religieuse, subir, sans participation et sans contrôle, le
+pouvoir absolu de la société ecclésiastique, du clergé. A la suite
+des luttes suscitées par cette fermentation sociale, trois systèmes
+se sont trouvés en présence: 1º le système catholique, c'est-à-dire
+l'autonomie indépendante de l'Église religieusement gouvernée par
+le clergé seul; 2º le système mixte, c'est-à-dire l'autonomie
+indépendante de l'Église religieusement gouvernée par les
+ecclésiastiques et les laïques mêlés à divers degrés et sous diverses
+formes; 3º l'Érastianisme, c'est-à-dire l'abolition de l'autonomie de
+l'Église et son gouvernement passant aux mains du souverain laïque de
+l'État. Je n'ai garde de comparer ici ces divers systèmes; je ne veux
+que les constater et les caractériser. Les deux derniers, quoique
+très-divers, puisque l'un a maintenu et l'autre aboli l'autonomie
+indépendante de l'Église, ont pris également leur source dans
+l'influence croissante de la société laïque et dans son désir
+d'échapper au pouvoir absolu du clergé. L'Érastianisme a prévalu
+en Angleterre, dans l'Église nationale, pendant que le système du
+gouvernement mixte prévalait, sur le même sol, dans la plupart des
+sectes dissidentes, Presbytériens, Indépendants, Baptistes, etc. Mais
+quoique soumise, en principe, au gouvernement laïque de l'État,
+et d'abord son docile et quelquefois même son servile instrument,
+l'Église anglicane n'a pas tardé à devenir, en fait, très-libre dans
+l'ordre spirituel. Par quelques-unes de ses maximes fondamentales, par
+son organisation aristocratique, par ses intérêts spéciaux, elle est
+restée le naturel et très-utile allié du pouvoir civil; mais depuis
+longtemps la Couronne et le Parlement ne se mêlent guère de ses
+affaires propres et intérieures, pas plus qu'elle ne se mêle elle-même
+des affaires de l'État. L'Église nationale a sa part, en Angleterre,
+de la liberté générale du pays; le complet établissement du régime
+libre a eu là cette salutaire conséquence que le pouvoir temporel
+et le pouvoir spirituel, bien que nominalement réunis dans les
+mêmes mains, se sont, dans la pratique, séparés l'un de l'autre et
+mutuellement respectés. L'instinct du droit et le bon sens ont prévalu
+à ce point que l'État et l'Église, confondus en apparence, sont
+distincts en réalité, et se renferment habituellement chacun dans son
+domaine naturel.
+
+Et en même temps que l'état général de la société anglaise faisait
+ainsi recouvrer, en fait, à l'Église anglicane, une partie de
+l'indépendance qui lui manque en principe, cette Église vivait en
+présence de sectes dissidentes longtemps persécutées, opprimées,
+jamais anéanties ni entièrement dépouillées de leurs libertés
+anglaises, et toujours en possession de leur autonomie religieuse.
+Cette concurrence continue n'a pas permis à l'Église anglicane de
+tomber, d'une façon durable, dans l'indifférence, l'apathie, le
+relâchement, les moeurs mondaines, la complaisance servile envers le
+pouvoir; au milieu de ses faiblesses, de ses langueurs, de ses chutes,
+elle a eu constamment sous les yeux des exemples de foi vive, de
+ferveur pieuse, de ferme indépendance. A travers leurs divagations et
+leurs emportements, ces mérites n'ont jamais manqué, en Angleterre,
+aux sectes dissidentes; et leurs exemples, leur rivalité ont agi, sur
+l'Église anglicane, comme un aiguillon dans ses flancs; elle a été
+constamment provoquée et amenée à se relever, à se ranimer, à se
+retremper dans la foi et la vie chrétiennes. Elle n'est certes pas
+exempte aujourd'hui des doutes, des déviations, de la fermentation
+hostile qui travaillent le christianisme tout entier; comme l'Église
+catholique, comme les sectes dissidentes anglaises, comme le
+protestantisme continental, elle a ses incrédules, ses sceptiques,
+ses critiques; mais c'est une grande ignorance des faits ou un grand
+aveuglement de la passion de croire que, pour cela, elle soit en état
+de décomposition et de décadence; au milieu même de la crise générale
+que subit le christianisme, l'Église anglicane est devenue de nos
+jours et devient chaque jour plus chaudement et plus efficacement
+chrétienne; les croyances essentielles du christianisme, les moeurs
+graves, les sentiments pieux, la foi, le zèle et la charité chrétienne
+y sont en incontestable progrès; les édifices consacrés à son culte
+se multiplient rapidement; les populations s'y réunissent bien plus
+nombreuses et plus empressées; ses oeuvres pieuses, prochaines ou
+lointaines, s'étendent et prospèrent. Quand j'arrivai à Londres, en
+1840, quand je vis l'Église anglicane de près et à l'oeuvre, je fus
+frappé de la féconde activité religieuse qui s'y déployait; et
+depuis cette époque, les faits que j'ai recueillis ou vus moi-même
+me laissent convaincu qu'au sein de cette Église et en dépit des
+mouvements contraires, ce mouvement de renaissance chrétienne n'a pas
+cessé de se développer.
+
+J'observai, chez les sectes dissidentes, un mouvement, non pas
+semblable, mais correspondant et d'un effet non moins salutaire. Dans
+ces petites sociétés persécutées, la ferveur religieuse avait toujours
+été grande; mais des sentiments violents et durs y régnaient; la haine
+semble une vengeance de l'injustice, et les hommes se soulagent de
+leurs maux en en détestant les auteurs. Quand une politique libérale
+a fait cesser, en Angleterre, les gênes oppressives, les restrictions
+offensantes qui pesaient sur les dissidents, quand ils ont vu l'Église
+anglicane devenir à la fois plus zélée dans sa vie religieuse et plus
+bienveillante envers eux, ils se sont eux-mêmes apaisés et adoucis;
+l'isolement légal cessait, le rapprochement volontaire s'est accompli.
+Progrès moral d'abord plus qu'intellectuel; les idées religieuses
+de plusieurs des sectes dissidentes anglaises restent encore, sur
+beaucoup de points, bien étroites et exclusives; mais les sentiments
+amers et les préventions haineuses se sont singulièrement effacés. Les
+coeurs sont plus chrétiens que les esprits.
+
+J'assistai un jour à un remarquable exemple de cet heureux progrès.
+J'avais vu plusieurs fois, à Paris, en 1838 et 1839, une femme déjà
+célèbre alors par ses oeuvres pieuses dans les prisons, mistriss
+Elizabeth Fry, de la secte des quakers, si le mot de _secte_ peut être
+employé à propos d'une personne dont le coeur était si ouvert à toutes
+les sympathies humaines; le nom que se donnent eux-mêmes les quakers,
+_Société des amis_, lui convenait beaucoup mieux. Partout où elle
+avait passé, en France et en Allemagne comme en Angleterre, Mme Fry
+avait vivement frappé tous ceux qui l'avaient vue, les grands comme
+les déshérités de la terre, les vertueux comme les coupables de la
+société, par son ardeur, je dirai aussi par sa puissance chrétienne
+et philanthropique. Je la revis à Londres en 1840, et elle m'engagea à
+dîner chez elle le 6 juillet, avec sa nombreuse famille et ses
+intimes amis. Je trouvai là, avec les quakers, des anglicans, des
+presbytériens, des indépendants, probablement d'autres dissidents
+encore, tous conservant leur croyance et leur physionomie propres,
+et pourtant réunis dans un sentiment commun de piété libre et
+affectueuse. Parmi les enfants mêmes de Mme Fry, plusieurs avaient
+cessé d'être quakers et étaient rentrés dans l'Église anglicane; ils
+n'étaient pas moins bien traités, ni moins à l'aise dans leur famille.
+Évidemment, le respect de la liberté religieuse et de la foi sincère
+avait pénétré assez avant dans toutes ces âmes pour maintenir la
+bienveillance et la paix au sein de la diversité.
+
+Je trouve, dans les _Mémoires_ mêmes de Mme Fry sur sa vie, publiés
+par deux de ses filles, une mention de ce dîner que je veux citer
+textuellement, tant elle marque bien le caractère original de la
+personne et de la réunion:
+
+«Upton-Lane, le septième jour du septième mois.
+
+«Nous avons eu hier à dîner l'ambassadeur de France et une nombreuse
+compagnie. Ces occasions sont sérieuses pour moi. Je me demande s'il
+est bien fait de donner un dîner qui coûte cher, s'il en peut résulter
+quelque bien, et si, à l'approche de la mort, nous emploierions ainsi
+notre temps. D'un autre côté, après l'extrême bienveillance qui nous
+a été témoignée en France, même par le gouvernement français, nous
+devons bien aux Français quelque marque d'attention. Il est juste
+d'ailleurs et chrétien de se montrer hospitalier envers les étrangers,
+et je ne crois pas qu'on ait tort de les recevoir, dans une certaine
+mesure, comme ils ont coutume de vivre. Ma crainte est de n'avoir pas
+assez bien employé ce temps pour mettre en avant les importants sujets
+qui doivent toujours nous occuper. J'ai essayé de le faire un peu; pas
+assez, j'ai peur.»
+
+Mme Fry pouvait se rassurer; elle n'avait pas négligé cette occasion
+de conversation morale et pieuse. Il est vrai qu'elle avait aussi pris
+quelque plaisir à faire apporter dans le salon un grand portefeuille,
+et à me montrer les portraits et les lettres des personnages
+considérables, grands du monde ou de l'esprit, avec qui elle avait été
+en rapport. Femme forte et excellente, née pour convertir, consoler et
+commander, car elle avait beaucoup de charité chrétienne, de sympathie
+féminine, d'autorité naturelle et un peu de vanité.
+
+Après mes souvenirs de la société anglaise, telle que je l'ai vue en
+1840, je voulais parler aussi de la cour d'Angleterre à cette époque.
+Je ne le ferai pas aujourd'hui. Je voyais commencer alors ce rare
+bonheur royal que la mort du prince Albert vient de détruire avant
+l'heure, s'il est permis de dire que telle heure, et non pas telle
+autre, convient à la mort. Comment retracerais-je en ce moment les
+réunions et les fêtes de cette royauté jeune, heureuse, charmée de
+son ménage comme de son trône, et de qui l'Angleterre se plaisait
+à concevoir ces belles espérances de vertu domestique et de sagesse
+politique qui ont été si dignement remplies? Les plus respectueuses
+paroles ne me satisferaient pas moi-même, et je ne me permettrais
+pas d'y mêler cette liberté d'observation que n'interdit pas le plus
+sincère respect. Plus tard, quand un peu de temps se sera écoulé,
+et s'il m'est donné de conduire ces _Mémoires_ à leur terme, je
+retrouverai l'occasion de rentrer à Buckingham-Palace, à Windsor, et
+de rappeler les impressions que j'en ai reçues et les souvenirs que
+j'en ai gardés.
+
+Chez moi comme hors de chez moi, par les affaires et par le monde, ma
+vie était très-occupée. Je ne saurais dire qu'elle fût pleine. Je n'ai
+jamais mieux reconnu quel vide peut exister dans des journées dont
+tous les moments sont remplis. Ma situation politique me convenait;
+j'avais de grands intérêts à traiter. Ce que je puis ressentir de
+curiosité et d'amour-propre mondain était satisfait. Je ne suis pas
+insensible à ces petits plaisirs; même quand je les trouve petits,
+quand j'ai l'air de m'en amuser plus que je ne m'en amuse réellement,
+je sais me défendre contre leur ennui; je ne m'en impatiente pas;
+l'impatience me déplaît et m'humilie; j'ai besoin de croire que je
+veux ce que je fais, et j'accepte de bonne grâce la nécessité pour
+échapper aux apparences de la contrainte. Mais ni les travaux de la
+vie politique, ni les plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais
+suffi. Ce sont des joies superficielles, quelque fortes ou agréables
+qu'elles puissent être. Il y a loin de la surface au fond de l'âme;
+une vraie et longue intimité, des regards d'affection, des paroles
+de confiance, l'abandon, le calme et la chaleur du foyer domestique,
+c'est là ce qui épanouit et remplit vraiment le coeur. Salomon a trop
+dit quand il a dit: «Vanité des vanités, tout est vanité;» l'activité
+politique, l'importance sociale, le pouvoir, le monde, les succès
+d'ambition et d'amour-propre, tout cela est quelque chose, et, même
+aujourd'hui, je ne le dédaigne point. Mais je ne m'y suis jamais
+senti satisfait et reposé comme on se sent satisfait et reposé dans le
+bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une si large
+part, et avec tant de travail, à ce qui suffit si peu? C'est qu'on
+appartient à sa vocation bien plus qu'à soi-même; on obéit à sa nature
+bien plus qu'à sa volonté. Je me suis porté aux affaires publiques
+comme l'eau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu l'occasion,
+quand l'événement m'a appelé, je n'ai pas délibéré, je n'ai pas
+choisi; je suis allé à mon poste. Nous sommes des instruments entre
+les mains d'une puissance supérieure qui nous emploie, selon ou contre
+notre goût, à l'usage pour lequel elle nous a faits.
+
+Quand j'étais las de conversations diplomatiques, de dépêches, de
+visites et d'isolement dans ma maison, j'allais me promener seul,
+dans les parcs de Londres, ou plus loin, aux environs de la ville.
+_Regent's Park_ surtout me plaisait; il est loin des quartiers
+populeux; l'espace est immense, la verdure fraîche, les eaux sont
+claires, les massifs d'arbres encore jeunes. Je trouvais là réunies
+deux choses qui vont rarement ensemble, l'étendue et la grâce. Je
+n'y rencontrais, je n'y apercevais presque personne. Dans la complète
+solitude et en présence de la nature, on oublie l'isolement.
+
+Les dimanches, _Regent's Park_ était un peu plus animé; assez de
+promeneurs, presque constamment silencieux; des prédicateurs de plein
+vent, entourés de trente ou quarante auditeurs, commentant un texte de
+la Bible ou un précepte de l'Évangile, et mêlant à leurs commentaires
+des récits familiers ou d'étranges dissertations métaphysiques, mais
+toujours dans un dessein pratique, pour régler la pensée et la vie.
+Je m'arrêtai un jour à deux de ces groupes. Dans l'un, le prédicateur
+tenait un livre, un voyage en Afrique, et lisait l'histoire d'un
+missionnaire qui s'était guéri d'une longue maladie en vivant
+sobrement et buvant de l'eau: «Vous voyez bien par là, concluait-il,
+que boire de l'eau n'est pas du tout mauvais pour la santé.» L'autre
+orateur, calviniste rigoureux, soutenait, contre un interlocuteur qui
+le lui contestait, que l'homme n'est pas libre, n'a point de libre
+arbitre: «Regardez cet arbre, disait-il, vous voudriez croire que
+c'est une maison; vous ne le pouvez pas; vous n'avez donc pas de libre
+arbitre.» Le bon sens de ses auditeurs s'étonnait, mais ne cessait pas
+d'être attentif. Ce ne sont pas là, bien s'en faut, tout le peuple de
+Londres et tous ses plaisirs; mais il y a dans ce peuple, et en grand
+nombre, des familles dont ce sont là les plaisirs.
+
+Hors de Londres, dans les vallées et sur les collines qui l'entourent,
+à Richmond, à Hampstead, à Norwood, la nature est charmante, aussi
+charmante qu'elle peut l'être par ses propres agréments bien ménagés
+et soignés par la main de l'homme. Il lui manque la grandeur des
+formes et l'éclat de la lumière; elle plaît et attache, sans émouvoir
+ni saisir. Les châteaux, les parcs, les _villas_, les _cottages_
+élégants sont semés en si grand nombre dans cette campagne que la
+nature semble n'être là qu'au service de l'homme et pour ses seuls
+plaisirs. Je visitai les principales de ces habitations; deux surtout
+me frappèrent, _Sion-House_, qui appartient au duc de Northumberland,
+et Chiswick, au duc de Devonshire. _Sion-House_ rappelle les maisons
+royales; ses serres ont passé longtemps pour les plus riches de
+l'Angleterre; la salle à manger est soutenue par douze colonnes de
+vert antique, les plus belles, dit-on, qui existent, et qui furent
+trouvées, il y a un siècle, dans le Tibre. Le grand-père du duc de
+Northumberland actuel les acheta et les fit transporter en Angleterre.
+Des vaches superbes paissaient dans une superbe prairie, sous les
+fenêtres de cette salle à manger ornée de ces colonnes, et dans
+laquelle on roulait, sur son fauteuil, le duc de Northumberland
+goutteux et impotent. Chiswick ne ressemble en rien à _Sion-House_.
+C'est une charmante maison italienne, sans le soleil, sans la
+_Brenta_, sans toute cette nature brillante et chaude qui anime
+et embellit, en Italie, la plus petite architecture. Et au bas de
+l'escalier, dans un coin, une statue de Palladio assis qui a l'air
+de grelotter. Chiswick est trop orné, trop joli. Le joli ne convient
+qu'au Midi. Les femmes de l'Espagne ou de la Provence se bariolent de
+rubans de toutes couleurs, de bijoux d'or et d'argent de toute
+espèce. Cela va à leur tournure fine et légère, à la vivacité de leurs
+mouvements, à leurs airs d'esprit et de corps. Lady Clanricarde était
+à Chiswick toute enveloppée de mousseline blanche, avec une seule
+pierre au milieu du front. Elle était belle et en harmonie avec sa
+patrie. Les maisons sont comme les personnes; pas plus au point de
+vue de l'art que pour les usages de la vie, il ne leur convient d'être
+étrangères à leur climat. Le parc de Chiswick, voilà l'Angleterre. Je
+n'ai vu nulle part des gazons si épais, si égaux, si fins. C'est du
+velours qui pousse.
+
+Je fis, dans mes excursions aux environs de Londres, deux visites, non
+plus de châteaux mais d'établissements publics, qui m'intéressèrent
+vivement. J'allai voir deux grandes écoles consacrées, l'une aux
+conditions sociales les plus humbles, les plus dénuées, l'autre aux
+classes élevées et puissantes. Il y avait alors, et sans doute il y
+a encore, à Norwood, une école populaire qui réunissait environ mille
+enfants pauvres, nés dans les manufactures ou recueillis dans les rues
+de Londres. Le premier objet qui frappa ma vue, en entrant dans la
+vaste cour de la maison, fut un grand vaisseau avec ses mâts, ses
+voiles, ses agrès; la cour était comme le pont du vaisseau, d'où
+partaient les mâts et tout l'équipement. Quatre-vingts ou cent petits
+garçons, de sept à douze ans, étaient dans la cour, commandés par
+un vieux matelot. A un signal donné par lui, je vis tous ces enfants
+s'élancer sur le vaisseau, grimpant le long des mâts, des vergues, des
+cordages. En deux minutes, un petit garçon de neuf ans était assis
+à la sommité du grand mât, à cent vingt pieds au-dessus du sol, et
+remuait fièrement de là, avec son pied, le grand pavillon. Tous les
+autres étaient répandus de tous côtés, les uns tranquilles; les autres
+en mouvement. C'était une lutte réglée de hardiesse, d'adresse, de
+sang-froid, d'activité naïve et sérieuse. La plupart de ces enfants
+deviennent en effet des matelots. On les préparait aussi à d'autres
+professions. Dans les diverses parties de l'école, de petits
+menuisiers, de petits tailleurs, de petits cordonniers, de petits
+palefreniers, de petites blanchisseuses étaient à l'oeuvre, les uns
+occupés de leur apprentissage manuel, les autres réunis dans les
+salles de lecture ou de chant. Beaucoup d'entre eux avaient l'air
+chétif et maladif, triste fruit de leur origine; mais ils vivaient
+évidemment là sous un régime de travail salubre, de discipline
+bienveillante, et dressés pour un honnête avenir. Un petit garçon
+de douze ans, bossu, dirigeait l'école de chant avec intelligence et
+autorité. Cinq semaines après ma visite à l'école de Norwood, le
+4 juin, j'étais au collège d'Eton; je parcourais, avec le digne et
+savant principal que cette grande école vient de perdre, le docteur
+Hawtrey, les salles d'étude, le réfectoire, la bibliothèque où
+s'élèvent les huit ou neuf cents membres du Parlement, juges,
+généraux, amiraux, évêques futurs de l'Angleterre. Tout, dans cette
+maison, a bon et grand air, un air de force, de règle et de liberté.
+Debout, au milieu de la cour, est la statue de Henri VI, ce roi
+imbécile, à peine roi de son temps, et qui n'en préside pas moins,
+depuis quatre siècles, dans la maison qu'il a fondée, à l'éducation de
+son pays. Autour de la maison, les plus belles prairies, et dans ces
+prairies les plus beaux arbres qu'on puisse voir. En face, Windsor, ce
+château royal qui a gardé toutes les apparences d'un château fort, et
+qui perpétue, au sein de la pacifique civilisation moderne, l'image
+de la vieille royauté. Rien que la Tamise entre Windsor et Eton, entre
+les rois et les enfants. Et la Tamise couverte, ce jour-là, de jolis
+bateaux longs et légers, remplis de jeunes garçons en vestes rayées
+bleu et blanc, avec de petits chapeaux de matelot, ramant à tour de
+bras pour gagner le prix de la course navale. Les deux rives couvertes
+de spectateurs à pied, à cheval, en voiture, assistant avec un intérêt
+gai, quoique silencieux, à la rivalité des bateaux. Et au milieu de ce
+mouvement, de cette foule, trois beaux cygnes étonnés, effarouchés,
+se réfugiant dans les grandes herbes du rivage pour échapper aux
+usurpateurs de leur empire. C'était un charmant spectacle qui a fini
+par un immense dîner d'enfants, sous une grande tente entourée, comme
+jadis les dîners royaux, de la foule des spectateurs. Je n'y trouvai
+à reprendre que l'abondance un peu excessive du vin de Champagne qui
+finit par jeter ces enfants dans une gaieté trop bruyante, même pour
+une fête en plein air.
+
+Si j'étais allé en Angleterre il y a soixante ou quatre-vingts ans, ce
+petit fait ne m'aurait probablement pas frappé; il y avait encore, à
+cette époque, même dans les classes élevées de la société anglaise,
+bien des restes de moeurs grossières et désordonnées. Précisément
+parce que l'Angleterre a été, depuis des siècles, un pays de liberté,
+les résultats les plus divers de la liberté s'y sont développés avec
+tous leurs contrastes; la sévérité puritaine s'y est maintenue à côté
+de la corruption des cours de Charles II et des premiers George; des
+habitudes presque barbares ont persisté au milieu des progrès de la
+civilisation; l'éclat de la puissance et de la richesse n'avait
+point banni des hautes régions sociales les excès d'une intempérance
+vulgaire; l'élévation même des idées et des talents n'entraînait pas
+la délicatesse des goûts, et l'on pouvait ramasser ivre dans la rue M.
+Sheridan qui venait de ravir le Parlement par son éloquence. C'est de
+notre temps que ces choquantes disparates dans l'état des moeurs en
+Angleterre se sont évanouies, et que la société anglaise est devenue
+une société aussi polie que libre, où les habitudes grossières sont
+contraintes de se réformer ou de se cacher, et où la civilisation se
+montre de jour en jour plus générale et plus harmonieuse. Deux progrès
+divers, et qui marchent rarement ensemble, se sont accomplis et se
+développent, depuis un demi-siècle, en Angleterre; les lois morales
+s'y sont raffermies et en même temps les moeurs y sont devenues plus
+douces, moins mêlées de violents excès, je dirai volontiers plus
+élégantes. Et ce n'est pas seulement dans les régions élevées et
+moyennes, c'est aussi dans les classes populaires que ce double
+progrès est sensible; la vie domestique, laborieuse et régulière,
+étend chez ces classes son empire; elles comprennent, elles
+recherchent, elles goûtent des plaisirs plus honnêtes et plus délicats
+que les querelles brutales ou l'ivresse. L'amélioration est, à
+coup sûr, très-incomplète; les passions grossières et les habitudes
+désordonnées fermentent toujours au sein de la misère obscure et
+oisive, et il y a toujours, dans Londres, Manchester ou Glasgow, ample
+matière aux descriptions les plus hideuses. Mais à tout prendre, la
+civilisation et la liberté ont tourné en Angleterre, dans le cours
+du XIXe siècle, au profit du bien plutôt que du mal; les croyances
+religieuses, la charité chrétienne, la bienveillance philanthropique,
+l'activité intelligente et infatigable des classes élevées, le bon
+sens répandu dans toutes les classes ont lutté et luttent efficacement
+contre les vices de la société et les mauvais penchants de la nature
+humaine. Quand on vit quelque temps en Angleterre, on se sent dans un
+air froid mais sain, où la santé morale et sociale est plus forte que
+les maladies morales et sociales, quoiqu'elles y abondent.
+
+Quand je dis qu'en Angleterre l'air est froid, dans la société comme
+dans le climat, je n'entends pas dire que les Anglais soient froids;
+l'observation et ma propre expérience m'ont appris le contraire. On ne
+rencontre pas seulement chez eux des sentiments élevés et des passions
+fortes; ils sont très-capables aussi d'affections profondes qui, une
+fois entrées dans leur coeur, deviennent souvent aussi tendres
+que profondes. Ce qui leur manque, c'est la sympathie instinctive,
+prompte, générale, cette disposition qui, sans motif ni lien spécial,
+sait comprendre les idées et les sentiments d'autrui, les ménager ou
+même s'y associer, et rendre ainsi les rapports sociaux faciles et
+agréables. Ce n'est pas que les Anglais ne tiennent beaucoup aux
+rapports sociaux, et ne soient très-curieux de ce que sont ou pensent
+les autres hommes; mais il faut que leur curiosité s'arrange avec leur
+dignité et leur timidité. Par gaucherie et embarras, autant que par
+fierté, ils ne montrent guère ce qu'ils sentent. Il en résulte, dans
+leurs relations et leurs façons extérieures, un défaut d'aisance et
+d'onction sociale qui refroidit et quelquefois repousse. Même entre
+eux, ils sont peu ouverts et peu bienveillants; ils ont presque
+constamment un air d'observation dédaigneuse et caustique qui respire
+et inspire un secret et petit déplaisir. Au fond, ils ont grand besoin
+et grande envie de mouvement d'esprit et d'amusement; ils aiment
+beaucoup la conversation, et quand elle s'offre à eux animée et
+variée, ils y prennent grand plaisir; mais d'eux-mêmes, et sauf
+quelques brillantes exceptions, ils y portent peu d'entrain et
+d'initiative. Ils ne savent pas faire ce qui leur plaît, ni jouir à
+leur aise de l'esprit qu'ils ont. Le feu est là, mais couvert; il faut
+que l'étincelle qui l'allumera vienne d'ailleurs.
+
+Dans les solitaires loisirs que me laissaient souvent les affaires de
+l'ambassade et les soins obligés du monde, j'observais avec un profond
+intérêt cette grande société si fortement constituée en même temps
+que si libre, où tant de contrastes ne détruisent pas l'harmonie de
+l'ensemble, et où la nature humaine se développe si largement, bien
+que contenue par des freins et des contre-poids qui empêchent que ses
+prétentions et ses égarements ne se portent aux derniers excès. J'ai
+beaucoup appris dans cette étude morale et sociale qui m'ouvrait,
+à chaque pas, des horizons nouveaux, et ne me faisait pourtant pas
+oublier ma solitude domestique. Les Anglais ont raison d'attacher le
+plus grand prix à leur vie intérieure, à leur _home_, et surtout à
+l'intimité de la relation conjugale; ils ne trouveraient pas chez eux,
+dans la vie mondaine, ce mouvement, cette variété, cette facilité,
+cette douceur de toutes les relations qui, ailleurs et pour beaucoup
+de gens, tiennent presque lieu de bonheur. Un étranger, homme d'esprit
+et qui avait beaucoup vécu en Angleterre, me disait un jour: «Si on
+est bien portant, heureux chez soi et riche, il faut être Anglais.»
+C'était trop exiger, et il y a en Angleterre, au moins autant
+qu'ailleurs, beaucoup de vies heureuses à des conditions plus
+modestes; mais il est certain que, pour être heureux dans la société
+anglaise, il faut tenir au bonheur sérieux et intime plus qu'au
+laisser-aller et à l'amusement.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXI
+
+ LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
+
+
+Arrivée de Chékib-Efendi à Londres.--Note qu'il adresse (31 mai)
+aux cinq plénipotentiaires.--Disposition du cabinet et du public
+anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquiétude des plénipotentiaires
+autrichien, prussien et russe.--Leur désir d'une prompte solution de
+la question égyptienne.--Disposition de lord Palmerston à attendre et
+à traîner.--Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement
+qui donnerait à Méhémet-Ali l'Égypte héréditairement et la Syrie
+viagèrement.--Sa réponse.--Mon pressentiment de l'arrangement à
+quatre.--Chute de Khosrew-Pacha à Constantinople.--Joie de Méhémet-Ali
+à cette nouvelle.--Sa démarche à Constantinople et sa confiance dans
+un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet français à
+cet égard.--Effet de ces nouvelles à Londres.--Lord Palmerston presse
+la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je
+rends compte à M. Thiers de cette situation et de son péril.--J'en
+informe le duc de Broglie et le général Baudrand.--Lord Palmerston
+m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du
+traité du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_
+adressé à la France.--Mes observations.--Le cabinet français est
+justement blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette
+résolution définitive, et appelé à exprimer la sienne.--Causes de
+cette conduite du cabinet anglais.--Réponse du cabinet français au
+_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui
+communiquant.--Vrais motifs de la conclusion précipitée et cachée du
+traité du 15 juillet.--Caractère essentiel de la politique française
+et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se répand
+à Paris que je ne l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le
+cabinet.--Mes démentis à ce bruit.--État des esprits en France.--Mon
+attitude à Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au château
+d'Eu.--Je pars de Londres le 6 août.
+
+
+Je reprends les affaires d'Orient au point où je les ai laissées, à
+l'arrivée en Angleterre du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi,
+qu'on y attendait pour rentrer activement en négociation. M. Thiers
+m'annonça le 11 mai son passage à Paris: «Chékib-Efendi est ici, me
+dit-il; il est capable et intelligent; on peut causer avec lui. Il
+apporte les folles prétentions de la Porte; mais au fond il les tient
+pour folles. Je lui ai donné les meilleurs conseils que j'ai pu;
+mais cela ne fait rien; il vous redira les folies du sérail sans les
+approuver. Au reste, la question ne sera jamais à Londres avec le
+plénipotentiaire turc.»
+
+Ce n'était pas à la Porte en effet qu'il appartenait d'en décider, et
+Chékib-Efendi le savait bien. Il vint me voir en arrivant à Londres.
+Je lui tins le langage que je tenais à tout le monde: «L'Empire
+ottoman s'en va; si on fait naître là une guerre, quelle qu'elle soit,
+il s'en ira encore plus vite. L'immobilité de l'Orient et l'accord
+général de l'Occident, à ces deux conditions, la Porte peut encore
+durer. Si l'une ou l'autre manque, si nous nous divisons ici et si on
+se bat en Asie, c'est le commencement de la fin.» Avec la réserve que
+lui commandait sa situation, Chékib-Efendi était de mon avis; mais
+plus il en était, plus il se montrait pressant pour que les cinq
+puissances se missent d'accord; et en retrouvant cette nécessité,
+nous retombions dans notre embarras. Le cabinet français n'avait pas
+seulement écarté les ouvertures des ministres d'Autriche et de
+Prusse pour que Méhémet-Ali, en obtenant la possession héréditaire de
+l'Égypte, conservât la possession viagère de la Syrie; il avait aussi
+repoussé la concession que lord Palmerston nous avait offerte, pour
+le pacha, de la plus grande partie du pachalik et de la place même de
+Saint-Jean d'Acre: «Nous trouvons le partage de la Syrie inacceptable
+pour le pacha, m'écrivit M. Thiers le jour même où il m'annonça la
+prochaine arrivée à Londres de Chékib-Efendi; nous sommes certains,
+d'après ses dernières dispositions connues, qu'il ne l'acceptera pas.
+Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
+le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
+Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie.»
+Et quelques semaines plus tard, le 19 juin: «Je vous ai répondu à
+l'avance sur la proposition de couper la Syrie en deux. Cela est
+inadmissible, non pas du point de vue de notre intérêt individuel dans
+cette question, mais du point de vue le plus important de tous, la
+_possibilité_. Le pacha d'Égypte n'accordera jamais ce qu'on lui
+demande là..... On lui arracherait certainement Candie et les villes
+saintes, et peut-être Adana, mais jamais une portion quelconque de la
+Syrie. Nous ne nous ferons donc jamais les coopérateurs d'un projet
+sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté que
+par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y croyons
+pas.»
+
+Je me trouvais ainsi, en rentrant dans la négociation, hors d'état d'y
+faire un pas; je n'avais rien à offrir et ne pouvais rien accepter.
+J'étais immobile autant que Chékib-Efendi était impuissant.
+
+Je reçus le 31 mai une note que Chékib-Efendi adressa aux
+plénipotentiaires des cinq puissances, et dans laquelle, en leur
+rappelant que, le 27 juillet 1839, elles avaient promis à la Porte
+leur accord et leur appui, il se plaignait de l'indécision où la
+question restait encore, exposait le mal de jour en jour plus grave
+qui en résultait pour l'Empire ottoman, et réclamait instamment
+une solution définitive et une prompte action[10]. Je transmis
+immédiatement cette note à M. Thiers: «Si Votre Excellence, lui
+dis-je, la juge de nature à exiger de nouvelles instructions, je la
+prie de vouloir bien me les adresser promptement. Je ne m'en suis
+encore entretenu avec personne; mais évidemment l'affaire va en
+recevoir une impulsion qui, sans aboutir peut-être à un résultat
+définitif, sera, pendant quelques jours du moins, assez forte et
+pressante. Tout le monde est maintenant convaincu qu'il y a, pour
+l'Empire ottoman, péril dans le retard; tout le monde tient, à ce
+sujet, le même langage. Moi-même, en m'appliquant constamment à
+prouver qu'une solution violente aurait encore plus de péril, je
+témoigne mon étonnement qu'on ne sente pas la nécessité d'en finir par
+une transaction modérée et pacifique.
+
+[Note 10: _Pièces historiques_, Nº VII.]
+
+«L'agitation est grande dans l'intérieur du cabinet. Je n'hésite pas
+à dire qu'à l'exception de lord John Russell, dont je ne connais pas
+bien la pensée, la plupart de ses membres, tant ceux qui ne songent
+guère par eux-mêmes aux questions de politique extérieure que ceux qui
+s'en occupent, désapprouvent au fond la politique de lord Palmerston,
+s'en inquiètent, et voudraient en sortir au lieu de s'y engager plus
+avant. Je ne parle pas seulement de lord Holland et de lord Clarendon
+dont l'opinion est depuis longtemps décidée; je crois que la
+conviction d'un péril grave, dans toute conduite qui rallumerait en
+Orient la guerre civile et ne serait pas adoptée en commun par les
+cinq puissances, est bien établie dans l'esprit de lord Melbourne et
+de lord Lansdowne, et règle en ce moment leurs paroles comme leurs
+désirs: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon, me disait dimanche
+dernier lord Melbourne; tout ce que nous ferions en nous divisant
+serait mauvais et dangereux.»
+
+«Je sais qu'il y a eu ces jours derniers, dans le cabinet, un débat
+animé où beaucoup d'objections ont été élevées contre les idées de
+lord Palmerston, et des efforts sérieusement tentés pour entrer dans
+d'autres voies.
+
+«Autour du cabinet, dans le parti ministériel, le mouvement est le
+même. Les dissidents ne se séparent pas encore; ils évitent même de
+parler haut, car ils craignent d'ébranler le cabinet déjà chancelant
+et auquel ils sont sincèrement attachés. Mais entre eux et dans les
+conversations un peu intimes, la plupart n'hésitent pas à dire qu'ils
+ne suivront pas lord Palmerston, et que, s'il persiste à tout hasarder
+pour enlever la Syrie au pacha, il rencontrera bien plus d'opposition
+qu'il ne s'y attend.
+
+«Ils comptent, pour rendre leur opposition efficace, sur la nécessité
+où serait lord Palmerston de demander des subsides pour les mesures
+de coercition. Ils pensent que le débat serait très-vif, que bien
+des amis du cabinet y manifesteraient leur désapprobation, et que
+probablement les sommes demandées ne seraient pas votées.
+
+«J'ai lieu de croire, sans en être bien assuré, que le petit parti de
+lord Grey, dans la Chambre des communes, renouvellerait, dans ce cas,
+la dissidence qui a éclaté à l'occasion du bill de lord Stanley sur
+l'Irlande.
+
+«L'opposition tory se tient dans une assez grande réserve.
+Quelques-uns de ses membres étaient, je crois, un peu enclins à ne pas
+blâmer beaucoup la politique de lord Palmerston et son rapprochement
+de la cour de Russie. Ils se sont, si je ne m'abuse, arrêtés sur cette
+pente; et le parti, ainsi que ses principaux chefs, surtout dans la
+Chambre des communes, s'empresserait de saisir cette occasion, comme
+toute autre, d'attaquer le cabinet avec quelque chance de succès.
+
+«Quant au public en général, je crois que sa disposition devient de
+plus en plus contraire à toute mesure qui pourrait compromettre la
+paix de l'Europe, de plus en plus favorable à l'union avec la France
+et à des ménagements pour le pacha.
+
+Tel me paraît, en ce moment, l'état des esprits. Mais en revanche les
+desseins de lord Palmerston me semblent toujours à peu près les mêmes.
+Il croit nous avoir fait, en abandonnant la place de Saint-Jean d'Acre
+au pacha, une importante et difficile concession. Son amour-propre
+est fortement compromis. Enfin, telle est la nature de son esprit
+que, lorsqu'une fois certaines idées s'y sont établies, elles le
+remplissent et le possèdent tellement que les idées différentes qui
+se présentent à lui peuvent bien se faire remarquer en passant, mais
+n'entrent point. Et en même temps, je suis fort loin d'être assuré
+que, parmi ses collègues, ceux qui ne partagent pas ses idées, et même
+s'en inquiètent, soient décidés à lui résister assez fortement pour
+changer ou arrêter sa politique au moment de l'exécution.»
+
+M. Thiers me répondit le 11 juin: «Les informations que contiennent
+vos dernières dépêches sur l'aspect que présente en ce moment
+à Londres la question d'Orient ont fixé toute l'attention du
+gouvernement du Roi. La communication du nouvel ambassadeur ottoman,
+manifestation si expressive des dangers auxquels la prolongation du
+_statu quo_ exposerait la Porte, ne change pourtant pas la situation;
+et bien qu'elle appelle de notre part une réponse un peu plus
+développée que celle que vous avez faite au précédent ambassadeur, il
+est évident que vous n'avez pas à vous placer sur un autre terrain.
+Nous n'entendons certainement pas ôter toute signification à la
+démarche du 27 juillet 1839, dont la Porte ne cesse de se prévaloir;
+mais il nous est impossible de ne pas faire remarquer qu'on
+en dénature complètement la portée parce qu'on perd de vue les
+circonstances dans lesquelles elle a été faite. Les puissances, avant
+la mort du sultan Mahmoud, avant la bataille de Nézib et la défection
+de la flotte turque, n'avaient d'autre préoccupation que d'empêcher
+une collision entre la Porte et le pacha, et de les réconcilier par
+une interposition tout à fait pacifique. Comment croire qu'au moment
+même où la Porte, par un concours de circonstances dues en très-grande
+partie à ses imprudentes provocations, se trouvait si gravement
+compromise, ces mêmes puissances, changeant tout à coup de politique,
+aient pris envers elle l'engagement de lui faire obtenir, même par
+la force, ce qu'elle avait eu en vue en attaquant Méhémet-Ali malgré
+leurs représentations? Évidemment, telle n'a pas été leur pensée. Ce
+qu'elles se sont proposé, c'est de donner à la Porte un appui moral
+qui relevât son courage et l'empêchât de subir complétement le joug de
+son puissant vassal. Ce but a été atteint. C'est là le véritable état
+de la question. Au surplus, monsieur l'ambassadeur, je m'en rapporte
+entièrement à vous pour la mesure et les termes de la réponse que vous
+aurez à faire à l'ambassadeur ottoman... Je vois, dans le consentement
+donné aujourd'hui par le cabinet de Londres à un arrangement qui
+maintiendrait le vice-roi en possession de la ville de Saint-Jean
+d'Acre, un progrès réel vers des idées de conciliation. C'est à ce
+titre seulement que j'y applaudis, car il ne dépend pas de moi
+de voir, dans cette concession unique, la base pratique d'une
+transaction.»
+
+Et à ces instructions M. Thiers ajoutait ce renseignement: «Je crois
+qu'on s'éclaire à Constantinople et qu'on revient à des idées plus
+saines. Je vous envoie, pour vous en convaincre, les dernières
+dépêches de Péra et d'Alexandrie. Vous verrez qu'en Égypte on sent
+tous les jours davantage sa puissance, et qu'on est moins disposé que
+jamais à céder Adana. Tout ce que l'Europe gagne à ces lenteurs, c'est
+de rendre la Porte plus faible et le pacha plus exigeant.»
+
+Des renseignements analogues arrivaient à Londres, et dans le corps
+diplomatique on commençait à s'en inquiéter; on craignait quelque
+incident nouveau et inattendu, une brusque attaque de Méhémet-Ali au
+delà du Taurus, un acte soudain de faiblesse à Constantinople. Les
+plénipotentiaires des trois grandes puissances du Nord n'étaient pas
+étrangers à ces alarmes. J'étais, le 11 juin, dans le salon d'attente
+du _Foreign-Office;_ le baron de Brünnow y entra: «J'ai reconnu votre
+voiture devant la porte, me dit-il, et je suis monté; je suis
+charmé de vous rencontrer et de causer un peu avec vous.» Il aborda
+sur-le-champ la note de Chékib-Efendi, le déplorable état de l'Empire
+ottoman, la désorganisation intérieure qui résultait des réformes
+mêmes tentées pour sa réorganisation, le danger de l'incertitude
+prolongée, la nécessité, l'urgente nécessité d'amener, entre le
+sultan et le pacha, un arrangement qui mît un terme à ce mal toujours
+croissant, et prévînt une explosion, une confusion dont nous serions
+tous fort embarrassés: «On me donne à ce sujet, de Saint-Pétersbourg,
+me dit-il, les instructions les plus positives et les plus pressantes.
+Jamais certes la modération, je devrais dire la magnanimité de
+l'Empereur n'a brillé avec plus d'éclat. Il est instruit des progrès
+du mal; il voit l'Empire ottoman menacé de ruine; et loin de vouloir
+en profiter, il ne désire que le rétablissement de la paix, d'une paix
+qui raffermisse cet Empire. Il m'ordonne d'insister fortement dans
+ce sens auprès du cabinet britannique. Que la France et l'Angleterre
+s'entendent donc; tout dépend de leur accord; nous n'avons rien
+d'arrêté, rien d'exclusif qui puisse les empêcher de s'accorder.
+Prêtez-vous, de votre côté, à un arrangement que lord Palmerston
+puisse adopter; faites quelques concessions. Je vous jure que, si lord
+Palmerston était là, je lui tiendrais le même langage. L'Empereur ne
+forme point d'autre voeu que de voir cette périlleuse question réglée
+d'un commun accord entre les cinq puissances et la paix rétablie en
+Orient.»
+
+J'écoutais le baron de Brünnow, ne l'interrompant que pour rappeler
+que nous avions toujours voulu la paix en Orient et un arrangement
+pacifiquement conclu entre le sultan et le pacha, seule façon de
+rétablir une vraie paix. Je me fis répéter plusieurs fois, au nom de
+l'empereur Nicolas, qu'il fallait que la France se mît d'accord avec
+l'Angleterre, et que tout fût réglé de concert.
+
+Le lendemain, 12 juin, le baron de Neumann vint chez moi, aussi
+troublé que M. de Brünnow des nouvelles qui lui arrivaient de Vienne
+sur Constantinople, aussi pressant pour un arrangement prompt et
+définitif. Il déplora l'obstination de lord Palmerston. Il s'en prit
+à lord Ponsonby, «qui ne cesse, me dit-il, d'insister pour l'adoption
+des mesures coercitives, et qui envoie ici son secrétaire pour menacer
+de sa démission si on ne les lui accorde pas. J'en parlerai à lord
+Palmerston, ajouta M. de Neumann, et, s'il le faut, à lord Melbourne;
+j'insisterai fortement sur la nécessité de s'arranger, d'en finir. Eh
+bien, s'il faut laisser la Syrie à Méhémet-Ali, qu'on lui laisse la
+Syrie. Pas héréditairement, par exemple, cela ne se peut; ce serait
+trop contraire au principe de l'intégrité de l'Empire ottoman. Il
+faudrait toujours aussi que Méhémet-Ali rendît le district d'Adana;
+la Porte en a besoin pour sa sûreté. Mais finissons-en; je crains que
+lord Palmerston ne veuille attendre, traîner, qu'il ne croie que, plus
+tard, dans un autre moment, il conclura l'affaire d'une façon plus
+conforme à ses désirs. Cependant le mal s'accroît, le péril presse; il
+est clair maintenant que l'incertitude prolongée nuit encore plus au
+sultan qu'au pacha, et nous menace tous d'une crise que personne
+ne veut. J'espère que le cabinet anglais le comprendra, et je ne
+m'épargnerai pas pour l'amener à notre sentiment.»
+
+J'acceptai l'accord de sentiments que me promettait M. de Neumann; je
+lui dis que les renseignements qui me venaient de Paris, sur l'état
+intérieur de l'Empire ottoman et le péril du retard, coïncidaient avec
+les siens. Je me tins, du reste, quant aux bases de l'arrangement, sur
+le terrain qui m'était prescrit, ajoutant seulement que le pacha se
+montrait plus difficile, et en particulier moins disposé à céder le
+district d'Adana.
+
+J'eus le même jour une entrevue avec lord Palmerston, et, après
+lui avoir parlé de diverses affaires qui m'étaient spécialement
+recommandées, je repris la question d'Orient. Je tenais à voir s'il me
+témoignerait, pour en finir, le même empressement que M. de Brünnow et
+M. de Neumann, ou si, comme le dernier me l'avait dit, il était, pour
+le moment, enclin à laisser traîner l'affaire. Je reconnus sans
+peine qu'il était en effet dans une disposition dilatoire, et comme
+attendant quelque incident dont il ne parlait pas. Il éleva des doutes
+sur mes renseignements relatifs à la détresse et à la désorganisation
+croissantes de l'Empire ottoman: «Ils sont fort exagérés, me dit-il,
+et j'en ai de contraires.--Pardon, mylord; si c'est de lord Ponsonby
+que vous viennent des renseignements contraires aux nôtres, nous ne
+saurions y ajouter beaucoup de foi; lord Ponsonby s'est si souvent et
+si grandement trompé sur l'état de la Turquie que nous avons droit de
+révoquer en doute ses observations comme son jugement.--Ce n'est pas
+lord Ponsonby seul; plusieurs de nos consuls me transmettent les mêmes
+faits, des faits précis et qui prouvent que le _hatti-schériff_ de
+Reschid-Pacha n'est pas si impuissant ni si inutile qu'on se plaît
+à le dire. Trois pachas, entre autres, qui opprimaient le peuple
+et volaient le sultan, ont été récemment destitués, l'un du côté
+d'Erzeroum, si je ne me trompe. Dans ces provinces-là, du moins, le
+peuple est content et l'argent rentre au trésor public.»
+
+Je persistai dans mon doute; je développai nos raisons de penser que
+l'incertitude et les lenteurs n'avaient d'autre effet que de rendre la
+Porte plus faible et le pacha plus exigeant; j'insistai sur les périls
+d'une crise soudaine. Lord Palmerston m'écoutait et laissait languir
+la conversation: «Nous n'avons point encore reçu de réponse, me
+dit-il, sur l'arrangement qu'a proposé M. de Neumann, et auquel j'ai
+adhéré.» Il parlait de l'abandon à Méhémet-Ali d'une grande partie du
+pachalik de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place même: «Il n'y a
+pas eu de proposition formelle,» lui répondis-je;--Non; mais c'est
+une idée, une base de transaction sur laquelle je désire connaître
+l'opinion positive du gouvernement français. Je vous la demande.»
+
+Cette demande de lord Palmerston n'était évidemment, de sa part,
+qu'une manière de traîner en ayant l'air d'agir. Je ne lui avais pas
+laissé ignorer que le gouvernement français, convaincu que Méhémet-Ali
+n'accepterait pas le partage de la Syrie, ne regardait pas cette
+proposition «comme la base pratique d'une transaction.» Je ne
+laissai pas d'informer sur-le-champ M. Thiers de l'insistance de lord
+Palmerston sur sa concession de Saint-Jean-d'Acre: «Votre Excellence,
+lui dis-je, a-t-elle transmis à Alexandrie l'idée de M. de Neumann?
+Le pacha a-t-il répondu? Puis-je, dans la conversation, traiter cette
+idée comme repoussée par une résolution formelle du pacha, et non
+pas seulement par nos conjectures sur sa résolution probable? Votre
+Excellence sait que nous nous sommes toujours présentés comme à
+peu près indifférents, pour notre compte, à tel ou tel arrangement
+territorial entre le sultan et le pacha, et prêts à trouver bonnes
+toutes les concessions qu'on pourrait obtenir de ce dernier. Je crois
+qu'il convient de rester scrupuleusement sur ce terrain. Ni le refus,
+ni le conseil de refus ne doivent jamais, ce me semble, pouvoir nous
+être imputés.»
+
+Je revins en même temps sur une autre idée, plus plausible en soi,
+et qui me semblait offrir, pour une transaction, plus de chances de
+succès. J'écrivis le 24 juin à M. Thiers:
+
+«Je vous disais le 15 juin: «M. de Neumann et M. de Bülow sont de
+nouveau prêts à laisser au pacha l'Égypte héréditairement et la Syrie
+viagèrement, pourvu qu'il rende Adana et Candie. Ils ont fait un pas
+de plus; ils se disent disposés à déclarer cela à lord Palmerston et
+à lui demander formellement d'y accéder; ils croient que M. de
+Brünnow se joindrait à eux dans ce sens. Vous m'avez répondu le
+19:--«Certainement, si on arrivait à céder la Syrie, (virgule) et
+l'Égypte héréditairement au pacha, on mettrait la raison du côté des
+cinq puissances, et nous ferions de grands efforts pour réussir. Mais
+la tête du pacha est bien vive et on n'est sûr de rien avec lui. Dans
+tous les cas, une telle résolution serait une grande conquête pour
+nous, et nous changerions sur-le-champ d'attitude.--Je pense que vous
+vous êtes bien souvenu, en me répondant, de ce que je vous avais dit,
+que votre réponse se rapportait à un arrangement qui donnerait au
+pacha l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_, et que
+votre virgule après la _Syrie_, tandis qu'il n'y en a point entre
+_l'Égypte_ et le mot _héréditairement_, a bien cette signification.
+Cependant, j'ai besoin de le savoir positivement, et je vous prie de
+me le dire. Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce
+_pas de plus_ dont je vous parlais, et qui consiste, de la part de
+l'Autriche et de la Prusse, à déclarer à lord Palmerston qu'il faut se
+résigner à laisser viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France
+cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe,
+en ce moment. Les collègues de lord Palmerston d'une part, les
+ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, en ce
+moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident en effet, ils croiront,
+les uns et les autres, avoir remporté une grande victoire et être
+arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il importe donc
+extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de
+mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre, ou la prompte
+adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un revirement par lequel
+lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue et de l'humeur de ses
+collègues et des autres plénipotentiaires, les rengagerait brusquement
+dans son système, et leur ferait adopter, à quatre, son projet de
+retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au besoin, des moyens de
+coercition. On fera _beaucoup, beaucoup_, dans le cabinet et parmi
+les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à cinq, de concert avec nous,
+et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on fasse tout, et qu'une
+conclusion à quatre soit absolument impossible. Nous pouvons être,
+d'un instant à l'autre, placés dans cette alternative: ou bien
+l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement au pacha, moyennant
+la cession des villes saintes, de Candie et d'Adana, et par un
+arrangement à cinq; ou bien la Syrie retirée au pacha par un
+arrangement à quatre, et par voie de coercition, s'il y a lieu. Je ne
+donne pas pour certain que, le premier arrangement échouant, le second
+s'accomplira; mais je le donne pour possible. Notre principale force
+est aujourd'hui dans le travail commun de presque tous les membres
+du cabinet et des ministres d'Autriche et de Prusse pour amener lord
+Palmerston à céder la Syrie. Si, après avoir réussi dans ce travail,
+ils n'en recueillent pas le fruit d'un arrangement définitif et
+unanime, je ne réponds pas, je le répète, de ce qu'ils feront.
+Donnez-moi, je vous prie, pour cette hypothèse, votre pensée précise
+et des instructions.»
+
+M. Thiers me répondit le 30 juin: «Ma virgule ne signifiait rien.
+Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre
+attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
+héréditaire. Toutefois j'ai consulté le cabinet; on délibère; on
+penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
+vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»
+
+Pendant que, sous l'empire des sentiments qui dominaient dans les
+Chambres et dans le public, le gouvernement français se renfermait
+dans cette politique purement critique et expectante, un événement
+survenait à Constantinople qui devait imprimer à la question
+égyptienne une impulsion nouvelle et décisive. Le grand vizir
+Khosrew-Pacha, vieux Turc habile, énergique et corrompu, longtemps
+conseiller intime du sultan Mahmoud et ennemi invétéré de Méhémet-Ali,
+fut soudainement destitué. En rendant compte de sa chute le 17 mai au
+cabinet français, l'ambassadeur de France à Constantinople, le comte
+de Pontois, ajoutait: «Cet important événement n'a point au reste la
+signification et la portée qu'on pourra être tenté de lui attribuer en
+Europe; il n'indique point un changement dans la politique du Divan
+et une intention de rapprochement avec Méhémet-Ali. Il doit être
+attribué, dit-on, à la découverte d'intelligences secrètes de Khosrew
+avec la Russie, et plus encore, à ce que je crois, à l'ambition de
+Reschid-Pacha, et à son désir de se débarrasser successivement
+des hommes qui pourraient balancer son influence ou lui porter
+ombrage..... Quoi qu'il en soit, Reschid-Pacha se trouve aujourd'hui
+maître du terrain; puisse-t-il comprendre que le premier usage à faire
+de sa toute-puissance devrait être de rendre la paix à son pays, en
+profitant de l'occasion favorable que lui offre la chute de Khosrew,
+regardé par l'opinion publique comme le plus grand obstacle à un
+accommodement avec Méhémet-Ali!»
+
+En même temps qu'il l'annonçait à Paris, M. de Pontois s'empressa
+d'informer M. Cochelet, consul général de France à Alexandrie, de
+la destitution de Khosrew-Pacha. «Aussitôt après avoir reçu cette
+dépêche, écrivit le 26 mai M. Cochelet à M. Thiers, je me rendis,
+quoique assez souffrant, à la maison de campagne qu'habite Méhémet-Ali
+depuis que la peste a sévi avec plus d'intensité, et que quelques-uns
+de ses serviteurs en sont morts. Avant de lui faire connaître le
+contenu de la lettre de M. de Pontois, je lui demandai les nouvelles
+qu'il avait reçues de Constantinople. Il me parla du renvoi du
+séraskier Halil-Pacha, mais je vis positivement qu'il ne savait
+rien de la disgrâce du grand vizir. Je lui dis alors que j'avais
+une nouvelle importante à lui communiquer, mais qu'avant de la lui
+annoncer j'exigeais de lui sa parole qu'il se montrerait docile à mes
+avis et modéré dans ses prétentions. Il me le promit, autant que cela
+pourrait se concilier avec ses intérêts. Je lui fis alors connaître
+que Khosrew-Pacha était au moment d'être destitué. Méhémet-Ali fit
+un bond sur son divan; sa figure prit une expression de joie
+extraordinaire, et des larmes vinrent même dans ses yeux. Je lui dis
+que j'étais heureux d'être le premier à lui apprendre cette bonne
+nouvelle, et qu'à ce titre je me croyais en droit de lui donner
+des conseils. Je lui lus alors la lettre de M. de Pontois, et je
+l'engageai fortement à se montrer respectueux et dévoué envers le
+sultan, conciliant et modéré envers la Porte. J'allais lui dire de
+commencer par renvoyer la flotte turque lorsque Méhémet-Ali sauta
+à bas de son divan, et après quelques minutes de réflexion en se
+promenant à grands pas, vint à moi, me frappa sur la poitrine avec la
+paume de la main, me serra les deux poignets avec effusion, et me
+dit: «Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution
+du grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
+secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de
+mon respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de
+me permettre de renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
+Moustouch-Pacha, l'amiral égyptien. Je la prierai de consentir à ce
+que mon fils Saïd-Bey vienne à bord de la flotte pour se jeter à
+ses pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha[11], et une fois que les
+relations de bonne intelligence et d'harmonie seront rétablies, je
+m'arrangerai avec la Porte.»--Voilà, lui dis-je, ce qui est digne de
+vous; voilà ce qui doit vous rendre les bonnes grâces du sultan, et
+disposer favorablement les puissances alliées. Montrez-vous maintenant
+modéré dans vos prétentions, car, je vous le répète, malgré tout
+ce que nous avons essayé, on ne consentira pas à vous laisser
+Adana.--Laissez-moi faire, me dit le pacha; lorsque je serai
+en rapport avec la Porte, nous nous arrangerons ensemble,
+très-certainement.»
+
+[Note 11: Successeur de Khosrew-Pacha comme grand vizir, et ancien
+ambassadeur en France.]
+
+C'était précisément là le voeu du cabinet français, et le but
+vers lequel il tendait constamment, en dépit des entraves que lui
+imposaient l'engagement d'action commune contracté entre les cinq
+puissances par la note du 27 juillet 1839 et la négociation suivie à
+Londres en vertu de cet engagement. Aussitôt après son avénement au
+ministère, le 21 mars 1840, M. Thiers m'écrivit: «Pourrait-on agir
+à Constantinople ou au Caire en conseillant aux deux parties de
+s'entendre directement? Nous l'avons fait, en nous bornant à des
+conseils très-pressants. Mais entamer une négociation spéciale,
+directe, qui nous serait imputée, ne produirait pas plus d'effet
+que les conseils, et nous exposerait, à l'égard de l'Angleterre, au
+reproche de duplicité, car elle dirait que nous temporisons à Londres
+pour agir au Caire ou à Constantinople.» Et quelques semaines plus
+tard, le 28 avril: «J'ai recommandé à nos agents, soit au Caire, soit
+à Constantinople, de ne pas pousser à une négociation directe entre le
+sultan et le pacha, pour que l'Angleterre ne nous accuse pas de jouer
+un double jeu, et de temporiser à Londres pendant que nous agissons
+au Caire et à Constantinople. Je fais prêcher par MM. de Pontois et
+Cochelet la disposition au sacrifice; je fais dire à la Porte qu'elle
+ne sera jamais sauvée à Londres par un accord des cinq puissances; je
+fais dire au pacha que nous ne risquerons pas les plus grands intérêts
+de la France et du monde pour satisfaire à des exigences déplacées. Je
+tire le câble des deux côtés pour rapprocher les deux parties; mais je
+n'entame aucune négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de
+duplicité.» Et lorsque j'eus communiqué à M. Thiers la note adressée,
+le 31 mai, par Chékib-Efendi aux cinq plénipotentiaires, pour leur
+demander un concert prompt et efficace, il me répondit: «Je ne sais
+qu'une chose à faire, c'est de répondre à cette note comme à celle de
+Nouri-Efendi. Il faut accuser réception en disant que la France est
+prête, comme toujours, à écouter les propositions d'arrangement qui
+seront faites, et à y prendre la part à laquelle l'oblige en quelque
+sorte le rôle amical qu'elle a joué jusqu'ici à l'égard de la Porte.
+Il ne faut pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet 1839, car
+un revirement de politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur
+doit s'éviter avec soin. Mais il ne faut rien dire de ce déplorable
+engagement de terminer à cinq l'affaire d'Orient.»
+
+Le 30 juin 1840, arriva à Paris une dépêche télégraphique, expédiée le
+16 juin d'Alexandrie par M. Cochelet, et portant:
+
+«En apprenant la destitution du grand vizir Khosrew-Pacha, Méhémet-Ali
+a ordonné à son premier secrétaire, Sami-Bey, de se rendre à
+Constantinople pour offrir au sultan l'hommage de son dévouement,
+et lui demander ses ordres pour le renvoi de la flotte turque.
+Méhémet-Ali ne doutait pas que cette démarche spontanée de sa
+part n'amenât un arrangement direct et à l'amiable de la question
+turco-égyptienne.»
+
+En me transmettant immédiatement cette dépêche, M. Thiers m'écrivit:
+«Il faut induire de cette nouvelle, sans trop d'empressement et sans
+trop donner l'éveil, que l'arrangement spontané qui s'opérerait en
+Orient, entre le souverain et le vassal, serait la meilleure des
+solutions. Le pacha croit que le mouvement d'effusion auquel il cède
+sera partagé et qu'un arrangement s'ensuivra immédiatement. Il croit,
+d'après des renseignements qu'il dit certains, qu'on lui accordera
+l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie; il ne s'explique pas sur
+Candie, Adana, les villes saintes, et quand on lui dit qu'il faudra
+des sacrifices pour rendre possible l'arrangement direct immédiat, il
+répond: «Soyez tranquilles; tout va s'arranger.» Je ne sais pas sur
+quoi repose sa confiance, mais elle est grande, soit qu'elle vienne de
+sa joie, soit qu'elle vienne de renseignements dignes de foi. De même,
+à Constantinople, on pensait, à la date des dernières nouvelles, que
+le renvoi de la flotte produirait un grand effet sur le Divan, et que
+de larges concessions pourront s'ensuivre... Un pareil état de choses
+doit fournir bien des arguments pour empêcher aucune conclusion à
+Londres. Du moins, si on vous proposait quelque chose, n'importe quoi,
+vous pourriez répondre que les deux parties vont s'aboucher entre
+elles, et qu'avant de faire des conditions pour leur compte, il
+est beaucoup plus naturel d'attendre pour voir ce qu'elles vont se
+proposer l'une à l'autre. Toute opinion émise aujourd'hui sur ce qui
+est acceptable ou non, au Caire, serait bien téméraire, car, la
+joie du pacha d'une part, la satisfaction du sultan de l'autre, en
+apprenant le retour de sa flotte, peuvent singulièrement changer les
+conditions. Pour moi, je suis loin de croire l'arrangement direct
+conclu, ni même facile; mais je regarde l'état nouveau des choses
+comme un puissant argument contre toute décision immédiate à Londres.
+J'ai écrit à Alexandrie et à Constantinople pour conseiller la
+modération de part et d'autre; mais j'ai donné des conseils, et j'ai
+eu soin d'interdire aux agents de prendre à leur compte, et comme
+une entreprise française, une négociation ayant pour but avoué
+l'arrangement direct. Si on nous imputait d'avoir fait une telle
+entreprise, vous pourriez le nier. Le jeune Eugène Périer a été envoyé
+à Alexandrie pour faire au pacha les plus vives remontrances s'il
+s'arrêtait en route, et si, après avoir offert la flotte, il ne tenait
+point parole et ne se montrait pas accommodant dans les conditions
+générales du traité. J'ai été jusqu'à lui faire conseiller d'accepter
+l'Égypte _héréditairement_ et la Syrie _viagèrement_.»
+
+Mais pendant que la chute de Khosrew-Pacha et la démarche conciliante
+de Méhémet-Ali causaient à Paris une vive satisfaction, et y faisaient
+espérer que toute résolution d'intervention européenne entre le sultan
+et le pacha serait ajournée, ces nouvelles produisaient à Londres des
+effets absolument contraires. Lord Palmerston, qui, depuis quelque
+temps, s'était montré peu impatient d'arriver à une solution,
+reprenait tout à coup sa politique active, réunissait le cabinet
+anglais, lui communiquait les renseignements que venait de lui
+apporter de Constantinople le comte Pisani, secrétaire particulier
+de lord Ponsonby, et pressait ses collègues de discuter et d'adopter
+promptement le plan de conduite qu'il leur présentait. J'informai
+sur-le-champ M. Thiers de ce nouveau tour que prenait l'affaire; je
+lui écrivis les 6 et 9 juillet que, le 4 et le 8, deux conseils de
+cabinet avaient été tenus, que le dernier avait été long, que, le
+soir même, le prince Dolgorouki était parti en courrier pour
+Saint-Pétersbourg, et le 11 juillet, je rendis au cabinet français,
+dans une dépêche que je reproduis ici textuellement, un compte
+détaillé de cette situation, des informations que j'avais recueillies
+et des résultats qu'elles faisaient pressentir:
+
+«Londres, 11 juillet 1840.
+
+«Monsieur le Président du conseil,
+
+«Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant
+à Méhémet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean
+d'Acre, a été écartée, lord Palmerston a paru éviter la conversation
+sur les affaires d'Orient. Je l'ai engagée une ou deux fois, plutôt
+pour bien établir la politique du gouvernement du Roi que pour
+tenter de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas à la
+question. Lord Palmerston m'a répondu en homme qui persiste dans ses
+idées, mais ne croit pas le moment propice pour agir et veut gagner du
+temps.
+
+«Il n'a, en effet, pendant plusieurs semaines, comme je l'ai déjà
+mandé à Votre Excellence, ni entretenu le cabinet des affaires
+d'Orient, ni même communiqué à ses collègues la dernière note de
+Chékib-Efendi.
+
+«Cependant le travail de plusieurs membres, soit du cabinet, soit du
+corps diplomatique, en faveur d'un arrangement qui eût pour base la
+concession héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la
+Syrie au pacha continuait: j'en suivais le progrès sans m'y associer.
+Conformément aux instructions de Votre Excellence, je n'ai ni
+accueilli cette idée, ni découragé, par une déclaration préalable et
+absolue, ceux qui en cherchaient le succès.
+
+«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la
+nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe
+de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris. Votre
+Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26 mai,
+qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu cette
+dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une lettre de
+M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien informé, avait
+annoncé au baron de Neumann la prédiction de M. Cochelet. La dépêche
+télégraphique par laquelle ce dernier a instruit Votre Excellence de
+la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin. En sorte que,
+par une coïncidence singulière, le même jour, M. Cochelet mandait
+d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que M. le comte Appony
+écrivait de Paris, d'après une dépêche de M. Cochelet, disait-il,
+comme un fait probable et prochain.
+
+«Quand donc le fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et
+les trois autres plénipotentiaires n'en ont guère été plus surpris que
+moi. Ils n'y ont vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir
+qu'un acte depuis longtemps concerté entre le pacha et la France qui,
+à Constantinople comme à Alexandrie, avait travaillé à le préparer.
+
+«L'effet de l'acte en a éprouvé une assez notable altération.
+Non-seulement il a perdu quelque chose de l'importance que
+la spontanéité et la nouveauté devaient lui assurer; mais les
+dispositions de lord Palmerston et des trois autres plénipotentiaires
+se sont visiblement modifiées. Ils ont considéré la démarche de
+Méhémet-Ali et son succès 1º comme la ruine de la note du 27 juillet
+1839 et de l'action commune des cinq puissances; 2º comme le triomphe
+complet et personnel de la France à Alexandrie et à Constantinople.
+
+«Dès lors ceux qui, dans l'espoir d'obtenir l'action commune des
+cinq puissances, poursuivaient l'arrangement fondé sur la concession
+héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont
+arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé.
+
+«De son côté, lord Palmerston s'est montré tout à fait disposé à agir,
+et, dans deux conseils successifs, tenus les 4 et 8 de ce mois, il a
+présenté au cabinet, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées
+et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre.
+
+«Rien n'a été résolu. Le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires
+du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre les
+nouvelles de Constantinople; on s'est ajourné à un nouveau conseil.
+Mais lord Palmerston est pressant; les puissances, dit-il, sont
+engagées d'honneur à régler, par leur intervention et de la manière la
+plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
+au sultan. Elles se le sont promis entre elles. La démarche de
+Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu
+significatif, qui ne promet, de la part du pacha, point de concession
+importante, qui ne changera ni la situation, ni la politique de la
+Porte, qui n'amènera donc point la pacification qu'on en espère, et
+n'aura d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
+négociations entre les puissances, et d'empêcher qu'elles ne marchent
+elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion
+d'agir est favorable. L'insurrection de la Syrie contre Méhémet-Ali
+est sérieuse. Un spectateur indifférent, lord Francis Egerton, qui
+vient de traverser la Syrie en remontant de Jérusalem vers
+l'Asie Mineure, écrit que les insurgés sont nombreux, animés, que
+l'administration d'Ibrahim-Pacha est violente, vexatoire, détestée.
+Lord Palmerston se prévaut beaucoup de ces renseignements. Il insiste
+en même temps sur les vues d'agrandissement et de domination de la
+France dans la Méditerranée. L'appui donné par la France au pacha
+d'Égypte n'a, selon lui, point d'autre motif. Il parle de l'Algérie,
+de l'extension de notre établissement africain, il s'adresse enfin aux
+sentiments de susceptibilité et de jalousie nationale, surtout
+auprès des torys et pour se ménager quelque faveur dans une partie de
+l'opposition.
+
+«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis
+engager, avec quelqu'un des hommes qui influent sur la question,
+quelque entretien, je combats vivement ces idées. Je rappelle toutes
+les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont
+je ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de
+l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de
+faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir,
+de plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt, les
+puissances essayent de régler les affaires d'Orient et n'en viennent
+pas à bout. Le pacha de son côté a déclaré que la présence de Khosrew
+au pouvoir était, pour lui, le principal obstacle à un retour confiant
+et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté. Qu'est-il besoin
+de supposer une longue préparation, un travail diplomatique pour
+expliquer ce qu'a fait le pacha? Il a fait ce qu'il avait lui-même
+annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon sens. La France, il
+est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des conseils, mais des
+conseils de modération, de concession, des conseils qui n'ont d'autre
+objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le sein de l'Empire
+ottoman la bonne intelligence et l'union, seul gage de la force comme
+de la paix. Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer à
+son rétablissement, ne pas vouloir que la paix revienne si elles ne la
+ramènent pas de leur propre main, et se jeter une seconde fois entre
+le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au moment où
+ils se rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on
+pouvait craindre que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la
+veille, ne se livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des
+conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
+s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
+le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
+du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
+s'y opposer, pour le retarder d'un jour? Ce serait un inconcevable
+spectacle. Il est impossible que l'Europe le donne; il est impossible
+que l'Europe qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
+son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
+entre les Orientaux, et par leurs propres efforts.
+
+«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis
+le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car lord
+Palmerston s'applique à ne pas m'en fournir les occasions. Il agit
+surtout dans l'intérieur du cabinet; il dit que, puisque la France
+a tenté une politique séparée et personnelle, les autres puissances
+peuvent bien en faire autant; il promet à ses collègues l'adhésion
+positive de l'Autriche. Il leur donne enfin à entendre que, si ses
+plans étaient repoussés, il ne saurait rester dans le cabinet, et
+les place ainsi entre l'adoption de sa politique et la crainte d'un
+ébranlement ministériel.
+
+«L'affaire est donc, en ce moment, dans un état de crise. Rien, je le
+répète, n'est décidé; la dissidence et l'agitation sont grandes dans
+le cabinet; ceux des ministres qui ne partagent pas les vues de lord
+Palmerston insistent fortement pour que l'on attende des nouvelles de
+Constantinople; ceux dont l'opinion est flottante se montrent enclins
+à ce délai; tous, quelle que soit leur pente, laissent entrevoir de
+l'hésitation et du trouble. Il y a donc bien des chances pour qu'on
+n'arrive pas encore à des résolutions définitives et efficaces. Tout
+en gardant une attitude tranquille et réservée, je ne négligerai rien
+pour agir sur ces esprits divisés et incertains. Mais pendant que les
+choses sont encore en suspens à Londres, il est bien à désirer que la
+démarche de Méhémet-Ali obtienne à Constantinople le succès qu'on
+en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler que le plan d'un
+arrangement à quatre en a reçu ici une impulsion marquée, et fait en
+ce moment des progrès.
