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+Project Gutenberg's Servitude et grandeur militaires, by Alfred de Vigny
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Servitude et grandeur militaires
+
+Author: Alfred de Vigny
+
+Release Date: April 19, 2006 [EBook #18211]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ OEUVRES COMPLÈTES
+
+ DE
+
+ Alfred de Vigny
+
+
+
+
+ SERVITUDE
+
+ ET GRANDEUR MILITAIRES
+
+
+
+ PARIS
+ ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+ 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
+
+ M D CCC LXXXIV
+
+
+
+
+ _LIVRE PREMIER_
+
+
+ SOUVENIRS
+ DE
+ SERVITUDE MILITAIRE
+
+
+ Ave, Cæsar, morituri te salutant.
+
+
+
+
+ Livre Premier
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_POURQUOI J'AI RASSEMBLÉ CES SOUVENIRS_
+
+
+S'il est vrai, selon le poète catholique, qu'il n'y ait pas de plus
+grande peine que de se rappeler un temps heureux, dans la misère, il est
+aussi vrai que l'âme trouve quelque bonheur à se rappeler, dans un
+moment de calme et de liberté, les temps de peine ou d'esclavage. Cette
+mélancolique émotion me fait jeter en arrière un triste regard sur
+quelques années de ma vie, quoique ces années soient bien proches de
+celle-ci, et que cette vie ne soit pas bien longue encore.
+
+Je ne puis m'empêcher de dire combien j'ai vu de souffrances peu connues
+et courageusement portées par une race d'hommes toujours dédaignée ou
+honorée outre mesure, selon que les nations la trouvent utile ou
+nécessaire.
+
+Cependant ce sentiment ne me porte pas seul à cet écrit, et j'espère
+qu'il pourra servir à montrer quelquefois, par des détails de moeurs
+observés de mes yeux, ce qu'il nous reste encore d'arriéré et de barbare
+dans l'organisation toute moderne de nos Armées permanentes, où l'homme
+de guerre est isolé du citoyen, où il est malheureux et féroce, parce
+qu'il sent sa condition mauvaise et absurde. Il est triste que tout se
+modifie au milieu de nous, et que la destinée des Armées soit la seule
+immobile. La loi chrétienne a changé une fois les usages farouches de la
+guerre; mais les conséquences des nouvelles moeurs qu'elle introduisit
+n'ont pas été poussées assez loin sur ce point. Avant elle, le vaincu
+était massacré ou esclave pour la vie, les villes prises, saccagées, les
+habitants chassés et dispersés; aussi chaque État épouvanté se tenait-il
+constamment prêt à des mesures désespérées, et la défense était aussi
+atroce que l'attaque. À présent, les villes conquises n'ont rien à
+craindre que de payer des contributions. Ainsi la guerre s'est
+civilisée, mais non les Armées; car non seulement la routine de nos
+coutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait de mauvais en elles; mais
+l'ambition ou les terreurs des gouvernements ont accru le mal, en les
+séparant chaque jour du pays et en leur faisant une Servitude plus
+oisive et plus grossière que jamais. Je crois peu aux bienfaits des
+subites organisations; mais je conçois ceux des améliorations
+successives. Quand l'attention générale est attirée sur une blessure, la
+guérison tarde peu. Cette guérison, sans doute, est un problème
+difficile à résoudre pour le législateur, mais il n'en était que plus
+nécessaire de le poser. Je le fais ici, et si notre époque n'est pas
+destinée à en avoir la solution, du moins ce voeu aura reçu de moi sa
+forme et les difficultés en seront peut-être diminuées. On ne peut trop
+hâter l'époque où les Armées seront identifiées à la Nation, si elle
+doit acheminer au temps où les Armées et la guerre ne seront plus, et où
+le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes
+sociales; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli.
+
+Je n'ai nul dessein d'intéresser à moi-même, et ces souvenirs seront
+plutôt les Mémoires des autres que les miens; mais j'ai été assez
+vivement et assez longtemps blessé des étrangetés de la vie des Armées
+pour en pouvoir parler. Ce n'est que pour constater ce triste droit que
+je dis quelques mots sur moi.
+
+J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de
+bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue,
+et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le
+fourreau des Bourbons. Aussi, dans ce modeste tableau d'une partie
+obscure de ma vie, je ne veux paraître que ce que je fus, spectateur
+plus qu'acteur, à mon grand regret. Les événements que je cherchais ne
+vinrent pas aussi grands qu'il me les eût fallu. Qu'y faire?--on n'est
+pas toujours maître de jouer le rôle qu'on eût aimé, et l'habit ne nous
+vient pas toujours au temps où nous le porterions le mieux. Au moment où
+j'écris[1], un homme de vingt ans de service n'a pas vu une bataille
+rangée. J'ai peu d'aventures à vous raconter, mais j'en ai entendu
+beaucoup. Je ferai donc parler les autres plus que moi-même, hors quand
+je serai forcé de m'appeler comme témoin. Je m'y suis toujours senti
+quelque répugnance, en étant empêché par une certaine pudeur au moment
+de me mettre en scène. Quand cela m'arrivera, du moins puis-je attester
+qu'en ces endroits je serai vrai. Quand on parle de soi, la meilleure
+muse est la Franchise. Je ne saurais me parer de bonne grâce de la plume
+des paons; toute belle qu'elle est, je crois que chacun doit lui
+préférer la sienne. Je ne me sens pas assez de modestie, je l'avoue,
+pour croire gagner beaucoup en prenant quelque chose de l'allure d'un
+autre, et en posant dans une attitude grandiose, artistement choisie, et
+péniblement conservée aux dépens des bonnes inclinations naturelles et
+d'un penchant inné que nous avons tous vers la vérité. Je ne sais si de
+nos jours il ne s'est pas fait quelque abus de cette littéraire
+singerie; et il me semble que la moue de Bonaparte et celle de Byron ont
+fait grimacer bien des figures innocentes.
+
+ [Note 1: En 1835.]
+
+La vie est trop courte pour que nous en perdions une part précieuse à
+nous contrefaire. Encore si l'on avait affaire à un peuple grossier et
+facile à duper! mais le nôtre a l'oeil si prompt et si fin, qu'il
+reconnaît sur-le-champ à quel modèle vous empruntez ce mot ou ce geste,
+cette parole ou cette démarche favorite, ou seulement telle coiffure ou
+tel habit. Il souffle tout d'abord sur la barbe de votre masque et prend
+en mépris votre vrai visage, dont, sans cela, il eût peut-être pris en
+amitié les traits naturels.
+
+Je ferai donc peu le guerrier, ayant peu vu la guerre; mais j'ai droit
+de parler des mâles coutumes de l'Armée, où les fatigues et les ennuis
+ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience
+à toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement
+solitaire et l'étude. Je pourrai faire voir aussi ce qu'il y a
+d'attachant dans la vie sauvage des armes, toute pénible qu'elle est, y
+étant demeuré si longtemps entre l'écho et le rêve des batailles. C'eût
+été là assurément quatorze ans de perdus, si je n'y eusse exercé une
+observation attentive et persévérante, qui faisait son profit de tout
+pour l'avenir. Je dois même à la vie de l'armée des vues de la nature
+humaine que jamais je n'eusse pu rechercher autrement que sous l'habit
+militaire. Il y a des scènes que l'on ne trouve qu'au milieu de dégoûts
+qui seraient vraiment intolérables, si l'on n'était pas forcé par
+l'honneur de les tolérer.
+
+J'aimai toujours à écouter, et quand j'étais tout enfant, je pris de
+bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il me
+nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je
+trouvai la guerre assise à côté de moi; il me montra la guerre dans ses
+blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la
+guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dans
+un vieux château. Je vis dans la Noblesse une grande famille de soldats
+héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'un
+soldat.
+
+Mon père racontait ses longues guerres avec l'observation profonde d'un
+philosophe et la grâce d'un homme de cour. Par lui, je connais
+intimement Louis XV et le grand Frédéric; je n'affirmerais pas que je
+n'aie pas vécu de leur temps, familier comme je le fus avec eux par tant
+de récits de la guerre de Sept ans.
+
+Mon père avait pour Frédéric II cette admiration éclairée qui voit les
+hautes facultés sans s'en étonner outre mesure. Il me frappa tout
+d'abord l'esprit de cette vue, me disant aussi comment trop
+d'enthousiasme pour cet illustre ennemi avait été un tort des officiers
+de son temps; qu'ils étaient à demi vaincus par là, quand Frédéric
+s'avançait grandi par l'exaltation française; que les divisions
+successives des trois puissances entre elles et des généraux français
+entre eux l'avaient servi dans la fortune éclatante de ses armes; mais
+que sa grandeur avait été surtout de se connaître parfaitement,
+d'apprécier à leur juste valeur les éléments de son élévation, et de
+faire, avec la modestie d'un sage, les honneurs de sa victoire. Il
+paraissait quelquefois penser que l'Europe l'avait ménagé. Mon père
+avait vu de près ce roi philosophe, sur le champ de bataille, où son
+frère, l'aîné de mes sept oncles, avait été emporté d'un boulet de
+canon; il avait été reçu souvent par le Roi sous la tente prussienne,
+avec une grâce et une politesse toutes françaises, et l'avait entendu
+parler de Voltaire et jouer de la flûte après une bataille gagnée. Je
+m'étends ici presque malgré moi, parce que ce fut le premier grand homme
+dont me fut tracé ainsi, en famille, le portrait d'après nature, et
+parce que mon admiration pour lui fut le premier symptôme de mon inutile
+amour des armes, la cause première d'une des plus complètes déceptions
+de ma vie. Ce portrait est brillant encore, dans ma mémoire, des plus
+vives couleurs, et le portrait physique autant que l'autre. Son chapeau
+avancé sur un front poudré, son dos voûté à cheval, ses grands yeux, sa
+bouche moqueuse et sévère, sa canne d'invalide faite en béquille, rien
+ne m'était étranger; et, au sortir de ces récits, je ne vis qu'avec
+humeur Bonaparte prendre chapeau, tabatière et gestes pareils; il me
+parut d'abord plagiaire: et qui sait si, en ce point, ce grand homme ne
+le fut pas quelque peu? qui saura peser ce qu'il entre du comédien dans
+tout homme public toujours en vue? Frédéric II n'était-il pas le premier
+type du grand capitaine tacticien moderne, du roi philosophe et
+organisateur? C'étaient là les premières idées qui s'agitaient dans mon
+esprit, et j'assistais à d'autres temps racontés avec une vérité toute
+remplie de saines leçons. J'entends encore mon père tout irrité des
+divisions du prince de Soubise et de M. de Clermont; j'entends encore
+ses grandes indignations contre les intrigues de l'OEil-de-Boeuf, qui
+faisaient que les généraux français s'abandonnaient tour à tour sur le
+champ de bataille, préférant la défaite de l'armée au triomphe d'un
+rival; je l'entends tout ému de ses antiques amitiés pour M. de Chevert
+et pour M. d'Assas, avec qui il était au camp la nuit de sa mort. Les
+yeux qui les avaient vus mirent leur image dans les miens, et aussi
+celle de bien des personnages célèbres morts longtemps avant ma
+naissance. Les récits de famille ont cela de bon, qu'ils se gravent plus
+fortement dans la mémoire que les narrations écrites; ils sont vivants
+comme le conteur vénéré, et ils allongent notre vie en arrière, comme
+l'imagination qui devine peut l'allonger en avant dans l'avenir.
+
+Je ne sais si un jour j'écrirai pour moi-même tous les détails intimes
+de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des préoccupations de
+mon âme. Quelquefois, l'esprit tourmenté du passé et attendant peu de
+chose de l'avenir, on cède trop aisément à la tentation d'amuser
+quelques désoeuvrés des secrets de sa famille et des mystères de son
+coeur. Je conçois que quelques écrivains se soient plu à faire pénétrer
+tous les regards dans l'intérieur de leur vie et même de leur
+conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumière, tout en
+désordre et comme encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus
+chéries. Il y a des oeuvres telles parmi les plus beaux livres de notre
+langue, et qui nous resteront comme ces beaux portraits de lui-même que
+Raphaël ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont représentés ainsi,
+soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je
+ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions à voix haute, avant
+d'être assez vieux, assez illustre ou assez repentant pour intéresser
+toute une nation à ses péchés. Jusque-là on ne peut guère prétendre qu'à
+lui être utile par ses idées ou par ses actions.
+
+Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était
+debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des
+maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage
+froid et pédantesque. Les logarithmes et les tropes n'étaient à nos yeux
+que des degrés pour monter à l'étoile de la Légion d'honneur, la plus
+belle étoile des cieux pour des enfants.
+
+Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans
+cesse par les canons et les cloches des _Te Deum_! Lorsqu'un de nos
+frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme
+de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous
+les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de
+nous lire les bulletins de la Grande Armée, et nos cris de _Vive
+l'Empereur!_ interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs
+ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes,
+nos récréations à des manoeuvres, et nos examens à des revues.
+
+Il me prit alors plus que jamais un amour vraiment désordonné de la
+gloire des armes; passion d'autant plus malheureuse que c'était le temps
+précisément où, comme je l'ai dit, la France commençait à s'en guérir.
+Mais l'orage grondait encore, et ni mes études sévères, rudes, forcées
+et trop précoces, ni le bruit du grand monde, où, pour me distraire de
+ce penchant, on m'avait jeté tout adolescent, ne me purent ôter cette
+idée fixe.
+
+Bien souvent j'ai souri de pitié sur moi-même en voyant avec quelle
+force une idée s'empare de nous, comme elle nous fait sa dupe, et
+combien il faut de temps pour l'user. La satiété même ne parvint qu'à me
+faire désobéir à celle-ci, non à la détruire en moi, et ce livre aussi
+me prouve que je prends plaisir encore à la caresser et que je ne serais
+pas éloigné d'une rechute. Tant les impressions d'enfance sont
+profondes, et tant s'était bien gravée sur nos coeurs la marque brûlante
+de l'Aigle Romaine!
+
+Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes services n'étaient
+qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans une vie tout active une
+nature toute contemplative. Mais j'avais suivi la pente de cette
+génération de l'Empire, née avec le siècle et de laquelle je suis.
+
+La guerre nous semblait si bien l'état naturel de notre pays, que
+lorsque, échappés des classes, nous nous jetâmes dans l'Armée, selon le
+cours accoutumé de notre torrent, nous ne pûmes croire au calme durable
+de la paix. Il nous parut que nous ne risquions rien en faisant semblant
+de nous reposer, et que l'immobilité n'était pas un mal sérieux en
+France. Cette impression nous dura autant qu'a duré la Restauration.
+Chaque année apportait l'espoir d'une guerre; et nous n'osions quitter
+l'épée, dans la crainte que le jour de la démission ne devînt la veille
+d'une campagne. Nous traînâmes et perdîmes ainsi des années précieuses,
+rêvant le champ de bataille dans le Champ-de-Mars, et épuisant dans des
+exercices de parade et dans des querelles particulières une puissante et
+inutile énergie.
