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+Project Gutenberg's Contes merveilleux, Tome II, by Hans Christian Andersen
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Contes merveilleux, Tome II
+
+Author: Hans Christian Andersen
+
+Release Date: April 24, 2006 [EBook #18245]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II ***
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+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+Hans Christian Andersen
+
+CONTES MERVEILLEUX
+
+Tome II
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+L'ombre.
+Le papillon.
+Papotages d'enfants.
+La pâquerette.
+La petite fille aux allumettes.
+La petite Poucette.
+La petite sirène.
+La plume et l'encrier.
+La princesse au petit pois.
+La princesse et le porcher.
+Quelque chose.
+La reine des neiges.
+ Première Histoire Qui traite d'un miroir et de ses morceaux.
+ Deuxième histoire Un petit garçon et une petite fille.
+ Troisième histoire Le jardin de la magicienne.
+ Quatrième histoire Prince et princesse.
+ Cinquième histoire La petite fille des brigands.
+ Sixième histoire La femme lapone et la finnoise.
+ Septième histoire Ce qui s'était passe au château
+ de la reine des neiges et ce qui eut lieu par la suite.
+Une rose de la tombe d'Homère.
+Le rossignol et l'Empereur.
+Le sapin.
+Le schilling d'argent
+ I.
+ II.
+Le soleil raconte.
+La Soupe à la brochette.
+ I.
+ II. Ce que la première souricelle avait vu et appris dans ses voyages
+ III. Ce que raconta la seconde souricelle.
+ IV. Ce que dit la quatrième souris lorsqu'elle prit la parole avant
+ la troisième
+ V. La merveilleuse recette.
+Le stoïque soldat de plomb.
+La tirelire.
+La vieille maison.
+Le vieux réverbère.
+Le vilain petit canard.
+Les voisins.
+
+
+
+
+L'ombre
+
+
+Un jour, un savant homme des pays froids arriva dans une contrée du Sud;
+il s'était réjoui d'avance de pouvoir admirer à son aise les beautés de
+la nature que développe dans ces régions un climat fortuné; mais quelle
+déception l'attendait! Il lui fallut rester toute la journée comme
+prisonnier à la maison, fenêtres fermées; et encore était-on bien
+accablé; personne ne bougeait; on aurait dit que tout le monde dormait
+dans la maison, ou qu'elle était déserte. Tout le jour, le soleil
+dardait ses flammes sur la terrasse qui formait le toit; l'air était
+lourd, on se serait cru dans une fournaise: c'était insupportable.
+
+Le savant homme des pays froids était jeune et robuste; mais sous ce
+soleil torride, son corps se desséchait et maigrissait à vue d'oeil; son
+ombre même se rétrécit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie et
+de la force que lorsque le soleil avait disparu. C'était un plaisir
+alors de voir, dès qu'on apportait la lumière dans la chambre, cette
+pauvre ombre se détirer, et s'étendre le long de la muraille.
+
+Le savant homme à ce moment se sentait aussi revivre; il se promenait
+dans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur son
+balcon admirer le firmament étoilé. Sur tous ces balcons, il voyait
+apparaître des gens qui venaient respirer l'air frais. La rue aussi
+commençait à s'animer; les bourgeois s'installaient devant leurs portes;
+des milliers de lumières scintillaient de toutes parts.
+
+Il n'y avait qu'une maison où continuât à régner un complet silence;
+c'était celle en face de la demeure du savant étranger. Elle n'était pas
+inhabitée cependant; sur le balcon verdissaient et fleurissaient de
+belles plantes; il fallait que quelqu'un les arrosât, le soleil sans
+cela les aurait aussitôt desséchées.
+
+La soirée s'avançait; voilà que la fenêtre du balcon s'entrouvrit un
+peu; la chambre resta sombre; de l'intérieur arrivèrent de doux sons
+d'une musique que le savant étranger trouva délicieuse, ravissante. Il
+alla demander à son propriétaire quelles étaient les personnes qui
+demeuraient en face; le brave homme lui répondit qu'il n'en savait rien.
+
+Une nuit, le savant étranger s'éveilla; il avait, le soir, laissé la
+fenêtre de son balcon ouverte; il regarda de ce côté et il crut
+apercevoir une lueur extraordinaire rayonner du balcon de la maison d'en
+face: les fleurs paraissaient briller comme de magnifiques flammes de
+couleur, et au milieu d'elles se tenait une jeune fille d'une beauté
+merveilleuse; elle semblait un être éthéré, tout de feu.
+
+Un autre soir, le savant étranger reposait sur son balcon; derrière lui,
+dans la chambre, brûlait une lumière, et, chose naturelle, il en
+résultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d'en
+face; l'étranger remua, l'Ombre bougea également et la voilà qui se
+trouve entre les fleurs du balcon d'en face.
+
+--Je crois, dit le savant étranger, que mon Ombre est en ce moment le
+seul être vivant de cette mystérieuse maison. Tiens, la fenêtre du
+balcon est de nouveau entrouverte. Une idée! Si mon Ombre avait assez
+d'esprit pour entrer voir ce qui se passe à l'intérieur et venir me le
+redire.... Oui, continua-t-il, en s'adressant par plaisanterie à l'Ombre,
+fais-moi donc le plaisir d'entrer là. Cela te va-t-il? Et en même temps,
+il fit un mouvement de tête que l'Ombre répéta comme si elle disait:
+«oui.»
+
+--Eh bien, c'est cela, reprit-il; mais ne t'oublie pas et reviens me
+trouver. À ces mots, il se leva, rentra dans la chambre et laissa
+retomber le rideau.
+
+Alors, si quelqu'un s'était trouvé là, il aurait vu distinctement
+l'Ombre pénétrer lestement par la fenêtre d'en face et disparaître dans
+l'intérieur.
+
+Le lendemain, comme il ne faisait plus si chaud, le savant étranger
+sortit. Le ciel était couvert de nuages; mais voilà qu'ils se dissipent,
+le soleil reparaît.
+
+--Qu'est cela? s'écrie l'étranger qui venait de se retourner pour
+considérer un monument. Mais c'est affreux! Comment, je n'ai plus mon
+Ombre! Elle m'a pris au mot; elle m'a quitté hier soir. Que vais-je
+devenir?
+
+Le soir, il se remit sur son balcon, la lumière derrière lui; il se
+dressa de tout son haut, se baissa jusque par terre, fit mille
+contorsions; puis il appela _hum hum_, et _pstt, pstt_; l'Ombre ne
+reparut pas.
+
+Décidément, ce n'était pas gai. Mais dans les pays chauds, la végétation
+est bien puissante; tout y pousse et prospère à merveille, et au bout de
+huit jours, l'étranger aperçut, à la lueur de sa lampe, un petit filet
+d'ombre derrière lui.»Quelle chance! se dit-il. La racine était restée.»
+
+La nouvelle ombre grandit assez vite; au bout de trois semaines,
+l'étranger s'enhardit à se montrer de jour en public, et lorsqu'il
+repartit pour le Nord, sa patrie, on ne remarquait plus chez lui rien
+d'extraordinaire.
+
+De retour dans son pays, le savant homme écrivit des livres sur les
+vérités qu'il avait découvertes et sur ce qu'il avait vu dans ce monde
+méridional.
+
+Un soir qu'il était dans sa chambre à méditer, il entend frapper
+doucement à sa porte.»Entrez!» dit-il. Personne ne vint. Alors, il alla
+ouvrir lui-même la porte, et devant lui se trouva un homme d'une extrême
+maigreur; mais il était habillé à la dernière mode: ce devait être un
+personnage de distinction.
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler? dit le savant.
+
+--Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnaîtriez pas, répondit
+l'autre. Je ne suis pas bien gros, j'ai cependant maintenant un corps
+véritable. Vous continuez à ne point me remettre? Mais, je suis votre
+ancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitté, acquis une belle fortune.
+C'est ce qui me permettra de me racheter du servage où je me trouve
+toujours vis-à-vis de vous.
+
+--Non, permettez que je revienne de ma surprise, s'écria le savant.
+Voyons, vous ne vous moquez pas de moi?
+
+--Du tout, répondit l'Ombre. Mon histoire n'est pas de celles qui se
+passent tous les jours. Lorsque vous m'avez autorisée à vous quitter,
+j'en ai profité comme vous le savez. Cependant, au milieu de mon
+bonheur, j'ai éprouvé le désir de vous revoir encore une fois avant
+votre mort, ainsi que ce pays. Je sais que vous avez une nouvelle ombre.
+Ai-je à lui payer quelque chose parce qu'elle remplit mon service, et à
+vous combien devrai-je si je veux me racheter?
+
+--Comment, c'est vraiment toi? dit le savant. Jamais je n'aurais eu
+l'idée qu'on pouvait retrouver son Ombre sous la forme d'un être humain.
+
+--Pardon si j'insiste, reprit l'Ombre. Quelle somme ai-je à vous verser
+pour que vous renonciez à l'autorité que vous avez toujours sur moi?
+
+--Laisse donc ces sornettes, dit le savant. Comment peut-il être
+question d'argent entre nous. Je t'affranchis et je te fais libre comme
+l'air. Je suis enchanté d'apprendre que tu as si bien fait ton chemin
+dans ce monde. Seulement je te prie d'une chose; raconte-moi tes
+aventures depuis le moment où tu t'es faufilée par la fenêtre du balcon
+dans la maison en face de celle que nous habitions.
+
+--Je veux bien vous en faire le récit, dit l'Ombre; mais promettez-moi
+de n'en rien révéler, de ne pas apprendre aux gens que je n'ai été qu'un
+être impalpable. Il me peut venir l'idée de me marier, et je ne tiens
+pas à ce qu'on me suppose sans consistance.
+
+--C'est entendu, dit le savant.
+
+Avant de commencer, l'Ombre s'installa à son aise. Elle était toute
+vêtue de noir, ses vêtements étaient du drap le plus fin, ses bottes en
+vernis; elle portait un chapeau à claque, dont par un ressort on pouvait
+faire une simple galette: on venait d'inventer ce genre de coiffure, qui
+n'était encore d'usage que dans la plus haute société.
+
+Elle s'assit et posa ses bottes vernies sur la tête de la nouvelle ombre
+qui lui avait succédé et qui se tenait comme un fidèle caniche aux pieds
+du savant; celle-ci ne parut pas ressentir l'humiliation et ne bougea
+pas, voulant écouter attentivement comment la première s'y était prise
+pour se dégager de son esclavage.
+
+--Vous ignorez encore, commença l'Ombre parvenue, qui demeurait dans la
+fameuse maison d'en face, qui vous intriguait là-bas dans les pays
+chauds. C'était ce qu'il y a de plus sublime au monde: la Poésie en
+personne. Je ne restai que trois semaines auprès d'elle, et j'appris
+dans ces quelques jours sur les secrets de l'univers et le cours du
+monde plus que si j'avais vécu autre part trois mille ans. Et
+aujourd'hui je puis dire sans craindre d'être mis à l'épreuve: je sais
+tout, j'ai tout vu.
+
+--La Poésie! s'écria le savant. Comment n'y ai-je pas pensé? Mais oui,
+dans les grandes villes, elle vit dans l'isolement, toute solitaire;
+bien peu s'intéressent à elle. Je ne l'ai aperçue qu'un instant, et
+encore n'étais-je qu'à moitié éveillé. Elle se tenait sur le balcon;
+autour d'elle une auréole brillait comme une de nos aurores boréales;
+elle était au milieu d'un parterre de fleurs qu'on aurait prises pour
+des flammes. Mais continue, continue: donc tu entras par la fenêtre du
+balcon, et alors....
+
+--Je me trouvai dans une antichambre où régnait comme une sorte de
+crépuscule; la porte qui était ouverte donnait sur une longue enfilade
+de superbes appartements qui communiquaient tous ensemble; la lumière y
+était éblouissante, et m'aurait infailliblement tuée si je m'y étais
+aventurée. Mais provenant de vous, j'avais suffisamment de votre sagesse
+pour rester à l'abri et tout observer de mon petit coin. Dans le fond je
+vis la Poésie, assise sur son trône.
+
+--Et ensuite? interrompit le savant. Ne me fais pas languir.
+
+--Je vous l'ai déjà dit, reprit l'Ombre, j'ai vu défiler devant moi tout
+ce qui existe: le passé et une partie de l'avenir. Mais, par parenthèse,
+je vous demanderai s'il n'est pas convenable que vous cessiez de me
+tutoyer. J'en fais l'observation, non par orgueil, mais en raison de ma
+science maintenant si supérieure à la vôtre, et surtout à cause de ma
+situation de fortune, chose qui ici-bas règle partout les relations de
+société.
+
+--Vous avez parfaitement raison, dit le savant. Excusez-moi de ne pas y
+avoir songé de moi-même. Mais continuez, je vous prie.
+
+--Je ne puis, reprit l'Ombre, que vous répéter: j'ai tout vu et je sais
+tout.
+
+--Mais enfin, dit le savant, ces magnifiques appartements, comment
+étaient-ils? Était-ce comme un temple sacré? ou bien s'y serait-on cru
+sous le ciel étoilé? ou bien encore dans une forêt mystérieuse? Ce sont
+là les lieux où nous aimons à supposer que demeure la Poésie.
+
+--Maintenant que j'ai tout vu et que je connais tout, dit l'Ombre, il
+m'est pénible d'entrer dans les menus détails.
+
+--Apprenez-moi au moins, dit le savant, si dans ces splendides salles
+vous avez aperçu les dieux des temps antiques, les héros des âges
+passés? Les sylphides, les gentilles elfes n'y dansaient-elles pas des
+rondes?
+
+--Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus.
+Si vous aviez été à ma place, dans ce séjour enchanté, vous seriez passé
+à l'état d'être supérieur à l'homme; moi qui n'étais qu'une ombre, j'ai
+avancé jusqu'à la condition d'homme. Or le propre de l'humanité c'est de
+faire l'important, c'est de se prévaloir à l'excès de ses avantages.
+Donc il est tout naturel qu'ayant tout vu, je ne vous communique rien de
+ma science.
+
+J'ai d'autant plus de raison de montrer quelque hauteur, qu'étant dans
+l'antichambre du palais, j'ai saisi la ressemblance de mon être intime
+avec la Poésie: tous deux nous sommes des reflets.
+
+«Lorsque, devenue homme, j'abandonnai la demeure de la Poésie, vous
+aviez quitté la ville. Je me trouvai un matin, dans les rues, richement
+habillée comme un prince. D'abord, l'étrangeté de ma nouvelle situation
+me fit un singulier effet; et je me blottis tout le jour dans le coin
+d'une ruelle écartée.
+
+«Le soir je parcourus les rues au clair de lune: je grimpai tout en haut
+des murailles, jusqu'au faite des toits et je regardai dans les maisons,
+à travers les fenêtres des beaux salons et des humbles mansardes.
+Personne ne se défilait de moi, et je découvris toutes les vilaines
+choses que disent et que font les hommes quand ils se croient à l'abri
+de tout regard observateur. »Si j'avais mis dans une gazette toutes les
+noirceurs, les indignités, les intrigues, que je découvrais, on n'aurait
+plus lu que ce journal dans tout l'univers. Mais quels ennemis cela
+m'aurait procurés! Je préférai profiter de ma clairvoyance, et je fis
+par lettre particulière connaître aux gens que je savais leurs méfaits.
+Partout où je passais, on vivait dans des transes terribles; on me
+détestait comme la mort, mais en face on me choyait, on me faisait fête,
+on m'accablait de magnifiques cadeaux et d'honneurs. Les académiciens me
+nommaient un des leurs, les tailleurs m'habillaient pour rien, les
+fournisseurs me donnaient ce qu'ils avaient de mieux pour m'obliger à
+taire leurs fraudes; les financiers me bourraient d'or; les femmes
+disaient qu'on ne pouvait imaginer un plus bel homme que moi. Je me
+laissais faire, c'est ainsi que je suis devenue le personnage que vous
+voyez.
+
+«Maintenant je vous quitte pour aller à mes affaires. Au revoir. Voici
+ma carte. Je demeure du côté du soleil; quand il pleut, vous me
+trouverez toujours chez moi. Mais je vous préviens que je pars demain
+pour faire mon tour du globe.
+
+L'Ombre s'en fut. Le savant resta absorbé dans ses réflexions sur cette
+étrange aventure. Des années se passèrent. Un beau jour l'Ombre reparut.
+
+--Comment allez-vous? dit-elle.
+
+--Pas trop bien, dit le savant. J'écris de mon mieux sur le Vrai, le
+Beau et le Bien; mais mes livres n'intéressent presque personne, et j'ai
+la faiblesse de m'en affecter. Vous me voyez tout désespéré.
+
+--Ce n'est guère mon cas, dit l'Ombre. Voyez comme j'engraisse et comme
+j'ai bonne mine. C'est là le vrai but de la vie; vous ne savez pas
+prendre le monde tel qu'il est, et exploiter ses défauts. Cela vous
+ferait du bien de voyager un peu. Justement, je vais repartir pour un
+autre continent: voulez-vous m'accompagner? je vous défraierai de tout;
+nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y a une condition.
+Vous savez, je n'ai pas d'ombre, moi: eh bien, vous remplirez cet emploi
+auprès de moi.
+
+--C'est trop fort ce que vous me proposez là, dit le savant; c'est
+presque de l'impudence. Comment, je vous ai affranchie, sans rien vous
+demander, et vous voulez faire de moi votre esclave?
+
+--C'est le cours de ce monde, répondit l'Ombre. Il y a des hauts et des
+bas: les maîtres deviennent des valets; et quand les valets commandent,
+ils font les tyrans. Vous ne voulez pas accepter; à votre aise!
+
+L'Ombre repartit de nouveau.
+
+Le pauvre savant alla de mal en pis; les peines et les chagrins vinrent
+le harceler. Moins que jamais on faisait attention à ce qu'il écrivait
+sur le Vrai, le Beau et le Bien. Il finit par tomber malade.
+
+--Mais comme vous maigrissez, lui dit-on, vous avez l'air d'une ombre!
+
+Ces mots involontairement cruels firent tressaillir l'infortuné savant.
+
+--Il vous faut aller aux eaux, lui dit l'Ombre qui revint lui faire une
+visite. Il n'y a pas d'autre remède pour votre santé. Vous avez dans le
+temps refusé l'offre que je vous faisais de vous prendre pour mon ombre.
+Je vous la réitère en raison de nos anciennes relations. C'est moi qui
+paye les frais de voyage; je suis aussi obligée d'aller aux eaux afin de
+faire pousser ma barbe qui ne veut pas croître suffisamment pour que
+j'aie l'air de dignité qui convient à ma position. Donc vous serez mon
+compagnon. Vous écrirez la relation de nos pérégrinations. Soyez cette
+fois raisonnable et ne repoussez pas ma proposition.
+
+Le savant, pressé par la nécessité, fit taire sa fierté et ils
+partirent. L'Ombre avait toujours la place d'honneur; selon le soleil,
+le savant avait à virer et à tourner, de façon à bien figurer une ombre.
+Cela ne le peinait ni ne l'affectait même pas; il avait très bon coeur,
+il était très doux et aimable et il se disait que si cette fantaisie
+faisait plaisir à l'Ombre, autant valait la satisfaire. Un jour il lui
+dit:
+
+--Maintenant que nous voilà redevenus intimes comme autrefois, ne
+serait-il pas mieux de nous tutoyer de nouveau?
+
+--Votre proposition est très flatteuse, répondit l'Ombre d'un air pincé
+qui convenait à sa qualité de maître; mais comprenez bien ceci que je
+vais vous dire en toute franchise. Je me sentirais tout bouleversé, si
+vous veniez me tutoyer de nouveau; cela me rappellerait trop mon
+ancienne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoyer: de
+la sorte votre désir sera accompli au moins à moitié.
+
+Et ainsi fut fait. Le brave savant ne protesta pas.
+
+«Il paraît que c'est le cours du monde», se dit-il, et il n'y pensa
+plus.
+
+Ils s'installèrent dans une ville d'eaux où il y avait beaucoup
+d'étrangers de distinction, et entre autres la fille d'un roi,
+merveilleusement belle; elle était venue pour se faire guérir d'une
+grave maladie: sa vue était trop perçante; elle voyait les choses trop
+distinctement et cela lui enlevait toute illusion.
+
+Elle remarqua que le seigneur nouvellement arrivé n'était pas un
+seigneur ordinaire.
+
+«On prétend qu'il est ici, se dit-elle, pour que les eaux fassent
+croître sa barbe; moi je sais à quoi m'en tenir sur son infirmité, c'est
+qu'il ne projette pas d'ombre.»
+
+Sa curiosité était vivement éveillée, et à la promenade elle se fit
+aussitôt présenter le seigneur étranger. En sa qualité de fille d'un
+puissant roi, elle n'était pas habituée à user de circonlocutions; aussi
+dit-elle à brûle-pourpoint:--Je connais votre maladie; vous souffrez de
+ne pas avoir d'ombre.
+
+--Vos paroles me remplissent de joie, répondit l'Ombre, elles me
+prouvent que Votre Altesse Royale est sur la voie de guérison et que
+votre vue commence à se troubler et à vous abuser. Loin de ne pas avoir
+d'ombre, j'en ai une tout extraordinaire; c'est dans ma nature de
+rechercher tout ce qui est particulier, et je ne me suis pas contentée
+d'une de ces ombres comme en ont les hommes en général. J'ai pour ombre
+un homme en chair et en os; qui plus est, de même que souvent on donne à
+ses domestiques pour leur livrée un drap plus fin que celui qu'on porte
+soi-même, j'ai tant fait que cet être a lui-même une ombre. Cela m'est
+revenu bien cher; mais encore une fois je raffole de ce qui est rare.
+
+--Que me dites-vous là? s'écria la princesse. Oh! bonheur, mes yeux
+commencent à me tromper! Ces eaux sont vraiment admirables.
+
+Ils se séparèrent avec les plus grands saluts.
+
+«Je pourrais cesser ma cure, se dit-elle; mais je veux encore rester
+quelque temps. Ce prince m'intéresse beaucoup...»
+
+Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi et l'Ombre firent
+un tour de danse. Elle était légère comme une plume; mais lui était
+léger comme l'air; jamais elle n'avait rencontré un pareil danseur. Elle
+lui dit quel était le royaume de son père; l'Ombre connaissait le pays,
+l'ayant visité dans le temps. La princesse alors en était absente.
+L'Ombre s'était amusée, selon son ordinaire, à grimper aux murs du
+palais du roi et à regarder par les fenêtres, par les ouvertures des
+rideaux et même par le trou des serrures; elle avait appris une foule de
+petits secrets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, elle
+fit de fines allusions.
+
+«Que d'esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince!» se dit la
+princesse, et elle se sentit un grand penchant pour lui. L'Ombre s'en
+aperçut redoubla d'amabilité. À la troisième danse, la princesse fut sur
+le point de lui avouer que son coeur était touché; mais elle avait un
+fond de raison et pensait à son royaume; elle se dit:
+
+«Ce prince est fort spirituel, sa conversation est très intéressante,
+c'est fort bien; il danse divinement, c'est encore mieux. Mais, pour
+qu'il puisse m'aider à gouverner mes millions de sujets, il faudrait
+aussi qu'il eût de solides connaissances: c'est très important; aussi
+vais-je lui faire subir un petit examen.»
+
+Et elle lui adressa une question si extraordinairement difficile,
+qu'elle-même n'aurait pas été en état d'y répondre. L'Ombre fit une
+légère moue.
+
+--Vous ne connaissez pas la solution? dit-elle d'un air désappointé.
+
+--Ce n'est pas cela, dit l'Ombre; seulement je suis un peu déconcertée
+parce que vous n'avez pas cru devoir m'interroger sur une matière un peu
+plus ardue. Quant à cette question, je connais la réponse depuis ma
+première jeunesse, au point que mon ombre, qui se tient là-bas, pourrait
+vous en dire la solution.
+
+--Votre ombre! s'écria la princesse, mais ce serait un phénomène unique.
+
+--Je ne l'assure pas entièrement, dit l'Ombre, mais je crois qu'il en
+est ainsi. Toute ma vie je me suis occupée de science et il est naturel
+que mon ombre tienne de moi. Seulement, en raison même des connaissances
+qu'elle a pu acquérir, elle ne manque pas d'orgueil et elle a la
+prétention d'être traitée comme un être humain véritable. Je me
+permettrai de prier votre Altesse Royale de tolérer sa manie, afin
+qu'elle reste de bonne humeur et réponde convenablement.
+
+--Rien de plus juste, dit la princesse.
+
+Elle alla trouver le savant, qui se tenait contre la porte, et elle
+causa avec lui du soleil et de la lune, des profondeurs des cieux et des
+entrailles de la terre; elle l'interrogea sur les nations des contrées
+les plus éloignées. Il ne resta pas court une seule fois, et il apprit à
+la princesse les choses les plus intéressantes.
+
+«Celui qui a une ombre aussi savante, se dit-elle, doit être un
+véritable phénix. Ce sera une bénédiction pour mon peuple, que je le
+choisisse pour partager mon trône: ma résolution est prise.»
+
+Elle fit connaître ses intentions à l'Ombre, qui les accueillit avec une
+grâce et une dignité parfaites. Il fut convenu que la chose serait tenue
+secrète, jusqu'au moment où l'on serait de retour dans le royaume de la
+princesse.
+
+--C'est cela, dit l'Ombre, nous ne laisserons rien deviner à personne,
+pas même à mon ombre.
+
+Elle avait ses raisons particulières pour prendre cette précaution.
+
+--Écoute bien, mon ami, dit l'Ombre à son ancien maître le savant. Je
+suis arrivée au comble de la puissance et de la richesse et je pense à
+faire ta fortune. Tu habiteras avec moi le palais du roi et tu auras
+cent mille écus par an. Mais, prends en bien note, tu passeras plus que
+jamais pour mon ombre, et tu ne révéleras à personne que tu as toujours
+été un homme.
+
+--Non, je ne veux pas tremper dans cette fourberie. À moi il serait égal
+d'être votre inférieur, mais je ne veux pas que vous trompiez tout un
+peuple et la fille du roi par-dessus le marché. Je dirai tout; que je
+suis un homme, que vous n'êtes qu'une ombre vêtue d'habits d'homme, un
+reflet, une chimère.
+
+--Personne ne te croira, dit l'Ombre. Calme-toi, ou j'appelle la garde.
+
+--Je m'en vais trouver la princesse, dit le savant, et tout lui révéler.
+
+--J'y serai avant toi, dit l'Ombre, car tu vas aller tout droit en
+prison.
+
+La garde arriva et obéit à celui qui était connu comme le fiancé de la
+fille du roi. Le pauvre savant fut jeté dans un noir cachot.
+
+--Tu trembles, dit la princesse lorsqu'elle vit entrer l'Ombre.
+Qu'est-il arrivé?
+
+--Je viens d'assister à un spectacle navrant, répondit l'Ombre. Pense
+donc, mon ombre a été prise de folie. Voilà ce que c'est! À ma suite
+elle s'est toujours occupée de hautes sciences, et la tête lui aura
+tourné. Ne s'imagine-t-elle pas qu'elle a toujours été homme? Mais il y
+a plus: elle prétend que je ne suis que son ombre!
+
+--C'est épouvantable! s'écria la princesse. Elle est enfermée, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui certes, dit l'Ombre. Je crains bien qu'elle ne se remette jamais.
+
+--Pauvre ombre! dit la princesse. Elle doit être fort malheureuse: un
+être aussi mobile qui se trouve claquemuré dans une étroite cellule! Ce
+serait probablement lui rendre un grand service que de la délivrer de
+son petit souffle de vie. Et puis dans ce temps de révolutions, où l'on
+voit les peuples toujours s'intéresser à ceux que nous autres souverains
+sommes censés persécuter, il est peut-être sage de se débarrasser d'elle
+en secret.
+
+--Cela me semble bien dur cependant, dit l'Ombre d'un air contrit et en
+soupirant; elle m'a servie si fidèlement!
+
+--J'apprécie tes scrupules, dit la princesse, et je reconnais une fois
+de plus combien tu as un noble caractère. Mais ceux qui sont chargés
+d'une couronne ne peuvent pas écouter leur coeur. Donc je m'en tiendrai
+à ce que j'ai pensé.
+
+Le soir, toute la ville fut illuminée splendidement; à chaque seconde
+retentissait un coup de canon. Les cris de joie du peuple se mêlaient
+aux _boum boum_. C'était magnifique. Un superbe feu d'artifice fut tiré
+devant le palais, et la fille du roi et son époux vinrent sur le balcon
+recevoir les acclamations.
+
+Le bruit étourdissant de la fête ne troubla pas le pauvre savant; il
+était déjà mis à mort et enterré.
+
+
+
+
+Le papillon
+
+
+Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prétend
+choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Elles sont en grand
+nombre et le choix dans une telle quantité est embarrassant. Le papillon
+vole tout droit vers les pâquerettes. C'est une petite fleur que les
+Français nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrachent ses
+feuilles, à chaque feuille arrachée ils demandent:
+
+--M'aime-t-il ou m'aime-t-elle un peu, beaucoup, passionnément, pas du
+tout? La réponse de la dernière feuille est la bonne. Le papillon
+l'interroge:
+
+--Chère dame Marguerite, dit-il, vous êtes la plus avisée de toutes les
+fleurs. Dites-moi, je vous prie, si je dois épouser celle-ci ou
+celle-là.
+
+La marguerite ne daigna pas lui répondre. Elle était mécontente de ce
+qu'il l'avait appelée dame, alors qu'elle était encore demoiselle, ce
+qui n'est pas du tout la même chose. Il renouvela deux fois sa question,
+et, lorsqu'il vit qu'elle gardait le silence, il partit pour aller faire
+sa cour ailleurs. On était aux premiers jours du printemps. Les crocus
+et les perce-neige fleurissaient à l'entour.
+
+--Jolies, charmantes fleurettes! dit le papillon, mais elles ont encore
+un peu trop la tournure de pensionnaires. Comme les très jeunes gens, il
+regardait de préférence les personnes plus âgées que lui.
+
+Il s'envola vers les anémones; il les trouva un peu trop amères à son
+goût. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul
+était trop petite et, de plus, elle avait une trop nombreuse parenté. La
+fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s'ouvrait
+aujourd'hui pour périr demain, et tombait au premier souffle du vent; un
+mariage avec un être si délicat durerait trop peu de temps. La fleur des
+pois lui plut entre toutes; elle est blanche et rouge, fraîche et
+gracieuse; elle a beaucoup de distinction et, en même temps, elle est
+bonne ménagère et ne dédaigne pas les soins domestiques. Il allait lui
+adresser sa demande, lorsqu'il aperçut près d'elle une cosse à
+l'extrémité de laquelle pendait une fleur desséchée:
+
+--Qu'est-ce cela? fit-il.
+
+--C'est ma soeur, répondit Fleur des Pois.
+
+--Vraiment, et vous serez un jour comme cela! s'écria le papillon qui
+s'enfuit.
+
+Le chèvrefeuille penchait ses branches en dehors d'une haie; il y avait
+là une quantité de filles toutes pareilles, avec de longues figures au
+teint jaune.
+
+--À coup sûr, pensa le papillon, il était impossible d'aimer cela.
+
+Le printemps passa, et l'été après le printemps. On était à l'automne,
+et le papillon n'avait pu se décider encore. Les fleurs étalaient
+maintenant leurs robes les plus éclatantes; en vain, car elles n'avaient
+plus le parfum de la jeunesse. C'est surtout à ce frais parfum que sont
+sensibles les coeurs qui ne sont plus jeunes; et il y en avait fort peu,
+il faut l'avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthèmes. Aussi le
+papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante
+ne fleurit pas, mais on peut dire qu'elle est fleur tout entière, tant
+elle est parfumée de la tête au pied; chacune de ses feuilles vaut une
+fleur, pour les senteurs qu'elle répand dans l'air.»C'est ce qu'il me
+faut, se dit le papillon; je l'épouse.» Et il fit sa déclaration.
+
+La menthe demeura silencieuse et guindée, en l'écoutant. À la fin elle
+dit:
+
+--Je vous offre mon amitié, s'il vous plaît, mais rien de plus. Je suis
+vieille, et vous n'êtes plus jeune. Nous pouvons fort bien vivre l'un
+pour l'autre; mais quant à nous marier... sachons à notre âge éviter le
+ridicule.
+
+C'est ainsi qu'il arriva que le papillon n'épousa personne. Il avait été
+trop long à faire son choix, et c'est une mauvaise méthode. Il devint
+donc ce que nous appelons un vieux garçon.
+
+L'automne touchait à sa fin; le temps était sombre, et il pleuvait. Le
+vent froid soufflait sur le dos des vieux saules au point de les faire
+craquer. Il n'était pas bon vraiment de se trouver dehors par ce
+temps-là; aussi le papillon ne vivait-il plus en plein air. Il avait par
+fortune rencontré un asile, une chambre bien chauffée où régnait la
+température de l'été. Il y eût pu vivre assez bien, mais il se dit: «Ce
+n'est pas tout de vivre; encore faut-il la liberté, un rayon de soleil
+et une petite fleur.» Il vola vers la fenêtre et se heurta à la vitre.
+On l'aperçut, on l'admira, on le captura et on le ficha dans la boîte
+aux curiosités.» Me voici sur une tige comme les fleurs, se dit le
+papillon. Certainement, ce n'est pas très agréable; mais enfin on est
+casé: cela ressemble au mariage.» Il se consolait jusqu'à un certain
+point avec cette pensée.»C'est une pauvre consolation», murmurèrent
+railleusement quelques plantes qui étaient là dans des pots pour égayer
+la chambre.» Il n'y a rien à attendre de ces plantes bien installées
+dans leurs pots, se dit le papillon; elles sont trop à leur aise pour
+être humaines.»
+
+
+
+
+Papotages d'enfants
+
+
+Dans la maison d'un marchand, de nombreux enfants se réunirent un jour,
+des enfants de familles riches, des enfants de familles nobles. Monsieur
+le marchand avait réussi; c'était un homme érudit puisque jadis, il
+était entré à l'Université. Son père qui avait commencé comme simple
+commerçant, mais honnête et entreprenant, lui avait fait lire des
+livres. Son commerce rapportait bien et le marchand faisait encore
+multiplier cette richesse. Il avait aussi bon coeur et la tête bien en
+place, mais de cela on parlait bien moins souvent que de sa grosse
+fortune. Se réunissaient chez lui des gens nobles, comme on dit, par
+leur titre, mais aussi par leur esprit, certains même par les deux à la
+fois mais d'autres ni par l'un ni par l'autre. En ce moment, une petite
+soirée d'enfants y avait lieu, on entendait des enfants papoter; et les
+enfants n'y vont pas par quatre chemins. Il y avait par exemple une
+petite fille très mignonne mais terriblement prétentieuse; c'étaient ses
+domestiques qui le lui avaient appris, pas ses parents qui étaient bien
+trop raisonnables pour cela. Son père était majordome, c'était une haute
+fonction et elle le savait bien.
+
+--Je suis une enfant de majordome, se vantait-elle.
+
+Elle pouvait aussi bien être la fille des Tartempion, on ne choisit pas
+ses parents. Elle raconta aux autres qu'elle était «noble» et affirma
+que celui qui n'était pas bien né n'arriverait jamais à rien dans la
+vie. On pouvait travailler avec assiduité, si l'on n'est pas bien né on
+n'arrivera à rien.
+
+--Et ceux dont les noms se terminent par sen, proclama-t-elle, ne
+pourront jamais réussir dans la vie. Devant tous ces sen et sen, il n'y
+a plus que poser ses mains sur les hanches et s'en tenir bien à l'écart!
+
+Et aussitôt elle posa ses jolies petites mains à sa taille, les coudes
+bien pointus pour montrer aux autres comment il fallait traiter ces
+gens-là. Quels jolis bras avait-elle! Une petite fille très charmante!
+
+Or, la fille de monsieur le Marchand se mit en colère. C'est que son
+père s'appelait Madsen et c'est aussi, hélas! un nom en sen; elle se
+gonfla et déclara avec fierté:
+
+--Seulement mon père peut acheter pour cent écus d'or de friandises et
+les jeter dans la rue! Et pas le tien!
+
+--Ce n'est rien, mon père à moi, se vanta la fillette d'un rédacteur,
+peut mettre ton père et ton père et tous les pères dans le journal! Tout
+le monde a peur de lui, dit maman, car c'est mon père qui dirige le
+journal.
+
+Et elle leva son petit nez comme si elle était une vraie princesse qui
+doit pointer son nez en l'air.
+
+Par la porte entrouverte, un garçon pauvre regardait. Il était d'une
+famille si pauvre qu'il n'avait même pas le droit d'entrer dans la
+chambre. Il avait aidé la cuisinière à faire tourner la broche et, en
+récompense, on l'autorisait à présent à se placer pour un petit moment
+derrière la porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme ils
+s'amusaient bien; c'était un grand honneur pour lui.
+
+--Oh, si je pouvais être l'un d'eux! soupira-t-il.
+
+Puis il entendit ce qu'il s'y disait et cela suffit à lui faire baisser
+la tête. Chez lui, on n'avait pas un écu au fond du bahut, et on ne
+pouvait pas se permettre d'acheter les journaux et encore moins d'y
+écrire. Et le pire de tout: le nom de son père, et donc le sien aussi,
+se terminait par sen, il n'arriverait donc jamais à rien dans la vie.
+Quelle triste affaire! On ne pouvait pourtant pas dire qu'il n'était pas
+né, pas cela, il était bel et bien né, sinon il ne serait pas là.
+
+Quelle soirée!
+
+Quelques années plus tard, les enfants devinrent adultes. Une magnifique
+maison fut construite dans la ville. Dans cette maison, il y avait plein
+d'objets somptueux, tout le monde voulait les voir, même des gens qui
+n'habitaient pas la ville, venaient pour les regarder. Devinez à quel
+enfant de notre histoire appartenait cette maison? Et bien, la réponse
+est facile... ou plutôt pas si facile que ça. Elle appartenait au pauvre
+garçon, parce qu'il était quand même devenu quelqu'un bien que son nom
+se terminât en sen, il s'appelait Thorvaldsen. Et les trois autres
+enfants? Ces enfants remplis d'orgueil pour leur titre, l'argent ou
+l'esprit? Ils n'avaient rien à s'envier les uns aux autres, ils étaient
+égaux... et comme ils avaient un bon fond, ils devinrent de bons et
+braves adultes. Et ce qu'ils avaient pensé et dit autrefois n'était
+que... papotage d'enfants.
+
+
+
+
+La pâquerette
+
+
+Écoutez bien cette petite histoire.
+
+À la campagne, près de la grande route, était située une gentille
+maisonnette que vous avez sans doute remarquée vous-même. Sur le devant
+se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte; non
+loin de là, sur le bord du fossé, au milieu de l'herbe épaisse,
+fleurissait une petite pâquerette. Grâce au soleil qui la chauffait de
+ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle
+s'épanouissait d'heure en heure. Un beau matin, entièrement ouverte,
+avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait à un
+soleil en miniature entouré de ses rayons. Qu'on l'aperçût dans l'herbe
+et qu'on la regardât comme une pauvre fleur insignifiante, elle s'en
+inquiétait peu. Elle était contente, aspirait avec délices la chaleur du
+soleil, et écoutait le chant de l'alouette qui s'élevait dans les airs.
+
+Ainsi, la petite pâquerette était heureuse comme par un jour de fête, et
+cependant c'était un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs
+de l'école, apprenaient leurs leçons, elle, assise sur sa tige verte,
+apprenait par la beauté de la nature la bonté de Dieu, et il lui
+semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette
+l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle
+avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais
+elle n'éprouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.
+
+«Je vois et j'entends, pensa-t-elle; le soleil me réchauffe et le vent
+m'embrasse. Oh! j'aurais tort de me plaindre.»
+
+En dedans de la palissade se trouvaient une quantité de fleurs roides et
+distinguées; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient.
+Les pivoines se gonflaient pour paraître plus grosses que les roses:
+mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient
+par la beauté de leurs couleurs et se pavanaient avec prétention; elles
+ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pâquerette, tandis que
+la pauvrette les admirait en disant: «Comme elles sont riches et belles!
+Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai
+assister à ce beau spectacle.»
+
+Et au même instant, l'alouette dirigea son vol, non pas vers les
+pivoines et les tulipes, mais vers le gazon, auprès de la pauvre
+pâquerette, qui, effrayée de joie, ne savait plus que penser.
+
+Le petit oiseau se mit à sautiller autour d'elle en chantant: «Comme
+l'herbe est moelleuse! Oh! la charmante petite fleur au coeur d'or et à
+la robe d'argent!»
+
+On ne peut se faire une idée du bonheur de la petite fleur. L'oiseau
+l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans
+l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pâquerette ne put se
+remettre de son émotion. À moitié honteuse, mais ravie au fond du coeur,
+elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Témoins de l'honneur
+qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie; mais les
+tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant; leur figure rouge
+et pointue exprimait leur dépit. Les pivoines avaient la tête toute
+gonflée. Quelle chance pour la pauvre pâquerette qu'elles ne pussent
+parler! Elles lui auraient dit bien des choses désagréables. La petite
+fleur s'en aperçut et s'attrista de leur mauvaise humeur.
+
+Quelques moments après, une jeune fille armée d'un grand couteau affilé
+et brillant entra dans le jardin, s'approcha des tulipes et les coupa
+l'une après l'autre.
+
+--Quel malheur! dit la petite pâquerette en soupirant; voilà qui est
+affreux; c'en est fait d'elles.
+
+Et pendant que la jeune fille emportait les tulipes, la pâquerette se
+réjouissait de n'être qu'une pauvre petite fleur dans l'herbe.
+Appréciant la bonté de Dieu, et pleine de reconnaissance, elle referma
+ses feuilles au déclin du jour, s'endormit et rêva toute la nuit au
+soleil et au petit oiseau.
+
+Le lendemain matin, lorsque la pâquerette eut rouvert ses feuilles à
+l'air et à la lumière, elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant
+était tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour
+s'affliger: on l'avait prise et enfermée dans une cage suspendue à une
+croisée ouverte. Elle chantait le bonheur de la liberté, la beauté des
+champs verdoyants et ses anciens voyages à travers les airs.
+
+La petite pâquerette aurait bien voulu lui venir en aide: mais comment
+faire? C'était chose difficile. La compassion qu'elle éprouvait pour le
+pauvre oiseau captif lui fit tout à fait oublier les beautés qui
+l'entouraient, la douce chaleur du soleil et la blancheur éclatante de
+ses propres feuilles.
+
+Bientôt deux petits garçons entrèrent dans le jardin; le plus grand
+portait à la main un couteau long et affilé comme celui de la jeune
+fille qui avait coupé les tulipes. Ils se dirigèrent vers la pâquerette,
+qui ne pouvait comprendre ce qu'ils voulaient.
+
+--Ici nous pouvons enlever un beau morceau de gazon pour l'alouette, dit
+l'un des garçons, et il commença à tailler un carré profond autour de la
+petite fleur.
+
+--Arrache la fleur! dit l'autre.
+
+À ces mots, la pâquerette trembla d'effroi. Être arrachée, c'était
+perdre la vie; et jamais elle n'avait tant béni l'existence qu'en ce
+moment où elle espérait entrer avec le gazon dans la cage de l'alouette
+prisonnière.
+
+--Non, laissons-la, répondit le plus grand; elle est très bien placée.
+
+Elle fut donc épargnée et entra dans la cage de l'alouette.
+
+Le pauvre oiseau, se plaignant amèrement de sa captivité, frappait de
+ses ailes le fil de fer de la cage. La petite pâquerette ne pouvait,
+malgré tout son désir, lui faire entendre une parole de consolation.
+
+Ainsi se passa la matinée.
+
+--Il n'y a plus d'eau ici, s'écria le prisonnier; tout le monde est
+sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brûlant,
+j'ai une fièvre terrible, j'étouffe! Hélas! il faut donc que je meure,
+loin du soleil brillant, loin de la fraîche verdure et de toutes les
+magnificences de la création!
+
+Puis il enfonça son bec dans le gazon humide pour se rafraîchir un peu.
+Son regard tomba sur la petite pâquerette; il lui fit un signe de tête
+amical, et dit en l'embrassant:
+
+--Toi aussi, pauvre petite fleur, tu périras ici! En échange du monde
+que j'avais à ma disposition, l'on m'a donné quelques brins d'herbe et
+toi seule pour société. Chaque brin d'herbe doit être pour moi un arbre;
+chacune de tes feuilles blanches, une fleur odoriférante. Ah! tu me
+rappelles tout ce que j'ai perdu!
+
+«Si je pouvais le consoler?», pensait la pâquerette, incapable de faire
+un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu'à
+l'ordinaire; l'oiseau s'en aperçut, et quoiqu'il languît d'une soif
+dévorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un après
+l'autre, il eut bien garde de toucher à la fleur.
+
+Le soir arriva; personne n'était encore là pour apporter une goutte
+d'eau à la malheureuse alouette. Alors elle étendit ses belles ailes en
+les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson
+mélancolique. Sa petite tête s'inclina vers la fleur, et son coeur brisé
+de désir et de douleur cessa de battre. À ce triste spectacle, la petite
+pâquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir;
+malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.
+
+Les petits garçons ne revinrent que le lendemain. À la vue de l'oiseau
+mort, ils versèrent des larmes et lui creusèrent une fosse. Le corps,
+enfermé dans une jolie boîte rouge, fut enterré royalement, et sur la
+tombe recouverte ils semèrent des feuilles de roses.
+
+
+
+Pauvre oiseau! pendant qu'il vivait et chantait, on l'avait oublié dans
+sa cage et laissé mourir de misère; après sa mort, on le pleurait et on
+lui prodiguait des honneurs.
+
+Le gazon et la pâquerette furent jetés dans la poussière sur la grande
+route; personne ne pensa à celle qui avait si tendrement aimé le petit
+oiseau.
+
+
+
+
+La petite fille aux allumettes
+
+
+Il faisait effroyablement froid; il neigeait depuis le matin; il faisait
+déjà sombre; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au
+milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille
+marchait dans la rue: elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds
+nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de
+vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les
+perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures; les
+voitures passées, elle chercha après ses chaussures; un méchant gamin
+s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles; l'autre avait été
+entièrement écrasée.
+
+Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres
+petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes: elle
+en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an,
+tout le monde était affairé; par cet affreux temps, personne ne
+s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait
+pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul
+paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de
+rue en rue.
+
+Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes
+les fenêtres brillaient des lumières: de presque toutes les maisons
+sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le
+festin du soir: c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait
+arrêter ses pas errants.
+
+Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet
+d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont
+l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y
+blottit, tirant à elle ses petits pieds: mais elle grelotte et frissonne
+encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y
+rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.
+
+L'enfant avait ses petites menottes toutes transies.»Si je prenais une
+allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts?» C'est ce
+qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était! Il sembla tout à coup à
+la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte,
+décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour
+les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement: le
+poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau
+de bois à moitié brûlé.
+
+Elle frotta une seconde allumette: la lueur se projetait sur la muraille
+qui devint transparente. Derrière, la table était mise: elle était
+couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe
+vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie,
+entourée de compote de pommes: et voilà que la bête se met en mouvement
+et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se
+présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien: la flamme
+s'éteint.
+
+
+
+L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près
+d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille
+bougies de couleurs: de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La
+petite étendit la main pour saisir la moins belle: l'allumette s'éteint.
+L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des
+étoiles: il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre,
+laissant une traînée de feu.
+
+«Voilà quelqu'un qui va mourir» se dit la petite. Sa vieille grand-mère,
+le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y
+avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui
+file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore
+une allumette: une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se
+tenait la vieille grand-mère.