+
+«_P. S._--J'ai lieu de croire, d'après un renseignement qui m'arrive de
+bonne source, que la seule chose qui ait été à peu près décidée
+dans les conseils du 4 et du 8, c'est que les _quatre_ puissances
+répondraient à la dernière note de Chékib-Efendi par une note dans
+laquelle seraient reproduites, sinon textuellement, du moins en
+substance, les intentions et les promesses de la note du 27 juillet
+1839. Cette nouvelle note sera-t-elle collective à quatre, ou
+individuelle, mais semblable pour les quatre? Quelle en sera la
+rédaction? Quelles propositions d'arrangement y seront annexées et
+communiquées en même temps à la France pour demander son adhésion?
+Aucune de ces questions n'est encore résolue. On les reprendra
+probablement dans le conseil qui doit avoir lieu aujourd'hui.
+Des courriers ont été expédiés ces jours-ci à Vienne et à
+Saint-Pétersbourg.»
+
+Je ne me contentai pas de signaler ainsi directement à mon
+gouvernement la crise flagrante: ma disposition est en général
+optimiste, et il faut que le mal soit bien près d'éclater pour que je
+renonce à l'espérance. Je ne me faisais pourtant, à ce moment, aucune
+illusion sur le danger; et pour que le cabinet français ne s'en fît
+lui-même aucune, je donnai fortement l'éveil aux deux personnes qui
+pouvaient le lui communiquer avec le plus d'efficacité. Le 12 juillet,
+lendemain du jour où j'avais adressé à M. Thiers la dépêche que je
+viens de citer, j'écrivis au duc de Broglie:
+
+«Je suis, depuis quelques jours, fort occupé de l'Orient. L'affaire
+dormait. Le pacha l'a réveillée. S'il réussit, rien de mieux; nous
+réussirons avec lui; la difficulté de l'arrangement à cinq aura été
+démontrée; l'arrangement direct en sera sorti. C'est tout ce que nous
+pouvons désirer, et le temps gagné depuis quelques mois aura été bien
+gagné. Mais si le pacha échoue, notre embarras sera grand. On prend
+ceci pour un coup de politique de la France qui, ne voulant rien
+faire à cinq, a tenté de faire seule, par les mains du pacha. Le coup
+manqué, l'arrangement à quatre reste seul, et nous pesons beaucoup
+moins, soit pour l'empêcher, soit pour ramener quelque arrangement à
+cinq. Lord Palmerston s'est remis en mouvement. Les trois autres
+le suivent. J'attends avec une vive impatience des nouvelles de
+Constantinople. Pour le moment, l'affaire est là.»
+
+Et le même jour, j'écrivis au général Baudrand:
+
+«L'affaire d'Orient m'occupe beaucoup depuis quelques jours. Elle
+languissait. La démarche de Méhémet-Ali auprès du sultan, après la
+chute de Khosrew-Pacha, l'a ranimée. On a vu là l'oeuvre de la France
+seule. On en a pris de l'humeur. On s'est dit: «Puisque la France a
+sa politique séparée et la suit, faisons-en autant.» Les quatre
+puissances se sont donc remises en mouvement, et lord Palmerston
+travaille à préparer un arrangement à quatre, toujours fondé sur cette
+double base:--Point de Syrie au pacha; la coercition au besoin.--Je
+ne tiens pas l'arrangement pour fait. Si la démarche de Méhémet-Ali
+à Constantinople réussit, et amène, entre le sultan et lui, un
+accommodement direct, tout sera pour le mieux; il faudra bien qu'ici
+on s'y résigne. Mais si rien ne se termine à Constantinople, il ne
+faut pas se dissimuler que notre influence auprès des quatre autres
+puissances en sera affaiblie, et que l'arrangement entre elles, sans
+nous, aura bien des chances de succès.»
+
+Enfin, le 14 juillet, en donnant à M. Thiers quelques nouveaux détails
+sur la situation, je lui dis: «Je crois, sans en être parfaitement
+sûr, que le projet de note collective à quatre, en réponse à la
+note de Chékib-Efendi, a été adopté dans le conseil de samedi 11.
+La réserve est extrême depuis quelques jours; mais je sais que
+Chékib-Efendi a vu plusieurs fois lord Palmerston, et longtemps,
+notamment dimanche. On prépare, soit sur le fond de l'affaire, soit
+sur le mode d'action, des propositions qu'on nous communiquera quand
+on aura tout arrangé (si on arrange tout), pour avoir notre adhésion
+ou notre refus.»
+
+«Mon cher collègue, me répondit M. Thiers le 16 juillet, je trouve
+fort graves les nouvelles que vous m'envoyez; mais il ne faut pas s'en
+émouvoir, et tenir bon. Les Anglais s'engagent dans une périlleuse
+tentative; s'isoler de la France sera, pour eux, plus fécond en
+conséquences qu'ils ne l'imaginent. Mais il ne faut pas se laisser
+intimider, et attendre avec tout le sang-froid que vous savez garder
+sur votre visage comme dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas,
+vous et moi, traversé un plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons
+pas faire autrement. A l'origine, on aurait pu tenir une autre
+conduite; mais depuis la note du 27 juillet 1839, il n'est plus
+temps.»
+
+Je reçus le 17 juillet, à une heure de l'après-midi, un billet de lord
+Palmerston qui me témoignait le désir de s'entretenir avec moi vers la
+fin de la matinée. Je me rendis au _Foreign-Office_. Il me dit que
+le cabinet, pressé par les événements, venait enfin d'arrêter sa
+résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait une communication
+à me faire à ce sujet, et que, pour être sûr d'exprimer exactement et
+complétement sa pensée, il avait pris le parti de l'écrire. Il me lut
+alors la pièce suivante, intitulée:
+
+MEMORANDUM D'UNE COMMUNICATION FAITE A L'AMBASSADEUR DE FRANCE PAR LE
+PRINCIPAL SECRÉTAIRE DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE.
+
+«Le gouvernement français a reçu, dans tout le cours des négociations
+qui commencèrent l'automne de l'année passée, les preuves les
+plus réitérées, les plus manifestes et les plus incontestables,
+non-seulement du désir des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie, d'arriver à une entente avec le gouvernement
+français sur les arrangements nécessaires pour effectuer la
+pacification du Levant, mais aussi de la grande importance que ces
+cours n'ont jamais cessé d'attacher à l'effet moral que produiraient
+l'union et le concours des cinq puissances dans une affaire d'un
+intérêt si grave et si intimement liée au maintien de la paix
+européenne.
+
+«Les quatre cours ont vu, avec le plus profond regret, que tous leurs
+efforts pour atteindre leur but ont été infructueux; et malgré que
+tout dernièrement elles aient proposé à la France de s'associer
+avec elles pour faire exécuter un arrangement entre le sultan et
+Méhémet-Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises, vers la fin
+de l'année dernière, par l'ambassadeur de France à Londres, cependant
+le gouvernement français n'a pas cru devoir prendre part à cet
+arrangement, et a fait dépendre son concours avec les autres
+puissances de circonstances que ces puissances ont jugées
+incompatibles avec le maintien de l'indépendance et de l'intégrité de
+l'Empire ottoman et avec le repos futur de l'Europe.
+
+«Dans cet état de choses, les quatre puissances n'avaient d'autre
+choix que d'abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires
+qu'elles avaient pris l'engagement d'arranger, et ainsi de constater
+leur impuissance et de livrer la paix européenne à des dangers
+toujours croissants; ou bien de prendre la résolution de marcher en
+avant sans la coopération de la France, et d'amener, au moyen de leurs
+efforts réunis, une solution des complications du Levant conforme aux
+engagements que ces quatre cours ont contractés avec le sultan, et
+propre à assurer la paix future.
+
+«Placées entre ces deux choix et pénétrées de l'urgence d'une solution
+immédiate et en rapport avec les graves intérêts qui s'y trouvent
+engagés, les quatre cours ont cru de leur devoir d'opter pour la
+dernière de ces deux alternatives, et elles viennent par conséquent
+de conclure avec le sultan une convention destinée à résoudre d'une
+manière satisfaisante les complications actuellement existantes dans
+le Levant.
+
+«Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont pu ne pas sentir
+le plus vif regret de se trouver ainsi momentanément séparées de la
+France dans une affaire essentiellement européenne; mais ce regret
+se trouve diminué par les déclarations réitérées que le gouvernement
+français leur a faites qu'il n'a rien à objecter aux arrangements
+que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si
+Méhémet-Ali y consent; que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
+aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
+juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du pacha d'Égypte; et
+que le seul motif qui a empêché la France de s'associer aux autres
+puissances, à cette occasion, dérive de considérations de divers
+genres qui rendraient impossible au gouvernement français de prendre
+part à des mesures coercitives contre Méhémet-Ali.
+
+«Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fondé que leur
+séparation d'avec la France à ce sujet ne sera que de courte durée,
+et ne portera aucune atteinte aux relations de sincère amitié qu'elles
+désirent si vivement conserver avec la France; mais de plus, elles
+s'adressent avec instance au gouvernement français, afin d'en obtenir
+du moins l'appui moral, malgré qu'elles ne peuvent en espérer une
+coopération matérielle.
+
+«L'influence du gouvernement français est puissante à Alexandrie, et
+les quatre cours ne pourraient-elles pas espérer, et même demander de
+l'amitié du gouvernement français que cette influence s'exerce auprès
+de Méhémet-Ali dans le but d'amener ce pacha à donner son adhésion aux
+arrangements qui vont lui être proposés par le sultan?
+
+«Si le gouvernement français pouvait, de cette manière, contribuer
+efficacement à mettre un terme aux complications du Levant, ce
+gouvernement acquerrait un nouveau titre à la reconnaissance et à
+l'estime de tous les amis de la paix.»
+
+J'écoutai lord Palmerston jusqu'au bout sans l'interrompre, et prenant
+ensuite le papier de ses mains: «Mylord, lui dis-je, sur le fond même
+de la résolution que vous me communiquez, je n'ajouterai rien, en ce
+moment, à ce que j'ai eu si souvent l'honneur de vous dire; je ne veux
+pas non plus, sur une première lecture faite en courant, discuter tout
+ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais quelques points
+me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer mes observations.
+Les voici.»
+
+Je relus d'abord ce passage: «Malgré que tout dernièrement les quatre
+cours aient proposé à la France de s'associer avec elles pour faire
+exécuter un arrangement avec le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur les
+idées qui avaient été émises, vers la fin de l'année dernière, par
+l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français
+n'a pas cru devoir prendre part à cet arrangement,» etc., etc.
+
+«Vous faites sans doute allusion, mylord, lui dis-je, à l'arrangement
+qui aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik
+de Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse; et il résulterait de ce
+paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait émettre
+ces idées par son ambassadeur, n'aurait pas cru ensuite pouvoir les
+accepter. Je ne saurais admettre, mylord, pour le gouvernement du Roi,
+un tel reproche d'inconséquence; les idées dont il s'agit n'ont
+jamais été, que je sache, émises, au nom du gouvernement du Roi, par
+l'ambassadeur de France; point par moi, à coup sûr, ni, je pense, par
+le général Sébastiani, mon prédécesseur. Elles ont pu apparaître dans
+la conversation, comme bien d'autres hypothèses; elles n'ont jamais
+été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à
+dire, ou du moins à donner lieu de croire que le gouvernement du Roi
+les a d'abord mises en avant, puis repoussées.
+
+«Voici, continuai-je, une seconde observation. Vous dites que--le
+gouvernement français a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à
+objecter aux arrangements que les quatre puissances désirent faire
+accepter par Méhémet-Ali, si Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun
+cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre cours, de
+concert avec le sultan, pourront juger nécessaires pour obtenir
+l'assentiment du pacha d'Égypte.--Je ne saurais accepter, mylord,
+cette expression _dans aucun cas_, et je suis certain de n'avoir
+jamais rien dit qui l'autorise. Le gouvernement du Roi ne se fait, à
+coup sûr, le champion armé de personne, et il ne compromettra jamais,
+pour les seuls intérêts du pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de
+la France. Mais si les mesures adoptées contre le pacha par les quatre
+puissances avaient, aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère et
+cette conséquence que l'équilibre actuel des États européens en fût
+altéré, le gouvernement du Roi ne saurait y consentir; il verrait
+alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il gardera toujours à cet
+égard sa pleine liberté.»
+
+Je fis encore, sur quelques expressions du _mémorandum_, quelques
+observations de peu d'importance; et sans rengager la discussion au
+fond, j'ajoutai: «Mylord, le gouvernement du Roi a toujours pensé
+que la question de savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie
+appartiendraient au sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près,
+les chances que l'emploi de la force et le retour de la guerre
+en Orient pourraient faire courir à l'Europe. Vous en avez jugé
+autrement. Je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Si vous vous
+trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité. Nous ferons tous
+nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances générales, et
+pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés, les périls
+peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous entrez.»
+
+Lord Palmerston combattit faiblement mes observations, et se répandit
+en protestations d'amitié sincère et sûre, malgré notre dissentiment
+partiel et momentané. Il réclama de nouveau les bons offices de
+la France et son influence à Alexandrie pour déterminer le pacha à
+accepter les propositions qui lui seraient faites. Puis il m'expliqua
+ces propositions mêmes et la marche qu'on avait dessein de suivre pour
+les faire prévaloir: «Le sultan, me dit-il, proposera d'abord au
+pacha de lui concéder, toujours à titre de vasselage, l'Égypte
+héréditairement et la portion déjà offerte du pachalik de Saint-Jean
+d'Acre, y compris la forteresse, mais ceci seulement en viager. Il lui
+donnera un délai de dix jours pour accepter cette proposition. Si
+le pacha refuse, le sultan lui fera une proposition nouvelle qui ne
+comprendra plus que l'Égypte, toujours héréditairement. Si après un
+nouveau délai de dix jours, le pacha refuse encore, alors le sultan
+s'adressera aux quatre puissances qui s'engagent, envers lui et entre
+elles, à faire rentrer son vassal dans l'obéissance.»
+
+Lord Palmerston ne me donna aucun détail sur les moyens que les quatre
+puissances emploieraient à cet effet; il conclut en me disant qu'un
+secrétaire de Chékib-Efendi était parti la veille pour porter à
+Constantinople cet arrangement, que les premières propositions du
+sultan parviendraient au pacha dans trente ou trente-cinq jours, que
+Méhémet-Ali y répondrait dix jours après, et que sa réponse serait
+connue à Londres vingt ou vingt-cinq jours après, c'est-à-dire dans
+deux mois et demi environ, à partir du moment où nous parlions.
+
+Je transmis immédiatement à M. Thiers la communication que je venais
+de recevoir, avec tous les détails de l'entretien qui l'avait suivie,
+et j'ajoutai: «La démarche directe de Méhémet-Ali auprès de la Porte
+et l'insurrection de la Syrie contre lui sont évidemment les deux
+causes qui ont précipité la résolution. Lord Palmerston m'a parlé
+de l'insurrection syrienne avec beaucoup de confiance; et comme
+son langage impliquait des mesures projetées ou déjà ordonnées pour
+empêcher Méhémet-Ali d'envoyer en Syrie des renforts capables de
+réprimer les insurgés, je lui ai adressé, à ce sujet, une question
+positive et directe. Il m'a répondu qu'en effet on ne négligerait rien
+pour arrêter promptement en Syrie l'effusion du sang: «Je ne veux
+pas vous le cacher, m'a-t-il dit.--Aussi vous l'ai je demandé,
+mylord.--Des ordres ont très probablement été donnés en ce sens à la
+flotte anglaise, et des secours en argent, vivres et munitions pour
+les insurgés de Syrie ont sans doute été mis à la disposition du
+sultan.»
+
+«La crainte d'une crise ministérielle est le vrai motif qui a fait
+prévaloir lord Palmerston dans l'intérieur du cabinet. Le moment
+d'une action positive et efficace en Orient est encore éloigné, et le
+parlement se sépare dans quinze jours.»
+
+En recevant cette nouvelle, le cabinet français fut non-seulement
+mécontent et chagrin, mais surpris et blessé. Lord Palmerston lui en
+avait donné le droit. On pensait à Paris, et je pensais moi-même à
+Londres, qu'aucune résolution définitive ne serait adoptée et signée
+entre les quatre puissances sans qu'on nous l'eût préalablement
+fait connaître, en nous demandant, à nous aussi, notre résolution
+définitive. Je répète la phrase qui terminait ma dernière lettre à M.
+Thiers, et que je rappelais tout à l'heure: «On prépare, soit sur le
+fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des propositions qu'on
+nous communiquera quand on aura tout arrangé (si on arrange tout),
+pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Lord Palmerston eût pu,
+sans aucun risque pour sa politique, nous faire cette communication
+avant toute signature entre les quatre puissances, car nous ne nous
+serions certainement pas associés à une convention qui refusait à
+Méhémet-Ali la possession héréditaire de la Syrie, et qui réglait les
+moyens de coercition à employer contre lui s'il repoussait les
+offres du sultan. Nous nous serions trouvés alors isolés en pleine
+connaissance de cause, par notre propre volonté, et après qu'on aurait
+épuisé, envers nous, tous les procédés de conciliation. Mais lord
+Palmerston est un politique personnellement susceptible et taquin, qui
+se pique au jeu quand il se voit en danger de perdre, et qui précipite
+alors ses résolutions et ses coups, ne se souciant guère des procédés
+ni des conséquences, et recherchant le plaisir de la vengeance au
+moins autant que le succès. L'arrangement direct entre le sultan et le
+pacha lui paraissait imminent; il regardait le gouvernement français
+comme le promoteur secret de cette solution de la question; il ne
+s'inquiéta plus que de la prévenir et d'y substituer en toute hâte
+la solution européenne dont il s'était fait l'auteur. Un des membres
+secondaires du corps diplomatique à Londres, spectateur aussi
+impartial qu'intelligent de l'événement, me dit un jour: «Quand
+nous recherchons entre nous les causes de ce mauvais imbroglio, nous
+trouvons d'abord une disposition hargneuse à Londres, ensuite des
+illusions à Londres et à Paris. A Londres, ignorance volontaire ou
+réelle des dispositions de la France; à Paris, incrédulité sur le
+vouloir ou le pouvoir de lord Palmerston. Après cela, on dit aussi
+que la France a voulu jouer au plus fin, qu'elle voulait et croyait
+escamoter l'arrangement en le faisant conclure, d'une manière cachée
+et abrupte, entre les deux parties. On ajoute que c'est de Pétersbourg
+qu'on a donné l'éveil à Londres, que la même alarme y est venue
+ensuite par d'autres voies, et que cela a excité, non-seulement à
+faire, mais aussi à se cacher pour faire le traité. Voilà comment nous
+nous l'expliquons.»
+
+Quelle qu'en fût l'explication, le gouvernement français fut justement
+choqué du procédé: «Votre dernière dépêche, m'écrivit le 21 juillet
+M. Thiers, m'a beaucoup surpris. D'après vos précédentes nouvelles,
+le gouvernement s'attendait que l'agitation qui se manifestait depuis
+quelques jours dans le cabinet anglais aboutirait à une proposition
+semblable à peu près à celle que M. de Neumann vous avait fait
+pressentir, et qui consistait à donner à Méhémet-Ali l'Égypte
+héréditairement, la Syrie viagèrement, en laissant à la France le
+choix de s'associer ou non à une telle proposition. Le parti pris par
+les puissances d'agir à quatre, sans mettre la France en demeure de
+s'associer à l'action commune, est un procédé fort naturel de la part
+des cabinets qui n'ont pas vécu dans notre alliance depuis dix
+ans, mais fort étrange et fort peu explicable, par des motifs
+satisfaisants, de la part de l'Angleterre qui faisait profession,
+depuis 1830, d'être notre fidèle alliée. Se plaindre est peu digne
+de la part d'un gouvernement aussi haut placé que celui de la France;
+mais il faut prendre acte d'une telle conduite, et laisser voir
+qu'elle nous éclaire sur les vues de l'Angleterre et sur la marche
+que la France aura à suivre dans l'avenir. Désormais elle est libre
+de choisir ses amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le
+conseil des circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher
+cette indépendance de relations que la France sans doute n'avait
+jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son
+alliance avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter
+d'autres convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en
+particulier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous
+le répète, ne faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que
+vous avez montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement.
+Il faut que cette froideur soit soutenue. Les quatre puissances
+qui viennent de sceller, à propos de la question d'Orient, une si
+singulière alliance, ne sauraient être longtemps d'accord; alors la
+France, en prononçant à propos ses préférences, fera sentir à l'Europe
+tout le poids de son influence.»
+
+M. Thiers me donnait ensuite, sur l'attitude et le langage à tenir
+avec lord Palmerston, des instructions détaillées, m'exposait ses
+conjectures sur les conséquences probables de l'acte qui venait de
+s'accomplir à Londres, m'annonçait les mesures de précaution que,
+sur terre et sur mer, dans l'intérêt de la dignité de la France, le
+cabinet croyait devoir prendre, et enfin m'envoyait, en réponse au
+_mémorandum_ que lord Palmerston m'avait remis le 17 juillet, la note
+suivante:
+
+«Paris, 21 juillet 1840.
+
+La France a toujours désiré, dans l'affaire d'Orient, marcher d'accord
+avec la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. Elle n'a jamais été
+mue, dans sa conduite, que par l'intérêt de la paix. Elle n'a jamais
+jugé les propositions qui lui ont été faites que d'un point de vue
+général, et jamais du point de vue de son intérêt particulier, car
+aucune puissance n'est plus désintéressée qu'elle en Orient.
+
+«Jugeant de ce point de vue, elle a considéré comme mal conçus tous
+les projets qui avaient pour but d'arracher à Méhémet-Ali, par
+la force des armes, les portions de l'Empire turc qu'il occupe
+actuellement. La France ne croit pas cela bon pour le sultan, car on
+tendrait ainsi à lui donner ce qu'il ne pourrait ni administrer
+ni conserver. Elle ne le croit pas bon non plus pour la Turquie
+en général et pour le maintien de l'équilibre européen, car on
+affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait
+aider puissamment à la commune défense de l'Empire. Toutefois, ce
+n'est là qu'une question de système sur laquelle il peut exister
+beaucoup d'avis divers. Mais la France s'est surtout prononcée contre
+tout projet dont l'adoption devait entraîner l'emploi de la force,
+parce qu'elle ne voyait pas distinctement les moyens dont les
+cinq puissances pourraient disposer. Ces moyens lui semblaient ou
+insuffisants, ou plus funestes que l'état de choses auquel on voulait
+porter remède.
+
+«Ce qu'elle pensait à ce sujet, la France le pense encore, et elle a
+quelque sujet de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
+la sienne. Du reste, on ne lui a adressé, dans ces dernières
+circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle eût à
+s'expliquer. Il ne faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas
+été à même de faire, la détermination que l'Angleterre lui communique
+sans doute, au nom des quatre puissances. Mais au surplus, sans
+insister sur la question que pourrait faire naître cette manière de
+procéder à son égard, la France le déclare de nouveau; elle considère
+comme peu réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consistera à
+prendre des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter
+par des moyens insuffisants ou dangereux.
+
+«L'insurrection de quelques populations du Liban est sans doute
+l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir pour y trouver des moyens
+d'exécution qui jusque-là ne s'étaient point montrés. Est-ce un moyen
+bien avouable, et surtout bien utile à l'Empire turc, d'agir ainsi
+contre le vice-roi? On veut rétablir un peu d'ordre et d'obéissance
+dans toutes les parties de l'Empire turc, et on y fomente des
+insurrections! On ajoute de nouveaux désordres à ce désordre général
+que toutes les puissances déplorent dans l'intérêt de la paix! Et ces
+populations, réussirait-on à les soumettre à la Porte après les avoir
+soulevées contre le vice-roi?
+
+«Toutes ces questions, on ne les a certainement pas résolues; mais
+si cette insurrection est comprimée, si le vice-roi est de nouveau
+possesseur assuré de la Syrie, s'il n'en est que plus irrité, plus
+difficile à persuader, et qu'il réponde aux sommations par des refus
+positifs, quels sont les moyens des quatre puissances?
+
+«Assurément, après avoir employé une année à les chercher, on ne les
+aura pas découverts récemment, et on aura créé soi-même un nouveau
+danger, le plus grave de tous. Le vice-roi, excité par les moyens
+employés contre lui, le vice-roi, que la France avait contribué à
+retenir, peut passer le Taurus et menacer de nouveau Constantinople.
+
+«Que feront encore les quatre puissances dans ce cas? Quelle sera la
+manière de pénétrer dans l'Empire pour y secourir le sultan? La France
+pense qu'on a préparé là, pour l'indépendance de l'Empire ottoman
+et pour la paix générale, un danger plus grave que celui dont les
+menaçait l'ambition du vice-roi.
+
+«Si toutes ces éventualités, conséquences de la conduite qu'on va
+tenir, n'ont pas été prévues, alors les quatre puissances se seraient
+engagées dans une voie bien obscure et bien périlleuse. Si au
+contraire elles ont été prévues et si les moyens d'y faire face sont
+arrêtés, alors les quatre puissances en doivent la connaissance
+à l'Europe, et surtout à la France dont encore aujourd'hui elles
+réclament le concours moral, dont elles invoquent l'influence à
+Alexandrie.
+
+«Le concours moral de la France, dans une conduite commune, était une
+obligation de sa part; il n'en est plus une dans la nouvelle situation
+où semblent vouloir se placer les puissances. La France ne peut plus
+être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle
+se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra dans les graves
+circonstances où les quatre puissances viennent de placer l'Europe
+dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle
+vient d'indiquer.
+
+«Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de l'équilibre
+actuel entre les États de l'Europe. Tous ses moyens seront consacrés à
+ce double but.»
+
+Je me rendis le vendredi 24 juillet au _Foreign-Office_ et je donnai
+lecture à lord Palmerston de la note que je viens de reproduire.
+A cette phrase: «Du reste, on n'a adressé à la France, dans ces
+dernières circonstances, aucune proposition positive sur laquelle elle
+eût à s'expliquer,» lord Palmerston fit un mouvement, comme surpris
+et voulant se récrier: «Permettez, mylord, lui dis-je, que j'aille
+jusqu'au bout; je reviendrai sur ce point;» et ma lecture achevée,
+prenant sur-le-champ moi-même la parole, je relus la phrase qui
+l'avait frappé: «Cette phrase vous étonne, mylord; le fait qu'elle
+exprime a bien plus étonné le gouvernement du Roi, et moi-même avant
+lui. Quand vous m'avez communiqué vendredi dernier le _memorandum_
+auquel je viens de répondre, en apprenant qu'à notre insu, sans qu'on
+nous eût définitivement rien dit ni rien demandé, une résolution
+définitive avait été prise entre les quatre puissances, une convention
+signée, peut-être l'exécution commencée, j'ai été profondément étonné,
+je dois dire blessé. J'ai retenu dans ce moment mon impression; je
+n'ai pas voulu que vous pussiez croire que, si je me montrais offensé,
+c'était pour mon propre compte et par un motif tout personnel. Mais
+cette impression, mylord, le gouvernement du Roi l'a éprouvée lui-même
+en recevant votre _memorandum_, et c'est en son nom et d'après ses
+instructions que je viens aujourd'hui vous exprimer à quel point il
+a été surpris qu'on ait procédé ainsi à son égard. Il avait signé la
+note du 27 juillet 1839; il a constamment répété, depuis cette époque,
+qu'il était prêt à tout discuter; il a écouté et discuté en effet des
+propositions fort diverses. Quand on touchait au dernier acte de cette
+négociation, à coup sûr on lui devait de l'y appeler; on lui devait de
+lui dire:--Nous n'avons pu jusqu'ici nous mettre d'accord pour agir
+à cinq; nous ne pouvons tarder plus longtemps; nous sommes décidés à
+agir; voici sur quelles bases et par quels moyens. Voulez-vous vous
+associer à nous? C'est tout ce que nous désirons. Si décidément vous
+ne voulez pas, nous serons obligés d'agir à quatre, sur les bases
+et par les moyens que nous vous indiquons.--C'était là la marche
+naturelle; on a fait le contraire; c'est sans nous le dire, c'est en
+se cachant de nous qu'on a résolu d'agir sans nous. Ce n'est pas là,
+mylord, un procédé d'ancien et intime allié, et le gouvernement du Roi
+a tout droit de s'en montrer offensé.»
+
+Lord Palmerston m'écoutait avec un déplaisir mêlé de surprise.
+Évidemment il y avait là, pour lui, quelque chose d'imprévu, et il
+n'avait pas compris d'abord le sens de la phrase qui l'indiquait. Il
+essaya deux ou trois fois de m'interrompre; je m'y refusai. Quand je
+cessai de parler, «rien n'a été plus éloigné de notre intention, me
+dit-il, que de manquer, envers le gouvernement du Roi, à aucun des
+égards qui lui sont dus. Nous avons essayé, pour nous entendre
+avec vous, de diverses propositions. Les vôtres nous paraissaient
+inadmissibles. Vous avez repoussé les nôtres. Sur la dernière surtout
+qui consistait à laisser à Méhémet-Ali la place de Saint-Jean d'Acre
+avec une portion du pachalik, vous nous avez donné, pour raison
+péremptoire de votre refus, que le pacha ne consentirait jamais
+à aucun partage de la Syrie. Nous avons considéré dès lors votre
+résolution comme arrêtée, et nous ne nous sommes plus occupés que de
+la nôtre. Nous aurions trouvé quelque inconvenance à vous la déclarer
+avant de la prendre, et comme une sorte de sommation. Nous n'avons
+fait, en agissant ainsi, que ce qui s'est fait, en 1832, dans la
+question belge. Là aussi il s'agissait d'employer, contre le roi de
+Hollande, des moyens de coercition. Parmi les cinq puissances engagées
+dans la conférence sur les affaires de Belgique, trois se refusaient
+à concourir à de telles mesures. Elles l'avaient dit. La France et
+l'Angleterre, qui voulaient de la coercition, en ont arrêté entre
+elles les moyens, ont signé une convention, et ne l'ont annoncée aux
+autres puissances qu'après la signature. Nous serions désolés qu'à
+propos des affaires d'Orient vous vissiez quelque chose de blessant
+dans ce qui a été fait très-naturellement, sans aucune intention
+blessante de notre part, et comme on avait fait dans des circonstances
+analogues.»
+
+Je persistai dans le sentiment que j'avais exprimé; je repoussai
+l'assimilation avec l'affaire belge, constamment traitée dans des
+conférences générales et officielles, de telle sorte que rien n'avait
+pu être un moment douteux ni inconnu pour aucune des puissances:
+«Non-seulement on ne nous a pas dit ce qu'on faisait, ajoutai-je;
+non-seulement on s'est caché de nous; mais je sais que quelques
+personnes se sont vantées de la façon dont le secret avait été gardé.
+Est-ce ainsi, mylord, que les choses se passent entre d'anciens et
+intimes alliés? Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et
+s'affermissent? L'alliance de la France et de l'Angleterre, mylord, a
+donné dix ans de paix à l'Europe; le ministère whig, permettez-moi
+de le dire, est né sous son drapeau, et y a puisé, depuis dix ans,
+quelque chose de sa force. Je crains bien que cette alliance ne
+reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce qui vient de se
+passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, ni à l'Europe
+autant de paix.»
+
+Lord Palmerston protesta vivement: «Nous ne changeons point de
+politique générale; nous ne changeons point d'alliances; nous sommes
+et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes sentiments.
+Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une question
+importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens à
+l'exemple dont je parlais tout à l'heure. C'est ce qui est arrivé dans
+l'affaire de Belgique; nous pensions comme vous sur la nécessité de
+contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité des vingt-quatre
+articles; pour agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois
+autres puissances; mais nous ne nous sommes point brouillés avec
+elles; la paix de l'Europe n'a pas été troublée. Nous espérons bien
+qu'il en sera encore ainsi, et nous ferons tous nos efforts pour qu'il
+en soit ainsi. Si la France reste isolée dans cette question, comme
+elle-même l'aura voulu, comme M. Thiers, à votre tribune, en a prévu
+la possibilité, ce ne sera point un isolement général, permanent; nos
+deux pays resteront unis d'ailleurs par les liens les plus puissants
+d'opinions, de sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas
+plus que la paix de l'Europe.
+
+«--Je le souhaite, mylord; je ne doute pas de la sincérité de vos
+intentions; mais vous ne disposez pas des événements, ni du sens qui
+s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé. Partout en Europe
+ce qui se passe en ce moment sera considéré comme une large brèche
+qui peut en ouvrir de plus larges encore. Les uns s'en réjouiront, les
+autres s'en inquiéteront, tous l'interpréteront ainsi, et vos paroles
+ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les incidents
+que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez; viendront
+les difficultés, les complications, les méfiances réciproques, les
+conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en empêchera les effets?
+Vous nous exposez, mylord, à une situation que nous n'avons point
+cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes appliqués à éviter. M.
+Canning, si je ne me trompe, était votre ami et le chef de votre parti
+politique; M. Canning, dans un discours très-beau et très-célèbre,
+a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains l'outre des
+tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette clef, et
+la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu s'en
+servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et moins
+assurée. Ne donnez pas en France, aux passions nationales, de sérieux
+motifs et une redoutable impulsion. Ce n'est pas là ce que vous nous
+devez, ce que nous doit l'Europe pour la modération et la prudence que
+nous avons montrées depuis dix ans.»
+
+Lord Palmerston me renouvela plus vivement encore ses protestations et
+ses assurances. Elles étaient sincères; il se promettait d'accomplir
+ce qu'il entreprenait sans se brouiller réellement avec la France et
+sans troubler sérieusement la paix de l'Europe. Il croyait avoir une
+excellente occasion de raffermir l'Empire ottoman en réprimant le
+pacha d'Égypte, et de soustraire la Porte à la domination de la
+Russie, en plaçant, de l'aveu de la Russie elle-même, les affaires
+turques sous le contrôle du concert européen. C'était là, pour
+l'Angleterre, de la puissance en Orient, et pour lord Palmerston
+lui-même en Angleterre, de la gloire. Il ne croyait ni à la force
+réelle, ni à la résistance persévérante de Méhémet-Ali. L'insurrection
+de la Syrie était, à ses yeux, une nouvelle preuve de la faiblesse
+du pacha et un nouveau moyen de l'attaquer. Et au moment où ces
+circonstances réunies lui semblaient un gage assuré de succès, il
+voyait surgir, entre le sultan et le pacha, la chance d'un arrangement
+direct conclu sous l'influence de la France, et qui eût renversé ses
+espérances de crédit et de pouvoir, en Orient pour son pays, et, dans
+son pays pour lui-même. Devant ce péril, toute autre considération,
+toute autre prévoyance, toute politique générale disparut de son
+esprit; et, pour y échapper, il conclut en toute hâte le traité du 15
+juillet. Ni dans notre conversation du 24 juillet, ni dans aucune de
+celles qui l'avaient précédée ou qui la suivirent, je n'entrevis aucun
+dessein, aucune combinaison qui vînt d'ailleurs et qui portât plus
+loin.
+
+Je m'appliquai à troubler la confiance de lord Palmerston dans son
+succès, et à lui faire entrevoir un avenir bien plus compliqué et plus
+grave que celui qu'il espérait. Quand la conversation commença à se
+ralentir, m'adressant à lui par une question brusque et directe: «Mais
+enfin, mylord, lui dis-je, si le pacha repousse, comme je le crois,
+vos propositions, que ferez-vous? De quoi êtes-vous convenus? Comment
+exercerez-vous, sur Méhémet-Ali, votre contrainte? Vous demandez
+encore à la France son concours moral; elle a droit de vous demander à
+son tour par quels moyens et dans quelles limites vous comptez agir.
+
+«--Vous avez raison, me répondit lord Palmerston, et je dois vous le
+dire. L'emploi des forces navales pour intercepter toute communication
+entre l'Égypte et la Syrie, pour arrêter les flottes du pacha, pour
+mettre le sultan en état de porter, sur tous les points de son Empire,
+tous les moyens de rétablir son autorité, ce sera là notre action
+principale, et c'est le principal objet de notre convention.
+
+«--Et si le pacha passe le Taurus, si Constantinople est de nouveau
+menacée?
+
+«--Cela n'arrivera pas; Ibrahim-Pacha aura trop à faire en Syrie.
+
+«--Mais si cela arrive?
+
+«--Le sultan va établir à Isnik-Mid (l'ancienne Nicomédie) un corps
+de troupes turques qui, réuni à la présence d'un certain nombre de
+chaloupes canonnières sur la côte d'Asie, suffira, je pense, pour
+mettre à l'abri Constantinople.
+
+«--Et si cela ne suffit pas, si les troupes turques sont battues?»
+
+Il en coûtait à lord Palmerston de me dire expressément que l'entrée
+d'un corps d'armée russe à Constantinople, combinée avec celle d'une
+flotte anglaise dans la mer de Marmara, était un point convenu. Il me
+le dit pourtant, en rappelant que dans le temps où l'on examinait les
+moyens d'agir à cinq, la France elle-même n'avait pas regardé ce
+fait comme absolument inadmissible, et avait discuté le _quo modo_
+de l'entrée et de la présence de ses propres vaisseaux dans la mer
+de Marmara. Et il se hâta d'ajouter: «Au delà, rien n'est prévu, rien
+n'est réglé; on est simplement convenu de se concerter de nouveau si
+cela était nécessaire. Mais l'affaire n'ira pas si loin.»
+
+Lord Palmerston revint alors sur l'immense avantage qu'il y aurait,
+pour toute l'Europe, à faire cesser le protectorat exclusif de la
+Russie sur la Porte. Je revins, de mon côté, sur la nouveauté et la
+gravité de la situation où nous allions tous entrer: «Nous nous lavons
+les mains de cet avenir, lui dis-je; la France s'y conduira en toute
+liberté, ayant toujours en vue, comme le dit la réponse que j'ai
+l'honneur de vous remettre, la paix, le maintien de l'équilibre actuel
+en Europe, et le soin de sa dignité et de ses propres intérêts.»
+
+Nous nous séparâmes, moi avec une froideur polie, et lord Palmerston
+avec une politesse qui tenait à se montrer amicale.
+
+Le jour même où j'avais avec lord Palmerston cet entretien, je reçus
+de M. de Rémusat, celui des membres du cabinet français qui, après M.
+Thiers, suivait avec le plus de soin le cours de la négociation, et à
+qui j'en parlais avec le plus de confiance, cette lettre:
+
+«Nous sommes fortement préoccupés de votre dernière dépêche, et j'en
+attends les développements et les commentaires ultérieurs avec une
+grande curiosité. Je ne puis croire que tout cela soit le résultat
+d'une longue intrigue suivie avec persévérance et dissimulation;
+encore moins que le reste de l'Europe fût dans le secret. Je suppose
+que les troubles du Liban, dont on s'est exagéré l'importance, et la
+restitution de la flotte turque par le pacha, qu'on a interprétée
+pour de la faiblesse, ont été les deux causes occasionnelles de cette
+brusque détermination. Les deux causes générales sont la conviction
+que le vice-roi n'a qu'une puissance apparente, et que la France n'a
+de résistance sur rien. J'espère que les événements feront mentir
+cette conviction sur les deux points. Tel qu'il est, même réduit à une
+résolution précipitée, le procédé est intolérable, et le seul moyen de
+n'en pas être humilié est de s'en montrer offensé.»
+
+Je répondis à M. de Rémusat[12]: «Vous avez mille fois raison de ne
+croire à aucune longue intrigue, à aucune préméditation européenne.
+Nous avons, il y a quatre mois, proposé un arrangement, l'Égypte et la
+Syrie héréditaires pour le pacha, Candie, l'Arabie et Adana restituées
+à la Porte; mais nous n'avons pas voulu nous engager à y mettre la
+sanction de la coercition. Lord Palmerston nous a cédé la place de
+Saint-Jean d'Acre; nous avons dit que c'était trop peu. On nous a
+fait entrevoir l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement; nous
+n'avons pas accueilli. Au milieu de toutes ces propositions avortées
+est arrivée la nouvelle de la démarche du pacha auprès du sultan.
+M. Appony l'avait annoncée ici trois semaines auparavant. C'était
+le triomphe de la France et la _mystification_ des quatre autres
+puissances. C'est le mot dont on s'est servi entre soi, en exhalant
+son humeur. Au milieu de cette humeur, l'insurrection de Syrie est
+venue jeter l'espérance, une forte espérance. Lord Palmerston l'a
+saisie. Il a promis, en Orient, un succès facile, et menacé, à
+Londres, de la dissolution du cabinet. Il avait une convention toute
+prête, et des moyens de coercition tout inventés, bons ou mauvais. On
+s'est réuni en toute hâte. On a envoyé en toute hâte des courriers.
+On s'est promis le secret, pour se venger de la mystification
+d'Alexandrie et ordonner sans bruit les premières mesures. Et on a
+signé.
+
+[Note 12: Le 26 juillet 1840.]
+
+«Voilà comment on a fait ce qu'on a fait. Voici ce qu'on espère. Un
+succès prompt, qui rendra courte la situation difficile où l'on
+s'est mis avec nous. On commence à avoir un sentiment vif de cette
+difficulté: notre attitude nettement prise et hautement déclarée,
+l'antipathie visible du public anglais pour toute chance de rupture et
+de guerre avec la France à propos d'une question qui n'excite aucune
+passion anglaise, cela frappe et intimide déjà. On n'avoue pas ce
+qu'on a fait. On ne se défend qu'en riant, ou en éludant, ou en
+promettant que ce ne sera rien. Cela se passe ainsi dans la presse
+comme au Parlement. On est doux et caressant avec nous. On travaille
+à prévenir les conséquences de ce qu'on a fait. Si on a raison dans
+ce qu'on espère, si le succès est prompt et facile, on aura eu raison
+dans ce qu'on a fait, et il faudra bien que nous le sentions. Mais si
+le prompt succès ne vient pas, si la question dure et s'aggrave, si
+des complications éclatent, si de grands efforts sont nécessaires,
+la situation de lord Palmerston sera très-mauvaise et la nôtre
+très-forte. Pour peu que nous prenions soin de ne pas irriter les
+passions anglaises, nous aurons pour nous les intérêts anglais, les
+penchants libéraux, la prudence de tous les partis, et nous sortirons
+peut-être avec avantage de l'épreuve dans laquelle nous entrons.»
+
+Nous entrions en effet dans la crise: les politiques française et
+anglaise, n'ayant pas réussi à s'entendre, étaient l'une et l'autre au
+pied du mur, près de se heurter. La politique française se préoccupait
+vivement en Orient des intérêts divers et du grand et lointain avenir;
+nous restions fidèles à notre idée générale; nous voulions à la fois
+conserver l'empire ottoman et prêter aide à la fondation des nouveaux
+États qui essayaient de se former de ses débris; nous défendions tour
+à tour les Turcs contre les Russes, et les chrétiens contre les
+Turcs; nous soutenions en Syrie l'ambition de Méhémet-Ali, que nous
+combattions en Arabie et sur les frontières de l'Asie Mineure. La
+politique anglaise était plus simple et plus exclusivement dirigée
+vers un seul but et un avenir prochain; elle ne s'inquiétait que de
+faire durer l'empire ottoman et de le défendre, soit en Europe,
+soit en Asie, contre les ambitions extérieures et les déchirements
+intérieurs. Lequel des deux gouvernements connaissait le mieux, dans
+l'affaire égyptienne, le véritable état des faits et appréciait le
+mieux les forces et les chances? Étions-nous, comme naguère en Grèce,
+en présence d'une insurrection persévérante et d'une nation chrétienne
+renaissante? Ou n'avions-nous affaire qu'à un pouvoir personnel et
+précaire, plus ambitieux que fort, aussi souple qu'ambitieux, et
+capable de se résigner à un grand revers comme de tenter une grande
+aventure? Là était la question. Je l'exposais nettement au cabinet
+français, plein moi-même de doute et d'inquiétude, mais bien résolu à
+le soutenir fermement de Londres dans sa difficile situation, et à ne
+pas faire une démarche, à ne pas dire un mot qui pût l'affaiblir ou
+l'embarrasser.
+
+Deux ou trois jours après, il me revint de Paris qu'on y disait que
+je n'avais pas prévu la possibilité de l'arrangement entre les
+quatre puissances sans nous, et que je n'en avais pas averti mon
+gouvernement. J'écrivis sur-le-champ à M. de Rémusat[13]: «Mon cher
+ami, je prends une précaution peut-être fort inutile, mais que je veux
+prendre pourtant. Je vous envoie la copie de quelques passages de mes
+dépêches officielles et de mes lettres particulières qui prouvent que,
+depuis le 17 mars jusqu'au 14 juillet, je n'ai cessé de parler de la
+chance de l'arrangement à quatre, et de le représenter comme possible,
+ou probable, ou imminent. J'y joins copie de quelques passages
+d'autres lettres particulières, au duc de Broglie et au général
+Baudrand, qui prouvent que j'ai pris soin de faire arriver aussi ma
+prévoyance par les voies indirectes. Enfin, j'ai successivement chargé
+MM. de Bourqueney, de Chabot et Mallac d'exprimer à ce sujet, dans
+leurs conversations soit avec le Roi, soit avec les ministres, mon
+avis et ma crainte, et ils m'ont écrit qu'ils l'avaient fait. Vous ne
+ferez, comme de raison, usage de ceci, mon cher ami, que s'il y avait
+lieu sérieusement, et auprès des personnes convenables ou nécessaires.
+Je m'en rapporte à vous. Mais j'ai voulu que vous fussiez complétement
+édifié vous-même à ce sujet et en mesure d'édifier qui que ce soit.»
+
+[Note 13: le 28 juillet 1840.]
+
+J'avais raison de tenir compte de ces bruits; on m'avertit qu'ils se
+répandaient de plus en plus, et le 31 juillet j'écrivis de nouveau à
+M. de Rémusat: «Mon cher ami, ma précaution était bien fondée et
+n'a pas suffi. Je lis, dans le _Siècle_ de mercredi 29 juillet, qui
+m'arrive ce matin, un article emprunté à la _Gazette d'Augsbourg_ et
+que je ne puis laisser passer. Je vous y renvoie. Il commence par:
+«M. Guizot qui s'était imaginé,» etc., etc.--Après les extraits de ma
+correspondance que vous avez entre les mains, je n'ai pas besoin de
+vous dire que, malgré le mélange de vrai et de faux, d'éloge et
+de blâme que contient cet article, il est essentiellement faux et
+inacceptable pour moi. 1º Je n'ai point manqué de prévision; car,
+dès le 17 mars, j'ai annoncé à M. Thiers ce qui vient d'arriver comme
+«l'issue probable de l'affaire, issue à laquelle il faut s'attendre et
+se tenir préparé.» Et du 9 au 14 juillet, je lui ai fait suivre pas à
+pas les progrès de l'arrangement à quatre dans la crise qui a abouti
+à cette issue; issue qu'entre ces deux époques (du 17 mars au 14
+juillet) j'avais plusieurs fois annoncée. 2º Je ne me suis point
+imaginé que je ramènerais lord Palmerston à mon opinion. J'ai au
+contraire constamment parlé de son obstination comme de l'obstacle
+décisif, et j'ai toujours dit que, s'il menaçait de se retirer, je ne
+croyais pas que ses collègues lui résistassent. Voyez, entre autres,
+un extrait de ma dépêche du 1er juin que vous avez entre les mains.
+Il y en a dix semblables. 3º Enfin, j'ai chargé Bourqueney en avril,
+Chabot en juin, Mallac en juillet, de répéter ce que j'écrivais sur
+la probabilité de l'arrangement à quatre, auquel je savais qu'on
+ne croyait pas. Et dans la dernière crise, j'ai été très-exactement
+informé des progrès et des oscillations de l'arrangement. On nous l'a
+caché, et c'est là le mauvais procédé dont nous nous sommes offensés
+à bon droit. Mais nous n'avons point ignoré qu'on en traitait, et j'ai
+rendu compte à peu près jour par jour de ce qui se passait.
+
+«Voici donc, mon cher ami, ce que je demande, car j'en ai absolument
+besoin. Faites répéter dans le _Constitutionnel_ l'article de la
+_Gazette d'Augsbourg_ en y ajoutant:--La _Gazette d'Augsbourg_ est
+mal informée. La prévoyance n'a manqué ni à M. Thiers à Paris, ni à
+M. Guizot à Londres. M. Guizot ne s'est point imaginé qu'il ramènerait
+lord Palmerston à son opinion. Il a au contraire toujours parlé de la
+persistance du ministre anglais dans sa politique, et il a exactement
+informé le gouvernement de ce qui se passait et se préparait.--»
+
+Le cabinet fit droit à mon désir; le _Constitutionnel_ du 3 août
+publia la rectification que j'avais demandée[14], et la vérité fut
+rétablie, sans cesser, comme il arrive toujours, d'être encore souvent
+contestée.
+
+[Note 14: _Pièces historiques_, nº VIII.]
+
+Huit jours environ se passèrent avant que les résolutions adoptées le
+15 juillet par les quatre puissances devinssent publiques. Le traité
+même ne devait être publié que lorsque toutes les ratifications en
+seraient arrivées à Londres; et en attendant, ce fut seulement le
+23 juillet que la presse anglaise en fit connaître positivement la
+conclusion et les bases. Tout ce qui m'arrivait de Paris dans cet
+intervalle me montrait à quel point l'émotion, je devrais dire
+l'irritation, y était vive et générale; elle avait sa source dans le
+mauvais procédé du cabinet anglais autant que dans la faveur du public
+pour Méhémet-Ali, et l'offense française tournait au profit de la
+cause égyptienne: «L'esprit public est incroyablement belliqueux,
+m'écrivait le 30 juillet M. de Lavergne; les têtes les plus froides,
+les caractères les plus timides sont emportés par le mouvement
+général; tous les députés que je vois se prononcent sans exception
+pour un grand déploiement de forces; les plus pacifiques sont las de
+cette question de guerre qu'on éloigne toujours et qui toujours se
+remontre; il faut en finir, dit-on. Cette disposition a réagi sur nos
+anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, soixante à quatre-vingt
+mille hommes sous les armes, et tout le monde était heureux de voir
+tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le roi a paru au balcon des
+Tuileries, il a été salué par des acclamations réellement très-vives,
+et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_, il y a eu un
+véritable entraînement.» Le cabinet français, quoique très-ému de
+cette impression publique, ne s'y livrait pas sans mesure et sans
+prévoyance: en me recommandant, le 21 juillet, «de bien dessiner mon
+attitude et de pénétrer dans les desseins de l'Angleterre,» M. Thiers
+ajoutait: «Je n'ai pas besoin de vous dire dans quelle mesure vous
+devez faire tout cela. Ayez soin, en faisant sentir notre juste
+mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne
+sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
+ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
+cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
+et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
+motivé. D'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
+étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position, et voir
+venir avec sang-froid. Le roi est fort calme; nous le sommes autant
+que lui. Sans aucun bruit, nous ferons des préparatifs plus solides
+qu'apparents. Nous les rendrons apparents si la situation le commande,
+et si les égards dus à l'opinion le rendent convenable.»
+
+En toute occasion, avec les hommes importants de tous les pays et de
+tous les partis, je pris et gardai avec soin cette attitude. Inquiéter
+gravement, bien que tranquillement, mes interlocuteurs, bien établir
+qu'on créait pour de très-petits motifs une situation pleine de
+périls, que nous voulions sincèrement la paix et l'alliance, mais
+que, dans l'isolement où l'on nous mettait, nous userions, selon les
+événements, de toute notre liberté, c'était là mon travail assidu:
+«L'affaire sera longue et difficile. La France ne sait pas ce qu'elle
+fera, mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent
+pas ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
+dans les ténèbres.» On s'inquiétait en effet; on se demandait avec un
+mélange de curiosité et de trouble: que fera la France? «Les quatre
+puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont toute
+communication de la Syrie avec l'Égypte, bloqueront les ports,
+débarqueront, pour aider l'insurrection syrienne contre Méhémet-Ali,
+des armes, des munitions, des vivres, des soldats peut-être, Turcs
+ou dits Turcs. Que fera la France sur les côtes de Syrie? Les quatre
+puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la flotte du
+pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte même. Que
+fera la France à Alexandrie et en Égypte? Si le pacha envahit l'Asie
+Mineure et menace Constantinople, des troupes russes y viendront
+peut-être; des vaisseaux anglais entreront peut-être dans la mer
+de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?» On examinait ainsi
+toutes les chances; on suivait pas à pas le cours des événements; on
+cherchait à pressentir ce que ferait la France à chaque instant,
+dans chaque lieu, à chaque phase de l'affaire. J'acceptais toutes les
+questions; je disais qu'il y en avait bien d'autres qu'on ne prévoyait
+pas, et je ne laissais entrevoir aucune réponse.
+
+Le lendemain du jour où le traité avait été signé en secret, le
+ministre de Hollande, M. Dedel, me demanda: «Y a-t-il quelque chose
+de nouveau?--Je crois que oui.--Quoi donc?--Les cinq puissances ont
+promis, l'an dernier, d'arranger les affaires entre le sultan et
+le pacha et de rétablir la paix en Orient. Elles n'y ont pas encore
+réussi. Tout à l'heure les affaires allaient s'arranger et la paix se
+rétablir d'elle-même. Quatre puissances s'unissent pour l'empêcher.»
+
+Quelques jours après, je rencontrai sir Robert Peel. Je savais que
+les vieux torys avaient envie de complimenter lord Palmerston et de
+l'appuyer contre nous. J'expliquai complétement à sir Robert Peel la
+politique de la France en Orient, «la seule, lui dis-je, qui puisse
+maintenir, en Europe comme en Orient, la paix et l'alliance de nos
+deux pays.» Il m'écoutait en homme qui n'a point de parti pris. De
+lui-même, il avait peu pensé à la question et ne s'en faisait pas une
+idée bien nette; mais il voulait sincèrement les bons rapports avec
+la France et la paix, comme tout le torysme modéré dont il était le
+représentant et le chef. Il me dit en finissant: «Nous nous tairons;
+nous laisserons au cabinet toute la responsabilité. Nous serons
+comme la France en Orient, attentifs et immobiles en attendant les
+événements.» Je lui dis que les événements trouveraient la France
+décidée et prête à ne rien accepter qui pût nuire à ses intérêts
+propres et à l'équilibre des États. Je le laissai bien disposé pour
+nous et inquiet de l'avenir.
+
+Le 28 juillet, j'eus un long entretien avec lord Melbourne et lord
+John Russell. Je les trouvai inquiets; lord Melbourne surtout, esprit
+toujours libre et prudent. Il me laissa entrevoir et me dit presque le
+fond de sa pensée: «Lord Palmerston affirme que le succès sera prompt
+et facile. On tente l'entreprise dans cette confiance. Si la confiance
+est trompée, on ne poussera pas l'entreprise à bout. Le pacha n'est
+pas un insensé, et la France sera là. La France avait indiqué un
+arrangement, l'Égypte et la Syrie héréditaires pour le pacha, Candie,
+l'Arabie et Adana restituées au sultan; le pacha pourra toujours
+refaire cette proposition. Pourquoi ne la referait-il pas bientôt,
+en réponse aux propositions de la Porte? Et si elle est repoussée
+à présent, pourquoi ne la reproduirait-il pas dans le cours des
+événements, lorsqu'il aura fait preuve de résistance et que la
+confiance de lord Palmerston commencera à être déjouée? L'Angleterre
+ne veut ni se brouiller avec la France ni bouleverser l'Europe.
+L'Autriche ne le veut pas davantage. Ceci est très-fâcheux et pourrait
+devenir très-grave; mais on pourra s'arrêter, et on voudra s'arrêter.
+Et la France, qui n'aura pas voulu aider les quatre puissances à
+marcher, les aidera à s'arrêter.»
+
+Il n'y avait là, de la part de lord Melbourne, point de proposition
+formelle, point d'abandon actuel de lord Palmerston, mais une porte de
+salut entrevue et entr'ouverte dans l'avenir.
+
+Le baron de Bülow me tint le même langage: «L'Autriche et la Prusse
+n'ont pas voulu se séparer de l'Angleterre. Le cabinet anglais n'a pas
+voulu se séparer de lord Palmerston. On compte sur un succès facile.
+Toute la confiance vient de là. Mais on prend déjà ses mesures dans
+d'autres hypothèses.»
+
+Je rendais à M. Thiers un compte exact et quotidien de cet état des
+esprits et de tous ces incidents de conversation. En lui écrivant le
+29 juillet, j'ajoutai à mes récits: «Je veux vous parler aussi de nos
+journaux. Il importe beaucoup qu'ils se montrent animés et unanimes;
+mais ils ne faut pas qu'ils échauffent et raillent les journaux
+anglais. Je suis informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer
+son attaque contre lord Palmerston, tant l'attaque française lui
+paraît vive et dirigée contre l'Angleterre elle-même autant que contre
+lord Palmerston. Je comprends toutes vos difficultés, et parmi vos
+difficultés celle de pousser et de retenir à la fois, la plus grande
+de toutes. Mais je vous montre le côté que je vois et avec lequel
+je traite. Vous lui ferez sa part. Il n'y a, dans ce pays-ci, point
+d'ardeur pour l'entreprise où lord Palmerston s'engage; mais l'ardeur
+pourrait venir à la suite de l'orgueil blessé ou d'un péril général,
+et il nous importe beaucoup qu'elle ne vienne pas.»
+
+M. Thiers me répondit le 31 juillet: «Je ne vous ai pas écrit depuis
+plusieurs jours parce que je n'ai pas eu un seul instant à moi. Les
+résolutions à prendre, les ordres à donner, la correspondance à écrire
+moi-même dans toutes les cours, tout cela m'a complétement absorbé.
+J'ai reçu toutes vos excellentes lettres. Je ne vous dis qu'un mot en
+réponse: _tenez ferme_. Soyez froid et sévère, excepté avec ceux qui
+sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre conduite, sinon à la
+rendre plus ferme encore, s'il est possible, sans mettre contre
+nous l'amour-propre de ceux qui peuvent changer les résolutions de
+l'Angleterre. Le roi va passer vingt jours à Eu. Je vous y donne
+rendez-vous de sa part le vendredi 7 août. Si vous voulez un grand
+bâtiment à vapeur, _le Véloce_ ira vous chercher à Brighton.»
+
+Rien ne me convenait mieux que ce rendez-vous. Plus la situation
+devenait vive, moins la correspondance me suffisait, soit pour dire
+tout ce que j'avais à dire, soit pour apprendre tout ce que j'avais
+besoin de savoir. Rien ne remplace la présence réelle, et de loin il
+n'y a point de vue claire et complète dans le fond des coeurs et des
+choses. Je demandai que le premier secrétaire de l'ambassade, le baron
+de Bourqueney, qui était en congé à Paris, revînt sur-le-champ en
+Angleterre pour y être chargé d'affaires en mon absence. Il était au
+courant de la question d'Orient, connaissait bien les personnes avec
+qui nous en traitions, et j'avais en lui pleine confiance. Il arriva
+à Londres le 5 août et j'en partis le 6 pour le château d'Eu, décidé
+à revenir en Angleterre aussitôt que j'aurais puisé, dans la
+conversation avec le roi et M. Thiers, les clartés que j'allais y
+chercher.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXII
+
+ EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
+
+
+Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.--Mes avertissements
+à ce sujet.--Prévoyance du cabinet français.--Mon séjour au
+château d'Eu.--Mes conversations avec le Roi Louis-Philippe et M.
+Thiers.--État des esprits et dispositions du corps diplomatique à
+Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France
+et des quatre puissances signataires du traité du 15
+juillet.--Instructions que je reçois en partant du château d'Eu.--Mon
+retour à Londres.--Conversation avec le baron de Bülow.--Mon séjour
+au château de Windsor.--Mes conversations avec le roi Léopold et
+lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adressé le 31 août par
+lord Palmerston au gouvernement français.--Ce qu'en pensa M.
+Thiers.--J'insiste auprès de lui sur l'importance de sa réponse.--Deux
+incidents: 1º conférence sur le renouvellement et l'extension des
+conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres;
+2º reprise de la négociation entre Paris et Londres pour le traité
+de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents
+français à Constantinople.--Réponse de M. Thiers.--Les plaintes sont
+sans fondement.--Les événements se précipitent en Orient.--La Porte
+ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à Alexandrie
+pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer.--Attitude de
+Méhémet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur
+l'exécution du traité avant l'échange des ratifications.--Protocole
+réservé du 15 juillet.--Échange des ratifications et communication
+officielle du traité du 15 juillet.--Le comte Walewski à
+Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Méhémet-Ali.--Mon
+entretien avec lord Palmerston à ce sujet.--Ses soupçons sur l'action
+exercée par le comte Walewski à Alexandrie.--M. Thiers me charge
+de les démentir formellement.--Lord Palmerston reconnaît son
+erreur.--Conseils de cabinet à Londres sur les propositions de
+Méhémet-Ali.--Ils n'aboutissent à aucun résultat.--Exécution militaire
+du traité du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce
+la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte.--Comment lord
+Palmerston explique et atténue cette mesure.--Dépêches de M. Thiers
+des 3 et 8 octobre en réponse au _memorandum_ anglais du 31 août, et
+sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali.--État des esprits
+en France.--Résolutions et préparatifs militaires du
+cabinet français.--Fortifications de Paris.--Convocation des
+chambres.--L'escadre française est rappelée à Toulon.--Motifs et
+effets de cette mesure.--Situation du cabinet français et ses causes.
+
+
+Le jour même où je quittais Londres pour me rendre au château d'Eu,
+le 6 août, le prince Louis-Napoléon, vers quatre heures du matin,
+débarquait près de Boulogne et, avec son nom seul pour armée,
+tentait une seconde fois la conquête de la France. Quel ne serait
+pas aujourd'hui l'étonnement d'un homme sensé qui, après avoir dormi,
+depuis ce jour-là, du sommeil d'Épiménide, verrait, en se réveillant,
+ce prince sur le trône de France et investi du pouvoir suprême? Je ne
+ne relis pas sans quelque embarras ce que disait tout le monde en 1840
+et ce que j'écrivais moi-même de ce que nous appelions tous «une folle
+et ridicule aventure» et de son héros. Quand je le pourrais en pleine
+liberté, je ne voudrais pas, pour ma propre convenance, reproduire
+aujourd'hui le langage qu'on tenait partout alors. La Providence
+semble quelquefois se complaire à confondre les jugements et les
+conjectures des hommes. Il n'y a pourtant, dans l'étrange contraste
+entre l'incident de 1840 et l'Empire d'aujourd'hui, rien que de
+naturel et de clair. Aucun événement n'a ébranlé la foi du prince
+Louis-Napoléon en lui-même et dans sa destinée; en dépit des succès
+d'autrui et de ses propres revers, il est resté étranger au doute et
+au découragement. Il a deux fois, bien à tort et vainement, cherché
+l'accomplissement de sa fortune. Il a toujours persisté à y compter,
+et il a attendu l'occasion propice. Elle est enfin venue, et elle l'a
+trouvé toujours confiant et prêt à tout tenter. Grand exemple de
+la puissance que conserve, dans les ténèbres de l'avenir, la foi
+persévérante, et grande leçon à quiconque doute et plie aisément
+devant les coups du sort.
+
+On a dit souvent que le gouvernement du roi Louis-Philippe avait eu
+en 1840, soit à Paris, soit à Londres, le tort de ne faire aucune
+attention aux menées bonapartistes, et de n'être informé de rien.
+C'est une erreur; ni M. de Rémusat comme ministre de l'intérieur, ni
+moi comme ambassadeur en Angleterre, nous n'étions tombés dans une
+telle négligence. Dès le 2 avril, j'écrivis à M. de Rémusat: «Sachez
+bien que je n'ai ici pas le moindre moyen de police, et que je ne puis
+rien savoir ni rien apprendre, soit sur les Bonaparte, soit sur les
+réfugiés d'avril. Si vous avez quelque agent direct qui corresponde
+avec vous, faites-le-moi connaître. Si vous n'en avez pas, pensez à
+ce qu'il peut convenir de faire.» M. de Rémusat me répondit le 15 mai:
+«Je ne doute guère que le prince Louis Bonaparte ne se monte la tête
+et ne tente quelque aventure. Je suis assez bien instruit de ce qui
+le concerne. Cependant je vous le recommande et je vous prie de me
+prévenir, au besoin, de ce que vous soupçonneriez.» Et le 8 juin: «Le
+bonapartisme s'agite beaucoup. Je vous recommande toujours Son Altesse
+Impériale.» Je lui écrivis le 30 juin: «Vous me demandez de faire
+attention au parti bonapartiste. Ce n'est pas facile. Le parti se
+pavane, fait grand bruit de lui-même. Le prince Louis est sans cesse
+au Parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa loge, ses aides de camp
+se tiennent debout derrière lui. Ils parlent haut et beaucoup;
+ils racontent leurs projets, leurs correspondances. L'étalage des
+espérances est fastueux. Mais quand on veut y regarder d'un peu près
+et saisir ce qu'il y a de réel et d'actif sous ce bruit de paroles, on
+ne trouve à peu près rien. Au sortir du Parc ou de l'Opéra, le prince
+et le parti rentrent dans une vie assez obscure et oisive. Cependant
+je sais qu'il est question d'équiper un bâtiment, d'attaquer en mer,
+à son retour de Sainte-Hélène, la frégate chargée des restes de
+Napoléon, et d'enlever ces restes comme une propriété de famille; ou
+bien de suivre la frégate française et d'entrer avec elle au Havre
+à tout risque.» En me remerciant de ces informations, M. de Rémusat
+ajoutait le 12 juillet: «Les illusions d'émigrés sont folles, et je
+ne peux tout à fait rejeter, sous prétexte d'extravagance, les projets
+que l'on prête à Son Altesse Impériale. Les divers renseignements qui
+me parviennent me représentent sa cour de Londres et sa cour de Paris
+comme persuadées que le moment d'agir approche, et qu'il ne faut pas
+attendre l'époque de la translation des restes de l'Empereur. Leur
+désir serait d'opérer sur deux points à la fois. Metz paraît être
+celui sur lequel ils agissent le plus. Lille est aussi fort travaillé.
+Mais leur action se renferme dans un cercle bien étroit, et la masse
+de la population et de l'armée y reste inaccessible. Cependant je
+crois à une tentative.»
+
+Le gouvernement du Roi ne saurait donc, à cette occasion, être taxé
+d'imprévoyance, et il était pleinement dans son droit lorsqu'il disait
+dans le _Moniteur_ du 8 août 1840: «Le gouvernement savait depuis
+assez longtemps que Louis Bonaparte et ses agents avaient le projet de
+devancer l'époque de la translation des restes de l'Empereur Napoléon
+pour occuper d'eux le public par quelque tentative inattendue. Des
+émissaires avaient sans cesse voyagé de Paris à Londres, de Londres
+à nos places de guerre, pour étudier l'esprit de nos garnisons et
+se livrer à ces manoeuvres, aussi vaines que coupables, qui sont un
+passe-temps pour certains esprits. Depuis quelques jours, il n'était
+plus permis de douter que le moment de l'action ne fût arrivé. Des
+ordres et des avertissements avaient été donnés en conséquence dans
+toutes les villes que désignaient les chimériques espérances des
+habitués de _Carlton-Gardens_, et sur tous les points du littoral ou
+de la frontière. C'est sur la ville de Boulogne que Louis Bonaparte,
+entouré de presque tous ses partisans, a tenté ce coup de main qui
+vient d'échouer d'une manière si prompte et si définitive.»
+
+Au premier moment et dans l'embarras de trouver une explication à
+cette étrange tentative, le soupçon courut à Paris que le gouvernement
+anglais, piqué d'humeur contre le gouvernement français, pouvait
+bien n'y avoir pas été étranger. Ce soupçon n'avait pas le moindre
+fondement. Le baron de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres en mon
+absence, écrivit le 7 août à M. Thiers:
+
+«Le grand incident de la journée d'hier est la nouvelle du
+débarquement de Louis-Napoléon à Boulogne. Les rapports sont parvenus
+par un exprès au _Morning-Post_ qui a publié une troisième édition.
+L'impression a été d'abord celle d'une incrédulité absolue dans la
+folie d'une semblable entreprise, et je n'ai rencontré que des gens
+convaincus que la nouvelle était une pure spéculation de Bourse. Cette
+nuit, les détails sont arrivés; j'ai reçu moi-même, par courrier,
+les dépêches télégraphiques officielles du sous-préfet de Boulogne
+au ministre de l'intérieur, et tous les journaux contiennent le
+récit plus ou moins exact des faits qui ont suivi le débarquement de
+Louis-Napoléon. Il faut avoir habité longtemps l'Angleterre pour se
+persuader qu'une entreprise de cette nature puisse se préparer
+et s'accomplir dans le port de Londres sans qu'il en parvienne
+au gouvernement anglais la moindre connaissance officielle. C'est
+cependant la vérité et ma conviction est que lord Normanby[15], je
+ne dirai pas sur un avertissement formel, mais sur un simple soupçon,
+n'eût pas perdu un moment pour informer le gouvernement français,
+par l'organe de son ambassade à Londres. Le journal ministériel de ce
+soir, _le Globe_, contient un démenti officiel de la visite que lord
+Palmerston aurait faite à Louis-Napoléon, ou qu'il aurait reçue de
+lui. Des journaux français, ce fait, raconté sur je ne sais quelle
+autorité, avait repassé dans la presse anglaise. J'ai cru devoir
+provoquer cette rectification, par un billet confidentiel, que j'ai
+adressé ce matin à lord Palmerston.» Et le lendemain, 8 août, M. de
+Bourqueney ajoutait: «Lord Palmerston, qui avait répondu hier à mon
+billet du matin en publiant, dans _le Globe_, le démenti officiel de
+sa prétendue visite à Louis-Napoléon, m'a fait prier de me rendre
+chez lui dans la soirée; et là, en termes plus explicites que ne le
+comportait la courte dénégation du journal ministériel, il m'a donné
+sa parole d'honneur que, depuis plus de deux ans, ni lui, ni lord
+Melbourne, n'avaient aperçu la figure de Louis-Napoléon: «Je vous
+parle ainsi, m'a-t-il dit, non assurément pour repousser jusqu'à
+l'apparence d'une initiation aux projets de cet insensé; je
+n'accepterais pas la défense sur ce terrain.--L'attaque, ai-je repris,
+est pour le moins aussi loin de ma pensée.--Mais, a continué lord
+Palmerston, les faits doivent être bien établis; vous connaissez le
+laisser-aller, les habitudes officielles anglaises, et vous savez
+que nous aurions pu, mes collègues ou moi, accorder un rendez-vous
+à Louis-Napoléon, nous rencontrer par chance en maison tierce, avoir
+enfin avec lui je ne sais quel rapport de hasard ou de société.
+Eh bien, il n'en est rien; je vous répète, sur l'honneur, que nous
+n'avons pas aperçu la figure de Louis-Napoléon ou d'un seul des
+aventuriers qui l'accompagnaient. Il m'est démontré que la nouvelle
+d'une visite faite ou reçue a été imaginée d'ici et transmise aux
+journaux français, soit pour accréditer le mensonge d'un appui
+indirect, soit pour aigrir et compromettre les relations de nos deux
+gouvernements.»
+
+[Note 15: Alors ministre de l'intérieur à Londres.]