+
+Accablé d'un ennui que je n'attendais pas dans cette vie si vivement
+désirée, ce fut alors pour moi une nécessité que de me dérober, dans les
+nuits, au tumulte fatigant et vain des journées militaires: de ces
+nuits, où j'agrandis en silence ce que j'avais reçu de savoir de nos
+études tumultueuses et publiques, sortirent mes poèmes et mes livres; de
+ces journées il me reste ces souvenirs dont je rassemble ici, autour
+d'une idée, les traits principaux. Car, ne comptant pour la gloire des
+armes ni sur le présent ni sur l'avenir, je la cherchais dans les
+souvenirs de mes compagnons. Le peu qui m'est advenu ne servira que de
+cadre à ces tableaux de la vie militaire et des moeurs de nos armées,
+dont tous les traits ne sont pas connus.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+_SUR LE CARACTÈRE GÉNÉRAL DES ARMÉES_
+
+
+L'armée est une nation dans la Nation; c'est un vice de nos temps. Dans
+l'antiquité il en était autrement: tout citoyen était guerrier, et tout
+guerrier était citoyen; les hommes de l'Armée ne se faisaient point un
+autre visage que les hommes de la cité. La crainte des dieux et des
+lois, la fidélité à la patrie, l'austérité des moeurs, et, chose
+étrange! l'amour de la paix et de l'ordre, se trouvaient dans les camps
+plus que dans les villes, parce que c'était l'élite de la Nation qui les
+habitait. La paix avait des travaux plus rudes que la guerre pour ces
+armées intelligentes. Par elles la terre de la patrie était couverte de
+monuments ou sillonnée de larges routes, et le ciment romain des
+aqueducs était pétri, ainsi que Rome elle-même, des mains qui la
+défendaient. Le repos des soldats était fécond autant que celui des
+nôtres est stérile et nuisible. Les citoyens n'avaient ni admiration
+pour leur valeur, ni mépris pour leur oisiveté, parce que le même sang
+circulait sans cesse des veines de la Nation dans les veines de l'Armée.
+
+Dans le moyen âge et au delà, jusqu'à la fin du règne de Louis XIV,
+l'Armée tenait à la Nation, sinon par tous ses soldats, du moins par
+tous leurs chefs, parce que le soldat était l'homme du Noble, levé par
+lui sur sa terre, amené à sa suite à l'armée, et ne relevant que de lui:
+or, son seigneur était propriétaire et vivait dans les entrailles mêmes
+de la mère-patrie. Soumis à l'influence toute populaire du prêtre, il ne
+fit autre chose, durant le moyen âge, que de se dévouer corps et bien au
+pays, souvent en lutte contre la couronne, et sans cesse révolté contre
+une hiérarchie de pouvoirs qui eût amené trop d'abaissement dans
+l'obéissance, et, par conséquent, d'humiliation dans la profession des
+armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et
+l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes quand leur
+conscience comme citoyens n'était pas d'accord avec les ordres qu'ils
+recevaient comme hommes de guerre. Cette indépendance de l'Armée dura en
+France jusqu'à M. de Louvois, qui, le premier, la soumit aux bureaux et
+la remit, pieds et poings liés, dans la main du Pouvoir souverain. Il
+n'y éprouva pas peu de résistance, et les derniers défenseurs de la
+Liberté généreuse des hommes de guerre furent ces rudes et francs
+gentilshommes, qui ne voulaient amener leur famille de soldats à l'Armée
+que pour aller en guerre. Quoiqu'ils n'eussent pas passé l'année à
+enseigner l'éternel maniement d'armes à des automates, je vois qu'eux et
+les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de
+Turenne. Ils haïssaient particulièrement l'uniforme, qui donne à tous le
+même aspect, et soumet les esprits à l'habit et non à l'homme. Ils se
+plaisaient à se vêtir de rouge les jours de combat, pour être mieux vus
+des leurs et mieux visés de l'ennemi; et j'aime à rappeler, sur la foi
+de Mirabeau, ce vieux marquis de Coëtquen, qui, plutôt que de paraître
+en uniforme à la revue du Roi, se fit casser par lui à la tête de son
+régiment: «Heureusement, sire, que les morceaux me restent,» dit-il
+après. C'était quelque chose que de répondre ainsi à Louis XIV. Je
+n'ignore pas les mille défauts de l'organisation qui expirait alors;
+mais je dis qu'elle avait cela de meilleur que la nôtre, de laisser plus
+librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France.
+Cette sorte d'Armée était une armure très forte et très complète dont la
+Patrie couvrait le Pouvoir souverain, mais dont toutes les pièces
+pouvaient se détacher d'elles-mêmes, l'une après l'autre, si le Pouvoir
+s'en servait contre elle.
+
+La destinée d'une Armée moderne est tout autre que celle-là, et la
+centralisation des Pouvoirs l'a faite ce qu'elle est. C'est un corps
+séparé du grand corps de la Nation, et qui semble le corps d'un enfant,
+tant il marche en arrière pour l'intelligence et tant il lui est défendu
+de grandir. L'Armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre,
+devient une sorte de gendarmerie. Elle se sent honteuse d'elle-même, et
+ne sait ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle est; elle se demande sans cesse
+si elle est esclave ou reine de l'État: ce corps cherche partout son âme
+et ne la trouve pas.
+
+L'homme soldé, le Soldat, est un pauvre glorieux, victime et bourreau,
+bouc émissaire journellement sacrifié à son peuple et pour son peuple
+qui se joue de lui; c'est un martyr féroce et humble tout ensemble, que
+se rejettent le Pouvoir et la Nation toujours en désaccord.
+
+Que de fois, lorsqu'il m'a fallu prendre une part obscure mais active
+dans nos troubles civils, j'ai senti ma conscience s'indigner de cette
+condition inférieure et cruelle! Que de fois j'ai comparé cette
+existence à celle du Gladiateur! Le peuple est le César indifférent, le
+Claude ricaneur auquel les soldats disent sans cesse en défilant: _Ceux
+qui vont mourir te saluent_.
+
+Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que
+s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent à s'ameuter
+contre leur chef d'atelier; ou qu'un fabricant ait la fantaisie
+d'ajouter, cette année, quelques cent mille francs à son revenu; ou
+seulement qu'une _bonne ville_, jalouse de Paris, veuille avoir aussi
+ses trois journées de fusillade, on crie au secours de part et d'autre.
+Le gouvernement, quel qu'il soit, répond avec assez de sens: _La loi ne
+me permet pas de juger entre vous; tout le monde a raison; moi, je n'ai
+à vous envoyer que mes gladiateurs, qui vous tueront et que vous
+tuerez_. En effet, ils vont, ils tuent, et sont tués. La paix revient;
+on s'embrasse, on se complimente, et les chasseurs de lièvres se
+félicitent de leur adresse dans le tir à l'officier et aux soldats. Tout
+calcul fait, reste une simple soustraction de quelques morts; mais les
+soldats n'y sont pas portés en nombre, ils ne comptent pas. On s'en
+inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n'ont
+ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes.
+C'est un sang anonyme.
+
+Quelquefois (chose fréquente aujourd'hui) les deux partis séparés
+s'unissent pour accabler de haine et de malédiction les malheureux
+condamnés à les vaincre.
+
+Aussi le sentiment qui dominera ce livre sera-t-il celui qui me l'a fait
+commencer, le désir de détourner de la tête du Soldat cette malédiction
+que le citoyen est souvent prêt à lui donner, et d'appeler sur l'Armée
+le pardon de la Nation. Ce qu'il y a de plus beau après l'inspiration,
+c'est le dévouement; après le Poète, c'est le Soldat; ce n'est pas sa
+faute s'il est condamné à un état d'ilote.
+
+L'Armée est aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où on la
+met. Elle ne veut rien et agit par ressort. C'est une grande chose que
+l'on meut et qui tue; mais aussi c'est une chose qui souffre.
+
+C'est pour cela que j'ai toujours parlé d'elle avec un attendrissement
+involontaire. Nous voici jetés dans ces temps sévères où les villes de
+France deviennent tour à tour des champs de bataille, et, depuis peu,
+nous avons beaucoup à pardonner aux hommes qui tuent.
+
+En regardant de près la vie de ces troupes armées que, chaque jour,
+pousseront sur nous tous les Pouvoirs qui se succéderont, nous
+trouverons bien, il est vrai, que, comme je l'ai dit, l'existence du
+Soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de
+barbarie qui subsiste parmi les hommes, mais aussi que rien n'est plus
+digne de l'intérêt et de l'amour de la Nation que cette famille
+sacrifiée qui lui donne quelquefois tant de gloire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+_DE LA SERVITUDE DU SOLDAT ET DE SON CARACTÈRE INDIVIDUEL_
+
+
+Les mots de notre langage familier ont quelquefois une parfaite justesse
+de sens. C'est bien _servir_, en effet, qu'obéir et commander dans une
+Armée. Il faut gémir de cette Servitude, mais il est juste d'admirer ces
+esclaves. Tous acceptent leur destinée avec toutes ses conséquences, et,
+en France surtout, on prend avec une extrême promptitude les qualités
+exigées par l'état militaire. Toute cette activité que nous avons se
+fond tout à coup pour faire place à je ne sais quoi de morne et de
+consterné.
+
+La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonnées par le
+tambour sont aussi sourdes et aussi sombres que lui. La démarche et
+l'aspect sont uniformes comme l'habit. La vivacité de la jeunesse et la
+lenteur de l'âge mûr finissent par prendre la même allure, et c'est
+celle de l'_arme_. L'_arme_ où l'on _sert_ est le moule où l'on jette
+son caractère, où il se change et se refond pour prendre une forme
+générale imprimée pour toujours. L'Homme s'efface sous le Soldat.
+
+La servitude militaire est lourde et inflexible comme le masque de fer
+du prisonnier sans nom, et donne à tout homme de guerre une figure
+uniforme et froide.
+
+Aussi, au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aperçoit que l'ennui et
+le mécontentement sont les traits généraux du visage militaire. La
+fatigue y ajoute ses rides, le soleil ses teintes jaunes, et une
+vieillesse anticipée sillonne des figures de trente ans. Cependant une
+idée commune à tous a souvent donné à cette réunion d'hommes sérieux un
+grand caractère de majesté, et cette idée est l'_Abnégation_.
+
+L'Abnégation du Guerrier est une croix plus lourde que celle du Martyr.
+Il faut l'avoir portée longtemps pour en savoir la grandeur et le poids.
+
+Il faut bien que le Sacrifice soit la plus belle chose de la terre,
+puisqu'il a tant de beauté dans des hommes simples qui, souvent, n'ont
+pas la pensée de leur mérite et le secret de leur vie. C'est lui qui
+fait que de cette vie de gêne et d'ennuis il sort, comme par miracle, un
+caractère factice mais généreux, dont les traits sont grands et bons
+comme ceux des médailles antiques.
+
+L'Abnégation complète de soi-même, dont je viens de parler, l'attente
+continuelle et indifférente de la mort, la renonciation entière à la
+liberté de penser et d'agir, les lenteurs imposées à une ambition
+bornée, et l'impossibilité d'accumuler des richesses, produisent des
+vertus qui sont plus rares dans les classes libres et actives.
+
+En général, le caractère militaire est simple, bon, patient; et l'on y
+trouve quelque chose d'enfantin, parce que la vie des régiments tient un
+peu de la vie des collèges. Les traits de rudesse et de tristesse qui
+l'obscurcissent lui sont imprimés par l'ennui, mais surtout par une
+position toujours fausse vis-à-vis de la Nation, et par la comédie
+nécessaire de l'autorité.
+
+L'autorité absolue qu'exerce un homme le contraint à une perpétuelle
+réserve. Il ne peut dérider son front devant ses inférieurs, sans leur
+laisser prendre une familiarité qui porte atteinte à son pouvoir. Il se
+retranche l'abandon et la causerie amicale, de peur qu'on ne prenne acte
+contre lui de quelque aveu de la vie ou de quelque faiblesse qui serait
+de mauvais exemple. J'ai connu des officiers qui s'enfermaient dans un
+silence de trappiste, et dont la bouche sérieuse ne soulevait la
+moustache que pour laisser passage à un commandement. Sous l'Empire,
+cette contenance était presque toujours celle des officiers supérieurs
+et des généraux. L'exemple en avait été donné par le maître, la coutume
+sévèrement conservée, et à propos; car à la considération nécessaire
+d'éloigner la familiarité, se joignait encore le besoin qu'avait leur
+vieille expérience de conserver sa dignité aux yeux d'une jeunesse plus
+instruite qu'elle, envoyée sans cesse par les écoles militaires, et
+arrivant toute bardée de chiffres, avec une assurance de lauréat que le
+silence seul pouvait tenir en bride.
+
+Je n'ai jamais aimé l'espèce des jeunes officiers, même lorsque j'en
+faisais partie. Un secret instinct de la vérité m'avertissait qu'en
+toute chose la théorie n'est rien auprès de la pratique, et le grave et
+silencieux sourire des vieux capitaines me tenait en garde contre cette
+pauvre science qui s'apprend en quelques jours de lecture. Dans les
+régiments où j'ai servi, j'aimais à écouter ces vieux officiers dont le
+dos voûté avait encore l'attitude d'un dos de soldat, chargé d'un sac
+plein d'habits et d'une giberne pleine de cartouches. Ils me faisaient
+de vieilles histoires d'Égypte, d'Italie et de Russie, qui m'en
+apprenaient plus sur la guerre que l'ordonnance de 1789, les règlements
+de service et les interminables instructions, à commencer par celle du
+grand Frédéric à ses généraux. Je trouvais, au contraire, quelque chose
+de fastidieux dans la fatuité confiante, désoeuvrée et ignorante des
+jeunes officiers de cette époque, fumeurs et joueurs éternels, attentifs
+seulement à la rigueur de leur tenue, savants sur la coupe de leur
+habit, orateurs de café et de billard. Leur conversation n'avait rien de
+plus caractérisé que celle de tous les jeunes gens ordinaires du grand
+monde; seulement les banalités y étaient un peu plus grossières. Pour
+tirer quelque parti de ce qui m'entourait, je ne perdais nulle occasion
+d'écouter; et le plus habituellement j'attendais les heures de
+promenades régulières, où les anciens officiers aiment à se communiquer
+leurs souvenirs. Ils n'étaient pas fâchés, de leur côté, d'écrire dans
+ma mémoire les histoires particulières de leur vie, et, trouvant en moi
+une patience égale à la leur et un silence aussi sérieux, ils se
+montrèrent toujours prêts à s'ouvrir à moi. Nous marchions souvent le
+soir dans les champs, ou dans les bois qui environnaient les garnisons,
+ou sur le bord de la mer, et la vue générale de la nature ou le moindre
+accident de terrain leur donnait des souvenirs inépuisables: c'était une
+bataille navale, une retraite célèbre, une embuscade fatale, un combat
+d'infanterie, un siège, et partout des regrets d'un temps de dangers, du
+respect pour la mémoire de tel grand général, une reconnaissance naïve
+pour tel nom obscur qu'ils croyaient illustre; et, au milieu de tout
+cela, une touchante simplicité de coeur qui remplissait le mien d'une
+sorte de vénération pour ce mâle caractère, forgé dans de continuelles
+adversités et dans les doutes d'une position fausse et mauvaise.