+
+--Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh! tu vas me
+quitter quand l'allumette sera éteinte: tu t'évanouiras comme le poêle
+si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je
+te prie, ou emporte-moi.
+
+Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin
+tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps
+possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta
+bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni
+de chagrin: c'était devant le trône de Dieu.
+
+
+
+Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure
+le corps de la petite; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire;
+elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant
+d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main,
+toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.
+
+--Quelle sottise! dit un sans-coeur. Comment a-t-elle pu croire que cela
+la réchaufferait? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant; c'est
+qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues
+pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait
+bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la
+plus douce félicité.
+
+
+
+
+La petite Poucette
+
+
+Il y avait une fois, une femme qui aurait bien voulu avoir un tout petit
+enfant, mais elle ne savait pas du tout comment elle pourrait se le
+procurer; elle alla donc trouver une vieille sorcière, et lui dit:
+
+--J'aurais grande envie d'avoir un petit enfant, ne veux-tu pas me dire
+où je pourrais m'en procurer un?
+
+--Si, nous allons bien en venir à bout! dit la sorcière. Tiens, voilà un
+grain d'orge, il n'est pas du tout de l'espèce qui pousse dans le champ
+du paysan, ou qu'on donne à manger aux poules, mets-le dans un pot, et
+tu verras!
+
+--Merci, dit la femme.
+
+Et elle donna douze shillings à la sorcière, rentra chez elle, planta le
+grain d'orge, et aussitôt poussa une grande fleur superbe qui
+ressemblait tout à fait à une tulipe, mais les pétales se refermaient,
+serrés comme si elle était encore en bouton.
+
+--C'est une belle fleur, dit la femme.
+
+Et elle l'embrassa sur les beaux pétales rouges et jaunes, mais au
+moment même de ce baiser, la fleur s'ouvrit avec un grand bruit
+d'explosion. C'était vraiment une tulipe, ainsi qu'il apparut alors,
+mais au milieu d'elle, assise sur le siège vert, était une toute petite
+fille, mignonne et gentille, qui n'était pas plus haute qu'un pouce, et
+qui, pour cette raison, fut appelée Poucette.
+
+Elle eut pour berceau une coque de noix laquée, des pétales bleus de
+violettes furent ses matelas, et des pétales de roses son édredon; c'est
+là qu'elle dormait la nuit, et le jour elle jouait sur la table, où la
+femme avait posé une assiette entourée d'une couronne de fleurs dont les
+tiges trempaient dans l'eau; un grand pétale de tulipe y flottait, où
+Poucette pouvait se tenir et naviguer d'un bord à l'autre de l'assiette;
+elle avait pour ramer deux crins de cheval blanc. C'était charmant. Et
+elle savait aussi chanter, et son chant était doux et gentil, tel qu'on
+n'avait jamais entendu le pareil ici.
+
+Une nuit qu'elle était couchée dans son délicieux lit, arriva une
+vilaine grenouille qui sauta par la fenêtre; il y avait un carreau
+cassé. La grenouille était laide, grosse et mouillée, elle sauta sur la
+table où Poucette était couchée et dormait sous l'édredon de feuilles de
+roses rouges.
+
+«Ce serait une femme parfaite pour mon fils!!» se dit la grenouille, et
+elle s'empara de la coque de noix où Poucette dormait, et, à travers le
+carreau, sauta dans le jardin avec elle.
+
+Tout près de là coulait un grand et large ruisseau; mais le bord en
+était bourbeux et marécageux; c'est là qu'habitait la grenouille avec
+son fils. Hou! lui aussi était laid et vilain, il ressemblait tout à
+fait à sa mère; _koax, koax, brékékékex!_ c'est tout ce qu'il sut dire
+quand il vit la jolie fille dans la coque de noix.
+
+--Ne parle pas si haut, tu vas la réveiller! dit la vieille grenouille,
+elle pourrait encore nous échapper, car elle est légère comme duvet de
+cygne; nous la mettrons sur une des larges feuilles de nénuphar, ce sera
+pour elle, si petite et légère, comme une île; de là, elle ne pourra pas
+s'enfuir, pendant que nous préparerons la belle chambre, sous la vase,
+où vous habiterez.
+
+Dans le ruisseau poussaient beaucoup de nénuphars dont les larges
+feuilles vertes semblaient flotter à la surface de l'eau; la feuille la
+plus éloignée était aussi la plus grande de toutes; c'est là que la
+vieille grenouille nagea et plaça la coque de noix avec Poucette.
+
+La pauvre petite mignonne se réveilla de très bonne heure le matin, et
+lorsqu'elle vit où elle était, elle se mit à pleurer amèrement, car il y
+avait de l'eau de tous les côtés autour de la grande feuille verte, elle
+ne pouvait pas de tout aller à terre.
+
+La vieille grenouille était au fonde de la vase et ornait la chambre
+avec des roseaux et des boutons jaunes de nénuphar--il fallait que ce
+fût tout à fait élégant pour sa nouvelle bru--et avec son vilain fils
+elle nagea vers la feuille où était Poucette afin de prendre à eux deux
+le beau lit, et l'installer dans la chambre de l'épousée, avant qu'elle
+y vînt elle-même. La vieille grenouille s'inclina profondément dans
+l'eau devant elle et dit:
+
+--Voilà, mon fils, il sera ton mari, et vous aurez un délicieux logement
+au fond de la vase.
+
+--Koax, koax, brékékékex!
+
+C'est tout ce que le fils put dire.
+
+Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec à la nage, et
+Poucette resta toute seule et pleura sur la feuille verte, car elle ne
+voulait pas demeurer chez la vilaine grenouille, ni avoir son fils si
+laid pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avait bien
+vu la grenouille et entendu ce qu'elle avait dit, et ils sortirent la
+tête de l'eau ils voulaient voir la petite fille. Aussitôt qu'ils
+l'eurent vue, ils la trouvèrent charmante, et cela leur fit de la peine
+qu'elle dût descendre chez la vilaine grenouille. Non, il ne le fallait
+pas. Ils s'assemblèrent sous l'eau tout autour de la tige qui tenait la
+feuille, et mordillèrent la tige, si bien que la feuille descendit le
+cours du ruisseau, emportant Poucette loin, très loin, où la grenouille
+ne pouvait pas aller.
+
+Poucette navigua, passa devant beaucoup d'endroits, et les petits
+oiseaux perchés sur les arbustes la voyaient et chantaient: quelle
+gentille demoiselle! La feuille avec elle, s'éloigna de plus en plus;
+c'est ainsi que Poucette partit pour l'étranger.
+
+Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d'elle, et finit
+par se poser sur la feuille, car Poucette lui plaisait, et elle était
+bien contente, car la grenouille ne pouvait plus l'atteindre, et le lieu
+où elle naviguait était très agréable; le soleil luisait sur l'eau,
+c'était comme de l'or magnifique. Et elle défit sa ceinture, en attacha
+un bout au papillon, et fixa l'autre bout dans la feuille, et ainsi la
+feuille prit une course beaucoup plus rapide, et elle avec, puisqu'elle
+était dessus. À ce moment arriva en volant un grand hanneton, il
+l'aperçut, et aussitôt saisit dans ses pinces la taille grêle de la
+petit, qu'il emporta dans un arbre, mais la feuille verte continua de
+descendre le courant, et le papillon de voler avec, car il était attaché
+à la feuille et ne pouvait pas s'en libérer.
+
+Dieu! comme Poucette fut effrayée lorsque le hanneton s'envola dans
+l'arbre avec elle, mais surtout elle fut chagrinée pour le beau papillon
+blanc qu'elle avait attaché à la feuille; s'il ne parvenait pas à se
+libérer, il allait mourir de faim. Mais c'était bien égal au hanneton.
+Avec elle il se plaça sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui
+donna le pollen des fleurs à manger, et lui dit qu'elle était très
+gentille, bien qu'elle ne ressemblât pas du tout à un hanneton. Ensuite
+tous les autres hannetons qui habitaient l'arbre vinrent lui rendre
+visite, ils regardèrent Poucette, et les demoiselles hannetons
+allongèrent leurs antennes et dirent:
+
+--Elle n'a tout de même que deux pattes, c'est misérable, et elle n'a
+pas d'antennes!
+
+--Elle a la taille trop mince, fi! elle ressemble à l'espèce humaine!
+Qu'elle est laide!
+
+Et pourtant le hanneton qui l'avait prise la trouvait très gentille,
+mais comme tous les autres disaient qu'elle était vilaine, il finit par
+le croire aussi, et ne voulut plus l'avoir!
+
+Elle pouvait s'en aller où elle voulait. On vola en bas de l'arbre avec
+elle, et on la posa sur une grande marguerite; là, elle pleura parce
+qu'elle était si laide que les hannetons ne voulaient pas d'elle, et
+elle était pourtant l'être le plus délicieux que l'on put imaginer,
+délicat et pur comme le plus beau pétale de rose.
+
+La preuve, Poucette vécut toute seule tout l'été dans la grande forêt.
+Elle se tressa un lit de brins d'herbe et l'accrocha sous une grande
+feuille de patience, en sorte qu'il ne pouvait pleuvoir sur elle; elle
+récoltait le pollen des fleurs et s'en nourrissait, et elle buvait la
+rosée qui était tous les matins sur les feuilles; ainsi passèrent l'été
+et l'automne, mais vint alors l'hiver, le froid et long hiver. Tous les
+oiseaux qui lui avaient chanté de belles chansons s'en allèrent, les
+arbres et les fleurs se fanèrent, la grande feuille de patience sous
+laquelle elle avait habité se recroquevilla et devint un pédoncule jaune
+fané, et elle eut terriblement froid, car ses vêtements étaient
+déchirés, et elle-même était si petite et si frêle, la pauvre Poucette,
+qu'elle devait mourir de froid. Il se mit à neiger, et chaque flocon de
+neige qui tombait sur elle était comme un paquet de neige qu'on
+jetterait sur nous, car nous sommes grands et elle n'avait qu'un pouce.
+Alors elle s'enveloppa dans une feuille fanée, mais cela ne pouvait pas
+la réchauffer, elle tremblait de froid.
+
+À l'orée de la forêt, où elle était alors parvenue, s'étendait un grand
+champ de blé, mais le blé n'y était plus depuis longtemps, seul le
+chaume sec et nu se dressait sur la terre gelée. C'était pour elle comme
+une forêt qu'elle parcourait. Oh! comme elle tremblait de froid. Elle
+arriva ainsi à la porte de la souris des champs. C'était un petit trou
+au pied des fétus de paille. La souris avait là sa bonne demeure tiède,
+toute sa chambre pleine de grain, cuisine et salle à manger. La pauvre
+Poucette se plaça contre la porte, comme toute pauvre mendiante, et
+demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle
+n'avait rien eu du tout à manger.
+
+--Pauvre petite, dit la souris, car c'était vraiment une bonne vieille
+souris des champs, entre dans ma chambre chaude manger avec moi!
+
+Puis, comme Poucette lui plut, elle dit:
+
+--Tu peux bien rester chez moi cet hiver, mais il faudra tenir ma
+chambre tout à fait propre et me conter des histoires, car je les aime
+beaucoup.
+
+Et Poucette fit ce que demandait la bonne vieille souris, et vécut
+parfaitement.
+
+--Nous aurons bientôt une visite, dit la souris des champs, mon voisin a
+l'habitude de venir me voir tous les jours de la semaine. Il se tient
+enfermé encore plus que moi, il a de grandes salles et il porte une
+délicieuse pelisse de velours noir; si tu pouvais l'avoir pour mari, tu
+n'aurais besoin de rien; mais il ne voit pas clair. Il faudra lui conter
+les plus belles histoires que tu saches.
+
+Mais Poucette ne se souciait pas d'avoir le voisin, qui était une taupe.
+Il vint rendre visite dans sa pelisse de velours noir. Il était riche et
+instruit, dit la souris des champs, son appartement était aussi vingt
+fois plus grand que celui de la souris, et il était plein de science,
+mais il ne pouvait supporter le soleil et les belles fleurs, il en
+disait du mal, car il ne les avait jamais vues. Poucette dut chanter, et
+elle chanta «Hanneton, vole, vole «et «Le moine va aux champs», et la
+taupe devint amoureuse d'elle à cause de sa belle voix, mais ne dit
+rien, car c'était une personne circonspecte.
+
+Elle s'était récemment construit un long corridor dans la terre, de sa
+demeure à celle de la souris, et elle permit à la souris et à Poucette
+de s'y promener tant qu'elles voudraient. Mais elle leur dit de ne pas
+avoir peur de l'oiseau mort qui gisait dans le corridor. C'était un
+oiseau entier avec bec et plumes, qui sûrement était mort depuis peu, au
+commencement de l'hiver, et avait été enterré juste à l'endroit où elle
+avait fait son corridor.
+
+La taupe prit dans sa bouche un morceau de mèche, car cela brille comme
+du feu dans l'obscurité, et elle marcha devant eux et les éclaira dans
+le long couloir sombre; lorsqu'ils arrivèrent à l'endroit où gisait
+l'oiseau mort, la taupe dresse en l'air son large nez et heurta le
+plafond, et cela fit un grand trou par lequel la lumière put briller.
+Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes plaquées contre
+son corps, les pattes et la tête cachées sous les plumes. Le pauvre
+oiseau était évidemment mort de froid. Poucette en eut de la peine, elle
+aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient si joliment chanté et
+gazouillé pour elle tout l'été, mais la taupe donna un coup de ses
+courtes pattes à l'hirondelle, et dit:
+
+--Elle ne piaillera plus! ça doit être lamentable de naître petit
+oiseau. Dieu merci, aucun de mes enfants ne sera ainsi, un oiseau pareil
+n'a rien d'autre pour lui que son _qvivit_, et doit mourir de faim
+l'hiver!
+
+--Oui, vous pouvez le dire, vous qui êtes prévoyant, dit la souris. Qu'a
+l'oiseau pour tout son _qvivit_, quand vient l'hiver? Il doit avoir faim
+et geler; mais ce _qvivit_ est tout de même une grande chose!
+
+Poucette ne dit rien, mais lorsque les deux autres eurent tourné le dos
+à l'oiseau, elle se baissa, écarta les plumes qui recouvraient la tête
+de l'hirondelle, et la baisa sur ses yeux clos.»C'est peut-être celle
+qui a si joliment chanté pour moi cet été, se dit-elle, quelle joie il
+m'a procurée, le bel oiseau!»
+
+Puis la taupe boucha le trou par où le jour luisait, et les dames
+l'accompagnèrent à sa demeure. Mais la nuit, Poucette ne put dormir,
+elle se leva de son lit et tressa une belle couverture de paille dont
+elle alla envelopper l'oiseau mort, et elle mit du coton moelleux,
+qu'elle avait trouvé chez la taupe, autour du corps de l'oiseau, afin
+qu'il put être au chaud dans la terre froide.
+
+--Adieu, beau petit oiseau, dit-elle. Adieu, et merci pour tes délicieux
+chants de cet été, lorsque tous les arbres étaient verts et que le
+soleil brillait si chaud au-dessus de nous!
+
+Et elle posa sa tête sur la poitrine de l'oiseau, mais fut aussitôt très
+effrayée, car il y avait comme des battements à l'intérieur. C'était le
+coeur de l'oiseau. L'oiseau n'était pas mort, il était engourdi, et la
+chaleur l'avait réanimé.
+
+À l'automne toutes les hirondelles s'envolent vers les pays chauds, mais
+il en est qui s'attardent, et elles ont tellement froid qu'elles tombent
+comme mortes, elles restent où elles sont tombées, et la froide neige
+les recouvre.
+
+Poucette était toute tremblante de frayeur, car l'oiseau était fort
+grand, à côté d'elle qui n'avait qu'un pouce, mais elle rassembla son
+courage, pressa davantage le coton autour de la pauvre hirondelle, et
+alla chercher une feuille de menthe crépue, qu'elle avait eue elle-même
+comme couverture, et la passa sur la tête de l'oiseau.
+
+La nuit suivante elle se glissa de nouveau vers lui, et il était alors
+tout à fait vivant, mais très faible; il ne put ouvrir qu'un instant ses
+yeux et voir Poucette, qui était là, un morceau de mèche à la main, car
+elle n'avait pas d'autre lumière.
+
+--Sois remerciée, gentille enfant lui dit l'hirondelle malade, j'ai été
+délicieusement réchauffé, bientôt j'aurais repris des forces et de
+nouveau je pourrai voler aux chauds rayons du soleil!
+
+--Oh! dit Poucette, il fait froid dehors, il neige et il gèle, reste
+dans ton lit chaud, je te soignerai.
+
+Elle apporta de l'eau dans un pétale de fleur à l'hirondelle, qui but et
+raconta comment elle s'était blessée l'aile à une ronce, et n'avait pas
+pu voler aussi vite que les autres hirondelles, qui étaient parties
+loin, très loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber à
+terre, ensuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du tout
+comment elle était venue là.
+
+Tout l'hiver elle y restera, et Poucette fut bonne pour elle, et l'aima
+beaucoup; ni la taupe ni la souris des champs ne s'en doutèrent, car
+elles ne pouvaient sentir la pauvre malheureuse hirondelle.
+
+Dès que vint le printemps et que le soleil réchauffa la terre,
+l'hirondelle dit adieu à Poucette, qui ouvrit le trou fait par la taupe
+au-dessus. Le soleil rayonnait superbe au-dessus d'elles, et
+l'hirondelle demanda à Poucette si elle ne voulait pas venir avec elle,
+car elle pourrait se mettre sur son dos, elles s'envoleraient ensemble
+loin dans la forêt verte. Mais Poucette savait que cela ferait de la
+peine à la vieille souris des champs, si elle la quittait ainsi.
+
+--Non je ne peux pas, dit Poucette.
+
+--Adieu, adieu, bonne et gentille fille, dit l'hirondelle en s'envolant
+au soleil.
+
+Poucette la suivit des yeux, et ses yeux se mouillèrent, car elle aimait
+beaucoup la pauvre hirondelle.
+
+--Qvivit! qvivit! chanta l'oiseau.
+
+Et il s'éloigna dans la forêt verte.
+
+Poucette était triste. Elle n'eut pas la permission de sortir au chaud
+soleil: le blé, qui était semé sur le champ au-dessus de la maison de la
+souris, poussa d'ailleurs haut en l'air, c'était une forêt drue pour la
+pauvre petite fille qui n'avait qu'un pouce.
+
+--Cet été tu vas coudre ton costume, lui dit la souris, car sa voisine,
+l'ennuyeuse taupe à la pelisse de velours noir, l'avait demandé en
+mariage. Tu n'auras de la laine et du linge. Tu auras de quoi t'asseoir
+et te coucher, quand tu seras la femme de la taupe!
+
+Poucette dut filer à la quenouille, et la souris embaucha quatre
+araignées pour filer et tisser nuit et jour. Tous les soirs la taupe
+venait en visite, et parlait toujours de la fin de l'été, quand le
+soleil serait beaucoup moins chaud, car pour le moment il brûlait la
+terre, qui était comme une pierre; quand l'été serait fini auraient lieu
+les noces avec Poucette; mais la petite n'était pas contente, car elle
+n'aimait pas du tout l'ennuyeuse taupe. Tous les matins, quand le soleil
+se levait, et tous les soirs quand il se couchait, elle se glissait
+dehors à la porte, et si le vent écartait les sommets des tiges, de
+façon qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c'était
+clair et beau, là dehors, et elle désirait bien vivement revoir sa chère
+hirondelle; mais elle ne reviendrait jamais, elle volait sûrement très
+loin dans la forêt verte.
+
+Lorsque l'automne arriva, Poucette eut sa corbeille toute prête.
+
+--Dans quatre semaines ce sera la noce, lui dit la souris.
+
+Et Poucette pleura et dit qu'elle ne voulait pas de l'ennuyeuse taupe.
+
+--Tatata, dit la souris, ne regimbe pas, sans quoi je te mords avec ma
+dent blanche! C'est un excellent mari que tu auras, la reine elle-même
+n'a pas une pelisse de velours noir pareille. Il a cuisine et cave.
+Remercie Dieu de l'avoir.
+
+La noce devait donc avoir lieu. La taupe était venue déjà pour prendre
+Poucette, qui devait habiter avec son mari au profond de la terre, ne
+jamais sortir au chaud soleil qu'il ne pouvait pas supporter. La pauvre
+enfant était tout affligée, elle voulait dire adieu au beau soleil, que
+du moins, chez la souris, il lui avait été permis de regarder de la
+porte.
+
+--Adieu, lumineux soleil! dit-elle, les bras tendus en l'air, et elle
+fit quelques pas hors de la demeure de la souris, car le blé avait été
+coupé, il ne restait plus que le chaume sec. Adieu, adieu! dit-elle, et
+elle entoura de ses bras une petite fleur rouge qui était là! Salue de
+ma part la petite hirondelle, si tu la vois.
+
+--Qvivit! qvivit! dit-on à ce moment au-dessus de sa tête.
+
+Elle regarda en l'air, c'était la petite hirondelle, qui passait
+justement. Aussitôt qu'elle vit Poucette, elle fut ravie; la fillette
+lui raconta qu'elle ne voulait pas du tout avoir pour mari la vilaine
+taupe, et qu'elle habiterait ainsi au fond de la terre, où le soleil ne
+brillerait jamais. De cela, elle ne pouvait s'empêcher de pleurer.
+
+--Voilà le froid hiver qui vient, dit la petite hirondelle, je m'envole
+au loin vers les pays chauds, veux-tu venir avec moi? Tu peux te mettre
+sur mon dos, tu n'as qu'à t'attacher fortement avec ta ceinture, et nous
+nous envolerons loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien
+loin par-dessus les montagnes jusqu'aux pays chauds où le soleil luit,
+plus beau qu'ici, où c'est toujours l'été avec des fleurs exquises.
+Viens voler avec moi, chère petite Poucette qui m'a sauvé la vie lorsque
+je gisais gelée dans le sombre caveau de terre!
+
+--Oui j'irais avec toi, dit Poucette, qui se mit sur le dos de l'oiseau,
+les pieds sur ses ailes étendues, et attacha fortement sa ceinture à une
+des plus grosses plumes.
+
+Et ainsi l'hirondelle s'éleva haut dans l'air, au-dessus de la forêt et
+au-dessus de la mer, haut au-dessus des grandes montagnes toujours
+couvertes de neige, et Poucette eut froid dans l'air glacé, mais elle se
+recroquevilla sous les plumes chaudes de l'oiseau, et passa seulement sa
+petite tête pour voir toute la splendeur étalée sous elle.
+
+Et elles arrivèrent aux pays chauds. Le soleil y brillait, beaucoup plus
+lumineux qu'ici. Le ciel était deux fois plus élevé, et dans des fossés
+et sur des haies poussaient de délicieux raisins blancs et bleus. Dans
+les forêt pendaient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe
+crépue embaumaient, et sur la route couraient de délicieux enfants qui
+jouaient avec de grands papillons diaprés. Mais l'hirondelle vola plus
+loin encore, et ce fut de plus en plus beau. Sous de magnifiques arbres
+verts au bord de la mer bleue se trouvait un château de marbre d'une
+blancheur éclatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaçaient les
+hautes colonnes; tout en haut étaient de nombreux nids d'hirondelle, et
+dans l'un d'eux habitait celle qui portait Poucette.
+
+--Voilà ma maison, dit l'hirondelle, mais si tu veux te chercher une des
+superbes fleurs qui poussent en bas, je t'y poserai, et tu seras aussi
+bien que tu peux le désirer.
+
+--C'est parfait, dit Poucette, et ses petites mains battirent.
+
+Il y avait par terre une grande colonne de marbre blanc qui était tombée
+et s'était cassée en trois morceaux, entre lesquels poussaient les plus
+belles fleurs blanches.
+
+L'hirondelle y vola et déposa Poucette sur l'une des larges pétales;
+mais quelle surprise fut celle de la petite fille! Un petit homme était
+assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s'il avait
+été de verre; il avait sur la tête une belle couronne d'or et aux
+épaules de jolies ailes claires, et il n'était pas plus grand que
+Poucette. C'était l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un
+pareil ange, homme ou femme, mais celui-là était le roi de tous.
+
+--Oh! qu'il est beau, chuchota Poucette à l'hirondelle.
+
+Le petit prince fut très effrayé par l'hirondelle, car elle était un
+énorme oiseau à côté de lui, qui était si petit et menu, mais lorsqu'il
+vit Poucette il fut enchanté, c'était la plus belle fille qu'il eût
+encore jamais vue. Aussi prit-il sur sa tête sa couronne d'or qu'il
+plaça sur la sienne, lui demanda comment elle s'appelait et si elle
+voulait être sa femme, elle serait ainsi la reine de toutes les fleurs!
+Oh! c'était là un mari bien différent du fils de la grenouille et de la
+taupe à la pelisse de velours noir. Elle dit donc oui au charmant
+prince, et de chaque fleur arriva une dame ou un jeune homme, si gentil
+que c'était un plaisir des yeux; chacun apportait un cadeau à Poucette,
+mais le meilleur de tous fut une couple de belles ailes d'une grande
+mouche blanche; elles furent accrochées au dos de Poucette, qui put
+ainsi voler d'une fleur à l'autre; c'était bien agréable, et la petite
+hirondelle était là-haut dans son nid et chantait du mieux qu'elle
+pouvait, mais en son coeur elle était affligée, car elle aimait beaucoup
+Poucette, et aurait voulu ne jamais s'en séparer.
+
+--Tu ne t'appelleras pas Poucette, lui dit l'ange de la fleur, c'est un
+vilain nom, et tu es si belle. Nous t'appellerons Maia.
+
+--Adieu, adieu! dit la petite hirondelle, qui s'envola de nouveau,
+quittant les pays chaud pour aller très loin, jusqu'en Danemark.
+
+C'est là qu'elle avait un nid au-dessus de la fenêtre où habite l'homme
+qui sait conter des contes, elle lui a chanté son _qvivit, qvivit!_ et
+c'est de là que nous tenons toute l'histoire.
+
+
+
+
+La petite sirène
+
+
+Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les pétales du plus beau
+bleuet et transparente comme le plus pur cristal, mais elle est si
+profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une
+sur l'autre bien des tours d'église pour que la dernière émerge à la
+surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.
+
+Mais n'allez pas croire qu'il n'y a là que des fonds de sable nu blanc,
+non il y pousse les arbres et les plantes les plus étranges dont les
+tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre
+mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons,
+grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans
+l'air.
+
+À l'endroit le plus profond s'élève le château du Roi de la Mer. Les
+murs en sont de corail et les hautes fenêtres pointues sont faites de
+l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se
+ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est féerique
+car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule
+serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.
+
+Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa vieille maman
+tenait sa maison. C'était une femme d'esprit, mais fière de sa noblesse;
+elle portait douze huîtres à sa queue, les autres dames de qualité
+n'ayant droit qu'à six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela
+surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la
+mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants charmantes, mais la
+plus jeune était la plus belle de toutes, la peau fine et transparente
+tel un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme l'océan profond...
+mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se
+terminait en queue de poisson.
+
+
+
+Le château était entouré d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu
+sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de
+feu, car leurs tiges et leurs pétales pourpres ondulaient comme des
+flammes. Le sol était fait du sable le plus fin, mais bleu comme le
+soufre en flammes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on
+se serait cru très haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous
+de soi, plutôt qu'au fond de la mer.
+
+Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une fleur de
+pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumière.
+
+Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvait bêcher et
+planter à son gré, l'une donnait à sa corbeille de fleurs la forme d'une
+baleine, l'autre préférait qu'elle figurât une sirène, mais la plus
+jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des
+fleurs éclatantes comme lui.
+
+
+
+C'était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie. Tandis que ses
+soeurs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombés de
+navires naufragés, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le
+soleil de là-haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garçon
+taillé dans une pierre d'une blancheur pure, et échouée, par suite d'un
+naufrage, au fond de la mer. Elle planta près de la statue un saule
+pleureur rouge qui grandit à merveille. Elle n'avait pas de plus grande
+joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mère devait
+raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et
+des bêtes et, ce qui l'étonnait le plus, c'est que là-haut, sur la
+terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond
+de la mer, et que la forêt y fût verte et que les poissons voltigeant
+dans les branches chantassent si délicieusement que c'en était un
+plaisir. C'étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poissons,
+autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais
+vu d'oiseaux.
+
+--Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez la
+permission de monter à la surface, de vous asseoir au clair de lune sur
+les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous
+verrez les forêts et les villes, vous verrez!!!
+
+Au cours de l'année, l'une des soeurs eut quinze ans et comme elles se
+suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq
+grandes années avant de pouvoir monter du fond de la mer.
+
+Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle
+avait vu de plus beau dès le premier jour, grand-mère n'en disait jamais
+assez à leur gré, elles voulaient savoir tant de choses!
+
+Aucune n'était plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui
+avait le plus longtemps à attendre, la silencieuse, la pensive....
+
+Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte, scrutant la
+sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de
+leur queue. Elle apercevait la lune et les étoiles plus pâles il est
+vrai à travers l'eau, mais plus grandes aussi qu'à nos yeux. Si parfois
+un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'était
+une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de
+nombreux hommes, lesquels ne pensaient sûrement pas qu'une adorable
+petite sirène, là, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la
+quille du bateau.
+
+Vint le temps où l'aînée des princesses eut quinze ans et put monter à
+la surface de la mer.
+
+À son retour, elle avait mille choses à raconter mais le plus grand
+plaisir, disait-elle, était de s'étendre au clair de lune sur un banc de
+sable par une mer calme et de voir, tout près de la côte, la grande
+ville aux lumières scintillantes comme des centaines d'étoiles,
+d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens,
+d'apercevoir tant de tours d'églises et de clochers, d'entendre sonner
+les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'était de
+cela qu'elle avait le plus grand désir. Oh! comme la plus jeune soeur
+l'écoutait passionnément, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait
+près de la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau sombre
+et bleue, elle pensait à la grande ville et à ses rumeurs, et il lui
+semblait entendre le son des cloches descendant jusqu'à elle.
+
+L'année suivante, il fut permis à la deuxième soeur de monter à la
+surface et de nager comme elle voudrait. Elle émergea juste au moment du
+coucher du soleil et ce spectacle lui parut le plus merveilleux.
+Tout le ciel semblait d'or et les nuages--comment décrire leur
+splendeur?--pourpres et violets, ils voguaient au-dessus d'elle, mais,
+plus rapide qu'eux, comme un long voile blanc, une troupe de cygnes
+sauvages volaient très bas au-dessus de l'eau vers le soleil qui
+baissait. Elle avait nagé de ce côté, mais il s'était enfoncé, il avait
+disparu et la lueur rose s'était éteinte sur la mer et sur les nuages.
+
+L'année suivante, ce fut le tour de la troisième soeur. Elle était la
+plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve
+qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes
+de vignes, des châteaux et des fermes apparaissaient au milieu des
+forêts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent
+l'obligeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlant.
+
+Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient
+tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aimé jouer avec eux,
+mais ils s'enfuirent effrayés, et un petit animal noir--c'était un
+chien, mais elle n'en avait jamais vu--aboya si férocement après elle
+qu'elle prit peur et nagea vers le large.
+
+La quatrième n'était pas si téméraire, elle resta au large et raconta
+que c'était là précisément le plus beau. On voyait à des lieues autour
+de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle
+avait bien vu des navires, mais de très loin, ils ressemblaient à de
+grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses
+baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de
+jets d'eau.
+
+Vint enfin le tour de la cinquième soeur. Son anniversaire se trouvait
+en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer était
+toute verte, de-ci de-là flottaient de grands icebergs dont chacun avait
+l'air d'une perle.
+
+Elle était montée sur l'un d'eux et tous les voiliers s'écartaient
+effrayés de l'endroit où elle était assise, ses longs cheveux flottant
+au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des
+éclairs et du tonnerre, la mer noire élevait très haut les blocs de
+glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on
+carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquiétude, mais elle, assise
+sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'éclair tomber dans
+la mer un instant illuminée.
+
+La première fois que l'une des soeurs émergeait à la surface de la mer,
+elle était toujours enchantée de la beauté, de la nouveauté du
+spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles étaient
+libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait
+indifférent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles
+disaient que le fond de la mer c'était plus beau et qu'on était si bien
+chez soi!
+
+Lorsque le soir les soeurs, se tenant par le bras, montaient à travers
+l'eau profonde, la petite dernière restait toute seule et les suivait
+des yeux; elle aurait voulu pleurer, mais les sirènes n'ont pas de
+larmes et n'en souffrent que davantage.
+
+--Hélas! que n'ai-je quinze ans! soupirait-elle. Je sais que moi
+j'aimerais le monde de là-haut et les hommes qui y construisent leurs
+demeures.
+
+--Eh bien, tu vas échapper à notre autorité, lui dit sa grand-mère, la
+vieille reine douairière. Viens, que je te pare comme tes soeurs. Elle
+mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque pétale était
+une demi-perle et elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour
+marquer sa haute naissance.
+
+--Cela fait mal, dit la petite.
+
+--Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille.
+
+Oh! que la petite aurait aimé secouer d'elle toutes ces parures et
+déposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui
+seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas à présent en changer.
+
+--Au revoir, dit-elle, en s'élevant aussi légère et brillante qu'une
+bulle à travers les eaux.
+
+Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tête à la surface,
+mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans
+l'atmosphère tendre, scintillait l'étoile du soir, si douce et si belle!
+L'air était pur et frais, et la mer sans un pli.
+
+Un grand navire à trois mâts se trouvait là, une seule voile tendue, car
+il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous à la ronde sur les
+cordages et les vergues, les matelots étaient assis. On faisait de la
+musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des
+centaines de lumières de couleurs diverses. On eût dit que flottaient
+dans l'air les drapeaux de toutes les nations.
+
+La petite sirène nagea jusqu'à la fenêtre du salon du navire et, chaque
+fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait à travers les vitres
+transparentes une réunion de personnes en grande toilette. Le plus beau
+de tous était un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de
+seize ans. C'était son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande
+fête.
+
+Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut,
+des centaines de fusées montèrent vers le ciel et éclatèrent en
+éclairant comme en plein jour. La petite sirène en fut tout effrayée et
+replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tête et
+il lui parut alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle.
+Jamais elle n'avait vu pareille magie embrasée. De grands soleils
+flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'élançaient dans l'air
+bleu et la mer paisible réfléchissait toutes ces lumières. Sur le
+navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et
+naturellement les personnes. Que le jeune prince était beau, il serrait
+les mains à la ronde, tandis que la musique s'élevait dans la belle
+nuit!
+
+Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détacher ses regards
+du bateau ni du beau prince. Les lumières colorées s'éteignirent, plus
+de fusées dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de
+l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la
+balançaient, en sorte qu'elle voyait l'intérieur du salon. Le navire
+prenait de la vitesse, l'une après l'autre on larguait les voiles, la
+mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des éclairs sillonnèrent
+au loin le ciel. Il allait faire un temps épouvantable! Alors, vite les
+matelots replièrent les voiles. Le grand navire roulait dans une course
+folle sur la mer démontée, les vagues, en hautes montagnes noires,
+déferlaient sur le grand mât comme pour l'abattre, le bateau plongeait
+comme un cygne entre les lames et s'élevait ensuite sur elles.
+
+Les marins, eux, si la petite sirène s'amusait de cette course,
+semblaient ne pas la goûter, le navire craquait de toutes parts, les
+épais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientôt le
+mât se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la
+bande, l'eau envahit la cale.
+
+Alors seulement la petite sirène comprit qu'il y avait danger, elle
+devait elle-même se garder des poutres et des épaves tourbillonnant dans
+l'eau.
+
+Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout à coup, le
+temps d'un éclair, elle les aperçut tous sur le pont. Chacun se sauvait
+comme il pouvait. C'était le jeune prince qu'elle cherchait du regard
+et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer
+profonde.
+
+Elle en eut d'abord de la joie à la pensée qu'il descendait chez elle,
+mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau
+et qu'il ne pourrait atteindre que mort le château de son père.
+
+Non! il ne fallait pas qu'il mourût! Elle nagea au milieu des épaves qui
+pouvaient l'écraser, plongea profondément puis remonta très haut au
+milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque
+plus la force de nager, ses bras et ses jambes déjà s'immobilisaient,
+ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirène.
+
+Quand vint le matin, la tempête s'était apaisée, pas le moindre débris
+du bateau n'était en vue; le soleil se leva, rouge et étincelant et
+semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La
+petite sirène déposa un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses
+cheveux ruisselants.
+
+Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes
+bleues couvertes de neige, aux belles forêts vertes descendant jusqu'à
+la côte. Une église ou un cloître s'élevait là--elle ne savait au juste,
+mais un bâtiment.
+
+Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le
+portail se dressaient des palmiers. La mer creusait là une petite crique
+à l'eau parfaitement calme, mais très profonde, baignant un rivage
+rocheux couvert d'un sable blanc très fin. Elle nagea jusque-là avec le
+beau prince, le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête
+sous les chauds rayons du soleil.
+
+Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blanc et des jeunes
+filles traversèrent le jardin. Alors la petite sirène s'éloigna à la
+nage et se cacha derrière quelque haut récif émergeant de l'eau, elle
+couvrit d'écume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit
+à observer qui allait venir vers le pauvre prince.
+
+Une jeune fille ne tarda pas à s'approcher, elle eut d'abord grand-peur,
+mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite
+sirène vit le prince revenir à lui, il sourit à tous à la ronde, mais
+pas à elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauvé. Elle en eut
+grand-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâtiment,
+elle plongea désespérée et retourna chez elle au palais de son père.
+
+Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le devint bien
+davantage. Ses soeurs lui demandèrent ce qu'elle avait vu là-haut, mais
+elle ne raconta rien.
+
+Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu'à la place où elle
+avait laissé le prince. Elle vit mûrir les fruits du jardin et elle les
+vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le
+prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus
+désespérée.
+
+À la fin elle n'y tint plus et se confia à l'une de ses soeurs. Aussitôt
+les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois
+autres sirènes qui ne le répétèrent qu'à leurs amies les plus intimes.
+L'une d'elles savait qui était le prince, elle avait vu aussi la fête à
+bord, elle savait d'où il était, où se trouvait son royaume.
+
+--Viens, petite soeur, dirent les autres princesses.
+
+Et, s'enlaçant, elles montèrent en une longue chaîne vers la côte où
+s'élevait le château du prince.
+
+Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les salons
+magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie et de précieuses
+portières. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes
+peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant
+très haut vers la verrière du plafond.
+
+Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souvent, le soir et
+la nuit. Elle s'avançait dans l'eau bien plus près du rivage qu'aucune
+de ses soeurs n'avait osé le faire, oui, elle entra même dans l'étroit
+canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur
+l'eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se croyait seul
+au clair de lune.
+
+Bien des nuits, lorsque les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches,
+elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se réjouissait de
+lui avoir sauvé la vie lorsqu'il roulait à demi mort dans les vagues.
+
+Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait même pas rêver d'elle. De
+plus en plus elle en venait à chérir les humains, de plus en plus elle
+désirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, était bien
+plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner
+les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays
+qu'ils possédaient ne s'étendaient-ils pas en forêts et champs bien
+au-delà de ce que ses yeux pouvaient saisir?
+
+Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses soeurs n'avaient
+pas toujours de réponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille
+grand-mère, bien informée sur le monde d'en haut, comme elle appelait
+fort justement les pays au-dessus de la mer.
+
+--Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirène,
+peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici
+au fond de la mer?
+
+--Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la durée de leur vie
+est même plus courte que la nôtre. Nous pouvons atteindre trois cents
+ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons écume sur les
+flots, sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas
+d'âme immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert
+qui, une fois coupé, ne reverdit jamais.
+
+Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement, qui vit
+lorsque leur corps est retourné en poussière. Elle s'élève dans l'air
+limpide jusqu'aux étoiles scintillantes.
+
+De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils
+montent vers des pays inconnus et pleins de délices que nous ne pourrons
+voir jamais.
+
+--Pourquoi n'avons-nous pas une âme éternelle? dit la petite, attristée;
+je donnerais les centaines d'années que j'ai à vivre pour devenir un
+seul jour un être humain et avoir part ensuite au monde céleste!
+
+--Ne pense pas à tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux
+et sommes bien plus heureux que les hommes là-haut.
+
+--Donc, il faudra que je meure et flotte comme écume sur la mer et
+n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs
+ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une
+vie éternelle?
+
+--Non, dit la vieille, à moins que tu sois si chère à un homme que tu
+sois pour lui plus que père et mère, qu'il s'attache à toi de toutes ses
+pensées, de tout son amour, qu'il fasse par un prêtre mettre sa main
+droite dans la tienne en te promettant fidélité ici-bas et dans
+l'éternité. Alors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part au
+bonheur humain. Il te donnerait une âme et conserverait la sienne. Mais
+cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta
+queue de poisson, il la trouve très laide là-haut sur la terre. Ils n'y
+entendent rien, pour être beau, il leur faut avoir deux grossières
+colonnes qu'ils appellent des jambes.
+
+La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson avec
+désespoir.
+
+--Allons, un peu de gaieté, dit la vieille, nous avons trois cents ans
+pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal à
+la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le néant.
+
+Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur
+la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, étaient d'un
+verre épais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert
+pré étaient rangées de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu
+bleue qui illuminait toute la salle et brillait à travers les murs de
+sorte que la mer, au-dehors, en était tout illuminée. Les poissons
+innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre,
+luisants d'écailles pourpre ou étincelants comme l'argent et l'or.
+
+Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient
+tritons et sirènes au son de leur propre chant délicieux. La voix de la
+petite sirène était la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son
+coeur en fut un instant éclairé de joie car elle savait qu'elle avait la
+plus belle voix sur terre et sous l'onde.
+
+Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus d'elle, elle
+ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir
+comme lui une âme immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du
+château de son père et, tandis que là tout était chants et gaieté, elle
+s'assit, désespérée, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son
+d'un cor venant vers elle à travers l'eau.
+
+--Il s'embarque sans doute là-haut maintenant, celui que j'aime plus que
+père et mère, celui vers lequel vont toutes mes pensées et dans la main
+de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les
+gagner, lui et une âme immortelle. Pendant que mes soeurs dansent dans
+le château de mon père, j'irai chez la sorcière marine, elle m'a
+toujours fait si peur, mais peut-être pourra-t-elle me conseiller et
+m'aider!
+
+Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers les
+tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière. Elle
+n'avait jamais été de ce côté où ne poussait aucune fleur, aucune herbe
+marine, il n'y avait là rien qu'un fond de sable gris et nu s'étendant
+jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin,
+tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et
+l'entraînait vers l'abîme. Il fallait à la petite traverser tous ces
+terribles tourbillons pour arriver au quartier où habitait la sorcière,
+et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et
+bouillonnantes que la sorcière appelait sa tourbière. Au-delà s'élevait
+sa maison au milieu d'une étrange forêt. Les arbres et les buissons
+étaient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de
+serpents aux centaines de têtes sorties de terre. Toutes les branches
+étaient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers
+et leurs anneaux remuaient de la racine à la pointe. Ils s'enroulaient
+autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient
+jamais prise.
+
+Debout dans la forêt la petite sirène s'arrêta tout effrayée, son coeur
+battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle
+pensa au prince, à l'âme humaine et elle reprit courage. Elle enroula,
+bien serrés autour de sa tête, ses longs cheveux flottants pour ne pas
+donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'élança
+comme le poisson peut voler à travers l'eau, au milieu des hideux
+polypes qui étendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.
+
+Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s'ébattaient de
+grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jaunâtres, affreux et
+gras. Au milieu de cette place s'élevait une maison construite en
+ossements humains. La sorcière y était assise et donnait à manger à un
+crapaud sur ses lèvres, comme on donne du sucre à un canari.
+
+--Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcière, et c'est bien bête de ta
+part! Mais ta volonté sera faite car elle t'apportera le malheur, ma
+charmante princesse. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson
+et avoir à sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes
+afin que le jeune prince s'éprenne de toi, que tu puisses l'avoir, en
+même temps qu'une âme immortelle. À cet instant, la sorcière éclata d'un
+rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombèrent
+à terre et grouillèrent.
+
+--Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du
+soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une année entière. Je vais te
+préparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour,
+jusqu'à la côte et là, assise sur la grève, tu le boiras. Alors ta queue
+se divisera et se rétrécira jusqu'à devenir ce que les hommes appellent
+deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame
+d'une épée te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus
+ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta
+démarche ailée, nulle danseuse n'aura ta légèreté, mais chaque pas que
+tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effilé qui ferait
+couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.
+
+--Oui, dit la petite sirène d'une voix tremblante en pensant au prince
+et à son âme immortelle.
+
+--Mais n'oublie pas, dit la sorcière, que lorsque tu auras une apparence
+humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirène, jamais redescendre
+auprès de tes soeurs dans le palais de ton père. Et si tu ne gagnes pas
+l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son père et sa mère,
+qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur d'unir
+vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une
+âme immortelle. Le lendemain matin du jour où il en épouserait une
+autre, ton coeur se briserait et tu ne serais plus qu'écume sur la mer.
+
+--Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme une morte.
+
+--Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcière, et ce n'est pas peu
+de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas
+et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince, mais cette
+voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possèdes, il me le
+faut pour mon précieux breuvage! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il
+soit coupant comme une lame à deux tranchants.
+
+--Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il?
+
+--Ta forme ravissante, ta démarche ailée et le langage de tes yeux,
+c'est assez pour séduire un coeur d'homme. Allons, as-tu déjà perdu
+courage? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je
+te donnerai le philtre tout puissant.
+
+--Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirène, et la sorcière mit son
+chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique.
+
+--La propreté est une bonne chose, dit-elle en récurant le chaudron avec
+les couleuvres dont elle avait fait un noeud.
+
+Elle s'égratigna le sein et laissa couler son sang épais et noir. La
+vapeur s'élevait en silhouettes étranges, terrifiantes. À chaque instant
+la sorcière jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit à
+bouillir, on eût cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut
+à point, il était clair comme l'eau la plus pure!
+
+--Voilà, dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène.
+Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler.
+
+--Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras à
+travers la forêt, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs
+bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux.
+
+La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés
+en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
+étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant
+mugissant.
+
+Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes
+dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle
+n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et
+allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
+de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
+parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
+palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
+n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
+les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
+merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante
+mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre
+corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil
+resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une
+douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
+yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et
+vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
+jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était
+tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
+
+Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle
+leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
+qu'elle ne pouvait parler.
+
+Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas,
+comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des
+aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son
+mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une
+bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche
+gracieuse et ondulante.
+
+On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline,
+elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des
+esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le
+prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
+encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
+une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait
+chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement
+il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout
+jamais!»
+
+La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés
+en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
+étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant
+mugissant.
+
+Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes
+dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle
+n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et
+allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
+de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
+parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
+palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
+n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
+les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
+merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante
+mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre
+corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil
+resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une
+douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
+yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et
+vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
+jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était
+tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
+
+Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle
+leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
+qu'elle ne pouvait parler.
+
+
+
+Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas,
+comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des
+aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son
+mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une
+bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche
+gracieuse et ondulante.
+
+On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline,
+elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des
+esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le
+prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
+encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
+une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait
+chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement
+il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout
+jamais!»
+
+Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d'une musique
+admirable, des danses légères et gracieuses. Alors la petite sirène,
+élevant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et
+dansa avec plus de grâce qu'aucune autre. Chaque mouvement révélait
+davantage le charme de tout son être et ses yeux s'adressaient au coeur
+plus profondément que le chant des esclaves.