+
+En arrivant le 7 août au château d'Eu, je trouvai le Roi, M. Thiers et
+tout leur entourage à la fois très-animés et très-tranquilles sur ce
+qui venait de se passer; ils y voyaient en même temps l'explosion et
+la fin des menées bonapartistes; on s'en étonnait et on s'en moquait:
+«Quel bizarre spectacle, disait-on; Louis-Napoléon se jetant à la nage
+pour regagner un misérable canot au milieu des coups de fusil de
+la garde nationale de Boulogne, pendant que le fils du roi et deux
+frégates françaises voguent à travers l'Océan pour aller chercher à
+Sainte-Hélène ce qui reste de l'Empereur Napoléon!» Notre rendez-vous
+pour parler des affaires d'Orient fut un peu dérangé par cet incident;
+le Roi et M. Thiers partirent d'Eu le 8 août au soir pour aller tenir
+un conseil à Paris, et convoquer la Cour des pairs appelée à juger
+le prince Louis et ses compagnons. J'en profitai pour me donner
+le plaisir d'aller voir à Trouville mes enfants et ma mère qui me
+reçurent, mes enfants avec les charmants transports de leur jeune
+tendresse, et ma mère avec ce mélange de vivacité méridionale et de
+gravité pieusement passionnée qui faisait l'attrait comme la puissance
+de sa nature. En me promenant avec eux sur la plage et les coteaux
+de Trouville, je me reposai un moment de l'Égypte, de Londres et de
+Paris. De retour au château d'Eu le 11 août, j'y retrouvai le Roi
+et M. Thiers, et nous passâmes deux jours en conversation intime
+et continue sur les affaires d'Orient, les nouvelles de Syrie et
+d'Égypte, les complications européennes, les intentions, les idées,
+les forces des acteurs, et sur la conduite qu'avait à tenir la France
+dans les diverses chances de l'avenir. Il y avait grand accord dans
+le langage, et je dirai aussi, à ce moment, dans la pensée du Roi
+Louis-Philippe et de son ministre; on pouvait bien, en y regardant de
+près, pressentir entre eux une différence; le Roi, le plus animé en
+paroles, se promettait qu'en définitive la paix européenne ne serait
+pas troublée, et M. Thiers, en désirant aussi le maintien de la paix,
+se préoccupait vivement de la chance de guerre et des moyens d'y faire
+face si les événements nous y jetaient. Ils voulaient l'un et l'autre
+être en harmonie avec la susceptibilité belliqueuse qui éclatait dans
+le pays, inquiets pourtant, au fond de l'âme, l'un d'avoir un jour à
+y résister, l'autre d'être un jour appelé à s'y associer; mais ils
+échappaient pour le moment à cette inquiétude, convaincus l'un et
+l'autre que la forte résistance de Méhémet-Ali et les embarras qui
+en résulteraient pour les quatre puissances alliées fourniraient à
+la France l'occasion de reprendre, sans guerre, dans la question
+d'Orient, sa place et son influence. «On s'est trompé à Londres dans
+ce qu'on a fait, et on le verra bientôt. Le pacha ne cédera point et
+ne fera point de folie. La coercition maritime ne signifiera rien. On
+n'entreprendra pas la coercition par terre.» C'était là ce qu'on me
+répétait sans cesse. Lord Palmerston m'avait dit souvent à Londres:
+«Je ne comprends pas que votre gouvernement ne soit pas de mon avis.»
+Le roi Louis-Philippe et M. Thiers me tenaient, sur lord Palmerston,
+le même langage. Il est rare que les esprits même les plus distingués
+s'écoutent et se comprennent bien les uns les autres; chacun s'enferme
+dans son propre sens comme dans une prison où nul jour ne pénètre, et
+c'est du fond de cette prison que chacun agit. La diversité obstinée
+des informations et des appréciations sur l'état des faits en Orient
+a été, en 1840, entre Paris et Londres, le véritable noeud de la
+situation et la cause déterminante des résolutions.
+
+Pendant qu'au château d'Eu nous délibérions, le Roi, M. Thiers et moi,
+sur les diverses chances de l'avenir, on se préoccupait vivement à
+Londres de l'attitude de la France, du langage de nos journaux, de
+l'ardeur du sentiment public, et des préparatifs militaires dont on
+parlait beaucoup sans en bien connaître la nature ni la mesure. Chaque
+fois qu'ils voyaient le baron de Bourqueney, les ministres d'Autriche
+et de Prusse lui témoignaient leur sollicitude et leur désir qu'on
+trouvât une façon convenable de faire rentrer le gouvernement français
+dans la négociation dont, à tort peut-être, quoique sans dessein
+blessant, le traité du 15 juillet l'avait exclu: «Quand portez-vous au
+pacha vos premières propositions? demanda M. de Bourqueney au baron de
+Bülow.--Mais tout de suite; le courrier pour Constantinople est parti,
+je crois, deux jours avant la signature du traité.--Comment? vous
+n'attendez donc pas, pour l'exécuter, que les ratifications en soient
+échangées?» dit M. de Bourqueney d'un ton surpris, et M. de Bülow,
+surpris à son tour, lui répondit avec quelque embarras: «En effet, la
+première sommation de la Porte au pacha doit précéder la ratification;
+mais ce n'est pas nous qui faisons une proposition au pacha; c'est la
+Porte.» Le baron de Neumann ne tenait pas un langage moins caressant:
+«Il est impossible, disait-il à M. de Bourqueney, qu'après dix ans de
+sagesse tous les gouvernements de l'Europe ne se donnent pas la main
+pour travailler en commun au dénoûment pacifique de la crise actuelle.
+Pour nous, nous vous donnerons bien la preuve de la pureté de nos
+intentions; nous ne lèverons pas un soldat, nous n'achèterons pas
+un cheval, nous ne fondrons pas un canon; et il en sera de même en
+Prusse. Qu'avant de faire un pas nouveau dans la carrière où tous les
+pas engagent et entraînent si rapidement, votre gouvernement attende
+les premières paroles du prince de Metternich; vous connaissez son
+respect personnel pour votre souverain; vous savez son dévouement
+absolu au repos de l'Europe; M. de Sainte-Aulaire est retourné à
+son poste; qu'on patiente à Paris jusqu'à l'arrivée des premières
+dépêches.»
+
+Le 11 août, la reine Victoria prorogea en personne la session du
+parlement. On avait dit à M. de Bourqueney que le discours de la
+couronne contiendrait l'expression spéciale et formelle du sentiment
+le plus amical pour la France, et une phrase dans ce sens avait en
+effet été discutée dans le conseil. Elle ne se retrouva pas dans
+le discours publiquement prononcé; la reine se borna à rappeler (en
+insistant sur le mot _amical friendly_) la médiation amicale de la
+France dans le différend de l'Angleterre avec le roi de Naples; et en
+faisant des voeux pour le maintien de la paix générale, elle s'abstint
+de toute allusion aux événements qui pourraient rendre, plus tard,
+l'intervention du parlement nécessaire. On avait craint, dit-on à M.
+de Bourqueney, que des avances trop marquées ne fussent mal reçues en
+France par la presse, et ne fournissent, à la guerre des journaux des
+deux pays, un nouvel aliment. Mais dans les réunions, soit de la cour,
+soit du monde, qui suivirent la clôture de la session, les égards pour
+la France et ses représentants furent de plus en plus marqués: «Hier,
+chez la reine, écrivait le 11 août, M. de Bourqueney à M. Thiers, le
+duc de Wellington s'est approché de moi; il croyait me parler bas,
+mais sa surdité l'empêche de mesurer la portée de sa voix, et tous
+ceux qui étaient présents dans le salon de la reine l'ont entendu me
+dire: «Moi, j'ai une ancienne idée politique bien simple, mais bien
+arrêtée; c'est qu'on ne peut rien faire dans le monde pacifiquement
+qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle compromet la paix.
+Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec la France.»
+
+Le roi des Belges se trouvait alors en Angleterre, et parmi ceux qui
+sentaient la nécessité de s'entendre avec la France, nul ne la sentait
+aussi vivement que lui. Il était à la fois intéressé et impartial
+dans la question; pour l'affermissement de son nouvel État et de son
+nouveau trône, il avait besoin de la paix européenne; il tenait, par
+des liens presque également intimes à la France et à l'Angleterre,
+et il n'était engagé, par aucun intérêt direct ni par aucun acte
+personnel, dans leur dissentiment en Orient. Aux lumières naturelles
+de cette situation se joignaient celles d'un esprit aussi fin que
+sensé et plein de ressources dans sa judicieuse prévoyance. Il avait
+conçu et il essaya de faire accueillir à Londres une idée qui lui
+paraissait propre à couper court aux périls de l'avenir comme aux
+embarras du présent: «La convention du 15 juillet, disait-il, ne sera
+véritablement abolie dans ses désastreux effets sur l'opinion de la
+France que le jour où elle sera remplacée par un traité entre les cinq
+puissances dont le but avoué soit l'indépendance et l'intégrité de
+l'Empire ottoman. C'est par un semblable traité, et en résolvant ainsi
+la question européenne, qu'on donnera à la France l'occasion et le
+moyen de sortir de l'isolement où on l'a mise à propos de la question
+égyptienne.» Il écrivit, sur ce thème, d'abord au roi Louis-Philippe,
+puis à M. Thiers, et pendant mon séjour au château d'Eu, sa
+proposition fut le sujet de nos derniers entretiens. D'un commun
+accord, nous la jugeâmes très-acceptable si, en garantissant, dans son
+_statu quo_ actuel, l'intégrité de l'Empire ottoman, le nouveau traité
+entre les cinq puissances s'appliquait au pacha comme au sultan,
+vidait ainsi la question égyptienne comme la question européenne, et
+prenait la place du traité du 15 juillet conclu seulement à quatre.
+«Mais si au contraire, disait M. Thiers, le traité à cinq n'avait pas
+pour but de garantir le _statu quo_ pour tout le monde, si par exemple
+il contenait la garantie de l'existence de l'Empire turc en laissant
+exécuter le traité à quatre qu'on vient de stipuler, ce qu'on ferait
+n'aurait aucun sens. Tandis qu'on exécuterait à notre face le vice-roi
+d'Égypte, contre nos intérêts et nos désirs, nous signerions, avec
+les quatre exécuteurs, un traité à cinq contre les dangers futurs de
+l'Empire ottoman, uniquement pour faire quelque chose à cinq. Nous
+ressemblerions à des enfants mécontents qui ont pleuré et fait du
+tapage pour qu'on leur ouvrît une porte qu'on leur aurait fermée. Cela
+n'aurait ni sens ni dignité.»
+
+Je reçus donc le 14 août, en quittant le château d'Eu pour retourner à
+Londres, une instruction confidentielle portant:
+
+«Deux projets:
+
+1º Le _statu quo_ garanti;
+
+2º La médiation de la France.
+
+«_Premier projet_. Les cinq puissances garantiraient l'état actuel des
+possessions ottomanes, dont l'arrangement de Kutahié serait la base.
+Le pacha n'aurait aucune hérédité. Si le pacha, ou tout autre, voulait
+envahir les États du sultan, les cinq puissances, la France comprise,
+emploieraient leurs forces contre l'envahisseur. L'avantage de ce
+projet est de ne pas exiger de recours au pacha.
+
+«_Deuxième projet_. Le pacha chargerait la France de traiter pour
+lui. La France négocierait pour le compte du pacha, et les quatre
+puissances traiteraient de nouveau avec elle. L'Égypte héréditaire
+et la Syrie viagère seraient la base de l'arrangement. Ce projet
+a l'inconvénient de dépendre d'une circonstance étrangère à nos
+volontés, c'est que le pacha demande à la France de négocier pour lui.
+
+«Ce second projet ne devrait être proposé que s'il y avait chance
+de le faire accueillir, de manière surtout à ne pas compromettre la
+dignité de la France en ayant l'air de vouloir la faire rentrer dans
+une négociation qu'on lui a fermée.»
+
+Quand je m'embarquai à Calais le 15 août, le vent était violent, la
+mer grosse; le capitaine de mon paquebot, _le Courrier_, jugea que
+l'entrée du port de Douvres serait difficile, et nous nous dirigeâmes
+sur Ramsgate. Je n'y étais pas attendu; mais la disposition des
+pavillons et deux coups tirés de mon bord annoncèrent la présence de
+l'ambassadeur de France, et à mon entrée dans le port après les saluts
+d'usage, je trouvai réunies sur la jetée, non-seulement les autorités
+locales, mais presque toute la population qui me reçut avec les
+_hourras_ de la bienveillance la plus empressée. Les peuples libres
+et bien instruits de leurs affaires s'associent à la politique de leur
+gouvernement, et saisissent avec un prompt instinct les occasions de
+la servir. On voulait, à Ramsgate, me témoigner qu'il n'y avait en
+Angleterre que des dispositions amicales pour la France, et qu'on
+espérait bien qu'un dissentiment momentané sur une question spéciale
+ne nuirait pas à leurs bons rapports. Je trouvai, en arrivant à
+Londres, une invitation de la reine Victoria au château de Windsor
+pour le mardi 18 août et les deux jours suivants. Le roi et la reine
+des Belges devaient y passer encore ces trois jours-là, et toute la
+cour y était réunie, ainsi que plusieurs des ministres, notamment
+lord Melbourne et lord Palmerston. Sans désavouer la politique de leur
+cabinet dans la question d'Égypte, la souveraine et le peuple, Windsor
+et Ramsgate avaient également à coeur de marquer que cet incident ne
+changeait rien, dans la politique générale, à leurs sentiments et à
+leurs desseins.
+
+Pendant les deux jours que je passai à Londres avant de me rendre à
+l'invitation de la reine, tous les membres du corps diplomatique qui
+s'y trouvaient encore vinrent me voir, curieux et inquiets de ce que
+je rapportais du château d'Eu. Je n'eus garde de les instruire ni de
+les rassurer; il nous convenait d'entretenir leurs alarmes par
+mon silence. Avec le baron de Bülow seul j'eus un long et sérieux
+entretien. Il était sur le point de partir pour Berlin; la mort du
+roi Frédéric-Guillaume III l'y rappelait; on disait que le nouveau
+souverain Frédéric-Guillaume IV lui destinait le ministère des
+affaires étrangères, et quand on lui en parlait, il ne se récriait
+pas. Je savais que sa cour avait ratifié le traité du 15 juillet et
+que ses instructions à ce sujet lui étaient arrivées. Ce fut par là
+qu'il engagea lui-même la conversation: «On s'étonne, me dit-il,
+que nous ayons ratifié ce traité; on nous en témoigne de l'humeur.
+Pouvions-nous faire autrement? Par la note du 27 juillet 1839, nous
+avions promis de faire quelque chose. On faisait quelque chose. Je
+n'avais qu'une instruction générale, faire comme l'Autriche.
+J'ai signé; on a ratifié. Mais ma cour, vous le savez bien, est
+parfaitement désintéressée et presque étrangère dans la question; elle
+n'y est entrée et elle n'y reste que pour concilier, pour aider aux
+transactions, pour prévenir tout choc fâcheux et maintenir la paix.
+
+--«Ce dont nous nous plaignons précisément, lui dis-je, ce que je vous
+reproche, permettez-moi le mot, c'est que vous n'ayez pas fait cela;
+c'est que vous n'ayez pas, vous et l'Autriche, pris en ceci toute
+votre place et joué tout votre rôle. Oui, vous êtes des conciliateurs
+naturels; vous voulez les transactions, les solutions pacifiques.
+Pourquoi donc vous êtes-vous laissé entraîner dans d'autres voies?
+Pourquoi vous êtes-vous associés aux résolutions extrêmes, aux moyens
+de coercition, aux chances de guerre? Il vous était facile d'arrêter
+tout cela; vous n'aviez qu'à n'en pas être. Mais au lieu de faire
+prévaloir votre politique, vous vous êtes mis à la suite d'une
+politique qui n'est pas la vôtre. Ne vous blessez pas de mes paroles;
+vous avez agi, non en puissances modératrices, mais en puissances
+secondaires; vous pouviez, vous deviez être des médiateurs; vous vous
+êtes faits des satellites. Je ne sais ce qu'on en dit en Allemagne;
+mais en France d'où je viens, les gens sensés, les amis de la paix ne
+vous comprennent pas. Et il vous était si aisé de faire autrement! Un
+peu de résistance passive, sans le moindre danger!
+
+--«Il peut y avoir du vrai dans ce que vous dites là, reprit M. de
+Bülow, évidemment un peu embarrassé du reproche; mais cela fût-il
+vrai, le fond de nos intentions et de notre situation subsiste
+toujours, et nous n'avons pas dessein d'en sortir. Nous sommes
+toujours des modérateurs. Les ratifications du traité n'ont pas
+l'importance qu'on leur attribue.
+
+--«Je ne sais pas quelle importance auront, en fait, les
+ratifications; ce que je sais, c'est que chaque nouvel acte qui
+confirme ou développe la convention du 15 juillet, chaque nouveau
+pas dans cette voie redouble le sentiment d'offense et d'irritation
+qu'elle a excité en France. Mes amis, les conservateurs français,
+luttent depuis dix ans, avec une constance infatigable, contre les
+passions anarchiques ou belliqueuses; depuis dix ans, ils défendent
+en Europe, et pour toute l'Europe, l'ordre établi et la paix; ils ont
+fait de grands efforts, de pénibles sacrifices; ils ont soutenu
+des mesures difficiles, des lois fortes; et au bout de dix ans, ils
+apprennent un beau jour que, sans le concours de la France, en se
+cachant d'elle, on a pris des résolutions qui, pour un très-petit,
+très-lointain, très-problématique motif, mettent en péril cette
+politique pacifique, ces alliances pacifiques qu'ils avaient si
+laborieusement soutenues et fait triompher. Ils sont blessés; ils
+trouvent qu'on a manqué envers leur pays, envers leur Roi, envers
+eux-mêmes, de reconnaissance et d'égards, comme de prudence sur le
+fond des choses, et ils sont irrités en même temps qu'inquiets.
+
+--«Je ne comprends pas, me dit vivement M. de Bülow, je n'accepte pas
+ce reproche de résolutions prises contre vous en se cachant de vous;
+vous saviez d'avance tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on voulait;
+soyons justes; la France n'a-t-elle pas cherché à faire prévaloir,
+sans nous, sa pensée politique? N'a-t-elle pas cherché à amener, entre
+Constantinople et Alexandrie, un arrangement direct, c'est-à-dire
+précisément ce que, par la note du 27 juillet 1839, nous avions tous,
+vous comme nous, engagé le sultan à ne pas faire? La France
+aussi avait signé cette note; comme on se serait moqué de nous si
+l'arrangement direct avait eu lieu! Comme on aurait dit, et avec
+raison, que la France avait réglé seule, et à son gré, les affaires
+d'Orient! Mais tout cela est passé; personne n'a plus rien à y faire,
+ni rien à gagner à s'en occuper. Parlons du présent qui nous presse
+tous.
+
+--«La France est étrangère à la situation présente; ce n'est pas
+elle qui l'a faite; on l'a mise en dehors; elle se tient en dehors et
+n'agit que pour son propre compte.
+
+--«C'est précisément ce qu'il faut faire cesser; il faut que la France
+rentre dans les affaires d'Orient; il faut en chercher les moyens.
+Nous avons pensé à un second _memorandum_ par lequel, après l'échange
+des ratifications, les quatre puissances donneraient de nouveau à
+la France, sur les motifs, le sens, la portée de la convention du 15
+juillet, les explications les plus complètes, les plus rassurantes,
+et s'engageraient même, entre elles, à ne jamais rechercher, dans
+l'Empire ottoman, aucun agrandissement territorial, aucun avantage
+exclusif. Il y a lieu de croire que M. de Brünnow lui-même signerait
+sans difficulté cet engagement. Mais allons à quelque chose de plus
+direct, de plus pratique; voyons ce que les événements prochains vont
+amener. Méhémet-Ali acceptera ou refusera les propositions que va lui
+adresser la Porte. S'il accepte, tout est fini, pour vous comme pour
+nous. S'il refuse, c'est alors qu'il faudra reprendre l'affaire en
+considération et tâcher de vous y rappeler. Vous savez l'idée du
+roi Léopold, une grande mesure européenne, un traité entre les cinq
+grandes puissances qui garantirait l'état actuel des possessions de la
+Porte et le _statu quo_ de l'Orient.
+
+--«Cela serait bon, repris-je, si le _statu quo_ était garanti pour
+tout l'Orient et pour tout le monde en Orient, c'est-à-dire si la
+question des rapports de la Porte avec l'Égypte était réglée en même
+temps que celle des rapports de la Porte avec l'Europe, et par le
+même traité des cinq grandes puissances. Mais un traité général qui
+laisserait subsister les traités partiels, entre autres la convention
+du 15 juillet et le traité d'Unkiar-Skélessi, serait une vanité et
+presque une dérision. Que tout traité partiel tombe; qu'un traité
+général place sous la garantie des cinq grandes puissances, pour tous
+et contre tous, l'état actuel des possessions de la Porte, on aura
+rendu à l'Europe un grand service, et nous sommes prêts à nous y
+associer.
+
+--«Je vous comprends: à cette seule condition en effet on peut en
+finir et sortir de la situation actuelle. Mais la difficulté sera
+extrême pour en finir à Londres, directement avec lord Palmerston
+et en restant dans l'ornière où nous sommes engagés. Il faut
+non-seulement vous faire rentrer dans l'affaire, mais la déplacer, la
+porter ailleurs. Quand le pacha aura répondu, s'il refuse, il y a plus
+d'une manière de se rapprocher de vous. Nous vous avons demandé votre
+concours moral, votre influence à Alexandrie; nous pouvons rentrer
+dans cette voie. J'ai entendu dire aussi que M. Thiers, sans
+s'expliquer, aurait parlé à lord Granville d'une hypothèse, je ne sais
+pas bien, dans laquelle le pacha, pour toute réponse, s'en remettrait
+à la France. Quoi qu'il en soit, et de quelque manière que vous soyez
+rappelés dans la question, quand on recommencera à la traiter pour la
+résoudre à cinq, croyez-moi, ce n'est pas à Londres, c'est à Vienne
+qu'il faut la porter. Le prince de Metternich n'est pas engagé comme
+lord Palmerston. Lord Palmerston lui cédera ce qu'il ne cédera pas
+à M. Thiers. Vienne est plus près de l'Orient, plus au centre de
+l'Europe. Les vues pacifiques, la politique de transaction prévaudront
+plus aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est
+tenu, depuis quelque temps, fort à l'écart; mais n'en doutez pas,
+si la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament
+politique, il en serait charmé, et il ferait tout pour y réussir.
+C'est là l'idée qui m'est venue et que je crois pratique. Je vais en
+écrire à ma cour.»
+
+Sans m'engager à rien, en écoutant avec une attention de bonne grâce,
+mais point empressée, je reconnus qu'en effet il y avait là une
+idée qui pouvait être utile, et qu'il fallait voir quel cours les
+événements permettraient de lui donner.
+
+Une heure après mon arrivée au château de Windsor, le 18 août,
+j'eus, avec le roi Léopold, une première conversation: «Je m'occupe
+assidûment de nos affaires, me dit-il, et je crois avoir déjà gagné
+du terrain. J'ai trouvé ici le duc de Wellington dans les dispositions
+les plus raisonnables, et il m'a été fort utile. Il n'aime guère le
+pacha qui ne devrait pas, dit-il, posséder Saint-Jean d'Acre; mais le
+maintien de la paix et la nécessité de s'entendre avec la France sont,
+à ses yeux, l'intérêt dominant auquel tout doit être subordonné. Il
+blâme le procédé du cabinet anglais envers le vôtre, et toute la façon
+dont l'affaire a été conduite. Il accuse lord Ponsonby d'avoir
+fait tout le mal. Je l'ai amené à avoir avec lord Melbourne un long
+entretien dans lequel il lui a dit tout cela en concluant qu'il
+fallait chercher quelque arrangement qui fît rentrer la France dans la
+question et qui assurât la paix. Je suis sûr que cet entretien a fait,
+sur lord Melbourne, une impression profonde, et qu'il en a parlé à
+lord Palmerston qui est lui-même troublé et inquiet. Ils sont l'un
+et l'autre fort disposés à accueillir mon idée d'une grande mesure
+européenne, d'un traité entre les cinq puissances pour garantir,
+contre tout ennemi et tout danger, l'état actuel des possessions de
+la Porte. C'est la seule manière d'en finir réellement; sans cela, la
+situation actuelle, ou quelque chose d'analogue, pourra toujours
+se renouveler, et nous serons, quant à l'Orient, dans une crise
+permanente.
+
+--«Votre Majesté a grande raison, dis-je au Roi; rien n'est plus
+désirable qu'une mesure définitive qui place l'état actuel de l'Empire
+ottoman sous la garantie des cinq puissances, et prévienne le retour
+de ces ébranlements presque périodiques dont nous souffrons. Mais
+il faut, Sire, que ce soit bien réellement l'état actuel de l'Empire
+ottoman qui se trouve ainsi garanti dans toutes ses parties, pour tout
+le monde et contre tout le monde. Il faut que le _statu quo_ et la
+garantie s'appliquent au pacha d'Égypte comme au sultan, et que le
+traité général entre les cinq puissances fasse tomber tous les traités
+partiels par lesquels on a tenté sans succès de résoudre cette grande
+question qui ne peut être résolue que dans son ensemble et par le
+concert de tous. Que le traité d'Unkiar-Skélessi, d'une part, et
+celui du 15 juillet dernier de l'autre, soient remplacés par un traité
+européen qui garantisse et impose à la fois, à tous les éléments de
+l'Empire ottoman, le _statu quo_ et la paix; alors l'Europe aura fait
+vraiment en Orient acte de sagesse, et sa sécurité sera fondée.
+
+--«Oui, sans doute, reprit le roi Léopold, c'est là le but qu'il
+faut atteindre. Je n'ai pas encore parlé à lord Palmerston de cette
+nécessité que le _statu quo_ s'applique à tous, au pacha comme au
+sultan, et que le traité du 15 juillet tombe devant le traité général.
+Ce sera là le point difficile: j'entamerai demain, avec lui, la
+conversation à ce sujet.
+
+--«J'attendrai que Votre Majesté veuille bien m'instruire de ce
+qu'elle aura fait et de ce que lord Palmerston lui aura répondu.
+Dans la situation qu'on a faite à la France, mon attitude est
+nécessairement immobile et expectante. Je n'ai rien à demander, rien
+à proposer. On nous a laissés en dehors; nous nous tenons en dehors,
+jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que cela a de graves inconvénients pour
+tous, et qu'on nous rouvre une porte convenable.»
+
+Le lendemain 19, après le déjeuner, le roi Léopold voulut me revoir
+avant d'entrer en conversation avec lord Palmerston: «Entendons-nous
+bien, me dit-il, et rendons-nous compte bien exactement de ce que nous
+voulons faire; c'est le système du _statu quo_ garanti par les cinq
+puissances, et garanti au profit de tous comme contre tous, que je
+vais exposer et soutenir.--Oui, Sire, et les avantages en sont si
+grands, si évidents que, si rien n'était compromis, tout le monde,
+j'ose le dire, s'empresserait de l'adopter. Ce système vide à la
+fois toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de
+Constantinople; il dissipe les périls du présent et prévient ceux de
+l'avenir; il ne met l'Europe à la merci, ni du sultan, ni du pacha.
+Les cinq puissances traitent ensemble et elles n'ont rien à demander
+ni à attendre de personne pour mettre leurs résolutions en vigueur. On
+ne peut pas dire que ce système est trop favorable à Méhémet-Ali, car,
+d'une part, il ne lui accorde point, pas plus en Égypte qu'en Syrie,
+l'hérédité qui est le but avoué de son ambition; d'autre part, il lui
+interdit toute ambition nouvelle, tout agrandissement territorial
+en associant la France aux mesures de coercition qui seraient alors
+prises contre lui. Certes il n'y a aucune politique qui donne, au
+repos de l'Europe, plus de garanties, et qui prouve, de la part des
+puissances décidées à l'adopter, plus de désintéressement.
+
+--«Cela est vrai, parfaitement vrai, reprit le roi Léopold; mais
+la question n'est pas entière; les objections, les difficultés ne
+manqueront pas. Il y a un autre système dont vous vouliez me parler.
+
+--«Oui, Sire, et le voici. Dans le cas où le pacha, sommé par la
+Porte, demanderait à la France de traiter pour lui, et où les quatre
+puissances, de leur côté, manifesteraient, sur cette demande du
+pacha, le désir de rentrer en négociation avec la France, l'Égypte
+héréditaire et la Syrie viagère pourraient être, dans l'opinion
+du gouvernement du Roi, la base de l'arrangement. Mais, je dois le
+répéter à Votre Majesté, sur ce second système comme sur le premier
+dont Votre Majesté a elle-même suggéré l'idée, la France n'a rien à
+demander ni à offrir, et sa dignité ne lui permet de reparaître, dans
+une question qu'on a essayé de résoudre sans elle, que lorsqu'on y
+sentira la nécessité de sa présence. J'ajoute que le second système
+a le grave inconvénient d'exiger le recours au pacha; et si le pacha
+refuse son assentiment, il peut, en passant le Taurus et en menaçant
+Constantinople, plonger l'Europe dans cette extrême confusion que nous
+voulons tous éviter.»
+
+Le roi Léopold en convint: «Mais, dit-il, dans le cas où, pour adopter
+le système du _statu quo_ garanti au profit de tous, on exigerait de
+Méhémet-Ali quelque concession, celle du district d'Adana par exemple,
+de sorte que le _statu quo_ ne fût pas exactement, pour le pacha,
+celui de l'arrangement de Kutahié, que croiriez-vous possible?»
+
+Je répondis que je n'avais, à ce sujet, aucune instruction.
+
+Dans la matinée, le roi Léopold eut en effet, avec lord Palmerston,
+une conversation de plus de deux heures; et le soir, lorsque je
+m'approchai pour prendre congé de lui, car je devais quitter Windsor
+le lendemain matin, il me tira à l'écart: «J'ai ouvert la brèche,
+me dit-il; le sentiment de la gravité de la situation est réel; mais
+l'obstination est grande; il y a de l'amour-propre blessé, de la
+personnalité inquiète; les noms propres se mêlent aux arguments, les
+récriminations aux raisons. Lord Palmerston persiste d'ailleurs à dire
+que Méhémet-Ali cédera, soit sur la sommation de la Porte, soit sur le
+premier emploi des moyens coercitifs. Il y a pourtant un grand pas
+de fait; l'idée d'un traité entre les cinq puissances pour garantir
+l'Empire ottoman est fort accueillie; la nécessité de faire rentrer
+la France dans la question est fort sentie. Je resterai encore ici
+quelques jours. Je continuerai: il faut de la patience et marcher pas
+à pas.»
+
+Il me fut évident que le roi Léopold n'avait pas gagné, auprès de lord
+Palmerston, beaucoup de terrain, et je doutai fort qu'en prolongeant
+son séjour à Windsor il en pût gagner davantage, car je savais que
+lord Palmerston devait retourner ce jour même à Londres, et de là se
+rendre, le 22 août, à Tiverton où l'on annonçait un _meeting_ qui lui
+fournirait l'occasion de parler de l'état des affaires. Pendant mon
+séjour à Windsor, je n'échangeai, ni avec lord Palmerston, ni avec
+lord Melbourne, pas une parole politique; ils ne m'en adressèrent
+aucune; je n'en prononçai et n'en provoquai aucune. Lord Palmerston
+paraissait un peu abattu; lord Melbourne, contre son habitude, avait
+l'air soucieux; ils avaient l'un et l'autre, avec moi, leur courtoisie
+accoutumée; la Reine et le prince Albert me traitaient avec une
+bienveillance qui voulait avoir, sans le dire, une signification
+politique; mais je quittai Windsor, le 20 août, convaincu qu'au
+fond rien n'était changé dans la situation, et que les événements
+suivraient le cours très-obscur que le traité du 15 juillet leur avait
+imprimé.
+
+Ce que j'observai en rentrant à Londres, soit dans le gouvernement,
+soit dans le public, ne fit que me confirmer dans cette conviction.
+Mon attitude silencieuse était fort remarquée; on se demandait, on me
+demandait ce qui s'était fait à Eu, à Windsor, ce qu'il y avait enfin
+de nouveau. Ma réponse, directe ou indirecte, était toujours: «Rien.
+La France n'a changé ni de sentiments, ni d'intentions; elle désire
+toujours la paix; elle est toujours étrangère à toute vue d'ambition;
+mais elle se tient dans la position qu'on lui a faite, et elle se
+prépare aux événements qu'on a semés.» La solitude de Londres à cette
+époque et la réserve que je gardais rendaient pour moi les occasions
+et les moyens d'information assez rares; cependant, il me parut
+certain que le cabinet était de jour en jour plus sérieusement
+préoccupé de ce qu'il avait fait; il le regrettait peut-être, et il ne
+le ferait peut-être pas s'il avait à recommencer; mais il n'abordait
+pas encore l'idée de revenir sur ses pas, et il fallait tout autre
+chose que des raisonnements et des conversations pour l'y déterminer.
+On annonçait que l'insurrection de Syrie contre le pacha avait été
+promptement réprimée par son fils Ibrahim: des mécomptes analogues,
+les refus persévérants de Méhémet-Ali, l'insuccès des premiers essais
+de coercition, des événements en un mot qui vinssent, d'une part,
+aggraver le poids de la situation sur ses auteurs, et de l'autre,
+ouvrir, pour la rentrée de la France dans la question, quelque
+nouvelle porte, c'était là, à mon avis, la seule cause assez puissante
+pour retirer le cabinet anglais de la voie où il était engagé.
+
+Quant au public anglais, la vivacité des manifestations en France
+l'avait d'abord surpris, et même rallié à son gouvernement; mais, en
+revenant à Londres, je crus m'apercevoir que le désir de la paix et
+un sentiment de méfiance envers la politique de lord Palmerston
+reprenaient peu à peu leur empire. Les intérêts étaient plus
+sérieusement alarmés; les périls montaient sur l'horizon et
+apparaissaient à tous les yeux. Les torys se montraient moins disposés
+à accepter ce qu'avait fait le pouvoir. Le duc de Wellington répétait
+à Londres ce qu'il avait dit, à Windsor, au roi Léopold; c'était,
+selon lui, une bien mauvaise affaire; on avait eu de bien mauvaises
+manières; il fallait trouver un moyen de s'entendre avec la France.
+Lord Lyndhurst protestait contre toute intervention des troupes russes
+à Constantinople ou en Asie. A tout prendre enfin, le mouvement des
+esprits n'était pas favorable à la politique qui avait prévalu
+en Angleterre, et le doute pénétrait au sein de cette politique
+elle-même: «Mais en même temps que je rends compte à Votre Excellence
+de ces symptômes, écrivais-je le 21 août à M. Thiers, je ne voudrais
+pas lui en exagérer l'importance. Je ne vois point encore ici, dans le
+public, ni dans les partis, ces sentiments décidés et ces impressions
+fortes et actives qui font ou arrêtent les événements.»
+
+A Windsor, le mercredi 19 août, lady Palmerston, qui retournait à
+Londres, m'avait engagé à aller dîner chez elle le vendredi suivant.
+Je m'y rendis. Nous étions en très-petit comité. Après le dîner:
+«Je voudrais bien causer un moment avec vous ce soir,» me dit lord
+Palmerston, et un quart d'heure après, passant avec moi dans un petit
+cabinet voisin du salon: «Je voulais vous parler de nos affaires à
+Windsor, mais dans ces maisons royales on fait rarement ce qu'on veut;
+le temps et la liberté manquent.
+
+--«Pour moi, mylord, si je ne vous ai rien dit là, c'est que je
+n'avais rien à vous dire; rien n'est changé pour nous depuis mon
+dernier entretien avec vous; nous ne sommes pas dans les événements;
+nous les attendons, et en attendant, nous nous conduisons selon notre
+prévoyance.»
+
+--«Je retourne demain à Windsor; j'en reviendrai après-demain soir;
+lundi, je conduirai lady Palmerston dans l'île de Wight; j'irai de là
+à Tiverton voir mes _constituents_ et assister à nos courses locales.
+Je ne serai de retour à Londres qu'au commencement de la semaine
+suivante; je pense que nous saurons alors quelque chose d'Alexandrie.»
+
+--«Est-ce que rien ne vous est encore revenu sur les propositions de
+la Porte au pacha?»
+
+--«Non; il y a eu quelque retard dans les courriers; les propositions
+doivent avoir été faites au pacha, ou lui être faites à peu près en ce
+moment.»
+
+--«Elles auront donc été faites avant l'échange des ratifications?»
+
+--«Oui.»
+
+--«Et toutes les ratifications sont-elles arrivées?
+
+--«Oui; celles de la Russie sont venues avant-hier, il ne manque plus
+que celles de la Porte elle-même.»
+
+Je ne relevai pas la conversation, et il y eut un moment de silence.
+Lord Palmerston reprit: «M. Thiers, à son retour du château d'Eu, a
+parlé à lord Granville des instructions données à vos amiraux; je
+sais qu'elles sont très-modérées, très-prudentes, et que vous leur
+prescrivez d'éviter avec soin tout malentendu, tout conflit.
+
+--«Les instructions du gouvernement du Roi sont exactement conformes à
+sa politique. Il désire que la paix ne soit pas troublée. Il ne va
+pas au-devant des périls qu'il n'a pas faits; il s'appliquera, au
+contraire, à les détourner.
+
+--«L'amiral Stopford restera à son poste, quoique son temps de service
+soit fini et que, selon la règle, il eût pu être rappelé. C'est un
+homme très-sage et qui s'est toujours bien entendu avec les amiraux
+français.
+
+--«On peut, je crois, en dire autant de l'amiral Hugon.»
+
+La conversation languit encore un instant: «Le roi Léopold m'a parlé
+de son idée, dit lord Palmerston; un traité entre les cinq puissances
+qui garantisse le _statu quo_ de l'Empire ottoman.»
+
+--«Nous avons déjà, mylord, causé plus d'une fois, vous et moi, bien
+qu'un peu en passant, de cette solution; elle est efficace et simple.
+Elle assure à la Porte un protectorat incontesté. Elle n'accorde point
+au pacha ce qu'il demande, et ne tente point de lui retirer, par la
+force, ce qu'il possède. Elle maintient la paix dans le présent et la
+garantit dans l'avenir. Elle unit les cinq puissances dans une action
+commune aussi bien que dans une même intention. Mais il est clair
+qu'un même traité général ne pourrait se conclure qu'autant qu'il
+ferait tomber et remplacerait tous les traités partiels qui l'auraient
+précédé.
+
+--«Cela est vrai, et c'est ce qui n'est pas possible à présent. Un
+traité a été conclu entre quatre puissances, non dans un but général
+et permanent, comme serait celui dont nous parlons, mais dans un but
+spécial et momentané. Ce traité partiel doit suivre son cours, et
+lorsqu'il aura atteint son but, le traité général pourra fort bien
+prendre place. Aujourd'hui il faut attendre les événements.
+
+--«Oui, mylord; mais nous prévoyons les événements autrement que vous;
+nous regardons comme très-difficile, comme impossible, peut-être, ce
+qui vous paraît facile, et comme très-périlleux ce qui vous paraît
+sans danger. Et pendant que votre traité partiel suivra son cours,
+la paix de l'Orient, l'équilibre de l'Europe, la paix de l'Europe
+pourront fort bien être compromis sans retour.
+
+--«Je sais que vous pensez ainsi. On verra. Si les événements vous
+donnent raison, alors comme alors. Au fond, nous avons, vous et nous,
+en Orient, la même politique générale et permanente. S'il fallait
+faire venir des armées russes en Asie, l'Angleterre n'y serait
+probablement pas plus disposée que la France. Nous chercherions alors
+d'autres moyens, et ce qui n'est pas possible aujourd'hui le serait
+peut-être alors. En attendant, nous essayerons de ce qui a été
+convenu, les moyens maritimes.
+
+--«Mylord, que vont faire réellement vos flottes?
+
+--«Elles intercepteront toute communication avec l'Égypte et la Syrie,
+et fourniront au sultan les moyens de transport dont il pourra avoir
+besoin. Nous n'établirons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la
+même situation où nous avons été naguère, vous et nous, sur les côtes
+d'Espagne. Méhémet-Ali n'est pas un souverain, pas plus que ne l'était
+don Carlos; nous n'avons pas, à son égard, le droit belligérant; le
+sultan aurait seul le droit de blocus. Il fera ce qu'il pourra avec
+ses propres forces. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni
+avec les intérêts commerciaux, ni avec les droits des neutres. Nous ne
+le pouvons pas.»
+
+Je retins et prolongeai la conversation sur ce point; je rappelai avec
+détail ce qui s'était passé quant à l'Espagne, les difficultés que
+nous avions, l'Angleterre et nous, également reconnues, les principes
+que nous avions également respectés. Lord Palmerston convint de
+tout et me répéta à plusieurs reprises ces paroles: «Point de blocus
+commercial.»
+
+--«Est-il vrai, mylord, lui dis-je, que vous augmentiez votre flotte
+de quelques vaisseaux?»
+
+--«Oui, nous allons la porter à seize. Vous portez, en ce moment, la
+vôtre à dix-huit. Vous préparez même cinq vaisseaux de plus, ce qui
+vous donnerait une prépondérance que nous ne saurions accepter. Je
+ne sais pas bien à quelle époque vos cinq vaisseaux pourraient être
+prêts; mais si cet accroissement annoncé se réalisait, nous serions
+obligés, soit de convoquer le Parlement pour lui demander de plus
+puissants moyens, soit d'inviter une partie de la flotte russe à venir
+nous joindre dans la Méditerranée, ce qui nous déplairait fort, car
+nous n'avons nulle envie d'ajouter encore, de ce côté, aux apparences
+d'intimité.»
+
+Je ne répondis rien. La conversation se prolongea quelque temps,
+revenant sur des idées ou des faits rebattus, sur la question de
+savoir si Méhémet-Ali accéderait aux propositions de la Porte, sur
+le vrai sens de la note du 27 juillet 1839, sur la tentative
+d'arrangement direct entre la Porte et le pacha et sur la part que la
+France y avait prise. Lord Palmerston me tint, à cet égard, le même
+langage que le baron de Bülow: «Votre cabinet a fait cela en se
+cachant de nous et pour finir l'affaire sans nous. On se serait bien
+moqué de nous si cela avait réussi.» Je répondis par une récrimination
+péremptoire, la convention du 15 juillet conclue en se cachant de
+nous, et nous nous séparâmes sans nous être rapprochés d'un pas, mais
+sans aigreur et en nous en remettant aux événements prochains de la
+conduite que, de part et d'autre, nous aurions désormais à tenir.
+
+Tous ces entretiens, tous ces plans, toutes ces tentatives de
+conciliation aboutirent à un nouveau document diplomatique que, le 24
+août, j'annonçai à M. Thiers en ces termes: «Le roi Léopold et lord
+Melbourne ont, avec quelque peine, décidé lord Palmerston à écrire
+à lord Granville une dépêche qui vous sera communiquée, et qui
+contiendra d'abord de nouvelles explications sur le sens de la
+convention du 15 juillet dernier et les intentions spéciales de
+l'Angleterre dans cet acte. Pas la moindre pensée d'hostilité ni de
+négligence envers la France. Aucune vue d'agrandissement quelconque en
+Orient. L'adhésion pure et simple et pratique à la note du 27 juillet
+1839, conçue dans l'unique dessein de maintenir l'indépendance et
+l'intégrité de l'Empire ottoman. Ceci sera destiné à répondre aux
+susceptibilités, aux inquiétudes, aux pressentiments sinistres de
+la France. Puis viendra l'indication que, malgré la convention du 15
+juillet dernier, et même en en supposant le succès, l'Orient sera bien
+loin d'être réglé. La situation générale de l'Empire ottoman et ses
+rapports avec l'Europe resteront en l'air. Allusion à la convenance,
+à la nécessité d'un grand traité entre les cinq puissances pour
+garantir, envers et contre tous, l'état actuel des possessions de la
+Porte. Ouverture à la France pour rentrer ainsi dans l'affaire.--Eh
+bien oui, a dit lord Palmerston, je ferai le premier pas (_I'll move
+the first_).
+
+«Dans la pensée de lord Melbourne, m'a dit le roi Léopold, la
+convention du 15 juillet dernier serait absorbée et abolie par le
+traité général, s'il se concluait. Lord Palmerston n'en est pas encore
+là.
+
+«Je vous donne cela comme je l'ai reçu, sans me charger de concilier
+et de faire marcher ensemble ces deux traités, l'un spécial, l'autre
+général et ne réglant pourtant pas ce que le spécial a réglé; l'un
+s'exécutant pendant que l'autre se négocie; le grand traité destiné à
+subir le petit, si le petit réussit, et à le remplacer s'il échoue.
+Je vois surtout là une manière de nous rappeler dans l'affaire, et une
+initiative indirectement prise envers nous, à cet effet.
+
+«La dépêche de lord Palmerston à lord Granville ne contiendra aucune
+demande d'explication sur les armements de la France. On espère que,
+dans votre réponse, vous caractériserez vous-même ces armements, et
+toute la politique comme les mesures actuelles de la France, d'une
+façon qui exclue toute idée de menace et d'ambition belligérante. Le
+roi Léopold regarde ceci comme important, surtout pour les cabinets
+continentaux.
+
+«Sur ceci, j'ai dit à l'instant qu'en écartant de nos préparatifs
+toute idée de menace et d'ambition belligérante, vous ne voudriez,
+à coup sûr, rien donner à entendre qui en atténuât le moins du monde
+l'importance et l'effet, ni qui altérât en rien l'attitude que la
+France croyait devoir prendre et voulait garder. Mon insistance a été
+bien comprise et bien acceptée.
+
+«Voilà pour cette dépêche projetée qui, du reste, n'était pas encore
+rédigée hier. Lord Palmerston y travaillait.»
+
+Terminée le 31 août et expédiée à Paris le 1er septembre, la dépêche
+de lord Palmerston fut communiquée le 3 au cabinet français par sir
+Henri Bulwer, chargé d'affaires d'Angleterre en l'absence de lord
+Granville. Elle trouva M. Thiers dans une disposition peu favorable;
+les nouvelles qu'il recevait de Saint-Pétersbourg lui décrivaient la
+vive satisfaction que causait à l'empereur Nicolas le traité du 15
+juillet: «Depuis son avénement, m'écrivait M. Thiers le 23 août, il
+n'a pas été plus joyeux. Il triomphe, non pas d'être exposé au voyage
+d'Orient, mais d'avoir brouillé la France et l'Angleterre. Il tient ce
+résultat pour immense, et il ne dissimule pas les espérances qu'il en
+conçoit. Il regarde comme dur d'être obligé éventuellement d'agir en
+Orient, car il n'est pas si préparé qu'il veut le paraître; mais il
+n'en fera pas moins tout ce qu'il faudra pour amener la brouille de la
+France et de l'Angleterre au dernier terme. Il a dit qu'il exécuterait
+la convention du 15 juillet à lui seul, s'il le fallait.»
+
+Les nouvelles d'Alexandrie ne préoccupaient pas moins M. Thiers que
+celles de Saint-Pétersbourg: «Si les Anglais, comme je le crains, me
+disait-il, vont tenter quelque chose sur les côtes de Syrie, je
+crains que, pour le pacha, cela ne soit équivalent à tout; car il est
+capable, sur une menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de
+mettre le feu aux poudres. Eh preuve, je vous envoie une dépêche de
+Cochelet. Vous verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel
+homme! Vous verrez si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la
+difficulté de _la Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais
+raison, et si je connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez
+pour certain que, s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou
+tel point du pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus,
+amène les Russes et fait sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont
+sensibles au danger de la guerre doivent être abordés avec cette
+confidence.... Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
+m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.»
+
+Quand le nouveau _memorandum_ de lord Palmerston arriva, il fut loin
+de produire, sur le cabinet français, l'effet que s'en étaient promis,
+je ne dirai pas le ministre qui l'avait écrit, mais ceux qui le lui
+avaient suggéré: «La fameuse note n'arrange rien, m'écrivit le 4
+septembre M. Thiers; elle empirerait la situation plutôt qu'elle ne
+l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles. C'est exactement
+le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de récriminations sur le
+passé, demandant une seconde fois notre influence morale, et offrant,
+après l'exécution du traité du 15 juillet, de nous admettre encore au
+nombre des cinq pour garantir l'Empire turc contre les dangers dont
+il pourrait être éventuellement menacé. Cela, interprété au vrai,
+signifie qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
+l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
+contre les Russes. On n'est pas plus accommodant en vérité, et nous
+aurions bien tort de nous plaindre. Il valait mieux en rester sur le
+_memorandum_ du 17 juillet. Toutefois il ne faut pas prendre ceci
+en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette note
+ajouterait au mauvais procédé, si nous voulions prendre les choses en
+mauvaise part, car lorsque le traité du 15 juillet nous a si vivement
+blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution on se
+mettra avec nous, c'est redoubler le mal. Mais il faut dire cela
+accessoirement, sans y insister, sans en faire une réponse officielle,
+par forme de confidence, afin qu'on sache que nous ne nous tenons
+pas pour satisfaits. Il faut éviter que cette démarche devienne une
+nouvelle cause de mécontentement entre les deux cours; mais il faut
+se garder de laisser dire aux Anglais qu'ils nous ont donné une
+satisfaction. La réponse officielle sera faite avec calme, avec
+mesure, avec beaucoup d'égards pour l'Angleterre; mais elle
+maintiendra notre dire et notre droit. Elle n'est pas très-urgente.»
+
+L'impression de M. Thiers était fondée: en rédigeant sa note du 31
+août, lord Palmerston s'était beaucoup plus préoccupé de lui-même
+que de ses lecteurs français; et sans aucun dessein d'envenimer le
+dissentiment des deux pays, il s'était appliqué à établir que, depuis
+l'origine et dans le cours de l'affaire, l'Angleterre n'avait eu aucun
+tort, ni fait aucune faute, bien plutôt qu'à dissiper les
+préventions et à apaiser l'irritation de la France. C'est un esprit
+essentiellement argumentateur, qui se déploie et se complaît dans la
+discussion même, au point d'en perdre souvent de vue le but définitif
+et pratique. Je répondis le 9 septembre à M. Thiers: «Je pense comme
+vous que la nouvelle dépêche de lord Palmerston n'est qu'une seconde
+édition du _memorandum_ du 17 juillet, qui vaut moins que la première.
+C'est de la politique comme les théologiens font de la controverse,
+possédés de la manie d'avoir eu toujours et pleinement raison. Lord
+Palmerston ne songeait pas à cette dépêche. On l'en a pressé; on
+voulait qu'elle devînt une démarche, une avance; il n'a pas voulu
+faire une avance; il a écrit une dissertation. Il met cependant à
+cette dissertation une certaine importance. Ses amis en parlent comme
+d'un chef-d'oeuvre. Si elle était publiée, elle ferait quelque
+effet sur le public anglais. Votre réponse aura donc, à son tour, de
+l'importance; et il est fort désirable que, lorsqu'elle viendra à être
+connue, elle puisse aussi, à son tour, faire de l'effet. Soyez sûr
+qu'ici le public a besoin d'être informé, éclairé; sa disposition est
+bienveillante, son désir de la paix très-vif; mais il est dans
+une grande anxiété d'esprit; il ne voit pas clairement en quoi son
+gouvernement a eu tort, pourquoi la France a raison de s'en plaindre
+et de s'en séparer. Les idées ne sont ici ni promptes, ni fécondes. On
+ne saisit pas, par soi-même et du premier coup, tout ce qu'il y a
+dans une question, dans une situation. On attend les faits, les
+allégations, les raisons réciproques. On a, des enquêtes et des
+discussions à la suite des enquêtes, une telle habitude que cette
+habitude est devenue en quelque sorte la règle et presque la nature
+des esprits. Il faut donc leur fournir de quoi examiner, comparer,
+débattre, réfuter. Aux hommes même les mieux disposés, les plus
+décidément amis, il faut donner des renseignements, des preuves, car
+ils n'y suppléent pas par la seule activité de leur propre pensée,
+et si on ne leur fournit pas ce qu'ils attendent, ils demeurent
+incertains et inactifs. Je sais combien il est difficile, en de telles
+affaires, de satisfaire à une telle disposition; mais il importe que
+vous la connaissiez et que vous en teniez grand compte.»
+
+Deux incidents survinrent à cette époque qui méritent d'être rappelés:
+l'un, à raison de ses conséquences que je retrouverai plus tard;
+l'autre, comme symptôme de l'état des esprits parmi les hommes qui,
+à Constantinople, à Alexandrie, à Paris et à Londres, concouraient ou
+assistaient diplomatiquement à l'exécution du décret du 15 juillet.
+
+Le 25 juillet, lord Palmerston m'invita à me réunir chez lui, le
+lendemain, aux plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie,
+pour continuer, de concert avec eux, la négociation commencée par
+mon prédécesseur le général Sébastiani, pour un traité entre les cinq
+puissances au sujet de la traite des nègres. Cette négociation avait
+surtout pour objet d'amener l'Autriche, la Prusse et la Russie à
+entrer dans le système de répression de la traite déjà adopté par la
+France et l'Angleterre en vertu des conventions du 30 novembre 1831
+et du 22 mars 1833. Par convenance seulement, et pour mettre les cinq
+puissances sur le même pied, au lieu de demander à trois d'entre elles
+une simple adhésion aux mesures déjà réglées entre les deux autres,
+on était tombé d'accord qu'on rédigerait un nouveau traité auquel les
+cinq Puissances concourraient également. Et comme il avait été reconnu
+que quelques modifications étaient nécessaires dans les mesures
+convenues, depuis plusieurs années, entre la France et l'Angleterre
+pour en assurer l'efficacité, lord Palmerston avait introduit ces
+modifications dans le projet de traité nouveau dont il remit le même
+jour, aux cinq plénipotentiaires, une réimpression. Le principale
+de ces modifications se rapportait à la fixation des limites dans
+lesquelles le droit de visite mutuelle, adopté et pratiqué par
+la France et l'Angleterre, serait désormais exercé entre les cinq
+puissances. M. de Brünnow s'opposa, par ordre de sa cour, aux
+nouvelles limites proposées par lord Palmerston, ainsi qu'au caractère
+de perpétuité que devait avoir le traité. Lord Palmerston maintint la
+condition de la perpétuité en se montrant disposé à faire, quant aux
+nouvelles limites qu'il proposait pour l'exercice du droit de visite
+mutuelle, des changements propres à lever les objections du baron
+de Brünnow; mais comme le ministre russe déclara qu'il n'était pas
+autorisé à accepter ces nouvelles propositions, il fut convenu qu'il
+les transmettrait à sa cour, et qu'en attendant toute négociation
+resterait suspendue.
+
+Vers la fin d'août, je fus informé que le baron de Brünnow venait
+de recevoir de Saint-Pétersbourg l'autorisation de consentir aux
+nouvelles limites indiquées pour l'exercice du droit de visite
+mutuelle ainsi qu'à toutes les autres dispositions et au caractère
+perpétuel du traité. Les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse
+étaient munis de la même autorisation. J'appris en même temps que
+M. Porter, chargé par son gouvernement de la négociation commerciale
+pendante entre la France et l'Angleterre, était sur le point de partir
+pour Paris, emportant des instructions définitives pour la conclusion
+du traité projeté. Nos amis de Londres me disaient: «Quoique nous
+n'ayons pas le droit d'attendre de la France un accueil bien empressé
+pour M. Porter, il est cependant d'une grande importance qu'il y
+retourne, comme indice de bonnes dispositions, et ce qui est plus,
+comme représentant une opinion très-prononcée contre la politique
+actuelle de lord Palmerston.» Ils me prièrent donc de l'appuyer
+chaudement auprès du cabinet français. En même temps je m'attendais,
+d'un jour à l'autre, à recevoir de lord Palmerston l'invitation de me
+réunir aux quatre autres plénipotentiaires pour signer définitivement
+le nouveau traité relatif à la répression de la traite. Je demandai le
+2 septembre à M. Thiers ses instructions et les pouvoirs nécessaires
+à ce sujet: «Il paraîtrait étrange, lui dis-je, que je fusse seul
+dépourvu de ces pouvoirs, et qu'au moment où l'Autriche, la Prusse
+et la Russie adhèrent, après une longue hésitation, au système
+de répression de la traite que, depuis longtemps, la France et
+l'Angleterre pratiquent de concert, la France seule parlât de retard.
+Vous savez quelle importance on attache ici à cette question. Si
+nous finissions en même temps, avec l'Angleterre, un traité sur des
+intérêts matériels, le traité de commerce, et un traité sur un grand
+intérêt moral, l'abolition de la traite des nègres, cela ferait, dans
+le public anglais, beaucoup d'effet, et de bon effet. Comme de raison,
+c'est de l'effet ici que je suis préoccupé et que je vous parle. Son
+importance est grande. Vous en jugerez.»
+
+Comme de raison aussi, M. Thiers se préoccupa de l'effet à Paris
+plus que de l'effet à Londres. Il me répondit[16] quant au traité de
+commerce: «J'accueillerai bien M. Porter. C'est une chose grave que de
+consentir au traité de commerce dans la situation présente. Je crains
+d'ôter tout son sérieux à cette situation. Toutefois, je comprends les
+inconvénients d'un refus.» Et quant au nouveau traité sur l'abolition
+de la traite[17]: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des
+nègres. Je crains de faire traité sur traité avec des gens qui ont
+été bien mal pour nous.» Les deux négociations demeurèrent ainsi en
+suspens.
+
+[Note 16: Le 26 août 1840.]
+
+[Note 17: Le 8 septembre 1840.]
+
+Le 5 septembre, lord Palmerston, revenant de sa seconde visite
+à Windsor, m'écrivit qu'il désirait me communiquer des rapports
+importants qui lui arrivaient de Constantinople. Je me rendis
+sur-le-champ chez lui. Il me donna à lire deux dépêches, l'une de
+lord Ponsonby, à lui adressée, l'autre du baron de Stürmer, internonce
+d'Autriche à Constantinople, adressée au prince de Metternich. Les
+deux dépêches rendaient compte d'une conversation de M. de Pontois
+avec Reschid-Pacha, conversation que Reschid-Pacha, fort troublé,
+aurait fait rapporter par son drogman à lord Ponsonby et à M. de
+Stürmer. M. de Pontois avait déclaré, disait-on, à Reschid-Pacha que
+la France ne souffrirait pas, en Orient, l'exécution du traité du 15
+juillet, ni l'emploi des mesures de coercition contre Méhémet-Ali;
+qu'elle soutiendrait, par la force, le pacha dans sa résistance, et
+qu'elle s'unirait à lui pour _révolutionner_ toutes les provinces de
+l'Empire ottoman. Je me contentai de dire froidement à lord Palmerston
+qu'il y avait là quelque chose que je ne comprenais pas, faute
+d'informations sans doute, et que je lui demandais copie de ces deux
+dépêches: «Mylord, ajoutai-je, vous vous rappelez le langage que je
+vous ai tenu en recevant de vos mains votre _memorandum_ du 17 juillet
+dernier; il contenait cette phrase: «Que la France, dans aucun cas,
+ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours, de concert avec le
+sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du
+pacha d'Égypte.» J'ai refusé d'accepter l'expression _dans aucun cas_;
+j'ai ajouté que j'étais certain de n'avoir rien dit qui l'autorisât;
+que le gouvernement du Roi ne se faisait, à coup sûr, le champion armé
+de personne, et ne compromettrait jamais, pour les seuls intérêts du
+pacha d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais que, si les
+mesures adoptées contre le pacha par les quatre puissances avaient,
+aux yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette conséquence que
+l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y
+consentir, qu'il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et
+qu'il garderait toujours, à cet égard, sa pleine liberté. Ce que j'ai
+eu l'honneur de vous dire le 17 juillet, mylord, je vous le répète
+aujourd'hui; et tout ce que j'ai vu, entendu, reçu, depuis le 17
+juillet, me donne lieu de penser et d'affirmer que ce sont là en effet
+les intentions du gouvernement du Roi.»--«Cela est vrai, me dit lord
+Palmerston; c'est bien là le langage que vous m'avez toujours tenu;
+mais comment expliquer celui de M. de Pontois? Ce serait la guerre.
+Aurait-on voulu, en effrayant les Turcs, les empêcher de ratifier le
+traité?»--«Je n'en sais rien, mylord; je n'ai rien à dire sur ce que
+je ne sais pas. Veuillez m'envoyer copie de ces deux pièces. Je les
+transmettrai sur-le-champ au gouvernement du Roi.» Et je me retirai.
+
+Sans attendre la copie des deux dépêches, j'informai le cabinet
+français de la communication que lord Palmerston venait de m'en faire;
+M. Thiers me répondit immédiatement: «M. de Sainte-Aulaire a reçu, à
+Königswarth, du prince Metternich, une communication semblable. Les
+reproches adressés de Vienne à M. de Pontois étaient absolument les
+mêmes que vous avez recueillis. Il avait annoncé la guerre immédiate,
+dans tous les cas, quoi qu'on fît en Syrie; il avait annoncé que nous
+allions nous réunir à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie Mineure et
+mettre l'Empire ottoman en confusion. Je n'ai pas besoin de vous dire
+qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela; vous pouvez le déclarer
+en mon nom. J'ai reçu avant-hier une longue dépêche de M. de Pontois
+qui ne dit pas un mot de tout cela, et qui ne permet pas de rien
+supposer de pareil. Les instructions données à Constantinople étaient
+conformes aux instructions données aux autres agents, et M. de Pontois
+n'était pas homme à les outre-passer. Je ne doute pas qu'il n'ait
+tenu un langage très-énergique, qu'il ne se soit plaint vivement de
+la Porte, de son infidélité à notre antique alliance, qu'il n'ait
+qualifié de conduite coupable et imprudente celle de Reschid-Pacha,
+qu'il ne lui ait dit que Méhémet-Ali soulèverait tout l'Empire
+ottoman; mais j'affirme qu'il n'a pas dit tout ce que lui prête
+Reschid-Pacha. Il n'est pas d'ailleurs vrai qu'on ait voulu empêcher
+la ratification du traité du 15 juillet; c'était trop impossible pour
+que M. de Pontois le tentât. Mais il a voulu faire peur d'une manière
+générale; il a réussi, et Reschid s'en est vengé en le dénonçant aux
+quatre cours. Voilà tout. Maintenant il faut nier, sans affaiblir
+l'effet produit par M. de Pontois. Il faut se borner à nier un point,
+l'annonce de notre concours accordé à Méhémet-Ali pour insurger l'Asie
+Mineure. Il faut faire cette simple phrase: «Mylord, nous avons trop
+blâmé ce qui se fait en Syrie pour l'imiter en Asie Mineure.
+Cela pourra bien arriver, mais non pas par notre faute et par nos
+suggestions. Quant au langage menaçant, on ne peut pas répondre du
+style des agents et de la fidélité des traducteurs. M. de Pontois a
+dit vrai s'il a déclaré que, dans certains cas, la France ne resterait
+pas spectatrice inactive de ce qui se passerait en Orient.» Je n'ai
+pas la prétention de vous dicter vos discours; vous y êtes plus habile
+que moi; mais c'est là, je crois, le ton bon à prendre.»
+
+Quelques jours après, le 11 septembre seulement, lord Palmerston
+m'envoya les copies des deux dépêches qu'il m'avait communiquées. Il y
+avait joint une note de lui, en date du 9, sur laquelle j'appelai, en
+la transmettant à Paris, l'attention du gouvernement du Roi: «Si je ne
+me trompe, écrivis-je le 12 septembre à M. Thiers, cette note a pour
+objet d'atténuer le langage que le gouvernement du Roi a tenu au
+gouvernement Britannique, soit à Paris et par l'organe de Votre
+Excellence dans ses relations avec lord Granville, soit à Londres
+et par mon propre organe dans mes relations avec lord Palmerston. Ce
+langage a toujours été empreint d'une grande modération et d'un vif
+désir que la paix de l'Europe ne fût point troublée; mais en même
+temps nous avons toujours manifesté l'opinion que se formait
+le gouvernement du Roi de la convention du 15 juillet et de ses
+conséquences possibles, et il a réservé pour l'avenir la pleine
+liberté de sa conduite. Si on lui enlevait ce caractère, la politique
+du gouvernement du Roi pourrait y perdre quelque chose de sa dignité,
+et en éprouver un jour quelque embarras et quelque entrave. Il
+importe, je crois, qu'aucune parole ou aucun silence ne puisse lui
+être attribué qui mette sa prévoyance ou son indépendance en question.
+Votre Excellence se rappellera le _memorandum_ anglais du 17 juillet
+dernier et sa tentative de donner à croire que la France s'était
+engagée à ne s'opposer, _dans aucun cas_, à aucune des mesures que les
+quatre puissances pourraient prendre au sujet du pacha d'Égypte. La
+nouvelle note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence
+me paraît conçue, au fond, dans la même pensée. Les plaintes élevées
+contre le langage de M. de Pontois deviendraient ainsi un moyen
+d'énerver, dès ce jour, ce qu'a pu dire et de gêner plus tard ce que
+pourrait faire, s'il le jugeait sage et utile, le gouvernement du Roi.
+Le moyen le plus simple et le plus efficace, ce me semble, de prévenir
+cet inconvénient, c'est de remettre sous les yeux du gouvernement
+Britannique le langage que le gouvernement du Roi a tenu, soit à
+Paris, soit à Londres, lorsque la convention du 15 juillet dernier lui
+a été annoncée. C'est ce que j'ai essayé de faire dans le projet de
+note que j'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence. Je n'ai pas
+voulu prendre sur moi de répondre ainsi, sans votre approbation, à la
+note que lord Palmerston vient de m'adresser. Mais si le gouvernement
+du Roi pense qu'il est difficile de laisser sans réponse cette
+note qui n'a pas été écrite sans intention, il trouvera peut-être
+convenable d'y répondre, comme je le propose, par les paroles mêmes
+qui ont été adressées, en son nom, au gouvernement Britannique,
+d'abord au moment où le _memorandum_ du 17 juillet dernier nous a été
+communiqué, ensuite dans le _contre-memorandum_ de Votre Excellence en
+date du 24 juillet, et au moment où je l'ai remis à lord Palmerston.
+
+«Je prie Votre Excellence de me donner, à ce sujet, ses instructions.»
+
+M. Thiers me répondit le 18 septembre: «Le gouvernement du Roi donne
+la plus entière approbation au projet de note que vous m'avez envoyé
+en réponse à la note que vous a passée lord Palmerston au sujet du
+langage imputé par Reschid-Pacha à M. le comte de Pontois. L'habile
+rédaction de ce projet est bien faite pour déjouer l'intention qu'a
+pu avoir le ministre britannique en prenant acte, d'une manière si
+inexacte et si exagérée, de nos déclarations antérieures. Je vous
+engage donc à ne pas retarder la transmission d'un document qui
+doit placer la question sur son véritable terrain, à l'abri de toute
+interprétation arbitraire ou intéressée. Il est parfaitement vrai
+d'ailleurs que M. le comte de Pontois n'a pas tenu les étranges propos
+qu'on lui attribue. Il s'est borné à déclarer que la France, justement
+mécontente du procédé de la Porte et de ses alliés, se réservait
+toute sa liberté d'action, et à appeler sérieusement l'attention
+de Reschid-Pacha sur les dangers de la voie où il engageait son
+gouvernement, particulièrement sur celui des insurrections qu'il
+serait facile à Méhémet-Ali de susciter parmi les peuples soumis à
+l'autorité du sultan[18].»
+
+[Note 18: _Pièces historiques_, no IX.]
+
+Pendant qu'à Paris et à Londres nous tournions ainsi dans le même
+cercle, faisant des réserves et prenant des précautions pour un
+avenir qui nous semblait de plus en plus incertain, les événements
+se précipitaient en Orient et tranchaient les questions que nous ne
+cessions pas de discuter. La nouvelle de la conclusion du traité du
+15 juillet était arrivée à Constantinople, et malgré quelques
+dissentiments dans l'intérieur du divan et quelques objections de
+sa mère la sultane Validé, le sultan, toujours sous l'influence de
+Reschid-Pacha, s'empressa de l'accepter, en fit expédier à Londres les
+ratifications, et chargea Rifaat-Bey d'aller porter à Alexandrie les
+sommations successives qu'aux termes de ce traité la Porte devait
+adresser au pacha. Arrivé à Alexandrie le 11 août, Rifaat-Bey n'y
+trouva pas Méhémet-Ali; il était depuis quelques jours en tournée dans
+la basse Égypte, sous prétexte d'aller visiter les canaux du Nil, mais
+en réalité pour gagner du temps et préparer ses moyens de défense.
+Revenu à Alexandrie le 14, il reçut Rifaat-Bey le 16 au matin, et sans
+entrer avec lui en discussion, le laissant même à peine parler, il
+se refusa à la première des sommations que prescrivait le traité.
+Le lendemain 17, les consuls des quatre puissances signataires
+demandèrent une audience au pacha, et lui adressèrent des
+représentations sur son refus. Il les repoussa avec vivacité, coupa
+la parole au colonel Hodges, consul général d'Angleterre, et persista
+dans sa résistance en disant: «Je ne rendrai qu'au sabre ce que j'ai
+acquis par le sabre.» Il n'essayait pas de cacher son agitation, mais
+sans se montrer inquiet ou intimidé, et quelques-uns des assistants
+purent croire que la gravité des circonstances était, pour cet esprit
+aventureux, une cause de satisfaction plutôt qu'un sujet de déplaisir.
+D'autres, plus clairvoyants ou plus sceptiques, ne voyaient, dans
+l'attitude et le langage du pacha, point de résolution définitive, et
+disaient que, le jour où le péril deviendrait imminent, il serait
+plus prudent qu'aventureux, et se résignerait, pour ne pas tout
+compromettre, aux sacrifices qu'on lui demandait.
+
+Presque au même moment où Rifaat-Bey arrivait à Alexandrie et avant
+qu'il eût reçu audience de Méhémet-Ali, l'amiral Napier, avec quatre
+vaisseaux et plusieurs bâtiments d'ordre inférieur détachés de
+l'escadre de l'amiral Stopford, se présentait le 14 août devant
+Beyrout, sommait Soliman-Pacha[19], qui y commandait pour Méhémet-Ali,
+d'évacuer la ville et la Syrie, adressait aux Syriens une proclamation
+pour les engager à secouer le joug égyptien et à rentrer sous la
+domination du sultan, annonçait qu'en cas de refus il prendrait
+contre Beyrout et la garnison des mesures décisives, et saisissait
+immédiatement les petits navires égyptiens qui se trouvaient sous sa
+main. En même temps l'amiral Stopford lui-même, avec le reste de son
+escadre, arrivait en rade d'Alexandrie et s'y établissait, attendant
+que Méhémet-Ali eût répondu aux sommations du sultan.
+
+[Note 19: Sèves (Octave-Joseph), lieutenant dans l'armée française en
+1814, et qui, en 1816, avait passé en Égypte, où, par son mérite
+et ses services, il avait obtenu toute la faveur du pacha, et était
+devenu major général de l'armée égyptienne.]