+
+J'ai le don, souvent douloureux, d'une mémoire que le temps n'altère
+jamais; ma vie entière, avec toutes ses journées, m'est présente comme
+un tableau ineffaçable. Les traits ne se confondent jamais; les couleurs
+ne pâlissent point. Quelques-unes sont noires et ne perdent rien de leur
+énergie qui m'afflige. Quelques fleurs s'y trouvent aussi, dont les
+corolles sont aussi fraîches qu'au jour qui les fit épanouir, surtout
+lorsqu'une larme involontaire tombe sur elles de mes yeux et leur donne
+un plus vif éclat.
+
+La conversation la plus inutile de ma vie m'est toujours présente à
+l'instant où je l'évoque, et j'aurais trop à dire, si je voulais faire
+des récits qui n'ont pour eux que le mérite d'une vérité naïve; mais,
+rempli d'une amicale pitié pour la misère des Armées, je choisirai dans
+mes souvenirs ceux qui se présentent à moi comme un vêtement assez
+décent et d'une forme digne d'envelopper une pensée choisie, et de
+montrer combien de situations contraires aux développements du caractère
+et de l'intelligence dérivent de la Servitude grossière et des moeurs
+arriérées des Armées permanentes.
+
+Leur couronne est une couronne d'épines, et parmi ses pointes je ne
+pense pas qu'il en soit de plus douloureuse que celle de l'obéissance
+passive. Ce sera la première aussi dont je ferai sentir l'aiguillon.
+J'en parlerai d'abord, parce qu'elle me fournit le premier exemple des
+nécessités cruelles de l'Armée, en suivant l'ordre de mes années. Quand
+je remonte à mes plus lointains souvenirs, je trouve dans mon enfance
+militaire une anecdote qui m'est présente à la mémoire, et, telle
+qu'elle me fut racontée, je la redirai, sans chercher, mais sans éviter,
+dans aucun de mes récits, les traits minutieux de la vie ou du caractère
+militaire, qui, l'un et l'autre, je ne saurais trop le redire, sont en
+retard sur l'esprit général et la marche de la Nation, et sont, par
+conséquent, toujours empreints d'une certaine puérilité.
+
+
+
+
+ LAURETTE
+ OU
+ LE CACHET ROUGE
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_DE LA RENCONTRE QUE JE FIS UN JOUR SUR LA GRANDE ROUTE_
+
+
+La grande route d'Artois et de Flandre est longue et triste. Elle
+s'étend en ligne droite, sans arbres, sans fossés, dans des campagnes
+unies et pleines d'une boue jaune en tout temps. Au mois de mars 1815,
+je passai sur cette route, et je fis une rencontre que je n'ai point
+oubliée depuis.
+
+J'étais seul, j'étais à cheval, j'avais un bon manteau blanc, un habit
+rouge, un casque noir, des pistolets et un grand sabre; il pleuvait à
+verse depuis quatre jours et quatre nuits de marche, et je me souviens
+que je chantais _Joconde_ à pleine voix. J'étais si jeune!--La maison du
+Roi, en 1814, avait été remplie d'enfants et de vieillards; l'Empereur
+semblait avoir pris et tué les hommes.
+
+Mes camarades étaient en avant, sur la route, à la suite du roi Louis
+XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et leurs habits rouges, tout à
+l'horizon au nord; les lanciers de Bonaparte, qui surveillaient et
+suivaient notre retraite pas à pas, montraient de temps en temps la
+flamme tricolore de leur lances à l'autre horizon. Un fer perdu avait
+retardé mon cheval: il était jeune et fort, je le pressai pour rejoindre
+mon escadron; il partit au grand trot. Je mis la main à ma ceinture,
+elle était assez garnie d'or; j'entendis résonner le fourreau de fer de
+mon sabre sur l'étrier, et je me sentis très fier et parfaitement
+heureux.
+
+Il pleuvait toujours, et je chantais toujours. Cependant je me tus
+bientôt, ennuyé de n'entendre que moi, et je n'entendis plus que la
+pluie et les pieds de mon cheval, qui pataugeaient dans les ornières. Le
+pavé de la route manqua; j'enfonçais, il fallut prendre le pas.
+
+Mes grandes bottes étaient enduites, en dehors, d'une croûte épaisse
+jaune comme de l'ocre; en dedans elles s'emplissaient de pluie. Je
+regardai mes épaulettes d'or toutes neuves, ma félicité et ma
+consolation; elles étaient hérissées par l'eau, cela m'affligea.
+
+Mon cheval baissait la tête; je fis comme lui: je me mis à penser, et je
+me demandai, pour la première fois, où j'allais. Je n'en savais
+absolument rien; mais cela ne m'occupa pas longtemps: j'étais certain
+que, mon escadron étant là, là aussi était mon devoir. Comme je sentais
+en mon coeur un calme profond et inaltérable, j'en rendis grâce à ce
+sentiment ineffable du Devoir, et je cherchai à me l'expliquer. Voyant
+de près comment des fatigues inaccoutumées étaient gaîment portées par
+des têtes si blondes ou si blanches, comment un avenir assuré était si
+cavalièrement risqué par tant d'hommes de vie heureuse et mondaine, et
+prenant ma part de cette satisfaction miraculeuse que donne à tout homme
+la conviction qu'il ne se peut soustraire à nulle des dettes de
+l'Honneur, je compris que c'était une chose plus facile et plus commune
+qu'on ne pense, que l'_Abnégation_.
+
+Je me demandais si l'Abnégation de soi-même n'était pas un sentiment né
+avec nous; ce que c'était que ce besoin d'obéir et de remettre sa
+volonté en d'autres mains, comme une chose lourde et importune; d'où
+venait le bonheur secret d'être débarrassé de ce fardeau, et comment
+l'orgueil humain n'en était jamais révolté. Je voyais bien ce mystérieux
+instinct lier, de toutes parts, les peuples en de puissants faisceaux,
+mais je ne voyais nulle part aussi complète et aussi redoutable que dans
+les Armées la renonciation à ses actions, à ses paroles, à ses désirs et
+presque à ses pensées. Je voyais partout la résistance possible et
+usitée, le citoyen ayant, en tous lieux, une obéissance clairvoyante et
+intelligente qui examine et peut s'arrêter. Je voyais même la tendre
+soumission de la femme finir où le mal commence à lui être ordonné, et
+la loi prendre sa défense; mais l'obéissance militaire, passive et
+active en même temps, recevant l'ordre et l'exécutant, frappant, les
+yeux fermés, comme le Destin antique! Je suivais dans ses conséquences
+possibles cette Abnégation du soldat, sans retour, sans conditions, et
+conduisant quelquefois à des fonctions sinistres.
+
+Je pensais ainsi en marchant au gré de mon cheval, regardant l'heure à
+ma montre, et voyant le chemin s'allonger toujours en ligne droite, sans
+un arbre et sans une maison, et couper la plaine jusqu'à l'horizon,
+comme une grande raie jaune sur une toile grise. Quelquefois la raie
+liquide se délayait dans la terre liquide qui l'entourait, et quand un
+jour un peu moins pâle faisait briller cette triste étendue de pays, je
+me voyais au milieu d'une mer bourbeuse, suivant un courant de vase et
+de plâtre.
+
+En examinant avec attention cette raie jaune de la route, j'y remarquai,
+à un quart de lieue environ, un petit point noir qui marchait. Cela me
+fit plaisir, c'était quelqu'un. Je n'en détournai plus les yeux. Je vis
+que ce point noir allait comme moi dans la direction de Lille, et qu'il
+allait en zigzag, ce qui annonçait une marche pénible. Je hâtai le pas
+et je gagnai du terrain sur cet objet, qui s'allongea un peu et grossit
+à ma vue. Je repris le trot sur un sol plus ferme et je crus reconnaître
+une sorte de petite voiture noire. J'avais faim, j'espérai que c'était
+la voiture d'une cantinière, et considérant mon pauvre cheval comme une
+chaloupe, je lui fis faire force de rames pour arriver à cette île
+fortunée, dans cette mer où il enfonçait jusqu'au ventre quelquefois.
+
+À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite
+charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cirée
+noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues. Les
+roues s'embourbaient jusqu'à l'essieu; un petit mulet qui les tirait
+était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la bride. Je
+m'approchai de lui et le considérai attentivement.
+
+C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort et
+grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers d'infanterie qui
+ont porté le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une
+épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et usé.
+Il avait un visage endurci mais bon, comme à l'armée il y en a tant. Il
+me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, et tira lestement de sa
+charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre côté de son mulet,
+dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde blanche, je me
+contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et il remit son fusil
+dans la charrette, en disant:
+
+«Ah! c'est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui courent
+après nous. Voulez-vous boire la goutte?
+
+--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que je
+n'ai bu.»
+
+Il avait à son cou une noix de coco, très bien sculptée, arrangée en
+flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de
+vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec
+beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.
+
+--«À la santé du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la
+Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière. Par
+exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai mon
+bataillon après, c'est mon devoir.»
+
+ * * * * *
+
+En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit mulet,
+en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme j'étais de
+son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le regardais
+toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde indiscrétion
+assez fréquente parmi nous.
+
+Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme il
+s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me
+faisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer l'eau
+qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où
+j'aurais eu les jambes trempées.
+
+--«Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il.
+
+--Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.
+
+--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix
+enrouée; c'est quelque chose que d'être seul, allez, dans des temps
+comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là-dedans?
+
+--Non, lui dis-je.
+
+--C'est une femme.»
+
+Je dis: «Ah!» sans trop d'étonnement, et je me remis en marche
+tranquillement, au pas. Il me suivit.
+
+--«Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il, ni
+le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce
+chemin-là soit un _ruban de queue_ un peu long.»
+
+Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué; et comme je
+ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son équipage, dont il
+craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à coup, et,
+s'approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en me disant: «Eh
+bien, vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges.»
+
+Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre
+Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaient données à
+l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers.
+
+--«Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je ne
+sais pas monter à cheval et que ce n'est pas mon affaire, à moi.
+
+--Mais, commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont obligés.
+
+--Bah! une fois par an, à l'inspection, et encore sur un cheval de
+louage. Moi j'ai toujours été marin, et depuis fantassin; je ne connais
+pas l'équitation.»
+
+Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à autre, comme
+s'attendant à une question: et comme il ne venait pas un mot, il
+poursuivit:
+
+«Vous n'êtes pas curieux, par exemple! cela devrait vous étonner, ce que
+je dis là.
+
+--Je m'étonne bien peu, dis-je.
+
+--Oh! cependant si je vous contais comment j'ai quitté la mer, nous
+verrions.
+
+--Eh bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous
+réchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos et
+ne s'arrête qu'à mes talons.»
+
+Le bon chef de bataillon s'apprêta solennellement à parler, avec un
+plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tête le shako couvert de toile
+cirée, et il donna ce coup d'épaule que personne ne peut se représenter
+s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'épaule que donne le
+fantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment de son poids;
+c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier, devient un
+tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin dans son
+coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du petit
+mulet, et commença.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+_HISTOIRE DU CACHET ROUGE_
+
+
+Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis né à Brest; j'ai commencé
+par être enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon demi-prêt dès
+l'âge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes. Mais comme j'aimais
+la mer, une belle nuit, pendant que j'étais en congé à Brest, je me
+cachai à fond de cale d'un bâtiment marchand qui partait pour les Indes;
+on ne m'aperçut qu'en pleine mer, et le capitaine aima mieux me faire
+mousse que de me jeter à l'eau. Quand vint la Révolution, j'avais fait
+du chemin, et j'étais à mon tour devenu capitaine d'un petit bâtiment
+marchand assez propre, ayant écumé la mer quinze ans. Comme l'ex-marine
+royale, vieille bonne marine, ma foi! se trouva tout à coup dépeuplée
+d'officiers, on prit des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu
+quelques affaires de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on
+me donna le commandement d'un brick de guerre nommé _le Marat_.
+
+Le 28 fructidor 1797, je reçus l'ordre d'appareiller pour Cayenne. Je
+devais y conduire soixante soldats et un _déporté_ qui restait des cent
+quatre-vingt-treize que la frégate _la Décade_ avait pris à bord
+quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec
+ménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une
+seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en
+avait un démesuré. J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le
+premier degré de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième de
+longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne.
+
+Cette grande lettre avait une figure toute particulière. Elle était
+longue, et fermée de si près que je ne pus rien lire entre les angles ni
+à travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me fit
+peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre sous le verre d'une
+mauvaise petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lit. Ce lit-là
+était un vrai lit de marin, comme vous savez qu'ils sont. Mais je ne
+sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous ne
+pouvez pas avoir vu ça.
+
+La chambre d'une reine ne peut pas être aussi proprement rangée que
+celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa
+petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler
+tant qu'il veut sans rien déranger. Les meubles sont faits selon la
+forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit était un
+coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait, c'était
+mon sofa, et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'était ma table; alors on
+s'asseyait sur deux petits tonneaux qui étaient dans la chambre. Mon
+parquet était ciré et frotté comme de l'acajou, et brillant comme un
+bijou: un vrai miroir! Oh! c'était une jolie petite chambre! Et mon
+brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait souvent d'une fière
+façon, et le voyage commença cette fois assez agréablement, si ce
+n'était... Mais n'anticipons pas.
+
+Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'étais occupé à mettre
+cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _déporté_ entra dans
+ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept ans
+environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garçon, quoiqu'un peu
+pâle et trop blanc pour un homme. C'était un homme cependant, et un
+homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien des anciens
+n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite femme sous le
+bras; elle était fraîche et gaie comme une enfant. Ils avaient l'air de
+deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi. Je leur dis:
+
+«Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine; c'est
+gentil à vous. Je vous emmène un peu loin; mais tant mieux, nous aurons
+le temps de nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame sans mon
+habit; mais c'est que je cloue là-haut cette grande coquine de lettre.
+Si vous vouliez m'aider un peu?»
+
+Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le
+marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à mesure
+que je les demandais; et elle me disait: «_À droite! à gauche!
+capitaine!_» tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter ma
+pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: «_À gauche! à
+droite! capitaine!_» Elle se moquait de moi.--«Ah! je dis, petite
+méchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.» Alors elle lui
+sauta au cou et l'embrassa. Ils étaient vraiment gentils, et la
+connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis.
+
+Ce fut aussi une jolie traversée. J'eus toujours un temps fait exprès.
+Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs à mon bord, je faisais
+venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux. Cela
+m'égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et le poisson, la petite
+femme et son mari restaient à se regarder comme s'ils ne s'étaient
+jamais vus. Alors je me mettais à rire de tout mon coeur et me moquais
+d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous voir comme
+trois imbéciles, ne sachant pas ce que nous avions. C'est que c'était
+vraiment plaisant de les voir s'aimer comme ça! Ils se trouvaient bien
+partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur donnait. Cependant ils
+étaient à la ration comme nous tous; j'y ajoutais seulement un peu
+d'eau-de-vie suédoise quand ils dînaient avec moi, mais un petit verre,
+pour tenir mon rang. Ils couchaient dans un hamac, où le vaisseau les
+roulait comme ces deux poires que j'ai là dans mon mouchoir mouillé. Ils
+étaient alertes et contents. Je faisais comme vous, je ne questionnais
+pas. Qu'avais-je besoin de savoir leur nom et leurs affaires, moi,
+passeur d'eau! Je les portais de l'autre côté de la mer, comme j'aurais
+porté deux oiseaux de paradis.
+
+J'avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout le
+jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprès de moi. Le
+jeune homme écrivait sur ma table, c'est-à-dire sur mon lit; et, quand
+je voulais, il m'aidait à faire mon _point_: il le sut bientôt faire
+aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit. La jeune femme
+s'asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre.
+
+Un jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis:
+
+«Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille,
+comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement vous
+n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous êtes joliment
+délicats tous deux pour bêcher et piocher comme font les déportés à
+Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous le dis; mais
+moi, qui suis une vieille peau de loup desséchée au soleil, j'y vivrais
+comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me semble (sans vouloir vous
+interroger), tant soit peu d'amitié pour moi, je quitterais assez
+volontiers mon vieux brick, qui n'est qu'un sabot à présent, et je
+m'établirais là avec vous, si cela vous convient. Moi, je n'ai pas plus
+de famille qu'un chien, cela m'ennuie; vous me feriez une petite
+société. Je vous aiderais à bien des choses; et j'ai amassé une bonne
+pacotille de contrebande assez honnête, dont nous vivrions, et que je
+vous laisserais lorsque je viendrais à tourner de l'oeil, comme on dit
+poliment.»
+
+Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air de croire que je ne
+disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se
+jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge et en
+pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des
+larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle qu'à
+l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en
+allèrent sur son épaule; son chignon s'était défait comme un câble qui
+se déroule tout à coup, parce qu'elle était vive comme un poisson: ces
+cheveux-là, si vous les aviez vus! c'était comme de l'or. Comme ils
+continuaient à se parler bas, le jeune homme lui baisant le front de
+temps en temps et elle pleurant, cela m'impatienta:
+
+«Eh bien, ça vous va-t-il?» leur dis-je à la fin.
+
+--Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais c'est
+que... vous ne pouvez pas vivre avec des _déportés_, et... il baissa les
+yeux.
+
+--Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour être déporté, mais
+vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez
+pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sûr que
+j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres
+innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous
+lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutôt
+le cou comme à deux pigeons. Mais une fois l'épaulette de côté, je ne
+connais plus ni amiral ni rien du tout.
+
+--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoique un
+peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est que je crois
+qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de nous
+connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons l'air
+heureux parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand
+je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre
+Laure.»
+
+Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine:
+
+«C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon
+enfant, que vous auriez dit la même chose?»
+
+Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les
+yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.
+
+--«Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac
+incommode madame, son absence est nécessaire.»
+
+Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un
+enfant qu'on a grondé.
+
+--«D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas,
+vous autres; et la lettre!»
+
+Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une douleur
+aux cheveux quand elle me dit cela.
+
+--«Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà une
+belle affaire! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord,
+il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau.» Faut-il que j'aie du
+bonheur, pour que cette enfant-là m'ait rappelé cette grande coquine de
+lettre!
+
+Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions
+encore pour une semaine au moins, j'eus la tête soulagée, mais pas le
+coeur, sans savoir pourquoi.
+
+--«C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obéissance!
+dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a filé
+si vite que j'avais tout à fait oublié cela.»
+
+Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l'air à regarder
+cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me frappa
+beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie,
+éclairait le verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet
+rouge et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du
+feu.
+
+--«Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête? leur dis-je
+pour les amuser.
+
+--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de sang.
+
+--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous trompez,
+Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage. Venez vous
+reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?»
+
+Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent sur
+le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me souviens
+qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses yeux rouges
+avaient attaché les miens, en les humant comme font des yeux de serpent.
+Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux,
+tout ouvert, tout béant comme une gueule de loup... cela me mit de
+mauvaise humeur; je pris mon habit et je l'accrochai à la pendule, pour
+ne plus voir ni l'heure ni la chienne de lettre.
+
+J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu'à la nuit.
+
+Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. Le _Marat_ filait,
+vent en poupe, ses dix noeuds sans se gêner. La nuit était la plus belle
+que j'aie vue de ma vie près du tropique. La lune se levait à l'horizon,
+large comme un soleil; la mer la coupait en deux et devenait toute
+blanche comme une nappe de neige couverte de petits diamants. Je
+regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier de quart et les
+matelots ne disaient rien et regardaient comme moi l'ombre du brick sur
+l'eau. J'étais content de ne rien entendre. J'aime le silence et
+l'ordre, moi. J'avais défendu tous les bruits et tous les feux.
+J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque sous mes pieds. Je
+me serais bien mis en colère tout de suite; mais comme c'était chez mes
+petits _déportés_, je voulus m'assurer de ce qu'on faisait avant de me
+fâcher. Je n'eus que la peine de me baisser, je pus voir par le grand
+panneau dans la petite chambre, et je regardai.
+
+La jeune femme était à genoux et faisait ses prières. Il y avait une
+petite lampe qui l'éclairait. Elle était en chemise; je voyais d'en haut
+ses épaules nues, ses petits pieds nus et ses grands cheveux blonds tout
+épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis: «Bah! un vieux soldat,
+qu'est-ce que ça fait?» Et je restai à voir.
+
+Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur ses mains, et la
+regardait prier. Elle leva la tête en haut comme au ciel, et je vis ses
+grands yeux bleus mouillés comme ceux d'une Madeleine. Pendant qu'elle
+priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait sans
+faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix en
+souriant avec l'air d'aller en paradis. Je vis qu'il faisait comme elle
+un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour un
+homme c'est singulier.
+
+Elle se leva debout, l'embrassa, et s'étendit la première dans son
+hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans une
+balançoire. Il faisait une chaleur étouffante: elle se sentait bercée
+avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait déjà commencer à
+s'endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et élevés au niveau
+de sa tête, et tout son corps enveloppé de sa longue chemise blanche.
+C'était un amour, quoi!
+
+--«Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n'avez-vous pas sommeil? Il
+est bien tard, sais-tu?»
+
+Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre. Cela
+l'inquiéta un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tête hors du
+hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche
+entr'ouverte, n'osant plus parler.
+
+Enfin il lui dit:
+
+«Eh! ma chère Laure, à mesure que nous avançons vers l'Amérique, je ne
+puis m'empêcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me
+paraît que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la
+traversée.
+
+--Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.»
+
+Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne pouvez
+pas vous figurer.
+
+--«Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu, dit-il;
+cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à qui vous pensez,
+et je crois que vous avez regret de ce que vous avez fait.
+
+--Moi, du regret! dit-elle avec un air bien peiné; moi, du regret de
+t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu, je
+t'aie moins aimé? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs à
+dix-sept ans? Ma mère et mes soeurs n'ont-elles pas dit que c'était mon
+devoir de vous suivre à la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais
+là rien de surprenant? Je m'étonne seulement que vous en ayez été
+touché, mon ami; tout cela est naturel. Et à présent je ne sais comment
+vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour
+vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez.»
+
+Elle disait tout cela d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'était
+une musique. J'en étais tout ému et je dis:
+
+«Bonne petite femme, va!»
+
+Le jeune homme se mit à soupirer en frappant du pied et en baisant une
+jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait.
+
+--«Laurette, ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous avions
+retardé de quatre jours notre mariage, on m'arrêtait seul et je partais
+tout seul, je ne puis me pardonner.»
+
+Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras blancs,
+nus jusqu'aux épaules, et lui caressa le front, les cheveux et les yeux,
+en lui prenant la tête comme pour l'emporter et le cacher dans sa
+poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité de
+petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu de
+pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler toute
+seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux comme un
+mouchoir pour lui essuyer les yeux:
+
+«Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui
+t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller à Cayenne; je
+verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie,
+n'est-ce pas? Nous planterons chacun le nôtre. Nous verrons qui sera le
+meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous deux. Je
+travaillerai toute la journée et toute la nuit, si tu veux. Je suis
+forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te soulever.
+Ne te moque pas de moi; je sais très bien broder, d'ailleurs; et n'y
+a-t-il pas une ville quelque part par là où il faille des brodeuses? Je
+donnerai des leçons de dessin et de musique si l'on veut aussi; et si
+l'on y sait lire, tu écriras, toi.»
+
+Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré qu'il jeta un grand
+cri lorsqu'elle dit cela.
+
+--«Écrire!--criait-il,--écrire!»
+
+Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.
+
+--«Ah! écrire! pourquoi ai-je jamais su écrire? Écrire! mais c'est le
+métier d'un fou!...--J'ai cru à leur liberté de la presse!--Où avais-je
+l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres idées
+assez médiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetées au feu
+par ceux qui les haïssent, ne servant à rien qu'à nous faire persécuter!
+Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre jours
+à peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je t'ai
+permis d'être bonne à ce point de me suivre ici? Sais-tu seulement où tu
+es, pauvre petite? Et où tu vas, le sais-tu? Bientôt, mon enfant, vous
+serez à seize cents lieues de votre mère et de vos soeurs... et pour
+moi! tout cela pour moi!»
+
+Elle cacha sa tête un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis
+qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand
+elle le sortit de la toile, c'était en souriant pour lui donner de la
+gaîté.
+
+--«Au fait, nous ne sommes pas riches à présent, dit-elle en riant aux
+éclats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul. Et
+toi?»
+
+Il se mit à rire aussi comme un enfant:
+
+«Ma foi, moi, j'avais encore un écu, mais je l'ai donné au petit garçon
+qui a porté ta malle.
+
+--Ah bah! qu'est-ce que ça fait? dit-elle en faisant claquer ses petits
+doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai que
+lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en réserve les deux bagues de
+diamants que ma mère m'a données? cela est bon partout et pour tout,
+n'est-ce pas? Quand tu voudras, nous les vendrons. D'ailleurs, je crois
+que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes intentions
+pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre. C'est
+sûrement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne.
+
+--Peut-être, dit-il; qui sait?
+
+--N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sûre
+que le gouvernement t'a exilé pour un peu de temps, mais ne t'en veut
+pas.»
+
+Elle avait dit ça si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que j'en
+fus tout remué et tout attendri; et je me réjouis même, dans le coeur,
+de ce qu'elle avait peut-être deviné juste sur la lettre cachetée. Ils
+commençaient encore à s'embrasser; je frappai du pied vivement sur le
+pont pour les faire finir.
+
+Je leur criai:
+
+«Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'éteindre tous les feux
+du bâtiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plaît.»
+
+Ils soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas
+dans l'ombre comme des écoliers. Je me remis à me promener seul sur mon
+tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à leur
+poste, larges comme de petites lunes. Je les regardais en respirant un
+air qui sentait frais et bon.
+
+Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la vérité,
+et j'en étais tout ragaillardi. Il y avait bien à parier qu'un des cinq
+Directeurs s'était ravisé et me les recommandait; je ne m'expliquais pas
+bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'État que je n'ai jamais
+comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et, sans savoir pourquoi,
+j'étais content.
+
+Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon
+vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle riait,
+et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus de sa
+bonté, et je lui fis un petit signe d'amitié.
+
+Malgré cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait.
+
+Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours, et
+nous étions gais; mais quand nous approchâmes du premier degré de
+latitude, nous commençâmes à ne plus parler.
+
+Un beau matin je m'éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouvement
+dans le bâtiment. À vrai dire, je ne dors jamais que d'un oeil, comme on
+dit, et le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Mous étions
+tombés dans un calme plat, et c'était sous le 1° de latitude nord, au
+27° de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer était lisse comme
+une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes tombaient collées aux mâts
+comme des ballons vides. Je dis tout de suite: «J'aurai le temps de te
+lire, va! en regardant de travers du côté de la lettre.» J'attendis
+jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir
+là: j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cacheté.--Eh
+bien, mon cher, je le tenais à la main depuis un quart d'heure, que je
+ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis: «C'est par trop fort!»
+et je brisai les trois cachets d'un coup de pouce; et le grand cachet
+rouge, je le broyai en poussière.
+
+Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'être trompé.
+
+Je relus la lettre tout entière; je la relus encore; je recommençai en
+la prenant par la dernière ligne et remontant à la première. Je n'y
+croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis;
+j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un
+peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me
+faisais pitié à moi-même d'être si bête que cela; mais ce fut l'affaire
+d'un moment; je montai prendre l'air.
+
+Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas m'approcher
+d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus
+jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait
+toujours. Elle s'amusait à tremper dans la mer son autre robe au bout
+d'une corde, et riait en cherchant à arrêter les goëmons, plantes
+marines semblables à des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux
+des Tropiques.
+
+--«Viens donc voir les raisins! viens donc vite!» criait-elle; et son
+ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau,
+parce qu'il la regardait d'un air tout attendri.
+
+Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard
+d'arrière. Elle se retourna... Je ne sais quelle figure j'avais, mais
+elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et lui
+dit:
+
+«Oh! n'y va pas, il est tout pâle.»
+
+Cela se pouvait bien; il y avait de quoi pâlir. Il vint cependant près
+de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuyée contre le grand
+mât. Nous nous promenâmes longtemps de long en large sans rien dire. Je
+fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il
+me suivait de l'oeil; je lui pris le bras: j'étouffais, ma foi, ma
+parole d'honneur! j'étouffais.
+
+--«Ah çà! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi
+un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens
+d'avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu'ils vous
+en veulent fièrement! C'est drôle!»
+
+Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le
+pauvre garçon!), et me dit:
+
+«Ô mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de
+vaudeville sur le Directoire, voilà tout.
+
+--Pas possible! dis-je.
+
+--Ô mon Dieu, si! Les couplets n'étaient même pas trop bons. J'ai été
+arrêté le 15 fructidor et conduit à la Force, jugé le 16, et condamné à
+mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance.
+
+--C'est drôle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien
+susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous
+fusiller.»
+
+Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance pour
+un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et
+s'essuya le front, d'où tombaient des gouttes de sueur. J'en avais
+autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux.
+
+Je repris:
+
+«Il paraît que ces citoyens-là n'ont pas voulu faire votre affaire sur
+terre, ils ont pensé qu'ici ça ne paraîtrait pas tant. Mais pour moi
+c'est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas
+m'en dispenser; l'arrêt de mort est là en règle, et l'ordre d'exécution
+signé, paraphé, scellé; il n'y manque rien.»
