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diff --git a/18245-8.txt b/18245-8.txt new file mode 100644 index 0000000..adb0790 --- /dev/null +++ b/18245-8.txt @@ -0,0 +1,7882 @@ +Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome II, by Hans Christian Andersen + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes merveilleux, Tome II + +Author: Hans Christian Andersen + +Release Date: April 24, 2006 [EBook #18245] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Hans Christian Andersen + +CONTES MERVEILLEUX + +Tome II + + + + +Table des matières + + +L'ombre. +Le papillon. +Papotages d'enfants. +La pâquerette. +La petite fille aux allumettes. +La petite Poucette. +La petite sirène. +La plume et l'encrier. +La princesse au petit pois. +La princesse et le porcher. +Quelque chose. +La reine des neiges. + Première Histoire Qui traite d'un miroir et de ses morceaux. + Deuxième histoire Un petit garçon et une petite fille. + Troisième histoire Le jardin de la magicienne. + Quatrième histoire Prince et princesse. + Cinquième histoire La petite fille des brigands. + Sixième histoire La femme lapone et la finnoise. + Septième histoire Ce qui s'était passe au château + de la reine des neiges et ce qui eut lieu par la suite. +Une rose de la tombe d'Homère. +Le rossignol et l'Empereur. +Le sapin. +Le schilling d'argent + I. + II. +Le soleil raconte. +La Soupe à la brochette. + I. + II. Ce que la première souricelle avait vu et appris dans ses voyages + III. Ce que raconta la seconde souricelle. + IV. Ce que dit la quatrième souris lorsqu'elle prit la parole avant + la troisième + V. La merveilleuse recette. +Le stoïque soldat de plomb. +La tirelire. +La vieille maison. +Le vieux réverbère. +Le vilain petit canard. +Les voisins. + + + + +L'ombre + + +Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une contrée du Sud; +il s'était réjoui d'avance de pouvoir admirer à son aise les beautés de +la nature que développe dans ces régions un climat fortuné; mais quelle +déception l'attendait! Il lui fallut rester toute la journée comme +prisonnier à la maison, fenêtres fermées; et encore était-on bien +accablé; personne ne bougeait; on aurait dit que tout le monde dormait +dans la maison, ou qu'elle était déserte. Tout le jour, le soleil +dardait ses flammes sur la terrasse qui formait le toit; l'air était +lourd, on se serait cru dans une fournaise: c'était insupportable. + +Le savant homme des pays froids était jeune et robuste; mais sous ce +soleil torride, son corps se desséchait et maigrissait à vue d'oeil; son +ombre même se rétrécit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie et +de la force que lorsque le soleil avait disparu. C'était un plaisir +alors de voir, dès qu'on apportait la lumière dans la chambre, cette +pauvre ombre se détirer, et s'étendre le long de la muraille. + +Le savant homme à ce moment se sentait aussi revivre; il se promenait +dans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur son +balcon admirer le firmament étoilé. Sur tous ces balcons, il voyait +apparaître des gens qui venaient respirer l'air frais. La rue aussi +commençait à s'animer; les bourgeois s'installaient devant leurs portes; +des milliers de lumières scintillaient de toutes parts. + +Il n'y avait qu'une maison où continuât à régner un complet silence; +c'était celle en face de la demeure du savant étranger. Elle n'était pas +inhabitée cependant; sur le balcon verdissaient et fleurissaient de +belles plantes; il fallait que quelqu'un les arrosât, le soleil sans +cela les aurait aussitôt desséchées. + +La soirée s'avançait; voilà que la fenêtre du balcon s'entrouvrit un +peu; la chambre resta sombre; de l'intérieur arrivèrent de doux sons +d'une musique que le savant étranger trouva délicieuse, ravissante. Il +alla demander à son propriétaire quelles étaient les personnes qui +demeuraient en face; le brave homme lui répondit qu'il n'en savait rien. + +Une nuit, le savant étranger s'éveilla; il avait, le soir, laissé la +fenêtre de son balcon ouverte; il regarda de ce côté et il crut +apercevoir une lueur extraordinaire rayonner du balcon de la maison d'en +face: les fleurs paraissaient briller comme de magnifiques flammes de +couleur, et au milieu d'elles se tenait une jeune fille d'une beauté +merveilleuse; elle semblait un être éthéré, tout de feu. + +Un autre soir, le savant étranger reposait sur son balcon; derrière lui, +dans la chambre, brûlait une lumière, et, chose naturelle, il en +résultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d'en +face; l'étranger remua, l'Ombre bougea également et la voilà qui se +trouve entre les fleurs du balcon d'en face. + +--Je crois, dit le savant étranger, que mon Ombre est en ce moment le +seul être vivant de cette mystérieuse maison. Tiens, la fenêtre du +balcon est de nouveau entrouverte. Une idée! Si mon Ombre avait assez +d'esprit pour entrer voir ce qui se passe à l'intérieur et venir me le +redire.... Oui, continua-t-il, en s'adressant par plaisanterie à l'Ombre, +fais-moi donc le plaisir d'entrer là. Cela te va-t-il? Et en même temps, +il fit un mouvement de tête que l'Ombre répéta comme si elle disait: +«oui.» + +--Eh bien, c'est cela, reprit-il; mais ne t'oublie pas et reviens me +trouver. À ces mots, il se leva, rentra dans la chambre et laissa +retomber le rideau. + +Alors, si quelqu'un s'était trouvé là, il aurait vu distinctement +l'Ombre pénétrer lestement par la fenêtre d'en face et disparaître dans +l'intérieur. + +Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savant étranger +sortit. Le ciel était couvert de nuages; mais voilà qu'ils se dissipent, +le soleil reparaît. + +--Qu'est cela? s'écrie l'étranger qui venait de se retourner pour +considérer un monument. Mais c'est affreux! Comment, je n'ai plus mon +Ombre! Elle m'a pris au mot; elle m'a quitté hier soir. Que vais-je +devenir? + +Le soir, il se remit sur son balcon, la lumière derrière lui; il se +dressa de tout son haut, se baissa jusque par terre, fit mille +contorsions; puis il appela _hum hum_, et _pstt, pstt_; l'Ombre ne +reparut pas. + +Décidément, ce n'était pas gai. Mais dans les pays chauds, la végétation +est bien puissante; tout y pousse et prospère à merveille, et au bout de +huit jours, l'étranger aperçut, à la lueur de sa lampe, un petit filet +d'ombre derrière lui.»Quelle chance! se dit-il. La racine était restée.» + +La nouvelle ombre grandit assez vite; au bout de trois semaines, +l'étranger s'enhardit à se montrer de jour en public, et lorsqu'il +repartit pour le Nord, sa patrie, on ne remarquait plus chez lui rien +d'extraordinaire. + +De retour dans son pays, le savant homme écrivit des livres sur les +vérités qu'il avait découvertes et sur ce qu'il avait vu dans ce monde +méridional. + +Un soir qu'il était dans sa chambre à méditer, il entend frapper +doucement à sa porte.»Entrez!» dit-il. Personne ne vint. Alors, il alla +ouvrir lui-même la porte, et devant lui se trouva un homme d'une extrême +maigreur; mais il était habillé à la dernière mode: ce devait être un +personnage de distinction. + +--À qui ai-je l'honneur de parler? dit le savant. + +--Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnaîtriez pas, répondit +l'autre. Je ne suis pas bien gros, j'ai cependant maintenant un corps +véritable. Vous continuez à ne point me remettre? Mais, je suis votre +ancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitté, acquis une belle fortune. +C'est ce qui me permettra de me racheter du servage où je me trouve +toujours vis-à-vis de vous. + +--Non, permettez que je revienne de ma surprise, s'écria le savant. +Voyons, vous ne vous moquez pas de moi? + +--Du tout, répondit l'Ombre. Mon histoire n'est pas de celles qui se +passent tous les jours. Lorsque vous m'avez autorisée à vous quitter, +j'en ai profité comme vous le savez. Cependant, au milieu de mon +bonheur, j'ai éprouvé le désir de vous revoir encore une fois avant +votre mort, ainsi que ce pays. Je sais que vous avez une nouvelle ombre. +Ai-je à lui payer quelque chose parce qu'elle remplit mon service, et à +vous combien devrai-je si je veux me racheter? + +--Comment, c'est vraiment toi? dit le savant. Jamais je n'aurais eu +l'idée qu'on pouvait retrouver son Ombre sous la forme d'un être humain. + +--Pardon si j'insiste, reprit l'Ombre. Quelle somme ai-je à vous verser +pour que vous renonciez à l'autorité que vous avez toujours sur moi? + +--Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-il être +question d'argent entre nous. Je t'affranchis et je te fais libre comme +l'air. Je suis enchanté d'apprendre que tu as si bien fait ton chemin +dans ce monde. Seulement je te prie d'une chose; raconte-moi tes +aventures depuis le moment où tu t'es faufilée par la fenêtre du balcon +dans la maison en face de celle que nous habitions. + +--Je veux bien vous en faire le récit, dit l'Ombre; mais promettez-moi +de n'en rien révéler, de ne pas apprendre aux gens que je n'ai été qu'un +être impalpable. Il me peut venir l'idée de me marier, et je ne tiens +pas à ce qu'on me suppose sans consistance. + +--C'est entendu, dit le savant. + +Avant de commencer, l'Ombre s'installa à son aise. Elle était toute +vêtue de noir, ses vêtements étaient du drap le plus fin, ses bottes en +vernis; elle portait un chapeau à claque, dont par un ressort on pouvait +faire une simple galette: on venait d'inventer ce genre de coiffure, qui +n'était encore d'usage que dans la plus haute société. + +Elle s'assit et posa ses bottes vernies sur la tête de la nouvelle ombre +qui lui avait succédé et qui se tenait comme un fidèle caniche aux pieds +du savant; celle-ci ne parut pas ressentir l'humiliation et ne bougea +pas, voulant écouter attentivement comment la première s'y était prise +pour se dégager de son esclavage. + +--Vous ignorez encore, commença l'Ombre parvenue, qui demeurait dans la +fameuse maison d'en face, qui vous intriguait là-bas dans les pays +chauds. C'était ce qu'il y a de plus sublime au monde: la Poésie en +personne. Je ne restai que trois semaines auprès d'elle, et j'appris +dans ces quelques jours sur les secrets de l'univers et le cours du +monde plus que si j'avais vécu autre part trois mille ans. Et +aujourd'hui je puis dire sans craindre d'être mis à l'épreuve: je sais +tout, j'ai tout vu. + +--La Poésie! s'écria le savant. Comment n'y ai-je pas pensé? Mais oui, +dans les grandes villes, elle vit dans l'isolement, toute solitaire; +bien peu s'intéressent à elle. Je ne l'ai aperçue qu'un instant, et +encore n'étais-je qu'à moitié éveillé. Elle se tenait sur le balcon; +autour d'elle une auréole brillait comme une de nos aurores boréales; +elle était au milieu d'un parterre de fleurs qu'on aurait prises pour +des flammes. Mais continue, continue: donc tu entras par la fenêtre du +balcon, et alors.... + +--Je me trouvai dans une antichambre où régnait comme une sorte de +crépuscule; la porte qui était ouverte donnait sur une longue enfilade +de superbes appartements qui communiquaient tous ensemble; la lumière y +était éblouissante, et m'aurait infailliblement tuée si je m'y étais +aventurée. Mais provenant de vous, j'avais suffisamment de votre sagesse +pour rester à l'abri et tout observer de mon petit coin. Dans le fond je +vis la Poésie, assise sur son trône. + +--Et ensuite? interrompit le savant. Ne me fais pas languir. + +--Je vous l'ai déjà dit, reprit l'Ombre, j'ai vu défiler devant moi tout +ce qui existe: le passé et une partie de l'avenir. Mais, par parenthèse, +je vous demanderai s'il n'est pas convenable que vous cessiez de me +tutoyer. J'en fais l'observation, non par orgueil, mais en raison de ma +science maintenant si supérieure à la vôtre, et surtout à cause de ma +situation de fortune, chose qui ici-bas règle partout les relations de +société. + +--Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-moi de ne pas y +avoir songé de moi-même. Mais continuez, je vous prie. + +--Je ne puis, reprit l'Ombre, que vous répéter: j'ai tout vu et je sais +tout. + +--Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements, comment +étaient-ils? Était-ce comme un temple sacré? ou bien s'y serait-on cru +sous le ciel étoilé? ou bien encore dans une forêt mystérieuse? Ce sont +là les lieux où nous aimons à supposer que demeure la Poésie. + +--Maintenant que j'ai tout vu et que je connais tout, dit l'Ombre, il +m'est pénible d'entrer dans les menus détails. + +--Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splendides salles +vous avez aperçu les dieux des temps antiques, les héros des âges +passés? Les sylphides, les gentilles elfes n'y dansaient-elles pas des +rondes? + +--Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus. +Si vous aviez été à ma place, dans ce séjour enchanté, vous seriez passé +à l'état d'être supérieur à l'homme; moi qui n'étais qu'une ombre, j'ai +avancé jusqu'à la condition d'homme. Or le propre de l'humanité c'est de +faire l'important, c'est de se prévaloir à l'excès de ses avantages. +Donc il est tout naturel qu'ayant tout vu, je ne vous communique rien de +ma science. + +J'ai d'autant plus de raison de montrer quelque hauteur, qu'étant dans +l'antichambre du palais, j'ai saisi la ressemblance de mon être intime +avec la Poésie: tous deux nous sommes des reflets. + +«Lorsque, devenue homme, j'abandonnai la demeure de la Poésie, vous +aviez quitté la ville. Je me trouvai un matin, dans les rues, richement +habillée comme un prince. D'abord, l'étrangeté de ma nouvelle situation +me fit un singulier effet; et je me blottis tout le jour dans le coin +d'une ruelle écartée. + +«Le soir je parcourus les rues au clair de lune: je grimpai tout en haut +des murailles, jusqu'au faite des toits et je regardai dans les maisons, +à travers les fenêtres des beaux salons et des humbles mansardes. +Personne ne se défilait de moi, et je découvris toutes les vilaines +choses que disent et que font les hommes quand ils se croient à l'abri +de tout regard observateur. »Si j'avais mis dans une gazette toutes les +noirceurs, les indignités, les intrigues, que je découvrais, on n'aurait +plus lu que ce journal dans tout l'univers. Mais quels ennemis cela +m'aurait procurés! Je préférai profiter de ma clairvoyance, et je fis +par lettre particulière connaître aux gens que je savais leurs méfaits. +Partout où je passais, on vivait dans des transes terribles; on me +détestait comme la mort, mais en face on me choyait, on me faisait fête, +on m'accablait de magnifiques cadeaux et d'honneurs. Les académiciens me +nommaient un des leurs, les tailleurs m'habillaient pour rien, les +fournisseurs me donnaient ce qu'ils avaient de mieux pour m'obliger à +taire leurs fraudes; les financiers me bourraient d'or; les femmes +disaient qu'on ne pouvait imaginer un plus bel homme que moi. Je me +laissais faire, c'est ainsi que je suis devenue le personnage que vous +voyez. + +«Maintenant je vous quitte pour aller à mes affaires. Au revoir. Voici +ma carte. Je demeure du côté du soleil; quand il pleut, vous me +trouverez toujours chez moi. Mais je vous préviens que je pars demain +pour faire mon tour du globe. + +L'Ombre s'en fut. Le savant resta absorbé dans ses réflexions sur cette +étrange aventure. Des années se passèrent. Un beau jour l'Ombre reparut. + +--Comment allez-vous? dit-elle. + +--Pas trop bien, dit le savant. J'écris de mon mieux sur le Vrai, le +Beau et le Bien; mais mes livres n'intéressent presque personne, et j'ai +la faiblesse de m'en affecter. Vous me voyez tout désespéré. + +--Ce n'est guère mon cas, dit l'Ombre. Voyez comme j'engraisse et comme +j'ai bonne mine. C'est là le vrai but de la vie; vous ne savez pas +prendre le monde tel qu'il est, et exploiter ses défauts. Cela vous +ferait du bien de voyager un peu. Justement, je vais repartir pour un +autre continent: voulez-vous m'accompagner? je vous défraierai de tout; +nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y a une condition. +Vous savez, je n'ai pas d'ombre, moi: eh bien, vous remplirez cet emploi +auprès de moi. + +--C'est trop fort ce que vous me proposez là, dit le savant; c'est +presque de l'impudence. Comment, je vous ai affranchie, sans rien vous +demander, et vous voulez faire de moi votre esclave? + +--C'est le cours de ce monde, répondit l'Ombre. Il y a des hauts et des +bas: les maîtres deviennent des valets; et quand les valets commandent, +ils font les tyrans. Vous ne voulez pas accepter; à votre aise! + +L'Ombre repartit de nouveau. + +Le pauvre savant alla de mal en pis; les peines et les chagrins vinrent +le harceler. Moins que jamais on faisait attention à ce qu'il écrivait +sur le Vrai, le Beau et le Bien. Il finit par tomber malade. + +--Mais comme vous maigrissez, lui dit-on, vous avez l'air d'une ombre! + +Ces mots involontairement cruels firent tressaillir l'infortuné savant. + +--Il vous faut aller aux eaux, lui dit l'Ombre qui revint lui faire une +visite. Il n'y a pas d'autre remède pour votre santé. Vous avez dans le +temps refusé l'offre que je vous faisais de vous prendre pour mon ombre. +Je vous la réitère en raison de nos anciennes relations. C'est moi qui +paye les frais de voyage; je suis aussi obligée d'aller aux eaux afin de +faire pousser ma barbe qui ne veut pas croître suffisamment pour que +j'aie l'air de dignité qui convient à ma position. Donc vous serez mon +compagnon. Vous écrirez la relation de nos pérégrinations. Soyez cette +fois raisonnable et ne repoussez pas ma proposition. + +Le savant, pressé par la nécessité, fit taire sa fierté et ils +partirent. L'Ombre avait toujours la place d'honneur; selon le soleil, +le savant avait à virer et à tourner, de façon à bien figurer une ombre. +Cela ne le peinait ni ne l'affectait même pas; il avait très bon coeur, +il était très doux et aimable et il se disait que si cette fantaisie +faisait plaisir à l'Ombre, autant valait la satisfaire. Un jour il lui +dit: + +--Maintenant que nous voilà redevenus intimes comme autrefois, ne +serait-il pas mieux de nous tutoyer de nouveau? + +--Votre proposition est très flatteuse, répondit l'Ombre d'un air pincé +qui convenait à sa qualité de maître; mais comprenez bien ceci que je +vais vous dire en toute franchise. Je me sentirais tout bouleversé, si +vous veniez me tutoyer de nouveau; cela me rappellerait trop mon +ancienne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoyer: de +la sorte votre désir sera accompli au moins à moitié. + +Et ainsi fut fait. Le brave savant ne protesta pas. + +«Il paraît que c'est le cours du monde», se dit-il, et il n'y pensa +plus. + +Ils s'installèrent dans une ville d'eaux où il y avait beaucoup +d'étrangers de distinction, et entre autres la fille d'un roi, +merveilleusement belle; elle était venue pour se faire guérir d'une +grave maladie: sa vue était trop perçante; elle voyait les choses trop +distinctement et cela lui enlevait toute illusion. + +Elle remarqua que le seigneur nouvellement arrivé n'était pas un +seigneur ordinaire. + +«On prétend qu'il est ici, se dit-elle, pour que les eaux fassent +croître sa barbe; moi je sais à quoi m'en tenir sur son infirmité, c'est +qu'il ne projette pas d'ombre.» + +Sa curiosité était vivement éveillée, et à la promenade elle se fit +aussitôt présenter le seigneur étranger. En sa qualité de fille d'un +puissant roi, elle n'était pas habituée à user de circonlocutions; aussi +dit-elle à brûle-pourpoint:--Je connais votre maladie; vous souffrez de +ne pas avoir d'ombre. + +--Vos paroles me remplissent de joie, répondit l'Ombre, elles me +prouvent que Votre Altesse Royale est sur la voie de guérison et que +votre vue commence à se troubler et à vous abuser. Loin de ne pas avoir +d'ombre, j'en ai une tout extraordinaire; c'est dans ma nature de +rechercher tout ce qui est particulier, et je ne me suis pas contentée +d'une de ces ombres comme en ont les hommes en général. J'ai pour ombre +un homme en chair et en os; qui plus est, de même que souvent on donne à +ses domestiques pour leur livrée un drap plus fin que celui qu'on porte +soi-même, j'ai tant fait que cet être a lui-même une ombre. Cela m'est +revenu bien cher; mais encore une fois je raffole de ce qui est rare. + +--Que me dites-vous là? s'écria la princesse. Oh! bonheur, mes yeux +commencent à me tromper! Ces eaux sont vraiment admirables. + +Ils se séparèrent avec les plus grands saluts. + +«Je pourrais cesser ma cure, se dit-elle; mais je veux encore rester +quelque temps. Ce prince m'intéresse beaucoup...» + +Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi et l'Ombre firent +un tour de danse. Elle était légère comme une plume; mais lui était +léger comme l'air; jamais elle n'avait rencontré un pareil danseur. Elle +lui dit quel était le royaume de son père; l'Ombre connaissait le pays, +l'ayant visité dans le temps. La princesse alors en était absente. +L'Ombre s'était amusée, selon son ordinaire, à grimper aux murs du +palais du roi et à regarder par les fenêtres, par les ouvertures des +rideaux et même par le trou des serrures; elle avait appris une foule de +petits secrets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, elle +fit de fines allusions. + +«Que d'esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince!» se dit la +princesse, et elle se sentit un grand penchant pour lui. L'Ombre s'en +aperçut redoubla d'amabilité. À la troisième danse, la princesse fut sur +le point de lui avouer que son coeur était touché; mais elle avait un +fond de raison et pensait à son royaume; elle se dit: + +«Ce prince est fort spirituel, sa conversation est très intéressante, +c'est fort bien; il danse divinement, c'est encore mieux. Mais, pour +qu'il puisse m'aider à gouverner mes millions de sujets, il faudrait +aussi qu'il eût de solides connaissances: c'est très important; aussi +vais-je lui faire subir un petit examen.» + +Et elle lui adressa une question si extraordinairement difficile, +qu'elle-même n'aurait pas été en état d'y répondre. L'Ombre fit une +légère moue. + +--Vous ne connaissez pas la solution? dit-elle d'un air désappointé. + +--Ce n'est pas cela, dit l'Ombre; seulement je suis un peu déconcertée +parce que vous n'avez pas cru devoir m'interroger sur une matière un peu +plus ardue. Quant à cette question, je connais la réponse depuis ma +première jeunesse, au point que mon ombre, qui se tient là-bas, pourrait +vous en dire la solution. + +--Votre ombre! s'écria la princesse, mais ce serait un phénomène unique. + +--Je ne l'assure pas entièrement, dit l'Ombre, mais je crois qu'il en +est ainsi. Toute ma vie je me suis occupée de science et il est naturel +que mon ombre tienne de moi. Seulement, en raison même des connaissances +qu'elle a pu acquérir, elle ne manque pas d'orgueil et elle a la +prétention d'être traitée comme un être humain véritable. Je me +permettrai de prier votre Altesse Royale de tolérer sa manie, afin +qu'elle reste de bonne humeur et réponde convenablement. + +--Rien de plus juste, dit la princesse. + +Elle alla trouver le savant, qui se tenait contre la porte, et elle +causa avec lui du soleil et de la lune, des profondeurs des cieux et des +entrailles de la terre; elle l'interrogea sur les nations des contrées +les plus éloignées. Il ne resta pas court une seule fois, et il apprit à +la princesse les choses les plus intéressantes. + +«Celui qui a une ombre aussi savante, se dit-elle, doit être un +véritable phénix. Ce sera une bénédiction pour mon peuple, que je le +choisisse pour partager mon trône: ma résolution est prise.» + +Elle fit connaître ses intentions à l'Ombre, qui les accueillit avec une +grâce et une dignité parfaites. Il fut convenu que la chose serait tenue +secrète, jusqu'au moment où l'on serait de retour dans le royaume de la +princesse. + +--C'est cela, dit l'Ombre, nous ne laisserons rien deviner à personne, +pas même à mon ombre. + +Elle avait ses raisons particulières pour prendre cette précaution. + +--Écoute bien, mon ami, dit l'Ombre à son ancien maître le savant. Je +suis arrivée au comble de la puissance et de la richesse et je pense à +faire ta fortune. Tu habiteras avec moi le palais du roi et tu auras +cent mille écus par an. Mais, prends en bien note, tu passeras plus que +jamais pour mon ombre, et tu ne révéleras à personne que tu as toujours +été un homme. + +--Non, je ne veux pas tremper dans cette fourberie. À moi il serait égal +d'être votre inférieur, mais je ne veux pas que vous trompiez tout un +peuple et la fille du roi par-dessus le marché. Je dirai tout; que je +suis un homme, que vous n'êtes qu'une ombre vêtue d'habits d'homme, un +reflet, une chimère. + +--Personne ne te croira, dit l'Ombre. Calme-toi, ou j'appelle la garde. + +--Je m'en vais trouver la princesse, dit le savant, et tout lui révéler. + +--J'y serai avant toi, dit l'Ombre, car tu vas aller tout droit en +prison. + +La garde arriva et obéit à celui qui était connu comme le fiancé de la +fille du roi. Le pauvre savant fut jeté dans un noir cachot. + +--Tu trembles, dit la princesse lorsqu'elle vit entrer l'Ombre. +Qu'est-il arrivé? + +--Je viens d'assister à un spectacle navrant, répondit l'Ombre. Pense +donc, mon ombre a été prise de folie. Voilà ce que c'est! À ma suite +elle s'est toujours occupée de hautes sciences, et la tête lui aura +tourné. Ne s'imagine-t-elle pas qu'elle a toujours été homme? Mais il y +a plus: elle prétend que je ne suis que son ombre! + +--C'est épouvantable! s'écria la princesse. Elle est enfermée, n'est-ce +pas? + +--Oui certes, dit l'Ombre. Je crains bien qu'elle ne se remette jamais. + +--Pauvre ombre! dit la princesse. Elle doit être fort malheureuse: un +être aussi mobile qui se trouve claquemuré dans une étroite cellule! Ce +serait probablement lui rendre un grand service que de la délivrer de +son petit souffle de vie. Et puis dans ce temps de révolutions, où l'on +voit les peuples toujours s'intéresser à ceux que nous autres souverains +sommes censés persécuter, il est peut-être sage de se débarrasser d'elle +en secret. + +--Cela me semble bien dur cependant, dit l'Ombre d'un air contrit et en +soupirant; elle m'a servie si fidèlement! + +--J'apprécie tes scrupules, dit la princesse, et je reconnais une fois +de plus combien tu as un noble caractère. Mais ceux qui sont chargés +d'une couronne ne peuvent pas écouter leur coeur. Donc je m'en tiendrai +à ce que j'ai pensé. + +Le soir, toute la ville fut illuminée splendidement; à chaque seconde +retentissait un coup de canon. Les cris de joie du peuple se mêlaient +aux _boum boum_. C'était magnifique. Un superbe feu d'artifice fut tiré +devant le palais, et la fille du roi et son époux vinrent sur le balcon +recevoir les acclamations. + +Le bruit étourdissant de la fête ne troubla pas le pauvre savant; il +était déjà mis à mort et enterré. + + + + +Le papillon + + +Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prétend +choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Elles sont en grand +nombre et le choix dans une telle quantité est embarrassant. Le papillon +vole tout droit vers les pâquerettes. C'est une petite fleur que les +Français nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrachent ses +feuilles, à chaque feuille arrachée ils demandent: + +--M'aime-t-il ou m'aime-t-elle un peu, beaucoup, passionnément, pas du +tout? La réponse de la dernière feuille est la bonne. Le papillon +l'interroge: + +--Chère dame Marguerite, dit-il, vous êtes la plus avisée de toutes les +fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois épouser celle-ci ou +celle-là. + +La marguerite ne daigna pas lui répondre. Elle était mécontente de ce +qu'il l'avait appelée dame, alors qu'elle était encore demoiselle, ce +qui n'est pas du tout la même chose. Il renouvela deux fois sa question, +et, lorsqu'il vit qu'elle gardait le silence, il partit pour aller faire +sa cour ailleurs. On était aux premiers jours du printemps. Les crocus +et les perce-neige fleurissaient à l'entour. + +--Jolies, charmantes fleurettes! dit le papillon, mais elles ont encore +un peu trop la tournure de pensionnaires. Comme les très jeunes gens, il +regardait de préférence les personnes plus âgées que lui. + +Il s'envola vers les anémones; il les trouva un peu trop amères à son +goût. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul +était trop petite et, de plus, elle avait une trop nombreuse parenté. La +fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s'ouvrait +aujourd'hui pour périr demain, et tombait au premier souffle du vent; un +mariage avec un être si délicat durerait trop peu de temps. La fleur des +pois lui plut entre toutes; elle est blanche et rouge, fraîche et +gracieuse; elle a beaucoup de distinction et, en même temps, elle est +bonne ménagère et ne dédaigne pas les soins domestiques. Il allait lui +adresser sa demande, lorsqu'il aperçut près d'elle une cosse à +l'extrémité de laquelle pendait une fleur desséchée: + +--Qu'est-ce cela? fit-il. + +--C'est ma soeur, répondit Fleur des Pois. + +--Vraiment, et vous serez un jour comme cela! s'écria le papillon qui +s'enfuit. + +Le chèvrefeuille penchait ses branches en dehors d'une haie; il y avait +là une quantité de filles toutes pareilles, avec de longues figures au +teint jaune. + +--À coup sûr, pensa le papillon, il était impossible d'aimer cela. + +Le printemps passa, et l'été après le printemps. On était à l'automne, +et le papillon n'avait pu se décider encore. Les fleurs étalaient +maintenant leurs robes les plus éclatantes; en vain, car elles n'avaient +plus le parfum de la jeunesse. C'est surtout à ce frais parfum que sont +sensibles les coeurs qui ne sont plus jeunes; et il y en avait fort peu, +il faut l'avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthèmes. Aussi le +papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante +ne fleurit pas, mais on peut dire qu'elle est fleur tout entière, tant +elle est parfumée de la tête au pied; chacune de ses feuilles vaut une +fleur, pour les senteurs qu'elle répand dans l'air.»C'est ce qu'il me +faut, se dit le papillon; je l'épouse.» Et il fit sa déclaration. + +La menthe demeura silencieuse et guindée, en l'écoutant. À la fin elle +dit: + +--Je vous offre mon amitié, s'il vous plaît, mais rien de plus. Je suis +vieille, et vous n'êtes plus jeune. Nous pouvons fort bien vivre l'un +pour l'autre; mais quant à nous marier... sachons à notre âge éviter le +ridicule. + +C'est ainsi qu'il arriva que le papillon n'épousa personne. Il avait été +trop long à faire son choix, et c'est une mauvaise méthode. Il devint +donc ce que nous appelons un vieux garçon. + +L'automne touchait à sa fin; le temps était sombre, et il pleuvait. Le +vent froid soufflait sur le dos des vieux saules au point de les faire +craquer. Il n'était pas bon vraiment de se trouver dehors par ce +temps-là; aussi le papillon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par +fortune rencontré un asile, une chambre bien chauffée où régnait la +température de l'été. Il y eût pu vivre assez bien, mais il se dit: «Ce +n'est pas tout de vivre; encore faut-il la liberté, un rayon de soleil +et une petite fleur.» Il vola vers la fenêtre et se heurta à la vitre. +On l'aperçut, on l'admira, on le captura et on le ficha dans la boîte +aux curiosités.» Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le +papillon. Certainement, ce n'est pas très agréable; mais enfin on est +casé: cela ressemble au mariage.» Il se consolait jusqu'à un certain +point avec cette pensée.»C'est une pauvre consolation», murmurèrent +railleusement quelques plantes qui étaient là dans des pots pour égayer +la chambre.» Il n'y a rien à attendre de ces plantes bien installées +dans leurs pots, se dit le papillon; elles sont trop à leur aise pour +être humaines.» + + + + +Papotages d'enfants + + +Dans la maison d'un marchand, de nombreux enfants se réunirent un jour, +des enfants de familles riches, des enfants de familles nobles. Monsieur +le marchand avait réussi; c'était un homme érudit puisque jadis, il +était entré à l'Université. Son père qui avait commencé comme simple +commerçant, mais honnête et entreprenant, lui avait fait lire des +livres. Son commerce rapportait bien et le marchand faisait encore +multiplier cette richesse. Il avait aussi bon coeur et la tête bien en +place, mais de cela on parlait bien moins souvent que de sa grosse +fortune. Se réunissaient chez lui des gens nobles, comme on dit, par +leur titre, mais aussi par leur esprit, certains même par les deux à la +fois mais d'autres ni par l'un ni par l'autre. En ce moment, une petite +soirée d'enfants y avait lieu, on entendait des enfants papoter; et les +enfants n'y vont pas par quatre chemins. Il y avait par exemple une +petite fille très mignonne mais terriblement prétentieuse; c'étaient ses +domestiques qui le lui avaient appris, pas ses parents qui étaient bien +trop raisonnables pour cela. Son père était majordome, c'était une haute +fonction et elle le savait bien. + +--Je suis une enfant de majordome, se vantait-elle. + +Elle pouvait aussi bien être la fille des Tartempion, on ne choisit pas +ses parents. Elle raconta aux autres qu'elle était «noble» et affirma +que celui qui n'était pas bien né n'arriverait jamais à rien dans la +vie. On pouvait travailler avec assiduité, si l'on n'est pas bien né on +n'arrivera à rien. + +--Et ceux dont les noms se terminent par sen, proclama-t-elle, ne +pourront jamais réussir dans la vie. Devant tous ces sen et sen, il n'y +a plus que poser ses mains sur les hanches et s'en tenir bien à l'écart! + +Et aussitôt elle posa ses jolies petites mains à sa taille, les coudes +bien pointus pour montrer aux autres comment il fallait traiter ces +gens-là. Quels jolis bras avait-elle! Une petite fille très charmante! + +Or, la fille de monsieur le Marchand se mit en colère. C'est que son +père s'appelait Madsen et c'est aussi, hélas! un nom en sen; elle se +gonfla et déclara avec fierté: + +--Seulement mon père peut acheter pour cent écus d'or de friandises et +les jeter dans la rue! Et pas le tien! + +--Ce n'est rien, mon père à moi, se vanta la fillette d'un rédacteur, +peut mettre ton père et ton père et tous les pères dans le journal! Tout +le monde a peur de lui, dit maman, car c'est mon père qui dirige le +journal. + +Et elle leva son petit nez comme si elle était une vraie princesse qui +doit pointer son nez en l'air. + +Par la porte entrouverte, un garçon pauvre regardait. Il était d'une +famille si pauvre qu'il n'avait même pas le droit d'entrer dans la +chambre. Il avait aidé la cuisinière à faire tourner la broche et, en +récompense, on l'autorisait à présent à se placer pour un petit moment +derrière la porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme ils +s'amusaient bien; c'était un grand honneur pour lui. + +--Oh, si je pouvais être l'un d'eux! soupira-t-il. + +Puis il entendit ce qu'il s'y disait et cela suffit à lui faire baisser +la tête. Chez lui, on n'avait pas un écu au fond du bahut, et on ne +pouvait pas se permettre d'acheter les journaux et encore moins d'y +écrire. Et le pire de tout: le nom de son père, et donc le sien aussi, +se terminait par sen, il n'arriverait donc jamais à rien dans la vie. +Quelle triste affaire! On ne pouvait pourtant pas dire qu'il n'était pas +né, pas cela, il était bel et bien né, sinon il ne serait pas là. + +Quelle soirée! + +Quelques années plus tard, les enfants devinrent adultes. Une magnifique +maison fut construite dans la ville. Dans cette maison, il y avait plein +d'objets somptueux, tout le monde voulait les voir, même des gens qui +n'habitaient pas la ville, venaient pour les regarder. Devinez à quel +enfant de notre histoire appartenait cette maison? Et bien, la réponse +est facile... ou plutôt pas si facile que ça. Elle appartenait au pauvre +garçon, parce qu'il était quand même devenu quelqu'un bien que son nom +se terminât en sen, il s'appelait Thorvaldsen. Et les trois autres +enfants? Ces enfants remplis d'orgueil pour leur titre, l'argent ou +l'esprit? Ils n'avaient rien à s'envier les uns aux autres, ils étaient +égaux... et comme ils avaient un bon fond, ils devinrent de bons et +braves adultes. Et ce qu'ils avaient pensé et dit autrefois n'était +que... papotage d'enfants. + + + + +La pâquerette + + +Écoutez bien cette petite histoire. + +À la campagne, près de la grande route, était située une gentille +maisonnette que vous avez sans doute remarquée vous-même. Sur le devant +se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte; non +loin de là, sur le bord du fossé, au milieu de l'herbe épaisse, +fleurissait une petite pâquerette. Grâce au soleil qui la chauffait de +ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle +s'épanouissait d'heure en heure. Un beau matin, entièrement ouverte, +avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait à un +soleil en miniature entouré de ses rayons. Qu'on l'aperçût dans l'herbe +et qu'on la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle s'en +inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délices la chaleur du +soleil, et écoutait le chant de l'alouette qui s'élevait dans les airs. + +Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un jour de fête, et +cependant c'était un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs +de l'école, apprenaient leurs leçons, elle, assise sur sa tige verte, +apprenait par la beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui +semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette +l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle +avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais +elle n'éprouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant. + +«Je vois et j'entends, pensa-t-elle; le soleil me réchauffe et le vent +m'embrasse. Oh! j'aurais tort de me plaindre.» + +En dedans de la palissade se trouvaient une quantité de fleurs roides et +distinguées; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient. +Les pivoines se gonflaient pour paraître plus grosses que les roses: +mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient +par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec prétention; elles +ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pâquerette, tandis que +la pauvrette les admirait en disant: «Comme elles sont riches et belles! +Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai +assister à ce beau spectacle.» + +Et au même instant, l'alouette dirigea son vol, non pas vers les +pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprès de la pauvre +pâquerette, qui, effrayée de joie, ne savait plus que penser. + +Le petit oiseau se mit à sautiller autour d'elle en chantant: «Comme +l'herbe est moelleuse! Oh! la charmante petite fleur au coeur d'or et à +la robe d'argent!» + +On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleur. L'oiseau +l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans +l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pâquerette ne put se +remettre de son émotion. À moitié honteuse, mais ravie au fond du coeur, +elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de l'honneur +qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie; mais les +tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant; leur figure rouge +et pointue exprimait leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute +gonflée. Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu'elles ne pussent +parler! Elles lui auraient dit bien des choses désagréables. La petite +fleur s'en aperçut et s'attrista de leur mauvaise humeur. + +Quelques moments après, une jeune fille armée d'un grand couteau affilé +et brillant entra dans le jardin, s'approcha des tulipes et les coupa +l'une après l'autre. + +--Quel malheur! dit la petite pâquerette en soupirant; voilà qui est +affreux; c'en est fait d'elles. + +Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pâquerette se +réjouissait de n'être qu'une pauvre petite fleur dans l'herbe. +Appréciant la bonté de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma +ses feuilles au déclin du jour, s'endormit et rêva toute la nuit au +soleil et au petit oiseau. + +Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses feuilles à +l'air et à la lumière, elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant +était tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour +s'affliger: on l'avait prise et enfermée dans une cage suspendue à une +croisée ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté des +champs verdoyants et ses anciens voyages à travers les airs. + +La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide: mais comment +faire? C'était chose difficile. La compassion qu'elle éprouvait pour le +pauvre oiseau captif lui fit tout à fait oublier les beautés qui +l'entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur éclatante de +ses propres feuilles. + +Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin; le plus grand +portait à la main un couteau long et affilé comme celui de la jeune +fille qui avait coupé les tulipes. Ils se dirigèrent vers la pâquerette, +qui ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient. + +--Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l'alouette, dit +l'un des garçons, et il commença à tailler un carré profond autour de la +petite fleur. + +--Arrache la fleur! dit l'autre. + +À ces mots, la pâquerette trembla d'effroi. Être arrachée, c'était +perdre la vie; et jamais elle n'avait tant béni l'existence qu'en ce +moment où elle espérait entrer avec le gazon dans la cage de l'alouette +prisonnière. + +--Non, laissons-la, répondit le plus grand; elle est très bien placée. + +Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l'alouette. + +Le pauvre oiseau, se plaignant amèrement de sa captivité, frappait de +ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pâquerette ne pouvait, +malgré tout son désir, lui faire entendre une parole de consolation. + +Ainsi se passa la matinée. + +--Il n'y a plus d'eau ici, s'écria le prisonnier; tout le monde est +sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brûlant, +j'ai une fièvre terrible, j'étouffe! Hélas! il faut donc que je meure, +loin du soleil brillant, loin de la fraîche verdure et de toutes les +magnificences de la création! + +Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafraîchir un peu. +Son regard tomba sur la petite pâquerette; il lui fit un signe de tête +amical, et dit en l'embrassant: + +--Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici! En échange du monde +que j'avais à ma disposition, l'on m'a donné quelques brins d'herbe et +toi seule pour société. Chaque brin d'herbe doit être pour moi un arbre; +chacune de tes feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah! tu me +rappelles tout ce que j'ai perdu! + +«Si je pouvais le consoler?», pensait la pâquerette, incapable de faire +un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu'à +l'ordinaire; l'oiseau s'en aperçut, et quoiqu'il languît d'une soif +dévorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un après +l'autre, il eut bien garde de toucher à la fleur. + +Le soir arriva; personne n'était encore là pour apporter une goutte +d'eau à la malheureuse alouette. Alors elle étendit ses belles ailes en +les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson +mélancolique. Sa petite tête s'inclina vers la fleur, et son coeur brisé +de désir et de douleur cessa de battre. À ce triste spectacle, la petite +pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir; +malade de tristesse, elle se pencha vers la terre. + +Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. À la vue de l'oiseau +mort, ils versèrent des larmes et lui creusèrent une fosse. Le corps, +enfermé dans une jolie boîte rouge, fut enterré royalement, et sur la +tombe recouverte ils semèrent des feuilles de roses. + + + +Pauvre oiseau! pendant qu'il vivait et chantait, on l'avait oublié dans +sa cage et laissé mourir de misère; après sa mort, on le pleurait et on +lui prodiguait des honneurs. + +Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière sur la grande +route; personne ne pensa à celle qui avait si tendrement aimé le petit +oiseau. + + + + +La petite fille aux allumettes + + +Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait +déjà sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au +milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille +marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds +nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de +vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les +perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures; les +voitures passées, elle chercha après ses chaussures; un méchant gamin +s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait été +entièrement écrasée. + +Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres +petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle +en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, +tout le monde était affairé; par cet affreux temps, personne ne +s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait +pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul +paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de +rue en rue. + +Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes +les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons +sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le +festin du soir: c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait +arrêter ses pas errants. + +Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet +d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont +l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y +blottit, tirant à elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne +encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y +rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait. + +L'enfant avait ses petites menottes toutes transies.»Si je prenais une +allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts?» C'est ce +qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à +la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, +décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour +les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement: le +poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau +de bois à moitié brûlé. + +Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille +qui devint transparente. Derrière, la table était mise: elle était +couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe +vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, +entourée de compote de pommes: et voilà que la bête se met en mouvement +et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se +présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme +s'éteint. + + + +L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près +d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille +bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La +petite étendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'éteint. +L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des +étoiles: il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, +laissant une traînée de feu. + +«Voilà quelqu'un qui va mourir» se dit la petite. Sa vieille grand-mère, +le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y +avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui +file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore +une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se +tenait la vieille grand-mère. + +--Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me +quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle +si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je +te prie, ou emporte-moi. + +Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin +tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps +possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta +bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni +de chagrin: c'était devant le trône de Dieu. + + + +Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure +le corps de la petite; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire; +elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant +d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, +toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes. + +--Quelle sottise! dit un sans-coeur. Comment a-t-elle pu croire que cela +la réchaufferait? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant; c'est +qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues +pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait +bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la +plus douce félicité. + + + + +La petite Poucette + + +Il y avait une fois, une femme qui aurait bien voulu avoir un tout petit +enfant, mais elle ne savait pas du tout comment elle pourrait se le +procurer; elle alla donc trouver une vieille sorcière, et lui dit: + +--J'aurais grande envie d'avoir un petit enfant, ne veux-tu pas me dire +où je pourrais m'en procurer un? + +--Si, nous allons bien en venir à bout! dit la sorcière. Tiens, voilà un +grain d'orge, il n'est pas du tout de l'espèce qui pousse dans le champ +du paysan, ou qu'on donne à manger aux poules, mets-le dans un pot, et +tu verras! + +--Merci, dit la femme. + +Et elle donna douze shillings à la sorcière, rentra chez elle, planta le +grain d'orge, et aussitôt poussa une grande fleur superbe qui +ressemblait tout à fait à une tulipe, mais les pétales se refermaient, +serrés comme si elle était encore en bouton. + +--C'est une belle fleur, dit la femme. + +Et elle l'embrassa sur les beaux pétales rouges et jaunes, mais au +moment même de ce baiser, la fleur s'ouvrit avec un grand bruit +d'explosion. C'était vraiment une tulipe, ainsi qu'il apparut alors, +mais au milieu d'elle, assise sur le siège vert, était une toute petite +fille, mignonne et gentille, qui n'était pas plus haute qu'un pouce, et +qui, pour cette raison, fut appelée Poucette. + +Elle eut pour berceau une coque de noix laquée, des pétales bleus de +violettes furent ses matelas, et des pétales de roses son édredon; c'est +là qu'elle dormait la nuit, et le jour elle jouait sur la table, où la +femme avait posé une assiette entourée d'une couronne de fleurs dont les +tiges trempaient dans l'eau; un grand pétale de tulipe y flottait, où +Poucette pouvait se tenir et naviguer d'un bord à l'autre de l'assiette; +elle avait pour ramer deux crins de cheval blanc. C'était charmant. Et +elle savait aussi chanter, et son chant était doux et gentil, tel qu'on +n'avait jamais entendu le pareil ici. + +Une nuit qu'elle était couchée dans son délicieux lit, arriva une +vilaine grenouille qui sauta par la fenêtre; il y avait un carreau +cassé. La grenouille était laide, grosse et mouillée, elle sauta sur la +table où Poucette était couchée et dormait sous l'édredon de feuilles de +roses rouges. + +«Ce serait une femme parfaite pour mon fils!!» se dit la grenouille, et +elle s'empara de la coque de noix où Poucette dormait, et, à travers le +carreau, sauta dans le jardin avec elle. + +Tout près de là coulait un grand et large ruisseau; mais le bord en +était bourbeux et marécageux; c'est là qu'habitait la grenouille avec +son fils. Hou! lui aussi était laid et vilain, il ressemblait tout à +fait à sa mère; _koax, koax, brékékékex!_ c'est tout ce qu'il sut dire +quand il vit la jolie fille dans la coque de noix. + +--Ne parle pas si haut, tu vas la réveiller! dit la vieille grenouille, +elle pourrait encore nous échapper, car elle est légère comme duvet de +cygne; nous la mettrons sur une des larges feuilles de nénuphar, ce sera +pour elle, si petite et légère, comme une île; de là, elle ne pourra pas +s'enfuir, pendant que nous préparerons la belle chambre, sous la vase, +où vous habiterez. + +Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nénuphars dont les larges +feuilles vertes semblaient flotter à la surface de l'eau; la feuille la +plus éloignée était aussi la plus grande de toutes; c'est là que la +vieille grenouille nagea et plaça la coque de noix avec Poucette. + +La pauvre petite mignonne se réveilla de très bonne heure le matin, et +lorsqu'elle vit où elle était, elle se mit à pleurer amèrement, car il y +avait de l'eau de tous les côtés autour de la grande feuille verte, elle +ne pouvait pas de tout aller à terre. + +La vieille grenouille était au fonde de la vase et ornait la chambre +avec des roseaux et des boutons jaunes de nénuphar--il fallait que ce +fût tout à fait élégant pour sa nouvelle bru--et avec son vilain fils +elle nagea vers la feuille où était Poucette afin de prendre à eux deux +le beau lit, et l'installer dans la chambre de l'épousée, avant qu'elle +y vînt elle-même. La vieille grenouille s'inclina profondément dans +l'eau devant elle et dit: + +--Voilà, mon fils, il sera ton mari, et vous aurez un délicieux logement +au fond de la vase. + +--Koax, koax, brékékékex! + +C'est tout ce que le fils put dire. + +Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec à la nage, et +Poucette resta toute seule et pleura sur la feuille verte, car elle ne +voulait pas demeurer chez la vilaine grenouille, ni avoir son fils si +laid pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avait bien +vu la grenouille et entendu ce qu'elle avait dit, et ils sortirent la +tête de l'eau ils voulaient voir la petite fille. Aussitôt qu'ils +l'eurent vue, ils la trouvèrent charmante, et cela leur fit de la peine +qu'elle dût descendre chez la vilaine grenouille. Non, il ne le fallait +pas. Ils s'assemblèrent sous l'eau tout autour de la tige qui tenait la +feuille, et mordillèrent la tige, si bien que la feuille descendit le +cours du ruisseau, emportant Poucette loin, très loin, où la grenouille +ne pouvait pas aller. + +Poucette navigua, passa devant beaucoup d'endroits, et les petits +oiseaux perchés sur les arbustes la voyaient et chantaient: quelle +gentille demoiselle! La feuille avec elle, s'éloigna de plus en plus; +c'est ainsi que Poucette partit pour l'étranger. + +Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d'elle, et finit +par se poser sur la feuille, car Poucette lui plaisait, et elle était +bien contente, car la grenouille ne pouvait plus l'atteindre, et le lieu +où elle naviguait était très agréable; le soleil luisait sur l'eau, +c'était comme de l'or magnifique. Et elle défit sa ceinture, en attacha +un bout au papillon, et fixa l'autre bout dans la feuille, et ainsi la +feuille prit une course beaucoup plus rapide, et elle avec, puisqu'elle +était dessus. À ce moment arriva en volant un grand hanneton, il +l'aperçut, et aussitôt saisit dans ses pinces la taille grêle de la +petit, qu'il emporta dans un arbre, mais la feuille verte continua de +descendre le courant, et le papillon de voler avec, car il était attaché +à la feuille et ne pouvait pas s'en libérer. + +Dieu! comme Poucette fut effrayée lorsque le hanneton s'envola dans +l'arbre avec elle, mais surtout elle fut chagrinée pour le beau papillon +blanc qu'elle avait attaché à la feuille; s'il ne parvenait pas à se +libérer, il allait mourir de faim. Mais c'était bien égal au hanneton. +Avec elle il se plaça sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui +donna le pollen des fleurs à manger, et lui dit qu'elle était très +gentille, bien qu'elle ne ressemblât pas du tout à un hanneton. Ensuite +tous les autres hannetons qui habitaient l'arbre vinrent lui rendre +visite, ils regardèrent Poucette, et les demoiselles hannetons +allongèrent leurs antennes et dirent: + +--Elle n'a tout de même que deux pattes, c'est misérable, et elle n'a +pas d'antennes! + +--Elle a la taille trop mince, fi! elle ressemble à l'espèce humaine! +Qu'elle est laide! + +Et pourtant le hanneton qui l'avait prise la trouvait très gentille, +mais comme tous les autres disaient qu'elle était vilaine, il finit par +le croire aussi, et ne voulut plus l'avoir! + +Elle pouvait s'en aller où elle voulait. On vola en bas de l'arbre avec +elle, et on la posa sur une grande marguerite; là, elle pleura parce +qu'elle était si laide que les hannetons ne voulaient pas d'elle, et +elle était pourtant l'être le plus délicieux que l'on put imaginer, +délicat et pur comme le plus beau pétale de rose. + +La preuve, Poucette vécut toute seule tout l'été dans la grande forêt. +Elle se tressa un lit de brins d'herbe et l'accrocha sous une grande +feuille de patience, en sorte qu'il ne pouvait pleuvoir sur elle; elle +récoltait le pollen des fleurs et s'en nourrissait, et elle buvait la +rosée qui était tous les matins sur les feuilles; ainsi passèrent l'été +et l'automne, mais vint alors l'hiver, le froid et long hiver. Tous les +oiseaux qui lui avaient chanté de belles chansons s'en allèrent, les +arbres et les fleurs se fanèrent, la grande feuille de patience sous +laquelle elle avait habité se recroquevilla et devint un pédoncule jaune +fané, et elle eut terriblement froid, car ses vêtements étaient +déchirés, et elle-même était si petite et si frêle, la pauvre Poucette, +qu'elle devait mourir de froid. Il se mit à neiger, et chaque flocon de +neige qui tombait sur elle était comme un paquet de neige qu'on +jetterait sur nous, car nous sommes grands et elle n'avait qu'un pouce. +Alors elle s'enveloppa dans une feuille fanée, mais cela ne pouvait pas +la réchauffer, elle tremblait de froid. + +À l'orée de la forêt, où elle était alors parvenue, s'étendait un grand +champ de blé, mais le blé n'y était plus depuis longtemps, seul le +chaume sec et nu se dressait sur la terre gelée. C'était pour elle comme +une forêt qu'elle parcourait. Oh! comme elle tremblait de froid. Elle +arriva ainsi à la porte de la souris des champs. C'était un petit trou +au pied des fétus de paille. La souris avait là sa bonne demeure tiède, +toute sa chambre pleine de grain, cuisine et salle à manger. La pauvre +Poucette se plaça contre la porte, comme toute pauvre mendiante, et +demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle +n'avait rien eu du tout à manger. + +--Pauvre petite, dit la souris, car c'était vraiment une bonne vieille +souris des champs, entre dans ma chambre chaude manger avec moi! + +Puis, comme Poucette lui plut, elle dit: + +--Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra tenir ma +chambre tout à fait propre et me conter des histoires, car je les aime +beaucoup. + +Et Poucette fit ce que demandait la bonne vieille souris, et vécut +parfaitement. + +--Nous aurons bientôt une visite, dit la souris des champs, mon voisin a +l'habitude de venir me voir tous les jours de la semaine. Il se tient +enfermé encore plus que moi, il a de grandes salles et il porte une +délicieuse pelisse de velours noir; si tu pouvais l'avoir pour mari, tu +n'aurais besoin de rien; mais il ne voit pas clair. Il faudra lui conter +les plus belles histoires que tu saches. + +Mais Poucette ne se souciait pas d'avoir le voisin, qui était une taupe. +Il vint rendre visite dans sa pelisse de velours noir. Il était riche et +instruit, dit la souris des champs, son appartement était aussi vingt +fois plus grand que celui de la souris, et il était plein de science, +mais il ne pouvait supporter le soleil et les belles fleurs, il en +disait du mal, car il ne les avait jamais vues. Poucette dut chanter, et +elle chanta «Hanneton, vole, vole «et «Le moine va aux champs», et la +taupe devint amoureuse d'elle à cause de sa belle voix, mais ne dit +rien, car c'était une personne circonspecte. + +Elle s'était récemment construit un long corridor dans la terre, de sa +demeure à celle de la souris, et elle permit à la souris et à Poucette +de s'y promener tant qu'elles voudraient. Mais elle leur dit de ne pas +avoir peur de l'oiseau mort qui gisait dans le corridor. C'était un +oiseau entier avec bec et plumes, qui sûrement était mort depuis peu, au +commencement de l'hiver, et avait été enterré juste à l'endroit où elle +avait fait son corridor. + +La taupe prit dans sa bouche un morceau de mèche, car cela brille comme +du feu dans l'obscurité, et elle marcha devant eux et les éclaira dans +le long couloir sombre; lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit où gisait +l'oiseau mort, la taupe dresse en l'air son large nez et heurta le +plafond, et cela fit un grand trou par lequel la lumière put briller. +Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes plaquées contre +son corps, les pattes et la tête cachées sous les plumes. Le pauvre +oiseau était évidemment mort de froid. Poucette en eut de la peine, elle +aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient si joliment chanté et +gazouillé pour elle tout l'été, mais la taupe donna un coup de ses +courtes pattes à l'hirondelle, et dit: + +--Elle ne piaillera plus! ça doit être lamentable de naître petit +oiseau. Dieu merci, aucun de mes enfants ne sera ainsi, un oiseau pareil +n'a rien d'autre pour lui que son _qvivit_, et doit mourir de faim +l'hiver! + +--Oui, vous pouvez le dire, vous qui êtes prévoyant, dit la souris. Qu'a +l'oiseau pour tout son _qvivit_, quand vient l'hiver? Il doit avoir faim +et geler; mais ce _qvivit_ est tout de même une grande chose! + +Poucette ne dit rien, mais lorsque les deux autres eurent tourné le dos +à l'oiseau, elle se baissa, écarta les plumes qui recouvraient la tête +de l'hirondelle, et la baisa sur ses yeux clos.»C'est peut-être celle +qui a si joliment chanté pour moi cet été, se dit-elle, quelle joie il +m'a procurée, le bel oiseau!» + +Puis la taupe boucha le trou par où le jour luisait, et les dames +l'accompagnèrent à sa demeure. Mais la nuit, Poucette ne put dormir, +elle se leva de son lit et tressa une belle couverture de paille dont +elle alla envelopper l'oiseau mort, et elle mit du coton moelleux, +qu'elle avait trouvé chez la taupe, autour du corps de l'oiseau, afin +qu'il put être au chaud dans la terre froide. + +--Adieu, beau petit oiseau, dit-elle. Adieu, et merci pour tes délicieux +chants de cet été, lorsque tous les arbres étaient verts et que le +soleil brillait si chaud au-dessus de nous! + +Et elle posa sa tête sur la poitrine de l'oiseau, mais fut aussitôt très +effrayée, car il y avait comme des battements à l'intérieur. C'était le +coeur de l'oiseau. L'oiseau n'était pas mort, il était engourdi, et la +chaleur l'avait réanimé. + +À l'automne toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds, mais +il en est qui s'attardent, et elles ont tellement froid qu'elles tombent +comme mortes, elles restent où elles sont tombées, et la froide neige +les recouvre. + +Poucette était toute tremblante de frayeur, car l'oiseau était fort +grand, à côté d'elle qui n'avait qu'un pouce, mais elle rassembla son +courage, pressa davantage le coton autour de la pauvre hirondelle, et +alla chercher une feuille de menthe crépue, qu'elle avait eue elle-même +comme couverture, et la passa sur la tête de l'oiseau. + +La nuit suivante elle se glissa de nouveau vers lui, et il était alors +tout à fait vivant, mais très faible; il ne put ouvrir qu'un instant ses +yeux et voir Poucette, qui était là, un morceau de mèche à la main, car +elle n'avait pas d'autre lumière. + +--Sois remerciée, gentille enfant lui dit l'hirondelle malade, j'ai été +délicieusement réchauffé, bientôt j'aurais repris des forces et de +nouveau je pourrai voler aux chauds rayons du soleil! + +--Oh! dit Poucette, il fait froid dehors, il neige et il gèle, reste +dans ton lit chaud, je te soignerai. + +Elle apporta de l'eau dans un pétale de fleur à l'hirondelle, qui but et +raconta comment elle s'était blessée l'aile à une ronce, et n'avait pas +pu voler aussi vite que les autres hirondelles, qui étaient parties +loin, très loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber à +terre, ensuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du tout +comment elle était venue là. + +Tout l'hiver elle y restera, et Poucette fut bonne pour elle, et l'aima +beaucoup; ni la taupe ni la souris des champs ne s'en doutèrent, car +elles ne pouvaient sentir la pauvre malheureuse hirondelle. + +Dès que vint le printemps et que le soleil réchauffa la terre, +l'hirondelle dit adieu à Poucette, qui ouvrit le trou fait par la taupe +au-dessus. Le soleil rayonnait superbe au-dessus d'elles, et +l'hirondelle demanda à Poucette si elle ne voulait pas venir avec elle, +car elle pourrait se mettre sur son dos, elles s'envoleraient ensemble +loin dans la forêt verte. Mais Poucette savait que cela ferait de la +peine à la vieille souris des champs, si elle la quittait ainsi. + +--Non je ne peux pas, dit Poucette. + +--Adieu, adieu, bonne et gentille fille, dit l'hirondelle en s'envolant +au soleil. + +Poucette la suivit des yeux, et ses yeux se mouillèrent, car elle aimait +beaucoup la pauvre hirondelle. + +--Qvivit! qvivit! chanta l'oiseau. + +Et il s'éloigna dans la forêt verte. + +Poucette était triste. Elle n'eut pas la permission de sortir au chaud +soleil: le blé, qui était semé sur le champ au-dessus de la maison de la +souris, poussa d'ailleurs haut en l'air, c'était une forêt drue pour la +pauvre petite fille qui n'avait qu'un pouce. + +--Cet été tu vas coudre ton costume, lui dit la souris, car sa voisine, +l'ennuyeuse taupe à la pelisse de velours noir, l'avait demandé en +mariage. Tu n'auras de la laine et du linge. Tu auras de quoi t'asseoir +et te coucher, quand tu seras la femme de la taupe! + +Poucette dut filer à la quenouille, et la souris embaucha quatre +araignées pour filer et tisser nuit et jour. Tous les soirs la taupe +venait en visite, et parlait toujours de la fin de l'été, quand le +soleil serait beaucoup moins chaud, car pour le moment il brûlait la +terre, qui était comme une pierre; quand l'été serait fini auraient lieu +les noces avec Poucette; mais la petite n'était pas contente, car elle +n'aimait pas du tout l'ennuyeuse taupe. Tous les matins, quand le soleil +se levait, et tous les soirs quand il se couchait, elle se glissait +dehors à la porte, et si le vent écartait les sommets des tiges, de +façon qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c'était +clair et beau, là dehors, et elle désirait bien vivement revoir sa chère +hirondelle; mais elle ne reviendrait jamais, elle volait sûrement très +loin dans la forêt verte. + +Lorsque l'automne arriva, Poucette eut sa corbeille toute prête. + +--Dans quatre semaines ce sera la noce, lui dit la souris. + +Et Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeuse taupe. + +--Tatata, dit la souris, ne regimbe pas, sans quoi je te mords avec ma +dent blanche! C'est un excellent mari que tu auras, la reine elle-même +n'a pas une pelisse de velours noir pareille. Il a cuisine et cave. +Remercie Dieu de l'avoir. + +La noce devait donc avoir lieu. La taupe était venue déjà pour prendre +Poucette, qui devait habiter avec son mari au profond de la terre, ne +jamais sortir au chaud soleil qu'il ne pouvait pas supporter. La pauvre +enfant était tout affligée, elle voulait dire adieu au beau soleil, que +du moins, chez la souris, il lui avait été permis de regarder de la +porte. + +--Adieu, lumineux soleil! dit-elle, les bras tendus en l'air, et elle +fit quelques pas hors de la demeure de la souris, car le blé avait été +coupé, il ne restait plus que le chaume sec. Adieu, adieu! dit-elle, et +elle entoura de ses bras une petite fleur rouge qui était là! Salue de +ma part la petite hirondelle, si tu la vois. + +--Qvivit! qvivit! dit-on à ce moment au-dessus de sa tête. + +Elle regarda en l'air, c'était la petite hirondelle, qui passait +justement. Aussitôt qu'elle vit Poucette, elle fut ravie; la fillette +lui raconta qu'elle ne voulait pas du tout avoir pour mari la vilaine +taupe, et qu'elle habiterait ainsi au fond de la terre, où le soleil ne +brillerait jamais. De cela, elle ne pouvait s'empêcher de pleurer. + +--Voilà le froid hiver qui vient, dit la petite hirondelle, je m'envole +au loin vers les pays chauds, veux-tu venir avec moi? Tu peux te mettre +sur mon dos, tu n'as qu'à t'attacher fortement avec ta ceinture, et nous +nous envolerons loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien +loin par-dessus les montagnes jusqu'aux pays chauds où le soleil luit, +plus beau qu'ici, où c'est toujours l'été avec des fleurs exquises. +Viens voler avec moi, chère petite Poucette qui m'a sauvé la vie lorsque +je gisais gelée dans le sombre caveau de terre! + +--Oui j'irais avec toi, dit Poucette, qui se mit sur le dos de l'oiseau, +les pieds sur ses ailes étendues, et attacha fortement sa ceinture à une +des plus grosses plumes. + +Et ainsi l'hirondelle s'éleva haut dans l'air, au-dessus de la forêt et +au-dessus de la mer, haut au-dessus des grandes montagnes toujours +couvertes de neige, et Poucette eut froid dans l'air glacé, mais elle se +recroquevilla sous les plumes chaudes de l'oiseau, et passa seulement sa +petite tête pour voir toute la splendeur étalée sous elle. + +Et elles arrivèrent aux pays chauds. Le soleil y brillait, beaucoup plus +lumineux qu'ici. Le ciel était deux fois plus élevé, et dans des fossés +et sur des haies poussaient de délicieux raisins blancs et bleus. Dans +les forêt pendaient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe +crépue embaumaient, et sur la route couraient de délicieux enfants qui +jouaient avec de grands papillons diaprés. Mais l'hirondelle vola plus +loin encore, et ce fut de plus en plus beau. Sous de magnifiques arbres +verts au bord de la mer bleue se trouvait un château de marbre d'une +blancheur éclatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaçaient les +hautes colonnes; tout en haut étaient de nombreux nids d'hirondelle, et +dans l'un d'eux habitait celle qui portait Poucette. + +--Voilà ma maison, dit l'hirondelle, mais si tu veux te chercher une des +superbes fleurs qui poussent en bas, je t'y poserai, et tu seras aussi +bien que tu peux le désirer. + +--C'est parfait, dit Poucette, et ses petites mains battirent. + +Il y avait par terre une grande colonne de marbre blanc qui était tombée +et s'était cassée en trois morceaux, entre lesquels poussaient les plus +belles fleurs blanches. + +L'hirondelle y vola et déposa Poucette sur l'une des larges pétales; +mais quelle surprise fut celle de la petite fille! Un petit homme était +assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s'il avait +été de verre; il avait sur la tête une belle couronne d'or et aux +épaules de jolies ailes claires, et il n'était pas plus grand que +Poucette. C'était l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un +pareil ange, homme ou femme, mais celui-là était le roi de tous. + +--Oh! qu'il est beau, chuchota Poucette à l'hirondelle. + +Le petit prince fut très effrayé par l'hirondelle, car elle était un +énorme oiseau à côté de lui, qui était si petit et menu, mais lorsqu'il +vit Poucette il fut enchanté, c'était la plus belle fille qu'il eût +encore jamais vue. Aussi prit-il sur sa tête sa couronne d'or qu'il +plaça sur la sienne, lui demanda comment elle s'appelait et si elle +voulait être sa femme, elle serait ainsi la reine de toutes les fleurs! +Oh! c'était là un mari bien différent du fils de la grenouille et de la +taupe à la pelisse de velours noir. Elle dit donc oui au charmant +prince, et de chaque fleur arriva une dame ou un jeune homme, si gentil +que c'était un plaisir des yeux; chacun apportait un cadeau à Poucette, +mais le meilleur de tous fut une couple de belles ailes d'une grande +mouche blanche; elles furent accrochées au dos de Poucette, qui put +ainsi voler d'une fleur à l'autre; c'était bien agréable, et la petite +hirondelle était là-haut dans son nid et chantait du mieux qu'elle +pouvait, mais en son coeur elle était affligée, car elle aimait beaucoup +Poucette, et aurait voulu ne jamais s'en séparer. + +--Tu ne t'appelleras pas Poucette, lui dit l'ange de la fleur, c'est un +vilain nom, et tu es si belle. Nous t'appellerons Maia. + +--Adieu, adieu! dit la petite hirondelle, qui s'envola de nouveau, +quittant les pays chaud pour aller très loin, jusqu'en Danemark. + +C'est là qu'elle avait un nid au-dessus de la fenêtre où habite l'homme +qui sait conter des contes, elle lui a chanté son _qvivit, qvivit!_ et +c'est de là que nous tenons toute l'histoire. + + + + +La petite sirène + + +Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les pétales du plus beau +bleuet et transparente comme le plus pur cristal, mais elle est si +profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une +sur l'autre bien des tours d'église pour que la dernière émerge à la +surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure. + +Mais n'allez pas croire qu'il n'y a là que des fonds de sable nu blanc, +non il y pousse les arbres et les plantes les plus étranges dont les +tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre +mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons, +grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans +l'air. + +À l'endroit le plus profond s'élève le château du Roi de la Mer. Les +murs en sont de corail et les hautes fenêtres pointues sont faites de +l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se +ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est féerique +car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule +serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine. + +Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa vieille maman +tenait sa maison. C'était une femme d'esprit, mais fière de sa noblesse; +elle portait douze huîtres à sa queue, les autres dames de qualité +n'ayant droit qu'à six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela +surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la +mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants charmantes, mais la +plus jeune était la plus belle de toutes, la peau fine et transparente +tel un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme l'océan profond... +mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se +terminait en queue de poisson. + + + +Le château était entouré d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu +sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de +feu, car leurs tiges et leurs pétales pourpres ondulaient comme des +flammes. Le sol était fait du sable le plus fin, mais bleu comme le +soufre en flammes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on +se serait cru très haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous +de soi, plutôt qu'au fond de la mer. + +Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une fleur de +pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumière. + +Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvait bêcher et +planter à son gré, l'une donnait à sa corbeille de fleurs la forme d'une +baleine, l'autre préférait qu'elle figurât une sirène, mais la plus +jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des +fleurs éclatantes comme lui. + + + +C'était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie. Tandis que ses +soeurs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombés de +navires naufragés, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le +soleil de là-haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garçon +taillé dans une pierre d'une blancheur pure, et échouée, par suite d'un +naufrage, au fond de la mer. Elle planta près de la statue un saule +pleureur rouge qui grandit à merveille. Elle n'avait pas de plus grande +joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mère devait +raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et +des bêtes et, ce qui l'étonnait le plus, c'est que là-haut, sur la +terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond +de la mer, et que la forêt y fût verte et que les poissons voltigeant +dans les branches chantassent si délicieusement que c'en était un +plaisir. C'étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poissons, +autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais +vu d'oiseaux. + +--Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez la +permission de monter à la surface, de vous asseoir au clair de lune sur +les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous +verrez les forêts et les villes, vous verrez!!! + +Au cours de l'année, l'une des soeurs eut quinze ans et comme elles se +suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq +grandes années avant de pouvoir monter du fond de la mer. + +Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle +avait vu de plus beau dès le premier jour, grand-mère n'en disait jamais +assez à leur gré, elles voulaient savoir tant de choses! + +Aucune n'était plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui +avait le plus longtemps à attendre, la silencieuse, la pensive.... + +Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte, scrutant la +sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de +leur queue. Elle apercevait la lune et les étoiles plus pâles il est +vrai à travers l'eau, mais plus grandes aussi qu'à nos yeux. Si parfois +un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'était +une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de +nombreux hommes, lesquels ne pensaient sûrement pas qu'une adorable +petite sirène, là, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la +quille du bateau. + +Vint le temps où l'aînée des princesses eut quinze ans et put monter à +la surface de la mer. + +À son retour, elle avait mille choses à raconter mais le plus grand +plaisir, disait-elle, était de s'étendre au clair de lune sur un banc de +sable par une mer calme et de voir, tout près de la côte, la grande +ville aux lumières scintillantes comme des centaines d'étoiles, +d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens, +d'apercevoir tant de tours d'églises et de clochers, d'entendre sonner +les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'était de +cela qu'elle avait le plus grand désir. Oh! comme la plus jeune soeur +l'écoutait passionnément, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait +près de la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau sombre +et bleue, elle pensait à la grande ville et à ses rumeurs, et il lui +semblait entendre le son des cloches descendant jusqu'à elle. + +L'année suivante, il fut permis à la deuxième soeur de monter à la +surface et de nager comme elle voudrait. Elle émergea juste au moment du +coucher du soleil et ce spectacle lui parut le plus merveilleux. +Tout le ciel semblait d'or et les nuages--comment décrire leur +splendeur?--pourpres et violets, ils voguaient au-dessus d'elle, mais, +plus rapide qu'eux, comme un long voile blanc, une troupe de cygnes +sauvages volaient très bas au-dessus de l'eau vers le soleil qui +baissait. Elle avait nagé de ce côté, mais il s'était enfoncé, il avait +disparu et la lueur rose s'était éteinte sur la mer et sur les nuages. + +L'année suivante, ce fut le tour de la troisième soeur. Elle était la +plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve +qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes +de vignes, des châteaux et des fermes apparaissaient au milieu des +forêts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent +l'obligeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlant. + +Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient +tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aimé jouer avec eux, +mais ils s'enfuirent effrayés, et un petit animal noir--c'était un +chien, mais elle n'en avait jamais vu--aboya si férocement après elle +qu'elle prit peur et nagea vers le large. + +La quatrième n'était pas si téméraire, elle resta au large et raconta +que c'était là précisément le plus beau. On voyait à des lieues autour +de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle +avait bien vu des navires, mais de très loin, ils ressemblaient à de +grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses +baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de +jets d'eau. + +Vint enfin le tour de la cinquième soeur. Son anniversaire se trouvait +en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer était +toute verte, de-ci de-là flottaient de grands icebergs dont chacun avait +l'air d'une perle. + +Elle était montée sur l'un d'eux et tous les voiliers s'écartaient +effrayés de l'endroit où elle était assise, ses longs cheveux flottant +au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des +éclairs et du tonnerre, la mer noire élevait très haut les blocs de +glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on +carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquiétude, mais elle, assise +sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'éclair tomber dans +la mer un instant illuminée. + +La première fois que l'une des soeurs émergeait à la surface de la mer, +elle était toujours enchantée de la beauté, de la nouveauté du +spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles étaient +libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait +indifférent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles +disaient que le fond de la mer c'était plus beau et qu'on était si bien +chez soi! + +Lorsque le soir les soeurs, se tenant par le bras, montaient à travers +l'eau profonde, la petite dernière restait toute seule et les suivait +des yeux; elle aurait voulu pleurer, mais les sirènes n'ont pas de +larmes et n'en souffrent que davantage. + +--Hélas! que n'ai-je quinze ans! soupirait-elle. Je sais que moi +j'aimerais le monde de là-haut et les hommes qui y construisent leurs +demeures. + +--Eh bien, tu vas échapper à notre autorité, lui dit sa grand-mère, la +vieille reine douairière. Viens, que je te pare comme tes soeurs. Elle +mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque pétale était +une demi-perle et elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour +marquer sa haute naissance. + +--Cela fait mal, dit la petite. + +--Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille. + +Oh! que la petite aurait aimé secouer d'elle toutes ces parures et +déposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui +seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas à présent en changer. + +--Au revoir, dit-elle, en s'élevant aussi légère et brillante qu'une +bulle à travers les eaux. + +Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tête à la surface, +mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans +l'atmosphère tendre, scintillait l'étoile du soir, si douce et si belle! +L'air était pur et frais, et la mer sans un pli. + +Un grand navire à trois mâts se trouvait là, une seule voile tendue, car +il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous à la ronde sur les +cordages et les vergues, les matelots étaient assis. On faisait de la +musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des +centaines de lumières de couleurs diverses. On eût dit que flottaient +dans l'air les drapeaux de toutes les nations. + +La petite sirène nagea jusqu'à la fenêtre du salon du navire et, chaque +fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait à travers les vitres +transparentes une réunion de personnes en grande toilette. Le plus beau +de tous était un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de +seize ans. C'était son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande +fête. + +Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut, +des centaines de fusées montèrent vers le ciel et éclatèrent en +éclairant comme en plein jour. La petite sirène en fut tout effrayée et +replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tête et +il lui parut alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle. +Jamais elle n'avait vu pareille magie embrasée. De grands soleils +flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'élançaient dans l'air +bleu et la mer paisible réfléchissait toutes ces lumières. Sur le +navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et +naturellement les personnes. Que le jeune prince était beau, il serrait +les mains à la ronde, tandis que la musique s'élevait dans la belle +nuit! + +Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détacher ses regards +du bateau ni du beau prince. Les lumières colorées s'éteignirent, plus +de fusées dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de +l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la +balançaient, en sorte qu'elle voyait l'intérieur du salon. Le navire +prenait de la vitesse, l'une après l'autre on larguait les voiles, la +mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des éclairs sillonnèrent +au loin le ciel. Il allait faire un temps épouvantable! Alors, vite les +matelots replièrent les voiles. Le grand navire roulait dans une course +folle sur la mer démontée, les vagues, en hautes montagnes noires, +déferlaient sur le grand mât comme pour l'abattre, le bateau plongeait +comme un cygne entre les lames et s'élevait ensuite sur elles. + +Les marins, eux, si la petite sirène s'amusait de cette course, +semblaient ne pas la goûter, le navire craquait de toutes parts, les +épais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientôt le +mât se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la +bande, l'eau envahit la cale. + +Alors seulement la petite sirène comprit qu'il y avait danger, elle +devait elle-même se garder des poutres et des épaves tourbillonnant dans +l'eau. + +Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout à coup, le +temps d'un éclair, elle les aperçut tous sur le pont. Chacun se sauvait +comme il pouvait. C'était le jeune prince qu'elle cherchait du regard +et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer +profonde. + +Elle en eut d'abord de la joie à la pensée qu'il descendait chez elle, +mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau +et qu'il ne pourrait atteindre que mort le château de son père. + +Non! il ne fallait pas qu'il mourût! Elle nagea au milieu des épaves qui +pouvaient l'écraser, plongea profondément puis remonta très haut au +milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque +plus la force de nager, ses bras et ses jambes déjà s'immobilisaient, +ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirène. + +Quand vint le matin, la tempête s'était apaisée, pas le moindre débris +du bateau n'était en vue; le soleil se leva, rouge et étincelant et +semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La +petite sirène déposa un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses +cheveux ruisselants. + +Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes +bleues couvertes de neige, aux belles forêts vertes descendant jusqu'à +la côte. Une église ou un cloître s'élevait là--elle ne savait au juste, +mais un bâtiment. + +Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le +portail se dressaient des palmiers. La mer creusait là une petite crique +à l'eau parfaitement calme, mais très profonde, baignant un rivage +rocheux couvert d'un sable blanc très fin. Elle nagea jusque-là avec le +beau prince, le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête +sous les chauds rayons du soleil. + +Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blanc et des jeunes +filles traversèrent le jardin. Alors la petite sirène s'éloigna à la +nage et se cacha derrière quelque haut récif émergeant de l'eau, elle +couvrit d'écume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit +à observer qui allait venir vers le pauvre prince. + +Une jeune fille ne tarda pas à s'approcher, elle eut d'abord grand-peur, +mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite +sirène vit le prince revenir à lui, il sourit à tous à la ronde, mais +pas à elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauvé. Elle en eut +grand-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâtiment, +elle plongea désespérée et retourna chez elle au palais de son père. + +Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le devint bien +davantage. Ses soeurs lui demandèrent ce qu'elle avait vu là-haut, mais +elle ne raconta rien. + +Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu'à la place où elle +avait laissé le prince. Elle vit mûrir les fruits du jardin et elle les +vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le +prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus +désespérée. + +À la fin elle n'y tint plus et se confia à l'une de ses soeurs. Aussitôt +les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois +autres sirènes qui ne le répétèrent qu'à leurs amies les plus intimes. +L'une d'elles savait qui était le prince, elle avait vu aussi la fête à +bord, elle savait d'où il était, où se trouvait son royaume. + +--Viens, petite soeur, dirent les autres princesses. + +Et, s'enlaçant, elles montèrent en une longue chaîne vers la côte où +s'élevait le château du prince. + +Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les salons +magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie et de précieuses +portières. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes +peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant +très haut vers la verrière du plafond. + +Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souvent, le soir et +la nuit. Elle s'avançait dans l'eau bien plus près du rivage qu'aucune +de ses soeurs n'avait osé le faire, oui, elle entra même dans l'étroit +canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur +l'eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se croyait seul +au clair de lune. + +Bien des nuits, lorsque les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches, +elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se réjouissait de +lui avoir sauvé la vie lorsqu'il roulait à demi mort dans les vagues. + +Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait même pas rêver d'elle. De +plus en plus elle en venait à chérir les humains, de plus en plus elle +désirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, était bien +plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner +les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays +qu'ils possédaient ne s'étendaient-ils pas en forêts et champs bien +au-delà de ce que ses yeux pouvaient saisir? + +Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses soeurs n'avaient +pas toujours de réponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille +grand-mère, bien informée sur le monde d'en haut, comme elle appelait +fort justement les pays au-dessus de la mer. + +--Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirène, +peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici +au fond de la mer? + +--Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la durée de leur vie +est même plus courte que la nôtre. Nous pouvons atteindre trois cents +ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons écume sur les +flots, sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas +d'âme immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert +qui, une fois coupé, ne reverdit jamais. + +Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement, qui vit +lorsque leur corps est retourné en poussière. Elle s'élève dans l'air +limpide jusqu'aux étoiles scintillantes. + +De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils +montent vers des pays inconnus et pleins de délices que nous ne pourrons +voir jamais. + +--Pourquoi n'avons-nous pas une âme éternelle? dit la petite, attristée; +je donnerais les centaines d'années que j'ai à vivre pour devenir un +seul jour un être humain et avoir part ensuite au monde céleste! + +--Ne pense pas à tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux +et sommes bien plus heureux que les hommes là-haut. + +--Donc, il faudra que je meure et flotte comme écume sur la mer et +n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs +ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une +vie éternelle? + +--Non, dit la vieille, à moins que tu sois si chère à un homme que tu +sois pour lui plus que père et mère, qu'il s'attache à toi de toutes ses +pensées, de tout son amour, qu'il fasse par un prêtre mettre sa main +droite dans la tienne en te promettant fidélité ici-bas et dans +l'éternité. Alors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part au +bonheur humain. Il te donnerait une âme et conserverait la sienne. Mais +cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta +queue de poisson, il la trouve très laide là-haut sur la terre. Ils n'y +entendent rien, pour être beau, il leur faut avoir deux grossières +colonnes qu'ils appellent des jambes. + +La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson avec +désespoir. + +--Allons, un peu de gaieté, dit la vieille, nous avons trois cents ans +pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal à +la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le néant. + +Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur +la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, étaient d'un +verre épais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert +pré étaient rangées de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu +bleue qui illuminait toute la salle et brillait à travers les murs de +sorte que la mer, au-dehors, en était tout illuminée. Les poissons +innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre, +luisants d'écailles pourpre ou étincelants comme l'argent et l'or. + +Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient +tritons et sirènes au son de leur propre chant délicieux. La voix de la +petite sirène était la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son +coeur en fut un instant éclairé de joie car elle savait qu'elle avait la +plus belle voix sur terre et sous l'onde. + +Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus d'elle, elle +ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir +comme lui une âme immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du +château de son père et, tandis que là tout était chants et gaieté, elle +s'assit, désespérée, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son +d'un cor venant vers elle à travers l'eau. + +--Il s'embarque sans doute là-haut maintenant, celui que j'aime plus que +père et mère, celui vers lequel vont toutes mes pensées et dans la main +de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les +gagner, lui et une âme immortelle. Pendant que mes soeurs dansent dans +le château de mon père, j'irai chez la sorcière marine, elle m'a +toujours fait si peur, mais peut-être pourra-t-elle me conseiller et +m'aider! + +Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers les +tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière. Elle +n'avait jamais été de ce côté où ne poussait aucune fleur, aucune herbe +marine, il n'y avait là rien qu'un fond de sable gris et nu s'étendant +jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin, +tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et +l'entraînait vers l'abîme. Il fallait à la petite traverser tous ces +terribles tourbillons pour arriver au quartier où habitait la sorcière, +et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et +bouillonnantes que la sorcière appelait sa tourbière. Au-delà s'élevait +sa maison au milieu d'une étrange forêt. Les arbres et les buissons +étaient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de +serpents aux centaines de têtes sorties de terre. Toutes les branches +étaient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers +et leurs anneaux remuaient de la racine à la pointe. Ils s'enroulaient +autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient +jamais prise. + +Debout dans la forêt la petite sirène s'arrêta tout effrayée, son coeur +battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle +pensa au prince, à l'âme humaine et elle reprit courage. Elle enroula, +bien serrés autour de sa tête, ses longs cheveux flottants pour ne pas +donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'élança +comme le poisson peut voler à travers l'eau, au milieu des hideux +polypes qui étendaient vers elle leurs bras et leurs doigts. + +Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s'ébattaient de +grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jaunâtres, affreux et +gras. Au milieu de cette place s'élevait une maison construite en +ossements humains. La sorcière y était assise et donnait à manger à un +crapaud sur ses lèvres, comme on donne du sucre à un canari. + +--Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcière, et c'est bien bête de ta +part! Mais ta volonté sera faite car elle t'apportera le malheur, ma +charmante princesse. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson +et avoir à sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes +afin que le jeune prince s'éprenne de toi, que tu puisses l'avoir, en +même temps qu'une âme immortelle. À cet instant, la sorcière éclata d'un +rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombèrent +à terre et grouillèrent. + +--Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du +soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une année entière. Je vais te +préparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour, +jusqu'à la côte et là, assise sur la grève, tu le boiras. Alors ta queue +se divisera et se rétrécira jusqu'à devenir ce que les hommes appellent +deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame +d'une épée te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus +ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta +démarche ailée, nulle danseuse n'aura ta légèreté, mais chaque pas que +tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effilé qui ferait +couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai. + +--Oui, dit la petite sirène d'une voix tremblante en pensant au prince +et à son âme immortelle. + +--Mais n'oublie pas, dit la sorcière, que lorsque tu auras une apparence +humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirène, jamais redescendre +auprès de tes soeurs dans le palais de ton père. Et si tu ne gagnes pas +l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son père et sa mère, +qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur d'unir +vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une +âme immortelle. Le lendemain matin du jour où il en épouserait une +autre, ton coeur se briserait et tu ne serais plus qu'écume sur la mer. + +--Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme une morte. + +--Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcière, et ce n'est pas peu +de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas +et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince, mais cette +voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possèdes, il me le +faut pour mon précieux breuvage! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il +soit coupant comme une lame à deux tranchants. + +--Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il? + +--Ta forme ravissante, ta démarche ailée et le langage de tes yeux, +c'est assez pour séduire un coeur d'homme. Allons, as-tu déjà perdu +courage? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je +te donnerai le philtre tout puissant. + +--Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirène, et la sorcière mit son +chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique. + +--La propreté est une bonne chose, dit-elle en récurant le chaudron avec +les couleuvres dont elle avait fait un noeud. + +Elle s'égratigna le sein et laissa couler son sang épais et noir. La +vapeur s'élevait en silhouettes étranges, terrifiantes. À chaque instant +la sorcière jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit à +bouillir, on eût cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut +à point, il était clair comme l'eau la plus pure! + +--Voilà, dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène. +Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler. + +--Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras à +travers la forêt, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs +bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux. + +La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés +en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une +étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant +mugissant. + +Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes +dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle +n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et +allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait +de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du +parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au +palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil +n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit +les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait +merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante +mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre +corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil +resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une +douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses +yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et +vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus +jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était +tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure. + +Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle +leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis +qu'elle ne pouvait parler. + +Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas, +comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des +aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son +mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une +bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche +gracieuse et ondulante. + +On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline, +elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des +esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le +prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle +encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors +une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait +chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement +il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout +jamais!» + +La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés +en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une +étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant +mugissant. + +Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes +dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle +n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et +allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait +de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du +parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au +palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil +n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit +les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait +merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante +mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre +corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil +resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une +douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses +yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et +vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus +jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était +tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure. + +Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle +leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis +qu'elle ne pouvait parler. + + + +Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas, +comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des +aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son +mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une +bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche +gracieuse et ondulante. + +On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline, +elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des +esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le +prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle +encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors +une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait +chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement +il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout +jamais!» + +Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d'une musique +admirable, des danses légères et gracieuses. Alors la petite sirène, +élevant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et +dansa avec plus de grâce qu'aucune autre. Chaque mouvement révélait +davantage le charme de tout son être et ses yeux s'adressaient au coeur +plus profondément que le chant des esclaves. + +Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l'appelait sa petite +enfant trouvée. + +Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que son pied +touchait le sol. C'était comme si elle avait marché sur des couteaux +aiguisés. Le prince voulut l'avoir toujours auprès de lui, il lui permit +de dormir devant sa porte sur un coussin de velours. + +Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pût le suivre à cheval. +Ils chevauchaient à travers les bois embaumés où les branches vertes lui +battaient les épaules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais +feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand +ses pieds si délicats saignaient et que les autres s'en apercevaient, +elle riait et le suivait là-haut d'où ils admiraient les nuages défilant +au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux +lointains. + +La nuit, au château du prince, lorsque les autres dormaient, elle +sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide, +elle rafraîchissait ses pieds brûlants. Et puis, elle pensait aux siens, +en bas, au fond de la mer. + +Une nuit elle vit ses soeurs qui nageaient enlacées, elles chantaient +tristement et elle leur fit signe. Ses soeurs la reconnurent et lui +dirent combien elle avait fait de peine à tous. Depuis lors, elles lui +rendirent visite chaque soir, une fois même la petite sirène aperçut au +loin sa vieille grand-mère qui depuis bien des années n'était montée à +travers la mer et même le roi, son père, avec sa couronne sur la tête. +Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher autant que +ses soeurs. + +De jour en jour, elle devenait plus chère au prince; il l'aimait comme +on aime un gentil enfant tendrement chéri, mais en faire une reine! Il +n'en avait pas la moindre idée, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle +devînt, sinon elle n'aurait jamais une âme immortelle et, au matin qui +suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'écume sur la mer. + +--Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres? semblaient dire les +yeux de la petite sirène quand il la prenait dans ses bras et baisait +son beau front. + +--Oui, tu m'es la plus chère, disait le prince, car ton coeur est le +meilleur, tu m'est la plus dévouée et tu ressembles à une jeune fille +une fois aperçue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'étais +sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetèrent sur la côte +près d'un temple desservi par quelques jeunes filles; la plus jeune me +trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et +elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu +lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon âme puisqu'elle +appartient au temple. C'est ma bonne étoile qui t'a envoyée à moi. Nous +ne nous quitterons jamais. + +«Hélas! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauvé sa vie! pensait la +petite sirène. Je l'ai porté sur les flots jusqu'à la forêt près de +laquelle s'élève le temple, puis je me cachais derrière l'écume et +regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il +aime plus que moi.» + +La petite sirène poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait +pas. + +--La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour +retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez +lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui +dévouerai ma vie. + +Mais voilà qu'on commence à murmurer que le prince va se marier, qu'il +épouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela +qu'il arme un vaisseau magnifique.... On dit que le prince va voyager +pour voir les États du roi voisin, mais c'est plutôt pour voir la fille +du roi voisin et une grande suite l'accompagnera.... Mais la petite +sirène secoue la tête et rit, elle connaît les pensées du prince bien +mieux que tous les autres. + +--Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle +princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger à la ramener ici, en +faire mon épouse, cela ils n'y réussiront pas, je ne peux pas l'aimer +d'amour, elle ne ressemble pas comme toi à la belle jeune fille du +temple. Si je devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi, +mon enfant trouvée qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent. + +Et il baisait ses lèvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait +sa tête sur son coeur qui se mettait à rêver de bonheur humain et d'une +âme immortelle. + +--Toi, tu n'as sûrement pas peur de la mer, ma petite muette chérie! lui +dit-il lorsqu'ils montèrent à bord du vaisseau qui devait les conduire +dans le pays du roi voisin. + +Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme, des étranges +poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient +vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux +que quiconque le fond de l'océan? Dans la nuit, au clair de lune, alors +que tous dormaient à bord, sauf le marin au gouvernail, debout près du +bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le château +de son père et, dans les combles, sa vieille grand-mère, couronne +d'argent sur la tête, cherchant des yeux à travers les courants la +quille du bateau. Puis ses soeurs arrivèrent à la surface, la regardant +tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur +sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle était heureuse, +mais un mousse s'approchant, les soeurs replongèrent et le garçon +demeura persuadé que cette blancheur aperçue n'était qu'écume sur l'eau. + +Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le port splendide de +la capitale du roi voisin. Les cloches des églises sonnaient, du haut +des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous +les drapeaux flottants présentaient les armes. + +Chaque jour il y eut fête; bals et réceptions se succédaient mais la +princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle était élevée au +loin, dans un couvent où lui étaient enseignées toutes les vertus +royales. + +Elle vint, enfin! + +La petite sirène était fort impatiente de juger de sa beauté. Il lui +fallut reconnaître qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa +peau était douce et pâle et derrière les longs cils deux yeux fidèles, +d'un bleu sombre, souriaient. C'était la jeune fille du temple.... + +--C'est toi! dit le prince, je te retrouve--toi qui m'as sauvé lorsque +je gisais comme mort sur la grève! Et il serra dans ses bras sa fiancée +rougissante. Oh! je suis trop heureux, dit-il à la petite sirène. Voilà +que se réalise ce que je n'eusse jamais osé espérer. Toi qui m'aimes +mieux que tous les autres, tu te réjouiras de mon bonheur. + +La petite sirène lui baisait les mains, mais elle sentait son coeur se +briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces? +Mourir et n'être plus qu'écume sur la mer! + +Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les fiançailles. +Bientôt toutes les cloches des églises sonnèrent, sur tous les autels +des huiles parfumées brûlaient dans de précieux vases d'argent, les +prêtres balancèrent les encensoirs et les époux se tendirent la main et +reçurent la bénédiction de l'évêque. + +La petite sirène, vêtue de soie et d'or, tenait la traîne de la mariée +mais elle n'entendait pas la musique sacrée, ses yeux ne voyaient pas la +cérémonie sainte, elle pensait à la nuit de sa mort, à tout ce qu'elle +avait perdu en ce monde. + +Le soir même les époux s'embarquèrent aux salves des canons, sous les +drapeaux flottants. + +Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait été dressée, +garnie de coussins moelleux où les époux reposeraient dans le calme et +la fraîcheur de la nuit. + +Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans +presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des +lumières de toutes les couleurs et les marins se mirent à danser. + +La petite sirène pensait au soir où, pour la première fois, elle avait +émergé de la mer et avait aperçu le même faste et la même joie. Elle se +jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne +pourchassé et tout le monde l'acclamait et l'admirait: elle n'avait +jamais dansé si divinement. Si des lames aiguës transperçaient ses pieds +délicats, elle ne les sentait même pas, son coeur était meurtri d'une +bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernière +fois, lui, pour lequel elle avait abandonné les siens et son foyer, +perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments, +sans qu'il en eût connaissance. C'était la dernière nuit où elle +respirait le même air que lui, la dernière fois qu'elle pouvait admirer +cette mer profonde, ce ciel plein d'étoiles. + +La nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l'attendait, elle qui +n'avait pas d'âme et n'en pouvait espérer. + +Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bien avant dans la +nuit. Elle dansait et riait mais la pensée de la mort était dans son +coeur. Le prince embrassait son exquise épouse qui caressait les cheveux +noirs de son époux, puis la tenant à son bras il l'amena se reposer sous +la tente splendide. + +Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme à +la barre. La petite sirène appuya ses bras sur le bastingage et chercha +à l'orient la première lueur rose de l'aurore, le premier rayon du +soleil qui allait la tuer. + +Soudain elle vit ses soeurs apparaître au-dessus de la mer. Elles +étaient pâles comme elle-même, leurs longs cheveux ne flottaient plus au +vent, on les avait coupés. + +--Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu'elle nous aide, pour +que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donné un couteau. Le voici. +Regarde comme il est aiguisé.... Avant que le jour ne se lève, il faut +que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud +tombera sur tes pieds, ils se réuniront en une queue de poisson et tu +redeviendras sirène. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et +vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'écume salée. Hâte-toi! +L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mère a +tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laissé couper ses cheveux blancs +par les ciseaux de la sorcière. Tue le prince, et reviens-nous. +Hâte-toi! Ne vois-tu pas déjà cette traînée rose à l'horizon? Dans +quelques minutes le soleil se lèvera et il te faudra mourir. + +Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s'enfoncèrent dans les +vagues. La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, elle +vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince. +Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. +Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le +poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel, dans son sommeil, +murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées, et le +couteau trembla dans sa main. Alors, tout à coup, elle le lança au loin +dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme +si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une dernière fois, +les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle +sentit son corps se dissoudre en écume. + +Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons +tombaient doux et chauds sur l'écume glacée et la petite sirène ne +sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle, +planaient des centaines de charmants êtres transparents. À travers eux, +elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel, +leurs voix étaient mélodieuses, mais si immatérielles qu'aucune oreille +terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne +pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule légèreté à +travers l'espace. La petite sirène sentit qu'elle avait un corps comme +le leur, qui s'élevait de plus en plus haut au-dessus de l'écume. + +--Où vais-je? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres êtres, +était si immatérielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer. + +--Chez les filles de l'air, répondirent-elles. Une sirène n'a pas d'âme +immortelle, ne peut jamais en avoir, à moins de gagner l'amour d'un +homme. C'est d'une volonté étrangère que dépend son existence éternelle. +Les filles de l'air n'ont pas non plus d'âme immortelle, mais elles +peuvent, par leurs bonnes actions, s'en créer une. Nous nous envolons +vers les pays chauds où les effluves de la peste tuent les hommes, nous +y soufflons la fraîcheur. Nous répandons le parfum des fleurs dans +l'atmosphère et leur arôme porte le réconfort et la guérison. Lorsque +durant trois cents ans nous nous sommes efforcées de faire le bien, tout +le bien que nous pouvons, nous obtenons une âme immortelle et prenons +part à l'éternelle félicité des hommes. Toi, pauvre petite sirène, tu as +de tout coeur cherché le bien comme nous, tu as souffert et supporté de +souffrir, tu t'es haussée jusqu'au monde des esprits de l'air, +maintenant tu peux toi-même, par tes bonnes actions, te créer une âme +immortelle dans trois cents ans. + +Alors, la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil de +Dieu et, pour la première fois, des larmes montèrent à ses yeux. + +Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et +sa belle épouse la chercher de tous côtés, elle les vit fixer tristement +leurs regards sur l'écume dansante, comme s'ils avaient deviné qu'elle +s'était précipitée dans les vagues. Invisible elle baisa le front de +l'époux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers +les nuages roses qui voguaient dans l'air. + +--Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu. + +Nous pouvons même y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous +pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et, chaque +fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie à ses +parents et mérite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'épreuve. + +Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous +sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois +cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant, il nous faut +pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps +d'épreuve. + + + + +La plume et l'encrier + + +Que de choses dans un encrier! disait quelqu'un qui se trouvait chez un +poète; que de belles choses! Quelle sera la première oeuvre qui en +sortira? Un admirable ouvrage sans doute. + +--C'est tout simplement admirable, répondit aussitôt la voix de +l'encrier; tout ce qu'il y a de plus admirable! répéta-t-il, en prenant +à témoin la plume et les autres objets placés sur le bureau. Que de +choses en moi... on a quelque peine à le concevoir.... Il est vrai que je +l'ignore moi-même et que je serais fort embarrassé de dire ce qui en +sort quand une plume vient de s'y plonger. Une seule de mes gouttes +suffit pour une demi-page: que ne contient pas celle-ci! C'est de moi +que naissent toutes les oeuvres du maître de céans. C'est dans moi qu'il +puise ces considérations subtiles, ces héros aimables, ces paysages +séduisants qui emplissent tant de livres. Je n'y comprends rien, et la +nature me laisse absolument indifférent; mais qu'importe: tout cela n'en +a pas moins sa source en moi, et cela me suffit. + +--Vous avez parfaitement raison de vous en contenter, répliqua la plume; +cela prouve que vous ne réfléchissez pas, car si vous aviez le don de la +réflexion, vous comprendriez que votre rôle est tout différent de ce que +vous le croyez. Vous fournissez la matière qui me sert à rendre visible +ce qui vit en moi; vous ne contenez que de l'encre, l'ami, pas autre +chose. C'est moi, la plume, qui écris; il n'est pas un homme qui le +conteste et, cependant, beaucoup parmi les hommes s'entendent à la +poésie autant qu'un vieil encrier. + +--Vous avez le verbe bien haut pour une personne d'aussi peu +d'expérience; car, vous ne datez guère que d'une semaine, ma mie, et +vous voici déjà dans un lamentable état. Vous imagineriez-vous par +hasard que mes oeuvres sont les vôtres? Oh! la belle histoire! Plumes +d'oie ou plumes d'acier, vous êtes toutes les mêmes et ne valez pas +mieux les unes que les autres. À vous le soin machinal de reporter sur +le papier ce que je renferme quand l'homme vient me consulter. Que +m'empruntera-t-il la prochaine fois? Je serais curieux de le savoir. + +--Pataud! conclut la plume. + +Cependant, le poète était dans une vive surexcitation d'esprit lorsqu'il +rentra, le soir. Il avait assisté à un concert et subi le charme +irrésistible d'un incomparable violoniste. Sous le jeu inspiré de +l'artiste, l'instrument s'était animé et avait exhalé son âme en +débordantes harmonies. + +Le poète avait cru entendre chanter son propre coeur, chanter avec une +voix divine comme en ont parfois des femmes. On eût dit que tout vibrait +dans ce violon, les cordes, la chanterelle, la caisse, pour arriver à +une plus grande intensité d'expression. Bien que le jeu du virtuose fût +d'une science extrême, l'exécution semblait n'être qu'un enfantillage: à +peine voyait-on parfois l'archet effleurer les cordes; c'était à donner +à chacun l'envie d'en faire autant avec un violon qui paraissait chanter +de lui-même, un archet qui semblait aller tout seul. L'artiste était +oublié, lui, qui pourtant les faisait ce qu'ils étaient, en faisant +passer en eux une parcelle de son génie. Mais le poète se souvenait et +s'asseyant à sa table, il prit sa plume pour écrire ce que lui dictaient +ses impressions. + +«Combien ce serait folie à l'archet et au violon de s'enorgueillir de +leurs mérites! Et cependant nous l'avons cette folie, nous autres +poètes, artistes, inventeurs ou savants. Nous chantons nos louanges, +nous sommes fiers de nos oeuvres, et nous oublions que nous sommes des +instruments dont joue le Créateur. Honneur à lui seul! Nous n'avons rien +dont nous puissions nous enorgueillir.» + +Sur ce thème, le poète développa une parabole, qu'il intitula l'Ouvrier +et les instruments. + +--À bon entendeur, salut! mon cher, dit la plume à l'encrier, après le +départ du maître. Vous avez bien compris ce que j'ai écrit et ce qu'il +vient de relire tout haut? + +--Naturellement, puisque c'est chez moi que vous êtes venue le chercher, +la belle. Je vous conseille de faire votre profit de la leçon, car vous +ne péchez pas, d'ordinaire, par excès de modestie. Mais vous n'avez pas +même senti qu'on s'amusait à vos dépens! + +--Vieille cruche! répliqua la plume. + +--Vieux balai! riposta l'encrier. + +Et chacun d'eux resta convaincu d'avoir réduit son adversaire au silence +par des raisons écrasantes. Avec une conviction semblable, on a la +conscience tranquille et l'on dort bien; aussi s'endormirent-ils tous +deux du sommeil du juste. + +Cependant, le poète ne dormait pas, lui; les idées se pressaient dans sa +tête comme les notes sous l'archet du violoniste, tantôt fraîches et +cristallines comme les perles égrenées par les cascades, tantôt +impétueuses comme les rafales de la tempête dans la forêt. Il vibrait +tout entier sous la main du Maître Suprême. Honneur à lui seul! + + + + +La princesse au petit pois + + +Il était une fois un prince qui voulait épouser une princesse, mais une +vraie princesse. Il fit le tour de la terre pour en trouver une mais il +y avait toujours quelque chose qui clochait; des princesses, il n'en +manquait pas, mais étaient-elles de vraies princesses? C'était difficile +à apprécier, toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite. + +Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoir une véritable +princesse. Un soir par un temps affreux, éclairs et tonnerre, cascades +de pluie que c'en était effrayant, on frappa à la porte de la ville et +le vieux roi lui-même alla ouvrir. C'était une princesse qui était là, +dehors. Mais grands dieux! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie, +par ce temps! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vêtements, entrait +par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... et elle +prétendait être une véritable princesse!--Nous allons bien voir çà, +pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien. + +Elle alla dans la chambre à coucher, retira toute la literie et mit un +petit pois au fond du lit; elle prit ensuite vingt matelas qu'elle +empila sur le petit pois et, par-dessus, elle mit encore vingt édredons +en plumes d'eider. C'est là-dessus que la princesse devait coucher cette +nuit-là. + +Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.--Affreusement mal, +répondit-elle, je n'ai presque pas fermé l'oeil de la nuit. Dieu sait ce +qu'il y avait dans ce lit. J'étais couché sur quelque chose de si dur +que j'en ai des bleus et des noirs sur tout le corps! C'est terrible! + + + +Alors ils reconnurent que c'était une vraie princesse puisque, à travers +les vingt matelas et les vingt édredons en plumes d'eider, elle avait +senti le petit pois. Une peau aussi sensible ne pouvait être que celle +d'une authentique princesse. + +Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir une vraie +princesse et le petit pois fut exposé dans le cabinet des trésors d'art, +où on peut encore le voir si personne ne l'a emporté. Et ceci est une +vraie histoire. + + + + +La princesse et le porcher + + +Il y avait une fois un prince pauvre. Son royaume était tout petit mais +tout de même assez grand pour s'y marier et justement il avait le plus +grand désir de se marier. + +Il y avait peut-être un peu de hardiesse à demander à la fille de +l'empereur voisin: «Veux-tu de moi?» Il l'osa cependant car son nom +était honorablement connu, même au loin, et cent princesses auraient +accepté en remerciant, mais allez donc comprendre celle-ci... Écoutez, +plutôt: + +Sur la tombe du père du prince poussait un rosier, un rosier miraculeux. +Il ne donnait qu'une unique fleur tous les cinq ans, mais c'était une +rose d'un parfum si doux qu'à la respirer on oubliait tous ses chagrins +et ses soucis. Le prince avait aussi un rossignol qui chantait comme si +toutes les plus belles mélodies du monde étaient enfermées dans son +petit gosier. Cette rose et ce rossignol, il les destinait à la +princesse, tous deux furent donc placés dans deux grands écrins d'argent +et envoyés chez elle. + +L'empereur les fit apporter devant lui dans le grand salon où la +princesse jouait «à la visite» avec ses dames d'honneur--elles n'avaient +du reste pas d'autre occupation--et lorsqu'elle vit les grandes boîtes +contenant les cadeaux, elle applaudit de plaisir. + +--Si seulement c'était un petit minet, dit-elle. Mais c'est la +merveilleuse rose qui parut. + +--Comment elle est joliment faite! s'écrièrent toutes les dames +d'honneur. + +--Elle est plus jolie, surenchérit l'empereur, elle est la beauté même. + +Cependant la princesse la toucha du doigt et fut sur le point de +pleurer. + +--Oh! papa, cria-t-elle, quelle horreur, elle n'est pas artificielle, +c'est une vraie! + +--Fi donc! s'exclamèrent toutes ces dames, c'est une vraie! + +--Avant de nous fâcher, regardons ce qu'il y a dans la deuxième boîte, +opina l'empereur. + +Alors le rossignol apparut et il se mit à chanter si divinement que tout +d'abord on ne trouva pas de critique à lui faire. + +--Superbe! charmant! s'écrièrent toutes les dames de la cour, car +elles parlaient toutes français, l'une plus mal que l'autre du reste. + +--Comme cet oiseau me rappelle la boîte à musique de notre défunte +impératrice! dit un vieux gentilhomme. Mais oui, c'est tout à fait la +même manière, la même diction musicale! + +--Eh oui! dit l'empereur. Et il se mit à pleurer comme un enfant. + +--Mais au moins j'espère que ce n'est pas un vrai, dit la princesse. + +--Mais si, c'est un véritable oiseau, affirmèrent ceux qui l'avaient +apporté. + +--Ah! alors qu'il s'envole, commanda la princesse. Et elle ne voulut +pour rien au monde recevoir le prince. + +Mais lui ne se laissa pas décourager, il se barbouilla le visage de brun +et de noir, enfonça sa casquette sur sa tête et alla frapper là-bas. + +--Bonjour, empereur! dit-il, ne pourrais-je pas trouver du travail au +château? + +--Euh! il y en a tant qui demandent, répondit l'empereur, mais, +écoutez... je cherche un valet pour garder les cochons car nous en avons +beaucoup. + +Et voilà le prince engagé comme porcher impérial. On lui donna une +mauvaise petite chambre à côté de la porcherie et c'est là qu'il devait +se tenir. Cependant, il s'assit et travailla toute la journée, et le +soir il avait fabriqué une jolie petite marmite garnie de clochettes +tout autour. Quand la marmite se mettait à bouillir, les clochettes +tintaient et jouaient: + + _Ach, du lieber Augustin,_ + _Alles ist hin, hin, hin._ + +Mais le plus ingénieux était sans doute que si l'on mettait le doigt +dans la vapeur de la marmite, on sentait immédiatement quel plat on +faisait cuire dans chaque cheminée de la ville. Ça, c'était autre chose +qu'une rose. Au cours de sa promenade avec ses dames d'honneur la +princesse vint à passer devant la porcherie, et lorsqu'elle entendit la +mélodie, elle s'arrêta toute contente car elle aussi savait jouer _Ach, +du lieber Augustin_, c'était même le seul air qu'elle sût et elle le +jouait d'un doigt seulement. + +--C'est l'air que je sais, dit-elle, ce doit être un porcher bien doué. +Entrez et demandez-lui ce que coûte son instrument. + +Une des dames de la cour fut obligée d'y aller mais elle mit des sabots. + +--Combien veux-tu pour cette marmite? demanda-t-elle. + +--Je veux dix baisers de la princesse! + +--Grands dieux! s'écria la dame. + +--C'est comme ça et pas moins! insista le porcher. + +--Eh bien! qu'est-ce qu'il dit? demanda la princesse. + +--Je ne peux vraiment pas le dire, c'est trop affreux. + +--Alors, dis-le tout bas. + +La dame d'honneur le murmura à l'oreille de la princesse. + +--Mais il est insolent, dit celle-ci, et elle s'en fut immédiatement. + +Dès qu'elle eut fait un petit bout de chemin, les clochettes se mirent à +tinter. + +--Écoute, dit la princesse, va lui demander s'il veut dix baisers de mes +dames d'honneur. + +--Oh! que non, répondit le porcher. Dix baisers de la princesse ou je +garde la marmite. + +--Que c'est ennuyeux! dit la princesse. Alors il faut que vous teniez +toutes autour de moi afin que personne ne puisse me voir. + +Les dames d'honneur l'entourèrent en étalant leurs jupes, le garçon eut +dix baisers et elle emporta la marmite. Comme on s'amusa au château! +Toute la soirée et toute la journée la marmite cuisait, il n'y avait pas +une cheminée de la ville dont on ne sût ce qu'on y préparait tant chez +le chambellan que chez le cordonnier. Les dames d'honneur dansaient et +battaient des mains. + +--Nous savons ceux qui auront du potage sucré ou bien des crêpes, ou +bien encore de la bouillie ou des côtelettes, comme c'est intéressant! + +--Supérieurement intéressant! dit la Grande Maîtresse de la Cour. + +--Oui, mais pas un mot à personne, car je suis la fille de l'empereur. + +--Dieu nous en garde! firent-elles toutes ensemble. + +Le porcher, c'est-à-dire le prince, mais personne ne se doutait qu'il +pût être autre chose qu'un véritable porcher, ne laissa pas passer la +journée suivante sans travailler, il confectionna une crécelle. +Lorsqu'on la faisait tourner, résonnaient en grinçant toutes les valses, +les galops et les polkas connus depuis la création du monde. + +--Mais c'est superbe, dit la princesse lorsqu'elle passa devant la +porcherie. Je n'ai jamais entendu plus merveilleuse improvisation! +Écoutez, allez lui demander ce que coûte cet instrument--mais je +n'embrasse plus! + +--Il veut cent baisers de la princesse, affirma la dame d'honneur qui +était allée s'enquérir. + +--Je pense qu'il est fou, dit la princesse. + +Et elle s'en fut. Mais après avoir fait un petit bout de chemin, elle +s'arrêta. + +--Il faut encourager les arts, dit-elle. Je suis la de l'empereur. +Dites-lui que je lui donnerai dix baisers, comme hier, le reste mes +dames d'honneur s'en chargeront. + +--Oh! ça ne nous plaît pas du tout, dirent ces dernières. + +--Quelle bêtise! répliqua la princesse. Si moi je peux l'embrasser, vous +le pouvez aussi. Souvenez-vous que je vous entretiens et vous honore. + +Et, encore une fois, la dame d'honneur dut aller s'informer. + +--Cent baisers de la princesse, a-t-il dit, sinon il garde son bien. + +--Alors, mettez-vous devant moi. Toutes les dames l'entourèrent et +l'embrassade commença. + +--Qu'est-ce que c'est que cet attroupement, là-bas, près de la +porcherie! s'écria l'empereur. + +Il était sur sa terrasse où il se frottait les yeux et mettait ses +lunettes. + +--Mais ce sont les dames de la cour qui font des leurs, il faut que j'y +aille voir. + +Il releva l'arrière de ses pantoufles qui n'étaient que des souliers +dont le contrefort avait lâché.... + +Saperlipopette! comme il se dépêchait.... + +Lorsqu'il arriva dans la cour, il se mit à marcher tout doucement. Les +dames d'honneur occupées à compter les baisers afin que tout se déroule +honnêtement, qu'il n'en reçoive pas trop, mais pas non plus trop peu, ne +remarquèrent pas du tout l'empereur. Il se hissa sur les pointes: + +--Qu'est-ce que c'est! cria-t-il quand il vit ce qui se passait. Et il +leur donna de sa pantoufle un grand coup sur la tête, juste au moment où +le porcher recevait le quatre-vingtième baiser. + +--Hors d'ici! cria-t-il furieux. + +La princesse et le porcher furent jetés hors de l'empire. + +Elle pleurait, le porcher grognait et la pluie tombait à torrents. + +--Ah! je suis la plus malheureuse des créatures, gémissait la princesse. +Que n'ai-je accepté ce prince si charmant! Oh! que je suis malheureuse! + +Le porcher se retira derrière un arbre, essuya le noir et le brun de son +visage, jeta ses vieux vêtements et s'avança dans ses habits princiers, +si charmant que la princesse fit la révérence devant lui. + +--Je suis venu pour te faire affront, à toi! dit le garçon. Tu ne +voulais pas d'un prince plein de loyauté. + +Tu n'appréciais ni la rose, ni le rossignol, mais le porcher tu voulais +bien l'embrasser pour un jouet mécanique! Honte à toi! + +Il retourna dans son royaume, ferma la porte, tira le verrou. + +Quant à elle, elle pouvait bien rester dehors et chanter si elle en +avait envie: + + _Ach, du lieber Augustin,_ + _Alles ist hin, hin, hin._ + + + + +Quelque chose + + +Il faut que je devienne quelque chose, disait l'aîné de cinq frères; je +veux être utile en ce monde. Si humble que soit mon métier, si ce que je +fais sert à mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire +briquetier. On ne saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je +suis bon à quelque chose. + +--Oui, dit le puîné, mais l'ambition est trop basse. Qu'est-ce que faire +des briques? Moi, je préfère être maçon. Voilà, du moins, une véritable +profession. On devient maître et bourgeois de la ville; on a sa bannière +et l'entrée à l'auberge de la corporation; et, je finirai par avoir des +compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appelée madame la +maîtresse. + +--C'est n'être rien du tout, dit le troisième, que d'être maçon. Tu +auras beau devenir maître, tu ne sortiras pas du peuple et du commun. +Moi, je connais quelque chose de mieux: je deviendrai architecte. Je +vivrai par l'intelligence, par la pensée: l'art sera mon domaine. Je +serai au premier rang dans le royaume de l'esprit. Il est vrai qu'il me +faudra commencer péniblement. Je serai d'abord apprenti menuisier; je +porterai la casquette, et non le chapeau de soie noire; j'irai quérir de +la bière et de l'eau-de-vie pour les compagnons; ces marauds se +permettront de me tutoyer; ce sera blessant. Mais je m'imaginerai que ce +n'est qu'une farce de carnaval, le monde à l'envers; et le lendemain, +c'est-à-dire quand je serai devenu compagnon, je suivrai mon chemin, +j'entrerai à l'Académie des beaux-arts, j'apprendrai à dessiner, et me +voilà architecte! Quand on m'écrira, on mettra sur l'adresse: Monsieur +un tel bien né, ou peut-être même très bien né. Il n'est pas impossible +que l'on ajoute quelque chose à mon nom. Et je construirai, je +construirai, aussi bien que les autres ont construit avant moi! Et je +bâtirai ainsi ma fortune. C'est ce que j'appelle être quelque chose. + +--Ce que tu prends pour quelque chose, répartit le quatrième frère, me +paraît bien peu et presque rien. Moi, je ne veux pas suivre le chemin +battu par les autres; je ne veux pas être un copiste. Je serai un génie +original et créateur. J'inventerai un nouveau style d'architecture. Je +dresserai le plan des édifices selon le climat du pays, les matériaux +qu'on y trouve, l'esprit national, le degré de civilisation. À tous les +étages qu'on a coutume d'élever, j'ajouterai un dernier étage auquel je +donnerai mon nom et qui éternisera ma renommée. + +--Si ton climat et tes matériaux ne valent rien, tu ne feras rien qui +vaille, reprit le cinquième. Je vois bien, d'après tout ce que je viens +d'entendre, qu'aucun de vous ne sera vraiment quelque chose, quoi que +vous vous imaginiez. Pour être quelque chose, il faut se mettre +au-dessus de toutes choses; faites à votre guise, travaillez selon vos +aptitudes et vos goûts, moi je raisonnerai sur ce que vous ferez, je le +jugerai et le critiquerai. Il n'est rien en ce monde qui n'offre un côté +imparfait ou défectueux, je le découvrirai, je le signalerai, et j'en +parlerai comme il faut. + +C'est, en effet, ce qu'il fit et non sans succès. On disait de lui: «Ce +garçon est une forte tête, un homme entendu et capable, et cependant il +ne produit rien.» C'était justement parce qu'il ne produisait rien qu'on +le croyait quelque chose. + +L'aîné, qui confectionnait des briques, remarqua bientôt que pour chaque +brique il recevait une pièce de monnaie de cuivre; et, quand il y en +avait une certaine quantité, cela faisait un écu blanc. Or, quand on +arrive avec un écu n'importe où, chez le boulanger, le boucher, etc., la +porte s'ouvre toute seule, et vous n'avez qu'à demander ce que vous +désirez. Voilà ce que produisent les briques. Il en est qui se fendent, +qui se cassent, mais de celles-là même on peut tirer parti. + +Marguerite la pauvresse voulait se bâtir une maisonnette sur la digue +qui arrête les flots de la mer. Elle reçut du briquetier les briques +manquées et mal venues, auxquelles quelques-unes belles et entières +étaient mêlées; car l'aîné des cinq frères, quoiqu'il ne s'élevât jamais +plus haut que la fabrication des briques, avait bon coeur, et il avait +recommandé de n'y regarder pas de trop près. La pauvresse construisit +elle-même sa maisonnette, qui fut basse et étroite. Cette hutte était du +moins un abri, et quelle vue on y avait! On voyait la mer immense, dont +les vagues venaient se briser avec fracas contre la digue et lancer leur +écume salée par-dessus la maisonnette. Depuis longtemps le brave homme +qui en avait confectionné les briques reposait dans le sein de la terre. + +Le frère puîné savait certes mieux maçonner que la pauvre Marguerite, +car il avait appris comment il faut s'y prendre. Lorsqu'il eut passé son +examen pour devenir compagnon, il boucla sa valise et entonna le chant +de l'artisan: + +«Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais construire des +maisons à l'étranger. Je suis jeune, plein de force et de courage; +j'irai de ville en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai, j'ai +confiance en ma fiancée, je la retrouverai fidèle. Hourrah! le brave +état que celui d'artisan! Maître, je le deviendrai bientôt.» + +Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson. À son retour, il fut +reçu maître. Il construisit plusieurs maisons l'une suivant l'autre, et +elles formèrent une rue, qui n'était pas une des moins belles de la +ville. Ces maisons finirent par lui en bâtir une à lui-même. Les bonnes +gens du quartier te diront: «Oui, vraiment, c'est la rue qui lui a +construit sa maison.» + +Ce n'était pas une grande maison, sans doute. Elle était dallée +d'argile; mais lorsqu'on y eut bien dansé à sa noce, l'argile fut aussi +polie et luisante qu'un parquet. Les murs étaient revêtus de carreaux de +faïence, dont chacun portait une fleur; et cela ornait mieux la chambre +que la plus riche draperie. C'était, en somme, une jolie maison et un +couple heureux. Au fronton flottait la bannière de la corporation; +compagnons et apprentis, en passant devant, criaient: «Hourrah pour +notre bon maître!» Oui, il était devenu quelque chose. + +Le troisième frère, après avoir été apprenti menuisier, après avoir +porté la casquette et fait les commissions des compagnons, était entré, +comme il l'avait dit, à l'Académie des beaux-arts, et avait obtenu le +brevet d'architecte. Dès ce moment, quand on lui écrivait, on mettait +sur l'adresse: «À Monsieur le très-bien et très-hautement né, etc.» Si +la rue que le maçon avait bâtie lui avait rapporté une maison, cette rue +reçut le nom du troisième frère et la plus belle maison de cette rue lui +appartint. C'était être quelque chose, à coup sûr, que d'avoir de beaux +titres à placer devant et après son nom. Sa femme était une dame de +qualité, et ses enfants étaient considérés comme des enfants de la haute +classe. Quand il mourut, son nom continua d'être inscrit au coin de la +rue, et d'être prononcé par tous. Oui, celui-ci avait été quelque chose. + +Le quatrième frère, l'homme de génie qui prétendait créer un style +nouveau et original et orner les édifices d'un dernier étage qui devait +l'immortaliser, n'atteignit pas tout à fait son but. En faisant +construire cet étage de nouvelle forme, il tomba et se rompit le cou. +Mais on lui fit un magnifique enterrement avec musique et bannières; les +rues où passa son cercueil furent jonchées de fleurs et de joncs. On +prononça sur sa tombe trois oraisons funèbres l'une plus longue que +l'autre, et la gazette s'encadra de noir ce jour-là. Il eût apprécié +hautement ces avantages, s'il avait pu en être témoin, car il aimait +par-dessus tout qu'on parlât de lui. Il eut son monument funéraire, et +c'était toujours quelque chose. + +Il était donc mort, et ses trois frères aînés étaient aussi trépassés. +Il ne survivait que le cinquième, le grand raisonneur. En ceci, il était +dans son rôle, car son affaire à lui était d'avoir toujours le dernier +mot. Il s'était