+
+La nouvelle de ces premiers actes d'exécution du traité du 15 juillet
+arriva à Paris le 5 septembre, et M. Thiers m'écrivit le 8: «Demandez
+comment il se fait qu'avant les ratifications, avant surtout
+l'expiration des délais, on ait pu commencer à opérer en Syrie contre
+Beyrout. En vérité, cela est peu séant et peu légal en fait de droit
+des gens. Du reste, adieu les moyens coercitifs! La Syrie ne remue
+pas; l'émir Beschir reste fidèle à Méhémet-Ali; Ibrahim-Pacha, avec
+toutes ses forces, revient pour écraser les gens qui seraient tentés
+de débarquer. Il ne reste plus, si les choses se passent ainsi, qu'à
+donner au public anglais le spectacle satisfaisant de l'intervention
+russe.» Je n'avais pas attendu cette instruction pour faire à Londres
+ce qu'elle me prescrivait; j'écrivis le 9 septembre à M. Thiers:
+«Ce matin, en lisant les proclamations de Napier et le détail de ses
+premières démarches, j'ai cherché comment je pourrais en témoigner
+sur-le-champ ma surprise, et obliger le cabinet à quelques
+explications. Point de ministre à Londres; lord Palmerston à
+Broadlands, lord Melbourne et lord John Russell à Windsor. On dort
+bien à l'aise derrière l'Océan. J'ai été chez lord Clarendon que je
+n'ai pas trouvé. Il est venu chez moi une heure après:--«Mylord, lui
+ai-je dit, vous êtes le seul membre du cabinet que je puisse joindre;
+soyez, je vous prie, un moment lord Palmerston, et dites-moi comment
+il se peut qu'on fasse, en Syrie, la guerre au pacha avant de lui
+avoir seulement dit, en Égypte, ce qu'on lui demande.» Lord Clarendon
+ne m'a, comme de raison, rien expliqué. Mais il répétera ce que je lui
+ai dit. J'ai parlé dans le même sens, et vivement, à plusieurs
+membres du corps diplomatique. Lord Palmerston doit revenir à Londres
+après-demain. Je lui porterai ma surprise. Tout ce qui me revient me
+donne lieu de croire à quelque brusque et forte tentative de la marine
+anglaise sur quelque point de la côte de Syrie, probablement sur
+Saint-Jean d'Acre. Si un tel coup réussissait, l'effet en serait
+grand. J'ai peine à croire au succès. Mais certainement on a préparé
+et on attend ici quelque chose de semblable, quelque acte vigoureux
+qui empêche l'affaire de traîner en longueur.»
+
+Lord Palmerston avait, à nos plaintes sur l'exécution précipitée du
+traité du 15 juillet, une réponse fondée sur un document qui, à cette
+époque, n'était pas encore public; au texte de ce traité était
+joint un protocole réservé, signé à Londres, le même jour, par les
+plénipotentiaires des quatre puissances et de la Turquie, et qui
+portait:
+
+«Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de leurs
+cours respectives, un certain espace de temps devra nécessairement
+s'écouler avant que l'échange des ratifications de ladite convention
+puisse s'effectuer, et que les ordres fondés sur cet acte puissent
+être mis à exécution;
+
+«Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés de la
+conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie, des intérêts
+d'humanité, aussi bien que les graves considérations de politique
+européenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des
+puissances signataires de la convention de ce jour, réclament
+impérieusement d'éviter, autant que possible, tout retard dans
+l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est
+destinée à atteindre.
+
+«Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs,
+sont convenus entre eux que les mesures préliminaires mentionnées à
+l'article II de la présente convention seront mises à exécution
+tout de suite, sans attendre l'échange des ratifications; les
+plénipotentiaires respectifs constatent formellement, par le présent
+acte, l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de ces
+mesures.»
+
+Ce protocole ne faisait point disparaître ce qu'il y avait de violent
+et d'injuste à exécuter, contre Méhémet-Ali, le traité du 15 juillet
+avant de lui avoir adressé les sommations prescrites par ce traité
+même pour l'inviter à en accepter ou à en refuser les conditions; il
+effaçait seulement l'irrégularité diplomatique qu'avant l'échange des
+ratifications nous avions droit de signaler.
+
+Le 16 septembre, quand toutes ces ratifications furent arrivées et
+échangées à Londres, lord Palmerston nous donna enfin connaissance
+officielle et textuelle du traité du 15 juillet, et deux jours après,
+il me communiqua un protocole en date de la veille, 17 septembre,
+par lequel «les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, dans le but de placer dans
+son vrai jour le désintéressement qui avait guidé leurs cours dans la
+conclusion du traité du 15 juillet, déclaraient formellement que, dans
+l'exécution des engagements résultant dudit traité pour les puissances
+contractantes, ces puissances ne chercheraient aucune augmentation
+de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage de commerce
+pour leurs sujets, que ceux des autres nations ne pussent également
+obtenir[20].»
+
+[Note 20: _Pièces historiques_, nº X.]
+
+Le jour même où lord Palmerston me faisait cette communication, je
+recevais de M. Thiers cette dépêche datée du 17 septembre:
+
+«Monsieur l'ambassadeur, Méhémet-Ali, cédant à nos pressantes
+instances, vient de se décider à une grande concession. Il consent
+à rendre immédiatement au sultan Adana, Candie, les villes saintes,
+bornant ainsi ses prétentions à l'investiture héréditaire de l'Égypte
+et à la possession viagère de la Syrie. Je ne puis croire que des
+conditions aussi raisonnables ne soient pas acceptées. Les repousser,
+ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de défendre
+par les armes son existence politique, et j'ai la conviction
+qu'il n'hésiterait pas à le faire. J'ajouterai que ce n'est pas
+le gouvernement du Roi qui lui demanderait d'ajouter de nouveaux
+sacrifices à ceux qu'il vient d'offrir. Les puissances se verraient
+sans doute obligées, pour surmonter la résistance de Méhémet-Ali, de
+recourir à des moyens extrêmes; et parmi ces moyens, il en est qui
+peut-être rencontreraient quelques obstacles de notre part; il en est
+d'autres auxquels nous nous opposerions très-certainement; on ne
+doit se faire, à cet égard, aucune illusion. Il importe donc que les
+propositions si conciliantes de Méhémet-Ali obtiennent l'assentiment
+de la Porte et de ses alliés. J'ajouterai que cet assentiment ne
+saurait être trop prompt, la situation des choses étant telle que,
+d'un moment à l'autre, ce qui est à présent praticable, et facile
+même, peut devenir absolument impossible. Dans ces circonstances,
+le gouvernement du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des
+susceptibilités trop bien justifiées cependant, n'hésite pas à faire
+un appel à la sagesse des cours alliées. Je viens d'en écrire
+à Vienne, à Berlin et à Constantinople. Veuillez, monsieur
+l'ambassadeur, en entretenir aussi le cabinet de Londres. Je vous
+laisse juge de la forme que vous devrez donner à cette communication.
+
+«Quelques personnes ont pensé, tant à Alexandrie qu'à Constantinople,
+que la Porte pourrait préférer, aux stipulations proposées, un autre
+arrangement qui, donnant seulement à Méhémet-Ali l'Égypte et le
+pachalik d'Acre, conformément au traité du 15 juillet, conférerait
+à son fils Ibrahim-Pacha l'investiture des trois autres pachaliks
+syriens. Nous croyons que ce plan pourrait aussi être accepté.»
+
+A ces instructions officielles, M. Thiers ajoutait ces informations
+particulières: «Voyant qu'il fallait placer la résistance là où nous
+la placions, et sachant, par un dernier envoi postérieur à notre
+entrevue à Eu, que nous la placions dans l'_Égypte héréditaire et
+la Syrie viagère_, le vice-roi a fait les concessions que nous lui
+demandions et a résumé enfin ses prétentions dans l'Égypte héréditaire
+et la Syrie viagère. Mais au delà il n'y a plus de concessions à
+espérer, car il ne fera que celles que nous lui arracherons, et nous
+ne lui en demanderons pas une au delà de l'Égypte héréditaire et de la
+Syrie viagère. Tenez cela pour infaillible. Il a fait cette concession
+pour obtenir notre appui et nous engager tout à fait à sa cause.
+C'était son intention évidente. Maintenant, après l'avoir poussé
+jusque-là, il y a, pour nous, une sorte d'engagement moral de lui
+prêter notre appui lorsqu'il se renferme, à notre demande, dans les
+limites de la raison et de la modération.
+
+«Peut-être on va conclure, de ce qu'il a dit aux quatre consuls,
+qu'il va tout céder; c'est une illusion qu'il faut détruire. Il leur
+a déclaré qu'il acceptait l'hérédité de l'Égypte, et que, pour le
+surplus, il s'en rapportait à la magnanimité du sultan. Voici ce qu'il
+a entendu, et il l'a expliqué à Rifaat-Bey. Il a entendu qu'il prenait
+d'abord l'hérédité de l'Égypte, et se résignait à la possession
+viagère de la Syrie, de Candie et d'Adana. C'est après nos instances
+qu'il a consenti à entendre par ces mots la possession héréditaire de
+l'Égypte et la possession viagère de la Syrie seule. Vous avez là la
+dernière concession possible.»
+
+L'influence de la France était en effet, sinon la seule, du moins
+l'une des principales causes de ces concessions de Méhémet-Ali. Le
+lendemain même du jour où Rifaat-Bey avait débarqué en Égypte porteur
+des sommations du sultan au pacha, le comte Walewski était aussi
+arrivé à Alexandrie, chargé par M. Thiers de contenir le pacha, si
+celui-ci était disposé à faire des coups de tête, et de lui donner,
+en tout cas, les conseils les plus propres à amener, entre la Porte
+et lui, un arrangement. A l'arrivée du comte Walewski, les consuls
+des quatre puissances s'empressèrent de l'assurer que Méhémet-Ali se
+soumettrait aux conditions qui lui étaient offertes si la France
+lui déclarait nettement qu'il ne devait pas compter sur son appui:
+«L'acceptation ou le refus du pacha, disait le colonel Hodges,
+dépend de la mission du comte Walewski.» Ainsi averti de la délicate
+situation qu'on lui faisait, l'envoyé français ne voulut voir le pacha
+qu'après l'audience donnée à Rifaat-Bey et le refus de l'_ultimatum_
+de la Porte. Il trouva Méhémet-Ali très-animé: «Je n'ai pas laissé
+parler le messager de la Porte,» répéta-t-il plusieurs fois. Il exposa
+ensuite complaisamment ses plans et ses moyens de résistance. Selon
+lui, les Anglais n'avaient pas assez de troupes de débarquement pour
+s'aventurer dans l'intérieur de l'Égypte; il était impossible aux
+Russes de faire traverser l'Asie Mineure à plus de vingt mille
+hommes, car ils ne trouveraient pas de vivres pour une force plus
+considérable; il ne craignait pas vingt mille Russes. Il brûlait de
+se mesurer avec les Autrichiens. S'il n'y avait pas plus de douze
+vaisseaux anglais devant Alexandrie, il était décidé à faire sortir
+sa flotte pour les combattre. Tout cela était dit sans fanfaronnade
+apparente, avec une grande humilité ironique, et en même temps avec
+une confiance dans son étoile que quarante années de chances heureuses
+pouvaient seules expliquer.
+
+Le comte Walewski représenta au pacha qu'il ne pouvait espérer de
+lutter contre les quatre puissances signataires de la convention de
+Londres. Une attitude défensive, expectante et menaçante était, lui
+dit-il, la seule qui lui convînt et dont il pût attendre de bons
+résultats. Il pouvait, à Alexandrie, embosser sa flotte en prenant des
+précautions contre les bombes de l'ennemi, et garder des troupes
+en nombre suffisant pour s'opposer à un débarquement. En Syrie, il
+n'avait qu'à concentrer assez de régiments réguliers pour comprimer
+les nouvelles tentatives d'insurrection qui pourraient y être
+suscitées contre lui. Au pied du Taurus, à Marash, il devait réunir
+une armée considérable et menacer de là la Turquie. Mais qu'il ne
+songeât ni à risquer un vaisseau à la mer, ni à envoyer un homme dans
+l'Asie Mineure; s'il passait le Taurus, il provoquait un tremblement
+de terre qui engloutirait à la fois Constantinople et le Caire.
+Méhémet-Ali adopta, sans grand'peine, ce système défensif, disant
+pourtant: «Si les Anglais bloquent mon commerce, il faudra bien que
+je fasse marcher Ibrahim.» Le comte Walewski lui fit observer qu'un
+blocus n'était pas encore l'hostilité complète; le pacha en convint;
+il ne voulait ni résister aux conseils de l'envoyé français, ni cesser
+de faire entrevoir qu'il tenait dans ses mains la paix ou la guerre
+européenne; et le comte Walewski, en rendant compte le 18 août à M.
+Thiers de ces entretiens, finit par dire: «Si les Anglais se bornent
+à bloquer, s'ils ne cherchent ni à incendier la flotte, ni à faire
+une descente, ni à bombarder Alexandrie, on pourra peut-être empêcher
+Méhémet-Ali de donner à son armée l'ordre de passer le Taurus; mais
+si une flotte anglaise veut brûler et sa ville, et son palais, et ses
+magasins, et ses arsenaux, et sa flotte enfin, il ne peut l'empêcher
+qu'en faisant sortir ses vaisseaux, et dans l'état où ils sont,
+c'est leur ruine positive. Si on débarque des troupes turques et
+autrichiennes en Syrie, si on y rallume l'insurrection qui n'est que
+comprimée, il ne peut s'y opposer qu'en condamnant à une perte presque
+certaine l'armée de Soliman-Pacha. Dans toutes ces hypothèses donc, il
+n'a qu'un seul parti à prendre, celui de faire passer le Taurus à son
+armée; là, de nouvelles et grandes chances se présentent à lui, et il
+les comprend trop bien pour que, le cas échéant, il consente à ne pas
+jouer son sort sur la seule carte qui puisse le faire gagner.»
+
+Le moment était pressant; je me rendis le 19 septembre au
+_Foreign-Office_, et j'entamai l'entretien avec lord Palmerston en
+lui exposant les faits dont M. Thiers venait de m'instruire, les
+concessions de Méhémet-Ali, les efforts des agents français qui l'y
+avaient amené, le départ tout récent du comte Walewski qui avait
+quitté Alexandrie dans les premiers jours de septembre pour aller à
+Constantinople presser la Porte d'accepter les propositions du pacha:
+«Voilà donc, dis-je, à lord Palmerston, une chance d'arrangement. Le
+pacha n'est point intraitable. La Porte le sera-t-elle? A en juger par
+le langage de Rifaat-Bey, elle n'y est pas disposée. Rien ne la
+gêne pour entrer dans les voies qui s'ouvrent à la transaction. Les
+propositions qu'elle a faites au pacha ne font point partie de la
+convention qu'elle a conclue avec les quatre puissances. C'est un acte
+séparé, qui émane de la Porte seule, et qu'elle peut modifier sans
+que la convention du 15 juillet en soit atteinte. La modification
+que demande Méhémet-Ali, Rifaat-Bey lui-même paraît en avoir suggéré
+l'idée. Les trois pachaliks de Syrie en viager pour un fils du pacha,
+est-ce acheter trop cher le terme d'une situation grave pour la Porte,
+grave pour l'Europe, et qui peut le devenir bien plus?--«Je suis fort
+aise, me dit lord Palmerston, que Méhémet-Ali ait fait cette démarche;
+elle est de bon augure. Ne vous trompez pas sur la valeur de ce qu'a
+pu dire Rifaat-Bey. C'est un pauvre homme, très-effrayé de la mission
+qu'il remplit, et qui n'est pressé que de s'en aller. Il n'aurait
+pas mieux demandé que d'aller sur-le-champ porter lui-même à
+Constantinople les propositions du pacha. Il voulait partir après
+l'expiration du premier délai de dix jours. Les consuls ont eu quelque
+peine à l'en empêcher. Je sais que la situation est grave. Je n'en
+redoute pas la responsabilité et elle ne s'aggravera point de notre
+fait. Nous ne voulons point faire, nous ne ferons point la guerre à
+la France. Nous ne ferons rien qui justifie la guerre. Nous ne
+poursuivons qu'un but légitime, avoué; la note que je vous ai adressée
+en vous communiquant la convention du 15 juillet, le protocole du 17
+de ce mois, c'est là tout notre dessein. Nous n'avons pas une pensée,
+nous ne ferons pas un pas au delà. La France est pleine de respect
+pour le droit des gens et la justice. Elle n'a pas jugé à propos
+de prêter comme nous, son concours à la Porte; mais elle n'est pas
+ennemie de la Porte; elle ne fera pas la guerre à la Porte pour
+soutenir le sujet contre le souverain. Elle ne déclarera pas la guerre
+à des puissances amies qui ne la provoqueront pas.--«Certainement,
+mylord, la France est pleine de respect pour le droit des gens et la
+justice; la France ne veut point la guerre, et ne provoquera pas plus
+qu'elle ne se laissera provoquer. Mais il y a des situations, et ce
+sont les plus graves, où la guerre peut naître d'elle-même, sans la
+volonté, contre la volonté de tout le monde, par cet entraînement des
+situations, par ces incidents imprévus auxquels on n'échappe pas en
+les déplorant. En 1831 aussi, la France ne voulait pas la guerre, et
+elle en a donné certes d'éclatantes preuves; mais quand l'Autriche,
+pour venir au secours du gouvernement pontifical, entra dans les
+Légations, la France ne put accepter cette intervention étrangère,
+cette présence armée dans un État indépendant, cette rupture de
+l'équilibre en Italie; à son tour, la France voulut être là, et elle
+alla à Ancône. Grâce à la sagesse de l'Europe, grâce à la loyauté bien
+comprise de la France, la guerre ne sortit point de là; mais elle
+en pouvait sortir, et pourtant la France n'hésita point. Des
+circonstances analogues pourraient amener, sous des formes bien
+diverses, des résolutions, des actes également pleins des chances de
+guerre que nous repoussons tous. Et plus la situation qui peut faire
+naître de tels actes se prolonge, plus on avance vers la limite à
+laquelle on peut rencontrer ces chances. Hâtons-nous de mettre un
+terme à cette situation, mylord, quand il en est temps encore et quand
+le moyen s'en offre à nous.
+
+--«Les situations sont bien différentes. On a beaucoup crié, en 1831,
+contre ce que faisait la France à Ancône. Pour moi, je suis de ceux
+qui ont pensé dès lors que la France n'avait pas le tort qu'on lui
+attribuait, et qu'il y avait, pour elle, de grandes raisons
+d'agir ainsi. L'Autriche était entrée seule dans les Légations; le
+gouvernement pontifical était protégé précisément par la puissance
+dont la protection devait paraître, aux autres États, plus suspecte
+et plus périlleuse. C'est exactement la situation où la Porte serait
+aujourd'hui si elle avait pour protectrice la Russie seule en vertu du
+traité d'Unkiar-Skélessi. Nous avons, en droit, repoussé, comme vous,
+ce protectorat exclusif de la Russie; en fait, nous ne l'accepterions
+pas plus que vous. L'Autriche de plus, en 1831, n'avait pas invité
+la France à se joindre à elle pour protéger le pape, pour entrer
+avec elle dans les Légations. Aujourd'hui ce sont quatre puissances
+d'intérêts fort divers, et dont plusieurs ont des intérêts semblables
+à ceux de la France, qui s'allient pour protéger la Porte; et ces
+quatre puissances ont constamment pressé la France de s'unir à elles,
+d'agir comme elles, d'être partout avec elles dans le même dessein.
+Ce sont là, à coup sûr, des différences considérables entre les
+situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui, pour agir en Orient
+comme elle l'a fait en 1831 en Italie, les mêmes motifs.
+
+--«Mylord, peu importent ces différences quand l'analogie est au
+fond des choses. Pourquoi redoutons-nous ce que les quatre puissances
+entreprennent en Orient? Parce que nous croyons qu'au lieu de la
+pacification intérieure, c'est la guerre civile, avec toutes ses
+secousses et toutes ses chances, qu'elles vont porter dans l'Empire
+ottoman, et que, si quatre puissances sont présentes dans le traité du
+15 juillet, en définitive une seule en profitera. C'est là le résultat
+que nous repoussons. Nous voulons en Orient la paix et l'équilibre des
+États européens. Nous croyons la paix et l'équilibre compromis par le
+traité dont vous poursuivez l'exécution. Un État du premier ordre, la
+France ne peut, en pareille occurrence, manquer à son rôle et à son
+rang. Elle n'y manquera point.
+
+--«Elle aura bien raison, et nous serions bien fâchés qu'elle y
+manquât. Croyez-moi, mon cher ambassadeur; nous n'avons aucune envie
+que vous n'exerciez pas en Orient l'influence qui vous appartient.
+Nous savons combien votre influence y est nécessaire; et soyez sûr
+que, si la prépondérance d'une autre puissance y devenait en effet
+menaçante, vous nous verriez à côté de vous pour la réprimer. Mais
+rien de semblable n'est à craindre aujourd'hui; ce qui se fait en
+Orient détruira au contraire toute prétention isolée, tout protectorat
+exclusif. Nous aurions infiniment préféré que vous y prissiez part
+avec nous. Vous n'avez pas voulu. Nous aussi, en 1823, quand vous êtes
+intervenus en Espagne, nous n'avons pas voulu nous y associer. On
+nous l'avait proposé, demandé à Vérone. Nous avons pensé que cela ne
+convenait pas à notre politique, intérieure et extérieure. Avons-nous
+fait la guerre à cause de cela? Depuis bien longtemps pourtant nous
+redoutions l'influence de la France en Espagne. Vous y êtes entrés
+seuls. Vous y êtes restés longtemps. Vous avez occupé cinq ou six ans
+Cadix, point si important à nos yeux. Nous avons gardé la paix et nous
+croyons que, pas plus que le reste de l'Europe, l'Angleterre n'y a
+rien perdu.»
+
+Je ne prolongeai pas cette discussion sur des comparaisons boiteuses
+et sans importance pratique; je ramenai la conversation vers son objet
+sérieux, les propositions du pacha: «Le gouvernement du Roi, dis-je,
+craint qu'on ne se fasse, à Londres, des illusions à cet égard. Il
+est convaincu qu'on n'obtiendra rien de plus à Alexandrie. Il trouve
+lui-même ces propositions modérées et raisonnables; il ne croirait
+ni devoir, ni pouvoir insister auprès du pacha pour lui arracher
+davantage; il ne voit enfin, au delà de ces termes, qu'une situation
+de plus en plus violente et qui nous pousserait chaque jour plus
+rapidement vers les événements les plus graves.»
+
+--«Je ne pense pas, me dit lord Palmerston, que ce soient là les
+derniers termes auxquels le pacha puisse être amené. La Porte
+n'acceptera point la Syrie tout entière pour Ibrahim. Ibrahim, c'est
+Méhémet. Le district d'Adana, si je ne me trompe, avait été donné
+au nom d'Ibrahim; Méhémet en dispose, comme de tout le reste. La
+convention du 15 juillet a un but sérieux, faire disparaître le danger
+auquel le voisinage et la puissance de Méhémet, maître de la Syrie,
+tenaient la Porte sans cesse exposée. Il est indispensable que ce but
+soit atteint.
+
+--«Dois-je conclure de là, mylord, que la Porte n'admettra aucune
+modification aux propositions qu'elle a adressées au pacha?
+
+--«Je ne dis pas cela; le pacha montre de la sagesse; il commence
+à transiger. Aucune mesure de coercition n'a pourtant encore été
+réellement tentée; on verra; une place qui s'est bien défendue pendant
+six mois, et qui donne lieu de croire qu'elle se défendra bien encore,
+est traitée autrement que celle dont les remparts sont minés et
+près de tomber. Il y a tel dessein qu'on peut modifier lorsque, à la
+pratique, on en a reconnu les difficultés. Quant à présent, Ibrahim
+s'est rapproché de Beyrout avec un corps de troupes, ce qui prouve
+qu'il ne pense pas à passer le Taurus.»
+
+--«Savez-vous ce qu'il fera, mylord, quand il saura que les dernières
+propositions de son père ont été rejetées?
+
+--«Ce ne seront pas les dernières; le pacha est entré dans une
+bonne voie; il comprendra qu'il y a, pour lui, plus d'avantage à y
+persévérer qu'à en sortir.»
+
+Je rendis sur-le-champ à M. Thiers un compte détaillé de cet
+entretien, et en dehors de mon récit officiel j'ajoutai: «On ne m'a
+pas dit, et je n'aurais pas souffert qu'on me dît, mais on croit ici
+que le pacha découragé avait cédé bien davantage, et qu'il était prêt
+en effet à se contenter de l'Égypte héréditaire, en s'en remettant
+d'ailleurs à la générosité du sultan. MM. Cochelet et Walewski lui
+auraient, dit-on, reproché d'avoir fait cette démarche à leur insu,
+et l'auraient fait revenir de sa première résolution; en sorte que la
+France seule aurait fait obstacle à la conclusion de l'affaire.
+
+«Quand on conçoit des doutes sur cette explication de ce qui s'est
+passé à Alexandrie, voici celle qu'on adopte en échange. Le pacha,
+dit-on, a fait une feinte; il s'est montré disposé à tout céder,
+dans l'espoir que les agents français eux-mêmes trouveraient ses
+concessions excessives, lui conseilleraient d'autres propositions dont
+ils prendraient la responsabilité, et lieraient ainsi la France à sa
+cause. En sorte que, dans la première hypothèse, la France serait plus
+exigeante et, dans la seconde, moins fine que le pacha.»
+
+La première hypothèse devint bientôt à Londres un bruit fort répandu
+et d'un très-fâcheux effet. J'écrivis le 22 septembre à M. Thiers: «Je
+ne puis vous laisser ignorer, et je vous l'ai déjà indiqué hier,
+que lord Palmerston, pour retenir ses collègues sous son drapeau, se
+servira et se sert déjà beaucoup de cette assertion que le pacha
+avait cédé, allait céder, que les agents français seuls lui ont rendu
+courage et l'ont rengagé dans la résistance. C'est ce qu'on lui mande
+de plusieurs côtés, et avec affirmation. On l'a, dit-on, également
+mandé à Vienne, et M. de Metternich en est aussi persuadé que lord
+Palmerston. Lord Beauvale en a écrit à Londres. L'amiral Stopford y
+croit, dit-on, également, et lui, qui était assez favorable au pacha,
+et en bonne intelligence avec nous, va changer de disposition et
+poursuivre avec ardeur les moyens de contrainte, très-blessé, pour son
+propre compte, d'avoir tiré à tort le canon de raccommodement. J'ai
+trouvé hier lord Holland fort troublé de tout ce qu'on lui disait
+à cet égard, et redoutant beaucoup l'effet de tout ce qu'on pouvait
+dire. On raconte que M. Walewski a parlé au pacha de 30,000 hommes que
+la France réunissait dans ses départements méridionaux. Deux de nos
+amis, des plus chauds et des plus utiles, sont venus ce matin me
+dire les _ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les
+adversaires d'une transaction pourraient faire et feraient, dans le
+cabinet et dans le public, avec de telles allégations. Car la France
+a toujours répété, disent-ils, que, pour elle, la question des
+territoires lui était indifférente et que, si le pacha voulait céder,
+elle n'y objecterait pas du tout. J'attendrai impatiemment votre
+réponse.»
+
+Elle ne se fit pas attendre; M. Thiers m'écrivit le 24 septembre: «A
+la fausse assertion que la France, loin d'amener les concessions du
+vice-roi, les a au contraire empêchées d'être pleines et entières,
+donnez en mon nom, et au nom du gouvernement français, le démenti le
+plus solennel. Je ferai donner aujourd'hui ce démenti par un journal
+officiel[21]. Voici la rigoureuse vérité. Le vice-roi, en pourparlers
+avec Rifaat-Bey, avait commencé à s'adoucir, et avait conçu, de
+certaines insinuations qui lui avaient été faites, l'espoir d'obtenir
+du sultan des conditions meilleures que le traité du 15 juillet. Il
+fit alors cette réponse qu'il acceptait «l'Égypte héréditaire, et
+qu'il s'en fiait, pour le surplus, à la magnanimité du sultan.» On en
+était là quand nos agents le virent, et il dit ce qu'il entendait
+par ce recours à la magnanimité du sultan; il entendait qu'on lui
+laisserait la possession viagère de la Syrie, d'Adana et de Candie.
+C'est alors que nos agents lui déclarèrent que c'était là une
+prétention impossible à justifier et à satisfaire. Notamment sur
+Candie, il fallut y revenir à plusieurs fois pour l'ébranler et le
+convaincre. L'assertion qu'il allait tout céder est donc un indigne
+mensonge auquel je vous prie de donner, en mon nom et au nom de la
+France, le plus éclatant démenti. Je vous envoie une lettre de M.
+Cochelet que vous pouvez lire à qui cette lecture sera utile.»
+
+[Note 21: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]
+
+Elle fut utile, mais point nécessaire. Je répondis le 26 septembre
+à M. Thiers: «Je sors de chez lord Palmerston. J'avais déjà démenti,
+auprès de lui et auprès de tout le monde, l'assertion relative à la
+conduite des agents français à Alexandrie. Je viens de le faire avec
+l'autorité de votre lettre, du rapport de M. Cochelet et de votre
+démenti officiel. J'ai trouvé lord Palmerston convaincu d'avance et
+assez embarrassé. Il avait reçu hier le rapport du colonel Hodges, en
+date du 30 août, signé des trois autres consuls et de Rifaat-Bey, et
+parfaitement d'accord avec celui de M. Cochelet. Ce rapport, rédigé en
+forme de procès-verbal de la conférence entre le pacha, Rifaat-Bey et
+les quatre consuls, prouve: 1º que le pacha, en déclarant aux consuls
+qu'il acceptait l'Égypte héréditaire, et s'adresserait, pour le reste,
+aux bontés du sultan, leur a, même au premier moment, donné à entendre
+qu'il demanderait et qu'il espérait bien obtenir le gouvernement
+viager de la Syrie, ajoutant ensuite que, s'il était refusé, il aurait
+recours aux armes; 2º que les agents français, loin de détourner le
+pacha des concessions pleines et entières qu'il avait faites d'abord,
+s'étaient, au contraire, appliqués et avaient réussi à obtenir de lui
+des concessions plus étendues et plus précises.»
+
+«Ce dernier point n'est pas textuellement exprimé dans le rapport du
+colonel Hodges, qui ne traite que de ce qui s'est passé entre le pacha
+et les consuls; mais il en découle nécessairement, et le rapport de
+M. Cochelet est pleinement confirmé. Lord Palmerston l'a reconnu sans
+hésiter, sans essayer d'atténuer la vérité. J'ai pris sur lui tous mes
+avantages. J'ai prononcé les mots d'étrange crédulité, de confiance
+aveugle dans tout ce qui flattait ses idées ou son désir; j'ai parlé
+des offenses auxquelles il se laissait ainsi entraîner envers nous,
+que nous devions ressentir, que nous ressentions, et qui rendraient
+les affaires encore bien plus difficiles et périlleuses si nous
+n'étions pas plus attentifs avant de croire et de parler. Il n'a point
+cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet égard, en
+ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de le réparer.
+Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un grand moyen
+d'action sur l'esprit de ses collègues, d'ici au conseil de lundi
+prochain et dans ce conseil même.»
+
+Trois conseils de cabinet furent tenus en effet, le 29 septembre et
+les 1er et 2 octobre, pour délibérer sur les concessions du pacha; les
+amis de la politique pacifique soutenaient qu'elles pouvaient devenir
+la base d'une transaction, et demandaient qu'on fît, à ce sujet,
+quelque nouvelle ouverture à la France. Lord Palmerston se retranchait
+dans les difficultés de conduite, les scrupules de dignité: «Le traité
+s'exécute, disait-il, et s'exécutera facilement; comment le rétracter
+sans humilier l'Angleterre et l'Europe?» Ses objections ne ramenaient
+pas à lui les partisans d'un arrangement; mais ils ne les résolvaient
+pas à leur propre satisfaction. Ils cherchaient quelque chose qui,
+sans violer et abolir formellement le traité du 15 juillet, en prît
+la place et maintînt à la fois la paix et l'honneur diplomatique de
+l'Angleterre. Ils ne le trouvaient pas. La chance d'une dislocation du
+cabinet était d'ailleurs présente à l'esprit de tous ses membres, et
+rendait toutes les discussions molles et vaines.
+
+Au milieu de ces petites agitations intérieures du cabinet anglais,
+arriva à Paris et à Londres la nouvelle télégraphique que, le 11
+septembre, l'escadre anglaise avait d'abord sommé, puis bombardé
+Beyrout qui, après une résistance peu efficace, s'était rendu; que des
+troupes turques, ou auxiliaires des Turcs, avaient été débarquées
+et commençaient à agir en Syrie; et que, pendant ce temps, à
+Constantinople, aussitôt après l'arrivée de Rifaat-Bey revenu
+d'Alexandrie et malgré les efforts du comte Walewski pour faire
+accepter les propositions d'arrangement du pacha, le sultan, à la
+suite de deux réunions solennelles du divan, avait, le 14 septembre,
+prononcé la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte et nommé
+Izzet-Méhémet pour le remplacer. Le traité du 15 juillet était ainsi
+exécuté en Orient dans ses conséquences extrêmes, pendant qu'on
+cherchait encore, en Occident, un moyen de les prévenir.
+
+En me transmettant, le 2 octobre, ces nouvelles, M. Thiers ajoutait:
+«Vous pouvez vous figurer aisément l'impression du public de Paris.
+Il m'est impossible de dire ce qui en résultera, ni quelles seront
+les résolutions du gouvernement. J'ai assemblé le cabinet ce matin;
+je l'assemblerai encore ce soir; je vous ferai part de ses résolutions
+dès qu'elles seront prises, et qu'il y aura besoin de vous les faire
+connaître pour votre conduite à Londres. En attendant, vous ne devez
+pas dissimuler combien la situation est grave. Elle ne l'a jamais été,
+à beaucoup près, autant.»
+
+En recevant, le 4 octobre au matin, ces nouvelles et sans rien
+attendre de plus, je pensai que, soit avec les amis, soit avec les
+adversaires d'un arrangement pacifique, je ne devais pas rester
+inactif et silencieux. Je pris quelques mesures pour que les premiers
+connussent bien, sans retard, la gravité de la situation, et je
+demandai à lord Palmerston de me recevoir dans la matinée. Il me
+répondit qu'il m'attendait.
+
+«Mylord, lui dis-je en entrant, je n'ai, de la part du gouvernement
+du Roi, rien à vous demander ni à vous dire; mais je tiens à vous
+informer sur-le-champ des nouvelles que je reçois et de l'effet
+qu'elles produisent en France.» Je lui lus une dépêche de M. de
+Pontois, en date du 15 septembre, sur ce qui venait de se passer à
+Constantinople, et trois dépêches télégraphiques que M. Thiers m'avait
+transmises.
+
+Sur la dépêche de M. de Pontois, lord Palmerston s'empressa de me
+dire: «Il n'y a point de successeur nommé à Méhémet-Ali en Égypte; la
+Porte a pensé que, puisqu'elle était en guerre avec lui, il fallait
+lui retirer tout pouvoir légal. Elle l'a déposé pour qu'il ne fût
+plus, en Égypte comme ailleurs, le représentant du sultan, pour que
+tous les sujets du sultan, Égyptiens comme Syriens, sussent bien
+qu'ils ne devaient plus à ses ordres aucune obéissance. Elle a pensé
+en même temps que cette mesure l'intimiderait et contribuerait à le
+faire céder. Elle ne s'est point interdit tout arrangement avec
+lui quant à l'Égypte; elle n'a investi Izzet-Méhémet-Pacha que d'un
+pouvoir provisoire et limité. J'ai écrit à lord Granville pour qu'il
+donnât à votre gouvernement cette explication et rétablît la vérité
+des faits.»
+
+--«Il n'en est pas moins vrai, mylord, que c'est au moment où
+Méhémet-Ali faisait des concessions et abandonnait une partie de ses
+prétentions, qu'on a pris contre lui une mesure extrême, et poussé
+tout à coup la convention du 15 juillet à ses dernières conséquences.
+L'article VII de cette convention ne présentait le retrait de l'Égypte
+même à Méhémet-Ali que comme une chance éloignée, sur laquelle
+le sultan consulterait ses alliés. Apparemment le conseil de lord
+Ponsonby a été aussi prompt que la résolution du sultan. C'est sans
+doute dans le même esprit de promptitude, et pour aller au-devant des
+événements, qu'on fait dans l'Asie Mineure, auprès de Nicodémie, les
+préparatifs d'un camp pour des troupes russes. Aux termes de l'article
+III de la convention du 15 juillet, c'est seulement dans le cas où
+Ibrahim passerait le Taurus que ces mesures sont annoncées pour la
+sûreté de Constantinople.»
+
+«--Aussi n'y a-t-il, quant à présent, rien de fondé dans le bruit dont
+vous me parlez. On ne fait point de préparatifs pour un camp russe à
+Nicomédie, et j'espère que rien de semblable ne sera nécessaire, et
+qu'Ibrahim ne franchira pas le Taurus.»
+
+La conversation passa de Constantinople en Syrie. Lord Palmerston
+ne savait, sur Beyrout, que ce qu'il avait appris par nos dépêches
+télégraphiques: «Mes dernières dépêches de Beyrout, me dit-il, sont
+du 26 août; mais l'événement ne m'étonne pas; Beyrout était un point
+important à occuper. C'est le seul port de cette côte. Il coupe les
+communications du pacha. C'est de là que l'insurrection de la Syrie
+contre lui peut être efficacement soutenue.
+
+--«Oui, cette insurrection qu'on soutient sans qu'elle existe, et
+qu'on ne parvient pas à créer.
+
+--«Elle existera dès qu'elle aura un point d'appui. Notre drogman,
+M. Wood, a parcouru le Liban; il a vu les principaux chefs, l'émir
+Beschir lui-même; ils lui ont tous dit que, dès qu'ils verraient
+le drapeau turc arboré et protégé par des forces suffisantes,
+ils prendraient les armes, car la tyrannie du pacha leur est
+insupportable.»
+
+Je parlai avec amertume de ce drapeau turc arboré sur Beyrout en
+cendres, et par des mains qui n'étaient pas toutes turques. Lord
+Palmerston révoqua en doute les neuf jours de bombardement et la ruine
+complète de Beyrout: «Les Égyptiens, me dit-il, étaient dans un fort,
+dans le lazaret, je crois. Ce point-là aura été détruit, ce qui aura
+déterminé la retraite. Quant aux troupes débarquées, ce sont bien
+des Turcs. Il n'y a point d'Autrichiens. Peut-être quelques marins
+anglais, pour un moment, comme nous avons fait en Espagne. Mais c'est
+par des Turcs que Beyrout est occupé, et une seconde expédition de
+troupes turques ne tardera pas à y arriver.
+
+--«Je ne sais, mylord, si c'est Beyrout même ou seulement le lazaret
+qui a été détruit, ni dans quelle mesure les Anglais, les Autrichiens
+et les Turcs ont contribué à sa destruction, ni si ce serait une
+insurrection bien naturelle que celle qui viendrait si tard et à
+condition d'être si bien garantie. Ce que je sais, c'est que tous
+les faits que nous venons d'apprendre, et dont quelques-uns sont
+des conséquences rigoureuses, extrêmes, lointaines, du traité du 15
+juillet, ont éclaté à la fois, au début même de l'exécution, au moment
+où les concessions du pacha avaient fait concevoir des espérances
+d'arrangement. Ces faits ont produit en France un effet déplorable, et
+il en résulte la situation la plus grave qui se puisse imaginer, une
+situation dans laquelle personne ne peut plus répondre de l'avenir.
+
+--«Comment un nouvel arrangement serait-il possible? Comment
+pourrions-nous modifier la convention du 15 juillet sous le coup des
+menaces dont nous sommes assaillis? Au milieu d'une telle explosion,
+notre honneur nous commande de tenir à ce que nous avons fait,
+d'accomplir ce que nous avons entrepris.
+
+--«Pardon, mylord, que voulez-vous dire? De quelle explosion, de
+quelles menaces parlez-vous? Est-ce des journaux? Vous savez, comme
+moi, ce que c'est qu'un pays libre; vous connaissez, comme moi, ce
+qu'y peuvent être les exagérations de la pensée, les emportements du
+langage. Si vous me parliez de nos journaux, je parlerais des vôtres.
+Vous ne voudriez certainement pas en répondre.
+
+--«Et vos armements sur terre et sur mer?
+
+--«Nos armements, mylord, sont une sûreté pour nous, point une menace
+de notre part. Comment? Depuis l'origine de cette affaire, la France
+répète que son motif pour repousser l'emploi de la force contre le
+pacha, c'est la crainte que, par là, on ne soulève en Orient les
+questions les plus graves, qu'on ne trouble l'Empire ottoman et la
+paix de l'Europe. Elle a tort ou raison; mais enfin c'est son avis, sa
+prévoyance. Et pendant qu'elle pense et prévoit ainsi, la France voit
+quatre grandes puissances s'unir pour employer la force en Orient;
+elle se voit isolée, et elle ne prendrait pas ses précautions! Elle
+ne se préparerait pas pour les chances d'un avenir qu'elle a toujours
+prévu et prédit! Ces préparatifs, mylord, ces armements n'ont rien
+d'agressif; ils ne menacent les droits d'aucun État; ils sont notre
+garantie, à nous, contre les périls et pour les nécessités de la
+situation qu'on nous a faite. Il fallait prévoir, mylord, cette
+conséquence de cette situation; il fallait prévoir l'élan du sentiment
+national dans la France isolée, et l'attitude qu'il imposerait à son
+gouvernement. Je vous l'ai souvent annoncé; je vous ai fait pressentir
+cette explosion dont vous vous plaignez et ses conséquences. Vous
+n'avez jamais voulu y croire.
+
+--«C'est volontairement que la France s'est isolée. Nous avons
+vivement désiré, instamment demandé qu'elle fût avec nous. Nous ne
+pouvions abandonner ce que nous pensions, ce que nous voulions faire
+dans le seul intérêt du repos de l'Europe, parce que la France n'était
+pas de notre avis sur le choix des moyens. C'eût été reconnaître,
+accepter son _veto_, sa dictature. Nous nous sommes appliqués à vous
+rassurer, à vous donner, sur nos intentions, sur notre action, toutes
+les garanties possibles. S'il en est que vous désiriez, que vous
+imaginiez, dites-les; nous irons très-loin pour dissiper toute
+inquiétude. Mais quand, après un an de négociations, nous avons conclu
+la convention du 15 juillet, nous avons fait un acte sérieux; nous
+l'avons fait pour guérir en Orient un mal sérieux. Nous ne voulons
+faire que cela; mais nous le voulons sérieusement, comme des gens qui
+se respectent eux-mêmes, qui ne vont point au-delà de ce qu'ils ont
+dit, mais ne rétractent point ce qu'ils ont fait.
+
+--«Nous aussi, mylord, nous tenons à ce que nous avons dit; nous ne
+voulons que ce que nous avons annoncé. Nous avons toujours voulu la
+paix; toute notre politique a été dirigée vers le maintien de la paix.
+Nous n'avons pas créé la situation dans laquelle la paix peut être
+compromise; nous ne répondons pas, je le répète, de l'avenir que cette
+situation peut amener.»
+
+Je transmis sur-le-champ à M. Thiers les détails de cet entretien, et
+je lui communiquai en même temps l'impression qu'à ce moment même et
+dans la situation ainsi aggravée, je ne cessais pas de conserver:
+«Je regarde, lui dis-je, les dernières paroles que m'a adressées lord
+Palmerston comme l'expression vraie et complète de sa pensée, et par
+conséquent de la pensée du cabinet où il prévaut. Il veut sincèrement
+renfermer la convention du 15 juillet dans les limites indiquées, la
+restitution de la Syrie au sultan; il veut sérieusement l'exécuter
+dans ces limites. Il est plus que jamais convaincu que les événements
+s'y renfermeront, et que le pacha portera plus loin ses concessions,
+ou sera dompté sans longs et violents efforts.»
+
+Deux jours après, pour que le gouvernement du Roi n'ignorât rien
+de l'état des esprits à Londres, j'écrivis à M. Thiers: «J'espérais
+recevoir, il y a déjà quelque temps, votre réponse à la grande
+dépêche de lord Palmerston du 31 août dernier. En vous écrivant le
+9 septembre, je vous ai parlé de l'effet qu'elle produisait en
+Angleterre et de l'importance qu'il y aurait pour nous à agir, à notre
+tour, sur l'esprit flottant du public anglais mal informé. Depuis
+cette époque, non-seulement la dépêche du 31 août, mais plusieurs
+autres pièces dans le même sens ont été publiées, entre autres la note
+que m'a adressée lord Palmerston, le 16 septembre, en me communiquant
+la convention du 15 juillet, celle qui accompagnait le protocole du 17
+septembre, et ce protocole lui-même. Ces publications ont réellement
+agi sur l'opinion en Angleterre, et aussi, me dit-on, en Allemagne.
+Rien n'est venu de notre part, non-seulement à la connaissance du
+public, mais à l'adresse du cabinet anglais qui, je le sais, s'est
+un peu étonné de ne recevoir aucune réponse à ses diverses
+communications.»
+
+M. Thiers m'envoya, le 8 octobre, sa réponse, en date du 3, au
+_memorandum_ anglais du 31 août. C'était un complet et habile résumé
+de la politique du gouvernement français depuis 1839, dans les
+affaires d'Orient. Ses motifs, sa persévérance à travers toutes les
+phases de la question, ses efforts à la fois pour le maintien de
+l'Empire ottoman et pour l'acceptation intelligente et pacifique
+des faits qui, dans certains lieux, en attestaient l'incontestable
+décadence, enfin ses objections au traité du 15 juillet 1840 et ses
+griefs contre le brusque procédé de la conclusion, y étaient exposés
+avec lucidité, fermeté et mesure. Je donnai le 12 octobre, à lord
+Palmerston, revenu ce jour même de la campagne, lecture et copie de
+ce document[22]. Il me fit, dans le cours de cette lecture, quelques
+observations courtes et réservées, quoique son impression, je pourrais
+dire sa contrariété, fût, au fond, assez vive. J'ai déjà dit qu'il a
+le goût de la polémique et un besoin passionné, non-seulement d'avoir,
+mais d'avoir toujours eu raison, dans ses raisonnements comme dans ses
+actes. La lecture terminée, il m'exprima l'intention de répondre,
+par écrit, à cette dépêche, et d'y relever tout ce qui lui paraissait
+susceptible de contradiction. Il avait l'air, en m'écoutant, de
+méditer déjà sa réponse.
+
+[Note 22: _Pièces historiques_, nº XI.]
+
+A sa dépêche du 3 octobre, M. Thiers en avait joint une autre, en date
+du 8, pratiquement bien plus importante. C'était la déclaration
+de l'attitude que prenait le gouvernement du Roi en raison de la
+déchéance prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali, comme pacha
+d'Égypte[23]. Cette déclaration était conçue en termes aussi mesurés
+que graves; le mot et le moment précis du _casus belli_ n'y étaient
+pas prononcés; mais elle portait formellement «que la déchéance
+du vice-roi, mise à exécution, serait, aux yeux de la France, une
+atteinte à l'équilibre général de l'Europe. On a pu livrer, aux
+chances de la guerre actuellement engagée, la question des limites qui
+doivent séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi
+d'Égypte; mais la France ne saurait abandonner à de telles chances
+l'existence de Méhémet-Ali comme prince vassal de l'Empire. Quelle que
+soit la limite territoriale qui les sépare, par suite des événements
+de la guerre, leur double existence est nécessaire à l'Europe, et
+la France ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre.
+Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable qui aurait
+pour base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-roi
+d'Égypte, elle se borne en ce moment à déclarer que, pour sa part,
+elle ne pourrait consentir à la mise à exécution de l'acte de
+déchéance prononcé à Constantinople.»
+
+[Note 23: _Pièces historiques_, Nº XI.]
+
+Je portai cette dépêche à lord Palmerston le 10 octobre, quelques
+heures après l'avoir reçue. Il arrivait de la campagne et se disposait
+à se rendre au conseil. Il écouta ma lecture avec une attention
+silencieuse; sur le passage seulement où M. Thiers rappelait la
+déclaration que lui avait faite lord Granville au sujet de la
+déchéance prononcée contre le pacha: «Je ne sais, me dit lord
+Palmerston, si ces mots _mesure comminatoire, sans conséquence
+effective et nécessaire_, rendent bien exactement ma pensée. J'ai
+chargé lord Granville, comme je vous l'ai dit à vous-même, de déclarer
+au gouvernement du Roi que nous considérions cette déchéance, non
+comme un acte définitif et qui devait nécessairement être exécuté,
+mais comme une mesure de coercition destinée à retirer au pacha tout
+pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et qui
+n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il renonçait à ses
+premiers refus, un accommodement qui le maintînt en possession de
+l'Égypte.--C'est aussi, mylord, ce que j'ai mandé au gouvernement du
+Roi» et je continuai ma lecture. Quand j'eus fini: «Je ne saurais, me
+dit lord Palmerston, vous répondre immédiatement; je ne suis pas
+le gouvernement. Je n'entreprendrai pas non plus, en ce moment,
+de discuter les raisonnements exprimés dans cette dépêche, et
+qui pourraient donner lieu à des observations que probablement il
+conviendra mieux de faire par écrit. Je mettrai la dépêche sous les
+yeux du cabinet.» Et nous nous séparâmes sans plus de conversation.
+
+Cinq jours après, le 15 octobre, poussé par la vive impression
+qu'avaient faite, sur ses collègues et sur lui-même, cette dépêche
+du gouvernement français et la déclaration qu'elle contenait, lord
+Palmerston adressa à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lord
+Ponsonby, des instructions portant: «Pour que le récent exercice de
+l'autorité souveraine du sultan aboutisse à un prompt et satisfaisant
+règlement des questions pendantes, le gouvernement de Sa Majesté
+pense qu'il conviendrait que les représentants des quatre puissances à
+Constantinople reçussent ordre d'aller trouver le ministre turc et de
+lui dire que, d'après les stipulations de l'article 7 de l'acte
+séparé annexé au traité du 15 juillet, leurs gouvernements respectifs
+recommandent fortement au sultan que, si Méhémet-Ali fait bientôt sa
+soumission et s'engage à restituer la flotte turque et à retirer ses
+troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie et des villes saintes,
+le sultan, de son côté, non-seulement rétablisse Méhémet-Ali comme
+pacha d'Égypte, mais lui donne aussi l'investiture héréditaire de ce
+pachalik, conformément aux conditions spécifiées dans le traité du
+15 juillet, et pourvu, comme de raison, que Méhémet-Ali ou ses
+successeurs ne commettent, sous peine de forfaiture, aucune infraction
+de ces conditions. Le gouvernement de Sa Majesté a droit d'espérer
+que l'avis ainsi suggéré de sa part au sultan aura le concours des
+gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie; Votre Excellence
+donc, aussitôt que ses collègues auront reçu des instructions
+correspondantes, fera la démarche prescrite dans cette dépêche. Si
+le sultan, comme le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait douter,
+consent à agir d'après l'avis qui lui sera ainsi donné par ses
+quatre alliés, il conviendra qu'il prenne immédiatement les mesures
+nécessaires pour faire connaître à Méhémet-Ali ses gracieuses
+intentions; et Votre Excellence, de concert avec sir Robert Stopford,
+fournira au gouvernement turc toutes les facilités qu'il pourra
+demander à cet effet.»
+
+Lord Palmerston m'envoya aussitôt copie de cette dépêche, et lord
+Granville reçut ordre de la communiquer officiellement au gouvernement
+du Roi. Le cabinet anglais avait hâte de nous rassurer quant à
+l'existence de Méhémet-Ali en Égypte, et de faire ainsi disparaître
+la chance de guerre que la dernière dépêche de M. Thiers faisait
+entrevoir.
+
+Mais dans la situation que les événements d'Orient et l'état des
+esprits en France avaient faite au cabinet français, c'était là une
+bien petite satisfaction et un calmant bien inefficace. La France se
+sentait offensée et se croyait menacée. Elle voyait, dans le traité
+du 15 juillet, une atteinte à sa dignité, et l'alliance des quatre
+puissances pour résoudre, sans elle, la question égyptienne était,
+à ses yeux, le présage d'une nouvelle coalition contre elle, dans
+un avenir peut-être prochain. Les ennemis du gouvernement de 1830
+fomentaient ce double sentiment, s'en promettant des chances pour
+le plaisir de leurs passions et le succès de leurs desseins. Sous la
+pression de l'irritation et de l'alarme publiques, le cabinet avait
+pris et prenait chaque jour des mesures aussi graves qu'auraient pu
+l'être, s'ils avaient éclaté, les périls qui semblaient approcher. Dès
+le 29 juillet, des ordonnances du Roi avaient appelé à l'activité les
+jeunes soldats encore disponibles sur les classes de 1836 et 1839, et
+ouvert les crédits nécessaires pour augmenter l'effectif de la marine
+de dix mille matelots, de cinq vaisseaux de ligne, de treize frégates
+et de neuf bâtiments à vapeur. Des ordonnances du 29 septembre
+prescrivirent la création de douze nouveaux régiments d'infanterie, de
+dix bataillons de chasseurs à pied et de six régiments de cavalerie.
+Des ordonnances du 5 août et du 21 septembre allouèrent des crédits
+extraordinaires s'élevant à 107,829,250 francs pour l'accroissement du
+matériel de l'armée et de son effectif en hommes et en chevaux. Le
+13 septembre, le _Moniteur_ annonça que la grande oeuvre des
+fortifications de Paris était résolue et que le gouvernement en
+faisait immédiatement commencer les travaux: «Nous avons réuni les
+deux systèmes, m'écrivait M. Thiers en me l'annonçant, qui tous deux
+sont bons, qui réunis sont meilleurs, et qui n'ont qu'un inconvénient,
+à mon avis fort accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est
+pris, non pas avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que
+notre sûreté est là, et que c'est le moyen infaillible de rendre une
+catastrophe impossible.» Le 7 octobre enfin, au moment même où le
+cabinet, par sa note du 8, déclarait sa résolution de ne pas consentir
+à la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, une ordonnance
+royale convoqua les Chambres pour le 28 de ce mois, et M. Thiers
+m'écrivit le 9: «La position s'aggravant d'heure en heure, les
+armements doivent être accélérés en proportion. Nous allons être à
+489,000 hommes. Nous demanderons aux Chambres 150,000 hommes sur la
+classe de 1841. Nous les demanderons par anticipation. Notre chiffre
+sera alors de 639,000 hommes. Les bataillons mobiles de garde
+nationale seront organisés sur le papier; et si un moment vient où le
+coeur de la nation n'y tienne plus, devant un acte intolérable, devant
+une des cent éventualités de la question, nous nous adresserons aux
+Chambres et au Roi, et les uns et les autres décideront.»
+
+Au même moment, et pour bien établir le sens comme la limite des
+graves résolutions qu'il prenait, le cabinet rappela du Levant notre
+escadre qui, en présence des événements engagés sur les côtes de
+Syrie, attendait des instructions dans la rade de Salamine; il ordonna
+qu'elle se concentrât à Toulon, dans le triangle formé par le port de
+Saint-Florent et Alger, prête à se porter, au premier signal, sur
+tous les points de la Méditerranée, particulièrement sur Alexandrie si
+l'Égypte même était attaquée. Ce rappel de l'escadre fut, de la part
+du cabinet français, un acte de courage politique; en présence d'une
+grande fermentation nationale, et tout en prenant les grandes mesures
+qu'il jugeait nécessaires pour faire face aux grands événements qu'il
+croyait possibles, il ne voulut pas que la politique et l'avenir de
+la France fussent à la merci d'un incident survenu entre des vaisseaux
+français et anglais voisins les uns des autres, loin de leurs
+gouvernements respectifs, et au bruit des coups de canon tirés par
+l'escadre anglaise contre le client populaire de la France. Mais, dans
+l'apparence, cette mesure était en contradiction avec l'ensemble de la
+situation et l'attitude générale du gouvernement français; c'était
+une précaution pacifique prise au milieu d'une prévoyance belliqueuse.
+Elle fut vivement attaquée par les adversaires du gouvernement,
+défendue avec embarras par ses amis, et elle produisit dans le public
+une de ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le
+pouvoir, même quand il a raison.
+
+Ainsi éclataient les conséquences des erreurs qui, depuis l'origine de
+la question égyptienne, avaient jeté et retenu dans de fausses voies
+la politique de la France. Nous avions attaché à cette question une
+importance fort exagérée; nous avions regardé les intérêts de
+la France dans la Méditerranée comme bien plus engagés qu'ils ne
+l'étaient réellement dans la fortune de Méhémet-Ali. Et en même temps
+pourtant nous n'avions pas concentré, sur l'Égypte même et sur sa
+transformation en État presque indépendant, tout notre désir et notre
+effort. Nous avions, d'une part, fait à l'Égypte une trop grande place
+dans notre politique générale, et de l'autre nous ne nous étions
+pas empressés de saisir l'occasion et d'assurer, avec l'adhésion
+de l'Europe, la consolidation, sous notre influence, de ce nouveau
+démembrement de l'Empire ottoman. En soutenant toutes les prétentions
+de Méhémet-Ali sur la Syrie, nous avions trop cédé à son ambition et
+trop peu pensé à son établissement permanent sur les bords du Nil
+qui avait, pour la France, bien plus de prix. En nous refusant aux
+diverses concessions qui nous avaient été offertes pour le pacha,
+nous avions aidé nous-mêmes au travail de l'empereur Nicolas pour nous
+mettre mal avec l'Angleterre et nous isoler en Europe. Nous avions
+tenu cette conduite dans la double conviction que Méhémet-Ali
+défendrait puissamment ses conquêtes, et que, pour les lui enlever,
+les quatre puissances unies dans le traité du 15 juillet auraient à
+faire de grands efforts qui seraient ou vains, ou compromettants pour
+la paix de l'Europe. Ces puissances commençaient à peine à agir, et
+déjà les événements démentaient notre appréciation des forces et
+des chances; déjà on pouvait pressentir que Méhémet-Ali résisterait
+faiblement et qu'une escadre anglaise suffirait à le dompter. Et
+pour une question si secondaire, pour ce client si peu en état de se
+soutenir lui-même, nous avions compromis notre situation en Europe;
+nous nous étions séparés de l'Angleterre; nous avions inquiété dans
+leur indifférence pacifique l'Autriche et la Prusse; nous avions livré
+ces trois puissances au travail hostile de la Russie. Et nous nous
+trouvions seuls, en présence d'une alliance qui n'était pas, qui
+ne voulait pas être, envers nous, une coalition agressive, qui
+s'inquiétait pour elle-même bien plus qu'elle ne songeait à nous
+menacer, mais qui réveillait chez nous les souvenirs encore brûlants
+de nos luttes contre la grande coalition européenne, et qui suscitait
+dans toute la France une fermentation pleine de colère et d'alarme.
+
+Les erreurs qui avaient amené cette situation n'étaient celles de
+personne en particulier, ni d'aucun parti, ni d'aucun homme: c'étaient
+des erreurs publiques, nationales, partout répandues et soutenues,
+dans les Chambres comme dans le pays, dans l'opposition comme dans le
+gouvernement, au sein des partis les plus divers. Tous avaient placé
+la question égyptienne plus haut que ne le voulait l'intérêt français;
+tous avaient repoussé les transactions présentées; tous avaient
+cru Méhémet-Ali plus fort et le dessein des quatre puissances plus
+difficile qu'il ne l'était réellement. L'heure des mécomptes était
+venue, et c'était le cabinet présidé par M. Thiers qui avait à en
+porter le poids.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIII
+
+ AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840.
+
+
+Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et pendant
+le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets
+dans la Chambre des députés.--Proposition de réforme parlementaire
+par M. de Rémilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le
+cabinet.--État du cabinet à la clôture de la session.--Effets
+divers du traité du 15 juillet 1840 sur la situation du
+cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquiétude et fermentation qu'elles
+excitent.--J'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet.--Sa
+réponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la déchéance
+prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali sur la situation du
+cabinet.--Deux courants opposés se manifestent dans le public.--Esprit
+révolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa démission
+au Roi qui la refuse.--Caractère précaire de l'accord rétabli entre le
+Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent à Londres.--Ma
+situation et ma réponse.--Opinion de M. Duchâtel.--La session des
+Chambres est convoquée et je demande un congé pour m'y rendre.--Ce que
+je pense de l'état des affaires et ce que j'en écris au duc de Broglie
+le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot à la
+présidence de la Chambre des députés.--Mon opinion et ma résolution à
+cet égard.--Attentat de Darmès sur le Roi.--Le cabinet propose au
+Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le
+refuse.--Démission du cabinet.--Le Roi m'appelle à Paris.--Formation
+du cabinet du 29 octobre 1840.
+
+
+J'ai dit quels motifs m'avaient déterminé, quand le cabinet présidé
+par M. Thiers se forma, à rester ambassadeur à Londres, quelles
+limites j'assignai, dès le premier moment, à mon adhésion, et quelles
+assurances me furent données que le cabinet ne les dépasserait point:
+«Il s'est formé, m'écrivait M. de Rémusat, sur cette idée: point de
+réforme électorale, point de dissolution.» La plupart de mes amis
+politiques, surtout dans la Chambre des députés, se confiaient peu
+dans ces assurances; le cabinet s'éloignait évidemment du centre de
+cette assemblée; il avait dans le centre gauche son siège et son chef;
+le côté gauche lui offrait son appui; le premier jour où les nouveaux
+ministres ouvrirent leurs salons, les députés de l'ancienne opposition
+y firent foule. Les chefs tenaient un langage modéré; mais tout en
+contenant ses exigences, le nouveau parti ministériel manifestait ses
+espérances; on élevait précisément les questions que le cabinet
+avait promis d'écarter; on parlait, plus ou moins haut, de réforme
+parlementaire et électorale, même de la dissolution de la Chambre si
+elle se refusait à ce qu'on ne pouvait se dispenser de lui demander:
+«Il ne s'agit, disait-on, que d'arriver à la fin de la session,
+et quoi de plus simple? Il suffit de ne pas effaroucher les
+conservateurs, dût-on même les flatter et les caresser un peu, de
+manière à en gagner un nombre suffisant pour avoir une majorité
+passable, avec laquelle on puisse obtenir les fonds secrets, le budget
+et deux ou trois lois d'une extrême urgence; après quoi, la clôture.
+Alors nous serons maîtres du terrain; nous épurerons, s'il le faut, le
+ministère et nous ferons la dissolution. Nul doute sur le résultat
+des élections faites sous notre puissance administrative et
+sous l'influence de notre presse. Ainsi notre victoire deviendra
+incontestable et incontestée.»
+
+Ces propos, ces projets, entendus ou pressentis par les conservateurs,
+les remplissaient d'humeur et de méfiance; ils se souvenaient des
+périls que le pays avait courus et des luttes que, depuis le ministère
+de M. Casimir Périer, ils avaient soutenues pour l'en défendre; les
+rancunes suscitées par la coalition étaient récentes et vives. Le
+parti du juste-milieu serrait ses rangs, proclamait ses craintes et
+se promettait de résister fermement à toute déviation de la politique
+qu'il faisait triompher depuis neuf ans: «La situation, m'écrivaient
+mes amis, est plus grave que vous ne pouvez le penser, n'étant pas sur
+le théâtre même des événements. Un ministère soutenu publiquement et
+ardemment par la gauche, appuyé par les journaux de cette couleur, au
+nom des idées que nous avons combattues, ce n'est pas là un fait léger
+et sans importance pour l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un
+complet déplacement du pouvoir, et le mouvement ira vite si on ne
+l'arrête.» Le duc de Broglie lui-même, qui avait regardé l'entrée de
+M. Thiers au pouvoir comme nécessaire et qui l'avait aidé à former son
+cabinet, ne se faisait point d'illusion sur cet état des esprits
+et des partis: «Les querelles des journaux, m'écrivait-il, ont fort
+envenimé la situation et compliqué les difficultés. Je crois, pour ma
+part, que le ministère traversera le défilé des fonds secrets; mais
+je doute fort qu'il arrive jusqu'à la session prochaine. Il sortira
+de celle-ci, s'il en sort, tellement meurtri et délabré que M. Thiers
+sera obligé de chercher du secours. Et comme, en pareil cas, il
+est d'autant plus difficile d'en trouver qu'on en a besoin, les
+probabilités sont qu'il n'ouvrira pas la session prochaine. Je désire
+beaucoup que votre mission à Londres ait assez réussi alors pour vous
+permettre de rentrer dans les affaires. Il n'y a que vous qui puissiez
+maintenant diriger les affaires étrangères utilement pour le pays, et
+agir sur l'esprit du Roi sans révolter son amour-propre.»
+
+Le cabinet traversa en effet heureusement le défilé des fonds secrets;
+M. Thiers eut non-seulement les honneurs de la discussion, mais un
+succès de vote qui dépassa son attente. Un amendement proposé par M.
+d'Angeville, ferme député conservateur, pour réduire de 100,000 francs
+la somme demandée par le gouvernement, fut rejeté par 246 suffrages
+contre 158 qui l'adoptèrent. Un de mes plus judicieux et plus fidèles
+amis, M. Dumon, m'écrivit le lendemain 27 mars: «Notre minorité se
+compose de quelques voix dans le centre gauche, de la majorité des
+221 qui ont soutenu M. Molé contre la coalition, et des doctrinaires.
+L'alliance avec la gauche étant offerte au cabinet et acceptée de lui,
+il nous a paru impossible de donner notre adhésion à cette nouvelle
+majorité et nous avons travaillé à la reconstitution du centre droit.
+Autant qu'on puisse juger une situation le lendemain du jour où elle
+s'est dessinée, voici, ce me semble, où nous en sommes. Nos 158 voix
+ne sont pas complétement homogènes; mais en les réduisant à 140, on a
+le chiffre des conservateurs déterminés à empêcher l'alliance avec la
+gauche, soit dans le pouvoir, soit dans l'opposition. 40 voix à peu
+près dans la majorité ministérielle ont la même tendance, mais non
+la même résolution. Le parti conservateur est donc aujourd'hui en
+minorité dans la Chambre; il ne peut recevoir la majorité que de ses
+alliances ou des fautes du cabinet. Ceci me semble dicter la conduite
+que nous devons tenir. Nulle occasion qu'on puisse prévoir ne se
+présentera, d'ici à la fin de la session, de donner un vote politique;
+elle établirait la division, d'une manière permanente, entre nous
+et la portion la plus rapprochée de nous dans la nouvelle majorité.
+L'attitude expectante au contraire nous laissera prêts pour l'une ou
+l'autre des deux éventualités que le temps doit prochainement amener.
+Si M. Thiers se gouverne et se modère, la gauche ne tardera pas à
+le quitter, et nous lui deviendrons nécessaires. Nous restons assez
+nombreux pour faire nos conditions. Si M. Thiers s'enivre de son
+succès, s'il demande la dissolution de la Chambre pour consolider sa
+majorité, nous sommes en mesure d'appeler à nous la portion la plus
+modérée de ses amis, et de former, avec eux, une majorité et un
+ministère. Dans les deux hypothèses, la guerre parlementaire ne nous
+serait bonne à rien, et nous ne pouvons que gagner à la paix.»
+
+J'étais pleinement de l'avis de M. Dumon. Au moment même de la
+formation du cabinet, j'avais conseillé à mes amis la conduite modérée
+et expectante qu'il indiquait. Bientôt survinrent des incidents
+nouveaux qui la rendirent plus difficile, mais qui n'ébranlèrent pas
+ma conviction que c'était la seule sensée et convenable. Un député
+conservateur, M. de Rémilly, esprit flottant et curieux de popularité,
+fit une proposition pour interdire aux députés, pendant toute la durée
+de la législature et sauf quelques exceptions, l'acceptation de toute
+fonction salariée et tout avancement dans leur carrière. C'était un
+premier pas dans la réforme parlementaire et électorale. Le cabinet
+s'efforça, sous main, de faire écarter la proposition; mais quand la
+Chambre fut appelée à en délibérer, le côté gauche, par fidélité à ses
+antécédents, les ministres par égard pour leurs nouveaux alliés,
+la plupart des conservateurs par malice envers le cabinet et pour
+l'embarrasser, votèrent la prise en considération, et une commission
+fut chargée de faire, à ce sujet, un rapport qui devait amener une
+résolution définitive. Rejetée, malgré l'appui du ministère, la
+proposition entraînait sa chute; adoptée, elle rendait la dissolution
+de la Chambre inévitable. J'écrivis le 6 mai au duc de Broglie: «Je
+suis chaque jour plus inquiet. Quand le cabinet s'est formé, il m'a
+écrit en propres termes qu'il se formait sur cette idée: «Point de
+réforme électorale, point de dissolution;» et il glisse de jour en
+jour dans la réforme et dans la dissolution! Si la proposition Rémilly
+ne meurt pas dans la commission, si elle est rapportée et discutée, la
+dissolution de la Chambre viendra, et elle viendra sous un cabinet de
+plus en plus engagé avec le côté gauche; c'est-à-dire qu'on fera en
+1840, contre le corps du parti conservateur, du parti avec lequel nous
+avons de 1830 à 1836 sauvé le pays et notre honneur, ce que M. Molé a
+fait en 1837 contre la tête de ce même parti, contre les doctrinaires.
+Que la situation soit forcée, que les conservateurs y aient poussé
+le cabinet, que depuis trois mois ils aient manqué de prudence et de
+patience, aujourd'hui cela importe assez peu; s'en plaindre, c'est
+de la morale, non de la politique. Politiquement, le fait actuel et
+imminent, c'est une nouvelle dissolution contre notre ancienne armée,
+à la suite de deux dissolutions faites naguère contre nous. Et au bout
+de ces trois dissolutions sera l'abandon de la politique qui a été la
+nôtre depuis 1830, de la seule politique sensée et honorable.
+
+«Il faut que la proposition Rémilly meure dans la commission. Il faut
+qu'elle ne soit pas rapportée et discutée. A cette condition seule,
+on peut gagner encore du temps, le temps de guérir les blessures dont
+nous souffrons, le temps de ramener le pouvoir vers le centre et le
+centre vers le pouvoir. J'espère que cela se peut. Mais cela ne se
+peut qu'avec du temps; et si la proposition Rémilly est discutée, nous
+n'en aurons point; nous serons fatalement précipités dans une voie
+fatale.
+
+«Il y a, je le sais, bien peu de vraie passion, bien peu d'énergie
+dans les partis de gauche ou de droite, vainqueurs ou vaincus, et
+ils peuvent se traîner longtemps dans des oscillations courtes
+et misérables. Mais il y a aussi bien de la légèreté, bien de
+l'imprévoyance, bien peu de résistance au mal, et il ne faut pas un
+vent bien fort pour emporter ces brins de paille. Si le parti qui,
+depuis 1830, a commencé à fonder vraiment chez nous le gouvernement
+libre est définitivement battu et dissous, Dieu sait ce qui arrivera!
+Dieu sait quel temps et quels événements il faudra pour retrouver un
+point d'arrêt!
+
+«Pensez bien à ceci, je vous prie. Voyez ce que vous pouvez faire,
+jusqu'à quel point vous pouvez agir sur le cabinet. Épuisez votre
+pouvoir; forcez-les d'épuiser le leur pour n'en pas venir à cette
+extrémité. J'en suis très-préoccupé moi-même, préoccupé avec un
+déplaisir infini. Je ne puis oublier que ce qui m'a décidé, il y a
+deux mois, à rester dans le poste où je suis, ce sont ces paroles:
+«Point de réforme électorale, point de dissolution.»
+
+On n'en vint pas à l'extrémité que je redoutais; quand la commission
+eut fait son rapport, la discussion de la réforme parlementaire
+proposée par M. de Rémilly fut ajournée après le vote du budget.