+
+Il me salua très poliment en rougissant.
+
+--«Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que
+de coutume; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. Je
+voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger
+dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.
+
+--Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous
+déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je
+ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon sens,
+vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-là; pauvre
+petite femme!»
+
+Il me prit les deux mains, les serra et me dit:
+
+«Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à
+faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour
+lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protéger, pour veiller à
+ce qu'elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n'est-ce
+pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas? et aussi pour
+qu'on ménage toujours sa santé.--Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai à
+vous dire qu'elle est très délicate; elle a souvent la poitrine affectée
+jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre
+bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant
+que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues
+que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si on a
+besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette!
+voyez comme elle est belle!»
+
+Comme ça commençait à devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me
+mis à froncer le sourcil; je lui avais parlé d'un air gai pour ne pas
+m'affaiblir; mais je n'y tenais plus: «Enfin, suffit! lui dis-je, entre
+braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dépêchons-nous.»
+
+Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et
+me regardait avec un air singulier: «Ah çà! si j'ai un conseil à vous
+donner, ajoutai-je, c'est de ne pas lui parler de ça. Nous arrangerons
+la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille;
+ça me regarde.
+
+--Ah! c'est différent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux, en
+effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux! cela affaiblit.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne
+l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous
+êtes perdu.»
+
+Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller.
+Oh! c'était dur pour moi, tout cela.
+
+Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret: car ils se
+promenèrent, bras dessus, bras dessous, pendant un quart d'heure, et ils
+revinrent au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un de mes
+mousses avait repêchées. La nuit vint tout à coup. C'était le moment que
+j'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour
+où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.
+
+ * * * * *
+
+Ici le vieux Commandant fut forcé de s'arrêter. Je me gardai de parler,
+de peur de détourner ses idées; il reprit en se frappant la poitrine:
+
+ * * * * *
+
+Ce moment-là, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre. Je
+sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps je ne sais
+quoi me faisait obéir et me poussait en avant. J'appelai les officiers
+et je dis à l'un d'eux:
+
+«Allons, un canot à la mer... puisque à présent nous sommes des
+bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmènerez au large
+jusqu'à ce que vous entendiez des coups de fusil; alors vous
+reviendrez.» Obéir à un morceau de papier! car ce n'était que cela
+enfin! Il fallait qu'il y eût quelque chose dans l'air qui me poussât.
+J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'était affreux à voir!...
+s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les pieds.
+N'est-ce pas que vous trouvez que j'étais bien malheureux?
+
+Je criai comme un fou: «Séparez-les! nous sommes tous des
+scélérats!--Séparez-les... La pauvre République est un corps mort!
+Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne
+crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce
+que ça me fait?» Ah! je me souciais bien d'eux, en effet! J'aurais voulu
+les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh!
+je l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe là,
+tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien,
+oui! pauvre vie... va!...
+
+ * * * * *
+
+Et la voix du Commandant s'éteignit peu à peu et devint aussi incertaine
+que ses paroles; et il marcha en se mordant les lèvres et en fronçant le
+sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il avait de petits
+mouvements convulsifs et donnait à son mulet des coups du fourreau de
+son épée, comme s'il eût voulu le tuer. Ce qui m'étonna, ce fut de voir
+la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge foncé. Il défit et
+entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine, la découvrant au vent
+et à la pluie. Nous continuâmes ainsi à marcher dans un grand silence.
+Je vis bien qu'il ne parlerait plus de lui-même, et qu'il fallait me
+résoudre à questionner.
+
+--«Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il eût fini son histoire,
+qu'après une aventure aussi cruelle on prenne son métier en horreur.
+
+--Oh! le métier; êtes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas le
+métier! Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un
+bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de
+voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir
+aveuglément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique,
+malgré son coeur.»
+
+En même temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se
+mit à pleurer comme un enfant. Je m'arrêtai un moment comme pour
+arranger mon étrier, et, restant derrière la charrette, je marchai
+quelque temps à la suite, sentant qu'il serait humilié si je voyais trop
+clairement ses larmes abondantes.
+
+J'avais deviné juste, car au bout d'un quart d'heure environ, il vint
+aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda si je n'avais pas de
+rasoirs dans mon porte-manteau; à quoi je lui répondis simplement que,
+n'ayant pas encore de barbe, cela m'était fort inutile. Mais il n'y
+tenait pas, c'était pour parler d'autre chose. Je m'aperçus cependant
+avec plaisir qu'il revenait à son histoire, car il me dit tout à coup:
+
+«Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas?
+
+--Je n'en ai vu, dis-je, qu'au Panorama de Paris, et je ne me fie pas
+beaucoup à la science maritime que j'en ai tirée.
+
+--Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c'est que le bossoir?
+
+--Je ne m'en doute pas, dis-je.
+
+--C'est une espèce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du navire,
+et d'où l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme, on le fait
+placer là ordinairement, ajouta-t-il plus bas.
+
+--Ah! je comprends, parce qu'il tombe de là dans la mer.»
+
+Il ne répondit pas, et se mit à décrire toutes les sortes de canots que
+peut porter un brick, et leur position dans le bâtiment; et puis, sans
+ordre dans ses idées, il continua son récit avec cet air affecté
+d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce qu'il
+faut montrer à ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des hommes,
+le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de soi-même; et
+tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque toujours une
+sensibilité profonde.--La dureté de l'homme de guerre est comme un
+masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre qui
+renferme un prisonnier royal.
+
+ * * * * *
+
+--Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetèrent et
+emportèrent Laure avec eux, sans qu'elle eût le temps de crier et de
+parler. Oh! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler
+quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose
+pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a poussé à raconter
+ça! Quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrêter, c'est fini. C'est
+une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon.--Ah! quel temps il
+fait!--Mon manteau est traversé.
+
+Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La pauvre
+femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier fut
+assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est
+vrai de dire qu'on ne peut pas tout prévoir. Moi je comptais sur la nuit
+pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze
+fusils faisant feu à la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son mari
+tomber à la mer, fusillé.
+
+S'il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous
+dire; moi je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous
+vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main à sa tête
+comme si une balle l'avait frappée au front, et s'assit dans le canot
+sans s'évanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on
+voulut et comme on voulut. J'allai à elle, je lui parlai longtemps et le
+mieux que je pus. Elle avait l'air de m'écouter et me regardait en face
+en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait le front
+rouge et le visage tout pâle. Elle tremblait de tous ses membres comme
+ayant peur de tout le monde. Ça lui est resté. Elle est encore de même,
+la pauvre petite! idiote, ou comme imbécile, ou folle, comme vous
+voudrez. Jamais on n'en a tiré une parole, si ce n'est quand elle dit
+qu'on lui ôte ce qu'elle a dans la tête.
+
+De ce moment-là je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque
+chose en moi qui me disait: _Reste avec elle jusqu'à la fin de tes
+jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je
+demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris
+la mer en haine parce que j'y avais jeté du sang innocent. Je cherchai
+la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses soeurs, à qui je la
+conduisais folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre à
+Charenton. Je leur tournai le dos, et je la garde avec moi.
+
+--Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient qu'à
+vous.--Serait-elle là-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez!
+attendez. Hô! hô! la mule...»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_COMMENT JE CONTINUAI MA ROUTE_
+
+
+Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait
+cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite
+charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque, et
+je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,
+démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle,
+amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds tout plats. Je ne vis, en
+vérité, que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme, car
+le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et
+blanches avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au milieu
+de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux genoux,
+sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous regarda un
+moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à jouer. Il me
+parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main droite battrait
+sa main gauche.
+
+--«Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le
+Chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera
+longtemps. C'est drôle, hein?»
+
+En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son shako, que la
+pluie avait un peu dérangée.
+
+--«Pauvre Laurette! dis-je, tu es perdue pour toujours, va!»
+
+J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main; elle
+me donna la sienne machinalement et en souriant avec beaucoup de
+douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts
+deux bagues de diamants; je pensai que c'étaient encore les bagues de sa
+mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là. Pour un
+monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au vieux Commandant;
+mais comme il me suivait des yeux et voyait les miens arrêtés sur les
+doigts de Laure, il me dit avec un certain air d'orgueil:
+
+Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir leur
+prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en séparât, la
+pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les quitte pas.
+Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de temps en
+temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en vérité, je ne
+m'en repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit partout que
+c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À l'armée tout
+s'arrange mieux qu'on ne le croit à Paris, allez!--Elle a fait toutes
+les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours tirée d'affaire.
+Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille et une petite
+voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une tenue assez soignée,
+et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne paye, ma pension de la
+Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la somme était double, dans
+le temps, j'étais tout à fait au courant de mon affaire, et elle ne me
+gênait pas. Au contraire, ses enfantillages faisaient rire quelquefois
+les officiers du 7e léger.
+
+Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût fait
+à son petit mulet.
+
+--«Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui est
+là: voyons, un petit signe de tête.»
+
+Elle se remit à ses dominos.
+
+--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce qu'il
+pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est jamais
+malade, c'est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans toute la
+retraite de Moscou, elle allait nu-tête.--«Allons, ma fille, joue
+toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va, Laurette.»
+
+Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main
+noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa comme
+une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serré par ce baiser, et je
+tournai bride violemment.
+
+--«Voulons-nous continuer notre marche, Commandant? lui dis-je; la nuit
+viendra avant que nous soyons à Béthune.»
+
+Le Commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue
+jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de la
+charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un petit
+manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit autour
+du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de pied au
+mulet, fit son mouvement d'épaule et dit: «En route, mauvaise troupe!»
+Et nous repartîmes.
+
+La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise
+s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un pâle soleil, tout
+mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient pas.
+Nous retombâmes dans un grand silence.
+
+Je regardais mon vieux Commandant; il marchait à grands pas, avec une
+vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus et que
+mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait de
+temps à autre son shako pour essuyer son front chauve et quelques
+cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches
+blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet
+qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni
+plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne
+pensait pas à lui-même, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur le
+même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du maréchal
+Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je ne sais
+quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s'échauffât pour me
+démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.
+
+La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse et
+plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au
+pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses
+soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il regarda dans la
+charrette, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l'entendais
+qui disait: «Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et
+tâche de dormir.--Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de
+pluie.--Ah! diable! elle a cassé ma montre que je lui avais laissée au
+cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons, c'est égal: mon enfant,
+tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir bientôt.--C'est drôle!
+elle a toujours la fièvre; les folles sont comme ça. Tiens, voilà du
+chocolat pour toi, mon enfant.»
+
+Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les roues, à
+l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui et un à moi:
+mauvais souper.
+
+--Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il; mais ça vaut mieux que
+du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière de
+sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il faut
+bien que je lui donne ce que j'ai de mieux. Vous voyez que je la mets
+toujours à part; elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un homme
+depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de croire
+que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je voulais
+l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse toujours
+quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue oublier de
+se cacher comme une religieuse.--C'est drôle, hein?»
+
+Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et
+dire: «_Ôtez ce plomb! ôtez-moi ce plomb!_» Je me levai, il me fit
+rasseoir.
+
+--«Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie,
+parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne
+l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de
+douceur.»
+
+Je me tus en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de
+1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées
+pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence à côté de lui,
+cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée.
+Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine
+d'enthousiasme. Il en fut étonné.
+
+--«Vous êtes un digne homme!» lui dis-je. Il me répondit:
+
+«Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme?... Vous sentez
+bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait
+abnégation.»
+
+Et il me parla encore de Masséna.
+
+Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide et
+fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur cercle,
+ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en confusion,
+c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient à retirer les
+drapeaux blancs des fenêtres et à coudre les trois couleurs dans leurs
+maisons. Les tambours battaient la générale; les trompettes sonnaient _à
+cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les longues charrettes
+picardes portaient les Cent-Suisses et leurs bagages; les canons des
+Gardes-du-Corps courant aux remparts, les voitures des princes, les
+escadrons des Compagnies-Rouges se formant, encombraient la ville. La
+vue des Gendarmes du roi et des Mousquetaires me fit oublier mon vieux
+compagnon de route. Je joignis ma compagnie, et je perdis dans la foule
+la petite charrette et ses pauvres habitants. À mon grand regret,
+c'était pour toujours que je les perdais.
+
+Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur de
+soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était
+inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la plaçai
+dès lors très haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis autour
+de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette abnégation
+de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze années que j'ai
+vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs
+dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé ces hommes de
+caractère antique, poussant le sentiment du devoir jusqu'à ses dernières
+conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance ni honte de la
+pauvreté, simples de moeurs et de langage, fiers de la gloire du pays,
+et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec plaisir dans leur
+obscurité, et partageant avec les malheureux le pain noir qu'ils payent
+de leur sang.
+
+J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon,
+d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom et que je ne le lui avais
+pas demandé. Un jour, cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux
+capitaine d'infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la
+parade, me dit:
+
+«Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un
+brave homme; il a été _descendu_ par un boulet à Waterloo. Il avait, en
+effet, laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à
+l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut,
+furieuse, au bout de trois jours.
+
+--Je le crois bien, lui dis-je; elle n'avait plus son père nourricier!
+
+--Ah bah! _père_! qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un air
+qu'il voulait rendre fin et licencieux.
+
+--Je dis qu'on bat le rappel,» repris-je en sortant. Et moi aussi, j'ai
+fait abnégation.
+
+
+
+
+ _LIVRE DEUXIÈME_
+
+
+ SOUVENIRS
+ DE
+ SERVITUDE MILITAIRE
+
+
+
+
+ Livre Deuxième
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_SUR LA RESPONSABILITÉ_
+
+
+Je me souviens encore de la consternation que cette histoire jeta dans
+mon âme; ce fut peut-être là le principe de ma lente guérison pour cette
+maladie de l'enthousiasme militaire. Je me sentis tout à coup humilié de
+courir des chances de crime, et de me trouver à la main un sabre
+d'Esclave au lieu d'une épée de Chevalier. Bien d'autres faits pareils
+vinrent à ma connaissance, qui flétrissaient à mes yeux cette noble
+espèce d'hommes que je n'aurais voulu voir consacrée qu'à la défense de
+la patrie. Ainsi, à l'époque de la Terreur, il arriva qu'un autre
+capitaine de vaisseau reçut, comme toute la marine, l'ordre monstrueux
+du Comité de salut public de fusiller les prisonniers de guerre; il eut
+le malheur de prendre un bâtiment anglais, et le malheur plus grand
+d'obéir à l'ordre du gouvernement. Revenu à terre, il rendit compte de
+sa honteuse exécution, se retira du service, et mourut de chagrin en peu
+de temps. Ce capitaine commandait _la Boudeuse_, frégate qui, la
+première, fit le tour du monde sous les ordres de M. de Bougainville,
+mon parent. Ce grand navigateur en pleura, pour l'honneur de son vieux
+vaisseau.