acquis, comme nous l'avons dit, la réputation d'un homme +entendu et capable, quoiqu'il n'eût fait que gloser sur les ouvrages des +autres.» C'est une bonne tête», disait-on communément. Celui-ci était-il +devenu quelque chose? + +Son heure sonna aussi, il mourut et arriva à la porte du ciel. Là, on +entre toujours deux à deux. Il avait à côté de lui une autre âme qui +demandait aussi à passer la porte. C'était justement Marguerite, la +pauvresse de la maison de la digue. + +--C'est assurément un contraste frappant, dit le raisonneur, que moi et +cette âme misérable nous nous présentions ensemble. + +--Qui êtes-vous, brave femme, qui voulez entrer au paradis? + +La bonne vieille pensait que c'était saint Pierre qui lui parlait. + +--Je ne suis qu'une pauvresse, dit-elle, seule et sans famille. C'est +moi qu'on nommait la vieille Marguerite de la maison de la digue. + +--Qu'avez-vous donc fait de bon et d'utile pendant votre vie sur la +terre? + +--Je n'ai rien fait pour mériter qu'on m'ouvre cette porte. Ce sera une +bien grande grâce, si l'on me permet de me glisser inaperçue dans le +paradis. + +--Comment avez-vous donc quitté l'autre monde? reprit-il pour causer et +se distraire un peu, car il s'ennuyait beaucoup qu'on le fit ainsi +attendre. + +--Comment je suis sortie de l'autre monde, je n'en sais trop rien. +Pendant mes dernières années, j'ai été malade et bien misérable, allez. +Tout à coup, je me suis traînée hors de mon lit, et j'ai été saisie par +un froid glacial. C'est ce qui m'aura fait mourir. Votre Grandeur se +rappelle sans doute combien l'hiver a été rigoureux; heureusement que je +n'ai plus à en souffrir! Pendant quelques jours il n'y eut pas de vent, +mais le froid continuait de plus belle. Aussi loin qu'on pouvait voir, +la mer était couverte d'une couche de glace. + +«Tous les gens de la ville allèrent se promener sur ce miroir uni. Les +uns couraient en traîneau; les autres dansaient sous la tente; d'autres +se régalaient dans les buvettes qui s'y étaient installées. De ma pauvre +chambrette où j'étais clouée, j'entendais les sons de la musique et les +cris de joie. + +«Cela dura ainsi jusqu'au soir. La lune s'était levée, elle était belle; +pourtant elle n'avait point tout son éclat. De mon lit je regardais +par-dessus la mer immense. Tout à coup, là où elle touchait le ciel, +surgit un nuage blanc, d'un aspect singulier. Je le considérais avec +attention, et j'y aperçus un point noir qui grandit de plus en plus. Je +sus alors ce que cela annonçait. Je suis vieille et j'ai de +l'expérience. Bien qu'on voie rarement ce signe de malheur, je le +connaissais et le frisson me prit. Deux fois déjà dans ma vie je l'avais +vu; je savais que ce nuage amènerait une tempête épouvantable et une +haute marée qui engloutirait tous ces pauvres gens ne pensant qu'à se +divertir, chantant et buvant, et pleins d'allégresse. Jeunes et vieux, +toute la ville était là sur la glace. Qui les avertirait? Quelqu'un +remarquerait-il comme moi l'affreux nuage, et comprendrait-il ce qu'il +présageait? Je me demandai cela avec angoisse, et je me sentis plus de +vie et de force que je n'en avais eu depuis bien longtemps. Je parvins à +sortir de mon lit et à gagner la fenêtre. Je ne pus me traîner plus +loin. + +«Je réussis cependant à ouvrir la fenêtre. Je vis tout ce monde courir +et sauter sur la glace. Que de beaux drapeaux il y avait là, qui +voltigeaient au souffle du vent! Les jeunes garçons criaient hourrah! +Servantes et domestiques dansaient en rond et chantaient. Ils +s'amusaient de tout coeur. Mais le nuage blanc avec le point noir.... Je +criai tant que je pus; personne ne m'entendit, j'étais trop loin d'eux. +Bientôt la tourmente allait éclater; la glace, soulevée par la mer, se +briserait, et tous, tous seraient perdus. Personne ne pourrait les +secourir! + +«Je criai encore de toutes mes forces. Ma voix ne fut pas plus entendue +que la première fois. Impossible d'aller à eux. Comment donc les ramener +à terre? + +«Le bon Dieu m'inspira alors l'idée de mettre le feu à mon lit, et +d'incendier ma maison plutôt que de laisser périr misérablement tous ces +pauvres gens. J'exécutais aussitôt ce dessein. Les flammes rouges +commencèrent à s'élever. C'était comme un phare que je leur allumai. Je +franchis la porte, mais je restai là par terre. Mes forces étaient +épuisées. Le feu sortait par le toit, par les fenêtres, par la porte: +des langues de flammes venaient jusqu'à moi comme pour me lécher. + +«La population qui était sur la glace aperçut la clarté; tous +accoururent pour sauver une pauvre créature qui, pensaient-ils, allait +être brûlée vivante. Il n'y en eut pas un qui ne se précipitât vers la +digue. Puis la marée monta, souleva la glace et la brisa en mille +morceaux. Mais il n'y avait plus personne, tout le monde était accouru +vers la digue. Je les avais tous sauvés. + +«La frayeur, l'effort que je dus faire, le froid glacial qui me saisit, +achevèrent ma triste existence, et c'est ainsi que me voilà arrivée à la +porte du ciel.» + +La porte du paradis s'ouvrit, et un ange y introduisit la pauvre +vieille. Elle laissa tomber un brin de paille, un de ceux qui étaient +dans son lit lorsqu'elle y mit le feu. Cette paille se changea en or +pur, grandit en un moment, poussa des branches, des feuilles et des +fleurs, et fut comme un arbre d'or splendide. + +--Tu vois, dit l'ange au raisonneur, ce que la pauvresse a apporté. Et +toi, qu'apportes-tu? Rien, je le sais, tu n'as rien produit en toute ta +vie. Tu n'as pas même façonné une brique. Si encore tu pouvais retourner +sur terre pour en confectionner une seule, elle serait sûrement mal +faite; mais ce serait du moins une preuve de bonne volonté, et la bonne +volonté, c'est quelque chose. + +Alors la vieille petite mère de la maison de la digue: + +--Je le reconnais, dit-elle, c'est son frère qui m'a donné les briques +et les débris de briques avec lesquels j'ai bâti ma maisonnette. Quel +bienfait ce fut pour moi, la pauvresse! Est-ce que tous ces morceaux de +briques ne pourraient pas tenir lieu de la brique qu'il aurait à +fournir? Ce serait un acte de grâce. + +--Tu le vois, reprit l'ange, le plus humble de tes frères, celui que tu +estimais moins encore que les autres, et dont l'honnête métier te +paraissait si méprisable, c'est lui qui pourra te faire entrer au +paradis. Toutefois tu n'entreras pas avant que tu aies quelque chose à +faire valoir pour suppléer à ta réelle indigence. + +«Tout ce qu'il dit là, pensa en lui-même le raisonneur, aurait pu être +exprimé avec plus d'éloquence.» Mais il garda sa remarque pour lui seul. + + + + +La reine des neiges + + + + +Première Histoire + +Qui traite d'un miroir et de ses morceaux + + +Voilà! Nous commençons. Lorsque nous serons à la fin de l'histoire, nous +en saurons plus que maintenant, car c'était un bien méchant sorcier, un +des plus mauvais, le «diable» en personne. + +Un jour il était de fort bonne humeur: il avait fabriqué un miroir dont +la particularité était que le Bien et le Beau en se réfléchissant en lui +se réduisaient à presque rien, mais que tout ce qui ne valait rien, tout +ce qui était mauvais, apparaissait nettement et empirait encore. Les +plus beaux paysages y devenaient des épinards cuits et les plus jolies +personnes y semblaient laides à faire peur, ou bien elles se tenaient +sur la tête et n'avaient pas de ventre, les visages étaient si déformés +qu'ils n'étaient pas reconnaissables, et si l'on avait une tache de +rousseur, c'est toute la figure (le nez, la bouche) qui était criblée de +son. Le diable trouvait ça très amusant. + +Lorsqu'une pensée bonne et pieuse passait dans le cerveau d'un homme, la +glace ricanait et le sorcier riait de sa prodigieuse invention. + +Tous ceux qui allaient à l'école des sorciers--car il avait créé une +école de sorciers--racontaient à la ronde que c'est un miracle qu'il +avait accompli là. Pour la première fois, disaient-ils, on voyait +comment la terre et les êtres humains sont réellement. Ils couraient de +tous côtés avec leur miroir et bientôt il n'y eut pas un pays, pas une +personne qui n'eussent été déformés là-dedans. + +Alors, ces apprentis sorciers voulurent voler vers le ciel lui-même, +pour se moquer aussi des anges et de Notre-Seigneur. Plus ils volaient +haut avec le miroir, plus ils ricanaient. C'est à peine s'ils pouvaient +le tenir et ils volaient de plus en plus haut, de plus en plus près de +Dieu et des anges, alors le miroir se mit à trembler si fort dans leurs +mains qu'il leur échappa et tomba dans une chute vertigineuse sur la +terre où il se brisa en mille morceaux, que dis-je, en des millions, des +milliards de morceaux, et alors, ce miroir devint encore plus dangereux +qu'auparavant. Certains morceaux n'étant pas plus grands qu'un grain de +sable voltigeaient à travers le monde et si par malheur quelqu'un les +recevait dans l'oeil, le pauvre accidenté voyait les choses tout de +travers ou bien ne voyait que ce qu'il y avait de mauvais en chaque +chose, le plus petit morceau du miroir ayant conservé le même pouvoir +que le miroir tout entier. Quelques personnes eurent même la malchance +qu'un petit éclat leur sautât dans le coeur et, alors, c'était affreux: +leur coeur devenait un bloc de glace. D'autres morceaux étaient, au +contraire, si grands qu'on les employait pour faire des vitres, et il +n'était pas bon dans ce cas de regarder ses amis à travers elles. +D'autres petits bouts servirent à faire des lunettes, alors tout allait +encore plus mal. Si quelqu'un les mettait pour bien voir et juger d'une +chose en toute équité, le Malin riait à s'en faire éclater le ventre, ce +qui le chatouillait agréablement. + +Mais ce n'était pas fini comme ça. Dans l'air volaient encore quelques +parcelles du miroir! + +Écoutez plutôt. + + + + +Deuxième histoire + +Un petit garçon et une petite fille + + +Dans une grande ville où il y a tant de maisons et tant de monde qu'il +ne reste pas assez de place pour que chaque famille puisse avoir son +petit jardin, deux enfants pauvres avaient un petit jardin. Ils +n'étaient pas frère et soeur, mais s'aimaient autant que s'ils l'avaient +été. Leurs parents habitaient juste en face les uns des autres, là où le +toit d'une maison touchait presque le toit de l'autre, séparés seulement +par les gouttières. Une petite fenêtre s'ouvrait dans chaque maison, il +suffisait d'enjamber les gouttières pour passer d'un logement à l'autre. +Les familles avaient chacune devant sa fenêtre une grande caisse où +poussaient des herbes potagères dont elles se servaient dans la cuisine, +et dans chaque caisse poussait aussi un rosier qui se développait +admirablement. Un jour, les parents eurent l'idée de placer les caisses +en travers des gouttières de sorte qu'elles se rejoignaient presque +d'une fenêtre à l'autre et formaient un jardin miniature. Les tiges de +pois pendaient autour des caisses et les branches des rosiers grimpaient +autour des fenêtres, se penchaient les unes vers les autres, un vrai +petit arc de triomphe de verdure et de fleurs. Comme les caisses étaient +placées très haut, les enfants savaient qu'ils n'avaient pas le droit +d'y grimper seuls, mais on leur permettait souvent d'aller l'un vers +l'autre, de s'asseoir chacun sur leur petit tabouret sous les roses, et +ils ne jouaient nulle part mieux que là. L'hiver, ce plaisir-là était +fini. Les vitres étaient couvertes de givre, mais alors chaque enfant +faisait chauffer sur le poêle une pièce de cuivre et la plaçait un +instant sur la vitre gelée. Il se formait un petit trou tout rond à +travers lequel épiait à chaque fenêtre un petit oeil très doux, celui du +petit garçon d'un côté, celui de la petite fille de l'autre. Lui +s'appelait Kay et elle Gerda. + +L'été, ils pouvaient d'un bond venir l'un chez l'autre; l'hiver il +fallait d'abord descendre les nombreux étages d'un côté et les remonter +ensuite de l'autre. Dehors, la neige tourbillonnait. + +--Ce sont les abeilles blanches qui papillonnent, disait la grand-mère. + +--Est-ce qu'elles ont aussi une reine? demanda le petit garçon. + +--Mais bien sûr, dit grand-mère. Elle vole là où les abeilles sont les +plus serrées, c'est la plus grande de toutes et elle ne reste jamais sur +la terre, elle remonte dans les nuages noirs. + +--Nous avons vu ça bien souvent, dirent les enfants. + +Et ainsi ils surent que c'était vrai. + +--Est-ce que la Reine des Neiges peut entrer ici? demanda la petite +fille. + +--Elle n'a qu'à venir, dit le petit garçon, je la mettrai sur le poêle +brûlant et elle fondra aussitôt. + +Le soir, le petit Kay, à moitié déshabillé, grimpa sur une chaise près +de la fenêtre et regarda par le trou d'observation. Quelques flocons de +neige tombaient au-dehors et l'un de ceux-ci, le plus grand, atterrit +sur le rebord d'une des caisses de fleurs. Ce flocon grandit peu à peu +et finit par devenir une dame vêtue du plus fin voile blanc fait de +millions de flocons en forme d'étoiles. Elle était belle, si belle, +faite de glace aveuglante et scintillante et cependant vivante. Ses yeux +étincelaient comme deux étoiles, mais il n'y avait en eux ni calme ni +repos. Elle fit vers la fenêtre un signe de la tête et de la main. Le +petit garçon, tout effrayé, sauta à bas de la chaise, il lui sembla +alors qu'un grand oiseau, au-dehors, passait en plein vol devant la +fenêtre. + +Le lendemain fut un jour de froid clair, puis vint le dégel et le +printemps. + +Cet été-là les roses fleurirent magnifiquement. Gerda avait appris un +psaume où l'on parlait des roses, cela lui faisait penser à ses propres +roses et elle chanta cet air au petit garçon qui lui-même chanta avec +elle: + +Les roses poussent dans les vallées où l'enfant Jésus vient nous parler. + +Les deux enfants se tenaient par la main, ils baisaient les roses, +admiraient les clairs rayons du soleil de Dieu et leur parlaient comme +si Jésus était là. Quels beaux jours d'été où il était si agréable +d'être dehors sous les frais rosiers qui semblaient ne vouloir jamais +cesser de donner des fleurs! + +Kay et Gerda étaient assis à regarder le livre d'images plein de bêtes +et d'oiseaux--l'horloge sonnait cinq heures à la tour de l'église--quand +brusquement Kay s'écria: + +--Aïe, quelque chose m'a piqué au coeur et une poussière m'est entrée +dans l'oeil. La petite le prit par le cou, il cligna des yeux, non, on +ne voyait rien. + +--Je crois que c'est parti, dit-il. + +Mais ce ne l'était pas du tout! C'était un de ces éclats du miroir +ensorcelé dont nous nous souvenons, cet affreux miroir qui faisait que +tout ce qui était grand et beau, réfléchi en lui, devenait petit et +laid, tandis que le mal et le vil, le défaut de la moindre chose prenait +une importance et une netteté accrues. + +Le pauvre Kay avait aussi reçu un éclat juste dans le coeur qui serait +bientôt froid comme un bloc de glace. Il ne sentait aucune douleur, mais +le mal était fait. + +--Pourquoi pleures-tu? cria-t-il, tu es laide quand tu pleures, est-ce +que je me plains de quelque chose? Oh! cette rose est dévorée par un ver +et regarde celle-là qui pousse tout de travers, au fond ces roses sont +très laides. + +Il donnait des coups de pied dans la caisse et arrachait les roses. + +--Kay, qu'est-ce que tu fais? cria la petite. + +Et lorsqu'il vit son effroi, il arracha encore une rose et rentra vite +par sa fenêtre, laissant là la charmante petite Gerda. + +Quand par la suite elle apportait le livre d'images, il déclarait qu'il +était tout juste bon pour les bébés et si grand-mère gentiment racontait +des histoires, il avait toujours à redire, parfois il marchait derrière +elle, mettait des lunettes et imitait, à la perfection du reste, sa +manière de parler; les gens en riaient. + +Bientôt il commença à parler et à marcher comme tous les gens de sa rue +pour se moquer d'eux. + +On se mit à dire: «Il est intelligent ce garçon-là!» Mais c'était la +poussière du miroir qu'il avait reçue dans l'oeil, l'éclat qui s'était +fiché dans son coeur qui étaient la cause de sa transformation et de ce +qu'il taquinait la petite Gerda, laquelle l'aimait de toute son âme. + +Ses jeux changèrent complètement, ils devinrent beaucoup plus réfléchis. +Un jour d'hiver, comme la neige tourbillonnait au-dehors, il apporta une +grande loupe, étala sa veste bleue et laissa la neige tomber dessus. + +--Regarde dans la loupe, Gerda, dit-il. + +Chaque flocon devenait immense et ressemblait à une fleur splendide ou à +une étoile à dix côtés. + +--Comme c'est curieux, bien plus intéressant qu'une véritable fleur, ici +il n'y a aucun défaut, ce seraient des fleurs parfaites--si elles ne +fondaient pas. + +Peu après Kay arriva portant de gros gants, il avait son traîneau sur le +dos, il cria aux oreilles de Gerda: + +--J'ai la permission de faire du traîneau sur la grande place où les +autres jouent! Et le voilà parti. + +Sur la place, les garçons les plus hardis attachaient souvent leur +traîneau à la voiture d'un paysan et se faisaient ainsi traîner un bon +bout de chemin. C'était très amusant. Au milieu du jeu ce jour-là arriva +un grand traîneau peint en blanc dans lequel était assise une personne +enveloppée d'un manteau de fourrure blanc avec un bonnet blanc +également. Ce traîneau fit deux fois le tour de la place et Kay put y +accrocher rapidement son petit traîneau. + +Dans la rue suivante, ils allaient de plus en plus vite. La personne qui +conduisait tournait la tête, faisait un signe amical à Kay comme si elle +le connaissait. Chaque fois que Kay voulait détacher son petit traîneau, +cette personne faisait un signe et Kay ne bougeait plus; ils furent +bientôt aux portes de la ville, les dépassèrent même. + +Alors la neige se mit à tomber si fort que le petit garçon ne voyait +plus rien devant lui, dans cette course folle, il saisit la corde qui +l'attachait au grand traîneau pour se dégager, mais rien n'y fit. Son +petit traîneau était solidement fixé et menait un train d'enfer derrière +le grand. Alors il se mit à crier très fort mais personne ne l'entendit, +la neige le cinglait, le traîneau volait, parfois il faisait un bond +comme s'il sautait par-dessus des fossés et des mottes de terre. Kay +était épouvanté, il voulait dire sa prière et seule sa table de +multiplication lui venait à l'esprit. + +Les flocons de neige devenaient de plus en plus grands, à la fin on eût +dit de véritables maisons blanches; le grand traîneau fit un écart puis +s'arrêta et la personne qui le conduisait se leva, son manteau et son +bonnet n'étaient faits que de neige et elle était une dame si grande et +si mince, étincelante: la Reine des Neiges. + +--Nous en avons fait du chemin, dit-elle, mais tu es glacé, viens dans +ma peau d'ours. + +Elle le prit près d'elle dans le grand traîneau, l'enveloppa du manteau. +Il semblait à l'enfant tomber dans des gouffres de neige. + +--As-tu encore froid? demanda-t-elle en l'embrassant sur le front. + +Son baiser était plus glacé que la glace et lui pénétra jusqu'au coeur +déjà à demi glacé. Il crut mourir, un instant seulement, après il se +sentit bien, il ne remarquait plus le froid. + +«Mon traîneau, n'oublie pas mon traîneau.» C'est la dernière chose dont +se souvint le petit garçon. + +Le traîneau fut attaché à une poule blanche qui vola derrière eux en le +portant sur son dos. La Reine des Neiges posa encore une fois un baiser +sur le front de Kay, alors il sombra dans l'oubli total, il avait oublié +Gerda, la grand-mère et tout le monde à la maison. + +--Tu n'auras pas d'autre baiser, dit-elle, car tu en mourrais. + +Kay la regarda. Qu'elle était belle, il ne pouvait s'imaginer visage +plus intelligent, plus charmant, elle ne lui semblait plus du tout de +glace comme le jour où il l'avait aperçue de la fenêtre et où elle lui +avait fait des signes d'amitié! À ses yeux elle était aujourd'hui la +perfection, il n'avait plus du tout peur, il lui raconta qu'il savait +calculer de tête, même avec des chiffres décimaux, qu'il connaissait la +superficie du pays et le nombre de ses habitants. Elle lui souriait.... +Alors il sembla à l'enfant qu'il ne savait au fond que peu de chose et +ses yeux s'élevèrent vers l'immensité de l'espace. La reine l'entraînait +de plus en plus haut. Ils volèrent par-dessus les forêts et les océans, +les jardins et les pays. Au-dessous d'eux le vent glacé sifflait, les +loups hurlaient, la neige étincelait, les corbeaux croassaient, mais +tout en haut brillait la lune, si grande et si claire. Au matin, il +dormait aux pieds de la Reine des Neiges. + + + + +Troisième histoire + +Le jardin de la magicienne + + +Mais que disait la petite Gerda, maintenant que Kay n'était plus là? Où +était-il? Personne ne le savait, personne ne pouvait expliquer sa +disparition. Les garçons savaient seulement qu'ils l'avaient vu attacher +son petit traîneau à un autre, très grand, qui avait tourné dans la rue +et était sorti de la ville. Nul ne savait où il était, on versa des +larmes, la petite Gerda pleura beaucoup et longtemps, ensuite on dit +qu'il était mort, qu'il était tombé dans la rivière coulant près de la +ville. Les jours de cet hiver-là furent longs et sombres. + +Enfin vint le printemps et le soleil. + +--Kay est mort et disparu, disait la petite Gerda. + +--Nous ne le croyons pas, répondaient les rayons du soleil. + +--Il est mort et disparu, dit-elle aux hirondelles. + +--Nous ne le croyons pas, répondaient-elles. + +À la fin la petite Gerda ne le croyait pas non plus. + +--Je vais mettre mes nouveaux souliers rouges, dit-elle un matin, ceux +que Kay n'a jamais vus et je vais aller jusqu'à la rivière l'interroger. + +Il était de bonne heure, elle embrassa sa grand-mère qui dormait, mit +ses souliers rouges et toute seule sortit par la porte de la ville, vers +le fleuve. + +--Est-il vrai que tu m'as pris mon petit camarade de jeu? Je te ferai +cadeau de mes souliers rouges si tu me le rends. + +Il lui sembla que les vagues lui faisaient signe, alors elle enleva ses +souliers rouges, ceux auxquels elle tenait le plus, et les jeta tous les +deux dans l'eau, mais ils tombèrent tout près du bord et les vagues les +repoussèrent tout de suite vers elle, comme si la rivière ne voulait pas +les accepter, puisqu'elle n'avait pas pris le petit Kay. Gerda crut +qu'elle n'avait pas lancé les souliers assez loin, alors elle grimpa +dans un bateau qui était là entre les roseaux, elle alla jusqu'au bout +du bateau et jeta de nouveau ses souliers dans l'eau. Par malheur le +bateau n'était pas attaché et dans le mouvement qu'elle fit il s'éloigna +de la rive, elle s'en aperçut aussitôt et voulut retourner à terre, mais +avant qu'elle n'y eût réussi, il était déjà loin sur l'eau et il +s'éloignait de plus en plus vite. + +Alors la petite Gerda fut prise d'une grande frayeur et se mit à +pleurer, mais personne ne pouvait l'entendre, excepté les moineaux, et +ils ne pouvaient pas la porter, ils volaient seulement le long de la +rive, en chantant comme pour la consoler: «Nous voici! Nous voici!» Le +bateau s'en allait à la dérive, la pauvre petite était là tout immobile +sur ses bas, les petits souliers rouges flottaient derrière mais ne +pouvaient atteindre la barque qui allait plus vite. + +«Peut-être la rivière va-t-elle m'emporter auprès de Kay», pensa Gerda +en reprenant courage. Elle se leva et durant des heures admira la beauté +des rives verdoyantes. Elle arriva ainsi à un grand champ de cerisiers +où se trouvait une petite maison avec de drôles de fenêtres rouges et +bleues et un toit de chaume. Devant elle, deux soldats de bois +présentaient les armes à ceux qui passaient. Gerda les appela croyant +qu'ils étaient vivants, mais naturellement ils ne répondirent pas, elle +les approcha de tout près et le flot poussa la barque droit vers la +terre. + +Gerda appela encore plus fort, alors sortit de la maison une vieille, +vieille femme qui s'appuyait sur un bâton à crochet, elle portait un +grand chapeau de soleil orné de ravissantes fleurs peintes. + +--Pauvre petite enfant, dit la vieille, comment es-tu venue sur ce fort +courant qui t'emporte loin dans le vaste monde? + +La vieille femme entra dans l'eau, accrocha le bateau avec le crochet de +son bâton, le tira à la rive et en fit sortir la petite fille. + +Gerda était bien contente de toucher le sol sec mais un peu effrayée par +cette vieille femme inconnue. + +--Viens me raconter qui tu es et comment tu es ici, disait-elle. + +La petite lui expliqua tout et la vieille branlait la tête en faisant +Hm! Hm! et comme Gerda, lui ayant tout dit, lui demandait si elle +n'avait pas vu le petit Kay, la femme lui répondit qu'il n'avait pas +passé encore, mais qu'il allait sans doute venir, qu'il ne fallait en +tout cas pas qu'elle s'en attriste mais qu'elle entre goûter ses +confitures de cerises, admirer ses fleurs plus belles que celles d'un +livre d'images; chacune d'elles savait raconter une histoire. + +Alors elle prit Gerda par la main et elles entrèrent dans la petite +maison dont la vieille femme ferma la porte. + +Les fenêtres étaient situées très haut et les vitres en étaient rouges, +bleues et jaunes, la lumière du jour y prenait des teintes étranges mais +sur la table il y avait de délicieuses cerises. Gerda en mangea autant +qu'il lui plut. Tandis qu'elle mangeait, la vieille peignait sa +chevelure avec un peigne d'or et ses cheveux blonds bouclaient et +brillaient autour de son aimable petit visage, tout rond, semblable à +une rose. + +--J'avais tant envie d'avoir une si jolie petite fille, dit la vieille, +tu vas voir comme nous allons bien nous entendre! + +À mesure qu'elle peignait les cheveux de Gerda, la petite oubliait de +plus en plus son camarade de jeu, car la vieille était une magicienne, +mais pas une méchante sorcière, elle s'occupait un peu de magie, comme +ça, seulement pour son plaisir personnel et elle avait très envie de +garder la petite fille auprès d'elle. + +C'est pourquoi elle sortit dans le jardin, tendit sa canne à crochet +vers tous les rosiers et, quoique chargés des fleurs les plus +ravissantes, ils disparurent dans la terre noire, on ne voyait même plus +où ils avaient été. La vieille femme avait peur que Gerda, en voyant les +roses, ne vint à se souvenir de son rosier à elle, de son petit camarade +Kay et qu'elle ne s'enfuie. + +Ensuite, elle conduisit Gerda dans le jardin fleuri. Oh! quel parfum +délicieux! Toutes les fleurs et les fleurs de toutes les saisons étaient +là dans leur plus belle floraison, nul livre d'images n'aurait pu être +plus varié et plus beau. Gerda sauta de plaisir et joua jusqu'au moment +où le soleil descendit derrière les grands cerisiers. Alors on la mit +dans un lit délicieux garni d'édredons de soie rouge bourrés de +violettes bleues, et elle dormit et rêva comme une princesse au jour de +ses noces. + +Le lendemain elle joua encore parmi les fleurs, dans le soleil--et les +jours passèrent. Gerda connaissait toutes les fleurs par leur nom, il y +en avait tant et tant et cependant il lui semblait qu'il en manquait +une, laquelle? Elle ne le savait pas. + +Un jour elle était là, assise, et regardait le chapeau de soleil de la +vieille femme avec les fleurs peintes où justement la plus belle fleur +était une rose. La sorcière avait tout à fait oublié de la faire +disparaître de son chapeau en même temps qu'elle faisait descendre dans +la terre les vraies roses. On ne pense jamais à tout! + +--Comment, s'écria Gerda, il n'y pas une seule rose ici? Elle sauta au +milieu de tous les parterres, chercha et chercha, mais n'en trouva +aucune. Alors elle s'assit sur le sol et pleura, mais ses chaudes larmes +tombèrent précisément à un endroit où un rosier s'était enfoncé, et +lorsque les larmes mouillèrent la terre, l'arbre reparut soudain plus +magnifiquement fleuri qu'auparavant. Gerda l'entoura de ses bras et +pensa tout d'un coup à ses propres roses de chez elle et à son petit ami +Kay. + +--Oh comme on m'a retardée, dit la petite fille. Et je devais chercher +Kay! Ne savez-vous pas où il est? demanda-t-elle aux roses. Croyez-vous +vraiment qu'il soit mort et disparu? + +--Non, il n'est pas mort, répondirent les roses, nous avons été sous la +terre, tous les morts y sont et Kay n'y était pas! + +--Merci, merci à vous, dit Gerda allant vers les autres fleurs. Elle +regarda dans leur calice en demandant: + +--Ne savez-vous pas où se trouve le petit Kay? + +Mais chaque fleur debout au soleil rêvait sa propre histoire, Gerda en +entendit tant et tant, aucune ne parlait de Kay. + +Mais que disait donc le lis rouge? + +--Entends-tu le tambour: Boum! boum! deux notes seulement, boum! boum! +écoute le chant de deuil des femmes, l'appel du prêtre. Dans son long +sari rouge, la femme hindoue est debout sur le bûcher, les flammes +montent autour d'elle et de son époux défunt, mais la femme hindoue +pense à l'homme qui est vivant dans la foule autour d'elle, à celui dont +les yeux brûlent, plus ardents que les flammes, celui dont le regard +touche son coeur plus que cet incendie qui bientôt réduira son corps en +cendres. La flamme du coeur peut-elle mourir dans les flammes du bûcher? + +--Je n'y comprends rien du tout, dit la petite Gerda. + +--C'est là mon histoire, dit le lis rouge. + +Et que disait le liseron? + +--Là-bas, au bout de l'étroit sentier de montagne est suspendu un vieux +castel, le lierre épais pousse sur les murs rongés, feuille contre +feuille, jusqu'au balcon où se tient une ravissante jeune fille. Elle se +penche sur la balustrade et regarde au loin sur le chemin. Aucune rose +dans le branchage n'est plus fraîche que cette jeune fille, aucune fleur +de pommier que le vent arrache à l'arbre et emporte au loin n'est plus +légère. Dans le froufrou de sa robe de soie, elle s'agite: «Ne vient-il +pas?». + +--Est-ce de Kay que tu parles? demanda Gerda. + +--Je ne parle que de ma propre histoire, de mon rêve, répondit le +liseron. + +Mais que dit le petit perce-neige? + +--Dans les arbres, cette longue planche suspendue par deux cordes, c'est +une balançoire. Deux délicieuses petites filles--les robes sont +blanches, de longs rubans verts flottent à leurs chapeaux--y sont +assises et se balancent. Le frère, plus grand qu'elles, se met debout +sur la balançoire, il passe un bras autour de la corde pour se tenir, il +tient d'une main une petite coupe, de l'autre une pipe d'écume et il +fait des bulles de savon. La balançoire va et vient, les bulles de savon +aux teintes irisées s'envolent, la dernière tient encore à la pipe et se +penche dans la brise. La balançoire va et vient. Le petit chien noir +aussi léger que les bulles de savon se dresse sur ses pattes de derrière +et veut aussi monter, mais la balançoire vole, le chien tombe, il aboie, +il est furieux, on rit de lui, les bulles éclatent. Voilà! une planche +qui se balance, une écume qui se brise, voilà ma chanson.... + +--C'est peut-être très joli ce que tu dis là, mais tu le dis tristement +et tu ne parles pas de Kay. + +Que dit la jacinthe? + +--Il y avait trois soeurs délicieuses, transparentes et délicates, la +robe de la première était rouge, celle de la seconde bleue, celle de la +troisième toute blanche. Elles dansaient en se tenant par la main près +du lac si calme, au clair de lune. Elles n'étaient pas filles des elfes +mais bien enfants des hommes. L'air embaumait d'un exquis parfum, les +jeunes filles disparurent dans la forêt. Le parfum devenait de plus en +plus fort--trois cercueils où étaient couchées les ravissantes filles +glissaient d'un fourré de la forêt dans le lac, les vers luisants +volaient autour comme de petites lumières flottantes. Dormaient-elles +ces belles filles? Étaient-elles mortes? Le parfum des fleurs dit +qu'elles sont mortes, les cloches sonnent pour les défuntes. + +--Tu me rends malheureuse, dit la petite Gerda. Tu as un si fort parfum, +qui me fait penser à ces pauvres filles. Hélas! le petit Kay est-il +vraiment mort? Les roses qui ont été sous la terre me disent que non. + +--Ding! Dong! sonnèrent les clochettes des jacinthes. Nous ne sonnons +pas pour le petit Kay, nous ne le connaissons pas. Nous chantons notre +chanson, c'est la seule que nous sachions. + +Gerda se tourna alors vers le bouton d'or qui brillait parmi les +feuilles vertes, luisant. + +--Tu es un vrai petit soleil! lui dit Gerda. Dis-moi si tu sais où je +trouverai mon camarade de jeu? + +Le bouton d'or brillait tant qu'il pouvait et regardait aussi la petite +fille. Mais quelle chanson savait-il? On n'y parlait pas non plus de +Kay: + +--Dans une petite ferme, le soleil brillait au premier jour du +printemps, ses rayons frappaient le bas du mur blanc du voisin, et tout +près poussaient les premières fleurs jaunes, or lumineux dans ces chauds +rayons. Grand-mère était assise dehors dans son fauteuil, sa petite +fille, la pauvre et jolie servante rentrait d'une courte visite, elle +embrassa la grand-mère. Il y avait de l'or du coeur dans ce baiser béni. +De l'or sur les lèvres, de l'or au fond de l'être, de l'or dans les +claires heures du matin. Voilà ma petite histoire, dit le bouton d'or. + +--Ma pauvre vieille grand-mère, soupira Gerda. Elle me regrette sûrement +et elle s'inquiète comme elle s'inquiétait pour Kay. Mais je rentrerai +bientôt et je ramènerai Kay. Cela ne sert à rien que j'interroge les +fleurs, elles ne connaissent que leur propre chanson, elles ne savent +pas me renseigner. + +Elle retroussa sa petite robe pour pouvoir courir plus vite, mais le +narcisse lui fit un croc-en-jambe au moment où elle sautait par-dessus +lui. Alors elle s'arrêta, regarda la haute fleur et demanda: + +--Sais-tu par hasard quelque chose? + +Elle se pencha très bas pour être près de lui. Et que dit-il? + +--Je me vois moi-même, je me vois moi-même! Oh! Oh! quel parfum je +répands! Là-haut dans la mansarde, à demi vêtue, se tient une petite +danseuse, tantôt sur une jambe, tantôt sur les deux, elle envoie +promener le monde entier de son pied, au fond elle n'est qu'une illusion +visuelle, pure imagination. Elle verse l'eau de la théière sur un +morceau d'étoffe qu'elle tient à la main, c'est son corselet--la +propreté est une bonne chose--la robe blanche est suspendue à la patère, +elle a aussi été lavée dans la théière et séchée sur le toit. Elle met +la robe et un fichu jaune safran autour du cou pour que la robe paraisse +plus blanche. La jambe en l'air! dressée sur une longue tige, c'est moi, +je me vois moi-même. + +--Mais je m'en moque, cria Gerda, pourquoi me raconter cela? + +Elle courut au bout du jardin. La porte était fermée, mais elle remua la +charnière rouillée qui céda, la porte s'ouvrit. Alors la petite Gerda, +sans chaussures, s'élança sur ses bas dans le monde. + +Elle se retourna trois fois, mais personne ne la suivait; à la fin, +lasse de courir, elle s'assit sur une grande pierre. Lorsqu'elle regarda +autour d'elle, elle vit que l'été était passé, on était très avancé dans +l'automne, ce qu'on ne remarquait pas du tout dans le jardin enchanté où +il y avait toujours du soleil et toutes les fleurs de toutes les +saisons. + +--Mon Dieu que j'ai perdu de temps! s'écria la petite Gerda. Voilà que +nous sommes en automne, je n'ai pas le droit de me reposer. + +Elle se leva et repartit. + +Comme ses petits pieds étaient endoloris et fatigués! Autour d'elle tout +était froid et hostile, les longues feuilles du saule étaient toutes +jaunes et le brouillard s'égouttait d'elles, une feuille après l'autre +tombait à terre, seul le prunellier avait des fruits âcres à vous en +resserrer toutes les gencives. Oh! que tout était gris et lourd dans le +vaste monde! + + + + +Quatrième histoire + +Prince et princesse + + +Encore une fois, Gerda dut se reposer, elle s'assit. Alors sur la neige +une corneille sautilla auprès d'elle, une grande corneille qui la +regardait depuis un bon moment en secouant la tête. Elle fit Kra! Kra! +bonjour, bonjour. Elle ne savait dire mieux, mais avait d'excellentes +intentions. Elle demanda à la petite fille où elle allait ainsi, toute +seule, à travers le monde. + +Le mot seule, Gerda le comprit fort bien, elle sentait mieux que +quiconque tout ce qu'il pouvait contenir, elle raconta toute sa vie à la +corneille et lui demanda si elle n'avait pas vu Kay. + +La corneille hochait la tête et semblait réfléchir. + +--Mais, peut-être bien, ça se peut.... + +--Vraiment! tu le crois? cria la petite fille. + +Elle aurait presque tué la corneille tant elle l'embrassait. + +--Doucement, doucement, fit la corneille. Je crois que ce pourrait bien +être Kay, mais il t'a sans doute oubliée pour la princesse. + +--Est-ce qu'il habite chez une princesse? demanda Gerda. + +--Oui, écoute, mais je m'exprime si mal dans ta langue. Si tu comprenais +le parler des corneilles, ce me serait plus facile. + +--Non, ça je ne l'ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mère le savait, +elle savait tout. Si seulement je l'avais appris! + +--Ça ne fait rien, je raconterai comme je pourrai, très mal sûrement. + +Et elle se mit à raconter. + +Dans ce royaume où nous sommes, habite une princesse d'une intelligence +extraordinaire. + +L'autre jour qu'elle était assise sur le trône--ce n'est pas si amusant +d'après ce qu'on dit-elle se mit à fredonner «Pourquoi ne pas me +marier?» + +--Tiens, ça me donne une idée! s'écria-t-elle. Et elle eut envie de se +marier, mais elle voulait un mari capable de répondre avec esprit quand +on lui parlait de toutes choses. + +--Chaque mot que je dis est la pure vérité, interrompit la corneille. +J'ai une fiancée qui est apprivoisée et se promène librement dans le +château, c'est elle qui m'a tout raconté. + +Sa fiancée était naturellement aussi une corneille, car une corneille +mâle cherche toujours une fiancée de son espèce. + +Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de coeurs et +l'initiale de la princesse. On y lisait que tout jeune homme de bonne +apparence pouvait monter au château et parler à la princesse, et celui +qui parlerait de façon que l'on comprenne tout de suite qu'il était bien +à sa place dans un château, que celui enfin qui parlerait le mieux, la +princesse le prendrait pour époux. + +--Oui! oui! tu peux m'en croire, c'est aussi vrai que me voilà, dit la +corneille, les gens accouraient, quelle foule, quelle presse, mais sans +succès le premier, ni le second jour. Ils parlaient tous très facilement +dans la rue, mais quand ils avaient dépassé les grilles du palais, vu +les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais en livrée d'or sur +les escaliers et les grands salons illuminés, ils étaient tout +déconcertés, ils se tenaient devant le trône où la princesse était +assise et ne savaient que dire sinon répéter le dernier mot qu'elle +avait prononcé, et ça elle ne se souciait nullement de l'entendre +répéter. On aurait dit que tous ces prétendants étaient tombés en +léthargie--jusqu'à ce qu'ils se retrouvent dehors, dans la rue, alors +ils retrouvaient la parole. Il y avait queue depuis les portes de la +ville jusqu'au château, affirma la corneille. Quand ils arrivaient au +château, on ne leur offrait même pas un verre d'eau. + +Les plus avisés avaient bien apporté des tartines mais ils ne +partageaient pas avec leurs voisins, ils pensaient: + +«S'il a l'air affamé, la princesse ne le prendra pas.» + +--Mais Kay, mon petit Kay, quand m'en parleras-tu? Était-il parmi tous +ces gens-là?--Patience! patience! nous y sommes. Le troisième jour +arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, il monta d'un pas +décidé jusqu'au château, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait +de beaux cheveux longs, mais ses vêtements étaient bien pauvres. + +--C'était Kay, jubila Gerda. Enfin je l'ai trouvé. + +Et elle battit des mains. + +--Il avait un petit sac sur le dos, dit la corneille. + +--Non, c'était sûrement son traîneau, dit Gerda, il était parti avec. + +--Possible, répondit la corneille, je n'y ai pas regardé de si près, +mais ma fiancée apprivoisée m'a dit que lorsqu'il entra par le grand +portail, qu'il vit les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais +des escaliers vêtus d'or, il ne fut pas du tout intimidé, il les salua, +disant: + +--Comme ce doit être ennuyeux de rester sur l'escalier, j'aime mieux +entrer. Les salons étaient brillamment illuminés, les Conseillers +particuliers et les Excellences marchaient pieds nus et portaient des +plats en or, c'était quelque chose de très imposant. Il avait des +souliers qui craquaient très fort, mais il ne se laissa pas +impressionner. + +--C'est sûrement Kay, dit Gerda, je sais qu'il avait des souliers neufs +et je les entendais craquer dans la chambre de grand-maman. + +Mais plein d'assurance, il s'avança jusque devant la princesse qui était +assise sur une perle grande comme une roue de rouet. + +Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les servantes de +leurs servantes, et tous les chevaliers avec leurs serviteurs et les +serviteurs de leurs serviteurs qui eux-mêmes avaient droit à un petit +valet, se tenaient debout tout autour et plus ils étaient près de la +porte, plus ils avaient l'air fier. Le valet du domestique du premier +serviteur qui se promène toujours en pantoufles, on ose à peine le +regarder tellement il a l'air fier debout devant la porte. + +--Mais est-ce que Kay a tout de même eu la princesse? + +--Si je n'étais pas corneille, je l'aurais prise. Il était décidé et +charmant, il n'était pas venu en prétendant mais seulement pour juger de +l'intelligence de la princesse et il la trouva remarquable... et elle le +trouva très bien aussi. + +--C'était lui, c'était Kay, s'écria Gerda, il était si intelligent, il +savait calculer de tête même avec les chiffres décimaux. Oh! conduis-moi +au château.... + +--C'est vite dit, répartit la corneille, mais comment? J'en parlerai à +ma fiancée apprivoisée, elle saura nous conseiller car il faut bien que +je te dise qu'une petite fille comme toi ne peut pas entrer là +régulièrement. + +--Si, j'irai, dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis là il sortira +tout de suite pour venir me chercher. + +--Attends-moi là près de l'escalier. + +Elle secoua la tête et s'envola. + +Il faisait nuit lorsque la corneille revint. + +--Kra! Kra! fit-elle. Ma fiancée te fait dire mille choses et voici pour +toi un petit pain qu'elle a pris à la cuisine. Ils ont assez de pain +là-dedans et tu dois avoir faim. Il est impossible que tu entres au +château--tu n'as pas de chaussures--les gardes en argent et les laquais +en or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tout de même y +aller. Ma fiancée connaît un petit escalier dérobé qui conduit à la +chambre à coucher et elle sait où elle peut en prendre la clé. + +Alors la corneille et Gerda s'en allèrent dans le jardin, dans les +grandes allées où les feuilles tombaient l'une après l'autre, puis au +château où les lumières s'éteignaient l'une après l'autre et la +corneille conduisit Gerda jusqu'à une petite porte de derrière qui était +entrebâillée. + +Oh! comme le coeur de Gerda battait d'inquiétude et de désir, comme si +elle faisait quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement +savoir s'il s'agissait bien de Kay--oui, ce ne pouvait être que lui, +elle pensait si intensément à ses yeux intelligents, à ses longs +cheveux, elle le voyait vraiment sourire comme lorsqu'ils étaient à la +maison sous les roses. Il serait sûrement content de la voir, de savoir +quel long chemin elle avait fait pour le trouver. + +Les voilà dans l'escalier où brûlait une petite lampe sur un buffet; au +milieu du parquet se tenait la corneille apprivoisée qui tournait la +tête de tous les côtés et considérait Gerda, laquelle fit une révérence +comme grand-mère le lui avait appris. + +--Mon fiancé m'a dit tant de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la +corneille apprivoisée, du reste votre curriculum vitae, comme on dit, +est si touchant. Voulez-vous tenir la lampe, je marcherai devant. Nous +irons tout droit, ici nous ne rencontrerons personne. + +--Il me semble que quelqu'un marche juste derrière nous, dit Gerda. +Quelque chose passa près d'elle en bruissant, sur les murs glissaient +des ombres: chevaux aux crinières flottantes et aux jambes fines, jeunes +chasseurs, cavaliers et cavalières. + +--Rêves que tout cela, dit la corneille. Ils viennent seulement orienter +vers la chasse les rêves de nos princes, nous pourrons d'autant mieux +les contempler dans leur lit. Mais autre chose: si vous entrez en grâce +et prenez de l'importance ici, vous montrerez-vous reconnaissante? + +--Ne parlons pas de ça, dit la corneille de la forêt. + +Ils entrèrent dans la première salle tendue de satin rose à grandes +fleurs, les rêves les avaient dépassés et couraient si vite que Gerda ne +put apercevoir les hauts personnages. Les salles se succédaient l'une +plus belle que l'autre, on en était impressionné... et ils arrivèrent à +la chambre à coucher. + +Le plafond ressemblait à un grand palmier aux feuilles de verre +précieux, et au milieu du parquet se trouvaient, accrochés à une tige +d'or, deux lits qui ressemblaient à des lis, l'un était blanc et la +princesse y était couchée, l'autre était rouge et c'est dans celui-là +que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle écarta quelques pétales +rouges et aperçut une nuque brune. + +--Oh! c'est Kay! cria-t-elle tout haut en élevant la lampe vers lui. + +Les rêves à cheval bruissaient dans la chambre. Il s'éveilla, tourna la +tête vers elle--et ce n'était pas le petit Kay.... + +Le prince ne lui ressemblait que par la nuque mais il était jeune et +beau. + +Alors la petite Gerda se mit à pleurer, elle raconta toute son histoire +et ce que les corneilles avaient fait pour l'aider. + +--Pauvre petite, s'exclamèrent le prince et la princesse. Ils louèrent +grandement les corneilles, déclarant qu'ils n'étaient pas du tout fâchés +mais qu'elles ne devaient tout de même pas recommencer. Cependant ils +voulaient leur donner une récompense. + +--Voulez-vous voler librement? demanda la princesse, ou voulez-vous +avoir la charge de corneilles de la cour ayant droit à tous les déchets +de la cuisine? + +Les deux corneilles firent la révérence et demandèrent une charge fixe; +elles pensaient à leur vieillesse et qu'il est toujours bon d'avoir +quelque chose de sûr pour ses vieux jours. + +Le prince se leva de son lit et permit à Gerda d'y dormir. Il ne pouvait +vraiment faire plus. Elle joignit ses petites mains et pensa: + +«Comme il y a des êtres humains et aussi des animaux qui sont bons!» +Là-dessus elle ferma les yeux et s'endormit délicieusement. + +Tous les rêves voltigèrent à nouveau autour d'elle, cette fois ils +avaient l'air d'anges du Bon Dieu, ils portaient un petit traîneau sur +lequel était assis Kay qui saluait. Mais tout ceci n'était que rêve et +disparut dès qu'elle s'éveilla. + +Le lendemain on la vêtit de la tête aux pieds de soie et de velours, +elle fut invitée à rester au château et à couler des jours heureux mais +elle demanda seulement une petite voiture attelée d'un cheval et une +paire de petites bottines, elle voulait repartir de par le monde pour +retrouver Kay. + +On lui donna de petites bottines et un manchon, on l'habilla à ravir et +au moment de partir un carrosse d'or pur attendait devant la porte. La +corneille de la forêt, mariée maintenant, les accompagna pendant trois +lieues, assise à côté de la petite fille car elle ne pouvait supporter +de rouler à reculons, la deuxième corneille, debout à la porte, battait +des ailes, souffrant d'un grand mal de tête pour avoir trop mangé depuis +qu'elle avait obtenu un poste fixe, elle ne pouvait les accompagner. Le +carrosse était bourré de craquelins sucrés, de fruits et de pains +d'épice. + +--Adieu! Adieu! criaient le prince et la princesse. + +Gerda