+C'était la renvoyer à une autre session, et la dissolution de la
+Chambre des députés cessait d'être inévitable. Le cabinet s'appliquait
+ainsi à écarter toute mesure décisive, toute classification
+définitive; il espérait qu'en gagnant du temps il parviendrait à
+recruter, soit parmi les anciens conservateurs, soit dans l'ancienne
+opposition, les éléments d'une majorité nouvelle et un point d'appui
+pour une politique un peu nouvelle aussi, assez du moins pour
+contenter le côté gauche sans effrayer et aliéner le centre. Mais dans
+un gouvernement de discussion libre et publique, l'équilibre entre les
+partis est une situation de très-courte durée, car elle condamne le
+pouvoir à une immobilité qui l'annule ou à un jeu de bascule qui le
+décrie; et il n'y a point de dextérité de conduite ou de parole qui
+suffise à contenir longtemps, sans les combattre, les passions qu'on
+ne veut pas satisfaire, et à opérer promptement les transformations
+dont on aurait besoin. Malgré les efforts, malgré les succès même de
+M. Thiers et de ses collègues, et quoique leur existence ministérielle
+ne fût plus menacée, les difficultés de leur situation s'aggravaient
+au lieu de s'évanouir; la gauche avait beau dissimuler ou ajourner ses
+prétentions, les méfiances du centre devenaient de jour en jour plus
+vives; on parlait de l'entrée de M. Odilon Barrot dans le cabinet,
+et les dénégations des ministres ne dissipaient pas les alarmes
+des conservateurs; les mutations diplomatiques, judiciaires ou
+administratives, quoique faites en petit nombre et avec réserve,
+étaient observées et commentées avec une humeur inquiète; et bien que
+trop amèrement ou imprudemment exprimée, l'inquiétude était légitime,
+car, malgré les hésitations et les précautions du ministère, c'était
+évidemment la désorganisation du parti conservateur qui s'opérait et
+c'était au profit de l'ancienne opposition que se préparait l'avenir.
+
+Le roi Louis-Philippe était, au fond, de l'avis des conservateurs et
+partageait leur inquiétude; mais il ne contrariait point le ministère,
+ne lui suscitait aucun embarras, ne se refusait point, tout en les
+discutant, aux mesures de détail qui lui étaient demandées, et restait
+strictement dans son rôle constitutionnel, ne se séparant point de ses
+conseillers sans se confondre avec eux: «Le Roi, m'écrivait le 15 mars
+M. de Rémusat, nous traite parfaitement bien et nous prête un réel
+appui.» Quelquefois, les personnes qui l'approchaient, diplomates
+ou courtisans, lui trouvaient l'air triste et soucieux; il laissait
+quelquefois percer, à l'endroit de ses ministres, un peu de
+susceptibilité royale; on remarqua que, le 1er mai 1840, dans les
+réceptions de sa fête, il s'était montré froid avec M. Thiers et lui
+avait à peine adressé la parole. Mais ces petits mouvements personnels
+n'altéraient point son attitude générale, et laissaient, à la
+politique du cabinet, son libre développement. Des hommes dignes
+d'exercer le pouvoir sous leur responsabilité ne prétendent pas que la
+personne royale leur asservisse sa pensée et sa vie intime; ils n'ont
+droit qu'à sa loyauté constitutionnelle et ne lui demandent rien de
+plus. Le roi Louis-Philippe d'ailleurs avait du goût pour M. Thiers,
+comptait sur son attachement, et traitait avec lui sur un pied de
+confiance familière, soit qu'ils fussent ou ne fussent pas du même
+avis. Sur une seule question, question de crise et d'avenir, le Roi
+avait son parti pris, indépendamment de ses ministres; il était décidé
+à ne pas leur accorder la dissolution de la Chambre des députés s'ils
+la lui demandaient, et à accepter leur démission plutôt que de leur
+laisser faire les élections de concert avec la gauche et sous son
+influence. Résolution parfaitement légitime en principe, car c'est le
+droit essentiel de la royauté, quand elle diffère d'opinion avec
+ses conseillers, de se séparer d'eux et d'en appeler, soit dans
+les Chambres, soit dans les élections, au jugement du pays. Le Roi
+prévoyait cette chance, et s'entretenant, vers la fin d'avril, avec le
+maréchal Soult, il lui demanda si, dans le cas où il se verrait obligé
+de refuser à ses ministres actuels la dissolution de la Chambre, il
+pouvait compter sur lui pour former un nouveau cabinet: «Je suis prêt,
+Sire, lui dit le maréchal, à reprendre le ministère de la guerre;
+et ce qu'à mon avis le Roi, dans ce cas, aurait de mieux à faire, ce
+serait d'offrir à M. Guizot le portefeuille des affaires étrangères.
+Quand j'ai insisté, dans le précédent cabinet, pour que l'ambassade
+d'Angleterre lui fût confiée, je pensais qu'un jour le Roi pourrait
+bien avoir besoin de lui ailleurs.» Le Roi prit la main au maréchal,
+et le remercia en lui disant: «Ceci sera ma ressource en cas de
+mésaventure.»
+
+M. Duchâtel m'informa sur-le-champ de cet entretien en y ajoutant:
+«Soyez sûr que la dissolution est au fond de la situation actuelle.
+On prend des renseignements de tous les côtés. On s'y prépare le
+plus mystérieusement que l'on peut. On envoie, aux journaux des
+départements, des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux
+effets probables d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser;
+mais le pourra-t-il? Là sera la question. Que dites-vous, quant à
+ce qui vous regarde, de la combinaison dont le maréchal lui a parlé?
+J'aurais grand besoin de savoir le fond de votre pensée.»
+
+Je lui répondis le 29 avril: «Comme vous, je suis frappé du mouvement
+vers la gauche. Comme vous, je le crois très-dangereux pour notre pays
+et notre gouvernement. Mais je doute que ce mouvement marche aussi
+vite et aussi uniformément que vous le supposez. Je crois à des
+lenteurs, à des oscillations. Il faut régler sa conduite sur le fait
+général, mais en tenant compte des incidents qui doivent le ralentir
+ou le masquer pendant quelque temps. Je crois aussi qu'il importe
+infiniment de ne pas se tromper sur le moment de la réaction et sur
+la position à prendre pour la diriger. Il ne faut rentrer au pouvoir
+qu'appelés par une nécessité évidente, palpable. Je ne connais rien
+de pis que les remèdes qui viennent trop tôt; ils ne guérissent pas le
+malade et ils perdent le médecin. Le parti conservateur nous a manqué
+deux fois, par imprévoyance et par faiblesse: en 1837, au moment de la
+loi de disjonction, en 1839, au moment de la coalition. Il ne faut pas
+nous livrer sans défense aux défauts de nos amis. Il faut, quand nous
+nous rengagerons, que leur péril soit assez pressant, assez clair
+pour qu'ils s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et à des conditions
+honorables et fortes pour nous. Les partis ne se laissent sauver que
+lorsqu'ils se croient perdus. Quand ce moment viendra, s'il vient,
+comme je le pense, je n'aurai, à la combinaison dont vous me parlez,
+aucune objection. Je la crois bonne, et personnellement elle me
+convient. Mais, je le répète, ce qui est capital en soi, ce qui, pour
+moi, est de rigueur, c'est que rien ne se fasse ou ne se tente d'une
+manière factice ou prématurée, par un travail caché, pour échapper à
+des ennuis, à des désagréments. Il faut des motifs publics, énormes;
+il faut que le Roi ait à refuser des choses qu'il ne puisse accepter
+avec sûreté, que nous-mêmes nous ne puissions accepter avec honneur.
+Je n'entrevois, quant à présent, que deux choses pareilles, la
+dissolution de la Chambre des députés ou l'admission de la gauche
+elle-même dans le gouvernement. Ce sont là, je le reconnais, pour le
+Roi et pour nous, des motifs suffisants. Pour ces motifs-là et sur
+les bases que vous m'indiquez, je ne manquerai ni à ma cause ni à mes
+amis.»
+
+Je tenais beaucoup à ce que le cabinet fût bien instruit de mes
+dispositions, et le 16 juin, je priai le duc de Broglie de s'en
+expliquer nettement pour mon compte: «On me dit, lui écrivis-je, qu'il
+est question de l'entrée de M. Odilon Barrot dans le cabinet. Je ne
+sais pas si cela est sérieux, et je ne veux en écrire à personne du
+cabinet avant de savoir si cela est sérieux. Je n'ai nul goût pour les
+déclarations inutiles. Mais comme je ne veux pas qu'il puisse y avoir,
+dans l'esprit de personne, un moment d'incertitude sur ce que je
+ferais en pareil cas, je vous prie de dire positivement à M. de
+Rémusat, et comme le sachant bien, que, si cela arrivait, je ne
+resterais pas à Londres. La dissolution de la Chambre ou l'admission
+de la gauche dans le gouvernement, ce sont, pour moi, les cas de
+retraite que j'ai prévus et indiqués dès le premier moment.» J'avais,
+en effet, trois semaines auparavant, écrit à M. de Rémusat: «Une
+chose me préoccupe toujours, la proposition Rémilly et la très-fausse
+position dans laquelle, si elle était discutée et en partie adoptée,
+elle mettrait la Chambre, le cabinet et tout le monde. Position qui,
+étant le grand chemin de la dissolution, ne serait acceptable ni
+tenable pour personne. Pourvoyez à cela. Il me semble que le pouvoir
+ne vous manque pas.» M. de Rémusat communiqua sans doute ma lettre à
+ses collègues, car, quelques jours après, M. Thiers, en m'écrivant sur
+les diverses négociations dont j'étais chargé, me dit à la fin, avec
+une fine ironie qui me fit sourire sans me rassurer: «Je vous souhaite
+mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur les affaires
+intérieures de la France. Nous ne voulons pas la dissolution, et nous
+ne vous perdons pas le pays en votre absence.»
+
+Le 15 juillet, le même jour où les quatre puissances signaient, sans
+nous, à Londres, leur traité sur les affaires d'Orient, la session des
+Chambres finit à Paris, laissant le ministère point menacé, mais point
+affermi, sans rivaux agressifs, mais sans amis sûrs et sans avenir
+clair. Aucun parti ne l'attaquait, mais aucun ne le soutenait comme
+le représentant vrai et efficace de ses idées, de ses intérêts, de
+sa cause: «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,
+m'écrivait M. Villemain; il y avait, à la Chambre des députés,
+diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais été grande.
+Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais froid et
+assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais
+une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
+davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même
+état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront
+assez rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible
+à satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la
+satisfaire.» Les partisans mêmes du cabinet, les hommes qui l'avaient
+hautement approuvé et soutenu pendant le cours de la session,
+n'étaient guère plus confiants dans son avenir: «Voilà la session
+finie, m'écrivait M. Duvergier de Hauranne, et bien finie, quoi qu'on
+en puisse dire. Sur quelques points secondaires, on peut sans doute
+reprocher au cabinet quelques faiblesses; mais il n'a pas fléchi sur
+une seule question importante, et son drapeau est aujourd'hui ce qu'il
+était au 1er mars. La Chambre d'ailleurs lui a accordé tout ce qu'il
+lui demandait. Je conclus de là qu'à moins d'événements imprévus,
+son existence est parfaitement assurée pour six mois, et que les
+difficultés renaîtront seulement au début de la session prochaine.
+J'avoue qu'à cette époque elles pourront être grandes.»
+
+Les difficultés devaient être d'autant plus grandes qu'elles ne
+provenaient ni de la composition, ni des mérites du cabinet.
+Depuis son entrée au pouvoir, il avait déployé beaucoup d'activité,
+d'adresse, de talent. Il avait un chef reconnu et point de dissensions
+intérieures. Son mal était dans sa situation même; il ne représentait
+et ne satisfaisait aucune des grandes opinions et des grandes
+classifications politiques du pays; il vivait entre elles, voué à un
+travail continu de transaction et d'équilibre: travail quelquefois
+nécessaire, mais de courte haleine, et où le succès même use plus
+qu'il ne fortifie. Il faut au pouvoir une base plus large et plus fixe
+pour qu'il puisse prétendre à un long avenir.
+
+Dans cette situation, le traité du 15 juillet fut, au premier moment,
+une bonne fortune pour le cabinet français, et lui valut, pendant six
+semaines, plus de force qu'il ne lui suscita de péril. La question
+intérieure, dans laquelle M. Thiers et ses collègues étaient aux
+prises avec des embarras à la fois graves et petits, s'évanouit devant
+la question extérieure qui parut, dès l'abord, grande et simple. Le
+sentiment national était blessé; la dignité, même la sûreté nationale
+semblaient compromises; tous les partis se pressèrent autour du
+pouvoir, lui apportant des impressions encore plus vives que les
+siennes et lui offrant tout leur appui. Le centre était aussi décidé
+que le côté gauche, le Roi aussi animé que le ministère; on entendait
+partout des paroles également chaudes; toutes les premières mesures
+prises ou annoncées par le gouvernement obtinrent l'assentiment
+général: «La force de la situation, m'écrivait le 29 août M. de
+Rémusat, l'a emporté sur les velléités d'ambition ou de vengeance de
+nos adversaires; on avait un moment espéré, pendant l'absence du Roi,
+nous trouver séparés de lui au retour, ou nous rendre suspects à ses
+yeux. On a bientôt reconnu qu'il n'y fallait pas penser. Le Roi a
+tenu, tant à l'égard de son ministère que de la situation générale, un
+langage très-ferme et très-net. Vos dernières nouvelles et celles du
+prince de Metternich ont fait regagner beaucoup de terrain à la paix,
+et j'ai plus de confiance dans l'avenir. Cependant nos préparatifs
+sont sérieux: ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution
+sans emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion
+de rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour
+soutenir son rang.»
+
+C'était là en effet, à cette époque, la pensée et l'espérance du
+cabinet. Toujours persuadé que Méhémet-Ali résisterait énergiquement,
+que les moyens de coercition employés contre lui seraient vains
+ou inquiétants pour l'Angleterre elle-même, qu'ainsi la question
+resterait longtemps en suspens, et finirait, soit par un arrangement
+direct entre la Porte et le pacha, soit par de nouvelles transactions
+diplomatiques dans lesquelles la France, fortement préparée, pèserait
+efficacement sur l'Europe embarrassée, le gouvernement français, Roi
+et ministres, se flattait que la guerre ne résulterait pas des mesures
+qui semblaient la prévoir, et que le pouvoir sortirait de cette crise
+à la fois plus populaire et mieux armé.
+
+Mais tout le monde n'avait pas la même confiance: quand l'émotion des
+premiers jours se fut un peu calmée, l'inquiétude de la guerre,
+d'une guerre sans raison sérieuse et légitime, rentra dans beaucoup
+d'esprits. M. Duchâtel m'écrivit, le 8 août, de Genève: «La situation
+me paraît de loin grave et inquiétante. Je ne puis pas cependant me
+figurer que la guerre en sorte. J'ai une confiance d'instinct dans le
+maintien de la paix. Mais nous sommes, comme en 1831, sur la lame d'un
+couteau, et le défilé n'est pas facile à passer. Je voudrais surtout
+être assuré que nulle part on ne souhaite la guerre, et que l'on
+se conduira de manière à ne pas la précipiter, tout en soutenant
+l'honneur du pays avec la fermeté que les circonstances réclament. Les
+bavardages des journalistes ne conviennent pas aux hommes d'État, et
+par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas provoquer justement
+l'amour-propre des autres. La nouvelle quadruple alliance n'a pas
+entre les mains les moyens d'enlever par force la Syrie au pacha. Ce
+ne serait pas une chose facile à une armée de cent mille Russes, et
+l'Angleterre peut-elle admettre une armée russe, non-seulement en Asie
+Mineure, mais au delà du Taurus? Ce serait un degré de démence dont je
+ne crois pas le bon sens de John Bull susceptible. Mais tout en nous
+montrant dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher
+contre nous par point d'honneur. Maintenons notre honneur; ne blessons
+pas celui des autres.
+
+M. Villemain m'écrivait au même moment: «Les démonstrations
+militaires, car je ne puis croire à la guerre, feront-elles ce que
+n'ont pu faire jusqu'ici les négociations? J'en doute fort. Il est
+certain que ce qui s'est montré d'énergie dans la presse a frappé.
+Il a été écrit par M. d'Appony à sa cour que ce pays-ci était plus
+inflammable qu'il ne l'avait cru, et qu'un grand mouvement vers la
+guerre pouvait avoir lieu. Reste la force de ce mouvement en lui-même,
+et la probabilité de ce qu'il peut inspirer de prudence à l'étranger.
+Vous êtes juge à cet égard. Seulement on peut penser qu'après dix ans
+de paix habilement maintenue, l'isolement n'est pas une politique;
+c'est une nécessité qui aurait pu être prévenue, et dont la cause est
+plus individuelle que nationale. La paix depuis dix ans est une force
+acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et son action personnelle
+doivent servir encore à la maintenir. S'il en arrivait autrement,
+j'aurais de tristes pensées sur les sacrifices qui seraient imposés au
+pays et qu'on sentirait bientôt.»
+
+La perspective des sacrifices ne tarda pas à s'ouvrir; les affaires
+commerciales et industrielles se ralentirent; dans les ports,
+les armements devinrent plus timides et plus difficiles; des
+rassemblements d'ouvriers se formèrent à Paris et prirent un caractère
+séditieux; la fermentation et l'inquiétude se développaient ensemble;
+les esprits ardents commençaient à parler de la guerre sur le Rhin et
+les Alpes comme du seul moyen de prévenir les périls dont la nouvelle
+coalition menaçait la France; les esprits prudents regardaient les
+périls d'une telle guerre comme infiniment plus grands que ceux du
+traité du 15 juillet, et tournaient leur pensée vers le Roi, demandant
+s'il laisserait disparaître, pour que le pacha d'Égypte conservât
+toute la Syrie, la paix qu'il maintenait si laborieusement depuis
+dix ans. Quand on apprit que le traité du 15 juillet commençait
+à s'exécuter, l'excitation des uns et l'inquiétude des autres
+redoublèrent; les lettres qui m'arrivaient de toutes parts
+m'apportaient à la fois les velléités belliqueuses et les voeux
+pacifiques du pays. Dans cette perplexité publique, j'éprouvai le
+besoin et je jugeai de mon devoir de résumer et d'exprimer pleinement
+à Paris mon opinion sur l'état de l'affaire que j'étais chargé de
+traiter à Londres et sur la conduite qu'il nous convenait de tenir.
+J'écrivis donc le 23 septembre au duc de Broglie une lettre que
+j'insère ici tout entière:
+
+«La situation devient grave. Je veux vous dire ce que je pense, tout
+ce que je pense. Je ne connais pas bien l'état des esprits en France.
+Je ne puis apprécier ce qu'il commande ou permet au gouvernement. Mais
+à ne considérer que les choses en elles-mêmes, j'ai un avis, et nous
+touchons peut-être à l'un de ces moments où c'est un devoir impérieux
+de n'agir que selon son propre avis.
+
+«Depuis l'origine des négociations, le thème de notre politique a été
+celui-ci:--«Nous n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir,
+le même que celui de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse.
+Nous voulons l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. Nous
+repoussons tout accroissement de territoire ou d'influence au profit
+de toute puissance européenne. Dans l'intérieur de l'Empire ottoman,
+entre les musulmans, entre le sultan et le pacha d'Égypte, la
+répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan possédait
+la Syrie, nous dirions: «Qu'il la garde.» Si le pacha consent à
+la rendre, nous dirons: «Soit.» C'est là, selon nous, une petite
+question. Mais si on tente de résoudre cette petite question par
+la force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
+s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
+théâtre. Le pacha résistera. Il résistera à tout risque, au risque
+de la ruine de l'Empire ottoman, et de sa propre ruine. Sa résistance
+amènera les puissances chrétiennes, et au-dessus de toutes la Russie,
+au sein de l'Empire ottoman. Chance imminente que cet empire soit mis
+en pièces et l'Europe au feu. Nous ne voulons pas de cette chance.
+C'est pourquoi nous voulons, entre le sultan et le pacha, une
+transaction qui soit acceptée des deux parts, et qui maintienne en
+Orient la paix, seul gage de l'intégrité et de l'indépendance de
+l'Empire ottoman, par conséquent de la paix de l'Europe.»
+
+A ce thème de la politique française, lord Palmerston a opposé
+celui-ci:
+
+--«La paix n'est pas possible en Orient tant que le pacha d'Égypte
+possédera la Syrie. Il est trop fort et le sultan trop faible. Il
+faut que la Syrie retourne au sultan. L'intégrité et l'indépendance
+de l'Empire ottoman sont à ce prix. Si le pacha ne veut pas rendre la
+Syrie, il n'y a point de danger à employer la force pour la lui ôter.
+Au dernier moment le pacha cédera ou résistera peu. Quand même il
+résisterait, le danger ne naîtrait point; les puissances européennes
+sont bien assez fortes pour chasser le pacha de la Syrie. Aucune
+d'elles ne veut rien de plus. La Russie elle-même ajourne son ancienne
+politique. Elle renonce au protectorat exclusif qu'en fait elle
+exerçait sur la Porte, et que, par le traité d'Unkiar-Skélessi, elle
+avait tenté d'ériger en droit. Elle consent à le voir remplacé par un
+protectorat européen. Ainsi pour l'Empire ottoman, la Syrie est
+une question vitale. Pour l'Europe, aucune question redoutable ne
+s'élèvera à côté de celle-ci. D'une part, il y a nécessité d'employer
+la force; de l'autre, il n'y a, dans l'emploi de la force, aucun
+danger.»
+
+«Entre ces deux politiques, plusieurs transactions ont été tentées:
+1º _Tentative française_. L'Égypte et la Syrie appartiendront
+héréditairement au pacha. L'Arabie, Candie et le district d'Adana
+seront restitués au sultan. 2º _Tentative anglaise_. Le pacha aura
+l'Égypte héréditairement, et la plus grande partie du pachalik de
+Saint-Jean d'Acre, y compris cette place, viagèrement. Il rendra
+tout le reste. 3º _Ouverture autrichienne_. Le pacha aura l'Égypte
+héréditairement et la Syrie viagèrement. Il rendra l'Arabie, Candie et
+Adana.
+
+«Toutes ces tentatives ont échoué: 1º parce que la France, fidèle
+à son thème, a toujours refusé de donner formellement, à ces
+transactions, la sanction de la coercition, en cas de refus du pacha;
+2º parce que lord Palmerston, fidèle aussi à son thème, a toujours
+refusé de laisser au pacha la Syrie.
+
+«Pour avoir des chances de succès, l'ouverture de l'Autriche aurait
+eu besoin, d'abord d'être vivement poussée par l'Autriche et la Prusse
+d'une part, par la France de l'autre, ensuite d'être sanctionnée par
+la coercition unanime en cas de refus du pacha. Ces deux conditions
+lui ont également manqué.
+
+«Pendant le cours de ces essais de transaction, un double travail se
+poursuivait: 1º En Orient par la France, pour amener, sans le concours
+des autres puissances, un arrangement direct entre le sultan et le
+pacha; 2º à Londres par lord Palmerston, pour amener, en laissant la
+France en dehors, un arrangement à quatre qui assurât, par la force,
+la restitution de la Syrie au sultan.
+
+«L'explosion de la tentative d'arrangement direct entre le sultan et
+le pacha, coïncidant avec l'insurrection de la Syrie contre le pacha,
+a décidé la conclusion de l'arrangement entre les quatre puissances et
+la signature de la convention du 15 juillet.
+
+«La convention du 15 juillet, c'est le thème de lord Palmerston mis en
+pratique, rien de moins, rien de plus. Il n'y a là point de
+coalition générale et permanente contre la France, sa révolution, son
+gouvernement. Ce n'est point la résurrection de la Sainte-Alliance. Il
+n'y a point de rapprochement et de concert entre des ambitions naguère
+rivales. Ce n'est point une préface au partage de l'Empire ottoman.
+
+«Non-seulement il n'y a, en fait, rien de cela dans la convention du
+15 juillet, mais rien de semblable non plus en intention, et si, dans
+l'état actuel des choses, l'une des quatre puissances essayait d'y
+mettre ou d'en faire sortir cela, l'alliance se dissoudrait.
+
+«Il y a, dans la convention du 15 juillet:
+
+«_Pour l'Angleterre_: 1º L'affaiblissement du pacha d'Égypte,
+vassal trop puissant de la Porte, ami trop puissant de la France;
+2º l'abolition du protectorat exclusif de la Russie sur la Porte,
+c'est-à-dire la Porte fortifiée, la Russie et la France contenues.
+
+«_Pour l'Autriche et la Prusse_: Les mêmes résultats que pour
+l'Angleterre; plus une alliance de ces deux puissances avec
+l'Angleterre, ce qui amène quelque affaiblissement de la Russie.
+
+«_Pour la Russie enfin_: L'ajournement de son ambition et le sacrifice
+de sa dignité en Orient; mais en revanche: 1º la séparation de la
+France et de l'Angleterre; 2º le terme des engagements périlleux
+qu'elle avait contractés par le traité d'Unkiar-Skélessi; 3º tout cela
+sans perte réelle de la position et de l'avenir russe envers la Porte,
+probablement même avec un affaiblissement général des musulmans.
+
+«La convention du 15 juillet ainsi rendue à son vrai sens pour les
+quatre puissances qui l'ont signée, qu'y a-t-il, pour la France, soit
+dans la convention même, soit dans la façon dont elle a été conclue?
+
+«Il y a une offense et des dangers.
+
+«Pour conclure la convention, on s'est caché de la France. Puis on
+s'est excusé en disant que la France aussi s'était cachée des quatre
+puissances pour tenter de faire conclure, entre le sultan et le pacha,
+un arrangement direct. C'est là un mauvais procédé; mais ce n'est pas
+l'offense réelle.
+
+«L'offense réelle, c'est le peu de compte que l'Angleterre a tenu de
+l'alliance française. Elle l'a risquée, elle l'a sacrifiée pour un
+intérêt très-secondaire, le retrait immédiat de la Syrie au pacha. La
+France proposait le _statu quo_. L'alliance française valait bien pour
+l'Angleterre l'ajournement, jusqu'à la mort du pacha, des plans de
+lord Palmerston sur l'Orient.
+
+«Les dangers du traité sont ceux que la France, depuis l'origine des
+négociations, n'a cessé de signaler: 1º la résistance obstinée du
+pacha; 2º l'ébranlement, peut-être le bouleversement de l'Empire
+ottoman; 3º les quatre puissances entraînées au delà de leur but par
+la nature des moyens qu'elles seront forcées d'employer, et toutes les
+grandes questions, tous les événements auxquels peut donner lieu leur
+intervention armée dans l'Empire ottoman, s'élevant tout à coup à
+propos de la petite question de la Syrie. Voilà ce qu'il y a, pour
+nous, dans la convention du 15 juillet. Voilà les motifs qui ont
+déterminé notre attitude et nos préparatifs; motifs, à coup sûr,
+très-légitimes et suffisants. On a bien légèrement renoncé à
+notre intimité. On a bien légèrement ouvert en Europe des chances
+redoutables. Nous avons ressenti l'offense et pourvu au danger.
+Maintenant la convention s'exécute. Elle s'exécute sérieusement, dans
+son but avoué. Quelle conduite prescrivent au gouvernement français,
+d'abord l'intérêt national, ensuite la politique qu'il a constamment
+exprimée et soutenue dans le cours de l'affaire?
+
+«La France doit-elle faire la guerre pour conserver la Syrie au pacha
+d'Égypte?
+
+«Évidemment ce n'est pas là un intérêt assez grand pour devenir un cas
+de guerre. La France, qui n'a pas fait la guerre pour affranchir la
+Pologne de la Russie et l'Italie de l'Autriche ne peut raisonnablement
+la faire pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.
+
+«La guerre serait ou orientale et maritime, ou continentale et
+générale. Maritime, l'inégalité des forces, des dommages et des périls
+est incontestable. Continentale et générale, la France ne pourrait
+soutenir la guerre qu'en la rendant révolutionnaire, c'est-à-dire
+en abandonnant la politique honnête, sage et utile qu'elle a suivie
+depuis 1830, et en transformant elle-même l'alliance des quatre
+puissances en coalition ennemie.
+
+«L'intérêt de la France ne lui conseille donc point de faire, de la
+question de Syrie, un cas de guerre.
+
+«La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la France, quant à
+l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement et constamment
+dit que la distribution des territoires entre le sultan et le pacha
+nous importait peu, que si le pacha voulait rendre au sultan la Syrie,
+nous n'y objections point, que la prévoyance de son refus, de sa
+résistance et des périls qui en devaient naître pour l'Empire ottoman
+et la paix de l'Europe était le motif de notre opposition aux moyens
+de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la Syrie,
+nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de ces
+démentis qui affaiblissent en décriant.
+
+«Est-ce à dire que la France n'ait rien à faire que d'assister, l'arme
+au bras, à l'exécution de la convention du 15 juillet, et que son
+langage, son attitude, ses préparatifs, doivent rester, en tout cas,
+une pure démonstration?
+
+«Certainement non.
+
+«Si le pacha résiste, si les mesures de coercition employées par les
+quatre puissances se compliquent et se prolongent, alors ce que la
+France a annoncé peut se réaliser. La question de Syrie peut
+soulever d'autres questions. La guerre peut naître spontanément,
+nécessairement, par quelque incident imprévu, au milieu d'une
+situation périlleuse et tendue.
+
+«Si la guerre naît de la sorte, non par la volonté et le fait de la
+France, mais par suite d'une situation que la France n'a point créée,
+la France doit accepter la guerre. D'ici là, elle doit se tenir prête
+à l'accepter.
+
+«Il se peut aussi, et c'est, à mon avis, la chance la plus probable,
+que, dans le cours des mesures de coercition tentées en vertu
+du traité du 15 juillet, les quatre puissances soient amenées à
+intervenir dans l'Empire ottoman d'une façon qui oblige la France à y
+paraître elle-même, non pour faire la guerre à la Porte, ni aux quatre
+puissances, mais pour prendre elle-même, dans l'intérêt de sa dignité
+et de l'avenir, des sûretés, des garanties. Si des armées européennes
+entraient en Asie, si des forces européennes s'établissaient sur
+tel ou tel point de l'Empire ottoman, soit de la côte, soit de
+l'intérieur, si des troupes russes occupaient Constantinople et des
+flottes anglaises et russes la mer de Marmara, dans ces divers cas
+et dans tel autre qu'on ne saurait déterminer d'avance, la France
+pourrait et devrait peut-être intervenir, à son tour, sur le théâtre
+des événements, et y faire acte de présence et de pouvoir. Quels
+seraient ces actes? On ne peut pas, on ne doit pas le dire d'avance,
+pas plus que les cas auxquels ils correspondraient; tout ce qu'on peut
+dire, c'est que la France doit être décidée et prête à les accomplir.
+La guerre pourrait naître de ces actes; elle serait alors inévitable
+et légitime. Je penche à croire qu'elle n'en naîtrait pas, et que les
+quatre puissances, à leur tour, supporteraient beaucoup de la part de
+la France plutôt que d'entrer en guerre avec elle quand elle aurait
+fait preuve à la fois de modération et de vigueur.
+
+«Voilà, mon cher ami, après mûre réflexion, la seule conduite qui me
+paraisse prudente, conséquente et digne, j'ajouterai loyale. J'ai été
+sur le point d'écrire cela à M. Thiers lui-même. J'y ai renoncé. Je
+ne veux pas qu'il puisse me supposer la prétention de lui dicter sa
+politique, ou quelque préméditation de séparation. Mais, d'une part,
+je désire qu'il sache bien ce que je pense; de l'autre, j'ai besoin de
+savoir moi-même où il en est, et s'il se propose de marcher dans cette
+ligne-là, car, pour mon compte, je n'en pourrais suivre une autre.
+C'est à vous que je m'adresse pour être édifié à ce sujet, bien sûr
+que vous comprendrez l'importance que j'y attache. Vous pouvez faire
+de ma lettre tel usage que vous voudrez, soit la montrer, soit
+la garder pour vous seul, selon ce qui vous paraîtra bon. Je m'en
+rapporte à vous pour faire arriver, comme il convient, la vérité que
+je dis, et pour m'envoyer celle que je demande.»
+
+J'étais si inquiet de la situation, et si pressé de savoir avec
+précision où l'on en était à Paris, que le 2 octobre, n'ayant pas
+encore reçu de réponse du duc de Broglie tout récemment revenu de
+Coppet, je lui récrivis: «J'attends impatiemment votre réponse. Tout
+ce qui me revient me donne à craindre qu'on ne regarde à Paris le
+rejet des propositions de Méhémet-Ali comme un cas de guerre, et que,
+si on ne commence pas la guerre de propos délibéré, on ne la fasse
+commencer par accident, ce qui se peut toujours. Je ne vous répète
+pas, quant au fond de la question, ce que je vous ai dit il y a
+quelques jours; je sais que vous êtes de mon avis, et plus j'y pense,
+plus je me confirme dans mon avis. Je ne sais pas l'état des esprits
+en France. Je ne puis croire qu'il commande la guerre pour la Syrie.
+Et si l'état des esprits ne la commande pas, l'état des choses ne la
+commande pas non plus. Il faut donc se conduire pour l'éviter; et si
+on ne l'évite pas, il faut s'être conduit pour l'éviter. Personne ne
+s'y trompera; plus je vois de mensonges, plus je me persuade qu'en
+dernière analyse on ne croit, dans les grandes affaires, qu'à la
+vérité et on finit toujours par savoir la vérité. Je fais bien peu de
+cas des commérages; je ne vais point au-devant; je fais la part des
+menées; mais le vent m'apporte chaque jour ces paroles: «Si la Syrie
+viagère est refusée, c'est la guerre.» Cela peut n'être rien, ou
+n'être qu'un langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce
+peut aussi être quelque chose, et quelque chose de fort grave, et tout
+autre chose que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc
+de très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce
+que vous voyez.»
+
+Presque au même moment, le duc de Broglie, de retour à Paris,
+m'écrivait: «J'ai reçu votre lettre du 23 septembre. J'ai pensé qu'il
+était utile de la communiquer _in extenso_ à M. Thiers et à M. de
+Rémusat. Je la leur ai remise, à l'un et à l'autre. Voici quel est le
+résumé de deux ou trois longues conversations que nous avons eues ces
+jours-ci, sur le sujet même de cette lettre.
+
+«Il est avéré désormais pour tout le monde, et lord Palmerston
+en convient lui-même, que l'envoi de M. Walewski a eu pour objet
+d'obtenir des concessions du pacha, et non de le pousser à une
+résistance aveugle et opiniâtre. Il est avéré pour tout le monde que
+le résultat de notre intervention à Alexandrie a été, non de réduire,
+mais d'augmenter ces concessions. La limite en est atteinte, du moins
+quant à la France et à ses efforts. Elle ne prendra plus l'initiative
+pour demander au pacha de nouveaux sacrifices; elle trouve le terrain
+pris, d'après ses conseils, sage et conciliant; pourvu que le pacha
+s'y contienne, pourvu qu'il se garde de faire une pointe au delà du
+Taurus, pourvu qu'il se borne à concentrer ses troupes sur le littoral
+de la Syrie et à défendre sa position actuelle, il peut compter sur
+l'approbation et sur les bons offices de la France, sans préjudice
+des déterminations ultérieures auxquelles certaines éventualités
+pourraient la porter, dans son propre intérêt, mais sans aucun
+engagement direct ou indirect, pour aucun cas quelconque. C'est là la
+substance d'une dépêche envoyée à M. Cochelet. La même déclaration
+a été faite aux ambassadeurs. Son but est, dans le cas où le pacha
+jugerait à propos de tout céder, de lui en laisser la responsabilité.
+Je trouve cela, pour ma part, raisonnable et digne. Cela est
+d'ailleurs conséquent; nous avons refusé notre appui moral au traité
+du 15 juillet, en nous réservant d'agir ainsi qu'il nous paraîtrait
+sage et convenable; demander au pacha plus que ce qu'il concède
+aujourd'hui, ce serait lui demander d'adhérer au traité du 15 juillet.
+Qu'il le fasse, s'il le juge à propos; mais ce n'est pas à nous de l'y
+pousser.
+
+«Cela posé, qu'y a-t-il à faire?
+
+«Trois choses, à ce qu'il me semble:
+
+1º Reculer, autant qu'il sera possible, la convocation des Chambres;
+éviter, autant que possible, d'être poussé, bon gré mal gré, à des
+engagements de tribune; gagner du temps.
+
+2º Accueillir sans hauteur, sans humeur, mais aussi sans duperie, les
+ouvertures qui pourraient nous être faites à la suite des propositions
+du pacha, de quelque part qu'elles viennent; les discuter pour ce
+qu'elles peuvent valoir, et ne repousser péremptoirement que les
+offres, directes ou détournées, d'adhérer au traité du 15 juillet. Il
+y a malheureusement, quant à présent et jusqu'à ce que l'impuissance
+de ce traité ait été démontrée par les faits, très-peu à espérer de
+ces ouvertures; supposé, ce qui est douteux, qu'il nous en soit fait.
+Entre le traité et les propositions du pacha, il n'y a point de marge
+réelle, point d'intermédiaire véritable. Nous ne pouvons adhérer
+au traité. La Prusse et l'Autriche même accepteraient peut-être
+les propositions; mais ni l'une ni l'autre n'ont réellement voix au
+chapitre. La présomption hautaine de celui qui dispose en maître du
+cabinet anglais ne lui permettra pas de céder; et la Russie qui perd
+toute position politique si la France et l'Angleterre se réconcilient,
+qui a tout sacrifié pour amener la rupture, tout joué sur cette carte,
+la Russie ne se prêtera probablement à rien. Quoi qu'il en soit,
+encore un coup, attendre et ne rien rejeter sans discussion, ne
+montrer ni irritation ni dépit, et s'il y a moyen de traiter, saisir
+l'occasion.
+
+3º Enfin continuer avec ardeur et persévérance les préparatifs
+d'armement, n'en point faire étalage, mais ne rien suspendre et ne
+rien négliger, pousser ces préparatifs, quant au personnel, jusqu'aux
+limites légales, quant au matériel et aux fortifications, jusqu'aux
+limites du possible. Être en position, le moment venu, de n'avoir plus
+à demander aux Chambres qu'une augmentation de personnel à verser dans
+des cadres déjà posés et la ratification de ce qui a été fait sans
+elles. Cela est de la dernière importance; quelle que soit l'issue
+de tout ceci, il faut que la France en tire un armement complet que
+l'imprévoyance du gouvernement représentatif ne permet d'obtenir que
+dans les moments d'urgence et d'appréhension.
+
+«Qu'arrivera-t-il en définitive?
+
+«Personne ne peut le dire d'avance; mais on peut du moins, selon la
+méthode que les mathématiciens nomment méthode exhaustive, poser
+un certain nombre d'alternatives entre lesquelles la solution doit
+nécessairement se trouver.
+
+«Le pacha fera-t-il une pointe sur Constantinople, et amènera-t-il
+par là un _casus foederis_ qui dégénérerait, selon toute apparence, en
+_casus belli_? C'est une chance qui paraît peu probable; soit que
+les concessions obtenues de lui proviennent de sa faiblesse ou de sa
+raison, elles écartent, du moins quant à présent, cette appréhension.
+
+«Cèdera-t-il tout?
+
+«M. Thiers ne le craint pas. J'avoue que, quant à moi, je n'en
+serais nullement étonné. Si cela arrive, nous n'y pouvons rien. La
+précaution, prise par la dépêche dont je vous parlais en commençant,
+est notre seule sauvegarde; mais il est clair que nous ne ferons pas
+la guerre pour lui reconquérir ce qu'il lui plaira d'abandonner.
+
+«Résistera-t-il avec avantage? Réussira-t-il à maintenir la Syrie, à
+garder le littoral, à jeter dans la mer quiconque débarquerait?
+
+«C'est là notre belle carte; c'est celle sur laquelle nous avons mis
+à la loterie. Si le numéro sort, tout ira bien. Si le traité est
+convaincu d'impuissance et que les alliés soient mis en demeure d'en
+conclure un autre qui livre décidément la Turquie à la Russie, nous
+aurons beau jeu, soit à Berlin, soit à Vienne, soit même dans le sein
+du cabinet anglais, pour en prévenir l'adoption.
+
+«Reste enfin, et malheureusement c'est ici l'hypothèse la plus
+vraisemblable, reste que le pacha résiste à grand'peine, et qu'il
+s'engage, entre lui et les alliés, une lutte prolongée qui le menace
+de sa ruine.
+
+«Si cela arrive, logiquement, nous serions tenus de rester spectateurs
+impassibles; pratiquement, il est possible que la position devienne
+intenable, que l'honneur, que le mouvement de l'opinion nous forcent
+d'intervenir.
+
+«Sous quelle forme, en quel sens, dans quelle mesure, à propos de
+quelle circonstance cette intervention aurait-elle lieu? Il est
+impossible de le dire d'avance; ce qui importe, c'est de tenir la
+position aussi longtemps qu'elle sera tenable, et de ne rien faire qui
+puisse la compromettre _à priori_ et de dessein prémédité.
+
+«Ainsi, par exemple, il importe de tenir notre flotte ensemble, de
+ne point l'éparpiller, de la maintenir à une distance suffisante du
+théâtre des hostilités, de ne se livrer à aucune demi-mesure, à aucune
+de ces interventions de détail qui ne portent aucun fruit décisif et
+qui engagent sans secourir.
+
+«L'avantage d'une position isolée, au milieu de ses inconvénients,
+c'est de ne dépendre de personne, de faire ce que l'on veut, rien de
+moins, rien de plus, et d'avoir, jusqu'au dernier moment, le choix
+du parti qu'on prendra. L'avantage particulier de la France, dans la
+position actuelle, c'est que, s'il y a guerre, on ne la lui fera pas,
+c'est elle qui la fera. Il ne faut perdre ni l'un ni l'autre de ces
+deux avantages en se mettant à la merci des accidents et des amiraux.
+Ainsi, comme premier plan de conduite, n'envoyer la flotte sur le
+théâtre des hostilités qu'avec des instructions positives, pour faire
+ou pour interdire quelque chose de précis et de défini; et se réserver
+par là, au besoin, de commencer l'intervention quand et comme on
+voudra, de la commencer par une sommation à la Prusse et à l'Autriche
+et par une menace de leurs frontières, si c'est alors le moyen qui
+paraît le meilleur; en un mot, rester dans une expectative armée, mais
+immobile, jusqu'au moment où l'on croira devoir en sortir par
+quelque acte énergique et prémédité, voilà ce que la prudence semble
+commander.
+
+«Et non-seulement c'est là la conduite prudente, mais c'est là la
+conduite honnête. Il s'agit en effet d'engager une lutte terrible et
+d'où dépend le sort du pays; il est juste et honnête qu'il en ait le
+choix.
+
+«Il ne faut pas que le Roi et le pays se réveillent un beau matin en
+guerre avec l'Europe par suite d'un malentendu, d'une étourderie ou
+d'une bravade. Quand le moment sera venu, s'il doit venir, il faut que
+le Roi et le pays en délibèrent; s'ils jugent que le cabinet a tort de
+croire l'honneur de la France compromis par une plus longue inaction,
+le cabinet se retirera, et d'autres suivront une politique conforme à
+leur opinion. Si le Roi et le pays sont de l'avis du cabinet, alors,
+mais alors seulement, il faudra prendre son parti. Prétendre soutenir
+une telle lutte sans avoir, de coeur et d'enthousiasme, le Roi et le
+pays avec soi, ce serait folie.
+
+«Voilà, mon cher ami, le résultat de nos conversations. Je vous le
+transmets, tout en sachant bien que les événements disposent des
+esprits et des volontés, et que ce qui paraît le meilleur peut, à
+l'épreuve, être bien déconcerté.»
+
+Deux jours après avoir écrit cette lettre, qui n'avait pu partir
+immédiatement, le duc de Broglie y joignit ce billet, sous la date du
+3 octobre:
+
+«Ceci était le résumé fidèle du point où nous étions avant-hier soir.
+Hier matin, la nouvelle du bombardement de Beyrout est arrivée. Ce
+n'est rien de plus que ce à quoi l'on devait s'attendre; mais l'émoi
+est grand, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des résolutions
+précipitées. J'y ferai de mon mieux. Il y a eu, dans la journée, un
+conseil qui n'a abouti à rien. On a parlé de convoquer les Chambres.
+On a parlé d'envoyer la flotte pour protéger, par sa présence,
+Alexandrie, en laissant tout le reste suivre son cours naturel. Les
+opinions ont été divisées, et déjà, la seconde dépêche télégraphique
+étant plus tranquille que la première, il y a de la détente. Je vous
+tiendrai au courant.»
+
+Aussitôt répandues, ces nouvelles produisirent dans le public deux
+effets contraires; sciemment ou aveuglément, les esprits se livrèrent
+à deux courants opposés: «Les choses iront à la guerre, m'écrivait
+le 17 août M. de Lavergne, tant que tout le monde croira la paix
+inébranlable, et elles reviendront à la paix dès que tout le monde
+verra la guerre imminente.» Quand on sut Beyrout bombardé et la
+déchéance de Méhémet-Ali prononcée à Constantinople, le premier
+mouvement général fut belliqueux, belliqueux sans bien savoir où
+et dans quelles limites; on voulait échapper au déplaisir de la
+situation, et rendre coup pour coup à ces puissances qui avaient,
+disait-on, trouvé et saisi en Orient l'occasion de reformer, contre
+la France, la coalition de 1815. Mais les passions et les factions
+ennemies se chargèrent de donner à ce mouvement toute sa portée; de
+belliqueux, elles le rendirent promptement révolutionnaire; le droit
+public européen et la monarchie française, les frontières des États,
+l'organisation et l'avenir de l'Europe furent ardemment remis en
+question; la presse républicaine recommença ses violences, les
+sociétés secrètes leurs menées, les réunions populaires leurs
+bravades et leurs exigences. De jour en jour, d'heure en heure, 1840
+ressemblait plus complétement à 1831; les mêmes excès préparaient les
+mêmes dangers et provoquèrent la même résistance; l'esprit d'ordre
+légal et de paix reparut, d'abord embarrassé et timide, bientôt animé
+et fortifié par la gravité de ses alarmes, moins bruyant que l'esprit
+révolutionnaire, mais résolu à la lutte et cherchant de tous côtés,
+pour la politique, que, depuis neuf ans, il avait fait triompher, un
+point d'appui et de fermes défenseurs.
+
+Évidemment le cabinet présidé par M. Thiers n'était pas bien placé
+pour cette tâche. Il s'était, en se formant, penché vers le côté
+gauche, et sans s'y livrer, il avait glissé sur cette pente. Le parti
+conservateur, qui l'avait vu arriver avec humeur, ne l'attaquait
+plus, mais ne lui portait pas confiance et dévouement. En Orient,
+les événements démentaient ses prévisions: d'accord en cela avec le
+sentiment public, il s'était fait le protecteur de la cause et de
+la puissance égyptiennes; mais cette puissance, mise à l'épreuve, se
+trouvait fort au-dessous de ce qu'il en avait espéré; et pour avoir
+quelque chance de succès, cette cause eût imposé à la France des
+sacrifices et des risques fort au-dessus de son importance. Le cabinet
+ne voulait pas la guerre; mais il s'y était préparé avec ardeur, la
+croyant possible, prochaine peut-être, et voulant du moins en inspirer
+à l'Europe la crainte. Par le tour que prenaient les événements,
+ses préparatifs militaires perdaient leur sens, et en présence de
+l'excitation belliqueuse prompte à se transformer en fermentation
+révolutionnaire, l'esprit de résistance et de paix regagnait son
+empire. Quand, à la nouvelle de l'exécution facile du traité du 15
+juillet en Orient, cette situation embarrassée et fausse du cabinet
+français éclata: «Voilà pour M. Thiers, dit M. Rossi, une belle
+occasion de donner sa démission.»
+
+M. Thiers et ses collègues ne s'y méprirent point, et dès les premiers
+jours d'octobre, un peu plus tôt même peut-être, ils offrirent
+leur démission au Roi qui s'en montra d'abord inquiet et refusa de
+l'accepter. J'ai déjà eu occasion de le dire; c'était la disposition
+de ce prince de s'associer vivement aux émotions patriotiques sans
+qu'elles dominassent son jugement et ses résolutions. Il était, pour
+le sentiment national, plein de sympathie, de complaisance même,
+et pourtant d'indépendance, capable d'en partager aujourd'hui
+l'entraînement et d'en reconnaître demain l'erreur et le péril. Dans
+la question égyptienne et sur le traité du 15 juillet, il avait pensé
+et senti comme le public, et manifesté même son sentiment avec plus
+d'impétuosité que de prévoyance, gardant cependant, au fond de son
+âme, quelque inquiétude et faisant quelquefois, dans la conversation,
+des réserves prudentes que lui suggérait la mobilité de son
+imagination, sans qu'il préméditât aucun changement de conduite et de
+conseillers. Il avait sincèrement adhéré à toutes les mesures que
+lui avait proposées le cabinet, comptant toujours que les quatre
+puissances ne pousseraient pas les choses à bout, que Méhémet-Ali
+résisterait efficacement, qu'une transaction interviendrait, qu'en
+tout cas la paix de l'Europe ne serait pas troublée, et fort aise
+qu'en attendant une solution favorable, l'état militaire de la France
+se relevât, pour la sûreté du pays et la force de son gouvernement.
+Quand le véritable état des faits se manifesta, quand les chances
+d'une guerre sans motif sérieux et sans intérêt national devinrent
+pressantes, le roi Louis-Philippe s'arrêta sur la pente, se souciant
+peu de l'avoir suivie jusque-là, et bien décidé à n'y pas aller
+plus loin: «Puisque l'Angleterre et les alliés nous déclarent qu'ils
+limiteront les hostilités au développement nécessaire pour faire
+évacuer la Syrie, et qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte,
+je ne vois pas, disait-il, qu'il y ait là, pour nous, le _casus
+belli_. La France n'a point garanti la possession de la Syrie à
+Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin d'approuver l'agression des
+puissances, et encore plus loin de vouloir leur prêter aucun appui,
+ni moral ni matériel, je ne crois pas que son honneur soit engagé à
+se jeter dans une guerre où elle serait seule contre le monde entier,
+uniquement pour maintenir Ibrahim en Syrie. On objecte que les alliés
+vont attaquer l'Égypte. Nous verrons alors ce que nous aurons à faire.
+Mais tant que les puissances nous donnent l'assurance qu'elles ne
+veulent point attaquer l'Égypte, je ne vois pas que le _casus belli_
+soit arrivé; et dans l'état actuel des choses, nous n'avons qu'à
+attendre en regardant bien.» Ce fut dans cette disposition que le Roi
+ordonna, le 7 octobre, la convocation des Chambres, et accepta la note
+diplomatique du 8 par laquelle M. Thiers se bornait à déclarer que
+la déchéance de Méhémet-Ali en Égypte, mise à exécution, serait, à
+l'équilibre général de l'Europe, une atteinte que la France ne saurait
+accepter; à ces termes, l'accord se rétablit momentanément entre le
+Roi et le cabinet.
+
+De toutes parts et tous les jours on m'écrivait que cet accord ne
+durerait pas, que le cabinet ne pouvait faire face à la situation,
+que le Roi et les ministres en étaient également convaincus. On me
+pressait d'agir, de manifester hautement mon opinion et mon intention.
+Et en même temps on m'assaillait de tous les doutes, de toutes les
+hésitations, de toutes les inquiétudes incohérentes dont mes amis,
+comme le public, étaient préoccupés, croyant tantôt à la paix, tantôt
+à la guerre, aujourd'hui au raffermissement, demain à la chute
+du cabinet, et s'il tombait, à l'extrême difficulté, peut-être à
+l'impossibilité de le remplacer.
+
+A ces avertissements, à ces tiraillements en tous sens, ma réponse
+était toujours la même: «Si le cabinet doit tomber, écrivais-je, je
+veux être absolument étranger à sa chute et aux revers qui amèneront
+sa chute. Rester dans ma ligne de conduite et m'y trouver debout si
+les événements viennent m'y chercher, voilà à quoi je m'applique. Je
+ne veux pas faire les événements qui pourraient venir m'y chercher, ni
+qu'on puisse seulement supposer que j'ai voulu les faire. Je ne
+puis être fort dans une situation difficile qu'autant que je n'aurai
+contribué en rien à la créer. Prenez garde d'ailleurs; vous vous
+laissez trop prendre aux vicissitudes du langage et de la situation;
+on change tous les jours d'impression, de paroles, d'inquiétude ou
+d'espérance; on est doux, on est aigre, on croit à la paix ou à la
+guerre, selon l'intérêt ou la fantaisie du moment. Intérêt bien petit,
+fantaisie bien passagère, mais qui n'en font pas moins dire blanc
+aujourd'hui, noir demain. Et la situation elle-même flotte beaucoup;
+elle va en haut, en bas, à droite, à gauche. Il ne faut pas laisser
+ballotter son propre esprit et sa propre conduite selon le bavardage
+des hommes et les ondulations des choses. Il y a un point culminant
+dans les situations, une pente réelle et définitive des événements.
+C'est là qu'il faut jeter l'ancre et se tenir, et assister de là au
+trouble des paroles et à la fluctuation des incidents quotidiens.»
+
+Nul, parmi mes amis, ne jugeait et ne m'instruisait mieux de cette
+situation que M. Duchâtel: éloigné de Paris en ce moment, il observait
+les faits et pesait les chances avec cette ferme et fine sagacité,
+toujours dirigée vers le point essentiel des questions et des
+affaires, qui est l'un des mérites éminents de son esprit. Il
+m'écrivait le 1er octobre de Mirambeau: «Nous sommes dans une des plus
+terribles crises qu'un gouvernement nouveau puisse avoir à traverser.
+L'inquiétude est extrême; personne ne veut croire à la guerre, et le
+principal motif de cette confiance, c'est la crainte que la guerre
+inspire. Seul contre tous, on peut se défendre chez soi quand on est
+injustement attaqué, mais on ne peut pas espérer de faire prévaloir
+ses opinions dans le monde. Vous pouvez voir, par les fluctuations
+de la Bourse, ce que serait notre crédit dans le cas d'une guerre
+générale; nos finances sont admirables pour le temps de la paix; mais
+le gouvernement est encore trop récemment affermi, et les partis
+sont trop animés pour que la guerre ne détruisît pas la confiance des
+capitalistes en leur faisant redouter un changement de gouvernement
+et, à la suite, la banqueroute. Tout cela est fort inquiétant. Il n'en
+faut pas moins penser à son honneur, car l'honneur avant tout; mais il
+faut aussi écouter la prudence. Je suis complétement de votre avis;
+si la guerre vient à éclater, il faut que sa nécessité soit trois fois
+évidente; sans cela on courrait de terribles chances.» Et quelques
+jours après, le 10 octobre, se préoccupant de ma situation
+personnelle, il ajoutait: «Le pays ne veut pas la guerre. On n'admet
+pas que, pour conserver la moitié de la Syrie à Méhémet-Ali, nous nous
+exposions à de beaucoup plus grands périls que ceux que nous n'avons
+pas voulu courir en 1830, quand il s'agissait, pour nous, de reprendre
+nos frontières naturelles. Je n'ai pas de conseils à vous donner; vous
+savez mieux que moi le fond des choses; mais, dans votre intérêt et
+dans celui du pays, jamais situation n'a été plus délicate que la
+vôtre; votre responsabilité est immense. Au point où nous en sommes,
+si la guerre générale ne vous semble pas inévitable, vous devez
+opposer votre _veto_ à la guerre. Si vous pensez, connaissant à
+fond cette terrible affaire, que le dernier mot doive être prononcé,
+concourez vous-même à le prononcer; mais ne le laissez pas prononcer
+par d'autres, si votre avis n'est pas que la France soit condamnée à
+recourir à une si grave extrémité.»
+
+J'avais, pour moi-même, le même sentiment: tout ce que je voyais des
+difficultés, chaque jour plus vives, de la question extérieure,
+tout ce que j'apprenais des périls croissants de la fermentation
+révolutionnaire à l'intérieur, aggravait, à mes yeux, le poids de ma
+responsabilité personnelle, et me faisait chercher avec anxiété ce
+que j'avais à faire pour m'en acquitter: «Je ne crois pas à la guerre,
+écrivais-je à mes plus intimes amis; mais je suis aussi inquiet que si
+j'y croyais. Ma prévoyance est sans pouvoir sur ma disposition. Tout,
+absolument tout est engagé pour moi dans cette question, mes plus
+chers intérêts personnels, les plus grands intérêts politiques de mon
+pays, et de moi dans mon pays. Et tout cela se décide sans moi, loin
+de moi, en Syrie, par le canon de Napier, à Paris, par les conseils
+d'un cabinet qui n'est pas le mien. Ma raison persiste dans sa
+confiance; je ne crois pas à la guerre; mais mon âme est pleine de
+trouble. Je n'ai jamais été si agité.»
+
+Quand j'appris que les Chambres étaient convoquées et se réuniraient
+le 28 octobre, je sortis de ma plus pressante peine; j'étais ainsi
+naturellement appelé à reprendre ma place sur le lieu et dans les
+débats où toutes les questions qui pesaient sur moi allaient se vider.
+J'écrivis sur-le-champ à M. Thiers:
+
+«Monsieur le président du Conseil,
+
+«La convocation des Chambres pour le 28 de ce mois m'impose le devoir
+de me rendre à Paris pour assister aux premiers débats de la session.
+Je prie Votre Excellence de vouloir bien demander au Roi, pour moi,
+la faveur d'un congé. Je crois que, dans quinze jours, mon absence
+momentanée sera ici sans inconvénient. Très-probablement la situation
+sera, pour quelque temps, stationnaire, et je laisserai les affaires
+dont Sa Majesté m'a fait l'honneur de me charger entre les mains de
+M. le baron de Bourqueney qui les a suivies depuis leur origine,
+en connaît parfaitement l'histoire, s'est pénétré de l'esprit qui a
+présidé aux négociations, et qui inspire au gouvernement anglais, par
+son caractère comme par sa capacité, une estime pleine de confiance.
+Je serai d'ailleurs toujours prêt, dès que j'aurai satisfait aux
+premiers devoirs de la session, à venir reprendre ici mon poste, selon
+les intentions du Roi et les instructions de Votre Excellence.»
+
+Le même jour 13 octobre, pour que ma disposition fût bien connue et
+bien comprise de mes amis, et des ministres eux-mêmes avec qui je ne
+pouvais m'en expliquer directement et sans réserve, j'écrivis au duc
+de Broglie:
+
+«Mon cher ami, je suis inquiet, inquiet du dedans encore plus que
+du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit révolutionnaire
+exploitant l'entraînement national, et poussant à la guerre sans motif
+légitime, sans chance raisonnable de succès, dans le seul but et le
+seul espoir des révolutions.
+
+«Je dis sans motif légitime. La question de Syrie n'est pas un cas de
+guerre légitime. Je tiens cela pour évident.
+
+«Jusqu'ici, aucune autre question n'est élevée, en principe, par le
+traité du 15 juillet, en fait, par son exécution. Aucun grand intérêt
+de la France n'est attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement,
+ni ses institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa
+richesse.
+
+«Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente.
+Des questions peuvent naître là, des événements peuvent survenir
+auxquels la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de
+s'armer, de se tenir prêts. Ce n'est pas une raison d'élever soi-même,
+en Occident, des événements et des questions plus graves encore et qui
+ne naissent pas naturellement.
+
+«On a tenu peu de compte de l'amitié de la France. Elle en est
+blessée, et très-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement,
+de politique parfaitement indépendante et purement personnelle.
+Ce n'est pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui
+commandent et légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni
+défier, ni tromper la France. On lui a demandé son concours. Elle
+l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé outre, avec peu
+d'égards. Il y a eu insouciance et mauvais procédé, non pas affront.
+
+«Après les motifs, je cherche les chances.
+
+«Il ne faut pas s'y tromper: née de la sorte et sous cette impulsion,
+la guerre serait générale. Par honneur comme par intérêt, les
+quatre puissances se tiendraient unies. L'alliance anti-égyptienne
+deviendrait une coalition anti-française. La France elle-même y
+pousserait. La guerre générale et révolutionnaire est la seule dont
+veuillent ceux qui veulent la guerre, la seule dont ils puissent rêver
+le succès.
+
+«En France, aujourd'hui, je crois à la violence révolutionnaire des
+factions; je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de la nation.
+
+«Au dehors, point de grande cause à défendre; ni la sûreté ni
+l'indépendance nationale ne sont menacées. Au dedans, point de grande
+conquête à faire; le pays a le régime qu'il voulait.
+
+«Des passions anarchiques dans quelques hommes, ou même dans une
+portion de la multitude, ne sont pas l'élan révolutionnaire d'un
+peuple. Les factions politiques conspireraient. Les passions
+personnelles éclateraient. Le pays ne se soulèverait pas.
+
+«L'anarchie ne peut plus faire en France que du bruit et du mal. Ses
+espérances sont des illusions, comme ses forces.
+
+«En Europe, la guerre révolutionnaire ne trouverait pas, chez les
+peuples, tout l'appui qu'on s'en promet.
+
+«En 1830, sur bien des points, une grande épreuve a été faite, après
+beaucoup de petites épreuves tentées de 1814 à 1830. Presque partout
+les forces révolutionnaires se sont trouvées insuffisantes; les
+espérances révolutionnaires ont été déçues.
+
+«Il y a des gens qui oublient; il y en a qui se souviennent, et
+l'expérience affaiblit ceux qu'elle ne change pas.
+
+«L'esprit de nationalité et d'amélioration graduelle sous les
+gouvernements nationaux a gagné plus de terrain en Europe que l'esprit
+de révolution.
+
+«L'esprit de nationalité dominerait en Allemagne.
+
+«L'Espagne est déchirée, l'Italie énervée, la Pologne écrasée. Je
+ne dis pas que ces pays ne soient rien. Pourtant quelle force
+considérable et durable pourrions-nous espérer de là?
+
+«Et à quel prix? Au prix de notre honneur. Nous le disons depuis
+dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement d'être devenu un
+gouvernement le lendemain d'une révolution, d'avoir soutenu nos
+droits sans faire nulle part appel aux passions, de s'être créé par la
+résistance et maintenu par l'ordre et la paix. Cesserons-nous de dire
+cela? Changerons-nous tout à coup de maximes, de langage, d'attitude,
+de conduite?
+
+«Cela n'est pas possible: la tentative serait honteuse et fatale. Pour
+son honneur comme pour sa sûreté, la France est vouée aujourd'hui à la
+cause de la paix. La guerre pour les plus grands, les plus pressants
+intérêts nationaux, la guerre nécessaire, inévitable, évidemment
+inévitable, la guerre défensive peut seule aujourd'hui nous convenir.
+Si la France est attaquée, qu'elle repousse l'attaque. Si sa dignité
+exige quelque part, en Orient comme à Anvers, comme à Ancône, comme au
+Mexique, quelque acte de présence et de force, qu'elle l'accomplisse,
+et dise, en l'accomplissant, à l'Europe:--Venez me chercher chez
+moi.--C'est là, pour nous, la seule conduite sûre, conséquente et
+digne.
+
+«Vous savez, vous pensez tout cela comme moi, mon cher ami; j'en suis
+sûr. Aussi c'est pour moi-même, non pour vous que je vous le dis. Je
+suis loin. Je vois de loin le mouvement, l'entraînement. Je ne puis
+rien pour y résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer. Je vous
+l'écrivais il y a trois semaines; je ne saurais juger de l'état
+des esprits en France, ni apprécier ce qu'il permet ou prescrit au
+gouvernement. Il se peut que la guerre, cette guerre dont j'entends
+parler, la guerre générale, révolutionnaire, agressive, qui ne me
+paraît point commandée par l'état des choses, il se peut que cette
+guerre soit rendue inévitable par l'état des idées et des sentiments
+publics. Si cela était, je ne m'associerais pas davantage à une
+politique pleine, selon moi, d'erreur comme de péril. Je me tiendrais
+à l'écart.
+
+«J'ai confiance dans les Chambres. J'ai toujours vu, dans les
+moments très-critiques, le sentiment du péril du devoir et de la
+responsabilité s'emparer des Chambres, et leur donner des lumières,
+un courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,
+comme à tout le monde. C'est ce qui est arrivé en 1831. Nous nous le
+sommes dit très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, leur
+concours, leurs débats, sans cette explosion légale, cette lutte
+organisée des passions et de la raison publiques, jamais le
+gouvernement de 1830 n'eût résisté à l'entraînement belliqueux et
+révolutionnaire, alors si vif et si naturel; jamais le pays n'eût
+trouvé en lui-même tant de sagesse et d'énergie pour soutenir son
+gouvernement. Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on
+espérer un second succès? Je l'ignore; mon anxiété est grande; mais
+ma confiance est à la même adresse; c'est par les Chambres, par leur
+appui, par la discussion complète et sincère dans leur sein, qu'on
+peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le peut.
+
+«Mon cher ami, conseillez, soutenez, faites prévaloir cette
+politique-là, car encore une fois je suis sûr que c'est aussi la
+vôtre. Elle aura, soit ici à Londres, soit dans la Chambre à Paris,
+partout et sous toutes les formes, mon concours le plus actif, le plus
+dévoué. Je serai à Paris je ne sais quel jour, mais, à coup sûr,
+pour les premiers débats de la session. Je ne puis, à aucun prix,
+me dispenser d'y assister. Je me le dois à moi-même. Je demande
+aujourd'hui un congé qui ne souffrira, je pense, aucune difficulté.»
+
+Le congé me fut immédiatement accordé; M. Thiers m'en donna avis le 15
+octobre. Mais en même temps s'éleva une question qui devint, entre mes
+amis mêmes, une occasion de dissentiment; ils n'étaient pas d'accord
+sur le moment où il convenait que mon retour à Paris fût placé. Le
+cabinet annonça son dessein de porter M. Odilon Barrot à la présidence
+de la Chambre des députés. Je n'avais, envers M. Odilon Barrot,
+aucun mauvais vouloir; depuis 1831, nous avions différé d'avis sur le
+système de gouvernement, au dedans et au dehors; à la tribune, nous
+nous étions habituellement combattus, mais sans violence ni amertume
+personnelle; j'honorais son caractère et j'étais persuadé qu'il
+présiderait la Chambre avec équité et dignité. Mais il était, depuis
+neuf ans, le chef de l'opposition à la politique que, depuis neuf
+ans, j'avais soutenue; la coalition, qui nous avait momentanément
+rapprochés en 1839, avait échoué dans le dessein d'effacer nos
+dissidences et de nous unir dans le gouvernement; peut-être si,
+à cette époque, nous avions été seuls en face l'un de l'autre,
+serions-nous parvenus à nous entendre; mais nos partis avaient
+toujours été et restaient profondément divers et divisés. Je
+n'hésitai pas à penser et à déclarer que je ne pouvais donner à
+cette candidature mon adhésion, et j'écrivis le 17 octobre au duc de
+Broglie:
+
+«J'entends dire qu'on se décide à porter M. Barrot à la présidence.
+J'ai quelque peine à le croire. D'après ce qui me revient de bien
+des côtés, d'après les conjectures de ma propre raison, c'est une
+candidature très-périlleuse. On ne réussira probablement pas; et si on
+ne réussit pas, comment pourra-t-on supporter cet échec?
+
+«Mais voici un motif, à mon avis, plus grave encore, un motif pris
+dans le fond des choses. Quel est le côté faible, le mal essentiel de
+la situation? C'est d'avoir affiché la guerre sans la vouloir, poussé
+à la guerre en visant à la paix. On était naturellement placé sur
+cette pente; on avait besoin d'inquiéter au dehors, de persuader que
+la guerre était possible, de faire prendre au sérieux l'attitude, le
+langage, les préparatifs. Mais évidemment le but a été dépassé
+sans être atteint. Non par le gouvernement lui-même et la politique
+officielle; mais autour du gouvernement, dans son parti, dans
+l'atmosphère qui lui donne sa physionomie et sa couleur, l'attitude,
+le langage, les démonstrations ont pris un caractère d'exagération,
+d'emportement, de menaces déclamatoires et révolutionnaires; caractère
+qui, au dedans, chez nous, rend en effet aux passions révolutionnaires
+de l'espérance, et qui au dehors, en Europe, irrite sans imposer, et
+répand, non une salutaire, mais une malfaisante inquiétude.
+
+«La position du gouvernement en a souffert. On a douté, tantôt de ses
+assurances pacifiques, tantôt de ses déclarations belliqueuses. On n'a
+pas bien su ce qu'il voulait. On n'a eu ni assez confiance ni assez
+peur.
+
+«D'où vient surtout le mal? Du contact et de l'influence de la gauche.
+De cette gauche fatiguée et non pas transformée, qui n'a ni mauvaises
+intentions, ni le courage des bonnes, qui parle, écrit, agit, non plus
+par forte passion révolutionnaire, mais par routine et complaisance
+révolutionnaire, qui promet au dedans plus qu'elle ne peut et ne
+voudrait tenir, menace au dehors plus qu'elle ne peut et ne voudrait
+frapper, et qui imprime ainsi, au cabinet qu'elle soutient et à la
+situation qu'elle domine, toutes les apparences et tous les périls
+d'une politique qu'elle n'a ni le dessein ni la force de pratiquer.
+
+«Et c'est le chef de ce parti que le gouvernement donnerait à
+la Chambre, et prendrait lui-même pour drapeau! Le gouvernement
+proclamerait hautement cette influence quand c'est précisément de
+cette influence que dérive ce qu'il y a de faux, d'embarrassant et de
+plus dangereux peut-être dans sa propre situation!
+
+«Pour moi, je regarderais l'adoption officielle et le succès de cette
+candidature comme l'aggravation d'un mal déjà fort grave. En lui-même,
+le fait serait peu de chose; mais il proclamerait, il augmenterait
+l'influence de la gauche dans nos affaires. Elle en a déjà beaucoup
+trop pour la dignité de notre politique, autant que pour sa sûreté.»
+
+Sur le fond de la question, tous mes amis, ou à peu près, étaient de
+mon avis; mais ne pouvais-je pas me dispenser de manifester hautement
+mon avis? Pourquoi me hâterais-je d'arriver dès le début de la session
+et avant le vote sur la présidence de la Chambre? J'étais le maître,
+en arrivant quelques jours plus tard, d'échapper à cet embarras. Il
+était plus grave que, de loin, je ne le prévoyais: «Les adversaires
+du cabinet, m'écrivait-on, attendent votre arrivée comme le signal de
+l'attaque; rien n'est si aisé que de le renverser, et il ne demande
+pas mieux que de se retirer; la plupart des ministres trouvent le
+fardeau trop lourd, et M. Thiers sera charmé de le passer à d'autres,
+en gardant pour lui la popularité. Si vous êtes ici, votre présence
+seule hâtera la chute, et votre liberté d'action en sera ensuite fort
+gênée. Ce que la prudence vous conseille, c'est de laisser passer le
+début de la session, et, si vous devez être appelé, d'attendre qu'on
+vous appelle.» M. Rossi surtout insistait pour que je m'en tinsse à ce
+conseil de prudence.
+
+Ces objections ne me persuadèrent point. J'écrivis le 20 octobre au
+duc de Broglie: «J'y ai bien pensé. Je partirai d'ici le 25. J'irai
+prendre ma mère et mes enfants en Normandie, et je serai à Paris le 28
+au soir ou le 29. Il ne faut pas accepter l'air des embarras qu'on n'a
+pas. Je n'attends rien à Londres. Je ne vais rien chercher à Paris. Je
+ne suis ici, je ne serai là dans aucune intrigue. Je ne dirai, je ne
+ferai rien là qui ne soit en parfaite harmonie avec ce que j'ai dit et
+fait ici depuis huit mois. J'ai promis au cabinet de le seconder sans
+me lier à lui. C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai. J'ai dit que
+je garderais ma position et mes amis sans épouser leur humeur. Je le
+ferai comme je l'ai fait. J'ai fait, le premier jour, les réserves qui
+m'ont paru raisonnables en soi, convenables pour moi. Je n'ai rien à y
+ajouter, rien à en retrancher aujourd'hui. Pourquoi donnerais-je à
+ma conduite des apparences d'hésitation et de contrainte? Ni dans le
+passé, ni dans l'avenir, ni dans mes actions, ni dans mes intentions,
+rien ne m'y oblige. Je veux prendre ma position simplement,
+ouvertement, tout entière, sans éluder aucune de ses difficultés
+naturelles, sans y ajouter aucune difficulté factice ou étrangère. Je
+suis député avant d'être ambassadeur. Je tiens plus à ce que je suis
+comme député qu'à ce que je suis comme ambassadeur. J'ai demandé un
+congé pour l'ouverture de la session. On me l'a donné. J'en userai
+sérieusement en me rendant à la Chambre quand il y a quelque chose de
+sérieux à dire ou à faire. Je n'attendrai pas, pour y paraître, qu'il
+soit insignifiant d'y être. J'agirai, comme député, selon ma raison,
+mon passé, mon honneur. Je parlerai, comme ambassadeur, selon ce que
+j'ai pensé, écrit, fait ou accepté depuis que je le suis. Je crois que
+cela peut très-bien se concilier. Je n'y ressens, pour mon compte,
+pas le moindre embarras. Si cela ne peut pas se concilier, je m'en
+apercevrai le premier.»