+
+Ne viendra-t-elle jamais, la loi qui, dans de telles circonstances,
+mettra d'accord le Devoir et la Conscience? La voix publique a-t-elle
+tort quand elle s'élève d'âge en âge pour absoudre et pour honorer la
+désobéissance du vicomte d'Orte, qui répondit à Charles IX lui ordonnant
+d'étendre à Dax la Saint-Barthélémy parisienne:
+
+«Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles
+habitants et gens de guerre; je n'ai trouvé que bons citoyens et braves
+soldats, et pas un bourreau.»
+
+Et s'il eut raison de refuser l'obéissance, comment vivons-nous sous des
+lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait
+cette même obéissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le
+tuons; l'absurde ne peut régner ainsi longtemps. Il faudra bien que l'on
+en vienne à régler les circonstances où la délibération sera permise à
+l'homme armé, et jusqu'à quel rang sera laissée libre l'intelligence, et
+avec elle l'exercice de la Conscience et de la Justice... Il faudra bien
+un jour sortir de là.
+
+Je ne me dissimule point que c'est là une question d'une extrême
+difficulté, et qui touche à la base même de toute discipline. Loin de
+vouloir affaiblir cette discipline, je pense qu'elle a besoin d'être
+corroborée sur beaucoup de points parmi nous, et que, devant l'ennemi,
+les lois ne peuvent être trop draconiennes. Quand l'armée tourne sa
+poitrine de fer contre l'étranger, qu'elle marche et agisse comme un
+seul homme, cela doit être; mais lorsqu'elle s'est retournée et qu'elle
+n'a plus devant elle que la mère-patrie, il est bon qu'alors, du moins,
+elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d'avoir des
+entrailles filiales. Il est à souhaiter aussi que des limites immuables
+soient posées une fois pour toujours à ces ordres absolus données aux
+Armées par le souverain Pouvoir, si souvent tombé en indignes mains,
+dans notre histoire. Qu'il ne soit jamais possible à quelques
+aventuriers parvenus à la Dictature, de transformer en assassins quatre
+cent mille hommes d'honneur, par une loi d'un jour comme leur règne!
+
+Souvent, il est vrai, je vis, dans les coutumes du service, que, grâce
+peut-être à l'incurie française et à la facile bonhomie de notre
+caractère, comme compensation, et tout à côté de cette misère de la
+Servitude militaire, il régnait dans les Armées une sorte de liberté
+d'esprit qui adoucissait l'humiliation de l'obéissance passive; et,
+remarquant dans tout homme de guerre quelque chose d'ouvert et de
+noblement dégagé, je pensai que cela venait d'une âme reposée et
+soulagée du poids énorme de la responsabilité. J'étais fort enfant
+alors, et j'éprouvai peu à peu que ce sentiment allégeait ma conscience;
+il me sembla voir dans chaque général en chef une sorte de Moïse, qui
+devait seul rendre ses terribles comptes à Dieu, après avoir dit aux
+fils de Lévi: «Passez et repassez au travers du camp; que chacun tue son
+frère, son fils, son ami et celui qui lui est le plus proche.» Et il y
+eut vingt-trois mille hommes de tués, dit l'Exode, ch. XXXII, v. 27; car
+je savais la Bible par coeur, et ce livre et moi étions tellement
+inséparables que dans les plus longues marches il me suivait toujours.
+On voit quelle fut la première consolation qu'il me donna. Je pensai
+qu'il faudrait que j'eusse bien du malheur pour qu'un de mes Moïses
+galonnés d'or m'ordonnât de tuer toute ma famille; et, en effet, cela ne
+m'arriva pas, comme je l'avais fort sagement conjecturé. Je pensais
+aussi que, quand même régnerait sur la terre l'impraticable paix de
+l'abbé de Saint-Pierre, et quand lui-même serait chargé de régulariser
+cette liberté et cette égalité universelles, il lui faudrait pour cette
+oeuvre quelques régiments de Lévites à qui il pût dire de ceindre
+l'épée, et à qui leur soumission attirerait la bénédiction du Seigneur.
+Je cherchais ainsi à capituler avec les monstrueuses résignations de
+l'_obéissance passive_, en considérant à quelle source elle remontait et
+comme tout ordre social semblait appuyé sur l'obéissance; mais il me
+fallut bien des raisonnements et des paradoxes pour parvenir à lui faire
+prendre quelque place dans mon âme. J'aimais fort à l'infliger et peu à
+la subir; je la trouvais admirablement sage sous mes pieds, mais absurde
+sur ma tête. J'ai vu, depuis, bien des hommes raisonner ainsi, qui
+n'avaient pas l'excuse que j'avais alors: j'étais un Lévite de seize
+ans.
+
+Je n'avais pas alors étendu mes regards sur la patrie entière de notre
+France, et sur cette autre patrie qui l'entoure, l'Europe; et de là sur
+la patrie de l'humanité, le globe, qui devient heureusement plus petit
+chaque jour, resserré dans la main de la civilisation. Je ne pensai pas
+combien le coeur de l'homme de guerre serait plus léger encore dans sa
+poitrine, s'il sentait en lui deux hommes, dont l'un obéirait à l'autre;
+s'il savait qu'après son rôle tout rigoureux dans la guerre, il aurait
+droit à un rôle tout bienfaisant et non moins glorieux dans la paix, si,
+à un grade déterminé, il avait des droits d'élection; si, après avoir
+été longtemps muet dans les camps, il avait sa voix dans la Cité; s'il
+était exécuteur, dans l'une, des lois qu'il aurait faites dans l'autre,
+et si, pour voiler le sang de l'épée, il avait la toge. Or, il n'est pas
+impossible que tout cela n'advienne un jour.
+
+Nous sommes vraiment sans pitié de vouloir qu'un homme soit assez fort
+pour répondre lui seul de cette nation armée qu'on lui met dans la main.
+C'est une chose nuisible aux gouvernements mêmes; car l'organisation
+actuelle, qui suspend ainsi à un seul doigt toute cette chaîne
+électrique de l'obéissance passive, peut, dans tel cas donné, rendre par
+trop simple le renversement total d'un État. Telle révolution, à demi
+formée et recrutée, n'aurait qu'à gagner un ministre de la guerre pour
+se compléter entièrement. Tout le reste suivrait nécessairement, d'après
+nos lois, sans que nul anneau se pût soustraire à la commotion donnée
+d'en haut.
+
+Non, j'en atteste les soulèvements de conscience de tout homme qui a vu
+couler ou fait couler le sang de ses concitoyens, ce n'est pas assez
+d'une seule tête pour porter un poids aussi lourd que celui de tant de
+meurtres; ce ne serait pas trop d'autant de têtes qu'il y a de
+combattants. Pour être responsables de la loi de sang qu'elles
+exécutent, il serait juste qu'elles l'eussent au moins bien comprise.
+Mais les institutions meilleures, réclamées ici, ne seront elles-mêmes
+que très passagères; car, encore une fois, les armées et la guerre
+n'auront qu'un temps; car, malgré les paroles d'un sophiste que j'ai
+combattu ailleurs, il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la
+guerre soit _divine_; il n'est point vrai que _la terre soit avide de
+sang_. La guerre est maudite de Dieu et des hommes mêmes qui la font et
+qui ont d'elle une secrète horreur, et la terre ne crie au ciel que pour
+lui demander l'eau fraîche de ses fleuves et la rosée pure de ses nuées.
+
+Ce n'est pas, du reste, dans la première jeunesse, toute donnée à
+l'action, que j'aurais pu me demander s'il n'y avait pas de pays
+modernes où l'homme de la guerre fût le même que l'homme de la paix, et
+non un homme séparé de la famille et placé comme son ennemi. Je
+n'examinais pas ce qu'il nous serait bon de prendre aux anciens sur ce
+point; beaucoup de projets d'une organisation plus sensée des armées ont
+été enfantés inutilement. Bien loin d'en mettre aucune à exécution, ou
+seulement en lumière, il est probable que le Pouvoir, quel qu'il soit,
+s'en éloignera toujours de plus en plus, ayant intérêt à s'entourer de
+gladiateurs dans la lutte sans cesse menaçante; cependant l'idée se fera
+jour et prendra sa forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire.
+
+Dans l'état actuel, que de bons sentiments à conserver qui pourraient
+s'élever encore par le sentiment d'une haute dignité personnelle! J'en
+ai recueilli bien des exemples dans ma mémoire; j'avais autour de moi,
+prêts à me les fournir, d'innombrables amis intimes, si gaîment résignés
+à leur insouciante soumission, si libres d'esprit dans l'esclavage de
+leur corps, que cette insouciance me gagna un moment comme eux, et, avec
+elle, ce calme parfait du soldat et de l'officier, calme qui est
+précisément celui du cheval mesurant noblement son allure entre la bride
+et l'éperon, et fier de n'être nullement responsable. Qu'il me soit
+permis de donner, dans la simple histoire d'un brave homme et d'une
+famille de soldat que je ne fis qu'entrevoir, un exemple, plus doux que
+le premier, de ces longues résignations de toute la vie, pleines
+d'honnêteté, de pudeur et de bonhomie, très communes dans notre armée,
+et dont la vue repose l'âme quand on vit en même temps, comme je le
+faisais, dans un monde élégant, d'où l'on descend avec plaisir pour
+étudier des moeurs plus naïves, tout arriérées qu'elles sont.
+
+Telle qu'elle est, l'Armée est un bon livre à ouvrir pour connaître
+l'humanité; on y apprend à mettre la main à tout, aux choses les plus
+basses comme aux plus élevées; les plus délicats et les plus riches sont
+forcés de voir vivre de près la pauvreté et de vivre avec elle, de lui
+mesurer son gros pain et de lui peser sa viande. Sans l'armée, tel fils
+de grand seigneur ne soupçonnerait pas comment un soldat vit, grandit,
+engraisse toute l'année avec neuf sous par jour et une cruche d'eau
+fraîche, portant sur le dos un sac dont le contenant et le contenu
+coûtent quarante francs à sa patrie.
+
+Cette simplicité de moeurs, cette pauvreté insouciante et joyeuse de
+tant de jeunes gens, cette vigoureuse et saine existence, sans fausse
+politesse ni fausse sensibilité, cette allure mâle donnée à tout, cette
+uniformité de sentiments imprimés par la discipline, sont des liens
+d'habitude grossiers, mais difficiles à rompre, et qui ne manquent pas
+d'un certain charme inconnu aux autres professions. J'ai vu des
+officiers prendre cette existence en passion au point de ne pouvoir la
+quitter quelque temps sans ennui, même pour retrouver les plus élégantes
+et les plus chères coutumes de leur vie.--Les régiments sont des
+couvents d'hommes, mais des couvents nomades; partout ils portent leurs
+usages empreints de gravité, de silence, de retenue. On y remplit bien
+les voeux de Pauvreté et d'Obéissance.
+
+Le caractère de ces reclus est indélébile comme celui des moines, et
+jamais je n'ai revu l'uniforme d'un de mes régiments sans un battement
+de coeur.
+
+
+
+
+ LA VEILLÉE
+ DE VINCENNES
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+_LES SCRUPULES D'HONNEUR D'UN SOLDAT_
+
+
+Un soir de l'été de 1819, je me promenais à Vincennes dans l'intérieur
+de la forteresse, où j'étais en garnison avec Timoléon d'Arc***,
+lieutenant de la Garde comme moi; nous avions fait, selon l'habitude, la
+promenade au polygone, assisté à l'étude du tir à ricochet, écouté et
+raconté paisiblement les histoires de guerre, discuté sur l'école
+Polytechnique, sur sa formation, son utilité, ses défauts, et sur les
+hommes au teint jaune qu'avait fait pousser ce terroir géométrique. La
+couleur pâle de l'école, Timoléon l'avait aussi sur le front. Ceux qui
+l'ont connu se rappelleront comme moi sa figure régulière et un peu
+amaigrie, ses grands yeux noirs et les sourcils arqués qui les
+couvraient, et le sérieux si doux et rarement troublé de son visage
+Spartiate; il était fort préoccupé, ce soir-là, de notre conversation
+très longue sur le système des probabilités de Laplace. Je me souviens
+qu'il tenait sous le bras ce livre, que nous avions en grande estime, et
+dont il était souvent tourmenté.
+
+La nuit tombait, ou plutôt s'épanouissait: une belle nuit d'août. Je
+regardais avec plaisir la chapelle construite par saint Louis, et cette
+couronne de tours moussues et à demi ruinées qui servait alors de parure
+à Vincennes; le donjon s'élevait au-dessus d'elles comme un roi au
+milieu de ses gardes. Les petits croissants de la chapelle brillaient
+parmi les premières étoiles, au bout de leurs longues flèches. L'odeur
+fraîche et suave du bois nous parvenait par-dessus les remparts, et il
+n'y avait pas jusqu'au gazon des batteries qui n'exhalât une haleine de
+soir d'été. Nous nous assîmes sur un grand canon de Louis XIV, et nous
+regardâmes en silence quelques jeunes soldats qui essayaient leur force
+en soulevant tour à tour une bombe au bout du bras, tandis que les
+autres rentraient lentement et passaient le pont-levis deux par deux ou
+quatre par quatre, avec toute la paresse du désoeuvrement militaire. Les
+cours étaient remplies de caissons de l'artillerie, ouverts et chargés
+de poudre, préparés pour la revue du lendemain. À notre côté, près de la
+porte du bois, un vieil Adjudant d'artillerie ouvrait et refermait,
+souvent avec inquiétude, la porte très légère d'une petite tour,
+poudrière et arsenal, appartenant à l'artillerie à pied, et remplie de
+barils de poudre, d'armes et de munitions de guerre. Il nous salua en
+passant. C'était un homme d'une taille élevée, mais un peu voûtée. Ses
+cheveux étaient rares et blancs, sa moustache blanche et épaisse, son
+air ouvert, robuste et frais encore, heureux, doux et sage. Il tenait
+trois grands registres à la main, et y vérifiait de longues colonnes de
+chiffres. Nous lui demandâmes pourquoi il travaillait si tard, contre sa
+coutume. Il nous répondit, avec le ton de respect et de calme des vieux
+soldats, que c'était le lendemain un jour d'inspection générale à cinq
+heures du matin; qu'il était responsable des poudres, et qu'il ne
+cessait de les examiner et de recommencer vingt fois ses comptes, pour
+être à l'abri du plus léger reproche de négligence; qu'il avait voulu
+aussi profiter des dernières lueurs du jour, parce que la consigne était
+sévère et défendait d'entrer la nuit dans la poudrière avec un flambeau
+ou même une lanterne sourde; qu'il était désolé de n'avoir pas eu le
+temps de tout voir, et qu'il lui restait encore quelques obus à
+examiner; qu'il voudrait bien pouvoir revenir dans la nuit; et il
+regardait avec un peu d'impatience le grenadier que l'on posait en
+faction à la porte, et qui devait l'empêcher d'y rentrer.
