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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18211-8.txt b/18211-8.txt new file mode 100644 index 0000000..973d955 --- /dev/null +++ b/18211-8.txt @@ -0,0 +1,6656 @@ +Project Gutenberg's Servitude et grandeur militaires, by Alfred de Vigny + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Servitude et grandeur militaires + +Author: Alfred de Vigny + +Release Date: April 19, 2006 [EBook #18211] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + OEUVRES COMPLÈTES + + DE + + Alfred de Vigny + + + + + SERVITUDE + + ET GRANDEUR MILITAIRES + + + + PARIS + ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31 + + M D CCC LXXXIV + + + + + _LIVRE PREMIER_ + + + SOUVENIRS + DE + SERVITUDE MILITAIRE + + + Ave, Cæsar, morituri te salutant. + + + + + Livre Premier + + + + +CHAPITRE PREMIER + +_POURQUOI J'AI RASSEMBLÉ CES SOUVENIRS_ + + +S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plus +grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, il est +aussi vrai que l'âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans un +moment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavage. Cette +mélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard sur +quelques années de ma vie, quoique ces années soient bien proches de +celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore. + +Je ne puis m'empêcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues +et courageusement portées par une race d'hommes toujours dédaignée ou +honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou +nécessaire. + +Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j'espère +qu'il pourra servir à montrer quelquefois, par des détails de moeurs +observés de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arriéré et de barbare +dans l'organisation toute moderne de nos Armées permanentes, où l'homme +de guerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parce +qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se +modifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seule +immobile. La loi chrétienne a changé une fois les usages farouches de la +guerre; mais les conséquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit +n'ont pas été poussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu +était massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, les +habitants chassés et dispersés; aussi chaque État épouvanté se tenait-il +constamment prêt à des mesures désespérées, et la défense était aussi +atroce que l'attaque. À présent, les villes conquises n'ont rien à +craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est +civilisée, mais non les Armées; car non seulement la routine de nos +coutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais +l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les +séparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plus +oisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits des +subites organisations; mais je conçois ceux des améliorations +successives. Quand l'attention générale est attirée sur une blessure, la +guérison tarde peu. Cette guérison, sans doute, est un problème +difficile à résoudre pour le législateur, mais il n'en était que plus +nécessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre époque n'est pas +destinée à en avoir la solution, du moins ce voeu aura reçu de moi sa +forme et les difficultés en seront peut-être diminuées. On ne peut trop +hâter l'époque où les Armées seront identifiées à la Nation, si elle +doit acheminer au temps où les Armées et la guerre ne seront plus, et où +le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes +sociales; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli. + +Je n'ai nul dessein d'intéresser à moi-même, et ces souvenirs seront +plutôt les Mémoires des autres que les miens; mais j'ai été assez +vivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Armées +pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que +je dis quelques mots sur moi. + +J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de +bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue, +et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le +fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie +obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur +plus qu'acteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne +vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire?--on n'est +pas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nous +vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment où +j'écris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille +rangée. J'ai peu d'aventures à vous raconter, mais j'en ai entendu +beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-même, hors quand +je serai forcé de m'appeler comme témoin. Je m'y suis toujours senti +quelque répugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au moment +de me mettre en scène. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attester +qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure +muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grâce de la plume +des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui +préférer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue, +pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un +autre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, et +péniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles et +d'un penchant inné que nous avons tous vers la vérité. Je ne sais si de +nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littéraire +singerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ont +fait grimacer bien des figures innocentes. + + [Note 1: En 1835.] + +La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse à +nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire à un peuple grossier et +facile à duper! mais le nôtre a l'oeil si prompt et si fin, qu'il +reconnaît sur-le-champ à quel modèle vous empruntez ce mot ou ce geste, +cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure ou +tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend +en mépris votre vrai visage, dont, sans cela, il eût peut-être pris en +amitié les traits naturels. + +Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit +de parler des mâles coutumes de l'Armée, où les fatigues et les ennuis +ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience +à toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement +solitaire et l'étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a +d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pénible qu'elle est, y +étant demeuré si longtemps entre l'écho et le rêve des batailles. C'eût +été là assurément quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exercé une +observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout +pour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la nature +humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit +militaire. Il y a des scènes que l'on ne trouve qu'au milieu de dégoûts +qui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé par +l'honneur de les tolérer. + +J'aimai toujours à écouter, et quand j'étais tout enfant, je pris de +bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il me +nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je +trouvai la guerre assise à côté de moi; il me montra la guerre dans ses +blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la +guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dans +un vieux château. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats +héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'un +soldat. + +Mon père racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'un +philosophe et la grâce d'un homme de cour. Par lui, je connais +intimement Louis XV et le grand Frédéric; je n'affirmerais pas que je +n'aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant +de récits de la guerre de Sept ans. + +Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les +hautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa tout +d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop +d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiers +de son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric +s'avançait grandi par l'exaltation française; que les divisions +successives des trois puissances entre elles et des généraux français +entre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes; mais +que sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement, +d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et de +faire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il +paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait ménagé. Mon père +avait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où son +frère, l'aîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet de +canon; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne, +avec une grâce et une politesse toutes françaises, et l'avait entendu +parler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Je +m'étends ici presque malgré moi, parce que ce fut le premier grand homme +dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature, et +parce que mon admiration pour lui fut le premier symptôme de mon inutile +amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions +de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mémoire, des plus +vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau +avancé sur un front poudré, son dos voûté à cheval, ses grands yeux, sa +bouche moqueuse et sévère, sa canne d'invalide faite en béquille, rien +ne m'était étranger; et, au sortir de ces récits, je ne vis qu'avec +humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et gestes pareils; il me +parut d'abord plagiaire: et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne +le fut pas quelque peu? qui saura peser ce qu'il entre du comédien dans +tout homme public toujours en vue? Frédéric II n'était-il pas le premier +type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et +organisateur? C'étaient là les premières idées qui s'agitaient dans mon +esprit, et j'assistais à d'autres temps racontés avec une vérité toute +remplie de saines leçons. J'entends encore mon père tout irrité des +divisions du prince de Soubise et de M. de Clermont; j'entends encore +ses grandes indignations contre les intrigues de l'OEil-de-Boeuf, qui +faisaient que les généraux français s'abandonnaient tour à tour sur le +champ de bataille, préférant la défaite de l'armée au triomphe d'un +rival; je l'entends tout ému de ses antiques amitiés pour M. de Chevert +et pour M. d'Assas, avec qui il était au camp la nuit de sa mort. Les +yeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi +celle de bien des personnages célèbres morts longtemps avant ma +naissance. Les récits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus +fortement dans la mémoire que les narrations écrites; ils sont vivants +comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme +l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir. + +Je ne sais si un jour j'écrirai pour moi-même tous les détails intimes +de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des préoccupations de +mon âme. Quelquefois, l'esprit tourmenté du passé et attendant peu de +chose de l'avenir, on cède trop aisément à la tentation d'amuser +quelques désoeuvrés des secrets de sa famille et des mystères de son +coeur. Je conçois que quelques écrivains se soient plu à faire pénétrer +tous les regards dans l'intérieur de leur vie et même de leur +conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumière, tout en +désordre et comme encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus +chéries. Il y a des oeuvres telles parmi les plus beaux livres de notre +langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-même que +Raphaël ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont représentés ainsi, +soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je +ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions à voix haute, avant +d'être assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intéresser +toute une nation à ses péchés. Jusque-là on ne peut guère prétendre qu'à +lui être utile par ses idées ou par ses actions. + +Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était +debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des +maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage +froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux +que des degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, la plus +belle étoile des cieux pour des enfants. + +Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans +cesse par les canons et les cloches des _Te Deum_! Lorsqu'un de nos +frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme +de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous +les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de +nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de _Vive +l'Empereur!_ interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs +ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes, +nos récréations à des manoeuvres, et nos examens à des revues. + +Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la +gloire des armes; passion d'autant plus malheureuse que c'était le temps +précisément où, comme je l'ai dit, la France commençait à s'en guérir. +Mais l'orage grondait encore, et ni mes études sévères, rudes, forcées +et trop précoces, ni le bruit du grand monde, où, pour me distraire de +ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette +idée fixe. + +Bien souvent j'ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle +force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et +combien il faut de temps pour l'user. La satiété même ne parvint qu'à me +faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi +me prouve que je prends plaisir encore à la caresser et que je ne serais +pas éloigné d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont +profondes, et tant s'était bien gravée sur nos coeurs la marque brûlante +de l'Aigle Romaine! + +Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes services n'étaient +qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une +nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette +génération de l'Empire, née avec le siècle et de laquelle je suis. + +La guerre nous semblait si bien l'état naturel de notre pays, que +lorsque, échappés des classes, nous nous jetâmes dans l'Armée, selon le +cours accoutumé de notre torrent, nous ne pûmes croire au calme durable +de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant +de nous reposer, et que l'immobilité n'était pas un mal sérieux en +France. Cette impression nous dura autant qu'a duré la Restauration. +Chaque année apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter +l'épée, dans la crainte que le jour de la démission ne devînt la veille +d'une campagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses, +rêvant le champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et épuisant dans des +exercices de parade et dans des querelles particulières une puissante et +inutile énergie. + +Accablé d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement +désirée, ce fut alors pour moi une nécessité que de me dérober, dans les +nuits, au tumulte fatigant et vain des journées militaires: de ces +nuits, où j'agrandis en silence ce que j'avais reçu de savoir de nos +études tumultueuses et publiques, sortirent mes poèmes et mes livres; de +ces journées il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour +d'une idée, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des +armes ni sur le présent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les +souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de +cadre à ces tableaux de la vie militaire et des moeurs de nos armées, +dont tous les traits ne sont pas connus. + + + + +CHAPITRE II + +_SUR LE CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ARMÉES_ + + +L'armée est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans +l'antiquité il en était autrement: tout citoyen était guerrier, et tout +guerrier était citoyen; les hommes de l'Armée ne se faisaient point un +autre visage que les hommes de la cité. La crainte des dieux et des +lois, la fidélité à la patrie, l'austérité des moeurs, et, chose +étrange! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps +plus que dans les villes, parce que c'était l'élite de la Nation qui les +habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces +armées intelligentes. Par elles la terre de la patrie était couverte de +monuments ou sillonnée de larges routes, et le ciment romain des +aqueducs était pétri, ainsi que Rome elle-même, des mains qui la +défendaient. Le repos des soldats était fécond autant que celui des +nôtres est stérile et nuisible. Les citoyens n'avaient ni admiration +pour leur valeur, ni mépris pour leur oisiveté, parce que le même sang +circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Armée. + +Dans le moyen âge et au delà, jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, +l'Armée tenait à la Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par +tous leurs chefs, parce que le soldat était l'homme du Noble, levé par +lui sur sa terre, amené à sa suite à l'armée, et ne relevant que de lui: +or, son seigneur était propriétaire et vivait dans les entrailles mêmes +de la mère-patrie. Soumis à l'influence toute populaire du prêtre, il ne +fit autre chose, durant le moyen âge, que de se dévouer corps et bien au +pays, souvent en lutte contre la couronne, et sans cesse révolté contre +une hiérarchie de pouvoirs qui eût amené trop d'abaissement dans +l'obéissance, et, par conséquent, d'humiliation dans la profession des +armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et +l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur +conscience comme citoyens n'était pas d'accord avec les ordres qu'ils +recevaient comme hommes de guerre. Cette indépendance de l'Armée dura en +France jusqu'à M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et +la remit, pieds et poings liés, dans la main du Pouvoir souverain. Il +n'y éprouva pas peu de résistance, et les derniers défenseurs de la +Liberté généreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs +gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats à l'Armée +que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas passé l'année à +enseigner l'éternel maniement d'armes à des automates, je vois qu'eux et +les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de +Turenne. Ils haïssaient particulièrement l'uniforme, qui donne à tous le +même aspect, et soumet les esprits à l'habit et non à l'homme. Ils se +plaisaient à se vêtir de rouge les jours de combat, pour être mieux vus +des leurs et mieux visés de l'ennemi; et j'aime à rappeler, sur la foi +de Mirabeau, ce vieux marquis de Coëtquen, qui, plutôt que de paraître +en uniforme à la revue du Roi, se fit casser par lui à la tête de son +régiment: «Heureusement, sire, que les morceaux me restent,» dit-il +après. C'était quelque chose que de répondre ainsi à Louis XIV. Je +n'ignore pas les mille défauts de l'organisation qui expirait alors; +mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la nôtre, de laisser plus +librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France. +Cette sorte d'Armée était une armure très forte et très complète dont la +Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pièces +pouvaient se détacher d'elles-mêmes, l'une après l'autre, si le Pouvoir +s'en servait contre elle. + +La destinée d'une Armée moderne est tout autre que celle-là, et la +centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps +séparé du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant, +tant il marche en arrière pour l'intelligence et tant il lui est défendu +de grandir. L'Armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre, +devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-même, et +ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse +si elle est esclave ou reine de l'État: ce corps cherche partout son âme +et ne la trouve pas. + +L'homme soldé, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau, +bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple +qui se joue de lui; c'est un martyr féroce et humble tout ensemble, que +se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en désaccord. + +Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure mais active +dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette +condition inférieure et cruelle! Que de fois j'ai comparé cette +existence à celle du Gladiateur! Le peuple est le César indifférent, le +Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant: _Ceux +qui vont mourir te saluent_. + +Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que +s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent à s'ameuter +contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie +d'ajouter, cette année, quelques cent mille francs à son revenu; ou +seulement qu'une _bonne ville_, jalouse de Paris, veuille avoir aussi +ses trois journées de fusillade, on crie au secours de part et d'autre. +Le gouvernement, quel qu'il soit, répond avec assez de sens: _La loi ne +me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai +à vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous +tuerez_. En effet, ils vont, ils tuent, et sont tués. La paix revient; +on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de lièvres se +félicitent de leur adresse dans le tir à l'officier et aux soldats. Tout +calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts; mais les +soldats n'y sont pas portés en nombre, ils ne comptent pas. On s'en +inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont +ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes. +C'est un sang anonyme. + +Quelquefois (chose fréquente aujourd'hui) les deux partis séparés +s'unissent pour accabler de haine et de malédiction les malheureux +condamnés à les vaincre. + +Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l'a fait +commencer, le désir de détourner de la tête du Soldat cette malédiction +que le citoyen est souvent prêt à lui donner, et d'appeler sur l'Armée +le pardon de la Nation. Ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration, +c'est le dévouement; après le Poète, c'est le Soldat; ce n'est pas sa +faute s'il est condamné à un état d'ilote. + +L'Armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la +met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que +l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui souffre. + +C'est pour cela que j'ai toujours parlé d'elle avec un attendrissement +involontaire. Nous voici jetés dans ces temps sévères où les villes de +France deviennent tour à tour des champs de bataille, et, depuis peu, +nous avons beaucoup à pardonner aux hommes qui tuent. + +En regardant de près la vie de ces troupes armées que, chaque jour, +pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succéderont, nous +trouverons bien, il est vrai, que, comme je l'ai dit, l'existence du +Soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de +barbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n'est plus +digne de l'intérêt et de l'amour de la Nation que cette famille +sacrifiée qui lui donne quelquefois tant de gloire. + + + + +CHAPITRE III + +_DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTÈRE INDIVIDUEL_ + + +Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse +de sens. C'est bien _servir_, en effet, qu'obéir et commander dans une +Armée. Il faut gémir de cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces +esclaves. Tous acceptent leur destinée avec toutes ses conséquences, et, +en France surtout, on prend avec une extrême promptitude les qualités +exigées par l'état militaire. Toute cette activité que nous avons se +fond tout à coup pour faire place à je ne sais quoi de morne et de +consterné. + +La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonnées par le +tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La démarche et +l'aspect sont uniformes comme l'habit. La vivacité de la jeunesse et la +lenteur de l'âge mûr finissent par prendre la même allure, et c'est +celle de l'_arme_. L'_arme_ où l'on _sert_ est le moule où l'on jette +son caractère, où il se change et se refond pour prendre une forme +générale imprimée pour toujours. L'Homme s'efface sous le Soldat. + +La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer +du prisonnier sans nom, et donne à tout homme de guerre une figure +uniforme et froide. + +Aussi, au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aperçoit que l'ennui et +le mécontentement sont les traits généraux du visage militaire. La +fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une +vieillesse anticipée sillonne des figures de trente ans. Cependant une +idée commune à tous a souvent donné à cette réunion d'hommes sérieux un +grand caractère de majesté, et cette idée est l'_Abnégation_. + +L'Abnégation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr. +Il faut l'avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et le poids. + +Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre, +puisqu'il a tant de beauté dans des hommes simples qui, souvent, n'ont +pas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. C'est lui qui +fait que de cette vie de gêne et d'ennuis il sort, comme par miracle, un +caractère factice mais généreux, dont les traits sont grands et bons +comme ceux des médailles antiques. + +L'Abnégation complète de soi-même, dont je viens de parler, l'attente +continuelle et indifférente de la mort, la renonciation entière à la +liberté de penser et d'agir, les lenteurs imposées à une ambition +bornée, et l'impossibilité d'accumuler des richesses, produisent des +vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives. + +En général, le caractère militaire est simple, bon, patient; et l'on y +trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des régiments tient un +peu de la vie des collèges. Les traits de rudesse et de tristesse qui +l'obscurcissent lui sont imprimés par l'ennui, mais surtout par une +position toujours fausse vis-à-vis de la Nation, et par la comédie +nécessaire de l'autorité. + +L'autorité absolue qu'exerce un homme le contraint à une perpétuelle +réserve. Il ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sans leur +laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. Il se +retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte +contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait +de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un +silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la +moustache que pour laisser passage à un commandement. Sous l'Empire, +cette contenance était presque toujours celle des officiers supérieurs +et des généraux. L'exemple en avait été donné par le maître, la coutume +sévèrement conservée, et à propos; car à la considération nécessaire +d'éloigner la familiarité, se joignait encore le besoin qu'avait leur +vieille expérience de conserver sa dignité aux yeux d'une jeunesse plus +instruite qu'elle, envoyée sans cesse par les écoles militaires, et +arrivant toute bardée de chiffres, avec une assurance de lauréat que le +silence seul pouvait tenir en bride. + +Je n'ai jamais aimé l'espèce des jeunes officiers, même lorsque j'en +faisais partie. Un secret instinct de la vérité m'avertissait qu'en +toute chose la théorie n'est rien auprès de la pratique, et le grave et +silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre cette +pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les +régiments où j'ai servi, j'aimais à écouter ces vieux officiers dont le +dos voûté avait encore l'attitude d'un dos de soldat, chargé d'un sac +plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient +de vieilles histoires d'Égypte, d'Italie et de Russie, qui m'en +apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les règlements +de service et les interminables instructions, à commencer par celle du +grand Frédéric à ses généraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose +de fastidieux dans la fatuité confiante, désoeuvrée et ignorante des +jeunes officiers de cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs +seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur +habit, orateurs de café et de billard. Leur conversation n'avait rien de +plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand +monde; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. Pour +tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion +d'écouter; et le plus habituellement j'attendais les heures de +promenades régulières, où les anciens officiers aiment à se communiquer +leurs souvenirs. Ils n'étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans +ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et, trouvant en moi +une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se +montrèrent toujours prêts à s'ouvrir à moi. Nous marchions souvent le +soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons, +ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature ou le moindre +accident de terrain leur donnait des souvenirs inépuisables: c'était une +bataille navale, une retraite célèbre, une embuscade fatale, un combat +d'infanterie, un siège, et partout des regrets d'un temps de dangers, du +respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve +pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre; et, au milieu de tout +cela, une touchante simplicité de coeur qui remplissait le mien d'une +sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles +adversités et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise. + +J'ai le don, souvent douloureux, d'une mémoire que le temps n'altère +jamais; ma vie entière, avec toutes ses journées, m'est présente comme +un tableau ineffaçable. Les traits ne se confondent jamais; les couleurs +ne pâlissent point. Quelques-unes sont noires et ne perdent rien de leur +énergie qui m'afflige. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les +corolles sont aussi fraîches qu'au jour qui les fit épanouir, surtout +lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne +un plus vif éclat. + +La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours présente à +l'instant où je l'évoque, et j'aurais trop à dire, si je voulais faire +des récits qui n'ont pour eux que le mérite d'une vérité naïve; mais, +rempli d'une amicale pitié pour la misère des Armées, je choisirai dans +mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez +décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie, et de +montrer combien de situations contraires aux développements du caractère +et de l'intelligence dérivent de la Servitude grossière et des moeurs +arriérées des Armées permanentes. + +Leur couronne est une couronne d'épines, et parmi ses pointes je ne +pense pas qu'il en soit de plus douloureuse que celle de l'obéissance +passive. Ce sera la première aussi dont je ferai sentir l'aiguillon. +J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des +nécessités cruelles de l'Armée, en suivant l'ordre de mes années. Quand +je remonte à mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance +militaire une anecdote qui m'est présente à la mémoire, et, telle +qu'elle me fut racontée, je la redirai, sans chercher, mais sans éviter, +dans aucun de mes récits, les traits minutieux de la vie ou du caractère +militaire, qui, l'un et l'autre, je ne saurais trop le redire, sont en +retard sur l'esprit général et la marche de la Nation, et sont, par +conséquent, toujours empreints d'une certaine puérilité. + + + + + LAURETTE + OU + LE CACHET ROUGE + + + + +CHAPITRE IV + +_DE LA RENCONTRE QUE JE FIS UN JOUR SUR LA GRANDE ROUTE_ + + +La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste. Elle +s'étend en ligne droite, sans arbres, sans fossés, dans des campagnes +unies et pleines d'une boue jaune en tout temps. Au mois de mars 1815, +je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point +oubliée depuis. + +J'étais seul, j'étais à cheval, j'avais un bon manteau blanc, un habit +rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre; il pleuvait à +verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens +que je chantais _Joconde_ à pleine voix. J'étais si jeune!--La maison du +Roi, en 1814, avait été remplie d'enfants et de vieillards; l'Empereur +semblait avoir pris et tué les hommes. + +Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis +XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à +l'horizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et +suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la +flamme tricolore de leur lances à l'autre horizon. Un fer perdu avait +retardé mon cheval: il était jeune et fort, je le pressai pour rejoindre +mon escadron; il partit au grand trot. Je mis la main à ma ceinture, +elle était assez garnie d'or; j'entendis résonner le fourreau de fer de +mon sabre sur l'étrier, et je me sentis très fier et parfaitement +heureux. + +Il pleuvait toujours, et je chantais toujours. Cependant je me tus +bientôt, ennuyé de n'entendre que moi, et je n'entendis plus que la +pluie et les pieds de mon cheval, qui pataugeaient dans les ornières. Le +pavé de la route manqua; j'enfonçais, il fallut prendre le pas. + +Mes grandes bottes étaient enduites, en dehors, d'une croûte épaisse +jaune comme de l'ocre; en dedans elles s'emplissaient de pluie. Je +regardai mes épaulettes d'or toutes neuves, ma félicité et ma +consolation; elles étaient hérissées par l'eau, cela m'affligea. + +Mon cheval baissait la tête; je fis comme lui: je me mis à penser, et je +me demandai, pour la première fois, où j'allais. Je n'en savais +absolument rien; mais cela ne m'occupa pas longtemps: j'étais certain +que, mon escadron étant là, là aussi était mon devoir. Comme je sentais +en mon coeur un calme profond et inaltérable, j'en rendis grâce à ce +sentiment ineffable du Devoir, et je cherchai à me l'expliquer. Voyant +de près comment des fatigues inaccoutumées étaient gaîment portées par +des têtes si blondes ou si blanches, comment un avenir assuré était si +cavalièrement risqué par tant d'hommes de vie heureuse et mondaine, et +prenant ma part de cette satisfaction miraculeuse que donne à tout homme +la conviction qu'il ne se peut soustraire à nulle des dettes de +l'Honneur, je compris que c'était une chose plus facile et plus commune +qu'on ne pense, que l'_Abnégation_. + +Je me demandais si l'Abnégation de soi-même n'était pas un sentiment né +avec nous; ce que c'était que ce besoin d'obéir et de remettre sa +volonté en d'autres mains, comme une chose lourde et importune; d'où +venait le bonheur secret d'être débarrassé de ce fardeau, et comment +l'orgueil humain n'en était jamais révolté. Je voyais bien ce mystérieux +instinct lier, de toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux, +mais je ne voyais nulle part aussi complète et aussi redoutable que dans +les Armées la renonciation à ses actions, à ses paroles, à ses désirs et +presque à ses pensées. Je voyais partout la résistance possible et +usitée, le citoyen ayant, en tous lieux, une obéissance clairvoyante et +intelligente qui examine et peut s'arrêter. Je voyais même la tendre +soumission de la femme finir où le mal commence à lui être ordonné, et +la loi prendre sa défense; mais l'obéissance militaire, passive et +active en même temps, recevant l'ordre et l'exécutant, frappant, les +yeux fermés, comme le Destin antique! Je suivais dans ses conséquences +possibles cette Abnégation du soldat, sans retour, sans conditions, et +conduisant quelquefois à des fonctions sinistres. + +Je pensais ainsi en marchant au gré de mon cheval, regardant l'heure à +ma montre, et voyant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans +un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu'à l'horizon, +comme une grande raie jaune sur une toile grise. Quelquefois la raie +liquide se délayait dans la terre liquide qui l'entourait, et quand un +jour un peu moins pâle faisait briller cette triste étendue de pays, je +me voyais au milieu d'une mer bourbeuse, suivant un courant de vase et +de plâtre. + +En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j'y remarquai, +à un quart de lieue environ, un petit point noir qui marchait. Cela me +fit plaisir, c'était quelqu'un. Je n'en détournai plus les yeux. Je vis +que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il +allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas +et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit +à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître +une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'espérai que c'était +la voiture d'une cantinière, et considérant mon pauvre cheval comme une +chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver à cette île +fortunée, dans cette mer où il enfonçait jusqu'au ventre quelquefois. + +À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite +charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cirée +noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les +roues s'embourbaient jusqu'à l'essieu; un petit mulet qui les tirait +était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je +m'approchai de lui et le considérai attentivement. + +C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et +grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers d'infanterie qui +ont porté le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une +épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et usé. +Il avait un visage endurci mais bon, comme à l'armée il y en a tant. Il +me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa +charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre côté de son mulet, +dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me +contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil +dans la charrette, en disant: + +«Ah! c'est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent +après nous. Voulez-vous boire la goutte? + +--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je +n'ai bu.» + +Il avait à son cou une noix de coco, très bien sculptée, arrangée en +flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de +vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec +beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco. + +--«À la santé du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la +Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière. Par +exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon +bataillon après, c'est mon devoir.» + + * * * * * + +En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet, +en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme j'étais de +son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais +toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde indiscrétion +assez fréquente parmi nous. + +Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il +s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me +faisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer l'eau +qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où +j'aurais eu les jambes trempées. + +--«Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il. + +--Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je. + +--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix +enrouée; c'est quelque chose que d'être seul, allez, dans des temps +comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là-dedans? + +--Non, lui dis-je. + +--C'est une femme.» + +Je dis: «Ah!» sans trop d'étonnement, et je me remis en marche +tranquillement, au pas. Il me suivit. + +--«Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il, ni +le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce +chemin-là soit un _ruban de queue_ un peu long.» + +Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué; et comme je +ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son équipage, dont il +craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coup, et, +s'approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en me disant: «Eh +bien, vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges.» + +Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre +Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaient données à +l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers. + +--«Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne +sais pas monter à cheval et que ce n'est pas mon affaire, à moi. + +--Mais, commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont obligés. + +--Bah! une fois par an, à l'inspection, et encore sur un cheval de +louage. Moi j'ai toujours été marin, et depuis fantassin; je ne connais +pas l'équitation.» + +Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à autre, comme +s'attendant à une question: et comme il ne venait pas un mot, il +poursuivit: + +«Vous n'êtes pas curieux, par exemple! cela devrait vous étonner, ce que +je dis là. + +--Je m'étonne bien peu, dis-je. + +--Oh! cependant si je vous contais comment j'ai quitté la mer, nous +verrions. + +--Eh bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous +réchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et +ne s'arrête qu'à mes talons.» + +Le bon chef de bataillon s'apprêta solennellement à parler, avec un +plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tête le shako couvert de toile +cirée, et il donna ce coup d'épaule que personne ne peut se représenter +s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'épaule que donne le +fantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment de son poids; +c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un +tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son +coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit +mulet, et commença. + + + + +CHAPITRE V + +_HISTOIRE DU CACHET ROUGE_ + + +Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis né à Brest; j'ai commencé +par être enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prêt dès +l'âge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais +la mer, une belle nuit, pendant que j'étais en congé à Brest, je me +cachai à fond de cale d'un bâtiment marchand qui partait pour les Indes; +on ne m'aperçut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire +mousse que de me jeter à l'eau. Quand vint la Révolution, j'avais fait +du chemin, et j'étais à mon tour devenu capitaine d'un petit bâtiment +marchand assez propre, ayant écumé la mer quinze ans. Comme l'ex-marine +royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout à coup dépeuplée +d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu +quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on +me donna le commandement d'un brick de guerre nommé _le Marat_. + +Le 28 fructidor 1797, je reçus l'ordre d'appareiller pour Cayenne. Je +devais y conduire soixante soldats et un _déporté_ qui restait des cent +quatre-vingt-treize que la frégate _la Décade_ avait pris à bord +quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec +ménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une +seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en +avait un démesuré. J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le +premier degré de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième de +longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne. + +Cette grande lettre avait une figure toute particulière. Elle était +longue, et fermée de si près que je ne pus rien lire entre les angles ni +à travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit +peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d'une +mauvaise petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lit. Ce lit-là +était un vrai lit de marin, comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne +sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne +pouvez pas avoir vu ça. + +La chambre d'une reine ne peut pas être aussi proprement rangée que +celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa +petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler +tant qu'il veut sans rien déranger. Les meubles sont faits selon la +forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit était un +coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'était +mon sofa, et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'était ma table; alors on +s'asseyait sur deux petits tonneaux qui étaient dans la chambre. Mon +parquet était ciré et frotté comme de l'acajou, et brillant comme un +bijou: un vrai miroir! Oh! c'était une jolie petite chambre! Et mon +brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fière +façon, et le voyage commença cette fois assez agréablement, si ce +n'était... Mais n'anticipons pas. + +Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'étais occupé à mettre +cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _déporté_ entra dans +ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans +environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garçon, quoiqu'un peu +pâle et trop blanc pour un homme. C'était un homme cependant, et un +homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens +n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le +bras; elle était fraîche et gaie comme une enfant. Ils avaient l'air de +deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis: + +«Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est +gentil à vous. Je vous emmène un peu loin; mais tant mieux, nous aurons +le temps de nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame sans mon +habit; mais c'est que je cloue là-haut cette grande coquine de lettre. +Si vous vouliez m'aider un peu?» + +Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le +marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à mesure +que je les demandais; et elle me disait: «_À droite! à gauche! +capitaine!_» tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter ma +pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: «_À gauche! à +droite! capitaine!_» Elle se moquait de moi.--«Ah! je dis, petite +méchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.» Alors elle lui +sauta au cou et l'embrassa. Ils étaient vraiment gentils, et la +connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis. + +Ce fut aussi une jolie traversée. J'eus toujours un temps fait exprès. +Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs à mon bord, je faisais +venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela +m'égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et le poisson, la petite +femme et son mari restaient à se regarder comme s'ils ne s'étaient +jamais vus. Alors je me mettais à rire de tout mon coeur et me moquais +d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme +trois imbéciles, ne sachant pas ce que nous avions. C'est que c'était +vraiment plaisant de les voir s'aimer comme ça! Ils se trouvaient bien +partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils +étaient à la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu +d'eau-de-vie suédoise quand ils dînaient avec moi, mais un petit verre, +pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les +roulait comme ces deux poires que j'ai là dans mon mouchoir mouillé. Ils +étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais +pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi, +passeur d'eau! Je les portais de l'autre côté de la mer, comme j'aurais +porté deux oiseaux de paradis. + +J'avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le +jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprès de moi. Le +jeune homme écrivait sur ma table, c'est-à-dire sur mon lit; et, quand +je voulais, il m'aidait à faire mon _point_: il le sut bientôt faire +aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit. La jeune femme +s'asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre. + +Un jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis: + +«Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille, +comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous +n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous êtes joliment +délicats tous deux pour bêcher et piocher comme font les déportés à +Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais +moi, qui suis une vieille peau de loup desséchée au soleil, j'y vivrais +comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous +interroger), tant soit peu d'amitié pour moi, je quitterais assez +volontiers mon vieux brick, qui n'est qu'un sabot à présent, et je +m'établirais là avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus +de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite +société. Je vous aiderais à bien des choses; et j'ai amassé une bonne +pacotille de contrebande assez honnête, dont nous vivrions, et que je +vous laisserais lorsque je viendrais à tourner de l'oeil, comme on dit +poliment.» + +Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air de croire que je ne +disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se +jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en +pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des +larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle qu'à +l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en +allèrent sur son épaule; son chignon s'était défait comme un câble qui +se déroule tout à coup, parce qu'elle était vive comme un poisson: ces +cheveux-là, si vous les aviez vus! c'était comme de l'or. Comme ils +continuaient à se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de +temps en temps et elle pleurant, cela m'impatienta: + +«Eh bien, ça vous va-t-il?» leur dis-je à la fin. + +--Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais c'est +que... vous ne pouvez pas vivre avec des _déportés_, et... il baissa les +yeux. + +--Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour être déporté, mais +vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez +pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sûr que +j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres +innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous +lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutôt +le cou comme à deux pigeons. Mais une fois l'épaulette de côté, je ne +connais plus ni amiral ni rien du tout. + +--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoique un +peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est que je crois +qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous +connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air +heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand +je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre +Laure.» + +Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine: + +«C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon +enfant, que vous auriez dit la même chose?» + +Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les +yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi. + +--«Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac +incommode madame, son absence est nécessaire.» + +Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un +enfant qu'on a grondé. + +--«D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, +vous autres; et la lettre!» + +Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur +aux cheveux quand elle me dit cela. + +--«Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà une +belle affaire! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord, +il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau.» Faut-il que j'aie du +bonheur, pour que cette enfant-là m'ait rappelé cette grande coquine de +lettre! + +Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions +encore pour une semaine au moins, j'eus la tête soulagée, mais pas le +coeur, sans savoir pourquoi. + +--«C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obéissance! +dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a filé +si vite que j'avais tout à fait oublié cela.» + +Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l'air à regarder +cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa +beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie, +éclairait le verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet +rouge et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du +feu. + +--«Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête? leur dis-je +pour les amuser. + +--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang. + +--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez, +Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous +reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?» + +Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent sur +le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens +qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges +avaient attaché les miens, en les humant comme font des yeux de serpent. +Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux, +tout ouvert, tout béant comme une gueule de loup... cela me mit de +mauvaise humeur; je pris mon habit et je l'accrochai à la pendule, pour +ne plus voir ni l'heure ni la chienne de lettre. + +J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu'à la nuit. + +Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. Le _Marat_ filait, +vent en poupe, ses dix noeuds sans se gêner. La nuit était la plus belle +que j'aie vue de ma vie près du tropique. La lune se levait à l'horizon, +large comme un soleil; la mer la coupait en deux et devenait toute +blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je +regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier de quart et les +matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l'ombre du brick sur +l'eau. J'étais content de ne rien entendre. J'aime le silence et +l'ordre, moi. J'avais défendu tous les bruits et tous les feux. +J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je +me serais bien mis en colère tout de suite; mais comme c'était chez mes +petits _déportés_, je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me +fâcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir par le grand +panneau dans la petite chambre, et je regardai. + +La jeune femme était à genoux et faisait ses prières. Il y avait une +petite lampe qui l'éclairait. Elle était en chemise; je voyais d'en haut +ses épaules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout +épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis: «Bah! un vieux soldat, +qu'est-ce que ça fait?» Et je restai à voir. + +Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur ses mains, et la +regardait prier. Elle leva la tête en haut comme au ciel, et je vis ses +grands yeux bleus mouillés comme ceux d'une Madeleine. Pendant qu'elle +priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans +faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en +souriant avec l'air d'aller en paradis. Je vis qu'il faisait comme elle +un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour un +homme c'est singulier. + +Elle se leva debout, l'embrassa, et s'étendit la première dans son +hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une +balançoire. Il faisait une chaleur étouffante: elle se sentait bercée +avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait déjà commencer à +s'endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et élevés au niveau +de sa tête, et tout son corps enveloppé de sa longue chemise blanche. +C'était un amour, quoi! + +--«Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n'avez-vous pas sommeil? Il +est bien tard, sais-tu?» + +Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre. Cela +l'inquiéta un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tête hors du +hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche +entr'ouverte, n'osant plus parler. + +Enfin il lui dit: + +«Eh! ma chère Laure, à mesure que nous avançons vers l'Amérique, je ne +puis m'empêcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me +paraît que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la +traversée. + +--Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.» + +Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez +pas vous figurer. + +--«Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il; +cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à qui vous pensez, +et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait. + +--Moi, du regret! dit-elle avec un air bien peiné; moi, du regret de +t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je +t'aie moins aimé? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs à +dix-sept ans? Ma mère et mes soeurs n'ont-elles pas dit que c'était mon +devoir de vous suivre à la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais +là rien de surprenant? Je m'étonne seulement que vous en ayez été +touché, mon ami; tout cela est naturel. Et à présent je ne sais comment +vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour +vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez.» + +Elle disait tout cela d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'était +une musique. J'en étais tout ému et je dis: + +«Bonne petite femme, va!» + +Le jeune homme se mit à soupirer en frappant du pied et en baisant une +jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait. + +--«Laurette, ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions +retardé de quatre jours notre mariage, on m'arrêtait seul et je partais +tout seul, je ne puis me pardonner.» + +Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs, +nus jusqu'aux épaules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux, +en lui prenant la tête comme pour l'emporter et le cacher dans sa +poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité de +petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de +pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute +seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un +mouchoir pour lui essuyer les yeux: + +«Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui +t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller à Cayenne; je +verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie, +n'est-ce pas? Nous planterons chacun le nôtre. Nous verrons qui sera le +meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je +travaillerai toute la journée et toute la nuit, si tu veux. Je suis +forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te soulever. +Ne te moque pas de moi; je sais très bien broder, d'ailleurs; et n'y +a-t-il pas une ville quelque part par là où il faille des brodeuses? Je +donnerai des leçons de dessin et de musique si l'on veut aussi; et si +l'on y sait lire, tu écriras, toi.» + +Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré qu'il jeta un grand +cri lorsqu'elle dit cela. + +--«Écrire!--criait-il,--écrire!» + +Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet. + +--«Ah! écrire! pourquoi ai-je jamais su écrire? Écrire! mais c'est le +métier d'un fou!...--J'ai cru à leur liberté de la presse!--Où avais-je +l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres idées +assez médiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetées au feu +par ceux qui les haïssent, ne servant à rien qu'à nous faire persécuter! +Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours +à peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je t'ai +permis d'être bonne à ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement où tu +es, pauvre petite? Et où tu vas, le sais-tu? Bientôt, mon enfant, vous +serez à seize cents lieues de votre mère et de vos soeurs... et pour +moi! tout cela pour moi!» + +Elle cacha sa tête un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis +qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand +elle le sortit de la toile, c'était en souriant pour lui donner de la +gaîté. + +--«Au fait, nous ne sommes pas riches à présent, dit-elle en riant aux +éclats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et +toi?» + +Il se mit à rire aussi comme un enfant: + +«Ma foi, moi, j'avais encore un écu, mais je l'ai donné au petit garçon +qui a porté ta malle. + +--Ah bah! qu'est-ce que ça fait? dit-elle en faisant claquer ses petits +doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai que +lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en réserve les deux bagues de +diamants que ma mère m'a données? cela est bon partout et pour tout, +n'est-ce pas? Quand tu voudras, nous les vendrons. D'ailleurs, je crois +que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions +pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre. C'est +sûrement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne. + +--Peut-être, dit-il; qui sait? + +--N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sûre +que le gouvernement t'a exilé pour un peu de temps, mais ne t'en veut +pas.» + +Elle avait dit ça si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que j'en +fus tout remué et tout attendri; et je me réjouis même, dans le coeur, +de ce qu'elle avait peut-être deviné juste sur la lettre cachetée. Ils +commençaient encore à s'embrasser; je frappai du pied vivement sur le +pont pour les faire finir. + +Je leur criai: + +«Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'éteindre tous les feux +du bâtiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plaît.» + +Ils soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas +dans l'ombre comme des écoliers. Je me remis à me promener seul sur mon +tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à leur +poste, larges comme de petites lunes. Je les regardais en respirant un +air qui sentait frais et bon. + +Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la vérité, +et j'en étais tout ragaillardi. Il y avait bien à parier qu'un des cinq +Directeurs s'était ravisé et me les recommandait; je ne m'expliquais pas +bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'État que je n'ai jamais +comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi, +j'étais content. + +Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon +vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait, +et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa +bonté, et je lui fis un petit signe d'amitié. + +Malgré cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait. + +Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours, et +nous étions gais; mais quand nous approchâmes du premier degré de +latitude, nous commençâmes à ne plus parler. + +Un beau matin je m'éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouvement +dans le bâtiment. À vrai dire, je ne dors jamais que d'un oeil, comme on +dit, et le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Mous étions +tombés dans un calme plat, et c'était sous le 1° de latitude nord, au +27° de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer était lisse comme +une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes tombaient collées aux mâts +comme des ballons vides. Je dis tout de suite: «J'aurai le temps de te +lire, va! en regardant de travers du côté de la lettre.» J'attendis +jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir +là: j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cacheté.--Eh +bien, mon cher, je le tenais à la main depuis un quart d'heure, que je +ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis: «C'est par trop fort!» +et je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet +rouge, je le broyai en poussière. + +Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'être trompé. + +Je relus la lettre tout entière; je la relus encore; je recommençai en +la prenant par la dernière ligne et remontant à la première. Je n'y +croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis; +j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un +peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me +faisais pitié à moi-même d'être si bête que cela; mais ce fut l'affaire +d'un moment; je montai prendre l'air. + +Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas m'approcher +d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus +jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait +toujours. Elle s'amusait à tremper dans la mer son autre robe au bout +d'une corde, et riait en cherchant à arrêter les goëmons, plantes +marines semblables à des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux +des Tropiques. + +--«Viens donc voir les raisins! viens donc vite!» criait-elle; et son +ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau, +parce qu'il la regardait d'un air tout attendri. + +Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard +d'arrière. Elle se retourna... Je ne sais quelle figure j'avais, mais +elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui +dit: + +«Oh! n'y va pas, il est tout pâle.» + +Cela se pouvait bien; il y avait de quoi pâlir. Il vint cependant près +de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuyée contre le grand +mât. Nous nous promenâmes longtemps de long en large sans rien dire. Je +fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il +me suivait de l'oeil; je lui pris le bras: j'étouffais, ma foi, ma +parole d'honneur! j'étouffais. + +--«Ah çà! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi +un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens +d'avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu'ils vous +en veulent fièrement! C'est drôle!» + +Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le +pauvre garçon!), et me dit: + +«Ô mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de +vaudeville sur le Directoire, voilà tout. + +--Pas possible! dis-je. + +--Ô mon Dieu, si! Les couplets n'étaient même pas trop bons. J'ai été +arrêté le 15 fructidor et conduit à la Force, jugé le 16, et condamné à +mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance. + +--C'est drôle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien +susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous +fusiller.» + +Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour +un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et +s'essuya le front, d'où tombaient des gouttes de sueur. J'en avais +autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux. + +Je repris: + +«Il paraît que ces citoyens-là n'ont pas voulu faire votre affaire sur +terre, ils ont pensé qu'ici ça ne paraîtrait pas tant. Mais pour moi +c'est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas +m'en dispenser; l'arrêt de mort est là en règle, et l'ordre d'exécution +signé, paraphé, scellé; il n'y manque rien.» + +Il me salua très poliment en rougissant. + +--«Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que +de coutume; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. Je +voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger +dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas. + +--Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous +déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je +ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon sens, +vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-là; pauvre +petite femme!» + +Il me prit les deux mains, les serra et me dit: + +«Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à +faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour +lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protéger, pour veiller à +ce qu'elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n'est-ce +pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour +qu'on ménage toujours sa santé.--Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai à +vous dire qu'elle est très délicate; elle a souvent la poitrine affectée +jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre +bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant +que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues +que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a +besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette! +voyez comme elle est belle!» + +Comme ça commençait à devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me +mis à froncer le sourcil; je lui avais parlé d'un air gai pour ne pas +m'affaiblir; mais je n'y tenais plus: «Enfin, suffit! lui dis-je, entre +braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dépêchons-nous.» + +Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et +me regardait avec un air singulier: «Ah çà! si j'ai un conseil à vous +donner, ajoutai-je, c'est de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons +la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; +ça me regarde. + +--Ah! c'est différent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux, en +effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit. + +--Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne +l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous +êtes perdu.» + +Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller. +Oh! c'était dur pour moi, tout cela. + +Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret: car ils se +promenèrent, bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils +revinrent au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes +mousses avait repêchées. La nuit vint tout à coup. C'était le moment que +j'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour +où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet. + + * * * * * + +Ici le vieux Commandant fut forcé de s'arrêter. Je me gardai de parler, +de peur de détourner ses idées; il reprit en se frappant la poitrine: + + * * * * * + +Ce moment-là, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je +sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps je ne sais +quoi me faisait obéir et me poussait en avant. J'appelai les officiers +et je dis à l'un d'eux: + +«Allons, un canot à la mer... puisque à présent nous sommes des +bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmènerez au large +jusqu'à ce que vous entendiez des coups de fusil; alors vous +reviendrez.» Obéir à un morceau de papier! car ce n'était que cela +enfin! Il fallait qu'il y eût quelque chose dans l'air qui me poussât. +J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'était affreux à voir!... +s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds. +N'est-ce pas que vous trouvez que j'étais bien malheureux? + +Je criai comme un fou: «Séparez-les! nous sommes tous des +scélérats!--Séparez-les... La pauvre République est un corps mort! +Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne +crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce +que ça me fait?» Ah! je me souciais bien d'eux, en effet! J'aurais voulu +les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh! +je l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe là, +tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien, +oui! pauvre vie... va!... + + * * * * * + +Et la voix du Commandant s'éteignit peu à peu et devint aussi incertaine +que ses paroles; et il marcha en se mordant les lèvres et en fronçant le +sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits +mouvements convulsifs et donnait à son mulet des coups du fourreau de +son épée, comme s'il eût voulu le tuer. Ce qui m'étonna, ce fut de voir +la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge foncé. Il défit et +entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la découvrant au vent +et à la pluie. Nous continuâmes ainsi à marcher dans un grand silence. +Je vis bien qu'il ne parlerait plus de lui-même, et qu'il fallait me +résoudre à questionner. + +--«Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il eût fini son histoire, +qu'après une aventure aussi cruelle on prenne son métier en horreur. + +--Oh! le métier; êtes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas le +métier! Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un +bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de +voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir +aveuglément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique, +malgré son coeur.» + +En même temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se +mit à pleurer comme un enfant. Je m'arrêtai un moment comme pour +arranger mon étrier, et, restant derrière la charrette, je marchai +quelque temps à la suite, sentant qu'il serait humilié si je voyais trop +clairement ses larmes abondantes. + +J'avais deviné juste, car au bout d'un quart d'heure environ, il vint +aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda si je n'avais pas de +rasoirs dans mon porte-manteau; à quoi je lui répondis simplement que, +n'ayant pas encore de barbe, cela m'était fort inutile. Mais il n'y +tenait pas, c'était pour parler d'autre chose. Je m'aperçus cependant +avec plaisir qu'il revenait à son histoire, car il me dit tout à coup: + +«Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas? + +--Je n'en ai vu, dis-je, qu'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas +beaucoup à la science maritime que j'en ai tirée. + +--Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c'est que le bossoir? + +--Je ne m'en doute pas, dis-je. + +--C'est une espèce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire, +et d'où l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait +placer là ordinairement, ajouta-t-il plus bas. + +--Ah! je comprends, parce qu'il tombe de là dans la mer.» + +Il ne répondit pas, et se mit à décrire toutes les sortes de canots que +peut porter un brick, et leur position dans le bâtiment; et puis, sans +ordre dans ses idées, il continua son récit avec cet air affecté +d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu'il +faut montrer à ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des hommes, +le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-même; et +tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une +sensibilité profonde.--La dureté de l'homme de guerre est comme un +masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui +renferme un prisonnier royal. + + * * * * * + +--Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetèrent et +emportèrent Laure avec eux, sans qu'elle eût le temps de crier et de +parler. Oh! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler +quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose +pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a poussé à raconter +ça! Quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrêter, c'est fini. C'est +une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon.--Ah! quel temps il +fait!--Mon manteau est traversé. + +Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La pauvre +femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut +assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est +vrai de dire qu'on ne peut pas tout prévoir. Moi je comptais sur la nuit +pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze +fusils faisant feu à la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari +tomber à la mer, fusillé. + +S'il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous +dire; moi je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous +vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main à sa tête +comme si une balle l'avait frappée au front, et s'assit dans le canot +sans s'évanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on +voulut et comme on voulut. J'allai à elle, je lui parlai longtemps et le +mieux que je pus. Elle avait l'air de m'écouter et me regardait en face +en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front +rouge et le visage tout pâle. Elle tremblait de tous ses membres comme +ayant peur de tout le monde. Ça lui est resté. Elle est encore de même, +la pauvre petite! idiote, ou comme imbécile, ou folle, comme vous +voudrez. Jamais on n'en a tiré une parole, si ce n'est quand elle dit +qu'on lui ôte ce qu'elle a dans la tête. + +De ce moment-là je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque +chose en moi qui me disait: _Reste avec elle jusqu'à la fin de tes +jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je +demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris +la mer en haine parce que j'y avais jeté du sang innocent. Je cherchai +la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses soeurs, à qui je la +conduisais folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre à +Charenton. Je leur tournai le dos, et je la garde avec moi. + +--Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu'à +vous.--Serait-elle là-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez! +attendez. Hô! hô! la mule...» + + + + +CHAPITRE VI + +_COMMENT JE CONTINUAI MA ROUTE_ + + +Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait +cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite +charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et +je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus, +démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle, +amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en +vérité, que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme, car +le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et +blanches avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au milieu +de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux genoux, +sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un +moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. Il me +parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main droite battrait +sa main gauche. + +--«Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le +Chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera +longtemps. C'est drôle, hein?» + +En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son shako, que la +pluie avait un peu dérangée. + +--«Pauvre Laurette! dis-je, tu es perdue pour toujours, va!» + +J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle +me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de +douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts +deux bagues de diamants; je pensai que c'étaient encore les bagues de sa +mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là. Pour un +monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au vieux Commandant; +mais comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrêtés sur les +doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orgueil: + +Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur +prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en séparât, la +pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas. +Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en +temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en vérité, je ne +m'en repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit partout que +c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À l'armée tout +s'arrange mieux qu'on ne le croit à Paris, allez!--Elle a fait toutes +les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tirée d'affaire. +Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite +voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soignée, +et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la +Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la somme était double, dans +le temps, j'étais tout à fait au courant de mon affaire, et elle ne me +gênait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois +les officiers du 7e léger. + +Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût fait +à son petit mulet. + +--«Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est +là: voyons, un petit signe de tête.» + +Elle se remit à ses dominos. + +--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il +pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est jamais +malade, c'est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans toute la +retraite de Moscou, elle allait nu-tête.--«Allons, ma fille, joue +toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va, Laurette.» + +Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main +noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa comme +une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serré par ce baiser, et je +tournai bride violemment. + +--«Voulons-nous continuer notre marche, Commandant? lui dis-je; la nuit +viendra avant que nous soyons à Béthune.» + +Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue +jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la +charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un petit +manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit autour +du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de pied au +mulet, fit son mouvement d'épaule et dit: «En route, mauvaise troupe!» +Et nous repartîmes. + +La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise +s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un pâle soleil, tout +mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient pas. +Nous retombâmes dans un grand silence. + +Je regardais mon vieux Commandant; il marchait à grands pas, avec une +vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus et que +mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait de +temps à autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques +cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches +blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet +qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni +plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne +pensait pas à lui-même, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur le +même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du maréchal +Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je ne sais +quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s'échauffât pour me +démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier. + +La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse et +plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au +pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses +soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il regarda dans la +charrette, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l'entendais +qui disait: «Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et +tâche de dormir.--Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de +pluie.