+
+Les événements m'épargnèrent l'embarras dont mes amis se
+préoccupaient. Le 15 octobre, vers six heures du soir, le Roi
+retournait à Saint-Cloud avec la Reine et madame Adélaïde; sur le quai
+des Tuileries, près du pont Louis XVI, une forte détonation éclata;
+un homme accroupi près du poste dit _du Lion_, au pied du poteau d'un
+réverbère, avait tiré sur le Roi; deux valets de pied et l'un des
+gardes nationaux à cheval de l'escorte furent blessés; personne dans
+la voilure ne fut atteint. Arrêté sur-le-champ, l'auteur de
+l'attentat ne tenta point de s'enfuir: «Je ne m'en vais pas.--Votre
+nom?--Conspirateur.--Votre profession?--Exterminateur des tyrans.
+Maudite carabine! J'ai pourtant visé juste. Mais je l'avais trop
+chargée.» Il s'appelait Marius Darmès, né à Marseille et frotteur
+de profession à Paris. C'était un fanatique grossier et brutal,
+qui passait sa vie dans une atmosphère de haine contre les rois en
+général, contre le roi Louis-Philippe en particulier, et qui regardait
+le meurtre comme un droit naturel de la haine.
+
+L'effet de ce crime fut grand, plus grand peut-être qu'en d'autres
+occasions semblables. Il éclatait au milieu d'un public déjà
+très-animé et très-inquiet de la situation générale. On voyait là
+un odieux résultat et un effrayant symptôme de la fermentation
+révolutionnaire, renaissante et journellement fomentée. On s'étonnait,
+on s'indignait, on s'irritait, on s'alarmait, on se répandait en
+prédictions sinistres sur l'avenir de la société comme du pouvoir. Je
+retrouve, dans une lettre que j'écrivis le 19 octobre, en apprenant
+cette nouvelle, l'impression que je reçus à Londres même, et du fait
+et de l'état où il jetait en France les esprits: «Ce nouvel assassinat
+ne m'a pas surpris. C'est une rude entreprise que de rétablir de
+l'ordre dans le monde. Aujourd'hui tous les scélérats sont fous et
+tous les fous sont prêts à devenir des scélérats. Et les honnêtes gens
+ont à leur tour une folie; c'est d'accepter la démence comme excuse
+du crime. Il y a une démence qui excuse, mais ce n'est pas celle de
+Darmès et de ses pareils. On n'ose pas regarder le mal en face, et on
+dit que ces hommes-là sont fous pour se rassurer. Et pendant que les
+uns se rassurent lâchement, d'autres s'épouvantent lâchement aussi:
+«Tout est perdu, disent-ils; c'est la fin du monde.» Le monde a vu,
+sous d'autres noms, sous d'autres traits, bien des maux et des périls
+pareils, pour ne pas dire plus graves. Nous avons besoin aujourd'hui
+d'un degré de justice, de bonheur et de sécurité dans le bonheur, dont
+autrefois les sociétés humaines n'avaient pas seulement l'idée.
+Elles ont vécu pendant des siècles, bien autrement assaillies de
+souffrances, de crimes, de terreurs. Elles ont prospéré pourtant,
+elles ont grandi dans le cours de ces siècles. Nous oublions tout
+cela. Nous voudrions qu'aujourd'hui, et pour nous, tout le progrès
+qui est à faire fût fait. Certainement tout n'est pas fait, bien s'en
+faut; mais tout n'est pas perdu non plus. Pour moi, l'expérience,
+qui m'a beaucoup appris, ne m'a point effrayé; je passe pour un juge
+sévère de mon temps, et je crois son mal encore plus grave que je ne
+le dis; mais je dis aussi qu'à côté de ce mal le bien abonde, et qu'à
+aucune époque on n'a vécu, dans le plus obscur village comme dans
+Paris, au milieu de plus de justice, de bien-être et de sûreté.»
+
+Dans les situations difficiles et déjà ébranlées, tous les incidents
+sont graves; l'attentat de Darmès porta au cabinet un rude coup. M.
+Duchâtel, de retour à Paris, m'écrivit le 19 octobre: «Je suis arrivé
+ici avant-hier soir. J'y ai trouvé la situation à peu près telle que
+je me la représentais; cependant avec plus de ressources. Le parti
+de la paix a considérablement gagné depuis une dizaine de jours;
+la question paraît même, à tout le monde, tranchée de ce côté-là.
+L'attentat a produit un grand effet; cet effet a été déplorable pour
+le cabinet. Chacun a reporté sa pensée sur l'anarchie qui envahit
+tout, et le spectacle de cette anarchie indigne et inquiète les gens
+honnêtes et sensés. Hier, dans la soirée, j'ai été à Saint-Cloud. J'ai
+causé longtemps avec le Roi; l'attentat ne l'a pas troublé; il est
+ferme, décidé, résolu; il a la tenue que vous lui avez vue dans ses
+bons jours. Il a commencé par me dire que l'attentat était le fruit
+des attaques de la presse, qu'il le devait aux journaux; puis il a
+reporté la conversation sur le cabinet; il m'a dit que ses ministres
+paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
+détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à
+la main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
+espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
+vous, moi, Villemain, etc., que M. Molé lui-même le reconnaissait et
+se déclarait prêt à être votre ministériel. En résumé, le Roi sent
+que le cabinet ne peut plus aller; il est décidée à s'en séparer à la
+première occasion et vous regarde comme son sauveur.
+
+«Voici maintenant mon opinion. Jamais les circonstances ne seront plus
+graves, ni le danger plus grand. Il y a encore moyen de tout sauver;
+mais il n'est pas certain que, dans deux mois, le salut soit possible.
+Pour ce qui me regarde, bien que la tâche soit peu séduisante, je
+n'hésiterais pas. Quant à vous, je trouve que la situation s'offre
+fort belle. Toutes les nuances du parti conservateur, depuis M. Molé
+jusqu'à M. Calmon, vous appellent. Ces moments-là s'offrent rarement
+dans la vie des hommes, et en général ils durent peu, si on ne les
+saisit pas à propos. Je crois le jour arrivé, pour vous, de saisir,
+comme ministre des affaires étrangères, la grande question que vous
+avez entamée comme ambassadeur. Comme ambassadeur, vous n'avez plus
+grand'chose à faire; votre position devant les Chambres ne serait même
+plus tenable. M. Thiers ne peut pas traiter raisonnablement. Ou je me
+trompe fort, ou l'on vous ferait des concessions qui ne lui seraient
+pas accordées. Et supposez que vous parveniez, comme ministre, à
+arranger la question par une transaction où vous ménageriez de bonnes
+apparences, ce sera le plus grand succès qu'un homme puisse obtenir,
+et le plus notable service qui puisse toucher le pays. Ajoutez que la
+situation intérieure vous sert admirablement. La gauche dynastique est
+discréditée; la gauche radicale est plus insensée que jamais. Il y a
+autant à faire qu'au mois de mars 1831, et le danger est moins grand;
+la fièvre révolutionnaire d'alors, bien que factice, avait cependant
+plus de réalité que le petit mouvement d'aujourd'hui. En me résumant,
+le conseil que je vous donnerais avec la plus profonde conviction,
+c'est de ne pas reculer devant l'occasion si, comme je le crois, elle
+ne tarde pas à être offerte. Il n'est pas donné tous les jours de
+pouvoir sauver son pays.»
+
+La crise prévue ne se fit pas attendre. Roi, ministres et public,
+tout le monde y était ou résolu, ou résigné. Le 20 octobre, le cabinet
+présenta au Roi le projet de discours par lequel il lui proposait
+d'ouvrir la session[24]. Le langage en était digne et mesuré; mais
+il était conçu dans la perspective de la guerre, et pour la faire
+pressentir au pays en lui demandant les moyens de s'y préparer. Le Roi
+refusa de se placer dans la direction et sur la pente de cet avenir.
+Les ministres lui donnèrent leur démission qu'il accepta, sans
+aigreur mutuelle; des deux parts, l'issue à laquelle on arrivait
+était pressentie et préparée; le surlendemain, 22 octobre, M.
+Thiers m'écrivit: «Mon cher collègue, je vous ai adressé une dépêche
+télégraphique, et j'y ajoute une lettre du Roi qui vous arrive par
+courrier extraordinaire. Vous aurez deviné certainement, avant toute
+explication, de quoi il s'agit. Le cabinet n'a pas été d'accord avec
+le Roi sur la rédaction du discours de la Couronne, et nous lui avons
+donné notre démission. Je crois que notre discours était modéré, et
+tout juste au niveau des circonstances. Cependant le Roi en a pensé
+autrement, et je suis loin de m'en plaindre. La situation est si grave
+que je comprends parfaitement les opinions diverses qu'elle inspire.
+Vous êtes naturellement l'un des hommes auxquels le Roi a le plus
+pensé dans cette occasion, et il souhaite que vous fassiez la plus
+grande diligence possible pour venir l'aider à sortir des difficultés
+bien grandes du moment. Ne croyez pas que je serai, pour vous, un
+obstacle. Le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
+grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
+je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne.»
+
+[Note 24: _Pièces historiques_. Nº XII.]
+
+Le Roi m'écrivait de Saint-Cloud, le 21 octobre au soir, en commençant
+par me remercier de la lettre que je lui avais adressée le 19, à la
+nouvelle de l'attentat de Darmès: «Mon cher ambassadeur, me disait-il,
+je suis bien touché de la lettre que vous m'avez écrite. Vous
+appréciez dignement ma position, et vous sentez combien elle est
+aggravée par les dangers auxquels les êtres les plus chers à mon coeur
+sont exposés en m'accompagnant. La protection divine les a encore
+préservés, ainsi que moi; elle me donnera la force de continuer cette
+résistance tenace aux fureurs de l'anarchie qui veut la guerre à
+tout prix. J'espère les déconcerter, et quelles que soient leurs
+tentatives, je ne fléchirai pas devant elles. Je regrette de
+vous annoncer que mes efforts les plus sincères pour prévenir la
+dissolution du ministère ont finalement échoué ce soir, et nous
+entrons en crise ministérielle! Vous ne serez donc pas surpris que je
+sois pressé de vous voir arriver à Paris, et de pouvoir m'entretenir
+avec vous. M. Thiers s'est chargé de vous le demander dans sa capacité
+officielle; mais j'ai voulu vous le demander moi-même, et vous
+renouveler l'assurance de tous mes sentiments pour vous.»
+
+Décidé, avant d'avoir reçu ces deux lettres, à partir de Londres le 25
+octobre pour assister aux débuts de la session des Chambres, j'avais
+demandé à la reine d'Angleterre mon audience de congé, et en me
+l'accordant, elle m'avait invité à aller passer deux jours à Windsor,
+où elle résidait en ce moment. Je m'y rendis le 21 octobre. Lord
+Melbourne, lord Palmerston, lord et lady Clarendon y étaient
+seuls invités avec moi. Comme la reine et le prince Albert, ils
+m'accueillirent avec une bonne grâce marquée; un peu par estime et
+par goût, je me plais à le croire, un peu aussi parce que j'allais à
+Paris; on désirait évidemment que j'y portasse de bons sentiments pour
+l'Angleterre, que j'y parlasse bien des hommes qui la gouvernaient,
+que j'engageasse ceux qui gouvernaient ou qui gouverneraient la France
+à ne pas se montrer trop difficiles. On voyait bien que l'avenir, et
+un avenir prochain, était plein de chances périlleuses. On en était
+préoccupé, pas plus qu'on ne l'est en Angleterre des choses qui
+ne touchent pas de très-près l'Angleterre elle-même, sérieusement
+préoccupé pourtant. On n'oubliait pas que tôt ou tard, dans les
+affaires de l'Europe, le poids de la France est grand, et que, pour
+les réputations européennes, son opinion compte, pour ne pas dire
+qu'elle décide. On avait à coeur de calmer, d'amadouer le public
+français. Et je me disais, en recevant ces marques de la disposition
+anglaise, que, si je pouvais la faire bien comprendre en France, et
+tenir moi-même une attitude analogue en même temps que parfaitement
+indépendante, les deux nations et l'Europe entière s'en trouveraient
+bien.
+
+J'eus, pendant ce court séjour à Windsor, une tristesse que
+j'appellerais un chagrin si la vie ne m'avait enseigné pour quelles
+pertes ce mot doit être réservé. Nous apprîmes le 22 octobre que, le
+matin même, lord Holland était mort subitement à _Holland-house_.
+Je le regrettai sincèrement. Si bon et si aimable, et de ce naturel
+facile, sympathique et expansif si rare au delà de la Manche! Je
+portais à lady Holland un intérêt affectueux; je l'avais trouvée
+très-spirituelle avec un agrément sérieux, et plus capable de
+sentiments vrais que d'autres femmes du monde moins hautaines et
+d'humeur plus égale. Je fus choqué d'ailleurs de la froideur avec
+laquelle cette nouvelle fut reçue par bien des gens qui, depuis plus
+de trente ans, passaient leur vie à _Holland-house_. J'ai souvent
+entendu nos vieux soldats parler de leurs camarades qu'ils avaient vus
+tomber à côté d'eux, sous le canon; leurs paroles étaient plus émues,
+je dirais volontiers plus tendres. Il y a, dans la fermeté froide de
+la race anglo-saxonne, une certaine acceptation dure de la nécessité
+et des coups du sort. Ils sont dans la vie comme des gens pressés
+dans la foule; ils ne regardent pas celui qui tombe; ils poussent et
+passent. On dirait qu'ils mettent leur dignité à ne se montrer, quoi
+qu'il arrive, ni surpris, ni affligés. Mais leur dignité ne leur coûte
+pas assez. Pour avoir toute sa beauté et tout son charme, il faut que
+la nature humaine se déploie avec plus d'abandon, et que, lorsqu'elle
+contient ses émotions et ses pensées, on voie qu'elle y prend quelque
+peine. Les Anglais ont quelquefois l'air de comprimer ce qu'ils ne
+sentent pas.
+
+Politiquement aussi, je regrettai lord Holland; il n'avait pas autant
+d'influence que je l'aurais souhaité, mais il en avait plus que
+bien des gens n'en convenaient. La désapprobation de _Holland-house_
+gênait, même quand elle n'empêchait pas.
+
+Je quittai Londres le 25 octobre, et j'arrivai à Paris le 26. Je vis
+d'abord M. Duchâtel qui me mit promptement au courant des dispositions
+des personnes et des détails de la situation. Nous nous entendions
+d'avance sur le caractère et le but de la politique à suivre.
+Le maréchal Soult vint me trouver, content, confiant, de facile
+composition sur les questions de gouvernement comme sur les
+arrangements de cabinet, et ne demandant qu'à y faire entrer M. Teste,
+dont il avait besoin, me dit-il, pour avoir près de lui un avocat qui
+parlât pour lui dans l'occasion. M. Villemain, avec une clairvoyance
+singulièrement impartiale et pourtant très-ferme, était prêt à se
+rengager dans la lutte. M. Humann, à l'accession duquel j'attachais du
+prix, accepta, sans se faire presser, le ministère des finances. MM.
+Cunin-Gridaine et Martin du Nord, qui avaient soutenu M. Molé dans
+les débats de la coalition, n'en gardaient plus aucun souvenir
+embarrassant pour eux ou pour moi. L'amiral Duperré reprit avec
+satisfaction le portefeuille de la marine. Le Roi me témoigna une
+entière confiance, et se prêta avec empressement aux arrangements qui
+lui furent proposés. Le duc de Broglie, quoique inquiet de l'avenir
+et décidé à rester, pour son compte, en dehors des affaires, me donna
+plein droit de compter sur son concours. J'eus, avec M. Thiers et M.
+de Rémusat, des entrevues qui nous laissèrent dans des rapports pleins
+de convenance, tout en me faisant pressentir une opposition décidée et
+prochaine. Deux jours suffirent pour vider les questions et surmonter
+les embarras qu'élève toujours la formation d'un cabinet. Les
+situations fortes font marcher vite ceux qui ne se mettent pas à
+l'écart. Le 29 octobre au soir, le Roi signa les ordonnances qui
+nommaient les nouveaux ministres. Ma mère et mes enfants arrivaient au
+même moment de Normandie pour me rejoindre, et vers minuit, je rentrai
+auprès d'eux dans ma petite maison, chargé d'un pesant fardeau, mais
+ne désespérant pas de le porter.
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+ I
+
+1º _Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en
+Angleterre.--Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria_.
+
+Madame ma Soeur, n'ayant rien davantage à coeur que de maintenir et de
+resserrer de plus en plus l'union et la bonne harmonie qui subsistent
+si heureusement entre nos couronnes et nos États, je ne veux point
+différer de nommer un nouvel ambassadeur qui, connaissant parfaitement
+mes sentiments, sache, comme son prédécesseur, en être le fidèle
+interprète auprès de Votre Majesté. En conséquence j'ai fait choix du
+sieur François-Pierre-Guillaume Guizot, grand officier de mon ordre
+royal de la Légion d'honneur, membre de la Chambre des députés, et je
+l'ai nommé pour résider près de Votre Majesté, avec le caractère
+de mon ambassadeur extraordinaire. Ses talents élevés, les services
+éminents et multipliés qu'il a rendus à la France, son zèle et son
+entier dévouement pour ma personne, me persuadent qu'il ne négligera
+rien pour se concilier l'estime et la confiance de Votre Majesté, et
+mériter, par ce moyen, mon approbation. C'est dans cette conviction
+que je la prie d'accueillir avec bienveillance mon ambassadeur, et
+d'ajouter une créance entière à tout ce qu'il lui dira de ma part,
+et surtout lorsqu'il lui exprimera les voeux que je forme pour la
+prospérité de ses États et la gloire de son règne, ainsi que les
+assurances de la haute estime et de l'inaltérable amitié avec
+lesquelles je suis,
+
+Madame ma Soeur,
+
+de Votre Majesté,
+
+le bon frère.
+
+_Signé_: LOUIS-PHILIPPE.
+
+A Paris, le 9 février 1840.
+
+
+2º _Instructions données par M. le maréchal Soult, président du
+Conseil et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot, ambassadeur
+à Londres_.
+
+Paris, le 19 février 1840.
+
+Monsieur, au moment où vous allez prendre la direction de l'ambassade
+de Londres, une question domine et, on pourrait dire, absorbe
+l'ensemble de nos relations avec la Grande-Bretagne. Exposer l'état
+actuel de cette question, la marche qu'elle a suivie jusqu'à présent
+et le sens dans lequel le gouvernement du Roi se propose de continuer
+à la diriger, ce sera donc vous indiquer tout à la fois, et le but que
+vous devez vous efforcer d'atteindre, et, autant qu'on peut le faire à
+l'avance, la ligne de conduite que vous avez à suivre pour y arriver.
+
+Dix mois se sont à peine écoulés depuis le jour où l'imminence d'une
+rupture entre la Porte et le vice-roi d'Égypte vint avertir les
+grandes puissances de la nécessité de pourvoir à la conservation ou au
+rétablissement de la paix. La France prit, à cet égard, une honorable
+initiative. Deux pensées ont constamment présidé aux propositions
+qu'elle a successivement adressées à ses alliés: faire sortir, s'il
+se pouvait, de cette crise ou plutôt des moyens par lesquels on
+la terminerait, un état de choses qui, en plaçant la Porte sous
+le protectorat collectif de l'Europe, mît fin, par le fait, au
+protectorat exclusif consacré en faveur de la Russie par le traité
+d'Unkiar-Skélessi; établir entre le sultan et son vassal des rapports
+tels que le droit et le fait y trouvassent une suffisante garantie,
+et que, par conséquent, un sentiment d'irritation défiante ne les
+maintînt pas, l'un à l'égard de l'autre, dans une attitude d'hostilité
+toujours menaçante pour la tranquillité du monde.
+
+De ces deux projets du gouvernement du Roi, le premier, il ne
+l'ignorait pas, était très-difficile à accomplir d'une manière
+absolue. Il était peu vraisemblable que la Russie se prêtât
+volontairement à abdiquer une position exceptionnelle qu'elle n'avoue
+pas en termes explicites, mais vers laquelle ses efforts se sont
+constamment dirigés; il était également peu probable que les autres
+grandes puissances, dont le concours énergique eût pu seul lui imposer
+cette résignation, y missent l'ensemble et la vigueur nécessaires.
+A défaut d'un résultat aussi complet, qui d'ailleurs ne pouvait être
+obtenu que si on parvenait à le lier étroitement à la solution des
+difficultés provenant de la situation respective du sultan et du
+pacha, un autre résultat, important encore, a été atteint par l'effet
+des démarches et des déclarations respectives qu'ont amenées les
+ouvertures du gouvernement français; il est devenu évident pour tout
+le monde que celles même des grandes puissances qui n'osaient nous
+prêter une assistance suffisamment efficace contre le cabinet russe,
+s'associaient pourtant sur ce point à notre pensée. La Russie a
+dû reconnaître, par conséquent, que, si elle ne voulait pas les
+mécontenter et les rapprocher de nous, elle devait éviter dans
+l'Orient toute manifestation trop éclatante de ses prétentions
+ambitieuses, toute affectation de prépotence et de suprématie.
+
+Le second objet que nous avions en vue était plus pratique, plus
+immédiat. Après avoir suspendu les hostilités, il s'agissait
+d'en prévenir le renouvellement en réglant les conditions de la
+pacification de l'Orient. Toutes les puissances étaient d'accord sur
+ce point: c'est que pour donner à Méhémet-Ali une position stable et
+définitive, propre à le rassurer sur l'avenir de ses enfants et à lui
+inspirer avec la sécurité le désir du repos, il fallait lui concéder,
+sous la souveraineté de la Porte, l'administration héréditaire d'une
+portion des territoires soumis à son pouvoir en lui faisant acheter
+cette concession au prix de la rétrocession du surplus de ces
+territoires. Ce principe admis, quelles devaient être l'étendue de
+cette rétrocession et par conséquent la limite des pays abandonnés au
+vice-roi et à sa famille? C'était là la question à résoudre.
+
+Divers plans, vous le savez, furent indiqués à cet effet. Je me
+bornerai à rappeler ceux que mirent en avant les cabinets de Londres
+et de Paris, parce que c'est dans ces deux systèmes que tous les
+autres sont venus se fondre successivement.
+
+Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans la position où
+se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que l'hérédité de l'Égypte
+et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est s'exposer de sa part à un
+refus certain qu'il appuierait au besoin par une résistance désespérée
+dont le contre-coup ébranlerait et peut-être renverserait l'Empire
+ottoman; il croit que la Porte, rentrant en possession de l'île de
+Candie, du district d'Adana, de l'Arabie, et conservant sur la Syrie
+et l'Égypte un droit de souveraineté consacré par diverses conditions
+mises à la charge du vice-roi et de sa famille, serait replacée dans
+une situation plus forte, plus honorable, plus élevée qu'elle n'était
+peut-être en droit de s'y attendre après les imprudences du dernier
+sultan.
+
+Le cabinet de Londres au contraire se montre convaincu de
+l'impossibilité de rendre à l'Empire ottoman une consistance
+suffisante et d'imposer à l'ambition de Méhémet-Ali des barrières
+efficaces tant qu'on ne l'aura pas renfermé dans les limites de la
+seule Égypte; il regarde comme indubitable la prompte soumission de ce
+pacha aux injonctions de l'Europe, dès qu'il aurait la certitude que
+les puissances sont unanimement résolues à les appuyer par des moyens
+de coaction.
+
+Vous savez, monsieur, quelles ont été jusqu'à présent les suites de ce
+fâcheux dissentiment. A peine est-il devenu public, malgré nos efforts
+pour le dissimuler, que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est empressé
+de saisir l'occasion qu'il a cru entrevoir de rompre l'alliance de la
+France avec l'Angleterre. Je ne reproduirai pas ici les détails des
+deux missions successivement confiées à M. de Brünnow: il me suffira
+de les résumer en disant que les propositions portées à Londres par
+ce diplomate ne recélaient au fond qu'une seule pensée, enveloppée,
+il est vrai, de concessions apparentes et presque dérisoires aux
+préventions de l'Angleterre contre Méhémet-Ali et à sa jalousie de
+l'influence russe à Constantinople. Cette pensée, à peine déguisée,
+c'était celle d'amener le cabinet britannique à signer un acte que
+la France ne pût pas souscrire, et qui, par conséquent, proclamât la
+scission des deux cabinets.
+
+Le rôle que l'Autriche et la Prusse ont joué en cette circonstance
+est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des préjugés,
+des préoccupations, des entraînements auxquels certains cabinets
+ne sauront jamais résister, lorsque l'occasion de s'y livrer se
+présentera à eux. Ces deux cours qui, jusqu'alors, avaient presque
+complétement approuvé nos vues et nos propositions sur les affaires
+d'Orient, ont à peine entrevu la possibilité d'une alliance formée
+contre nous, sur des bases toutes contraires, qu'abandonnant leurs
+convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles se sont
+empressées d'adhérer par avance à la ligue qui semblait au moment de
+se conclure.
+
+Heureusement, monsieur, cette combinaison a échoué, et elle ne pouvait
+manquer d'échouer parce que l'accord fortuit d'une animosité
+invétérée avec un dépit passager ne suffit pas pour concilier des
+incompatibilités réelles et pour rendre identiques des intérêts,
+non-seulement divers, mais opposés. Nous en étions certains d'avance,
+et c'est pour cela qu'au moment même où le langage du cabinet de
+Londres semblait annoncer la prochaine conclusion des arrangements
+dont on nous menaçait, le gouvernement du Roi s'est contenté d'opposer
+une attitude calme et une force d'inertie à l'agitation des autres
+cours. Aujourd'hui tout est arrêté, et après quelques tentatives
+embarrassées pour nous déguiser le véritable état des choses, lord
+Palmerston a fini par nous faire donner spontanément l'assurance que
+rien ne se ferait avant votre arrivée.
+
+Telles sont, monsieur, les circonstances au milieu desquelles va
+commencer votre mission. L'oeuvre que vous avez à entreprendre n'est
+pas autre que celle qui avait été recommandée à votre prédécesseur.
+Les dispositions du gouvernement du Roi à l'égard de la
+Grande-Bretagne sont aussi bienveillantes, aussi conciliantes qu'à
+aucune autre époque. Les modifications nombreuses que nous avons déjà
+apportées à nos propositions primitives, les efforts souvent heureux
+que nous n'avons cessé de faire pour amener le vice-roi d'Égypte à y
+adhérer, disent assez le prix que nous mettons à nous rapprocher de
+nos alliés, à leur faciliter les moyens de s'entendre avec nous. Au
+point où les choses en sont venues, nous ne nous rendons pas bien
+compte, je l'avoue, de ce qu'il nous serait possible d'ajouter à ces
+concessions successives sans altérer la base même de notre système,
+fondé, je le dis hautement, non pas sur des idées arbitraires, mais
+sur une conviction profonde, qu'il ne dépend pas de nous de changer.
+Cependant, nous sommes loin de prétendre qu'il ne peut pas se
+présenter quelque combinaison heureuse dans laquelle on trouverait
+un moyen de transaction. Si elle s'offrait à nous, sans nous laisser
+rebuter par le peu d'accueil fait à nos précédentes démarches, nous
+nous empresserions de la communiquer au cabinet de Londres. Dans le
+cas, au contraire, où elle viendrait de lui, nous l'examinerions
+avec loyauté, avec bienveillance, avec un sincère désir de la trouver
+acceptable. Vous pouvez en donner l'assurance à lord Palmerston.
+
+Tout ce que vous ferez, monsieur, dans les limites que je viens
+d'indiquer, pour resserrer les liens un peu relâchés de notre alliance
+avec le cabinet de Londres, aura la pleine approbation du gouvernement
+du Roi. Je dois pourtant y mettre deux restrictions: la première,
+qu'il est presque superflu d'indiquer, c'est qu'à moins d'une
+autorisation formelle et spéciale, vous ne devez prendre part à
+aucun acte, apposer aucune signature dont l'effet serait d'engager la
+France. La seconde, c'est que vous aurez à éviter soigneusement tout
+ce qui tiendrait à nous faire entrer dans la voie des conférences et
+des protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est passé en
+dernier lieu, que nous aurions souvent la chance de nous y trouver
+isolés.
+
+Je ne vous parle aujourd'hui que de la question d'Orient; comme j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, c'est en elle que se concentre en ce
+moment la nature de nos relations avec le gouvernement britannique.
+J'aurai soin, lorsque les conjonctures le rendront nécessaire, de
+vous faire parvenir les directions que réclameront les autres points
+essentiels de la politique générale.
+
+Agréez, monsieur, etc.,
+
+_Signé_: Maréchal duc de DALMATIE.
+
+
+ II
+
+1º _Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie à Paris, en
+mission à Londres, à Son Excellence l'ambassadeur de France_.
+
+Londres, le 7 avril 1840.
+
+Excellence,
+
+Le soussigné, ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime-Porte, ayant
+été spécialement chargé par son auguste maître le sultan de se rendre
+à Londres pour y réclamer l'effet de l'intérêt manifesté à Sa Hautesse
+par la note collective que les représentants des cours de France,
+d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, accrédités
+auprès du Grand Seigneur, ont présentée au Divan le 27 juillet 1839,
+s'adresse en toute confiance à messieurs les représentants desdites
+cours, réunis à Londres, pour concerter avec eux les moyens
+d'effectuer la pacification de l'Empire ottoman, dont le repos a été
+troublé par les projets ambitieux de Méhémet-Ali, pacha d'Égypte.
+
+Il est généralement connu que depuis l'année 1827, l'Empire ottoman a
+éprouvé une série de malheurs et de désastres par terre et par mer, à la
+suite desquels ses moyens défensifs ont éprouvé, pour le moment, un
+grand affaiblissement. Méhémet-Ali, au lieu d'aider son souverain à se
+relever de ses pertes, a au contraire profité de l'état
+d'affaiblissement où se trouvait l'Empire ottoman pour donner suite aux
+desseins ambitieux et hostiles que depuis longtemps il méditait contre
+son souverain. En effet, il ne craignit pas de l'attaquer en 1832, et il
+lui enleva une partie de ses plus belles provinces. Les sacrifices que
+fit alors le sultan devaient lui faire espérer que la paix ne serait
+plus troublée dans ses États, et que le pacha d'Égypte, en
+reconnaissance de la générosité avec laquelle Sa Hautesse lui avait
+conféré le gouvernement de tant de belles provinces, les administrerait
+dans l'intérêt de son maître. Mais au contraire, l'épuisement où se
+trouvait l'Empire ottoman à la suite de tant de malheurs, et
+l'affaiblissement momentané dans lequel il languissait, furent pour
+Méhémet-Ali un motif de donner un nouvel essor à son ambition. C'est
+ainsi qu'il essaya, il y a deux ans, de se déclarer indépendant et
+d'obtenir à cet effet le consentement des puissances étrangères. Mais
+celles-ci, faisant preuve de loyauté et de bonne foi envers la Porte,
+repoussèrent spontanément une prétention si incompatible avec les droits
+de souveraineté du sultan. Mais cette prétention injuste ne fit que
+changer de forme, et bientôt après Méhémet-Ali demanda avec hauteur,
+pour lui et ses enfants, l'hérédité de toutes les provinces qu'il
+administrait au nom de Sa Hautesse. Il appuya sa demande de préparatifs
+hostiles, indiquant suffisamment son dessein d'en imposer par la force à
+son souverain.
+
+Feu le sultan Mahmoud se vit en conséquence obligé de se mettre en
+garde contre les nouveaux projets de son ambitieux vassal, et il
+réunit une armée pour sa défense: cependant les deux armées une fois
+en présence en vinrent aux prises. Il en résulta pour l'Empire ottoman
+de nouveaux désastres qui brisèrent le coeur du sultan Mahmoud et
+contribuèrent à accélérer sa fin.
+
+Malgré tant de malheurs qui vinrent fondre à la fois sur la Porte, un
+des premiers actes du sultan Abdul-Medjid, à son avènement au trône,
+fut d'offrir à son vassal rebelle l'oubli du passé et l'hérédité
+de l'Égypte pour lui et ses enfants, à condition que le pacha
+restituerait la flotte impériale et toutes les provinces ne faisant
+pas partie du pachalik d'Égypte. Au lieu de reconnaître la magnanimité
+de son souverain, Méhémet-Ali y répondit par des prétentions dures et
+hautaines. Néanmoins, le sultan allait envoyer un fonctionnaire à
+Alexandrie pour y faire un nouvel effort afin de régler un arrangement
+avec son vassal, lorsque les cours de France, d'Autriche, de
+la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, voyant la position
+désastreuse dans laquelle se trouvait le Grand Seigneur, et mues par
+des sentiments d'amitié, de bienveillance et de générosité qu'il ne
+saurait assez reconnaître, firent signifier, par le moyen de leurs
+représentants accrédités auprès de la Sublime Porte que «l'accord sur
+la question d'Orient était assuré entre les cinq grandes puissances,
+en engageant le sultan à suspendre toute détermination définitive
+sans leur concours, et en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui
+portaient.»
+
+Le soussigné prend la liberté de reproduire ci-jointe la copie de
+cette note collective.
+
+Sa Hautesse a attendu jusqu'à présent avec confiance l'effet de
+l'intérêt si généreusement exprimé par cette même note. Mais placé
+sous le fardeau des charges extraordinaires qui pèsent sur l'Empire
+ottoman, et obligé de se prémunir contre l'attitude hostile et les
+préparatifs de guerre toujours continués de Méhémet-Ali, le sultan
+se voit empêché de donner tous ses soins à la réforme des abus dans
+l'administration de son empire, tandis que les ressources de tout
+genre qui devraient contribuer à opérer cette réforme s'épuisent tous
+les jours de plus en plus, et font désirer ardemment de voir bientôt
+un résultat aux intentions bienveillantes des cinq cours alliées de la
+Porte.
+
+Le soussigné est en conséquence chargé d'appeler la sérieuse attention
+de MM. les représentants des cours de France, d'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie sur un état de choses aussi
+pénible que dangereux pour l'existence politique de l'Empire
+ottoman dont elles ont déclaré vouloir maintenir l'intégrité et
+l'indépendance, et de réclamer leur coopération et leur sollicitude
+pour faire cesser au plus tôt des maux d'une nature aussi grave.
+
+Pour mieux atteindre à ce but, le soussigné est chargé, par ordre du
+sultan son auguste maître, d'annoncer qu'il est muni de l'autorisation
+nécessaire pour conclure et signer une convention avec MM. les
+représentants desdites cours, laquelle aurait pour but d'aider le
+sultan à faire exécuter l'arrangement d'après lequel Sa Hautesse
+avait annoncé l'intention de conférer à Méhémet-Ali et à ses enfants
+l'hérédité du gouvernement de l'Égypte, à condition qu'il restituerait
+la flotte ottomane et toutes les autres provinces situées en dehors du
+pachalik d'Égypte.
+
+Le soussigné, en vertu de l'intérêt que lesdites puissances
+ont manifesté au sultan et vu la position critique où se trouve
+aujourd'hui placé l'Empire ottoman, a l'honneur d'inviter, au nom
+de Sa Hautesse, MM. les représentants de France, d'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie à vouloir bien se joindre à
+lui pour conclure une convention dans le but ci-dessus énoncé, et pour
+y convenir en même temps des moyens nécessaires pour y donner effet.
+
+Le soussigné ose se flatter que MM. les représentants desdites cours
+voudront bien lui prêter leur assistance pour accomplir une oeuvre qui
+devra essentiellement contribuer à rendre la paix au Levant, et servir
+en même temps à prévenir les complications fâcheuses qui, sans cela,
+pourraient en résulter pour l'Europe entière.
+
+Le soussigné plénipotentiaire de la Sublime Porte prie MM. les
+représentants des cinq grandes puissances d'agréer l'assurance de sa
+plus haute considération.
+
+_Signé_: NOURI.
+
+
+2º _Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la
+Sublime Porte par les représentants des cinq grandes puissances_.
+
+Les soussignés ont reçu ce matin, de leurs gouvernements respectifs,
+des instructions en vertu desquelles ils ont l'honneur d'informer la
+Sublime Porte que l'accord sur la question d'Orient est assuré
+entre les cinq grandes puissances, et de l'engager à suspendre toute
+détermination définitive sans leur concours, en attendant l'effet de
+l'intérêt qu'elles lui portent.
+
+Constantinople, le 27 juillet 1839.
+
+Lord PONSONBY, ambassadeur d'Angleterre;
+Baron ROUSSIN, ambassadeur de France;
+De BOUTENIEF, ambassadeur de Russie;
+Baron STÜRMER, internonce d'Autriche;
+Comte de KOENIGSMARK ministre de Prusse.
+
+
+3º _Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de
+Nouri-Efendi du 7 avril 1840_.
+
+Londres, 8 avril 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
+le roi des Français, a reçu la note que Son Exc. l'ambassadeur P. P.
+de la Sublime Porte lui a fait l'honneur de lui adresser en date du 7
+avril, et il s'est empressé de porter cette pièce à la connaissance de
+son gouvernement.
+
+Le soussigné prie Son Excellence l'ambassadeur P. P. de la Sublime
+Porte d'agréer l'assurance de sa haute considération.
+
+
+4º _Réponse de lord Palmerston à la note de Nouri-Efendi_.
+
+Foreign-Office, le 13 avril 1840.
+
+Le soussigné, etc., etc., a eu l'honneur de recevoir la note du 7 de
+ce mois, par laquelle Son Exc. Nouri-Efendi, etc., a annoncé qu'il
+était muni des pouvoirs et instructions nécessaires pour conclure,
+avec les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de France, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, une convention dans le but de
+donner effet à la note collective qui a été présentée à la Porte le
+27 juillet 1839 par les représentants des cinq puissances à
+Constantinople.
+
+En réponse à cette communication, le soussigné a l'honneur d'informer
+Son Exc. Nouri-Efendi que le soussigné est prêt, en ce qui concerne le
+gouvernement de Sa Majesté, à concerter avec Son Excellence, d'accord
+avec les représentants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie,
+les meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que les
+plénipotentiaires des cinq puissances ont manifestées, au nom de
+leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la note collective
+susmentionnée du 27 juillet 1839.
+
+Le soussigné,
+
+PALMERSTON.
+
+
+5º _Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de France à la note de
+Nouri-Efendi_.
+
+Londres, le 28 avril 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de
+Sa Majesté le Roi des Français auprès de Sa Majesté la Reine de
+la Grande-Bretagne, a l'honneur d'informer Son Excellence M.
+l'ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime Porte que, conformément
+aux instructions qu'il a reçues du gouvernement du Roi, il est prêt
+à rechercher, avec les représentants des cours d'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener
+en Orient un arrangement qui mette un terme à un état de choses aussi
+contraire au voeu commun des cinq puissances qu'aux intérêts de la
+Porte ottomane.
+
+Le soussigné prie Son Excellence M. l'ambassadeur de la Sublime Porte
+d'agréer, etc.
+
+
+ III
+
+_L'ambassadeur de France à lord Palmerston, sur l'arrangement proposé
+par le gouvernement français entre l'Angleterre et Naples, dans
+l'affaire des soufres de Sicile_.
+
+Londres, le 7 juillet 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
+le Roi des Français auprès de S. M. la Reine de la Grande-Bretagne
+et d'Irlande, a l'honneur de transmettre à Son Exc. M. le principal
+secrétaire d'État pour les affaires étrangères de Sa Majesté
+Britannique, le _conclusum_ proposé par le gouvernement du Roi pour
+mettre un terme au différend survenu entre les cours de Londres et de
+Naples au sujet de l'exploitation des soufres en Sicile. Le soussigné
+espère que Son Exc. M. le principal secrétaire d'État pour les
+affaires étrangères de Sa Majesté Britannique trouvera ledit
+_conclusum_ satisfaisant et rédigé de manière à concilier, avec
+équité, les droits et les intérêts des deux cours, et voudra bien le
+lui renvoyer revêtu de son approbation, pour que le soussigné puisse
+le transmettre immédiatement à Son Exc. M. le président du Conseil,
+ministre des affaires étrangères de S. M. le Roi des Français.
+
+Le soussigné a l'honneur, etc.
+
+
+_Le président du Conseil, ministre des affaires étrangères, à Son Exc.
+le comte de Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris_.
+
+Paris, le 5 juillet 1840.
+
+Monsieur l'ambassadeur,
+
+Le gouvernement du Roi, mon auguste souverain, justement préoccupé
+des intérêts de la paix générale et animé des sentiments les plus
+bienveillants pour deux cours qui lui sont unies par des liens
+étroits, avait cru devoir offrir sa médiation dans le but de faciliter
+l'accommodement du différend survenu entre les cabinets de Londres et
+de Naples relativement à l'exploitation des soufres de Sicile. Cette
+médiation a été acceptée. Ce témoignage de confiance qui, de la part
+d'un État aussi puissant que la Grande-Bretagne, atteste l'honorable
+volonté de chercher, dans les voies de conciliation plutôt que dans un
+appel à la force, la satisfaction à laquelle il croit avoir droit, a
+vivement touché le coeur du Roi. Le gouvernement de Sa Majesté, dans
+son empressement à s'acquitter de la haute mission qui lui était
+ainsi déférée, a examiné avec l'attention la plus scrupuleuse tous
+les éléments de la question. Il s'est attaché à apprécier avec une
+équitable impartialité les prétentions et les droits respectifs, et
+cette appréciation consciencieuse lui a suggéré les propositions que
+je vais énoncer à Votre Excellence comme les plus propres, dans notre
+manière de voir, à amener une transaction vraiment acceptable pour les
+deux parties.
+
+Le contrat passé le 9 juillet 1838 entre le gouvernement napolitain et
+la compagnie Taix, pour l'exploitation des soufres de Sicile,
+serait résilié. Le but que Sa Majesté Sicilienne s'était proposé
+en souscrivant cette convention pouvant, comme on l'a reconnu, être
+atteint par d'autres moyens qui concilient, avec le bien-être de ses
+sujets, les intérêts des étrangers établis ou trafiquant dans ses
+États, la résiliation ne fait plus une difficulté sérieuse, et il
+reste seulement à déterminer le moment où elle aura lieu. Nous pensons
+qu'elle devrait être dénoncée à Naples et en Sicile aussitôt que le
+gouvernement napolitain serait officiellement informé de l'approbation
+donnée par Votre Excellence, au nom de son gouvernement, au projet
+d'arrangement développé dans la présente dépêche.
+
+Cette mesure ne saurait être interprétée comme impliquant, de la part
+de Sa Majesté Sicilienne, l'abandon de son droit souverain d'imposer
+les soufres et d'en réglementer l'exploitation. Il est presque
+superflu d'ajouter que le gouvernement britannique n'entend pas
+souscrire d'avance à des règlements qui violeraient les droits de ses
+sujets ou qui tendraient à rétablir sous une autre forme le contrat
+que S. M. le Roi de Naples consent aujourd'hui à révoquer.
+
+Après avoir ainsi pourvu à l'avenir, voici ce que le gouvernement du
+Roi croit pouvoir proposer pour régler le passé.
+
+Sa Majesté Sicilienne, animée d'un sentiment d'équité bienveillante,
+consentirait à écouter les réclamations de ceux des sujets anglais qui
+prétendent avoir éprouvé des pertes par suite du privilège concédé
+en 1838 à la compagnie Taix. Une commission de liquidation serait
+immédiatement constituée à cet effet. Elle siégerait à Paris ou
+à Naples et serait composée de deux commissaires anglais, de deux
+commissaires napolitains et d'un commissaire surarbitre désigné
+d'avance par le gouvernement français, avec l'agrément des deux cours
+intéressées, pour départager, dans l'occasion, les quatre autres
+commissaires.
+
+Cette commission ne pourrait accueillir que les demandes d'indemnités
+formées par les sujets anglais placés dans les catégories suivantes:
+
+1º Ceux qui, avant le 9 juillet 1838, époque du marché passé avec
+la compagnie Taix, étant devenus propriétaires ou fermiers de mines,
+auraient essuyé des empêchements dans l'extraction ou l'exportation
+des soufres, et auraient fait, en conséquence de ces empêchements, des
+pertes constatées.
+
+2º Ceux qui, avant la même époque, ayant passé des marchés à livrer,
+auraient été mis dans l'impossibilité d'accomplir leurs engagements,
+ou privés du bénéfice convenu de leurs transactions.
+
+3º Enfin ceux qui, ayant acheté des soufres dont l'exportation aurait
+été, soit interdite, soit limitée, soit soumise à des conditions
+plus onéreuses, auraient fait des pertes appréciables, d'une manière
+certaine.
+
+La commission de liquidation une fois instituée, un délai de trois
+mois serait accordé aux réclamants pour produire devant elle les
+titres justificatifs de leurs demandes en indemnité; un second terme
+de six mois serait assigné pour la conclusion de ses travaux, et les
+indemnités dont elle reconnaîtrait la justice seraient soldées dans
+l'année qui suivrait le jour de sa dissolution.
+
+Telles sont, monsieur l'ambassadeur, les propositions que le
+gouvernement du Roi croit devoir présenter simultanément aux
+puissances qui ont accepté sa médiation. J'ai la conviction qu'elles
+vous paraîtront reposer sur des bases satisfaisantes, et j'attends
+avec confiance l'adhésion que vous vous jugerez sans doute en mesure
+d'y donner.
+
+Agréez, etc. THIERS.
+
+
+_Lord Palmerston à l'ambassadeur de France_.
+
+Foreign-Office, 7 juillet 1840.
+
+Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté pour les
+affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception de la note,
+en date de ce jour, de M. Guizot, ambassadeur extraordinaire et
+plénipotentiaire de S. M. le roi des Français à cette cour, ainsi que
+de la note que M. Thiers se propose de transmettre à l'ambassadeur de
+Sa Majesté à Paris, contenant un plan d'arrangement pour régler les
+différends survenus entre les gouvernements de la Grande-Bretagne et
+de Naples.
+
+Le soussigné, conformément à la demande contenue dans la note de M.
+Guizot, a l'honneur de lui renvoyer la note susdite, et en même temps
+de déclarer à S. Exc. que le gouvernement de Sa Majesté est satisfait
+de l'arrangement contenu dans cette note, et prêt à l'accepter.
+
+Le soussigné a l'honneur, etc.
+
+PALMERSTON.
+
+
+ IV
+
+EXTRACT OF A DISPATCH FROM LT-GENERAL SIR HUDSON LOWE TO EARL
+BATHURST, DATED ST-HELENA, 14 MAY 1821.
+
+... The heart which had been... preserved in spirits of wine was put
+into a small silver Vase, the stomach in another, and both placed in
+the coffin with the body.
+
+Mr. Rutledge, assistant surgeon of the 20th regiment, was the person
+who soldered up the vases in which the heart and stomach were placed,
+and saw them put into the coffin, the undertakers being also present.
+
+The body, when deposited in the coffin, was dressed in the plain
+uniform of a French colonel of chasseurs.
+
+The coffin, at the particular desire of Count Montholon, was
+constructed as follows:
+
+1stly A plain coffin lined with tin;
+
+2dly A lead coffin;
+
+3dly A mahogany coffin.
+
+Count Montholon wished to have the words «Napoléon, né à Ajaccio 15
+août 1769, mort à Sainte-Hélène 5 mai 1821» inscribed on it. I wished
+the Word «Bonaparte» to be inserted after «Napoléon;» to this
+Count Montholon objected, and therefore no inscription whatever was
+placed on it.
+
+The grave was formed in the following manner:
+
+A large pit was sunk, of a sufficient width all round to admit of a
+wall two feet thick of solid masonry being constructed on each side;
+thus forming an exact oblong, the hollow space within which was
+precisely twelve feet deep, near eight long and five wide. A bed of
+masonry was at the bottom. Upon this foundation supported by eight
+square stones, each a foot in height, there was laid a slab of white
+stone five inches thick; four other slabs of the same thickness closed
+the sides and ends, which, being joined at the angles by Roman cement,
+formed a species of stone grave or sarcophagus. This was just of depth
+sufficient to admit the coffin being placed within it. Another large
+slab of white stone, which was supported on one side by two pullies,
+was let down upon the grave after the coffin had been put into it, and
+every interstice afterwards filled with stone and Roman cement.
+
+Above the slab of white stone which formed the cover of the stone
+grave, two layers of masonry strongly cemented and even cramped
+together, were built in, so as to unite with the two foot wall which
+supported the earth on each side, and the vacant space between this
+last work of masonry and the surface of the ground, being about eight
+feet in depth, was afterwards filled up with earth. The whole was then
+covered in, a little above the level of the ground, with another bed
+of flat stones whose external surface extending to the brink of the
+two feet wall on each side of the grave, covers a space of twelve feet
+long and nine feet wide.
+
+A guard has been placed over the grave.
+
+The spot chosen is not devoid of a certain interest. The fountain near
+it is the one from which General Bonaparte was supplied with water
+daily for his own private use, brought to him every morning in two
+silver bottles of his own by a Chinese servant of the house. It is
+one of the finest springs on the island. Two very large willow trees
+overshadow the tomb, and there is a grove of them at a little distance
+below it. The ground is the property of a Mr. Forbett, a respectable
+tradesman of this island, who has a little cottage close adjoining to
+it. He assented with great readiness to the proposition of the body
+being buried there. I shall cause a railing to be put round the whole
+of the ground, it being necessary even for the preservation of the
+willows, many sprigs from which had already began to be taken by
+different individuals who went down to visit the place after the
+corpse was interred.
+
+
+EXTRAIT D'UNE DÉPÊCHE ADRESSÉE PAR LE LIEUTENANT GÉNÉRAL SIR HUDSON
+LOWE AU COMTE BATHURST, EN DATE DE SAINTE-HÉLÈNE, 14 MAI 1821.
+
+... Le coeur, qui avait été conservé dans l'esprit-de-vin, fut mis
+dans un petit vase en argent, l'estomac dans un autre, et tous deux
+furent placés dans le cercueil avec le corps.
+
+M. Rutledge, aide-major du 20e régiment, fut chargé de souder les
+vases où étaient placés le coeur et l'estomac, et les vit déposer
+dans le cercueil, les entrepreneurs des pompes funèbres étant aussi
+présents.
+
+Le corps, lorsqu'on le déposa dans le cercueil, fut revêtu d'un
+uniforme de petite tenue de colonel des chasseurs de l'armée
+française.
+
+Le cercueil, conformément au voeu particulier du comte Montholon, fut
+disposé comme suit:
+
+1º Un cercueil ordinaire bordé d'étain;
+
+2º Un cercueil de plomb;
+
+3º Un cercueil d'acajou.
+
+Le comte Montholon désira que les mots suivants fussent inscrits
+sur le cercueil:«Napoléon, né à Ajaccio, 15 août 1769; mort à
+Sainte-Hélène, 5 mai 1821.» Je désirais que le mot «Bonaparte» fût
+inséré après celui de «Napoléon.» Mais le comte Montholon y fit des
+objections, et en conséquence aucune inscription ne fut placée sur le
+cercueil.
+
+Le tombeau fut disposé de la manière suivante:
+
+Une vaste fosse fut creusée, d'une largeur suffisante en tout sens
+pour permettre d'y construire un mur de deux pieds d'épaisseur de
+maçonnerie solide sur chaque côté de la fosse, formant ainsi une
+enceinte oblongue et régulière, à l'intérieur de laquelle était un
+espace vide de douze pieds de profondeur, et d'environ huit pieds de
+long sur cinq de large. Une couche de maçonnerie occupait le fond
+sur ces fondements, et sur huit supports en pierre, carrés, et hauts
+chacun d'un pied, fut posée une plaque de pierre blanche, épaisse de
+cinq pouces; quatre autres plaques de la même épaisseur servaient de
+clôture sur les côtés et aux extrémités, et, jointes aux angles par
+du ciment romain, formaient une espèce de tombe en pierre ou de
+sarcophage. Ce sarcophage était d'une profondeur exactement calculée
+pour recevoir le cercueil qui y fut placé. Une autre grande plaque
+de pierre blanche, qui était soutenue d'un côté par la force de deux
+poulies, fut abaissée sur le sarcophage après que le cercueil y eut
+été placé, et tous les interstices furent ensuite comblés avec de la
+pierre et du ciment romain.
+
+Par-dessus la plaque de pierre blanche qui formait le couvercle de
+la tombe en pierre, deux couches de maçonnerie furent construites,
+fortement cimentées, et même consolidées par des crampons, de
+manière à rejoindre le mur épais de deux pieds qui supporte de
+chaque côté le poids des terres; l'espace qui restait vide entre ce
+dernier ouvrage de maçonnerie et la surface du sol avait environ huit
+pieds de profondeur; il fut comblé de terre, et le tout fut recouvert
+d'une autre couche de pierres plates qui dépassait un peu le niveau
+du sol environnant et dont le bord arrive jusqu'à la face extérieure
+du mur épais de deux pieds, construit de chaque côté de la tombe.
+L'espace ainsi recouvert a douze pieds de long et neuf pieds de large.
+
+Une sentinelle a été postée sur le tombeau.
+
+L'emplacement choisi n'est pas dénué d'un certain intérêt. La fontaine
+voisine est celle qui fournissait tous les jours au général Bonaparte
+l'eau nécessaire à son usage personnel; cette eau lui était portée
+chaque matin, dans deux bouteilles d'argent à lui appartenant, par un
+serviteur chinois de la maison. C'est une des plus belles sources de
+l'île. Deux très-grands saules ombragent la tombe, et à une
+petite distance au-dessous de la tombe, il y a un bosquet d'arbres
+semblables. Le terrain appartient à un M. Forbett, respectable
+commerçant de cette île, qui a tout à côté une petite maison de
+campagne. Il a consenti avec beaucoup d'empressement au projet
+d'ensevelir le corps en cet endroit. Je ferai poser une grille tout
+autour du terrain; cela est nécessaire pour la conservation même des
+saules, car différentes personnes, qui sont descendues là pour visiter
+l'emplacement depuis que le corps y est enterré, ont déjà commencé à
+prendre à ces arbres beaucoup de petites branches.
+
+
+ V
+
+_Banquet donné par la ville de Southampton le 20 juin 1840 à
+l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris à Rouen, et
+discours prononcé par M. Guizot_.
+
+La municipalité de Southampton a donné samedi, 20 juin, une grande
+fête pour célébrer la confection et l'ouverture du chemin de fer qui
+réunit les comtés du sud de l'Angleterre à la capitale, et qui,
+plus tard, lorsque les chemins de Rouen et du Havre seront terminés,
+réunira Paris et Londres.
+
+Le corps municipal de la ville de Southampton, désirant témoigner à
+l'ambassadeur de France sa reconnaissance pour l'appui efficace qu'il
+avait accordé, auprès du cabinet français, à la compagnie anglaise du
+chemin de fer de Rouen, l'avait invité à cette fête.
+
+Samedi matin, M. Guizot, accompagné de MM. Herbet et de Banneville,
+attachés à l'ambassade de France, se rendit à la gare du chemin de
+fer, située près de Wauxhall-Bridge. Il y fut reçu par M. Easthope,
+membre du parlement et président de la compagnie du chemin de fer. La
+salle d'attente était occupée par une foule nombreuse et choisie; on
+y remarquait S. A. R. le duc de Sussex, la duchesse d'Inverness, lord
+Palmerston, le duc et la duchesse de Gordon, lord Duncan, M. Joseph
+Hume, M. Holmes, M. Baring, et un grand nombre d'autres membres du
+parlement. Un train spécial avait été préparé pour transporter les
+personnes invitées à la fête. A onze heures, le train a quitté la
+gare de Wauxhall, emportant plus de quatre cents personnes; et en deux
+heures vingt minutes quinze secondes, la distance de soixante-seize
+milles (plus de trente lieues), qui sépare Londres de Southampton
+avait été franchie, en y comprenant un temps d'arrêt de neuf minutes
+quinze secondes.
+
+Une population nombreuse encombrait les abords du chemin de fer. Toute
+la ville, tous les bâtiments à l'ancre dans le port étaient pavoisés,
+et le drapeau tricolore flottait de toutes parts à côté du drapeau
+anglais. Lorsque le duc de Sussex et l'ambassadeur de France
+descendirent de voiture, l'artillerie les salua de deux salves de
+vingt-un coups de canon; la musique des régiments, rangés en bataille
+sur le front de la gare du chemin de fer, commença à jouer les
+airs nationaux, et une foule immense fit retentir l'air de nombreux
+hourras.
+
+La municipalité de Southampton, ayant le maire à sa tête, vint
+complimenter S. A. R. le duc de Sussex, et lui présenter une adresse.
+Après cette réception, le maire invita ses illustres hôtes à se rendre
+au banquet qui avait été préparé sous une immense tente, dressée
+en face de la mer. Une voiture, ornée des armes de la ville de
+Southampton, pavoisée de drapeaux tricolores et traînée par quatre
+chevaux, avait été disposée pour l'ambassadeur de France. Venaient
+ensuite les équipages du duc de Sussex, de lord Palmerston, de lord
+Duncan, député de la ville, etc., etc. Cette longue file de voitures
+s'avançait lentement entre deux haies de curieux, dans des rues
+décorées de drapeaux et de nombreux emblèmes, et au milieu des cris
+de l'enthousiasme populaire. A deux heures et demie, on arriva sous
+la tente où étaient dressées quatre longues tables autour desquelles
+vinrent s'asseoir plus de six cents personnes. Le maire présidait
+l'assemblée, ayant à sa droite la duchesse d'Inverness, et à sa gauche
+le duc de Sussex. L'ambassadeur de France était placé près de Son
+Altesse Royale.
+
+M. Guizot, en acceptant l'invitation du corps municipal de
+Southampton, lui avait annoncé qu'il ne pourrait consacrer qu'une
+partie de la journée à cette visite. Une invitation antérieure de
+sir John Hobhouse, secrétaire d'État pour les affaires de l'Inde,
+l'obligeait à être revenu à Londres avant sept heures, et un train
+spécial avait été préparé pour effectuer son retour.
+
+Le banquet n'était donc pas terminé, quand le maire s'est levé et
+s'est exprimé en ces termes:
+
+«Je regrette infiniment, messieurs, que notre hôte illustre, M.
+Guizot, soit obligé de nous quitter à l'instant même pour retourner
+à Londres. Je ne veux pas cependant le laisser partir sans lui avoir
+témoigné, au nom de la ville de Southampton, notre vive et profonde
+reconnaissance pour l'appui si cordial et si efficace qu'il nous a
+prêté auprès de son gouvernement pour l'établissement du chemin de
+fer de Paris à Rouen. Je vous propose donc la santé de S. Ex.
+l'ambassadeur du Roi des Français.»
+
+Ce toast a été accueilli et porté avec le plus vif enthousiasme.
+
+M. Guizot s'est levé, et, dès que le silence a été rétabli, il a
+prononcé le discours suivant:
+
+«Je vous remercie, messieurs, je le crains, dans un très-mauvais
+anglais, mais avec un coeur parfaitement reconnaissant pour votre
+bienveillance envers moi, et plus encore pour votre sympathie envers
+mon pays et son Roi, dont je vois, avec un profond plaisir, le nom
+inscrit sur le drapeau qui flotte devant nous. Nos deux pays sont
+unis déjà par les liens de la plus intime amitié; mais plus ils se
+rapprocheront, plus ils se connaîtront, plus leur union deviendra
+intime, et plus ils se feront de bien l'un à l'autre. J'espère que tel
+sera le résultat de ces grands travaux entrepris dans les deux pays,
+et j'ai été heureux de contribuer de tout mon pouvoir à l'entreprise
+du chemin de fer de Paris à Rouen qui sera, sans aucun doute, continué
+de Rouen au Havre. Ainsi nos deux pays, qui ont chacun beaucoup à
+donner et beaucoup à recevoir, seront mutuellement unis, non-seulement
+par une amitié étroite, mais par des intérêts communs. Je veux vous
+remercier encore une fois des sentiments que vous venez de témoigner
+pour la France, pour le Roi des Français et pour moi-même.»
+
+Après ce discours, fréquemment interrompu par de vifs
+applaudissements, M. Guizot a pris congé de l'assemblée, et s'est
+retiré avec les personnes qui l'avaient accompagné. A six heures, il
+était à Londres, après avoir fait soixante lieues en quatre heures et
+demie.
+
+Le banquet a continué après son départ.
+
+Des toasts ont été portés à la Reine, au Prince Albert, à la Reine
+douairière, au duc de Sussex. Son Altesse Royale a pris la parole pour
+faire ressortir les avantages attachés à la construction du chemin de
+fer de Southampton:
+
+«M. l'ambassadeur de France vous a tout à l'heure exposé de la manière
+la plus parfaite toute l'importance d'un rapprochement de plus en plus
+grand entre la France et l'Angleterre; ce rapprochement doit mettre
+les deux nations à même de se connaître mieux, et de former une union
+pacifique, basée non-seulement sur une amitié mutuelle, mais encore
+sur des intérêts communs. (_On applaudit_.) J'approuve complétement
+ces réflexions et je m'associe à ces sentiments. Je m'empresse même
+de les reproduire en l'absence de M. l'ambassadeur. Je le fais
+avec d'autant plus de plaisir que M. l'ambassadeur verra par là que
+l'impression produite par ses paroles sur mon esprit n'a nullement été
+affaiblie par son absence.» (_On applaudit_.)
+
+Un toast est porté à lord Palmerston. Lord Palmerston se lève et dit:
+
+«Il est difficile, sans doute, d'ajouter quelque chose de nouveau à ce
+qui a été déjà, dans cette enceinte, si bien exposé par l'illustre duc
+de Sussex et l'hôte distingué, M. Guizot, forcé tout à l'heure de nous
+quitter. Cependant je dois déclarer que je ne comprends pas moins bien
+toute l'utilité de cette entreprise pour contribuer au maintien des
+relations pacifiques, si importantes sous le triple point de vue
+social, moral et politique. Les gouvernements peuvent conclure des
+traités avec d'autres pays; si ces traités ne reposent pas sur une
+communauté d'intérêts, sur des sympathies partagées, sur une extension
+des lumières rendue plus facile par des communications plus aisées
+entre les peuples, il suffit du moindre souffle politique pour réduire
+en poudre tous ces édifices, et il n'y a pas là de base solide pour
+établir des relations d'amitié et de paix. (_Applaudissements_.) Il y
+a longtemps qu'on l'a dit: le plus grand bonheur de l'homme consiste à
+triompher de difficultés d'abord insurmontables en apparence. C'est
+ce qui est arrivé aux directeurs de cette entreprise. Lorsque le grand
+travail qui va être entrepris de l'autre côté du détroit (je veux
+parler de la communication par le chemin de fer entre Paris et
+le Havre) sera terminé, et que, de ce côté du détroit, d'autres
+dispositions seront également complétées, il est difficile de dire les
+immenses bénéfices pouvant en résulter pour vous.»
+
+Après le dernier toast, porté à la duchesse d'Inverness et aux dames,
+Son Altesse Royale et la plupart des convives ont repris le chemin
+de fer pour retourner à Londres. Les convois ont mis le même temps à
+parcourir la distance entre Londres et Southampton.
+
+(Extrait du _Journal des Débats_ du 25 juin 1840.)
+
+
+ VI
+
+_Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de Londres, le
+20 avril 1840_.
+
+Mylords et Messieurs,
+
+Je vous demande pardon de mon mauvais, très-mauvais anglais. Vous
+serez, j'en suis sûr, indulgents pour un étranger qui aime mieux vous
+mal parler votre langue qu'être mal compris de vous en parlant la
+sienne. Je suis heureux, messieurs, que ce soit aujourd'hui mon devoir
+de vous exprimer, au nom de tout le corps diplomatique comme en mon
+nom propre, au nom de l'Europe comme de la France, nos vifs sentiments
+de reconnaissance pour votre noble et amicale hospitalité. Vos
+ancêtres, messieurs, je pourrais dire vos pères, auraient été bien
+étonnés si on leur eût dit que, pendant plus de vingt-cinq ans, les
+ambassadeurs, les ministres, les représentants de tous les États, de
+toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique, viendraient chaque
+année s'asseoir avec vous dans cette salle, pour y jouir de l'amitié
+de l'Angleterre et vous promettre l'amitié du monde civilisé. Dans des
+temps encore bien près de nous, la guerre, une guerre tantôt générale,
+tantôt partielle, et sinon continuelle, du moins très-fréquente,
+rendait de semblables réunions toujours incomplètes et irrégulières.
+C'est la paix qui nous a fait ce bonheur, image et symbole du bonheur
+du monde. Et je vous prie de le remarquer, messieurs, cette paix n'est
+pas une paix indolente, stérile, comme celle qui a régné quelquefois
+entre des nations énervées et en décadence. C'est la paix la plus
+active et la plus féconde qu'on ait jamais vue; une paix amenée et
+maintenue, non par l'apathie et l'impuissance, mais par le pouvoir
+de la civilisation, du travail, de la justice et de la liberté.
+Messieurs, remercions la Providence souveraine qui a versé de tels
+bienfaits sur notre âge. Espérons que cette paix durera encore
+vingt-cinq années et bien des années au delà, et qu'elle ne sera
+jamais interrompue que pour une juste et inévitable cause. C'est
+le voeu sincère de mon pays comme du vôtre. Et puisse un jour, par
+l'influence d'une longue et heureuse paix, le genre humain tout entier
+être uni d'esprit et de coeur dans son passage sur la terre, comme
+nous sommes tous les enfants de notre Dieu qui est au ciel!»
+
+
+ VII
+
+1º _Note adressée par S. Ex. Chékib-Efendi, envoyé extraordinaire de
+la Sublime Porte à Londres, à l'ambassadeur de France_.
+
+Londres, le 31 mai 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près S. M. Britannique,
+avait espéré, à la suite de la note présentée le 7 avril de cette
+année, par son prédécesseur Nouri-Efendi, aux représentants des cours
+de France, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, et en
+conséquence de leurs réponses à ladite note, trouver, en arrivant à
+Londres, l'affaire turco-égyptienne terminée ou à la veille de l'être.
+
+C'est donc avec le plus vif regret qu'il a appris que les soins que
+les représentants avaient promis de donner à un objet si important
+pour le repos de l'Orient étaient jusqu'à présent restés infructueux.
+
+Le soussigné, depuis son départ de Constantinople, a reçu de nouveaux
+ordres qui lui enjoignent de presser la solution de cette affaire.
+Si par conséquent les délais apportés dans l'exécution des intentions
+bienveillantes de Leurs Excellences provenaient de difficultés qu'il
+serait dans les facultés du soussigné d'aplanir, il a l'honneur de
+les prévenir que de son côté il apportera toutes les facilités qui
+dépendront de lui pour aider à lever ces obstacles, et qu'à cet effet
+il est muni, comme l'ambassadeur Nouri-Efendi son prédécesseur, des
+pouvoirs les plus amples pour concerter avec Leurs Excellences les
+moyens de parvenir à conclure un arrangement, lequel serait basé sur
+des principes équitables et renfermerait les garanties d'une paix
+durable pour l'Empire ottoman. Cependant le soussigné est persuadé
+que l'accord qui, dès le principe, a existé entre les cinq grandes
+puissances relativement aux intérêts du Sultan, et la continuation de
+leur union à cet égard, suffiront pour écarter toutes les difficultés,
+si effectivement il en existe.
+
+En attendant, le soussigné croit de son devoir de faire observer à
+Leurs Excellences que l'Empire ottoman se trouve dans une position
+fort critique; que l'incertitude à l'égard des résultats des
+délibérations de Londres, propage en Turquie une inquiétude qui prend
+un caractère tellement grave et alarmant que rien ne saurait justifier
+un plus long délai de l'ajustement d'une question soumise depuis dix
+mois au jugement et à la sagesse des cinq grandes puissances; enfin,
+que la nécessité de la solution de cette question devient de jour en
+jour plus urgente.
+
+En conséquence, le soussigné prie instamment M. l'ambassadeur de
+France de vouloir bien, de concert avec les représentants des cours
+d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, redoubler ses
+généreux efforts pour mettre fin à un mal toujours croissant et qui
+menace la paix de l'Orient.
+
+Le soussigné réitère avec une vive insistance la demande faite par
+son prédécesseur de donner suite le plus tôt possible à l'intérêt
+manifesté d'une manière si amicale et si bienveillante au Sultan par
+la note collective des représentants des cinq grandes puissances
+en date de Constantinople du 27 juillet 1839, intérêt que les
+représentants à Londres desdites puissances, par leur note responsive
+à celle du 7 avril de S. Ex. Nouri-Efendi, avaient annoncé vouloir
+prendre immédiatement en considération.
+
+Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près S. M. Britannique,
+prie M. l'ambassadeur plénipotentiaire de France de vouer, de concert
+avec les représentants des autres grandes cours, une attention
+sérieuse à l'objet de la présente note, et profite de cette occasion
+pour lui assurer ses respects et sa considération la plus distinguée.
+
+CHÉKIB.
+
+
+2º _Note de M. Guizot, ambassadeur de France en réponse à la note de
+l'ambassadeur de la Sublime Porte_.
+
+Londres, le 21 juin 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
+le Roi des Français auprès de S. M. Britannique, a reçu la note que
+S. Ex. Chékib-Efendi, ambassadeur de la Sublime Porte auprès de S.
+M. Britannique, lui a fait l'honneur de lui adresser, ainsi qu'aux
+représentants des cours d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de
+Russie, en date du 31 mai dernier.
+
+Le soussigné pense, comme S. Ex. M. l'ambassadeur de la Sublime Porte,
+que l'Empire ottoman se trouve dans une situation fort critique, que
+l'incertitude et les délais dans l'ajustement de la question d'Orient
+ont, en Turquie, des conséquences graves et alarmantes, et que la
+nécessité de la solution de cette question devient de jour en jour
+plus urgente.
+
+Le soussigné se félicite d'apprendre que S. Ex. M. l'ambassadeur de la
+Sublime Porte, muni des pouvoirs les plus amples pour concerter, avec
+les plénipotentiaires des cinq puissances, un arrangement basé sur des
+principes équitables et qui renferme les garanties d'une paix durable
+pour l'Empire ottoman, apportera toutes les facilités qui dépendront
+de lui pour aider à lever les obstacles qui pourraient s'opposer à la
+conclusion d'un tel arrangement.
+
+Le soussigné est persuadé en outre, ainsi que S. Ex. M. l'ambassadeur
+de la Sublime Porte, que la continuation de l'union entre les
+cinq puissances est le plus sûr moyen de parvenir à un résultat si
+désirable.
+
+En conséquence, le soussigné a l'honneur de répondre à S. Ex. M.
+l'ambassadeur de la Sublime Porte qu'il fera tous ses efforts de
+concert avec les plénipotentiaires d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse
+et de Russie, pour mettre fin, par un arrangement aussi prompt qu'il
+sera possible de l'obtenir, à un mal toujours croissant et qui menace
+la paix de l'Orient.
+
+Le soussigné a l'honneur d'offrir à S. Ex. M. l'ambassadeur de la
+Sublime Porte les assurances de sa haute considération.