pleurait, la corneille pleurait, les premières lieues passèrent +ainsi, puis la corneille fit aussi ses adieux et ce fut la plus dure +séparation. Elle s'envola dans un arbre et battit de ses ailes noires +aussi longtemps que fut en vue la voiture qui rayonnait comme le soleil +lui-même. + + + + +Cinquième histoire + +La petite fille des brigands + + +On roulait à travers la sombre forêt et le carrosse luisait comme un +flambeau. Des brigands qui se trouvaient là en eurent les yeux blessés, +ils ne pouvaient le supporter. + +--De l'or! de l'or! criaient-ils. + +S'élançant à la tête des chevaux, ils massacrèrent les petits +postillons, le cocher et les valets et tirèrent la petite Gerda hors de +la voiture. + +--Elle est grassouillette, elle est mignonne et nourrie d'amandes, dit +la vieille brigande qui avait une longue barbe broussailleuse et des +sourcils qui lui tombaient sur les yeux. C'est joli comme un petit +agneau gras, ce sera délicieux à manger. + +Elle tira son grand couteau et il luisait d'une façon terrifiante. + +--Aie! criait en même temps cette mégère. + +Sa propre petite fille qu'elle portait sur le dos et qui était sauvage +et mal élevée à souhait, venait de la mordre à l'oreille. + +--Sale petite! fit la mère. + +Elle n'eut pas le temps de tuer Gerda, sa petite fille lui dit: + +--Elle jouera avec moi, qu'elle me donne son manchon, sa jolie robe et +je la laisserai coucher dans mon lit. + +Elle mordit de nouveau sa mère qui se débattait et se tournait de tous +les côtés. Les brigands riaient. + +--Voyez comme elle danse avec sa petite! + +--Je veux monter dans le carrosse, dit la petite fille des brigands. + +Et il fallut en passer par où elle voulait, elle était si gâtée et si +difficile. Elle s'assit auprès de Gerda et la voiture repartit +par-dessus les souches et les broussailles plus profondément encore dans +la forêt. La fille des brigands était de la taille de Gerda mais plus +forte, plus large d'épaules, elle avait le teint sombre et des yeux +noirs presque tristes. Elle prit Gerda par la taille, disant: + +--Ils ne te tueront pas tant que je ne serai pas fâchée avec toi. Tu es +sûrement une princesse. + +--Non, répondit Gerda. + +Et elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé et combien elle aimait +le petit Kay. + +La fille des brigands la regardait d'un air sérieux, elle fit un signe +de la tête. + +Elle essuya les yeux de Gerda et mit ses deux mains dans le manchon. +Qu'il était doux! + +Le carrosse s'arrêta, elles étaient au milieu de la cour d'un château de +brigands, tout lézardé du haut en bas, des corbeaux, des corneilles +s'envolaient de tous les trous et les grands bouledogues, qui avaient +chacun l'air capable d'avaler un homme, bondissaient mais n'aboyaient +pas, cela leur était défendu. + +Dans la grande vieille salle noire de suie, brûlait sur le dallage de +pierres un grand feu, la fumée montait vers le plafond et cherchait une +issue, une grande marmite de soupe bouillait et sur des broches +rôtissaient lièvres et lapins. + +--Tu vas dormir avec moi et tous mes petits animaux préférés! dit la +fille des brigands. + +Après avoir bu et mangé elles allèrent dans un coin où il y avait de la +paille et des couvertures. Au-dessus, sur des lattes et des barreaux se +tenaient une centaine de pigeons qui avaient tous l'air de dormir mais +ils tournèrent un peu la tête à l'arrivée des fillettes. + +--Ils sont tous à moi, dit la petite fille des brigands. + +Elle attrapa un des plus proches, le tint par les pattes. + +--Embrasse-le! cria-t-elle en le claquant à la figure de Gerda. + +--Et voilà toutes les canailles de la forêt, continua-t-elle, en +montrant une quantité de barreaux masquant un trou très haut dans le +mur. + +--Ce sont les canailles de la forêt, ces deux-là, ils s'envolent tout de +suite si on ne les enferme pas bien. Et voici le plus chéri, mon vieux +Bée! + +Elle tira par une corne un renne qui portait un anneau de cuivre poli +autour du cou et qui était attaché. + +--Il faut aussi l'avoir à la chaîne celui-là, sans quoi il bondit et +s'en va. Tous les soirs je lui caresse le cou avec mon couteau aiguisé, +il en a une peur terrible, ajouta-t-elle. + +Elle prit un couteau dans une fente du mur et le fit glisser sur le cou +du pauvre renne qui ruait, mais la fille des brigands ne faisait qu'en +rire. Elle entraîna Gerda vers le lit. + +--Est-ce que tu le gardes près de toi pour dormir? demanda Gerda. + +--Je dors toujours avec un couteau, dit la fille des brigands. On ne +sait jamais ce qui peut arriver. Mais répète-moi ce que tu me racontais +de Kay. + +Tandis que la petite Gerda racontait, les pigeons de la forêt +roucoulaient là-haut dans leur cage, les autres pigeons dormaient. La +fille des brigands dormait et ronflait, une main passée autour du cou de +Gerda et le couteau dans l'autre, mais Gerda ne put fermer l'oeil, ne +sachant si elle allait vivre ou mourir. + +Alors, les pigeons de la forêt dirent: + +--Crouou! Crouou! nous avons vu le petit Kay. Une poule blanche portait +son traîneau, lui était assis dans celui de la Reine des Neiges, qui +volait bas au-dessus de la forêt, nous étions dans notre nid, la Reine a +soufflé sur tous les jeunes et tous sont morts, sauf nous deux. Crouou! +Crouou! + +--Que dites-vous là-haut? cria Gerda. Où la Reine des Neiges est-elle +partie? + +--Elle allait sûrement vers la Laponie où il y a toujours de la neige et +de la glace. Demande au renne qui est attaché à la corde. + +--Il y a de glace et de la neige, c'est agréable et bon, dit le renne. +Là, on peut sauter, libre, dans les grandes plaines brillantes, c'est là +que la Reine des Neiges a sa tente d'été, mais son véritable château est +près du pôle Nord, sur une île appelée Spitzberg. + +--Oh! mon Kay, mon petit Kay, soupira Gerda. + +--Si tu ne te tiens pas tranquille, dit la fille des brigands à demi +réveillée, je te plante le couteau dans le ventre. + +Au matin Gerda raconta à la fillette ce que les pigeons, le renne, lui +avaient dit et la fille des brigands avait un air très sérieux, elle +disait: + +--Ça m'est égal! ça m'est égal! + +--Sais-tu où est la Laponie? demanda-t-elle au renne. + +--Qui pourrait le savoir mieux que moi, répondit l'animal dont les yeux +étincelèrent. C'est là que je suis né, que j'ai joué et bondi sur les +champs enneigés. + +--Écoute, dit la fille des brigands à Gerda, tu vois que maintenant tous +les hommes sont partis, la mère est toujours là et elle restera, mais +bientôt elle va se mettre à boire à même cette grande bouteille là-bas +et elle se paiera ensuite un petit somme supplémentaire--alors je ferai +quelque chose pour toi. + +Lorsque la mère eut bu la bouteille et se fut rendormie, la fille des +brigands alla vers le renne et lui dit: + +--Cela m'aurait amusé de te chatouiller encore souvent le cou avec mon +couteau aiguisé car tu es si amusant quand tu as peur, mais tant pis, je +vais te détacher et t'aider à sortir pour que tu puisses courir jusqu'en +Laponie mais il faudra prendre tes jambes à ton cou et m'apporter cette +petite fille au château de la Reine des Neiges où est son camarade de +jeu. Tu as sûrement entendu ce qu'elle a raconté, elle parlait assez +fort et tu es toujours à écouter. + +Le renne sauta en l'air de joie. La fille des brigands souleva Gerda et +prit la précaution de l'attacher fermement sur le dos de la bête, elle +la fit même asseoir sur un petit coussin. + +--Ça m'est égal, dit-elle. Prends tes bottines fourrées car il fera +froid, mais le manchon je le garde, il est trop joli. Et comme je ne +veux pas que tu aies froid, voilà les immense moufles de ma mère, elles +te monteront jusqu'au coude, fourre-moi tes mains là-dedans. Et voilà, +par les mains tu ressembles à mon affreuse mère. + +Gerda pleurait de joie. + +--Assez de pleurnicheries, je n'aime pas ça, tu devrais avoir l'air +contente au contraire, voilà deux pains et un jambon, tu ne souffriras +pas de la faim. + +Elle attacha les deux choses sur le renne, ouvrit la porte, enferma les +grands chiens, puis elle coupa avec son couteau la corde du renne et lui +dit: + +--Va maintenant, cours, mais fais bien attention à la petite fille. + +Gerda tendit ses mains gantées des immenses moufles vers la fille des +brigands pour dire adieu et le renne détala par-dessus les buissons et +les souches, à travers la grande forêt par les marais et par la steppe, +il courait tant qu'il pouvait. Les loups hurlaient, les corbeaux +croassaient. Le ciel faisait pfut! pfut! comme s'il éternuait rouge. + +--C'est la chère vieille aurore boréale, dit le renne, regarde cette +lumière! + +Et il courait, il courait, de jour et de nuit. + +On mangea les pains, et le jambon aussi. Et ils arrivèrent en Laponie. + + + + +Sixième histoire + +La femme lapone et la finnoise + + +Ils s'arrêtèrent près d'une petite maison très misérable, le toit +descendait jusqu'à terre et la porte était si basse que la famille +devait ramper sur le ventre pour y entrer. Il n'y avait personne au +logis qu'une vieille femme lapone qui faisait cuire du poisson sur une +lampe à huile de foie de morue. Le renne lui raconta toute l'histoire de +Gerda, mais d'abord la sienne qui semblait être beaucoup plus importante +et Gerda était si transie de froid qu'elle ne pouvait pas parler. + +--Hélas! pauvres de vous, s'écria la femme, vous avez encore beaucoup à +courir, au moins cent lieues encore pour atteindre le Finmark, c'est là +qu'est la maison de campagne de la Reine des Neiges, et les aurores +boréales s'y allument chaque soir. Je vais vous écrire un mot sur un +morceau de morue, je n'ai pas de papier, et vous le porterez à la femme +finnoise là-haut, elle vous renseignera mieux que moi. + +Lorsque Gerda fut un peu réchauffée, quand elle eut bu et mangé, la +femme lapone écrivit quelques mots sur un morceau de morue séchée, +recommanda à Gerda d'y faire bien attention, attacha de nouveau la +petite fille sur le renne--et en route! Pfut! pfut! entendait-on dans +l'air, la plus jolie lumière bleue brûlait là-haut. + +Ils arrivèrent au Finmark et frappèrent à la cheminée de la finnoise car +là il n'y avait même pas de porte. + +Quelle chaleur dans cette maison! la Finnoise y était presque nue, +petite et malpropre. Elle défit rapidement les vêtements de Gerda, lui +enleva les moufles et les bottines pour qu'elle n'ait pas trop chaud, +mit un morceau de glace sur la tête du renne et commença à lire ce qui +était écrit sur la morue séchée. Elle lut et relut trois fois, ensuite, +comme elle le savait par coeur, elle mit le morceau de poisson à cuire +dans la marmite, c'était bon à manger et elle ne gaspillait jamais rien. + +Le renne raconta d'abord sa propre histoire puis celle de Gerda. La +Finnoise clignait de ses yeux intelligents mais ne disait rien. + +--Tu es très remarquable, dit le renne, je sais que tu peux attacher +tous les vents du monde avec un simple fil à coudre, si le marin défait +un noeud il a bon vent. S'il défait un second noeud, il vente fort, et +s'il défait le troisième et le quatrième, la tempête est si terrible que +les arbres des forêts sont renversés. Ne veux-tu pas donner à cette +petite fille un breuvage qui lui assure la force de douze hommes et lui +permette de vaincre la Reine des Neiges? + +--La force de douze hommes, dit la Finnoise, oui, ça suffira bien. + +Elle alla vers une tablette, y prit une grande peau roulée, la déroula. +D'étranges lettres y étaient gravées, la Finnoise les lisait et des +gouttes de sueur tombaient de son front. + +Le renne la pria encore si fort pour Gerda et la petite la regarda avec +des yeux si suppliants, si pleins de larmes que la Finnoise se remit à +cligner des siens. Elle attira le renne dans un coin et lui murmura +quelque chose tout en lui mettant de la glace fraîche sur la tête. + +--Le petit Kay est en effet chez la Reine des Neiges et il y est +parfaitement heureux, il pense qu'il se trouve là dans le lieu le +meilleur du monde, mais tout ceci vient de ce qu'il a reçu un éclat de +verre dans le coeur et une poussière de verre dans l'oeil, il faut que +ce verre soit extirpé sinon il ne deviendra jamais un homme et la Reine +des Neiges conservera son pouvoir sur lui. + +--Mais ne peux-tu faire prendre à Gerda un breuvage qui lui donnerait un +pouvoir magique sur tout cela? + +--Je ne peux pas lui donner un pouvoir plus grand que celui qu'elle a +déjà. Ne vois-tu pas comme il est grand, ne vois-tu pas comme les hommes +et les animaux sont forcés de la servir, comment pieds nus elle a réussi +à parcourir le monde? Ce n'est pas par nous qu'elle peut gagner son +pouvoir qui réside dans son coeur d'enfant innocente et gentille. Si +elle ne peut pas par elle-même entrer chez la Reine des Neiges et +arracher les morceaux de verre du coeur et des yeux de Kay, nous, nous +ne pouvons l'aider. + +Le jardin de la Reine commence à deux lieues d'ici, conduis la petite +fille jusque-là, fais-la descendre près du buisson qui, dans la neige, +porte des baies rouges, ne tiens pas de parlotes inutiles et reviens au +plus vite. + +Ensuite la femme finnoise souleva Gerda et la replaça sur le dos du +renne qui repartit à toute allure. + +--Oh! Je n'ai pas mes bottines, je n'ai pas mes moufles, criait la +petite Gerda, s'en apercevant dans le froid cuisant. + +Le renne n'osait pas s'arrêter, il courait, il courait.... Enfin il +arriva au grand buisson qui portait des baies rouges, là il mit Gerda à +terre, l'embrassa sur la bouche. De grandes larmes brillantes roulaient +le long des joues de l'animal et il se remit à courir, aussi vite que +possible pour s'en retourner. + +Et voilà! la pauvre Gerda, sans chaussures, sans gants, dans le terrible +froid du Finmark. + +Elle se mit à courir en avant aussi vite que possible mais un régiment +de flocons de neige venaient à sa rencontre, ils ne tombaient pas du +ciel qui était parfaitement clair et où brillait l'aurore boréale, ils +couraient sur la terre et à mesure qu'ils s'approchaient, ils devenaient +de plus en plus grands. Gerda se rappelait combien ils étaient grands et +bien faits le jour où elle les avait regardés à travers la loupe, mais +ici ils étaient encore bien plus grands, effrayants, vivants, l'avant +garde de la Reine des Neiges. Ils prenaient les formes les plus +bizarres, quelques uns avaient l'air de grands hérissons affreux, +d'autres semblaient des noeuds de serpents avançant leurs têtes, +d'autres ressemblaient à de gros petits ours au poil luisant. Ils +étaient tous d'une éclatante blancheur. + +Alors la petite Gerda se mit à dire sa prière. Le froid était si intense +que son haleine sortait de sa bouche comme une vraie fumée, cette +haleine devint de plus en plus dense et se transforma en petits anges +lumineux qui grandissaient de plus en plus en touchant la terre, ils +avaient tous des casques sur la tête, une lance et un bouclier dans les +mains, ils étaient de plus en plus nombreux. Lorsque Gerda eut fini sa +prière ils formaient une légion autour d'elle. Ils combattaient de leurs +lances les flocons de neige et les faisaient éclater en mille morceaux +et la petite Gerda s'avança d'un pas assuré, intrépide. Les anges lui +tapotaient les pieds et les mains, elle ne sentait plus le froid et +marchait rapidement vers le château. + +Maintenant il nous faut d'abord voir comment était Kay. Il ne pensait +absolument pas à la petite Gerda, et encore moins qu'elle pût être là, +devant le château. + + + + +Septième histoire + +Ce qui s'était passe au château de la reine des neiges et ce qui eut +lieu par la suite + + +Les murs du château étaient faits de neige pulvérisée, les fenêtres et +les portes de vents coupants, il y avait plus de cent salles formées par +des tourbillons de neige. La plus grande s'étendait sur plusieurs +lieues, toutes étaient éclairées de magnifiques aurores boréales, elles +étaient grandes, vides, glacialement froides et étincelantes. + +Aucune gaieté ici, pas le plus petit bal d'ours où le vent aurait pu +souffler et les ours blancs marcher sur leurs pattes de derrière en +prenant des airs distingués. Pas la moindre partie de cartes amenant des +disputes et des coups, pas la moindre invitation au café de ces +demoiselles les renardes blanches, les salons de la Reine des Neiges +étaient vides, grands et glacés. Les aurores boréales luisaient si +vivement et si exactement que l'on pouvait prévoir le moment où elles +seraient à leur apogée et celui où, au contraire, elles seraient à leur +décrue la plus marquée. Au milieu de ces salles neigeuses, vides et sans +fin, il y avait un lac gelé dont la glace était brisée en mille +morceaux, mais en morceaux si identiques les uns aux autres que c'était +une véritable merveille. Au centre trônait la Reine des Neiges quand +elle était à la maison. Elle disait qu'elle siégerait là sur le miroir +de la raison, l'unique et le meilleur au monde. + +Le petit Kay était bleu de froid, même presque noir, mais il ne le +remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlevé la possibilité de +sentir le frisson du froid et son coeur était un bloc de glace--ou tout +comme. Il cherchait à droite et à gauche quelques morceaux de glace +plats et coupants qu'il disposait de mille manières, il voulait obtenir +quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image +en assemblant de petites plaques de bois découpées (ce que nous appelons +jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus +compliquées, ce qu'il appelait le «jeu de glace de la raison» qui +prenait à ses yeux une très grande importance, par suite de l'éclat de +verre qu'il avait dans l'oeil. Il formait avec ces morceaux de glace un +mot mais n'arrivait jamais à obtenir le mot exact qu'il aurait voulu, le +mot «Éternité». La Reine des Neiges lui avait dit: + +--Si tu arrives à former ce mot, tu deviendras ton propre maître, je +t'offrirai le monde entier et une paire de nouveaux patins. Mais il n'y +arrivait pas.... + +--Maintenant je vais m'envoler vers les pays chauds, dit la Reine, je +veux jeter un coup d'oeil dans les marmites noires. + +Elle parlait des volcans qui crachent le feu, l'Etna et le Vésuve. + +--Je vais les blanchir; un peu de neige, cela fait partie du voyage et +fait très bon effet sur les citronniers et la vigne. + +Elle s'envola et Kay resta seul dans les immenses salles vides. Il +regardait les morceaux de glace et réfléchissait, il réfléchissait si +intensément que tout craquait en lui, assis là raide, immobile, on +aurait pu le croire mort, gelé. + +Et c'est à ce moment que la petite Gerda entra dans le château par le +grand portail fait de vents aigus. Elle récita sa prière du soir et le +vent s'apaisa comme s'il allait s'endormir. Elle entra dans la grande +salle vide et glacée.... Alors elle vit Kay, elle le reconnut, elle lui +sauta au cou, le tint serré contre elle et elle criait: + +--Kay! mon gentil petit Kay! je te retrouve enfin. + +Mais lui restait immobile, raide et froid--alors Gerda pleura de chaudes +larmes qui tombèrent sur la poitrine du petit garçon, pénétrèrent +jusqu'à son coeur, firent fondre le bloc de glace, entraînant l'éclat de +verre qui se trouvait là. + +Il la regarda, elle chantait le psaume: + + _Les roses poussent dans les vallées_ + _Où l'enfant Jésus vient nous parler._ + +Alors Kay éclata en sanglots. Il pleura si fort que la poussière de +glace coula hors de son oeil. Il reconnut Gerda et cria débordant de +joie: + +--Gerda, chère petite Gerda, où es-tu restée si longtemps? Ou ai-je été +moi-même? Il regarda alentour. + +--Qu'il fait froid ici, que tout est vide et grand. + +Il se serrait contre sa petite amie qui riait et pleurait de joie. Un +infini bonheur s'épanouissait, les morceaux de glace eux-mêmes dansaient +de plaisir, et lorsque les enfants s'arrêtèrent, fatigués, ils formaient +justement le mot que la Reine des Neiges avait dit à Kay de composer: +«Éternité». Il devenait donc son propre maître, elle devait lui donner +le monde et une paire de patins neufs. + +Gerda lui baisa les joues et elles devinrent roses, elle baisa ses yeux +et ils brillèrent comme les siens, elle baisa ses mains et ses pieds et +il redevint sain et fort. La Reine des Neiges pouvait rentrer, la lettre +de franchise de Kay était là écrite dans les morceaux de glace +étincelants: Éternité.... + +Alors les deux enfants se prirent par la main et sortirent du grand +château. Ils parlaient de grand-mère et des rosiers sur le toit, les +vents s'apaisaient, le soleil se montrait. Ils atteignirent le buisson +aux baies rouges, le renne était là et les attendait. Il avait avec lui +une jeune femelle dont le pis était plein, elle donna aux enfants son +lait chaud et les baisa sur la bouche. + +Les deux animaux portèrent Kay et Gerda d'abord chez la femme finnoise +où ils se réchauffèrent dans sa chambre, et qui leur donna des +indications pour le voyage de retour, puis chez la femme lapone qui leur +avait cousu des vêtements neufs et avait préparé son traîneau. + +Les deux rennes bondissaient à côté d'eux tandis qu'ils glissaient sur +le traîneau, ils les accompagnèrent jusqu'à la frontière du pays où se +montraient les premières verdures: là ils firent leurs adieux aux rennes +et à la femme lapone. + +--Adieu! Adieu! dirent-ils tous. + +Les premiers petits oiseaux se mirent à gazouiller, la forêt était +pleine de pousses vertes. Et voilà que s'avançait vers eux sur un +magnifique cheval que Gerda reconnut aussitôt (il avait été attelé +devant le carrosse d'or), s'avançait vers eux une jeune fille portant un +bonnet rouge et tenant des pistolets devant elle, c'était la petite +fille des brigands qui s'ennuyait à la maison et voulait voyager, +d'abord vers le nord, ensuite ailleurs si le nord ne lui plaisait pas. + +--Tu t'y entends à faire trotter le monde, dit-elle au petit Kay, je me +demande si tu vaux la peine qu'on coure au bout du monde pour te +chercher. + +Gerda lui caressa les joues et demanda des nouvelles du prince et de la +princesse. + +--Ils sont partis à l'étranger, dit la fille des brigands. + +--Et la corneille? demanda Gerda. + +--La corneille est morte, répondit-elle. Sa chérie apprivoisée est veuve +et porte un bout de laine noire à la patte, elle se plaint +lamentablement, quelle bêtise! Mais raconte-moi ce qui t'est arrivé et +comment tu l'as retrouvé? + +Gerda et Kay racontaient tous les deux en même temps. + +--Et patati, et patata, dit la fille des brigands, elle leur serra la +main à tous les deux et promit, si elle traversait leur ville, d'aller +leur rendre visite... et puis elle partit dans le vaste monde. + +Kay et Gerda allaient la main dans la main et tandis qu'ils marchaient, +un printemps délicieux plein de fleurs et de verdure les enveloppait. +Les cloches sonnaient, ils reconnaissaient les hautes tours, la grande +ville où ils habitaient. Il allèrent à la porte de grand-mère, montèrent +l'escalier, entrèrent dans la chambre où tout était à la même place +qu'autrefois. La pendule faisait tic-tac, les aiguilles tournaient, mais +en passant la porte, ils s'aperçurent qu'ils étaient devenus des grandes +personnes. + +Les rosiers dans la gouttière étendaient leurs fleurs à travers les +fenêtres ouvertes. Leurs petites chaises d'enfants étaient là. Kay et +Gerda s'assirent chacun sur la sienne en se tenant toujours la main, ils +avaient oublié, comme on oublie un rêve pénible, les splendeurs vides du +château de la Reine des Neiges. Grand-mère était assise dans le clair +soleil de Dieu et lisait la Bible à voix haute: «Si vous n'êtes pas +semblables à des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.» + +Kay et Gerda se regardèrent dans les yeux et comprirent d'un coup le +vieux psaume: + + _Les roses poussent dans les vallées_ + _Où l'enfant Jésus vient nous parler._ + +Ils étaient assis là, tous deux, adultes et cependant enfants, enfants +par le coeur.... + +C'était l'été, le doux été béni. + + + + +Une rose de la tombe d'Homère + + +Dans tous les chants d'Orient on parle de l'amour du rossignol pour la +rose. Dans les nuits silencieuses, le troubadour ailé chante sa sérénade +à la fleur suave. + +Non loin de Smyrne, sous les hauts platanes, là où le marchand pousse +ses chameaux chargés de marchandises qui lèvent fièrement leurs longs +cous et foulent maladroitement la terre sacrée, j'ai vu une haie de +rosiers en fleurs. Des pigeons sauvages volaient entre les branches des +hauts arbres et leurs ailes scintillaient dans les rayons de soleil +comme si elles étaient nacrées. + +Une rose de la haie vivante était la plus belle de toutes, et c'est à +elle que le rossignol chanta sa douleur. Mais la rose se tut, pas une +seule goutte de rosée en guise de larme de compassion ne glissa sur ses +pétales, elle se pencha seulement sur quelques grandes pierres. + +--Ci-gît le plus grand chanteur de ce monde, dit la rose. Au-dessus de +sa tombe je veux répandre mon parfum, et sur sa tombe je veux étaler mes +pétales quand la tempête me les arrachera. Le chanteur de l'Iliade est +devenu poussière de cette terre où je suis née. Moi, rose de la tombe +d'Homère, suis trop sacrée pour fleurir pour n'importe quel pauvre +rossignol. + +Et le rossignol chanta à en mourir. + +Le chamelier arriva avec ses chameaux chargés et ses esclaves noirs. Son +jeune fils trouva l'oiseau mort et enterra le petit chanteur dans la +tombe du grand Homère; et la rose frissonna dans le vent. Le soir, la +rose s'épanouit comme jamais et elle rêva que c'était un beau jour +ensoleillé. Puis un groupe de Francs, en pèlerinage à la tombe d'Homère, +s'approcha. Il y avait parmi eux un chanteur du nord, du pays du +brouillard et des aurores boréales. Il cueillit la rose, l'inséra dans +son livre et l'emporta ainsi sur un autre continent, dans son pays +lointain. La rose fana de chagrin et demeura aplatie dans le livre. +Lorsque le chanteur revint chez lui, il ouvrit le livre et dit: Voici +une rose de la tombe d'Homère. + +Tel fut le rêve de la petite rose lorsqu'elle s'éveilla et tressaillit +de froid. Des gouttes de rosée tombèrent de ses pétales et, lorsque le +soleil se leva, elle s'épanouit comme jamais auparavant. Les journées +torrides étaient là, puisqu'elle était dans son Asie natale. Soudain, +des pas résonnèrent, les Francs étrangers qu'elle avait vus dans son +rêve arrivaient, et parmi eux le poète du nord. Il cueillit la rose, +l'embrassa et l'emporta avec lui dans son pays du brouillard et des +aurores boréales. + +Telle une momie la fleur morte repose désormais dans son Iliade et comme +dans un rêve elle entend le poète dire lorsqu'il ouvre le livre: Voici +une rose de la tombe d'Homère. + + + + +Le rossignol et l'Empereur + + +En Chine, vous le savez déjà, l'empereur est un Chinois, et tous ses +sujets sont des Chinois. Cette histoire s'est passée il y a bien des +années, et c'est pourquoi il vaut la peine de l'écouter, avant qu'elle +ne tombe dans l'oublie. + +Le château de l'empereur était le château plus magnifique du monde. Il +était entièrement fait de la plus fine porcelaine, si coûteuse, si +cassante et fragile au toucher qu'on devait y faire très attention. Dans +le jardin, on pouvait voir les fleurs les plus merveilleuses; et afin +que personne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attaché aux +plus belles d'entre-elles des clochettes d'argent qui tintaient +délicatement. Vraiment, tout était magnifique dans le jardin de +l'empereur, et ce jardin s'étendait si loin, que même le jardinier n'en +connaissait pas la fin. En marchant toujours plus loin, on arrivait à +une merveilleuse forêt, où il y avait de grands arbres et des lacs +profonds. Et cette forêt s'étendait elle-même jusqu'à la mer, bleue et +profonde. De gros navires pouvaient voguer jusque sous les branches où +vivait un rossignol. Il chantait si divinement que même le pauvre +pêcheur, qui avait tant d'autres choses à faire, ne pouvait s'empêcher +de s'arrêter et de l'écouter lorsqu'il sortait la nuit pour retirer ses +filets.»Mon Dieu! Comme c'est beau!», disait-il. Mais comme il devait +s'occuper de ses filets, il oubliait l'oiseau. Les nuits suivantes, +quand le rossignol se remettait à chanter, le pêcheur redisait à chaque +fois: «Mon Dieu! Comme c'est beau!» + +Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l'empereur et +s'émerveillaient devant le château et son jardin; mais lorsqu'ils +finissaient par entendre le Rossignol, ils disaient tous: «Voilà ce qui +est le plus beau!» Lorsqu'ils revenaient chez eux, les voyageurs +racontaient ce qu'ils avaient vu et les érudits écrivaient beaucoup de +livres à propos de la ville, du château et du jardin. Mais ils +n'oubliaient pas le rossignol: il recevait les plus belles louanges et +ceux qui étaient poètes réservaient leurs plus beaux vers pour ce +rossignol qui vivaient dans la forêt, tout près de la mer. + +Les livres se répandirent partout dans le monde, et quelques-uns +parvinrent un jour à l'empereur. Celui-ci s'assit dans son trône d'or, +lu, et lu encore. À chaque instant, il hochait la tête, car il se +réjouissait à la lecture des éloges qu'on faisait sur la ville, le +château et le jardin.»Mais le rossignol est vraiment le plus beau de +tout!», y était-il écrit. + +«Quoi?», s'exclama l'empereur.»Mais je ne connais pas ce rossignol! Y +a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, et même dans mon jardin? Je n'en +ai jamais entendu parler!» + +Il appela donc son chancelier. Celui-ci était tellement hautain que, +lorsque quelqu'un d'un rang moins élevé osait lui parler ou lui poser +une question, il ne répondait rien d'autre que: «P!» Ce qui ne voulait +rien dire du tout. + +«Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qui s'appellerait +Rossignol!», dit l'empereur.»On dit que c'est ce qu'il y de plus beau +dans mon grand royaume; alors pourquoi ne m'a-t-on rien dit à ce sujet?» +«Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant», dit le chancelier.»Il +ne s'est jamais présenté à la cour!» + +«Je veux qu'il vienne ici ce soir et qu'il chante pour moi!», dit +l'empereur.»Le monde entier sait ce que je possède, alors que moi-même, +je n'en sais rien!» + +«Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant», redit le +chancelier.»Je vais le chercher, je vais le trouver!» + +Mais où donc le chercher? Le chancelier parcourut tous les escaliers de +haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux +qu'il rencontra n'avait entendu parler du rossignol. Le chancelier +retourna auprès de l'empereur et lui dit que ce qui était écrit dans le +livre devait sûrement n'être qu'une fabulation.»Votre Majesté Impériale +ne devrait pas croire tout ce qu'elle lit; il ne s'agit là que de +poésie!» + +«Mais le livre dans lequel j'ai lu cela, dit l'empereur, m'a été expédié +par le plus grand Empereur du Japon; ainsi ce ne peut pas être une +fausseté. Je veux entendre le rossignol; il doit être ici ce soir! Il a +ma plus haute considération. Et s'il ne vient pas, je ferai piétiner le +corps de tous les gens de la cour après le repas du soir.» + +«Tsing-pe!», dit le chancelier, qui s'empressa de parcourir de nouveau +tous les escaliers de haut en bas et d'arpenter encore les salles et les +couloirs. La moitié des gens de la cour alla avec lui, car l'idée de se +faire piétiner le corps ne leur plaisaient guère. Ils s'enquirent du +remarquable rossignol qui était connu du monde entier, mais inconnu à la +cour. + +Finalement, ils rencontrèrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle +dit: «Mon Dieu, Rossignol? Oui, je le connais. Il chante si bien! Chaque +soir, j'ai la permission d'apporter à ma pauvre mère malade quelques +restes de table; elle habite en bas, sur la rive. Et lorsque j'en +reviens, fatiguée, et que je me repose dans la forêt, j'entends +Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux; c'est comme si ma +mère m'embrassait!» + +«Petite cuisinière, dit le chancelier, je te procurerai un poste +permanent aux cuisines et t'autoriserai à t'occuper des repas de +l'empereur, si tu nous conduis auprès de Rossignol; il doit chanter ce +soir.» + +Alors, ils partirent dans la forêt, là où Rossignol avait l'habitude de +chanter; la moitié des gens de la cour suivit. Tandis qu'ils allaient +bon train, une vache se mit à meugler. + +«Oh!», dit un hobereau.»Maintenant, nous l'avons trouvé; il y a là une +remarquable vigueur pour un si petit animal! Je l'ai sûrement déjà +entendu!» + +«Non, dit la petite cuisinière, ce sont des vaches qui meuglent. Nous +sommes encore loin de l'endroit où il chante.» + +Puis, les grenouilles croassèrent dans les marais.»Merveilleux!», +s'exclama le prévôt du château.»Là, je l'entends; cela ressemble +justement à de petites cloches de temples.» + +«Non, ce sont des grenouilles!», dit la petite cuisinière.»Mais je pense +que bientôt nous allons l'entendre!» À ce moment, Rossignol se mit à +chanter. + +«C'est lui, dit la petite fille. Écoutez! Écoutez! Il est là!» Elle +montra un petit oiseau gris qui se tenait en haut dans les branches. + +«Est-ce possible?», dit le chancelier.»Je ne l'aurais jamais imaginé +avec une apparence aussi simple. Il aura sûrement perdu ses couleurs à +force de se faire regarder par tant de gens!» + +«Petit Rossignol, cria la petite cuisinière, notre gracieux Empereur +aimerait que tu chantes devant lui!» + +«Avec le plus grand plaisir», répondit Rossignol. Il chanta et ce fut un +vrai bonheur.»C'est tout à fait comme des clochettes de verre!», dit le +chancelier.»Et voyez comme sa petite gorge travaille fort! C'est +étonnant que nous ne l'ayons pas aperçu avant; il fera grande impression +à la cour!» «Dois-je chanter encore pour l'Empereur?», demanda +Rossignol, croyant que l'empereur était aussi présent. + +«Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j'ai le grand plaisir +de vous inviter à une fête ce soir au palais, où vous charmerez sa +Gracieuse Majesté Impériale de votre merveilleux chant!» + +«Mon chant s'entend mieux dans la nature!», dit Rossignol, mais il les +accompagna volontiers, sachant que c'était le souhait de l'empereur. + +Au château, tout fut nettoyé; les murs et les planchers, faits de +porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d'or. Les +fleurs les plus magnifiques, celles qui pouvaient tinter, furent placées +dans les couloirs. Et comme il y avait là des courants d'air, toutes les +clochettes tintaient en même temps, de telle sorte qu'on ne pouvait même +plus s'entendre parler. + +Au milieu de la grande salle où l'empereur était assis, on avait placé +un perchoir d'or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour +était là; et la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinière +de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrière la porte. +Tous avaient revêtu leurs plus beaux atours et regardaient le petit +oiseau gris, auquel l'empereur fit un signe. + +Le rossignol chanta si magnifiquement, que l'empereur en eut les larmes +aux yeux. Les larmes lui coulèrent sur les joues et le rossignol chanta +encore plus merveilleusement; cela allait droit au coeur. L'empereur fut +ébloui et déclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle +d'or. Le Rossignol l'en remercia, mais répondit qu'il avait déjà été +récompensé: «J'ai vu les larmes dans les yeux de l'Empereur et c'est +pour moi le plus grand des trésors! Oui! J'ai été largement récompensé!» +Là-dessus, il recommença à chanter de sa voix douce et magnifique. + +«C'est la plus adorable voix que nous connaissons!», dirent les dames +tout autour. Puis, se prenant pour des rossignols, elles se mirent de +l'eau dans la bouche de manière à pouvoir chanter lorsqu'elles parlaient +à quelqu'un. Les serviteurs et les femmes de chambres montrèrent eux +aussi qu'ils étaient joyeux; et cela voulait beaucoup dire, car ils +étaient les plus difficiles à réjouir. Oui, vraiment, Rossignol amenait +beaucoup de bonheur. + + + +À partir de là, Rossignol dut rester à la cour, dans sa propre cage, +avec, comme seule liberté, la permission de sortir et de se promener +deux fois le jour et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs +qui le retenaient grâce à des rubans de soie attachés à ses pattes. Il +n'y avait absolument aucun plaisir à retirer de telles excursions. + +Un jour, l'empereur reçut une caisse, sur laquelle était inscrit: «Le +rossignol». + +«Voilà sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau!», dit +l'empereur. Ce n'était pas un livre, mais plutôt une oeuvre d'art placée +dans une petite boîte: un rossignol mécanique qui imitait le vrai, mais +tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitôt qu'on l'eut +remonté, il entonna l'un des airs que le vrai rossignol chantait, +agitant la queue et brillant de mille reflets d'or et d'argent. Autour +de sa gorge, était noué un petit ruban sur lequel était inscrit: «Le +rossignol de l'Empereur du Japon est bien humble comparé à celui de +l'Empereur de Chine.» + +Tous s'exclamèrent: «C'est magnifique!» Et celui qui avait apporté +l'oiseau reçu aussitôt le titre de «Suprême Porteur Impérial de +Rossignol». + +«Maintenant, ils doivent chanter ensembles! Comme ce sera plaisant!» + +Et ils durent chanter en duo, mais ça n'allait pas. Car tandis que le +vrai rossignol chantait à sa façon, l'automate, lui, chantait des +valses.»Ce n'est pas de sa faute!», dit le maestro, «il est +particulièrement régulier, et tout à fait selon mon école!» Alors +l'automate dut chanter seul. Il procura autant de joie que le véritable +et s'avéra plus adorable encore à regarder; il brillait comme des +bracelets et des épinglettes. + +Il chanta le même air trente-trois fois sans se fatiguer; les gens +auraient bien aimé l'entendre encore, mais l'empereur pensa que ce +devait être au tour du véritable rossignol de chanter quelque chose. +Mais où était-il? Personne n'avait remarqué qu'il s'était envolé par la +fenêtre, en direction de sa forêt verdoyante. + +«Mais que se passe-t-il donc?», demanda l'empereur, et tous les +courtisans grognèrent et se dirent que Rossignol était un animal +hautement ingrat.»Le meilleur des oiseaux, nous l'avons encore!», +dirent-ils, et l'automate dut recommencer à chanter. Bien que ce fût la +quarante-quatrième fois qu'il jouait le même air, personne ne le savait +encore par coeur; car c'était un air très difficile. Le maestro fit +l'éloge de l'oiseau et assura qu'il était mieux que le vrai, non +seulement grâce à son apparence externe et les nombreux et magnifiques +diamants dont il était serti, mais aussi grâce à son mécanisme +intérieur.»Voyez, mon Souverain, Empereur des Empereurs! Avec le vrai +rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l'automate, +tout est certain: on peut l'expliquer, le démonter, montrer son +fonctionnement, voir comment les valses sont réglées, comment elles sont +jouées et comment elles s'enchaînent!» + +«C'est tout à fait notre avis!», dit tout le monde, et le maestro reçu +la permission de présenter l'oiseau au peuple le dimanche suivant. Le +peuple devait l'entendre, avait ordonné l'empereur, et il l'entendit. Le +peuple était en liesse, comme si tous s'étaient enivrés de thé, et tous +disaient: «Oh!», en pointant le doigt bien haut et en faisant des +signes. Mais les pauvres pêcheurs, ceux qui avaient déjà entendu le vrai +rossignol, dirent: «Il chante joliment, les mélodies sont ressemblantes, +mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi!» + +Le vrai rossignol fut banni du pays et de l'empire. L'oiseau mécanique +eut sa place sur un coussin tout près du lit de l'empereur, et tous les +cadeaux que ce dernier reçu, or et pierres précieuses, furent posés tout +autour. L'oiseau fut élevé au titre de «Suprême Rossignol Chanteur +Impérial» et devint le Numéro Un à la gauche de l'empereur--l'empereur +considérant que le côté gauche, celui du coeur, était le plus distingué, +et qu'un empereur avait lui aussi son coeur à gauche. Le maestro rédigea +une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l'oiseau. C'était très savant, long +et remplis de mots chinois parmi les plus difficiles; et chacun +prétendait l'avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un +idiot et de se faire piétiner le corps. + +Une année entière passa. L'empereur, la cour et tout les chinois +connaissaient par coeur chacun des petits airs chantés par l'automate. +Mais ce qui leur plaisait le plus, c'est qu'ils pouvaient maintenant +eux-mêmes chanter avec lui, et c'est ce qu'ils faisaient. Les gens de la +rue chantaient: «Ziziiz! Kluckkluckkluck!», et l'empereur aussi. Oui, +c'était vraiment magnifique! + +Mais un soir, alors que l'oiseau mécanique chantait à son mieux et que +l'empereur, étendu dans son lit, l'écoutait, on entendit un «cric» +venant de l'intérieur; puis quelque chose sauta: «crac!» Les rouages +s'emballèrent, puis la musique s'arrêta. + +L'empereur sauta immédiatement hors du lit et fit appeler son médecin. +Mais que pouvait-il bien y faire? Alors on amena l'horloger, et après +beaucoup de discussions et de vérifications, il réussit à remettre +l'oiseau dans un certain état de marche. Mais il dit que l'oiseau devait +être ménagé, car les chevilles étaient usées, et qu'il était impossible +d'en remettre de nouvelles. Quelle tristesse! À partir de là, on ne put +faire chanter l'automate qu'une fois l'an, ce qui était déjà trop. Mais +le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant +que ce serait aussi bien qu'avant; et ce fut aussi bien qu'avant. + +Puis, cinq années passèrent, et une grande tristesse s'abattit sur tout +le pays. L'empereur, qui occupait une grande place dans le coeur de tous +les chinois, était maintenant malade et devait bientôt mourir. Déjà, un +nouvel empereur avait été choisi, et le peuple, qui se tenait dehors +dans la rue, demandait au chancelier comment se portait son vieil +empereur. + +«P!», disait-il en secouant la tête. + +L'empereur, froid et blême, gisait dans son grand et magnifique lit. +Toute la cour le croyait mort, et chacun s'empressa d'aller accueillir +le nouvel empereur; les serviteurs sortirent pour en discuter et les +femmes de chambres se rassemblèrent autour d'une tasse de café. Partout +autour, dans toutes les salles et les couloirs, des draps furent étendus +sur le sol, afin qu'on ne puisse pas entendre marcher; ainsi, c'était +très silencieux. Mais l'empereur n'était pas encore mort: il gisait, +pâle et glacé, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et +aux passements en or massif. Tout en haut, s'ouvrait une fenêtre par +laquelle les rayons de lune éclairaient l'empereur et l'oiseau +mécanique. + +Le pauvre empereur pouvait à peine respirer; c'était comme si quelque +chose ou quelqu'un était assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et +là, il vit que c'était la Mort. Elle s'était coiffée d'une couronne +d'or, tenait dans une main le sabre de l'empereur, et dans l'autre, sa +splendide bannière. De tous les plis du grand rideau de velours +surgissaient toutes sortes de têtes, au visage parfois laid, parfois +aimable et doux. C'étaient les bonnes et les mauvaises actions de +l'empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort était assise sur +son coeur. + +«Te souviens-tu d'elles?», dit la Mort. Puis, elle lui raconta tant de +ses actions passées, que la sueur en vint à lui couler sur le front. + +«Cela je ne l'ai jamais su!», dit l'empereur.»De la musique! De la +musique! Le gros tambour chinois», cria l'empereur, «pour que je ne +puisse entendre tout ce qu'elle dit!» + +Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signes de tête à +tout ce qu'elle disait. + +«De la musique! De la musique!», criait l'empereur.»Toi, cher petit +oiseau d'or, chante donc, chante! Je t'ai donné de l'or et des objets de +grande valeur, j'ai suspendu moi-même mes pantoufles d'or à ton cou; +chante donc, chante!» + +Mais l'oiseau n'en fit rien; il n'y avait personne pour le remonter, +alors il ne chanta pas. Et la Mort continua à regarder l'empereur avec +ses grandes orbites vides. Et tout était calme, terriblement calme. + +Tout à coup, venant de la fenêtre, on entendit le plus merveilleux des +chants: c'était le petit rossignol, plein de vie, qui était assis sur +une branche. Ayant entendu parler de la détresse de l'empereur, il était +venu lui chanter réconfort et espoir. Et tandis qu'il chantait, les +visages fantômes s'estompèrent et disparurent, le sang se mit à circuler +toujours plus vite dans les membres fatigués de l'empereur, et même la +Mort écouta et dit: «Continue, petit rossignol! Continue!» + +«Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d'or? Me donnerais-tu la +riche bannière? Me donnerais-tu la couronne de l'empereur?» + +La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua à +chanter. Il chanta le tranquille cimetière où poussent les roses +blanches, où les lilas embaument et où les larmes des survivants +arrosent l'herbe fraîche. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin, +puis elle disparut par la fenêtre, comme une brume blanche et froide. + +«Merci, merci!» dit l'empereur.»Toi, divin petit oiseau, je te connais +bien! Je t'ai banni de mon pays et de mon empire, et voilà que tu +chasses ces mauvais esprits de mon lit, et que tu sors la Mort de mon +coeur! Comment pourrais-je te récompenser?» + +«Tu m'as récompensé!», répondit Rossignol.»J'ai fait couler des larmes +dans tes yeux, lorsque j'ai chanté la première fois. Cela, je ne +l'oublierai jamais; ce sont là les joyaux qui réjouissent le coeur d'un +chanteur. Mais dors maintenant, et reprend des forces; je vais continuer +à chanter!» + +Il chanta, et l'empereur glissa dans un doux sommeil; un sommeil doux et +réparateur! + +Le soleil brillait déjà par la fenêtre lorsque l'empereur se réveilla, +plus fort et en bonne santé. Aucun de ses serviteurs n'était encore +venu, car ils croyaient tous qu'il était mort. Mais Rossignol était +toujours là et il chantait.» Tu resteras toujours auprès de moi! dit +l'empereur. Tu chanteras seulement lorsqu'il t'en plaira, et je briserai +l'automate en mille morceaux.» + +«Ne fait pas cela», répondit Rossignol.»Il a apporté beaucoup de bien, +aussi longtemps qu'il a pu; conserve-le comme il est. Je ne peux pas +nicher ni habiter au château, mais laisse moi venir quand j'en aurai +l'envie. Le soir, je viendrai m'asseoir à la fenêtre et je chanterai +devant toi pour tu puisses te réjouir et réfléchir en même temps. Je +chanterai à propos de bonheur et de la misère, du bien et du mal, de ce +qui, tout autour de toi, te reste caché. Un petit oiseau chanteur vole +loin, jusque chez le pauvre pêcheur, sur le toit du paysan, chez celui +qui se trouve loin de toi et de ta cour. J'aime ton coeur plus que ta +couronne, même si la couronne a comme une odeur de sainteté autour +d'elle. Je reviendrai et chanterai pour toi! Mais avant, tu dois me +promettre!» + +«Tout ce que tu voudras!», dit l'empereur. Il se tenait là, dans son +costume impérial, qu'il venait d'enfiler, et pressait son sabre d'or +massif sur son coeur.»Je te demande seulement une chose: ne dit à +personne que tu as un petit oiseau qui te raconte tout; tout ira +beaucoup mieux ainsi!» + +Puis, Rossignol s'envola. + +Lorsque les serviteurs entrèrent, croyant constater le décès de leur +empereur, ils se figèrent, stupéfaits, et l'empereur leur dit: +«Bonjour!» + + + + +Le sapin + + +Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était bien placé, il +avait du soleil et de l'air; autour de lui poussaient de plus grands +camarades, pins et sapins. Mais lui était si impatient de grandir qu'il +ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas même les enfants de paysans +qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou +des framboises. + +«Oh! si j'étais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je +pourrais étendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le +vaste monde. Les oiseaux bâtiraient leur nid dans mes branches et, +lorsqu'il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grâce comme +font ceux qui m'entourent.» + +Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages +roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tête. + +L'hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied de sa +blancheur, il arrivait souvent qu'un lièvre bondissait, sautait +par-dessus le petit arbre--oh! que c'était agaçant! Mais, deux hivers +ayant passé, quand vint le troisième, le petit arbre était assez grand +pour que le lièvre fût obligé de le contourner. Oh! pousser, pousser, +devenir grand et vieux, c'était là, pensait-il, la seule joie au monde. + +En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus +grands arbres. Cela arrivait chaque année et le jeune sapin, qui avait +atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres +magnifiques tombaient à terre dans un fracas de craquements. + +Où allaient-ils? Quel devait être leur sort? + +Au printemps, lorsque arrivèrent l'hirondelle et la cigogne, le sapin +leur demanda: + +--Savez-vous où on les a conduits? Les avez-vous rencontrés? + +Les hirondelles n'en savaient rien, mais la cigogne eut l'air de +réfléchir, hocha la tête et dit: + +--Oui, je crois le savoir, j'ai rencontré beaucoup de navires tout neufs +en m'envolant vers l'Égypte, sur ces navires il y avait des maîtres-mâts +superbes, j'ose dire que c'étaient eux, ils sentaient le sapin. + +--Oh! si j'étais assez grand pour voler au-dessus de la mer! Comment +est-ce au juste la mer? À quoi cela ressemble-t-il? + +--Euh! c'est difficile à expliquer, répondit la cigogne. + +Et elle partit. + +--Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, réjouis-toi +de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en toi. + +Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des larmes, mais il +ne les comprit pas. + +Quand vint l'époque de Noël, de tout jeunes arbres furent abattus, +n'ayant souvent même pas la taille, ni l'âge de notre sapin, lequel, +sans trêve ni repos, désirait toujours partir. Ces jeunes arbres étaient +toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on +les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la +forêt. + +--Où vont-ils? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il +y en avait même un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laissé leur +verdure? + +--Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moineaux. En bas, +dans la ville, nous avons regardé à travers les vitres, nous savons où +la voiture les conduit. Oh! ils arrivent au plus grand scintillement, au +plus grand honneur que l'on puisse imaginer. À travers les vitres, nous +les avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis de +ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, jouets et des +centaines de lumières. + +--Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction? dit le sapin tout +enthousiasmé. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer. +Je me languis ici, que n'est-ce déjà Noël! Je suis aussi grand et +développé que ceux qui ont été emmenés l'année dernière. Je voudrais +être déjà sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu de +ce faste. Et, ensuite... il arrive sûrement quelque chose d'encore +mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décorer ainsi. Cela doit être +quelque chose de grandiose et de merveilleux! Mais quoi?... Oh! je +m'ennuie... je languis.... + +--Sois heureux d'être avec nous, dirent l'air et la lumière du soleil. +Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse. + +Mais le sapin n'arrivait pas à se réjouir. Il grandissait et +grandissait. Hiver comme été, il était vert, d'un beau vert foncé et les +gens qui le voyaient s'écriaient: Quel bel arbre! + +Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d'un coup, +dans sa moelle; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une +douleur profonde. Il défaillait et souffrait. + +L'arbre ne revint à lui qu'au moment d'être déposé dans la cour avec les +autres. Il entendit alors un homme dire: + +--Celui-ci est superbe, nous le choisissons. + +Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportèrent le sapin +dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et près du grand +poêle de céramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions +sur leurs couvercles. Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule, +des canapés de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et +de jouets! pour un argent fou--du moins à ce que disaient les enfants. + +Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne +pouvait pas voir que c'était un tonneau parce qu'il était enveloppé +d'une étoffe verte et posé sur un grand tapis à fleurs! Oh! notre arbre +était bien ému! Qu'allait-il se passer? + +Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le garnir. Ils +suspendaient aux branches de petits filets découpés dans des papiers +glacés de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des +pommes et des noix dorées pendaient aux branches comme si elles y +avaient poussé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et +blanches étaient fixées sur les branches. Des poupées qui semblaient +vivantes--l'arbre n'en avait jamais vu--planaient dans la verdure et +tout en haut, au sommet, on mit une étoile clinquante de dorure. + +C'était splendide, incomparablement magnifique. + +--Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau. + +«Oh! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir quand les bougies +seront allumées! Que se passera-t-il alors? Les arbres de la forêt +viendront-ils m'admirer? Les moineaux me regarderont-ils à travers les +vitres? Vais-je rester ici, ainsi décoré, l'hiver et l'été?» + +On alluma les lumières. Quel éclat! Quelle beauté! Un frémissement +parcourut ses branches de sorte qu'une des bougies y mit le feu: une +sérieuse flambée. + +--Mon Dieu! crièrent les demoiselles en se dépêchant d'éteindre. + +Le pauvre arbre n'osait même plus trembler. Quelle torture! Il avait si +peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il était complètement +étourdi dans toute sa gloire.... Alors, la porte s'ouvrit à deux +battants, des enfants en foule se précipitèrent comme s'ils allaient +renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les +enfants s'arrêtaient--un instant seulement--, puis ils se mettaient à +pousser des cris de joie--quel tapage!--et à danser autour de l'arbre. +Ensuite, on commença à cueillir les cadeaux l'un après l'autre. + +«Qu'est-ce qu'ils font? se demandait le sapin. Qu'est-ce qui va se +passer?» + +Les bougies brûlèrent jusqu'aux branches, on les éteignait à mesure, +puis les enfants eurent la permission de dépouiller l'arbre +complètement. Ils se jetèrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en +craquaient, s'il n'avait été bien attaché au plafond par le ruban qui +fixait aussi l'étoile, il aurait été renversé. + +Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras, +personne ne faisait plus attention à notre sapin, si ce n'est la vieille +bonne d'enfants qui jetait de-ci de-là un coup d'oeil entre les branches +pour voir si on n'avait pas oublié une figue ou une pomme. + +--Une histoire! une histoire! criaient les enfants en entraînant vers +l'arbre un gros petit homme ventru. + +Il s'assit juste sous l'arbre. + +--Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intérêt à +nous écouter, mais je ne raconterai qu'une histoire. Voulez-vous celle +d'Ivède-Avède ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des +escaliers, mais arriva tout de même à s'asseoir sur un trône et à +épouser la princesse? + +L'homme racontait l'histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des +escaliers, gagna tout de même le trône et épousa la princesse. Les +enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l'histoire +d'Ivède-Avède, mais ils n'en eurent qu'une. Le sapin se tenait coi et +écoutait. + +«Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde», pensait-il. Il +croyait que l'histoire était vraie, parce que l'homme qui la racontait +était élégant. + +--Oui, oui, sait-on jamais! Peut-être tomberai-je aussi du haut des +escaliers et épouserai-je une princesse! + +Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orné +de lumières et de jouets, d'or et de fruits. + +Il resta immobile et songeur toute la nuit. + +Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent. + +--Voilà la fête qui recommence! pensa l'arbre. Mais ils le traînèrent +hors de la pièce, en haut des escaliers, au grenier... et là, dans un +coin sombre, où le jour ne parvenait pas, ils l'abandonnèrent. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? Que vais-je faire ici? + +Il s'appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le temps de beaucoup +réfléchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vînt +personne là-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'était que pour +déposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre +complètement. L'avait-on donc tout à fait oublié? + +«C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et +couverte de neige. On ne pourrait même pas me planter; c'est sans doute +pour cela que je dois rester à l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est +raisonnable, les hommes sont bons! Si seulement il ne faisait pas si +sombre et si ce n'était si solitaire! Pas le moindre petit lièvre. +C'était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le tapis de neige le +lièvre passait en bondissant, oui, même quand il sautait par-dessus moi; +mais, dans ce temps-là, je n'aimais pas ça. Quelle affreuse solitude, +ici!» + +«Pip! pip!» fit une petite souris en apparaissant au même instant, et +une autre la suivait. Elles flairèrent le sapin et furetèrent dans ses +branches. + +--Il fait terriblement froid, dit la petite souris. Sans quoi on serait +bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin? + +--Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en y a beaucoup de +bien plus vieux que moi. + +--D'où viens-tu donc? demanda la souris, et qu'est-ce que tu as à +raconter? + +Elles étaient horriblement curieuses. + +--Parle-nous de l'endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu été? As-tu +été dans le garde-manger? + +--Je ne connais pas ça, dit l'arbre, mais je connais la forêt où brille +le soleil, où l'oiseau chante. + +Et il parla de son enfance. Les petites souris n'avaient jamais rien +entendu de semblable. Elles écoutaient de toutes leurs oreilles. + +--Tu en as vu des choses! Comme tu as été heureux! + +--Moi! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racontait. Oui, au +fond, c'était bien agréable. + +Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été garni de gâteaux +et de lumières. + +--Oh! dirent encore les petites souris, comme tu as été heureux, vieux +sapin. + +--Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n'est que cet hiver que j'ai +quitté ma forêt; je suis dans mon plus bel âge, on m'a seulement +replanté dans un tonneau. + +--Comme tu racontes bien, dirent les petites souris. + +La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris pour entendre ce +que l'arbre racontait et, à mesure que celui-ci parlait, tout lui +revenait plus exactement. + +«C'était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir, +ils peuvent revenir! Dumpe-le-Ballot est tombé du haut des escaliers, +mais il a tout de même eu la princesse; peut-être en aurai-je une +aussi.» + +Il se souvenait d'un petit bouleau qui poussait là-bas, dans la forêt, +et qui avait été pour lui une véritable petite princesse. + +--Qui est Dumpe-le-Ballot? demandèrent les petites souris. + +Alors le sapin raconta toute l'histoire, il se souvenait de chaque mot; +un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu'en haut de l'arbre, de +plaisir. + +La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses encore, et le +dimanche il vint même deux rats, mais ils déclarèrent que le conte +n'était pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris; +de ce fait, elles-mêmes l'apprécièrent moins. + +--Eh bien, merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris +finirent par s'en aller aussi, et le sapin soupirait. + +--C'était un vrai plaisir d'avoir autour de moi ces petites souris +agiles, à écouter ce que je racontais. C'est fini, ça aussi, mais +maintenant, je saurai goûter les plaisirs quand on me ressortira. Mais +quand? + +Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout dans le grenier. +Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l'arbre en avant. Bien sûr, ils le +jetèrent un peu durement à terre, mais un valet le traîna vers +l'escalier où le jour éclairait. + +«Voilà la vie qui recommence», pensait l'arbre, lorsqu'il sentit l'air +frais, le premier rayon de soleil... et le voilà dans la cour. + +Tout se passa si vite! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs. +Les roses pendaient fraîches et odorantes par-dessus la petite barrière, +les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant: +«Quivit, quivit, mon homme est arrivé!» Mais ce n'était pas du sapin +qu'elles voulaient parler. + +--Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant largement ses +branches. Hélas! elles étaient toutes fanées et jaunies. L'étoile de +papier doré était restée fixée à son sommet et brillait au soleil.... +Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé +autour de l'arbre et s'en étaient réjouis. L'un des plus petits s'élança +et arracha l'étoile d'or. + +--Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noël, s'écria-t-il +en piétinant les branches qui craquaient sous ses souliers. + +L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche verdure du +jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme il eût préféré être resté +dans son coin sombre au grenier! Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à +la joyeuse fête de Noël, aux petites souris, si heureuses d'entendre +l'histoire de Dumpe-le-Ballot. + +«Fini! fini! Si seulement j'avais su être heureux quand je le pouvais.» + +Le valet débita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas +qui flamba joyeusement sous la chaudière. De profonds soupirs s'en +échappaient, chaque soupir éclatait. Les enfants qui jouaient au-dehors +entrèrent s'asseoir devant le feu et ils criaient: Pif! Paf! à chaque +craquement, le sapin, lui, songeait à un jour d'été dans la forêt ou à +une nuit d'hiver quand les étoiles étincellent. Il pensait au soir de +Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il eût jamais entendu et qu'il +avait su répéter... et voilà qu'il était consumé.... + +Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine +l'étoile d'or qui avait orné l'arbre au soir le plus heureux de sa vie. +Ce soir était fini, l'arbre était fini, et l'histoire, aussi, finie, +finie comme toutes les histoires. + + + + +Le schilling d'argent + + + + +I + + +Il y avait une fois un schilling. Lorsqu'il sortit de la Monnaie, il +était d'une blancheur éblouissante; il sauta, tinta: «Hourrah! dit-il, +me voilà parti pour le vaste monde!» Et il devait, en effet, parcourir +bien des pays. Il passa dans les mains de diverses personnes. L'enfant +le tenait ferme avec ses menottes chaudes. L'avare le serrait +convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tournaient, le +retournaient, Dieu sait combien de fois, avant de le lâcher. Les jeunes +gens le faisaient rouler avec insouciance. Notre schilling était +d'argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait déjà un an qu'il +trottait par le monde, sans avoir quitté encore le pays où on l'avait +monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l'étranger. Son +possesseur l'emportait par mégarde. Il avait résolu de ne prendre dans +sa bourse que de la monnaie du pays où il se rendait. Aussi fut-il +surpris de retrouver, au moment du départ, ce schilling égaré.»Ma foi, +gardons-le, se dit-il, là-bas il me rappellera le pays!» Il laissa donc +retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondit et résonna +joyeusement. Le voilà donc parmi une quantité de camarades étrangers qui +ne faisaient qu'aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec +des effigies nouvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre +schilling, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc à lui: c'était +une honorable distinction. Plusieurs semaines s'étaient écoulées: le +schilling avait fait déjà bien du chemin à travers le monde, mais il ne +savait pas du tout où il se trouvait. Les pièces de monnaie qui +survenaient lui disaient les unes qu'elles étaient françaises, les +autres qu'elles étaient italiennes. Telle qui entrait lui apprit qu'on +arrivait en telle ville; telle autre qu'on arrivait dans telle autre +ville. Mais c'était insuffisant pour se faire une idée du beau voyage +qu'il faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c'était le cas de +notre schilling. Il s'avisa un jour que la bourse n'était pas fermée. Il +glissa vers l'ouverture pour tâcher d'apercevoir quelque chose. Mal lui +prit d'être trop curieux. Il tomba dans la poche du pantalon; quand le +soir son maître se déshabilla, il en retira sa bourse, mais y laissa le +schilling. Le pantalon fut mis dans l'antichambre, avec les autres +habits, pour être brossé par le garçon d'hôtel. Le schilling s'échappa +de la poche et roula par terre; personne ne l'entendit, personne ne le +vit. Le lendemain, les habits furent rapportés dans la chambre. Le +voyageur les revêtit, quitta la ville, laissant là le schilling perdu. +Quelqu'un le trouva et le mit dans son gousset, pensant bien s'en +servir.» Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et +voir d'autres hommes, d'autres moeurs et d'autres usages que ceux de mon +pays!» Lorsqu'il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il +entendit ces mots: «Qu'est-ce que cette pièce? Je ne connais pas cette +monnaie. C'est probablement une pièce fausse; je n'en veux pas: elle ne +vaut rien.» C'est en ce moment que commencent en réalité les aventures +du schilling, et voici comme il racontait plus tard à ses camarades les +traverses qu'il avait essuyées. + + + + +II + + +«Elle est fausse, elle ne vaut rien!» À ces mots, disait le schilling, +je vibrai d'indignation. Ne savais-je pas bien que j'étais de bon +argent, que je sonnais bien et que mon empreinte était loyale et +authentique? Ces gens se trompent, pensais-je; ou plutôt ce n'est pas de +moi qu'ils parlent. Mais non, c'était bien de moi-même qu'il s'agissait, +c'était bien moi qu'ils accusaient d'être une pièce fausse!» Je la +passerai ce soir à la faveur de l'obscurité, «se dit l'homme qui m'avait +ramassé.» C'est ce qu'il fit en effet; le soir on m'accepta sans mot +dire. Mais le lendemain on recommença à m'injurier de plus belle: +«Mauvaise pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser.» «Je +tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser +furtivement à autrui.»Malheureux que je suis! m'écriais-je. À quoi me +sert-il d'être si pur de tout alliage, d'avoir été si nettement frappé! +On n'est donc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d'après +l'opinion qu'on se forme de vous. Ce doit être bien affreux d'avoir la +conscience chargée de fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce +point d'avoir seulement l'air coupable!» Chaque fois qu'on me produisait +à la lumière pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte. Je +m'attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la table, dédaigné et +injurié comme l'oeuvre du mensonge et de la fraude.» J'arrivai ainsi +entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reçu pour +salaire d'une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi! +Personne ne voulait me recevoir. C'était une perte sérieuse pour la +pauvre vieille.» Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quelqu'un +en lui faisant accepter cette pièce fausse. C'est bien contre mon gré, +mais je ne possède rien et je ne puis me permettre le luxe de conserver +un mauvais schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui est si +riche: cela lui fera moins de tort qu'à n'importe qui. C'est mal +néanmoins ce que je fais.» «Faut-il que j'aie encore le malheur de peser +sur la conscience de cette brave femme! me dis-je en soupirant. Ah! qui +aurait supposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu'un +jour je descendrais si bas?» «La vieille femme entra chez l'opulent +boulanger; celui-ci connaissait trop bien les pièces ayant cours pour se +laisser prendre: il me jeta à la figure de la pauvre vieille, qui s'en +alla honteuse et sans pain. C'était pour moi le comble de l'humiliation! +J'étais désolé et navré, comme peut l'être un schilling méprisé, dont +personne ne veut.» La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez +elle, elle me regarda de son regard bienveillant: «Non, dit-elle, je ne +veux plus chercher à attraper personne; je vais te trouer pour que +chacun voie bien que tu es une pièce fausse. Mais l'idée m'en vient tout +à coup: qui sait? Ne serais-tu pas une de ces pièces de monnaie qui +portent bonheur? J'en ai comme un pressentiment. Oui, c'est cela, je +vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou; je +t'attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras +bonheur.» «Elle me transperça comme elle l'avait dit, et ce ne fut pas +pour moi une sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l'intention est +bonne on supporte bien des choses. Elle passa le ruban par le trou: me +voilà transformé en une sorte de médaillon, et l'on me suspend au cou de +la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit +sur le sein innocent de l'enfant.» Le matin venu, sa mère me prit entre +les doigts, me regarda bien. Elle avait son idée sur moi, je le devinai +aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban.» Ah! tu es un +schilling qui porte bonheur! dit-elle. C'est ce que nous verrons.» «Elle +me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pénible que je subis! J'en +devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le +crépuscule, alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un +billet. Je m'attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec +dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de leur éclat. +J'échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur; +il ne savait qui entendre; il me lança parmi les autres pièces, et, +comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le billet +de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est +que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pièce et +mis à part pour être passé en fraude.» Mes misérables pérégrinations +recommencèrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insulté, +mal vu de tout le monde. Personne n'avait confiance en moi, et je finis +par douter de ma propre valeur. Dieu, quel affreux temps ce fut là!» +«Arrive un voyageur étranger. On s'empresse naturellement de lui passer +la mauvaise pièce, qu'il prend sans la regarder. Mais quand il veut me +donner à son tour, chacun se récrie: «Elle est fausse, elle ne vaut +rien!» Voilà les affligeantes paroles que je fus condamné pour la +centième fois à entendre.» On me l'a pourtant donnée pour bonne», dit +l'étranger en me considérant avec attention. Un sourire s'épanouit tout +à coup sur ses lèvres. C'était extraordinaire; toute autre était +l'impression que je produisais habituellement sur ceux qui me +regardaient.»Tiens! s'écria-t-il, c'est une pièce de mon pays, un brave +et honnête schilling. On l'a troué; on l'a traité comme une pièce +fausse. Je vais le garder et je le remporterai chez nous.» «Je fus, à +ces mots, pénétré de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n'étais +plus accoutumé à recevoir des marques d'estime. On m'appelait un brave +et honnête schilling, et bientôt je retournerais dans mon pays, où tout +le monde me ferait fête comme autrefois. Je crois que, dans mon +transport, j'aurais lancé des étincelles si ma substance l'avait +permis.» Je fus enveloppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus +être confondu avec les autres monnaies; et lorsque mon possesseur +rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux; tous disaient du +bien de moi, et l'on prétendait même que mon histoire était +intéressante.» Enfin j'arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines furent +finies, et je repris un nouveau plaisir à l'existence. Je n'éprouvais +plus de contrariétés; je ne subissais plus d'affronts. J'avais +l'apparence d'une pièce fausse à cause du trou dont j'étais percé; mais +cela n'y faisait rien; on s'assurait tout de suite que j'étais de bon +aloi et l'on me recevait partout avec plaisir.» Ceci prouve qu'avec la +patience et le temps, on finit toujours par être apprécié à sa véritable +valeur.» C'est vraiment ma conviction», dit le schilling en terminant +son récit. + + + + +Le soleil raconte + + +Maintenant, c'est moi qui raconte! dit le vent. + +--Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à présent! +Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de +souffler de votre mieux. + +--Quelle ingratitude! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les +parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi! + +--C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si +fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se +coucha et cessa de mugir et de grogner; la pluie le secoua en +rouspétant: «Est-ce que nous devons nous laisser faire! Il nous suit +tout le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en vaut +pas la peine.» Mais le rayon de soleil raconta: Un cygne volait +au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de +l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes +voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d'un jeune homme +qui surveillait la marchandise; on l'appelait _supercargo_. La plume de +l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en +plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui +pouvait se permettre d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau +d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais, +ajouta le rayon de soleil. Le cygne survola un pré vert. Un petit berger +de sept ans venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le +cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba +dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, +dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon les +miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le +soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait +lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à la table du +grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le +soleil. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs +sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui +les bordent, là où nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une +pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les +ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses +bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'élever des +roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait là? Un oeuf d'or. +La femme le pressa contre sa poitrine et l'oeuf resta chaud, il y avait +sans doute de la vie à l'intérieur; oui, on sentait des coups légers. La +femme les perçut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son +propre coeur. À la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa +l'oeuf sur la table.» Tic, tac» entendit-on à l'intérieur. Lorsque +l'oeuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé d'or pur en +sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme +avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle +dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses +enfants. À cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa +les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien; elle appliqua chaque +anneau contre son coeur et le leur mit au doigt. Un des garçons prit une +motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'à +ce qu'il en sortît la statue de Jason portant la toison d'or. Le +deuxième garçon courut sur le pré où s'épanouissaient des fleurs de +toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa +très fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un +fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, +dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre. Le troisième des +garçons mit l'anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un +écho du fond du coeur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en +sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans +la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le +maître des sons et chaque pays au monde peut dire à présent: oui, il +m'appartient. Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de +la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie +et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux +poulets malades; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, +je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le garçon +devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il +avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées +s'élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de +l'immortalité. + +--Quel long récit! bougonna le vent. + +--Et si ennuyeux! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en +remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta: + +--Le cygne de la fortune vola au-dessus d'un golfe profond où des +pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait +à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt. Le cygne lui apporta un +morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa +maison la force du coeur humain. Tous dans la maison vécurent heureux +dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil. + +--Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien +longtemps. Je me suis ennuyé! Et nous, qui avons écouté le récit du +rayon de soleil, que dirons-nous? Nous dirons: «Le rayon de soleil a +fini de raconter». + + + + +La Soupe à la brochette + + + + +I + + +Écoutez quel festin exquis nous avons fait hier! dit une vieille souris +à une de ses commères qui n'avait pas assisté au repas. Je me trouvais +la vingtième à gauche de notre vieux roi; j'espère que c'était là une +place honorable. Cela doit vous intéresser de connaître le menu. Les +entrées se suivaient dans un ordre parfait: du pain moisi, de la +couenne, du suif, et, pour le dessert, des saucisses entières; et puis +cela recommença une seconde fois. C'est comme si nous avions eu deux +repas. On était tous de joyeuse humeur; on disait des niaiseries.» Tout +fut dévoré; il ne resta que les brochettes des saucisses. Une de mes +voisines rappela la locution proverbiale: soupe à la brochette, qu'on +appelle aussi soupe au caillou dans d'autres pays. Tout le monde en +avait entendu parler; personne n'en avait goûté, et encore moins ne +savait le préparer.» On porta un toast fort spirituellement tourné à +l'inventeur de cette soupe.» Le vieux roi se leva alors, et déclara que +celle des jeunes souris qui saurait faire cette soupe de la façon la +plus appétissante deviendrait son épouse, serait reine: il donna un +délai d'un an et un jour pour se préparer à l'épreuve.» + +--L'idée n'est vraiment pas mauvaise, dit la commère. Mais comment +peut-on préparer cette bienheureuse soupe? + +--Oui-da, comment s'y prendre? C'est ce que se demandent toutes nos +jeunes demoiselles de la gent souricière, et les vieilles aussi. Toutes +voudraient bien être reine; mais ce qui les effraye, c'est que, pour +trouver la fameuse recette, il faut quitter père et mère et se lancer, à +l'aventure, à travers le vaste monde. Qui sait si, à l'étranger, on +trouve tous les jours son content de croûtes de fromage ou de couennes? +Il est probable qu'on y doit souffrir la faim; puis l'on risque fort +d'être croqué par le chat. Et, en effet, cette vilaine perspective +refroidit vite l'ardeur des jeunes souricelles; il n'y en eut que quatre +qui se présentèrent pour tenter l'expérience. Elles étaient jeunes, +gentilles et alertes, mais pauvres. Chacune se dirigea vers un des +points cardinaux; on leur souhaita à toutes bonne chance. Elles +partirent au commencement de mai; elles ne revinrent que juste un an +après, mais trois seulement; la quatrième manquait; elle n'avait pas non +plus donné de ses nouvelles. Le jour fixé était arrivé. + +--Tout plaisir est mêlé de quelque peine, dit le roi; la pauvre petite +aura péri. Puis il donna l'ordre de convoquer, dans une vaste cuisine, +toutes les souris à bien des lieues à la ronde. Les trois souricelles +étaient placées à part, sur le même rang; à côté d'elles, une brochette +recouverte d'un voile noir, en souvenir de la quatrième, qui n'avait pas +reparu. Il fut ordonné que personne ne pourrait émettre un avis sur ce +qui allait se dire, avant que le roi eût exprimé son opinion. + + + + +II + +Ce que la première souricelle avait vu et appris dans ses voyages + + +Je commençai par m'embarquer sur un navire qui vogua vers le nord. Je +m'étai laissé dire que le maître queux était un habile homme, qui savait +se tirer d'affaire, et que sur mer, en effet, il fallait pouvoir faire +la cuisine avec peu de chose.» Peut-être, m'étais-je dit, sera-t-il +obligé de faire la soupe avec une brochette; nous verrons alors comme il +s'y prendra.» Mais, pas du tout; il y avait là quantité de tranches de +lard, de gros tonneaux de viande salée et de belle farine. Ma foi, je +vécus dans l'abondance; il ne fut pas question de faire de la soupe à la +brochette. Nous naviguâmes bien des nuits et des jours; le navire +dansait effroyablement. Enfin nous arrivâmes à destination, tout à +l'extrême nord. Je quittai le navire et m'élançai à terre. Je vis devant +moi de grandes et épaisses forêts de sapins et de bouleaux; une forte +odeur de résine s'en dégageait. D'abord je crus que cela sentait le +saucisson; je me précipitai vers le bois; mais tout ce que j'y gagnai, +ce fut un rude éternuement. En m'avançant, je trouvai de grands lacs. De +loin, on croyait que c'était une immense mare d'encre; mais, de près, +l'eau en était claire et limpide. Une troupe de cygnes s'y tenait +immobile. D'abord je pensai que c'était un amas d'écume; mais ils +sortirent de l'eau, et je les reconnus. Moi, je me tins aux bêtes de mon +espèce. Je me liai avec des souris des champs et des bois; mais elles ne +savent pas grand-chose, surtout en matière d'art culinaire. Lorsque je +leur parlai de la soupe à la brochette elles déclarèrent que la chose +était une pure impossibilité; je vis bien qu'elles ne connaissaient pas +le secret que je poursuivais. Mais elles m'apprirent pourquoi l'odeur +était si forte dans la forêt, pourquoi plantes et fleurs étaient si +aromatiques. Nous étions au mois de mai, en plein printemps. Près de la +lisière de la forêt, s'élevait une grande perche, haute comme le mât +d'un navire; tout en haut, des couronnes de fleurs, des rubans de +couleur étaient attachés: c'était l'arbre de mai. Les garçons de ferme +et les servantes dansaient autour, au son d'un violon qu'ils +accompagnaient en chantant à tue-tête. J'allai me blottir à l'écart, +dans une touffe de belle mousse bien douce; la lune donnait en plein sur +ce tapis vert, couleur qui repose les yeux quand on les a fatigués. Tout +à coup je vis surgir autour de moi toute une troupe de charmantes +petites créatures; elles étaient conformées comme des hommes, mais mieux +proportionnées. C'étaient des elfes: ils portaient de magnifiques +habits, taillés dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis avec +les ailes des plus brillants scarabées; c'était une délicieuse variété +de couleurs. Ils avaient tous l'air de chercher quelque chose dans +l'herbe; quelques-uns s'approchèrent de moi. + +--Voilà juste ce qu'il nous faut, dit un des plus gentils de ces elfes, +en montrant ma brochette, que je tenais dans ma patte. Et, plus il +regardait mon bâton de voyage, plus il en paraissait enchanté. + +--Je veux bien le prêter, dis-je, mais il faudra me le rendre. + +--Rendre! rendre! s'écrièrent-ils en choeur. Et ils saisirent la +brochette, que je leur abandonnai. Ils s'en allèrent en dansant vers un +endroit où la mousse n'était pas trop touffue. Là ils fichèrent en terre +ma brochette. Maintenant je compris ce qu'ils voulaient: c'était d'avoir +aussi leur arbre de mai. Ils se mirent à le décorer; jamais je ne vis +pareille magnificence. Des petites araignées vinrent couvrir le petit +bâton de fils d'or, et y suspendirent des bannières finement tissées, +qui volaient au vent; au clair de la lune, la blancheur en était si +resplendissante, que j'en eus les yeux éblouis. Puis ces industrieuses +bestioles allèrent prendre les couleurs les plus éclatantes aux ailes +des papillons endormis, et vinrent en barioler leurs charmants tissus. +Quelques pétales de fleurs, quelques gouttes de rosée qui brillaient +comme des diamants, furent placés çà et là avec goût. Je ne +reconnaissais plus ma brochette; jamais il n'y eut sur cette terre +d'arbre de mai comparable à celui-là. On alla quérir les elfes pour qui +on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles +dames; ceux que j'avais d'abord vus n'étaient que des serviteurs. On +m'invita à m'approcher pour jouir de la fête, mais pas trop près, car, +en remuant, j'aurais pu écraser de mon poids quelqu'un de la société. +Les danses commencèrent. Quelle délicieuse musique j'entendis alors! À +travers tout le bois résonnaient des chants d'oiseaux. C'était un son +plein et harmonieux, et fort comme celui d'un millier de cloches de +verre. Le tout était accompagné du doux susurrement des branches +d'arbre; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui +étaient suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec une tige +de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mélodieux. Jamais je +n'aurais cru la chose possible. Ce petit bâton devenait un instrument de +musique: tout dépend de la façon dont on s'y prend. J'étais transportée, +touchée jusqu'aux larmes; quoique je ne sois qu'une petite souris, j'ai +la sensibilité vive, et je pleurai de joie. Que la nuit me parut courte! +Mais en cette saison, il n'y a pas à dire, le soleil se lève de bon +matin. À l'aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs toute +cette splendide décoration de l'arbre de mai; encore un instant, et tout +cela disparut. Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me +remerciant beaucoup, et ils demandèrent si, en retour du service que je +leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un voeu; que, s'il était en +leur pouvoir de l'accomplir, ils le feraient bien volontiers. Je saisis +la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prépare la soupe +à la brochette. + +--Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande. Tu ne +reconnaissais plus ton petit bâton; tu as bien vu tout le parti que nous +en avons tiré. + +--Mais je ne parle pas an figuré, répliquai-je. C'est d'une véritable +soupe qu'il s'agit. Et je leur contai toute l'histoire. + +--Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant +empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont +vous avez orné ma brochette, même si je pouvais les reproduire; ce +serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand +on n'a plus faim. Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le +calice d'une violette et le promena ensuite sur la brochette: + +--Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprès de ton roi, +touche son museau de ton bâton, sur lequel tu verras éclore, même au +plus froid de l'hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t'aurai +au moins fait un petit don en récompense de ta complaisance, et même j'y +ajouterai encore quelque chose. À ces mots, la souricelle approcha la +brochette de l'auguste museau de son souverain et, en effet, le petit +bâton se trouva entouré du plus joli bouquet de violettes; c'était une +odeur délicieuse; mais elle n'était pas du goût de la gent souricière, +et le roi ordonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leurs +queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne, +dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agréable odeur de roussi. + +--Mais, dit alors le roi, le petit elfe n'avait-il pas promis encore +autre chose? + +--Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C'est encore une jolie +surprise du plus bel effet: «Les violettes, dit-il, c'est pour la vue et +l'odorat, je vais maintenant t'accorder quelque chose pour l'ouïe.» Et +la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu; il ne +restait plus que le petit morceau de bois. Elle se mit à le mouvoir +comme un bâton de chef d'orchestre et à battre la mesure. Dieu! quelle +drôle de musique on entendit! Ce n'étaient plus les sons divins qui +avaient retenti dans la forêt pour le bal des elfes; c'étaient tous les +bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris +étaient tout oreille. On entendait le pétillement des sarments, le +ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crépitement de la +graisse, le bruit continu d'une pièce de viande qui rôtit et se rissole. +Soudain on aurait dit qu'un coup de vent venait d'activer le feu, de +façon que pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba sur les +charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu à +peu commença un léger bruit, comme un chant doux et plaintif; c'est la +bouilloire qui s'échauffe: le son devient plus fort, l'eau entre en +ébullition. C'est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de +casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris +brandit son bâton avec une rapidité de plus en plus grande: les pots +écument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement +bruyant; tout déborde, tout se sauve, c'est comme un sifflement +infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la cheminée. Hou! hah! +quel fracas! La petite souris, effrayée, laisse tomber son bâton. On +n'entend plus rien. + +--En voilà une fameuse cuisson! dit le roi. Allons, qu'on serve la +soupe! + +--Mais c'est là tout, répondit la souris; la soupe est partie tout +entière dans le feu. + +--C'est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à la suivante. + + + + +III + +Ce que raconta la seconde souricelle + + +Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la seconde petite +souris. Il y a comme un sort sur notre famille: presque aucune de nous +n'a le bonheur de pénétrer jusqu'à la salle à manger ou jusqu'à +l'office, objet de tous nos désirs. C'est aujourd'hui pour la première +fois que j'entre dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j'ai +fréquenté plusieurs de ces lieux de délices. Dans cette fameuse +bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent à souffrir de la +faim; mais nous y acquîmes une belle instruction. La nouvelle du +concours ouvert par ordre du roi, pour la découverte de la recette de la +soupe à la brochette, arriva jusqu'à nous. Ma vieille grand-mère se +souvint qu'un jour elle avait entendu un des serviteurs de la +bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passage: «Le poète +est un magicien; il peut faire de la soupe rien qu'avec une brochette.» +Ma grand-mère me demanda si je me sentais poète; je ne savais même pas +ce que cela pouvait être. + +--Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d'apprendre comment +l'on devient poète. + +--C'est au-dessus de mes moyens, répliquai-je. Mais ma grand-mère, qui +avait souvent écouté ce qu'on lisait dans la bibliothèque, me dit que, +d'après les plus savantes autorités, il y avait trois ingrédients pour +faire un poète: de l'intelligence, de l'imagination et du sentiment. + +--Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras poète, et alors +il te sera facile de préparer cette fameuse soupe. Je partis donc en +voyage, à la quête de ces trois qualités; je me dirigeai vers l'ouest. +L'intelligence, m'étais-je dit, est la principale des trois; les deux +autres sont bien moins estimées dans ce monde: donc je m'attachai à +acquérir d'abord l'intelligence. Mais où la trouver?» Regarde la fourmi, +et tu apprendras la sagesse», a dit un certain roi des Israélites, comme +ma grand-mère l'avait encore entendu lire. Donc je marchai sans +m'arrêter, jusqu'à ce que j'eusse rencontré la première grande +fourmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gîte. +Les fourmis sont un petit peuple bien respectable; elles ne sont +qu'intelligence d'outre en outre. Tout, chez elles, se passe comme un +problème de mathématique qui se résout bien méthodiquement. Travailler, +travailler sans cesse et pondre des oeufs, c'est là, disent-elles, +remplir ses devoirs vis-à-vis du présent et de l'avenir, et elles ne +font pas autre chose. Elles se divisent en supérieures et en +inférieures; le rang est marqué par un numéro d'ordre; la reine porte le +numéro un. Son opinion est la seule vraie; elle possède infuse la +quintessence de la sagesse. C'était de la plus haute importance pour +moi; il ne s'agissait plus que de reconnaître la reine au milieu de ces +milliers de petites bêtes. J'entendis rapporter plusieurs propos d'elle +qui témoignaient en effet d'une raison supérieure; car ils apparurent +absurdes à ma pauvre cervelle. Elle prétendait que sa fourmilière était +ce qu'il y avait de plus élevé dans ce monde. Cependant, tout à côté se +trouvait un arbre qui dépassait la fourmilière d'une centaine de pieds; +mais on n'en parlait jamais et, comme les fourmis sont aveugles, le dire +de la reine passait pour la vérité même. Un soir, une fourmi égarée se +mit à grimper sur l'arbre et, sans monter jusqu'à la cime, parvint +cependant plus haut qu'aucune de ses soeurs n'était jamais montée. +Lorsqu'elle fut de retour, elle parla de son ascension, et déclara que +l'arbre lui semblait bien plus élevé que la fourmilière; cela fut +regardé comme une offense à l'honneur de la communauté, et la pauvre +fourmi se vit condamnée aux travaux les plus pénibles, tels que charrier +les insectes morts, etc. Mais quelque temps après, une autre fourmi se +fourvoya également sur l'arbre. Rentrée au bercail, elle parla de son +excursion avec prudence et amphibologie, laissant cependant deviner, à +qui voulait comprendre, que l'arbre était plus haut que la fourmilière. +Comme elle était très considérée, qu'elle était une des dignitaires de +la cour, loin de la persécuter comme la première, on plaça sur sa tombe, +lorsqu'elle mourut, une coquille d'oeuf en guise de monument, pour +éterniser le souvenir de son courage et de sa science. Avec tout cela, +je n'avais pu encore découvrir la reine, et j'étais toujours en +observation. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temps +leurs oeufs à l'air pour les mettre au soleil. Un jour j'en vis une qui +ne pouvait plus ramasser son oeuf pour le rentrer. Deux autres +accoururent pour l'aider; mais elles étaient elles-mêmes chargées +chacune d'un oeuf; en secourant leur compagne, elles faillirent laisser +tomber leur fardeau. Aussitôt elles s'en furent, laissant la pauvrette +dans l'embarras. + +--Voilà qui est bien agi, c'est la sagesse même, entendis-je une voix +s'écrier; chacun est son plus proche prochain. Nous autres fourmis, nous +ne nous y trompons jamais; nous naissons toutes raisonnables. Cependant, +parmi nous toutes, c'est moi qui ai la plus haute raison. À ces mots je +vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi se dresser +orgueilleusement sur ses pattes de derrière. Il n'y avait pas à s'y +tromper, c'était la reine. Je la happai d'un coup de langue et je +l'avalai. Je possédais donc la sagesse et l'intelligence. Ce n'était pas +assez. Je me mis à mon tour à grimper sur l'arbre qui ombrageait la +fourmilière: c'était un beau chêne, déjà plus que séculaire; il avait à +sa cime une magnifique couronne. Je savais par ma grand-mère que les +arbres sont habités par des êtres particuliers, des dryades, une nymphe +qui naît avec l'arbre et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans +un creux de l'arbre, se trouvait une jeune fille d'une beauté +surhumaine, ce qui ne l'empêcha pas de pousser un cri d'effroi en +m'apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peur des souris; de +plus, elle savait que j'aurais pu ronger l'écorce de l'arbre auquel son +existence était attachée. Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai +sur mes intentions; elle me prit dans la main et me caressa doucement. +Je lui contai pourquoi je m'étais hasardée à courir le monde. Elle me +promit que le soir même, peut-être, je posséderais une des deux choses +qui me manquaient pour devenir poète. + +--Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l'imagination, vient souvent +se reposer sur ce chêne, dont il aime le tronc noueux et puissant, les +fortes racines, la majestueuse couronne qui, en hiver, brave la tempête +et les neiges, et en été, forme ce magnifique dôme de verdure d'où l'on +domine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux, qui y +abondent, chantent leurs aventures dans les contrées lointaines; la +cigogne dont le nid est accroché là-bas, à la seule branche morte, nous +raconte même les merveilles du pays des Pyramides.» Tout cela plaît à +Phantasus; il aime aussi à m'entendre faire le récit de ma vie. Tout à +l'heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cette touffe de +muguet; je trouverai bien moyen, pendant qu'il sera perdu dans ses +rêveries, de lui arracher une petite plume de son aile; jamais poète +n'en aura eu de pareille.» Et, en effet, le brillant Phantasus arriva; +la bonne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille couleurs, et +me la donna. Je la mis dans l'eau pour la rendre moins coriace, puis, +avec assez de peine encore, je la rongeai. Je me trouvai donc posséder +intelligence et imagination; restait le sentiment. Je retournai à la +bibliothèque; je savais qu'elle contenait beaucoup de ces bons romans +qui sont destinés à délivrer les humains de leur trop plein de larmes, +et qui sont comme des éponges pour pomper les sentiments. Je me +souvenais qu'on les reconnaissait à l'air appétissant du papier. J'en +attaquai un, puis un second; je commençai à ressentir dans tout mon être +des tressaillements étranges. J'en dévorai un troisième: j'étais poète; +il n'y avait plus à en douter. J'avais des maux de tête, des maux de +ventre, des douleurs partout; j'étais dans une agitation continuelle. +Et, maintenant, comment faire la soupe à la brochette? Mon imagination +me fournit force situations, histoires, anecdotes, proverbes où se +trouve une brochette, ou ce qui y ressemble, un bâtonnet, un petit +morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus récréatif; c'est bien +mieux qu'une vraie soupe. Ainsi, je vais commencer par narrer à Votre +Majesté le conte où, d'un coup d'une petite baguette, la bonne fée +transforma Cendrillon et tous les objets de la cuisine; demain ce sera +une autre histoire, et ainsi de suite. + +--Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses! s'écria le roi. +À la suivante! + +--Psch, psch! entendit-on tout à coup. Une petite souris, la quatrième +de la bande, celle qu'on avait crue morte, venait d'entrer dans la +cuisine. Elle se précipita comme une flèche au milieu de l'assemblée, +renversant la brochette couverte d'un crêpe, qui avait été placée là en +son souvenir. + + + + +IV + +Ce que dit la quatrième souris lorsqu'elle prit la parole avant la +troisième + + +Je me suis tout d'abord rendue dans la capitale d'un vaste pays, pensant +que dans une grande ville je trouverais plus facilement des +renseignements utiles. Comme je n'ai pas la mémoire des noms, j'ai +oublié celui de cette ville. J'avais fait le voyage dans la charrette +d'un contrebandier; elle fut saisie et conduite au palais de justice. Je +me glissai en bas et me faufilai dans la loge du portier. Je l'entendis +causer d'un homme qu'on venait d'amener en prison pour quelques propos +inconsidérés contre l'autorité. + +--Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, dit le portier. C'est de +l'eau claire comme la soupe à la brochette: mais cela peut lui coûter la +tête. À ces mots je dressai les oreilles; je me dis que j'étais +peut-être sur la bonne piste pour apprendre la recette. Du reste, le +pauvre prisonnier m'inspirait de l'intérêt, et je me mis en quête de sa +cellule. Je la trouvai et j'y pénétrai par un trou. Le prisonnier était +pâle; avait une longue barbe et de grands yeux brillants. Le prisonnier +gravait des vers et des dessins; il avait l'air de bien s'ennuyer, et je +fus la bienvenue auprès de lui. Il me jeta des miettes de pain, me donna +de douces paroles et sifflota pour me faire approcher; mes gentillesses +le distrayaient; je pris peu à peu entière confiance en lui, et nous +devînmes une paire d'amis. Il partageait son pain avec moi, et de son +fromage il me donnait mieux que la croûte; nous avions aussi quelquefois +du saucisson: bref, je faisais bombance. Mais ce n'était pas tout cela +qui me faisait plaisir; j'étais fière et heureuse de l'attachement de +cet excellent homme. Il me caressait et me choyait; il avait une vraie +affection pour moi, et je le lui rendais bien. J'en oubliai le but de +mon grand voyage; je ne fis plus attention à ma brochette qui, un beau +jour, glissa dans la fente du plancher, où elle est encore. Je restai +donc, me disant que, moi partie, le pauvre prisonnier n'aurait plus +personne avec qui partager son pain et son fromage, ce qui paraissait +lui faire tant de plaisir. Ce fut lui qui s'en alla. La dernière fois +que je le vis, tout triste qu'il avait l'air, il me cajola avec +tendresse et me donna toute une tranche de pain et la plus grosse moitié +de son fromage. En sortant de sa cellule, il regarda en arrière et +m'envoya un baiser de la main. Il ne revint plus; je n'ai jamais su ce +qu'il est devenu.» Soupe à la brochette», disait le concierge quand il +était question de lui. Ces mots me rappelèrent l'objet de mon voyage, et +je retournai dans la loge. Habituée aux bontés du prisonnier, je ne me +méfiais plus assez des hommes, je me montrais imprudemment. Le concierge +m'attrapa, me caressa aussi, mais pour ensuite me fourrer dans une cage. +Quelle horrible prison! On a beau courir, courir, on ne fait que tourner +sans avancer, et l'on rit de vous aux éclats. Le vilain portier m'avait +enfermée pour servir d'amusement à sa petite fille. Un jour, me voyant +toute désolée et essoufflée après une galopade désespérée que j'avais +faite dans la roue de ma cage: «Pauvre petite créature», dit-elle, et, +tirant le verrou, elle me laissa sortir. J'attendis que la nuit fût +devenue bien sombre; alors, par les toits du palais de justice, je +gagnai une vieille tour qui y était attenante; elle n'était habitée que +par un veilleur de nuit et un hibou. Le hibou valait mieux que sa mine; +il était vieux, il avait beaucoup d'expérience et d'entregent. Il +croyait descendre du fameux hibou, oiseau favori de Minerve, la déesse +de la sagesse; le fait est qu'il connaissait l'envers et l'endroit des +choses. Quand ses petits émettaient quelque opinion inconsidérée: +«Allons donc! disait-il; ne faites donc pas de soupe à la brochette.» +Quand ils entendaient cela, les jeunes savaient qu'ils avaient dit une +sottise. Le hibou me donna la bienvenue et me promit de me protéger +contre tous les animaux malfaisants; mais il me prévint que, si l'hiver +était dur, il me croquerait. Comme je vous ai dit, c'était un animal +très avisé, et rien ne lui en imposait. + +--Tenez, me dit-il une fois, le veilleur de nuit s'imagine être un +personnage parce que, quand il y a un incendie, il réveille toute la +ville avec les fanfares qu'il tire de son cor; mais il ne sait +absolument rien faire au monde que de sonner de la trompe. Tout cela, +c'est de la soupe à la brochette. Je l'interrompis pour le prier de me +donner la recette de ce mets: + +--Comment! dit-il, vous ne savez pas que c'est une façon de parler +inventer par les hommes? Chacun la prend plus ou moins dans son sens; +mais au fond ce n'est que l'équivalent de rien du tout. + +--Bien! m'écriai-je frappée de cette explication. Ce que vous dites là +anéantit toutes mes illusions sur cette fameuse soupe; mais après tout, +c'est bien la vérité, et la vérité est ce qu'il y a de plus précieux au +monde. Et je quittai la tour et je me hâtai de revenir parmi vous, vous +apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plus estimable, +la vérité. Les souris, me disais-je, passent avec raison pour une race +éclairée; et notre roi, renommé pour son esprit, sera enchanté de +posséder la vérité, et il me fera reine. + +--Ta vérité n'est que mensonge! s'écria la troisième souris qui n'avait +pas eu son tour de parole. Je sais préparer la soupe, vous allez le voir +de vos yeux. + + + + +V + +La merveilleuse recette + + +Moi, continua la troisième souris, je ne suis pas allée chercher des +renseignements à l'étranger; je suis restée dans notre pays, qui en vaut +bien un autre et où l'on trouve tout ce qu'on veut. J'ai tout tiré de +mon propre fonds, de mes longues réflexions. Voici ce que j'ai trouvé: +Placez une marmite sur le feu; bien. Versez-y de l'eau, encore plus, +tout plein jusqu'au bord. Voyons maintenant, activez bien le feu. Du +bois, du charbon: il faut que cela cuise à gros bouillons. C'est cela! +Le moment est venu. Jetez-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera +prêt. Il ne manque plus qu'une chose. Que notre gracieux souverain +daigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue, pendant deux +minutes au moins; mais, pour que le régal soit parfait, il faut bien +tourner une minute de plus. + +--Faut-il que ce soit justement ma queue? demanda le roi. + +--Oui, sire! répondit la souris. Les queues de vos sujets n'ont pas +cette vertu unique dont est douée celle de Votre Majesté! L'eau +continuait à bouillonner bruyamment. Le roi s'approcha de la marmite +avec l'air le plus digne et le plus courageux qu'il put prendre, et +étendit sa queue en rond, comme quand les souris écrèment un pot à lait, +pour ensuite lécher leur queue. Mais à peine eut-il ressenti la chaleur +et la vapeur, qu'il sauta en bas du foyer et s'écria: + +--Oui, c'est bien cela! c'est la vraie recette. Tu seras la reine. Quant +à la soupe, nous la préparerons une autre fois, quand nous célébrerons +nos noces d'or. Alors, en l'honneur de ce beau jour, nous en régalerons +à gogo tous nos pauvres pendant une semaine. Et le mariage fut aussitôt +célébré en grande pompe. Lorsque tout fut mangé et bu, et que chacun +s'en retourna chez soi, plusieurs souris, entre autres les amies et +parentes des trois évincées, marmottaient entre elles: + +--Ce n'est pas là du tout de la soupe à la brochette; c'est de la soupe +à la queue de souris. Quant aux récits qu'elles avaient entendus, elles +trouvaient telle aventure intéressante, telle autre insipide et mal +racontée. De même, lorsque l'histoire se répandit dans le monde, les +avis furent très partagés; les uns la déclaraient amusante, d'autres n'y +voyaient que des fadaises. Enfin la voilà telle quelle: la critique, en +général, n'est que de la soupe à la brochette. + + + + +Le stoïque soldat de plomb + + +Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés +d'une vieille cuiller de plomb: l'arme au bras, la tête droite, leur +uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout. + +La première parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le +couvercle de la boîte fut: des soldats de plomb! Et c'est un petit +garçon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reçus en +cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la +table. + +Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu différent, +il n'avait qu'une jambe, ayant été fondu le dernier quand il ne restait +plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi +fermement que les autres et c'est à lui, justement, qu'arriva cette +singulière histoire. + +Sur la table où l'enfant les avait alignés, il y avait beaucoup d'autres +jouets, dont un joli château de carton qui frappait tout de suite le +regard. À travers les petites fenêtres on pouvait voir jusque dans +l'intérieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit +miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de +cire. Tout l'ensemble était bien joli, mais le plus ravissant était une +petite demoiselle debout sous le portail ouvert du château. Elle était +également découpée dans du papier, mais portait une large jupe de fine +batiste très claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en guise +d'écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout +son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levés, car c'était +une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que +notre soldat ne la voyait même pas. Il crut que la petite danseuse +n'avait qu'une jambe, comme lui-même. + +«Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition, +elle habite un château, et moi je n'ai qu'une boîte dans laquelle nous +sommes vingt-cinq, ce n'est guère un endroit digne d'elle. Cependant, +tâchons de lier connaissance.» + +Il s'étendit de tout son long derrière une tabatière qui se trouvait sur +la table; de là, il pouvait admirer à son aise l'exquise petite +demoiselle qui continuait à se tenir debout sur une jambe sans perdre +l'équilibre. + +Lorsque la soirée s'avança, tous les autres soldats réintégrèrent leur +boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Alors les jouets se +mirent à jouer à la visite, à la guerre, au bal. + +Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la boîte, ils +voulaient être de la fête, mais n'arrivaient pas à soulever le +couvercle. Le casse-noisettes faisait des culbutes et la craie +batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'éveilla et +se mit à gazouiller et cela en vers, s'il vous plaît. Les deux seuls à +ne pas bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la petite +danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras +levés; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la +quittait des yeux. L'horloge sonna minuit. Alors, clac! le couvercle de +la tabatière sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans +(c'était une attrape), mais seulement un petit diable noir. + +--Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans +ta poche? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre. + +--Attends voir seulement jusqu'à demain, dit le diablotin. + +Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le soldat fut placé +sur la fenêtre. Tout à coup--par le fait du petit diable ou par suite +d'un courant d'air--, la fenêtre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua, +tête la première, du troisième étage. Quelle équipée! Il atterrit la +jambe en l'air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnette fichée +entre les pavés. + +La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le chercher. +Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sûr! Si le +soldat de plomb avait crié: «Je suis là», ils l'auraient découvert. Mais +lui ne trouvait pas convenable de crier très haut puisqu'il était en +uniforme. + +La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie trombe! Quand +elle fut passée, deux gamins des rues arrivèrent. + +--Dis donc, dit l'un d'eux, voilà un soldat de plomb, on va lui faire +faire un voyage. D'un journal, ils confectionnèrent un bateau, placèrent +le soldat au beau milieu, et le voilà descendant le ruisseau, les deux +garçons courant à côté et battant des mains. Dieu! Quelles vagues dans +ce ruisseau! Et quel courant! Bien sûr, il avait plu à verse! Le bateau +de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-même à faire +trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoïque, sans broncher, +et regardait droit devant lui, l'arme au bras. + +Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il +y faisait aussi sombre que s'il avait été dans sa boîte. + +«Où cela va-t-il me mener? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable +de la boîte. Hélas! Si la petite demoiselle était seulement assise à +côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fît deux fois +plus sombre.» + +À ce moment surgit un gros rat d'égout qui habitait sous la planche. + +--Passeport! cria-t-il, montre ton passeport, vite! + +Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son +fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait après en +grinçant des dents et il criait aux épingles et aux brins de paille en +dérive. + +--Arrêtez-le, arrêtez-le, il n'a pas payé de douane, ni montré son +passeport! + +Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le soldat de plomb +apercevait la clarté du jour là où s'arrêtait la planche, mais il +entendait aussi un grondement dont même un brave pouvait s'effrayer. Le +ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal. +C'était pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau +une longue chute d'eau. + +Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l'arrêter. Le bateau +fut projeté en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide +qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir +seulement cligné des yeux. L'esquif tournoya deux ou trois fois, +s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de +l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonçait toujours davantage, le +papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientôt par-dessus la +tête du navigateur. Alors, il pensa à la ravissante petite danseuse +qu'il ne reverrait plus jamais, et à ses oreilles tinta la chanson: + +Tu es en grand danger, guerrier! + +Tu vas souffrir la malemort! + +Le papier se déchira, le soldat passa au travers... mais, au même +instant, un gros poisson l'avala. + +Non! Ce qu'il faisait sombre là-dedans! Encore plus que sous la planche +du ruisseau, et il était bien à l'étroit, notre soldat, mais toujours +stoïque il resta couché de tout son long, l'arme au bras. + +Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il +demeura parfaitement tranquille, un éclair sembla le traverser. Puis, la +lumière l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria: + +«Un soldat de plomb!» + +Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, monté à la cuisine +où la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre +deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon où +tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé +dans le ventre d'un poisson, mais lui n'était pas fier. On le posa sur +la table.... + +Comme le monde est petit!... Il se retrouvait dans le même salon où il +avait été primitivement, il revoyait les mêmes enfants, les mêmes jouets +sur la table, le château avec l'exquise petite danseuse toujours debout +sur une jambe et l'autre dressée en l'air; elle aussi était stoïque. + +Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer des larmes de +plomb, mais cela ne se faisait pas... il la regardait et elle le +regardait, mais ils ne dirent rien. Soudain, un des petits garçons prit +le soldat et le jeta dans le poêle sans aucun motif, sûrement encore +sous l'influence du diable de la tabatière. Le soldat de plomb tout +ébloui sentait en lui une chaleur effroyable. Était-ce le feu ou son +grand amour? Il n'avait plus ses belles couleurs, était-ce le voyage ou +le chagrin? Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il +se sentait fondre, mais stoïque, il restait debout, l'arme au bras. +Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une +sylphide, elle s'envola directement dans le poêle près du soldat. Elle +s'enflamma... et disparut. Alors, le soldat fondit, se réduisit en un +petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle +y trouva comme un petit coeur de plomb. De la danseuse, il ne restait +rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon. + + + + +La tirelire + + +Il y avait une quantité de jouets dans la chambre d'enfants. Tout en +haut de l'armoire trônait la tirelire sous la forme d'un cochon en terre +cuite; il avait naturellement une fente dans le dos, et cette fente +avait été élargie à l'aide d'un couteau pour pouvoir y glisser aussi de +grosses pièces. On en avait déjà glissé deux dedans, en plus de +nombreuses menues monnaies. + +Le cochon était si bourré que l'argent ne pouvait plus tinter dans son +ventre et c'est bien le maximum de ce que peut espérer un +cochon-tirelire. Il se tenait tout en haut de l'armoire et regardait les +jouets en bas, dans la chambre; il savait bien qu'avec ce qu'il avait +dans le ventre il aurait pu les acheter tous et cela lui donnait quelque +orgueil. + +Les autres le savaient aussi même s'ils n'en parlaient pas, ils avaient +d'autres sujets de conversation. Le tiroir de la commode était +entrouvert et une poupée un peu vieille et le cou raccommodé regardait +au-dehors. Elle dit: + +--Je propose de jouer aux grandes personnes, ce sera une occupation! + +Alors, il y eut tout un remue-ménage, les tableaux eux-mêmes se +retournèrent contre le mur ils savaient pourtant qu'ils avaient un +envers--mais ce n'était pas pour protester. + +On était au milieu de la nuit; la lune, dont les rayons entraient par la +fenêtre, offrait un éclairage gratuit. Le jeu allait commencer et tous +étaient invités, même la voiture de poupée bien qu'elle appartînt aux +jouets dits vulgaires. + +Chacun est utile à sa manière, disait-elle; tout le monde ne peut pas +appartenir à la noblesse, il faut bien qu'il y en ait qui travaillent. + +Le cochon-tirelire seul reçut une invitation écrite. On craignait que, +placé si haut, il ne pût entendre une invitation orale. Il se jugea trop +important pour donner une réponse et ne vint pas. S'il voulait prendre +part au jeu, ce serait de là-haut, chez lui; les autres s'arrangeraient +en conséquence. C'est ce qu'ils firent. + +Le petit théâtre de marionnettes fut monté de sorte qu'il pût le voir +juste de face. Il devait y avoir d'abord une comédie, puis le thé, +ensuite des exercices intellectuels. Mais c'est par ceux-ci qu'on +commença tout de suite. + +Le cheval à bascule parla d'entraînement et de pur-sang, la voiture de +poupée de chemins de fer et de traction à vapeur: cela se rapportait +toujours à leur spécialité. La pendule parla politique--tic, tac--elle +savait quelle heure elle avait sonné, mais les mauvaises langues +disaient qu'elle ne marchait pas bien. + +La canne se tenait droite, fière de son pied ferré et de son pommeau +d'argent; sur le sofa s'étalaient deux coussins brodés, ravissants mais +stupides. La comédie pouvait commencer. + +Tous étaient assis et regardaient. On les pria d'applaudir, de claquer +ou de gronder suivant qu'ils seraient satisfaits ou non. La cravache +déclara qu'elle ne claquait jamais pour les vieux, mais seulement pour +les jeunes non encore fiancés. + +--Moi, j'éclate pour tout le monde, dit le pétard. + +--Être là ou ailleurs... déclarait le crachoir. Et c'était bien +l'opinion de tous sur cette idée de jouer la comédie. + +La pièce ne valait rien, mais elle était bien jouée. Les acteurs +présentaient toujours au public leur côté peint, ils étaient faits pour +être vue de face, pas de dos. Tous jouaient admirablement, tout à fait +en avant et même hors du théâtre, car leurs fils étaient trop longs, +mais ils n'en étaient que plus remarquables. + +La poupée raccommodée était si émue qu'elle se décolla et le +cochon-tirelire, bouleversé à sa façon, décida de faire quelque chose +pour l'un des acteurs, par exemple: le mettre sur son testament pour +qu'il soit couché près de lui dans un monument funéraire quand le moment +serait venu. + +Tous étaient enchantés, de sorte qu'on renonça au thé et on s'en tint à +l'intellectualité. On appelait cela jouer aux grandes personnes et +c'était sans méchanceté puisque ce n'était qu'un jeu. Chacun ne pensait +qu'à soi-même et aussi à ce que pensait le cochon-tirelire et lui +pensait plus loin que les autres: à son testament et à son enterrement. +Quand en viendrait l'heure? Toujours plus tôt qu'on ne s'y attend.... + +Patatras! Le voilà tombé de l'armoire. Le voilà gisant par terre en +mille morceaux; les pièces dansent et sautent à travers la pièce, les +plus petites ronflent, les plus grandes roulent, surtout le daler +d'argent qui avait tant envie de voir le monde. Il y alla, bien sûr; +toutes les pièces y allèrent, mais les restes du cochon allèrent dans la +poubelle. + +Le lendemain, sur l'armoire, se tenait un nouveau cochon-tirelire en +terre vernie. + +Il ne contenait encore pas la moindre monnaie, et rien ne tintait en +lui. En cela, il ressemblait à son prédécesseur. Il n'était qu'un +commencement et, pour nous, ce sera la fin du conte. + + + + +La vieille maison + + +Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison, elle avait plus +de trois cents ans: c'est là ce qu'on pouvait lire sur la grande poutre, +où au milieu de tulipes et de guirlandes de houblon était gravée l'année +de la construction. Et on y lisait encore des versets tirés de la Bible +et des bons auteurs profanes; au-dessus de chaque fenêtre étaient +sculptées des figures qui faisaient toute espèce de grimaces. Chacun des +étages avançait sur celui d'en dessous; le long du toit courait une +gouttière, ornée de gros dragons, dont la gueule devait cracher l'eau +des pluies; mais elle sortait aujourd'hui par le ventre de la bête; par +suite des ans, il s'était fait des trous dans la gouttière. + +Toutes les autres maisons de la rue étaient neuves et belles à la mode +régnante; les carreaux de vitre étaient grands et toujours bien propres; +les murailles étaient lisses comme du marbre poli. Ces maisons se +tenaient bien droites sur leurs fondations, et l'on voyait bien à leur +air qu'elles n'entendaient rien avoir de commun avec cette construction +des siècles barbares. + +«N'est-il pas temps, se disaient-elles, qu'on démolisse cette bâtisse +surannée, dont l'aspect doit scandaliser tous les amateurs du beau? +Voyez donc toutes ces moulures qui s'avancent et qui empêchent que de +nos fenêtres on distingue ce qui se passe dans la baraque. Et l'escalier +donc qui est aussi large que si c'était un château! que d'espace perdu! +Et cette rampe en fer forgé, est-elle assez prétentieuse! Comme ceux qui +s y appuient doivent avoir froid aux mains! Comme tout cela est +sottement imaginé!» + +Dans une des maisons neuves, bien propres, d'un goût bien prosaïque, +celle qui était juste en face, se tenait souvent à la fenêtre un petit +garçon aux joues fraîches et roses; ses yeux vifs brillaient +d'intelligence. Lui, il aimait à contempler la vieille maison; elle lui +plaisait beaucoup, qu'elle fût éclairée par le soleil ou par la lune. Il +pouvait rester des heures à la considérer, et alors il se représentait +les temps où, comme il l'avait vu sur une vieille gravure, toutes les +maisons de la rue étaient construites dans ce même style, avec des +fenêtres en ogive, des toits pointus, un grand escalier menant à la +porte d'entrée, des dragons et autres terribles gargouilles tout autour +des gouttières; et, au milieu de la rue, passaient des archers, des +soldats en cuirasse, armés de hallebardes. + +C'était vraiment une maison qu'on pouvait contempler pendant des heures. +Il y demeurait un vieillard qui portait des culottes de peau et un habit +à grands boutons de métal, tout à fait à l'ancienne mode; il avait aussi +une perruque, mais une perruque qui paraissait bien être une perruque, +et qui ne servait pas à simuler habilement de vrais cheveux. Tous les +matins, un vieux domestique venait, nettoyait, faisait le ménage et les +commissions, puis s'en allait. + +Le vieillard à culottes de peau habitait tout seul la vieille maison. +Parfois il s'approchait de la fenêtre; un jour, le petit garçon lui fit +un gentil signe de tête en forme de salut; le vieillard fit de même; le +lendemain ils se dirent de nouveau bonjour, et bientôt ils furent une +paire d'amis, sans avoir jamais échangé une parole. + +Le petit garçon entendit ses parents se dire: «Le vieillard d'en face a +de bien grandes richesses; mais c'est affreux comme il vit isolé de tout +le monde.» + +Le dimanche d'après, l'enfant enveloppa quelque chose dans un papier, +sortit dans la rue et accostant le vieux domestique qui faisait les +commissions, il lui dit: «Écoute! Veux-tu me faire un plaisir et donner +cela de ma part à ton maître? J'ai deux soldats de plomb; en voilà un; +je le lui envoie pour qu'il ait un peu de société; je sais qu'il vit +tellement isolé de tout le monde, que c'est lamentable.» + +Le vieux domestique sourit, prit le papier et porta le soldat de plomb à +son maître. Un peu après, il vint trouver les parents, demandant si le +petit garçon ne voulait pas venir rendre visite au vieux monsieur. Les +parents donnèrent leur permission, et le petit partit pour la vieille +maison. + +Les trompettes sculptées sur la porte, ma foi, avaient les joues plus +bouffies que d'ordinaire, et si on avait bien prêté l'oreille, on les +aurait entendus, qui soufflaient dans leurs instruments: +«Schnetterendeng! Ta-ra-ra-ta: le voilà, le voilà, le petit +schnetterendeng!» + +La grande porte s'ouvrit. Le vestibule était tout garni de vieux +portraits de chevaliers revêtus de cuirasses, de châtelaines en robes de +damas et de brocart; l'enfant crut entendre les cuirasses résonner et +les robes rendre un léger froufrou. Il arriva à un grand escalier, avec +une belle rampe en fer tout ouvragée, et ornée de grosses boules de +cuivre, où on pouvait se mirer; elles brillaient comme si on venait de +les nettoyer pour fêter la visite du petit garçon, la première depuis +tant d'années. + +Après avoir monté bien des marches, l'enfant aperçut, donnant sur une +vaste cour, un grand balcon; mais les planches avaient des fentes et des +trous en quantité; elles étaient couvertes de mousse, d'herbe, de sedum, +et toute la cour et les murailles étaient de même vertes de plantes +sauvages qui poussaient là sans que personne s'en occupât. Sur le balcon +se trouvaient de grands pots de fleurs, en vieille et précieuse faïence; +ils avaient la forme de têtes fantastiques, à oreilles d'âne en guise +d'anses; il y poussait des plantes rares; c'étaient des touffes de +feuilles, sans presque aucune fleur. Il y avait là un pot d'oeillet tout +en verdure, et il chantait à voix basse: «Le vent m'a caressé, le soleil +m'a donné une petite fleur, une petite fleur pour dimanche.» + +Ensuite, le petit garçon passa par une grande salle; les murs étaient +recouverts de cuir gaufré, à fleurs et arabesques toutes dorées, mais +ternies par le temps. + +«La dorure passe, le cuir reste,» marmottaient les murailles. + +Puis l'enfant fut conduit dans la chambre où se tenait le vieux +monsieur, qui l'accueillit avec un doux sourire, et lui dit: «Merci pour +le soldat de plomb, mon petit ami; et merci encore de ce que tu es venu +me voir.» + +Et les hauts fauteuils en chêne, les grandes armoires et les autres +meubles en bois des îles craquaient, et disaient: «knick, knack», ce qui +pouvait bien vouloir dire: «Bien le bonjour!» + +À la muraille pendait un tableau, représentant une belle dame, jeune, au +visage gracieux et avenant; elle était habillée d'une robe vaste et +raide, tenue par des paniers; ses cheveux étaient poudrés. De ses doux +yeux elle regardait l'enfant. + +«Qui cela peut-il donc être; dit-il. D'où vient cette belle madame? + +--De chez le marchand de bric-à-brac, répondit le vieux monsieur. Il a +souvent des portraits à vendre et pas chers. Les originaux sont morts et +enterrés; personne ne s'occupe d'eux. Cette dame, je l'ai connue toute +jeune; voilà un demi-siècle qu'elle a quitté ce monde; j'ai retrouvé son +portrait chez le marchand et je l'ai acheté.» + +Au-dessous du portrait, se trouvait sous verre un bouquet de fleurs +fanées; elles avaient tout l'air d'avoir été cueillies juste cinquante +ans auparavant. + +«On dit chez nous, reprit l'enfant, que tu es toujours seul, et que cela +fait de la peine, rien que d'y penser. + +--Mais pas tant que cela, dit le vieux monsieur. Je reçois la visite de +mes pensées d'autrefois, et je revois passer devant moi tous ceux que +j'ai connus. Et, maintenant, toi tu es venu me rendre visite; je me sens +très heureux.» + +Il tira alors d'une armoire un grand livre à images, et les montra au +petit garçon; c'étaient des fêtes et processions des siècles passés; +d'énormes carrosses tout dorés, des soldats qui ressemblaient au valet +de trèfle de nos cartes; des bourgeois, habillés tous différemment selon +leurs métiers et professions. Les tailleurs avaient une bannière où se +voyaient des ciseaux, tenus par deux lions; celle des cordonniers +représentait un aigle à deux têtes, parce que chez eux il faut toujours +la paire. Oui, c'étaient de fameuses images, et le petit s'en amusait +tout plein. + +Le vieux monsieur alors alla chercher dans l'office des gâteaux, des +confitures, des fruits. Qu'on était bien dans cette vieille maison! + +«Je n'y tiens plus, s'écria tout à coup le soldat de plomb qui était sur +la cheminée. Non, c'est par trop triste ici, celui qui a goûté de la vie +de famille ne peut s'habituer à une pareille solitude. J'en ai assez. Le +jour déjà ne semble pas vouloir finir; mais la soirée sera encore plus +affreuse. Ce n'est pas comme chez toi, mon maître; ton père et ta mère +causent joyeusement; toi et tes frères et soeurs vous faites un +délicieux tapage d'enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit. Le +vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d'arbre de Noël. On +lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j'en ai assez. + +--Il ne faut pas voir les choses du mauvais côté, répondit le petit +garçon. À moi, tout ici me paraît magnifique, et encore n'ai-je pas vu +toutes les belles choses que les vieux souvenirs font passer devant les +yeux du maître de céans. + +--Moi non plus, je ne les aperçois, ni ne les verrai jamais, reprit le +soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi. + +--Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir compagnie à ce bon +vieux monsieur.» + +Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l'air tout heureux, +revint avec d'excellents gâteaux, des confitures délicieuses, des +pommes, des noix et autres friandises; il plaça tout devant son petit +ami, qui, ma foi, ne pensa plus aux peines du soldat de plomb. + +L'enfant retourna chez lui, s'étant diverti à merveille. Le lendemain, +il était à sa fenêtre, et il fit un signe de tête au vieux monsieur, qui +le lui rendit en souriant. Une neuvaine se passa, et alors on revint +prendre le petit garçon pour le mener à la vieille maison. + +Les trompettes entonnèrent leur _schnetterendeng_, _ta-ta-ra-ta_. Les +chevaliers et les belles dames se penchèrent hors de leur cadre pour +voir passer ce petit être, si jeune; les fauteuils débitèrent leur +_knik-knak_; le cuir des murailles déclara qu'il était plus durable que +la dorure; enfin tout se passa comme la première fois; rien ne changeait +dans la vieille maison. + +«Oh! Que je me sens malheureux», s'écria le soldat de plomb.» C'est à +périr ici. Laisse-moi plutôt partir pour la guerre, dussé-je y perdre +bras et jambes, ce serait au moins un changement. Oh, emmène-moi! +Maintenant je sais ce que c'est que de recevoir la visite de ses vieux +souvenirs, et ce n'est pas amusant du tout à la longue.» + +«Je vous revoyais tous à la maison, comme si j'étais encore au milieu de +vous. C'était un dimanche matin, et vous autres enfants vous étiez +réunis, et les mains jointes vous chantiez un psaume; ton père et ta +mère écoutaient pieusement. Voilà que la porte s'ouvre et que ta petite +soeur Maria, qui n'a que deux ans, fait son entrée. Elle est si vive et +elle est toujours prête à danser quand elle entend n'importe quelle +musique. Cette fois vos chants la mirent en mouvement, mais cela +n'allait guère en mesure; la mélodie marchait trop lentement; l'enfant +levait sa petite jambe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en +l'air; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tête. Vous +gardiez votre sérieux, c'était pourtant bien difficile. Moi, je ris +tant, qu'au moment où une grosse voiture vint ébranler la maison, je +perdis l'équilibre et je tombai à terre, j'en ai encore une bosse. Cela +me fit bien mal; mais j'aimerais encore mieux tomber dix fois par jour, +chez vous, que de rester ici, hanté par ces vieux souvenirs. + +Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches? Raconte-moi quelque chose de +la petite Maria! Et mon bon camarade, l'autre soldat de plomb? Doit-il +être heureux, lui! Ne pourrait-il pas venir me relever de faction? Oh, +emmène-moi!» + +--Tu n'es plus à moi, répondit le petit garçon. Tu sais bien que je t'ai +donné en cadeau au vieux monsieur. Il faut te faire une raison.» + +Cette fois le vieillard montra à son petit ami des cassettes où il y +avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passés; des cartes à +jouer, grandes et toutes dorées, comme on n'en voit même plus chez le +roi. Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui, à l'intérieur, était +orné de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des +bergères; il joua un ancien air; l'instrument n'était guère d'accord, et +les sons étaient comme enroués. Mais on aurait dit que le portrait de la +belle dame, celui qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac, +s'animait en entendant cette antique mélodie; le vieux monsieur la +regardait, ses yeux brillaient comme ceux d'un jeune homme; un doux +sourire passa sur ses lèvres. + +«Je veux partir en guerre, en guerre!», s'écria le soldat de plomb de +toutes ses forces; mais, à ce moment, le vieux monsieur vint prendre +quelque chose sur la cheminée et il renversa le soldat qui roula par +terre. Où était-il tombé? Le vieillard chercha, le petit garçon chercha; +ils ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb!»Je le retrouverai +demain», dit le vieux monsieur. Mais, jamais, il ne le revit. Le +plancher était rempli de fentes et de trous; le soldat avait passé à +travers, et il gisait là, sous les planches, comme enterré vivant. + +Malgré cet incident la journée se passa gaiement, et, le soir, le petit +garçon rentra chez lui. Des semaines s'écoulèrent, et l'hiver arriva. +Les fenêtres étaient gelées, et l'enfant était obligé de souffler +longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pût +apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes, +les trompettes, on les voyait à peine, tant la neige les recouvrait. La +vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que +d'ordinaire; et, en effet, il n'y demeurait absolument plus personne: le +vieux monsieur était mort, il s'était doucement éteint. + +Le soir, comme c'était l'usage dans le pays, une voiture tendue de noir +s'arrêta devant la porte; on y plaça un cercueil, qu'on devait porter +bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit +en marche; personne ne suivait que le vieux domestique; tous les amis du +vieux monsieur étaient morts avant lui. Le petit garçon pleurait, et il +envoyait de la main des baisers d'adieu au cercueil. + +Quelques jours après, la vieille maison fut pleine de monde, on y +faisait la vente de tout ce qui s'y trouvait. Et, de la fenêtre, le +petit garçon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les +châtelaines, les pots de fleurs en faïence, les fauteuils qui poussaient +des _knik-knak_ plus forts que jamais. Le portrait de la belle dame +retourna chez le marchand de bric-à-brac; si vous voulez le voir, vous +le trouverez encore chez lui; personne ne l'a acheté, personne n'y a +fait attention. + +Au printemps, on démolit la vieille maison.» Ce n'est pas dommage qu'on +fasse disparaître cette antique baraque», dirent les imbéciles, et ils +étaient nombreux comme partout. Et, pendant que les maçons donnaient des +coups de pioche, qui fendaient le coeur du petit garçon, on voyait, de +la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir doré, et les +tulipes volaient en éclats, et les trompettes tombaient par terre, +lançant un dernier _schnetterendeng_. + +Enfin, on enleva tous les décombres et on construisit une grande belle +maison à larges fenêtres et à murailles bien lisses, proprement peintes +en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin +qui, sur la rue, était entouré d'une jolie grille neuve: «Que tout cela +a bonne façon!» disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des +allées bien droites, et des massifs bien ronds; les plantes étaient +alignées au cordeau, et ne poussaient pas à tort et à travers comme +autrefois, dans la cour de la vieille maison. + +Les gens s'arrêtaient à la grille et regardaient avec admiration. Les +moineaux par douzaines, perchés sur les arbustes et la vigne vierge qui +couvrait les murs de côté babillaient de toutes sortes de choses, mais +pas de la vieille maison; aucun d'eux ne l'avait jamais vue: car il +s'était passé, depuis lors, bien du temps, oui, tant d'années que, dans +l'intervalle, le petit garçon était devenu un homme, et un homme +distingué qui faisait la joie de ses vieux parents. + +Il s'était marié et il habitait, avec sa jeune femme, justement la belle +maison dont nous venons de parler. + +Un jour, ils étaient dans le jardin, et la jeune dame plantait une fleur +des champs qu'elle avait rapportée de la promenade, et qu'elle trouvait +aussi belle qu'une fleur de serre. Elle raffermissait, de ses petites +mains, la terre autour de la racine, lorsqu'elle se sentit comme piquée +aux doigts. + +«Aïe!» s'écrie-t-elle, et elle aperçoit quelque chose qui brille. +Qu'était-ce? Devinez-vous? C'était le soldat de plomb, que le vieux +monsieur avait cherché vainement et qui était tombé là pendant les +démolitions, se trouvait sous terre depuis tant d'années. + +La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu'il l'avait +piquée, elle le nettoya avec une feuille humide de rosée, et le sécha +avec son mouchoir fin, qui sentait bon. Et le soldat de plomb était bien +aise, comme s'il se réveillait d'un long évanouissement. + +«Laisse-moi le voir», dit le jeune homme, en souriant. Puis il hocha la +tête et continua: «Non, ce ne peut pas être le même; mais il me rappelle +un autre soldat de plomb que j'avais lorsque j'étais petit.» + +Et il raconta l'histoire de la vieille maison, et du vieux monsieur, +auquel il avait envoyé, pour lui tenir compagnie, son soldat de plomb. +La jeune dame fut touchée jusqu'aux larmes de ce récit, surtout quand il +fut question du portrait qui avait été acheté chez le marchand de +bric-à-brac. + +«Il serait cependant possible, dit-elle, que ce fût le même soldat de +plomb. Je veux le garder avec soin; il me rappellera ce que tu viens de +me conter. Tu me conduiras, n'est-ce pas, sur la tombe du vieux +monsieur? + +--Je ne sais pas où elle se trouve, répondit-il; j'ai demandé à la voir, +personne n'a pu me l'indiquer. Tous ses amis étaient morts. Je sais +seulement que c'est très loin d'ici; au moment où on a emporté le +cercueil, je n'ai pas questionné; j'étais trop petit pour aller si loin +y porter des fleurs. + +--Oh! Comme il a été seul, dans sa tombe également! dit la dame, +personne n'en aura pris soin. + +--Moi aussi, j'ai été longtemps bien seul, se dit le soldat de plomb; +mais, quelle compensation aujourd'hui; je ne suis pas oublié!» + +Comme la dame l'emportait dans la maison, il jeta un dernier regard sur +l'endroit où il était resté tant d'années; que vit-il, ressemblant à de +la vulgaire terre? Un morceau de la belle tapisserie. La dorure, elle, +avait entièrement disparu. Et, de sa fine oreille, le soldat entendit un +murmure où il distinguait ces paroles: + +«La dorure passe, mais le cuir reste.» + +S'il avait pu, il aurait volontiers haussé les épaules; chez lui, +couleur et dorure étaient restées. + + + + +Le vieux réverbère + + +Il était une fois un honnête vieux réverbère qui avait rendu de bons et +loyaux services pendant de longues, longues années, et on s'apprêtait à +le remplacer. C'était le dernier soir qu'il était sur son poteau et +éclairait la rue; il se sentit un peu comme un vieux figurant de ballet +qui danse pour la dernière fois et sait que dès le lendemain il sera mis +au rancart. Le réverbère redoutait terriblement ce lendemain. Il savait +qu'on l'amènerait à la mairie où trente-six sages de la ville +l'examineraient pour décider s'il était encore bon pour le service ou +pas. C'est là qu'on déciderait s'il devait éclairer un pont ou une usine +à la campagne. Il se pouvait aussi qu'on l'envoyât directement dans une +fonderie pour l'y faire fondre et dans ce cas il pouvait devenir +vraiment n'importe quoi d'autre. + +Quel que fût son sort, il ferait ses adieux au vieux gardien de nuit et +à sa femme. Il les considérait comme sa propre famille. Il était devenu +réverbère en même temps que l'homme était devenu veilleur de nuit. La +femme, à l'époque, avait un comportement altier et ne s'occupait du +réverbère que le soir, quand elle passait par là, mais jamais dans la +journée. Au cours des dernières années, depuis qu'ils avaient vieilli +tous les trois, le veilleur, sa femme et le réverbère, la femme du +veilleur s'en occupait elle aussi, nettoyait la lampe et y versait de +l'huile. C'étaient de braves gens, l'un comme l'autre. + +Ainsi le réverbère était dans la rue pour son dernier soir et demain il +irait à la mairie. Ces deux sombres pensées le hantaient et vous vous +imaginez sans doute comment il brûlait. Mais d'autres idées encore lui +passaient par la tête. Il ne lui viendrait jamais à l'esprit d'en parler +à haute voix, car c'était un réverbère bien élevé qui ne voulait blesser +personne. Mais que de souvenirs! Par moments, sa flamme montait +brusquement, comme si le réverbère avait soudainement senti: Oui, il y a +quelqu'un qui se souvient de moi. Par exemple ce beau garçon +autrefois.... Oh, oui, bien des années ont passé depuis! Il était venu +vers moi avec une lettre sur papier rose pâle, si fin et à bordure +dorée, et si joliment écrite; c'était une écriture de femme. Il lut la +lettre deux fois puis l'embrassa. Ensuite, il leva la tête, me regarda +et ses yeux disaient: «Je suis le plus heureux des hommes!» Oui, lui et +moi, nous étions les seuls à savoir ce que la première lettre de sa +bien-aimée contenait.... Je me rappelle aussi d'une autre paire d'yeux; +c'est curieux comme mes pensées sautent d'un sujet à l'autre. Un +magnifique cortège funèbre passa dans la rue. Dans le cercueil gisait, +sur la voiture couverte de soie, une jeune et jolie femme. Que de +fleurs, de couronnes et de torches brûlantes! J'en fus presque soufflé. +Sur le trottoir il y avait plein de gens qui suivaient lentement le +cortège. Lorsque les torches furent hors de vue, je regardai autour de +moi, un homme se tenait encore là et pleurait. Jamais je n'oublierai la +tristesse de ces yeux qui me regardaient!» + +Des pensées diverses venaient ainsi au vieux réverbère