--Ah! diable! elle a cassé ma montre que je lui avais laissée au +cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons, c'est égal: mon enfant, +tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir bientôt.--C'est drôle! +elle a toujours la fièvre; les folles sont comme ça. Tiens, voilà du +chocolat pour toi, mon enfant.» + +Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les roues, à +l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui et un à moi: +mauvais souper. + +--Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il; mais ça vaut mieux que +du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière de +sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut +bien que je lui donne ce que j'ai de mieux. Vous voyez que je la mets +toujours à part; elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme +depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire +que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je voulais +l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse toujours +quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue oublier de +se cacher comme une religieuse.--C'est drôle, hein?» + +Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et +dire: «_Ôtez ce plomb! ôtez-moi ce plomb!_» Je me levai, il me fit +rasseoir. + +--«Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie, +parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne +l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de +douceur.» + +Je me tus en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de +1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées +pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence à côté de lui, +cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée. +Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine +d'enthousiasme. Il en fut étonné. + +--«Vous êtes un digne homme!» lui dis-je. Il me répondit: + +«Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme?... Vous sentez +bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait +abnégation.» + +Et il me parla encore de Masséna. + +Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide et +fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle, +ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en confusion, +c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient à retirer les +drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs +maisons. Les tambours battaient la générale; les trompettes sonnaient _à +cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes +picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des +Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les +escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La +vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux +compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule +la petite charrette et ses pauvres habitants. À mon grand regret, +c'était pour toujours que je les perdais. + +Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur de +soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était +inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la plaçai +dès lors très haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis autour +de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette abnégation +de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze années que j'ai +vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs +dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé ces hommes de +caractère antique, poussant le sentiment du devoir jusqu'à ses dernières +conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance ni honte de la +pauvreté, simples de moeurs et de langage, fiers de la gloire du pays, +et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur +obscurité, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent +de leur sang. + +J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon, +d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom et que je ne le lui avais +pas demandé. Un jour, cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux +capitaine d'infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la +parade, me dit: + +«Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un +brave homme; il a été _descendu_ par un boulet à Waterloo. Il avait, en +effet, laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à +l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut, +furieuse, au bout de trois jours. + +--Je le crois bien, lui dis-je; elle n'avait plus son père nourricier! + +--Ah bah! _père_! qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air +qu'il voulait rendre fin et licencieux. + +--Je dis qu'on bat le rappel,» repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai +fait abnégation. + + + + + _LIVRE DEUXIÈME_ + + + SOUVENIRS + DE + SERVITUDE MILITAIRE + + + + + Livre Deuxième + + + + +CHAPITRE PREMIER + +_SUR LA RESPONSABILITÉ_ + + +Je me souviens encore de la consternation que cette histoire jeta dans +mon âme; ce fut peut-être là le principe de ma lente guérison pour cette +maladie de l'enthousiasme militaire. Je me sentis tout à coup humilié de +courir des chances de crime, et de me trouver à la main un sabre +d'Esclave au lieu d'une épée de Chevalier. Bien d'autres faits pareils +vinrent à ma connaissance, qui flétrissaient à mes yeux cette noble +espèce d'hommes que je n'aurais voulu voir consacrée qu'à la défense de +la patrie. Ainsi, à l'époque de la Terreur, il arriva qu'un autre +capitaine de vaisseau reçut, comme toute la marine, l'ordre monstrueux +du Comité de salut public de fusiller les prisonniers de guerre; il eut +le malheur de prendre un bâtiment anglais, et le malheur plus grand +d'obéir à l'ordre du gouvernement. Revenu à terre, il rendit compte de +sa honteuse exécution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu +de temps. Ce capitaine commandait _la Boudeuse_, frégate qui, la +première, fit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville, +mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l'honneur de son vieux +vaisseau. + +Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances, +mettra d'accord le Devoir et la Conscience? La voix publique a-t-elle +tort quand elle s'élève d'âge en âge pour absoudre et pour honorer la +désobéissance du vicomte d'Orte, qui répondit à Charles IX lui ordonnant +d'étendre à Dax la Saint-Barthélémy parisienne: + +«Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles +habitants et gens de guerre; je n'ai trouvé que bons citoyens et braves +soldats, et pas un bourreau.» + +Et s'il eut raison de refuser l'obéissance, comment vivons-nous sous des +lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait +cette même obéissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le +tuons; l'absurde ne peut régner ainsi longtemps. Il faudra bien que l'on +en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à +l'homme armé, et jusqu'à quel rang sera laissée libre l'intelligence, et +avec elle l'exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien +un jour sortir de là. + +Je ne me dissimule point que c'est là une question d'une extrême +difficulté, et qui touche à la base même de toute discipline. Loin de +vouloir affaiblir cette discipline, je pense qu'elle a besoin d'être +corroborée sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l'ennemi, +les lois ne peuvent être trop draconiennes. Quand l'armée tourne sa +poitrine de fer contre l'étranger, qu'elle marche et agisse comme un +seul homme, cela doit être; mais lorsqu'elle s'est retournée et qu'elle +n'a plus devant elle que la mère-patrie, il est bon qu'alors, du moins, +elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d'avoir des +entrailles filiales. Il est à souhaiter aussi que des limites immuables +soient posées une fois pour toujours à ces ordres absolus données aux +Armées par le souverain Pouvoir, si souvent tombé en indignes mains, +dans notre histoire. Qu'il ne soit jamais possible à quelques +aventuriers parvenus à la Dictature, de transformer en assassins quatre +cent mille hommes d'honneur, par une loi d'un jour comme leur règne! + +Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grâce +peut-être à l'incurie française et à la facile bonhomie de notre +caractère, comme compensation, et tout à côté de cette misère de la +Servitude militaire, il régnait dans les Armées une sorte de liberté +d'esprit qui adoucissait l'humiliation de l'obéissance passive; et, +remarquant dans tout homme de guerre quelque chose d'ouvert et de +noblement dégagé, je pensai que cela venait d'une âme reposée et +soulagée du poids énorme de la responsabilité. J'étais fort enfant +alors, et j'éprouvai peu à peu que ce sentiment allégeait ma conscience; +il me sembla voir dans chaque général en chef une sorte de Moïse, qui +devait seul rendre ses terribles comptes à Dieu, après avoir dit aux +fils de Lévi: «Passez et repassez au travers du camp; que chacun tue son +frère, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche.» Et il y +eut vingt-trois mille hommes de tués, dit l'Exode, ch. XXXII, v. 27; car +je savais la Bible par coeur, et ce livre et moi étions tellement +inséparables que dans les plus longues marches il me suivait toujours. +On voit quelle fut la première consolation qu'il me donna. Je pensai +qu'il faudrait que j'eusse bien du malheur pour qu'un de mes Moïses +galonnés d'or m'ordonnât de tuer toute ma famille; et, en effet, cela ne +m'arriva pas, comme je l'avais fort sagement conjecturé. Je pensais +aussi que, quand même régnerait sur la terre l'impraticable paix de +l'abbé de Saint-Pierre, et quand lui-même serait chargé de régulariser +cette liberté et cette égalité universelles, il lui faudrait pour cette +oeuvre quelques régiments de Lévites à qui il pût dire de ceindre +l'épée, et à qui leur soumission attirerait la bénédiction du Seigneur. +Je cherchais ainsi à capituler avec les monstrueuses résignations de +l'_obéissance passive_, en considérant à quelle source elle remontait et +comme tout ordre social semblait appuyé sur l'obéissance; mais il me +fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire +prendre quelque place dans mon âme. J'aimais fort à l'infliger et peu à +la subir; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde +sur ma tête. J'ai vu, depuis, bien des hommes raisonner ainsi, qui +n'avaient pas l'excuse que j'avais alors: j'étais un Lévite de seize +ans. + +Je n'avais pas alors étendu mes regards sur la patrie entière de notre +France, et sur cette autre patrie qui l'entoure, l'Europe; et de là sur +la patrie de l'humanité, le globe, qui devient heureusement plus petit +chaque jour, resserré dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas +combien le coeur de l'homme de guerre serait plus léger encore dans sa +poitrine, s'il sentait en lui deux hommes, dont l'un obéirait à l'autre; +s'il savait qu'après son rôle tout rigoureux dans la guerre, il aurait +droit à un rôle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix, si, +à un grade déterminé, il avait des droits d'élection; si, après avoir +été longtemps muet dans les camps, il avait sa voix dans la Cité; s'il +était exécuteur, dans l'une, des lois qu'il aurait faites dans l'autre, +et si, pour voiler le sang de l'épée, il avait la toge. Or, il n'est pas +impossible que tout cela n'advienne un jour. + +Nous sommes vraiment sans pitié de vouloir qu'un homme soit assez fort +pour répondre lui seul de cette nation armée qu'on lui met dans la main. +C'est une chose nuisible aux gouvernements mêmes; car l'organisation +actuelle, qui suspend ainsi à un seul doigt toute cette chaîne +électrique de l'obéissance passive, peut, dans tel cas donné, rendre par +trop simple le renversement total d'un État. Telle révolution, à demi +formée et recrutée, n'aurait qu'à gagner un ministre de la guerre pour +se compléter entièrement. Tout le reste suivrait nécessairement, d'après +nos lois, sans que nul anneau se pût soustraire à la commotion donnée +d'en haut. + +Non, j'en atteste les soulèvements de conscience de tout homme qui a vu +couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n'est pas assez +d'une seule tête pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de +meurtres; ce ne serait pas trop d'autant de têtes qu'il y a de +combattants. Pour être responsables de la loi de sang qu'elles +exécutent, il serait juste qu'elles l'eussent au moins bien comprise. +Mais les institutions meilleures, réclamées ici, ne seront elles-mêmes +que très passagères; car, encore une fois, les armées et la guerre +n'auront qu'un temps; car, malgré les paroles d'un sophiste que j'ai +combattu ailleurs, il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la +guerre soit _divine_; il n'est point vrai que _la terre soit avide de +sang_. La guerre est maudite de Dieu et des hommes mêmes qui la font et +qui ont d'elle une secrète horreur, et la terre ne crie au ciel que pour +lui demander l'eau fraîche de ses fleuves et la rosée pure de ses nuées. + +Ce n'est pas, du reste, dans la première jeunesse, toute donnée à +l'action, que j'aurais pu me demander s'il n'y avait pas de pays +modernes où l'homme de la guerre fût le même que l'homme de la paix, et +non un homme séparé de la famille et placé comme son ennemi. Je +n'examinais pas ce qu'il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce +point; beaucoup de projets d'une organisation plus sensée des armées ont +été enfantés inutilement. Bien loin d'en mettre aucune à exécution, ou +seulement en lumière, il est probable que le Pouvoir, quel qu'il soit, +s'en éloignera toujours de plus en plus, ayant intérêt à s'entourer de +gladiateurs dans la lutte sans cesse menaçante; cependant l'idée se fera +jour et prendra sa forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire. + +Dans l'état actuel, que de bons sentiments à conserver qui pourraient +s'élever encore par le sentiment d'une haute dignité personnelle! J'en +ai recueilli bien des exemples dans ma mémoire; j'avais autour de moi, +prêts à me les fournir, d'innombrables amis intimes, si gaîment résignés +à leur insouciante soumission, si libres d'esprit dans l'esclavage de +leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec +elle, ce calme parfait du soldat et de l'officier, calme qui est +précisément celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride +et l'éperon, et fier de n'être nullement responsable. Qu'il me soit +permis de donner, dans la simple histoire d'un brave homme et d'une +famille de soldat que je ne fis qu'entrevoir, un exemple, plus doux que +le premier, de ces longues résignations de toute la vie, pleines +d'honnêteté, de pudeur et de bonhomie, très communes dans notre armée, +et dont la vue repose l'âme quand on vit en même temps, comme je le +faisais, dans un monde élégant, d'où l'on descend avec plaisir pour +étudier des moeurs plus naïves, tout arriérées qu'elles sont. + +Telle qu'elle est, l'Armée est un bon livre à ouvrir pour connaître +l'humanité; on y apprend à mettre la main à tout, aux choses les plus +basses comme aux plus élevées; les plus délicats et les plus riches sont +forcés de voir vivre de près la pauvreté et de vivre avec elle, de lui +mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l'armée, tel fils +de grand seigneur ne soupçonnerait pas comment un soldat vit, grandit, +engraisse toute l'année avec neuf sous par jour et une cruche d'eau +fraîche, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu +coûtent quarante francs à sa patrie. + +Cette simplicité de moeurs, cette pauvreté insouciante et joyeuse de +tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse +politesse ni fausse sensibilité, cette allure mâle donnée à tout, cette +uniformité de sentiments imprimés par la discipline, sont des liens +d'habitude grossiers, mais difficiles à rompre, et qui ne manquent pas +d'un certain charme inconnu aux autres professions. J'ai vu des +officiers prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la +quitter quelque temps sans ennui, même pour retrouver les plus élégantes +et les plus chères coutumes de leur vie.--Les régiments sont des +couvents d'hommes, mais des couvents nomades; partout ils portent leurs +usages empreints de gravité, de silence, de retenue. On y remplit bien +les voeux de Pauvreté et d'Obéissance. + +Le caractère de ces reclus est indélébile comme celui des moines, et +jamais je n'ai revu l'uniforme d'un de mes régiments sans un battement +de coeur. + + + + + LA VEILLÉE + DE VINCENNES + + + +CHAPITRE II + +_LES SCRUPULES D'HONNEUR D'UN SOLDAT_ + + +Un soir de l'été de 1819, je me promenais à Vincennes dans l'intérieur +de la forteresse, où j'étais en garnison avec Timoléon d'Arc***, +lieutenant de la Garde comme moi; nous avions fait, selon l'habitude, la +promenade au polygone, assisté à l'étude du tir à ricochet, écouté et +raconté paisiblement les histoires de guerre, discuté sur l'école +Polytechnique, sur sa formation, son utilité, ses défauts, et sur les +hommes au teint jaune qu'avait fait pousser ce terroir géométrique. La +couleur pâle de l'école, Timoléon l'avait aussi sur le front. Ceux qui +l'ont connu se rappelleront comme moi sa figure régulière et un peu +amaigrie, ses grands yeux noirs et les sourcils arqués qui les +couvraient, et le sérieux si doux et rarement troublé de son visage +Spartiate; il était fort préoccupé, ce soir-là, de notre conversation +très longue sur le système des probabilités de Laplace. Je me souviens +qu'il tenait sous le bras ce livre, que nous avions en grande estime, et +dont il était souvent tourmenté. + +La nuit tombait, ou plutôt s'épanouissait: une belle nuit d'août. Je +regardais avec plaisir la chapelle construite par saint Louis, et cette +couronne de tours moussues et à demi ruinées qui servait alors de parure +à Vincennes; le donjon s'élevait au-dessus d'elles comme un roi au +milieu de ses gardes. Les petits croissants de la chapelle brillaient +parmi les premières étoiles, au bout de leurs longues flèches. L'odeur +fraîche et suave du bois nous parvenait par-dessus les remparts, et il +n'y avait pas jusqu'au gazon des batteries qui n'exhalât une haleine de +soir d'été. Nous nous assîmes sur un grand canon de Louis XIV, et nous +regardâmes en silence quelques jeunes soldats qui essayaient leur force +en soulevant tour à tour une bombe au bout du bras, tandis que les +autres rentraient lentement et passaient le pont-levis deux par deux ou +quatre par quatre, avec toute la paresse du désoeuvrement militaire. Les +cours étaient remplies de caissons de l'artillerie, ouverts et chargés +de poudre, préparés pour la revue du lendemain. À notre côté, près de la +porte du bois, un vieil Adjudant d'artillerie ouvrait et refermait, +souvent avec inquiétude, la porte très légère d'une petite tour, +poudrière et arsenal, appartenant à l'artillerie à pied, et remplie de +barils de poudre, d'armes et de munitions de guerre. Il nous salua en +passant. C'était un homme d'une taille élevée, mais un peu voûtée. Ses +cheveux étaient rares et blancs, sa moustache blanche et épaisse, son +air ouvert, robuste et frais encore, heureux, doux et sage. Il tenait +trois grands registres à la main, et y vérifiait de longues colonnes de +chiffres. Nous lui demandâmes pourquoi il travaillait si tard, contre sa +coutume. Il nous répondit, avec le ton de respect et de calme des vieux +soldats, que c'était le lendemain un jour d'inspection générale à cinq +heures du matin; qu'il était responsable des poudres, et qu'il ne +cessait de les examiner et de recommencer vingt fois ses comptes, pour +être à l'abri du plus léger reproche de négligence; qu'il avait voulu +aussi profiter des dernières lueurs du jour, parce que la consigne était +sévère et défendait d'entrer la nuit dans la poudrière avec un flambeau +ou même une lanterne sourde; qu'il était désolé de n'avoir pas eu le +temps de tout voir, et qu'il lui restait encore quelques obus à +examiner; qu'il voudrait bien pouvoir revenir dans la nuit; et il +regardait avec un peu d'impatience le grenadier que l'on posait en +faction à la porte, et qui devait l'empêcher d'y rentrer. + +Après nous avoir donné ces détails, il se mit à genoux et regarda sous +la porte s'il n'y restait pas une traînée de poudre. Il craignait que +les éperons ou les fers des bottes des officiers ne vinssent à y mettre +feu le lendemain. + +--«Ce n'est pas cela qui m'occupe le plus, dit-il en se relevant, mais +ce sont mes registres; et il les regardait avec regret. + +--Vous êtes trop scrupuleux, dit Timoléon. + +--Ah! mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop +l'être sur son honneur. Un de nos maréchaux-des-logis s'est brûlé la +cervelle lundi dernier, pour avoir été mis à la salle de police. Moi, je +dois donner l'exemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la +Garde, je n'ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me +rendrait bien malheureux.» + +Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l'armée parmi l'élite de +l'élite, se croyaient déshonorés pour la plus légère faute. + +--«Allez, vous êtes tous les puritains de l'honneur,» lui dis-je en lui +frappant sur l'épaule. + +Il salua et se retira vers la caserne où était son logement; puis, avec +une innocence de moeurs particulière à l'honnête race des soldats, il +revint apportant du chènevis dans le creux de ses mains à une poule qui +élevait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze où nous étions +assis. + +C'était bien la plus charmante poule que j'aie connue de ma vie; elle +était toute blanche, sans une seule tache; et ce brave homme, avec ses +gros doigts mutilés à Marengo et à Austerlitz, lui avait collé sur la +tête une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier +d'argent avec une plaque à son chiffre. La bonne poule en était fière et +reconnaissante à la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient +toujours respecter, et elle n'avait peur de personne, pas même d'un +petit cochon de lait et d'une chouette qu'on avait logés auprès d'elle +sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers; +elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous +étions en uniforme; mais elle avait horreur de l'habit bourgeois, et, ne +nous reconnaissant plus sous ce déguisement, elle s'enfuyait avec sa +famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel était +gravé l'éternel soleil avec son _Nec pluribus impar_, et l'_Ultima ratio +Regum_. Et il logeait une poule là-dessous! + +Le bon Adjudant nous parla d'elle en fort bons termes. Elle fournissait +des oeufs à lui et à sa fille avec une générosité sans pareille; et il +l'aimait tant, qu'il n'avait pas eu le courage de tuer un seul de ses +poulets, de peur de l'affliger. Comme il racontait ses bonnes moeurs, +les tambours et les trompettes battirent et sonnèrent à la fois l'appel +du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient +résonner les chaînes. Nous n'étions pas de service, et nous sortîmes par +la porte du bois. Timoléon, qui n'avait cessé de faire des angles sur le +sable avec le bout de son épée, s'était levé du canon en regrettant ses +triangles, comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant. + +Nous tournâmes à gauche, en suivant les remparts; et, passant ainsi +devant le tertre de gazon élevé au duc d'Enghien sur son corps fusillé +et sa tête écrasée par un pavé, nous côtoyâmes les fossés en y regardant +le petit chemin blanc qu'il avait pris pour arriver à cette fosse. + +Il y a deux sortes d'hommes qui peuvent très bien se promener ensemble +cinq heures de suite sans se parler: ce sont les prisonniers et les +officiers. Condamnés à se voir toujours, quand ils sont tous réunis, +chacun est seul. Nous allions en silence, les bras derrière le dos. Je +remarquai que Timoléon tournait et retournait sans cesse une lettre au +clair de la lune; c'était une petite lettre de forme longue; j'en +connaissais la figure et l'auteur féminin, et j'étais accoutumé à le +voir rêver tout un jour sur cette petite écriture fine et élégante. +Aussi nous étions arrivés au village en face du château, nous avions +monté l'escalier de notre petite maison blanche, nous allions nous +séparer sur le carré de nos appartements voisins, que je n'avais pas dit +une parole. Là seulement, il me dit tout à coup: + +«Elle veut absolument que je donne ma démission; qu'en pensez-vous? + +--Je pense, dis-je, qu'elle est belle comme un ange, parce que je l'ai +vue; je pense que vous l'aimez comme un fou, parce que je vous vois +depuis deux ans tel que ce soir; je pense que vous avez une assez belle +fortune, à en juger par vos chevaux et votre train; je pense que vous +avez fait assez vos preuves pour vous retirer, et qu'en temps de paix ce +n'est pas un grand sacrifice; mais je pense aussi à une seule chose... + +--Laquelle? dit-il en souriant assez amèrement, parce qu'il devinait. + +--C'est qu'elle est mariée, dis-je plus gravement; vous le savez mieux +que moi, mon pauvre ami. + +--C'est vrai, dit-il, pas d'avenir. + +--Et le service sert à vous faire oublier cela quelquefois, ajoutai-je. + +--Peut-être, dit-il; mais il n'est pas probable que mon étoile change à +l'armée. Remarquez dans ma vie que jamais je n'ai rien fait de bien qui +ne restât inconnu ou mal interprété. + +--Vous liriez Laplace toutes les nuits, dis-je, que vous ne trouveriez +pas de remède à cela.» + +Et je m'enfermai chez moi pour écrire un poème sur le Masque de fer, +poème que j'appelai: LA PRISON. + + + + +CHAPITRE III + +_SUR L'AMOUR DU DANGER_ + + +L'isolement ne saurait être trop complet pour les hommes que je ne sais +quel démon poursuit par les illusions de poésie. Le silence était +profond, et l'ombre épaisse sur les tours du vieux Vincennes. La +garnison dormait depuis neuf heures du soir. Tous les feux s'étaient +éteints à six heures par ordre des tambours. On n'entendait que la voix +des sentinelles placées sur le rempart et s'envoyant et répétant, l'une +après l'autre, leur cri long et mélancolique: _Sentinelle, prenez garde +à vous!_ Les corbeaux des tours répondaient plus tristement encore, et, +ne s'y croyant plus en sûreté, s'envolaient plus haut jusqu'au donjon. +Rien ne pouvait plus me troubler, et pourtant quelque chose me +troublait, qui n'était ni bruit, ni lumière. Je voulais et ne pouvais +pas écrire. Je sentais quelque chose dans ma pensée, comme une tache +dans une émeraude; c'était l'idée que quelqu'un auprès de moi veillait +aussi, et veillait sans consolation, profondément tourmenté. Cela me +gênait. J'étais sûr qu'il avait besoin de se confier, et j'avais fui +brusquement sa confidence par désir de me livrer à mes idées favorites. +J'en étais puni maintenant par le trouble de ces idées mêmes. Elles ne +volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes +étaient appesanties, mouillées peut-être par une larme secrète d'un ami +délaissé. + +Je me levai de mon fauteuil. J'ouvris la fenêtre, et je me mis à +respirer l'air embaumé de la nuit. Une odeur de forêt venait à moi, par +dessus les murs, un peu mélangée d'une faible odeur de poudre; cela me +rappela ce volcan sur lequel vivaient et dormaient trois mille hommes +dans une sécurité parfaite. J'aperçus sur la grande baraque du fort, +séparé du village par un chemin de quarante pas tout au plus, une lueur +projetée par la lampe de mon jeune voisin; son ombre passait et +repassait sur la muraille, et je vis à ses épaulettes qu'il n'avait pas +même songé à se coucher. Il était minuit. Je sortis brusquement de ma +chambre et j'entrai chez lui. Il ne fut nullement étonné de me voir, et +dit tout de suite que s'il était encore debout, c'était pour finir une +lecture de Xénophon qui l'intéressait fort. Mais comme il n'y avait pas +un seul livre ouvert dans sa chambre, et qu'il tenait encore à la main +son petit billet de femme, je ne fus pas sa dupe; mais j'en eus l'air. +Nous nous mîmes à la fenêtre, et je lui dis, essayant d'approcher mes +idées des siennes: + +«Je travaillais aussi de mon côté, et je cherchais à me rendre compte de +cette sorte d'aimant qu'il y a pour nous dans l'acier d'une épée. C'est +une attraction irrésistible qui nous retient au service malgré nous, et +fait que nous attendons toujours un événement ou une guerre. Je ne sais +pas (et je venais vous en parler) s'il ne serait pas vrai de dire et +d'écrire qu'il y a dans les armées une passion qui leur est particulière +et qui leur donne la vie; une passion qui ne tient ni de l'amour de la +gloire, ni de l'ambition; c'est une sorte de combat corps à corps contre +la destinée, une lutte qui est la source de mille voluptés inconnues au +reste des hommes, et dont les triomphes intérieurs sont remplis de +magnificence; enfin c'est l'AMOUR DU DANGER! + +--C'est vrai,» me dit Timoléon. + +Je poursuivis: + +«Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer? qui le +consolerait dans cet ennui d'un homme qui ne voit que des hommes? Il +part, et dit adieu à la terre; adieu au sourire des femmes, adieu à leur +amour; adieu aux amitiés choisies et aux tendres habitudes de la vie; +adieu aux bons vieux parents; adieu à la belle nature des campagnes, aux +arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux +bois mélancoliques pleins d'animaux silencieux et sauvages; adieu aux +grandes villes, au travail perpétuel des arts, à l'agitation sublime de +toutes les pensées dans l'oisiveté de la vie, aux relations élégantes, +mystérieuses et passionnées du monde; il dit adieu à tout, et part. Il +va trouver trois ennemis: l'eau, l'air et l'homme; et toutes les minutes +de sa vie vont en avoir un à combattre. Cette magnifique inquiétude le +délivre de l'ennui. Il vit dans une perpétuelle victoire; c'en est une +que de passer seulement sur l'Océan et de ne pas s'engloutir en +sombrant; c'en est une que d'aller où il veut et de s'enfoncer dans les +bras du vent contraire; c'en est une que de courir devant l'orage et de +s'en faire suivre comme d'un valet; c'en est une que d'y dormir et d'y +établir son cabinet d'étude. Il se couche avec le sentiment de sa +royauté, sur le dos de l'Océan, comme saint Jérôme sur son lion, et +jouit de la solitude qui est aussi son épouse. + +--C'est grand, dit Timoléon; et je remarquai qu'il posait la lettre sur +la table. + +--Et c'est l'AMOUR DU DANGER qui le nourrit, qui fait que jamais il +n'est un moment désoeuvré, qu'il se sent en lutte, et qu'il a un but. +C'est la lutte qu'il nous faut toujours; si nous étions en campagne, +vous ne souffririez pas tant. + +--Qui sait? dit-il. + +--Vous êtes aussi heureux que vous pouvez l'être; vous ne pouvez pas +avancer dans votre bonheur. Ce bonheur-là est une impasse véritable. + +--Trop vrai! trop vrai! l'entendis-je murmurer. + +--Vous ne pouvez pas empêcher qu'elle n'ait un jeune mari et un enfant, +et vous ne pouvez pas conquérir plus de liberté que vous n'en avez; +voilà votre supplice, à vous!» + +Il me serra la main: «Et toujours mentir! dit-il. Croyez-vous que nous +ayons la guerre? + +--Je n'en crois pas un mot, répondis-je. + +--Si je pouvais seulement savoir si elle est au bal ce soir! Je lui +avais bien défendu d'y aller. + +--Je me serais bien aperçu, sans ce que vous me dites-là, qu'il est +minuit, lui dis-je; vous n'avez pas besoin d'Austerlitz, mon ami, vous +êtes assez occupé; vous pouvez dissimuler et mentir encore pendant +plusieurs années. Bonsoir.» + + + + +CHAPITRE IV + +_LE CONCERT DE FAMILLE_ + + +Comme j'allais me retirer, je m'arrêtai, la main sur la clef de sa +porte, écoutant avec étonnement une musique assez rapprochée et venue du +château même. Entendue de la fenêtre, elle nous sembla formée de deux +voix d'hommes, d'une voix de femme et d'un piano. C'était pour moi une +douce surprise, à cette heure de la nuit. Je proposai à mon camarade de +l'aller écouter de plus près. Le petit pont-levis, parallèle au grand, +et destiné à laisser passer le gouverneur et les officiers pendant une +partie de la nuit, était ouvert encore. Nous rentrâmes dans le fort, et, +en rôdant par les cours, nous fûmes guidés par le son jusque sous les +fenêtres ouvertes que je reconnus pour celles du bon vieux Adjudant +d'artillerie. + +Ces grandes fenêtres étaient au rez-de-chaussée, et, nous arrêtant en +face, nous découvrîmes jusqu'au fond de l'appartement, la simple famille +de cet honnête soldat. + +Il y avait, au fond de la chambre, un petit piano de bois d'acajou, +garni de vieux ornements de cuivre. L'Adjudant (tout âgé et tout modeste +qu'il nous avait paru d'abord) était assis devant le clavier, et jouait +une suite d'accords, d'accompagnements et de modulations simples, mais +harmonieusement unies entre elles. Il tenait les yeux élevés au ciel, et +n'avait point de musique devant lui; sa bouche était entr'ouverte avec +délices sous l'épaisseur de ses longues moustaches blanches. Sa fille, +debout à sa droite, allait chanter ou venait de s'interrompre; car elle +regardait avec inquiétude, la bouche entr'ouverte encore, comme lui. À +sa gauche, un jeune sous-officier d'artillerie légère de la Garde, vêtu +de l'uniforme sévère de ce beau corps, regardait cette jeune personne +comme s'il n'eût pas cessé de l'écouter. + +Rien de si calme que leurs poses, rien de si décent que leur maintien, +rien de si heureux que leurs visages. Le rayon qui tombait d'en haut sur +ces trois fronts n'y éclairait pas une expression soucieuse; et le doigt +de Dieu n'y avait écrit que bonté, amour et pudeur. + +Le froissement de nos épées sur le mur les avertit que nous étions là. +Le brave homme nous vit, et son front chauve en rougit de surprise et, +je pense aussi, de satisfaction. Il se leva avec empressement, et, +prenant un des trois chandeliers qui l'éclairaient, vint nous ouvrir et +nous fit asseoir. Nous le priâmes de continuer son concert de famille; +et, avec une simplicité noble, sans s'excuser et sans demander +indulgence, il dit à ses enfants: + +«Où en étions-nous?» + +Et les trois voix s'élevèrent en choeur avec une indicible harmonie. + +Timoléon écoutait et restait sans mouvement; pour moi, cachant ma tête +et mes yeux, je me mis à rêver avec un attendrissement qui, je ne sais +pourquoi, était douloureux. Ce qu'ils chantaient emportait mon âme dans +des régions de larmes et de mélancoliques félicités, et poursuivi +peut-être par l'importune idée de mes travaux du soir, je changeais en +mobiles images les mobiles modulations des voix. Ce qu'ils chantaient +était un de ces choeurs écossais, une des anciennes mélodies des Bardes +que chante encore l'écho sonore des Orcades. Pour moi, ce choeur +mélancolique s'élevait lentement et s'évaporait tout à coup comme les +brouillards des montagnes d'Ossian; ces brouillards qui se forment sur +l'écume mousseuse des torrents de l'Arven, s'épaississent lentement et +semblent se gonfler et se grossir, en montant, d'une foule innombrable +de fantômes tourmentés et tordus par les vents. Ce sont des guerriers +qui rêvent toujours, le casque appuyé sur la main, et dont les larmes et +le sang tombent goutte à goutte dans les eaux noires des rochers; ce +sont des beautés pâles dont les cheveux s'allongent en arrière, comme +les rayons d'une lointaine comète, et se fondent dans le sein humide de +la lune: elles passent vite, et leurs pieds s'évanouissent enveloppés +dans les plis vaporeux de leurs robes blanches; elles n'ont pas d'ailes, +et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux +baissés et la bouche entr'ouverte avec innocence; elles jettent un cri +en passant et se perdent, en montant, dans la douce lumière qui les +appelle. Ce sont des navires aériens qui semblent se heurter contre des +rives sombres, et se plonger dans des flots épais; les montagnes se +penchent pour les pleurer, et les dogues noirs élèvent leurs têtes +difformes et hurlent longuement, en regardant le disque qui tremble au +ciel, tandis que la mer secoue les colonnes blanches des Orcades qui +sont rangées comme les tuyaux d'un orgue immense, et répandent, sur +l'Océan, une harmonie déchirante et mille fois prolongée dans la caverne +où les vagues sont enfermées. + +La musique se traduisait ainsi en sombres images dans mon âme, bien +jeune encore, ouverte à toutes les sympathies et comme amoureuse de ses +douleurs fictives. + +C'était, d'ailleurs, revenir à la pensée de celui qui avait inventé ces +chants tristes et puissants, que de les sentir de la sorte. La famille +heureuse éprouvait elle-même la forte émotion qu'elle donnait, et une +vibration profonde faisait quelquefois trembler les trois voix. + +Le chant cessa, et un long silence lui succéda. La jeune personne, comme +fatiguée, s'était appuyée sur l'épaule de son père; sa taille était +élevée et un peu ployée, comme par faiblesse; elle était mince, et +paraissait avoir grandi trop vite, et sa poitrine, un peu amaigrie, en +paraissait affectée. Elle baisait le front chauve, large et ridé de son +père, et abandonnait sa main au jeune sous-officier qui la pressait sur +ses lèvres. + +Comme je me serais bien gardé, par amour-propre, d'avouer tout haut mes +rêveries intérieures, je me contentai de dire froidement: + +«Que le ciel accorde de longs jours et toutes sortes de bénédictions à +ceux qui ont le don de traduire la musique littéralement! Je ne puis +trop admirer un homme qui trouve à une symphonie le défaut d'être trop +Cartésienne, et à une autre de pencher vers le système de Spinosa; qui +se récrie sur le panthéisme d'un trio et l'utilité d'une ouverture à +l'amélioration de la classe la plus nombreuse. Si j'avais le bonheur de +savoir comme quoi un bémol de plus à la clef peut rendre un quatuor de +flûtes et de bassons plus partisan du Directoire que du Consulat et de +l'Empire, je ne parlerais plus, je chanterais éternellement; je +foulerais aux pieds des mots et des phrases, qui ne sont bons tout au +plus que pour une centaine de départements, tandis que j'aurais le +bonheur de dire mes idées fort clairement à tout l'univers avec mes sept +notes. Mais, dépourvu de cette science comme je suis, ma conversation +musicale serait si bornée que mon seul parti à prendre est de vous dire, +en langue vulgaire, la satisfaction que me cause surtout votre vue et le +spectacle de l'accord plein de simplicité et de bonhomie qui règne dans +votre famille. C'est au point que ce qui me plaît le plus dans votre +petit concert, c'est le plaisir que vous y prenez; vos âmes me semblent +plus belles encore que la plus belle musique que le Ciel ait jamais +entendue monter à lui, de notre misérable terre, toujours gémissante.» + +Je tendis la main avec effusion à ce bon père, et il la serra avec +l'expression d'une reconnaissance grave. Ce n'était qu'un vieux soldat; +mais il y avait dans son langage et ses manières je ne sais quoi de +l'ancien bon ton du monde. La suite me l'expliqua. + +--«Voici, mon lieutenant, me dit-il, la vie que nous menons ici. Nous +nous reposons en chantant, ma fille, moi et mon gendre futur.» + +Il regardait en même temps ces beaux jeunes gens avec une tendresse +toute rayonnante de bonheur. + +--«Voici, ajouta-t-il d'un air plus grave, en nous montrant un petit +portrait, la mère de ma fille.» + +Nous regardâmes la muraille blanchie de plâtre de la modeste chambre, et +nous y vîmes, en effet, une miniature qui représentait la plus +gracieuse, la plus fraîche petite paysanne que jamais Greuze ait douée +de grands yeux bleus et de bouche en forme de cerise. + +--«Ce fut une bien grande dame qui eut autrefois la bonté de faire ce +portrait-là, me dit l'Adjudant, et c'est une histoire curieuse que celle +de la dot de ma pauvre petite femme.» + +Et à nos premières prières de raconter son mariage, il nous parla ainsi, +autour de trois verres d'absinthe verte qu'il eut soin de nous offrir +préalablement et cérémonieusement. + + + + +CHAPITRE V + +_HISTOIRE DE L'ADJUDANT_ + +_Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres._ + + +Vous saurez, mon lieutenant, que j'ai été élevé au village de Montreuil +par monsieur le curé de Montreuil lui-même. Il m'avait fait apprendre +quelques notes du plain-chant dans le plus heureux temps de ma vie: le +temps où j'étais enfant de choeur, où j'avais de grosses joues fraîches +et rebondies, que tout le monde tapait en passant; une voix claire, des +cheveux blonds poudrés, une blouse et des sabots. Je ne me regarde pas +souvent, mais je m'imagine que je ne ressemble plus guère à cela. +J'étais fait ainsi pourtant, et je ne pouvais me résoudre à quitter une +sorte de clavecin aigre et discord que le vieux curé avait chez lui. Je +l'accordais avec assez de justesse d'oreille, et le bon père qui, +autrefois, avait été renommé à Notre-Dame pour chanter et enseigner le +faux-bourdon, me faisait apprendre un vieux solfège. Quand il était +content, il me pinçait les joues à me les rendre bleues, et me disait: +«Tiens, Mathurin, tu n'es que le fils d'un paysan et d'une paysanne; +mais si tu sais bien ton catéchisme et ton solfège, et que tu renonces à +jouer avec le fusil rouillé de la maison, on pourra faire de toi un +maître de musique. Va toujours.» Cela me donnait bon courage, et je +frappais de tous mes poings sur les deux pauvres claviers, dont les +dièses étaient presque tous muets. + +Il y avait des heures où j'avais la permission de me promener et de +courir; mais la récréation la plus douce était d'aller m'asseoir au bout +du parc de Montreuil, et de manger mon pain avec les maçons et les +ouvriers qui construisaient sur l'avenue de Versailles, à cent pas de la +barrière, un petit pavillon de musique, par ordre de la Reine. + +C'était un lieu charmant, que vous pourrez voir à droite de la route de +Versailles, en arrivant. Tout à l'extrémité du parc de Montreuil au +milieu d'une pelouse de gazon, entourée de grands arbres, si vous +distinguez un pavillon qui ressemble à une mosquée et à une bonbonnière, +c'est cela que j'allais regarder bâtir. + +Je prenais par la main une petite fille de mon âge, qui s'appelait +Pierrette, que monsieur le curé faisait chanter aussi parce qu'elle +avait une jolie voix. Elle emportait une grande tartine que lui donnait +la bonne du curé, qui était sa mère, et nous allions regarder bâtir la +petite maison que faisait faire la Reine pour la donner à Madame. + +Pierrette et moi, nous avions environ treize ans. Elle était déjà si +belle, qu'on l'arrêtait sur son chemin pour lui faire compliment, et que +j'ai vu de belles dames descendre de carrosse pour lui parler et +l'embrasser! Quand elle avait un fourreau rouge relevé dans ses poches +et bien serré de la ceinture, on voyait bien ce que sa beauté serait un +jour. Elle n'y pensait pas, et elle m'aimait comme son frère. + +Nous sortions toujours en nous tenant par la main depuis notre petite +enfance, et cette habitude était si bien prise, que de ma vie je ne lui +donnai le bras. Notre coutume d'aller visiter les ouvriers nous fit +faire la connaissance d'un jeune tailleur de pierres, plus âgé que nous +de huit ou dix ans. Il nous faisait asseoir sur un moellon ou par terre +à côté de lui, et quand il avait une grande pierre à scier, Pierrette +jetait de l'eau sur la scie, et j'en prenais l'extrémité pour l'aider; +aussi ce fut mon meilleur ami dans ce monde. Il était d'un caractère +très paisible, très doux, et quelquefois un peu gai, mais pas souvent. +Il avait fait une petite chanson sur les pierres qu'il taillait, et sur +ce qu'elles étaient plus dures que le coeur de Pierrette, et il jouait +en cent façons sur ces mots de Pierre, de Pierrette, de Pierrerie, de +Pierrier, de Pierrot, et cela nous faisait rire tous trois. C'était un +grand garçon grandissant encore, tout pâle et dégingandé, avec de longs +bras et de grandes jambes, et qui quelquefois avait l'air de ne pas +penser à ce qu'il faisait. Il aimait son métier, disait-il, parce qu'il +pouvait gagner sa journée en conscience, ayant songé à autre chose +jusqu'au coucher du soleil. Son père, architecte, s'était si bien ruiné, +je ne sais comment, qu'il fallait que le fils reprît son état par le +commencement, et il s'y était fort paisiblement résigné. Lorsqu'il +taillait un gros bloc, ou le sciait en long, il commençait toujours une +petite chanson dans laquelle il y avait toute une historiette qu'il +bâtissait à mesure qu'il allait, en vingt ou trente couplets, plus ou +moins. + +Quelquefois il me disait de me promener devant lui avec Pierrette, et il +nous faisait chanter ensemble, nous apprenant à chanter en partie; +ensuite il s'amusait à me faire mettre à genoux devant Pierrette, la +main sur son coeur, et il faisait les paroles d'une petite scène qu'il +nous fallait redire après lui. Cela ne l'empêchait pas de bien connaître +son état, car il ne fut pas un an sans devenir maître maçon. Il avait à +nourrir, avec son équerre et son marteau, sa pauvre mère et deux petits +frères qui venaient le regarder travailler avec nous. Quand il voyait +autour de lui tout son petit monde, cela lui donnait du courage et de la +gaîté. Nous l'appelions Michel; mais pour vous dire tout de suite la +vérité, il s'appelait Michel-Jean Sedaine. + + + + +CHAPITRE VI + +_UN SOUPIR_ + + +«Hélas! dis-je, voilà un poète bien à sa place.» + +La jeune personne et le sous-officier se regardèrent, comme affligés de +voir interrompre leur bon père; mais le digne Adjudant reprit la suite +de son histoire, après avoir relevé de chaque côté la cravate noire +qu'il portait, doublée d'une cravate blanche, attachée militairement. + + + + +CHAPITRE VII + +_LA DAME ROSE_ + + +C'est une chose qui me paraît bien certaine, mes chers enfants, dit-il +en se tournant du côté de sa fille, que le soin que la Providence a +daigné prendre de composer ma vie comme elle l'a été. Dans les orages +sans nombre qui l'ont agitée, je puis dire, en face de toute la terre, +que je n'ai jamais manqué de me fier à Dieu et d'en attendre du secours, +après m'être aidé de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant +sur les flots agités, je n'ai pas mérité d'être appelé _homme de peu de +foi_, comme le fut l'apôtre; et quand mon pied s'enfonçait, je levais +les yeux, et j'étais relevé. + +(Ici je regardai Timoléon.