+
+GUIZOT.
+
+
+ VIII
+
+_Sur les avertissements donnés par M. Guizot au gouvernement du Roi,
+quant au traité du 15 juillet 1840_.
+
+1º _Extrait du Journal_ le Siècle, _numéro du mercredi 29 juillet
+1840_.
+
+«Nous trouvons dans la _Gazette d'Augsbourg_ une correspondance de
+Paris, en date du 15 juillet, qui prouve que le ministère s'attendait
+à la rupture qui vient d'éclater entre la France et l'Angleterre.
+
+«M. Guizot, qui s'était imaginé qu'il parviendrait à amener lord
+Palmerston à son opinion, partage maintenant l'opinion de M. Thiers et
+rend justice à son esprit de prévision. Il écrit qu'il se passe depuis
+quelques jours à Londres certaines choses dont il ne peut se rendre
+un compte exact, mais qu'il voit bien que lord Palmerston, après lui
+avoir donné l'assurance que la question d'Orient l'ennuyait, a entamé
+l'affaire sans la résoudre, mais il ignore de quelle manière et
+dans quel sens le noble lord a agi. Toutefois M. Guizot conseille au
+gouvernement de se tenir sur ses gardes afin de ne pas être pris à
+l'improviste. Il invite le président du conseil à prendre toutes les
+mesures nécessaires pour ne pas être forcé de jouer un rôle secondaire
+dans le drame qui peut-être ne fait que commencer. Cette prévision est
+digne d'éloges. En attendant, M. Thiers ne s'est pas laissé endormir
+comme M. Guizot. Il a toujours agi en homme qui a confiance en
+lui-même et qui veut suivre d'un pas ferme la voie politique dans
+laquelle il est une fois entré. La mission du jeune Périer dont j'ai
+parlé hier, et dont le but principal est de veiller à la sécurité
+des Français en Égypte et en Syrie, aussitôt que la lutte s'engagera
+sérieusement avec Méhémet-Ali, prouve que M. Thiers a dû juger les
+choses du véritable point de vue, en les considérant comme de nature à
+amener les résultats les plus graves.»
+
+
+2º _Extrait du Journal_ le Constitutionnel, _numéro du lundi 3 août
+1840_.
+
+«La _Gazette d'Augsbourg_ annonçait dernièrement que notre ambassadeur
+à Londres avait été pris à l'improviste par la conclusion du quadruple
+traité. Ce fait n'est pas exact, et nous tenons à le démentir
+hautement. M. Guizot n'a pas été surpris. Il n'a jamais espéré qu'il
+ramènerait lord Palmerston à son avis; il a au contraire toujours
+averti son gouvernement de la persistance du ministère anglais, et
+rien de ce qui se passait et rien de ce qui se préparait ne lui
+a échappé. Il ne faut pas confondre ce qui est très-différent.
+Le gouvernement français se plaint de n'avoir pas été prévenu
+officiellement; mais il est loin d'accepter le rôle de dupe que
+l'orgueil de lord Palmerston serait sans doute flatté de lui
+attribuer. Les informations n'ont jamais manqué au gouvernement
+français, mais il était de son honneur de ne pas admettre qu'on pût
+aller jusqu'au bout sans lui en donner avis.»
+
+
+ IX
+
+_Sur l'attitude des agents français à Constantinople, en juillet et
+août 1840_.
+
+1º _Lord Palmerston à M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre_.
+
+The undersigned, Her Majesty's principal secretary of State for
+foreign affairs, in accordance with what was agreed upon between
+himself and M. Guizot, ambassador extraordinary and plenipotentiary
+from the King of the French at this court, in their recent interview,
+has the honour to transmit to M. Guizot an extract from a despatch
+received by Her Majesty's Government a few days ago from Lord
+Ponsonby, together with a copy of the inclosure therein referred to.
+
+Her Majesty's Government was convinced, even before the undersigned had
+the honour of showing these papers to M. Guizot, that the message
+intended to be conveyed to the Porte by M. de Pontois, must have been
+much altered by the person who delivered it, or else that M. de Pontois
+must have made such a communication entirely without instructions or
+authority from his own Government, and indeed in direct opposition to
+the spirit of the instructions which he had received; because the
+language used upon this occasion by M. Pontois was directly at variance
+with the language which has been held by the French Government to Her
+Majesty's ambassador at Paris, by M. Guizot to Her Majesty's Government
+in London, and, as far as Her Majesty's Government are informed, by the
+French agents at Alexandria to Méhémet Ali. For, at Paris, M. Thiers, on
+his return not long ago from the meeting hold at the chateau d'Eu,
+assured Earl Granville that the strictest orders had been sent to the
+French admirals in the Levant to avoid any thing which might lead to
+collision between French and British ships of war; in London M. Guizot,
+both before and after his visit to the chateau d'Eu, has always stated
+to the undersigned that the armaments of France are purely
+precautionary, and in no respect whatever aggressive; that France
+intends to remain for the present entirely quiet; but thinking that the
+measures which the four powers are about to take in the Levant may by
+possibility lead to events which might affect the general balance of
+power, or alter the state of possessions of the powers of Europe, or in
+some way or other bear upon the direct interests of France, the French
+Government had deemed it right to place himself in an attitude of
+observation; and at Alexandria the French agents are understood to have
+declared to Méhémet Ali that France has no intention whatever of taking
+up arms in his support. It was therefore obvious to Her Majesty's
+Government that M. de Pontois could not have been instructed or
+authorized by the French Government to hold at Constantinople a language
+directly the reverse of that which had been held by the French
+Government everywhere else, and the more especially as the language held
+by M. Pontois is directly at variance with all the public and official
+declarations made by the French Government of the principles upon which
+the policy of France, with regard to the affairs of the Ottoman Empire,
+is founded.
+
+The undersigned has great pleasure in acknowledging that the conviction
+thus felt by Her Majesty's Government has been confirmed by the belief
+expressed to him by M. Guizot upon this matter, on which however M.
+Guizot stated that he had received no information from his own
+Government, and of which he knew nothing but what the undersigned had
+laid before him. The undersigned therefore in transmitting to M. Guizot
+the accompanying papers, in order that they may be made known to the
+French Government, begs to assure M. Guizot that he makes the
+communication not in consequence of any doubt which Her Majesty's
+Government entertain of the sincerity and good faith of the Government
+of France, but because it is fitting that, in a matter of such deep
+importance to the peace of Europe, the French Government should know how
+much the language which is reported to have been used by one of his
+diplomatic agents differs from that which the French Government itself
+has held.
+
+The undersigned has the honour to renew to M. Guizot the assurances of
+his most distinguished consideration.
+
+_Signé_: PALMERSTON.
+
+Foreign Office, 9th sept. 1840.
+
+
+Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté au département
+des affaires étrangères, selon ce qui a été convenu entre lui et M.
+Guizot, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Roi des
+Français auprès de cette cour, lors de leur récente entrevue, a
+l'honneur de transmettre à M. Guizot un extrait d'une dépêche que le
+Gouvernement de Sa Majesté a reçue, il y a quelques jours, de Lord
+Ponsonby, avec une copie des documents auxquels cette dépêche fait
+allusion.
+
+Avant même que le soussigné ait eu l'honneur de montrer ces papiers à M.
+Guizot, le Gouvernement de Sa Majesté était convaincu que la déclaration
+qui devait être faite à la Porte par M. de Pontois devait avoir été fort
+altérée par la personne qui l'avait faite, ou bien que M. de Pontois
+devait avoir fait cette déclaration absolument sans instructions et sans
+l'autorisation de son propre Gouvernement, et véritablement en
+opposition directe avec l'esprit des instructions qu'il avait reçues,
+parce que le langage employé en cette occasion par M. de Pontois a été
+directement contraire au langage tenu par le Gouvernement français à
+l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris, au langage tenu par M. Guizot au
+Gouvernement de Sa Majesté à Londres, et, autant que peut en être
+informé le Gouvernement de Sa Majesté, au langage tenu par les agents
+français à Alexandrie à Méhémet-Ali. Car, à Paris, il n'y a pas
+longtemps, M. Thiers, à son retour de la réunion tenue au château d'Eu,
+a assuré le comte Granville que les ordres les plus stricts ont été
+envoyés aux amiraux français dans le Levant d'éviter tout ce qui
+pourrait mener à une collision entre les navires de guerre français et
+anglais; à Londres, M. Guizot, avant comme après sa visite au château
+d'Eu, a toujours assuré le soussigné que les armements de la France sont
+de pure précaution et n'ont en aucune façon un caractère aggressif; que
+l'intention de la France est de rester entièrement tranquille quant à
+présent; mais que, regardant les mesures que les quatre puissances sont
+au moment de prendre dans le Levant comme de nature à amener, par
+quelque éventualité, des faits qui pourraient affecter l'équilibre
+général de la puissance ou altérer l'État des possessions des diverses
+puissances en Europe, ou atteindre de manière ou d'autre les intérêts
+immédiats de la France, le Gouvernement français a cru bon de prendre
+une attitude d'observation; et à Alexandrie, il revient que les agents
+français ont déclaré à Méhémet-Ali que la France n'a aucune intention de
+prendre les armes en sa faveur. Le Gouvernement de Sa Majesté a eu, par
+conséquent, lieu de penser que M. de Pontois ne pouvait pas avoir reçu
+d'instructions ni d'autorisation du Gouvernement français pour tenir à
+Constantinople un langage directement opposé à celui que le Gouvernement
+français a tenu partout ailleurs--et cela d'autant plus particulièrement
+que le langage tenu par M. de Pontois est directement opposé à toutes
+les déclarations publiques et officielles que le Gouvernement français a
+faites des principes sur lesquels est fondée la politique de la France
+relativement aux affaires de l'Empire ottoman.
+
+Le soussigné éprouve un grand plaisir à reconnaître que la conviction
+que le Gouvernement de Sa Majesté s'est ainsi formée a été confirmée par
+l'opinion que M. Guizot lui a exprimée à ce sujet, sur lequel néanmoins
+M. Guizot a constaté n'avoir reçu aucune communication de son propre
+Gouvernement et duquel il ne savait que ce qui lui a été exposé par le
+soussigné. En conséquence, le soussigné, en transmettant à M. Guizot les
+papiers ci-joints, afin qu'ils puissent être portés à la connaissance du
+Gouvernement français, demande la permission d'assurer M. Guizot que
+cette communication est faite par lui, non par suite d'aucun doute conçu
+par le Gouvernement de Sa Majesté sur la sincérité et la bonne foi du
+Gouvernement français, mais parce qu'il convient que, sur des matières
+si profondément importantes pour la paix de l'Europe, le Gouvernement
+français sache combien le langage qui a été tenu, à ce que l'on
+rapporte, par un de ses agents diplomatiques, diffère du langage que le
+Gouvernement français a tenu lui-même.
+
+Le soussigné a l'honneur de répéter à M. Guizot les assurances de sa
+considération la plus distinguée.
+
+_Signé_: PALMERSTON.
+
+Foreign Office, 9 sept. 1840.
+
+
+2º _Extract from a despatch from Vicount Ponsonby to Lord Palmerston,
+nº 176, dated Therapia, August 17, 1840_.
+
+Reschid Pacha sent M. Francheschi to me this morning to communicate a
+message the pacha has received from the French ambassador, through M.
+Cor, the French dragoman.
+
+My servant, by mistake, denied me to M. Francheschi, who went on
+to the internuncio and delivered his message to H. E. who came here
+immediately with M. Francheschi, and prepared a despatch for Prince
+Metternich detailing the transaction, and of which I have now
+the honour to enclose a copy that will save your Lordship the trouble
+of details from me.
+
+M. Francheschi said that Reschid Pacha is not alarmed, though he
+is aware of the gravity of the situation of the affair; he said the
+Sultan is not alarmed and is firm.
+
+With the concurrence of M. de Sturmer, I desired M. Francheschi to
+tell H. E. Reschid Pacha that the Sultan might depend upon the support
+of his allies.
+
+I added that the internuncio and myself and I (_sic_) doubted not
+our colleagues also would be ready to give Reschid and the Ottoman
+ministers any aid, if any should be wanting, to confirm the Sultan in
+his views.
+
+I was to a certain degree prepared for the hostility of France by what
+passed at a visit made by M. Titof to the French ambassador; when the
+latter, in the course of conversation, said he thought war between
+France and England inevitable. This appeared to me to manifest either
+a very injudicious and improper levity in the ambassador, or that he
+had received information from his Government that warranted what he
+said.
+
+
+2º _Extrait d'une dépêche du Vicomte Ponsonby à lord Palmerston, nº
+176, datée de Therapia, 17 août 1840_.
+
+Reschid-Pacha m'a envoyé ce matin M. Francheschi pour me faire part
+d'un message que le pacha a reçu de l'ambassadeur de France, par
+l'intermédiaire du drogman français M. Cor.
+
+Mon domestique, par erreur, a refusé ma porte à M. Francheschi qui
+s'est alors rendu chez l'internonce et s'est acquitté de sa commission
+envers S. E. qui est venue ici immédiatement avec M. Francheschi, et a
+préparé une dépêche au prince de Metternich, contenant les
+détails de l'incident, et dont j'ai l'honneur de joindre ici une
+copie qui évitera à Votre Seigneurie l'ennui des détails que je lui
+donnerais.
+
+M. Francheschi dit que Reschid-Pacha n'est pas alarmé, quoiqu'il se
+rende compte de la gravité de la situation des affaires; il dit que le
+Sultan n'est pas alarmé et est ferme.
+
+D'accord avec M. de Stürmer, j'ai prié M. Francheschi de dire à Son
+Excellence Reschid-Pacha que le Sultan peut compter sur l'appui de ses
+alliés.
+
+J'ai ajouté que l'internonce et moi-même et moi (_sic_) nous ne
+doutions pas que nos collègues ne fussent aussi prêts à donner tout
+leur appui à Reschid-Pacha et aux ministres ottomans, s'il en était
+besoin pour confirmer le Sultan dans ses vues.
+
+J'étais jusqu'à un certain point préparé à l'hostilité de la France
+par ce qui s'est passé lors d'une visite faite par M. Titof à
+l'ambassadeur de France; car ce dernier, dans le cours de la
+conversation, avait dit qu'il regardait comme inévitable la guerre
+entre la France et l'Angleterre; ce qui me sembla l'indice ou d'une
+légèreté bien peu judicieuse et bien déplacée chez l'ambassadeur, ou
+de communications à lui adressées par son Gouvernement et propres à
+confirmer ce qu'il disait.
+
+
+3º _Copie d'une dépêche du baron Stürmer au prince de Metternich, en
+date de Constantinople, du 17 août 1840_.
+
+M. le ministre des affaires étrangères vient d'envoyer M. Francheschi
+chez mes collègues d'Angleterre, de Russie, de Prusse et chez moi,
+pour nous faire la communication suivante:
+
+«M. l'ambassadeur de France a fait dire hier, le 16 de ce mois, par
+son drogman à Reschid-Pacha:
+
+«Qu'il a l'ordre de lui signifier que le gouvernement français, le
+Roi et la nation considèrent comme une injure faite par le
+plénipotentiaire ottoman à la France la conclusion du traité qu'il
+a signé à Londres sans le concours et à l'insu du plénipotentiaire
+français, et qui a pour objet une question où la France, dès le
+principe, a été partie intégrante.
+
+«Que le gouvernement français s'opposera de tous ses moyens à toute
+intervention armée contre le pacha d'Égypte.
+
+«Qu'il n'attend pour se décider que le résultat de démarches qu'il
+fait faire dans ce moment auprès des cabinets de Vienne et de Berlin,
+afin d'en obtenir l'annulation du traité.
+
+«Que, loin d'employer, comme on le lui demandait, son influence morale
+auprès du pacha pour le porter à la soumission, il lui accordera
+toute l'assistance qui est en son pouvoir pour l'aider à résister à
+l'intervention étrangère.
+
+«Qu'il réunira ses efforts aux siens pour soulever les populations
+d'Asie et d'Europe contre l'administration actuelle en Turquie dont
+le gouvernement français se déclare l'ennemi et qu'il considère comme
+celui du pays.
+
+«Que M. de Pontois fera connaître au Sultan et à toute la nation
+musulmane que la France, loin d'avoir pris part à une convention
+dirigée contre les intérêts de l'islamisme, la condamne hautement et
+s'opposera à son exécution.
+
+«Reschid-Pacha a répondu que ce langage a d'autant plus lieu de le
+surprendre que la France avait elle-même concouru à la note collective
+du 27 juillet de l'année dernière. Là-dessus le drogman de France
+a répliqué que M. de Pontois avait prévu cette objection; mais que
+d'abord le gouvernement français avait accepté sans avoir jamais
+approuvé la coopération de son ambassadeur à cette démarche; qu'au
+surplus il s'agit ici de mesures coercitives, dont il n'est fait
+aucune mention dans la note susdite et que c'est contre ces mesures
+que la France se prononce en ce moment.
+
+«Le pacha a répondu: Je suis profondément affligé de la déclaration
+que vous venez de me faire, car j'ai toujours considéré la France
+comme une des plus anciennes amies de la Porte; il ne dépend pas
+de moi d'empêcher la réalisation d'un acte auquel la Porte ne s'est
+décidée qu'avec le concours de quatre de ses alliés; et quels qu'en
+puissent être les résultats, le gouvernement turc s'y résignera.
+
+«M. de Pontois veut faire connaître au Sultan ce qu'il vient de lui
+faire dire de la part de son drogman (_sic_); le pacha est prêt à
+l'accompagner à l'audience de ce monarque, pour lequel il ne saurait
+avoir rien de caché.
+
+«Je n'ai pas besoin de dire à Votre Excellence combien Reschid-Pacha a
+trouvé dur et hostile le langage que le gouvernement français a chargé
+son ambassadeur de tenir à la Porte dans cette circonstance.
+
+«M. Francheschi m'a raconté que Reschid-Pacha, ayant été appelé hier
+chez le Sultan, Sa Hautesse lui avait donné connaissance d'une lettre
+que la sultane mère venait de recevoir de l'ex-capitan pacha, on ne
+sait par quelle occasion, mais probablement par le bateau à vapeur
+français arrivé le 14 de ce mois. Dans cette lettre Ahmed-Fenzi-Pacha,
+après avoir assuré à la sultane que Méhémet-Ali était inébranlable
+dans sa résolution de résister, ajoute qu'il dépend de lui de
+révolutionner toutes les provinces d'Asie et d'Europe, et il adjure,
+implore et supplie la sultane d'interposer son influence auprès de
+son fils pour éviter à la nation les maux dont elle est menacée, et
+peut-être la chute de l'Empire.
+
+«Ces notions m'ont paru assez importantes pour les porter à la
+connaissance de Votre Altesse par une estafette qui partira demain à
+l'aube du jour.
+
+«Agréez, etc.
+
+«_Signé_: STÜRMER.»
+
+
+4º _L'ambassadeur de France en Angleterre, à lord Palmerston_.
+
+Londres, le--septembre 1840.
+
+Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de S. M.
+le Roi des Français auprès de S. M. B., a l'honneur d'informer S.
+Ex. M. le principal secrétaire d'État de S. M. B. pour les affaires
+étrangères, qu'il a reçu et transmis au gouvernement du Roi les
+extraits que S. Ex. a fait au soussigné l'honneur de lui communiquer,
+de deux dépêches écrites de Constantinople, en date du 17 août
+dernier, l'une par lord Ponsonby, ambassadeur de S. M. B., l'autre par
+M. le baron de Stürmer, internonce de S. M. l'Empereur d'Autriche à
+Constantinople, et relatives aux communications faites récemment à la
+Porte ottomane par S. Ex. M. de Pontois, ambassadeur de S. M. le Roi
+des Français auprès de S. H. le Sultan.
+
+Ainsi que le soussigné a déjà eu l'honneur d'en exprimer sa conviction
+à M. le secrétaire d'État des affaires étrangères, les renseignements
+contenus dans ces dépêches, au sujet desdites communications,
+sont inexacts, et M. de Pontois, selon ses instructions, a tenu à
+Constantinople un langage conforme à celui que le gouvernement du Roi
+a tenu lui-même à Paris, et fait tenir soit à Londres, soit ailleurs,
+par ses représentants. Lorsque M. le principal secrétaire d'État de S.
+M. B. pour les affaires étrangères fit au soussigné l'honneur de lui
+remettre le _Memorandum_ du 17 juillet dernier, dans lequel on lisait
+que «le gouvernement français avait plusieurs fois déclaré que, dans
+aucun cas, la France ne s'opposerait aux mesures que les quatre cours,
+de concert avec le Sultan, pourraient juger nécessaires pour obtenir
+l'assentiment du Pacha d'Égypte» le soussigné se hâta de faire
+observer qu'il ne pouvait accepter cette expression: _dans aucun cas_,
+et qu'il était certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorisât.
+«Le gouvernement du Roi, dit-il alors à M. le secrétaire d'État
+des affaires étrangères, ne se fait à coup sûr le champion armé de
+personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du Pacha
+d'Égypte, la paix et les intérêts de la France. Mais si les mesures
+adoptées contre le Pacha par les quatre puissances avaient, aux
+yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette conséquence que
+l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y
+consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
+gardera toujours, à cet égard, sa pleine liberté.»
+
+Le 24 juillet suivant, lorsque le soussigné eut l'honneur de lire
+et de remettre à M. le principal secrétaire d'État pour les affaires
+étrangères la réponse du gouvernement du Roi au _Memorandum_ du 17
+juillet, cette réponse, en faisant allusion au désir témoigné par les
+quatre puissances que la France continuât de leur prêter son concours
+moral à Alexandrie, se terminait par le paragraphe suivant:
+
+«Le concours moral de la France, dans une conduite commune, était une
+obligation de sa part. Il n'en est plus une dans la nouvelle situation
+où semblent vouloir se placer les Puissances. La France ne peut plus
+être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle
+se doit à elle-même. La conduite qu'elle tiendra, dans les graves
+circonstances où les quatre Puissances viennent de placer l'Europe,
+dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle
+vient d'indiquer.»
+
+Et le soussigné, en insistant de tout son pouvoir sur la gravité de la
+situation où l'Europe allait entrer, eut l'honneur de répéter à M. le
+principal secrétaire d'État de S. M. B. que la France y garderait
+sa pleine liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien de
+l'équilibre actuel entre les États de l'Europe, et le soin de sa
+dignité et de ses propres intérêts.»
+
+Le soussigné est autorisé à déclarer que les intentions du
+gouvernement du Roi, qu'il a manifestées au moment même où il a eu
+connaissance de la convention conclue par les quatre Puissances
+et dans sa réponse au Memorandum du 17 juillet, sont constamment
+demeurées et demeurent constamment les mêmes, et que ce sont les
+intentions dont M. de Pontois a été l'interprète auprès de la Sublime
+Porte, en s'efforçant, comme un ancien et sincère ami, de l'éclairer
+sur la situation où elle se plaçait et sur les périls qui pouvaient en
+résulter pour elle.
+
+Le soussigné a l'honneur, etc., etc.
+
+
+ X
+
+_Traité du 15 juillet 1840, et actes annexés_.
+
+1º _Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne,
+d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte
+ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signée à Londres
+le 15 juillet 1840_.
+
+Au nom de Dieu très-miséricordieux.
+
+Sa Hautesse le Sultan ayant eu recours à Leurs Majestés la Reine du
+Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, l'Empereur d'Autriche,
+Roi de Hongrie et de Bohême, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes
+les Russies, pour réclamer leur appui et leur assistance au milieu
+des difficultés dans lesquelles il se trouve placé par suite de la
+conduite hostile de Méhémet-Ali, Pacha d'Égypte, difficultés qui
+menacent de porter atteinte à l'intégrité de l'Empire ottoman et à
+l'indépendance du trône du Sultan; Leursdites Majestés, mues par le
+sentiment d'amitié sincère qui subsiste entre elles et le Sultan,
+animées du désir de veiller au maintien de l'intégrité et de
+l'indépendance de l'Empire ottoman dans l'intérêt de l'affermissement
+de la paix de l'Europe, fidèles à l'engagement qu'Elles ont contracté
+par la note collective remise à la Porte par leurs représentants
+à Constantinople, le 27 juillet 1839, et désirant de plus prévenir
+l'effusion de sang qu'occasionnerait la continuation des hostilités
+qui ont récemment éclaté en Syrie entre les autorités du Pacha
+d'Égypte et les sujets de Sa Hautesse.
+
+Leursdites Majestés et Sa Hautesse le Sultan ont résolu, dans le but
+susdit, de conclure entre elles une convention, et ont nommé à cet
+effet pour leurs plénipotentiaires, savoir:
+
+Sa Majesté la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
+le très-honorable Henri-Jean, vicomte Palmerston, baron Temple, pair
+d'Irlande, conseiller de Sa Majesté Britannique en son conseil privé,
+chevalier grand-croix du très-honorable ordre du Bain, membre du
+Parlement, et son principal secrétaire d'État ayant le département des
+affaires étrangères.
+
+Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, le
+sieur Philippe, baron de Neumann, commandeur de l'ordre de Léopold
+d'Autriche, décoré de la croix pour le mérite civil, commandeur des
+ordres de la Tour et l'Épée du Portugal, de la croix du Sud du Brésil,
+chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de seconde classe
+de Russie, son conseiller aulique et plénipotentiaire près Sa Majesté
+Britannique.
+
+Sa Majesté le Roi de Prusse, le sieur Henri-Guillaume, baron de Bülow,
+chevalier de l'ordre de l'Aigle-Rouge de première classe de Prusse,
+grand-croix des ordres de Léopold d'Autriche et des Guelphes de
+Hanovre, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas de
+seconde classe, et de Saint-Wladimir de quatrième classe de Russie,
+commandeur de l'ordre du Faucon de Saxe-Weimar, son chambellan,
+conseiller intime actuel, envoyé extraordinaire et ministre
+plénipotentiaire près Sa Majesté Britannique.
+
+Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe, baron
+de Brünnow, chevalier de l'ordre de Sainte-Anne de première classe,
+de Saint-Stanislas de première classe, de Saint-Wladimir de troisième,
+commandeur de l'ordre de Saint-Étienne de Hongrie, chevalier de
+l'ordre de l'Aigle-Rouge et de Saint-Jean-de-Jérusalem, son conseiller
+privé, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près Sa
+Majesté Britannique.
+
+Sa Majesté le Très-Majestueux, Très-Puissant et Très-Magnifique
+Sultan, Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chékib-Efendi, décoré
+du Nichan-Iftihar de première classe, Beylikdgé du Divan Impérial,
+conseiller honoraire du département des affaires étrangères, son
+ambassadeur extraordinaire près Sa Majesté Britannique.
+
+Lesquels s'étant réciproquement communiqué leurs pleins pouvoirs,
+trouvés en bonne et due forme, ont arrêté et signé les articles
+suivants:
+
+Article 1er.
+
+Sa Hautesse le Sultan s'étant entendu avec Leurs Majestés, la Reine
+du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne, l'Empereur d'Autriche, Roi de
+Bohême et de Hongrie, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les
+Russies, sur les conditions de l'arrangement qu'il est de l'intention
+de Sa Hautesse d'accorder à Méhémet-Ali--conditions lesquelles se
+trouvent spécifiées dans l'acte séparé ci-annexé,--Leurs Majestés
+s'engagent à agir dans un parfait accord, et à unir leurs efforts
+pour forcer Méhémet-Ali à se conformer à cet arrangement; chacune des
+hautes parties contractantes se réservant de coopérer à ce but selon
+les moyens d'action dont chacune d'elles peut disposer.
+
+Article 2.
+
+Si le Pacha d'Égypte refusait d'adhérer au susdit arrangement qui lui
+sera communiqué par le Sultan avec le concours de Leursdites Majestés,
+celles-ci s'engagent à prendre, à la réquisition du Sultan, des
+mesures concertées et arrêtées entre Elles afin de mettre cet
+arrangement à exécution. Dans l'intervalle, le Sultan ayant invité ses
+alliés à se joindre à lui pour l'aider à interrompre la communication
+par mer entre l'Égypte et la Syrie, et à empêcher l'expédition de
+troupes, chevaux, armes, munitions et approvisionnements de guerre de
+tout genre d'une de ses provinces à l'autre; Leurs Majestés la Reine
+du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et l'Empereur
+d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, s'engagent à donner
+immédiatement à cet effet les ordres nécessaires aux commandants
+de leurs forces navales dans la Méditerranée; Leursdites Majestés
+promettent en outre que les commandants de leurs escadres, selon
+les moyens dont ils disposent, donneront, au nom de l'alliance, tout
+l'appui et toute l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du
+Sultan qui manifesteront leur fidélité à leur souverain.
+
+Article 3.
+
+Si Méhémet-Ali, après s'être refusé de se soumettre aux conditions de
+l'arrangement mentionné ci-dessus, dirigeait ses forces de terre ou
+de mer vers Constantinople, les hautes parties contractantes, sur
+la réquisition expresse qui en serait faite par le Sultan à leurs
+représentants à Constantinople, sont convenues, le cas échéant, de se
+rendre à l'invitation du souverain, et de pourvoir à la défense de son
+trône au moyen d'une coopération concertée en commun, dans le but de
+mettre les deux détroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que la
+capitale de l'Empire ottoman, à l'abri de toute agression.
+
+Il est en outre convenu que les forces qui, en vertu d'une pareille
+entente, recevront la destination indiquée ci-dessus, y resteront
+employées aussi longtemps que leur présence sera requise par le
+Sultan, et lorsque Sa Hautesse jugera que leur présence aura cessé
+d'être nécessaire, lesdites forces se retireront simultanément et
+rentreront respectivement dans la mer Noire et la Méditerranée.
+
+Article 4.
+
+Il est toutefois expressément entendu que la coopération mentionnée
+dans l'article précédent, et destinée à placer temporairement les
+détroits des Dardanelles et du Bosphore et la capitale ottomane sous
+la sauvegarde des hautes parties contractantes, contre toute agression
+de Méhémet-Ali, ne sera considérée que comme une mesure exceptionnelle
+adoptée à la demande expresse du Sultan, et uniquement pour sa défense
+dans le cas seul indiqué ci-dessus. Mais il est convenu que cette
+mesure ne dérogera en rien à l'ancienne règle de l'Empire ottoman
+en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments
+de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des
+Dardanelles et du Bosphore. Et le Sultan, d'une part, déclare par le
+présent acte, qu'à l'exception de l'éventualité ci-dessus mentionnée,
+il a la ferme résolution de maintenir à l'avenir ce principe
+invariablement établi comme ancienne règle de son Empire, et tant que
+la Porte se trouve en paix, de n'admettre aucun bâtiment de guerre
+étranger dans les détroits du Bosphore et des Dardanelles; d'autre
+part, Leurs Majestés la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et
+d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, le Roi
+de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies, s'engagent à respecter
+cette détermination du Sultan, et à se conformer au principe ci-dessus
+énoncé.
+
+Article 5.
+
+La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en seront
+échangées à Londres dans l'espace de deux mois, ou plus tôt si faire
+se peut.
+
+En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée, et y ont
+apposé les sceaux de leurs armes.
+
+Fait à Londres le 15 juillet, l'an de grâce mil huit cent quarante.
+
+ (L.S.) PALMERSTON.
+ (L.S.) CHÉKIB.
+ (L.S.) NEUMANN.
+ (L.S.) BULOW.
+ (L.S.) BRÜNNOW.
+
+
+2º _Acte séparé_.
+
+Acte séparé annexé à la convention conclue à Londres, le 15 juillet
+1840, entre les Cours de la Grande-Bretagne, d'Autriche, de Prusse et
+de Russie, d'une part et la Sublime Porte ottomane, de l'autre.
+
+Sa Hautesse le Sultan a l'intention d'accorder et de faire notifier à
+Méhémet-Ali les conditions de l'arrangement ci-dessous:
+
+§ 1er.
+
+Sa Hautesse promet d'accorder à Méhémet-Ali, pour lui et pour
+ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik de
+l'Égypte; et Sa Hautesse promet en outre d'accorder à Méhémet-Ali, sa
+vie durant, avec le titre de pacha d'Acre et avec le commandement
+de la forteresse de Saint-Jean d'Acre, l'administration de la partie
+méridionale de la Syrie dont les limites seront déterminées par la
+ligne de démarcation suivante:
+
+Cette ligne, partant du cap Ras-el-Nakhora sur les côtes de la
+Méditerranée, s'étendra de là directement jusqu'à l'embouchure de la
+rivière Seisaban, extrémité septentrionale du lac Tibérias, longera la
+côte occidentale dudit lac, suivra la rive droite du fleuve Jourdain
+et la côte occidentale de la mer Morte, se prolongera de là
+en droiture jusqu'à la mer Rouge, en aboutissant à la pointe
+septentrionale du golfe d'Akaba, et suivra de là la côte occidentale
+du golfe d'Akaba et la côte orientale du golfe de Suez jusqu'à Suez.
+
+Toutefois, le Sultan, en faisant ces offres, y attache la condition
+que Méhémet-Ali les accepte dans l'espace de dix jours après que la
+communication lui en aura été faite à Alexandrie par un agent de Sa
+Hautesse, et qu'en même temps Méhémet-Ali dépose entre les mains de
+cet agent les instructions nécessaires aux commandants de terre et de
+mer de se retirer immédiatement de l'Arabie et de toutes les villes
+saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du district
+d'Adana, et de toutes les autres parties de l'Empire ottoman qui ne
+sont pas comprises dans les limites de l'Égypte et dans celles du
+pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus.
+
+§ 2.
+
+Si dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Méhémet-Ali n'acceptait
+point le susdit arrangement, le Sultan retirera alors l'offre
+de l'administration viagère du pachalik d'Acre; mais Sa Hautesse
+consentira encore à accorder à Méhémet-Ali, pour lui et pour ses
+descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'Égypte,
+pourvu que cette offre soit acceptée dans l'espace de dix jours
+suivants, c'est-à-dire dans un délai de vingt jours à compter du jour
+où la communication lui aura été faite, et pourvu qu'il dépose entre
+les mains de l'agent du Sultan les instructions nécessaires pour ses
+commandants de terre et de mer de se retirer immédiatement en dedans
+des limites et dans les ports du pachalik d'Égypte.
+
+§ 3.
+
+Le tribut annuel à payer au Sultan par Méhémet-Ali sera proportionné
+au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendra
+l'administration, selon qu'il accepte la première ou la seconde
+alternative.
+
+§ 4.
+
+Il est expressément entendu de plus que, dans la première comme dans
+la seconde alternative, Méhémet-Ali (avant l'expiration du terme fixé
+de dix ou vingt jours) sera tenu de remettre la flotte turque, avec
+tous ses équipages et armements, entre les mains du préposé turc
+qui sera chargé de la recevoir. Les commandants des escadres alliées
+assisteront à cette remise.
+
+Il est entendu que dans aucun cas Méhémet-Ali ne pourra porter en
+compte, ni déduire du tribut à payer au Sultan, les dépenses qu'il a
+faites pour l'entretien de la flotte ottomane pendant tout le temps
+qu'elle sera restée dans les ports d'Égypte.
+
+§ 5.
+
+Tous les traités et toutes les lois de l'Empire ottoman s'appliqueront
+à l'Égypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus.
+Mais le Sultan consent qu'à condition du payement régulier du tribut
+susmentionné, Méhémet-Ali et ses descendants perçoivent, au nom du
+Sultan, et comme délégués de Sa Hautesse, dans les provinces dont
+l'administration leur sera confiée, les taxes et impôts légalement
+établis. Il est entendu en outre que, moyennant la perception des
+taxes et impôts susdits, Méhémet-Ali et ses descendants pourvoiront à
+toutes les dépenses de l'administration civile et militaire desdites
+provinces.
+
+§ 6.
+
+Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le pacha d'Égypte
+et d'Acre, faisant partie des forces de l'Empire ottoman, seront
+toujours considérées comme entretenues pour le service de l'État.
+
+§ 7.
+
+Si, à l'expiration du terme de vingt jours après la communication qui
+lui aura été faite (ainsi qu'il a été dit plus haut § 2) Méhémet-Ali
+n'adhère point à l'arrangement proposé, et n'accepte pas l'hérédité du
+pachalik de l'Égypte, le Sultan se considérera comme libre de retirer
+cette offre et de suivre, en conséquence, telle marche ultérieure
+que ses propres intérêts et les conseils de ses alliés pourront lui
+suggérer.
+
+§ 8.
+
+Le présent acte séparé aura la même force et valeur que s'il était
+inséré mot à mot dans la convention de ce jour. Il sera ratifié et les
+ratifications en seront échangées à Londres en même temps que celles
+de ladite convention.
+
+En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signé, et y ont
+apposé les sceaux de leurs armes.
+
+Fait à Londres, le quinze juillet, l'an de grâce mil huit cent
+quarante.
+
+ (L. S.) NEUMANN. (L. S.) CHÉKIB.
+ (L. S.) PALMERSTON.
+ (L. S.) BULOW.
+ (L. S.) BRÜNNOW.
+
+
+3º _Protocole signé à Londres, le 15 juillet 1840, par les
+plénipotentiaires_
+
+ d'Autriche,
+ de la Grande-Bretagne,
+ de Prusse,
+ de Russie,
+ et de la Porte ottomane.
+
+En apposant sa signature à la convention du jour, le plénipotentiaire
+de la Sublime Porte ottomane a déclaré:
+
+Qu'en constatant, par l'article 4 de ladite convention, l'ancienne
+règle de l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a été défendu
+de tout temps aux bâtiments de guerre étrangers d'entrer dans les
+détroits des Dardanelles et du Bosphore, la Sublime Porte se réserve,
+comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux bâtiments
+légers sous pavillon de guerre, lesquels sont employés selon l'usage,
+au service de la correspondance des légations des puissances amies.
+
+Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
+Prusse et de Russie ont pris acte de la présente déclaration pour la
+porter à la connaissance de leurs cours.
+
+ (_Signé_) NEUMANN.
+ PALMERSTON.
+ BULOW.
+ BRÜNNOW.
+ CHÉKIB.
+
+4º _Protocole réservé_, signé à Londres, le 15 juillet 1840, par les
+plénipotentiaires
+
+ d'Autriche,
+ de la Grande-Bretagne,
+ de Prusse,
+ de Russie
+ et de la Porte ottomane.
+
+Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
+Prusse, de Russie et de la Sublime Porte ottomane ayant, en vertu de
+leurs pleins pouvoirs, conclu et signé en ce jour une convention entre
+leurs souverains respectifs pour la pacification du Levant.
+
+Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de leurs
+cours respectives, un certain espace de temps devra s'écouler
+nécessairement avant que l'échange des ratifications de ladite
+convention puisse s'effectuer et que les ordres fondés sur cet acte
+puissent être mis à exécution.
+
+Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés de la
+conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie, des intérêts
+d'humanité aussi bien que les graves considérations de politique
+européenne qui constituent l'objet de la sollicitude commune des
+Puissances signataires de la convention de ce jour, réclament
+impérieusement d'éviter, autant que possible, tout retard dans
+l'accomplissement de la pacification que ladite transaction est
+destinée à atteindre.
+
+Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pouvoirs, sont
+convenus entre eux que les mesures préliminaires mentionnées, à
+l'article 2 de ladite convention seront mises à exécution tout
+de suite, sans attendre l'échange des ratifications; les
+plénipotentiaires respectifs constatant formellement par le présent
+acte l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de ces
+mesures.
+
+Il est convenu en outre entre lesdits plénipotentiaires que Sa
+Hautesse le sultan procédera de suite à adresser à Méhémet-Ali la
+communication et les offres spécifiées dans l'acte séparé annexé à la
+convention de ce jour.
+
+Il est convenu de plus que les agents consulaires de l'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, à Alexandrie, se mettront en
+rapport avec l'agent que Sa Hautesse le sultan y enverra pour adresser
+à Méhémet-Ali la communication et les offres susmentionnées; que
+lesdits consuls prêteront à cet agent toute l'assistance et tout
+l'appui en leur pouvoir, et qu'ils emploieront tous leurs moyens
+d'influence auprès de Méhémet-Ali à l'effet de le déterminer à
+accepter l'arrangement qui lui sera proposé d'ordre de Sa Hautesse le
+sultan.
+
+Les amiraux des escadres respectives dans la Méditerranée recevront
+les instructions nécessaires pour se mettre en communication à ce
+sujet avec lesdits consuls.
+
+ (_Signé_) NEUMANN.
+ PALMERSTON.
+ BULOW.
+ BRÜNNOW.
+ CHÉKIB.
+
+
+5º _Note adressée par lord Palmerston à M. Guizot, le 16 septembre
+1840_.
+
+Le 17 juillet, le soussigné a eu l'honneur d'informer Son Exc. M.
+Guizot qu'une convention concernant les affaires de la Turquie avait
+été signée le 15 du même mois par les plénipotentiaires de l'Autriche,
+de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie, d'une part,
+et par le plénipotentiaire de la Porte ottomane, d'autre part. Les
+ratifications de cette convention ayant été échangées, le soussigné
+a l'honneur de transmettre à Son Exc. M. Guizot une copie de ladite
+convention et de ses annexes, pour qu'il la communique au gouvernement
+français. En faisant cette communication à Son Exc. M. Guizot, le
+soussigné ne peut s'empêcher de lui exprimer de nouveau les sincères
+regrets du gouvernement de Sa Majesté de ce que la répugnance du
+gouvernement français à s'associer aux mesures concernant l'exécution
+de ce traité ait créé un obstacle qui ait empêché la France de se
+rendre partie au traité. Mais le gouvernement de Sa Majesté est
+convaincu que le cabinet des Tuileries verra dans les dispositions de
+ce traité des preuves irréfragables: 1º que les quatre puissances, en
+s'imposant les obligations qu'il contient, ont été animées d'un désir
+désintéressé de maintenir les principes de politique, à l'égard de la
+Turquie, que la France a, dans plus d'une occasion, déclaré nettement
+et formellement être les siens; 2º qu'elles ne cherchent pas à
+obtenir, par les arrangements qu'elles ont en vue, un avantage
+exclusif pour elles-mêmes, et que le grand objet qu'elles se proposent
+est de maintenir l'équilibre politique en Europe, et de détourner les
+événements qui troubleraient la paix générale.
+
+PALMERSTON.
+
+
+6º _Protocole de la conférence tenue au Foreign Office le 17 septembre
+1840_.
+
+Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
+Prusse, de Russie et de Turquie.
+
+Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie, après avoir échangé les ratifications de la
+convention conclue le 15 juillet dernier, ont résolu, dans le but de
+placer dans son vrai jour le désintéressement qui a guidé leurs cours
+dans la conclusion de cet acte, de déclarer formellement que, dans
+l'exécution des engagements résultant de ladite convention pour
+les puissances contractantes, ces puissances ne cherchent aucune
+augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage
+de commerce pour leurs sujets que ceux des autres nations ne puissent
+également obtenir.
+
+Les plénipotentiaires des cours susdites ont résolu de consigner cette
+déclaration dans le présent protocole.
+
+Le plénipotentiaire de la Sublime Porte ottomane, en rendant un juste
+hommage à la loyauté et au désintéressement de la politique des
+cours alliées, a pris acte de la déclaration contenue dans le présent
+protocole, et s'est chargé de la transmettre à sa cour.
+
+NEUMANN, SCHLEINITZ, CHÉKIB, PALMERSTON, BRÜNNOW.
+
+
+ XI
+
+_Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et français sur
+l'exécution et les conséquences du traité du 15 juillet 1840_.
+
+1º _Memorandum de lord Palmerston, ministre de la Grande-Bretagne,
+adressé au gouvernement français le 31 août 1840_.
+
+Monsieur,
+
+Différentes circonstances m'ont empêché de vous transmettre plus tôt,
+et par votre entremise au gouvernement français, quelques observations
+que le gouvernement de Sa Majesté désire faire sur le _memorandum_ qui
+m'a été remis le 24 juillet par l'ambassadeur de France à cette cour,
+en réponse au _memorandum_ que j'avais remis à Son Excellence le 17 du
+même mois; mais actuellement je viens remplir cette tâche.
+
+C'est avec une grande satisfaction que le gouvernement de Sa Majesté
+a remarqué le ton amical du _memorandum_ français et les assurances
+qu'il contient du vif désir de la France de maintenir la paix et
+l'équilibre des puissances en Europe. Le _memorandum_ du 17 juillet
+a été conçu dans un esprit tout aussi amical envers la France; et le
+gouvernement de Sa Majesté est tout aussi empressé que la France peut
+l'être de conserver la paix de l'Europe et de prévenir le moindre
+dérangement dans l'équilibre existant entre les puissances.
+
+Le gouvernement de Sa Majesté a également vu avec plaisir les
+déclarations contenues dans le _memorandum_ français portant que la
+France désire agir de concert avec les quatre autres puissances en ce
+qui concerne les affaires du Levant; qu'elle n'a jamais été poussée
+dans ces questions par d'autres motifs que par le désir de maintenir
+la paix; et que, dans l'opinion qu'elle s'est formée, elle n'a jamais
+été influencée par des intérêts particuliers qui lui soient propres,
+étant en fait aussi désintéressée que toute autre puissance peut
+l'être dans les affaires du Levant.
+
+Les sentiments du gouvernement de Sa Majesté sont, sur ces points,
+à tous égards semblables à ceux du gouvernement français et y
+correspondent entièrement; car en premier lieu, dans tout le cours des
+négociations ouvertes sur cette question pendant plus de douze mois,
+le désir empressé du gouvernement britannique a été constamment qu'un
+concert fût établi entre les cinq puissances, et que toutes cinq elles
+accédassent à une ligne de conduite commune; et le gouvernement de
+Sa Majesté, sans devoir s'en référer, pour preuve de ce désir, aux
+différentes propositions qui ont été faites de temps en temps au
+gouvernement français, et auxquelles il est fait allusion dans le
+_memorandum_ de la France, peut affirmer sans crainte qu'aucune
+puissance de l'Europe ne peut être moins influencée que ne l'est
+la Grande-Bretagne par des vues particulières ou par tout désir
+et espérance d'avantages exclusifs qui naîtraient pour elle de la
+conclusion des affaires du Levant; bien au contraire, l'intérêt de la
+Grande-Bretagne dans ces affaires s'identifie avec celui de l'Europe
+en général, et se trouve placé dans le maintien de l'intégrité et de
+l'indépendance de l'Empire ottoman, comme étant une sécurité pour
+la conservation de la paix, et un élément essentiel de l'équilibre
+général des puissances.
+
+C'est à ces principes que le gouvernement français a promis son
+plein concours, et qu'il l'a offert dans plus d'une circonstance, et
+spécialement dans une dépêche du maréchal Soult, en date du 17
+juillet 1839, dépêche qui a été communiquée officiellement aux quatre
+puissances; il l'a encore offert dans une note collective du 27
+juillet 1839 et dans le discours du roi des Français aux Chambres en
+décembre 1839.
+
+Dans ces documents, le gouvernement français fait connaître sa
+détermination de maintenir l'intégrité et l'indépendance de l'Empire
+ottoman, sous la dynastie actuelle, comme un élément essentiel de
+l'équilibre des puissances, comme une sûreté pour la conservation de
+la paix; et dans une dépêche du maréchal Soult il a également assuré
+que sa résolution était de repousser, par tous ses moyens d'action et
+d'influence, toute combinaison qui pourrait être hostile au maintien
+de cette intégrité et de cette indépendance.
+
+En conséquence, les gouvernements de la Grande-Bretagne et de France
+sont parfaitement d'accord, quant aux objets vers lesquels leur
+politique, en ce qui concerne les affaires d'Orient, doit tendre, et
+quant aux principes fondamentaux d'après lesquels cette politique
+doit être guidée; la seule différence qui existe entre les deux
+gouvernements est une différence d'opinion quant aux moyens qu'ils
+jugent les plus propres pour atteindre cette fin commune: point
+sur lequel, ainsi que l'observe le _memorandum_ français, on peut
+naturellement s'attendre à voir se rencontrer différentes opinions.
+
+Sur ce point il s'est élevé, en effet, une grande différence d'opinion
+entre les deux gouvernements, différence qui semble être devenue plus
+forte et plus prononcée à mesure que les deux gouvernements ont plus
+complétement expliqué leurs vues respectives, ce qui, pour le moment,
+a empêché les deux gouvernements d'agir de concert pour atteindre le
+but commun.
+
+D'un côté, le gouvernement de Sa Majesté a manifesté à diverses
+reprises l'opinion qu'il serait impossible de maintenir l'intégrité
+de l'Empire turc et de conserver l'indépendance du trône du sultan,
+si Méhémet-Ali devait être laissé en possession de la Syrie. Le
+gouvernement de Sa Majesté a établi qu'il considère la Syrie comme la
+clef militaire de la Turquie asiatique, et que si Méhémet-Ali devait
+continuer à occuper cette province, outre l'Égypte, il pourrait en
+tout temps menacer Bagdad du côté du midi, Diarbekir et Erzeroum du
+côté de l'est, Koniah, Brousse et Constantinople du côté du nord;
+que le même esprit ambitieux qui a poussé Méhémet-Ali, en d'autres
+circonstances, à se révolter contre son souverain, le porterait
+bientôt derechef à prendre les armes pour de nouveaux envahissements,
+et que dans ce but il conserverait toujours une grande armée sur pied;
+que le sultan, d'un autre côté, devrait être continuellement en garde
+contre le danger qui le menacerait et serait également obligé
+de rester armé; qu'ainsi le sultan et Méhémet-Ali continueraient
+d'entretenir de fortes armées pour s'observer l'un l'autre; qu'une
+collision devrait nécessairement éclater par suite de ces continuels
+soupçons et de ces alarmes mutuelles, quand même il n'y aurait d'aucun
+côté une agression préméditée; que toute collision de ce genre devait
+nécessairement conduire à une intervention étrangère dans l'intérieur
+de l'Empire turc, et qu'une telle intervention, ainsi provoquée,
+conduirait aux plus sérieux différends entre les puissances de
+l'Europe.
+
+Le gouvernement de Sa Majesté a signalé comme probable, sinon
+comme certain, un danger plus grand que celui-ci, en conséquence de
+l'occupation continue de la Syrie par Méhémet-Ali, à savoir que le
+pacha, se fiant sur sa force militaire et fatigué de sa position
+politique de sujet, exécuterait une intention qu'il a franchement
+avouée aux puissances d'Europe qu'il n'abandonnerait jamais, et se
+déclarerait lui-même indépendant. Une pareille déclaration de sa part
+serait incontestablement le démembrement de l'Empire ottoman, et, ce
+qui plus est, ce démembrement pourrait arriver dans des circonstances
+telles qu'elles rendraient plus difficile aux puissances d'Europe
+d'agir ensemble pour forcer le pacha à rétracter une pareille
+déclaration, qu'il ne l'est aujourd'hui de combiner leurs efforts pour
+le contraindre à évacuer la Syrie.
+
+Le gouvernement de Sa Majesté a, en conséquence, invariablement
+prétendu que toutes les puissances qui désiraient conserver
+l'intégrité de l'Empire turc et maintenir l'indépendance du trône du
+sultan, devaient s'unir pour aider ce dernier à rétablir son autorité
+directe en Syrie.
+
+Le gouvernement français, d'un autre côté, a avancé que Méhémet-Ali
+une fois assuré de l'occupation permanente de l'Égypte et de la Syrie,
+resterait un fidèle sujet et deviendrait le plus ferme soutien du
+sultan; que le sultan ne pourrait gouverner si le pacha n'était
+en possession de cette province, dont les ressources militaires et
+financières lui seraient alors d'une plus grande utilité que si
+elle était entre les mains du sultan lui-même; qu'on peut avoir une
+confiance entière dans la sincérité du renoncement de Méhémet-Ali
+à toute vue ultérieure d'ambition, et dans ses protestations de
+dévouement fidèle à son souverain; que le pacha est un vieillard et
+qu'à sa mort, en dépit de tout don héréditaire fait à sa famille,
+l'ensemble de puissance qu'il a acquis retournerait au sultan, parce
+que toutes possessions des pays mahométans, quelle que soit leur
+constitution, ne sont réellement autre chose que des possessions à
+vie.
+
+Le gouvernement français a, en outre, soutenu que Méhémet-Ali ne
+voudra jamais librement consentir à évacuer la Syrie; et que les seuls
+moyens dont les puissances d'Europe peuvent user pour le contraindre
+seraient, ou bien des opérations sur mer, ce qui serait insuffisant,
+ou des opérations par terre, ce qui serait dangereux; que des
+opérations sur mer n'expulseraient pas les Égyptiens de la Syrie
+et exciteraient seulement Méhémet-Ali à diriger une attaque sur
+Constantinople; et que les mesures auxquelles on pourrait avoir
+recours, en pareil cas, pour défendre la capitale, mais bien plus
+encore toute opération par terre par les troupes des puissances
+alliées pour expulser l'armée de Méhémet de la Syrie, deviendraient
+plus fatales à l'Empire turc que ne pourrait l'être l'état de choses
+auquel ces mesures seraient destinées à remédier.
+
+A ces objections, le gouvernement de Sa Majesté répliqua qu'on
+ne pouvait faire aucun fond sur les protestations actuelles
+de Méhémet-Ali; que son ambition est insatiable et ne fait que
+s'accroître par le succès; et que donner à Méhémet-Ali la faculté
+d'envahir et laisser à sa portée des objets de convoitise, ce serait
+semer des germes certains de nouvelles collisions; que la Syrie n'est
+pas plus éloignée de Constantinople qu'un grand nombre de provinces
+bien administrées ne le sont, dans d'autres États, de leur capitale,
+et qu'elle peut être gouvernée de Constantinople tout aussi bien
+que d'Alexandrie; qu'il est impossible que les ressources de cette
+province puissent être aussi utiles au sultan entre les mains d'un
+chef qui peut, à tout moment, tourner ces ressources contre ce
+dernier, qu'elles le seraient si elles étaient dans les mains et à la
+disposition du sultan lui-même; qu'Ibrahim, ayant une armée sous ses
+ordres, avait le moyen d'assurer sa propre succession, lors du décès
+de Méhémet-Ali, à tout pouvoir dont celui-ci serait en possession à
+sa mort; et qu'il ne serait pas convenable que les grandes puissances
+conseillassent au sultan de conclure un arrangement public avec
+Méhémet-Ali dans l'intention secrète et éventuelle de rompre cet
+arrangement à la première occasion opportune.
+
+Néanmoins, le gouvernement français maintint son opinion et refusa
+de prendre part à l'arrangement qui supposait l'emploi de mesures
+coercitives.
+
+Mais le _memorandum_ français établit que:
+
+«Dans les dernières circonstances, il n'a pas été fait à la France de
+proposition positive sur laquelle elle fût appelée à s'expliquer, et
+que conséquemment la détermination que l'Angleterre lui a communiquée
+dans le _memorandum_ du 17 juillet, sans doute au nom des quatre
+puissances, ne devait pas être imputée à des refus que la France
+n'avait pas faits.»
+
+Ce passage me force à vous rappeler en peu de mots le cours général de
+la négociation.
+
+La première opinion conçue par le gouvernement de Sa Majesté et dont
+il fut donné connaissance aux quatre puissances, la France comprise,
+en 1839, était que les seuls arrangements entre le sultan et
+Méhémet-Ali qui pourraient assurer un état de paix permanent dans le
+Levant seraient ceux qui borneraient le pouvoir délégué à Méhémet-Ali
+à l'Égypte seule, et rétabliraient l'autorité directe du sultan dans
+toute la Syrie, aussi bien à Constantinople que dans toutes les villes
+saintes, en interposant ainsi le désert entre la puissance directe du
+sultan et la province dont l'administration resterait au pacha. Et le
+gouvernement de Sa Majesté proposa qu'en compensation de l'évacuation
+de la Syrie, Méhémet-Ali reçût l'assurance que ses descendants mâles
+lui succéderaient comme gouverneurs de l'Égypte, sous la suzeraineté
+du sultan.
+
+A cette proposition, le gouvernement français fit des objections en
+disant qu'un tel arrangement serait sans doute le meilleur, s'il
+y avait moyen de le mettre à exécution; mais que Méhémet-Ali
+résisterait, et que toute mesure de violence que les alliés pourraient
+employer pour le faire céder produirait des effets qui pourraient être
+plus dangereux pour la paix de l'Europe et pour l'indépendance de la
+Porte, que ne pourrait l'être l'état actuel des choses entre le sultan
+et Méhémet-Ali. Mais, quoique le gouvernement français refusât ainsi
+d'accéder au plan de l'Angleterre, cependant, durant un long espace
+de temps qui s'écoula ensuite, il n'eut pas à proposer de plan qui lui
+fût propre.
+
+Cependant, en septembre 1839, le comte Sébastiani, ambassadeur
+français à la cour de Londres, proposa de tracer une ligne de l'est à
+l'ouest de la mer, à peu près vers Beyrout, au désert près de Damas,
+et de déclarer que tout ce qui serait au midi de cette ligne serait
+administré par Méhémet-Ali et que tout ce qui serait au nord le serait
+par l'autorité immédiate du sultan; et l'ambassadeur de France donna
+à entendre au gouvernement de Sa Majesté que, si un pareil arrangement
+était admis par les cinq puissances, la France s'unirait, en cas de
+besoin aux quatre puissances pour l'emploi de mesures coercitives
+ayant pour but de forcer Méhémet-Ali à s'y soumettre.
+
+Mais je fis remarquer au comte Sébastiani qu'un pareil arrangement
+serait sujet, quoiqu'à un moindre degré, à toutes les objections qui
+s'appliquent à la position actuelle et relative des deux parties, et
+que, par suite, le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait y accéder.
+J'observai qu'il paraissait inconséquent, de la part de la France, de
+vouloir employer, pour forcer Méhémet-Ali à souscrire à un arrangement
+qui serait évidemment incomplet et insuffisant pour le but qu'on se
+proposait, des mesures coercitives auxquelles elle se refuserait pour
+le contraindre à consentir à l'arrangement proposé par Sa Majesté
+dont, aux yeux de la France même, l'exécution atteindrait entièrement
+le but proposé.
+
+A ce raisonnement, le comte Sébastiani répliqua que les objections
+avancées par le gouvernement français pour employer des mesures
+coercitives contre Méhémet-Ali étaient fondées sur des considérations
+de régime intérieur, et que ces objections seraient écartées si le
+gouvernement français était en mesure de prouver à la nation et aux
+Chambres qu'il avait obtenu pour Méhémet-Ali les meilleures conditions
+possibles, et que celui-ci avait refusé d'accepter ces conditions.
+
+Cette insinuation n'ayant pas été admise par le gouvernement de Sa
+Majesté, le gouvernement français communiqua, le 27 septembre 1839, et
+officiellement son propre plan, qui était que Méhémet-Ali serait fait
+gouverneur héréditaire d'Égypte et de toute la Syrie, et gouverneur
+à vie de Candie, ne rendant autre chose que l'Arabie et le district
+d'Adana. Le gouvernement français ne dit même pas, au reste, s'il
+savait si Méhémet-Ali voudrait adhérer à cet arrangement, et il
+ne déclara pas non plus que, s'il refusait d'y accéder, la France
+prendrait des mesures coercitives pour l'y contraindre.
+
+Évidemment le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait consentir à ce
+plan, qui était susceptible de plus d'objections que l'état de choses
+actuel; d'autant plus que donner à Méhémet-Ali un titre légal et
+héréditaire au tiers de l'Empire ottoman, qu'il n'occupe maintenant
+que par la force, c'eût été tout d'abord introduire un démembrement
+réel de l'Empire. Mais le gouvernement de Sa Majesté pour prouver son
+désir empressé d'en venir, sur ces questions, à une entente avec la
+France, établit qu'il ferait céder son objection bien fondée à toute
+extension du pouvoir de Méhémet-Ali au delà de l'Égypte, et qu'il
+se joindrait au gouvernement français pour recommander au sultan
+d'accorder à Méhémet-Ali, outre le pachalik d'Égypte, l'administration
+de la partie basse de la Syrie, bornée au nord par une ligne tirée
+du cap Carmel, à l'extrémité méridionale du lac Tibérias, et par
+une ligne de ce point au golfe d'Akaba, pourvu que la France voulût
+s'engager à coopérer avec les quatre puissances à des mesures
+coercitives, si Méhémet-Ali refusait cette offre.
+
+Mais cette proposition ne fut pas agréée par le gouvernement français,
+qui déclara maintenant ne pouvoir coopérer aux mesures coercitives,
+ni participer à un arrangement auquel Méhémet-Ali ne voudrait pas
+consentir.
+
+Pendant le temps que ces discussions avaient lieu avec la France, une
+négociation séparée avait lieu entre l'Angleterre et la Russie, dont
+tous les détails et les transactions ont été portés à la connaissance
+de la France. La négociation avec la France fut suspendue pendant
+quelque temps, au commencement de cette année: 1º parce qu'on
+s'attendait à un changement de ministère, et 2º parce que ce
+changement eut lieu. Mais au mois de mai, le baron de Neumann et
+moi-même nous résolûmes, sur l'avis de nos gouvernements respectifs,
+de faire un dernier effort afin d'engager la France à entrer dans le
+traité à conclure avec les quatre autres puissances, et nous soumîmes
+au gouvernement français, par l'entremise de M. Guizot, une autre
+proposition d'arrangement à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali.
+Une objection mise en avant par le gouvernement français aux dernières
+propositions de l'Angleterre fut que, bien qu'on voulût donner à
+Méhémet-Ali la forte position qui s'étend du mont Carmel au mont
+Tabor, on le priverait de la forteresse d'Acre.
+
+Pour détruire cette objection, le baron de Neumann et moi nous
+proposâmes, par l'intermédiaire de M. Guizot, que les frontières du
+nord de cette partie de la Syrie qui serait administrée par le pacha
+s'étendraient depuis le cap Nakhara jusqu'au dernier point nord du
+lac Tibérias, de manière à renfermer dans ses limites la forteresse
+d'Acre, et que les frontières de l'est s'étendraient le long de
+la côte ouest du lac Tibérias, et ensuite comme il a été proposé,
+jusqu'au golfe d'Akaba; nous déclarâmes que le gouvernement de cette
+partie de la Syrie ne pourrait être donné à Méhémet-Ali que sa vie
+durant, et que ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pouvaient consentir
+à accorder l'hérédité à Méhémet-Ali pour aucune partie de la Syrie.
+Je déclarai de plus à M. Guizot que je ne pouvais aller plus loin,
+en fait de concessions, dans la vue d'obtenir la coopération de la
+France, et que c'était donc notre dernière proposition. Le baron de
+Neumann et moi nous fîmes séparément cette communication à M. Guizot;
+le baron de Neumann d'abord et moi le lendemain. M. Guizot me répondit
+qu'il ferait connaître cette proposition à son gouvernement ainsi que
+les circonstances que je lui avais exposées, et qu'il me ferait
+savoir la réponse dès qu'il l'aurait reçue. Peu de temps après, les
+plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie m'informèrent
+qu'ils avaient tout lieu de croire que le gouvernement français,
+au lieu de décider cette proposition lui-même, l'avait transmise à
+Alexandrie pour connaître la décision de Méhémet-Ali; que c'était
+placer les quatre puissances qui s'occupaient de cette affaire, non
+pas en face de la France, mais de Méhémet-Ali; que, sans parler
+du délai qui en résultait, c'était ce que leurs cours respectives
+n'avaient jamais eu l'intention de faire, et ce à quoi elles n'avaient
+pas non plus l'intention de consentir, que le gouvernement français
+avait ainsi placé les plénipotentiaires dans une situation fort
+embarrassante.
+
+Je convins avec eux que leurs objections étaient justes à l'égard de
+la conduite qu'ils attribuaient au gouvernement français, mais que
+M. Guizot ne m'avait rien dit sur ce que l'on ferait. On avait fait
+connaître à Méhémet-Ali que le gouvernement français était, en
+ce moment, tout occupé de questions parlementaires, et pouvait
+naturellement demander quelque temps pour faire une réponse à nos
+propositions; qu'il ne pouvait d'ailleurs y avoir un grand mal à un
+délai, dans cette circonstance. Vers la fin de juin, je pense que
+c'est le 27, M. Guizot vint chez moi et me lut une lettre qui lui
+avait été adressée par M. Thiers, contenant la réponse du gouvernement
+français à notre proposition. Cette réponse était un refus formel.
+M. Thiers disait: «Que le gouvernement français savait, d'une manière
+positive, que Méhémet-Ali ne consentirait pas à la division de la
+Syrie, à moins qu'il n'y fût forcé, que la France ne pouvait coopérer
+aux mesures à prendre contre Méhémet-Ali dans cette circonstance
+et que par conséquent elle ne pouvait participer à l'arrangement
+projeté.»
+
+La France ayant refusé d'accéder à l'_ultimatum_ de l'Angleterre, les
+plénipotentiaires des quatre puissances durent examiner quelle serait
+la marche à adopter par leurs gouvernements.
+
+La position des cinq puissances était celle-ci: toutes cinq avaient
+déclaré être convaincues qu'il était essentiel, dans des intérêts
+d'équilibre et pour préserver la paix de l'Europe, de conserver
+l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman, sous la dynastie
+actuelle; toutes les cinq elles avaient déclaré qu'elles emploieraient
+tous leurs moyens d'influence pour maintenir cette intégrité et cette
+indépendance; mais la France, d'un côté, soutint que le meilleur moyen
+pour arriver à ce résultat était d'abandonner le sultan à la merci de
+Méhémet-Ali, et de lui conseiller de se soumettre aux conditions que
+Méhémet lui imposerait, afin de conserver la paix, _sine qua non_;
+tandis, que, d'un autre côté, les quatre puissances regardèrent
+une plus longue occupation militaire des provinces du sultan par
+Méhémet-Ali comme devant détruire l'intégrité de l'Empire turc et être
+fatale à son indépendance; elles crurent donc qu'il était nécessaire
+de renfermer Méhémet-Ali dans une limite plus étroite.
+
+Après environ deux mois de délibérations, la France non-seulement
+refusa de consentir au plan proposé par les quatre puissances comme
+_ultimatum_ de leur part, mais elle déclara de nouveau qu'elle
+ne pouvait s'associer à aucun arrangement auquel Méhémet-Ali ne
+consentirait pas de son propre mouvement et sans qu'on l'y forçât. Il
+ne resta donc aux quatre puissances d'autre alternative que d'adopter
+le principe posé par la France, qui consistait dans la soumission
+entière du sultan aux demandes de Méhémet, ou d'agir d'après leurs
+principes qui consistaient à contraindre Méhémet-Ali à accepter un
+arrangement compatible, quant à la forme, avec les droits du sultan,
+et, quant au fond, avec l'intégrité de l'Empire ottoman. Dans la
+première hypothèse, on aurait obtenu la coopération de la France; dans
+la seconde, on devait s'en passer.
+
+Le vif désir des quatre puissances d'obtenir la coopération de la
+France a été assez manifesté par les offres qu'elles ont faites
+pendant plusieurs mois de négociations. Elles en connaissaient bien la
+valeur, non-seulement par rapport à l'objet qu'elles ont actuellement
+en vue, mais encore par rapport aux intérêts généraux et permanents
+de l'Europe. Mais ce qui leur manquait, et ce qu'elles estimaient,
+c'était la coopération de la France pour maintenir la paix, pour
+obtenir la sécurité future de l'Europe, pour arriver à l'exécution
+pratique des principes auxquels les cinq puissances avaient déclaré
+vouloir concourir. Elles estimaient la coopération de la France,
+non-seulement pour elle-même, pour l'avantage et l'opportunité
+du moment, mais pour le bien qu'elle devait procurer et pour les
+conséquences futures qui devaient en résulter. Elles désiraient
+coopérer avec la France pour faire le bien, mais elles n'étaient pas
+préparées à coopérer avec elle pour faire le mal.
+
+Croyant donc que la politique conseillée par la France était injuste
+et nullement judicieuse envers le sultan, qu'elle pouvait occasionner
+des malheurs en Europe, qu'elle ne se coordonnait pas avec les
+engagements publics des cinq puissances, et qu'elle était incompatible
+avec les principes qu'elles avaient mis sagement en avant, les quatre
+puissances sentirent qu'elles ne pouvaient faire le sacrifice qu'on
+exigeait d'elles, et mettre ce prix à la coopération de la France;
+si, en effet, on peut appeler coopération ce qui devait consister
+à laisser suivre aux événements leur cours naturel. Ne pouvant
+donc adopter les vues de la France, les quatre puissances se sont
+déterminées à accomplir leur mission.
+
+Mais cette détermination n'avait pas été imprévue, et les éventualités
+qui devaient s'ensuivre n'avaient pas été cachées à la France. Au
+contraire, à diverses reprises, pendant la négociation, et pas plus
+tard que le 1er octobre dernier, j'avais déclaré à l'ambassadeur
+français que notre désir de rester unis avec la France sur cette
+affaire devait avoir une limite, que nous désirions marcher en avant
+avec la France, mais que nous n'étions pas disposés à nous arrêter
+avec elle, et que, si elle ne pouvait trouver moyen d'entrer en
+accommodement avec les quatre puissances, elle ne pouvait être étonnée
+de voir celles-ci s'entendre entre elles et agir sans la France.
+
+Le comte Sébastiani me répondit qu'il prévoyait que nous en agirions
+ainsi, et qu'il pouvait prédire le résultat: que nous devions tâcher
+de terminer nos arrangements sans la participation de la France et que
+nous trouverions que nos moyens étaient insuffisants; que la France
+serait spectatrice passive et tranquille des événements; qu'après une
+année ou une année et demie d'efforts inutiles, nous reconnaîtrions
+que nous nous sommes trompés, que nous nous adresserions alors à la
+France, et que cette puissance coopérerait à arranger ces affaires
+aussi amicalement après que nous aurions échoué qu'elle l'eût fait
+avant notre tentative, et qu'alors elle nous persuaderait probablement
+d'accéder à des choses auxquelles nous refusions de consentir pour le
+moment.
+
+De semblables significations furent également faites à M. Guizot
+relativement à la ligne que suivraient probablement les quatre
+puissances si elles ne réussissaient pas à en venir à un arrangement
+avec la France. C'est pourquoi le gouvernement français ayant refusé
+l'_ultimatum_ des quatre puissances, et ayant, en le refusant, posé
+de nouveau un principe de conduite qu'il savait ne pouvoir être adopté
+par les quatre puissances, principe qui consistait notamment en ce
+qu'il ne pouvait se faire aucun règlement entre le sultan et son
+sujet si ce n'est aux conditions que le sujet pourrait accepter
+spontanément, ou, en d'autres termes, dicter, le gouvernement français
+dut s'être préparé à voir les quatre puissances agir sans la France;
+et les quatre puissances, ainsi déterminées, ne pouvaient, à juste
+titre, être représentées comme se séparant elles-mêmes de la France,
+ou comme excluant la France de l'arrangement d'une grande affaire
+européenne. Ce fut au contraire la France qui se sépara des quatre
+puissances, car ce fut la France qui se posa pour elle-même un
+principe d'action qui rendit impossible sa coopération avec les autres
+quatre puissances.
+
+Et ici, sans chercher à m'étendre sur des observations de controverse
+relativement au passé, je trouve tout à fait nécessaire de remarquer
+que cette séparation volontaire de la France n'était pas purement
+produite par le cours des négociations à Londres, mais que, à moins
+que le gouvernement de Sa Majesté n'eût été étrangement induit en
+erreur, elle avait encore eu lieu d'une manière plus décidée dans
+le cours des négociations à Constantinople. Les cinq puissances ont
+déclaré au sultan, par la note collective qui a été remise à la Porte,
+le 27 juillet 1839, par leurs représentants à Constantinople, que leur
+union était assurée, et ceux-ci lui avaient demandé de s'abstenir de
+toutes négociations directes avec Méhémet-Ali, et de ne faire aucun
+arrangement avec le pacha sans le concours des cinq puissances. Mais
+cependant le gouvernement de Sa Majesté a de bonnes raisons de croire
+que, depuis quelques mois, le représentant français à Constantinople a
+isolé la France, d'une manière tranchée, des quatre autres puissances,
+en ce qui concerne les questions auxquelles cette note se rapportait,
+et qu'il a pressé vivement et à plusieurs reprises la Porte de
+négocier directement avec Méhémet-Ali, et de conclure un arrangement
+avec le pacha, non-seulement sans le concours des quatre autres
+puissances, mais encore sous la seule médiation de la France, et
+conformément aux vues particulières du gouvernement français.