qui éclairait la +rue ce soir pour la dernière fois. Le factionnaire que l'on relève +connaît la personne qui va le remplacer et peut même échanger quelques +paroles avec elle. Le réverbère ne savait pas qui allait le remplacer et +pourtant, il était à même de donner à son remplaçant quelques bons +conseils, sur la pluie et la rouille par exemple ou sur la lune qui +éclaire le trottoir ou encore sur la direction du vent. + +Trois candidats s'étaient présentés sur le bord de la rigole, croyant +que c'était le réverbère lui-même qui attribuait l'emploi. Le premier +était une tête de hareng. Comme elle luisait dans l'obscurité elle +pensait que si c'était elle qui montait sur le poteau, cela ferait +économiser de l'huile. Le deuxième était un morceau de bois pourri, qui +brillait lui aussi, et certainement bien mieux que n'importe quelle +morue salée, comme il le fit entendre. D'autre part, il était le dernier +morceau d'un arbre qui avait été autrefois la gloire de la forêt. Le +troisième était un ver luisant. Le réverbère ne savait pas d'où il était +venu, mais il était là, et même si bien là, qu'il luisait. Mais la tête +de hareng et le bois pourri jurèrent qu'il ne luisait que de temps en +temps et que dès lors il ne pouvait être pris en considération. Le vieux +réverbère dit qu'aucun d'eux n'éclairait assez pour être réverbère. +Évidemment, ils ne voulurent pas l'admettre, et lorsqu'ils apprirent que +le réverbère lui-même ne pouvait attribuer sa fonction à personne, ils +se réjouirent et dirent qu'ils en étaient très heureux puisque de toute +façon le réverbère était vraiment bien trop sénile et donc incapable de +choisir son remplaçant. + +À ce moment, le vent arriva du coin de la rue, il passa au travers de la +mitre du vieux réverbère et lui dit: + +--Comment, j'apprends que tu vas partir demain? Je te vois donc ici ce +soir pour la dernière fois? Il faut absolument que je te fasse un +cadeau! Je vais souffler de l'air en toi et tu te rappelleras ensuite +nettement ce que tu auras vu et entendu; tu auras la tête si claire que +tu entendras tout ce que l'on dira ou lira. + +--C'est formidable, marmonna le vieux réverbère, merci beaucoup. Pourvu +seulement que je ne sois pas fondu! + +--Tu ne le seras pas encore, le rassura le vent. Je te rafraîchirai +maintenant la mémoire, et si on t'offre plusieurs petits cadeaux de ce +genre, tu auras une vieillesse plutôt gaie. + +--Pourvu que je ne sois pas fondu, répéta le réverbère. Est-ce que dans +ce cas là aussi, je me rappellerai tout? + +--Vieux réverbère, sois raisonnable, souffla le vent. + +La lune apparut à cet instant. + +--Et vous, que donnez-vous? demanda le vent. + +--Je ne donnerai rien, répondit la lune. Je suis sur le déclin. Les +réverbères n'ont jamais lui pour moi, c'est toujours moi qui ai lui pour +eux. + +La lune se cacha derrière les nuages, elle ne voulait pas être ennuyée. +Une goutte d'eau tomba alors directement sur la mitre du réverbère. On +aurait pu penser qu'elle venait du toit, mais la goutte expliqua qu'elle +était un cadeau envoyé par les nuages gris, et un cadeau peut-être +meilleur que tous les autres. + +--Je pénétrerai en toi et tu auras la faculté, une nuit, quand tu le +souhaiteras, de rouiller, de t'effondrer et de devenir poussière. + +Mais le réverbère trouva que c'était un bien mauvais cadeau et le vent +fut du même avis: + +--N'aurais-tu rien de mieux à proposer? Souffla-t-il de toutes ses +forces. + +À cet instant, ils virent une étoile filante suivie d'une longue et fine +traînée. + +--Qu'est-ce que c'était? s'écria la tête de hareng. N'était-ce pas une +étoile? Je pense qu'elle est entrée directement dans le réverbère! Si +cet emploi est convoité par de si importants personnages, il n'y a pas +de place pour moi. + +Là-dessus, elle s'en alla et les autres aussi. Le vieux réverbère brilla +soudain avec une force étonnante: + +--Quel beau cadeau! Moi, pauvre vieux réverbère, remarqué par ces +étoiles étincelantes qui m'avaient toujours tellement ravi et qui +brillent avec tant d'éclat. Moi-même je n'ai jamais réussi à briller si +fort malgré tous mes efforts, et j'aurais pourtant tant voulu! Elles +m'ont envoyé une des leurs avec un cadeau, et désormais tout ce que je +me rappellerai et tout ce que moi-même verrai nettement, pourra être vu +également par tous ceux que j'aime. Et c'est cela le vrai bonheur, car +si je n'ai personne avec qui la partager, ma joie n'est pas complète. + +--C'est en effet une idée très estimable, dit le vent. Mais tu n'as pas +l'air de savoir que pour cela il te faudrait une bougie de cire. Si +aucune bougie n'est allumée en toi, personne n'y verra rien. Et cela, +les petites étoiles n'y ont pas songé. Elles pensent sans doute que tout +ce qui brille a au moins une bougie à l'intérieur. Mais je suis fatigué, +déclara le vent. Je vais me coucher. + +Le jour suivant... bah! le jour suivant ne nous intéresse pas. Le soir +suivant donc, le réverbère était sur un fauteuil et où?... Chez le vieux +veilleur de nuit. Il avait réussi à garder le réverbère en récompense de +ses longs et loyaux services. Les trente-six hommes s'étaient moqués de +lui, mais ils le lui avaient donné, puisqu'il le désirait tant. À +présent, le réverbère était couché sur le fauteuil près du poêle chaud. +Il prenait presque tout le fauteuil, comme si la chaleur l'avait fait +grandir. Les vieux époux étaient à table en train de dîner et, émus, +jetaient de temps en temps un regard sur le vieux réverbère; ils +auraient voulu qu'il vienne s'installer à table avec eux. Ils +habitaient, il est vrai, en sous-sol, à deux aunes sous terre et pour +accéder au logement il fallait passer par une entrée pavée; mais il y +faisait bien bon car la porte était calfeutrée avec des bouts de tissu. +Tout y était propre et rangé, le lit était couvert d'un baldaquin, de +petits rideaux décoraient les fenêtres et, derrière eux, il y avait deux +pots de fleurs étranges. Christian, le marin, les avait apportés des +Indes orientales ou occidentales, ils ne savaient plus exactement. +C'étaient deux éléphants en terre, et on mettait la terre dans leurs dos +ouverts. Dans l'un d'eux poussait une très belle ciboulette--il servait +de potager aux petits vieux--dans l'autre fleurissait un grand +géranium--c'était leur jardin. Au mur était accrochée une image +coloriée, c'était «le Congrès de Vienne», de sorte qu'ils avaient dans +leur chambre toute la cour royale et impériale! Une pendule à lourds +poids de plomb faisait «tic-tac». Elle était toujours en avance, mais +après tout cela valait mieux que si elle retardait, disaient les vieux. +Le réverbère avait l'impression que le monde entier était à l'envers. +Mais lorsque le vieux veilleur de nuit le regarda et se mit à raconter +tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, par la pluie et la rouille, dans +les nuits d'été courtes et claires ou dans les tempêtes de neige et +comme il faisait bon de rentrer dans le petit logement du sous-sol, tout +se remit en place pour le vieux réverbère. Il eut l'impression de sentir +à nouveau le vent; oui, comme si le vent l'avait rallumé. + +Les petits vieux étaient si travailleurs, si assidus, qu'ils ne +passaient pas une seule petite heure à somnoler. Le dimanche après-midi, +ils sortaient un livre, un récit de voyage de préférence, et le veilleur +de nuit lisait à haute voix les pages sur les forêts vierges et les +éléphants sauvages qui courent à travers l'Afrique, et la vieille femme +écoutait avec beaucoup d'attention, jetant des coups d'oeil sur leurs +éléphants en terre qui servaient de pots de fleurs. + +--C'est presque comme si j'y étais, disait-elle. + +Et le réverbère souhaitait ardemment qu'il y eût une bougie de cire à +portée de main et que quelqu'un songe à l'allumer et à la placer en lui, +afin que la vieille femme puisse voir exactement tout comme le réverbère +le voyait, les grands arbres aux branches enlacées les unes aux autres, +les hommes à cheval, noirs et nus, et des troupeaux entiers d'éléphants +écrasant les joncs et les broussailles. + +--À quoi bon tous mes talents sans la moindre petite bougie de cire, +soupirait le réverbère. Ils n'ont ici que de l'huile et une chandelle, +cela ne suffit pas! + +Un jour pourtant, un petit tas de restes de bougies apparut dans le +petit appartement du sous-sol. Les plus grands bouts servaient à +éclairer, les petits étaient utilisés par la vieille femme pour cirer +son fil à coudre. La bougie de cire existait donc bel et bien, mais +personne n'eut l'idée d'en mettre ne serait-ce qu'un petit bout dans le +réverbère. + +--Et voilà! Je suis ici avec mes talents rares, se lamenta doucement le +réverbère, j'ai tant de choses en moi et je ne peux pas les partager +avec eux. Je peux transformer leurs murs blancs en superbes tentures, en +forêts profondes, en tout ce qu'ils pourraient souhaiter.... Et ils +l'ignorent! + +Le réverbère, propre et bien astiqué, était dans un coin où il se +faisait toujours remarquer. Les gens disaient, il est vrai, que ce +n'était qu'une vieillerie à mettre au rancart, mais les vieux aimaient +leur réverbère et laissaient les gens parler. + +Un jour, le jour d'anniversaire du vieil homme, la vieille femme +s'approcha du réverbère, sourit doucement et dit: + +--Aujourd'hui je l'allumerai. + +Le réverbère grinça de son couvercle car il se dit: Enfin, la lumière +leur vient! + +Mais la veille femme ne lui donna pas de bougie, elle y versa de +l'huile. Le réverbère brilla toute la soirée, mais il savait maintenant +que le cadeau des étoiles, le plus magnifique de tous les cadeaux ne +serait pour lui, dans cette vie-là, qu'un trésor perdu. Et soudain il +rêva que les petits vieux étaient morts et qu'on l'amenait dans une +fonderie pour y être fondu. Bien qu'il eût la faculté de s'effondrer en +rouille et en poussière quand il le voudrait, il ne le fit pas. Il +arriva dans la fonderie et fut transformé en bougeoir en fer, le plus +beau de tous les bougeoirs pour bougies de cire. Il avait la forme d'un +ange portant un bouquet dans ses mains, et on plaçait la bougie de cire +au milieu du bouquet. Il avait sa place sur un bureau vert, dans une +chambre bien agréable. Il y avait de nombreux livres et de beaux +tableaux sur les murs. C'était la chambre d'un poète, et tout ce qu'il +imaginait et écrivait apparaissait tout autour. La chambre se +transformait en forêt sombre et profonde ou en pré ensoleillé traversé +gravement par une cigogne ou en pont d'un navire sur une mer agitée. + +--Que j'ai de talents! s'étonna le vieux réverbère en se réveillant. +J'aurais presque envie d'être fondu! Mais non, cela ne doit pas arriver +tant que les petits vieux sont de ce monde. Ils m'aiment tel que je +suis. C'est comme si j'étais leur enfant, ils m'ont astiqué, m'ont donné +de l'huile et j'ai ici une place aussi honorable que le Congrès de +Vienne, et il n'y a pas plus noble que lui. + +Et depuis ce temps, il était plus serein. Le vieux réverbère l'avait +bien mérité. + + + + +Le vilain petit canard + + +Comme il faisait bon dans la campagne! C'était l'été. Les blés étaient +dorés, l'avoine verte, les foins coupés embaumaient, ramassés en tas +dans les prairies, et une cigogne marchait sur ses jambes rouges, si +fines et si longues et claquait du bec en égyptien (sa mère lui avait +appris cette langue-là). + +Au-delà, des champs et des prairies s'étendaient, puis la forêt aux +grands arbres, aux lacs profonds. + +En plein soleil, un vieux château s'élevait entouré de fossés, et au +pied des murs poussaient des bardanes aux larges feuilles, si hautes que +les petits enfants pouvaient se tenir tout debout sous elles. L'endroit +était aussi sauvage qu'une épaisse forêt, et c'est là qu'une cane +s'était installée pour couver. Elle commençait à s'ennuyer beaucoup. +C'était bien long et les visites étaient rares les autres canards +préféraient nager dans les fossés plutôt que de s'installer sous les +feuilles pour caqueter avec elle. + +Enfin, un oeuf après l'autre craqua. _Pip, pip_, tous les jaunes d'oeufs +étaient vivants et sortaient la tête. + +--Coin, coin, dit la cane, et les petits se dégageaient de la coquille +et regardaient de tous côtés sous les feuilles vertes. La mère les +laissait ouvrir leurs yeux très grands, car le vert est bon pour les +yeux. + +--Comme le monde est grand, disaient les petits. + +Ils avaient bien sûr beaucoup plus de place que dans l'oeuf. + +--Croyez-vous que c'est là tout le grand monde? dit leur mère, il +s'étend bien loin, de l'autre côté du jardin, jusqu'au champ du +pasteur--mais je n'y suis jamais allée. + +«Êtes-vous bien là, tous?» Elle se dressa.» Non, le plus grand oeuf est +encore tout entier. Combien de temps va-t-il encore falloir couver? J'en +ai par-dessus la tête.» + +Et elle se recoucha dessus. + +--Eh bien! comment ça va? demanda une vieille cane qui venait enfin +rendre visite. + +--Ça dure et ça dure, avec ce dernier oeuf qui ne veut pas se briser. +Mais regardez les autres, je n'ai jamais vu des canetons plus +ravissants. Ils ressemblent tous à leur père, ce coquin, qui ne vient +même pas me voir. + +--Montre-moi cet oeuf qui ne veut pas craquer, dit la vieille. C'est, +sans doute, un oeuf de dinde, j'y ai été prise moi aussi une fois, et +j'ai eu bien du mal avec celui-là. Il avait peur de l'eau et je ne +pouvais pas obtenir qu'il y aille. J'avais beau courir et crier. +Fais-moi voir. Oui, c'est un oeuf de dinde, sûrement. Laisse-le et +apprends aux autres enfants à nager. + +--Je veux tout de même le couver encore un peu, dit la mère. Maintenant +que j'y suis depuis longtemps. + +--Fais comme tu veux, dit la vieille, et elle s'en alla. + +Enfin, l'oeuf se brisa. + +--Pip, pip, dit le petit en roulant dehors. + +Il était si grand et si laid que la cane étonnée, le regarda. + +--En voilà un énorme caneton, dit-elle, aucun des autres ne lui +ressemble. Et si c'était un dindonneau, eh bien, nous allons savoir ça +au plus vite. + +Le lendemain, il faisait un temps splendide. La cane avec toute la +famille S'approcha du fossé. Plouf! elle sauta dans l'eau. Coin! coin! +commanda-t-elle, et les canetons plongèrent l'un après l'autre, même +l'affreux gros gris. + +--Non, ce n'est pas un dindonneau, s'exclama la mère. Voyez comme il +sait se servir de ses pattes et comme il se tient droit. C'est mon petit +à moi. Il est même beau quand on le regarde bien. Coin! coin: venez avec +moi, je vous conduirai dans le monde et vous présenterai à la cour des +canards. Mais tenez-vous toujours près de moi pour qu'on ne vous marche +pas dessus, et méfiez-vous du chat. + +Ils arrivèrent à l'étang des canards où régnait un effroyable vacarme. +Deux familles se disputaient une tête d'anguille. Ce fut le chat qui +l'attrapa. + +--Ainsi va le monde! dit la cane en se pourléchant le bec. + +Elle aussi aurait volontiers mangé la tête d'anguille. + +--Jouez des pattes et tâchez de vous dépêcher et courbez le cou devant +la vieille cane, là-bas, elle est la plus importante de nous tous. Elle +est de sang espagnol, c'est pourquoi elle est si grosse. Vous voyez +qu'elle a un chiffon rouge à la patte, c'est la plus haute distinction +pour un canard. Cela signifie qu'on ne veut pas la manger et que chacun +doit y prendre garde. Ne mettez pas les pattes en dedans, un caneton +bien élevé nage les pattes en dehors comme père et mère. Maintenant, +courbez le cou et faites coin! + +Les petits obéissaient, mais les canards autour d'eux les regardaient et +s'exclamaient à haute voix: + +--Encore une famille de plus, comme si nous n'étions pas déjà assez. Et +il y en a un vraiment affreux, celui-là nous n'en voulons pas. + +Une cane se précipita sur lui et le mordit au cou. + +--Laissez le tranquille, dit la mère. Il ne fait de mal à personne. + +--Non, mais il est trop grand et mal venu. Il a besoin d'être rossé. + +--Elle a de beaux enfants, cette mère! dit la vieille cane au chiffon +rouge, tous beaux, à part celui-là: il n'est guère réussi. Si on pouvait +seulement recommencer les enfants ratés! + +--Ce n'est pas possible, Votre Grâce, dit la mère des canetons; il n'est +pas beau mais il est très intelligent et il nage bien, aussi bien que +les autres, mieux même. J'espère qu'en grandissant il embellira et +qu'avec le temps il sera très présentable. + +Elle lui arracha quelques plumes du cou, puis le lissa: + +--Du reste, c'est un mâle, alors la beauté n'a pas tant d'importance. + +--Les autres sont adorables, dit la vieille. Vous êtes chez vous, et si +vous trouvez une tête d'anguille, vous pourrez me l'apporter. + +Cependant, le pauvre caneton, trop grand, trop laid, était la risée de +tous. Les canards et même les poules le bousculaient. Le dindon--né avec +des éperons--et qui se croyait un empereur, gonflait ses plumes comme +des voiles. Il se précipitait sur lui en poussant des glouglous de +colère. Le pauvre caneton ne savait où se fourrer. La fille de +basse-cour lui donnait des coups de pied. Ses frères et soeurs, +eux-mêmes, lui criaient: + +--Si seulement le chat pouvait te prendre, phénomène! + +Et sa mère: + +--Si seulement tu étais bien loin d'ici! + +C'en était trop! Le malheureux, d'un grand effort s'envola par-dessus la +haie, les petits oiseaux dans les buissons se sauvaient à tire d'aile. + +«Je suis si laid que je leur fais peur», pensa-t-il en fermant les yeux. + +Il courut tout de même jusqu'au grand marais où vivaient les canards +sauvages. Il tombait de fatigue et de chagrin et resta là toute la nuit. + +Au matin, les canards en voyant ce nouveau camarade s'écrièrent: + +--Qu'est-ce que c'est que celui-là? + +Notre ami se tournait de droite et de gauche, et saluait tant qu'il +pouvait. + +--Tu es affreux, lui dirent les canards sauvages, mais cela nous est +bien égal pourvu que tu n'épouses personne de notre famille. + +Il ne songeait guère à se marier, le pauvre! Si seulement on lui +permettait de coucher dans les roseaux et de boire l'eau du marais. + +Il resta là deux jours. Vinrent deux oies sauvages, deux jars plutôt, +car c'étaient des mâles, il n'y avait pas longtemps qu'ils étaient +sortis de l'oeuf et ils étaient très désinvoltes. + +--Écoute, camarade, dirent-ils, tu es laid, mais tu nous plais. Veux-tu +venir avec nous et devenir oiseau migrateur? Dans un marais à côté il y +a quelques charmantes oiselles sauvages, toutes demoiselles bien +capables de dire coin, coin (oui, oui), et laid comme tu es, je parie +que tu leur plairas. + +Au même instant, il entendit _Pif! Paf!_, les deux jars tombèrent raides +morts dans les roseaux, l'eau devint rouge de leur sang. Toute la troupe +s'égailla et les fusils claquèrent de nouveau. + +Des chasseurs passaient, ils cernèrent le marais, il y en avait même +grimpés dans les arbres. Les chiens de chasse couraient dans la vase. +_Platch! Platch!_ Les roseaux volaient de tous côtés; le pauvre caneton, +épouvanté, essayait de cacher sa tête sous son aile quand il vit un +immense chien terrifiant, la langue pendante, les yeux étincelants. Son +museau, ses dents pointues étaient déjà prêts à le saisir quand--_Klap!_ +il partit sans le toucher. + +--Oh! Dieu merci! je suis si laid que même le chien ne veut pas me +mordre. + +Il se tint tout tranquille pendant que les plombs sifflaient et que les +coups de fusils claquaient. + +Le calme ne revint qu'au milieu du jour, mais le pauvre n'osait pas se +lever, il attendit encore de longues heures, puis quittant le marais il +courut à travers les champs et les prés, malgré le vent qui l'empêchait +presque d'avancer. + +Vers le soir, il atteignit une pauvre masure paysanne, si misérable +qu'elle ne savait pas elle-même de quel côté elle avait envie de tomber, +alors elle restait debout provisoirement. Le vent sifflait si fort qu'il +fallait au caneton s'asseoir sur sa queue pour lui résister. Il +s'aperçut tout à coup que l'un des gonds de la porte était arraché, ce +qui laissait un petit espace au travers duquel il était possible de se +glisser dans la cabane. C'est ce qu'il fit. + +Une vieille paysanne habitait là, avec son chat et sa poule. Le chat +pouvait faire le gros dos et ronronner. Il jetait même des étincelles si +on le caressait à rebrousse-poil. La poule avait les pattes toutes +courtes, elle pondait bien et la femme les aimait tous les deux comme +ses enfants. + +Au matin, ils remarquèrent l'inconnu. Le chat fit _chum_ et la poule fit +_cotcotcot_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça! dit la femme. + +Elle n'y voyait pas très clair et crut que c'était une grosse cane +égarée. + +«Bonne affaire, pensa-t-elle, je vais avoir des oeufs de cane. Pourvu +que ce ne soit pas un mâle. Nous verrons bien.» + +Le caneton resta à l'essai, mais on s'aperçut très vite qu'il ne pondait +aucun oeuf. Le chat était le maître de la maison et la poule la +maîtresse. Ils disaient: «Nous et le monde», ils pensaient bien en être +la moitié, du monde, et la meilleure. Le caneton était d'un autre avis, +mais la poule ne supportait pas la contradiction. + + + +--Sais-tu pondre? demandait-elle. + +--Non. + +--Alors, tais-toi. + +Et le chat disait: + +--Sais-tu faire le gros dos, ronronner? + +--Non. + +--Alors, n'émets pas des opinions absurdes quand les gens raisonnables +parlent. Le caneton, dans son coin, était de mauvaise humeur; il avait +une telle nostalgie d'air frais, de soleil, une telle envie de glisser +sur l'eau. Il ne put s'empêcher d'en parler à la poule. + +--Qu'est-ce qui te prend, répondit-elle. Tu n'as rien à faire, alors tu +te montes la tête. Tu n'as qu'à pondre ou à ronronner, et cela te +passera. + +--C'est si délicieux de glisser sur l'eau, dit le caneton, si exquis +quand elle vous passe par-dessus la tête et de plonger jusqu'au fond! + +--En voilà un plaisir, dit la poule. Tu es complètement fou. Demande au +chat, qui est l'être le plus intelligent que je connaisse, s'il aime +glisser sur l'eau ou plonger la tête dedans. Je ne parle même pas de +moi. Demande à notre hôtesse, la vieille paysanne. Il n'y a pas plus +intelligent. Crois-tu qu'elle a envie de nager et d'avoir de l'eau +par-dessus la tête? + +--Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton. + +--Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra! Tu +ne vas tout de même pas croire que tu es plus malin que le chat ou la +femme... ou moi-même! Remercie plutôt le ciel de ce qu'on a fait pour +toi. N'es-tu pas là dans une chambre bien chaude avec des gens capables +de t'apprendre quelque chose? Mais tu n'es qu'un vaurien, et il n'y a +aucun plaisir à te fréquenter. Remarque que je te veux du bien et si je +te dis des choses désagréables, c'est que je suis ton amie. Essaie un +peu de pondre ou de ronronner! + +--Je crois que je vais me sauver dans le vaste monde, avoua le caneton. + +--Eh bien! vas-y donc. + +Il s'en alla. + +L'automne vint, les feuilles dans la forêt passèrent du jaune au brun, +le vent les faisait voler de tous côtés. L'air était froid, les nuages +lourds de grêle et de neige, dans les haies nues les corbeaux +croassaient _kré! kru! krà!_ oui, il y avait de quoi grelotter. Le +pauvre caneton n'était guère heureux. + +Un soir, au soleil couchant, un grand vol d'oiseaux sortit des buissons. +Jamais le caneton n'en avait vu de si beaux, d'une blancheur si +immaculée, avec de longs cous ondulants. Ils ouvraient leurs larges +ailes et s'envolaient loin des contrées glacées vers le midi, vers les +pays plus chauds, vers la mer ouverte. Ils volaient si haut, si haut, +que le caneton en fut impressionné; il tournait sur l'eau comme une +roue, tendait le cou vers le ciel... il poussa un cri si étrange et si +puissant que lui-même en fut effrayé. + +Jamais il ne pourrait oublier ces oiseaux merveilleux! Lorsqu'ils furent +hors de sa vue, il plongea jusqu'au fond de l'eau et quand il remonta à +la surface, il était comme hors de lui-même. Il ne savait pas le nom de +ces oiseaux ni où ils s'envolaient, mais il les aimait comme il n'avait +jamais aimé personne. Il ne les enviait pas, comment aurait-il rêvé de +leur ressembler.... + +L'hiver fut froid, terriblement froid. Il lui fallait nager constamment +pour empêcher l'eau de geler autour de lui. Mais, chaque nuit, le trou +où il nageait devenait de plus en plus petit. La glace craquait, il +avait beau remuer ses pattes, à la fin, épuisé, il resta pris dans la +glace. + +Au matin, un paysan qui passait le vit, il brisa la glace de son sabot +et porta le caneton à la maison où sa femme le ranima. + +Les enfants voulaient jouer avec lui, mais lui croyait qu'ils voulaient +lui faire du mal, il s'élança droit dans la terrine de lait éclaboussant +toute la pièce; la femme criait et levait les bras au ciel. Alors, il +vola dans la baratte où était le beurre et, de là, dans le tonneau à +farine. La paysanne le poursuivait avec des pincettes; les enfants se +bousculaient pour l'attraper... et ils riaient... et ils criaient. +Heureusement, la porte était ouverte! Il se précipita sous les buissons, +dans la neige molle, et il y resta anéanti. + +Il serait trop triste de raconter tous les malheurs et les peines qu'il +dut endurer en ce long hiver. Pourtant, un jour enfin, le soleil se +leva, déjà chaud, et se mit à briller. C'était le printemps. + +Alors, soudain, il éleva ses ailes qui bruirent et le soulevèrent, et +avant qu'il pût s'en rendre compte, il se trouva dans un grand jardin +plein de pommiers en fleurs. Là, les lilas embaumaient et leurs longues +branches vertes tombaient jusqu'aux fossés. + +Comme il faisait bon et printanier! Et voilà que, devant lui, sortant +des fourrés trois superbes cygnes blancs s'avançaient. Il ébouriffaient +leurs plumes et nageaient si légèrement, et il reconnaissait les beaux +oiseaux blancs. Une étrange mélancolie s'empara de lui. + +--Je vais voler jusqu'à eux et ils me battront à mort, moi si laid, +d'avoir l'audace de les approcher! Mais tant pis, plutôt mourir par eux +que pincé par les canards, piqué par les poules ou par les coups de pied +des filles de basse-cour! + +Il s'élança dans l'eau et nagea vers ces cygnes pleins de noblesse. À +son étonnement, ceux-ci, en le voyant, se dirigèrent vers lui. + +--Tuez-moi, dit le pauvre caneton en inclinant la tête vers la surface +des eaux. + +Et il attendit la mort. + +Mais alors, qu'est-ce qu'il vit, se reflétant sous lui, dans l'eau +claire? C'était sa propre image, non plus comme un vilain gros oiseau +gris et lourdaud... il était devenu un cygne!!! + +Car il n'y a aucune importance à être né parmi les canards si on a été +couvé dans un oeuf de cygne! + +Il ne regrettait pas le temps des misères et des épreuves puisqu'elles +devaient le conduire vers un tel bonheur! Les grands cygnes blancs +nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec. + +Quelques enfants approchaient, jetant du pain et des graines. Le plus +petit s'écria:--Oh! il y en a un nouveau. + +Et tous les enfants de s'exclamer et de battre des mains et de danser en +appelant père et mère. + +On lança du pain et des gâteaux dans l'eau. Tous disaient: «Le nouveau +est le plus beau, si jeune et si gracieux.» Les vieux cygnes +s'inclinaient devant lui. + +Il était tout confus, notre petit canard, et cachait sa tête sous +l'aile, il ne savait lui-même pourquoi. Il était trop heureux, pas du +tout orgueilleux pourtant, car un grand coeur ne connaît pas l'orgueil. +Il pensait combien il avait été pourchassé et haï alors qu'il était le +même qu'aujourd'hui où on le déclarait le plus beau de tous! Les lilas +embaumaient dans la verdure, le chaud soleil étincelait. Alors il gonfla +ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son coeur +comblé il cria: «Aurais-je pu rêver semblable félicité quand je n'étais +que le vilain petit canard!» + + + + +Les voisins + + +On aurait vraiment pu croire que la mare aux canards était en pleine +révolution; mais il ne s'y passait rien. Pris d'une folle panique, tous +les canards qui, un instant avant, se prélassaient avec indolence sur +l'eau ou y barbotaient gaiement, la tête en bas, se mirent à nager comme +des perdus vers le bord, et, une fois à terre, s'enfuirent en se +dandinant, faisant retentir les échos d'alentour de leurs cris les plus +discordants. La surface de l'eau était tout agitée. Auparavant elle +était unie comme une glace; on y voyait tous les arbres du verger, la +ferme avec son toit et le nid d'hirondelles; au premier plan, un grand +rosier tout en fleur qui, adossé au mur, se penchait au-dessus de la +mare. Maintenant on n'apercevait plus rien; le beau paysage avait +disparu subitement comme un mirage. À la place il y avait quelques +plumes que les canards avaient perdues dans leur fuite précipitée; une +petite brise les balançait et les poussait vers le bord. Survint une +accalmie, et elles restèrent en panne. La tranquillité rétablie, l'on +vit apparaître de nouveau les roses. Elles étaient magnifiques; mais +elles ne le savaient pas. La lumière du soleil passait à travers leurs +feuilles délicates; elles répandaient la plus délicieuse senteur. + +--Que l'existence est donc belle! dit l'une d'elles. Il y a pourtant une +chose qui me manque. Je voudrais embrasser ce cher soleil, dont la douce +chaleur nous fait épanouir; je voudrais aussi embrasser les roses qui +sont là dans l'eau. Comme elles nous ressemblent! Il y a encore là-haut +les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser. Comme ils +gazouillent joliment quand ils tendent leurs têtes mignonnes hors de +leur nid! Mais il est singulier qu'ils n'aient pas de plumes, comme leur +père et leur mère. Quels excellents voisins cela fait! Ces jeunes +oiseaux étaient des moineaux; leurs parents aussi étaient des moineaux; +ils s'étaient installés dans le nid que l'hirondelle avait confectionné +l'année d'avant: ils avaient fini par croire que c'était leur propriété. + +--Sont-ce des pièces pour faire des habits aux canards? demanda l'un des +petits moineaux, en apercevant les plumes sur l'eau. + +--Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles? dit la mère. Ne +savez-vous donc pas qu'on ne confectionne pas des vêtements aux oiseaux +comme aux hommes? Ils nous poussent naturellement. Les nôtres sont bien +plus fins que ceux des canards. À propos, je voudrais bien savoir ce qui +a pu tant effrayer ces lourdes bêtes. Je me rappelle que j'ai poussé +quelques _pip, pip_ énergiques en vous grondant tout à l'heure. +Serait-ce cela? Ces grosses roses, qui étaient aux premières loges, +devraient le savoir; mais elles ne font attention à rien; elles sont +perdues dans la contemplation d'elles-mêmes. Quels ennuyeux voisins! Les +petits marmottèrent quelques légers _pip_ d'approbation. + +--Entendez-vous ces amours d'oiseaux! dirent les roses. Ils s'essayent à +chanter; cela ne va pas encore; mais dans quelque temps ils fredonneront +gaiement. Que ce doit être agréable de savoir chanter! on fait plaisir à +soi-même et aux autres. Que c'est charmant d'avoir de si joyeux voisins! +Tout à coup deux chevaux arrivèrent au galop; on les menait boire à la +mare. Un jeune paysan montait l'un; il n'avait sur lui que son pantalon +et un large chapeau de paille. Le garçon sifflait mieux qu'un moineau; +il fit entrer ses chevaux dans l'eau jusqu'à l'endroit le plus profond. +En passant près du rosier, il en cueillit une fleur et la mit à son +chapeau. Il n'était pas peu fier de cet ornement. Les autres roses, en +voyant s'éloigner leur soeur, se demandèrent l'une à l'autre: + +--Où peut-elle bien aller? Aucune ne le savait. + +--Parfois je souhaite de pouvoir me lancer à travers le monde, dit l'une +d'elles; mais réellement je me trouve très bien ici: le jour, le soleil +y donne en plein; et la nuit, je puis admirer le bel éclat lumineux du +ciel à travers les petits trous du grand rideau bleu. C'est ainsi que +dans sa simplicité elle désignait les étoiles. + +--Nous apportons ici l'animation et la gaieté, reprit la mère moineau. +Les braves gens croient qu'un nid d'hirondelles porte bonheur, c'est +pourquoi l'on ne nous tracasse pas; on nous aime au contraire, et l'on +nous jette de temps en temps quelques bonnes miettes. Mais nos voisins, +à quoi peuvent-ils être utiles? Ce grand rosier, là contre le mur, ne +fait qu'y attirer l'humidité. Qu'on l'arrache donc et qu'à sa place on +sème un peu de blé. Voilà une plante profitable. Mais les roses, ce +n'est que pour la vue et l'odorat. Elles se fanent l'une après l'autre. +Alors, m'a appris ma mère, la femme du fermier en recueille les +feuilles. On les met ensuite sur le feu pour que cela sente bon. +Jusqu'au bout de leur existence, elles ne sont bonnes que pour flatter +les yeux et le nez. Lorsque le soir approcha et que des myriades +d'insectes se mirent à danser des rondes dans les vapeurs légères que le +soleil couchant colore en rose, le rossignol arriva et chanta pour les +roses ses plus délicieux airs: le refrain était que le beau est aussi +nécessaire au monde que le rayon de soleil. Les fleurs pensaient que +l'oiseau faisait allusion à ses propres mélodies; elles n'avaient pas +l'idée qu'il chantait leur beauté. Elles n'en étaient pas moins ravies +de ses harmonieuses roulades: elles se demandaient si les petits +moineaux du toit deviendraient aussi un jour des rossignols. + +--J'ai fort bien compris le chant de cet oiseau des bois, dit l'un +d'eux, sauf un mot qui n'a pas de sens pour moi: le beau: qu'est-ce +cela? + +--À vrai dire, ce n'est rien du tout, répondit-elle; c'est si fragile! +Tenez, là-bas au château, où se trouve le pigeonnier dont les habitants +reçoivent tous les jours pois et avoine à gogo (j'y vais quelquefois +marauder et y présenterai un jour), donc, au château ils ont deux +énormes oiseaux au cou vert et portant une crête sur la tête: ces bêtes +peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs tellement éclatantes +qu'elles font mal aux yeux: c'est là ce qu'il y a de plus beau au monde. +Eh bien, je vous demande un peu: si l'on arrachait les plumes à ces +paons (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils +meilleure façon que nous? Je leur aurais depuis longtemps enlevé leur +parure, s'ils n'étaient pas si gros. Mais c'est pour vous dire que le +beau tient à peu de chose. + +--Attendez, c'est moi qui leur arracherai leurs plumes! s'écria le petit +moineau, qui n'avait lui-même encore qu'un mince duvet. Dans la maison +habitaient un jeune fermier et sa femme; c'étaient de bien braves gens, +ils travaillaient ferme; tout chez eux avait un air propre et gai. Tous +les dimanches matin, la fermière allait cueillir un bouquet des plus +belles roses et les mettait dans un vase plein d'eau sur le grand +bahut.»Voilà mon véritable almanach, disait le mari; c'est à cela que je +vois que c'est bien aujourd'hui dimanche.» Et il donnait à sa femme un +gros baiser. + +--Que c'est fastidieux, toujours des roses! dit la mère moineau. Tous +les dimanches on renouvelait le bouquet; mais pour cela le rosier ne +dégarnissait pas de fleurs. Dans l'intervalle il était poussé des plumes +aux petits moineaux; ils demandèrent un jour à accompagner leur maman au +fameux pigeonnier; mais elle ne le permit pas encore. Elle partit pour +aller leur chercher à manger; la voilà tout à coup prise au lacet que +des gamins avaient tendu sur une branche d'arbre. La pauvrette avait ses +pattes entortillées dans le crin qui la serrait horriblement. Les +gamins, qui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent +l'oiseau brusquement. + +--Ce n'est qu'un pierrot! dirent-ils. Mais ils ne le relâchèrent pas +pour cela. Ils l'emportèrent à la maison, et chaque fois que le +malheureux oiseau se démenait et criait, ils le secouaient. Chez eux ils +trouvèrent un vieux colporteur, qui était en tournée. C'était un rieur; +à l'aide de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et pots +de pommade. Les galopins lui montrèrent le moineau. + +--Écoutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne se reconnaîtra +plus lui-même. L'infortunée maman moineau frissonna de tous ses membres. +Le vieux prit dans sa balle un morceau de papier doré qu'il découpa +artistement; il enduisit l'oiseau de toutes parts avec du blanc d'oeuf, +et colla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en voyant le +pierrot doré sur toutes les coutures; mais lui ne songeait guère à sa +toilette resplendissante, il tremblait comme une feuille. Le vieux +loustic coupa ensuite un petit morceau d'étoffe rouge, y tailla des +zigzags pour imiter une crête de coq, et l'ajusta sur la tête de +l'oiseau. + +--Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il produira quand il +va voler! Et il laissa partir le moineau qui, éperdu de frayeur, se mit +à tourner en rond, ne sachant plus où il était. Comme il brillait à la +lumière du soleil! Toute la gent volatile, même une vieille corneille +fut d'abord effarée à l'aspect de cet être extraordinaire. Le moineau +s'était un peu remis et avait pris son vol vers son nid; mais toute la +bande des moineaux d'alentour, les pinsons, les bouvreuils et aussi la +corneille se mirent à sa poursuite pour apprendre de quel pays il +venait. Au milieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l'épouvante +commençait à paralyser ses ailes, son vol se ralentissait. Plusieurs +oiseaux l'avaient rattrapé et lui donnaient des coups de bec; les autres +faisaient un ramage terrible. Enfin le voilà devant son nid. Les petits, +attirés par tout ce tapage, avaient mis la tête à la fenêtre. + +--Tiens, se dirent-ils l'un à l'autre, c'est certainement un jeune paon. +L'éclat de son plumage fait mal aux yeux. Te rappelles-tu ce que la mère +nous a dit: «C'est le beau. À bas le beau! Sus, sus!» Et de leurs petits +becs ils frappèrent l'oiseau épuisé qui n'avait plus assez de souffle +pour dire _pip_, ce qui l'aurait peut-être fait reconnaître. Ils +barrèrent l'entrée du nid à leur mère. Les autres oiseaux alors se +jetèrent sur elle et lui arrachèrent une plume après l'autre; elle finit +par tomber sanglante au milieu du rosier. + +--Pauvre petite bête! dirent les roses. Cache-toi bien. Ils n'oseront +pas te poursuivre plus loin. Notre père te défendra avec ses épines. +Repose ta tête sur nous. Mais le pauvre moineau était dans les dernières +convulsions, il étendit les ailes, puis les resserra; il était mort. +Dans le nid, c'étaient des _pip, pip_ continuels. + +--Où peut donc rester la mère si longtemps? dit l'aîné des petits. +Serait-ce avec intention qu'elle ne rentre pas? peut-être veut-elle nous +signifier que nous sommes assez grands pour pourvoir nous-mêmes à notre +entretien? Oui, ce doit être cela. Elle nous abandonne le nid. Nous +pouvons y loger tous trois maintenant; mais plus tard, quand nous aurons +de la famille, à qui sera-t-il? + +--Moi, je vous ferai bien décamper, dit le plus jeune, quand je viendrai +installer ici ma nichée. + +--Tais-toi, blanc-bec, dit le second, je serai marié bien avant toi, et +avec ma femme et mes petits je te ferai une belle conduite si tu viens +ici. + +--Et moi, je ne compte donc pour rien? s'écria l'aîné. La querelle +s'envenima, ils se mirent à se battre des ailes, à se donner des coups +de bec; les voilà tous trois hors du nid dans la gouttière, ils +restèrent à plat quelque temps, clignotant des yeux de l'air le plus +niais. Enfin ils se relevèrent, ils savaient un peu voleter, et les deux +aînés, se sentant le désir de voir le monde, laissèrent le nid au plus +jeune. Avant de se séparer, ils convinrent d'un signe pour se +reconnaître plus tard: c'était un _pip_ prolongé, accompagné de trois +grattements avec la patte gauche; ils devaient apprendre ce moyen de +reconnaissance à leurs petits. Le plus jeune se carrait avec délices +dans le nid, qui était maintenant à lui seul. Mais dès la nuit suivante +le feu prit au toit, qui était de chaume; il flamba en un instant et le +moineau fut grillé. Lorsque le soleil apparut, il ne restait plus debout +que quelques poutres à moitié calcinées, appuyées contre un pan de mur. +Les décombres fumaient encore. À côté des ruines, le rosier était resté +aussi frais, aussi fleuri que la veille; l'image de ses riches bouquets +se reflétait toujours dans l'eau. + +--Quel effet pittoresque font ces fleurs épanouies devant ces ruines! +s'écria un passant. Il me faut dessiner cela. Et il tira d'un cahier une +feuille de papier et se mit à tracer un croquis: c'était un peintre. Il +dessina les restes de la maison, la cheminée qui menaçait de s'écrouler, +les débris de toute sorte, et en avant le magnifique rosier couvert de +fleurs. Ce contraste entre la nature, toujours belle et vivante, et +l'oeuvre de l'homme, si périssable, était saisissant. Dans la journée, +les deux jeunes moineaux envolés de la veille vinrent faire un tour aux +lieux de leur naissance. + +--Qu'est devenue la maison? s'écrièrent-ils. Et le nid? Tout a péri, et +notre frère le querelleur aussi. C'est bien fait pour lui. Mais faut-il +que ces maudites roses aient seules échappé au feu! Et le malheur des +autres ne les chagrine pas, ni ne les fait maigrir, elles ont toujours +leurs grosses joues bouffies! + +--Je ne puis les voir, dit l'aîné. Allons-nous-en, c'est maintenant un +séjour affreux. Et ils s'envolèrent. Par une belle journée d'automne, +une bande de pigeons, noirs, blancs, tachetés, sautillaient dans la +basse-cour du château. Leur plumage bien lissé brillait au soleil. On +venait de leur jeter des pois et des graines. Ils couraient çà et là en +désordre. + +--En groupes! en groupes! dit une vieille mère pigeonne. + +--Quelles sont ces petites bêtes grises qui gambadent toujours derrière +nous? demanda un jeune pigeon au plumage rouge et vert. + +--Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux. Comme notre race a la +réputation d'être douce et affable, nous les laissons picorer quelques +graines. En effet, voilà que deux des moineaux qui venaient d'arriver de +côtés différents se mirent pour se saluer, à gratter trois fois de la +patte gauche et à pousser un _pip_ en point d'orgue. + +--On fait bombance ici, se dirent-ils. Les pigeons d'un air protecteur +se rengorgeaient et se promenaient fiers et hautains. Quand on les +observe de près, on les trouve remplis de défauts; entre eux, quand ils +se croient seuls, ils sont toujours à se quereller, à se donner de +furieux coups de bec. + +--Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge! dit un des jeunes +pigeons à la vieille grand-mère. Comme il avale des pois! son jabot en +crève presque! Allons, donnez-lui une raclée. Courez, courez, courez! Et +les yeux scintillants de méchanceté, deux jeunes se jetèrent sur le +pigeon à grosse gorge qui, la crête soulevée de colère, les bouscula +l'un après l'autre. + +--En groupes! s'écria la vieille. Venez, gris-gris! Courez, courez, +courez! Les moineaux faisaient ripaille; ils avaient mis de côté leur +effronterie native, et se tenaient convenablement pour qu'on les +tolérât; ils se plaçaient même dans les groupes au commandement de la +vieille. Une fois bien repus, ils déguerpirent; quand ils furent un peu +loin, ils échangèrent leurs idées sur les pigeons, dont ils se moquèrent +à plaisir. Ils allèrent, pour faire la sieste, se reposer sur le rebord +d'une fenêtre: elle était ouverte. Quand on a le ventre plein, on se +sent hardi; aussi l'un d'eux se risqua bravement dans la chambre. + +--Pip, pip, dit le second, j'en ferais bien autant et même plus. Et il +s'avança jusqu'au milieu de l'appartement. Il ne s'y trouvait personne +en ce moment. En furetant à droite et à gauche, les voilà tout au fond +de la chambre. + +--Tiens! qu'est cela? s'écrièrent-ils. Devant eux se trouvait un rosier +dont les centaines de fleurs se reflétaient dans l'eau; à côté, quelques +poutres calcinées étaient adossées contre un reste de cheminée; +derrière, un bouquet de bois et un ciel splendide. Les moineaux prirent +leur élan pour voler vers les arbres; mais ils vinrent se cogner contre +une toile. Tout ce paysage n'était qu'un beau et grand tableau; +l'artiste l'avait peint d'après le croquis qu'il avait dessiné. + +--Pip! dit un des moineaux. Ce n'est rien qu'une pure apparence. Pip, +pip! C'est peut-être le beau? C'est ainsi que le définissait notre +aïeule, une personne des plus remarquables de son temps. Quelqu'un +entra, les oiseaux s'envolèrent. Des jours, des années se passèrent. Les +familles de nos deux moineaux avaient prospéré malgré les durs hivers; +en été, on se rattrapait et l'on engraissait. Quand on se rencontrait, +on se reconnaissait au signal convenu: trois grattements de la patte +gauche. Presque tous s'établissaient jeunes, se mariaient et faisaient +leur nid non loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alerte +et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en ménage, partit un jour +pour les contrées lointaines et elle vint s'installer à Copenhague. + +--Comme tout cela brille! dit la pierrette en voyant le soleil se +refléter dans les vastes fenêtres du château. Ne serait-ce pas le beau? +Dans notre famille on sait le reconnaître. Seulement, ce que je vois là, +c'est autrement grand qu'un paon. Et ma mère m'a dit que cet animal +était le type du beau. Et la pierrette descendit dans la cour de +l'édifice; sur les murs étaient peintes des fresques; au milieu était un +grand rosier qui étendait ses branches fraîches et fleuries sur un +tombeau. La pierrette voleta de ce côté; trois moineaux sautillaient de +compagnie. Elle fit les trois grattements et lança un _pip_ de poitrine; +les moineaux firent de même. On se complimenta, on se salua de nouveau, +et l'on causa. Deux des moineaux se trouvaient être les frères nés dans +le nid d'hirondelles; sur leurs vieux jours ils avaient eu la curiosité +de voir la capitale. La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la +nature du beau. + +--Oh! c'est bien ici qu'il se trouve, dit l'aîné des frères. Tout est +solennel; les visiteurs sont graves, et il n'y a rien à manger. Ce n'est +que pure apparence. Des personnes qui venaient d'admirer les oeuvres +sublimes du maître approchèrent du tombeau où il repose. Leurs figures +étaient encore illuminées par les impressions qu'ils venaient de +recevoir dans ce sanctuaire de l'art. C'étaient de grands personnages +venus de loin, d'Angleterre, de France, d'Italie; la fille de l'un +d'eux, une charmante enfant, cueillit une des roses en souvenir du +célèbre sculpteur, et la mit dans son sein. Les moineaux, en voyant le +muet hommage qu'on venait rendre au rosier, pensèrent que l'édifice +était construit en son honneur; cela leur parut exorbitant; mais, pour +ne point paraître trop campagnards, ils firent comme tout le monde et +saluèrent à leur façon. En regardant de près, ils remarquèrent que +c'était leur ancien voisin. Le peintre qui avait dessiné le rosier au +pied de la maison brûlée avait demandé la permission de l'enlever, et +l'avait donné à l'architecte qui avait construit l'édifice. Celui-ci en +avait trouvé les fleurs si admirables, qu'il l'avait placé sur le +tombeau de Thorwaldsen, où ces roses étaient comme l'emblème du beau; on +les emportait bien loin en souvenir des émotions que produit la +sublimité de l'art. + +--Tiens, dirent les moineaux, vous avez trouvé un bon emploi en ville. +Les roses reconnurent leurs voisins et répondirent: + +--Quelle joie de revoir d'anciens amis! Il ne manquait plus que cela à +notre bonheur. Que l'existence est belle! Tous les jours ici sont des +jours de fête. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome II, by +Hans Christian Andersen + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II *** + +***** This file should be named 18245-8.txt or 18245-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/4/18245/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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