--«Il vaut mieux que nous,» dis-je tout +bas.)--Il poursuivit: + +Monsieur le curé de Montreuil m'aimait beaucoup, j'étais traité par lui +avec une amitié si paternelle, que j'avais oublié entièrement que +j'étais né, comme il ne cessait de me le rappeler, d'un pauvre paysan et +d'une pauvre paysanne, enlevés presque en même temps de la petite +vérole, que je n'avais même pas vus. À seize ans, j'étais sauvage et +sot; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute +sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie était +fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette était toujours là, et +que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup +cependant. + +Un jour que je taillais les branches d'un des hêtres du parc et que je +liais un petit fagot Pierrette me dit: + +«Oh! Mathurin, j'ai peur. Voilà deux jolies dames qui viennent devers +nous par le bout de l'allée. Comment allons-nous faire?» + +Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite +sur les feuilles sèches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait +une un peu plus grande que l'autre, vêtue d'une petite robe de soie +rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en +l'accompagnant, marchait presque en arrière. Par instinct, je fus saisi +d'effroi comme un pauvre paysan que j'étais, et je dis à Pierrette: + +«Sauvons-nous!» + +Mais bah! nous n'eûmes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut +de voir la dame rose faire signe à Pierrette, qui devint toute rouge et +n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir. +Moi, j'ôtai mon bonnet et je m'adossai contre l'arbre, tout saisi. + +Quand la dame rose fut tout à fait arrivée sur nous, elle alla tout +droit à Pierrette, et, sans façon, elle lui prit le menton pour la +montrer à l'autre dame, en disant: + +«Eh! je vous le disais bien: c'est tout mon costume de laitière pour +jeudi.--La jolie petite fille que voilà! Mon enfant, tu donneras tous +tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de +ma part, n'est-ce pas? je t'enverrai les miens en échange. + +--Oh! madame!» dit Pierrette en reculant. + +L'autre jeune dame se mit à sourire d'un air fin, tendre et +mélancolique, dont l'expression touchante est ineffaçable pour moi. Elle +s'avança, la tête penchée, et, prenant doucement le bras nu de +Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu'il fallait que tout le +monde fît la volonté de cette dame-là. + +--«Ne va pas t'aviser de rien changer à ton costume, ma belle petite, +reprit la dame rose, en la menaçant d'une petite canne de jonc à pomme +d'or qu'elle tenait à la main. Voilà un grand garçon qui sera soldat, et +je vous marierai.» + +Elle était si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que +j'eus de me mettre à genoux; vous en rirez et j'en ai ri souvent depuis +en moi-même; mais, si vous l'aviez vue, vous auriez compris ce que je +dis. Elle avait l'air d'une petite fée bien bonne. + +Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la +joue de Pierrette, elle nous laissa là tous les deux interdits et tout +imbéciles, ne sachant que faire; et nous vîmes les deux dames suivre +l'allée du côté de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrière le +petit bois. + +Alors nous nous regardâmes, et, en nous tenant toujours par la main, +nous rentrâmes chez monsieur le curé; nous ne disions rien, mais nous +étions bien contents. + +Pierrette était toute rouge, et moi je baissais la tête. Il nous demanda +ce que nous avions; je lui dis d'un grand sérieux: + +«Monsieur le curé, je veux être soldat.» + +Il pensa en tomber à la renverse, lui qui m'avait appris le solfège! + +--«Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter! Ah! mon +Dieu! Pierrette, qu'est-ce qu'on lui a donc fait, qu'il veut être +soldat? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Mathurin? Est-ce que tu n'aimes +plus Pierrette, non plus? Qu'est-ce que nous t'avons donc fait, dis? et +que vas-tu faire de la belle éducation que je t'ai donnée? C'était bien +du temps perdu assurément. Mais réponds donc, méchant sujet!» +ajoutait-il en me secouant le bras. + +Je me grattais la tête, et je disais toujours en regardant mes sabots: + +«Je veux être soldat.» + +La mère de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide à monsieur le +curé, parce qu'il était devenu tout rouge, et elle se mit à pleurer. + +Pierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'était pas +fâchée contre moi, parce qu'elle savait bien que c'était pour l'épouser +que je voulais partir. + +Dans ce moment-là, deux grands laquais poudrés entrèrent avec une femme +de chambre qui avait l'air d'une dame, et ils demandèrent si la petite +avait préparé les hardes que la reine et madame la princesse de Lamballe +lui avaient demandées. + +Le pauvre curé se leva si troublé qu'il ne put se tenir une minute +debout, et Pierrette et sa mère tremblèrent si fort qu'elles n'osèrent +pas ouvrir une cassette qu'on leur envoyait en échange du fourreau et du +bavolet, et elles allèrent à la toilette à peu près comme on va se faire +fusiller. + +Seul avec moi, le curé me demanda ce qui s'était passé, et je le lui dis +comme je vous l'ai conté, mais un peu plus brièvement. + +--«Et c'est pour cela que tu veux partir, mon fils? me dit-il en me +prenant les deux mains; mais songe donc que la plus grande dame de +l'Europe n'a parlé ainsi à un petit paysan comme toi que par +distraction, et ne sait seulement pas ce qu'elle t'a dit. Si on lui +racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle +dirait que tu es un grand benêt, et que tu peux être jardinier toute la +vie, que cela lui est égal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu +gagnerais en enseignant la musique vocale, t'appartiendrait, mon ami; au +lieu que ce que tu gagneras dans un régiment ne t'appartiendra pas, et +tu auras mille occasions de le dépenser en plaisirs défendus par la +religion et la morale; tu perdras tous les bons principes que je t'ai +donnés, et tu me forceras à rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens) +avec un autre caractère que celui que tu as reçu en naissant. Tu étais +doux, modeste, docile; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite +Pierrette ne se soumettra certainement pas à être la femme d'un mauvais +garnement, et sa mère l'en empêcherait quand elle le voudrait; et moi, +que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout à fait la Providence? +Tu l'oublieras, vois-tu, la Providence, je t'assure que tu finiras par +là.» + +Je demeurai les yeux fixés sur mes sabots et les sourcils froncés en +faisant la moue, et je dis, en me grattant la tête: + +«C'est égal, je veux être soldat.» + +Le bon curé n'y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra +le grand chemin avec tristesse. + +Je compris sa pantomime, et je sortis. J'en aurais fait autant à sa +place, assurément. Mais je le pense à présent, et ce jour-là je ne le +pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l'oreille droite, je relevai +le collet de ma blouse, pris mon bâton et je m'en allai tout droit à un +petit cabaret, sur l'avenue de Versailles, sans dire adieu à personne. + + + + +CHAPITRE VIII + +_LA POSITION DU PREMIER RANG_ + + +Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux étaient +galonnés d'or, l'uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cirées +de noir, les cheveux tout poudrés à frimas, et qui parlaient aussi vite +que des vendeurs d'orviétan. Ces trois braves étaient d'honnêtes +racoleurs. Ils me dirent que je n'avais qu'à m'asseoir à table avec eux +pour avoir une idée juste du bonheur parfait que l'on goûtait +éternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du +chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et +du café excellent; ils me jurèrent sur leur honneur que, dans le +Royal-Auvergne, je n'en aurais jamais d'autres. + +Je vis bien depuis qu'ils avaient dit vrai. + +Ils me jurèrent aussi, car ils juraient infiniment, que l'on jouissait +de la plus douce liberté dans le Royal-Auvergne; que les soldats y +étaient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres +corps; qu'on y jouissait d'une société fort agréable en hommes et en +belles dames, et qu'on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu'on y +appréciait fort ceux qui jouaient du _piano_. Cette dernière +circonstance me décida. + +Le lendemain j'avais donc l'honneur d'être soldat au Royal-Auvergne. +C'était un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni +Pierrette, ni monsieur le curé. Je demandai du poulet à dîner, et l'on +me donna à manger cet agréable mélange de pommes de terre, de mouton et +de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujours _la +Ratatouille_. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec +une perfection si grande, que je servis de modèle, depuis, au +dessinateur qui fit les planches de l'ordonnance de 1791, ordonnance +qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d'oeuvre de précision. +On m'apprit l'école de soldat et l'école de peloton de manière à +exécuter la charge en douze temps, les charges précipitées et les +charges à volonté, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi +parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frédéric +le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de +gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me +promettre que, si je me comportais bien, je finirais par être admis dans +la première compagnie de grenadiers.--J'eus bientôt une queue poudrée +qui tombait sur ma veste blanche assez noblement; mais je ne voyais plus +jamais ni Pierrette, ni sa mère, ni monsieur le curé de Montreuil, et je +ne faisais point de musique. + +Un beau jour, comme j'étais consigné à la caserne même où nous voici, +pour avoir fait trois fautes dans le maniement d'armes, on me plaça dans +la position des feux du premier rang, un genou sur le pavé, ayant en +face de moi un soleil éblouissant et superbe que j'étais forcé de +coucher en joue, dans une immobilité parfaite, jusqu'à ce que la fatigue +me fît ployer les bras à la saignée; et j'étais encouragé à soutenir mon +arme par la présence d'un honnête caporal, qui de temps en temps +soulevait ma baïonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'était +une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain. + +Il y avait vingt minutes que je m'appliquais à atteindre le plus haut +degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au +bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le +tailleur de pierres. + +--«Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un +grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en aperçût, mettre un +moment ta canne sous ma baïonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et +ta canne ne s'en trouverait pas plus mal. + +--Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voilà bien puni d'avoir quitté +Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon curé, et tu +vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la +parade ne la vaudra certainement pas. + +--C'est égal, dis-je, en élevant le bout du canon de mon fusil, et le +dégageant de sa canne, par orgueil, c'est égal, on a son idée. + +--Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pêches de Montreuil +avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu'elles, et dont la lèvre +porte aussi comme elles un petit duvet. + +--C'est égal, dis-je encore, j'ai mon idée. + +--Tu passeras bien longtemps à genoux, à tirer sur rien, avec une pierre +de bois, avant d'être seulement caporal. + +--C'est égal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai +que j'avancerai; tout vient à point à qui sait attendre, comme on dit, +et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j'épouserai +Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et à tout seigneur tout +honneur.» + +Michel soupira. + +--«Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop +d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux être remplacé, +si quelqu'un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette? + +--Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gâté dans le monde; je ne +sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y être maçon, +puisque au lieu d'une veste tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne +m'aurais pas dit ça dans le temps où tu répétais toujours: Il faut faire +son sort soi-même.--Moi, je ne veux pas l'épouser avec l'argent des +autres, et je fais moi-même mon sort, comme tu vois.--D'ailleurs, c'est +la Reine qui m'a mis ça dans la tête, et la Reine ne peut pas se tromper +en jugeant ce qui est bien à faire. Elle a dit elle-même: Il sera +soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit: Il reviendra après avoir +été soldat. + +--Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi +l'épouser, le prendrais-tu? + +--Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le +voulait. + +--Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot? reprit-il. + +--Oui, Michel, je l'épouserais tout de suite,» dis-je. + +Ce bon garçon avait l'air tout attendri. + +--«Eh bien! reprit-il, je dirai cela à la Reine. + +--Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison? + +--Ni l'un ni l'autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre. + +--Que tailles-tu donc? disais-je. + +--Hé! je taille des pièces, du papier et des plumes. + +--Bah! dis-je, est-il possible? + +--Oui, mon enfant, je fais de petites pièces toutes simples, et bien +aisées à comprendre. Je te ferai voir tout ça.» + + * * * * * + +--«En effet, dit Timoléon en interrompant l'Adjudant, les ouvrages de ce +bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on +n'y trouve aucune synthèse sur le fini et l'infini, sur les causes +finales, l'association des idées et l'identité personnelle; on n'y tue +pas des rois et des reines par le poison ou l'échafaud; ça ne s'appelle +pas de noms sonores environnés de leur traduction philosophique; mais ça +se nomme _Blaise_, _l'Agneau perdu_, _le Déserteur_; ou bien _le +Jardinier et son Seigneur_, _la Gageure imprévue_; ce sont des gens tout +simples, qui parlent vrai, qui sont _philosophes sans le savoir_, comme +Sedaine lui-même, que je trouve plus grand qu'on ne l'a fait.» + +Je ne répondis pas. + + * * * * * + +L'Adjudant reprit: + +«Eh bien, tant mieux! dis-je, j'aime autant te voir travailler ça que +tes pierres de taille. + +--Ah! ce que je bâtissais valait mieux que ce que je construis à +présent. Ça ne passait pas de mode et ça restait plus longtemps debout. +Mais en tombant, ça pouvait écraser quelqu'un; au lieu qu'à présent, +quand ça tombe, ça n'écrase personne. + +--C'est égal, je suis toujours bien aise,» dis-je... + +C'est-à-dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible +coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu'il l'envoya +là-bas, tenez là-bas, près de la poudrière. + +En même temps il ordonna six jours de salle de police pour le +factionnaire qui avait laissé entrer un bourgeois. + +Sedaine comprit bien qu'il fallait s'en aller; il ramassa paisiblement +sa canne, et, en sortant du côté du bois, il me dit: + +«Je t'assure, Mathurin, que je conterai tout ceci à la Reine.» + + + + +CHAPITRE IX + +_UNE SÉANCE_ + + +Ma petite Pierrette était une belle petite fille, d'un caractère décidé, +calme et honnête. Elle ne se déconcertait pas trop facilement, et depuis +qu'elle avait parlé à la Reine, elle ne se laissait plus aisément faire +la leçon; elle savait bien dire à monsieur le curé et à sa bonne qu'elle +voulait épouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler à +son trousseau, tout comme si je n'avais pas été mis à la porte pour +longtemps, sinon pour toute ma vie. + +Un jour (c'était le lundi de Pâques, elle s'en était toujours souvenue, +la pauvre Pierrette, et me l'a raconté souvent), un jour donc qu'elle +était assise devant la porte de monsieur le curé travaillant et chantant +comme si de rien n'était, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse +dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux, +montés par deux petits postillons poudrés et roses, très jolis et si +petits qu'on ne voyait de loin que leurs grosses bottes à l'écuyère. Ils +portaient de gros bouquets à leur jabot, et les chevaux portaient aussi +de gros bouquets sur l'oreille. + +Ne voilà-t-il pas que l'écuyer qui courait en avant des chevaux s'arrêta +précisément devant la porte de monsieur le curé, où la voiture eut la +bonté de s'arrêter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait +personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'écuyer +ôta son chapeau très poliment et la pria de vouloir bien monter en +carrosse. + +Vous croyez peut-être que Pierrette fit des façons? Point du tout; elle +avait trop de bon sens pour cela. Elle ôta simplement ses deux sabots, +qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers à boucles +d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en +s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'eût fait autre +chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait changé de robe avec la +Reine, elle ne doutait plus de rien. + +Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la +voiture: la première, parce qu'on allait si vite que les arbres de +l'avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un après +l'autre; la seconde, parce qu'il lui semblait qu'en s'asseyant sur les +coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune +de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint +toute droite au bord du coussin, nullement tourmentée de son aventure et +devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que +tout le monde veut, franchement et sans hésiter. + +D'après ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature +heureuse, douce et disposée au bien et au vrai en toute chose, elle se +laissa parfaitement donner le bras par l'écuyer et conduire à Trianon, +dans les appartements dorés, où seulement elle eut soin de marcher sur +la pointe du pied, par égard pour les parquets de bois de citron et de +bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous. + +Quand elle entra dans la dernière chambre, elle entendit un petit rire +joyeux de deux voix très douces, et qui l'intimida bien un peu et lui +fit battre le coeur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva +rassurée tout de suite: ce n'était que son amie la Reine. + +Madame de Lamballe était avec elle, mais assise dans une embrasure de +fenêtre et établie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le +tapis vert du pupitre, un ivoire tout préparé; près de l'ivoire des +pinceaux; près des pinceaux, un verre d'eau. + +--«Ah! la voilà,» dit la Reine d'un air de fête, et elle courut lui +prendre les deux mains. + +«Comme elle est fraîche, comme elle est jolie! Le joli petit modèle que +cela fait pour vous! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe! +Mets-toi là, mon enfant.» + +Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise. +Pierrette était tout à fait interdite, et sa chaise si haute que ses +petits pieds pendaient et se balançaient. + + * * * * * + +--«Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle +ne se fait pas dire deux fois ce que l'on veut; je gage qu'elle a de +l'esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et écoute-moi. Il va venir deux +messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela +ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu'ils te diront de faire. Je sais +que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d'entrer et de sortir, +d'aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras, +bien exactement, entends-tu? Tout cela c'est pour ton bien. Madame et +moi nous les aiderons à t'enseigner quelque chose que je sais bien, et +nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une +heure devant madame; cela ne t'afflige pas trop fort, n'est-ce pas?» + +Pierrette ne répondait qu'en rougissant et en pâlissant à chaque parole; +mais elle était si contente qu'elle aurait voulu embrasser la petite +Reine comme sa camarade. + +Comme elle posait, les yeux tournés vers la porte, elle vit entrer deux +hommes, l'un gros et l'autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put +s'empêcher de crier: + +--«Tiens! c'est...» + +Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire. + +--«Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs? dit la Reine; me suis-je +trompée? + +--N'est-ce pas que c'est _Rose_ même? dit Sedaine. + +--Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si +c'est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine. + +--Voyons, ma petite, répétez cette gamme, dit Grétry en chantant _ut, +ré, mi, fa, sol._» + +Pierrette la répéta. + +--«Elle a une voix divine, madame,» dit-il. + +La Reine frappa des mains et sauta. + +--«Elle gagnera sa dot,» dit-elle. + + + + +CHAPITRE X + +_UNE BELLE SOIRÉE_ + + +Ici l'honnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d'absinthe, en +nous engageant à l'imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche +avec un mouchoir rouge et l'avoir tournée un instant dans ses gros +doigts, il poursuivit ainsi: + +Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans +les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la dragée +haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis +la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais une +manière nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en +aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous +dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à +Vincennes, et m'avait trouvé dans la position du premier rang, je +maigris d'une manière ridicule, parce que je n'entendis plus parler de +notre petite famille de Montreuil, et que je vins à penser que Pierrette +m'avait oublié tout à fait. Le régiment d'Auvergne était à Orléans +depuis trois mois, et le mal du pays commençait à m'y prendre. Je +jaunissais à vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes +camarades commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici +toute maladie, vous le savez. + +Il y en avait qui me dédaignaient parce qu'ils me croyaient très malade, +d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'être, et, +dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour +prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni +être assez mal pour me coucher; fâcheuse position. + +Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit: + +«Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.» + +Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chère, +où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé +ceci: + + PAR ORDRE: + + «Lundi prochain, représentation extraordinaire d'IRÈNE, pièce + nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE, + musique de M. DE MONSIGNY, au bénéfice de mademoiselle Colombe, + célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans + la seconde pièce. SA MAJESTÉ LA REINE a daigné promettre qu'elle + honorerait le spectacle de sa présence.» + +--«Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, ça? + +--Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon; je te ferai poudrer +et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en +faction à la porte de la loge de la Reine.» + +Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voilà dans le +corridor, en grande tenue du régiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au +milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposées +partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du +théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et +agité. C'était un petit homme gros et rouge, vêtu d'un habit de soie +bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait +en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant: + +«Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le +coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Guéménée vient +d'arriver; M. de Lambesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle +est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!» + +Il passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à +nez dans le corridor précisément en face de moi. + +--«Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je +vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler à cette célèbre +cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis à un +ignare et non lettré comme moi d'élever le plus léger doute sur son +talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas à +craindre que la Reine ne soit mécontente. On n'a pas répété. + +--Hé! hé! répondit Grétry d'un air de persiflage, il m'est impossible de +vous répondre là-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer, +c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur, +c'est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène. +D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe, +qu'est-ce que cela vous fait? + +--Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d'Orléans, je n'aurais +pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues. + +--Aucun droit, mon brave directeur, dit Grétry. Eh! comment se fait-il +que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons +répondu,» poursuivit-il avec plus de sérieux. + +Je fus bien aise d'entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus +d'attention. + +Le directeur, en homme qui savait son métier, voulut profiter de la +circonstance. + +--«Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je +l'air? J'ai prêté mon théâtre avec un plaisir infini, trop heureux de +voir l'auguste princesse qui... + +--À propos, dit Grétry, vous savez que je suis chargé de vous annoncer +que ce soir la Reine vous fera remettre une somme égale à la moitié de +la recette générale.» + +Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours, +ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle. + +--«Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgré le +respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien +fait espérer qui vînt de votre génie, et... + +--Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger la +Comédie-Italienne à Paris? + +--Ah! monsieur Grétry... + +--On ne parle que de votre mérite à la cour; tout le monde vous y aime +beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un +directeur est l'âme de tout; de lui vient le génie des auteurs, celui +des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des +allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la +Reine le sait bien. Vous avez triplé vos places, j'espère? + +--Mieux que cela, monsieur Grétry, elles sont à un louis; je ne pouvais +pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.» + +En ce moment même tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands +cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus à peine le temps de +présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux +seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus +pour celle qui l'accompagnait à Montreuil. + +Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de +la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d'_Irène_, et je +m'aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la +Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait +pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, à la +cour. Mais quand vint l'opéra-comique, elle ne dit plus rien, et +personne ne souffla dans sa loge. + +Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'élevait de la +scène, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forcé de +m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-là dans le +monde, une voix venant du coeur, et résonnant dans la poitrine comme une +harpe, une voix de passion. + +J'écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le +rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comédiens +et la pièce qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui +chantait: + + Il était un oiseau gris + Comme un' souris, + Qui, pour loger ses petits, + Fit un p'tit + Nid. + +Et disait à son amant: + + Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi. + +Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père +endormi ne se réveillât et ne vît Colas; et elle changeait le refrain de +sa chanson, et elle disait: + + Ah! r'montez vos jambes, car on les voit. + +J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel +point cette Rose ressemblait à Pierrette; c'était sa taille, c'était son +même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air +délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à +boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu. + +--«Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles +pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voilà cette fameuse +mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en +poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une +duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette! mais on voit +bien tout de même que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait +pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.» + +Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et +j'y restai jusqu'au moment où l'on me poussa brusquement la porte sur le +visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte. +J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut: + +«Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure. +Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselle +Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laissé faire les honneurs +de son nom. Oh! que cela m'amuse! + +--Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons +attrapé tout le monde ici... Tout ce qui est là fait une bonne action +sans s'en douter. Voilà ceux de la bonne ville d'Orléans enchantés de la +grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui, +applaudissons.» + +En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la +salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de +_Rose_ sans l'applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie. + +--«C'est ici, dit-elle à M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux; +mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois.» + +La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur +Rose. + +--«Et le véritable amoureux, où est-il donc?» dit la Reine à M. le duc +de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mon capitaine, qui rôdait +dans le corridor. + +Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque +chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser. + +Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine +me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait +l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur +important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma +Pierrette à moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil. + +Le directeur cria de loin: «Voici une belle soirée de dix-huit mille +francs!» + +La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout à la +fois plein de franche gaîté et d'une bienfaisante finesse, elle prit la +main de Pierrette: + +«Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre état qui fasse gagner +sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève +à M. le curé de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espère. +Il te pardonnera bien d'avoir joué la comédie une fois dans ta vie, +c'est le moins que puisse faire une femme honnête.» + +Ensuite elle me salua. + +Me saluer! moi, qui étais plus d'à moitié mort, quelle cruauté! + +--«J'espère, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter à présent la +fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagnée elle-même.» + + + + +CHAPITRE XI + +_FIN DE L'HISTOIRE DE L'ADJUDANT_ + + +Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit +passer encore une fois de main en main. + +--La voilà, disait-il, dans le même costume, ce bavolet et ce mouchoir +au cou; la voilà telle que voulut bien la peindre madame la princesse de +Lamballe. C'est ta mère, mon enfant, disait-il à la belle personne qu'il +avait près de lui sur son genou; elle ne joua plus la comédie, car elle +ne put jamais savoir que ce rôle de _Rose et Colas_, enseigné par la +Reine. + +Il était ému. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y +avait une larme dessus. + +--Voilà une enfant qui a tué sa pauvre mère en naissant, ajouta-t-il; il +faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est +pas donné à la fois. Ç'aurait été trop, apparemment, pour moi, puisque +la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roulé depuis avec les canons de la +République et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo à la Moscowa, +j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour +dans ma vie que celui que je vous ai raconté là. Celui où je suis entré +dans la Garde Royale a été aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant +de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi, +mon lieutenant, je tiens à faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je +crois que je mourrais de honte, si, demain à l'inspection, il me +manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au +dernier exercice à feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais +presque envie d'y aller voir, si ce n'était la défense d'y entrer avec +des lumières. + +Nous le priâmes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le +détournèrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit +encore quelques traits indifférents de sa vie: il n'avait pas eu +d'avancement parce qu'il avait toujours trop aimé les corps d'élite et +s'était trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des +consuls, sergent dans la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de +plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup de +_grognards_ pareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de +dignités, il l'avait: fusil _d'honneur_ à capucines d'argent, croix +d'honneur pensionnée, et surtout beaux et nobles états de service, où la +colonne des actions d'éclat était pleine. C'était ce qu'il ne racontait +pas. + +Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous +levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le +laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu'il avait renouvelées dans +son âme honnête et bonne. + +--«Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa +résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions +folles!» Cela nous donna à penser. + +--«Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut +levé après nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps, +c'est l'âme d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant +souillé par la moindre tache d'indiscipline ou de négligence; sans +ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et +content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de +reconnaissance. + +--Et croyant que la Providence a les yeux sur lui!» me dit Timoléon, +d'un air profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui. + + + + +CHAPITRE XII + +_LE RÉVEIL_ + + +Il y avait une heure que je dormais; il était quatre heures du matin; +c'était le 17 août, je ne l'ai pas oublié. Tout à coup mes deux fenêtres +s'ouvrirent à la fois, et toutes leurs vitres cassées tombèrent dans ma +chambre avec un petit bruit argentin fort joli à entendre. J'ouvris les +yeux, et je vis une fumée blanche qui entrait doucement chez moi et +venait jusqu'à mon lit en formant mille couronnes. Je me mis à la +considérer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite +à sa couleur qu'à son odeur. Je courus à la fenêtre. Le jour commençait +à poindre et éclairait de lueurs tendres tout ce vieux château immobile +et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup +qu'il venait de recevoir. Je n'y vis rien remuer. Seulement le vieux +grenadier placé sur le rempart, et enfermé là au verrou, selon l'usage, +se promenait très vite, l'arme au bras, en regardant du côté des cours. +Il allait comme un lion dans sa cage. + +Tout se taisant encore, je commençais à croire qu'un essai d'armes fait +dans les fossés avait été cause de cette commotion, lorsqu'une explosion +plus violente se fit entendre. Je vis naître en même temps un soleil qui +n'était pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernière tour du côté +du bois. Ses rayons étaient rouges, et, à l'extrémité de chacun d'eux, +il y avait un obus qui éclatait; devant eux un brouillard de poudre. +Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les +villages et les bois tremblèrent et parurent glisser de gauche à droite, +et revenir comme un tiroir ouvert et refermé sur-le-champ. Je compris en +ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil à celui que +feraient toutes les porcelaines de Sèvres jetées par la fenêtre, me fit +parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de +toutes les glaces du château, de toutes les vitres des casernes et du +bourg, il ne restait pas un morceau de verre attaché au mastic. La fumée +blanche se dissipa en petites couronnes. + +--«La poudre est très bonne quand elle fait des couronnes comme +celles-là, me dit Timoléon, en entrant tout habillé et armé dans ma +chambre. + +--Il me semble, dis-je, que nous sautons. + +--Je ne dis pas le contraire, me répondit-il froidement. Il n'y a rien à +faire jusqu'à présent.» + +En trois minutes je fus comme lui habillé et armé, et nous regardâmes en +silence le silencieux château. + +Tout d'un coup vingt tambours battirent la générale; les murailles +sortaient de leur stupeur et de leur impassibilité et appelaient à leur +secours. Les bras du pont-levis commencèrent à s'abaisser lentement et +descendirent leurs pesantes chaînes sur l'autre bord du fossé; c'était +pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courûmes à +la herse: elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles. + +Un singulier spectacle nous frappa: toutes les femmes se pressaient à la +porte, et en même temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste +instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols à l'écurie ou +renversé leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne +leur fût ouverte. Ils couraient par les cours, à travers les troupeaux +de femmes, hennissant avec épouvante, la crinière hérissée, les narines +ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant +la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brûlés. + +Une jeune et belle personne, roulée dans les draps de son lit, suivie de +sa mère à demi vêtue et portée par un soldat, sortit la première, et +toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une précaution bien +inutile, la terre n'était sûre qu'à six lieues de là. + +Nous entrâmes en courant, ainsi que tous les officiers logés dans le +bourg. La première chose qui me frappa fut la contenance calme de nos +vieux grenadiers de la garde, placés au poste d'entrée. L'arme au pied, +appuyés sur cette arme, ils regardaient du côté de la poudrière en +connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l'attitude prescrite, la +main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d'Hanache les commandait; +il nous salua avec le sourire à la Henri IV qui lui était naturel; je +lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernière +Vendée, où il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces +souvenirs encore récents sont déjà morts. + +En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber: +c'était un pied humain. Je ne pus m'empêcher de m'arrêter à le regarder. + +--«Voilà comme votre pied sera tout à l'heure,» me dit un officier en +passant et en riant de tout son coeur. + +Rien n'indiquait que ce pied eût jamais été chaussé. Il était comme +embaumé et conservé à la manière des momies; brisé à deux pouces +au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en étude dans les +ateliers; poli, veiné comme du marbre noir, et n'ayant de rose que les +ongles. Je n'avais pas le temps de le dessiner: je continuai ma course +jusqu'à la dernière cour, devant les casernes. + +Là nous attendaient nos soldats. Dans leur première surprise, ils +avaient cru le château attaqué, ils s'étaient jetés du lit au râtelier +d'armes et s'étaient réunis dans la cour, la plupart en chemise avec +leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglantés et +coupés par le verre brisé. Ils restaient muets et sans action devant un +ennemi qui n'était pas un homme, et virent avec joie arriver leurs +officiers. + +Pour nous, ce fut au cratère même du volcan que nous courûmes. Il fumait +encore, et une troisième éruption était imminente. + +La petite tour de la poudrière était éventrée, et, par ses flancs +ouverts, on voyait une lente fumée s'élever en tournant. + +Toute la poudre de la tourelle était-elle brûlée? en restait-il assez +pour nous enlever tous? C'était la question. Mais il y en avait une +autre qui n'était pas incertaine, c'est que tous les caissons de +l'artillerie, chargés et entr'ouverts dans la cour voisine, sauteraient +si une étincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents +milliers de poudre à canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne, +et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble +les pierres, les branches, la terre, les toits et les têtes humaines les +mieux attachées. + +Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c'est le +danger. Quand tous sont exposés, chacun se tait et se cramponne au +premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire. + +Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timoléon. Son air sérieux et +contenu n'abandonnait pas son visage; mais avec une agilité qui me +surprit, il se précipita sur une roue près de s'enflammer. À défaut +d'eau, il l'éteignit en l'étouffant avec son habit, ses mains, sa +poitrine qu'il y appuyait. On le crut d'abord perdu; mais, en l'aidant, +nous trouvâmes la roue noircie et éteinte, son habit brûlé, sa main +gauche un peu poudrée de noir; du reste, toute sa personne intacte et +tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachés de la cour +dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque +canonnier, chaque soldat, chaque officier s'attelait, tirait, roulait, +poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des épaules et +du front. + +Les pompes inondèrent la petite poudrière par la noire ouverture de sa +poitrine; elle était fendue de tous les côtés, elle se balança deux fois +en avant et en arrière, puis ouvrit ses flancs comme l'écorce d'un grand +arbre, et, tombant à la renverse, découvrit une sorte de four noir et +fumant où rien n'avait forme reconnaissable, où toute arme, tout +projectile était réduit en poussière rougeâtre et grise, délayée dans +une eau bouillante; sorte de lave où le sang, le fer et le feu s'étaient +confondus en mortier vivant, et qui s'écoula dans les cours en brûlant +l'herbe sur son passage. C'était la fin du danger; restait à se +reconnaître et à se compter. + +--«On a dû entendre cela de Paris, me dit Timoléon en me serrant la +main; je vais lui écrire pour la rassurer. Il n'y a plus rien à faire +ici.» + +Il ne parla plus à personne et retourna dans notre petite maison +blanche, aux volets verts comme s'il fût revenu de la chasse. + + + + +CHAPITRE XIII + +_UN DESSIN AU CRAYON_ + + +Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On +s'étonne de sa fortune; on pâlit de la peur qu'on aurait pu avoir; on +s'applaudit de ne s'être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l'on +sent une sorte d'effroi réfléchi et calculé auquel on n'avait pas songé +dans l'action. + +La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre. + +L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse. +Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait +joué avec nous; elle nous avait dit: «J'enlèverai celui-ci, mais non +ceux-là qui sont auprès.» Elle avait arraché de terre une arcade de +pierres de taille, et l'avait envoyée tout entière avec sa forme sur le +gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps. +Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés +sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans +toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur +les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre; +elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un +échiquier renversé; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient, +comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on +tord le chanvre; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et +incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le +plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule +blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette poule sortit +paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats +l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser +avec l'insouciance des enfants. + +Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours +son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre +le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos +jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à +quelque chose d'horrible. + +Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre +Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurté avec mon +pied en arrivant, c'était le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait +pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de +compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé, +quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé. + +Comme la pierre d'une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine +sur le mur de l'église, à soixante pieds d'élévation, et la poudre dont +ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits +durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le +contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération. +Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié +pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit: +«Il n'a pas souffert.» + +Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgré cela, moitié +par une curiosité invincible, moitié par bravade d'officier, je le +dessinai. + +Les choses se passent ainsi dans une société d'où la sensibilité est +retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès +de force où l'on prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à +durcir son coeur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble +à la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de +la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on +étouffe le prisonnier. + +Je me sentis en ce moment très haïssable. Mon jeune coeur était gonflé +du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité +obstinée le dessin que j'ai conservé, et qui tantôt m'a donné des +remords de l'avoir fait, tantôt m'a rappelé le récit que je viens +d'écrire et la vie modeste de ce brave soldat. + +Cette noble tête n'était plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tête +de Méduse; sa couleur était celle du marbre noir; les cheveux hérissés, +les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche +béante comme jetant un cri. On voyait, sculptée sur ce buste noir, +l'épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il +avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être +le temps d'une incalculable souffrance. + +--«A-t-il eu le temps de penser à la Providence?» me dit la voix +paisible de Timoléon d'Arc... qui, par dessus mon épaule, me regardait +dessiner avec un lorgnon. + +En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour +prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire. + +«Elle est encore bien bonne,» dit-il. + +C'était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux +chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, et _au +demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos idées. + +Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'était le Roi. +Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé +ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l'étrange +lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il +éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels +officiers ou quels soldats s'étaient distingués. + +--«Tout le monde a fait son devoir, sire!» répondit simplement M. de +Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie +connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donné l'idée de ce que +pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de +Grammont. + +Là-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calèche +que des rouleaux d'or qu'il donna à distribuer pour les soldats, et, +traversant Vincennes, sortit par la porte du bois. + +Les rangs étaient rompus, l'explosion oubliée; personne ne songea à être +mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu'un autre. Au fait, c'était un +équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout. +Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir. + +Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En +général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite. + + + + + _LIVRE TROISIÈME_ + + + SOUVENIRS + DE + GRANDEUR MILITAIRE + + + + + Livre Troisième + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Que de fois nous vîmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes +existences qui auraient été soutenues et nourries par la gloire +collective de l'Empire! Notre armée avait recueilli les invalides de la +Grande Armée, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le +souvenir de leurs caractères primitifs et singuliers. Ces hommes nous +paraissaient les restes d'une race gigantesque qui s'éteignait homme par +homme et pour toujours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et +d'honnête dans leurs moeurs; mais notre génération plus studieuse ne +pouvait s'empêcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puéril +et d'un peu arriéré que l'oisiveté de la paix faisait ressortir à nos +yeux. L'Armée nous semblait un corps sans mouvement. Nous étouffions +enfermés dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s'ouvrait jamais +dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne +cessions d'étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II, et +nous lisions sans cesse la vie de ces généraux de la République si +purement épris de la gloire; ces héros candides et pauvres comme +Marceau, Desaix et Kléber, jeunes gens de vertu antique; et après avoir +examiné leurs manoeuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions +dans une amère tristesse en mesurant notre destinée à la leur, et en +calculant que leur élévation était devenue telle parce qu'ils avaient +mis le pied tout d'abord, et à vingt ans, sur le haut de cette échelle +de grades dont chaque degré nous coûtait huit ans à gravir. Vous que +j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dégoûts de la Servitude +militaire, c'est pour vous surtout que j'écris ce livre. Aussi, à côté +de ces souvenirs où j'ai montré quelques traits de ce qu'il y a de bon +et d'honnête dans les armées, mais où j'ai détaillé quelques-unes des +petitesses pénibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui +peuvent relever nos fronts par la recherche et la considération de ses +grandeurs. + +La Grandeur guerrière, ou la beauté de la vie des armes, me semble être +de deux sortes: il y a celle du commandement et celle de l'obéissance. +L'une, tout extérieure, active, brillante, fière, égoïste, capricieuse, +sera de jour en jour plus rare et moins désirée, à mesure que la +civilisation deviendra plus pacifique; l'autre, tout intérieure, +passive, obscure, modeste, dévouée, persévérante, sera chaque jour plus +honorée; car, aujourd'hui que dépérit l'esprit des conquêtes, tout ce +qu'un caractère élevé peut apporter de grand dans le métier des armes me +paraît être moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur +de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent +odieux. + +Si le mois de juillet 1830 eut ses héros, il eut en vous ses martyrs, ô +mes braves Compagnons!--Vous voilà tous à présent séparés et dispersés. +Beaucoup parmi vous se sont retirés en silence, après l'orage, sous le +toit de leur famille; quelque pauvre qu'il fût, beaucoup l'ont préféré à +l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher +leurs fleurs de lis dans les bruyères de la Vendée, et les ont encore +une fois arrosées de leur sang; d'autres sont allés mourir pour des rois +étrangers; d'autres, encore saignants des blessures des trois jours, +n'ont point résisté aux tentations de l'épée: ils l'ont reprise pour la +France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout même habitude +de se donner corps et âme, même besoin de se dévouer, même désir de +porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien +mourir. + +Mais partout se sont trouvés à plaindre ceux qui n'ont pas eu à +combattre là où ils se trouvaient jetés. Le combat est la vie de +l'armée. Où il commence, le rêve devient réalité, la science devient +gloire, et la Servitude service. La guerre console par son éclat des +peines inouïes que la léthargie de la paix cause aux esclaves de +l'Armée; mais, je le répète, ce n'est pas dans les combats que sont ses +plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres; mais je +veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mêmes, et +d'une vie et d'une mort qui eurent à mes yeux un grand caractère de +force et de candeur. + + + + + LA VIE ET LA MORT + DU + CAPITAINE RENAUD + OU + LA CANNE DE JONC + + + + +CHAPITRE II + +_UNE NUIT MÉMORABLE_ + + +La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir +est, pour moi, plus présent que celui de quelques tableaux plus +terribles que la destinée m'a jetés sous les yeux.--Le calme de la terre +et de la mer devant l'ouragan n'a pas plus de majesté que n'en avait +celui de Paris devant la révolution. Les boulevards étaient déserts. Je +marchais seul, après minuit, dans toute leur longueur, regardant et +écoutant avidement. Le ciel pur étendait sur le sol la blanche lueur de +ses étoiles; mais les maisons étaient éteintes, closes et comme mortes. +Tous les réverbères des rues étaient brisés. Quelques groupes d'ouvriers +s'assemblaient encore près des arbres, écoutant un orateur mystérieux +qui leur glissait des paroles secrètes à voix basse. Puis ils se +séparaient en courant, et se jetaient dans des rues étroites et noires. +Ils se collaient contre des petites portes d'allées qui s'ouvraient +comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus, +et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons +pestiférées. + +On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que +l'on ne reconnaissait qu'en la touchant: c'était un bataillon de la +Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie +d'artillerie surmontée de ses mèches allumées, comme de deux étoiles. + +On passait impunément devant ces corps imposants et sombres, on tournait +autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question, +une injure, un mot. Ils étaient inoffensifs, sans colère, sans haine; +ils étaient résignés et ils attendaient. + +Comme j'approchais de l'un des bataillons les plus nombreux, un officier +s'avança vers moi, avec une extrême politesse, et me demanda si les +flammes que l'on voyait au loin éclairer la porte Saint-Denis ne +venaient point d'un incendie; il allait se porter en avant avec sa +compagnie pour s'en assurer. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques +grands arbres que faisaient abattre et brûler des marchands, profitant +du trouble pour détruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques. +Alors, s'asseyant sur l'un des bancs de pierre du boulevard, il se mit à +faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce +fut à quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait à mon visage. +Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de +m'asseoir à son côté. + +Le capitaine Renaud était un homme d'un sens droit et sévère et d'un +esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette +époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus, et ceux +qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage sérieux ils +doivent placer son nom de guerre donné par les soldats, adopté par les +officiers et reçu indifféremment par l'homme. Comme les vieilles +familles, les vieux régiments, conservés intacts par la paix, prennent +des coutumes familières et inventent des noms caractéristiques pour +leurs enfants. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette +habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cette _canne de jonc_, +dont la pomme était assez singulière et attirait l'attention de tous +ceux qui la voyaient pour la première fois. Il la gardait partout et +presque toujours à la main. Il n'y avait, du reste, nulle affectation +dans cette habitude: ses manières étaient trop simples et sérieuses. +Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur. Il était fort honoré +dans la Garde. Sans ambition et ne voulant être que ce qu'il était, +capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins +possible et par monosyllabes.--Très grand, très pâle et de visage +mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite +cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, +devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage +habituellement froid et paisible. + +Les soldats l'avaient en grande amitié; et surtout dans la campagne +d'Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle ils partaient quand +les détachements étaient commandés par la _Canne-de-Jonc_. C'était bien +véritablement la _Canne-de-Jonc_ qui les commandait; car le capitaine +Renaud ne mettait jamais l'épée à la main, même lorsque, à la tête des +tirailleurs, il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se +prendre corps à corps avec lui. + +Ce n'était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre; il avait +encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de +l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer, et +tantôt on l'attribuait à de profondes études, tantôt à de hautes +relations fort anciennes, et que sa réserve perpétuelle empêchait de +connaître. + +Du reste, le caractère dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette +réserve même, et celui-ci ne faisait que porter à l'extrême ce trait +général. À présent, une apparence de froide politesse couvre à la fois +caractère et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se +reconnaître aux portraits effarés que l'on fait de nous. L'affectation +est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela, +sans doute, que, loin d'étaler sur ses traits et dans son langage +l'excès de force que donnent les passions, chacun s'étudie à renfermer +en soi les émotions violentes, les chagrins profonds ou les élans +involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout énervé, je +vois qu'elle a tout masqué. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le +caractère contenu de notre époque. Dans cette froideur apparente il y a +de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du +dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.--Nous avons déjà +perdu beaucoup d'amis dont la mémoire vit entre nous; vous vous les +rappelez, ô mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la +guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes +d'honneur et de ferme caractère, de passions fortes, et cependant +d'apparence simple, froide et réservée. L'ambition, l'amour, le jeu, la +haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient +qu'à peine, et détournaient tout propos trop direct et prêt à toucher le +point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant à se +faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque +jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les eût vus tout soumis +et comme disciplinés aux saluts en usage et aux simples causeries à voix +basse, elle les eût pris en mépris; et pourtant ils ont vécu et sont +morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit +jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirèrent pas mieux, tout +porteurs de toges qu'ils étaient. Nos passions ont autant d'énergie +qu'en aucun temps; mais ce n'est qu'à la trace de leurs fatigues que le +regard d'un ami peut les reconnaître. Les dehors, les propos, les +manières ont une certaine mesure de dignité froide qui est commune à +tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent +grandir et faire valoir à toute force. À présent, la loi suprême des +moeurs c'est la Convenance. + +Il n'y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des +habitudes contraste plus vivement avec l'activité de la vie que la +profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagération, et +l'on dédaigne le langage d'un homme qui cherche à outrer ce qu'il sent +ou à attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me préparais à +quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me +retint. + +--«Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'était +assez curieux. Ils ont fait le _feu de chaussée en avançant_ avec une +précision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire +l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opéra; mais, dans les +rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les +sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui +vient de faire feu.» + +En même temps il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le +bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le +long du boulevard, avec l'intention de s'éloigner du groupe des +officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec +une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et +que je n'aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu'on est convenu +d'appeler un homme froid. + +Il commença par une très simple demande en prenant un bouton de mon +habit: + +«Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre +hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conservé? J'ai laissé le +mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-même, +parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enragés; mais depuis +trois ou quatre ans que vous avez quitté l'armée, peut-être ne +l'avez-vous plus. J'avais aussi donné ma démission il y a quinze jours, +car j'ai une grande lassitude de l'Armée; mais avant-hier, quand j'ai vu +les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet +de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j'ai été +à la caserne retrouver ces braves gens-là qu'on va faire tuer dans tous +les coins, et qui certainement auraient pensé, au fond du coeur, que je +les quittais mal et dans un moment de crise; c'eût été contre l'Honneur, +n'est-il pas vrai, entièrement contre l'Honneur? + +--Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission? + +--Ma foi, non! je ne les ai pas même lues encore. + +--Eh bien! que vous reprochiez-vous? + +--Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence même fût +contre moi. + +--Voilà, dis-je, qui est admirable. + +--Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, +c'est le mot actuel; quel mot puéril! Je déteste l'admiration; c'est le +principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à +présent, et à tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer +légèrement. + +L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour +soi-même, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai là-dessus mes idées, +finit-il brusquement; et il allait me quitter. + +--Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme +d'Honneur,» lui dis-je. + +Il me prit la main avec affection.--«C'est une opinion qui nous est +commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais +il m'en a coûté cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit.» + +Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il +en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler: les +officiers se mirent à fumer en marchant de long en large, dans un +silence et un calme que le souvenir des circonstances présentes +n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de +son devoir, et connaissant à fond l'un et l'autre. + +Le capitaine Renaud revint à moi.--«Il fait beau, me dit-il en me +montrant le ciel avec sa canne de jonc: je ne sais quand je cesserai de +voir tous les soirs les mêmes étoiles; il m'est arrivé une fois de +m'imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j'étais destiné +à ne pas changer d'hémisphère.--N'importe! le temps est superbe: les +Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mangé ni bu depuis +vingt-quatre heures; cela rend les idées très nettes. Je me souviens +qu'un jour, en allant en Espagne, vous m'avez demandé la cause de mon +peu d'avancement; je n'eus pas le temps de vous la conter; mais ce soir +je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repassais dans ma +mémoire. Vous aimez les récits, je me le rappelle, et, dans votre vie +retirée, vous aimerez à vous souvenir de nous.--Si vous voulez vous +asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort +tranquillement, car on me paraît avoir cessé pour cette fois de nous +ajuster par les fenêtres et les soupiraux de cave.--Je ne vous dirai que +quelques époques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice. +J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais +pas écrire. Ce n'est pas mon état, Dieu merci! et je n'ai jamais +essayé.--Mais, par exemple, je sais vivre, et j'ai vécu comme j'en avais +pris la résolution (dès que j'ai eu le courage de la prendre), et, en +vérité, c'est quelque chose.--Asseyons-nous.» + +Je le suivis lentement, et nous traversâmes le bataillon pour passer à +gauche de ses beaux grenadiers. Ils étaient debout, gravement, le menton +appuyé sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s'étaient +assis sur leurs sacs, plus fatigués de la journée que les autres. Tous +se taisaient et s'occupaient froidement de réparer leur tenue et de la +rendre plus correcte. Rien n'annonçait l'inquiétude ou le +mécontentement. Ils étaient à leurs rangs, comme après un jour de revue, +attendant les ordres. + +Quand nous fûmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et à sa +manière me raconta trois grandes époques qui me donnèrent le sens de sa +vie et m'expliquèrent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu'il y avait +de sombre dans son caractère. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est effacé +de ma mémoire, et je le répéterai presque mot pour mot. + + + + +CHAPITRE III + +_MALTE_ + + +Je ne suis rien, dit-il d'abord, et c'est à présent un bonheur pour moi +que de penser cela; mais si j'étais quelque chose, je pourrais dire +comme Louis XIV: _J'ai trop aimé la guerre_.--Que voulez-vous? Bonaparte +m'avait grisé dès l'enfance comme les autres, et sa gloire me montait à +la tête si violemment, que je n'avais plus de place dans le cerveau pour +une autre idée. Mon père, vieil officier supérieur, toujours dans les +camps, m'était tout à fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie +de me conduire en Égypte avec lui. J'avais douze ans, et je me souviens +encore de ce temps comme si j'y étais, des sentiments de toute l'armée +et de ceux qui prenaient déjà possession de mon âme. Deux esprits +enflaient les voiles de nos vaisseaux, l'esprit de gloire et l'esprit de +piraterie. Mon père n'écoutait pas plus le second que le vent de +nord-ouest qui nous emportait; mais le premier bourdonnait si fort à mes +oreilles, qu'il me rendit sourd pendant longtemps à tous les bruits du +monde, hors à la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait +la voix de Bonaparte, et, tout enfant que j'étais, quand il grondait, je +devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains, +je lui répondais par de grands cris. Ces premières émotions préparèrent +l'enthousiasme exagéré qui fut le but et la folie de ma vie. Une +rencontre, mémorable pour moi, décida cette sorte d'admiration fatale, +cette adoration insensée à laquelle je voulus trop sacrifier. + +La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floréal an VI. Je passai le +jour et la nuit sur le pont à me pénétrer du bonheur de voir la grande +mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent bâtiments et je ne pus tout +compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le +demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais +rien. Je regardai passer _la Corse_ tout près de nous, traînant _la +Sardaigne_ à sa suite, et bientôt arriva _la Sicile_ à notre gauche. Car +_la Junon_, qui portait mon père et moi, était destinée à éclairer la +route et à former l'avant-garde avec trois autres frégates. Mon père me +tenait la main, et me montra l'Etna tout fumant et des rochers que je +n'oubliai point: c'était la Favaniane et le mont Éryx. Marsala, l'ancien +Lilybée, passait à travers ses vapeurs; je pris ses maisons blanches +pour des colombes perçant un nuage; et un matin, c'était..., oui, +c'était le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un +tableau qui m'éblouit pour vingt ans. + +Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues +murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et +sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames +rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l'enveloppaient de +leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que +l'on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la +religion s'abaissait lentement sur le _Gozo_ et le fort Saint-Elme: +c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira +cinq cents coups de canon. + +Le vaisseau _l'Orient_ était en face, seul à l'écart, grand et immobile. +Devant lui vinrent passer lentement, et l'un après l'autre, tous les +bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous +montâmes près de lui à bord de _l'Orient_. Enfin pour la première fois +je le vis. + +Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du +vaisseau (pauvre _Orient!_), et il jouait avec les cheveux d'un enfant +de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant +sur-le-champ, et le coeur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du +général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne +voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me +regarda; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune entouré +de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés; de +ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur +un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait: «Écoute, mon +brave, puisque tu le veux, tu viendras en Égypte et le général Vaubois +restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais je +n'aime pas qu'on emmène ses enfants; je ne l'ai permis qu'à Casa-Bianca, +et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit +fort en mathématiques, et s'il t'arrive quelque chose là-bas, je te +réponds de lui, moi; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat.» En +même temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa +bouche et me baisa le front. La tête me tourna, je sentis qu'il était +mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père, que du reste je +connaissais à peine parce qu'il vivait à l'armée éternellement. Je crus +éprouver l'effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson. +Bonaparte m'avait soulevé libre, et quand ses bras me redescendirent +doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus. + +La veille, je me serais jeté dans la mer si l'on m'eût enlevé à l'armée; +mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon père avec +indifférence, et c'était pour toujours! Mais nous sommes si mauvais dès +l'enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous +enlève aux bons sentiments naturels! Mon père n'était plus mon maître +parce que j'avais vu le sien, et que de celui-là seul me semblait émaner +toute autorité de la terre.--Ô rêves d'autorité et d'esclavage! Ô +pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants! Faux +enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver +contre vous?--J'étais étourdi, enivré; je voulais travailler, et je +travaillai, à en devenir fou! Je calculai nuit et jour, et je pris +l'habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l'école. De +temps en temps le canon m'interrompait, et cette voix du demi-Dieu +m'apprenait la conquête de l'Égypte, Marengo, le 18 brumaire, +l'Empire... et l'Empereur me tint parole.--Quant à mon père, je ne +savais plus ce qu'il était devenu, lorsqu'un jour m'arriva cette lettre +que voici. + +Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je +la relis souvent pour bien me convaincre de l'inutilité des avis que +donne une génération à celle qui la suit, et réfléchir sur l'absurde +entêtement de mes illusions. + +Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine: son +mouchoir premièrement, puis un petit portefeuille qu'il ouvrit avec +soin, et nous entrâmes dans un café encore éclairé, où il me lut ces +fragments de lettres, qui me sont restés entre les mains, on saura +bientôt comment. + + + + +CHAPITRE IV + +_SIMPLE LETTRE_ + + + «À bord du vaisseau anglais _Le Culloden_, + devant Rochefort, 1804. + + _Sent to France, with admiral Collingwood's permission._ + + +Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t'arrivera cette +lettre, et par quels moyens j'ai pu connaître ta conduite et ta position +actuelle. Qu'il te suffise d'apprendre que je suis content de toi, mais +que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela +t'inquiète peu. Tu n'as connu ton père que dans l'âge où la mémoire +n'est pas née encore et où le coeur n'est pas encore éclos. Il s'ouvre +plus tard en nous qu'on ne le pense généralement, et c'est de quoi je me +suis souvent étonné; mais qu'y faire?--Tu n'es pas plus mauvais qu'un +autre, ce me semble. Il faut bien que je m'en contente. Tout ce que j'ai +à te dire, c'est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14 +thermidor an VI (ou le 2 août 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient +à la mode aujourd'hui). J'étais allé à bord de _l'Orient_ pour tâcher de +persuader à ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bonaparte m'avait +déjà envoyé son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se +laisser enlever par les Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brueys +était entêté comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe +d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux; mais il ajouta quelques +mots assez fiers qui me firent bien voir qu'au fond il était un peu +jaloux de l'armée de terre.--«Nous prend-on pour des _passeurs d'eau_? +me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais?»--Il aurait +mieux valu pour la France qu'il en eût peur. Mais s'il a fait des +fautes, il les a glorieusement expiées; et je puis dire que j'expie +ennuyeusement celle que je fis de rester à son bord quand on l'attaqua. +Brueys fut d'abord blessé à la tête et à la main. Il continua le combat +jusqu'au moment où un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit +mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vîmes +clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui +restait de l'équipage descendit dans les chaloupes et se sauva, excepté +Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau +garçon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit: +«Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse?»--Pauvre petit! Il +avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment! +Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empêchai de voir sauter +son père avec le pauvre _Orient_, qui s'éparpilla en l'air comme une +gerbe de feu. Nous ne sautâmes pas, nous, mais nous fûmes pris, ce qui +est bien plus douloureux, et je vins à Douvres, sous la garde d'un brave +capitaine anglais nommé Collingwood, qui commande à présent le +_Culloden_. C'est un galant homme s'il en fut, qui, depuis 1761 qu'il +sert dans la marine, n'a quitté la mer que pendant deux années, pour se +marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle +sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connaît guère que par +ses lettres son beau caractère. Mais je sens bien que la douleur de +cette défaite d'Aboukir a abrégé mes jours, qui n'ont été que trop +longs, puisque j'ai vu un tel désastre et la mort de mes glorieux amis. +Mon grand âge a touché tout le monde ici; et, comme le climat de +l'Angleterre m'a fait tousser beaucoup et a renouvelé toutes mes +blessures au point de me priver entièrement de l'usage d'un bras, le bon +capitaine Collingwood a demandé et obtenu pour moi (ce qu'il n'aurait pu +obtenir pour lui-même à qui la terre était défendue) la grâce d'être +transféré en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je +crois bien que j'y vais finir; car soixante-dix-huit ans, sept +blessures, des chagrins profonds et la captivité sont des maladies +incurables. Je n'avais à te laisser que mon épée, pauvre enfant! à +présent je n'ai même plus cela, car un prisonnier n'a pas d'épée. Mais +j'ai au moins un conseil à te donner, c'est de te défier de ton +enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour +Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Séide, et il faut se +garantir du _Séidisme_ quand on est Français, c'est-à-dire très +susceptible d'être atteint de ce mal contagieux. C'est une chose +merveilleuse que la quantité de petits et de grands tyrans qu'il a +produits. Nous aimons les fanfarons à un point extrême et nous nous +donnons à eux de si bon coeur que nous ne tardons pas à nous en mordre +les doigts ensuite. La source de ce défaut est un grand besoin d'action +et une grande paresse de réflexion. Il s'ensuit que nous aimons +infiniment mieux nous donner corps et âme à celui qui se charge de +penser pour nous et d'être responsable, quitte à rire après de nous et +de lui. + +Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je +crains qu'il ne devienne fondateur parmi nous d'un nouveau genre de +jonglerie; nous en avons bien assez en France.