+
+Après nous avoir donné ces détails, il se mit à genoux et regarda sous
+la porte s'il n'y restait pas une traînée de poudre. Il craignait que
+les éperons ou les fers des bottes des officiers ne vinssent à y mettre
+feu le lendemain.
+
+--«Ce n'est pas cela qui m'occupe le plus, dit-il en se relevant, mais
+ce sont mes registres; et il les regardait avec regret.
+
+--Vous êtes trop scrupuleux, dit Timoléon.
+
+--Ah! mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop
+l'être sur son honneur. Un de nos maréchaux-des-logis s'est brûlé la
+cervelle lundi dernier, pour avoir été mis à la salle de police. Moi, je
+dois donner l'exemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la
+Garde, je n'ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me
+rendrait bien malheureux.»
+
+Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l'armée parmi l'élite de
+l'élite, se croyaient déshonorés pour la plus légère faute.
+
+--«Allez, vous êtes tous les puritains de l'honneur,» lui dis-je en lui
+frappant sur l'épaule.
+
+Il salua et se retira vers la caserne où était son logement; puis, avec
+une innocence de moeurs particulière à l'honnête race des soldats, il
+revint apportant du chènevis dans le creux de ses mains à une poule qui
+élevait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze où nous étions
+assis.
+
+C'était bien la plus charmante poule que j'aie connue de ma vie; elle
+était toute blanche, sans une seule tache; et ce brave homme, avec ses
+gros doigts mutilés à Marengo et à Austerlitz, lui avait collé sur la
+tête une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier
+d'argent avec une plaque à son chiffre. La bonne poule en était fière et
+reconnaissante à la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient
+toujours respecter, et elle n'avait peur de personne, pas même d'un
+petit cochon de lait et d'une chouette qu'on avait logés auprès d'elle
+sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers;
+elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous
+étions en uniforme; mais elle avait horreur de l'habit bourgeois, et, ne
+nous reconnaissant plus sous ce déguisement, elle s'enfuyait avec sa
+famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel était
+gravé l'éternel soleil avec son _Nec pluribus impar_, et l'_Ultima ratio
+Regum_. Et il logeait une poule là-dessous!
+
+Le bon Adjudant nous parla d'elle en fort bons termes. Elle fournissait
+des oeufs à lui et à sa fille avec une générosité sans pareille; et il
+l'aimait tant, qu'il n'avait pas eu le courage de tuer un seul de ses
+poulets, de peur de l'affliger. Comme il racontait ses bonnes moeurs,
+les tambours et les trompettes battirent et sonnèrent à la fois l'appel
+du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient
+résonner les chaînes. Nous n'étions pas de service, et nous sortîmes par
+la porte du bois. Timoléon, qui n'avait cessé de faire des angles sur le
+sable avec le bout de son épée, s'était levé du canon en regrettant ses
+triangles, comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant.
+
+Nous tournâmes à gauche, en suivant les remparts; et, passant ainsi
+devant le tertre de gazon élevé au duc d'Enghien sur son corps fusillé
+et sa tête écrasée par un pavé, nous côtoyâmes les fossés en y regardant
+le petit chemin blanc qu'il avait pris pour arriver à cette fosse.
+
+Il y a deux sortes d'hommes qui peuvent très bien se promener ensemble
+cinq heures de suite sans se parler: ce sont les prisonniers et les
+officiers. Condamnés à se voir toujours, quand ils sont tous réunis,
+chacun est seul. Nous allions en silence, les bras derrière le dos. Je
+remarquai que Timoléon tournait et retournait sans cesse une lettre au
+clair de la lune; c'était une petite lettre de forme longue; j'en
+connaissais la figure et l'auteur féminin, et j'étais accoutumé à le
+voir rêver tout un jour sur cette petite écriture fine et élégante.
+Aussi nous étions arrivés au village en face du château, nous avions
+monté l'escalier de notre petite maison blanche, nous allions nous
+séparer sur le carré de nos appartements voisins, que je n'avais pas dit
+une parole. Là seulement, il me dit tout à coup:
+
+«Elle veut absolument que je donne ma démission; qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense, dis-je, qu'elle est belle comme un ange, parce que je l'ai
+vue; je pense que vous l'aimez comme un fou, parce que je vous vois
+depuis deux ans tel que ce soir; je pense que vous avez une assez belle
+fortune, à en juger par vos chevaux et votre train; je pense que vous
+avez fait assez vos preuves pour vous retirer, et qu'en temps de paix ce
+n'est pas un grand sacrifice; mais je pense aussi à une seule chose...
+
+--Laquelle? dit-il en souriant assez amèrement, parce qu'il devinait.
+
+--C'est qu'elle est mariée, dis-je plus gravement; vous le savez mieux
+que moi, mon pauvre ami.
+
+--C'est vrai, dit-il, pas d'avenir.
+
+--Et le service sert à vous faire oublier cela quelquefois, ajoutai-je.
+
+--Peut-être, dit-il; mais il n'est pas probable que mon étoile change à
+l'armée. Remarquez dans ma vie que jamais je n'ai rien fait de bien qui
+ne restât inconnu ou mal interprété.
+
+--Vous liriez Laplace toutes les nuits, dis-je, que vous ne trouveriez
+pas de remède à cela.»
+
+Et je m'enfermai chez moi pour écrire un poème sur le Masque de fer,
+poème que j'appelai: LA PRISON.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+_SUR L'AMOUR DU DANGER_
+
+
+L'isolement ne saurait être trop complet pour les hommes que je ne sais
+quel démon poursuit par les illusions de poésie. Le silence était
+profond, et l'ombre épaisse sur les tours du vieux Vincennes. La
+garnison dormait depuis neuf heures du soir. Tous les feux s'étaient
+éteints à six heures par ordre des tambours. On n'entendait que la voix
+des sentinelles placées sur le rempart et s'envoyant et répétant, l'une
+après l'autre, leur cri long et mélancolique: _Sentinelle, prenez garde
+à vous!_ Les corbeaux des tours répondaient plus tristement encore, et,
+ne s'y croyant plus en sûreté, s'envolaient plus haut jusqu'au donjon.
+Rien ne pouvait plus me troubler, et pourtant quelque chose me
+troublait, qui n'était ni bruit, ni lumière. Je voulais et ne pouvais
+pas écrire. Je sentais quelque chose dans ma pensée, comme une tache
+dans une émeraude; c'était l'idée que quelqu'un auprès de moi veillait
+aussi, et veillait sans consolation, profondément tourmenté. Cela me
+gênait. J'étais sûr qu'il avait besoin de se confier, et j'avais fui
+brusquement sa confidence par désir de me livrer à mes idées favorites.
+J'en étais puni maintenant par le trouble de ces idées mêmes. Elles ne
+volaient pas librement et largement, et il me semblait que leurs ailes
+étaient appesanties, mouillées peut-être par une larme secrète d'un ami
+délaissé.
+
+Je me levai de mon fauteuil. J'ouvris la fenêtre, et je me mis à
+respirer l'air embaumé de la nuit. Une odeur de forêt venait à moi, par
+dessus les murs, un peu mélangée d'une faible odeur de poudre; cela me
+rappela ce volcan sur lequel vivaient et dormaient trois mille hommes
+dans une sécurité parfaite. J'aperçus sur la grande baraque du fort,
+séparé du village par un chemin de quarante pas tout au plus, une lueur
+projetée par la lampe de mon jeune voisin; son ombre passait et
+repassait sur la muraille, et je vis à ses épaulettes qu'il n'avait pas
+même songé à se coucher. Il était minuit. Je sortis brusquement de ma
+chambre et j'entrai chez lui. Il ne fut nullement étonné de me voir, et
+dit tout de suite que s'il était encore debout, c'était pour finir une
+lecture de Xénophon qui l'intéressait fort. Mais comme il n'y avait pas
+un seul livre ouvert dans sa chambre, et qu'il tenait encore à la main
+son petit billet de femme, je ne fus pas sa dupe; mais j'en eus l'air.
+Nous nous mîmes à la fenêtre, et je lui dis, essayant d'approcher mes
+idées des siennes:
+
+«Je travaillais aussi de mon côté, et je cherchais à me rendre compte de
+cette sorte d'aimant qu'il y a pour nous dans l'acier d'une épée. C'est
+une attraction irrésistible qui nous retient au service malgré nous, et
+fait que nous attendons toujours un événement ou une guerre. Je ne sais
+pas (et je venais vous en parler) s'il ne serait pas vrai de dire et
+d'écrire qu'il y a dans les armées une passion qui leur est particulière
+et qui leur donne la vie; une passion qui ne tient ni de l'amour de la
+gloire, ni de l'ambition; c'est une sorte de combat corps à corps contre
+la destinée, une lutte qui est la source de mille voluptés inconnues au
+reste des hommes, et dont les triomphes intérieurs sont remplis de
+magnificence; enfin c'est l'AMOUR DU DANGER!
+
+--C'est vrai,» me dit Timoléon.
+
+Je poursuivis:
+
+«Que serait-ce donc qui soutiendrait le marin sur la mer? qui le
+consolerait dans cet ennui d'un homme qui ne voit que des hommes? Il
+part, et dit adieu à la terre; adieu au sourire des femmes, adieu à leur
+amour; adieu aux amitiés choisies et aux tendres habitudes de la vie;
+adieu aux bons vieux parents; adieu à la belle nature des campagnes, aux
+arbres, aux gazons, aux fleurs qui sentent bon, aux rochers sombres, aux
+bois mélancoliques pleins d'animaux silencieux et sauvages; adieu aux
+grandes villes, au travail perpétuel des arts, à l'agitation sublime de
+toutes les pensées dans l'oisiveté de la vie, aux relations élégantes,
+mystérieuses et passionnées du monde; il dit adieu à tout, et part. Il
+va trouver trois ennemis: l'eau, l'air et l'homme; et toutes les minutes
+de sa vie vont en avoir un à combattre. Cette magnifique inquiétude le
+délivre de l'ennui. Il vit dans une perpétuelle victoire; c'en est une
+que de passer seulement sur l'Océan et de ne pas s'engloutir en
+sombrant; c'en est une que d'aller où il veut et de s'enfoncer dans les
+bras du vent contraire; c'en est une que de courir devant l'orage et de
+s'en faire suivre comme d'un valet; c'en est une que d'y dormir et d'y
+établir son cabinet d'étude. Il se couche avec le sentiment de sa
+royauté, sur le dos de l'Océan, comme saint Jérôme sur son lion, et
+jouit de la solitude qui est aussi son épouse.
+
+--C'est grand, dit Timoléon; et je remarquai qu'il posait la lettre sur
+la table.
+
+--Et c'est l'AMOUR DU DANGER qui le nourrit, qui fait que jamais il
+n'est un moment désoeuvré, qu'il se sent en lutte, et qu'il a un but.
+C'est la lutte qu'il nous faut toujours; si nous étions en campagne,
+vous ne souffririez pas tant.
+
+--Qui sait? dit-il.
+
+--Vous êtes aussi heureux que vous pouvez l'être; vous ne pouvez pas
+avancer dans votre bonheur. Ce bonheur-là est une impasse véritable.
+
+--Trop vrai! trop vrai! l'entendis-je murmurer.
+
+--Vous ne pouvez pas empêcher qu'elle n'ait un jeune mari et un enfant,
+et vous ne pouvez pas conquérir plus de liberté que vous n'en avez;
+voilà votre supplice, à vous!»
+
+Il me serra la main: «Et toujours mentir! dit-il. Croyez-vous que nous
+ayons la guerre?
+
+--Je n'en crois pas un mot, répondis-je.
+
+--Si je pouvais seulement savoir si elle est au bal ce soir! Je lui
+avais bien défendu d'y aller.
+
+--Je me serais bien aperçu, sans ce que vous me dites-là, qu'il est
+minuit, lui dis-je; vous n'avez pas besoin d'Austerlitz, mon ami, vous
+êtes assez occupé; vous pouvez dissimuler et mentir encore pendant
+plusieurs années. Bonsoir.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_LE CONCERT DE FAMILLE_
+
+
+Comme j'allais me retirer, je m'arrêtai, la main sur la clef de sa
+porte, écoutant avec étonnement une musique assez rapprochée et venue du
+château même. Entendue de la fenêtre, elle nous sembla formée de deux
+voix d'hommes, d'une voix de femme et d'un piano. C'était pour moi une
+douce surprise, à cette heure de la nuit. Je proposai à mon camarade de
+l'aller écouter de plus près. Le petit pont-levis, parallèle au grand,
+et destiné à laisser passer le gouverneur et les officiers pendant une
+partie de la nuit, était ouvert encore. Nous rentrâmes dans le fort, et,
+en rôdant par les cours, nous fûmes guidés par le son jusque sous les
+fenêtres ouvertes que je reconnus pour celles du bon vieux Adjudant
+d'artillerie.
+
+Ces grandes fenêtres étaient au rez-de-chaussée, et, nous arrêtant en
+face, nous découvrîmes jusqu'au fond de l'appartement, la simple famille
+de cet honnête soldat.
+
+Il y avait, au fond de la chambre, un petit piano de bois d'acajou,
+garni de vieux ornements de cuivre. L'Adjudant (tout âgé et tout modeste
+qu'il nous avait paru d'abord) était assis devant le clavier, et jouait
+une suite d'accords, d'accompagnements et de modulations simples, mais
+harmonieusement unies entre elles. Il tenait les yeux élevés au ciel, et
+n'avait point de musique devant lui; sa bouche était entr'ouverte avec
+délices sous l'épaisseur de ses longues moustaches blanches. Sa fille,
+debout à sa droite, allait chanter ou venait de s'interrompre; car elle
+regardait avec inquiétude, la bouche entr'ouverte encore, comme lui. À
+sa gauche, un jeune sous-officier d'artillerie légère de la Garde, vêtu
+de l'uniforme sévère de ce beau corps, regardait cette jeune personne
+comme s'il n'eût pas cessé de l'écouter.
+
+Rien de si calme que leurs poses, rien de si décent que leur maintien,
+rien de si heureux que leurs visages. Le rayon qui tombait d'en haut sur
+ces trois fronts n'y éclairait pas une expression soucieuse; et le doigt
+de Dieu n'y avait écrit que bonté, amour et pudeur.
+
+Le froissement de nos épées sur le mur les avertit que nous étions là.
+Le brave homme nous vit, et son front chauve en rougit de surprise et,
+je pense aussi, de satisfaction. Il se leva avec empressement, et,
+prenant un des trois chandeliers qui l'éclairaient, vint nous ouvrir et
+nous fit asseoir. Nous le priâmes de continuer son concert de famille;
+et, avec une simplicité noble, sans s'excuser et sans demander
+indulgence, il dit à ses enfants:
+
+«Où en étions-nous?»
+
+Et les trois voix s'élevèrent en choeur avec une indicible harmonie.