+
+Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l'appelait sa petite
+enfant trouvée.
+
+Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que son pied
+touchait le sol. C'était comme si elle avait marché sur des couteaux
+aiguisés. Le prince voulut l'avoir toujours auprès de lui, il lui permit
+de dormir devant sa porte sur un coussin de velours.
+
+Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pût le suivre à cheval.
+Ils chevauchaient à travers les bois embaumés où les branches vertes lui
+battaient les épaules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais
+feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand
+ses pieds si délicats saignaient et que les autres s'en apercevaient,
+elle riait et le suivait là-haut d'où ils admiraient les nuages défilant
+au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux
+lointains.
+
+La nuit, au château du prince, lorsque les autres dormaient, elle
+sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide,
+elle rafraîchissait ses pieds brûlants. Et puis, elle pensait aux siens,
+en bas, au fond de la mer.
+
+Une nuit elle vit ses soeurs qui nageaient enlacées, elles chantaient
+tristement et elle leur fit signe. Ses soeurs la reconnurent et lui
+dirent combien elle avait fait de peine à tous. Depuis lors, elles lui
+rendirent visite chaque soir, une fois même la petite sirène aperçut au
+loin sa vieille grand-mère qui depuis bien des années n'était montée à
+travers la mer et même le roi, son père, avec sa couronne sur la tête.
+Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher autant que
+ses soeurs.
+
+De jour en jour, elle devenait plus chère au prince; il l'aimait comme
+on aime un gentil enfant tendrement chéri, mais en faire une reine! Il
+n'en avait pas la moindre idée, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle
+devînt, sinon elle n'aurait jamais une âme immortelle et, au matin qui
+suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'écume sur la mer.
+
+--Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres? semblaient dire les
+yeux de la petite sirène quand il la prenait dans ses bras et baisait
+son beau front.
+
+--Oui, tu m'es la plus chère, disait le prince, car ton coeur est le
+meilleur, tu m'est la plus dévouée et tu ressembles à une jeune fille
+une fois aperçue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'étais
+sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetèrent sur la côte
+près d'un temple desservi par quelques jeunes filles; la plus jeune me
+trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et
+elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu
+lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon âme puisqu'elle
+appartient au temple. C'est ma bonne étoile qui t'a envoyée à moi. Nous
+ne nous quitterons jamais.
+
+«Hélas! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauvé sa vie! pensait la
+petite sirène. Je l'ai porté sur les flots jusqu'à la forêt près de
+laquelle s'élève le temple, puis je me cachais derrière l'écume et
+regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il
+aime plus que moi.»
+
+La petite sirène poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait
+pas.
+
+--La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour
+retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez
+lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui
+dévouerai ma vie.
+
+Mais voilà qu'on commence à murmurer que le prince va se marier, qu'il
+épouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela
+qu'il arme un vaisseau magnifique.... On dit que le prince va voyager
+pour voir les États du roi voisin, mais c'est plutôt pour voir la fille
+du roi voisin et une grande suite l'accompagnera.... Mais la petite
+sirène secoue la tête et rit, elle connaît les pensées du prince bien
+mieux que tous les autres.
+
+--Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle
+princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger à la ramener ici, en
+faire mon épouse, cela ils n'y réussiront pas, je ne peux pas l'aimer
+d'amour, elle ne ressemble pas comme toi à la belle jeune fille du
+temple. Si je devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi,
+mon enfant trouvée qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent.
+
+Et il baisait ses lèvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait
+sa tête sur son coeur qui se mettait à rêver de bonheur humain et d'une
+âme immortelle.
+
+--Toi, tu n'as sûrement pas peur de la mer, ma petite muette chérie! lui
+dit-il lorsqu'ils montèrent à bord du vaisseau qui devait les conduire
+dans le pays du roi voisin.
+
+Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme, des étranges
+poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient
+vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux
+que quiconque le fond de l'océan? Dans la nuit, au clair de lune, alors
+que tous dormaient à bord, sauf le marin au gouvernail, debout près du
+bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le château
+de son père et, dans les combles, sa vieille grand-mère, couronne
+d'argent sur la tête, cherchant des yeux à travers les courants la
+quille du bateau. Puis ses soeurs arrivèrent à la surface, la regardant
+tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur
+sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle était heureuse,
+mais un mousse s'approchant, les soeurs replongèrent et le garçon
+demeura persuadé que cette blancheur aperçue n'était qu'écume sur l'eau.
+
+Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le port splendide de
+la capitale du roi voisin. Les cloches des églises sonnaient, du haut
+des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous
+les drapeaux flottants présentaient les armes.
+
+Chaque jour il y eut fête; bals et réceptions se succédaient mais la
+princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle était élevée au
+loin, dans un couvent où lui étaient enseignées toutes les vertus
+royales.
+
+Elle vint, enfin!
+
+La petite sirène était fort impatiente de juger de sa beauté. Il lui
+fallut reconnaître qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa
+peau était douce et pâle et derrière les longs cils deux yeux fidèles,
+d'un bleu sombre, souriaient. C'était la jeune fille du temple....
+
+--C'est toi! dit le prince, je te retrouve--toi qui m'as sauvé lorsque
+je gisais comme mort sur la grève! Et il serra dans ses bras sa fiancée
+rougissante. Oh! je suis trop heureux, dit-il à la petite sirène. Voilà
+que se réalise ce que je n'eusse jamais osé espérer. Toi qui m'aimes
+mieux que tous les autres, tu te réjouiras de mon bonheur.
+
+La petite sirène lui baisait les mains, mais elle sentait son coeur se
+briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces?
+Mourir et n'être plus qu'écume sur la mer!
+
+Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les fiançailles.
+Bientôt toutes les cloches des églises sonnèrent, sur tous les autels
+des huiles parfumées brûlaient dans de précieux vases d'argent, les
+prêtres balancèrent les encensoirs et les époux se tendirent la main et
+reçurent la bénédiction de l'évêque.
+
+La petite sirène, vêtue de soie et d'or, tenait la traîne de la mariée
+mais elle n'entendait pas la musique sacrée, ses yeux ne voyaient pas la
+cérémonie sainte, elle pensait à la nuit de sa mort, à tout ce qu'elle
+avait perdu en ce monde.
+
+Le soir même les époux s'embarquèrent aux salves des canons, sous les
+drapeaux flottants.
+
+Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait été dressée,
+garnie de coussins moelleux où les époux reposeraient dans le calme et
+la fraîcheur de la nuit.
+
+Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans
+presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des
+lumières de toutes les couleurs et les marins se mirent à danser.
+
+La petite sirène pensait au soir où, pour la première fois, elle avait
+émergé de la mer et avait aperçu le même faste et la même joie. Elle se
+jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne
+pourchassé et tout le monde l'acclamait et l'admirait: elle n'avait
+jamais dansé si divinement. Si des lames aiguës transperçaient ses pieds
+délicats, elle ne les sentait même pas, son coeur était meurtri d'une
+bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernière
+fois, lui, pour lequel elle avait abandonné les siens et son foyer,
+perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments,
+sans qu'il en eût connaissance. C'était la dernière nuit où elle
+respirait le même air que lui, la dernière fois qu'elle pouvait admirer
+cette mer profonde, ce ciel plein d'étoiles.
+
+La nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l'attendait, elle qui
+n'avait pas d'âme et n'en pouvait espérer.
+
+Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bien avant dans la
+nuit. Elle dansait et riait mais la pensée de la mort était dans son
+coeur. Le prince embrassait son exquise épouse qui caressait les cheveux
+noirs de son époux, puis la tenant à son bras il l'amena se reposer sous
+la tente splendide.
+
+Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme à
+la barre. La petite sirène appuya ses bras sur le bastingage et chercha
+à l'orient la première lueur rose de l'aurore, le premier rayon du
+soleil qui allait la tuer.
+
+Soudain elle vit ses soeurs apparaître au-dessus de la mer. Elles
+étaient pâles comme elle-même, leurs longs cheveux ne flottaient plus au
+vent, on les avait coupés.
+
+--Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu'elle nous aide, pour
+que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donné un couteau. Le voici.
+Regarde comme il est aiguisé.... Avant que le jour ne se lève, il faut
+que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud
+tombera sur tes pieds, ils se réuniront en une queue de poisson et tu
+redeviendras sirène. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et
+vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'écume salée. Hâte-toi!
+L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mère a
+tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laissé couper ses cheveux blancs
+par les ciseaux de la sorcière. Tue le prince, et reviens-nous.
+Hâte-toi! Ne vois-tu pas déjà cette traînée rose à l'horizon? Dans
+quelques minutes le soleil se lèvera et il te faudra mourir.
+
+Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s'enfoncèrent dans les
+vagues. La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, elle
+vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince.
+Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme.
+Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le
+poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel, dans son sommeil,
+murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées, et le
+couteau trembla dans sa main. Alors, tout à coup, elle le lança au loin
+dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme
+si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une dernière fois,
+les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle
+sentit son corps se dissoudre en écume.
+
+Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons
+tombaient doux et chauds sur l'écume glacée et la petite sirène ne
+sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle,
+planaient des centaines de charmants êtres transparents. À travers eux,
+elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel,
+leurs voix étaient mélodieuses, mais si immatérielles qu'aucune oreille
+terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne
+pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule légèreté à
+travers l'espace. La petite sirène sentit qu'elle avait un corps comme
+le leur, qui s'élevait de plus en plus haut au-dessus de l'écume.
+
+--Où vais-je? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres êtres,
+était si immatérielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer.
+
+--Chez les filles de l'air, répondirent-elles. Une sirène n'a pas d'âme
+immortelle, ne peut jamais en avoir, à moins de gagner l'amour d'un
+homme. C'est d'une volonté étrangère que dépend son existence éternelle.
+Les filles de l'air n'ont pas non plus d'âme immortelle, mais elles
+peuvent, par leurs bonnes actions, s'en créer une. Nous nous envolons
+vers les pays chauds où les effluves de la peste tuent les hommes, nous
+y soufflons la fraîcheur. Nous répandons le parfum des fleurs dans
+l'atmosphère et leur arôme porte le réconfort et la guérison. Lorsque
+durant trois cents ans nous nous sommes efforcées de faire le bien, tout
+le bien que nous pouvons, nous obtenons une âme immortelle et prenons
+part à l'éternelle félicité des hommes. Toi, pauvre petite sirène, tu as
+de tout coeur cherché le bien comme nous, tu as souffert et supporté de
+souffrir, tu t'es haussée jusqu'au monde des esprits de l'air,
+maintenant tu peux toi-même, par tes bonnes actions, te créer une âme
+immortelle dans trois cents ans.
+
+Alors, la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil de
+Dieu et, pour la première fois, des larmes montèrent à ses yeux.
+
+Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et
+sa belle épouse la chercher de tous côtés, elle les vit fixer tristement
+leurs regards sur l'écume dansante, comme s'ils avaient deviné qu'elle
+s'était précipitée dans les vagues. Invisible elle baisa le front de
+l'époux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers
+les nuages roses qui voguaient dans l'air.
+
+--Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.
+
+Nous pouvons même y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous
+pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et, chaque
+fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie à ses
+parents et mérite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'épreuve.
+
+Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous
+sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois
+cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant, il nous faut
+pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps
+d'épreuve.
+
+
+
+
+La plume et l'encrier
+
+
+Que de choses dans un encrier! disait quelqu'un qui se trouvait chez un
+poète; que de belles choses! Quelle sera la première oeuvre qui en
+sortira? Un admirable ouvrage sans doute.
+
+--C'est tout simplement admirable, répondit aussitôt la voix de
+l'encrier; tout ce qu'il y a de plus admirable! répéta-t-il, en prenant
+à témoin la plume et les autres objets placés sur le bureau. Que de
+choses en moi... on a quelque peine à le concevoir.... Il est vrai que je
+l'ignore moi-même et que je serais fort embarrassé de dire ce qui en
+sort quand une plume vient de s'y plonger. Une seule de mes gouttes
+suffit pour une demi-page: que ne contient pas celle-ci! C'est de moi
+que naissent toutes les oeuvres du maître de céans. C'est dans moi qu'il
+puise ces considérations subtiles, ces héros aimables, ces paysages
+séduisants qui emplissent tant de livres. Je n'y comprends rien, et la
+nature me laisse absolument indifférent; mais qu'importe: tout cela n'en
+a pas moins sa source en moi, et cela me suffit.
+
+--Vous avez parfaitement raison de vous en contenter, répliqua la plume;
+cela prouve que vous ne réfléchissez pas, car si vous aviez le don de la
+réflexion, vous comprendriez que votre rôle est tout différent de ce que
+vous le croyez. Vous fournissez la matière qui me sert à rendre visible
+ce qui vit en moi; vous ne contenez que de l'encre, l'ami, pas autre
+chose. C'est moi, la plume, qui écris; il n'est pas un homme qui le
+conteste et, cependant, beaucoup parmi les hommes s'entendent à la
+poésie autant qu'un vieil encrier.
+
+--Vous avez le verbe bien haut pour une personne d'aussi peu
+d'expérience; car, vous ne datez guère que d'une semaine, ma mie, et
+vous voici déjà dans un lamentable état. Vous imagineriez-vous par
+hasard que mes oeuvres sont les vôtres? Oh! la belle histoire! Plumes
+d'oie ou plumes d'acier, vous êtes toutes les mêmes et ne valez pas
+mieux les unes que les autres. À vous le soin machinal de reporter sur
+le papier ce que je renferme quand l'homme vient me consulter. Que
+m'empruntera-t-il la prochaine fois? Je serais curieux de le savoir.
+
+--Pataud! conclut la plume.
+
+Cependant, le poète était dans une vive surexcitation d'esprit lorsqu'il
+rentra, le soir. Il avait assisté à un concert et subi le charme
+irrésistible d'un incomparable violoniste. Sous le jeu inspiré de
+l'artiste, l'instrument s'était animé et avait exhalé son âme en
+débordantes harmonies.
+
+Le poète avait cru entendre chanter son propre coeur, chanter avec une
+voix divine comme en ont parfois des femmes. On eût dit que tout vibrait
+dans ce violon, les cordes, la chanterelle, la caisse, pour arriver à
+une plus grande intensité d'expression. Bien que le jeu du virtuose fût
+d'une science extrême, l'exécution semblait n'être qu'un enfantillage: à
+peine voyait-on parfois l'archet effleurer les cordes; c'était à donner
+à chacun l'envie d'en faire autant avec un violon qui paraissait chanter
+de lui-même, un archet qui semblait aller tout seul. L'artiste était
+oublié, lui, qui pourtant les faisait ce qu'ils étaient, en faisant
+passer en eux une parcelle de son génie. Mais le poète se souvenait et
+s'asseyant à sa table, il prit sa plume pour écrire ce que lui dictaient
+ses impressions.
+
+«Combien ce serait folie à l'archet et au violon de s'enorgueillir de
+leurs mérites! Et cependant nous l'avons cette folie, nous autres
+poètes, artistes, inventeurs ou savants. Nous chantons nos louanges,
+nous sommes fiers de nos oeuvres, et nous oublions que nous sommes des
+instruments dont joue le Créateur. Honneur à lui seul! Nous n'avons rien
+dont nous puissions nous enorgueillir.»
+
+Sur ce thème, le poète développa une parabole, qu'il intitula l'Ouvrier
+et les instruments.
+
+--À bon entendeur, salut! mon cher, dit la plume à l'encrier, après le
+départ du maître. Vous avez bien compris ce que j'ai écrit et ce qu'il
+vient de relire tout haut?
+
+--Naturellement, puisque c'est chez moi que vous êtes venue le chercher,
+la belle. Je vous conseille de faire votre profit de la leçon, car vous
+ne péchez pas, d'ordinaire, par excès de modestie. Mais vous n'avez pas
+même senti qu'on s'amusait à vos dépens!
+
+--Vieille cruche! répliqua la plume.
+
+--Vieux balai! riposta l'encrier.
+
+Et chacun d'eux resta convaincu d'avoir réduit son adversaire au silence
+par des raisons écrasantes. Avec une conviction semblable, on a la
+conscience tranquille et l'on dort bien; aussi s'endormirent-ils tous
+deux du sommeil du juste.
+
+Cependant, le poète ne dormait pas, lui; les idées se pressaient dans sa
+tête comme les notes sous l'archet du violoniste, tantôt fraîches et
+cristallines comme les perles égrenées par les cascades, tantôt
+impétueuses comme les rafales de la tempête dans la forêt. Il vibrait
+tout entier sous la main du Maître Suprême. Honneur à lui seul!
+
+
+
+
+La princesse au petit pois
+
+
+Il était une fois un prince qui voulait épouser une princesse, mais une
+vraie princesse. Il fit le tour de la terre pour en trouver une mais il
+y avait toujours quelque chose qui clochait; des princesses, il n'en
+manquait pas, mais étaient-elles de vraies princesses? C'était difficile
+à apprécier, toujours une chose ou l'autre ne lui semblait pas parfaite.
+
+Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoir une véritable
+princesse. Un soir par un temps affreux, éclairs et tonnerre, cascades
+de pluie que c'en était effrayant, on frappa à la porte de la ville et
+le vieux roi lui-même alla ouvrir. C'était une princesse qui était là,
+dehors. Mais grands dieux! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie,
+par ce temps! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vêtements, entrait
+par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... et elle
+prétendait être une véritable princesse!--Nous allons bien voir çà,
+pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien.
+
+Elle alla dans la chambre à coucher, retira toute la literie et mit un
+petit pois au fond du lit; elle prit ensuite vingt matelas qu'elle
+empila sur le petit pois et, par-dessus, elle mit encore vingt édredons
+en plumes d'eider. C'est là-dessus que la princesse devait coucher cette
+nuit-là.
+
+Au matin, on lui demanda comment elle avait dormi.--Affreusement mal,
+répondit-elle, je n'ai presque pas fermé l'oeil de la nuit. Dieu sait ce
+qu'il y avait dans ce lit. J'étais couché sur quelque chose de si dur
+que j'en ai des bleus et des noirs sur tout le corps! C'est terrible!
+
+
+
+Alors ils reconnurent que c'était une vraie princesse puisque, à travers
+les vingt matelas et les vingt édredons en plumes d'eider, elle avait
+senti le petit pois. Une peau aussi sensible ne pouvait être que celle
+d'une authentique princesse.
+
+Le prince la prit donc pour femme, sûr maintenant d'avoir une vraie
+princesse et le petit pois fut exposé dans le cabinet des trésors d'art,
+où on peut encore le voir si personne ne l'a emporté. Et ceci est une
+vraie histoire.
+
+
+
+
+La princesse et le porcher
+
+
+Il y avait une fois un prince pauvre. Son royaume était tout petit mais
+tout de même assez grand pour s'y marier et justement il avait le plus
+grand désir de se marier.
+
+Il y avait peut-être un peu de hardiesse à demander à la fille de
+l'empereur voisin: «Veux-tu de moi?» Il l'osa cependant car son nom
+était honorablement connu, même au loin, et cent princesses auraient
+accepté en remerciant, mais allez donc comprendre celle-ci... Écoutez,
+plutôt:
+
+Sur la tombe du père du prince poussait un rosier, un rosier miraculeux.
+Il ne donnait qu'une unique fleur tous les cinq ans, mais c'était une
+rose d'un parfum si doux qu'à la respirer on oubliait tous ses chagrins
+et ses soucis. Le prince avait aussi un rossignol qui chantait comme si
+toutes les plus belles mélodies du monde étaient enfermées dans son
+petit gosier. Cette rose et ce rossignol, il les destinait à la
+princesse, tous deux furent donc placés dans deux grands écrins d'argent
+et envoyés chez elle.
+
+L'empereur les fit apporter devant lui dans le grand salon où la
+princesse jouait «à la visite» avec ses dames d'honneur--elles n'avaient
+du reste pas d'autre occupation--et lorsqu'elle vit les grandes boîtes
+contenant les cadeaux, elle applaudit de plaisir.
+
+--Si seulement c'était un petit minet, dit-elle. Mais c'est la
+merveilleuse rose qui parut.
+
+--Comment elle est joliment faite! s'écrièrent toutes les dames
+d'honneur.
+
+--Elle est plus jolie, surenchérit l'empereur, elle est la beauté même.
+
+Cependant la princesse la toucha du doigt et fut sur le point de
+pleurer.
+
+--Oh! papa, cria-t-elle, quelle horreur, elle n'est pas artificielle,
+c'est une vraie!
+
+--Fi donc! s'exclamèrent toutes ces dames, c'est une vraie!
+
+--Avant de nous fâcher, regardons ce qu'il y a dans la deuxième boîte,
+opina l'empereur.
+
+Alors le rossignol apparut et il se mit à chanter si divinement que tout
+d'abord on ne trouva pas de critique à lui faire.
+
+--Superbe! charmant! s'écrièrent toutes les dames de la cour, car
+elles parlaient toutes français, l'une plus mal que l'autre du reste.
+
+--Comme cet oiseau me rappelle la boîte à musique de notre défunte
+impératrice! dit un vieux gentilhomme. Mais oui, c'est tout à fait la
+même manière, la même diction musicale!
+
+--Eh oui! dit l'empereur. Et il se mit à pleurer comme un enfant.
+
+--Mais au moins j'espère que ce n'est pas un vrai, dit la princesse.
+
+--Mais si, c'est un véritable oiseau, affirmèrent ceux qui l'avaient
+apporté.
+
+--Ah! alors qu'il s'envole, commanda la princesse. Et elle ne voulut
+pour rien au monde recevoir le prince.
+
+Mais lui ne se laissa pas décourager, il se barbouilla le visage de brun
+et de noir, enfonça sa casquette sur sa tête et alla frapper là-bas.
+
+--Bonjour, empereur! dit-il, ne pourrais-je pas trouver du travail au
+château?
+
+--Euh! il y en a tant qui demandent, répondit l'empereur, mais,
+écoutez... je cherche un valet pour garder les cochons car nous en avons
+beaucoup.
+
+Et voilà le prince engagé comme porcher impérial. On lui donna une
+mauvaise petite chambre à côté de la porcherie et c'est là qu'il devait
+se tenir. Cependant, il s'assit et travailla toute la journée, et le
+soir il avait fabriqué une jolie petite marmite garnie de clochettes
+tout autour. Quand la marmite se mettait à bouillir, les clochettes
+tintaient et jouaient:
+
+ _Ach, du lieber Augustin,_
+ _Alles ist hin, hin, hin._
+
+Mais le plus ingénieux était sans doute que si l'on mettait le doigt
+dans la vapeur de la marmite, on sentait immédiatement quel plat on
+faisait cuire dans chaque cheminée de la ville. Ça, c'était autre chose
+qu'une rose. Au cours de sa promenade avec ses dames d'honneur la
+princesse vint à passer devant la porcherie, et lorsqu'elle entendit la
+mélodie, elle s'arrêta toute contente car elle aussi savait jouer _Ach,
+du lieber Augustin_, c'était même le seul air qu'elle sût et elle le
+jouait d'un doigt seulement.
+
+--C'est l'air que je sais, dit-elle, ce doit être un porcher bien doué.
+Entrez et demandez-lui ce que coûte son instrument.
+
+Une des dames de la cour fut obligée d'y aller mais elle mit des sabots.
+
+--Combien veux-tu pour cette marmite? demanda-t-elle.
+
+--Je veux dix baisers de la princesse!
+
+--Grands dieux! s'écria la dame.
+
+--C'est comme ça et pas moins! insista le porcher.
+
+--Eh bien! qu'est-ce qu'il dit? demanda la princesse.
+
+--Je ne peux vraiment pas le dire, c'est trop affreux.
+
+--Alors, dis-le tout bas.
+
+La dame d'honneur le murmura à l'oreille de la princesse.
+
+--Mais il est insolent, dit celle-ci, et elle s'en fut immédiatement.
+
+Dès qu'elle eut fait un petit bout de chemin, les clochettes se mirent à
+tinter.
+
+--Écoute, dit la princesse, va lui demander s'il veut dix baisers de mes
+dames d'honneur.
+
+--Oh! que non, répondit le porcher. Dix baisers de la princesse ou je
+garde la marmite.
+
+--Que c'est ennuyeux! dit la princesse. Alors il faut que vous teniez
+toutes autour de moi afin que personne ne puisse me voir.
+
+Les dames d'honneur l'entourèrent en étalant leurs jupes, le garçon eut
+dix baisers et elle emporta la marmite. Comme on s'amusa au château!
+Toute la soirée et toute la journée la marmite cuisait, il n'y avait pas
+une cheminée de la ville dont on ne sût ce qu'on y préparait tant chez
+le chambellan que chez le cordonnier. Les dames d'honneur dansaient et
+battaient des mains.
+
+--Nous savons ceux qui auront du potage sucré ou bien des crêpes, ou
+bien encore de la bouillie ou des côtelettes, comme c'est intéressant!
+
+--Supérieurement intéressant! dit la Grande Maîtresse de la Cour.
+
+--Oui, mais pas un mot à personne, car je suis la fille de l'empereur.
+
+--Dieu nous en garde! firent-elles toutes ensemble.
+
+Le porcher, c'est-à-dire le prince, mais personne ne se doutait qu'il
+pût être autre chose qu'un véritable porcher, ne laissa pas passer la
+journée suivante sans travailler, il confectionna une crécelle.
+Lorsqu'on la faisait tourner, résonnaient en grinçant toutes les valses,
+les galops et les polkas connus depuis la création du monde.
+
+--Mais c'est superbe, dit la princesse lorsqu'elle passa devant la
+porcherie. Je n'ai jamais entendu plus merveilleuse improvisation!
+Écoutez, allez lui demander ce que coûte cet instrument--mais je
+n'embrasse plus!
+
+--Il veut cent baisers de la princesse, affirma la dame d'honneur qui
+était allée s'enquérir.
+
+--Je pense qu'il est fou, dit la princesse.
+
+Et elle s'en fut. Mais après avoir fait un petit bout de chemin, elle
+s'arrêta.
+
+--Il faut encourager les arts, dit-elle. Je suis la de l'empereur.
+Dites-lui que je lui donnerai dix baisers, comme hier, le reste mes
+dames d'honneur s'en chargeront.
+
+--Oh! ça ne nous plaît pas du tout, dirent ces dernières.
+
+--Quelle bêtise! répliqua la princesse. Si moi je peux l'embrasser, vous
+le pouvez aussi. Souvenez-vous que je vous entretiens et vous honore.
+
+Et, encore une fois, la dame d'honneur dut aller s'informer.
+
+--Cent baisers de la princesse, a-t-il dit, sinon il garde son bien.
+
+--Alors, mettez-vous devant moi. Toutes les dames l'entourèrent et
+l'embrassade commença.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet attroupement, là-bas, près de la
+porcherie! s'écria l'empereur.
+
+Il était sur sa terrasse où il se frottait les yeux et mettait ses
+lunettes.
+
+--Mais ce sont les dames de la cour qui font des leurs, il faut que j'y
+aille voir.
+
+Il releva l'arrière de ses pantoufles qui n'étaient que des souliers
+dont le contrefort avait lâché....
+
+Saperlipopette! comme il se dépêchait....
+
+Lorsqu'il arriva dans la cour, il se mit à marcher tout doucement. Les
+dames d'honneur occupées à compter les baisers afin que tout se déroule
+honnêtement, qu'il n'en reçoive pas trop, mais pas non plus trop peu, ne
+remarquèrent pas du tout l'empereur. Il se hissa sur les pointes:
+
+--Qu'est-ce que c'est! cria-t-il quand il vit ce qui se passait. Et il
+leur donna de sa pantoufle un grand coup sur la tête, juste au moment où
+le porcher recevait le quatre-vingtième baiser.
+
+--Hors d'ici! cria-t-il furieux.
+
+La princesse et le porcher furent jetés hors de l'empire.
+
+Elle pleurait, le porcher grognait et la pluie tombait à torrents.
+
+--Ah! je suis la plus malheureuse des créatures, gémissait la princesse.
+Que n'ai-je accepté ce prince si charmant! Oh! que je suis malheureuse!
+
+Le porcher se retira derrière un arbre, essuya le noir et le brun de son
+visage, jeta ses vieux vêtements et s'avança dans ses habits princiers,
+si charmant que la princesse fit la révérence devant lui.
+
+--Je suis venu pour te faire affront, à toi! dit le garçon. Tu ne
+voulais pas d'un prince plein de loyauté.
+
+Tu n'appréciais ni la rose, ni le rossignol, mais le porcher tu voulais
+bien l'embrasser pour un jouet mécanique! Honte à toi!
+
+Il retourna dans son royaume, ferma la porte, tira le verrou.
+
+Quant à elle, elle pouvait bien rester dehors et chanter si elle en
+avait envie:
+
+ _Ach, du lieber Augustin,_
+ _Alles ist hin, hin, hin._
+
+
+
+
+Quelque chose
+
+
+Il faut que je devienne quelque chose, disait l'aîné de cinq frères; je
+veux être utile en ce monde. Si humble que soit mon métier, si ce que je
+fais sert à mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire
+briquetier. On ne saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je
+suis bon à quelque chose.
+
+--Oui, dit le puîné, mais l'ambition est trop basse. Qu'est-ce que faire
+des briques? Moi, je préfère être maçon. Voilà, du moins, une véritable
+profession. On devient maître et bourgeois de la ville; on a sa bannière
+et l'entrée à l'auberge de la corporation; et, je finirai par avoir des
+compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appelée madame la
+maîtresse.
+
+--C'est n'être rien du tout, dit le troisième, que d'être maçon. Tu
+auras beau devenir maître, tu ne sortiras pas du peuple et du commun.
+Moi, je connais quelque chose de mieux: je deviendrai architecte. Je
+vivrai par l'intelligence, par la pensée: l'art sera mon domaine. Je
+serai au premier rang dans le royaume de l'esprit. Il est vrai qu'il me
+faudra commencer péniblement. Je serai d'abord apprenti menuisier; je
+porterai la casquette, et non le chapeau de soie noire; j'irai quérir de
+la bière et de l'eau-de-vie pour les compagnons; ces marauds se
+permettront de me tutoyer; ce sera blessant. Mais je m'imaginerai que ce
+n'est qu'une farce de carnaval, le monde à l'envers; et le lendemain,
+c'est-à-dire quand je serai devenu compagnon, je suivrai mon chemin,
+j'entrerai à l'Académie des beaux-arts, j'apprendrai à dessiner, et me
+voilà architecte! Quand on m'écrira, on mettra sur l'adresse: Monsieur
+un tel bien né, ou peut-être même très bien né. Il n'est pas impossible
+que l'on ajoute quelque chose à mon nom. Et je construirai, je
+construirai, aussi bien que les autres ont construit avant moi! Et je
+bâtirai ainsi ma fortune. C'est ce que j'appelle être quelque chose.
+
+--Ce que tu prends pour quelque chose, répartit le quatrième frère, me
+paraît bien peu et presque rien. Moi, je ne veux pas suivre le chemin
+battu par les autres; je ne veux pas être un copiste. Je serai un génie
+original et créateur. J'inventerai un nouveau style d'architecture. Je
+dresserai le plan des édifices selon le climat du pays, les matériaux
+qu'on y trouve, l'esprit national, le degré de civilisation. À tous les
+étages qu'on a coutume d'élever, j'ajouterai un dernier étage auquel je
+donnerai mon nom et qui éternisera ma renommée.
+
+--Si ton climat et tes matériaux ne valent rien, tu ne feras rien qui
+vaille, reprit le cinquième. Je vois bien, d'après tout ce que je viens
+d'entendre, qu'aucun de vous ne sera vraiment quelque chose, quoi que
+vous vous imaginiez. Pour être quelque chose, il faut se mettre
+au-dessus de toutes choses; faites à votre guise, travaillez selon vos
+aptitudes et vos goûts, moi je raisonnerai sur ce que vous ferez, je le
+jugerai et le critiquerai. Il n'est rien en ce monde qui n'offre un côté
+imparfait ou défectueux, je le découvrirai, je le signalerai, et j'en
+parlerai comme il faut.
+
+C'est, en effet, ce qu'il fit et non sans succès. On disait de lui: «Ce
+garçon est une forte tête, un homme entendu et capable, et cependant il
+ne produit rien.» C'était justement parce qu'il ne produisait rien qu'on
+le croyait quelque chose.
+
+L'aîné, qui confectionnait des briques, remarqua bientôt que pour chaque
+brique il recevait une pièce de monnaie de cuivre; et, quand il y en
+avait une certaine quantité, cela faisait un écu blanc. Or, quand on
+arrive avec un écu n'importe où, chez le boulanger, le boucher, etc., la
+porte s'ouvre toute seule, et vous n'avez qu'à demander ce que vous
+désirez. Voilà ce que produisent les briques. Il en est qui se fendent,
+qui se cassent, mais de celles-là même on peut tirer parti.
+
+Marguerite la pauvresse voulait se bâtir une maisonnette sur la digue
+qui arrête les flots de la mer. Elle reçut du briquetier les briques
+manquées et mal venues, auxquelles quelques-unes belles et entières
+étaient mêlées; car l'aîné des cinq frères, quoiqu'il ne s'élevât jamais
+plus haut que la fabrication des briques, avait bon coeur, et il avait
+recommandé de n'y regarder pas de trop près. La pauvresse construisit
+elle-même sa maisonnette, qui fut basse et étroite. Cette hutte était du
+moins un abri, et quelle vue on y avait! On voyait la mer immense, dont
+les vagues venaient se briser avec fracas contre la digue et lancer leur
+écume salée par-dessus la maisonnette. Depuis longtemps le brave homme
+qui en avait confectionné les briques reposait dans le sein de la terre.
+
+Le frère puîné savait certes mieux maçonner que la pauvre Marguerite,
+car il avait appris comment il faut s'y prendre. Lorsqu'il eut passé son
+examen pour devenir compagnon, il boucla sa valise et entonna le chant
+de l'artisan:
+
+«Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais construire des
+maisons à l'étranger. Je suis jeune, plein de force et de courage;
+j'irai de ville en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai, j'ai
+confiance en ma fiancée, je la retrouverai fidèle. Hourrah! le brave
+état que celui d'artisan! Maître, je le deviendrai bientôt.»
+
+Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson. À son retour, il fut
+reçu maître. Il construisit plusieurs maisons l'une suivant l'autre, et
+elles formèrent une rue, qui n'était pas une des moins belles de la
+ville. Ces maisons finirent par lui en bâtir une à lui-même. Les bonnes
+gens du quartier te diront: «Oui, vraiment, c'est la rue qui lui a
+construit sa maison.»
+
+Ce n'était pas une grande maison, sans doute. Elle était dallée
+d'argile; mais lorsqu'on y eut bien dansé à sa noce, l'argile fut aussi
+polie et luisante qu'un parquet. Les murs étaient revêtus de carreaux de
+faïence, dont chacun portait une fleur; et cela ornait mieux la chambre
+que la plus riche draperie. C'était, en somme, une jolie maison et un
+couple heureux. Au fronton flottait la bannière de la corporation;
+compagnons et apprentis, en passant devant, criaient: «Hourrah pour
+notre bon maître!» Oui, il était devenu quelque chose.
+
+Le troisième frère, après avoir été apprenti menuisier, après avoir
+porté la casquette et fait les commissions des compagnons, était entré,
+comme il l'avait dit, à l'Académie des beaux-arts, et avait obtenu le
+brevet d'architecte. Dès ce moment, quand on lui écrivait, on mettait
+sur l'adresse: «À Monsieur le très-bien et très-hautement né, etc.» Si
+la rue que le maçon avait bâtie lui avait rapporté une maison, cette rue
+reçut le nom du troisième frère et la plus belle maison de cette rue lui
+appartint. C'était être quelque chose, à coup sûr, que d'avoir de beaux
+titres à placer devant et après son nom. Sa femme était une dame de
+qualité, et ses enfants étaient considérés comme des enfants de la haute
+classe. Quand il mourut, son nom continua d'être inscrit au coin de la
+rue, et d'être prononcé par tous. Oui, celui-ci avait été quelque chose.
+
+Le quatrième frère, l'homme de génie qui prétendait créer un style
+nouveau et original et orner les édifices d'un dernier étage qui devait
+l'immortaliser, n'atteignit pas tout à fait son but. En faisant
+construire cet étage de nouvelle forme, il tomba et se rompit le cou.
+Mais on lui fit un magnifique enterrement avec musique et bannières; les
+rues où passa son cercueil furent jonchées de fleurs et de joncs. On
+prononça sur sa tombe trois oraisons funèbres l'une plus longue que
+l'autre, et la gazette s'encadra de noir ce jour-là. Il eût apprécié
+hautement ces avantages, s'il avait pu en être témoin, car il aimait
+par-dessus tout qu'on parlât de lui. Il eut son monument funéraire, et
+c'était toujours quelque chose.
+
+Il était donc mort, et ses trois frères aînés étaient aussi trépassés.
+Il ne survivait que le cinquième, le grand raisonneur. En ceci, il était
+dans son rôle, car son affaire à lui était d'avoir toujours le dernier
+mot. Il s'était acquis, comme nous l'avons dit, la réputation d'un homme
+entendu et capable, quoiqu'il n'eût fait que gloser sur les ouvrages des
+autres.» C'est une bonne tête», disait-on communément. Celui-ci était-il
+devenu quelque chose?
+
+Son heure sonna aussi, il mourut et arriva à la porte du ciel. Là, on
+entre toujours deux à deux. Il avait à côté de lui une autre âme qui
+demandait aussi à passer la porte. C'était justement Marguerite, la
+pauvresse de la maison de la digue.
+
+--C'est assurément un contraste frappant, dit le raisonneur, que moi et
+cette âme misérable nous nous présentions ensemble.
+
+--Qui êtes-vous, brave femme, qui voulez entrer au paradis?
+
+La bonne vieille pensait que c'était saint Pierre qui lui parlait.
+
+--Je ne suis qu'une pauvresse, dit-elle, seule et sans famille. C'est
+moi qu'on nommait la vieille Marguerite de la maison de la digue.
+
+--Qu'avez-vous donc fait de bon et d'utile pendant votre vie sur la
+terre?
+
+--Je n'ai rien fait pour mériter qu'on m'ouvre cette porte. Ce sera une
+bien grande grâce, si l'on me permet de me glisser inaperçue dans le
+paradis.
+
+--Comment avez-vous donc quitté l'autre monde? reprit-il pour causer et
+se distraire un peu, car il s'ennuyait beaucoup qu'on le fit ainsi
+attendre.
+
+--Comment je suis sortie de l'autre monde, je n'en sais trop rien.
+Pendant mes dernières années, j'ai été malade et bien misérable, allez.
+Tout à coup, je me suis traînée hors de mon lit, et j'ai été saisie par
+un froid glacial. C'est ce qui m'aura fait mourir. Votre Grandeur se
+rappelle sans doute combien l'hiver a été rigoureux; heureusement que je
+n'ai plus à en souffrir! Pendant quelques jours il n'y eut pas de vent,
+mais le froid continuait de plus belle. Aussi loin qu'on pouvait voir,
+la mer était couverte d'une couche de glace.
+
+«Tous les gens de la ville allèrent se promener sur ce miroir uni. Les
+uns couraient en traîneau; les autres dansaient sous la tente; d'autres
+se régalaient dans les buvettes qui s'y étaient installées. De ma pauvre
+chambrette où j'étais clouée, j'entendais les sons de la musique et les
+cris de joie.
+
+«Cela dura ainsi jusqu'au soir. La lune s'était levée, elle était belle;
+pourtant elle n'avait point tout son éclat. De mon lit je regardais
+par-dessus la mer immense. Tout à coup, là où elle touchait le ciel,
+surgit un nuage blanc, d'un aspect singulier. Je le considérais avec
+attention, et j'y aperçus un point noir qui grandit de plus en plus. Je
+sus alors ce que cela annonçait. Je suis vieille et j'ai de
+l'expérience. Bien qu'on voie rarement ce signe de malheur, je le
+connaissais et le frisson me prit. Deux fois déjà dans ma vie je l'avais
+vu; je savais que ce nuage amènerait une tempête épouvantable et une
+haute marée qui engloutirait tous ces pauvres gens ne pensant qu'à se
+divertir, chantant et buvant, et pleins d'allégresse. Jeunes et vieux,
+toute la ville était là sur la glace. Qui les avertirait? Quelqu'un
+remarquerait-il comme moi l'affreux nuage, et comprendrait-il ce qu'il
+présageait? Je me demandai cela avec angoisse, et je me sentis plus de
+vie et de force que je n'en avais eu depuis bien longtemps. Je parvins à
+sortir de mon lit et à gagner la fenêtre. Je ne pus me traîner plus
+loin.
+
+«Je réussis cependant à ouvrir la fenêtre. Je vis tout ce monde courir
+et sauter sur la glace. Que de beaux drapeaux il y avait là, qui
+voltigeaient au souffle du vent! Les jeunes garçons criaient hourrah!
+Servantes et domestiques dansaient en rond et chantaient. Ils
+s'amusaient de tout coeur. Mais le nuage blanc avec le point noir.... Je
+criai tant que je pus; personne ne m'entendit, j'étais trop loin d'eux.
+Bientôt la tourmente allait éclater; la glace, soulevée par la mer, se
+briserait, et tous, tous seraient perdus. Personne ne pourrait les
+secourir!
+
+«Je criai encore de toutes mes forces. Ma voix ne fut pas plus entendue
+que la première fois. Impossible d'aller à eux. Comment donc les ramener
+à terre?
+
+«Le bon Dieu m'inspira alors l'idée de mettre le feu à mon lit, et
+d'incendier ma maison plutôt que de laisser périr misérablement tous ces
+pauvres gens. J'exécutais aussitôt ce dessein. Les flammes rouges
+commencèrent à s'élever. C'était comme un phare que je leur allumai. Je
+franchis la porte, mais je restai là par terre. Mes forces étaient
+épuisées. Le feu sortait par le toit, par les fenêtres, par la porte:
+des langues de flammes venaient jusqu'à moi comme pour me lécher.
+
+«La population qui était sur la glace aperçut la clarté; tous
+accoururent pour sauver une pauvre créature qui, pensaient-ils, allait
+être brûlée vivante. Il n'y en eut pas un qui ne se précipitât vers la
+digue. Puis la marée monta, souleva la glace et la brisa en mille
+morceaux. Mais il n'y avait plus personne, tout le monde était accouru
+vers la digue. Je les avais tous sauvés.
+
+«La frayeur, l'effort que je dus faire, le froid glacial qui me saisit,
+achevèrent ma triste existence, et c'est ainsi que me voilà arrivée à la
+porte du ciel.»
+
+La porte du paradis s'ouvrit, et un ange y introduisit la pauvre
+vieille. Elle laissa tomber un brin de paille, un de ceux qui étaient
+dans son lit lorsqu'elle y mit le feu. Cette paille se changea en or
+pur, grandit en un moment, poussa des branches, des feuilles et des
+fleurs, et fut comme un arbre d'or splendide.
+
+--Tu vois, dit l'ange au raisonneur, ce que la pauvresse a apporté. Et
+toi, qu'apportes-tu? Rien, je le sais, tu n'as rien produit en toute ta
+vie. Tu n'as pas même façonné une brique. Si encore tu pouvais retourner
+sur terre pour en confectionner une seule, elle serait sûrement mal
+faite; mais ce serait du moins une preuve de bonne volonté, et la bonne
+volonté, c'est quelque chose.
+
+Alors la vieille petite mère de la maison de la digue:
+
+--Je le reconnais, dit-elle, c'est son frère qui m'a donné les briques
+et les débris de briques avec lesquels j'ai bâti ma maisonnette. Quel
+bienfait ce fut pour moi, la pauvresse! Est-ce que tous ces morceaux de
+briques ne pourraient pas tenir lieu de la brique qu'il aurait à
+fournir? Ce serait un acte de grâce.
+
+--Tu le vois, reprit l'ange, le plus humble de tes frères, celui que tu
+estimais moins encore que les autres, et dont l'honnête métier te
+paraissait si méprisable, c'est lui qui pourra te faire entrer au
+paradis. Toutefois tu n'entreras pas avant que tu aies quelque chose à
+faire valoir pour suppléer à ta réelle indigence.
+
+«Tout ce qu'il dit là, pensa en lui-même le raisonneur, aurait pu être
+exprimé avec plus d'éloquence.» Mais il garda sa remarque pour lui seul.
+
+
+
+
+La reine des neiges
+
+
+
+
+Première Histoire
+
+Qui traite d'un miroir et de ses morceaux
+
+
+Voilà! Nous commençons. Lorsque nous serons à la fin de l'histoire, nous
+en saurons plus que maintenant, car c'était un bien méchant sorcier, un
+des plus mauvais, le «diable» en personne.
+
+Un jour il était de fort bonne humeur: il avait fabriqué un miroir dont
+la particularité était que le Bien et le Beau en se réfléchissant en lui
+se réduisaient à presque rien, mais que tout ce qui ne valait rien, tout
+ce qui était mauvais, apparaissait nettement et empirait encore. Les
+plus beaux paysages y devenaient des épinards cuits et les plus jolies
+personnes y semblaient laides à faire peur, ou bien elles se tenaient
+sur la tête et n'avaient pas de ventre, les visages étaient si déformés
+qu'ils n'étaient pas reconnaissables, et si l'on avait une tache de
+rousseur, c'est toute la figure (le nez, la bouche) qui était criblée de
+son. Le diable trouvait ça très amusant.
+
+Lorsqu'une pensée bonne et pieuse passait dans le cerveau d'un homme, la
+glace ricanait et le sorcier riait de sa prodigieuse invention.
+
+Tous ceux qui allaient à l'école des sorciers--car il avait créé une
+école de sorciers--racontaient à la ronde que c'est un miracle qu'il
+avait accompli là. Pour la première fois, disaient-ils, on voyait
+comment la terre et les êtres humains sont réellement. Ils couraient de
+tous côtés avec leur miroir et bientôt il n'y eut pas un pays, pas une
+personne qui n'eussent été déformés là-dedans.
+
+Alors, ces apprentis sorciers voulurent voler vers le ciel lui-même,
+pour se moquer aussi des anges et de Notre-Seigneur. Plus ils volaient
+haut avec le miroir, plus ils ricanaient. C'est à peine s'ils pouvaient
+le tenir et ils volaient de plus en plus haut, de plus en plus près de
+Dieu et des anges, alors le miroir se mit à trembler si fort dans leurs
+mains qu'il leur échappa et tomba dans une chute vertigineuse sur la
+terre où il se brisa en mille morceaux, que dis-je, en des millions, des
+milliards de morceaux, et alors, ce miroir devint encore plus dangereux
+qu'auparavant. Certains morceaux n'étant pas plus grands qu'un grain de
+sable voltigeaient à travers le monde et si par malheur quelqu'un les
+recevait dans l'oeil, le pauvre accidenté voyait les choses tout de
+travers ou bien ne voyait que ce qu'il y avait de mauvais en chaque
+chose, le plus petit morceau du miroir ayant conservé le même pouvoir
+que le miroir tout entier. Quelques personnes eurent même la malchance
+qu'un petit éclat leur sautât dans le coeur et, alors, c'était affreux:
+leur coeur devenait un bloc de glace. D'autres morceaux étaient, au
+contraire, si grands qu'on les employait pour faire des vitres, et il
+n'était pas bon dans ce cas de regarder ses amis à travers elles.
+D'autres petits bouts servirent à faire des lunettes, alors tout allait
+encore plus mal. Si quelqu'un les mettait pour bien voir et juger d'une
+chose en toute équité, le Malin riait à s'en faire éclater le ventre, ce
+qui le chatouillait agréablement.