--Le charlatanisme est +insolent et corrupteur, et il a donné de tels exemples dans notre siècle +et a mené si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place +publique, qu'il s'est glissé dans toute profession, et qu'il n'y a si +petit homme qu'il n'ait gonflé.--Le nombre est incalculable des +grenouilles qui crèvent. Je désire bien vivement que mon fils n'en soit +pas. + +Je suis bien aise qu'il m'ait tenu parole en se _chargeant de toi_, +comme il dit; mais ne t'y fie pas trop. Peu de temps après la triste +manière dont je quittai l'Égypte, voici la scène que l'on m'a contée et +qui se passa à un certain dîner; je veux te la dire afin que tu y penses +souvent: + +Le 1er vendémiaire an VII, étant au Caire, Bonaparte, membre de +l'Institut, ordonna une fête civique pour l'anniversaire de +l'établissement de la République. La garnison d'Alexandrie célébra la +fête autour de la colonne de Pompée, sur laquelle on planta le drapeau +tricolore; l'aiguille de Cléopâtre fut illuminée assez mal; et les +troupes de la Haute-Égypte célébrèrent la fête, le mieux qu'elles +purent, entre les pylônes, les colonnes, les cariatides de Thèbes, sur +les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tâma et de +Châma. Le premier corps d'armée fit au Caire ses manoeuvres, ses courses +et ses feux d'artifices. Le général en chef avait invité à dîner tout +l'état-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l'émir, +les membres du divan et les agas, autour d'une table de cinq cents +couverts dressée dans la salle basse de la maison qu'il occupait sur la +place d'El-Béquier; le bonnet de la Liberté et le croissant +s'entrelaçaient amoureusement; les couleurs turques et françaises +formaient un berceau et un tapis fort agréables sur lesquels se +mariaient le Koran et la Table des Droits de l'Homme. Après que les +convives eurent bien mangé avec leurs doigts des poulets et du riz +assaisonnés de safran, des pastèques et des fruits, Bonaparte, qui ne +disait rien, jeta un coup d'oeil très prompt sur eux tous. Le bon +Kléber, qui était couché à côté de lui, parce qu'il ne pouvait pas +ployer à la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude à +Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec un accent demi-allemand: + +«Tiens! voilà Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes.» + +Il l'appelait comme cela, parce que, à la fête de Mahomet, le général +s'était amusé à prendre le costume oriental, et qu'au moment où il +s'était déclaré protecteur de toutes les religions, on lui avait +pompeusement décerné le nom de gendre du prophète, et on l'avait nommé +Ali-Bonaparte. + +Kléber n'avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses +grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte était déjà debout, et, +approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il +dit d'une voix brève, claire et saccadée: + +«Buvons à l'an trois cent de la République française.» + +Kléber se mit à rire dans l'épaule de Menou, au point de lui faire +verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de +travers, en fronçant le sourcil. + +Certainement, mon enfant, il avait raison; parce que, en présence d'un +général en chef, un général de division ne doit pas se tenir +indécemment, fût-ce un gaillard comme Kléber; mais eux, ils n'avaient +pas tout à fait tort non plus, puisque Bonaparte, à l'heure qu'il est, +s'appelle l'Empereur et que tu es son page. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--En effet, dit le capitaine Renaud en reprenant la lettre de mes mains, +je venais d'être nommé page de l'Empereur en 1804.--Ah! la terrible +année que celle-là! de quels événements elle était chargée quand elle +nous arriva, et comme je l'aurais considérée avec attention, si j'avais +su alors considérer quelque chose! Mais je n'avais pas d'yeux pour voir, +pas d'oreilles pour entendre autre chose que les actions de l'Empereur, +la voix de l'Empereur, les gestes de l'Empereur, les pas de l'Empereur. +Son approche m'enivrait, sa présence me magnétisait. La gloire d'être +attaché à cet homme me semblait la plus grande chose qui fût au monde, +et jamais un amant n'a senti l'ascendant de sa maîtresse avec des +émotions plus vives et plus écrasantes que celles que sa vue me donnait +chaque jour.--L'admiration d'un chef militaire devient une passion, un +fanatisme, une frénésie, qui font de nous des esclaves, des furieux, des +aveugles.--Cette pauvre lettre que je viens de vous donner à lire ne +tint dans mon esprit que la place de ce que les écoliers nomment un +sermon, et je ne sentis que le soulagement impie des enfants qui se +trouvent délivrés de l'autorité naturelle et se croient libres parce +qu'ils ont choisi la chaîne que l'entraînement général leur a fait river +à leur cou. Mais un reste de bons sentiments natifs me fit conserver +cette écriture sacrée, et son autorité sur moi a grandi à mesure que +diminuaient mes rêves d'héroïque sujétion. Elle est restée toujours sur +mon coeur, et elle a fini par y jeter des racines invisibles, aussitôt +que le bon sens a dégagé ma vue des nuages qui la couvraient alors. Je +n'ai pu m'empêcher, cette nuit, de la relire avec vous, et je me prends +en pitié en considérant combien a été lente la courbe que mes idées ont +suivie pour revenir à la base la plus solide et la plus simple de la +conduite d'un homme. Vous verrez à combien peu elle se réduit; mais, en +vérité, monsieur, je pense que cela suffit à la vie d'un honnête homme, +et il m'a fallu bien du temps pour arriver à trouver la source de la +véritable grandeur qu'il peut y avoir dans la profession presque barbare +des armes. + + * * * * * + +Ici le capitaine Renaud fut interrompu par un vieux sergent de +grenadiers qui vint se placer à la porte du café, portant son arme en +sous-officier et tirant une lettre écrite sur papier gris placée dans la +bretelle de son fusil. Le capitaine se leva paisiblement et ouvrit +l'ordre qu'il recevait. + +--«Dites à Béjaud de copier cela sur le livre d'ordres, dit-il au +sergent. + +--Le sergent-major n'est pas revenu de l'arsenal,» dit le sous-officier, +d'une voix douce comme celle d'une fille, et baissant les yeux sans même +daigner dire comment son camarade avait été tué. + +--«Le fourrier le remplacera,» dit le capitaine sans rien demander; et +il signa son ordre sur le livre du sergent qui lui servit de pupitre. + +Il toussa un peu et reprit avec tranquillité: + + + + +CHAPITRE V + +_LE DIALOGUE INCONNU_ + + +La lettre de mon pauvre père, et sa mort, que j'appris peu de temps +après, produisirent en moi, tout enivré que j'étais et tout étourdi du +bruit de mes éperons, une impression assez forte pour donner un grand +ébranlement à mon ardeur aveugle, et je commençai à examiner de plus +près et avec plus de calme ce qu'il y avait de surnaturel dans l'éclat +qui m'enivrait. Je me demandai, pour la première fois, en quoi +consistait l'ascendant que nous laissions prendre sur nous aux hommes +d'action revêtus d'un pouvoir absolu, et j'osai tenter quelques efforts +intérieurs pour tracer des bornes, dans ma pensée, à cette donation +volontaire de tant d'hommes à un homme. Cette première secousse me fit +entr'ouvrir la paupière, et j'eus l'audace de regarder en face l'aigle +éblouissant qui m'avait enlevé tout enfant, et dont les ongles me +pressaient les reins. + +Je ne tardai pas à trouver des occasions de l'examiner de plus près, et +d'épier l'esprit du grand homme dans les actes obscurs de sa vie privée. + +On avait osé créer des pages, comme je vous l'ai dit; mais nous portions +l'uniforme d'officiers en attendant la livrée verte à culottes rouges +que nous devions prendre au sacre. Nous servions d'écuyers, de +secrétaires et d'aides de camp jusque-là, selon la volonté du maître, +qui prenait ce qu'il trouvait sous sa main. Déjà il se plaisait à +peupler ses antichambres; et comme le besoin de dominer le suivait +partout, il ne pouvait s'empêcher de l'exercer dans les plus petites +choses et tourmentait autour de lui ceux qui l'entouraient, par +l'infatigable maniement d'une volonté toujours présente. Il s'amusait de +ma timidité; il jouait avec mes terreurs et mon respect.--Quelquefois il +m'appelait brusquement; et, me voyant entrer pâle et balbutiant, il +s'amusait à me faire parler longtemps pour voir mes étonnements et +troubler mes idées. Quelquefois, tandis que j'écrivais sous sa dictée, +il me tirait l'oreille tout d'un coup, à sa manière, et me faisait une +question imprévue sur quelque vulgaire connaissance comme la géographie +ou l'algèbre, me posant le plus facile problème d'enfant; il me semblait +alors que la foudre tombait sur ma tête. Je savais mille fois ce qu'il +me demandait; j'en savais plus qu'il ne le croyait, j'en savais même +souvent plus que lui; mais son oeil me paralysait. Lorsqu'il était hors +de la chambre, je pouvais respirer, le sang commençait à circuler dans +mes veines, la mémoire me revenait et avec elle une honte inexprimable; +la rage me prenait, j'écrivais ce que j'aurais dû lui répondre; puis je +me roulais sur le tapis, je pleurais, j'avais envie de me tuer. + +--Quoi! me disais-je, il y a donc des têtes assez fortes pour être sûres +de tout et n'hésiter devant personne? Des hommes qui s'étourdissent par +l'action sur toute chose, et dont l'assurance écrase les autres en leur +faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir, clef qu'on +ne cesse de chercher, est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu'à l'ouvrir +pour en tirer lumière et autorité infaillibles!--Je sentais pourtant que +c'était là une force fausse et usurpée. Je me révoltais, je criais: «Il +ment! Son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime +d'acteur, une misérable parade de souveraineté, dont il doit savoir la +vanité. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-même aussi sincèrement! +Il nous défend à tous de lever le voile, mais il se voit nu par dessous. +Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous, et sous tout cela la +créature faible!»--Cependant je ne savais comment voir le fond de cette +âme déguisée. Le pouvoir et la gloire le défendaient sur tous les +points; je tournais autour sans réussir à y rien surprendre, et ce +porc-épic, toujours armé, se roulait devant moi, n'offrant de tous côtés +que des pointes acérées.--Un jour pourtant, le hasard, notre maître à +tous, les entr'ouvrit, et à travers ces piques et ces dards fit pénétrer +une lumière d'un moment.--Un jour, ce fut peut-être le seul de sa vie, +il rencontra plus fort que lui et recula un instant devant un ascendant +plus grand que le sien.--J'en fus témoin, et me sentis vengé.--Voici +comment cela m'arriva: + +Nous étions à Fontainebleau. Le Pape venait d'arriver. L'Empereur +l'avait attendu impatiemment pour le sacre, et l'avait reçu en voiture, +montant de chaque côté, au même instant, avec une étiquette en apparence +négligée, mais profondément calculée de manière à ne céder ni prendre le +pas, ruse italienne. Il revenait au château: tout y était en rumeur; +j'avais laissé plusieurs officiers dans la chambre qui précédait celle +de l'Empereur, et j'étais resté seul dans la sienne.--Je considérais une +longue table qui portait, au lieu de marbre, des mosaïques romaines, et +que surchargeait un amas énorme de placets. J'avais vu souvent Bonaparte +rentrer et leur faire subir une étrange épreuve. Il ne les prenait ni +par ordre, ni au hasard; mais quand leur nombre l'irritait, il passait +sa main sur la table de gauche à droite et de droite à gauche, comme un +faucheur, et les dispersait jusqu'à ce qu'il en eût réduit le nombre à +cinq ou six qu'il ouvrait. Cette sorte de jeu dédaigneux m'avait ému +singulièrement. Tous ces papiers de deuil et de détresse repoussés et +jetés sur le parquet, enlevés comme par un vent colère; ces implorations +inutiles des veuves et des orphelins n'ayant pour chance de secours que +la manière dont les feuilles volantes étaient balayées par le chapeau +consulaire; toutes ces feuilles gémissantes, mouillées par des larmes de +famille, traînant au hasard sous ses bottes et sur lesquelles il +marchait comme sur ses morts du champ de bataille, me représentaient la +destinée présente de la France comme une loterie sinistre, et, toute +grande qu'était la main indifférente et rude qui tirait les lots, je +pensais qu'il n'était pas juste de livrer ainsi au caprice de ses coups +de poing tant de fortunes obscures qui eussent été peut-être un jour +aussi grandes que la sienne, si un point d'appui leur eût été donné. Je +sentis mon coeur battre contre Bonaparte et se révolter, mais +honteusement, mais en coeur d'esclave qu'il était. Je considérais ces +lettres abandonnées: des cris de douleur inentendus s'élevaient de leurs +plis profanés; et, les prenant pour les lire, les rejetant ensuite, +moi-même je me faisais juge entre ces malheureux et le maître qu'ils +s'étaient donné, et qui allait aujourd'hui s'asseoir plus solidement que +jamais sur leurs têtes. Je tenais dans ma main l'une de ces pétitions +méprisées, lorsque le bruit des tambours qui battaient _aux champs_ +m'apprit l'arrivée subite de l'Empereur. Or, vous savez que de même que +l'on voit la lumière du canon avant d'entendre sa détonation, on le +voyait toujours en même temps qu'on était frappé du bruit de son +approche: tant ses allures étaient promptes et tant il semblait pressé +de vivre et de jeter ses actions les unes sur les autres! Quand il +entrait à cheval dans la cour d'un palais, ses guides avaient peine à le +suivre, et le poste n'avait pas le temps de prendre les armes, qu'il +était déjà descendu de cheval et montait l'escalier. Cette fois il avait +quitté la voiture du Pape pour revenir seul, en avant et au galop. +J'entendis ses talons résonner en même temps que le tambour. J'eus le +temps à peine de me jeter dans l'alcôve d'un grand lit de parade qui ne +servait à personne, fortifié d'une balustrade de prince et fermé +heureusement, plus qu'à demi, par des rideaux semés d'abeilles. + +L'Empereur était fort agité; il marcha seul dans la chambre comme +quelqu'un qui attend avec impatience, et fit en un instant trois fois sa +longueur, puis s'avança vers la fenêtre et se mit à y tambouriner une +marche avec les ongles. Une voiture roula dans la cour, il cessa de +battre, frappa des pieds deux ou trois fois comme impatienté de la vue +de quelque chose qui se faisait avec lenteur, puis il alla brusquement à +la porte et l'ouvrit au Pape. + +Pie VII entra seul. Bonaparte se hâta de refermer la porte derrière lui, +avec une promptitude de geôlier. Je sentis une grande terreur, je +l'avoue, en me voyant en tiers avec de telles gens. Cependant je restai +sans voix et sans mouvement, regardant et écoutant de toute la puissance +de mon esprit. + +Le Pape était d'une taille élevée; il avait un visage allongé, jaune, +souffrant, mais plein d'une noblesse sainte et d'une bonté sans bornes. +Ses yeux noirs étaient grands et beaux, sa bouche était entr'ouverte par +un sourire bienveillant auquel son menton avancé donnait une expression +de finesse très spirituelle et très vive, sourire qui n'avait rien de la +sécheresse politique, mais tout de la bonté chrétienne. Une calotte +blanche couvrait ses cheveux longs, noirs, mais sillonnés de larges +mèches argentées. Il portait négligemment sur ses épaules courbées un +long camail de velours rouge, et sa robe traînait sur ses pieds. Il +entra lentement, avec la démarche calme et prudente d'une femme âgée. Il +vint s'asseoir, les yeux baissés, sur un des grands fauteuils romains +dorés et chargés d'aigles, et attendit ce que lui allait dire l'autre +Italien. + +Ah! monsieur, quelle scène! quelle scène! je la vois encore.--Ce ne fut +pas le génie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractère; et +si son vaste esprit ne s'y déroula pas, du moins son coeur y +éclata.--Bonaparte n'était pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il +n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces +jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a +malheureusement saisi pour en faire un _type_, selon le langage actuel, +et qui a laissé de lui, à la foule, je ne sais quelle forme populaire et +grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-être un +jour fabuleux et impossible comme l'informe Polichinelle.--Il n'était +point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et +élancé, convulsif dans ses gestes, gracieux dans quelques moments, +recherché dans ses manières; la poitrine plate et rentrée entre les +épaules, et tel encore que je l'avais vu à Malte, le visage mélancolique +et effilé. + +Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entré; il +se mit à rôder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et +s'arrêtant tout à coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile +d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commencée dans leur +voiture, interrompue par l'arrivée, et qu'il lui tardait de poursuivre. + +--«Je vous le répète, Saint-Père, je ne suis point un esprit fort, moi, +et je n'aime pas les raisonneurs et les idéologues. Je vous assure que, +malgré mes vieux républicains, j'irai à la messe.» + +Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir +lancé au visage, et s'arrêta pour en attendre l'effet, pensant que les +circonstances tant soit peu impies qui avaient précédé l'entrevue +devaient donner à cet aveu subit et net une valeur extraordinaire.--Le +Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les têtes d'aigle qui +formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de +statue romaine, qu'il disait clairement: Je me résigne d'avance à +écouter toutes les choses profanes qu'il lui plaira de me faire +entendre. + +Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au +milieu, et je vis, au regard qu'il jetait de côté sur le vieux pontife, +qu'il n'était content ni de lui-même ni de son adversaire, et qu'il se +reprochait d'avoir trop lestement débuté dans cette reprise de +conversation. Il se mit donc à parler avec plus de suite, en marchant +circulairement et jetant à la dérobée des regards perçants dans les +glaces de l'appartement où se réfléchissait la figure grave du +Saint-Père, et le regardant en profil quand il passait près de lui, mais +jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de l'impression de ses +paroles. + +--«Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le coeur, Saint-Père, +c'est que vous consentez au sacre de la même manière que l'autre fois au +concordat, comme si vous y étiez forcé. Vous avez un air de martyr +devant moi, vous êtes là comme résigné, comme offrant au Ciel vos +douleurs. Mais, en vérité, ce n'est pas là votre situation, vous n'êtes +pas prisonnier, par Dieu! vous êtes libre comme l'air.» + +Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il +y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à +qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se +faire obéir si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré +ardemment ce qu'il ordonnait. + +--«Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous êtes parfaitement +libre; vous pouvez vous en retourner à Rome, la route vous est ouverte, +personne ne vous retient.» + +Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans +répondre; ensuite il laissa retomber très lentement son front ridé et se +mit à considérer la croix d'or suspendue à son cou. + +Bonaparte continua à parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint +douce et son sourire plein de grâce. + +--«Saint-Père, si la gravité de votre caractère ne m'en empêchait, je +dirais, en vérité, que vous êtes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas +vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le +conclave de Venise, qui vous a élu Pape, m'a un peu l'air d'avoir été +inspiré par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous. +L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j'en fus très affligé. +Votre Sainteté fut, je crois, obligée de revenir par mer à Rome, faute +de pouvoir passer par les terres autrichiennes.» + +Il s'interrompit pour attendre la réponse du silencieux hôte qu'il +s'était donné; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tête presque +imperceptible, et demeura comme plongé dans un abattement qui +l'empêchait d'écouter. + +Bonaparte alors poussa du pied une chaise près du grand fauteuil du +Pape.--Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce siège, il avait +effleuré de son épaulette le rideau de l'alcôve où j'étais caché. + +--«Ce fut, en vérité, continua-t-il, comme catholique que cela +m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'étudier beaucoup la théologie, +moi; mais j'ajoute encore une grande foi à la puissance de l'Église; +elle a une vitalité prodigieuse, Saint-Père. Voltaire vous a bien un peu +entamés; mais je ne l'aime pas, et je vais lâcher sur lui un vieil +oratorien défroqué. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si +vous vouliez, faire bien des choses à l'avenir.» + +Il prit un air d'innocence et de jeunesse très caressant. + +--«Moi, je ne sais pas, j'ai beau chercher, je ne vois pas bien, en +vérité, pourquoi vous auriez de la répugnance à siéger à Paris pour +toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez. +Vous y trouveriez déjà votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend. +Moi, je n'y séjourne guère. Ne voyez-vous pas bien, _Padre_, que c'est +là la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez; +d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit.--Pourvu que la guerre +et la politique fatigante me fussent laissées, vous arrangeriez l'Église +comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout à fait. Voyez, ce +serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et +Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais; je vous mettrais ensuite +dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit: +Je suis venu avec l'épée, je garderais l'épée, moi; je vous la +rapporterais seulement à bénir après chaque succès de nos armes.» + +Il s'inclina légèrement en disant ces derniers mots. + +Le Pape, qui jusque-là n'avait cessé de demeurer sans mouvement, comme +une statue égyptienne, releva lentement sa tête à demi baissée, sourit +avec mélancolie, leva ses yeux en haut et dit, après un soupir paisible, +comme s'il eût confié sa pensée à son ange gardien invisible: + +«_Commediante!_» + +Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un léopard blessé. Une +vraie colère le prit; une de ses colères jaunes. Il marcha d'abord sans +parler, se mordant les lèvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en +cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche +cauteleuse; mais il allait droit et ferme, en long et en large, +brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons éperonnés. La +chambre tressaillit; les rideaux frémirent comme les arbres à l'approche +du tonnerre; il me semblait qu'il allait arriver quelque terrible et +grande chose; mes cheveux me firent mal et j'y portai la main malgré +moi. Je regardai le Pape, il ne remua pas; seulement il serra de ses +deux mains les têtes d'aigle des bras du fauteuil. + +La bombe éclata tout à coup. + +--«Comédien! Moi! Ah! je vous donnerai des comédies à vous faire tous +pleurer comme des femmes et des enfants.--Comédien!--Ah! vous n'y êtes +pas, si vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent! +Mon théâtre, c'est le monde; le rôle que j'y joue, c'est celui de maître +et d'auteur; pour comédiens j'ai vous tous, Pape, Rois, Peuples! et le +fil par lequel je vous remue, c'est la peur!--Comédien! Ah! il faudrait +être d'une autre taille que la vôtre pour m'oser applaudir ou siffler, +_signor Chiaramonti!_--Savez-vous bien que vous ne seriez qu'un pauvre +curé, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au +nez, si je ne gardais mon air sérieux en vous saluant. + +«Il y a quatre ans seulement, personne n'eût osé parlé tout haut du +Christ. Qui donc eût parlé du Pape, s'il vous plaît?--Comédien! Ah! +messieurs, vous prenez vite pied chez nous! Vous êtes de mauvaise humeur +parce que je n'ai pas été assez sot pour signer, comme Louis XIV, la +désapprobation des libertés gallicanes!--Mais on ne me pipe pas +ainsi.--C'est moi qui vous tiens dans mes doigts; c'est moi qui vous +porte du Midi au Nord comme des marionnettes; c'est moi qui fais +semblant de vous compter pour quelque chose parce que vous représentez +une vieille idée que je veux ressusciter; et vous n'avez pas l'esprit de +voir cela et de faire comme si vous ne vous en aperceviez pas.--Mais +non! il faut tout vous dire! il faut vous mettre le nez sur les choses +pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a besoin +de vous, et vous relevez la tête, et vous vous drapez dans vos robes de +femme!--Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si +vous continuez, vous! je traiterai la vôtre comme Charles XII celle du +grand vizir: je la déchirerai d'un coup d'éperon.» + +Il se tut. Je n'osais pas respirer. J'avançai la tête, n'entendant plus +sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard était mort d'effroi. +Le même calme dans l'attitude, le même calme sur le visage. Il leva une +seconde fois les yeux au ciel, et après avoir jeté un profond soupir, il +sourit avec amertume et dit: + +«_Tragediante!_» + +Bonaparte, en ce moment, était au bout de la chambre, appuyé sur la +cheminée de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait, +courant sur le vieillard; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrêta +court, prit, sur la table, un vase de porcelaine de Sèvres, où le +château de Saint-Ange et le Capitole étaient peints, et, le jetant sur +les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup +s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilité formidable. + +Je fus soulagé, je sentis que la pensée réfléchie lui était revenue et +que le cerveau avait repris l'empire sur les bouillonnements du sang. Il +devint triste, sa voix fut sourde et mélancolique, et dès sa première +parole je compris qu'il était dans le vrai, et que ce Protée, dompté par +deux mots, se montrait lui-même. + +--«Malheureuse vie!» dit-il d'abord.--Puis il rêva, déchira le bord de +son chapeau sans parler pendant une minute encore, et reprit, se parlant +à lui seul, au réveil. + +--«C'est vrai! Tragédien ou Comédien.--Tout est rôle, tout est costume +pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle +petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour +celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit, +et deviner juste leurs rêves d'imbéciles. Les placer tous entre +l'espérance et la crainte. Les éblouir par des dates et des bulletins, +par des prestiges de distance et des prestiges de nom. Être leur maître +à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi!--Et après ce tout, +s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort.--Car, en vérité, +poursuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un +fauteuil, je m'ennuie énormément.--Sitôt que je m'assieds, je crève +d'ennui.--Je ne chasserais pas trois jours à Fontainebleau sans périr de +langueur.--Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller. Si je sais +où, je veux être pendu, par exemple. Je vous parle à coeur ouvert. J'ai +des plans pour la vie de quarante empereurs, j'en fais un tous les +matins et un tous les soirs; j'ai une imagination infatigable; mais je +n'aurais pas le temps d'en remplir deux, que je serais usé de corps et +d'âme; car notre pauvre lampe ne brûle pas longtemps. Et franchement, +quand tous mes plans seraient exécutés, je ne jurerais pas que le monde +s'en trouvât beaucoup plus heureux; mais il serait plus beau, et une +unité majestueuse régnerait sur lui.--Je ne suis pas un philosophe, moi, +et je ne sais que notre secrétaire de Florence qui ait eu le sens +commun. Je n'entends rien à certaines théories. La vie est trop courte +pour s'arrêter. Sitôt que j'ai pensé, j'exécute. On trouvera assez +d'explications de mes actions après moi pour m'agrandir si je réussis et +me rapetisser si je tombe. Les paradoxes sont là tout prêts, ils +abondent en France; je les fais taire de mon vivant, mais après il +faudra voir.--N'importe, mon affaire est de réussir, et je m'entends à +cela. Je fais mon Iliade en action, moi, et tous les jours.» + +Ici il se leva avec une promptitude gaie et quelque chose d'alerte et de +vivant; il était naturel et vrai dans ce moment-là, il ne songeait point +à se dessiner comme il fit depuis dans ses dialogues de Sainte-Hélène; +il ne songeait point à s'idéaliser, et ne composait point son personnage +de manière à réaliser les plus belles conceptions philosophiques; il +était lui, lui-même mis au dehors.--Il revint près du Saint-Père, qui +n'avait pas fait un mouvement, et marcha devant lui. Là, s'enflammant, +riant à moitié avec ironie, il débita ceci, à peu près, tout mêlé de +trivial et de grandiose, selon son usage, en parlant avec une volubilité +inconcevable, expression rapide de ce génie facile et prompt qui +devinait tout, à la fois, sans étude. + +--«La naissance est tout, dit-il; ceux qui viennent au monde pauvres et +nus sont toujours des désespérés. Cela tourne en action ou en suicide, +selon le caractère des gens. Quand ils ont le courage, comme moi, de +mettre la main à tout, ma foi! ils font le diable. Que voulez-vous? Il +faut vivre. Il faut trouver sa place et faire son trou. Moi, j'ai fait +le mien comme un boulet de canon. Tant pis pour ceux qui étaient devant +moi.--Qu'y faire? Chacun mange selon son appétit; moi, j'avais +grand'faim!--Tenez, Saint-Père, à Toulon, je n'avais pas de quoi acheter +une paire d'épaulettes, et au lieu d'elles j'avais une mère et je ne +sais combien de frères sur les épaules. Tout cela est placé à présent, +assez convenablement, j'espère. Joséphine m'avait épousé, comme par +pitié, et nous allons la couronner à la barbe de Raguideau, son notaire, +qui disait que je n'avais que la cape et l'épée. Il n'avait, ma foi! pas +tort.--Manteau impérial, couronne, qu'est-ce que tout cela? Est-ce à +moi?--Costume! costume d'acteur! Je vais l'endosser pour une heure, et +j'en aurai assez. Ensuite je reprendrai mon petit habit d'officier, et +je monterai à cheval; toute la vie à cheval!--Je ne serai pas assis un +jour sans courir le risque d'être jeté à bas du fauteuil. Est-ce donc +bien à envier? Hein? + +«Je vous le dis, Saint-Père; il n'y a au monde que deux classes +d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent. + +«Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris +cela de bonne heure et à propos, j'irai loin, voilà tout. Il n'y en a +que deux qui soient arrivés en commençant à quarante ans: Cromwell et +Jean-Jacques; si vous aviez donné à l'un une ferme, et à l'autre douze +cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prêché, ni commandé, ni +écrit. Il y a des ouvriers en bâtiments, en couleurs, en formes et en +phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon état.--À +trente-cinq ans, j'en ai déjà fabriqué dix-huit qui s'appellent: +Victoires.--Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un +trône, ce n'est pas trop cher.--D'ailleurs je travaillerai toujours. +Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de +la mienne, tout parvenu que je suis, et élu. Élu, comme vous, +Saint-Père, et tiré de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner +la main.» + +Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main +décharnée et timide du bon Pape, qui, peut-être attendri par le ton de +bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-être par un retour +secret sur sa propre destinée et une triste pensée sur l'avenir des +sociétés chrétiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts, +tremblants encore, de l'air d'une grand'mère qui se raccommode avec un +enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il +secoua la tête avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une +larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et desséchée. Elle me +parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre +à l'égoïsme et au hasard. + +Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrachée à ce pauvre +coeur, et je surpris même, d'un côté de sa bouche, un mouvement rapide +qui ressemblait à un sourire de triomphe.--En ce moment, cette nature +toute-puissante me parut moins élevée et moins exquise que celle de son +saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes +enthousiasmes passés; je sentis une tristesse toute nouvelle en +découvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir +petite dans ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses +noirceurs de roué. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et +que c'était une joie tacite qu'il s'était donnée de n'avoir pas faibli +dans ce tête-à-tête, et s'étant laissé surprendre à l'émotion de la +colère, de faire fléchir le captif sous l'émotion de la fatigue, de la +crainte et de toutes les faiblesses qui amènent un attendrissement +inexplicable sur la paupière d'un vieillard.--Il avait voulu avoir le +dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il était +entré. Je ne vis pas s'il avait salué le Pape. Je ne le crois pas. + + + + +CHAPITRE VI + +_UN HOMME DE MER_ + + +Sitôt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclésiastiques +vinrent auprès du Saint-Père, et l'emmenèrent en le soutenant sous +chaque bras, atterré, ému et tremblant. + +Je demeurai jusqu'à la nuit dans l'alcôve d'où j'avais écouté cet +entretien. Mes idées étaient confondues, et la terreur de cette scène +n'était pas ce qui me dominait. J'étais accablé de ce que j'avais vu; et +sachant à présent à quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle +pouvait faire descendre le génie, je haïssais cette passion qui venait +de flétrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui +donnera peut-être son nom au siècle pour l'avoir arrêté dix ans dans sa +marche.--Je sentis que c'était folie de se dévouer à un homme, puisque +l'autorité despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles +coeurs; mais je ne savais à quelle idée me donner désormais. Je vous +l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un +instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstiné pour +m'attacher sans cesse à cette recherche. C'est la seule chose que +j'estime en moi. + +Je jugeai qu'il était de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu; +mais j'eus lieu de croire que l'on s'était aperçu de ma disparition +momentanée de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne +remarquai dans les manières du maître aucun changement à mon égard. +Seulement, je passai peu de jours près de lui, et l'étude attentive que +j'avais voulu faire de son caractère, fut brusquement arrêtée. Je reçus +un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et à +mon arrivée, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on +essayait en mer. + +Je partis avec moins de peine que si l'on m'eût annoncé ce voyage avant +la scène de Fontainebleau. Je respirai en m'éloignant de ce vieux +château et de sa forêt, et à ce soulagement involontaire je sentis que +mon _Séidisme_ était mordu au coeur. Je fus attristé d'abord de cette +première découverte, et je tremblai pour l'éblouissante illusion qui +faisait pour moi un devoir de mon dévouement aveugle. Le grand égoïste +s'était montré à nu devant moi; mais à mesure que je m'éloignai de lui +je commençai à le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur +moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait +fasciné le monde.--Cependant ce fut plutôt l'idée gigantesque de la +guerre qui désormais m'apparut, que celle de l'homme qui la représentait +d'une si redoutable façon, et je sentis à cette grande vue un enivrement +insensé redoubler en moi pour la gloire des combats, m'étourdissant sur +le maître qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail +perpétuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers. + +Le tableau était homérique, en effet, et bon à prendre des écoliers par +l'étourdissement des actions multipliées. Quelque chose de faux s'y +démêlait pourtant et se montrait vaguement à moi, mais sans netteté +encore, et je sentais le besoin d'une vue meilleure que la mienne qui me +fît découvrir le fond de tout cela. Je venais d'apprendre à mesurer le +Capitaine, il me fallait sonder la guerre.--Voici quel nouvel événement +me donna cette seconde leçon; car j'ai reçu trois rudes enseignements +dans ma vie, et je vous les raconte après les avoir médités tous les +jours. Leurs secousses me furent violentes, et la dernière acheva de +renverser l'idole de mon âme. + +L'apparente démonstration de conquête et de débarquement en Angleterre, +l'évocation des souvenirs de Guillaume le Conquérant, la découverte du +camp de César, à Boulogne, le rassemblement subit de neuf cents +bâtiments dans ce port, sous la protection d'une flotte de cinq cents +voiles, toujours annoncée; l'établissement des camps de Dunkerque et +d'Ostende, de Calais, de Montreuil et de Saint-Omer, sous les ordres de +quatre maréchaux; le trône militaire d'où tombèrent les premières +étoiles de la Légion d'honneur, les revues, les fêtes, les attaques +partielles, tout cet éclat réduit, selon le langage géométrique, à sa +plus simple expression, eut trois buts: inquiéter l'Angleterre, assoupir +l'Europe, concentrer et enthousiasmer l'armée. + +Ces trois points dépassés, Bonaparte laissa tomber pièce à pièce la +machine artificielle qu'il avait fait jouer à Boulogne. Quand j'y +arrivai, elle jouait à vide comme celle de Marly. Les généraux y +faisaient encore les faux mouvements d'une ardeur simulée dont ils +n'avaient pas la conscience. On continuait à jeter encore à la mer +quelques malheureux bateaux dédaignés par les Anglais et coulés par eux +de temps à autre. Je reçus un commandement sur l'une de ces +embarcations, dès le lendemain de mon arrivée. + +Ce jour-là, il y avait en mer une seule frégate anglaise. Elle courait +des bordées avec une majestueuse lenteur; elle allait, elle venait, elle +virait, elle se penchait, elle se relevait, elle se mirait, elle +glissait, elle s'arrêtait, elle jouait au soleil comme un cygne qui se +baigne. Le misérable bateau plat de nouvelle et mauvaise invention +s'était risqué fort avant avec quatre autres bâtiments pareils; et nous +étions tout fiers de notre audace, lancés ainsi depuis le matin, lorsque +nous découvrîmes tout à coup les paisibles jeux de la frégate. Ils nous +eussent sans doute paru fort gracieux et poétiques vus de la terre +ferme, ou seulement si elle se fût amusée à prendre ses ébats entre +l'Angleterre et nous; mais c'était, au contraire, entre nous et la +France. La côte de Boulogne était à plus d'une lieue. Cela nous rendit +pensifs. Nous fîmes force de nos mauvaises voiles et de nos plus +mauvaises rames, et pendant que nous nous démenions, la paisible frégate +continuait à prendre son bain de mer et à décrire mille contours +agréables autour de nous, faisant le manège, changeant de main comme un +cheval bien dressé, et dessinant des S et des Z sur l'eau de la façon la +plus aimable. Nous remarquâmes qu'elle eut la bonté de nous laisser +passer plusieurs fois devant elle sans tirer un coup de canon, et même +tout d'un coup, elle les retira tous dans l'intérieur et ferma tous ses +sabords. Je crus d'abord que c'était une manoeuvre toute pacifique et je +ne comprenais rien à cette politesse.