+
+En ce qui concerne la ligne de conduite suivie par la Grande-Bretagne,
+le gouvernement français doit reconnaître que les vues et les opinions
+du gouvernement de Sa Majesté sur les affaires d'Orient n'ont jamais
+varié le moins du monde, depuis le commencement de ces négociations,
+excepté en ce que le gouvernement de Sa Majesté a offert de modifier
+ces vues et ces opinions dans l'intention d'obtenir la coopération
+de la France. Ces vues et opinions ont de tout temps été exprimées
+franchement et sans réserve au gouvernement français, et ont été
+constamment appuyées, auprès de ce gouvernement, de la manière la
+plus pressante par des arguments qui paraissaient concluants au
+gouvernement de Sa Majesté. Dès les premiers pas de la négociation,
+les déclarations de principes, faites par le gouvernement français
+sur les moyens d'exécution, différaient de celles du gouvernement
+britannique; la France n'a certainement pas le droit de qualifier de
+dissidence inattendue entre la France et l'Angleterre celle que le
+gouvernement français reconnaît avoir existé depuis longtemps. Si les
+intentions et les opinions du gouvernement français relativement aux
+moyens d'exécution, ont subi un changement depuis l'ouverture des
+négociations, la France n'a certainement pas le droit d'imputer à
+la Grande-Bretagne une divergence de politique qui provient d'un
+changement de la part de la France, et nullement de l'Angleterre.
+
+Mais de toute manière, quand, de cinq puissances, quatre se sont
+trouvées d'accord sur une ligne de conduite, et que la cinquième a
+résolu de poursuivre une conduite entièrement différente, il ne serait
+pas raisonnable d'exiger que les quatre abandonnassent, par déférence
+pour la cinquième, les opinions dans lesquelles elles se confirment
+de jour en jour davantage, et qui ont trait à une question d'une
+importance vitale pour les intérêts majeurs et futurs de l'Europe.
+
+Mais comme la France continue à s'en tenir aux principes généraux
+dont elle a fait déclaration au commencement, et à soutenir qu'elle
+considère le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire
+turc, sous la dynastie actuelle, comme nécessaire pour la conservation
+de l'équilibre des puissances et pour assurer la paix; comme la France
+n'a jamais méconnu que l'arrangement que les quatre puissances ont
+l'intention d'amener entre le sultan et le pacha fût, s'il pouvait
+être exécuté, le meilleur et le plus complet, et comme les objections
+de la France s'appliquent, non à la fin qu'on se propose, mais aux
+moyens par lesquels on doit arriver à cette fin, son opinion étant
+que cette fin est bonne, mais que les moyens sont insuffisants
+et dangereux, le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que
+l'isolement de la France des autres quatre puissances, isolement que
+le gouvernement de Sa Majesté regrette on ne peut plus vivement, ne
+peut pas être de longue durée.
+
+Car lorsque les quatre puissances réunies au sultan seront parvenues à
+amener un pareil arrangement entre la Porte et ses sujets, arrangement
+compatible avec l'intégrité de l'Empire ottoman et avec la paix future
+de l'Europe, il ne restera plus de dissidence entre la France et ses
+alliés, et il ne peut rien avoir qui puisse empêcher la France de
+concourir avec les quatre puissances à tels autres engagements pour
+l'avenir qui pourront paraître nécessaires pour donner une stabilité
+convenable aux bons effets de l'intervention des quatre puissances en
+faveur du sultan, et pour préserver l'Empire ottoman de tout retour de
+danger.
+
+Le gouvernement de Sa Majesté attend avec impatience le moment où
+la France sera en position de reprendre sa place dans l'union
+des puissances, et il espère que ce moment sera hâté par l'entier
+développement de l'influence morale de la France. Quoique le
+gouvernement français ait, pour des raisons qui lui sont propres,
+refusé de prendre part aux mesures de coercition contre Méhémet-Ali,
+certainement ce gouvernement ne peut rien objecter à l'emploi de
+ces moyens de persuasion pour porter le pacha à se soumettre aux
+arrangements qui doivent lui être proposés, et il est évident qu'il
+y a plus d'un argument qui peut être mis en avant et plus d'une
+considération de prudence qui peut être appuyée auprès du pacha avec
+plus d'efficacité par la France, comme puissance neutre ne prenant
+aucune part à ces affaires, que par les quatre puissances qui sont
+activement engagées à l'exécution des mesures de contrainte.
+
+Quoi qu'il en soit, le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que
+l'Europe reconnaîtra la moralité du projet qui a été mis en avant par
+les quatre puissances, car leur but est désintéressé et juste: elles
+ne cherchent pas à recueillir quelques avantages particuliers des
+engagements qu'elles ont contractés; elles ne cherchent à établir
+aucune influence exclusive, ni à faire aucune acquisition de
+territoire, et le but auquel elles tendent doit être aussi
+profitable à la France qu'à elles-mêmes parce que la France, ainsi
+qu'elles-mêmes, est intéressée au maintien de l'équilibre des
+puissances et à la conservation de la paix générale.
+
+Vous transmettrez officiellement à M. Thiers une copie de cette
+dépêche.
+
+Je suis, etc.
+
+PALMERSTON. Foreign Office, 31 août 1840.
+
+
+2º _Réponse de M. Thiers au Memorandum de lord Palmerston, du 31 août
+1840_.
+
+Paris, le 3 octobre 1840.
+
+PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES,
+A M. L'AMBASSADEUR DE FRANCE À LONDRES.
+
+Monsieur l'ambassadeur, vous avez eu connaissance de la dépêche que
+lord Palmerston a écrite à M. Bulwer pour expliquer la conduite du
+gouvernement britannique dans l'importante négociation qui s'est
+terminée par le traité du 15 juillet. Cette dépêche, dont je me
+plais à reconnaître que le ton est parfaitement convenable et modéré,
+contient cependant des assertions et des raisonnements qu'il est
+impossible au gouvernement du Roi de laisser établir. Sans doute, pour
+ne pas aggraver une situation déjà si menaçante, il vaudrait mieux
+laisser le passé dans l'oubli, et ne pas revenir sur des contestations
+trop souvent renouvelées; mais, outre que lord Palmerston aurait
+droit de trouver mauvais que sa communication restât sans réponse,
+il importe de représenter, dans sa vérité, la conduite respective de
+chaque cour pendant cette importante négociation. La dépêche de
+lord Palmerston, communiquée à toutes les légations sous la forme
+d'exemplaires imprimés, est déjà devenue publique. Il était donc
+indispensable d'y faire une réponse. Celle que je vous envoie, et
+dont je souhaite que le cabinet britannique ne croie pas avoir à
+se plaindre, donnera aux faits qui se sont passés entre les divers
+cabinets le sens véritable qu'ils nous semblent avoir. Vous voudrez
+bien en laisser copie au secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique.
+
+Si j'ai bien saisi l'ensemble de l'exposé présenté par lord
+Palmerston, on pourrait le résumer comme il suit:
+
+«La Grande-Bretagne, complétement désintéressée dans la
+question d'Orient, n'a poursuivi qu'un seul but, c'est
+l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman. C'est ce but
+qu'elle a proposé à toutes les cours, qu'elles ont toutes adopté et
+qu'elles ont toutes poursuivi, la France comme les autres. Dans ce
+but, il fallait réduire à de moindres proportions les prétentions
+démesurées du vice-roi d'Égypte; il fallait éloigner le plus possible
+du Taurus les possessions et les armées de cet ambitieux vassal. Ce
+qu'il y avait de mieux, c'était de mettre le désert entre le sultan
+et le pacha; c'était de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte et de rendre la
+Syrie au sultan Abdul-Medjid. Le désert de Syrie aurait alors servi de
+barrière entre les deux États et rassuré l'Empire ottoman et l'Europe
+intéressée au salut de cet Empire, contre l'ambition de la famille
+égyptienne.
+
+«C'est toujours là ce que l'Angleterre a proclamé à toutes les
+époques de la négociation. La France, par la note collective signée à
+Constantinople le 27 juillet 1839, et par une circulaire adressée le
+17 du même mois à toutes les cours, la France avait semblé adhérer au
+principe commun, en proclamant, d'une manière aussi absolue que les
+autres cabinets, l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman.
+
+«Cependant elle s'est ensuite éloignée de ce principe en demandant au
+profit du vice-roi un démembrement de l'Empire, incompatible avec son
+existence. Dans le désir de s'assurer le concours de la France, les
+quatre cabinets signataires du traité du 15 juillet ont fait auprès
+d'elle des instances réitérées pour l'amener à leurs vues. Ils lui ont
+même fait des sacrifices considérables, car ils ont ajouté à l'Égypte,
+héréditairement concédée, le pachalik d'Acre moins la place de ce nom;
+et ensuite ils ont consenti à y joindre la place elle-même. Mais
+tous ces sacrifices sont demeurés inutiles; la France à persisté
+à s'éloigner du principe que les cinq cabinets avaient cru devoir
+proclamer en commun.
+
+«Les autres cours n'ont pas pu la suivre dans cette voie. Quelque
+désir qu'elles éprouvassent de s'assurer son concours, elles ont
+dû enfin se séparer d'elle, et signer un acte qui ne doit pas la
+surprendre, car elle avait été plus d'une fois avertie que, si on
+ne parvenait pas à s'entendre, il faudrait bien finir par résoudre à
+quatre la question qu'on ne pouvait résoudre à cinq.
+
+«En effet, lord Palmerston avait soigneusement répété à l'ambassadeur
+de France que la proposition contenue depuis dans le traité du 15
+juillet était son _ultimatum_, et que, cette proposition refusée,
+il n'en ferait plus d'autre. Il a bien fallu passer outre, et ne pas
+laisser périr l'Empire ottoman par de trop longues hésitations. Les
+autres cours ne sauraient être accusées d'avoir voulu offenser la
+France en cette occasion. Quatre cabinets, étant d'accord sur une
+question de la plus haute importance, ne pouvaient pas indéfiniment
+accorder à un cinquième le sacrifice de leurs vues et de leurs
+intentions parfaitement désintéressées.
+
+«D'ailleurs, en agissant ainsi, les quatre cabinets se rappelaient
+que la France avait, au mois de septembre 1839, par l'organe de son
+ambassadeur à Londres, proposé un plan d'arrangement fondé, à peu de
+chose près, sur les mêmes bases que le traité du 15 juillet; que plus
+tard, en combattant le projet présenté par l'Angleterre, elle avait
+reconnu que, sauf la difficulté et le danger des moyens d'exécution,
+il serait incontestablement préférable à tout autre; qu'enfin, en
+toute occasion, elle avait manifesté l'intention de ne mettre aucun
+obstacle à ces moyens d'exécution. Ils devaient donc penser que, si,
+pour des considérations particulières, elle refusait de se joindre
+à eux pour contraindre Méhémet-Ali par la force, elle ne mettrait du
+moins aucun obstacle à leurs efforts, que même elle les seconderait
+par l'emploi de son influence morale à Alexandrie. Les quatre cabinets
+espèrent encore que, lorsque le traité du 15 juillet aura reçu son
+accomplissement, la France se joindra de nouveau à eux pour assurer
+d'une manière définitive le maintien de l'Empire ottoman.»
+
+Telle est, si je ne me trompe, l'analyse exacte et rigoureuse de
+l'exposé que lord Palmerston, et les quatre cours en général, ne
+cessent de faire des négociations auxquelles a donné lieu la question
+turco-égyptienne.
+
+D'après cet exposé, la France aurait été inconséquente;
+
+Elle aurait voulu et ne voudrait plus l'intégrité et l'indépendance de
+l'Empire ottoman.
+
+Les quatre cours auraient fait des sacrifices réitérés à ses vues.
+
+Elle auraient fini par lui présenter un _ultimatum_ fondé sur une
+ancienne proposition de son propre ambassadeur.
+
+Elles n'auraient passé outre qu'après cet _ultimatum_ refusé.
+
+Elles auraient droit d'être surprises de la manière dont la France
+a accueilli le traité du 15 juillet, car, d'après ses propres
+déclarations, on aurait dû s'attendre qu'elle donnerait à ce traité
+plus qu'une adhésion passive, et au moins son influence morale.
+
+Le récit exact des faits répondra complétement à cette manière de
+présenter les négociations.
+
+Lorsque la Porte, mal conseillée, renouvela ses hostilités contre
+le vice-roi, et à la fois perdit son armée de terre et sa flotte,
+lorsqu'à toutes ces pertes se joignit la mort du sultan Mahmoud,
+quelle fut la crainte de l'Angleterre et de la France, alors toutes
+les deux parfaitement unies? Leur crainte fut de voir Ibrahim
+victorieux franchir le Taurus, menacer Constantinople, et amener à
+l'instant même les Russes dans la capitale de l'Empire ottoman.
+Tout ce qu'il y a en Europe d'esprits éclairés s'associa à cette
+inquiétude.
+
+Quelles furent à ce sujet les propositions de lord Palmerston? Une
+première fois, en son nom personnel, une seconde fois au nom de
+son cabinet, il proposa à la France de réunir deux flottes, l'une
+anglaise, l'autre française, de les diriger vers les côtes de la
+Syrie, d'adresser une sommation aux deux parties belligérantes, afin
+de les obliger à suspendre les hostilités, d'appuyer cette sommation
+par les moyens maritimes, puis de réunir les deux flottes et de
+demander à la Porte l'entrée des Dardanelles, ou de forcer ce célèbre
+passage, si la lutte entre le pacha et le sultan avait ramené les
+Russes à Constantinople.
+
+Ce que l'Angleterre, et avec elle tous les politiques prévoyants
+entendaient alors par l'intégrité et l'indépendance de l'Empire
+ottoman, c'était donc le préserver de la protection exclusive
+des armées russes, et, pour prévenir le cas de cette protection,
+d'empêcher le vice-roi de marcher sur Constantinople.
+
+La France entra pleinement dans cette pensée. Elle employa son
+influence auprès de Méhémet-Ali et de son fils pour arrêter l'armée
+égyptienne victorieuse; elle y réussit, et, pour parer au danger
+plus sérieux de voir les armées russes à Constantinople, elle pensa
+qu'avant de forcer les Dardanelles, il convenait de demander à la
+Porte son consentement à l'entrée des deux flottes, dans le cas où un
+corps de troupes russes aurait franchi le Bosphore.
+
+L'Angleterre accéda à ces propositions, et les deux cabinets furent
+parfaitement d'accord. Les mots d'indépendance et d'intégrité de
+l'Empire ottoman ne signifiaient pas alors, on ne saurait trop le
+faire remarquer, qu'on enlèverait à Méhémet-Ali telle ou telle partie
+des territoires qu'il occupait, mais qu'on l'empêcherait de marcher
+sur la capitale de l'Empire, et d'attirer, par la présence des soldats
+égyptiens, la présence des soldats russes.
+
+Le secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, s'entretenant à ce
+sujet avec M. de Bourqueney, le 25 mai et le 20 juin, reconnaissait
+qu'il y avait en France et en Angleterre une opinion en faveur de la
+famille égyptienne; qu'en France cette opinion était beaucoup plus
+générale; que, par suite, le gouvernement français devait être
+beaucoup plus favorable que le gouvernement anglais à Méhémet-Ali; que
+c'était là sans doute une difficulté de la situation, mais que c'était
+une considération secondaire; qu'une considération supérieure devait
+dominer toutes les autres, c'était le besoin de sauver l'Empire
+ottoman d'une protection exclusive, et tôt ou tard mortelle pour lui,
+si la France et l'Angleterre ne s'entendaient pas.
+
+La France partageait ces idées. Sa politique tendait conséquemment à
+un double but, celui d'arrêter le vice-roi lorsque de vassal puissant,
+mais soumis, il passerait au rôle de vassal insoumis et menaçant le
+trône de son maître, et de substituer, à la protection exclusive d'une
+puissance, celle des cinq puissances prépondérantes en Europe.
+
+C'est dans ces vues qu'elle signa, en commun, la note du 27 juillet,
+note tendant à placer la protection des cinq cours entre le sultan
+vaincu et le pacha victorieux; c'est dans ces vues qu'elle adressa,
+le 17 juillet, une circulaire à toutes les cours pour provoquer une
+profession commune de respect pour l'intégrité de l'Empire ottoman;
+c'est dans ces vues qu'elle proposa elle-même, et la première,
+d'associer l'Autriche, la Prusse et la Russie elle-même à toutes les
+résolutions relatives à la question turco-égyptienne.
+
+Lord Palmerston se rappellera sans doute qu'il était moins disposé que
+la France à provoquer ce concours général des cinq puissances; et
+le cabinet français ne peut que se souvenir avec un vif regret, en
+comparant le temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur
+la France surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour
+assurer le salut de l'Empire turc.
+
+Personne n'était disposé à croire alors que l'intégrité de l'Empire
+ottoman consistât dans la limite qui séparerait en Syrie les
+possessions du sultan et du vice-roi. Tout le monde la faisait
+consister dans un double fait: empêcher Ibrahim de menacer la
+capitale, et dispenser les Russes de la secourir. La France partageait
+avec tous les cabinets cette croyance à laquelle elle est restée
+fidèle.
+
+L'Autriche et la Prusse adhérèrent aux vues de la France et de
+l'Angleterre. La cour de Russie refusa de prendre part aux conférences
+qui devaient se tenir à Vienne, dans le but de généraliser le
+protectorat européen à l'égard du sultan. Elle approuvait peu
+l'empressement des puissances d'Occident à se mêler de la question
+d'Orient: «L'empereur, disait M. de Nesselrode dans une dépêche
+écrite le 6 août 1839 à M. de Medem, et communiquée officiellement au
+gouvernement français, l'empereur ne désespère nullement du salut de
+la Porte, pourvu que les puissances de l'Europe sachent respecter son
+repos, et que par une agitation intempestive elles ne finissent
+pas par l'ébranler tout en voulant le raffermir.» La cour de Russie
+jugeait donc peu convenable de s'interposer entre le sultan et le
+pacha, croyait qu'il suffisait d'empêcher le vice-roi de menacer
+Constantinople, et semblait regarder un arrangement direct comme la
+ressource la plus convenable à cette situation. «Du reste, disait
+encore M. de Nesselrode à l'ambassadeur de France, au commencement
+d'août 1839, un peu plus, un peu moins de Syrie, donné ou ôté au
+pacha, nous touche peu. Notre seule condition c'est que la Porte soit
+libre dans le consentement qu'elle donnera.»
+
+A cette époque donc, les quatre cours, depuis signataires du traité du
+15 juillet, les quatre cours n'étaient pas, comme on voudrait le faire
+croire aujourd'hui, unies de vues, en présence de la France seule
+dissidente et empêchant tout accord par ses refus perpétuels.
+
+Le danger s'était éloigné depuis qu'Ibrahim avait suspendu sa marche
+victorieuse. Les deux parties belligérantes étaient en présence,
+le pacha tout-puissant, le sultan vaincu et sans ressources, mais
+immobiles tous les deux, grâce à l'intervention de la France. Le
+cabinet britannique proposa d'arracher la flotte turque des mains de
+Méhémet-Ali. La France s'y refusa, craignant de provoquer de nouvelles
+hostilités. Alors commença le funeste dissentiment qui a séparé
+la France de l'Angleterre, et qu'il faut à jamais regretter, dans
+l'intérêt de la paix et de la civilisation du monde.
+
+Les mauvaises dispositions du cabinet britannique contre le vice-roi
+d'Égypte éclatèrent avec beaucoup de vivacité: la France chercha à
+les tempérer. Le cabinet britannique, sur les représentations de
+la France, appréciant le danger d'un acte de vive force, renonça à
+recouvrer la flotte turque par des moyens violents. Cette proposition
+n'eut point de suite.
+
+Il était devenu nécessaire de s'expliquer enfin pour savoir de quelle
+manière se viderait la question territoriale entre le sultan et
+le vice-roi. Le dissentiment entre les vues de la France et de
+l'Angleterre éclata plus vivement. Lord Palmerston déclara qu'à ses
+yeux le vice-roi devait recevoir l'Égypte héréditairement; mais que,
+pour prix de cette hérédité, il devait abandonner immédiatement les
+villes saintes, l'île de Candie, le district d'Adana et la Syrie tout
+entière. Toutefois, il modifia un peu ses premières vues, et consentit
+à joindre à la possession héréditaire de l'Égypte la possession,
+héréditaire aussi, du pachalik d'Acre, moins la place d'Acre.
+
+La France n'admit point ces propositions: elle jugea que le vice-roi,
+vainqueur du sultan à Nezib, sans avoir été l'agresseur, ayant de plus
+consenti à s'arrêter quand il pouvait fondre sur l'Empire et renverser
+le trône du sultan, méritait plus de ménagement. Elle pensa que, de
+la part des puissances qui l'avaient engagé, en 1833, à accepter les
+conditions de Kutahié, il y aurait peu d'équité à lui imposer des
+conditions beaucoup plus rigoureuses alors qu'il n'avait rien fait
+pour perdre le bénéfice de cette transaction. Elle crut qu'en lui
+enlevant les villes saintes, l'île de Candie, le district d'Adana,
+position offensive et qui, restituée à la Porte, rendait à celle-ci
+toute sécurité, on devait lui assurer la possession héréditaire de
+l'Égypte et de la Syrie. La victoire de Nezib, gagnée sans agression
+de sa part, aurait pu seule lui valoir l'hérédité de ses possessions
+depuis le Nil jusqu'au Taurus. Mais en tenant la victoire de Nezib
+pour non avenue, en faisant acheter à Méhémet-Ali l'hérédité, au
+prix d'une partie de ses possessions actuelles, il y avait du moins
+rigoureuse justice à ne pas lui enlever plus que Candie, Adana et les
+villes saintes. D'ailleurs la France demandait par quels moyens on
+prétendait réduire Méhémet-Ali. Sans doute les cabinets européens
+étaient forts contre lui, lorsqu'il voulait menacer Constantinople;
+dans ce cas, des flottes dans la mer de Marmara suffisaient pour
+l'arrêter. Mais pour lui ôter la Syrie, quels moyens avait-on? Des
+moyens peu efficaces, comme un blocus; peu légitimes, comme des
+provocations à l'insurrection; très-dangereux, très-contraires au but
+proposé, comme une armée russe. La France proposa donc, en septembre
+1839, d'adjuger au vice-roi l'hérédité de l'Égypte et l'hérédité de la
+Syrie.
+
+Jamais, à aucune époque de la négociation, la France n'a proposé autre
+chose, excepté dans ces derniers temps, lorsqu'elle a conseillé au
+vice-roi de se contenter de la possession viagère de la Syrie. J'ai
+examiné les dépêches antérieures à mon administration, et je n'y ai
+vu nulle part que le général Sébastiani ait été autorisé à proposer
+la délimitation contenue dans le traité du 15 juillet, ou qu'il
+ait spontanément pris sur lui de la proposer. Je lui ai demandé, à
+lui-même, quels étaient ses souvenirs à cet égard, et il m'a affirmé
+qu'il n'avait fait aucune proposition de ce genre. La France donc
+proposa en 1839 l'attribution au vice-roi de l'hérédité de l'Égypte
+et de l'hérédité de la Syrie. Elle fut malheureusement en dissentiment
+complet avec l'Angleterre.
+
+Ce dissentiment, à jamais regrettable, fut bientôt connu de l'Europe
+entière. Tout à coup, et comme par enchantement, il fit cesser les
+divergences qui avaient séparé les quatre cours, et amena entre
+elles un subit accord. L'Autriche, qui d'abord avait donné une pleine
+adhésion à nos propositions, qui, sur le point de notifier cette
+adhésion à Londres, n'avait, nous disait-elle, suspendu cette
+notification que pour nous donner le temps de nous mettre d'accord
+avec l'Angleterre, l'Autriche commença à dire qu'entre la France
+et l'Angleterre elle se prononcerait pour celle des deux cours qui
+accorderait la plus grande étendue de territoire au sultan. Il est
+vrai qu'alors elle protestait encore contre la pensée de recourir
+à des moyens coercitifs dont elle était la première à proclamer le
+danger. La Prusse adopta le sentiment de l'Autriche. La Russie
+envoya à Londres M. de Brünnow, en septembre 1839, pour faire ses
+propositions. La Russie, qui naguère repoussait comme peu convenable
+l'idée d'une intervention européenne entre le sultan et le vice-roi,
+et ne semblait voir de ressource que dans un arrangement direct, la
+Russie adhérait maintenant à tous les arrangements territoriaux qu'il
+plairait à l'Angleterre d'adopter, et demandait qu'en cas de reprise
+des hostilités, on la laissât, au nom des cinq cours, couvrir
+Constantinople avec une armée, tandis que les flottes anglaise et
+française bloqueraient la Syrie.
+
+Ces propositions réalisaient justement la combinaison que l'Angleterre
+avait jusque-là regardée comme la plus dangereuse pour l'Empire
+ottoman, la protection d'une armée russe; combinaison redoutable,
+non par la possibilité qu'une armée russe pût être tentée de rester
+définitivement à Constantinople, mais uniquement parce que la Russie,
+ajoutant ainsi au fait de 1833 un second fait exactement semblable,
+aurait créé en sa faveur l'autorité des précédents.
+
+Ces propositions ne furent point accueillies. M. de Brünnow quitta
+Londres et y revint en janvier 1840 avec des propositions nouvelles.
+Elles différaient des premières en ce qu'elles accordaient à la France
+et à l'Angleterre la faculté d'introduire chacune trois vaisseaux
+dans une partie limitée de la mer de Marmara, pendant que les troupes
+russes occuperaient Constantinople.
+
+La négociation s'est arrêtée là pendant plusieurs mois, depuis le
+mois de février jusqu'à celui de juillet 1840. Dans cet intervalle,
+un nouveau ministère et un nouvel ambassadeur ont été chargés des
+affaires de la France. Le cabinet français a toujours répété qu'il
+ne croyait pas juste de retrancher la Syrie du nombre des possessions
+égyptiennes; que, s'il était possible que le vice-roi y consentît, la
+France ne pouvait être pour le vice-roi plus ambitieuse que lui-même;
+mais que, s'il fallait lui arracher la Syrie par la force, le
+gouvernement français ne voyait, pour y réussir, que des moyens ou
+inefficaces ou dangereux, et que, dans ce cas, il s'isolerait des
+autres cours et tiendrait une conduite tout à fait séparée.
+
+Pendant que le cabinet français tenait ce langage à Londres avec
+franchise et persévérance, l'ambassadeur français à Constantinople ne
+cherchait pas à négocier un arrangement direct entre le sultan et
+le vice-roi; il ne donnait pas, ainsi que semble le croire lord
+Palmerston sans l'affirmer, il ne donnait pas le premier l'exemple de
+la séparation.
+
+Jamais notre représentant à Constantinople n'a tenu la conduite qu'on
+lui prête; jamais les instructions du gouvernement du Roi ne lui
+ont prescrit une pareille marche. Sans doute la France n'a cessé de
+travailler à un rapprochement entre le sultan et le vice-roi, à les
+disposer l'un et l'autre à de raisonnables concessions, à
+faciliter ainsi la tâche délicate dont l'Europe s'était imposé
+l'accomplissement; mais nous avons constamment recommandé, tant à M.
+le comte de Pontois qu'à M. Cochelet, d'éviter avec le plus grand
+soin tout ce qui eût pu être considéré comme une tentative de mettre à
+l'écart les autres puissances, et ils ont été scrupuleusement fidèles
+à cette recommandation.
+
+L'Angleterre avait à choisir entre la Russie, lui offrant l'abandon
+du vice-roi à condition de faire adopter les propositions de M. de
+Brünnow, c'est-à-dire l'exécution consentie par l'Europe du traité
+d'Unkiar-Skélessi, et la France ne demandant qu'une négociation
+équitable et modérée entre le sultan et Méhémet-Ali, une négociation
+qui prévînt de nouvelles hostilités, et, à la suite de ces hostilités,
+le cas le plus dangereux pour l'intégrité de l'Empire ottoman, la
+protection directe et matérielle d'un seul État puissant.
+
+Avant de faire son choix définitif entre la Russie et la France, le
+cabinet de Londres ne nous a pas fait les offres réitérées dont on
+parle pour nous amener à ses vues. Ses efforts se sont bornés à une
+seule proposition.
+
+En 1839, on accordait au vice-roi la possession héréditaire de
+l'Égypte et du pachalik d'Acre, moins la citadelle; en 1840, lord
+Palmerston nous proposa de lui accorder le pachalik d'Acre avec la
+citadelle de plus, mais avec l'hérédité de moins. Assurément, c'était
+là retrancher de la première offre plus qu'on n'y ajoutait, et on ne
+pouvait pas dire que ce fût une proposition nouvelle, ni surtout plus
+avantageuse.
+
+Mais cette proposition, si peu digne du titre de proposition nouvelle,
+car elle ne contenait aucun avantage nouveau, n'avait en rien le
+caractère d'un _ultimatum_. Elle ne nous fut nullement présentée
+ainsi. Nous étions si loin de la considérer sous cet aspect que,
+sur une insinuation de MM. de Bülow et de Neumann, nous conçûmes
+l'espérance d'obtenir pour le vice-roi la possession viagère de toute
+la Syrie, jointe à la possession héréditaire de l'Égypte.
+
+Sur l'affirmation de MM. de Bülow et de Neumann que cette proposition,
+si elle était faite, serait la dernière concession de lord Palmerston,
+nous envoyâmes M. Eugène Périer à Alexandrie pour disposer le vice-roi
+à consentir à un arrangement qui nous semblait le dernier possible.
+Ce n'était pas, comme le dit lord Palmerston, faire dépendre la
+négociation de la volonté d'un pacha d'Égypte, mais disposer les
+volontés contraires et les amener à un arrangement amiable qui prévînt
+le cruel spectacle aujourd'hui donné au monde.
+
+La France avait quelque droit de penser qu'une si longue négociation
+ne se terminerait pas sans une dernière explication, que la grande
+et utile alliance, qui depuis dix ans la liait à l'Angleterre, ne
+se dissoudrait pas sans un dernier effort de rapprochement. Les
+insinuations qui lui avaient été faites, et qui tendaient à faire
+croire que peut-être on accorderait la possession viagère de la Syrie
+au vice-roi, devaient l'entretenir dans cette espérance. Tout à coup,
+le 17 juillet, lord Palmerston appelle au Foreign Office l'ambassadeur
+de France, et lui apprend qu'un traité avait été signé depuis
+l'avant-veille; il le lui apprend sans même lui donner connaissance
+du texte de ce traité. Le cabinet français a dû en être surpris. Il
+n'ignorait pas sans doute que les trois cours du continent avaient
+adhéré aux vues de l'Angleterre, que, par conséquent un arrangement
+des quatre cours sans la France était possible; mais il ne devait
+pas croire que cet arrangement aurait lieu sans qu'on l'en eût
+préalablement averti, et que l'alliance française serait aussi
+promptement sacrifiée.
+
+L'offre que le vice-roi a faite, en juin, au sultan, de restituer
+la flotte turque, et de laquelle on a craint de voir sortir un
+arrangement direct secrètement proposé par nous, la possibilité qui
+s'est offerte à cette époque d'insurger la Syrie, paraissent être
+les deux motifs qui ont fait succéder dans le cabinet anglais, à une
+longue inertie, une résolution soudaine. Si le cabinet britannique
+avait voulu avoir avec nous une dernière et franche explication, le
+cabinet français aurait pu lui démontrer que l'offre de renvoyer
+la flotte n'était pas une combinaison de la France pour amener un
+arrangement direct, car elle n'a connu cette offre qu'après qu'elle
+a été faite; peut-être aussi aurait-il pu lui persuader que le
+soulèvement de la Syrie était un moyen peu digne et peu sûr.
+
+Tels sont les faits dont la France affirme la vérité avec la sincérité
+et la loyauté qui conviennent à une grande nation.
+
+Il en résulte évidemment:
+
+1º Que l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman ont été
+entendues, au début de la négociation, comme la France les entend
+aujourd'hui, non pas comme une limite territoriale plus ou moins
+avantageuse entre le sultan et le vice-roi, mais comme une garantie
+des cinq cours contre une marche offensive de Méhémet-Ali, et contre
+la protection exclusive d'une seule de ces cinq puissances.
+
+2º Que la France, loin de modifier ses opinions en présence des quatre
+cours toujours unies de vues, d'intentions et de langage, a toujours,
+au contraire, entendu la question turco-égyptienne d'une seule
+manière, tandis qu'elle a vu les quatre cours, d'abord en désaccord,
+s'unir ensuite dans l'idée de sacrifier le vice-roi, et l'Angleterre,
+satisfaite de ce sacrifice, se rapprocher des trois autres et former
+une union, il est vrai, aujourd'hui très-persévérante dans ses vues,
+très-soudaine, très-inquiétante dans ses résolutions.
+
+3º Qu'on n'a pas fait à la France des sacrifices réitérés pour
+l'attirer au projet des quatre cours, puisqu'on s'est borné à lui
+offrir, en 1839, de joindre à l'Égypte le pachalik d'Acre, sans la
+place d'Acre, mais avec l'hérédité de ce pachalik, et à lui offrir en
+1840 le pachalik d'Acre, avec la place, mais sans l'hérédité.
+
+4º Qu'elle n'a pas été avertie, comme on le dit, que les quatre cours
+allaient passer outre si elle n'adhérait pas à leurs vues, que, tout
+au contraire, elle avait quelques raisons de s'attendre à de
+nouvelles propositions quand, à la nouvelle du départ de Sami-Bey pour
+Constantinople et de l'insurrection de Syrie, on a soudainement signé,
+sans l'en prévenir, le traité du 15 juillet, dont on ne lui a donné
+connaissance que lorsqu'il était déjà signé, et communication que deux
+mois plus tard.
+
+5º Enfin, qu'on n'a pas droit de compter sur son adhésion passive à
+l'exécution de ce traité, puisque, si elle a surtout insisté sur la
+difficulté des moyens d'exécution, elle n'a toutefois jamais professé,
+pour le but pas plus que pour les moyens, une indifférence qui permît
+de conclure qu'elle n'interviendrait en aucun cas dans ce qui se
+passerait en Orient; que, bien loin de là, elle a toujours déclaré
+qu'elle s'isolerait des quatre autres puissances, si certaines
+résolutions étaient adoptées; que jamais aucun de ses agents n'a
+été autorisé à dire une parole de laquelle on pût conclure que cet
+isolement serait l'inaction, et qu'elle a toujours entendu, comme elle
+entend encore, se réserver à cet égard sa pleine liberté.
+
+Le cabinet français ne reviendrait point sur de telles contestations
+si la note de lord Palmerston ne lui en faisait un devoir rigoureux.
+Mais il est prêt à les mettre tout à fait en oubli, pour traiter le
+fond des choses, et attirer l'attention du secrétaire d'État de Sa
+Majesté Britannique sur le côté vraiment grave de la situation.
+
+L'existence de l'Empire turc est en péril, l'Angleterre s'en
+préoccupe, et elle a raison; toutes les puissances amies de la paix
+doivent s'en préoccuper aussi; mais comment faut-il s'y prendre pour
+raffermir cet Empire? Lorsque les sultans de Constantinople, n'ayant
+plus la force de régir les vastes provinces qui dépendaient d'eux, ont
+vu la Moldavie, la Valachie, et plus récemment la Grèce, s'échapper
+insensiblement de leurs mains, comment s'y est-on pris? A-t-on, par
+une décision européenne, appuyée sur des troupes russes et des
+flottes anglaises, cherché à restituer aux sultans des sujets qui leur
+échappaient? Assurément non. On n'a pas essayé l'impossible. On
+ne leur a pas rendu la possession et l'administration directe des
+provinces qui se détachaient de l'Empire. On ne leur a laissé qu'une
+suzeraineté presque nominale sur la Valachie et la Moldavie, on les a
+tout à fait dépossédés de la Grèce. Est-ce par esprit d'injustice? Non
+certainement. Mais l'empire des faits, plus fort que les résolutions
+des cabinets, a empêché de restituer à la Porte soit la souveraineté
+directe de la Moldavie et de la Valachie, soit l'administration, même
+indirecte, de la Grèce; et la Porte n'a eu de repos que depuis que ce
+sacrifice a été franchement opéré. Quelle vue a dirigé les cabinets
+dans ces sacrifices? C'est de rendre indépendantes, c'est de
+soustraire à l'ambition de tous les États voisins les portions de
+l'Empire turc qui s'en séparaient. Ne pouvant refaire un grand tout,
+on a voulu que les parties détachées restassent des États indépendants
+des Empires environnants.
+
+Un fait semblable vient de se produire depuis quelques années
+relativement à l'Égypte et à la Syrie. L'Égypte a-t-elle jamais été
+véritablement sous l'empire des sultans? Personne ne le pense,
+et personne ne croirait aujourd'hui pouvoir la faire gouverner
+directement de Constantinople. On en juge apparemment ainsi, puisque
+les quatre cours décernent à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte, en
+réservant toutefois la suzeraineté du sultan. Elles-mêmes, en cela,
+entendent comme la France l'intégrité de l'Empire ottoman; elles se
+bornent à vouloir lui conserver tout ce qu'il pourra retenir sous son
+autorité. Elles veulent, autant que possible, un lien de vasselage
+entre l'Empire et ses parties détachées. Elles veulent, en un mot,
+tout ce que veut la France. Les quatre cours, en attribuant au vassal
+heureux qui a su gouverner l'Égypte, l'hérédité de cette province,
+lui attribuent encore le pachalik d'Acre; mais elles lui refusent les
+trois autres pachaliks de Syrie, les pachaliks de Damas, d'Alep, de
+Tripoli. Elles appellent cela sauver l'intégrité de l'Empire ottoman!
+Ainsi, l'intégrité de l'Empire ottoman est sauvée même quand on en
+détache l'Égypte et le pachalik d'Acre; mais elle est détruite, si on
+en détache de plus Tripoli, Damas et Alep! Nous le disons franchement,
+une telle thèse ne saurait se soutenir gravement devant l'Europe.
+
+Évidemment il ne saurait y avoir, pour donner ou retirer ces pachaliks
+à Méhémet-Ali, que des raisons d'équité et de politique. Le vice-roi
+d'Égypte a fondé un État vassal avec génie et avec suite. Il a su
+gouverner l'Égypte et même la Syrie, que jamais les sultans n'avaient
+pu gouverner. Les musulmans, depuis longtemps humiliés dans leur juste
+fierté, voient en lui un prince glorieux qui leur rend le sentiment
+de leur force. Pourquoi affaiblir ce vassal utile qui, une fois séparé
+par une frontière bien choisie des États de son maître, deviendra
+pour lui le plus précieux des auxiliaires? Il a aidé le sultan dans
+sa lutte contre la Grèce; pourquoi ne l'aiderait-il pas dans sa lutte
+contre les voisins d'une religion hostile à la sienne? Son intérêt
+répond de lui, à défaut de sa fidélité. Quand Constantinople sera
+menacée, Alexandrie sera en péril: Méhémet-Ali le sait bien, il prouve
+tous les jours qu'il le comprend parfaitement.
+
+Il faut, pour garder l'intégrité de l'Empire ottoman, depuis
+Constantinople jusqu'à Alexandrie, il faut à la fois le sultan et le
+pacha d'Égypte, celui-ci uni à celui-là par un lien de vasselage. Le
+Taurus est la ligne de séparation indiquée entre eux. Mais on veut
+ôter au pacha d'Égypte les clefs du Taurus; soit: qu'on les rende à la
+Porte, et pour cela qu'on retire le district d'Adana à Méhémet-Ali. On
+veut lui ôter aussi la clef de l'Archipel; qu'on lui refuse Candie: il
+y consent. La France, qui n'avait pas promis son influence morale
+au traité du 15 juillet, mais qui la doit tout entière à la paix, a
+conseillé ces sacrifices à Méhémet-Ali, et il les a faits. Mais, en
+vérité, pour lui ôter encore deux ou trois pachaliks, et les donner,
+non au sultan, mais à l'anarchie; pour assurer ce singulier triomphe
+de l'intégrité de l'Empire ottoman, déjà privé de la Grèce, de
+l'Égypte, du pachalik d'Acre, appeler sur cette intégrité le seul
+danger sérieux qui la menace, celui que l'Angleterre trouvait si
+sérieux l'année dernière que pour le prévenir elle proposait de forcer
+les Dardanelles, c'est là une manière bien singulière de pourvoir à
+ces grands intérêts.
+
+Admettons cependant, pour un moment, que les vues du cabinet
+britannique soient mieux entendues que celles du cabinet français;
+l'alliance de la France ne valait-elle pas mieux, pour l'intégrité
+de l'Empire ottoman et pour la paix du monde, que telle ou telle
+délimitation en Syrie?
+
+On ne s'alarmerait pas tant sur l'intégrité de l'Empire ottoman si on
+ne craignait de grands bouleversements de territoire dans le monde, si
+on ne craignait la guerre, qui seule rend ces grands bouleversements
+possibles. Or, pour les prévenir, quelle était la combinaison la plus
+efficace? N'était-ce pas l'alliance de la France et de l'Angleterre?
+Depuis Cadix jusqu'aux bords de l'Oder et du Danube, demandez-le
+aux peuples? Demandez-leur ce qu'ils pensent à cet égard, et ils
+répondront que c'est cette alliance qui depuis dix ans a sauvé la paix
+et l'indépendance des États, sans nuire à la liberté des nations.
+
+On dit que cette alliance n'est pas rompue, qu'elle renaîtrait après
+le but atteint par le traité du 15 juillet. Quand on aura poursuivi à
+quatre, sans nous et malgré nous, un but en soi mauvais, que du moins
+nous avons cru et déclaré tel, quand on l'aura poursuivi par une
+alliance trop semblable à ces coalitions qui ont depuis cinquante ans
+ensanglanté l'Europe, croire qu'on retrouvera la France sans défiance,
+sans ressentiment d'une telle offense, c'est se faire de sa fierté
+nationale une idée qu'elle n'a jamais donnée au monde.
+
+On a donc sacrifié gratuitement, pour un résultat secondaire, une
+alliance qui a maintenu l'indépendance et l'intégrité de l'Empire
+ottoman beaucoup plus sûrement que ne le fera le traité du 15 juillet.
+
+On dira que la France pouvait aussi faire la même réflexion, et
+qu'elle pouvait, si la question des limites en Syrie lui paraissait
+secondaire, se rendre aux vues de l'Angleterre, et acheter par ce
+sacrifice le maintien de l'alliance. A cela il y a une réponse fort
+simple. La France, une fois d'accord sur le but avec ses alliés,
+aurait fait, non pas de ces sacrifices essentiels qu'aucune nation
+ne doit à une autre, mais celui de sa manière de voir sur certaines
+questions de limites. Elle vient de le prouver par les concessions
+qu'elle a demandées et obtenues du vice-roi. Mais on ne lui a pas
+laissé le choix. On lui a fait part d'une nouvelle alliance quand déjà
+elle était conclue. Dès lors elle a dû s'isoler. Elle l'a fait, mais
+elle ne l'a fait qu'alors. Depuis, toujours fidèle à sa politique
+pacifique, elle n'a cessé de conseiller au vice-roi d'Égypte la plus
+parfaite modération. Bien qu'armée et libre de son action, elle
+fera tous ses efforts pour éviter au monde des douleurs et des
+catastrophes. Sauf les sacrifices qui coûteraient à son honneur, elle
+fera tout ce qu'elle pourra pour maintenir la paix; et si aujourd'hui
+elle tient ce langage au cabinet britannique, c'est moins pour se
+plaindre que pour prouver la loyauté de sa politique, non-seulement
+à la Grande-Bretagne, mais au monde, dont aucun État, aujourd'hui,
+quelque puissant qu'il soit, ne saurait mépriser l'opinion. Le
+secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique a voulu prouver son bon
+droit; le secrétaire d'État de Sa Majesté le Roi des Français doit
+aussi à son Roi et à son pays de prouver la conséquence, la loyauté de
+la politique française dans la grave question d'Orient.
+
+Recevez, monsieur l'ambassadeur, l'assurance de ma haute
+considération.
+
+_Le président du conseil, ministre des affaires étrangères_.
+
+A. THIERS.
+
+_P. S. Paris, 8 octobre_. Pendant que j'écrivais cette dépêche,
+monsieur l'ambassadeur, de déplorables événements sont venus ajouter
+encore à la gravité de la situation. Aux démarches conciliantes du
+vice-roi d'Égypte on a répondu par les plus violentes hostilités. La
+Porte, cédant à de funestes conseils, a prononcé sa déchéance. Il ne
+s'agit plus seulement de restreindre la puissance de Méhémet-Ali, on
+veut le faire disparaître de la face du monde politique. Si c'étaient
+là les intentions sérieuses des puissances unies par le traité du
+15 juillet, s'il fallait voir, dans ce qui vient de se passer, autre
+chose que l'entraînement presque involontaire d'une situation fausse
+dont on n'a pas su prévoir les conséquences, il y aurait à désespérer
+du rétablissement de l'harmonie entre les grandes puissances.
+
+En conséquence, je crois devoir ajouter à la présente communication la
+note ci-jointe.
+
+
+3º _M. Thiers à M. Guizot_.
+
+Paris, le 8 octobre 1840.
+
+Monsieur l'ambassadeur,
+
+La grave question qui préoccupe aujourd'hui tout le monde vient de
+prendre une face toute nouvelle depuis la réponse que la Porte a faite
+aux concessions du vice-roi d'Égypte. Méhémet-Ali, en répondant aux
+sommations du sultan, a déclaré qu'il se soumettait aux volontés
+de son auguste maître, qu'il acceptait la possession héréditaire de
+l'Égypte, et qu'il s'en remettait, pour le reste des territoires qu'il
+occupait actuellement, à la magnanimité du sultan. Nous avons fait
+connaître au cabinet anglais ce qu'il fallait entendre par cette
+manière de s'exprimer; et bien que Méhémet-Ali ne voulût pas déclarer
+immédiatement toutes les concessions auxquelles il avait été disposé
+par les vives instances de la France, nous avons pris sur nous de les
+faire connaître, et nous avons annoncé que Méhémet se résignerait,
+au besoin, à accepter la possession de l'Égypte héréditaire et de la
+Syrie viagère, en abandonnant immédiatement Candie, Adana, les
+villes saintes. Nous ajouterons que, si la Porte avait adhéré à cet
+arrangement, nous aurions consenti à le garantir de concert avec les
+puissances qui s'occupent de régler le sort de l'Empire ottoman.
+
+Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de la France
+qui, bien que tenant une conduite séparée, ne cessait pas d'exercer
+son influence au profit d'une solution modérée et pacifique de la
+question d'Orient. Ils ont aussi été frappés de la sagesse avec
+laquelle le vice-roi écoutait les conseils de la prudence et de la
+modération.
+
+En réponse à de telles concessions, la Porte, soit qu'elle ait agi
+spontanément, soit qu'elle ait agi par des conseils irréfléchis reçus
+sur les lieux mêmes, la Porte, avant de pouvoir en référer à ses
+alliés, a répondu à la déférence du vice-roi par un acte de déchéance.
+Une telle conduite, aussi exorbitante qu'inattendue, excède même
+l'esprit du traité du 15 juillet et dépasse les conséquences les plus
+extrêmes qu'on pouvait en tirer. Ce traité que la France ne saurait
+invoquer car elle n'y adhère point, mais qu'elle rappelle pour montrer
+la rapidité avec laquelle on est entraîné déjà à des conséquences
+dangereuses, ce traité, dans le cas d'un refus absolu du vice-roi
+sur tous les points, laissait à la Porte la faculté de retirer ses
+premières offres, et d'en agir alors comme elle l'entendrait, suivant
+ses intérêts et les conseils de ses alliés; mais il supposait deux
+choses, un refus absolu et péremptoire sur tous les points de la part
+du vice-roi et le recours aux conseils des quatre puissances. Or, rien
+de tout cela n'a eu lieu. Le vice-roi n'a point fait de refus absolu,
+et la Porte ne s'est pas même donné le temps de concerter une réponse
+avec ses alliés. Elle a répondu à des concessions inespérées par la
+déchéance! Les quatre puissances ne sauraient approuver une telle
+conduite, et nous savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont
+déjà désapprouvée. Lord Palmerston nous a fait déclarer qu'il ne
+fallait voir en cela qu'une mesure comminatoire sans conséquence
+effective et nécessaire. M. le comte Appony, s'entretenant avec moi
+sur ce sujet, m'a annoncé la même opinion de la part de son cabinet.
+Nous prenons acte volontiers de cette sage manifestation, et nous en
+prenons aussi occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la
+France.
+
+La France a déclaré qu'elle consacrerait tous ses moyens au maintien
+de la paix et de l'équilibre européen. C'est le cas d'expliquer
+clairement ce qu'elle a entendu par cette déclaration. En acceptant
+avec une religieuse fidélité l'état de l'Europe tel qu'il résultait
+des traités, la France a entendu que, pendant la paix générale qui
+dure heureusement depuis 1815, cet État ne fût point changé, ni au
+profit, ni au détriment d'aucune des puissances existantes. C'est
+dans cette pensée qu'elle s'est toujours prononcée pour le maintien
+de l'Empire ottoman. La race turque, par ses qualités nationales,
+méritait assurément pour elle-même le respect de son indépendance;
+mais les plus chers intérêts de l'Europe se rattachent aussi à
+l'existence de l'Empire turc. Cet Empire, en succombant, ne pouvait
+servir qu'à augmenter les États voisins aux dépens de l'équilibre
+général; sa chute aurait entraîné un tel changement dans la proportion
+actuelle des grandes puissances que la face du monde en aurait
+été changée. La France, et toutes les puissances avec elle, l'ont
+tellement senti qu'elles se sont engagées à maintenir l'Empire
+ottoman, quels que fussent leurs intérêts respectifs relativement à sa
+chute ou à son maintien.
+
+Mais l'intégrité de l'Empire ottoman s'étend des bords de la mer Noire
+à ceux de la mer Rouge. Il importe autant de garantir l'indépendance
+de l'Égypte et de la Syrie que l'indépendance du Bosphore et des
+Dardanelles. Un prince vassal a réussi à créer une administration
+ferme dans deux provinces que depuis longtemps les sultans de
+Constantinople n'avaient pu gouverner. Ce prince vassal, s'il n'a
+pas fait régner dans les provinces qu'il régit l'humanité de la
+civilisation européenne, que peut-être ne comportent pas encore les
+moeurs des pays qu'il administre, y a fait prévaloir plus d'ordre et
+de régularité que dans aucune partie de l'Empire turc. Il a su y créer
+une force publique, une armée, une marine; il a relevé l'orgueil du
+peuple ottoman et lui a rendu un peu de cette confiance en lui-même
+qui est indispensable pour qu'il puisse défendre son indépendance.
+Ce prince vassal est devenu, suivant nous, partie essentielle
+et nécessaire de l'Empire ottoman. S'il était détruit, l'Empire
+n'acquerrait pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqué autrefois
+pour gouverner la Syrie et l'Égypte, et il perdrait un vassal qui
+fait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des pachas
+insoumis envers leur maître et dépendants de toutes les influences
+étrangères. En un mot, une partie de l'intégrité de l'Empire ottoman
+serait compromise, et, avec une partie de cette intégrité, une partie
+de l'équilibre général. Dans l'opinion de la France, le vice-roi
+d'Égypte, par les provinces qu'il administre, par les mers sur
+lesquelles s'exerce son action, est nécessaire pour assurer les
+proportions actuellement existantes entre les divers États du monde.
+
+Dans cette conviction, la France, aussi désintéressée dans la question
+d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le protocole du 17
+septembre, se croit obligée de déclarer que la déchéance du vice-roi,
+mise à exécution, serait à ses yeux une atteinte à l'équilibre
+général. On a pu livrer aux chances de la guerre actuellement engagée
+la question des limites qui doivent séparer, en Syrie, les possessions
+du sultan et du vice-roi d'Égypte; mais la France ne saurait
+abandonner à de telles chances l'existence de Méhémet-Ali, comme
+prince vassal de l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale
+qui les sépare par suite des événements de la guerre, leur double
+existence est nécessaire à l'Europe, et la France ne saurait admettre
+la suppression de l'un ou de l'autre. Disposée à prendre part à tout
+arrangement acceptable qui aurait pour base la double garantie de
+l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se borne dans ce
+moment à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait consentir à la
+mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople.
+
+Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des puissances
+signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en cela nous
+entendons l'équilibre européen comme elles-mêmes et qu'en ce point
+nous ne les trouverons pas en désaccord avec nous. Nous regretterions
+ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne saurions nous
+départir de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de
+l'équilibre européen.
+
+La France espère qu'on approuvera en Europe le motif qui la fait
+sortir du silence. On peut compter sur son amour de la paix, sentiment
+constant chez elle, malgré les procédés dont elle a cru avoir à se
+plaindre. On peut compter sur son désintéressement, car on ne
+saurait même la soupçonner d'aspirer en Orient à des acquisitions de
+territoire. Mais elle aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin
+est remis à toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur
+gloire et leur principale ambition.
+
+Agréez, etc.
+
+
+ XII
+
+_Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de
+1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840 par le cabinet présidé par M.
+Thiers, et non agréé par le Roi_.
+
+Messieurs les Pairs,
+
+Messieurs les Députés,
+
+En vous réunissant aujourd'hui, j'ai devancé l'époque ordinaire de
+la convocation des Chambres. Vous apprécierez la gravité des
+circonstances qui ont dicté à mon gouvernement cette détermination.
+
+Au moment où finissait la dernière session, un traité a été signé
+entre la Porte ottomane, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la
+Russie, pour régler le différend survenu entre le sultan et le
+vice-roi d'Égypte.
+
+Cet acte important, accompli sans la participation de la France
+et dans les vues d'une politique à laquelle elle n'a point adhéré,
+pouvait, dans l'exécution, amener de dangereuses conséquences. La
+France devait les prévoir et se disposer à faire face à tous les
+événements. Mon gouvernement a pris sous sa responsabilité toutes
+les mesures qu'autorisaient les lois et que prescrivait la situation
+nouvelle.
+
+La France, qui continue à souhaiter sincèrement la paix, demeure
+fidèle à la politique que vous avez plus d'une fois appuyée par
+d'éclatants suffrages. Jalouse d'assurer l'indépendance et l'intégrité
+de l'Empire ottoman, elle les croit conciliables avec l'existence du
+vice-roi d'Égypte, devenu lui-même un des éléments nécessaires de la
+force de cet Empire. C'est en ménageant tous les droits, en respectant
+tous les intérêts, qu'on peut jeter en Orient les bases d'un
+arrangement durable.
+
+Mais les événements qui se pressent pourraient amener des
+modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon
+gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les
+compléter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des
+deux Chambres était nécessaire. J'ai dû les convoquer. Elles penseront
+comme moi que la France, qui n'a pas été la première à livrer le repos
+du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le jour où
+elle croirait l'équilibre européen sérieusement menacé.
+
+(Le paragraphe de l'Espagne manque.)
+
+La satisfaction à laquelle nous avions droit n'ayant pas été obtenue
+de la république Argentine, j'ai ordonné que de nouvelles forces
+fussent ajoutées à l'escadre dont la présence dans ces parages doit
+amener une conclusion favorable à nos justes réclamations.
+
+En Afrique, le succès a couronné nos armes dans plusieurs expéditions
+importantes où s'est signalée la valeur de nos soldats. Deux de mes
+fils ont partagé leurs périls. Le plan de l'occupation définitive
+de l'Algérie est en partie réalisé. De nouveaux efforts seront
+nécessaires pour l'achever; mais, en ce moment, tant que la situation
+générale de l'Europe ne changera pas, nous nous bornerons à occuper
+fortement les points où flotte notre drapeau.
+
+A l'intérieur, l'ordre a été maintenu. La ville de Boulogne a été le
+théâtre d'une tentative insensée qui n'a servi qu'à faire éclater
+de nouveau le dévouement de la garde nationale, de l'armée et de la
+population. Toutes les ambitions et tous les souvenirs échoueront
+contre une monarchie créée et défendue par la toute-puissance du voeu
+national.
+
+La Providence a encore une fois préservé ma tête des coups qui
+la menaçaient. L'impuissance n'a point découragé les passions
+anarchiques. Sous quelque forme qu'elles se présentent, la fermeté de
+mon gouvernement les combattra avec l'arme des lois. Pour moi, dans
+ces tristes épreuves, je ne veux me souvenir que de l'affection dont
+la France m'a donné les touchants témoignages.
+
+Cette session sera presque tout entière consacrée à l'examen des
+mesures que les circonstances ont commandées à mon gouvernement ou
+peuvent lui commander encore. Il ne vous présentera que les projets
+de loi indispensables à l'expédition des affaires. La loi du budget
+ne tardera pas à être soumise à votre examen. J'ai prescrit la
+plus sévère économie dans la fixation des dépenses ordinaires. J'ai
+l'espérance que l'état de nos finances nous permettra de satisfaire
+aux besoins du pays sans lui imposer de nouvelles charges.
+
+Messieurs, j'aime à compter plus que jamais sur votre patriotique
+concours. Vous voulez comme moi que la France soit forte et grande.
+Aucun sacrifice ne vous coûterait pour lui conserver dans le monde
+le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est
+fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix
+indigne d'elle, et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au
+monde, veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et
+d'honneur national que la Révolution française a mis dans ses mains.
+
+
+FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
+
+Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement
+dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la
+reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette
+audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie
+dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée
+chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
+de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à
+Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
+Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M.
+Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
+Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
+je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à
+rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance
+entre M. Thiers et moi.
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.
+
+Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négociations
+sur la question d'Orient.--Mes instructions.--Motifs et bases de la
+politique du cabinet du maréchal Soult.--Conversation préliminaire
+avec lord Palmerston.--J'apprends la formation du cabinet de M.
+Thiers.--Ma première conversation avec lord Palmerston sur la
+question d'Orient.--Conversation avec lord Melbourne.--Dispositions de
+plusieurs membres du cabinet anglais.--Lord Holland, lord Lansdowne et
+lord John Russell.--Dispositions des whigs étrangers au cabinet.--Lord
+Grey.--Lord Durham.--Mes relations avec les torys.--Le corps
+diplomatique à Londres.--Le baron de Bülow.--Le baron de Neumann.--Le
+baron de Brünnow.--M. Van-de-Weyer, le général Alava, M. Dedel, le
+comte de Pollon.--Je signale à plusieurs reprises au cabinet français
+le péril de la situation et les chances d'un arrangement entre
+quatre puissances et sans la France.--Instructions que me donne
+M. Thiers.--Commencement d'amélioration dans notre situation.--Ma
+conversation du 1er avril 1840 avec lord Palmerston.--L'ambassadeur
+turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive à Londres.--Sa note du 7 avril aux
+cinq puissances.--Ma réponse.--Ouvertures que me font successivement
+le baron de Bülow et le baron de Neumann.--Concession importante de
+lord Palmerston.--Suspension de la négociation en attendant
+l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi, qui vient de
+Constantinople.
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+NÉGOCIATIONS DIVERSES.
+
+Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos des
+soufres de Sicile.--Son origine et ses causes.--Légitimité des
+réclamations du cabinet anglais et violence de ses actes.--Ouvertures
+que je fais à lord Palmerston pour la médiation de la France.--Il les
+accepte.--Instructions de M. Thiers à ce sujet.--La négociation se
+poursuit.--Oscillations du roi de Naples Ferdinand II.--Il se décide à
+accepter la médiation de la France.--Doutes de lord Palmerston.--Bonne
+issue de la négociation et arrangement définitif.--M. Thiers me
+charge de demander la restitution à la France des restes de l'empereur
+Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.--Mon sentiment à ce sujet.--Note
+que j'adresse le 10 mai à lord Palmerston.--Le gouvernement anglais
+accède à la demande.--Mesures d'exécution à Paris et à Londres.--Choix
+des commissaires envoyés à Sainte-Hélène.--Mon intervention à l'appui
+de la compagnie chargée de la construction du chemin de fer de Paris
+à Rouen.--Tentative d'assassinat sur la reine Victoria.--Démarche
+du corps diplomatique à Londres.--Mon dîner dans la Cité à
+_Mansion-House_.--Dîner anniversaire de l'Académie royale pour
+l'encouragement des beaux-arts.--Discours que j'y prononce et accueil
+que j'y reçois.
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840.
+
+En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
+Angleterre à la vie diplomatique.--Prépondérance sociale des whigs en
+1840.--Mes relations habituelles, avec eux.--_Holland-House_.--Lord
+Holland.--Lady Holland.--_Lansdowne-House_ et lord Lansdowne.--Lord
+Grey.--Mon dîner avec Daniel O'Connell chez mistriss Stanley.--Le
+docteur Arnold.--M. Hallam.--M. (depuis lord) Macaulay.--Ma visite,
+avec lui, à Westminster-Abbey.--M. Sidney Smith.--Lord Jeffrey.--Miss
+Berry.--Mes relations avec les torys.--Lady Jersey.--Lord Lyndhurst,
+lord Ellenborough et sir Stratford Canning.--M. Croker.--Les radicaux
+en 1840.--M. et Mme Grote.--L'Église anglicane.--Fausses idées
+répandues en France à son sujet.--État réel de l'Église anglicane.--Ma
+visite à Saint-Paul.--L'archevêque de Dublin.--Les dissidents.--Mme
+Fry.--Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui de la cour
+d'Angleterre.--Mon isolement et mes loisirs.--Mes promenades
+dans Londres et aux environs.--_Regent's
+Park.--Sion-House.--Chiswick_.--École populaire de Norwood.--Collége
+d'Eton.--Caractère actuel et progrès moral de la société anglaise.
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
+
+Arrivée de Chékib-Efendi à Londres.--Note qu'il adresse (31 mai)
+aux cinq plénipotentiaires.--Dispositions du cabinet et du public
+anglais.--Instructions de M. Thiers.--Inquiétude des plénipotentiaires
+autrichien, prussien et russe.--Leur désir d'une prompte solution de
+la question égyptienne.--Disposition de lord Palmerston à attendre et
+à traîner.--Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement
+qui donnerait à Méhémet-Ali l'Égypte héréditairement et la Syrie
+viagèrement.--Sa réponse.--Mon pressentiment de l'arrangement à
+quatre.--Chute de Khosrew-Pacha à Constantinople.--Joie de Méhémet-Ali
+à cette nouvelle.--Sa démarche à Constantinople et sa confiance dans
+un arrangement direct avec le sultan.--Attitude du cabinet français à
+cet égard.--Effet de ces nouvelles à Londres.--Lord Palmerston presse
+la solution de l'affaire.--Conseils successifs du cabinet anglais.--Je
+rends compte à M. Thiers de cette situation et de son péril.--J'en
+informe le duc de Broglie et le général Baudrand.--Lord Palmerston
+m'appelle au _Foreign-Office_, et me communique la conclusion du
+traité du 15 juillet entre les quatre puissances.--_Memorandum_
+adressé à la France.--Mes observations.--Le cabinet français est
+justement blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette
+résolution définitive, et appelé à exprimer la sienne.--Causes de
+cette conduite du cabinet anglais.--Réponse du cabinet français au
+_Memorandum_ anglais.--Mon entretien avec lord Palmerston en la lui
+communiquant.--Vrais motifs de la conclusion précipitée et cachée du
+traité du 15 juillet.--Caractère essentiel de la politique française
+et de la politique anglaise dans cette crise.--Le bruit se répand
+à Paris que je ne l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le
+cabinet.--Mes démentis à ce bruit.--État des esprits en France.--Mon
+attitude à Londres.--Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au château
+d'Eu.--Je pars de Londres le 6 août.
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
+
+Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.--Mes avertissements
+à ce sujet.--Prévoyance du cabinet français.--Mon séjour au
+château d'Eu.--Mes conversations avec le roi Louis-Philippe et M.
+Thiers.--État des esprits et dispositions du corps diplomatique à
+Londres.--Plan du roi des Belges pour un rapprochement de la France
+et des quatre puissances signataires du traité du 15
+juillet.--Instructions que je reçois en partant du château d'Eu.--Mon
+retour à Londres.--Conversation avec le baron de Bülow.--Mon séjour
+au château de Windsor.--Mes conversations avec le roi Léopold et
+lord Palmerston.--Nouveau _Memorandum_ adressé le 31 août par
+lord Palmerston au gouvernement français.--Ce qu'en pensa M.
+Thiers.--J'insiste auprès de lui sur l'importance de sa réponse.--Deux
+incidents: 1º conférence sur le renouvellement et l'extension des
+conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres;
+2º reprise de la négociation entre Paris et Londres pour le traité
+de commerce.--Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents
+français à Constantinople.--Réponse de M. Thiers.--Les plaintes sont
+sans fondement.--Les événements se précipitent en Orient.--La Porte
+ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à Alexandrie
+pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer.--Attitude de
+Méhémet-Ali.--L'amiral Napier devant Beyrout.--Nos plaintes sur
+l'exécution du traité avant l'échange des ratifications.--Protocole
+réservé du 15 juillet.--Échange des ratifications et communication
+officielle du traité du 15 juillet.--Le comte Walewski à
+Alexandrie.--M. Thiers m'annonce les concessions de Méhémet-Ali.--Mon
+entretien avec lord Palmerston à ce sujet.--Ses soupçons sur l'action
+exercée par le comte Walewski à Alexandrie.--M. Thiers me charge
+de les démentir formellement.--Lord Palmerston reconnaît son
+erreur.--Conseils de cabinet à Londres sur les propositions de
+Méhémet-Ali.--Ils n'aboutissent à aucun résultat.--Exécution militaire
+du traité du 15 juillet.--Bombardement de Beyrout.--Le sultan prononce
+la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte.--Comment lord
+Palmerston explique et atténue cette mesure.--Dépêches de M. Thiers
+des 3 et 8 octobre en réponse au _memorandum_ anglais du 31 août, et
+sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali.--État des esprits
+en France.--Résolutions et préparatifs militaires du
+cabinet français.--Fortifications de Paris.--Convocation des
+Chambres.--L'escadre française est rappelée à Toulon.--Motifs
+et effets de cette mesure.--Situation du cabinet français et ses
+causes.
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840.
+
+Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et pendant
+le cours de la session de 1840.--Discussion et vote des fonds secrets
+dans la Chambre des députés.--Proposition de réforme parlementaire
+par M. de Rémilly.--Son issue.--Dispositions du Roi envers le
+cabinet.--État du cabinet à la clôture de la session.--Effets
+divers du traité du 15 juillet 1840 sur la situation du
+cabinet.--Perspectives de guerre.--Inquiétude et fermentation qu'elles
+excitent.--J'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet.--Sa
+réponse.--Effet du bombardement de Beyrout et de la déchéance
+prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali sur la situation du
+cabinet.--Deux courants opposés se manifestent dans le public.--Esprit
+révolutionnaire et esprit pacifique.--Le cabinet offre sa démission
+au Roi qui la refuse.--Caractère précaire de l'accord rétabli entre le
+Roi et le cabinet.--Avertissements qui me parviennent à Londres.--Ma
+situation et ma réponse.--Opinion de M. Duchâtel.--La session des
+Chambres est convoquée et je demande un congé pour m'y rendre.--Ce que
+je pense de l'état des affaires et ce que j'en écris au duc de Broglie
+le 13 octobre.--Le cabinet se propose de porter M. Odilon Barrot à la
+présidence de la Chambre des députés.--Mon opinion et ma résolution à
+cet égard.--Attentat de Darmès sur le Roi.--Le cabinet propose au
+Roi un projet de discours pour l'ouverture de la session.--Le Roi le
+refuse.--Démission du cabinet.--Le Roi m'appelle à Paris.--Formation
+du cabinet du 29 octobre 1840.
+
+
+PIÈCES HISTORIQUES
+
+I.
+
+1º Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en
+Angleterre.--Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria.
+
+2º Instructions données par M. le maréchal Soult, président du Conseil
+et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot, ambassadeur à
+Londres.
+
+II.
+
+1º Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie à Paris, en
+mission à Londres, à l'ambassadeur de France.
+
+2º Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la
+Sublime Porte par les représentants des cinq grandes puissances.
+
+3º Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de
+Nouri-Efendi du 7 avril 1840.
+
+4º Réponse de lord Palmerston à la note de Nouri-Efendi.
+
+5º Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la note de
+Nouri-Efendi.
+
+III.
+
+L'ambassadeur de France à lord Palmerston, sur l'arrangement proposé
+par le gouvernement français entre l'Angleterre et Naples, dans
+l'affaire des soufres de Sicile.
+
+Le président du conseil, ministre des affaires étrangères, à Son Exc.
+le comte Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris.
+
+Lord Palmerston à l'ambassadeur de France.
+
+IV.
+
+Extrait d'une dépêche adressée par le lieutenant général sir Hudson
+Lowe au comte Bathurst, en date de Sainte-Hélène, 14 mai 1821.
+
+V.
+
+Banquet donné par la ville de Southampton, le 20 juin 1840, à
+l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris à Rouen, et
+discours prononcé par M. Guizot.
+
+VI.
+
+Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de Londres, le
+20 avril 1840.
+
+VII.
+
+1º Note adressée par Son Exc. Chékib-Efendi, envoyé extraordinaire de
+la Sublime Porte à Londres, à l'ambassadeur de France.
+
+2º Note de M. Guizot, ambassadeur de France, en réponse à la note de
+l'ambassadeur de la Sublime Porte.
+
+VIII.
+
+Sur les avertissements donnés par M. Guizot au gouvernement du Roi,
+quant au traité du 15 juillet 1840.
+
+1º Extrait du Journal _le Siècle_, numéro du mercredi 29 juillet
+1840.
+
+2º Extrait du Journal _le Constitutionnel_, numéro du lundi 3 août
+1840.
+
+IX.
+
+Sur l'attitude des agents français à Constantinople, en juillet et
+août 1840.
+
+1º Lord Palmerston à M. Guizot, ambassadeur de France en Angleterre.
+
+2º Extrait d'une dépêche du vicomte Ponsonby à lord Palmerston, datée
+de Therapia, 17 août 1840.
+
+3º Copie d'une dépêche du baron Stürmer au prince de Metternich, en
+date de Constantinople, du 17 août 1840.
+
+4º L'ambassadeur de France en Angleterre à lord Palmerston.
+
+X.
+
+Traité du 15 juillet 1840, et actes annexés.
+
+1º Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne,
+d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la Sublime Porte
+ottomane, de l'autre, pour la pacification du Levant, signée à
+Londres, le 15 juillet 1840.
+
+2º Note adressée par lord Palmerston à M. Guizot, le 16 septembre
+1840.
+
+3º Protocole de la conférence tenue au Foreign Office, le 17 septembre
+1840.
+
+XI.
+
+Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et français sur
+l'exécution et les conséquences du traité du 15 juillet 1840.
+
+1º _Memorandum_ de lord Palmerston, adressé au gouvernement français
+le 31 août 1840.
+
+2º Réponse de M. Thiers au _Memorandum_ de lord Palmerston du 31 août
+1840.
+
+3º M. Thiers à M. Guizot. Dépêche du 8 octobre 1840.
+
+XII.
+
+Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres de
+1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840, par le cabinet présidé par
+M. Thiers, et non agréé par le Roi.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+______________________________________________
+PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 5), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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