+
+Mais ce n'était pas fini comme ça. Dans l'air volaient encore quelques
+parcelles du miroir!
+
+Écoutez plutôt.
+
+
+
+
+Deuxième histoire
+
+Un petit garçon et une petite fille
+
+
+Dans une grande ville où il y a tant de maisons et tant de monde qu'il
+ne reste pas assez de place pour que chaque famille puisse avoir son
+petit jardin, deux enfants pauvres avaient un petit jardin. Ils
+n'étaient pas frère et soeur, mais s'aimaient autant que s'ils l'avaient
+été. Leurs parents habitaient juste en face les uns des autres, là où le
+toit d'une maison touchait presque le toit de l'autre, séparés seulement
+par les gouttières. Une petite fenêtre s'ouvrait dans chaque maison, il
+suffisait d'enjamber les gouttières pour passer d'un logement à l'autre.
+Les familles avaient chacune devant sa fenêtre une grande caisse où
+poussaient des herbes potagères dont elles se servaient dans la cuisine,
+et dans chaque caisse poussait aussi un rosier qui se développait
+admirablement. Un jour, les parents eurent l'idée de placer les caisses
+en travers des gouttières de sorte qu'elles se rejoignaient presque
+d'une fenêtre à l'autre et formaient un jardin miniature. Les tiges de
+pois pendaient autour des caisses et les branches des rosiers grimpaient
+autour des fenêtres, se penchaient les unes vers les autres, un vrai
+petit arc de triomphe de verdure et de fleurs. Comme les caisses étaient
+placées très haut, les enfants savaient qu'ils n'avaient pas le droit
+d'y grimper seuls, mais on leur permettait souvent d'aller l'un vers
+l'autre, de s'asseoir chacun sur leur petit tabouret sous les roses, et
+ils ne jouaient nulle part mieux que là. L'hiver, ce plaisir-là était
+fini. Les vitres étaient couvertes de givre, mais alors chaque enfant
+faisait chauffer sur le poêle une pièce de cuivre et la plaçait un
+instant sur la vitre gelée. Il se formait un petit trou tout rond à
+travers lequel épiait à chaque fenêtre un petit oeil très doux, celui du
+petit garçon d'un côté, celui de la petite fille de l'autre. Lui
+s'appelait Kay et elle Gerda.
+
+L'été, ils pouvaient d'un bond venir l'un chez l'autre; l'hiver il
+fallait d'abord descendre les nombreux étages d'un côté et les remonter
+ensuite de l'autre. Dehors, la neige tourbillonnait.
+
+--Ce sont les abeilles blanches qui papillonnent, disait la grand-mère.
+
+--Est-ce qu'elles ont aussi une reine? demanda le petit garçon.
+
+--Mais bien sûr, dit grand-mère. Elle vole là où les abeilles sont les
+plus serrées, c'est la plus grande de toutes et elle ne reste jamais sur
+la terre, elle remonte dans les nuages noirs.
+
+--Nous avons vu ça bien souvent, dirent les enfants.
+
+Et ainsi ils surent que c'était vrai.
+
+--Est-ce que la Reine des Neiges peut entrer ici? demanda la petite
+fille.
+
+--Elle n'a qu'à venir, dit le petit garçon, je la mettrai sur le poêle
+brûlant et elle fondra aussitôt.
+
+Le soir, le petit Kay, à moitié déshabillé, grimpa sur une chaise près
+de la fenêtre et regarda par le trou d'observation. Quelques flocons de
+neige tombaient au-dehors et l'un de ceux-ci, le plus grand, atterrit
+sur le rebord d'une des caisses de fleurs. Ce flocon grandit peu à peu
+et finit par devenir une dame vêtue du plus fin voile blanc fait de
+millions de flocons en forme d'étoiles. Elle était belle, si belle,
+faite de glace aveuglante et scintillante et cependant vivante. Ses yeux
+étincelaient comme deux étoiles, mais il n'y avait en eux ni calme ni
+repos. Elle fit vers la fenêtre un signe de la tête et de la main. Le
+petit garçon, tout effrayé, sauta à bas de la chaise, il lui sembla
+alors qu'un grand oiseau, au-dehors, passait en plein vol devant la
+fenêtre.
+
+Le lendemain fut un jour de froid clair, puis vint le dégel et le
+printemps.
+
+Cet été-là les roses fleurirent magnifiquement. Gerda avait appris un
+psaume où l'on parlait des roses, cela lui faisait penser à ses propres
+roses et elle chanta cet air au petit garçon qui lui-même chanta avec
+elle:
+
+Les roses poussent dans les vallées où l'enfant Jésus vient nous parler.
+
+Les deux enfants se tenaient par la main, ils baisaient les roses,
+admiraient les clairs rayons du soleil de Dieu et leur parlaient comme
+si Jésus était là. Quels beaux jours d'été où il était si agréable
+d'être dehors sous les frais rosiers qui semblaient ne vouloir jamais
+cesser de donner des fleurs!
+
+Kay et Gerda étaient assis à regarder le livre d'images plein de bêtes
+et d'oiseaux--l'horloge sonnait cinq heures à la tour de l'église--quand
+brusquement Kay s'écria:
+
+--Aïe, quelque chose m'a piqué au coeur et une poussière m'est entrée
+dans l'oeil. La petite le prit par le cou, il cligna des yeux, non, on
+ne voyait rien.
+
+--Je crois que c'est parti, dit-il.
+
+Mais ce ne l'était pas du tout! C'était un de ces éclats du miroir
+ensorcelé dont nous nous souvenons, cet affreux miroir qui faisait que
+tout ce qui était grand et beau, réfléchi en lui, devenait petit et
+laid, tandis que le mal et le vil, le défaut de la moindre chose prenait
+une importance et une netteté accrues.
+
+Le pauvre Kay avait aussi reçu un éclat juste dans le coeur qui serait
+bientôt froid comme un bloc de glace. Il ne sentait aucune douleur, mais
+le mal était fait.
+
+--Pourquoi pleures-tu? cria-t-il, tu es laide quand tu pleures, est-ce
+que je me plains de quelque chose? Oh! cette rose est dévorée par un ver
+et regarde celle-là qui pousse tout de travers, au fond ces roses sont
+très laides.
+
+Il donnait des coups de pied dans la caisse et arrachait les roses.
+
+--Kay, qu'est-ce que tu fais? cria la petite.
+
+Et lorsqu'il vit son effroi, il arracha encore une rose et rentra vite
+par sa fenêtre, laissant là la charmante petite Gerda.
+
+Quand par la suite elle apportait le livre d'images, il déclarait qu'il
+était tout juste bon pour les bébés et si grand-mère gentiment racontait
+des histoires, il avait toujours à redire, parfois il marchait derrière
+elle, mettait des lunettes et imitait, à la perfection du reste, sa
+manière de parler; les gens en riaient.
+
+Bientôt il commença à parler et à marcher comme tous les gens de sa rue
+pour se moquer d'eux.
+
+On se mit à dire: «Il est intelligent ce garçon-là!» Mais c'était la
+poussière du miroir qu'il avait reçue dans l'oeil, l'éclat qui s'était
+fiché dans son coeur qui étaient la cause de sa transformation et de ce
+qu'il taquinait la petite Gerda, laquelle l'aimait de toute son âme.
+
+Ses jeux changèrent complètement, ils devinrent beaucoup plus réfléchis.
+Un jour d'hiver, comme la neige tourbillonnait au-dehors, il apporta une
+grande loupe, étala sa veste bleue et laissa la neige tomber dessus.
+
+--Regarde dans la loupe, Gerda, dit-il.
+
+Chaque flocon devenait immense et ressemblait à une fleur splendide ou à
+une étoile à dix côtés.
+
+--Comme c'est curieux, bien plus intéressant qu'une véritable fleur, ici
+il n'y a aucun défaut, ce seraient des fleurs parfaites--si elles ne
+fondaient pas.
+
+Peu après Kay arriva portant de gros gants, il avait son traîneau sur le
+dos, il cria aux oreilles de Gerda:
+
+--J'ai la permission de faire du traîneau sur la grande place où les
+autres jouent! Et le voilà parti.
+
+Sur la place, les garçons les plus hardis attachaient souvent leur
+traîneau à la voiture d'un paysan et se faisaient ainsi traîner un bon
+bout de chemin. C'était très amusant. Au milieu du jeu ce jour-là arriva
+un grand traîneau peint en blanc dans lequel était assise une personne
+enveloppée d'un manteau de fourrure blanc avec un bonnet blanc
+également. Ce traîneau fit deux fois le tour de la place et Kay put y
+accrocher rapidement son petit traîneau.
+
+Dans la rue suivante, ils allaient de plus en plus vite. La personne qui
+conduisait tournait la tête, faisait un signe amical à Kay comme si elle
+le connaissait. Chaque fois que Kay voulait détacher son petit traîneau,
+cette personne faisait un signe et Kay ne bougeait plus; ils furent
+bientôt aux portes de la ville, les dépassèrent même.
+
+Alors la neige se mit à tomber si fort que le petit garçon ne voyait
+plus rien devant lui, dans cette course folle, il saisit la corde qui
+l'attachait au grand traîneau pour se dégager, mais rien n'y fit. Son
+petit traîneau était solidement fixé et menait un train d'enfer derrière
+le grand. Alors il se mit à crier très fort mais personne ne l'entendit,
+la neige le cinglait, le traîneau volait, parfois il faisait un bond
+comme s'il sautait par-dessus des fossés et des mottes de terre. Kay
+était épouvanté, il voulait dire sa prière et seule sa table de
+multiplication lui venait à l'esprit.
+
+Les flocons de neige devenaient de plus en plus grands, à la fin on eût
+dit de véritables maisons blanches; le grand traîneau fit un écart puis
+s'arrêta et la personne qui le conduisait se leva, son manteau et son
+bonnet n'étaient faits que de neige et elle était une dame si grande et
+si mince, étincelante: la Reine des Neiges.
+
+--Nous en avons fait du chemin, dit-elle, mais tu es glacé, viens dans
+ma peau d'ours.
+
+Elle le prit près d'elle dans le grand traîneau, l'enveloppa du manteau.
+Il semblait à l'enfant tomber dans des gouffres de neige.
+
+--As-tu encore froid? demanda-t-elle en l'embrassant sur le front.
+
+Son baiser était plus glacé que la glace et lui pénétra jusqu'au coeur
+déjà à demi glacé. Il crut mourir, un instant seulement, après il se
+sentit bien, il ne remarquait plus le froid.
+
+«Mon traîneau, n'oublie pas mon traîneau.» C'est la dernière chose dont
+se souvint le petit garçon.
+
+Le traîneau fut attaché à une poule blanche qui vola derrière eux en le
+portant sur son dos. La Reine des Neiges posa encore une fois un baiser
+sur le front de Kay, alors il sombra dans l'oubli total, il avait oublié
+Gerda, la grand-mère et tout le monde à la maison.
+
+--Tu n'auras pas d'autre baiser, dit-elle, car tu en mourrais.
+
+Kay la regarda. Qu'elle était belle, il ne pouvait s'imaginer visage
+plus intelligent, plus charmant, elle ne lui semblait plus du tout de
+glace comme le jour où il l'avait aperçue de la fenêtre et où elle lui
+avait fait des signes d'amitié! À ses yeux elle était aujourd'hui la
+perfection, il n'avait plus du tout peur, il lui raconta qu'il savait
+calculer de tête, même avec des chiffres décimaux, qu'il connaissait la
+superficie du pays et le nombre de ses habitants. Elle lui souriait....
+Alors il sembla à l'enfant qu'il ne savait au fond que peu de chose et
+ses yeux s'élevèrent vers l'immensité de l'espace. La reine l'entraînait
+de plus en plus haut. Ils volèrent par-dessus les forêts et les océans,
+les jardins et les pays. Au-dessous d'eux le vent glacé sifflait, les
+loups hurlaient, la neige étincelait, les corbeaux croassaient, mais
+tout en haut brillait la lune, si grande et si claire. Au matin, il
+dormait aux pieds de la Reine des Neiges.
+
+
+
+
+Troisième histoire
+
+Le jardin de la magicienne
+
+
+Mais que disait la petite Gerda, maintenant que Kay n'était plus là? Où
+était-il? Personne ne le savait, personne ne pouvait expliquer sa
+disparition. Les garçons savaient seulement qu'ils l'avaient vu attacher
+son petit traîneau à un autre, très grand, qui avait tourné dans la rue
+et était sorti de la ville. Nul ne savait où il était, on versa des
+larmes, la petite Gerda pleura beaucoup et longtemps, ensuite on dit
+qu'il était mort, qu'il était tombé dans la rivière coulant près de la
+ville. Les jours de cet hiver-là furent longs et sombres.
+
+Enfin vint le printemps et le soleil.
+
+--Kay est mort et disparu, disait la petite Gerda.
+
+--Nous ne le croyons pas, répondaient les rayons du soleil.
+
+--Il est mort et disparu, dit-elle aux hirondelles.
+
+--Nous ne le croyons pas, répondaient-elles.
+
+À la fin la petite Gerda ne le croyait pas non plus.
+
+--Je vais mettre mes nouveaux souliers rouges, dit-elle un matin, ceux
+que Kay n'a jamais vus et je vais aller jusqu'à la rivière l'interroger.
+
+Il était de bonne heure, elle embrassa sa grand-mère qui dormait, mit
+ses souliers rouges et toute seule sortit par la porte de la ville, vers
+le fleuve.
+
+--Est-il vrai que tu m'as pris mon petit camarade de jeu? Je te ferai
+cadeau de mes souliers rouges si tu me le rends.
+
+Il lui sembla que les vagues lui faisaient signe, alors elle enleva ses
+souliers rouges, ceux auxquels elle tenait le plus, et les jeta tous les
+deux dans l'eau, mais ils tombèrent tout près du bord et les vagues les
+repoussèrent tout de suite vers elle, comme si la rivière ne voulait pas
+les accepter, puisqu'elle n'avait pas pris le petit Kay. Gerda crut
+qu'elle n'avait pas lancé les souliers assez loin, alors elle grimpa
+dans un bateau qui était là entre les roseaux, elle alla jusqu'au bout
+du bateau et jeta de nouveau ses souliers dans l'eau. Par malheur le
+bateau n'était pas attaché et dans le mouvement qu'elle fit il s'éloigna
+de la rive, elle s'en aperçut aussitôt et voulut retourner à terre, mais
+avant qu'elle n'y eût réussi, il était déjà loin sur l'eau et il
+s'éloignait de plus en plus vite.
+
+Alors la petite Gerda fut prise d'une grande frayeur et se mit à
+pleurer, mais personne ne pouvait l'entendre, excepté les moineaux, et
+ils ne pouvaient pas la porter, ils volaient seulement le long de la
+rive, en chantant comme pour la consoler: «Nous voici! Nous voici!» Le
+bateau s'en allait à la dérive, la pauvre petite était là tout immobile
+sur ses bas, les petits souliers rouges flottaient derrière mais ne
+pouvaient atteindre la barque qui allait plus vite.
+
+«Peut-être la rivière va-t-elle m'emporter auprès de Kay», pensa Gerda
+en reprenant courage. Elle se leva et durant des heures admira la beauté
+des rives verdoyantes. Elle arriva ainsi à un grand champ de cerisiers
+où se trouvait une petite maison avec de drôles de fenêtres rouges et
+bleues et un toit de chaume. Devant elle, deux soldats de bois
+présentaient les armes à ceux qui passaient. Gerda les appela croyant
+qu'ils étaient vivants, mais naturellement ils ne répondirent pas, elle
+les approcha de tout près et le flot poussa la barque droit vers la
+terre.
+
+Gerda appela encore plus fort, alors sortit de la maison une vieille,
+vieille femme qui s'appuyait sur un bâton à crochet, elle portait un
+grand chapeau de soleil orné de ravissantes fleurs peintes.
+
+--Pauvre petite enfant, dit la vieille, comment es-tu venue sur ce fort
+courant qui t'emporte loin dans le vaste monde?
+
+La vieille femme entra dans l'eau, accrocha le bateau avec le crochet de
+son bâton, le tira à la rive et en fit sortir la petite fille.
+
+Gerda était bien contente de toucher le sol sec mais un peu effrayée par
+cette vieille femme inconnue.
+
+--Viens me raconter qui tu es et comment tu es ici, disait-elle.
+
+La petite lui expliqua tout et la vieille branlait la tête en faisant
+Hm! Hm! et comme Gerda, lui ayant tout dit, lui demandait si elle
+n'avait pas vu le petit Kay, la femme lui répondit qu'il n'avait pas
+passé encore, mais qu'il allait sans doute venir, qu'il ne fallait en
+tout cas pas qu'elle s'en attriste mais qu'elle entre goûter ses
+confitures de cerises, admirer ses fleurs plus belles que celles d'un
+livre d'images; chacune d'elles savait raconter une histoire.
+
+Alors elle prit Gerda par la main et elles entrèrent dans la petite
+maison dont la vieille femme ferma la porte.
+
+Les fenêtres étaient situées très haut et les vitres en étaient rouges,
+bleues et jaunes, la lumière du jour y prenait des teintes étranges mais
+sur la table il y avait de délicieuses cerises. Gerda en mangea autant
+qu'il lui plut. Tandis qu'elle mangeait, la vieille peignait sa
+chevelure avec un peigne d'or et ses cheveux blonds bouclaient et
+brillaient autour de son aimable petit visage, tout rond, semblable à
+une rose.
+
+--J'avais tant envie d'avoir une si jolie petite fille, dit la vieille,
+tu vas voir comme nous allons bien nous entendre!
+
+À mesure qu'elle peignait les cheveux de Gerda, la petite oubliait de
+plus en plus son camarade de jeu, car la vieille était une magicienne,
+mais pas une méchante sorcière, elle s'occupait un peu de magie, comme
+ça, seulement pour son plaisir personnel et elle avait très envie de
+garder la petite fille auprès d'elle.
+
+C'est pourquoi elle sortit dans le jardin, tendit sa canne à crochet
+vers tous les rosiers et, quoique chargés des fleurs les plus
+ravissantes, ils disparurent dans la terre noire, on ne voyait même plus
+où ils avaient été. La vieille femme avait peur que Gerda, en voyant les
+roses, ne vint à se souvenir de son rosier à elle, de son petit camarade
+Kay et qu'elle ne s'enfuie.
+
+Ensuite, elle conduisit Gerda dans le jardin fleuri. Oh! quel parfum
+délicieux! Toutes les fleurs et les fleurs de toutes les saisons étaient
+là dans leur plus belle floraison, nul livre d'images n'aurait pu être
+plus varié et plus beau. Gerda sauta de plaisir et joua jusqu'au moment
+où le soleil descendit derrière les grands cerisiers. Alors on la mit
+dans un lit délicieux garni d'édredons de soie rouge bourrés de
+violettes bleues, et elle dormit et rêva comme une princesse au jour de
+ses noces.
+
+Le lendemain elle joua encore parmi les fleurs, dans le soleil--et les
+jours passèrent. Gerda connaissait toutes les fleurs par leur nom, il y
+en avait tant et tant et cependant il lui semblait qu'il en manquait
+une, laquelle? Elle ne le savait pas.
+
+Un jour elle était là, assise, et regardait le chapeau de soleil de la
+vieille femme avec les fleurs peintes où justement la plus belle fleur
+était une rose. La sorcière avait tout à fait oublié de la faire
+disparaître de son chapeau en même temps qu'elle faisait descendre dans
+la terre les vraies roses. On ne pense jamais à tout!
+
+--Comment, s'écria Gerda, il n'y pas une seule rose ici? Elle sauta au
+milieu de tous les parterres, chercha et chercha, mais n'en trouva
+aucune. Alors elle s'assit sur le sol et pleura, mais ses chaudes larmes
+tombèrent précisément à un endroit où un rosier s'était enfoncé, et
+lorsque les larmes mouillèrent la terre, l'arbre reparut soudain plus
+magnifiquement fleuri qu'auparavant. Gerda l'entoura de ses bras et
+pensa tout d'un coup à ses propres roses de chez elle et à son petit ami
+Kay.
+
+--Oh comme on m'a retardée, dit la petite fille. Et je devais chercher
+Kay! Ne savez-vous pas où il est? demanda-t-elle aux roses. Croyez-vous
+vraiment qu'il soit mort et disparu?
+
+--Non, il n'est pas mort, répondirent les roses, nous avons été sous la
+terre, tous les morts y sont et Kay n'y était pas!
+
+--Merci, merci à vous, dit Gerda allant vers les autres fleurs. Elle
+regarda dans leur calice en demandant:
+
+--Ne savez-vous pas où se trouve le petit Kay?
+
+Mais chaque fleur debout au soleil rêvait sa propre histoire, Gerda en
+entendit tant et tant, aucune ne parlait de Kay.
+
+Mais que disait donc le lis rouge?
+
+--Entends-tu le tambour: Boum! boum! deux notes seulement, boum! boum!
+écoute le chant de deuil des femmes, l'appel du prêtre. Dans son long
+sari rouge, la femme hindoue est debout sur le bûcher, les flammes
+montent autour d'elle et de son époux défunt, mais la femme hindoue
+pense à l'homme qui est vivant dans la foule autour d'elle, à celui dont
+les yeux brûlent, plus ardents que les flammes, celui dont le regard
+touche son coeur plus que cet incendie qui bientôt réduira son corps en
+cendres. La flamme du coeur peut-elle mourir dans les flammes du bûcher?
+
+--Je n'y comprends rien du tout, dit la petite Gerda.
+
+--C'est là mon histoire, dit le lis rouge.
+
+Et que disait le liseron?
+
+--Là-bas, au bout de l'étroit sentier de montagne est suspendu un vieux
+castel, le lierre épais pousse sur les murs rongés, feuille contre
+feuille, jusqu'au balcon où se tient une ravissante jeune fille. Elle se
+penche sur la balustrade et regarde au loin sur le chemin. Aucune rose
+dans le branchage n'est plus fraîche que cette jeune fille, aucune fleur
+de pommier que le vent arrache à l'arbre et emporte au loin n'est plus
+légère. Dans le froufrou de sa robe de soie, elle s'agite: «Ne vient-il
+pas?».
+
+--Est-ce de Kay que tu parles? demanda Gerda.
+
+--Je ne parle que de ma propre histoire, de mon rêve, répondit le
+liseron.
+
+Mais que dit le petit perce-neige?
+
+--Dans les arbres, cette longue planche suspendue par deux cordes, c'est
+une balançoire. Deux délicieuses petites filles--les robes sont
+blanches, de longs rubans verts flottent à leurs chapeaux--y sont
+assises et se balancent. Le frère, plus grand qu'elles, se met debout
+sur la balançoire, il passe un bras autour de la corde pour se tenir, il
+tient d'une main une petite coupe, de l'autre une pipe d'écume et il
+fait des bulles de savon. La balançoire va et vient, les bulles de savon
+aux teintes irisées s'envolent, la dernière tient encore à la pipe et se
+penche dans la brise. La balançoire va et vient. Le petit chien noir
+aussi léger que les bulles de savon se dresse sur ses pattes de derrière
+et veut aussi monter, mais la balançoire vole, le chien tombe, il aboie,
+il est furieux, on rit de lui, les bulles éclatent. Voilà! une planche
+qui se balance, une écume qui se brise, voilà ma chanson....
+
+--C'est peut-être très joli ce que tu dis là, mais tu le dis tristement
+et tu ne parles pas de Kay.
+
+Que dit la jacinthe?
+
+--Il y avait trois soeurs délicieuses, transparentes et délicates, la
+robe de la première était rouge, celle de la seconde bleue, celle de la
+troisième toute blanche. Elles dansaient en se tenant par la main près
+du lac si calme, au clair de lune. Elles n'étaient pas filles des elfes
+mais bien enfants des hommes. L'air embaumait d'un exquis parfum, les
+jeunes filles disparurent dans la forêt. Le parfum devenait de plus en
+plus fort--trois cercueils où étaient couchées les ravissantes filles
+glissaient d'un fourré de la forêt dans le lac, les vers luisants
+volaient autour comme de petites lumières flottantes. Dormaient-elles
+ces belles filles? Étaient-elles mortes? Le parfum des fleurs dit
+qu'elles sont mortes, les cloches sonnent pour les défuntes.
+
+--Tu me rends malheureuse, dit la petite Gerda. Tu as un si fort parfum,
+qui me fait penser à ces pauvres filles. Hélas! le petit Kay est-il
+vraiment mort? Les roses qui ont été sous la terre me disent que non.
+
+--Ding! Dong! sonnèrent les clochettes des jacinthes. Nous ne sonnons
+pas pour le petit Kay, nous ne le connaissons pas. Nous chantons notre
+chanson, c'est la seule que nous sachions.
+
+Gerda se tourna alors vers le bouton d'or qui brillait parmi les
+feuilles vertes, luisant.
+
+--Tu es un vrai petit soleil! lui dit Gerda. Dis-moi si tu sais où je
+trouverai mon camarade de jeu?
+
+Le bouton d'or brillait tant qu'il pouvait et regardait aussi la petite
+fille. Mais quelle chanson savait-il? On n'y parlait pas non plus de
+Kay:
+
+--Dans une petite ferme, le soleil brillait au premier jour du
+printemps, ses rayons frappaient le bas du mur blanc du voisin, et tout
+près poussaient les premières fleurs jaunes, or lumineux dans ces chauds
+rayons. Grand-mère était assise dehors dans son fauteuil, sa petite
+fille, la pauvre et jolie servante rentrait d'une courte visite, elle
+embrassa la grand-mère. Il y avait de l'or du coeur dans ce baiser béni.
+De l'or sur les lèvres, de l'or au fond de l'être, de l'or dans les
+claires heures du matin. Voilà ma petite histoire, dit le bouton d'or.
+
+--Ma pauvre vieille grand-mère, soupira Gerda. Elle me regrette sûrement
+et elle s'inquiète comme elle s'inquiétait pour Kay. Mais je rentrerai
+bientôt et je ramènerai Kay. Cela ne sert à rien que j'interroge les
+fleurs, elles ne connaissent que leur propre chanson, elles ne savent
+pas me renseigner.
+
+Elle retroussa sa petite robe pour pouvoir courir plus vite, mais le
+narcisse lui fit un croc-en-jambe au moment où elle sautait par-dessus
+lui. Alors elle s'arrêta, regarda la haute fleur et demanda:
+
+--Sais-tu par hasard quelque chose?
+
+Elle se pencha très bas pour être près de lui. Et que dit-il?
+
+--Je me vois moi-même, je me vois moi-même! Oh! Oh! quel parfum je
+répands! Là-haut dans la mansarde, à demi vêtue, se tient une petite
+danseuse, tantôt sur une jambe, tantôt sur les deux, elle envoie
+promener le monde entier de son pied, au fond elle n'est qu'une illusion
+visuelle, pure imagination. Elle verse l'eau de la théière sur un
+morceau d'étoffe qu'elle tient à la main, c'est son corselet--la
+propreté est une bonne chose--la robe blanche est suspendue à la patère,
+elle a aussi été lavée dans la théière et séchée sur le toit. Elle met
+la robe et un fichu jaune safran autour du cou pour que la robe paraisse
+plus blanche. La jambe en l'air! dressée sur une longue tige, c'est moi,
+je me vois moi-même.
+
+--Mais je m'en moque, cria Gerda, pourquoi me raconter cela?
+
+Elle courut au bout du jardin. La porte était fermée, mais elle remua la
+charnière rouillée qui céda, la porte s'ouvrit. Alors la petite Gerda,
+sans chaussures, s'élança sur ses bas dans le monde.
+
+Elle se retourna trois fois, mais personne ne la suivait; à la fin,
+lasse de courir, elle s'assit sur une grande pierre. Lorsqu'elle regarda
+autour d'elle, elle vit que l'été était passé, on était très avancé dans
+l'automne, ce qu'on ne remarquait pas du tout dans le jardin enchanté où
+il y avait toujours du soleil et toutes les fleurs de toutes les
+saisons.
+
+--Mon Dieu que j'ai perdu de temps! s'écria la petite Gerda. Voilà que
+nous sommes en automne, je n'ai pas le droit de me reposer.
+
+Elle se leva et repartit.
+
+Comme ses petits pieds étaient endoloris et fatigués! Autour d'elle tout
+était froid et hostile, les longues feuilles du saule étaient toutes
+jaunes et le brouillard s'égouttait d'elles, une feuille après l'autre
+tombait à terre, seul le prunellier avait des fruits âcres à vous en
+resserrer toutes les gencives. Oh! que tout était gris et lourd dans le
+vaste monde!
+
+
+
+
+Quatrième histoire
+
+Prince et princesse
+
+
+Encore une fois, Gerda dut se reposer, elle s'assit. Alors sur la neige
+une corneille sautilla auprès d'elle, une grande corneille qui la
+regardait depuis un bon moment en secouant la tête. Elle fit Kra! Kra!
+bonjour, bonjour. Elle ne savait dire mieux, mais avait d'excellentes
+intentions. Elle demanda à la petite fille où elle allait ainsi, toute
+seule, à travers le monde.
+
+Le mot seule, Gerda le comprit fort bien, elle sentait mieux que
+quiconque tout ce qu'il pouvait contenir, elle raconta toute sa vie à la
+corneille et lui demanda si elle n'avait pas vu Kay.
+
+La corneille hochait la tête et semblait réfléchir.
+
+--Mais, peut-être bien, ça se peut....
+
+--Vraiment! tu le crois? cria la petite fille.
+
+Elle aurait presque tué la corneille tant elle l'embrassait.
+
+--Doucement, doucement, fit la corneille. Je crois que ce pourrait bien
+être Kay, mais il t'a sans doute oubliée pour la princesse.
+
+--Est-ce qu'il habite chez une princesse? demanda Gerda.
+
+--Oui, écoute, mais je m'exprime si mal dans ta langue. Si tu comprenais
+le parler des corneilles, ce me serait plus facile.
+
+--Non, ça je ne l'ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mère le savait,
+elle savait tout. Si seulement je l'avais appris!
+
+--Ça ne fait rien, je raconterai comme je pourrai, très mal sûrement.
+
+Et elle se mit à raconter.
+
+Dans ce royaume où nous sommes, habite une princesse d'une intelligence
+extraordinaire.
+
+L'autre jour qu'elle était assise sur le trône--ce n'est pas si amusant
+d'après ce qu'on dit-elle se mit à fredonner «Pourquoi ne pas me
+marier?»
+
+--Tiens, ça me donne une idée! s'écria-t-elle. Et elle eut envie de se
+marier, mais elle voulait un mari capable de répondre avec esprit quand
+on lui parlait de toutes choses.
+
+--Chaque mot que je dis est la pure vérité, interrompit la corneille.
+J'ai une fiancée qui est apprivoisée et se promène librement dans le
+château, c'est elle qui m'a tout raconté.
+
+Sa fiancée était naturellement aussi une corneille, car une corneille
+mâle cherche toujours une fiancée de son espèce.
+
+Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de coeurs et
+l'initiale de la princesse. On y lisait que tout jeune homme de bonne
+apparence pouvait monter au château et parler à la princesse, et celui
+qui parlerait de façon que l'on comprenne tout de suite qu'il était bien
+à sa place dans un château, que celui enfin qui parlerait le mieux, la
+princesse le prendrait pour époux.
+
+--Oui! oui! tu peux m'en croire, c'est aussi vrai que me voilà, dit la
+corneille, les gens accouraient, quelle foule, quelle presse, mais sans
+succès le premier, ni le second jour. Ils parlaient tous très facilement
+dans la rue, mais quand ils avaient dépassé les grilles du palais, vu
+les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais en livrée d'or sur
+les escaliers et les grands salons illuminés, ils étaient tout
+déconcertés, ils se tenaient devant le trône où la princesse était
+assise et ne savaient que dire sinon répéter le dernier mot qu'elle
+avait prononcé, et ça elle ne se souciait nullement de l'entendre
+répéter. On aurait dit que tous ces prétendants étaient tombés en
+léthargie--jusqu'à ce qu'ils se retrouvent dehors, dans la rue, alors
+ils retrouvaient la parole. Il y avait queue depuis les portes de la
+ville jusqu'au château, affirma la corneille. Quand ils arrivaient au
+château, on ne leur offrait même pas un verre d'eau.
+
+Les plus avisés avaient bien apporté des tartines mais ils ne
+partageaient pas avec leurs voisins, ils pensaient:
+
+«S'il a l'air affamé, la princesse ne le prendra pas.»
+
+--Mais Kay, mon petit Kay, quand m'en parleras-tu? Était-il parmi tous
+ces gens-là?--Patience! patience! nous y sommes. Le troisième jour
+arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, il monta d'un pas
+décidé jusqu'au château, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait
+de beaux cheveux longs, mais ses vêtements étaient bien pauvres.
+
+--C'était Kay, jubila Gerda. Enfin je l'ai trouvé.
+
+Et elle battit des mains.
+
+--Il avait un petit sac sur le dos, dit la corneille.
+
+--Non, c'était sûrement son traîneau, dit Gerda, il était parti avec.
+
+--Possible, répondit la corneille, je n'y ai pas regardé de si près,
+mais ma fiancée apprivoisée m'a dit que lorsqu'il entra par le grand
+portail, qu'il vit les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais
+des escaliers vêtus d'or, il ne fut pas du tout intimidé, il les salua,
+disant:
+
+--Comme ce doit être ennuyeux de rester sur l'escalier, j'aime mieux
+entrer. Les salons étaient brillamment illuminés, les Conseillers
+particuliers et les Excellences marchaient pieds nus et portaient des
+plats en or, c'était quelque chose de très imposant. Il avait des
+souliers qui craquaient très fort, mais il ne se laissa pas
+impressionner.
+
+--C'est sûrement Kay, dit Gerda, je sais qu'il avait des souliers neufs
+et je les entendais craquer dans la chambre de grand-maman.
+
+Mais plein d'assurance, il s'avança jusque devant la princesse qui était
+assise sur une perle grande comme une roue de rouet.
+
+Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les servantes de
+leurs servantes, et tous les chevaliers avec leurs serviteurs et les
+serviteurs de leurs serviteurs qui eux-mêmes avaient droit à un petit
+valet, se tenaient debout tout autour et plus ils étaient près de la
+porte, plus ils avaient l'air fier. Le valet du domestique du premier
+serviteur qui se promène toujours en pantoufles, on ose à peine le
+regarder tellement il a l'air fier debout devant la porte.
+
+--Mais est-ce que Kay a tout de même eu la princesse?
+
+--Si je n'étais pas corneille, je l'aurais prise. Il était décidé et
+charmant, il n'était pas venu en prétendant mais seulement pour juger de
+l'intelligence de la princesse et il la trouva remarquable... et elle le
+trouva très bien aussi.
+
+--C'était lui, c'était Kay, s'écria Gerda, il était si intelligent, il
+savait calculer de tête même avec les chiffres décimaux. Oh! conduis-moi
+au château....
+
+--C'est vite dit, répartit la corneille, mais comment? J'en parlerai à
+ma fiancée apprivoisée, elle saura nous conseiller car il faut bien que
+je te dise qu'une petite fille comme toi ne peut pas entrer là
+régulièrement.
+
+--Si, j'irai, dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis là il sortira
+tout de suite pour venir me chercher.
+
+--Attends-moi là près de l'escalier.
+
+Elle secoua la tête et s'envola.
+
+Il faisait nuit lorsque la corneille revint.
+
+--Kra! Kra! fit-elle. Ma fiancée te fait dire mille choses et voici pour
+toi un petit pain qu'elle a pris à la cuisine. Ils ont assez de pain
+là-dedans et tu dois avoir faim. Il est impossible que tu entres au
+château--tu n'as pas de chaussures--les gardes en argent et les laquais
+en or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tout de même y
+aller. Ma fiancée connaît un petit escalier dérobé qui conduit à la
+chambre à coucher et elle sait où elle peut en prendre la clé.
+
+Alors la corneille et Gerda s'en allèrent dans le jardin, dans les
+grandes allées où les feuilles tombaient l'une après l'autre, puis au
+château où les lumières s'éteignaient l'une après l'autre et la
+corneille conduisit Gerda jusqu'à une petite porte de derrière qui était
+entrebâillée.
+
+Oh! comme le coeur de Gerda battait d'inquiétude et de désir, comme si
+elle faisait quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement
+savoir s'il s'agissait bien de Kay--oui, ce ne pouvait être que lui,
+elle pensait si intensément à ses yeux intelligents, à ses longs
+cheveux, elle le voyait vraiment sourire comme lorsqu'ils étaient à la
+maison sous les roses. Il serait sûrement content de la voir, de savoir
+quel long chemin elle avait fait pour le trouver.
+
+Les voilà dans l'escalier où brûlait une petite lampe sur un buffet; au
+milieu du parquet se tenait la corneille apprivoisée qui tournait la
+tête de tous les côtés et considérait Gerda, laquelle fit une révérence
+comme grand-mère le lui avait appris.
+
+--Mon fiancé m'a dit tant de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la
+corneille apprivoisée, du reste votre curriculum vitae, comme on dit,
+est si touchant. Voulez-vous tenir la lampe, je marcherai devant. Nous
+irons tout droit, ici nous ne rencontrerons personne.
+
+--Il me semble que quelqu'un marche juste derrière nous, dit Gerda.
+Quelque chose passa près d'elle en bruissant, sur les murs glissaient
+des ombres: chevaux aux crinières flottantes et aux jambes fines, jeunes
+chasseurs, cavaliers et cavalières.
+
+--Rêves que tout cela, dit la corneille. Ils viennent seulement orienter
+vers la chasse les rêves de nos princes, nous pourrons d'autant mieux
+les contempler dans leur lit. Mais autre chose: si vous entrez en grâce
+et prenez de l'importance ici, vous montrerez-vous reconnaissante?
+
+--Ne parlons pas de ça, dit la corneille de la forêt.
+
+Ils entrèrent dans la première salle tendue de satin rose à grandes
+fleurs, les rêves les avaient dépassés et couraient si vite que Gerda ne
+put apercevoir les hauts personnages. Les salles se succédaient l'une
+plus belle que l'autre, on en était impressionné... et ils arrivèrent à
+la chambre à coucher.
+
+Le plafond ressemblait à un grand palmier aux feuilles de verre
+précieux, et au milieu du parquet se trouvaient, accrochés à une tige
+d'or, deux lits qui ressemblaient à des lis, l'un était blanc et la
+princesse y était couchée, l'autre était rouge et c'est dans celui-là
+que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle écarta quelques pétales
+rouges et aperçut une nuque brune.
+
+--Oh! c'est Kay! cria-t-elle tout haut en élevant la lampe vers lui.
+
+Les rêves à cheval bruissaient dans la chambre. Il s'éveilla, tourna la
+tête vers elle--et ce n'était pas le petit Kay....
+
+Le prince ne lui ressemblait que par la nuque mais il était jeune et
+beau.
+
+Alors la petite Gerda se mit à pleurer, elle raconta toute son histoire
+et ce que les corneilles avaient fait pour l'aider.
+
+--Pauvre petite, s'exclamèrent le prince et la princesse. Ils louèrent
+grandement les corneilles, déclarant qu'ils n'étaient pas du tout fâchés
+mais qu'elles ne devaient tout de même pas recommencer. Cependant ils
+voulaient leur donner une récompense.
+
+--Voulez-vous voler librement? demanda la princesse, ou voulez-vous
+avoir la charge de corneilles de la cour ayant droit à tous les déchets
+de la cuisine?
+
+Les deux corneilles firent la révérence et demandèrent une charge fixe;
+elles pensaient à leur vieillesse et qu'il est toujours bon d'avoir
+quelque chose de sûr pour ses vieux jours.
+
+Le prince se leva de son lit et permit à Gerda d'y dormir. Il ne pouvait
+vraiment faire plus. Elle joignit ses petites mains et pensa:
+
+«Comme il y a des êtres humains et aussi des animaux qui sont bons!»
+Là-dessus elle ferma les yeux et s'endormit délicieusement.
+
+Tous les rêves voltigèrent à nouveau autour d'elle, cette fois ils
+avaient l'air d'anges du Bon Dieu, ils portaient un petit traîneau sur
+lequel était assis Kay qui saluait. Mais tout ceci n'était que rêve et
+disparut dès qu'elle s'éveilla.
+
+Le lendemain on la vêtit de la tête aux pieds de soie et de velours,
+elle fut invitée à rester au château et à couler des jours heureux mais
+elle demanda seulement une petite voiture attelée d'un cheval et une
+paire de petites bottines, elle voulait repartir de par le monde pour
+retrouver Kay.
+
+On lui donna de petites bottines et un manchon, on l'habilla à ravir et
+au moment de partir un carrosse d'or pur attendait devant la porte. La
+corneille de la forêt, mariée maintenant, les accompagna pendant trois
+lieues, assise à côté de la petite fille car elle ne pouvait supporter
+de rouler à reculons, la deuxième corneille, debout à la porte, battait
+des ailes, souffrant d'un grand mal de tête pour avoir trop mangé depuis
+qu'elle avait obtenu un poste fixe, elle ne pouvait les accompagner. Le
+carrosse était bourré de craquelins sucrés, de fruits et de pains
+d'épice.
+
+--Adieu! Adieu! criaient le prince et la princesse.
+
+Gerda pleurait, la corneille pleurait, les premières lieues passèrent
+ainsi, puis la corneille fit aussi ses adieux et ce fut la plus dure
+séparation. Elle s'envola dans un arbre et battit de ses ailes noires
+aussi longtemps que fut en vue la voiture qui rayonnait comme le soleil
+lui-même.
+
+
+
+
+Cinquième histoire
+
+La petite fille des brigands
+
+
+On roulait à travers la sombre forêt et le carrosse luisait comme un
+flambeau. Des brigands qui se trouvaient là en eurent les yeux blessés,
+ils ne pouvaient le supporter.
+
+--De l'or! de l'or! criaient-ils.
+
+S'élançant à la tête des chevaux, ils massacrèrent les petits
+postillons, le cocher et les valets et tirèrent la petite Gerda hors de
+la voiture.
+
+--Elle est grassouillette, elle est mignonne et nourrie d'amandes, dit
+la vieille brigande qui avait une longue barbe broussailleuse et des
+sourcils qui lui tombaient sur les yeux. C'est joli comme un petit
+agneau gras, ce sera délicieux à manger.
+
+Elle tira son grand couteau et il luisait d'une façon terrifiante.
+
+--Aie! criait en même temps cette mégère.
+
+Sa propre petite fille qu'elle portait sur le dos et qui était sauvage
+et mal élevée à souhait, venait de la mordre à l'oreille.
+
+--Sale petite! fit la mère.
+
+Elle n'eut pas le temps de tuer Gerda, sa petite fille lui dit:
+
+--Elle jouera avec moi, qu'elle me donne son manchon, sa jolie robe et
+je la laisserai coucher dans mon lit.
+
+Elle mordit de nouveau sa mère qui se débattait et se tournait de tous
+les côtés. Les brigands riaient.
+
+--Voyez comme elle danse avec sa petite!
+
+--Je veux monter dans le carrosse, dit la petite fille des brigands.
+
+Et il fallut en passer par où elle voulait, elle était si gâtée et si
+difficile. Elle s'assit auprès de Gerda et la voiture repartit
+par-dessus les souches et les broussailles plus profondément encore dans
+la forêt. La fille des brigands était de la taille de Gerda mais plus
+forte, plus large d'épaules, elle avait le teint sombre et des yeux
+noirs presque tristes. Elle prit Gerda par la taille, disant:
+
+--Ils ne te tueront pas tant que je ne serai pas fâchée avec toi. Tu es
+sûrement une princesse.
+
+--Non, répondit Gerda.
+
+Et elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé et combien elle aimait
+le petit Kay.
+
+La fille des brigands la regardait d'un air sérieux, elle fit un signe
+de la tête.
+
+Elle essuya les yeux de Gerda et mit ses deux mains dans le manchon.
+Qu'il était doux!
+
+Le carrosse s'arrêta, elles étaient au milieu de la cour d'un château de
+brigands, tout lézardé du haut en bas, des corbeaux, des corneilles
+s'envolaient de tous les trous et les grands bouledogues, qui avaient
+chacun l'air capable d'avaler un homme, bondissaient mais n'aboyaient
+pas, cela leur était défendu.
+
+Dans la grande vieille salle noire de suie, brûlait sur le dallage de
+pierres un grand feu, la fumée montait vers le plafond et cherchait une
+issue, une grande marmite de soupe bouillait et sur des broches
+rôtissaient lièvres et lapins.
+
+--Tu vas dormir avec moi et tous mes petits animaux préférés! dit la
+fille des brigands.
+
+Après avoir bu et mangé elles allèrent dans un coin où il y avait de la
+paille et des couvertures. Au-dessus, sur des lattes et des barreaux se
+tenaient une centaine de pigeons qui avaient tous l'air de dormir mais
+ils tournèrent un peu la tête à l'arrivée des fillettes.
+
+--Ils sont tous à moi, dit la petite fille des brigands.
+
+Elle attrapa un des plus proches, le tint par les pattes.
+
+--Embrasse-le! cria-t-elle en le claquant à la figure de Gerda.
+
+--Et voilà toutes les canailles de la forêt, continua-t-elle, en
+montrant une quantité de barreaux masquant un trou très haut dans le
+mur.
+
+--Ce sont les canailles de la forêt, ces deux-là, ils s'envolent tout de
+suite si on ne les enferme pas bien. Et voici le plus chéri, mon vieux
+Bée!
+
+Elle tira par une corne un renne qui portait un anneau de cuivre poli
+autour du cou et qui était attaché.
+
+--Il faut aussi l'avoir à la chaîne celui-là, sans quoi il bondit et
+s'en va. Tous les soirs je lui caresse le cou avec mon couteau aiguisé,
+il en a une peur terrible, ajouta-t-elle.
+
+Elle prit un couteau dans une fente du mur et le fit glisser sur le cou
+du pauvre renne qui ruait, mais la fille des brigands ne faisait qu'en
+rire. Elle entraîna Gerda vers le lit.
+
+--Est-ce que tu le gardes près de toi pour dormir? demanda Gerda.
+
+--Je dors toujours avec un couteau, dit la fille des brigands. On ne
+sait jamais ce qui peut arriver. Mais répète-moi ce que tu me racontais
+de Kay.
+
+Tandis que la petite Gerda racontait, les pigeons de la forêt
+roucoulaient là-haut dans leur cage, les autres pigeons dormaient. La
+fille des brigands dormait et ronflait, une main passée autour du cou de
+Gerda et le couteau dans l'autre, mais Gerda ne put fermer l'oeil, ne
+sachant si elle allait vivre ou mourir.
+
+Alors, les pigeons de la forêt dirent:
+
+--Crouou! Crouou! nous avons vu le petit Kay. Une poule blanche portait
+son traîneau, lui était assis dans celui de la Reine des Neiges, qui
+volait bas au-dessus de la forêt, nous étions dans notre nid, la Reine a
+soufflé sur tous les jeunes et tous sont morts, sauf nous deux. Crouou!
+Crouou!
+
+--Que dites-vous là-haut? cria Gerda. Où la Reine des Neiges est-elle
+partie?
+
+--Elle allait sûrement vers la Laponie où il y a toujours de la neige et
+de la glace. Demande au renne qui est attaché à la corde.
+
+--Il y a de glace et de la neige, c'est agréable et bon, dit le renne.
+Là, on peut sauter, libre, dans les grandes plaines brillantes, c'est là
+que la Reine des Neiges a sa tente d'été, mais son véritable château est
+près du pôle Nord, sur une île appelée Spitzberg.
+
+--Oh! mon Kay, mon petit Kay, soupira Gerda.