--Mais un gros vieux marin me donna +un coup de coude et me dit: Voici qui va mal. En effet, après nous avoir +bien laissés courir devant elle comme des souris devant un chat, +l'aimable et belle frégate arriva sur nous à toutes voiles sans daigner +faire feu, nous heurta de sa proue comme un cheval du poitrail, nous +brisa, nous écrasa, nous coula, et passa joyeusement par dessus nous, +laissant quelques canots pêcher les prisonniers, desquels je fus, moi +dixième, sur deux cents hommes que nous étions au départ. La belle +frégate se nommait _la Naïade_, et pour ne pas perdre l'habitude +française des jeux de mots, vous pensez bien que nous ne manquâmes +jamais de l'appeler depuis _la Noyade_. + +J'avais pris un bain si violent que l'on était sur le point de me +rejeter comme mort dans la mer, quand un officier qui visitait mon +portefeuille y trouva la lettre de mon père que vous venez de lire et la +signature de lord Collingwood. Il me fit donner des soins plus +attentifs; on me trouva quelques signes de vie, et quand je repris +connaissance, ce fut, non à bord de la gracieuse _Naïade_, mais sur _la +Victoire_ (_the Victory_). Je demandai qui commandait ce navire. On me +répondit laconiquement: «Lord Collingwood.» Je crus qu'il était fils de +celui qui avait connu mon père; mais quand on me conduisit à lui, je fus +détrompé. C'était le même homme. + +Je ne pus contenir ma surprise quand il me dit, avec une bonté toute +paternelle, qu'il ne s'attendait pas à être le gardien du fils après +l'avoir été du père, mais qu'il espérait qu'il ne s'en trouverait pas +plus mal; qu'il avait assisté aux derniers moments de ce vieillard, et +qu'en apprenant mon nom il avait voulu m'avoir à son bord; il me parlait +le meilleur français avec une douceur mélancolique dont l'expression ne +m'est jamais sortie de la mémoire. Il m'offrit de rester à son bord, sur +parole de ne faire aucune tentative d'évasion. J'en donnai ma parole +d'honneur, sans hésiter, à la manière des jeunes gens de dix-huit ans, +et me trouvant beaucoup mieux à bord de _la Victoire_ que sur quelque +ponton; étonné de ne rien voir qui justifiât les préventions qu'on nous +donnait contre les Anglais, je fis connaissance assez facilement avec +les officiers du bâtiment, que mon ignorance de la mer et de leur langue +amusait beaucoup, et qui se divertirent à me faire connaître l'une et +l'autre, avec une politesse d'autant plus grande que leur amiral me +traitait comme son fils. Cependant une grande tristesse me prenait quand +je voyais de loin les côtes blanches de la Normandie, et je me retirais +pour ne pas pleurer. Je résistais à l'envie que j'en avais, parce que +j'étais jeune et courageux; mais ensuite, dès que ma volonté ne +surveillait plus mon coeur, dès que j'étais couché et endormi, les +larmes sortaient de mes yeux malgré moi et trempaient mes joues et la +toile de mon lit au point de me réveiller. + +Un soir surtout, il y avait eu une prise nouvelle d'un brick français; +je l'avais vu périr de loin, sans que l'on pût sauver un seul homme de +l'équipage, et, malgré la gravité et la retenue des officiers, il +m'avait fallu entendre les cris et les hourras des matelots qui voyaient +avec joie l'expédition s'évanouir et la mer engloutir goutte à goutte +cette avalanche qui menaçait d'écraser leur patrie. Je m'étais retiré et +caché tout le jour dans le réduit que lord Collingwood m'avait fait +donner près de son appartement, comme pour mieux déclarer sa protection, +et, quand la nuit fut venue, je montai seul sur le pont. J'avais senti +l'ennemi autour de moi plus que jamais, et je me mis à réfléchir sur ma +destinée sitôt arrêtée, avec une amertume plus grande. Il y avait un +mois déjà que j'étais prisonnier de guerre, et l'amiral Collingwood, +qui, en public, me traitait avec tant de bienveillance, ne m'avait parlé +qu'un instant en particulier, le premier jour de mon arrivée à son bord; +il était bon, mais froid, et, dans ses manières, ainsi que dans celles +des officiers anglais, il y avait un point où tous les épanchements +s'arrêtaient et où la politique compassée se présentait comme une +barrière sur tous les chemins. C'est à cela que se fait sentir la vie en +pays étranger. J'y pensais avec une sorte de terreur en considérant +l'abjection de ma position qui pouvait durer jusqu'à la fin de la +guerre, et je voyais comme inévitable le sacrifice de ma jeunesse, +anéantie dans la honteuse inutilité du prisonnier. La frégate marchait +rapidement, toutes voiles dehors, et je ne la sentais pas aller. J'avais +appuyé mes deux mains à un câble et mon front sur mes deux mains, et, +ainsi penché, je regardais dans l'eau de la mer. Ses profondeurs vertes +et sombres me donnaient une sorte de vertige, et le silence de la nuit +n'était interrompu que par des cris anglais. J'espérais un moment que le +navire m'emportait bien loin de France et que je ne verrais plus le +lendemain ces côtes droites et blanches, coupées dans la bonne terre +chérie de mon pauvre pays.--Je pensais que je serais ainsi délivré du +désir perpétuel que me donnait cette vue et que je n'aurais pas, du +moins, ce supplice de ne pouvoir même songer à m'échapper sans +déshonneur, supplice de Tantale, où une soif avide de la patrie devait +me dévorer pour longtemps. J'étais accablé de ma solitude et je +souhaitais une prochaine occasion de me faire tuer. Je rêvais à composer +ma mort habilement et à la manière grande et grave des anciens. +J'imaginais une fin héroïque et digne de celles qui avaient été le sujet +de tant de conversations de pages et d'enfants guerriers, l'objet de +tant d'envie parmi mes compagnons. J'étais dans ces rêves qui, à +dix-huit ans, ressemblent plutôt à une continuation d'action et de +combat qu'à une sérieuse méditation, lorsque je me sentis doucement +tirer par le bras, et, en me retournant, je vis, debout derrière moi, le +bon amiral Collingwood. + +Il avait à la main sa lunette de nuit et il était vêtu de son grand +uniforme avec la rigide tenue anglaise. Il me mit une main sur l'épaule +d'une façon paternelle, et je remarquai un air de mélancolie profonde +dans ses grands yeux noirs et sur son front. Ses cheveux blancs, à demi +poudrés, tombaient assez négligemment sur ses oreilles, et il y avait, à +travers le calme inaltérable de sa voix et de ses manières, un fond de +tristesse qui me frappa ce soir-là surtout, et me donna pour lui, tout +d'abord, plus de respect et d'attention. + +--«Vous êtes déjà triste, mon enfant, me dit-il. J'ai quelques petites +choses à vous dire; voulez-vous causer un peu avec moi?» + +Je balbutiai quelques paroles vagues de reconnaissance et de politesse +qui n'avaient pas le sens commun probablement, car il ne les écouta pas, +et s'assit sur un banc, me tenant une main. J'étais debout devant lui. + +--«Vous n'êtes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis +depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer; +elle me garde de tous côtés: toujours des flots et des flots; je ne vois +qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur écume, et +mon dos s'est un peu voûté sous leur humidité. J'ai passé si peu de +temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie +est un être idéal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en +esclave et qui augmente pour moi de rigueur à mesure que je deviens plus +nécessaire. C'est le sort commun et c'est même ce que nous devons le +plus souhaiter que d'avoir de telles chaînes; mais elles sont +quelquefois bien lourdes.» + +Il s'interrompit un instant et nous nous tûmes tous deux, car je +n'aurais pas osé dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre. + +--«J'ai bien réfléchi, me dit-il, et je me suis interrogé sur mon devoir +quand je vous ai eu à mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en +Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misère dont je vous +garantirai toujours et dans un désespoir dont j'espère aussi vous +sauver; j'avais pour votre père une amitié bien vraie, et je lui en +donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce +pas?» + +L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avança même dans la +nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'éprouvais à mesure +qu'il me parlait. Mais j'étais trop interdit pour lui répondre. Il +poursuivit plus rapidement: + +«J'ai déjà écrit à l'Amirauté pour qu'au premier échange vous fussiez +renvoyé en France. Mais cela pourra être long, ajouta-t-il, je ne vous +le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prête mal, on nous fait peu +de prisonniers.--En attendant, je veux vous dire que je vous verrais +avec plaisir étudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous +savons la vôtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous +prêterai Shakspeare et le capitaine Cook.--Ne vous affligez pas, vous +serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour +toute ma vie.» + +Ce ton de bonté, par lequel il s'associait à moi et nous faisait +camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je +sentis que, dans cette vie sacrifiée et isolée, il avait besoin de faire +du bien pour se consoler secrètement de la rudesse de sa mission +toujours guerroyante. + +--«Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue +nouvelle, apprenez-moi les pensées par lesquelles vous êtes parvenu à ce +calme parfait, à cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur, et qui +cache un éternel ennui... Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais +je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perpétuelle. + +--Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par +dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractère et devient un +de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture, +perpétuellement reçue, peut changer la masse du sang et devenir un des +principes de notre constitution. J'ai éprouvé, plus que tout homme +peut-être, à quel point il est facile d'arriver à s'oublier +complètement. Mais on ne peut dépouiller l'homme tout entier, et il y a +des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait.» + +Là, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaça sur mon +épaule pour observer une lumière lointaine qui glissait à l'horizon, et, +sachant à l'instant au mouvement ce que c'était: «Bateaux pêcheurs,» +dit-il, et il se plaça près de moi, assis sur le bord du navire. Je +voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose à me dire qu'il +n'abordait pas. + +--«Vous ne me parlez jamais de votre père, me dit-il tout à coup; je +suis étonné que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a +souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volontés.» + +Et comme la nuit était très claire, je vis encore que j'étais +attentivement observé par ses grands yeux noirs. + +--«Je craignais d'être indiscret...» lui dis-je avec embarras. + +Il me serra le bras, comme pour m'empêcher de parler davantage. + +--«Ce n'est pas cela, dit-il, _my child_, ce n'est pas cela.» + +Et il secouait la tête avec doute et bonté. + +--«J'ai trouvé peu d'occasions de vous parler, milord. + +--Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parlé de cela tous les +jours, si vous l'aviez voulu.» + +Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent. +C'était là ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre +sorte de réponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les +mauvaises excuses. + +--«Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivité absorbe +plus que vous ne pouvez croire.» Et je me souviens que je crus prendre, +en disant cela, un air de dignité et une contenance de Régulus, propres +à lui donner un grand respect pour moi. + +--«Ah! pauvre garçon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'êtes +pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-même. Cherchez bien, et +vous trouverez une indifférence dont vous n'êtes pas comptable, mais +bien la destinée militaire de votre pauvre père.» + +Il avait ouvert le chemin à la vérité, je la laissai partir. + +--«Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon père: je l'ai à +peine vu à Malte, une fois. + +--Voilà le vrai! cria-t-il. Voilà le cruel, mon ami! Mes deux filles +diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre +père!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur +ardent et tendre, je les élève de loin, je les surveille de mon +vaisseau, je leur écris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs +travaux, je leur envoie des idées et des sentiments, je reçois en +échange leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me +réconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour +elles ont été au temple avec de trop belles robes. Je donne à leur mère +de continuelles instructions pour elles, je prévois d'avance qui les +aimera, qui les demandera, qui les épousera; leurs maris seront mes +fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas être plus +père que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles +ne me voient pas.» + +Il dit ces derniers mots d'une voix émue, au fond de laquelle on sentait +des larmes... Après un moment de silence, il continua: + +«Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait +deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux +n'étaient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez été +indifférent pour votre père et qu'elles le deviennent un jour pour moi. +On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur père? une +lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un +conseil, on aime un être,--et un être qu'on ne voit pas n'est pas, on ne +l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il +n'était déjà,--et on ne le pleure pas.» + +Il étouffait et il s'arrêta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce +sentiment de douleur devant un étranger, il s'éloigna, il se promena +quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord +très touché de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir +pas assez senti ce que vaut un père, et je dus à cette soirée la +première émotion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait éprouvée. À +ces regrets profonds, à cette tristesse insurmontable au milieu du plus +brillant éclat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne +connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur +de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans +notre éducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable +d'action étourdissante; je vis, comme par une révélation soudaine du +coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais été +arraché violemment, une vie véritable d'amour paternel, en échange de +laquelle on nous faisait une vie fausse, toute composée de haines et de +toutes sortes de vanités puériles; je compris qu'il n'y avait qu'une +chose plus belle que la famille et à laquelle on pût saintement +l'immoler: c'était l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux +brave, s'éloignant de moi, pleurait parce qu'il était bon, je mis ma +tête dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais été jusque-là +si mauvais. + +Après quelques minutes, l'Amiral revint à moi. + +--«J'ai à vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne +tarderons pas à nous rapprocher de la France. Je suis une éternelle +sentinelle placée devant vos ports. Je n'ai qu'un mot à ajouter, et j'ai +voulu que ce fût seul à seul: souvenez-vous que vous êtes ici sur votre +parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le +temps passera, plus l'épreuve sera forte. Vous êtes bien jeune encore; +si la tentation devient trop grande pour que votre courage y résiste, +venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez +pas de moi, je vous sauverai d'une action déshonorante que, par malheur +pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est +permis de rompre une chaîne de galérien, si l'on peut, mais non une +parole d'honneur.» Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant +la main. + +Je ne sais si vous avez remarqué, en vivant, monsieur, que les +révolutions qui s'accomplissent dans notre âme dépendent souvent d'une +journée, d'une heure, d'une conversation mémorable et imprévue qui nous +ébranle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent +lentement, dont le reste de nos actions est seulement la conséquence et +le naturel développement. Telles furent pour moi la matinée de +Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me +laissa en proie à un combat nouveau. Ce qui n'était en moi qu'un ennui +profond de la captivité et une immense et juvénile impatience d'agir, +devint un besoin effréné de la Patrie; à voir quelle douleur minait à la +longue un homme toujours séparé de la terre maternelle, je me sentis une +grande hâte de connaître et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens +passionnés qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille +et me mis à rêver à des parents que j'avais à peine connus et que je me +reprochais de n'avoir pas assez chéris, tandis qu'habitués à me compter +pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur égoïsme, parfaitement +indifférents à mon existence abandonnée et manquée. Ainsi le bien même +tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait +cru devoir me donner, il me l'avait apporté tout entouré d'une émotion +qui lui était propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix troublée +m'avait plus touché que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il +croyait resserrer ma chaîne, il avait excité plus vivement en moi le +désir effréné de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous +les conseils écrits ou parlés. L'expérience seule et le raisonnement qui +sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui +vous en mêlez, l'inutilité des belles-lettres. À quoi servez-vous? qui +convertissez-vous? et de qui êtes-vous jamais compris, s'il vous plaît? +Vous faites presque toujours réussir la cause contraire à celle que vous +plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau poème +épique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le +contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle écrase pourtant +de sa splendeur virginale, que le viol même n'a pas ternie; pour +Lovelace, qui se traîne en vain à genoux pour implorer la grâce de sa +victime sainte, et ne peut fléchir cette âme que la chute de son corps +n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez +à rien qu'à remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez, +viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai +que cela vous est égal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris +vraiment en amitié, et ma conduite ne lui était pas indifférente. Aussi +trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir à me voir livré à des études +sérieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il +trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravité anglaise, +et il prit l'habitude de s'ouvrir à moi dans mainte occasion et de me +confier des affaires qui n'étaient pas sans importance. Au bout de +quelque temps on me considéra comme son secrétaire et son parent, et je +parlais assez bien l'anglais pour ne plus paraître trop étranger. + +Cependant c'était une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien +longues les journées mélancoliques de la mer. Nous ne cessâmes, durant +des années entières, de rôder autour de la France, et sans cesse je +voyais se dessiner à l'horizon les côtes de cette terre que Grotius a +nommée--le plus beau royaume après celui du ciel;--puis nous retournions +à la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers, +que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait près +de nous ou loin de nous, c'est qu'il était anglais; aucun autre n'avait +permission de se livrer au vent, et l'Océan n'entendait plus une parole +qui ne fût anglaise. Les Anglais même en étaient attristés et se +plaignaient qu'à présent l'Océan fût devenu un désert où ils se +rencontraient éternellement, et l'Europe une forteresse qui leur était +fermée.--Quelquefois ma prison de bois s'avançait si près de la terre, +que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur +le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intérieure +me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale +pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage; mais quand je +revenais auprès de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes +faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une +tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui, +depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait +jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable. +Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier +impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec +moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant +de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même +point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages; +exerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eux et pour eux; cet +homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair +d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis, +redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses +filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais +l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur +plairait (_as often as they please_); il écrivait: «Nous avons combattu +le jour de la naissance de ma petite Sarah,» après la bataille de +Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait +tracé le plan avec son ami Nelson à qui il succéda.--Quelquefois il +sentait sa santé s'affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre; mais +l'inexorable lui répondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignité +ou une médaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en était +surchargée. Il écrivait encore: «Depuis que j'ai quitté mon pays, je +n'ai pas passé _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand +je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce +que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant +supérieur en habileté.» L'Angleterre répondait: _Vous resterez en mer, +toujours en mer_. Et il y resta jusqu'à sa mort. + +Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me +touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour +seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en +grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni +comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me +plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner +qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait +aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de +retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des +grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.--La vue de ce +vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la +Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à +cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons +désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi +comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et +peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel +que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne +posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment +du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe +peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je +lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la +première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au +rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une +foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.--Ne parlez +pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes +dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle +n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce +que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux, +mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en +le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant +tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur +ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les +mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de +tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois +du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de +l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais +jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je +poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être +près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là. + +Un jour, le vaisseau _l'Océan_, qui nous portait, vint relâcher à +Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul +par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait +prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec +quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y +étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous +nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable. +Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je +le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un +quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il +me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses +camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se +le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en +faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé; +mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans +déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le +même cas. Cela lui parut trop subtil. + +--«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je +t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je +partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être. +Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que +tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi +sont déjà colonels.» + +Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison +d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me +citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants +vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le +surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y +prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord +d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à +Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant +fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience, +terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur +tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête +homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la +certitude qu'un Anglais n'était pas un homme. + +Je revins assez pensif à bord de _l'Océan_, et lorsque j'eus dormi, et +que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes +compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la +liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon +enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de +fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser +le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et +d'intelligence étroite.--Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de +la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel, +qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des +événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie, +comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre. +J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les +officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne +pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood +surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations +continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si +précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des +prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la +fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans +les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur +dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la +préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la +France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que +je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et +je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral, +espérant lui entendre proférer des accusations injustes. + +J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot +inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la +déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au +contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer +aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me +consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que +jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table. + +L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur. +Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'évasion arriva.--Ma tête +bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs +et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat +violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur +elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et +l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais +fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et +j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du +rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela +était impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose +d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt +qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y +goûter sans être prêt à en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire +et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que +je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de +la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me +retourner pour la regarder.--Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la +nuit, _l'Océan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec +emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont, +je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile +qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de +la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux, +et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à +fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Océan_, me voyant +dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit +porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une +sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je +respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le +lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus +de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation +malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation, +lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul. + +--«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de +coutume; vous partez pour la France demain matin. + +--Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord? + +--Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu +envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans +_le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous +auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, +sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant +plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une +occasion qui vous déshonorait.--C'eût été échouer au port, car depuis +quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de +conclure.--J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos +camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte +qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour +cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des +vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en +Honneur.» + +J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon +embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles +j'essayais de balbutier que je le regrettais: + +«Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French +compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous +avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle +prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis +accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien +longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la +quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore +refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai +mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait +pas mal de prendre ses précautions.--Je vais rester en sentinelle dans +la Méditerranée; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a +là un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous +recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme. +L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur +et occuper toute une intelligence. + +--Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément +savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.» + +Nous nous dîmes encore une fois adieu, et, le coeur serré, je quittai ce +digne homme, dont j'appris la mort peu de temps après.--Il mourut en +pleine mer, comme il avait vécu durant quarante-neuf ans, sans se +plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et +sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent éternellement +les côtes d'Angleterre dans les flots et les brouillards. + +J'avais appris, à son école, tout ce que les exils de la guerre peuvent +faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans +une grande âme; bien pénétré de cet exemple et devenu plus grave par mes +souffrances et le spectacle des siennes, je vins à Paris me présenter, +avec l'expérience de ma prison, au maître tout-puissant que j'avais +quitté. + + + + +CHAPITRE VII + +_RÉCEPTION_ + + +Ici le capitaine Renaud s'étant interrompu, je regardai l'heure à ma +montre. Il était deux heures après minuit. Il se leva, et nous marchâmes +au milieu des grenadiers. Un silence profond régnait partout. Beaucoup +s'étaient assis sur leurs sacs, et s'y étaient endormis. Nous nous +plaçâmes à quelques pas de là, sur le parapet, et il continua son récit +après avoir rallumé son cigare à la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas +une maison qui donnât signe de vie. + + * * * * * + +--Dès que je fus arrivé à Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus +occasion au spectacle de la cour, où me conduisit un de mes anciens +camarades, devenu colonel. C'était là-bas, aux Tuileries. Nous nous +plaçâmes dans une petite loge, en face de la loge impériale, et nous +attendîmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun +d'eux, assis dans une loge, aux premières, avait autour de lui sa cour, +et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses généraux +familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les +princes de la confédération du Rhin, étaient placés au même rang. Près +d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses +cheveux noirs, bouclés comme une crinière, et jetant des regards de +lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul, à l'écart, l'ambassadeur de +Russie, le prince Kourakim, chargé d'épaulettes de diamants. Au +parterre, la foule des généraux, des ducs, des princes, des colonels et +des sénateurs. Partout en haut, les bras nus et les épaules découvertes +des femmes de la cour. + +La loge que surmontait l'aigle était vide encore; nous la regardions +sans cesse. Après peu de temps, les Rois se levèrent et se tinrent +debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite +sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle +entière était debout et attendait un regard, secoua la tête deux fois, +brusquement et de mauvaise grâce, se retourna vite, et laissa les Reines +et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habillés de rouge, étaient +debout, derrière lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps à +autre, étendant la main pour recevoir une boîte d'or que l'un d'eux lui +donnait et reprenait. Crescentini chantait _les Horaces_, avec une voix +de séraphin qui sortait d'un visage étique et ridé. L'orchestre était +doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-être, comme les +Lacédémoniens, être apaisé plutôt qu'excité par la musique. Il lorgna +devant lui, et très souvent de mon côté. Je reconnus ses grands yeux +d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti +ses traits sévères. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour +mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se +retourna brusquement, ne regarda que la scène, et sortit bientôt. +J'étais déjà sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses +jambes grasses, serrées dans des bas de soie blancs, sa taille gonflée +sous son habit vert, me le rendaient presque méconnaissable. Il s'arrêta +court devant moi, et, parlant au colonel qui me présentait, au lieu de +m'adresser directement la parole: + +«Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?--encore lieutenant? + +--Il était prisonnier depuis 1804. + +--Pourquoi ne s'est-il pas échappé? + +--J'étais sur parole, dis-je à demi-voix. + +--Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer.» Il me tourna +le dos. Nous restâmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut +défilé: + +«Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbécile, tu as +perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gré.» + + + + +CHAPITRE VIII + +_LE CORPS DE GARDE RUSSE_ + + +«Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils +récits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis +plusieurs années. Il n'y reste plus que l'écrivain solitaire et +indépendant qui regarde ce que va devenir sa liberté et ne veut pas la +défendre contre ses anciens amis.» + +Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au +souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un +air content. + +--C'était tout simple, reprit-il. Ce colonel était le plus brave homme +du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot célèbre, des +_fanfarons de crimes_ et de dureté. Il voulait me maltraiter parce que +l'Empereur en avait donné l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde. + +Mais quel bonheur ce fut pour moi!--Dès ce jour, je commençai à +m'estimer intérieurement, à avoir confiance en moi, à sentir mon +caractère s'épurer, se former, se compléter, s'affermir. Dès ce jour, je +vis clairement que les événements ne sont rien, que l'homme intérieur +est tout, je me plaçai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma +conscience, je résolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considérer +les jugements publics, les récompenses éclatantes, les fortunes rapides, +les réputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu +de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupât. + +J'allai vite à la guerre me plonger dans les rangs inconnus, +l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, où les paysans de +l'armée se faisaient faucher par mille à la fois, aussi pareils, aussi +égaux que les blés d'une grasse prairie de la Beauce.--Je me cachai là +comme un chartreux dans son cloître; et du fond de cette foule armée, +marchant à pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain, +je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut +debout.--Ah! si vous saviez comme je me sentis à l'aise dans ces +fatigues inouïes! Comme j'aimais cette obscurité et quelles joies +sauvages me donnèrent les grandes batailles! La beauté de la guerre est +au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et +du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien +tenir de Napoléon; et quand il passait devant mon régiment, je me +cachais, de crainte d'une faveur. L'expérience m'avait fait mesurer les +dignités et le Pouvoir à leur juste valeur; je n'aspirais plus à rien +qu'à prendre de chaque conquête de nos armes la part d'orgueil qui +devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais être citoyen, +où il était encore permis de l'être, et à ma manière. Tantôt mes +services étaient inaperçus, tantôt élevés au-dessus de leur mérite, et +moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir, +redoutant surtout que mon nom fût trop prononcé. La foule était si +grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurité me +fut aisée, et je n'étais encore que lieutenant de la Garde Impériale en +1814, quand je reçus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce +soir, me fait souffrir plus qu'à l'ordinaire. + +Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et, +comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec +assez d'instance pour qu'il cédât. + +Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc. + +--Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais raconté tout cela, et +ce soir j'en ai envie. + +--Bah! n'importe! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce +sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien +de mieux à faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me +croirez bien faible ou bien fou; mais c'est égal. Jusqu'à l'événement, +assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule +le récit malgré moi, mon amour de la gloire des armes était devenu sage, +grave, dévoué et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et +unique du devoir; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent +assombrir encore ma vie. + +C'était en 1814; c'était le commencement de l'année et la fin de cette +sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et +où la France regardait le combat avec découragement. Soissons venait de +se rendre au Prussien Bulow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient +fait leur jonction. Macdonald avait quitté Troyes et abandonné le bassin +de l'Yonne pour établir sa ligne de défense de Nogent à Montereau, avec +trente mille hommes. + +Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps +était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un +officier supérieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient +surpris et tué dans la nuit précédente, et ils avaient délivré leurs +camarades. Notre colonel, qui était ce qu'on nomme un _dur à cuire_, +voulut prendre sa revanche. Nous étions près d'Épernay et nous tournions +les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, après avoir occupé +le jour entier à nous refaire, nous passions près d'un joli château +blanc à tourelles, nommé Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il +m'emmena à part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa +vieille voix enrouée: + +«Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline coupée à pic; là +où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet +d'évêque? + +--Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange. + +--Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est +là le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus +l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims, +et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à +Woronzoff. À onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos +lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette +grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlèverez ça à la +baïonnette.» + +Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu à peu, +comme je fais là, il me dit, en prononçant un mot à chaque grain semé au +vent: + +«Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma +colonne.--Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les +six pièces qu'ils ont placées là... Vous les tournerez du côté de +Reims... À onze heures... onze heures et demie, la position sera à nous. +Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu... de la +petite affaire de Craonne, qui n'était pas, comme on dit, piquée des +vers. + +--Ça suffit,» lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en +second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez, +était de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je +fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui +étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes +sergents, en attendant l'heure. À dix heures et demie, je leur fis +mettre leur capote sur l'habit et le fusil caché sous la capote; car, +quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baïonnette se +voit toujours, et quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y +fiais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui +conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus +déterminés gaillards que j'aie jamais commandés.--Il y en a encore là, +dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien.--Ils +avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les +factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit, +comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui +était devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme +au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balançait comme +un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le +prit dans ses bras en le serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant +bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je +ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais +jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte +d'attaquer des gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux, +éclairés par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais +tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse +qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une +fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier, +brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis un geste +qu'ils comprirent; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les +hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde +et horrible! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou +étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient +éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait +sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un +coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais +traversé d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la +tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri +affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup +d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je +tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et +j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait: +Papa... + +Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement +frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans +les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on +traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur +sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête +s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde fois. +Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient +encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus +entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et +caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue +ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tête entre le menton et +l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait se blottir sous ma +poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et +le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il +paraissait me dire: Dormons en paix. + +--Était-ce là un ennemi? m'écriai-je.--Et ce que Dieu a mis de paternel +dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi; je le +serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la +garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tué cet ange +endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le couvrit +de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins +qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de +côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par +les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce +moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et +les armes. + +--«Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous +êtes blessé? + +--Regardez cela, dis-je; quelle différence y a-t-il entre moi et un +assassin? + +--Eh! sacredié, mon cher, que voulez-vous? c'est le métier. + +--C'est juste,» répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon +commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je +l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper +une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je +la pris; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir +plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine +mon sabre d'égorgeur. + +Je sortis à la hâte de cet antre qui puait le sang, et quand je me +trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et +mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs; chacun essuyait +froidement sa baïonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre à feu +dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant +les rangs, tenant sa liste à la main, et, lisant à la lueur d'un bout de +chandelle planté dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il +faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le +chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars +tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empêcher de +pousser un profond soupir: + +«Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien. + +--Et moi aussi,» dit une voix grave que je connaissais. + +Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napoléon +empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout +devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son +chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours +venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats. + +Il me considérait attentivement. + +--«Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?» + +À ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait là qu'une phrase banale, +je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'années, et que +fatigues, moustaches et blessures me déguisaient assez. + +--«Je vous ai vu partout, sans être vu, répondis-je. + +--Veux-tu de l'avancement?» + +Je dis: «Il est bien tard.» + +Il croisa les bras un moment sans répondre, puis: + +«Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le +service.» + +Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu à quelques pas. En +ce moment, notre tête de colonne avait attaqué et l'on nous lançait des +obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes +se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte. +Bonaparte s'avança seul sur l'obus qui brûlait et fumait devant son +cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans +mouvement; l'obus éclata et n'atteignit personne. Les grenadiers +sentirent la leçon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus +quelque chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il +avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et +lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec +effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait +à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi +une réconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des +hommes de notre siècle.--On battit la charge, et, le lendemain au jour, +Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours après, Paris l'était par +d'autres. + + * * * * * + +Le capitaine Renaud se tut longtemps après ce récit, et demeura la tête +baissée sans que je voulusse interrompre sa rêverie. Je considérais ce +brave homme avec vénération, et j'avais suivi attentivement, tandis +qu'il avait parlé, les transformations lentes de cette âme bonne et +simple, toujours repoussée dans ses donations expansives d'elle-même, +toujours écrasée par un ascendant invincible, mais parvenue à trouver le +repos dans le plus humble et le plus austère Devoir.--Sa vie inconnue me +paraissait un spectacle intérieur aussi beau que la vie éclatante de +quelque homme d'action que ce fût.--Chaque vague de la mer ajoute un +voile blanchâtre aux beautés d'une perle, chaque flot travaille +lentement à la rendre plus parfaite, chaque flocon d'écume qui se +balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi +transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part +de son coeur; c'était tout à fait ainsi que s'était formé ce caractère +dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et +perpétuelles épreuves. Je savais que jusqu'à la mort de l'Empereur il +avait regardé comme un devoir de ne point servir, respectant, malgré +toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et, +depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse à un maître qui ne le +connaissait plus, il était revenu commander, dans la Garde Royale, les +restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-même, +on n'avait point pensé à lui et il n'avait point eu d'avancement.--Il +s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu'à moins d'être général +à vingt-cinq ans, âge où l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il +valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en +père de famille, en prieur du couvent. + +--«Tenez, me dit-il après ce moment de repos, regardez notre vieux +grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tête chauve et +ses coups de sabre sur la joue, lui que les maréchaux de France +s'arrêtent à admirer quand il leur présente les armes à la porte du roi; +voyez Beccaria avec son profil de vétéran romain, Fréchou, avec sa +moustache blanche; voyez tout ce premier rang décoré, dont les bras +portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la +vieille armée qui ne voulurent jamais être autre chose que grenadiers, +si je leur avais manqué ce matin, moi qui les commandais encore il y a +quinze jours?--Si j'avais pris depuis plusieurs années des habitudes de +foyer et de repos, ou un autre état, c'eût été différent; mais ici, je +n'ai en vérité que le mérite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout +est calme ce soir à Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant +ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans +doute, à casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier. +Moi, dans quelques jours, je serai probablement retiré dans un petit +coin de terre que j'ai quelque part en France, où il y a une petite +tourelle, dans laquelle j'achèverai d'étudier Polybe, Turenne, Folard et +Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont été tués à la +Grande-Armée, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause +plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arrivé à haïr +la guerre, tout en la faisant avec énergie.» + +Là-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant +encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'était pas rouillé et +si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit: + +«Tenez, comme il n'est pas entièrement impossible que l'on fasse encore +feu sur nous de quelque fenêtre, gardez-moi, je vous prie, ce +portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intéressent, moi seul, et +que vous brûleriez si nous ne nous retrouvions plus. + +«Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons +priés de se retirer chez eux.--Nous ne faisons point la guerre civile, +nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est +d'éteindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde +pas.» + +Et il me quitta en souriant. + + + + +CHAPITRE IX + +_UNE BILLE_ + + +Quinze jours après cette conversation que la révolution même ne m'avait +point fait oublier, je réfléchissais seul à l'héroïsme modeste et au +désintéressement, si rares tous les deux! Je tâchais d'oublier le sang +pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amérique +comment, en 1783, l'Armée anglo-américaine toute victorieuse, ayant posé +les armes et délivré la Patrie, fut prête à se révolter contre le +congrès qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprêtait à la +licencier. Washington, généralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot à +dire ou un signe de tête à faire pour être Dictateur; il fit ce que lui +seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'armée et donna sa +démission.--J'avais posé le livre et je comparais cette grandeur sereine +à nos ambitions inquiètes. J'étais triste et me rappelais toutes les +âmes guerrières et pures, sans faux éclat, sans charlatanisme, qui n'ont +aimé le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gardé +sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le +convertir en or; je songeais à tous les hommes qui ont fait la guerre +avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood, +si résigné, et enfin à l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer +un homme de haute taille, vêtu d'une longue capote bleue en assez +mauvais état. À ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage +cuivré, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai +s'il était vivant encore, et l'émotion de ce brave homme me fit voir +qu'il était arrivé malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il +se fut remis, après quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui +lui était arrivé. + +Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud +n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues, à la +tête de ses grenadiers; il se plaçait devant la première section de sa +colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grêle de pierres et de +coups de fusil qui partaient des cafés, des balcons et des fenêtres. +Quand il s'arrêtait, c'était pour faire serrer les rangs ouverts par +ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient +à leurs distances et à leurs chefs de file. Il n'avait pas tiré son épée +et marchait la canne à la main. Les ordres lui étaient d'abord parvenus +exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tués en route, soit +que l'état-major ne les eût pas envoyés, il fut laissé, dans la nuit du +28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se +retirer sur Saint-Cloud en détruisant les barricades sur son chemin. Ce +qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arrivé au pont d'Iéna, il +s'arrêta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de +monde qu'à toutes celles de la Garde qui avaient été détachées, et ses +hommes étaient aussi moins fatigués. Il avait eu l'art de les faire +reposer à propos et à l'ombre, dans ces brûlantes journées, et de leur +trouver, dans les casernes abandonnées, la nourriture que refusaient les +maisons ennemies; la contenance de sa colonne était telle, qu'il avait +trouvé déserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire +démolir. + +Il était donc debout, à la tête du pont d'Iéna, couvert de poussière, et +secouant ses pieds; il regardait, vers la barrière, si rien ne gênait la +sortie de son détachement, et désignait les éclaireurs pour envoyer en +avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maçons qui +paraissaient dormir, couchés sur le ventre, et un petit garçon d'environ +quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec +deux morceaux de faïence cassée. Il les raclait de temps en temps sur le +parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu'à la borne où se tenait +Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa +canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux +étonnés, et tirant de sa veste un pistolet d'arçon, il le prit des deux +mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci détourna le +coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le +haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda +avec pitié ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garçon qui tenait +toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effrayé de ce qu'il +avait fait. Les grenadiers étaient en ce moment appuyés tristement sur +leurs fusils; ils ne daignèrent pas faire un geste contre ce petit +drôle. Les uns soulevèrent leur capitaine, les autres se contentèrent de +tenir cet enfant par le bras et de l'amener à celui qu'il avait blessé. +Il se mit à fondre en larmes; et quand il vit le sang couler à flots de +la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effrayé de cette +boucherie, il s'évanouit. On emporta en même temps l'homme et l'enfant +dans une petite maison proche de Passy, où tous deux étaient encore. La +colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour +Saint-Cloud, et quatre grenadiers, après avoir quitté leurs uniformes, +étaient restés dans cette maison hospitalière à soigner leur vieux +commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme +ouvrier armurier à Paris, d'autres comme maîtres d'armes, et, apportant +leur journée au capitaine, ils l'avaient empêché de manquer de soins +jusqu'à ce jour. On l'avait amputé; mais la fièvre était ardente et +mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait +chercher. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je partis sur-le-champ +avec le digne soldat qui m'avait raconté ces détails les yeux humides et +la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation, +répétant seulement: C'est un grand malheur pour nous. + +Le blessé avait été porté chez une petite marchande qui était veuve et +qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue écartée du +village, avec des enfants en bas âge. Elle n'avait pas eu la crainte, un +seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'idée de +l'inquiéter à ce sujet. Les voisins, au contraire, s'étaient empressés +de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de +santé qu'on avait appelés ne l'ayant pas jugé transportable, après +l'opération, elle l'avait gardé, et souvent elle avait passé la nuit +près de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un +air de reconnaissance et de timidité qui me firent peine. Je sentis +combien d'embarras à la fois elle avait cachés par bonté naturelle et +par bienfaisance. Elle était fort pâle, et ses yeux étaient rougis et +fatigués. Elle allait et venait vers une arrière-boutique très étroite +que j'apercevais de la porte, et je vis, à sa précipitation, qu'elle +arrangeait la petite chambre du blessé et mettait une sorte de +coquetterie à ce qu'un étranger la trouvât convenable.--Aussi j'eus soin +de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut +besoin. + +--«Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez!» me dit-elle en ouvrant +la porte. + +Le capitaine Renaud était assis sur un petit lit à rideaux de serge, +placé dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient +son corps. Il était d'une maigreur de squelette, et les pommettes des +joues d'un rouge ardent; la blessure de son front était noire. Je vis +qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la +main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait à sa droite un jeune +garçon qui tenait un verre d'eau gommée et le remuait avec la cuillère. +Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le +bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie: + +«Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur.» + +Je haussai les épaules, et le pauvre enfant baissa les yeux en +rougissant.--Je vis une grosse larme rouler sur sa joue. + +--«Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux. +Ce n'est pas sa faute. Pauvre garçon! il avait rencontré deux hommes qui +lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient payé, et l'avaient +envoyé me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait +jeté une bille au coin de la borne.--N'est-ce pas, Jean?» + +Et Jean se mit à trembler et prit une expression de douleur si poignante +qu'elle me toucha. Je le regardai de plus près: c'était un fort bel +enfant. + +--«C'était bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez, +monsieur.» Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme +les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait chargé le +pistolet de calibre qui était là. + +--«Il n'en faut pas plus que ça pour retrancher une jambe d'un +capitaine, me dit Renaud. + +--Vous ne devez pas le faire parler beaucoup,» me dit timidement la +marchande. + +Renaud ne l'écoutait pas: + +«Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une +jambe de bois.» + +Je lui serrais la main sans répondre; humilié de voir que, pour tuer un +homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée +par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu, +passée à la baïonnette et à la lance, il n'avait fallu que le soubresaut +d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme: _Gamins_. + +Renaud répondit à ma pensée. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me +serrant la main: + +«Nous étions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne +le fus à Reims, moi. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut-être +aussi un assassin?--Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui +poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et, +étant en guerre, ils ne l'étaient peut-être pas. Les catholiques et les +huguenots s'assassinaient-ils ou non?--De combien d'assassinats se +compose une grande bataille?--Voilà un des points où notre raison se +perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je +vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit +et écrit déjà très bien. C'est un enfant trouvé.--Il était apprenti +menuisier.--Il n'a pas quitté ma chambre depuis quinze jours, et il +m'aime beaucoup, ce pauvre garçon. Il annonce des dispositions pour le +calcul; on peut en faire quelque chose.» + +Comme il parlait plus péniblement et s'approchait de mon oreille, je me +penchai, et il me donna un petit papier plié qu'il me pria de parcourir. +J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de +métairie misérable qu'il possédait, à la pauvre marchande qui l'avait +recueilli, et, après elle, à Jean, qu'elle devait faire élever, sous +condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son +remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile à ses quatre +vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province. +Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prêt à +s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de +prendre et de garder sa canne de jonc.--Ensuite il s'assoupit encore. +Son vieux soldat secoua la tête et lui prit une main. Je pris l'autre, +que je sentis glacée. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha +et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le réchauffer. +Alors le capitaine Renaud commença à tâter ses draps avec les mains, +disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix +était caverneuse. Il porta péniblement une main à son front, regarda +Jean attentivement, et dit encore: + +«C'est singulier!--Cet enfant-là ressemble à l'enfant russe!» Ensuite il +ferma les yeux, et, me serrant la main avec une présence d'esprit +renaissante: + +«Voyez-vous! me dit-il, voilà le cerveau qui se prend, c'est la fin.» + +Son regard était différent et plus calme. Nous comprîmes cette lutte +d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'égarait, et ce +spectacle, sur un grabat misérable, était pour moi plein d'une majesté +solennelle. Il rougit de nouveau et dit très haut: + +«Ils avaient quatorze ans...--tous deux...--Qui sait si ce n'est pas +cette jeune âme revenue dans cet autre corps pour se venger?...» + +Ensuite il tressaillit, il pâlit, et me regarda tranquillement et avec +attendrissement: + +«Dites-moi!... ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de +parler... on s'affaiblit... Je ne voudrais plus parler... J'ai soif.» + +On lui donna quelques cuillerées, et il dit: + +«J'ai fait mon devoir. Cette idée-là fait du bien.» + +Et il ajouta: + +«Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien +à dire; mais vous verrez...» + +Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Après ce temps, +une femme vint à la porte timidement, et fit signe que le chirurgien +était là; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme +j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'étant arrêté auprès d'un +puits pour l'interroger, nous entendîmes un grand cri. Nous courûmes et +nous vîmes un drap sur la tête de cet honnête homme, qui n'était plus... + + + + +CHAPITRE X + +_CONCLUSION_ + + +L'époque qui m'a laissé ces souvenirs épars est close aujourd'hui. Son +cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les +trois jours de Paris, en 1830. C'était le temps où, comme je l'ai dit, +l'armée de l'Empire venait expirer dans le sein de l'armée naissante +alors, et mûrie aujourd'hui. Après avoir, sous plusieurs formes, +expliqué la nature et plaint la condition du Poète dans notre société, +j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne. + +Je voudrais que ce livre fût pour lui ce qu'était pour un soldat romain +un autel à la Petite Fortune. + +Je me suis plu à ces récits, parce que je mets au-dessus de tous les +dévouements celui qui ne cherche pas à être regardé. Les plus illustres +sacrifices ont quelque chose en eux qui prétend à l'illustration et que +l'on ne peut s'empêcher d'y voir malgré soi-même. On voudrait en vain +les dépouiller de ce caractère qui vit en eux et fait comme leur force +et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il +y avait peut-être quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait +les Martyrs; le rôle était si grand dans cette scène, qu'il pouvait +doubler l'énergie de la sainte victime. Deux idées soutenaient ses bras +de chaque côté, la canonisation de la terre et la béatification du ciel. +Que ces immolations antiques à une conviction sainte soient adorées pour +toujours; mais ne méritent-ils pas d'être aimés, quand nous les +devinons, ces dévouements ignorés qui ne cherchent même pas à se faire +voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux, +sombres, abandonnés, sans espoir de nulle couronne humaine ou +divine;--ces muettes résignations dont les exemples, plus multipliés +qu'on ne le croit, ont en eux un mérite si puissant, que je ne sais +nulle vertu qui leur soit comparable? + +Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de +l'Armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans +l'_abnégation_ et la _résignation_. Jamais elle ne peut être comparable +en éclat à la Grandeur de l'action où se développent largement +d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à laquelle +puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque inutilement +aujourd'hui. Les Grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être +éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à +mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de la guerre, et, dans +les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les Armées permanentes +embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son Armée +tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et +l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre +lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin +d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand +corps, ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse. De temps à +autre, des bruits de grandes guerres s'élèvent et grondent comme un +tonnerre éloigné; mais ces nuages impuissants s'évanouissent, ces +trombes se perdent en grains de sable, en traités, en protocoles, que +sais-je!--La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les +négociations la remplacent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses +inventions. + +Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet +féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble +infaillible, le Soldat, l'homme des Armées, a besoin d'être consolé de +la rigueur de sa condition. Il sent que la Patrie, qui l'aimait à cause +des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour son +oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles on +l'emploie à frapper sa mère.--Ce Gladiateur, qui n'a plus même les +applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui-même, +et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que, +je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il aille, en +combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra +pas demain à son chapeau. + +Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du Devoir et de la parole +jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses +repentirs pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter +dans nos jours de froideur et de découragement? + +Que nous reste-t-il de sacré? + +Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent +rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du _bien-être_ et du +luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que +l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à sauver les âmes et +qui plongent avec courage se sentent prêts à être engloutis. Les chefs +des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot +d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et +comment suivent-ils sa loi dans leur vie?--Les artistes le mettent en +lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes +comme dans une source épique de poésie; mais combien y en a-t-il qui se +mettent à genoux dans l'église qu'ils décorent?--Beaucoup de philosophes +embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle +d'un client pauvre et délaissé; leurs écrits et leurs paroles aiment à +s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à +s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire +serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments; +mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude.--Les +hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. +Notre Siècle sait qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut +pas. Il se considère d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti +combien est malheureux un siècle qui se voit. + +À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans un +état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont +demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours. +Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère de +mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement des +sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en +France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution gouverne des +sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement +calculés, les combats s'exécutent avec une violence savante.--La moindre +pensée produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente. +Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque +fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de défier la +mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire +d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux. + +Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru +solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment, +je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps détourné +de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais tourmenté du souvenir de +cette première vue, je suis revenu malgré moi à ce point visible, mais +incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et +au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je l'ai trouvé assez fort pour +servir d'appui dans la tourmente, et j'ai été rassuré. + +Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée +confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des +lieux, et même des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct +d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que dans les temps modernes un +nom digne de lui, mais qui déjà produisait de sublimes grandeurs dans +l'antiquité, et la fécondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur +source et leurs premiers détours, n'ont pas encore d'appellation. Cette +foi, qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans les +armées, est celle de l'HONNEUR. + +Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce +n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un +dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute de +tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue. + +Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui +se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même avec eux +au point de s'accroître de leur énergie.--Tandis que toutes les vertus +semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, +celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter jusqu'au +ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la +terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie. + +Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est +toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans +images, sans dogme et sans cérémonies, dont les lois ne sont écrites +nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le +sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de +l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose, hors +pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.--Ceci +n'est point théorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur, sent +remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même, et cette +secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son énergie +primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et contre +lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans +sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là lui +viennent des consolations intérieures d'autant plus belles qu'il en +ignore la source et la raison véritables; de là aussi des révélations +soudaines du Vrai, du Beau, du Juste: de là une lumière qui va devant +lui. + +L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.--C'est le +respect de soi-même et de la beauté de sa vie portée jusqu'à la plus +pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente. Je ne vois, il est +vrai, nulle unité dans son principe; et toutes les fois que l'on a +entrepris de le définir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois +pas qu'on ait été plus précis dans la définition de Dieu. Cela +prouverait-il contre une existence que l'on sent universellement? + +C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur d'être si puissant +et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantôt il porte l'homme +à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir avec un éclat et +une grandeur qui le réparent et en effacent la souillure. D'autres fois +il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En d'autres temps il +invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persévérantes, +des sacrifices inouïs, lentement accomplis, et plus beaux par leur +patience et leur obscurité que les élans d'un enthousiasme subit ou +d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que +l'évangélique charité ne surpassa jamais; il a des tolérances +merveilleuses, de délicates bontés, des indulgences divines et de +sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beauté +la dignité personnelle de l'homme. + +L'Honneur, c'est la pudeur virile. + +La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose +sacrée que cette chose inexprimable? + +Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle, +décisive et simple cependant: _Donner sa parole d'honneur_. + +Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées +seulement, elle devient la parole par expérience, la parole sacrée entre +toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot qu'ait +dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait plus un +mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme à +l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même, parce +que vous y ajoutez le mot: _Honneur_. + +Dès lors chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur a +la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des passions, +elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la tient +saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacrée. Ce +principe, que l'on peut croire inné, auquel rien n'oblige que +l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine +beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre? + +La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute +politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un +dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec +son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par dessus tous, +et beaucoup doivent baisser les yeux devant lui. + +Puisse, dans ces nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas +tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en +nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! Qu'elle se +l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant, +comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir! C'est là +une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux, je +n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout +humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore +en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est +un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du Dieu +inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs +d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, mes +braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô nouvelle Légion +thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette pierre du Serment, +dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR! + + + _Écrit à Paris, 20 août 1835._ + + + + + TABLE + + + _SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE_ + + LIVRE PREMIER + + Pages. +CHAPITRE I. --Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirs 3 + + -- II. --Sur le caractère général des Armées 16 + + -- III. --De la Servitude du Soldat et de son caractère + individuel 23 + + LAURETTE OU LE CACHET ROUGE + + -- IV. --De la rencontre que je fis un jour sur la + grande route 31 + + -- V. --Histoire du Cachet rouge 40 + + -- VI. --Comment je continuai ma route 70 + + + LIVRE DEUXIÈME + +CHAPITRE I. --Sur la Responsabilité 83 + + LA VEILLÉE DE VINCENNES + + -- II. --Les Scrupules d'honneur d'un Soldat 93 + + -- III. --Sur l'Amour du danger 101 + + -- IV. --Le Concert de famille 107 + + HISTOIRE DE L'ADJUDANT + + -- V. --Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de + pierres 114 + + -- VI. --Un Soupir 119 + + -- VII. --La Dame rose 120 + + -- VIII. --La position du premier rang 127 + + -- IX. --Une Séance 135 + + -- X. --Une belle Soirée 140 + + -- XI. --Fin de l'Histoire de l'Adjudant 151 + + -- XII. --Le Réveil 155 + + -- XIII. --Un Dessin au crayon 162 + + + _SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE._ + + LIVRE TROISIÈME + +CHAPITRE I. 171 + + LA VIE ET LA MORT DU CAPITAINE RENAUD OU LA CANNE DE JONC + + -- II. --Une Nuit mémorable 175 + + -- III. --Malte 186 + + -- IV. --Simple lettre 192 + + -- V. --Le Dialogue inconnu 202 + + -- VI. --Un Homme de mer 223 + + -- VII. --Réception 256 + + -- VIII. --Le corps-de-garde russe 260 + + -- IX. --Une Bille 276 + + -- X. --Conclusion 287 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Servitude et grandeur militaires, by +Alfred de Vigny + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES *** + +***** This file should be named 18211-8.txt or 18211-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/1/18211/ + +Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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