+
+--Si tu ne te tiens pas tranquille, dit la fille des brigands à demi
+réveillée, je te plante le couteau dans le ventre.
+
+Au matin Gerda raconta à la fillette ce que les pigeons, le renne, lui
+avaient dit et la fille des brigands avait un air très sérieux, elle
+disait:
+
+--Ça m'est égal! ça m'est égal!
+
+--Sais-tu où est la Laponie? demanda-t-elle au renne.
+
+--Qui pourrait le savoir mieux que moi, répondit l'animal dont les yeux
+étincelèrent. C'est là que je suis né, que j'ai joué et bondi sur les
+champs enneigés.
+
+--Écoute, dit la fille des brigands à Gerda, tu vois que maintenant tous
+les hommes sont partis, la mère est toujours là et elle restera, mais
+bientôt elle va se mettre à boire à même cette grande bouteille là-bas
+et elle se paiera ensuite un petit somme supplémentaire--alors je ferai
+quelque chose pour toi.
+
+Lorsque la mère eut bu la bouteille et se fut rendormie, la fille des
+brigands alla vers le renne et lui dit:
+
+--Cela m'aurait amusé de te chatouiller encore souvent le cou avec mon
+couteau aiguisé car tu es si amusant quand tu as peur, mais tant pis, je
+vais te détacher et t'aider à sortir pour que tu puisses courir jusqu'en
+Laponie mais il faudra prendre tes jambes à ton cou et m'apporter cette
+petite fille au château de la Reine des Neiges où est son camarade de
+jeu. Tu as sûrement entendu ce qu'elle a raconté, elle parlait assez
+fort et tu es toujours à écouter.
+
+Le renne sauta en l'air de joie. La fille des brigands souleva Gerda et
+prit la précaution de l'attacher fermement sur le dos de la bête, elle
+la fit même asseoir sur un petit coussin.
+
+--Ça m'est égal, dit-elle. Prends tes bottines fourrées car il fera
+froid, mais le manchon je le garde, il est trop joli. Et comme je ne
+veux pas que tu aies froid, voilà les immense moufles de ma mère, elles
+te monteront jusqu'au coude, fourre-moi tes mains là-dedans. Et voilà,
+par les mains tu ressembles à mon affreuse mère.
+
+Gerda pleurait de joie.
+
+--Assez de pleurnicheries, je n'aime pas ça, tu devrais avoir l'air
+contente au contraire, voilà deux pains et un jambon, tu ne souffriras
+pas de la faim.
+
+Elle attacha les deux choses sur le renne, ouvrit la porte, enferma les
+grands chiens, puis elle coupa avec son couteau la corde du renne et lui
+dit:
+
+--Va maintenant, cours, mais fais bien attention à la petite fille.
+
+Gerda tendit ses mains gantées des immenses moufles vers la fille des
+brigands pour dire adieu et le renne détala par-dessus les buissons et
+les souches, à travers la grande forêt par les marais et par la steppe,
+il courait tant qu'il pouvait. Les loups hurlaient, les corbeaux
+croassaient. Le ciel faisait pfut! pfut! comme s'il éternuait rouge.
+
+--C'est la chère vieille aurore boréale, dit le renne, regarde cette
+lumière!
+
+Et il courait, il courait, de jour et de nuit.
+
+On mangea les pains, et le jambon aussi. Et ils arrivèrent en Laponie.
+
+
+
+
+Sixième histoire
+
+La femme lapone et la finnoise
+
+
+Ils s'arrêtèrent près d'une petite maison très misérable, le toit
+descendait jusqu'à terre et la porte était si basse que la famille
+devait ramper sur le ventre pour y entrer. Il n'y avait personne au
+logis qu'une vieille femme lapone qui faisait cuire du poisson sur une
+lampe à huile de foie de morue. Le renne lui raconta toute l'histoire de
+Gerda, mais d'abord la sienne qui semblait être beaucoup plus importante
+et Gerda était si transie de froid qu'elle ne pouvait pas parler.
+
+--Hélas! pauvres de vous, s'écria la femme, vous avez encore beaucoup à
+courir, au moins cent lieues encore pour atteindre le Finmark, c'est là
+qu'est la maison de campagne de la Reine des Neiges, et les aurores
+boréales s'y allument chaque soir. Je vais vous écrire un mot sur un
+morceau de morue, je n'ai pas de papier, et vous le porterez à la femme
+finnoise là-haut, elle vous renseignera mieux que moi.
+
+Lorsque Gerda fut un peu réchauffée, quand elle eut bu et mangé, la
+femme lapone écrivit quelques mots sur un morceau de morue séchée,
+recommanda à Gerda d'y faire bien attention, attacha de nouveau la
+petite fille sur le renne--et en route! Pfut! pfut! entendait-on dans
+l'air, la plus jolie lumière bleue brûlait là-haut.
+
+Ils arrivèrent au Finmark et frappèrent à la cheminée de la finnoise car
+là il n'y avait même pas de porte.
+
+Quelle chaleur dans cette maison! la Finnoise y était presque nue,
+petite et malpropre. Elle défit rapidement les vêtements de Gerda, lui
+enleva les moufles et les bottines pour qu'elle n'ait pas trop chaud,
+mit un morceau de glace sur la tête du renne et commença à lire ce qui
+était écrit sur la morue séchée. Elle lut et relut trois fois, ensuite,
+comme elle le savait par coeur, elle mit le morceau de poisson à cuire
+dans la marmite, c'était bon à manger et elle ne gaspillait jamais rien.
+
+Le renne raconta d'abord sa propre histoire puis celle de Gerda. La
+Finnoise clignait de ses yeux intelligents mais ne disait rien.
+
+--Tu es très remarquable, dit le renne, je sais que tu peux attacher
+tous les vents du monde avec un simple fil à coudre, si le marin défait
+un noeud il a bon vent. S'il défait un second noeud, il vente fort, et
+s'il défait le troisième et le quatrième, la tempête est si terrible que
+les arbres des forêts sont renversés. Ne veux-tu pas donner à cette
+petite fille un breuvage qui lui assure la force de douze hommes et lui
+permette de vaincre la Reine des Neiges?
+
+--La force de douze hommes, dit la Finnoise, oui, ça suffira bien.
+
+Elle alla vers une tablette, y prit une grande peau roulée, la déroula.
+D'étranges lettres y étaient gravées, la Finnoise les lisait et des
+gouttes de sueur tombaient de son front.
+
+Le renne la pria encore si fort pour Gerda et la petite la regarda avec
+des yeux si suppliants, si pleins de larmes que la Finnoise se remit à
+cligner des siens. Elle attira le renne dans un coin et lui murmura
+quelque chose tout en lui mettant de la glace fraîche sur la tête.
+
+--Le petit Kay est en effet chez la Reine des Neiges et il y est
+parfaitement heureux, il pense qu'il se trouve là dans le lieu le
+meilleur du monde, mais tout ceci vient de ce qu'il a reçu un éclat de
+verre dans le coeur et une poussière de verre dans l'oeil, il faut que
+ce verre soit extirpé sinon il ne deviendra jamais un homme et la Reine
+des Neiges conservera son pouvoir sur lui.
+
+--Mais ne peux-tu faire prendre à Gerda un breuvage qui lui donnerait un
+pouvoir magique sur tout cela?
+
+--Je ne peux pas lui donner un pouvoir plus grand que celui qu'elle a
+déjà. Ne vois-tu pas comme il est grand, ne vois-tu pas comme les hommes
+et les animaux sont forcés de la servir, comment pieds nus elle a réussi
+à parcourir le monde? Ce n'est pas par nous qu'elle peut gagner son
+pouvoir qui réside dans son coeur d'enfant innocente et gentille. Si
+elle ne peut pas par elle-même entrer chez la Reine des Neiges et
+arracher les morceaux de verre du coeur et des yeux de Kay, nous, nous
+ne pouvons l'aider.
+
+Le jardin de la Reine commence à deux lieues d'ici, conduis la petite
+fille jusque-là, fais-la descendre près du buisson qui, dans la neige,
+porte des baies rouges, ne tiens pas de parlotes inutiles et reviens au
+plus vite.
+
+Ensuite la femme finnoise souleva Gerda et la replaça sur le dos du
+renne qui repartit à toute allure.
+
+--Oh! Je n'ai pas mes bottines, je n'ai pas mes moufles, criait la
+petite Gerda, s'en apercevant dans le froid cuisant.
+
+Le renne n'osait pas s'arrêter, il courait, il courait.... Enfin il
+arriva au grand buisson qui portait des baies rouges, là il mit Gerda à
+terre, l'embrassa sur la bouche. De grandes larmes brillantes roulaient
+le long des joues de l'animal et il se remit à courir, aussi vite que
+possible pour s'en retourner.
+
+Et voilà! la pauvre Gerda, sans chaussures, sans gants, dans le terrible
+froid du Finmark.
+
+Elle se mit à courir en avant aussi vite que possible mais un régiment
+de flocons de neige venaient à sa rencontre, ils ne tombaient pas du
+ciel qui était parfaitement clair et où brillait l'aurore boréale, ils
+couraient sur la terre et à mesure qu'ils s'approchaient, ils devenaient
+de plus en plus grands. Gerda se rappelait combien ils étaient grands et
+bien faits le jour où elle les avait regardés à travers la loupe, mais
+ici ils étaient encore bien plus grands, effrayants, vivants, l'avant
+garde de la Reine des Neiges. Ils prenaient les formes les plus
+bizarres, quelques uns avaient l'air de grands hérissons affreux,
+d'autres semblaient des noeuds de serpents avançant leurs têtes,
+d'autres ressemblaient à de gros petits ours au poil luisant. Ils
+étaient tous d'une éclatante blancheur.
+
+Alors la petite Gerda se mit à dire sa prière. Le froid était si intense
+que son haleine sortait de sa bouche comme une vraie fumée, cette
+haleine devint de plus en plus dense et se transforma en petits anges
+lumineux qui grandissaient de plus en plus en touchant la terre, ils
+avaient tous des casques sur la tête, une lance et un bouclier dans les
+mains, ils étaient de plus en plus nombreux. Lorsque Gerda eut fini sa
+prière ils formaient une légion autour d'elle. Ils combattaient de leurs
+lances les flocons de neige et les faisaient éclater en mille morceaux
+et la petite Gerda s'avança d'un pas assuré, intrépide. Les anges lui
+tapotaient les pieds et les mains, elle ne sentait plus le froid et
+marchait rapidement vers le château.
+
+Maintenant il nous faut d'abord voir comment était Kay. Il ne pensait
+absolument pas à la petite Gerda, et encore moins qu'elle pût être là,
+devant le château.
+
+
+
+
+Septième histoire
+
+Ce qui s'était passe au château de la reine des neiges et ce qui eut
+lieu par la suite
+
+
+Les murs du château étaient faits de neige pulvérisée, les fenêtres et
+les portes de vents coupants, il y avait plus de cent salles formées par
+des tourbillons de neige. La plus grande s'étendait sur plusieurs
+lieues, toutes étaient éclairées de magnifiques aurores boréales, elles
+étaient grandes, vides, glacialement froides et étincelantes.
+
+Aucune gaieté ici, pas le plus petit bal d'ours où le vent aurait pu
+souffler et les ours blancs marcher sur leurs pattes de derrière en
+prenant des airs distingués. Pas la moindre partie de cartes amenant des
+disputes et des coups, pas la moindre invitation au café de ces
+demoiselles les renardes blanches, les salons de la Reine des Neiges
+étaient vides, grands et glacés. Les aurores boréales luisaient si
+vivement et si exactement que l'on pouvait prévoir le moment où elles
+seraient à leur apogée et celui où, au contraire, elles seraient à leur
+décrue la plus marquée. Au milieu de ces salles neigeuses, vides et sans
+fin, il y avait un lac gelé dont la glace était brisée en mille
+morceaux, mais en morceaux si identiques les uns aux autres que c'était
+une véritable merveille. Au centre trônait la Reine des Neiges quand
+elle était à la maison. Elle disait qu'elle siégerait là sur le miroir
+de la raison, l'unique et le meilleur au monde.
+
+Le petit Kay était bleu de froid, même presque noir, mais il ne le
+remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlevé la possibilité de
+sentir le frisson du froid et son coeur était un bloc de glace--ou tout
+comme. Il cherchait à droite et à gauche quelques morceaux de glace
+plats et coupants qu'il disposait de mille manières, il voulait obtenir
+quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image
+en assemblant de petites plaques de bois découpées (ce que nous appelons
+jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus
+compliquées, ce qu'il appelait le «jeu de glace de la raison» qui
+prenait à ses yeux une très grande importance, par suite de l'éclat de
+verre qu'il avait dans l'oeil. Il formait avec ces morceaux de glace un
+mot mais n'arrivait jamais à obtenir le mot exact qu'il aurait voulu, le
+mot «Éternité». La Reine des Neiges lui avait dit:
+
+--Si tu arrives à former ce mot, tu deviendras ton propre maître, je
+t'offrirai le monde entier et une paire de nouveaux patins. Mais il n'y
+arrivait pas....
+
+--Maintenant je vais m'envoler vers les pays chauds, dit la Reine, je
+veux jeter un coup d'oeil dans les marmites noires.
+
+Elle parlait des volcans qui crachent le feu, l'Etna et le Vésuve.
+
+--Je vais les blanchir; un peu de neige, cela fait partie du voyage et
+fait très bon effet sur les citronniers et la vigne.
+
+Elle s'envola et Kay resta seul dans les immenses salles vides. Il
+regardait les morceaux de glace et réfléchissait, il réfléchissait si
+intensément que tout craquait en lui, assis là raide, immobile, on
+aurait pu le croire mort, gelé.
+
+Et c'est à ce moment que la petite Gerda entra dans le château par le
+grand portail fait de vents aigus. Elle récita sa prière du soir et le
+vent s'apaisa comme s'il allait s'endormir. Elle entra dans la grande
+salle vide et glacée.... Alors elle vit Kay, elle le reconnut, elle lui
+sauta au cou, le tint serré contre elle et elle criait:
+
+--Kay! mon gentil petit Kay! je te retrouve enfin.
+
+Mais lui restait immobile, raide et froid--alors Gerda pleura de chaudes
+larmes qui tombèrent sur la poitrine du petit garçon, pénétrèrent
+jusqu'à son coeur, firent fondre le bloc de glace, entraînant l'éclat de
+verre qui se trouvait là.
+
+Il la regarda, elle chantait le psaume:
+
+ _Les roses poussent dans les vallées_
+ _Où l'enfant Jésus vient nous parler._
+
+Alors Kay éclata en sanglots. Il pleura si fort que la poussière de
+glace coula hors de son oeil. Il reconnut Gerda et cria débordant de
+joie:
+
+--Gerda, chère petite Gerda, où es-tu restée si longtemps? Ou ai-je été
+moi-même? Il regarda alentour.
+
+--Qu'il fait froid ici, que tout est vide et grand.
+
+Il se serrait contre sa petite amie qui riait et pleurait de joie. Un
+infini bonheur s'épanouissait, les morceaux de glace eux-mêmes dansaient
+de plaisir, et lorsque les enfants s'arrêtèrent, fatigués, ils formaient
+justement le mot que la Reine des Neiges avait dit à Kay de composer:
+«Éternité». Il devenait donc son propre maître, elle devait lui donner
+le monde et une paire de patins neufs.
+
+Gerda lui baisa les joues et elles devinrent roses, elle baisa ses yeux
+et ils brillèrent comme les siens, elle baisa ses mains et ses pieds et
+il redevint sain et fort. La Reine des Neiges pouvait rentrer, la lettre
+de franchise de Kay était là écrite dans les morceaux de glace
+étincelants: Éternité....
+
+Alors les deux enfants se prirent par la main et sortirent du grand
+château. Ils parlaient de grand-mère et des rosiers sur le toit, les
+vents s'apaisaient, le soleil se montrait. Ils atteignirent le buisson
+aux baies rouges, le renne était là et les attendait. Il avait avec lui
+une jeune femelle dont le pis était plein, elle donna aux enfants son
+lait chaud et les baisa sur la bouche.
+
+Les deux animaux portèrent Kay et Gerda d'abord chez la femme finnoise
+où ils se réchauffèrent dans sa chambre, et qui leur donna des
+indications pour le voyage de retour, puis chez la femme lapone qui leur
+avait cousu des vêtements neufs et avait préparé son traîneau.
+
+Les deux rennes bondissaient à côté d'eux tandis qu'ils glissaient sur
+le traîneau, ils les accompagnèrent jusqu'à la frontière du pays où se
+montraient les premières verdures: là ils firent leurs adieux aux rennes
+et à la femme lapone.
+
+--Adieu! Adieu! dirent-ils tous.
+
+Les premiers petits oiseaux se mirent à gazouiller, la forêt était
+pleine de pousses vertes. Et voilà que s'avançait vers eux sur un
+magnifique cheval que Gerda reconnut aussitôt (il avait été attelé
+devant le carrosse d'or), s'avançait vers eux une jeune fille portant un
+bonnet rouge et tenant des pistolets devant elle, c'était la petite
+fille des brigands qui s'ennuyait à la maison et voulait voyager,
+d'abord vers le nord, ensuite ailleurs si le nord ne lui plaisait pas.
+
+--Tu t'y entends à faire trotter le monde, dit-elle au petit Kay, je me
+demande si tu vaux la peine qu'on coure au bout du monde pour te
+chercher.
+
+Gerda lui caressa les joues et demanda des nouvelles du prince et de la
+princesse.
+
+--Ils sont partis à l'étranger, dit la fille des brigands.
+
+--Et la corneille? demanda Gerda.
+
+--La corneille est morte, répondit-elle. Sa chérie apprivoisée est veuve
+et porte un bout de laine noire à la patte, elle se plaint
+lamentablement, quelle bêtise! Mais raconte-moi ce qui t'est arrivé et
+comment tu l'as retrouvé?
+
+Gerda et Kay racontaient tous les deux en même temps.
+
+--Et patati, et patata, dit la fille des brigands, elle leur serra la
+main à tous les deux et promit, si elle traversait leur ville, d'aller
+leur rendre visite... et puis elle partit dans le vaste monde.
+
+Kay et Gerda allaient la main dans la main et tandis qu'ils marchaient,
+un printemps délicieux plein de fleurs et de verdure les enveloppait.
+Les cloches sonnaient, ils reconnaissaient les hautes tours, la grande
+ville où ils habitaient. Il allèrent à la porte de grand-mère, montèrent
+l'escalier, entrèrent dans la chambre où tout était à la même place
+qu'autrefois. La pendule faisait tic-tac, les aiguilles tournaient, mais
+en passant la porte, ils s'aperçurent qu'ils étaient devenus des grandes
+personnes.
+
+Les rosiers dans la gouttière étendaient leurs fleurs à travers les
+fenêtres ouvertes. Leurs petites chaises d'enfants étaient là. Kay et
+Gerda s'assirent chacun sur la sienne en se tenant toujours la main, ils
+avaient oublié, comme on oublie un rêve pénible, les splendeurs vides du
+château de la Reine des Neiges. Grand-mère était assise dans le clair
+soleil de Dieu et lisait la Bible à voix haute: «Si vous n'êtes pas
+semblables à des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.»
+
+Kay et Gerda se regardèrent dans les yeux et comprirent d'un coup le
+vieux psaume:
+
+ _Les roses poussent dans les vallées_
+ _Où l'enfant Jésus vient nous parler._
+
+Ils étaient assis là, tous deux, adultes et cependant enfants, enfants
+par le coeur....
+
+C'était l'été, le doux été béni.
+
+
+
+
+Une rose de la tombe d'Homère
+
+
+Dans tous les chants d'Orient on parle de l'amour du rossignol pour la
+rose. Dans les nuits silencieuses, le troubadour ailé chante sa sérénade
+à la fleur suave.
+
+Non loin de Smyrne, sous les hauts platanes, là où le marchand pousse
+ses chameaux chargés de marchandises qui lèvent fièrement leurs longs
+cous et foulent maladroitement la terre sacrée, j'ai vu une haie de
+rosiers en fleurs. Des pigeons sauvages volaient entre les branches des
+hauts arbres et leurs ailes scintillaient dans les rayons de soleil
+comme si elles étaient nacrées.
+
+Une rose de la haie vivante était la plus belle de toutes, et c'est à
+elle que le rossignol chanta sa douleur. Mais la rose se tut, pas une
+seule goutte de rosée en guise de larme de compassion ne glissa sur ses
+pétales, elle se pencha seulement sur quelques grandes pierres.
+
+--Ci-gît le plus grand chanteur de ce monde, dit la rose. Au-dessus de
+sa tombe je veux répandre mon parfum, et sur sa tombe je veux étaler mes
+pétales quand la tempête me les arrachera. Le chanteur de l'Iliade est
+devenu poussière de cette terre où je suis née. Moi, rose de la tombe
+d'Homère, suis trop sacrée pour fleurir pour n'importe quel pauvre
+rossignol.
+
+Et le rossignol chanta à en mourir.
+
+Le chamelier arriva avec ses chameaux chargés et ses esclaves noirs. Son
+jeune fils trouva l'oiseau mort et enterra le petit chanteur dans la
+tombe du grand Homère; et la rose frissonna dans le vent. Le soir, la
+rose s'épanouit comme jamais et elle rêva que c'était un beau jour
+ensoleillé. Puis un groupe de Francs, en pèlerinage à la tombe d'Homère,
+s'approcha. Il y avait parmi eux un chanteur du nord, du pays du
+brouillard et des aurores boréales. Il cueillit la rose, l'inséra dans
+son livre et l'emporta ainsi sur un autre continent, dans son pays
+lointain. La rose fana de chagrin et demeura aplatie dans le livre.
+Lorsque le chanteur revint chez lui, il ouvrit le livre et dit: Voici
+une rose de la tombe d'Homère.
+
+Tel fut le rêve de la petite rose lorsqu'elle s'éveilla et tressaillit
+de froid. Des gouttes de rosée tombèrent de ses pétales et, lorsque le
+soleil se leva, elle s'épanouit comme jamais auparavant. Les journées
+torrides étaient là, puisqu'elle était dans son Asie natale. Soudain,
+des pas résonnèrent, les Francs étrangers qu'elle avait vus dans son
+rêve arrivaient, et parmi eux le poète du nord. Il cueillit la rose,
+l'embrassa et l'emporta avec lui dans son pays du brouillard et des
+aurores boréales.
+
+Telle une momie la fleur morte repose désormais dans son Iliade et comme
+dans un rêve elle entend le poète dire lorsqu'il ouvre le livre: Voici
+une rose de la tombe d'Homère.
+
+
+
+
+Le rossignol et l'Empereur
+
+
+En Chine, vous le savez déjà, l'empereur est un Chinois, et tous ses
+sujets sont des Chinois. Cette histoire s'est passée il y a bien des
+années, et c'est pourquoi il vaut la peine de l'écouter, avant qu'elle
+ne tombe dans l'oublie.
+
+Le château de l'empereur était le château plus magnifique du monde. Il
+était entièrement fait de la plus fine porcelaine, si coûteuse, si
+cassante et fragile au toucher qu'on devait y faire très attention. Dans
+le jardin, on pouvait voir les fleurs les plus merveilleuses; et afin
+que personne ne puisse passer sans les remarquer, on avait attaché aux
+plus belles d'entre-elles des clochettes d'argent qui tintaient
+délicatement. Vraiment, tout était magnifique dans le jardin de
+l'empereur, et ce jardin s'étendait si loin, que même le jardinier n'en
+connaissait pas la fin. En marchant toujours plus loin, on arrivait à
+une merveilleuse forêt, où il y avait de grands arbres et des lacs
+profonds. Et cette forêt s'étendait elle-même jusqu'à la mer, bleue et
+profonde. De gros navires pouvaient voguer jusque sous les branches où
+vivait un rossignol. Il chantait si divinement que même le pauvre
+pêcheur, qui avait tant d'autres choses à faire, ne pouvait s'empêcher
+de s'arrêter et de l'écouter lorsqu'il sortait la nuit pour retirer ses
+filets.»Mon Dieu! Comme c'est beau!», disait-il. Mais comme il devait
+s'occuper de ses filets, il oubliait l'oiseau. Les nuits suivantes,
+quand le rossignol se remettait à chanter, le pêcheur redisait à chaque
+fois: «Mon Dieu! Comme c'est beau!»
+
+Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l'empereur et
+s'émerveillaient devant le château et son jardin; mais lorsqu'ils
+finissaient par entendre le Rossignol, ils disaient tous: «Voilà ce qui
+est le plus beau!» Lorsqu'ils revenaient chez eux, les voyageurs
+racontaient ce qu'ils avaient vu et les érudits écrivaient beaucoup de
+livres à propos de la ville, du château et du jardin. Mais ils
+n'oubliaient pas le rossignol: il recevait les plus belles louanges et
+ceux qui étaient poètes réservaient leurs plus beaux vers pour ce
+rossignol qui vivaient dans la forêt, tout près de la mer.
+
+Les livres se répandirent partout dans le monde, et quelques-uns
+parvinrent un jour à l'empereur. Celui-ci s'assit dans son trône d'or,
+lu, et lu encore. À chaque instant, il hochait la tête, car il se
+réjouissait à la lecture des éloges qu'on faisait sur la ville, le
+château et le jardin.»Mais le rossignol est vraiment le plus beau de
+tout!», y était-il écrit.
+
+«Quoi?», s'exclama l'empereur.»Mais je ne connais pas ce rossignol! Y
+a-t-il un tel oiseau dans mon royaume, et même dans mon jardin? Je n'en
+ai jamais entendu parler!»
+
+Il appela donc son chancelier. Celui-ci était tellement hautain que,
+lorsque quelqu'un d'un rang moins élevé osait lui parler ou lui poser
+une question, il ne répondait rien d'autre que: «P!» Ce qui ne voulait
+rien dire du tout.
+
+«Il semble y avoir ici un oiseau de plus remarquables qui s'appellerait
+Rossignol!», dit l'empereur.»On dit que c'est ce qu'il y de plus beau
+dans mon grand royaume; alors pourquoi ne m'a-t-on rien dit à ce sujet?»
+«Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant», dit le chancelier.»Il
+ne s'est jamais présenté à la cour!»
+
+«Je veux qu'il vienne ici ce soir et qu'il chante pour moi!», dit
+l'empereur.»Le monde entier sait ce que je possède, alors que moi-même,
+je n'en sais rien!»
+
+«Je n'ai jamais entendu parler de lui auparavant», redit le
+chancelier.»Je vais le chercher, je vais le trouver!»
+
+Mais où donc le chercher? Le chancelier parcourut tous les escaliers de
+haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux
+qu'il rencontra n'avait entendu parler du rossignol. Le chancelier
+retourna auprès de l'empereur et lui dit que ce qui était écrit dans le
+livre devait sûrement n'être qu'une fabulation.»Votre Majesté Impériale
+ne devrait pas croire tout ce qu'elle lit; il ne s'agit là que de
+poésie!»
+
+«Mais le livre dans lequel j'ai lu cela, dit l'empereur, m'a été expédié
+par le plus grand Empereur du Japon; ainsi ce ne peut pas être une
+fausseté. Je veux entendre le rossignol; il doit être ici ce soir! Il a
+ma plus haute considération. Et s'il ne vient pas, je ferai piétiner le
+corps de tous les gens de la cour après le repas du soir.»
+
+«Tsing-pe!», dit le chancelier, qui s'empressa de parcourir de nouveau
+tous les escaliers de haut en bas et d'arpenter encore les salles et les
+couloirs. La moitié des gens de la cour alla avec lui, car l'idée de se
+faire piétiner le corps ne leur plaisaient guère. Ils s'enquirent du
+remarquable rossignol qui était connu du monde entier, mais inconnu à la
+cour.
+
+Finalement, ils rencontrèrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle
+dit: «Mon Dieu, Rossignol? Oui, je le connais. Il chante si bien! Chaque
+soir, j'ai la permission d'apporter à ma pauvre mère malade quelques
+restes de table; elle habite en bas, sur la rive. Et lorsque j'en
+reviens, fatiguée, et que je me repose dans la forêt, j'entends
+Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux; c'est comme si ma
+mère m'embrassait!»
+
+«Petite cuisinière, dit le chancelier, je te procurerai un poste
+permanent aux cuisines et t'autoriserai à t'occuper des repas de
+l'empereur, si tu nous conduis auprès de Rossignol; il doit chanter ce
+soir.»
+
+Alors, ils partirent dans la forêt, là où Rossignol avait l'habitude de
+chanter; la moitié des gens de la cour suivit. Tandis qu'ils allaient
+bon train, une vache se mit à meugler.
+
+«Oh!», dit un hobereau.»Maintenant, nous l'avons trouvé; il y a là une
+remarquable vigueur pour un si petit animal! Je l'ai sûrement déjà
+entendu!»
+
+«Non, dit la petite cuisinière, ce sont des vaches qui meuglent. Nous
+sommes encore loin de l'endroit où il chante.»
+
+Puis, les grenouilles croassèrent dans les marais.»Merveilleux!»,
+s'exclama le prévôt du château.»Là, je l'entends; cela ressemble
+justement à de petites cloches de temples.»
+
+«Non, ce sont des grenouilles!», dit la petite cuisinière.»Mais je pense
+que bientôt nous allons l'entendre!» À ce moment, Rossignol se mit à
+chanter.
+
+«C'est lui, dit la petite fille. Écoutez! Écoutez! Il est là!» Elle
+montra un petit oiseau gris qui se tenait en haut dans les branches.
+
+«Est-ce possible?», dit le chancelier.»Je ne l'aurais jamais imaginé
+avec une apparence aussi simple. Il aura sûrement perdu ses couleurs à
+force de se faire regarder par tant de gens!»
+
+«Petit Rossignol, cria la petite cuisinière, notre gracieux Empereur
+aimerait que tu chantes devant lui!»
+
+«Avec le plus grand plaisir», répondit Rossignol. Il chanta et ce fut un
+vrai bonheur.»C'est tout à fait comme des clochettes de verre!», dit le
+chancelier.»Et voyez comme sa petite gorge travaille fort! C'est
+étonnant que nous ne l'ayons pas aperçu avant; il fera grande impression
+à la cour!» «Dois-je chanter encore pour l'Empereur?», demanda
+Rossignol, croyant que l'empereur était aussi présent.
+
+«Mon excellent petit Rossignol, dit le chancelier, j'ai le grand plaisir
+de vous inviter à une fête ce soir au palais, où vous charmerez sa
+Gracieuse Majesté Impériale de votre merveilleux chant!»
+
+«Mon chant s'entend mieux dans la nature!», dit Rossignol, mais il les
+accompagna volontiers, sachant que c'était le souhait de l'empereur.
+
+Au château, tout fut nettoyé; les murs et les planchers, faits de
+porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d'or. Les
+fleurs les plus magnifiques, celles qui pouvaient tinter, furent placées
+dans les couloirs. Et comme il y avait là des courants d'air, toutes les
+clochettes tintaient en même temps, de telle sorte qu'on ne pouvait même
+plus s'entendre parler.
+
+Au milieu de la grande salle où l'empereur était assis, on avait placé
+un perchoir d'or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour
+était là; et la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinière
+de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrière la porte.
+Tous avaient revêtu leurs plus beaux atours et regardaient le petit
+oiseau gris, auquel l'empereur fit un signe.
+
+Le rossignol chanta si magnifiquement, que l'empereur en eut les larmes
+aux yeux. Les larmes lui coulèrent sur les joues et le rossignol chanta
+encore plus merveilleusement; cela allait droit au coeur. L'empereur fut
+ébloui et déclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle
+d'or. Le Rossignol l'en remercia, mais répondit qu'il avait déjà été
+récompensé: «J'ai vu les larmes dans les yeux de l'Empereur et c'est
+pour moi le plus grand des trésors! Oui! J'ai été largement récompensé!»
+Là-dessus, il recommença à chanter de sa voix douce et magnifique.
+
+«C'est la plus adorable voix que nous connaissons!», dirent les dames
+tout autour. Puis, se prenant pour des rossignols, elles se mirent de
+l'eau dans la bouche de manière à pouvoir chanter lorsqu'elles parlaient
+à quelqu'un. Les serviteurs et les femmes de chambres montrèrent eux
+aussi qu'ils étaient joyeux; et cela voulait beaucoup dire, car ils
+étaient les plus difficiles à réjouir. Oui, vraiment, Rossignol amenait
+beaucoup de bonheur.
+
+
+
+À partir de là, Rossignol dut rester à la cour, dans sa propre cage,
+avec, comme seule liberté, la permission de sortir et de se promener
+deux fois le jour et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs
+qui le retenaient grâce à des rubans de soie attachés à ses pattes. Il
+n'y avait absolument aucun plaisir à retirer de telles excursions.
+
+Un jour, l'empereur reçut une caisse, sur laquelle était inscrit: «Le
+rossignol».
+
+«Voilà sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau!», dit
+l'empereur. Ce n'était pas un livre, mais plutôt une oeuvre d'art placée
+dans une petite boîte: un rossignol mécanique qui imitait le vrai, mais
+tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitôt qu'on l'eut
+remonté, il entonna l'un des airs que le vrai rossignol chantait,
+agitant la queue et brillant de mille reflets d'or et d'argent. Autour
+de sa gorge, était noué un petit ruban sur lequel était inscrit: «Le
+rossignol de l'Empereur du Japon est bien humble comparé à celui de
+l'Empereur de Chine.»
+
+Tous s'exclamèrent: «C'est magnifique!» Et celui qui avait apporté
+l'oiseau reçu aussitôt le titre de «Suprême Porteur Impérial de
+Rossignol».
+
+«Maintenant, ils doivent chanter ensembles! Comme ce sera plaisant!»
+
+Et ils durent chanter en duo, mais ça n'allait pas. Car tandis que le
+vrai rossignol chantait à sa façon, l'automate, lui, chantait des
+valses.»Ce n'est pas de sa faute!», dit le maestro, «il est
+particulièrement régulier, et tout à fait selon mon école!» Alors
+l'automate dut chanter seul. Il procura autant de joie que le véritable
+et s'avéra plus adorable encore à regarder; il brillait comme des
+bracelets et des épinglettes.
+
+Il chanta le même air trente-trois fois sans se fatiguer; les gens
+auraient bien aimé l'entendre encore, mais l'empereur pensa que ce
+devait être au tour du véritable rossignol de chanter quelque chose.
+Mais où était-il? Personne n'avait remarqué qu'il s'était envolé par la
+fenêtre, en direction de sa forêt verdoyante.
+
+«Mais que se passe-t-il donc?», demanda l'empereur, et tous les
+courtisans grognèrent et se dirent que Rossignol était un animal
+hautement ingrat.»Le meilleur des oiseaux, nous l'avons encore!»,
+dirent-ils, et l'automate dut recommencer à chanter. Bien que ce fût la
+quarante-quatrième fois qu'il jouait le même air, personne ne le savait
+encore par coeur; car c'était un air très difficile. Le maestro fit
+l'éloge de l'oiseau et assura qu'il était mieux que le vrai, non
+seulement grâce à son apparence externe et les nombreux et magnifiques
+diamants dont il était serti, mais aussi grâce à son mécanisme
+intérieur.»Voyez, mon Souverain, Empereur des Empereurs! Avec le vrai
+rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l'automate,
+tout est certain: on peut l'expliquer, le démonter, montrer son
+fonctionnement, voir comment les valses sont réglées, comment elles sont
+jouées et comment elles s'enchaînent!»
+
+«C'est tout à fait notre avis!», dit tout le monde, et le maestro reçu
+la permission de présenter l'oiseau au peuple le dimanche suivant. Le
+peuple devait l'entendre, avait ordonné l'empereur, et il l'entendit. Le
+peuple était en liesse, comme si tous s'étaient enivrés de thé, et tous
+disaient: «Oh!», en pointant le doigt bien haut et en faisant des
+signes. Mais les pauvres pêcheurs, ceux qui avaient déjà entendu le vrai
+rossignol, dirent: «Il chante joliment, les mélodies sont ressemblantes,
+mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi!»
+
+Le vrai rossignol fut banni du pays et de l'empire. L'oiseau mécanique
+eut sa place sur un coussin tout près du lit de l'empereur, et tous les
+cadeaux que ce dernier reçu, or et pierres précieuses, furent posés tout
+autour. L'oiseau fut élevé au titre de «Suprême Rossignol Chanteur
+Impérial» et devint le Numéro Un à la gauche de l'empereur--l'empereur
+considérant que le côté gauche, celui du coeur, était le plus distingué,
+et qu'un empereur avait lui aussi son coeur à gauche. Le maestro rédigea
+une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l'oiseau. C'était très savant, long
+et remplis de mots chinois parmi les plus difficiles; et chacun
+prétendait l'avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un
+idiot et de se faire piétiner le corps.
+
+Une année entière passa. L'empereur, la cour et tout les chinois
+connaissaient par coeur chacun des petits airs chantés par l'automate.
+Mais ce qui leur plaisait le plus, c'est qu'ils pouvaient maintenant
+eux-mêmes chanter avec lui, et c'est ce qu'ils faisaient. Les gens de la
+rue chantaient: «Ziziiz! Kluckkluckkluck!», et l'empereur aussi. Oui,
+c'était vraiment magnifique!
+
+Mais un soir, alors que l'oiseau mécanique chantait à son mieux et que
+l'empereur, étendu dans son lit, l'écoutait, on entendit un «cric»
+venant de l'intérieur; puis quelque chose sauta: «crac!» Les rouages
+s'emballèrent, puis la musique s'arrêta.
+
+L'empereur sauta immédiatement hors du lit et fit appeler son médecin.
+Mais que pouvait-il bien y faire? Alors on amena l'horloger, et après
+beaucoup de discussions et de vérifications, il réussit à remettre
+l'oiseau dans un certain état de marche. Mais il dit que l'oiseau devait
+être ménagé, car les chevilles étaient usées, et qu'il était impossible
+d'en remettre de nouvelles. Quelle tristesse! À partir de là, on ne put
+faire chanter l'automate qu'une fois l'an, ce qui était déjà trop. Mais
+le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant
+que ce serait aussi bien qu'avant; et ce fut aussi bien qu'avant.
+
+Puis, cinq années passèrent, et une grande tristesse s'abattit sur tout
+le pays. L'empereur, qui occupait une grande place dans le coeur de tous
+les chinois, était maintenant malade et devait bientôt mourir. Déjà, un
+nouvel empereur avait été choisi, et le peuple, qui se tenait dehors
+dans la rue, demandait au chancelier comment se portait son vieil
+empereur.
+
+«P!», disait-il en secouant la tête.
+
+L'empereur, froid et blême, gisait dans son grand et magnifique lit.
+Toute la cour le croyait mort, et chacun s'empressa d'aller accueillir
+le nouvel empereur; les serviteurs sortirent pour en discuter et les
+femmes de chambres se rassemblèrent autour d'une tasse de café. Partout
+autour, dans toutes les salles et les couloirs, des draps furent étendus
+sur le sol, afin qu'on ne puisse pas entendre marcher; ainsi, c'était
+très silencieux. Mais l'empereur n'était pas encore mort: il gisait,
+pâle et glacé, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et
+aux passements en or massif. Tout en haut, s'ouvrait une fenêtre par
+laquelle les rayons de lune éclairaient l'empereur et l'oiseau
+mécanique.
+
+Le pauvre empereur pouvait à peine respirer; c'était comme si quelque
+chose ou quelqu'un était assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et
+là, il vit que c'était la Mort. Elle s'était coiffée d'une couronne
+d'or, tenait dans une main le sabre de l'empereur, et dans l'autre, sa
+splendide bannière. De tous les plis du grand rideau de velours
+surgissaient toutes sortes de têtes, au visage parfois laid, parfois
+aimable et doux. C'étaient les bonnes et les mauvaises actions de
+l'empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort était assise sur
+son coeur.
+
+«Te souviens-tu d'elles?», dit la Mort. Puis, elle lui raconta tant de
+ses actions passées, que la sueur en vint à lui couler sur le front.
+
+«Cela je ne l'ai jamais su!», dit l'empereur.»De la musique! De la
+musique! Le gros tambour chinois», cria l'empereur, «pour que je ne
+puisse entendre tout ce qu'elle dit!»
+
+Mais la Mort continua de plus belle, en faisant des signes de tête à
+tout ce qu'elle disait.
+
+«De la musique! De la musique!», criait l'empereur.»Toi, cher petit
+oiseau d'or, chante donc, chante! Je t'ai donné de l'or et des objets de
+grande valeur, j'ai suspendu moi-même mes pantoufles d'or à ton cou;
+chante donc, chante!»
+
+Mais l'oiseau n'en fit rien; il n'y avait personne pour le remonter,
+alors il ne chanta pas. Et la Mort continua à regarder l'empereur avec
+ses grandes orbites vides. Et tout était calme, terriblement calme.
+
+Tout à coup, venant de la fenêtre, on entendit le plus merveilleux des
+chants: c'était le petit rossignol, plein de vie, qui était assis sur
+une branche. Ayant entendu parler de la détresse de l'empereur, il était
+venu lui chanter réconfort et espoir. Et tandis qu'il chantait, les
+visages fantômes s'estompèrent et disparurent, le sang se mit à circuler
+toujours plus vite dans les membres fatigués de l'empereur, et même la
+Mort écouta et dit: «Continue, petit rossignol! Continue!»
+
+«Bien, me donnerais-tu le magnifique sabre d'or? Me donnerais-tu la
+riche bannière? Me donnerais-tu la couronne de l'empereur?»
+
+La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua à
+chanter. Il chanta le tranquille cimetière où poussent les roses
+blanches, où les lilas embaument et où les larmes des survivants
+arrosent l'herbe fraîche. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin,
+puis elle disparut par la fenêtre, comme une brume blanche et froide.
+
+«Merci, merci!» dit l'empereur.»Toi, divin petit oiseau, je te connais
+bien! Je t'ai banni de mon pays et de mon empire, et voilà que tu
+chasses ces mauvais esprits de mon lit, et que tu sors la Mort de mon
+coeur! Comment pourrais-je te récompenser?»
+
+«Tu m'as récompensé!», répondit Rossignol.»J'ai fait couler des larmes
+dans tes yeux, lorsque j'ai chanté la première fois. Cela, je ne
+l'oublierai jamais; ce sont là les joyaux qui réjouissent le coeur d'un
+chanteur. Mais dors maintenant, et reprend des forces; je vais continuer
+à chanter!»
+
+Il chanta, et l'empereur glissa dans un doux sommeil; un sommeil doux et
+réparateur!
+
+Le soleil brillait déjà par la fenêtre lorsque l'empereur se réveilla,
+plus fort et en bonne santé. Aucun de ses serviteurs n'était encore
+venu, car ils croyaient tous qu'il était mort. Mais Rossignol était
+toujours là et il chantait.» Tu resteras toujours auprès de moi! dit
+l'empereur. Tu chanteras seulement lorsqu'il t'en plaira, et je briserai
+l'automate en mille morceaux.»
+
+«Ne fait pas cela», répondit Rossignol.»Il a apporté beaucoup de bien,
+aussi longtemps qu'il a pu; conserve-le comme il est. Je ne peux pas
+nicher ni habiter au château, mais laisse moi venir quand j'en aurai
+l'envie. Le soir, je viendrai m'asseoir à la fenêtre et je chanterai
+devant toi pour tu puisses te réjouir et réfléchir en même temps. Je
+chanterai à propos de bonheur et de la misère, du bien et du mal, de ce
+qui, tout autour de toi, te reste caché. Un petit oiseau chanteur vole
+loin, jusque chez le pauvre pêcheur, sur le toit du paysan, chez celui
+qui se trouve loin de toi et de ta cour. J'aime ton coeur plus que ta
+couronne, même si la couronne a comme une odeur de sainteté autour
+d'elle. Je reviendrai et chanterai pour toi! Mais avant, tu dois me
+promettre!»
+
+«Tout ce que tu voudras!», dit l'empereur. Il se tenait là, dans son
+costume impérial, qu'il venait d'enfiler, et pressait son sabre d'or
+massif sur son coeur.»Je te demande seulement une chose: ne dit à
+personne que tu as un petit oiseau qui te raconte tout; tout ira
+beaucoup mieux ainsi!»
+
+Puis, Rossignol s'envola.
+
+Lorsque les serviteurs entrèrent, croyant constater le décès de leur
+empereur, ils se figèrent, stupéfaits, et l'empereur leur dit:
+«Bonjour!»
+
+
+
+
+Le sapin
+
+
+Là-bas, dans la forêt, il y avait un joli sapin. Il était bien placé, il
+avait du soleil et de l'air; autour de lui poussaient de plus grands
+camarades, pins et sapins. Mais lui était si impatient de grandir qu'il
+ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas même les enfants de paysans
+qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou
+des framboises.
+
+«Oh! si j'étais grand comme les autres, soupirait le petit sapin, je
+pourrais étendre largement ma verdure et, de mon sommet, contempler le
+vaste monde. Les oiseaux bâtiraient leur nid dans mes branches et,
+lorsqu'il y aurait du vent, je pourrais me balancer avec grâce comme
+font ceux qui m'entourent.»
+
+Le soleil ne lui causait aucun plaisir, ni les oiseaux, ni les nuages
+roses qui, matin et soir, naviguaient dans le ciel au-dessus de sa tête.
+
+L'hiver, lorsque la neige étincelante entourait son pied de sa
+blancheur, il arrivait souvent qu'un lièvre bondissait, sautait
+par-dessus le petit arbre--oh! que c'était agaçant! Mais, deux hivers
+ayant passé, quand vint le troisième, le petit arbre était assez grand
+pour que le lièvre fût obligé de le contourner. Oh! pousser, pousser,
+devenir grand et vieux, c'était là, pensait-il, la seule joie au monde.
+
+En automne, les bûcherons venaient et abattaient quelques-uns des plus
+grands arbres. Cela arrivait chaque année et le jeune sapin, qui avait
+atteint une bonne taille, tremblait de crainte, car ces arbres
+magnifiques tombaient à terre dans un fracas de craquements.
+
+Où allaient-ils? Quel devait être leur sort?
+
+Au printemps, lorsque arrivèrent l'hirondelle et la cigogne, le sapin
+leur demanda:
+
+--Savez-vous où on les a conduits? Les avez-vous rencontrés?
+
+Les hirondelles n'en savaient rien, mais la cigogne eut l'air de
+réfléchir, hocha la tête et dit:
+
+--Oui, je crois le savoir, j'ai rencontré beaucoup de navires tout neufs
+en m'envolant vers l'Égypte, sur ces navires il y avait des maîtres-mâts
+superbes, j'ose dire que c'étaient eux, ils sentaient le sapin.
+
+--Oh! si j'étais assez grand pour voler au-dessus de la mer! Comment
+est-ce au juste la mer? À quoi cela ressemble-t-il?
+
+--Euh! c'est difficile à expliquer, répondit la cigogne.
+
+Et elle partit.
+
+--Réjouis-toi de ta jeunesse, dirent les rayons du soleil, réjouis-toi
+de ta fraîcheur, de la jeune vie qui est en toi.
+
+Le vent baisa le jeune arbre, la rosée versa sur lui des larmes, mais il
+ne les comprit pas.
+
+Quand vint l'époque de Noël, de tout jeunes arbres furent abattus,
+n'ayant souvent même pas la taille, ni l'âge de notre sapin, lequel,
+sans trêve ni repos, désirait toujours partir. Ces jeunes arbres étaient
+toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-là, et on
+les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la
+forêt.
+
+--Où vont-ils? demanda le sapin, ils ne sont pas plus grands que moi, il
+y en avait même un beaucoup plus petit. Pourquoi leur a-t-on laissé leur
+verdure?
+
+--Nous le savons, nous le savons, gazouillèrent les moineaux. En bas,
+dans la ville, nous avons regardé à travers les vitres, nous savons où
+la voiture les conduit. Oh! ils arrivent au plus grand scintillement, au
+plus grand honneur que l'on puisse imaginer. À travers les vitres, nous
+les avons vus, plantés au milieu du salon chauffé et garnis de
+ravissants objets, pommes dorées, gâteaux de miel, jouets et des
+centaines de lumières.
+
+--Suis-je destiné à atteindre aussi cette fonction? dit le sapin tout
+enthousiasmé. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer.
+Je me languis ici, que n'est-ce déjà Noël! Je suis aussi grand et
+développé que ceux qui ont été emmenés l'année dernière. Je voudrais
+être déjà sur la charrette et puis dans le salon chauffé, au milieu de
+ce faste. Et, ensuite... il arrive sûrement quelque chose d'encore
+mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous décorer ainsi. Cela doit être
+quelque chose de grandiose et de merveilleux! Mais quoi?... Oh! je
+m'ennuie... je languis....
+
+--Sois heureux d'être avec nous, dirent l'air et la lumière du soleil.
+Réjouis-toi de ta fraîche et libre jeunesse.
+
+Mais le sapin n'arrivait pas à se réjouir. Il grandissait et
+grandissait. Hiver comme été, il était vert, d'un beau vert foncé et les
+gens qui le voyaient s'écriaient: Quel bel arbre!
+
+Avant Noël il fut abattu, le tout premier. La hache trancha d'un coup,
+dans sa moelle; il tomba, poussant un grand soupir, il sentit une
+douleur profonde. Il défaillait et souffrait.
+
+L'arbre ne revint à lui qu'au moment d'être déposé dans la cour avec les
+autres. Il entendit alors un homme dire:
+
+--Celui-ci est superbe, nous le choisissons.
+
+Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportèrent le sapin
+dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et près du grand
+poêle de céramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions
+sur leurs couvercles. Plus loin étaient placés des fauteuils à bascule,
+des canapés de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et
+de jouets! pour un argent fou--du moins à ce que disaient les enfants.
+
+Le sapin fut dressé dans un petit tonneau rempli de sable, mais on ne
+pouvait pas voir que c'était un tonneau parce qu'il était enveloppé
+d'une étoffe verte et posé sur un grand tapis à fleurs! Oh! notre arbre
+était bien ému! Qu'allait-il se passer?
+
+Les domestiques et des jeunes filles commencèrent à le garnir. Ils
+suspendaient aux branches de petits filets découpés dans des papiers
+glacés de couleur, dans chaque filet on mettait quelques fondants, des
+pommes et des noix dorées pendaient aux branches comme si elles y
+avaient poussé, et plus de cent petites bougies rouges, bleues et
+blanches étaient fixées sur les branches. Des poupées qui semblaient
+vivantes--l'arbre n'en avait jamais vu--planaient dans la verdure et
+tout en haut, au sommet, on mit une étoile clinquante de dorure.
+
+C'était splendide, incomparablement magnifique.
+
+--Ce soir, disaient-ils tous, ce soir ce sera beau.
+
+«Oh! pensa le sapin, que je voudrais être ici ce soir quand les bougies
+seront allumées! Que se passera-t-il alors? Les arbres de la forêt
+viendront-ils m'admirer? Les moineaux me regarderont-ils à travers les
+vitres? Vais-je rester ici, ainsi décoré, l'hiver et l'été?»
+
+On alluma les lumières. Quel éclat! Quelle beauté! Un frémissement
+parcourut ses branches de sorte qu'une des bougies y mit le feu: une
+sérieuse flambée.
+
+--Mon Dieu! crièrent les demoiselles en se dépêchant d'éteindre.
+
+Le pauvre arbre n'osait même plus trembler. Quelle torture! Il avait si
+peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il était complètement
+étourdi dans toute sa gloire.... Alors, la porte s'ouvrit à deux
+battants, des enfants en foule se précipitèrent comme s'ils allaient
+renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posément. Les
+enfants s'arrêtaient--un instant seulement--, puis ils se mettaient à
+pousser des cris de joie--quel tapage!--et à danser autour de l'arbre.
+Ensuite, on commença à cueillir les cadeaux l'un après l'autre.
+
+«Qu'est-ce qu'ils font? se demandait le sapin. Qu'est-ce qui va se
+passer?»
+
+Les bougies brûlèrent jusqu'aux branches, on les éteignait à mesure,
+puis les enfants eurent la permission de dépouiller l'arbre
+complètement. Ils se jetèrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en
+craquaient, s'il n'avait été bien attaché au plafond par le ruban qui
+fixait aussi l'étoile, il aurait été renversé.
+
+Les petits tournoyaient dans le salon avec leurs jouets dans les bras,
+personne ne faisait plus attention à notre sapin, si ce n'est la vieille
+bonne d'enfants qui jetait de-ci de-là un coup d'oeil entre les branches
+pour voir si on n'avait pas oublié une figue ou une pomme.
+
+--Une histoire! une histoire! criaient les enfants en entraînant vers
+l'arbre un gros petit homme ventru.
+
+Il s'assit juste sous l'arbre.
+
+--Comme ça, nous sommes dans la verdure et le sapin aura aussi intérêt à
+nous écouter, mais je ne raconterai qu'une histoire. Voulez-vous celle
+d'Ivède-Avède ou celle de Dumpe-le-Ballot qui roula en bas des
+escaliers, mais arriva tout de même à s'asseoir sur un trône et à
+épouser la princesse?
+
+L'homme racontait l'histoire de Dumpe-le-Ballot qui tomba du haut des
+escaliers, gagna tout de même le trône et épousa la princesse. Les
+enfants battaient des mains. Ils voulaient aussi entendre l'histoire
+d'Ivède-Avède, mais ils n'en eurent qu'une. Le sapin se tenait coi et
+écoutait.
+
+«Oui, oui, voilà comment vont les choses dans le monde», pensait-il. Il
+croyait que l'histoire était vraie, parce que l'homme qui la racontait
+était élégant.
+
+--Oui, oui, sait-on jamais! Peut-être tomberai-je aussi du haut des
+escaliers et épouserai-je une princesse!
+
+Il se réjouissait en songeant que le lendemain il serait de nouveau orné
+de lumières et de jouets, d'or et de fruits.
+
+Il resta immobile et songeur toute la nuit.
+
+Au matin, un valet et une femme de chambre entrèrent.
+
+--Voilà la fête qui recommence! pensa l'arbre. Mais ils le traînèrent
+hors de la pièce, en haut des escaliers, au grenier... et là, dans un
+coin sombre, où le jour ne parvenait pas, ils l'abandonnèrent.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? Que vais-je faire ici?
+
+Il s'appuya contre le mur, réfléchissant. Et il eut le temps de beaucoup
+réfléchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vînt
+personne là-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'était que pour
+déposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre
+complètement. L'avait-on donc tout à fait oublié?
+
+«C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et
+couverte de neige. On ne pourrait même pas me planter; c'est sans doute
+pour cela que je dois rester à l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est
+raisonnable, les hommes sont bons! Si seulement il ne faisait pas si
+sombre et si ce n'était si solitaire! Pas le moindre petit lièvre.
+C'était gai, là-bas, dans la forêt, quand sur le tapis de neige le
+lièvre passait en bondissant, oui, même quand il sautait par-dessus moi;
+mais, dans ce temps-là, je n'aimais pas ça. Quelle affreuse solitude,
+ici!»
+
+«Pip! pip!» fit une petite souris en apparaissant au même instant, et
+une autre la suivait. Elles flairèrent le sapin et furetèrent dans ses
+branches.
+
+--Il fait terriblement froid, dit la petite souris. Sans quoi on serait
+bien ici, n'est-ce pas, vieux sapin?
+
+--Je ne suis pas vieux du tout, répondit le sapin. Il en y a beaucoup de
+bien plus vieux que moi.
+
+--D'où viens-tu donc? demanda la souris, et qu'est-ce que tu as à
+raconter?
+
+Elles étaient horriblement curieuses.
+
+--Parle-nous de l'endroit le plus exquis de la terre. Y as-tu été? As-tu
+été dans le garde-manger?
+
+--Je ne connais pas ça, dit l'arbre, mais je connais la forêt où brille
+le soleil, où l'oiseau chante.
+
+Et il parla de son enfance. Les petites souris n'avaient jamais rien
+entendu de semblable. Elles écoutaient de toutes leurs oreilles.
+
+--Tu en as vu des choses! Comme tu as été heureux!
+
+--Moi! dit le sapin en songeant à ce que lui-même racontait. Oui, au
+fond, c'était bien agréable.
+
+Mais, ensuite, il parla du soir de Noël où il avait été garni de gâteaux
+et de lumières.
+
+--Oh! dirent encore les petites souris, comme tu as été heureux, vieux
+sapin.
+
+--Mais je ne suis pas vieux du tout, ce n'est que cet hiver que j'ai
+quitté ma forêt; je suis dans mon plus bel âge, on m'a seulement
+replanté dans un tonneau.
+
+--Comme tu racontes bien, dirent les petites souris.
+
+La nuit suivante, elles amenèrent quatre autres souris pour entendre ce
+que l'arbre racontait et, à mesure que celui-ci parlait, tout lui
+revenait plus exactement.
+
+«C'était vraiment de bons moments, pensait-il. Mais ils peuvent revenir,
+ils peuvent revenir! Dumpe-le-Ballot est tombé du haut des escaliers,
+mais il a tout de même eu la princesse; peut-être en aurai-je une
+aussi.»
+
+Il se souvenait d'un petit bouleau qui poussait là-bas, dans la forêt,
+et qui avait été pour lui une véritable petite princesse.
+
+--Qui est Dumpe-le-Ballot? demandèrent les petites souris.
+
+Alors le sapin raconta toute l'histoire, il se souvenait de chaque mot;
+un peu plus, les petites souris grimpaient jusqu'en haut de l'arbre, de
+plaisir.
+
+La nuit suivante, les souris étaient plus nombreuses encore, et le
+dimanche il vint même deux rats, mais ils déclarèrent que le conte
+n'était pas amusant du tout, ce qui fit de la peine aux petites souris;
+de ce fait, elles-mêmes l'apprécièrent moins.
+
+--Eh bien, merci, dirent les rats en rentrant chez eux. Les souris
+finirent par s'en aller aussi, et le sapin soupirait.
+
+--C'était un vrai plaisir d'avoir autour de moi ces petites souris
+agiles, à écouter ce que je racontais. C'est fini, ça aussi, mais
+maintenant, je saurai goûter les plaisirs quand on me ressortira. Mais
+quand?
+
+Ce fut un matin, des gens arrivèrent et remuèrent tout dans le grenier.
+Ils déplacèrent les caisses, tirèrent l'arbre en avant. Bien sûr, ils le
+jetèrent un peu durement à terre, mais un valet le traîna vers
+l'escalier où le jour éclairait.
+
+«Voilà la vie qui recommence», pensait l'arbre, lorsqu'il sentit l'air
+frais, le premier rayon de soleil... et le voilà dans la cour.
+
+Tout se passa si vite! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs.
+Les roses pendaient fraîches et odorantes par-dessus la petite barrière,
+les tilleuls étaient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant:
+«Quivit, quivit, mon homme est arrivé!» Mais ce n'était pas du sapin
+qu'elles voulaient parler.
+
+--Je vais revivre, se disait-il, enchanté, étendant largement ses
+branches. Hélas! elles étaient toutes fanées et jaunies. L'étoile de
+papier doré était restée fixée à son sommet et brillait au soleil....
+Dans la cour jouaient quelques enfants joyeux qui, à Noël, avaient dansé
+autour de l'arbre et s'en étaient réjouis. L'un des plus petits s'élança
+et arracha l'étoile d'or.
+
+--Regarde ce qui était resté sur cet affreux arbre de Noël, s'écria-t-il
+en piétinant les branches qui craquaient sous ses souliers.
+
+L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la fraîche verdure du
+jardin puis, enfin, se regarda lui-même. Comme il eût préféré être resté
+dans son coin sombre au grenier! Il pensa à sa jeunesse dans la forêt, à
+la joyeuse fête de Noël, aux petites souris, si heureuses d'entendre
+l'histoire de Dumpe-le-Ballot.
+
+«Fini! fini! Si seulement j'avais su être heureux quand je le pouvais.»
+
+Le valet débita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas
+qui flamba joyeusement sous la chaudière. De profonds soupirs s'en
+échappaient, chaque soupir éclatait. Les enfants qui jouaient au-dehors
+entrèrent s'asseoir devant le feu et ils criaient: Pif! Paf! à chaque
+craquement, le sapin, lui, songeait à un jour d'été dans la forêt ou à
+une nuit d'hiver quand les étoiles étincellent. Il pensait au soir de
+Noël, à Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il eût jamais entendu et qu'il
+avait su répéter... et voilà qu'il était consumé....
+
+Les garçons jouaient dans la cour, le plus jeune portait sur la poitrine
+l'étoile d'or qui avait orné l'arbre au soir le plus heureux de sa vie.
+Ce soir était fini, l'arbre était fini, et l'histoire, aussi, finie,
+finie comme toutes les histoires.
+
+
+
+
+Le schilling d'argent
+
+
+
+
+I
+
+
+Il y avait une fois un schilling. Lorsqu'il sortit de la Monnaie, il
+était d'une blancheur éblouissante; il sauta, tinta: «Hourrah! dit-il,
+me voilà parti pour le vaste monde!» Et il devait, en effet, parcourir
+bien des pays. Il passa dans les mains de diverses personnes. L'enfant
+le tenait ferme avec ses menottes chaudes. L'avare le serrait
+convulsivement dans ses mains froides. Les vieux le tournaient, le
+retournaient, Dieu sait combien de fois, avant de le lâcher. Les jeunes
+gens le faisaient rouler avec insouciance. Notre schilling était
+d'argent de bon aloi, presque sans alliage. Il y avait déjà un an qu'il
+trottait par le monde, sans avoir quitté encore le pays où on l'avait
+monnayé. Un jour enfin il partit en voyage pour l'étranger. Son
+possesseur l'emportait par mégarde. Il avait résolu de ne prendre dans
+sa bourse que de la monnaie du pays où il se rendait. Aussi fut-il
+surpris de retrouver, au moment du départ, ce schilling égaré.»Ma foi,
+gardons-le, se dit-il, là-bas il me rappellera le pays!» Il laissa donc
+retomber au fond de la bourse le schilling, qui bondit et résonna
+joyeusement. Le voilà donc parmi une quantité de camarades étrangers qui
+ne faisaient qu'aller et venir. Il en arrivait toujours de nouveaux avec
+des effigies nouvelles, et ils ne restaient guère en place. Notre
+schilling, au contraire, ne bougeait pas. On tenait donc à lui: c'était
+une honorable distinction. Plusieurs semaines s'étaient écoulées: le
+schilling avait fait déjà bien du chemin à travers le monde, mais il ne
+savait pas du tout où il se trouvait. Les pièces de monnaie qui
+survenaient lui disaient les unes qu'elles étaient françaises, les
+autres qu'elles étaient italiennes. Telle qui entrait lui apprit qu'on
+arrivait en telle ville; telle autre qu'on arrivait dans telle autre
+ville. Mais c'était insuffisant pour se faire une idée du beau voyage
+qu'il faisait. Au fond du sac on ne voit rien, et c'était le cas de
+notre schilling. Il s'avisa un jour que la bourse n'était pas fermée. Il
+glissa vers l'ouverture pour tâcher d'apercevoir quelque chose. Mal lui
+prit d'être trop curieux. Il tomba dans la poche du pantalon; quand le
+soir son maître se déshabilla, il en retira sa bourse, mais y laissa le
+schilling. Le pantalon fut mis dans l'antichambre, avec les autres
+habits, pour être brossé par le garçon d'hôtel. Le schilling s'échappa
+de la poche et roula par terre; personne ne l'entendit, personne ne le
+vit. Le lendemain, les habits furent rapportés dans la chambre. Le
+voyageur les revêtit, quitta la ville, laissant là le schilling perdu.
+Quelqu'un le trouva et le mit dans son gousset, pensant bien s'en
+servir.» Enfin, dit le schilling, je vais donc circuler de nouveau et
+voir d'autres hommes, d'autres moeurs et d'autres usages que ceux de mon
+pays!» Lorsqu'il fut sur le point de passer en de nouvelles mains, il
+entendit ces mots: «Qu'est-ce que cette pièce? Je ne connais pas cette
+monnaie. C'est probablement une pièce fausse; je n'en veux pas: elle ne
+vaut rien.» C'est en ce moment que commencent en réalité les aventures
+du schilling, et voici comme il racontait plus tard à ses camarades les
+traverses qu'il avait essuyées.
+
+
+
+
+II
+
+
+«Elle est fausse, elle ne vaut rien!» À ces mots, disait le schilling,
+je vibrai d'indignation. Ne savais-je pas bien que j'étais de bon
+argent, que je sonnais bien et que mon empreinte était loyale et
+authentique? Ces gens se trompent, pensais-je; ou plutôt ce n'est pas de
+moi qu'ils parlent. Mais non, c'était bien de moi-même qu'il s'agissait,
+c'était bien moi qu'ils accusaient d'être une pièce fausse!» Je la
+passerai ce soir à la faveur de l'obscurité, «se dit l'homme qui m'avait
+ramassé.» C'est ce qu'il fit en effet; le soir on m'accepta sans mot
+dire. Mais le lendemain on recommença à m'injurier de plus belle:
+«Mauvaise pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser.» «Je
+tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser
+furtivement à autrui.»Malheureux que je suis! m'écriais-je. À quoi me
+sert-il d'être si pur de tout alliage, d'avoir été si nettement frappé!
+On n'est donc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d'après
+l'opinion qu'on se forme de vous. Ce doit être bien affreux d'avoir la
+conscience chargée de fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce
+point d'avoir seulement l'air coupable!» Chaque fois qu'on me produisait
+à la lumière pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte. Je
+m'attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la table, dédaigné et
+injurié comme l'oeuvre du mensonge et de la fraude.» J'arrivai ainsi
+entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reçu pour
+salaire d'une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi!
+Personne ne voulait me recevoir. C'était une perte sérieuse pour la
+pauvre vieille.» Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quelqu'un
+en lui faisant accepter cette pièce fausse. C'est bien contre mon gré,
+mais je ne possède rien et je ne puis me permettre le luxe de conserver
+un mauvais schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui est si
+riche: cela lui fera moins de tort qu'à n'importe qui. C'est mal
+néanmoins ce que je fais.» «Faut-il que j'aie encore le malheur de peser
+sur la conscience de cette brave femme! me dis-je en soupirant. Ah! qui
+aurait supposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu'un
+jour je descendrais si bas?» «La vieille femme entra chez l'opulent
+boulanger; celui-ci connaissait trop bien les pièces ayant cours pour se
+laisser prendre: il me jeta à la figure de la pauvre vieille, qui s'en
+alla honteuse et sans pain. C'était pour moi le comble de l'humiliation!
+J'étais désolé et navré, comme peut l'être un schilling méprisé, dont
+personne ne veut.» La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez
+elle, elle me regarda de son regard bienveillant: «Non, dit-elle, je ne
+veux plus chercher à attraper personne; je vais te trouer pour que
+chacun voie bien que tu es une pièce fausse. Mais l'idée m'en vient tout
+à coup: qui sait? Ne serais-tu pas une de ces pièces de monnaie qui
+portent bonheur? J'en ai comme un pressentiment. Oui, c'est cela, je
+vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou; je
+t'attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras
+bonheur.» «Elle me transperça comme elle l'avait dit, et ce ne fut pas
+pour moi une sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l'intention est
+bonne on supporte bien des choses. Elle passa le ruban par le trou: me
+voilà transformé en une sorte de médaillon, et l'on me suspend au cou de
+la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit
+sur le sein innocent de l'enfant.» Le matin venu, sa mère me prit entre
+les doigts, me regarda bien. Elle avait son idée sur moi, je le devinai
+aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban.» Ah! tu es un
+schilling qui porte bonheur! dit-elle. C'est ce que nous verrons.» «Elle
+me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pénible que je subis! J'en
+devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le
+crépuscule, alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un
+billet. Je m'attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec
+dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de leur éclat.
+J'échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur;
+il ne savait qui entendre; il me lança parmi les autres pièces, et,
+comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le billet
+de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est
+que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pièce et
+mis à part pour être passé en fraude.» Mes misérables pérégrinations
+recommencèrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insulté,
+mal vu de tout le monde. Personne n'avait confiance en moi, et je finis
+par douter de ma propre valeur. Dieu, quel affreux temps ce fut là!»
+«Arrive un voyageur étranger. On s'empresse naturellement de lui passer
+la mauvaise pièce, qu'il prend sans la regarder. Mais quand il veut me
+donner à son tour, chacun se récrie: «Elle est fausse, elle ne vaut
+rien!» Voilà les affligeantes paroles que je fus condamné pour la
+centième fois à entendre.» On me l'a pourtant donnée pour bonne», dit
+l'étranger en me considérant avec attention. Un sourire s'épanouit tout
+à coup sur ses lèvres. C'était extraordinaire; toute autre était
+l'impression que je produisais habituellement sur ceux qui me
+regardaient.»Tiens! s'écria-t-il, c'est une pièce de mon pays, un brave
+et honnête schilling. On l'a troué; on l'a traité comme une pièce
+fausse. Je vais le garder et je le remporterai chez nous.» «Je fus, à
+ces mots, pénétré de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n'étais
+plus accoutumé à recevoir des marques d'estime. On m'appelait un brave
+et honnête schilling, et bientôt je retournerais dans mon pays, où tout
+le monde me ferait fête comme autrefois. Je crois que, dans mon
+transport, j'aurais lancé des étincelles si ma substance l'avait
+permis.» Je fus enveloppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus
+être confondu avec les autres monnaies; et lorsque mon possesseur
+rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux; tous disaient du
+bien de moi, et l'on prétendait même que mon histoire était
+intéressante.» Enfin j'arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines furent
+finies, et je repris un nouveau plaisir à l'existence. Je n'éprouvais
+plus de contrariétés; je ne subissais plus d'affronts. J'avais
+l'apparence d'une pièce fausse à cause du trou dont j'étais percé; mais
+cela n'y faisait rien; on s'assurait tout de suite que j'étais de bon
+aloi et l'on me recevait partout avec plaisir.» Ceci prouve qu'avec la
+patience et le temps, on finit toujours par être apprécié à sa véritable
+valeur.» C'est vraiment ma conviction», dit le schilling en terminant
+son récit.
+
+
+
+
+Le soleil raconte
+
+
+Maintenant, c'est moi qui raconte! dit le vent.
+
+--Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à présent!
+Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de
+souffler de votre mieux.
+
+--Quelle ingratitude! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les
+parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi!
+
+--C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil. Il s'exprima si
+fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se
+coucha et cessa de mugir et de grogner; la pluie le secoua en
+rouspétant: «Est-ce que nous devons nous laisser faire! Il nous suit
+tout le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en vaut
+pas la peine.» Mais le rayon de soleil raconta: Un cygne volait
+au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de
+l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes
+voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d'un jeune homme
+qui surveillait la marchandise; on l'appelait _supercargo_. La plume de
+l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en
+plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui
+pouvait se permettre d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau
+d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais,
+ajouta le rayon de soleil. Le cygne survola un pré vert. Un petit berger
+de sept ans venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le
+cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba
+dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois,
+dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon les
+miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le
+soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait
+lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à la table du
+grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le
+soleil. Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs
+sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui
+les bordent, là où nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une
+pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les
+ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses
+bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'élever des
+roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait là? Un oeuf d'or.
+La femme le pressa contre sa poitrine et l'oeuf resta chaud, il y avait
+sans doute de la vie à l'intérieur; oui, on sentait des coups légers. La
+femme les perçut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son
+propre coeur. À la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa
+l'oeuf sur la table.» Tic, tac» entendit-on à l'intérieur. Lorsque
+l'oeuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé d'or pur en
+sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme
+avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle
+dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses
+enfants. À cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa
+les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien; elle appliqua chaque
+anneau contre son coeur et le leur mit au doigt. Un des garçons prit une
+motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'à
+ce qu'il en sortît la statue de Jason portant la toison d'or. Le
+deuxième garçon courut sur le pré où s'épanouissaient des fleurs de
+toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa
+très fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un
+fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après,
+dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre. Le troisième des
+garçons mit l'anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un
+écho du fond du coeur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en
+sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans
+la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le
+maître des sons et chaque pays au monde peut dire à présent: oui, il
+m'appartient. Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de
+la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie
+et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux
+poulets malades; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi,
+je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le garçon
+devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il
+avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées
+s'élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de
+l'immortalité.
+
+--Quel long récit! bougonna le vent.
+
+--Et si ennuyeux! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en
+remette. Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta:
+
+--Le cygne de la fortune vola au-dessus d'un golfe profond où des
+pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait
+à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt. Le cygne lui apporta un
+morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa
+maison la force du coeur humain. Tous dans la maison vécurent heureux
+dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.
+
+--Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien
+longtemps. Je me suis ennuyé! Et nous, qui avons écouté le récit du
+rayon de soleil, que dirons-nous? Nous dirons: «Le rayon de soleil a
+fini de raconter».
+
+
+
+
+La Soupe à la brochette
+
+
+
+
+I
+
+
+Écoutez quel festin exquis nous avons fait hier! dit une vieille souris
+à une de ses commères qui n'avait pas assisté au repas. Je me trouvais
+la vingtième à gauche de notre vieux roi; j'espère que c'était là une
+place honorable. Cela doit vous intéresser de connaître le menu. Les
+entrées se suivaient dans un ordre parfait: du pain moisi, de la
+couenne, du suif, et, pour le dessert, des saucisses entières; et puis
+cela recommença une seconde fois. C'est comme si nous avions eu deux
+repas. On était tous de joyeuse humeur; on disait des niaiseries.» Tout
+fut dévoré; il ne resta que les brochettes des saucisses. Une de mes
+voisines rappela la locution proverbiale: soupe à la brochette, qu'on
+appelle aussi soupe au caillou dans d'autres pays. Tout le monde en
+avait entendu parler; personne n'en avait goûté, et encore moins ne
+savait le préparer.» On porta un toast fort spirituellement tourné à
+l'inventeur de cette soupe.» Le vieux roi se leva alors, et déclara que
+celle des jeunes souris qui saurait faire cette soupe de la façon la
+plus appétissante deviendrait son épouse, serait reine: il donna un
+délai d'un an et un jour pour se préparer à l'épreuve.»
+
+--L'idée n'est vraiment pas mauvaise, dit la commère. Mais comment
+peut-on préparer cette bienheureuse soupe?
+
+--Oui-da, comment s'y prendre? C'est ce que se demandent toutes nos
+jeunes demoiselles de la gent souricière, et les vieilles aussi. Toutes
+voudraient bien être reine; mais ce qui les effraye, c'est que, pour
+trouver la fameuse recette, il faut quitter père et mère et se lancer, à
+l'aventure, à travers le vaste monde. Qui sait si, à l'étranger, on
+trouve tous les jours son content de croûtes de fromage ou de couennes?
+Il est probable qu'on y doit souffrir la faim; puis l'on risque fort
+d'être croqué par le chat. Et, en effet, cette vilaine perspective
+refroidit vite l'ardeur des jeunes souricelles; il n'y en eut que quatre
+qui se présentèrent pour tenter l'expérience. Elles étaient jeunes,
+gentilles et alertes, mais pauvres. Chacune se dirigea vers un des
+points cardinaux; on leur souhaita à toutes bonne chance. Elles
+partirent au commencement de mai; elles ne revinrent que juste un an
+après, mais trois seulement; la quatrième manquait; elle n'avait pas non
+plus donné de ses nouvelles. Le jour fixé était arrivé.
+
+--Tout plaisir est mêlé de quelque peine, dit le roi; la pauvre petite
+aura péri. Puis il donna l'ordre de convoquer, dans une vaste cuisine,
+toutes les souris à bien des lieues à la ronde. Les trois souricelles
+étaient placées à part, sur le même rang; à côté d'elles, une brochette
+recouverte d'un voile noir, en souvenir de la quatrième, qui n'avait pas
+reparu. Il fut ordonné que personne ne pourrait émettre un avis sur ce
+qui allait se dire, avant que le roi eût exprimé son opinion.
+
+
+
+
+II
+
+Ce que la première souricelle avait vu et appris dans ses voyages
+
+
+Je commençai par m'embarquer sur un navire qui vogua vers le nord. Je
+m'étai laissé dire que le maître queux était un habile homme, qui savait
+se tirer d'affaire, et que sur mer, en effet, il fallait pouvoir faire
+la cuisine avec peu de chose.» Peut-être, m'étais-je dit, sera-t-il
+obligé de faire la soupe avec une brochette; nous verrons alors comme il
+s'y prendra.» Mais, pas du tout; il y avait là quantité de tranches de
+lard, de gros tonneaux de viande salée et de belle farine. Ma foi, je
+vécus dans l'abondance; il ne fut pas question de faire de la soupe à la
+brochette. Nous naviguâmes bien des nuits et des jours; le navire
+dansait effroyablement. Enfin nous arrivâmes à destination, tout à
+l'extrême nord. Je quittai le navire et m'élançai à terre. Je vis devant
+moi de grandes et épaisses forêts de sapins et de bouleaux; une forte
+odeur de résine s'en dégageait. D'abord je crus que cela sentait le
+saucisson; je me précipitai vers le bois; mais tout ce que j'y gagnai,
+ce fut un rude éternuement. En m'avançant, je trouvai de grands lacs. De
+loin, on croyait que c'était une immense mare d'encre; mais, de près,
+l'eau en était claire et limpide. Une troupe de cygnes s'y tenait
+immobile. D'abord je pensai que c'était un amas d'écume; mais ils
+sortirent de l'eau, et je les reconnus. Moi, je me tins aux bêtes de mon
+espèce. Je me liai avec des souris des champs et des bois; mais elles ne
+savent pas grand-chose, surtout en matière d'art culinaire. Lorsque je
+leur parlai de la soupe à la brochette elles déclarèrent que la chose
+était une pure impossibilité; je vis bien qu'elles ne connaissaient pas
+le secret que je poursuivais. Mais elles m'apprirent pourquoi l'odeur
+était si forte dans la forêt, pourquoi plantes et fleurs étaient si
+aromatiques. Nous étions au mois de mai, en plein printemps. Près de la
+lisière de la forêt, s'élevait une grande perche, haute comme le mât
+d'un navire; tout en haut, des couronnes de fleurs, des rubans de
+couleur étaient attachés: c'était l'arbre de mai. Les garçons de ferme
+et les servantes dansaient autour, au son d'un violon qu'ils
+accompagnaient en chantant à tue-tête. J'allai me blottir à l'écart,
+dans une touffe de belle mousse bien douce; la lune donnait en plein sur
+ce tapis vert, couleur qui repose les yeux quand on les a fatigués. Tout
+à coup je vis surgir autour de moi toute une troupe de charmantes
+petites créatures; elles étaient conformées comme des hommes, mais mieux
+proportionnées. C'étaient des elfes: ils portaient de magnifiques
+habits, taillés dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis avec
+les ailes des plus brillants scarabées; c'était une délicieuse variété
+de couleurs. Ils avaient tous l'air de chercher quelque chose dans
+l'herbe; quelques-uns s'approchèrent de moi.
+
+--Voilà juste ce qu'il nous faut, dit un des plus gentils de ces elfes,
+en montrant ma brochette, que je tenais dans ma patte. Et, plus il
+regardait mon bâton de voyage, plus il en paraissait enchanté.
+
+--Je veux bien le prêter, dis-je, mais il faudra me le rendre.
+
+--Rendre! rendre! s'écrièrent-ils en choeur. Et ils saisirent la
+brochette, que je leur abandonnai. Ils s'en allèrent en dansant vers un
+endroit où la mousse n'était pas trop touffue. Là ils fichèrent en terre
+ma brochette. Maintenant je compris ce qu'ils voulaient: c'était d'avoir
+aussi leur arbre de mai. Ils se mirent à le décorer; jamais je ne vis
+pareille magnificence. Des petites araignées vinrent couvrir le petit
+bâton de fils d'or, et y suspendirent des bannières finement tissées,
+qui volaient au vent; au clair de la lune, la blancheur en était si
+resplendissante, que j'en eus les yeux éblouis. Puis ces industrieuses
+bestioles allèrent prendre les couleurs les plus éclatantes aux ailes
+des papillons endormis, et vinrent en barioler leurs charmants tissus.
+Quelques pétales de fleurs, quelques gouttes de rosée qui brillaient
+comme des diamants, furent placés çà et là avec goût. Je ne
+reconnaissais plus ma brochette; jamais il n'y eut sur cette terre
+d'arbre de mai comparable à celui-là. On alla quérir les elfes pour qui
+on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles
+dames; ceux que j'avais d'abord vus n'étaient que des serviteurs. On
+m'invita à m'approcher pour jouir de la fête, mais pas trop près, car,
+en remuant, j'aurais pu écraser de mon poids quelqu'un de la société.
+Les danses commencèrent. Quelle délicieuse musique j'entendis alors! À
+travers tout le bois résonnaient des chants d'oiseaux. C'était un son
+plein et harmonieux, et fort comme celui d'un millier de cloches de
+verre. Le tout était accompagné du doux susurrement des branches
+d'arbre; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui
+étaient suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec une tige
+de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mélodieux. Jamais je
+n'aurais cru la chose possible. Ce petit bâton devenait un instrument de
+musique: tout dépend de la façon dont on s'y prend. J'étais transportée,
+touchée jusqu'aux larmes; quoique je ne sois qu'une petite souris, j'ai
+la sensibilité vive, et je pleurai de joie. Que la nuit me parut courte!
+Mais en cette saison, il n'y a pas à dire, le soleil se lève de bon
+matin. À l'aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs toute
+cette splendide décoration de l'arbre de mai; encore un instant, et tout
+cela disparut. Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me
+remerciant beaucoup, et ils demandèrent si, en retour du service que je
+leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un voeu; que, s'il était en
+leur pouvoir de l'accomplir, ils le feraient bien volontiers. Je saisis
+la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prépare la soupe
+à la brochette.
+
+--Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande. Tu ne
+reconnaissais plus ton petit bâton; tu as bien vu tout le parti que nous
+en avons tiré.
+
+--Mais je ne parle pas an figuré, répliquai-je. C'est d'une véritable
+soupe qu'il s'agit. Et je leur contai toute l'histoire.
+
+--Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant
+empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont
+vous avez orné ma brochette, même si je pouvais les reproduire; ce
+serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand
+on n'a plus faim. Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le
+calice d'une violette et le promena ensuite sur la brochette:
+
+--Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprès de ton roi,
+touche son museau de ton bâton, sur lequel tu verras éclore, même au
+plus froid de l'hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t'aurai
+au moins fait un petit don en récompense de ta complaisance, et même j'y
+ajouterai encore quelque chose. À ces mots, la souricelle approcha la
+brochette de l'auguste museau de son souverain et, en effet, le petit
+bâton se trouva entouré du plus joli bouquet de violettes; c'était une
+odeur délicieuse; mais elle n'était pas du goût de la gent souricière,
+et le roi ordonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leurs
+queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne,
+dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agréable odeur de roussi.
+
+--Mais, dit alors le roi, le petit elfe n'avait-il pas promis encore
+autre chose?
+
+--Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C'est encore une jolie
+surprise du plus bel effet: «Les violettes, dit-il, c'est pour la vue et
+l'odorat, je vais maintenant t'accorder quelque chose pour l'ouïe.» Et
+la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu; il ne
+restait plus que le petit morceau de bois. Elle se mit à le mouvoir
+comme un bâton de chef d'orchestre et à battre la mesure. Dieu! quelle
+drôle de musique on entendit! Ce n'étaient plus les sons divins qui
+avaient retenti dans la forêt pour le bal des elfes; c'étaient tous les
+bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris
+étaient tout oreille. On entendait le pétillement des sarments, le
+ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crépitement de la
+graisse, le bruit continu d'une pièce de viande qui rôtit et se rissole.
+Soudain on aurait dit qu'un coup de vent venait d'activer le feu, de
+façon que pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba sur les
+charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu à
+peu commença un léger bruit, comme un chant doux et plaintif; c'est la
+bouilloire qui s'échauffe: le son devient plus fort, l'eau entre en
+ébullition. C'est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de
+casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris
+brandit son bâton avec une rapidité de plus en plus grande: les pots
+écument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement
+bruyant; tout déborde, tout se sauve, c'est comme un sifflement
+infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la cheminée. Hou! hah!
+quel fracas! La petite souris, effrayée, laisse tomber son bâton. On
+n'entend plus rien.
+
+--En voilà une fameuse cuisson! dit le roi. Allons, qu'on serve la
+soupe!
+
+--Mais c'est là tout, répondit la souris; la soupe est partie tout
+entière dans le feu.
+
+--C'est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à la suivante.
+
+
+
+
+III
+
+Ce que raconta la seconde souricelle
+
+
+Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la seconde petite
+souris. Il y a comme un sort sur notre famille: presque aucune de nous
+n'a le bonheur de pénétrer jusqu'à la salle à manger ou jusqu'à
+l'office, objet de tous nos désirs. C'est aujourd'hui pour la première
+fois que j'entre dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j'ai
+fréquenté plusieurs de ces lieux de délices. Dans cette fameuse
+bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent à souffrir de la
+faim; mais nous y acquîmes une belle instruction. La nouvelle du
+concours ouvert par ordre du roi, pour la découverte de la recette de la
+soupe à la brochette, arriva jusqu'à nous. Ma vieille grand-mère se
+souvint qu'un jour elle avait entendu un des serviteurs de la
+bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passage: «Le poète
+est un magicien; il peut faire de la soupe rien qu'avec une brochette.»
+Ma grand-mère me demanda si je me sentais poète; je ne savais même pas
+ce que cela pouvait être.
+
+--Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d'apprendre comment
+l'on devient poète.
+
+--C'est au-dessus de mes moyens, répliquai-je. Mais ma grand-mère, qui
+avait souvent écouté ce qu'on lisait dans la bibliothèque, me dit que,
+d'après les plus savantes autorités, il y avait trois ingrédients pour
+faire un poète: de l'intelligence, de l'imagination et du sentiment.
+
+--Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras poète, et alors
+il te sera facile de préparer cette fameuse soupe. Je partis donc en
+voyage, à la quête de ces trois qualités; je me dirigeai vers l'ouest.
+L'intelligence, m'étais-je dit, est la principale des trois; les deux
+autres sont bien moins estimées dans ce monde: donc je m'attachai à
+acquérir d'abord l'intelligence. Mais où la trouver?» Regarde la fourmi,
+et tu apprendras la sagesse», a dit un certain roi des Israélites, comme
+ma grand-mère l'avait encore entendu lire. Donc je marchai sans
+m'arrêter, jusqu'à ce que j'eusse rencontré la première grande
+fourmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gîte.
+Les fourmis sont un petit peuple bien respectable; elles ne sont
+qu'intelligence d'outre en outre. Tout, chez elles, se passe comme un
+problème de mathématique qui se résout bien méthodiquement. Travailler,
+travailler sans cesse et pondre des oeufs, c'est là, disent-elles,
+remplir ses devoirs vis-à-vis du présent et de l'avenir, et elles ne
+font pas autre chose. Elles se divisent en supérieures et en
+inférieures; le rang est marqué par un numéro d'ordre; la reine porte le
+numéro un. Son opinion est la seule vraie; elle possède infuse la
+quintessence de la sagesse. C'était de la plus haute importance pour
+moi; il ne s'agissait plus que de reconnaître la reine au milieu de ces
+milliers de petites bêtes. J'entendis rapporter plusieurs propos d'elle
+qui témoignaient en effet d'une raison supérieure; car ils apparurent
+absurdes à ma pauvre cervelle. Elle prétendait que sa fourmilière était
+ce qu'il y avait de plus élevé dans ce monde. Cependant, tout à côté se
+trouvait un arbre qui dépassait la fourmilière d'une centaine de pieds;
+mais on n'en parlait jamais et, comme les fourmis sont aveugles, le dire
+de la reine passait pour la vérité même. Un soir, une fourmi égarée se
+mit à grimper sur l'arbre et, sans monter jusqu'à la cime, parvint
+cependant plus haut qu'aucune de ses soeurs n'était jamais montée.
+Lorsqu'elle fut de retour, elle parla de son ascension, et déclara que
+l'arbre lui semblait bien plus élevé que la fourmilière; cela fut
+regardé comme une offense à l'honneur de la communauté, et la pauvre
+fourmi se vit condamnée aux travaux les plus pénibles, tels que charrier
+les insectes morts, etc. Mais quelque temps après, une autre fourmi se
+fourvoya également sur l'arbre. Rentrée au bercail, elle parla de son
+excursion avec prudence et amphibologie, laissant cependant deviner, à
+qui voulait comprendre, que l'arbre était plus haut que la fourmilière.
+Comme elle était très considérée, qu'elle était une des dignitaires de
+la cour, loin de la persécuter comme la première, on plaça sur sa tombe,
+lorsqu'elle mourut, une coquille d'oeuf en guise de monument, pour
+éterniser le souvenir de son courage et de sa science. Avec tout cela,
+je n'avais pu encore découvrir la reine, et j'étais toujours en
+observation. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temps
+leurs oeufs à l'air pour les mettre au soleil. Un jour j'en vis une qui
+ne pouvait plus ramasser son oeuf pour le rentrer. Deux autres
+accoururent pour l'aider; mais elles étaient elles-mêmes chargées
+chacune d'un oeuf; en secourant leur compagne, elles faillirent laisser
+tomber leur fardeau. Aussitôt elles s'en furent, laissant la pauvrette
+dans l'embarras.
+
+--Voilà qui est bien agi, c'est la sagesse même, entendis-je une voix
+s'écrier; chacun est son plus proche prochain. Nous autres fourmis, nous
+ne nous y trompons jamais; nous naissons toutes raisonnables. Cependant,
+parmi nous toutes, c'est moi qui ai la plus haute raison. À ces mots je
+vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi se dresser
+orgueilleusement sur ses pattes de derrière. Il n'y avait pas à s'y
+tromper, c'était la reine. Je la happai d'un coup de langue et je
+l'avalai. Je possédais donc la sagesse et l'intelligence. Ce n'était pas
+assez. Je me mis à mon tour à grimper sur l'arbre qui ombrageait la
+fourmilière: c'était un beau chêne, déjà plus que séculaire; il avait à
+sa cime une magnifique couronne. Je savais par ma grand-mère que les
+arbres sont habités par des êtres particuliers, des dryades, une nymphe
+qui naît avec l'arbre et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans
+un creux de l'arbre, se trouvait une jeune fille d'une beauté
+surhumaine, ce qui ne l'empêcha pas de pousser un cri d'effroi en
+m'apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peur des souris; de
+plus, elle savait que j'aurais pu ronger l'écorce de l'arbre auquel son
+existence était attachée. Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai
+sur mes intentions; elle me prit dans la main et me caressa doucement.
+Je lui contai pourquoi je m'étais hasardée à courir le monde. Elle me
+promit que le soir même, peut-être, je posséderais une des deux choses
+qui me manquaient pour devenir poète.
+
+--Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l'imagination, vient souvent
+se reposer sur ce chêne, dont il aime le tronc noueux et puissant, les
+fortes racines, la majestueuse couronne qui, en hiver, brave la tempête
+et les neiges, et en été, forme ce magnifique dôme de verdure d'où l'on
+domine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux, qui y
+abondent, chantent leurs aventures dans les contrées lointaines; la
+cigogne dont le nid est accroché là-bas, à la seule branche morte, nous
+raconte même les merveilles du pays des Pyramides.» Tout cela plaît à
+Phantasus; il aime aussi à m'entendre faire le récit de ma vie. Tout à
+l'heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cette touffe de
+muguet; je trouverai bien moyen, pendant qu'il sera perdu dans ses
+rêveries, de lui arracher une petite plume de son aile; jamais poète
+n'en aura eu de pareille.» Et, en effet, le brillant Phantasus arriva;
+la bonne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille couleurs, et
+me la donna. Je la mis dans l'eau pour la rendre moins coriace, puis,
+avec assez de peine encore, je la rongeai. Je me trouvai donc posséder
+intelligence et imagination; restait le sentiment. Je retournai à la
+bibliothèque; je savais qu'elle contenait beaucoup de ces bons romans
+qui sont destinés à délivrer les humains de leur trop plein de larmes,
+et qui sont comme des éponges pour pomper les sentiments. Je me
+souvenais qu'on les reconnaissait à l'air appétissant du papier. J'en
+attaquai un, puis un second; je commençai à ressentir dans tout mon être
+des tressaillements étranges. J'en dévorai un troisième: j'étais poète;
+il n'y avait plus à en douter. J'avais des maux de tête, des maux de
+ventre, des douleurs partout; j'étais dans une agitation continuelle.
+Et, maintenant, comment faire la soupe à la brochette? Mon imagination
+me fournit force situations, histoires, anecdotes, proverbes où se
+trouve une brochette, ou ce qui y ressemble, un bâtonnet, un petit
+morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus récréatif; c'est bien
+mieux qu'une vraie soupe. Ainsi, je vais commencer par narrer à Votre
+Majesté le conte où, d'un coup d'une petite baguette, la bonne fée
+transforma Cendrillon et tous les objets de la cuisine; demain ce sera
+une autre histoire, et ainsi de suite.
+
+--Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses! s'écria le roi.
+À la suivante!
+
+--Psch, psch! entendit-on tout à coup. Une petite souris, la quatrième
+de la bande, celle qu'on avait crue morte, venait d'entrer dans la
+cuisine. Elle se précipita comme une flèche au milieu de l'assemblée,
+renversant la brochette couverte d'un crêpe, qui avait été placée là en
+son souvenir.
+
+
+
+
+IV
+
+Ce que dit la quatrième souris lorsqu'elle prit la parole avant la
+troisième
+
+
+Je me suis tout d'abord rendue dans la capitale d'un vaste pays, pensant
+que dans une grande ville je trouverais plus facilement des
+renseignements utiles. Comme je n'ai pas la mémoire des noms, j'ai
+oublié celui de cette ville. J'avais fait le voyage dans la charrette
+d'un contrebandier; elle fut saisie et conduite au palais de justice. Je
+me glissai en bas et me faufilai dans la loge du portier. Je l'entendis
+causer d'un homme qu'on venait d'amener en prison pour quelques propos
+inconsidérés contre l'autorité.
+
+--Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, dit le portier. C'est de
+l'eau claire comme la soupe à la brochette: mais cela peut lui coûter la
+tête. À ces mots je dressai les oreilles; je me dis que j'étais
+peut-être sur la bonne piste pour apprendre la recette. Du reste, le
+pauvre prisonnier m'inspirait de l'intérêt, et je me mis en quête de sa
+cellule. Je la trouvai et j'y pénétrai par un trou. Le prisonnier était
+pâle; avait une longue barbe et de grands yeux brillants. Le prisonnier
+gravait des vers et des dessins; il avait l'air de bien s'ennuyer, et je
+fus la bienvenue auprès de lui. Il me jeta des miettes de pain, me donna
+de douces paroles et sifflota pour me faire approcher; mes gentillesses
+le distrayaient; je pris peu à peu entière confiance en lui, et nous
+devînmes une paire d'amis. Il partageait son pain avec moi, et de son
+fromage il me donnait mieux que la croûte; nous avions aussi quelquefois
+du saucisson: bref, je faisais bombance. Mais ce n'était pas tout cela
+qui me faisait plaisir; j'étais fière et heureuse de l'attachement de
+cet excellent homme. Il me caressait et me choyait; il avait une vraie
+affection pour moi, et je le lui rendais bien. J'en oubliai le but de
+mon grand voyage; je ne fis plus attention à ma brochette qui, un beau
+jour, glissa dans la fente du plancher, où elle est encore. Je restai
+donc, me disant que, moi partie, le pauvre prisonnier n'aurait plus
+personne avec qui partager son pain et son fromage, ce qui paraissait
+lui faire tant de plaisir. Ce fut lui qui s'en alla. La dernière fois
+que je le vis, tout triste qu'il avait l'air, il me cajola avec
+tendresse et me donna toute une tranche de pain et la plus grosse moitié
+de son fromage. En sortant de sa cellule, il regarda en arrière et
+m'envoya un baiser de la main. Il ne revint plus; je n'ai jamais su ce
+qu'il est devenu.» Soupe à la brochette», disait le concierge quand il
+était question de lui. Ces mots me rappelèrent l'objet de mon voyage, et
+je retournai dans la loge. Habituée aux bontés du prisonnier, je ne me
+méfiais plus assez des hommes, je me montrais imprudemment. Le concierge
+m'attrapa, me caressa aussi, mais pour ensuite me fourrer dans une cage.
+Quelle horrible prison! On a beau courir, courir, on ne fait que tourner
+sans avancer, et l'on rit de vous aux éclats. Le vilain portier m'avait
+enfermée pour servir d'amusement à sa petite fille. Un jour, me voyant
+toute désolée et essoufflée après une galopade désespérée que j'avais
+faite dans la roue de ma cage: «Pauvre petite créature», dit-elle, et,
+tirant le verrou, elle me laissa sortir. J'attendis que la nuit fût
+devenue bien sombre; alors, par les toits du palais de justice, je
+gagnai une vieille tour qui y était attenante; elle n'était habitée que
+par un veilleur de nuit et un hibou. Le hibou valait mieux que sa mine;
+il était vieux, il avait beaucoup d'expérience et d'entregent. Il
+croyait descendre du fameux hibou, oiseau favori de Minerve, la déesse
+de la sagesse; le fait est qu'il connaissait l'envers et l'endroit des
+choses. Quand ses petits émettaient quelque opinion inconsidérée:
+«Allons donc! disait-il; ne faites donc pas de soupe à la brochette.»
+Quand ils entendaient cela, les jeunes savaient qu'ils avaient dit une
+sottise. Le hibou me donna la bienvenue et me promit de me protéger
+contre tous les animaux malfaisants; mais il me prévint que, si l'hiver
+était dur, il me croquerait. Comme je vous ai dit, c'était un animal
+très avisé, et rien ne lui en imposait.
+
+--Tenez, me dit-il une fois, le veilleur de nuit s'imagine être un
+personnage parce que, quand il y a un incendie, il réveille toute la
+ville avec les fanfares qu'il tire de son cor; mais il ne sait
+absolument rien faire au monde que de sonner de la trompe. Tout cela,
+c'est de la soupe à la brochette. Je l'interrompis pour le prier de me
+donner la recette de ce mets:
+
+--Comment! dit-il, vous ne savez pas que c'est une façon de parler
+inventer par les hommes? Chacun la prend plus ou moins dans son sens;
+mais au fond ce n'est que l'équivalent de rien du tout.
+
+--Bien! m'écriai-je frappée de cette explication. Ce que vous dites là
+anéantit toutes mes illusions sur cette fameuse soupe; mais après tout,
+c'est bien la vérité, et la vérité est ce qu'il y a de plus précieux au
+monde. Et je quittai la tour et je me hâtai de revenir parmi vous, vous
+apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plus estimable,
+la vérité. Les souris, me disais-je, passent avec raison pour une race
+éclairée; et notre roi, renommé pour son esprit, sera enchanté de
+posséder la vérité, et il me fera reine.
+
+--Ta vérité n'est que mensonge! s'écria la troisième souris qui n'avait
+pas eu son tour de parole. Je sais préparer la soupe, vous allez le voir
+de vos yeux.
+
+
+
+
+V
+
+La merveilleuse recette
+
+
+Moi, continua la troisième souris, je ne suis pas allée chercher des
+renseignements à l'étranger; je suis restée dans notre pays, qui en vaut
+bien un autre et où l'on trouve tout ce qu'on veut. J'ai tout tiré de
+mon propre fonds, de mes longues réflexions. Voici ce que j'ai trouvé:
+Placez une marmite sur le feu; bien. Versez-y de l'eau, encore plus,
+tout plein jusqu'au bord. Voyons maintenant, activez bien le feu. Du
+bois, du charbon: il faut que cela cuise à gros bouillons. C'est cela!
+Le moment est venu. Jetez-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera
+prêt. Il ne manque plus qu'une chose. Que notre gracieux souverain
+daigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue, pendant deux
+minutes au moins; mais, pour que le régal soit parfait, il faut bien
+tourner une minute de plus.
+
+--Faut-il que ce soit justement ma queue? demanda le roi.
+
+--Oui, sire! répondit la souris. Les queues de vos sujets n'ont pas
+cette vertu unique dont est douée celle de Votre Majesté! L'eau
+continuait à bouillonner bruyamment. Le roi s'approcha de la marmite
+avec l'air le plus digne et le plus courageux qu'il put prendre, et
+étendit sa queue en rond, comme quand les souris écrèment un pot à lait,
+pour ensuite lécher leur queue. Mais à peine eut-il ressenti la chaleur
+et la vapeur, qu'il sauta en bas du foyer et s'écria:
+
+--Oui, c'est bien cela! c'est la vraie recette. Tu seras la reine. Quant
+à la soupe, nous la préparerons une autre fois, quand nous célébrerons
+nos noces d'or. Alors, en l'honneur de ce beau jour, nous en régalerons
+à gogo tous nos pauvres pendant une semaine. Et le mariage fut aussitôt
+célébré en grande pompe. Lorsque tout fut mangé et bu, et que chacun
+s'en retourna chez soi, plusieurs souris, entre autres les amies et
+parentes des trois évincées, marmottaient entre elles:
+
+--Ce n'est pas là du tout de la soupe à la brochette; c'est de la soupe
+à la queue de souris. Quant aux récits qu'elles avaient entendus, elles
+trouvaient telle aventure intéressante, telle autre insipide et mal
+racontée. De même, lorsque l'histoire se répandit dans le monde, les
+avis furent très partagés; les uns la déclaraient amusante, d'autres n'y
+voyaient que des fadaises. Enfin la voilà telle quelle: la critique, en
+général, n'est que de la soupe à la brochette.
+
+
+
+
+Le stoïque soldat de plomb
+
+
+Il y avait une fois vingt cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés
+d'une vieille cuiller de plomb: l'arme au bras, la tête droite, leur
+uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout.
+
+La première parole qu'ils entendirent en ce monde, lorsqu'on souleva le
+couvercle de la boîte fut: des soldats de plomb! Et c'est un petit
+garçon qui poussa ce cri en tapant des mains. Il les avait reçus en
+cadeau pour son anniversaire et tout de suite il les aligna sur la
+table.
+
+Les soldats se ressemblaient exactement, un seul était un peu différent,
+il n'avait qu'une jambe, ayant été fondu le dernier quand il ne restait
+plus assez de plomb. Il se tenait cependant sur son unique jambe aussi
+fermement que les autres et c'est à lui, justement, qu'arriva cette
+singulière histoire.
+
+Sur la table où l'enfant les avait alignés, il y avait beaucoup d'autres
+jouets, dont un joli château de carton qui frappait tout de suite le
+regard. À travers les petites fenêtres on pouvait voir jusque dans
+l'intérieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit
+miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de
+cire. Tout l'ensemble était bien joli, mais le plus ravissant était une
+petite demoiselle debout sous le portail ouvert du château. Elle était
+également découpée dans du papier, mais portait une large jupe de fine
+batiste très claire, un étroit ruban bleu autour de ses épaules en guise
+d'écharpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout
+son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levés, car c'était
+une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que
+notre soldat ne la voyait même pas. Il crut que la petite danseuse
+n'avait qu'une jambe, comme lui-même.
+
+«Voilà une femme pour moi, pensa-t-il, mais elle est de haute condition,
+elle habite un château, et moi je n'ai qu'une boîte dans laquelle nous
+sommes vingt-cinq, ce n'est guère un endroit digne d'elle. Cependant,
+tâchons de lier connaissance.»
+
+Il s'étendit de tout son long derrière une tabatière qui se trouvait sur
+la table; de là, il pouvait admirer à son aise l'exquise petite
+demoiselle qui continuait à se tenir debout sur une jambe sans perdre
+l'équilibre.
+
+Lorsque la soirée s'avança, tous les autres soldats réintégrèrent leur
+boîte et les gens de la maison allèrent se coucher. Alors les jouets se
+mirent à jouer à la visite, à la guerre, au bal.
+
+Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la boîte, ils
+voulaient être de la fête, mais n'arrivaient pas à soulever le
+couvercle. Le casse-noisettes faisait des culbutes et la craie
+batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'éveilla et
+se mit à gazouiller et cela en vers, s'il vous plaît. Les deux seuls à
+ne pas bouger de leur place étaient le soldat de plomb et la petite
+danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras
+levés; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la
+quittait des yeux. L'horloge sonna minuit. Alors, clac! le couvercle de
+la tabatière sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans
+(c'était une attrape), mais seulement un petit diable noir.
+
+--Soldat de plomb, dit le diablotin, veux-tu bien mettre tes yeux dans
+ta poche? Mais le soldat de plomb fit semblant de ne pas entendre.
+
+--Attends voir seulement jusqu'à demain, dit le diablotin.
+
+Le lendemain matin, quand les enfants se levèrent, le soldat fut placé
+sur la fenêtre. Tout à coup--par le fait du petit diable ou par suite
+d'un courant d'air--, la fenêtre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua,
+tête la première, du troisième étage. Quelle équipée! Il atterrit la
+jambe en l'air, tête en bas, sur sa casquette, la baïonnette fichée
+entre les pavés.
+
+La servante et le petit garçon descendirent aussitôt pour le chercher.
+Ils marchaient presque dessus, mais ne le voyaient pas. Bien sûr! Si le
+soldat de plomb avait crié: «Je suis là», ils l'auraient découvert. Mais
+lui ne trouvait pas convenable de crier très haut puisqu'il était en
+uniforme.
+
+La pluie se mit à tomber de plus en plus fort, une vraie trombe! Quand
+elle fut passée, deux gamins des rues arrivèrent.
+
+--Dis donc, dit l'un d'eux, voilà un soldat de plomb, on va lui faire
+faire un voyage. D'un journal, ils confectionnèrent un bateau, placèrent
+le soldat au beau milieu, et le voilà descendant le ruisseau, les deux
+garçons courant à côté et battant des mains. Dieu! Quelles vagues dans
+ce ruisseau! Et quel courant! Bien sûr, il avait plu à verse! Le bateau
+de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-même à faire
+trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoïque, sans broncher,
+et regardait droit devant lui, l'arme au bras.
+
+Soudain le bateau entra sous une large planche couvrant le ruisseau. Il
+y faisait aussi sombre que s'il avait été dans sa boîte.
+
+«Où cela va-t-il me mener? pensa-t-il. C'est sûrement la faute du diable
+de la boîte. Hélas! Si la petite demoiselle était seulement assise à
+côté de moi dans le bateau, j'accepterais bien qu'il y fît deux fois
+plus sombre.»
+
+À ce moment surgit un gros rat d'égout qui habitait sous la planche.
+
+--Passeport! cria-t-il, montre ton passeport, vite!
+
+Le soldat de plomb demeura muet, il serra seulement un peu plus fort son
+fusil. Le bateau continuait sa course et le rat lui courait après en
+grinçant des dents et il criait aux épingles et aux brins de paille en
+dérive.
+
+--Arrêtez-le, arrêtez-le, il n'a pas payé de douane, ni montré son
+passeport!
+
+Mais le courant devenait de plus en plus fort. Déjà, le soldat de plomb
+apercevait la clarté du jour là où s'arrêtait la planche, mais il
+entendait aussi un grondement dont même un brave pouvait s'effrayer. Le
+ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal.
+C'était pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau
+une longue chute d'eau.
+
+Il en était maintenant si près que rien ne pouvait l'arrêter. Le bateau
+fut projeté en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide
+qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir
+seulement cligné des yeux. L'esquif tournoya deux ou trois fois,
+s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de
+l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonçait toujours davantage, le
+papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientôt par-dessus la
+tête du navigateur. Alors, il pensa à la ravissante petite danseuse
+qu'il ne reverrait plus jamais, et à ses oreilles tinta la chanson:
+
+Tu es en grand danger, guerrier!
+
+Tu vas souffrir la malemort!
+
+Le papier se déchira, le soldat passa au travers... mais, au même
+instant, un gros poisson l'avala.
+
+Non! Ce qu'il faisait sombre là-dedans! Encore plus que sous la planche
+du ruisseau, et il était bien à l'étroit, notre soldat, mais toujours
+stoïque il resta couché de tout son long, l'arme au bras.
+
+Le poisson s'agitait, des secousses effroyables le secouaient. Enfin, il
+demeura parfaitement tranquille, un éclair sembla le traverser. Puis, la
+lumière l'inonda d'un seul coup et quelqu'un cria:
+
+«Un soldat de plomb!»
+
+Le poisson avait été pêché, apporté au marché, vendu, monté à la cuisine
+où la servante l'avait ouvert avec un grand couteau. Elle saisit entre
+deux doigts le soldat par le milieu du corps et le porta au salon où
+tout le monde voulait voir un homme aussi remarquable, qui avait voyagé
+dans le ventre d'un poisson, mais lui n'était pas fier. On le posa sur
+la table....
+
+Comme le monde est petit!... Il se retrouvait dans le même salon où il
+avait été primitivement, il revoyait les mêmes enfants, les mêmes jouets
+sur la table, le château avec l'exquise petite danseuse toujours debout
+sur une jambe et l'autre dressée en l'air; elle aussi était stoïque.
+
+Le soldat en était tout ému, il allait presque pleurer des larmes de
+plomb, mais cela ne se faisait pas... il la regardait et elle le
+regardait, mais ils ne dirent rien. Soudain, un des petits garçons prit
+le soldat et le jeta dans le poêle sans aucun motif, sûrement encore
+sous l'influence du diable de la tabatière. Le soldat de plomb tout
+ébloui sentait en lui une chaleur effroyable. Était-ce le feu ou son
+grand amour? Il n'avait plus ses belles couleurs, était-ce le voyage ou
+le chagrin? Il regardait la petite demoiselle et elle le regardait, il
+se sentait fondre, mais stoïque, il restait debout, l'arme au bras.
+Alors, la porte s'ouvrit, le vent saisit la danseuse et, telle une
+sylphide, elle s'envola directement dans le poêle près du soldat. Elle
+s'enflamma... et disparut. Alors, le soldat fondit, se réduisit en un
+petit tas, et lorsque la servante, le lendemain, vida les cendres, elle
+y trouva comme un petit coeur de plomb. De la danseuse, il ne restait
+rien que la paillette, toute noircie par le feu, noire comme du charbon.
+
+
+
+
+La tirelire
+
+
+Il y avait une quantité de jouets dans la chambre d'enfants. Tout en
+haut de l'armoire trônait la tirelire sous la forme d'un cochon en terre
+cuite; il avait naturellement une fente dans le dos, et cette fente
+avait été élargie à l'aide d'un couteau pour pouvoir y glisser aussi de
+grosses pièces. On en avait déjà glissé deux dedans, en plus de
+nombreuses menues monnaies.
+
+Le cochon était si bourré que l'argent ne pouvait plus tinter dans son
+ventre et c'est bien le maximum de ce que peut espérer un
+cochon-tirelire. Il se tenait tout en haut de l'armoire et regardait les
+jouets en bas, dans la chambre; il savait bien qu'avec ce qu'il avait
+dans le ventre il aurait pu les acheter tous et cela lui donnait quelque
+orgueil.
+
+Les autres le savaient aussi même s'ils n'en parlaient pas, ils avaient
+d'autres sujets de conversation. Le tiroir de la commode était
+entrouvert et une poupée un peu vieille et le cou raccommodé regardait
+au-dehors. Elle dit:
+
+--Je propose de jouer aux grandes personnes, ce sera une occupation!
+
+Alors, il y eut tout un remue-ménage, les tableaux eux-mêmes se
+retournèrent contre le mur ils savaient pourtant qu'ils avaient un
+envers--mais ce n'était pas pour protester.
+
+On était au milieu de la nuit; la lune, dont les rayons entraient par la
+fenêtre, offrait un éclairage gratuit. Le jeu allait commencer et tous
+étaient invités, même la voiture de poupée bien qu'elle appartînt aux
+jouets dits vulgaires.
+
+Chacun est utile à sa manière, disait-elle; tout le monde ne peut pas
+appartenir à la noblesse, il faut bien qu'il y en ait qui travaillent.
+
+Le cochon-tirelire seul reçut une invitation écrite. On craignait que,
+placé si haut, il ne pût entendre une invitation orale. Il se jugea trop
+important pour donner une réponse et ne vint pas. S'il voulait prendre
+part au jeu, ce serait de là-haut, chez lui; les autres s'arrangeraient
+en conséquence. C'est ce qu'ils firent.
+
+Le petit théâtre de marionnettes fut monté de sorte qu'il pût le voir
+juste de face. Il devait y avoir d'abord une comédie, puis le thé,
+ensuite des exercices intellectuels. Mais c'est par ceux-ci qu'on
+commença tout de suite.
+
+Le cheval à bascule parla d'entraînement et de pur-sang, la voiture de
+poupée de chemins de fer et de traction à vapeur: cela se rapportait
+toujours à leur spécialité. La pendule parla politique--tic, tac--elle
+savait quelle heure elle avait sonné, mais les mauvaises langues
+disaient qu'elle ne marchait pas bien.
+
+La canne se tenait droite, fière de son pied ferré et de son pommeau
+d'argent; sur le sofa s'étalaient deux coussins brodés, ravissants mais
+stupides. La comédie pouvait commencer.
+
+Tous étaient assis et regardaient. On les pria d'applaudir, de claquer
+ou de gronder suivant qu'ils seraient satisfaits ou non. La cravache
+déclara qu'elle ne claquait jamais pour les vieux, mais seulement pour
+les jeunes non encore fiancés.
+
+--Moi, j'éclate pour tout le monde, dit le pétard.
+
+--Être là ou ailleurs... déclarait le crachoir. Et c'était bien
+l'opinion de tous sur cette idée de jouer la comédie.
+
+La pièce ne valait rien, mais elle était bien jouée. Les acteurs
+présentaient toujours au public leur côté peint, ils étaient faits pour
+être vue de face, pas de dos. Tous jouaient admirablement, tout à fait
+en avant et même hors du théâtre, car leurs fils étaient trop longs,
+mais ils n'en étaient que plus remarquables.
+
+La poupée raccommodée était si émue qu'elle se décolla et le
+cochon-tirelire, bouleversé à sa façon, décida de faire quelque chose
+pour l'un des acteurs, par exemple: le mettre sur son testament pour
+qu'il soit couché près de lui dans un monument funéraire quand le moment
+serait venu.
+
+Tous étaient enchantés, de sorte qu'on renonça au thé et on s'en tint à
+l'intellectualité. On appelait cela jouer aux grandes personnes et
+c'était sans méchanceté puisque ce n'était qu'un jeu. Chacun ne pensait
+qu'à soi-même et aussi à ce que pensait le cochon-tirelire et lui
+pensait plus loin que les autres: à son testament et à son enterrement.
+Quand en viendrait l'heure? Toujours plus tôt qu'on ne s'y attend....
+
+Patatras! Le voilà tombé de l'armoire. Le voilà gisant par terre en
+mille morceaux; les pièces dansent et sautent à travers la pièce, les
+plus petites ronflent, les plus grandes roulent, surtout le daler
+d'argent qui avait tant envie de voir le monde. Il y alla, bien sûr;
+toutes les pièces y allèrent, mais les restes du cochon allèrent dans la
+poubelle.
+
+Le lendemain, sur l'armoire, se tenait un nouveau cochon-tirelire en
+terre vernie.
+
+Il ne contenait encore pas la moindre monnaie, et rien ne tintait en
+lui. En cela, il ressemblait à son prédécesseur. Il n'était qu'un
+commencement et, pour nous, ce sera la fin du conte.
+
+
+
+
+La vieille maison
+
+
+Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison, elle avait plus
+de trois cents ans: c'est là ce qu'on pouvait lire sur la grande poutre,
+où au milieu de tulipes et de guirlandes de houblon était gravée l'année
+de la construction. Et on y lisait encore des versets tirés de la Bible
+et des bons auteurs profanes; au-dessus de chaque fenêtre étaient
+sculptées des figures qui faisaient toute espèce de grimaces. Chacun des
+étages avançait sur celui d'en dessous; le long du toit courait une
+gouttière, ornée de gros dragons, dont la gueule devait cracher l'eau
+des pluies; mais elle sortait aujourd'hui par le ventre de la bête; par
+suite des ans, il s'était fait des trous dans la gouttière.
+
+Toutes les autres maisons de la rue étaient neuves et belles à la mode
+régnante; les carreaux de vitre étaient grands et toujours bien propres;
+les murailles étaient lisses comme du marbre poli. Ces maisons se
+tenaient bien droites sur leurs fondations, et l'on voyait bien à leur
+air qu'elles n'entendaient rien avoir de commun avec cette construction
+des siècles barbares.
+
+«N'est-il pas temps, se disaient-elles, qu'on démolisse cette bâtisse
+surannée, dont l'aspect doit scandaliser tous les amateurs du beau?
+Voyez donc toutes ces moulures qui s'avancent et qui empêchent que de
+nos fenêtres on distingue ce qui se passe dans la baraque. Et l'escalier
+donc qui est aussi large que si c'était un château! que d'espace perdu!
+Et cette rampe en fer forgé, est-elle assez prétentieuse! Comme ceux qui
+s y appuient doivent avoir froid aux mains! Comme tout cela est
+sottement imaginé!»
+
+Dans une des maisons neuves, bien propres, d'un goût bien prosaïque,
+celle qui était juste en face, se tenait souvent à la fenêtre un petit
+garçon aux joues fraîches et roses; ses yeux vifs brillaient
+d'intelligence. Lui, il aimait à contempler la vieille maison; elle lui
+plaisait beaucoup, qu'elle fût éclairée par le soleil ou par la lune. Il
+pouvait rester des heures à la considérer, et alors il se représentait
+les temps où, comme il l'avait vu sur une vieille gravure, toutes les
+maisons de la rue étaient construites dans ce même style, avec des
+fenêtres en ogive, des toits pointus, un grand escalier menant à la
+porte d'entrée, des dragons et autres terribles gargouilles tout autour
+des gouttières; et, au milieu de la rue, passaient des archers, des
+soldats en cuirasse, armés de hallebardes.
+
+C'était vraiment une maison qu'on pouvait contempler pendant des heures.
+Il y demeurait un vieillard qui portait des culottes de peau et un habit
+à grands boutons de métal, tout à fait à l'ancienne mode; il avait aussi
+une perruque, mais une perruque qui paraissait bien être une perruque,
+et qui ne servait pas à simuler habilement de vrais cheveux. Tous les
+matins, un vieux domestique venait, nettoyait, faisait le ménage et les
+commissions, puis s'en allait.
+
+Le vieillard à culottes de peau habitait tout seul la vieille maison.
+Parfois il s'approchait de la fenêtre; un jour, le petit garçon lui fit
+un gentil signe de tête en forme de salut; le vieillard fit de même; le
+lendemain ils se dirent de nouveau bonjour, et bientôt ils furent une
+paire d'amis, sans avoir jamais échangé une parole.
+
+Le petit garçon entendit ses parents se dire: «Le vieillard d'en face a
+de bien grandes richesses; mais c'est affreux comme il vit isolé de tout
+le monde.»
+
+Le dimanche d'après, l'enfant enveloppa quelque chose dans un papier,
+sortit dans la rue et accostant le vieux domestique qui faisait les
+commissions, il lui dit: «Écoute! Veux-tu me faire un plaisir et donner
+cela de ma part à ton maître? J'ai deux soldats de plomb; en voilà un;
+je le lui envoie pour qu'il ait un peu de société; je sais qu'il vit
+tellement isolé de tout le monde, que c'est lamentable.»
+
+Le vieux domestique sourit, prit le papier et porta le soldat de plomb à
+son maître. Un peu après, il vint trouver les parents, demandant si le
+petit garçon ne voulait pas venir rendre visite au vieux monsieur. Les
+parents donnèrent leur permission, et le petit partit pour la vieille
+maison.
+
+Les trompettes sculptées sur la porte, ma foi, avaient les joues plus
+bouffies que d'ordinaire, et si on avait bien prêté l'oreille, on les
+aurait entendus, qui soufflaient dans leurs instruments:
+«Schnetterendeng! Ta-ra-ra-ta: le voilà, le voilà, le petit
+schnetterendeng!»
+
+La grande porte s'ouvrit. Le vestibule était tout garni de vieux
+portraits de chevaliers revêtus de cuirasses, de châtelaines en robes de
+damas et de brocart; l'enfant crut entendre les cuirasses résonner et
+les robes rendre un léger froufrou. Il arriva à un grand escalier, avec
+une belle rampe en fer tout ouvragée, et ornée de grosses boules de
+cuivre, où on pouvait se mirer; elles brillaient comme si on venait de
+les nettoyer pour fêter la visite du petit garçon, la première depuis
+tant d'années.
+
+Après avoir monté bien des marches, l'enfant aperçut, donnant sur une
+vaste cour, un grand balcon; mais les planches avaient des fentes et des
+trous en quantité; elles étaient couvertes de mousse, d'herbe, de sedum,
+et toute la cour et les murailles étaient de même vertes de plantes
+sauvages qui poussaient là sans que personne s'en occupât. Sur le balcon
+se trouvaient de grands pots de fleurs, en vieille et précieuse faïence;
+ils avaient la forme de têtes fantastiques, à oreilles d'âne en guise
+d'anses; il y poussait des plantes rares; c'étaient des touffes de
+feuilles, sans presque aucune fleur. Il y avait là un pot d'oeillet tout
+en verdure, et il chantait à voix basse: «Le vent m'a caressé, le soleil
+m'a donné une petite fleur, une petite fleur pour dimanche.»
+
+Ensuite, le petit garçon passa par une grande salle; les murs étaient
+recouverts de cuir gaufré, à fleurs et arabesques toutes dorées, mais
+ternies par le temps.
+
+«La dorure passe, le cuir reste,» marmottaient les murailles.
+
+Puis l'enfant fut conduit dans la chambre où se tenait le vieux
+monsieur, qui l'accueillit avec un doux sourire, et lui dit: «Merci pour
+le soldat de plomb, mon petit ami; et merci encore de ce que tu es venu
+me voir.»
+
+Et les hauts fauteuils en chêne, les grandes armoires et les autres
+meubles en bois des îles craquaient, et disaient: «knick, knack», ce qui
+pouvait bien vouloir dire: «Bien le bonjour!»
+
+À la muraille pendait un tableau, représentant une belle dame, jeune, au
+visage gracieux et avenant; elle était habillée d'une robe vaste et
+raide, tenue par des paniers; ses cheveux étaient poudrés. De ses doux
+yeux elle regardait l'enfant.
+
+«Qui cela peut-il donc être; dit-il. D'où vient cette belle madame?
+
+--De chez le marchand de bric-à-brac, répondit le vieux monsieur. Il a
+souvent des portraits à vendre et pas chers. Les originaux sont morts et
+enterrés; personne ne s'occupe d'eux. Cette dame, je l'ai connue toute
+jeune; voilà un demi-siècle qu'elle a quitté ce monde; j'ai retrouvé son
+portrait chez le marchand et je l'ai acheté.»
+
+Au-dessous du portrait, se trouvait sous verre un bouquet de fleurs
+fanées; elles avaient tout l'air d'avoir été cueillies juste cinquante
+ans auparavant.
+
+«On dit chez nous, reprit l'enfant, que tu es toujours seul, et que cela
+fait de la peine, rien que d'y penser.
+
+--Mais pas tant que cela, dit le vieux monsieur. Je reçois la visite de
+mes pensées d'autrefois, et je revois passer devant moi tous ceux que
+j'ai connus. Et, maintenant, toi tu es venu me rendre visite; je me sens
+très heureux.»
+
+Il tira alors d'une armoire un grand livre à images, et les montra au
+petit garçon; c'étaient des fêtes et processions des siècles passés;
+d'énormes carrosses tout dorés, des soldats qui ressemblaient au valet
+de trèfle de nos cartes; des bourgeois, habillés tous différemment selon
+leurs métiers et professions. Les tailleurs avaient une bannière où se
+voyaient des ciseaux, tenus par deux lions; celle des cordonniers
+représentait un aigle à deux têtes, parce que chez eux il faut toujours
+la paire. Oui, c'étaient de fameuses images, et le petit s'en amusait
+tout plein.
+
+Le vieux monsieur alors alla chercher dans l'office des gâteaux, des
+confitures, des fruits. Qu'on était bien dans cette vieille maison!
+
+«Je n'y tiens plus, s'écria tout à coup le soldat de plomb qui était sur
+la cheminée. Non, c'est par trop triste ici, celui qui a goûté de la vie
+de famille ne peut s'habituer à une pareille solitude. J'en ai assez. Le
+jour déjà ne semble pas vouloir finir; mais la soirée sera encore plus
+affreuse. Ce n'est pas comme chez toi, mon maître; ton père et ta mère
+causent joyeusement; toi et tes frères et soeurs vous faites un
+délicieux tapage d'enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit. Le
+vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d'arbre de Noël. On
+lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j'en ai assez.
+
+--Il ne faut pas voir les choses du mauvais côté, répondit le petit
+garçon. À moi, tout ici me paraît magnifique, et encore n'ai-je pas vu
+toutes les belles choses que les vieux souvenirs font passer devant les
+yeux du maître de céans.
+
+--Moi non plus, je ne les aperçois, ni ne les verrai jamais, reprit le
+soldat de plomb. Je te prie, emporte-moi.
+
+--Non, dit le petit, il faut que tu restes pour tenir compagnie à ce bon
+vieux monsieur.»
+
+Le vieillard, qui paraissait tout rajeuni et avait l'air tout heureux,
+revint avec d'excellents gâteaux, des confitures délicieuses, des
+pommes, des noix et autres friandises; il plaça tout devant son petit
+ami, qui, ma foi, ne pensa plus aux peines du soldat de plomb.
+
+L'enfant retourna chez lui, s'étant diverti à merveille. Le lendemain,
+il était à sa fenêtre, et il fit un signe de tête au vieux monsieur, qui
+le lui rendit en souriant. Une neuvaine se passa, et alors on revint
+prendre le petit garçon pour le mener à la vieille maison.
+
+Les trompettes entonnèrent leur _schnetterendeng_, _ta-ta-ra-ta_. Les
+chevaliers et les belles dames se penchèrent hors de leur cadre pour
+voir passer ce petit être, si jeune; les fauteuils débitèrent leur
+_knik-knak_; le cuir des murailles déclara qu'il était plus durable que
+la dorure; enfin tout se passa comme la première fois; rien ne changeait
+dans la vieille maison.
+
+«Oh! Que je me sens malheureux», s'écria le soldat de plomb.» C'est à
+périr ici. Laisse-moi plutôt partir pour la guerre, dussé-je y perdre
+bras et jambes, ce serait au moins un changement. Oh, emmène-moi!
+Maintenant je sais ce que c'est que de recevoir la visite de ses vieux
+souvenirs, et ce n'est pas amusant du tout à la longue.»
+
+«Je vous revoyais tous à la maison, comme si j'étais encore au milieu de
+vous. C'était un dimanche matin, et vous autres enfants vous étiez
+réunis, et les mains jointes vous chantiez un psaume; ton père et ta
+mère écoutaient pieusement. Voilà que la porte s'ouvre et que ta petite
+soeur Maria, qui n'a que deux ans, fait son entrée. Elle est si vive et
+elle est toujours prête à danser quand elle entend n'importe quelle
+musique. Cette fois vos chants la mirent en mouvement, mais cela
+n'allait guère en mesure; la mélodie marchait trop lentement; l'enfant
+levait sa petite jambe, mais il lui fallait la tenir trop longtemps en
+l'air; cependant elle dandinait comme elle pouvait de la tête. Vous
+gardiez votre sérieux, c'était pourtant bien difficile. Moi, je ris
+tant, qu'au moment où une grosse voiture vint ébranler la maison, je
+perdis l'équilibre et je tombai à terre, j'en ai encore une bosse. Cela
+me fit bien mal; mais j'aimerais encore mieux tomber dix fois par jour,
+chez vous, que de rester ici, hanté par ces vieux souvenirs.
+
+Dis-moi, chantez-vous encore les dimanches? Raconte-moi quelque chose de
+la petite Maria! Et mon bon camarade, l'autre soldat de plomb? Doit-il
+être heureux, lui! Ne pourrait-il pas venir me relever de faction? Oh,
+emmène-moi!»
+
+--Tu n'es plus à moi, répondit le petit garçon. Tu sais bien que je t'ai
+donné en cadeau au vieux monsieur. Il faut te faire une raison.»
+
+Cette fois le vieillard montra à son petit ami des cassettes où il y
+avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passés; des cartes à
+jouer, grandes et toutes dorées, comme on n'en voit même plus chez le
+roi. Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui, à l'intérieur, était
+orné de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des
+bergères; il joua un ancien air; l'instrument n'était guère d'accord, et
+les sons étaient comme enroués. Mais on aurait dit que le portrait de la
+belle dame, celui qui avait été acheté chez le marchand de bric-à-brac,
+s'animait en entendant cette antique mélodie; le vieux monsieur la
+regardait, ses yeux brillaient comme ceux d'un jeune homme; un doux
+sourire passa sur ses lèvres.
+
+«Je veux partir en guerre, en guerre!», s'écria le soldat de plomb de
+toutes ses forces; mais, à ce moment, le vieux monsieur vint prendre
+quelque chose sur la cheminée et il renversa le soldat qui roula par
+terre. Où était-il tombé? Le vieillard chercha, le petit garçon chercha;
+ils ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb!»Je le retrouverai
+demain», dit le vieux monsieur. Mais, jamais, il ne le revit. Le
+plancher était rempli de fentes et de trous; le soldat avait passé à
+travers, et il gisait là, sous les planches, comme enterré vivant.
+
+Malgré cet incident la journée se passa gaiement, et, le soir, le petit
+garçon rentra chez lui. Des semaines s'écoulèrent, et l'hiver arriva.
+Les fenêtres étaient gelées, et l'enfant était obligé de souffler
+longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pût
+apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes,
+les trompettes, on les voyait à peine, tant la neige les recouvrait. La
+vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que
+d'ordinaire; et, en effet, il n'y demeurait absolument plus personne: le
+vieux monsieur était mort, il s'était doucement éteint.
+
+Le soir, comme c'était l'usage dans le pays, une voiture tendue de noir
+s'arrêta devant la porte; on y plaça un cercueil, qu'on devait porter
+bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit
+en marche; personne ne suivait que le vieux domestique; tous les amis du
+vieux monsieur étaient morts avant lui. Le petit garçon pleurait, et il
+envoyait de la main des baisers d'adieu au cercueil.
+
+Quelques jours après, la vieille maison fut pleine de monde, on y
+faisait la vente de tout ce qui s'y trouvait. Et, de la fenêtre, le
+petit garçon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les
+châtelaines, les pots de fleurs en faïence, les fauteuils qui poussaient
+des _knik-knak_ plus forts que jamais. Le portrait de la belle dame
+retourna chez le marchand de bric-à-brac; si vous voulez le voir, vous
+le trouverez encore chez lui; personne ne l'a acheté, personne n'y a
+fait attention.
+
+Au printemps, on démolit la vieille maison.» Ce n'est pas dommage qu'on
+fasse disparaître cette antique baraque», dirent les imbéciles, et ils
+étaient nombreux comme partout. Et, pendant que les maçons donnaient des
+coups de pioche, qui fendaient le coeur du petit garçon, on voyait, de
+la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir doré, et les
+tulipes volaient en éclats, et les trompettes tombaient par terre,
+lançant un dernier _schnetterendeng_.
+
+Enfin, on enleva tous les décombres et on construisit une grande belle
+maison à larges fenêtres et à murailles bien lisses, proprement peintes
+en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin
+qui, sur la rue, était entouré d'une jolie grille neuve: «Que tout cela
+a bonne façon!» disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des
+allées bien droites, et des massifs bien ronds; les plantes étaient
+alignées au cordeau, et ne poussaient pas à tort et à travers comme
+autrefois, dans la cour de la vieille maison.
+
+Les gens s'arrêtaient à la grille et regardaient avec admiration. Les
+moineaux par douzaines, perchés sur les arbustes et la vigne vierge qui
+couvrait les murs de côté babillaient de toutes sortes de choses, mais
+pas de la vieille maison; aucun d'eux ne l'avait jamais vue: car il
+s'était passé, depuis lors, bien du temps, oui, tant d'années que, dans
+l'intervalle, le petit garçon était devenu un homme, et un homme
+distingué qui faisait la joie de ses vieux parents.
+
+Il s'était marié et il habitait, avec sa jeune femme, justement la belle
+maison dont nous venons de parler.
+
+Un jour, ils étaient dans le jardin, et la jeune dame plantait une fleur
+des champs qu'elle avait rapportée de la promenade, et qu'elle trouvait
+aussi belle qu'une fleur de serre. Elle raffermissait, de ses petites
+mains, la terre autour de la racine, lorsqu'elle se sentit comme piquée
+aux doigts.
+
+«Aïe!» s'écrie-t-elle, et elle aperçoit quelque chose qui brille.
+Qu'était-ce? Devinez-vous? C'était le soldat de plomb, que le vieux
+monsieur avait cherché vainement et qui était tombé là pendant les
+démolitions, se trouvait sous terre depuis tant d'années.
+
+La jeune dame le retira, et, sans lui en vouloir de ce qu'il l'avait
+piquée, elle le nettoya avec une feuille humide de rosée, et le sécha
+avec son mouchoir fin, qui sentait bon. Et le soldat de plomb était bien
+aise, comme s'il se réveillait d'un long évanouissement.
+
+«Laisse-moi le voir», dit le jeune homme, en souriant. Puis il hocha la
+tête et continua: «Non, ce ne peut pas être le même; mais il me rappelle
+un autre soldat de plomb que j'avais lorsque j'étais petit.»
+
+Et il raconta l'histoire de la vieille maison, et du vieux monsieur,
+auquel il avait envoyé, pour lui tenir compagnie, son soldat de plomb.
+La jeune dame fut touchée jusqu'aux larmes de ce récit, surtout quand il
+fut question du portrait qui avait été acheté chez le marchand de
+bric-à-brac.
+
+«Il serait cependant possible, dit-elle, que ce fût le même soldat de
+plomb. Je veux le garder avec soin; il me rappellera ce que tu viens de
+me conter. Tu me conduiras, n'est-ce pas, sur la tombe du vieux
+monsieur?
+
+--Je ne sais pas où elle se trouve, répondit-il; j'ai demandé à la voir,
+personne n'a pu me l'indiquer. Tous ses amis étaient morts. Je sais
+seulement que c'est très loin d'ici; au moment où on a emporté le
+cercueil, je n'ai pas questionné; j'étais trop petit pour aller si loin
+y porter des fleurs.
+
+--Oh! Comme il a été seul, dans sa tombe également! dit la dame,
+personne n'en aura pris soin.
+
+--Moi aussi, j'ai été longtemps bien seul, se dit le soldat de plomb;
+mais, quelle compensation aujourd'hui; je ne suis pas oublié!»
+
+Comme la dame l'emportait dans la maison, il jeta un dernier regard sur
+l'endroit où il était resté tant d'années; que vit-il, ressemblant à de
+la vulgaire terre? Un morceau de la belle tapisserie. La dorure, elle,
+avait entièrement disparu. Et, de sa fine oreille, le soldat entendit un
+murmure où il distinguait ces paroles:
+
+«La dorure passe, mais le cuir reste.»
+
+S'il avait pu, il aurait volontiers haussé les épaules; chez lui,
+couleur et dorure étaient restées.
+
+
+
+
+Le vieux réverbère
+
+
+Il était une fois un honnête vieux réverbère qui avait rendu de bons et
+loyaux services pendant de longues, longues années, et on s'apprêtait à
+le remplacer. C'était le dernier soir qu'il était sur son poteau et
+éclairait la rue; il se sentit un peu comme un vieux figurant de ballet
+qui danse pour la dernière fois et sait que dès le lendemain il sera mis
+au rancart. Le réverbère redoutait terriblement ce lendemain. Il savait
+qu'on l'amènerait à la mairie où trente-six sages de la ville
+l'examineraient pour décider s'il était encore bon pour le service ou
+pas. C'est là qu'on déciderait s'il devait éclairer un pont ou une usine
+à la campagne. Il se pouvait aussi qu'on l'envoyât directement dans une
+fonderie pour l'y faire fondre et dans ce cas il pouvait devenir
+vraiment n'importe quoi d'autre.
+
+Quel que fût son sort, il ferait ses adieux au vieux gardien de nuit et
+à sa femme. Il les considérait comme sa propre famille. Il était devenu
+réverbère en même temps que l'homme était devenu veilleur de nuit. La
+femme, à l'époque, avait un comportement altier et ne s'occupait du
+réverbère que le soir, quand elle passait par là, mais jamais dans la
+journée. Au cours des dernières années, depuis qu'ils avaient vieilli
+tous les trois, le veilleur, sa femme et le réverbère, la femme du
+veilleur s'en occupait elle aussi, nettoyait la lampe et y versait de
+l'huile. C'étaient de braves gens, l'un comme l'autre.
+
+Ainsi le réverbère était dans la rue pour son dernier soir et demain il
+irait à la mairie. Ces deux sombres pensées le hantaient et vous vous
+imaginez sans doute comment il brûlait. Mais d'autres idées encore lui
+passaient par la tête. Il ne lui viendrait jamais à l'esprit d'en parler
+à haute voix, car c'était un réverbère bien élevé qui ne voulait blesser
+personne. Mais que de souvenirs! Par moments, sa flamme montait
+brusquement, comme si le réverbère avait soudainement senti: Oui, il y a
+quelqu'un qui se souvient de moi. Par exemple ce beau garçon
+autrefois.... Oh, oui, bien des années ont passé depuis! Il était venu
+vers moi avec une lettre sur papier rose pâle, si fin et à bordure
+dorée, et si joliment écrite; c'était une écriture de femme. Il lut la
+lettre deux fois puis l'embrassa. Ensuite, il leva la tête, me regarda
+et ses yeux disaient: «Je suis le plus heureux des hommes!» Oui, lui et
+moi, nous étions les seuls à savoir ce que la première lettre de sa
+bien-aimée contenait.... Je me rappelle aussi d'une autre paire d'yeux;
+c'est curieux comme mes pensées sautent d'un sujet à l'autre. Un
+magnifique cortège funèbre passa dans la rue. Dans le cercueil gisait,
+sur la voiture couverte de soie, une jeune et jolie femme. Que de
+fleurs, de couronnes et de torches brûlantes! J'en fus presque soufflé.
+Sur le trottoir il y avait plein de gens qui suivaient lentement le
+cortège. Lorsque les torches furent hors de vue, je regardai autour de
+moi, un homme se tenait encore là et pleurait. Jamais je n'oublierai la
+tristesse de ces yeux qui me regardaient!»
+
+Des pensées diverses venaient ainsi au vieux réverbère qui éclairait la
+rue ce soir pour la dernière fois. Le factionnaire que l'on relève
+connaît la personne qui va le remplacer et peut même échanger quelques
+paroles avec elle. Le réverbère ne savait pas qui allait le remplacer et
+pourtant, il était à même de donner à son remplaçant quelques bons
+conseils, sur la pluie et la rouille par exemple ou sur la lune qui
+éclaire le trottoir ou encore sur la direction du vent.
+
+Trois candidats s'étaient présentés sur le bord de la rigole, croyant
+que c'était le réverbère lui-même qui attribuait l'emploi. Le premier
+était une tête de hareng. Comme elle luisait dans l'obscurité elle
+pensait que si c'était elle qui montait sur le poteau, cela ferait
+économiser de l'huile. Le deuxième était un morceau de bois pourri, qui
+brillait lui aussi, et certainement bien mieux que n'importe quelle
+morue salée, comme il le fit entendre. D'autre part, il était le dernier
+morceau d'un arbre qui avait été autrefois la gloire de la forêt. Le
+troisième était un ver luisant. Le réverbère ne savait pas d'où il était
+venu, mais il était là, et même si bien là, qu'il luisait. Mais la tête
+de hareng et le bois pourri jurèrent qu'il ne luisait que de temps en
+temps et que dès lors il ne pouvait être pris en considération. Le vieux
+réverbère dit qu'aucun d'eux n'éclairait assez pour être réverbère.
+Évidemment, ils ne voulurent pas l'admettre, et lorsqu'ils apprirent que
+le réverbère lui-même ne pouvait attribuer sa fonction à personne, ils
+se réjouirent et dirent qu'ils en étaient très heureux puisque de toute
+façon le réverbère était vraiment bien trop sénile et donc incapable de
+choisir son remplaçant.
+
+À ce moment, le vent arriva du coin de la rue, il passa au travers de la
+mitre du vieux réverbère et lui dit:
+
+--Comment, j'apprends que tu vas partir demain? Je te vois donc ici ce
+soir pour la dernière fois? Il faut absolument que je te fasse un
+cadeau! Je vais souffler de l'air en toi et tu te rappelleras ensuite
+nettement ce que tu auras vu et entendu; tu auras la tête si claire que
+tu entendras tout ce que l'on dira ou lira.
+
+--C'est formidable, marmonna le vieux réverbère, merci beaucoup. Pourvu
+seulement que je ne sois pas fondu!
+
+--Tu ne le seras pas encore, le rassura le vent. Je te rafraîchirai
+maintenant la mémoire, et si on t'offre plusieurs petits cadeaux de ce
+genre, tu auras une vieillesse plutôt gaie.
+
+--Pourvu que je ne sois pas fondu, répéta le réverbère. Est-ce que dans
+ce cas là aussi, je me rappellerai tout?
+
+--Vieux réverbère, sois raisonnable, souffla le vent.
+
+La lune apparut à cet instant.
+
+--Et vous, que donnez-vous? demanda le vent.
+
+--Je ne donnerai rien, répondit la lune. Je suis sur le déclin. Les
+réverbères n'ont jamais lui pour moi, c'est toujours moi qui ai lui pour
+eux.
+
+La lune se cacha derrière les nuages, elle ne voulait pas être ennuyée.
+Une goutte d'eau tomba alors directement sur la mitre du réverbère. On
+aurait pu penser qu'elle venait du toit, mais la goutte expliqua qu'elle
+était un cadeau envoyé par les nuages gris, et un cadeau peut-être
+meilleur que tous les autres.
+
+--Je pénétrerai en toi et tu auras la faculté, une nuit, quand tu le
+souhaiteras, de rouiller, de t'effondrer et de devenir poussière.
+
+Mais le réverbère trouva que c'était un bien mauvais cadeau et le vent
+fut du même avis:
+
+--N'aurais-tu rien de mieux à proposer? Souffla-t-il de toutes ses
+forces.
+
+À cet instant, ils virent une étoile filante suivie d'une longue et fine
+traînée.
+
+--Qu'est-ce que c'était? s'écria la tête de hareng. N'était-ce pas une
+étoile? Je pense qu'elle est entrée directement dans le réverbère! Si
+cet emploi est convoité par de si importants personnages, il n'y a pas
+de place pour moi.
+
+Là-dessus, elle s'en alla et les autres aussi. Le vieux réverbère brilla
+soudain avec une force étonnante:
+
+--Quel beau cadeau! Moi, pauvre vieux réverbère, remarqué par ces
+étoiles étincelantes qui m'avaient toujours tellement ravi et qui
+brillent avec tant d'éclat. Moi-même je n'ai jamais réussi à briller si
+fort malgré tous mes efforts, et j'aurais pourtant tant voulu! Elles
+m'ont envoyé une des leurs avec un cadeau, et désormais tout ce que je
+me rappellerai et tout ce que moi-même verrai nettement, pourra être vu
+également par tous ceux que j'aime. Et c'est cela le vrai bonheur, car
+si je n'ai personne avec qui la partager, ma joie n'est pas complète.
+
+--C'est en effet une idée très estimable, dit le vent. Mais tu n'as pas
+l'air de savoir que pour cela il te faudrait une bougie de cire. Si
+aucune bougie n'est allumée en toi, personne n'y verra rien. Et cela,
+les petites étoiles n'y ont pas songé. Elles pensent sans doute que tout
+ce qui brille a au moins une bougie à l'intérieur. Mais je suis fatigué,
+déclara le vent. Je vais me coucher.
+
+Le jour suivant... bah! le jour suivant ne nous intéresse pas. Le soir
+suivant donc, le réverbère était sur un fauteuil et où?... Chez le vieux
+veilleur de nuit. Il avait réussi à garder le réverbère en récompense de
+ses longs et loyaux services. Les trente-six hommes s'étaient moqués de
+lui, mais ils le lui avaient donné, puisqu'il le désirait tant. À
+présent, le réverbère était couché sur le fauteuil près du poêle chaud.
+Il prenait presque tout le fauteuil, comme si la chaleur l'avait fait
+grandir. Les vieux époux étaient à table en train de dîner et, émus,
+jetaient de temps en temps un regard sur le vieux réverbère; ils
+auraient voulu qu'il vienne s'installer à table avec eux. Ils
+habitaient, il est vrai, en sous-sol, à deux aunes sous terre et pour
+accéder au logement il fallait passer par une entrée pavée; mais il y
+faisait bien bon car la porte était calfeutrée avec des bouts de tissu.
+Tout y était propre et rangé, le lit était couvert d'un baldaquin, de
+petits rideaux décoraient les fenêtres et, derrière eux, il y avait deux
+pots de fleurs étranges. Christian, le marin, les avait apportés des
+Indes orientales ou occidentales, ils ne savaient plus exactement.
+C'étaient deux éléphants en terre, et on mettait la terre dans leurs dos
+ouverts. Dans l'un d'eux poussait une très belle ciboulette--il servait
+de potager aux petits vieux--dans l'autre fleurissait un grand
+géranium--c'était leur jardin. Au mur était accrochée une image
+coloriée, c'était «le Congrès de Vienne», de sorte qu'ils avaient dans
+leur chambre toute la cour royale et impériale! Une pendule à lourds
+poids de plomb faisait «tic-tac». Elle était toujours en avance, mais
+après tout cela valait mieux que si elle retardait, disaient les vieux.
+Le réverbère avait l'impression que le monde entier était à l'envers.
+Mais lorsque le vieux veilleur de nuit le regarda et se mit à raconter
+tout ce qu'ils avaient vécu ensemble, par la pluie et la rouille, dans
+les nuits d'été courtes et claires ou dans les tempêtes de neige et
+comme il faisait bon de rentrer dans le petit logement du sous-sol, tout
+se remit en place pour le vieux réverbère. Il eut l'impression de sentir
+à nouveau le vent; oui, comme si le vent l'avait rallumé.
+
+Les petits vieux étaient si travailleurs, si assidus, qu'ils ne
+passaient pas une seule petite heure à somnoler. Le dimanche après-midi,
+ils sortaient un livre, un récit de voyage de préférence, et le veilleur
+de nuit lisait à haute voix les pages sur les forêts vierges et les
+éléphants sauvages qui courent à travers l'Afrique, et la vieille femme
+écoutait avec beaucoup d'attention, jetant des coups d'oeil sur leurs
+éléphants en terre qui servaient de pots de fleurs.
+
+--C'est presque comme si j'y étais, disait-elle.
+
+Et le réverbère souhaitait ardemment qu'il y eût une bougie de cire à
+portée de main et que quelqu'un songe à l'allumer et à la placer en lui,
+afin que la vieille femme puisse voir exactement tout comme le réverbère
+le voyait, les grands arbres aux branches enlacées les unes aux autres,
+les hommes à cheval, noirs et nus, et des troupeaux entiers d'éléphants
+écrasant les joncs et les broussailles.
+
+--À quoi bon tous mes talents sans la moindre petite bougie de cire,
+soupirait le réverbère. Ils n'ont ici que de l'huile et une chandelle,
+cela ne suffit pas!
+
+Un jour pourtant, un petit tas de restes de bougies apparut dans le
+petit appartement du sous-sol. Les plus grands bouts servaient à
+éclairer, les petits étaient utilisés par la vieille femme pour cirer
+son fil à coudre. La bougie de cire existait donc bel et bien, mais
+personne n'eut l'idée d'en mettre ne serait-ce qu'un petit bout dans le
+réverbère.
+
+--Et voilà! Je suis ici avec mes talents rares, se lamenta doucement le
+réverbère, j'ai tant de choses en moi et je ne peux pas les partager
+avec eux. Je peux transformer leurs murs blancs en superbes tentures, en
+forêts profondes, en tout ce qu'ils pourraient souhaiter.... Et ils
+l'ignorent!
+
+Le réverbère, propre et bien astiqué, était dans un coin où il se
+faisait toujours remarquer. Les gens disaient, il est vrai, que ce
+n'était qu'une vieillerie à mettre au rancart, mais les vieux aimaient
+leur réverbère et laissaient les gens parler.
+
+Un jour, le jour d'anniversaire du vieil homme, la vieille femme
+s'approcha du réverbère, sourit doucement et dit:
+
+--Aujourd'hui je l'allumerai.
+
+Le réverbère grinça de son couvercle car il se dit: Enfin, la lumière
+leur vient!
+
+Mais la veille femme ne lui donna pas de bougie, elle y versa de
+l'huile. Le réverbère brilla toute la soirée, mais il savait maintenant
+que le cadeau des étoiles, le plus magnifique de tous les cadeaux ne
+serait pour lui, dans cette vie-là, qu'un trésor perdu. Et soudain il
+rêva que les petits vieux étaient morts et qu'on l'amenait dans une
+fonderie pour y être fondu. Bien qu'il eût la faculté de s'effondrer en
+rouille et en poussière quand il le voudrait, il ne le fit pas. Il
+arriva dans la fonderie et fut transformé en bougeoir en fer, le plus
+beau de tous les bougeoirs pour bougies de cire. Il avait la forme d'un
+ange portant un bouquet dans ses mains, et on plaçait la bougie de cire
+au milieu du bouquet. Il avait sa place sur un bureau vert, dans une
+chambre bien agréable. Il y avait de nombreux livres et de beaux
+tableaux sur les murs. C'était la chambre d'un poète, et tout ce qu'il
+imaginait et écrivait apparaissait tout autour. La chambre se
+transformait en forêt sombre et profonde ou en pré ensoleillé traversé
+gravement par une cigogne ou en pont d'un navire sur une mer agitée.
+
+--Que j'ai de talents! s'étonna le vieux réverbère en se réveillant.
+J'aurais presque envie d'être fondu! Mais non, cela ne doit pas arriver
+tant que les petits vieux sont de ce monde. Ils m'aiment tel que je
+suis. C'est comme si j'étais leur enfant, ils m'ont astiqué, m'ont donné
+de l'huile et j'ai ici une place aussi honorable que le Congrès de
+Vienne, et il n'y a pas plus noble que lui.
+
+Et depuis ce temps, il était plus serein. Le vieux réverbère l'avait
+bien mérité.
+
+
+
+
+Le vilain petit canard
+
+
+Comme il faisait bon dans la campagne! C'était l'été. Les blés étaient
+dorés, l'avoine verte, les foins coupés embaumaient, ramassés en tas
+dans les prairies, et une cigogne marchait sur ses jambes rouges, si
+fines et si longues et claquait du bec en égyptien (sa mère lui avait
+appris cette langue-là).
+
+Au-delà, des champs et des prairies s'étendaient, puis la forêt aux
+grands arbres, aux lacs profonds.
+
+En plein soleil, un vieux château s'élevait entouré de fossés, et au
+pied des murs poussaient des bardanes aux larges feuilles, si hautes que
+les petits enfants pouvaient se tenir tout debout sous elles. L'endroit
+était aussi sauvage qu'une épaisse forêt, et c'est là qu'une cane
+s'était installée pour couver. Elle commençait à s'ennuyer beaucoup.
+C'était bien long et les visites étaient rares les autres canards
+préféraient nager dans les fossés plutôt que de s'installer sous les
+feuilles pour caqueter avec elle.
+
+Enfin, un oeuf après l'autre craqua. _Pip, pip_, tous les jaunes d'oeufs
+étaient vivants et sortaient la tête.
+
+--Coin, coin, dit la cane, et les petits se dégageaient de la coquille
+et regardaient de tous côtés sous les feuilles vertes. La mère les
+laissait ouvrir leurs yeux très grands, car le vert est bon pour les
+yeux.
+
+--Comme le monde est grand, disaient les petits.
+
+Ils avaient bien sûr beaucoup plus de place que dans l'oeuf.
+
+--Croyez-vous que c'est là tout le grand monde? dit leur mère, il
+s'étend bien loin, de l'autre côté du jardin, jusqu'au champ du
+pasteur--mais je n'y suis jamais allée.
+
+«Êtes-vous bien là, tous?» Elle se dressa.» Non, le plus grand oeuf est
+encore tout entier. Combien de temps va-t-il encore falloir couver? J'en
+ai par-dessus la tête.»
+
+Et elle se recoucha dessus.
+
+--Eh bien! comment ça va? demanda une vieille cane qui venait enfin
+rendre visite.
+
+--Ça dure et ça dure, avec ce dernier oeuf qui ne veut pas se briser.
+Mais regardez les autres, je n'ai jamais vu des canetons plus
+ravissants. Ils ressemblent tous à leur père, ce coquin, qui ne vient
+même pas me voir.
+
+--Montre-moi cet oeuf qui ne veut pas craquer, dit la vieille. C'est,
+sans doute, un oeuf de dinde, j'y ai été prise moi aussi une fois, et
+j'ai eu bien du mal avec celui-là. Il avait peur de l'eau et je ne
+pouvais pas obtenir qu'il y aille. J'avais beau courir et crier.
+Fais-moi voir. Oui, c'est un oeuf de dinde, sûrement. Laisse-le et
+apprends aux autres enfants à nager.
+
+--Je veux tout de même le couver encore un peu, dit la mère. Maintenant
+que j'y suis depuis longtemps.
+
+--Fais comme tu veux, dit la vieille, et elle s'en alla.
+
+Enfin, l'oeuf se brisa.
+
+--Pip, pip, dit le petit en roulant dehors.
+
+Il était si grand et si laid que la cane étonnée, le regarda.
+
+--En voilà un énorme caneton, dit-elle, aucun des autres ne lui
+ressemble. Et si c'était un dindonneau, eh bien, nous allons savoir ça
+au plus vite.
+
+Le lendemain, il faisait un temps splendide. La cane avec toute la
+famille S'approcha du fossé. Plouf! elle sauta dans l'eau. Coin! coin!
+commanda-t-elle, et les canetons plongèrent l'un après l'autre, même
+l'affreux gros gris.
+
+--Non, ce n'est pas un dindonneau, s'exclama la mère. Voyez comme il
+sait se servir de ses pattes et comme il se tient droit. C'est mon petit
+à moi. Il est même beau quand on le regarde bien. Coin! coin: venez avec
+moi, je vous conduirai dans le monde et vous présenterai à la cour des
+canards. Mais tenez-vous toujours près de moi pour qu'on ne vous marche
+pas dessus, et méfiez-vous du chat.
+
+Ils arrivèrent à l'étang des canards où régnait un effroyable vacarme.
+Deux familles se disputaient une tête d'anguille. Ce fut le chat qui
+l'attrapa.
+
+--Ainsi va le monde! dit la cane en se pourléchant le bec.
+
+Elle aussi aurait volontiers mangé la tête d'anguille.
+
+--Jouez des pattes et tâchez de vous dépêcher et courbez le cou devant
+la vieille cane, là-bas, elle est la plus importante de nous tous. Elle
+est de sang espagnol, c'est pourquoi elle est si grosse. Vous voyez
+qu'elle a un chiffon rouge à la patte, c'est la plus haute distinction
+pour un canard. Cela signifie qu'on ne veut pas la manger et que chacun
+doit y prendre garde. Ne mettez pas les pattes en dedans, un caneton
+bien élevé nage les pattes en dehors comme père et mère. Maintenant,
+courbez le cou et faites coin!
+
+Les petits obéissaient, mais les canards autour d'eux les regardaient et
+s'exclamaient à haute voix:
+
+--Encore une famille de plus, comme si nous n'étions pas déjà assez. Et
+il y en a un vraiment affreux, celui-là nous n'en voulons pas.
+
+Une cane se précipita sur lui et le mordit au cou.
+
+--Laissez le tranquille, dit la mère. Il ne fait de mal à personne.
+
+--Non, mais il est trop grand et mal venu. Il a besoin d'être rossé.
+
+--Elle a de beaux enfants, cette mère! dit la vieille cane au chiffon
+rouge, tous beaux, à part celui-là: il n'est guère réussi. Si on pouvait
+seulement recommencer les enfants ratés!
+
+--Ce n'est pas possible, Votre Grâce, dit la mère des canetons; il n'est
+pas beau mais il est très intelligent et il nage bien, aussi bien que
+les autres, mieux même. J'espère qu'en grandissant il embellira et
+qu'avec le temps il sera très présentable.
+
+Elle lui arracha quelques plumes du cou, puis le lissa:
+
+--Du reste, c'est un mâle, alors la beauté n'a pas tant d'importance.
+
+--Les autres sont adorables, dit la vieille. Vous êtes chez vous, et si
+vous trouvez une tête d'anguille, vous pourrez me l'apporter.
+
+Cependant, le pauvre caneton, trop grand, trop laid, était la risée de
+tous. Les canards et même les poules le bousculaient. Le dindon--né avec
+des éperons--et qui se croyait un empereur, gonflait ses plumes comme
+des voiles. Il se précipitait sur lui en poussant des glouglous de
+colère. Le pauvre caneton ne savait où se fourrer. La fille de
+basse-cour lui donnait des coups de pied. Ses frères et soeurs,
+eux-mêmes, lui criaient:
+
+--Si seulement le chat pouvait te prendre, phénomène!
+
+Et sa mère:
+
+--Si seulement tu étais bien loin d'ici!
+
+C'en était trop! Le malheureux, d'un grand effort s'envola par-dessus la
+haie, les petits oiseaux dans les buissons se sauvaient à tire d'aile.
+
+«Je suis si laid que je leur fais peur», pensa-t-il en fermant les yeux.
+
+Il courut tout de même jusqu'au grand marais où vivaient les canards
+sauvages. Il tombait de fatigue et de chagrin et resta là toute la nuit.
+
+Au matin, les canards en voyant ce nouveau camarade s'écrièrent:
+
+--Qu'est-ce que c'est que celui-là?
+
+Notre ami se tournait de droite et de gauche, et saluait tant qu'il
+pouvait.
+
+--Tu es affreux, lui dirent les canards sauvages, mais cela nous est
+bien égal pourvu que tu n'épouses personne de notre famille.
+
+Il ne songeait guère à se marier, le pauvre! Si seulement on lui
+permettait de coucher dans les roseaux et de boire l'eau du marais.
+
+Il resta là deux jours. Vinrent deux oies sauvages, deux jars plutôt,
+car c'étaient des mâles, il n'y avait pas longtemps qu'ils étaient
+sortis de l'oeuf et ils étaient très désinvoltes.
+
+--Écoute, camarade, dirent-ils, tu es laid, mais tu nous plais. Veux-tu
+venir avec nous et devenir oiseau migrateur? Dans un marais à côté il y
+a quelques charmantes oiselles sauvages, toutes demoiselles bien
+capables de dire coin, coin (oui, oui), et laid comme tu es, je parie
+que tu leur plairas.
+
+Au même instant, il entendit _Pif! Paf!_, les deux jars tombèrent raides
+morts dans les roseaux, l'eau devint rouge de leur sang. Toute la troupe
+s'égailla et les fusils claquèrent de nouveau.
+
+Des chasseurs passaient, ils cernèrent le marais, il y en avait même
+grimpés dans les arbres. Les chiens de chasse couraient dans la vase.
+_Platch! Platch!_ Les roseaux volaient de tous côtés; le pauvre caneton,
+épouvanté, essayait de cacher sa tête sous son aile quand il vit un
+immense chien terrifiant, la langue pendante, les yeux étincelants. Son
+museau, ses dents pointues étaient déjà prêts à le saisir quand--_Klap!_
+il partit sans le toucher.
+
+--Oh! Dieu merci! je suis si laid que même le chien ne veut pas me
+mordre.
+
+Il se tint tout tranquille pendant que les plombs sifflaient et que les
+coups de fusils claquaient.
+
+Le calme ne revint qu'au milieu du jour, mais le pauvre n'osait pas se
+lever, il attendit encore de longues heures, puis quittant le marais il
+courut à travers les champs et les prés, malgré le vent qui l'empêchait
+presque d'avancer.
+
+Vers le soir, il atteignit une pauvre masure paysanne, si misérable
+qu'elle ne savait pas elle-même de quel côté elle avait envie de tomber,
+alors elle restait debout provisoirement. Le vent sifflait si fort qu'il
+fallait au caneton s'asseoir sur sa queue pour lui résister. Il
+s'aperçut tout à coup que l'un des gonds de la porte était arraché, ce
+qui laissait un petit espace au travers duquel il était possible de se
+glisser dans la cabane. C'est ce qu'il fit.
+
+Une vieille paysanne habitait là, avec son chat et sa poule. Le chat
+pouvait faire le gros dos et ronronner. Il jetait même des étincelles si
+on le caressait à rebrousse-poil. La poule avait les pattes toutes
+courtes, elle pondait bien et la femme les aimait tous les deux comme
+ses enfants.
+
+Au matin, ils remarquèrent l'inconnu. Le chat fit _chum_ et la poule fit
+_cotcotcot_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça! dit la femme.
+
+Elle n'y voyait pas très clair et crut que c'était une grosse cane
+égarée.
+
+«Bonne affaire, pensa-t-elle, je vais avoir des oeufs de cane. Pourvu
+que ce ne soit pas un mâle. Nous verrons bien.»
+
+Le caneton resta à l'essai, mais on s'aperçut très vite qu'il ne pondait
+aucun oeuf. Le chat était le maître de la maison et la poule la
+maîtresse. Ils disaient: «Nous et le monde», ils pensaient bien en être
+la moitié, du monde, et la meilleure. Le caneton était d'un autre avis,
+mais la poule ne supportait pas la contradiction.
+
+
+
+--Sais-tu pondre? demandait-elle.
+
+--Non.
+
+--Alors, tais-toi.
+
+Et le chat disait:
+
+--Sais-tu faire le gros dos, ronronner?
+
+--Non.
+
+--Alors, n'émets pas des opinions absurdes quand les gens raisonnables
+parlent. Le caneton, dans son coin, était de mauvaise humeur; il avait
+une telle nostalgie d'air frais, de soleil, une telle envie de glisser
+sur l'eau. Il ne put s'empêcher d'en parler à la poule.
+
+--Qu'est-ce qui te prend, répondit-elle. Tu n'as rien à faire, alors tu
+te montes la tête. Tu n'as qu'à pondre ou à ronronner, et cela te
+passera.
+
+--C'est si délicieux de glisser sur l'eau, dit le caneton, si exquis
+quand elle vous passe par-dessus la tête et de plonger jusqu'au fond!
+
+--En voilà un plaisir, dit la poule. Tu es complètement fou. Demande au
+chat, qui est l'être le plus intelligent que je connaisse, s'il aime
+glisser sur l'eau ou plonger la tête dedans. Je ne parle même pas de
+moi. Demande à notre hôtesse, la vieille paysanne. Il n'y a pas plus
+intelligent. Crois-tu qu'elle a envie de nager et d'avoir de l'eau
+par-dessus la tête?
+
+--Vous ne me comprenez pas, soupirait le caneton.
+
+--Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra! Tu
+ne vas tout de même pas croire que tu es plus malin que le chat ou la
+femme... ou moi-même! Remercie plutôt le ciel de ce qu'on a fait pour
+toi. N'es-tu pas là dans une chambre bien chaude avec des gens capables
+de t'apprendre quelque chose? Mais tu n'es qu'un vaurien, et il n'y a
+aucun plaisir à te fréquenter. Remarque que je te veux du bien et si je
+te dis des choses désagréables, c'est que je suis ton amie. Essaie un
+peu de pondre ou de ronronner!
+
+--Je crois que je vais me sauver dans le vaste monde, avoua le caneton.
+
+--Eh bien! vas-y donc.
+
+Il s'en alla.
+
+L'automne vint, les feuilles dans la forêt passèrent du jaune au brun,
+le vent les faisait voler de tous côtés. L'air était froid, les nuages
+lourds de grêle et de neige, dans les haies nues les corbeaux
+croassaient _kré! kru! krà!_ oui, il y avait de quoi grelotter. Le
+pauvre caneton n'était guère heureux.
+
+Un soir, au soleil couchant, un grand vol d'oiseaux sortit des buissons.
+Jamais le caneton n'en avait vu de si beaux, d'une blancheur si
+immaculée, avec de longs cous ondulants. Ils ouvraient leurs larges
+ailes et s'envolaient loin des contrées glacées vers le midi, vers les
+pays plus chauds, vers la mer ouverte. Ils volaient si haut, si haut,
+que le caneton en fut impressionné; il tournait sur l'eau comme une
+roue, tendait le cou vers le ciel... il poussa un cri si étrange et si
+puissant que lui-même en fut effrayé.
+
+Jamais il ne pourrait oublier ces oiseaux merveilleux! Lorsqu'ils furent
+hors de sa vue, il plongea jusqu'au fond de l'eau et quand il remonta à
+la surface, il était comme hors de lui-même. Il ne savait pas le nom de
+ces oiseaux ni où ils s'envolaient, mais il les aimait comme il n'avait
+jamais aimé personne. Il ne les enviait pas, comment aurait-il rêvé de
+leur ressembler....
+
+L'hiver fut froid, terriblement froid. Il lui fallait nager constamment
+pour empêcher l'eau de geler autour de lui. Mais, chaque nuit, le trou
+où il nageait devenait de plus en plus petit. La glace craquait, il
+avait beau remuer ses pattes, à la fin, épuisé, il resta pris dans la
+glace.
+
+Au matin, un paysan qui passait le vit, il brisa la glace de son sabot
+et porta le caneton à la maison où sa femme le ranima.
+
+Les enfants voulaient jouer avec lui, mais lui croyait qu'ils voulaient
+lui faire du mal, il s'élança droit dans la terrine de lait éclaboussant
+toute la pièce; la femme criait et levait les bras au ciel. Alors, il
+vola dans la baratte où était le beurre et, de là, dans le tonneau à
+farine. La paysanne le poursuivait avec des pincettes; les enfants se
+bousculaient pour l'attraper... et ils riaient... et ils criaient.
+Heureusement, la porte était ouverte! Il se précipita sous les buissons,
+dans la neige molle, et il y resta anéanti.
+
+Il serait trop triste de raconter tous les malheurs et les peines qu'il
+dut endurer en ce long hiver. Pourtant, un jour enfin, le soleil se
+leva, déjà chaud, et se mit à briller. C'était le printemps.
+
+Alors, soudain, il éleva ses ailes qui bruirent et le soulevèrent, et
+avant qu'il pût s'en rendre compte, il se trouva dans un grand jardin
+plein de pommiers en fleurs. Là, les lilas embaumaient et leurs longues
+branches vertes tombaient jusqu'aux fossés.
+
+Comme il faisait bon et printanier! Et voilà que, devant lui, sortant
+des fourrés trois superbes cygnes blancs s'avançaient. Il ébouriffaient
+leurs plumes et nageaient si légèrement, et il reconnaissait les beaux
+oiseaux blancs. Une étrange mélancolie s'empara de lui.
+
+--Je vais voler jusqu'à eux et ils me battront à mort, moi si laid,
+d'avoir l'audace de les approcher! Mais tant pis, plutôt mourir par eux
+que pincé par les canards, piqué par les poules ou par les coups de pied
+des filles de basse-cour!
+
+Il s'élança dans l'eau et nagea vers ces cygnes pleins de noblesse. À
+son étonnement, ceux-ci, en le voyant, se dirigèrent vers lui.
+
+--Tuez-moi, dit le pauvre caneton en inclinant la tête vers la surface
+des eaux.
+
+Et il attendit la mort.
+
+Mais alors, qu'est-ce qu'il vit, se reflétant sous lui, dans l'eau
+claire? C'était sa propre image, non plus comme un vilain gros oiseau
+gris et lourdaud... il était devenu un cygne!!!
+
+Car il n'y a aucune importance à être né parmi les canards si on a été
+couvé dans un oeuf de cygne!
+
+Il ne regrettait pas le temps des misères et des épreuves puisqu'elles
+devaient le conduire vers un tel bonheur! Les grands cygnes blancs
+nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.
+
+Quelques enfants approchaient, jetant du pain et des graines. Le plus
+petit s'écria:--Oh! il y en a un nouveau.
+
+Et tous les enfants de s'exclamer et de battre des mains et de danser en
+appelant père et mère.
+
+On lança du pain et des gâteaux dans l'eau. Tous disaient: «Le nouveau
+est le plus beau, si jeune et si gracieux.» Les vieux cygnes
+s'inclinaient devant lui.
+
+Il était tout confus, notre petit canard, et cachait sa tête sous
+l'aile, il ne savait lui-même pourquoi. Il était trop heureux, pas du
+tout orgueilleux pourtant, car un grand coeur ne connaît pas l'orgueil.
+Il pensait combien il avait été pourchassé et haï alors qu'il était le
+même qu'aujourd'hui où on le déclarait le plus beau de tous! Les lilas
+embaumaient dans la verdure, le chaud soleil étincelait. Alors il gonfla
+ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son coeur
+comblé il cria: «Aurais-je pu rêver semblable félicité quand je n'étais
+que le vilain petit canard!»
+
+
+
+
+Les voisins
+
+
+On aurait vraiment pu croire que la mare aux canards était en pleine
+révolution; mais il ne s'y passait rien. Pris d'une folle panique, tous
+les canards qui, un instant avant, se prélassaient avec indolence sur
+l'eau ou y barbotaient gaiement, la tête en bas, se mirent à nager comme
+des perdus vers le bord, et, une fois à terre, s'enfuirent en se
+dandinant, faisant retentir les échos d'alentour de leurs cris les plus
+discordants. La surface de l'eau était tout agitée. Auparavant elle
+était unie comme une glace; on y voyait tous les arbres du verger, la
+ferme avec son toit et le nid d'hirondelles; au premier plan, un grand
+rosier tout en fleur qui, adossé au mur, se penchait au-dessus de la
+mare. Maintenant on n'apercevait plus rien; le beau paysage avait
+disparu subitement comme un mirage. À la place il y avait quelques
+plumes que les canards avaient perdues dans leur fuite précipitée; une
+petite brise les balançait et les poussait vers le bord. Survint une
+accalmie, et elles restèrent en panne. La tranquillité rétablie, l'on
+vit apparaître de nouveau les roses. Elles étaient magnifiques; mais
+elles ne le savaient pas. La lumière du soleil passait à travers leurs
+feuilles délicates; elles répandaient la plus délicieuse senteur.
+
+--Que l'existence est donc belle! dit l'une d'elles. Il y a pourtant une
+chose qui me manque. Je voudrais embrasser ce cher soleil, dont la douce
+chaleur nous fait épanouir; je voudrais aussi embrasser les roses qui
+sont là dans l'eau. Comme elles nous ressemblent! Il y a encore là-haut
+les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser. Comme ils
+gazouillent joliment quand ils tendent leurs têtes mignonnes hors de
+leur nid! Mais il est singulier qu'ils n'aient pas de plumes, comme leur
+père et leur mère. Quels excellents voisins cela fait! Ces jeunes
+oiseaux étaient des moineaux; leurs parents aussi étaient des moineaux;
+ils s'étaient installés dans le nid que l'hirondelle avait confectionné
+l'année d'avant: ils avaient fini par croire que c'était leur propriété.
+
+--Sont-ce des pièces pour faire des habits aux canards? demanda l'un des
+petits moineaux, en apercevant les plumes sur l'eau.
+
+--Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles? dit la mère. Ne
+savez-vous donc pas qu'on ne confectionne pas des vêtements aux oiseaux
+comme aux hommes? Ils nous poussent naturellement. Les nôtres sont bien
+plus fins que ceux des canards. À propos, je voudrais bien savoir ce qui
+a pu tant effrayer ces lourdes bêtes. Je me rappelle que j'ai poussé
+quelques _pip, pip_ énergiques en vous grondant tout à l'heure.
+Serait-ce cela? Ces grosses roses, qui étaient aux premières loges,
+devraient le savoir; mais elles ne font attention à rien; elles sont
+perdues dans la contemplation d'elles-mêmes. Quels ennuyeux voisins! Les
+petits marmottèrent quelques légers _pip_ d'approbation.
+
+--Entendez-vous ces amours d'oiseaux! dirent les roses. Ils s'essayent à
+chanter; cela ne va pas encore; mais dans quelque temps ils fredonneront
+gaiement. Que ce doit être agréable de savoir chanter! on fait plaisir à
+soi-même et aux autres. Que c'est charmant d'avoir de si joyeux voisins!
+Tout à coup deux chevaux arrivèrent au galop; on les menait boire à la
+mare. Un jeune paysan montait l'un; il n'avait sur lui que son pantalon
+et un large chapeau de paille. Le garçon sifflait mieux qu'un moineau;
+il fit entrer ses chevaux dans l'eau jusqu'à l'endroit le plus profond.
+En passant près du rosier, il en cueillit une fleur et la mit à son
+chapeau. Il n'était pas peu fier de cet ornement. Les autres roses, en
+voyant s'éloigner leur soeur, se demandèrent l'une à l'autre:
+
+--Où peut-elle bien aller? Aucune ne le savait.
+
+--Parfois je souhaite de pouvoir me lancer à travers le monde, dit l'une
+d'elles; mais réellement je me trouve très bien ici: le jour, le soleil
+y donne en plein; et la nuit, je puis admirer le bel éclat lumineux du
+ciel à travers les petits trous du grand rideau bleu. C'est ainsi que
+dans sa simplicité elle désignait les étoiles.
+
+--Nous apportons ici l'animation et la gaieté, reprit la mère moineau.
+Les braves gens croient qu'un nid d'hirondelles porte bonheur, c'est
+pourquoi l'on ne nous tracasse pas; on nous aime au contraire, et l'on
+nous jette de temps en temps quelques bonnes miettes. Mais nos voisins,
+à quoi peuvent-ils être utiles? Ce grand rosier, là contre le mur, ne
+fait qu'y attirer l'humidité. Qu'on l'arrache donc et qu'à sa place on
+sème un peu de blé. Voilà une plante profitable. Mais les roses, ce
+n'est que pour la vue et l'odorat. Elles se fanent l'une après l'autre.
+Alors, m'a appris ma mère, la femme du fermier en recueille les
+feuilles. On les met ensuite sur le feu pour que cela sente bon.
+Jusqu'au bout de leur existence, elles ne sont bonnes que pour flatter
+les yeux et le nez. Lorsque le soir approcha et que des myriades
+d'insectes se mirent à danser des rondes dans les vapeurs légères que le
+soleil couchant colore en rose, le rossignol arriva et chanta pour les
+roses ses plus délicieux airs: le refrain était que le beau est aussi
+nécessaire au monde que le rayon de soleil. Les fleurs pensaient que
+l'oiseau faisait allusion à ses propres mélodies; elles n'avaient pas
+l'idée qu'il chantait leur beauté. Elles n'en étaient pas moins ravies
+de ses harmonieuses roulades: elles se demandaient si les petits
+moineaux du toit deviendraient aussi un jour des rossignols.
+
+--J'ai fort bien compris le chant de cet oiseau des bois, dit l'un
+d'eux, sauf un mot qui n'a pas de sens pour moi: le beau: qu'est-ce
+cela?
+
+--À vrai dire, ce n'est rien du tout, répondit-elle; c'est si fragile!
+Tenez, là-bas au château, où se trouve le pigeonnier dont les habitants
+reçoivent tous les jours pois et avoine à gogo (j'y vais quelquefois
+marauder et y présenterai un jour), donc, au château ils ont deux
+énormes oiseaux au cou vert et portant une crête sur la tête: ces bêtes
+peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs tellement éclatantes
+qu'elles font mal aux yeux: c'est là ce qu'il y a de plus beau au monde.
+Eh bien, je vous demande un peu: si l'on arrachait les plumes à ces
+paons (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils
+meilleure façon que nous? Je leur aurais depuis longtemps enlevé leur
+parure, s'ils n'étaient pas si gros. Mais c'est pour vous dire que le
+beau tient à peu de chose.
+
+--Attendez, c'est moi qui leur arracherai leurs plumes! s'écria le petit
+moineau, qui n'avait lui-même encore qu'un mince duvet. Dans la maison
+habitaient un jeune fermier et sa femme; c'étaient de bien braves gens,
+ils travaillaient ferme; tout chez eux avait un air propre et gai. Tous
+les dimanches matin, la fermière allait cueillir un bouquet des plus
+belles roses et les mettait dans un vase plein d'eau sur le grand
+bahut.»Voilà mon véritable almanach, disait le mari; c'est à cela que je
+vois que c'est bien aujourd'hui dimanche.» Et il donnait à sa femme un
+gros baiser.
+
+--Que c'est fastidieux, toujours des roses! dit la mère moineau. Tous
+les dimanches on renouvelait le bouquet; mais pour cela le rosier ne
+dégarnissait pas de fleurs. Dans l'intervalle il était poussé des plumes
+aux petits moineaux; ils demandèrent un jour à accompagner leur maman au
+fameux pigeonnier; mais elle ne le permit pas encore. Elle partit pour
+aller leur chercher à manger; la voilà tout à coup prise au lacet que
+des gamins avaient tendu sur une branche d'arbre. La pauvrette avait ses
+pattes entortillées dans le crin qui la serrait horriblement. Les
+gamins, qui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent
+l'oiseau brusquement.
+
+--Ce n'est qu'un pierrot! dirent-ils. Mais ils ne le relâchèrent pas
+pour cela. Ils l'emportèrent à la maison, et chaque fois que le
+malheureux oiseau se démenait et criait, ils le secouaient. Chez eux ils
+trouvèrent un vieux colporteur, qui était en tournée. C'était un rieur;
+à l'aide de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et pots
+de pommade. Les galopins lui montrèrent le moineau.
+
+--Écoutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne se reconnaîtra
+plus lui-même. L'infortunée maman moineau frissonna de tous ses membres.
+Le vieux prit dans sa balle un morceau de papier doré qu'il découpa
+artistement; il enduisit l'oiseau de toutes parts avec du blanc d'oeuf,
+et colla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en voyant le
+pierrot doré sur toutes les coutures; mais lui ne songeait guère à sa
+toilette resplendissante, il tremblait comme une feuille. Le vieux
+loustic coupa ensuite un petit morceau d'étoffe rouge, y tailla des
+zigzags pour imiter une crête de coq, et l'ajusta sur la tête de
+l'oiseau.
+
+--Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il produira quand il
+va voler! Et il laissa partir le moineau qui, éperdu de frayeur, se mit
+à tourner en rond, ne sachant plus où il était. Comme il brillait à la
+lumière du soleil! Toute la gent volatile, même une vieille corneille
+fut d'abord effarée à l'aspect de cet être extraordinaire. Le moineau
+s'était un peu remis et avait pris son vol vers son nid; mais toute la
+bande des moineaux d'alentour, les pinsons, les bouvreuils et aussi la
+corneille se mirent à sa poursuite pour apprendre de quel pays il
+venait. Au milieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l'épouvante
+commençait à paralyser ses ailes, son vol se ralentissait. Plusieurs
+oiseaux l'avaient rattrapé et lui donnaient des coups de bec; les autres
+faisaient un ramage terrible. Enfin le voilà devant son nid. Les petits,
+attirés par tout ce tapage, avaient mis la tête à la fenêtre.
+
+--Tiens, se dirent-ils l'un à l'autre, c'est certainement un jeune paon.
+L'éclat de son plumage fait mal aux yeux. Te rappelles-tu ce que la mère
+nous a dit: «C'est le beau. À bas le beau! Sus, sus!» Et de leurs petits
+becs ils frappèrent l'oiseau épuisé qui n'avait plus assez de souffle
+pour dire _pip_, ce qui l'aurait peut-être fait reconnaître. Ils
+barrèrent l'entrée du nid à leur mère. Les autres oiseaux alors se
+jetèrent sur elle et lui arrachèrent une plume après l'autre; elle finit
+par tomber sanglante au milieu du rosier.
+
+--Pauvre petite bête! dirent les roses. Cache-toi bien. Ils n'oseront
+pas te poursuivre plus loin. Notre père te défendra avec ses épines.
+Repose ta tête sur nous. Mais le pauvre moineau était dans les dernières
+convulsions, il étendit les ailes, puis les resserra; il était mort.
+Dans le nid, c'étaient des _pip, pip_ continuels.
+
+--Où peut donc rester la mère si longtemps? dit l'aîné des petits.
+Serait-ce avec intention qu'elle ne rentre pas? peut-être veut-elle nous
+signifier que nous sommes assez grands pour pourvoir nous-mêmes à notre
+entretien? Oui, ce doit être cela. Elle nous abandonne le nid. Nous
+pouvons y loger tous trois maintenant; mais plus tard, quand nous aurons
+de la famille, à qui sera-t-il?
+
+--Moi, je vous ferai bien décamper, dit le plus jeune, quand je viendrai
+installer ici ma nichée.
+
+--Tais-toi, blanc-bec, dit le second, je serai marié bien avant toi, et
+avec ma femme et mes petits je te ferai une belle conduite si tu viens
+ici.
+
+--Et moi, je ne compte donc pour rien? s'écria l'aîné. La querelle
+s'envenima, ils se mirent à se battre des ailes, à se donner des coups
+de bec; les voilà tous trois hors du nid dans la gouttière, ils
+restèrent à plat quelque temps, clignotant des yeux de l'air le plus
+niais. Enfin ils se relevèrent, ils savaient un peu voleter, et les deux
+aînés, se sentant le désir de voir le monde, laissèrent le nid au plus
+jeune. Avant de se séparer, ils convinrent d'un signe pour se
+reconnaître plus tard: c'était un _pip_ prolongé, accompagné de trois
+grattements avec la patte gauche; ils devaient apprendre ce moyen de
+reconnaissance à leurs petits. Le plus jeune se carrait avec délices
+dans le nid, qui était maintenant à lui seul. Mais dès la nuit suivante
+le feu prit au toit, qui était de chaume; il flamba en un instant et le
+moineau fut grillé. Lorsque le soleil apparut, il ne restait plus debout
+que quelques poutres à moitié calcinées, appuyées contre un pan de mur.
+Les décombres fumaient encore. À côté des ruines, le rosier était resté
+aussi frais, aussi fleuri que la veille; l'image de ses riches bouquets
+se reflétait toujours dans l'eau.
+
+--Quel effet pittoresque font ces fleurs épanouies devant ces ruines!
+s'écria un passant. Il me faut dessiner cela. Et il tira d'un cahier une
+feuille de papier et se mit à tracer un croquis: c'était un peintre. Il
+dessina les restes de la maison, la cheminée qui menaçait de s'écrouler,
+les débris de toute sorte, et en avant le magnifique rosier couvert de
+fleurs. Ce contraste entre la nature, toujours belle et vivante, et
+l'oeuvre de l'homme, si périssable, était saisissant. Dans la journée,
+les deux jeunes moineaux envolés de la veille vinrent faire un tour aux
+lieux de leur naissance.
+
+--Qu'est devenue la maison? s'écrièrent-ils. Et le nid? Tout a péri, et
+notre frère le querelleur aussi. C'est bien fait pour lui. Mais faut-il
+que ces maudites roses aient seules échappé au feu! Et le malheur des
+autres ne les chagrine pas, ni ne les fait maigrir, elles ont toujours
+leurs grosses joues bouffies!
+
+--Je ne puis les voir, dit l'aîné. Allons-nous-en, c'est maintenant un
+séjour affreux. Et ils s'envolèrent. Par une belle journée d'automne,
+une bande de pigeons, noirs, blancs, tachetés, sautillaient dans la
+basse-cour du château. Leur plumage bien lissé brillait au soleil. On
+venait de leur jeter des pois et des graines. Ils couraient çà et là en
+désordre.
+
+--En groupes! en groupes! dit une vieille mère pigeonne.
+
+--Quelles sont ces petites bêtes grises qui gambadent toujours derrière
+nous? demanda un jeune pigeon au plumage rouge et vert.
+
+--Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux. Comme notre race a la
+réputation d'être douce et affable, nous les laissons picorer quelques
+graines. En effet, voilà que deux des moineaux qui venaient d'arriver de
+côtés différents se mirent pour se saluer, à gratter trois fois de la
+patte gauche et à pousser un _pip_ en point d'orgue.
+
+--On fait bombance ici, se dirent-ils. Les pigeons d'un air protecteur
+se rengorgeaient et se promenaient fiers et hautains. Quand on les
+observe de près, on les trouve remplis de défauts; entre eux, quand ils
+se croient seuls, ils sont toujours à se quereller, à se donner de
+furieux coups de bec.
+
+--Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge! dit un des jeunes
+pigeons à la vieille grand-mère. Comme il avale des pois! son jabot en
+crève presque! Allons, donnez-lui une raclée. Courez, courez, courez! Et
+les yeux scintillants de méchanceté, deux jeunes se jetèrent sur le
+pigeon à grosse gorge qui, la crête soulevée de colère, les bouscula
+l'un après l'autre.
+
+--En groupes! s'écria la vieille. Venez, gris-gris! Courez, courez,
+courez! Les moineaux faisaient ripaille; ils avaient mis de côté leur
+effronterie native, et se tenaient convenablement pour qu'on les
+tolérât; ils se plaçaient même dans les groupes au commandement de la
+vieille. Une fois bien repus, ils déguerpirent; quand ils furent un peu
+loin, ils échangèrent leurs idées sur les pigeons, dont ils se moquèrent
+à plaisir. Ils allèrent, pour faire la sieste, se reposer sur le rebord
+d'une fenêtre: elle était ouverte. Quand on a le ventre plein, on se
+sent hardi; aussi l'un d'eux se risqua bravement dans la chambre.
+
+--Pip, pip, dit le second, j'en ferais bien autant et même plus. Et il
+s'avança jusqu'au milieu de l'appartement. Il ne s'y trouvait personne
+en ce moment. En furetant à droite et à gauche, les voilà tout au fond
+de la chambre.
+
+--Tiens! qu'est cela? s'écrièrent-ils. Devant eux se trouvait un rosier
+dont les centaines de fleurs se reflétaient dans l'eau; à côté, quelques
+poutres calcinées étaient adossées contre un reste de cheminée;
+derrière, un bouquet de bois et un ciel splendide. Les moineaux prirent
+leur élan pour voler vers les arbres; mais ils vinrent se cogner contre
+une toile. Tout ce paysage n'était qu'un beau et grand tableau;
+l'artiste l'avait peint d'après le croquis qu'il avait dessiné.
+
+--Pip! dit un des moineaux. Ce n'est rien qu'une pure apparence. Pip,
+pip! C'est peut-être le beau? C'est ainsi que le définissait notre
+aïeule, une personne des plus remarquables de son temps. Quelqu'un
+entra, les oiseaux s'envolèrent. Des jours, des années se passèrent. Les
+familles de nos deux moineaux avaient prospéré malgré les durs hivers;
+en été, on se rattrapait et l'on engraissait. Quand on se rencontrait,
+on se reconnaissait au signal convenu: trois grattements de la patte
+gauche. Presque tous s'établissaient jeunes, se mariaient et faisaient
+leur nid non loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alerte
+et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en ménage, partit un jour
+pour les contrées lointaines et elle vint s'installer à Copenhague.
+
+--Comme tout cela brille! dit la pierrette en voyant le soleil se
+refléter dans les vastes fenêtres du château. Ne serait-ce pas le beau?
+Dans notre famille on sait le reconnaître. Seulement, ce que je vois là,
+c'est autrement grand qu'un paon. Et ma mère m'a dit que cet animal
+était le type du beau. Et la pierrette descendit dans la cour de
+l'édifice; sur les murs étaient peintes des fresques; au milieu était un
+grand rosier qui étendait ses branches fraîches et fleuries sur un
+tombeau. La pierrette voleta de ce côté; trois moineaux sautillaient de
+compagnie. Elle fit les trois grattements et lança un _pip_ de poitrine;
+les moineaux firent de même. On se complimenta, on se salua de nouveau,
+et l'on causa. Deux des moineaux se trouvaient être les frères nés dans
+le nid d'hirondelles; sur leurs vieux jours ils avaient eu la curiosité
+de voir la capitale. La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la
+nature du beau.
+
+--Oh! c'est bien ici qu'il se trouve, dit l'aîné des frères. Tout est
+solennel; les visiteurs sont graves, et il n'y a rien à manger. Ce n'est
+que pure apparence. Des personnes qui venaient d'admirer les oeuvres
+sublimes du maître approchèrent du tombeau où il repose. Leurs figures
+étaient encore illuminées par les impressions qu'ils venaient de
+recevoir dans ce sanctuaire de l'art. C'étaient de grands personnages
+venus de loin, d'Angleterre, de France, d'Italie; la fille de l'un
+d'eux, une charmante enfant, cueillit une des roses en souvenir du
+célèbre sculpteur, et la mit dans son sein. Les moineaux, en voyant le
+muet hommage qu'on venait rendre au rosier, pensèrent que l'édifice
+était construit en son honneur; cela leur parut exorbitant; mais, pour
+ne point paraître trop campagnards, ils firent comme tout le monde et
+saluèrent à leur façon. En regardant de près, ils remarquèrent que
+c'était leur ancien voisin. Le peintre qui avait dessiné le rosier au
+pied de la maison brûlée avait demandé la permission de l'enlever, et
+l'avait donné à l'architecte qui avait construit l'édifice. Celui-ci en
+avait trouvé les fleurs si admirables, qu'il l'avait placé sur le
+tombeau de Thorwaldsen, où ces roses étaient comme l'emblème du beau; on
+les emportait bien loin en souvenir des émotions que produit la
+sublimité de l'art.
+
+--Tiens, dirent les moineaux, vous avez trouvé un bon emploi en ville.
+Les roses reconnurent leurs voisins et répondirent:
+
+--Quelle joie de revoir d'anciens amis! Il ne manquait plus que cela à
+notre bonheur. Que l'existence est belle! Tous les jours ici sont des
+jours de fête.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes merveilleux, Tome II, by
+Hans Christian Andersen
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES MERVEILLEUX, TOME II ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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