+
+Timoléon écoutait et restait sans mouvement; pour moi, cachant ma tête
+et mes yeux, je me mis à rêver avec un attendrissement qui, je ne sais
+pourquoi, était douloureux. Ce qu'ils chantaient emportait mon âme dans
+des régions de larmes et de mélancoliques félicités, et poursuivi
+peut-être par l'importune idée de mes travaux du soir, je changeais en
+mobiles images les mobiles modulations des voix. Ce qu'ils chantaient
+était un de ces choeurs écossais, une des anciennes mélodies des Bardes
+que chante encore l'écho sonore des Orcades. Pour moi, ce choeur
+mélancolique s'élevait lentement et s'évaporait tout à coup comme les
+brouillards des montagnes d'Ossian; ces brouillards qui se forment sur
+l'écume mousseuse des torrents de l'Arven, s'épaississent lentement et
+semblent se gonfler et se grossir, en montant, d'une foule innombrable
+de fantômes tourmentés et tordus par les vents. Ce sont des guerriers
+qui rêvent toujours, le casque appuyé sur la main, et dont les larmes et
+le sang tombent goutte à goutte dans les eaux noires des rochers; ce
+sont des beautés pâles dont les cheveux s'allongent en arrière, comme
+les rayons d'une lointaine comète, et se fondent dans le sein humide de
+la lune: elles passent vite, et leurs pieds s'évanouissent enveloppés
+dans les plis vaporeux de leurs robes blanches; elles n'ont pas d'ailes,
+et volent. Elles volent en tenant des harpes, elles volent les yeux
+baissés et la bouche entr'ouverte avec innocence; elles jettent un cri
+en passant et se perdent, en montant, dans la douce lumière qui les
+appelle. Ce sont des navires aériens qui semblent se heurter contre des
+rives sombres, et se plonger dans des flots épais; les montagnes se
+penchent pour les pleurer, et les dogues noirs élèvent leurs têtes
+difformes et hurlent longuement, en regardant le disque qui tremble au
+ciel, tandis que la mer secoue les colonnes blanches des Orcades qui
+sont rangées comme les tuyaux d'un orgue immense, et répandent, sur
+l'Océan, une harmonie déchirante et mille fois prolongée dans la caverne
+où les vagues sont enfermées.
+
+La musique se traduisait ainsi en sombres images dans mon âme, bien
+jeune encore, ouverte à toutes les sympathies et comme amoureuse de ses
+douleurs fictives.
+
+C'était, d'ailleurs, revenir à la pensée de celui qui avait inventé ces
+chants tristes et puissants, que de les sentir de la sorte. La famille
+heureuse éprouvait elle-même la forte émotion qu'elle donnait, et une
+vibration profonde faisait quelquefois trembler les trois voix.
+
+Le chant cessa, et un long silence lui succéda. La jeune personne, comme
+fatiguée, s'était appuyée sur l'épaule de son père; sa taille était
+élevée et un peu ployée, comme par faiblesse; elle était mince, et
+paraissait avoir grandi trop vite, et sa poitrine, un peu amaigrie, en
+paraissait affectée. Elle baisait le front chauve, large et ridé de son
+père, et abandonnait sa main au jeune sous-officier qui la pressait sur
+ses lèvres.
+
+Comme je me serais bien gardé, par amour-propre, d'avouer tout haut mes
+rêveries intérieures, je me contentai de dire froidement:
+
+«Que le ciel accorde de longs jours et toutes sortes de bénédictions à
+ceux qui ont le don de traduire la musique littéralement! Je ne puis
+trop admirer un homme qui trouve à une symphonie le défaut d'être trop
+Cartésienne, et à une autre de pencher vers le système de Spinosa; qui
+se récrie sur le panthéisme d'un trio et l'utilité d'une ouverture à
+l'amélioration de la classe la plus nombreuse. Si j'avais le bonheur de
+savoir comme quoi un bémol de plus à la clef peut rendre un quatuor de
+flûtes et de bassons plus partisan du Directoire que du Consulat et de
+l'Empire, je ne parlerais plus, je chanterais éternellement; je
+foulerais aux pieds des mots et des phrases, qui ne sont bons tout au
+plus que pour une centaine de départements, tandis que j'aurais le
+bonheur de dire mes idées fort clairement à tout l'univers avec mes sept
+notes. Mais, dépourvu de cette science comme je suis, ma conversation
+musicale serait si bornée que mon seul parti à prendre est de vous dire,
+en langue vulgaire, la satisfaction que me cause surtout votre vue et le
+spectacle de l'accord plein de simplicité et de bonhomie qui règne dans
+votre famille. C'est au point que ce qui me plaît le plus dans votre
+petit concert, c'est le plaisir que vous y prenez; vos âmes me semblent
+plus belles encore que la plus belle musique que le Ciel ait jamais
+entendue monter à lui, de notre misérable terre, toujours gémissante.»
+
+Je tendis la main avec effusion à ce bon père, et il la serra avec
+l'expression d'une reconnaissance grave. Ce n'était qu'un vieux soldat;
+mais il y avait dans son langage et ses manières je ne sais quoi de
+l'ancien bon ton du monde. La suite me l'expliqua.
+
+--«Voici, mon lieutenant, me dit-il, la vie que nous menons ici. Nous
+nous reposons en chantant, ma fille, moi et mon gendre futur.»
+
+Il regardait en même temps ces beaux jeunes gens avec une tendresse
+toute rayonnante de bonheur.
+
+--«Voici, ajouta-t-il d'un air plus grave, en nous montrant un petit
+portrait, la mère de ma fille.»
+
+Nous regardâmes la muraille blanchie de plâtre de la modeste chambre, et
+nous y vîmes, en effet, une miniature qui représentait la plus
+gracieuse, la plus fraîche petite paysanne que jamais Greuze ait douée
+de grands yeux bleus et de bouche en forme de cerise.
+
+--«Ce fut une bien grande dame qui eut autrefois la bonté de faire ce
+portrait-là, me dit l'Adjudant, et c'est une histoire curieuse que celle
+de la dot de ma pauvre petite femme.»
+
+Et à nos premières prières de raconter son mariage, il nous parla ainsi,
+autour de trois verres d'absinthe verte qu'il eut soin de nous offrir
+préalablement et cérémonieusement.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+_HISTOIRE DE L'ADJUDANT_
+
+_Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de pierres._
+
+
+Vous saurez, mon lieutenant, que j'ai été élevé au village de Montreuil
+par monsieur le curé de Montreuil lui-même. Il m'avait fait apprendre
+quelques notes du plain-chant dans le plus heureux temps de ma vie: le
+temps où j'étais enfant de choeur, où j'avais de grosses joues fraîches
+et rebondies, que tout le monde tapait en passant; une voix claire, des
+cheveux blonds poudrés, une blouse et des sabots. Je ne me regarde pas
+souvent, mais je m'imagine que je ne ressemble plus guère à cela.
+J'étais fait ainsi pourtant, et je ne pouvais me résoudre à quitter une
+sorte de clavecin aigre et discord que le vieux curé avait chez lui. Je
+l'accordais avec assez de justesse d'oreille, et le bon père qui,
+autrefois, avait été renommé à Notre-Dame pour chanter et enseigner le
+faux-bourdon, me faisait apprendre un vieux solfège. Quand il était
+content, il me pinçait les joues à me les rendre bleues, et me disait:
+«Tiens, Mathurin, tu n'es que le fils d'un paysan et d'une paysanne;
+mais si tu sais bien ton catéchisme et ton solfège, et que tu renonces à
+jouer avec le fusil rouillé de la maison, on pourra faire de toi un
+maître de musique. Va toujours.» Cela me donnait bon courage, et je
+frappais de tous mes poings sur les deux pauvres claviers, dont les
+dièses étaient presque tous muets.
+
+Il y avait des heures où j'avais la permission de me promener et de
+courir; mais la récréation la plus douce était d'aller m'asseoir au bout
+du parc de Montreuil, et de manger mon pain avec les maçons et les
+ouvriers qui construisaient sur l'avenue de Versailles, à cent pas de la
+barrière, un petit pavillon de musique, par ordre de la Reine.
+
+C'était un lieu charmant, que vous pourrez voir à droite de la route de
+Versailles, en arrivant. Tout à l'extrémité du parc de Montreuil au
+milieu d'une pelouse de gazon, entourée de grands arbres, si vous
+distinguez un pavillon qui ressemble à une mosquée et à une bonbonnière,
+c'est cela que j'allais regarder bâtir.
+
+Je prenais par la main une petite fille de mon âge, qui s'appelait
+Pierrette, que monsieur le curé faisait chanter aussi parce qu'elle
+avait une jolie voix. Elle emportait une grande tartine que lui donnait
+la bonne du curé, qui était sa mère, et nous allions regarder bâtir la
+petite maison que faisait faire la Reine pour la donner à Madame.
+
+Pierrette et moi, nous avions environ treize ans. Elle était déjà si
+belle, qu'on l'arrêtait sur son chemin pour lui faire compliment, et que
+j'ai vu de belles dames descendre de carrosse pour lui parler et
+l'embrasser! Quand elle avait un fourreau rouge relevé dans ses poches
+et bien serré de la ceinture, on voyait bien ce que sa beauté serait un
+jour. Elle n'y pensait pas, et elle m'aimait comme son frère.
+
+Nous sortions toujours en nous tenant par la main depuis notre petite
+enfance, et cette habitude était si bien prise, que de ma vie je ne lui
+donnai le bras. Notre coutume d'aller visiter les ouvriers nous fit
+faire la connaissance d'un jeune tailleur de pierres, plus âgé que nous
+de huit ou dix ans. Il nous faisait asseoir sur un moellon ou par terre
+à côté de lui, et quand il avait une grande pierre à scier, Pierrette
+jetait de l'eau sur la scie, et j'en prenais l'extrémité pour l'aider;
+aussi ce fut mon meilleur ami dans ce monde. Il était d'un caractère
+très paisible, très doux, et quelquefois un peu gai, mais pas souvent.
+Il avait fait une petite chanson sur les pierres qu'il taillait, et sur
+ce qu'elles étaient plus dures que le coeur de Pierrette, et il jouait
+en cent façons sur ces mots de Pierre, de Pierrette, de Pierrerie, de
+Pierrier, de Pierrot, et cela nous faisait rire tous trois. C'était un
+grand garçon grandissant encore, tout pâle et dégingandé, avec de longs
+bras et de grandes jambes, et qui quelquefois avait l'air de ne pas
+penser à ce qu'il faisait. Il aimait son métier, disait-il, parce qu'il
+pouvait gagner sa journée en conscience, ayant songé à autre chose
+jusqu'au coucher du soleil. Son père, architecte, s'était si bien ruiné,
+je ne sais comment, qu'il fallait que le fils reprît son état par le
+commencement, et il s'y était fort paisiblement résigné. Lorsqu'il
+taillait un gros bloc, ou le sciait en long, il commençait toujours une
+petite chanson dans laquelle il y avait toute une historiette qu'il
+bâtissait à mesure qu'il allait, en vingt ou trente couplets, plus ou
+moins.
+
+Quelquefois il me disait de me promener devant lui avec Pierrette, et il
+nous faisait chanter ensemble, nous apprenant à chanter en partie;
+ensuite il s'amusait à me faire mettre à genoux devant Pierrette, la
+main sur son coeur, et il faisait les paroles d'une petite scène qu'il
+nous fallait redire après lui. Cela ne l'empêchait pas de bien connaître
+son état, car il ne fut pas un an sans devenir maître maçon. Il avait à
+nourrir, avec son équerre et son marteau, sa pauvre mère et deux petits
+frères qui venaient le regarder travailler avec nous. Quand il voyait
+autour de lui tout son petit monde, cela lui donnait du courage et de la
+gaîté. Nous l'appelions Michel; mais pour vous dire tout de suite la
+vérité, il s'appelait Michel-Jean Sedaine.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_UN SOUPIR_
+
+
+«Hélas! dis-je, voilà un poète bien à sa place.»
+
+La jeune personne et le sous-officier se regardèrent, comme affligés de
+voir interrompre leur bon père; mais le digne Adjudant reprit la suite
+de son histoire, après avoir relevé de chaque côté la cravate noire
+qu'il portait, doublée d'une cravate blanche, attachée militairement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_LA DAME ROSE_
+
+
+C'est une chose qui me paraît bien certaine, mes chers enfants, dit-il
+en se tournant du côté de sa fille, que le soin que la Providence a
+daigné prendre de composer ma vie comme elle l'a été. Dans les orages
+sans nombre qui l'ont agitée, je puis dire, en face de toute la terre,
+que je n'ai jamais manqué de me fier à Dieu et d'en attendre du secours,
+après m'être aidé de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant
+sur les flots agités, je n'ai pas mérité d'être appelé _homme de peu de
+foi_, comme le fut l'apôtre; et quand mon pied s'enfonçait, je levais
+les yeux, et j'étais relevé.
+
+(Ici je regardai Timoléon.--«Il vaut mieux que nous,» dis-je tout
+bas.)--Il poursuivit:
+
+Monsieur le curé de Montreuil m'aimait beaucoup, j'étais traité par lui
+avec une amitié si paternelle, que j'avais oublié entièrement que
+j'étais né, comme il ne cessait de me le rappeler, d'un pauvre paysan et
+d'une pauvre paysanne, enlevés presque en même temps de la petite
+vérole, que je n'avais même pas vus. À seize ans, j'étais sauvage et
+sot; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute
+sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie était
+fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette était toujours là, et
+que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup
+cependant.
+
+Un jour que je taillais les branches d'un des hêtres du parc et que je
+liais un petit fagot Pierrette me dit:
+
+«Oh! Mathurin, j'ai peur. Voilà deux jolies dames qui viennent devers
+nous par le bout de l'allée. Comment allons-nous faire?»
+
+Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite
+sur les feuilles sèches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait
+une un peu plus grande que l'autre, vêtue d'une petite robe de soie
+rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en
+l'accompagnant, marchait presque en arrière. Par instinct, je fus saisi
+d'effroi comme un pauvre paysan que j'étais, et je dis à Pierrette:
+
+«Sauvons-nous!»
+
+Mais bah! nous n'eûmes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut
+de voir la dame rose faire signe à Pierrette, qui devint toute rouge et
+n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir.
+Moi, j'ôtai mon bonnet et je m'adossai contre l'arbre, tout saisi.
+
+Quand la dame rose fut tout à fait arrivée sur nous, elle alla tout
+droit à Pierrette, et, sans façon, elle lui prit le menton pour la
+montrer à l'autre dame, en disant:
+
+«Eh! je vous le disais bien: c'est tout mon costume de laitière pour
+jeudi.--La jolie petite fille que voilà! Mon enfant, tu donneras tous
+tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de
+ma part, n'est-ce pas? je t'enverrai les miens en échange.
+
+--Oh! madame!» dit Pierrette en reculant.
+
+L'autre jeune dame se mit à sourire d'un air fin, tendre et
+mélancolique, dont l'expression touchante est ineffaçable pour moi. Elle
+s'avança, la tête penchée, et, prenant doucement le bras nu de
+Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu'il fallait que tout le
+monde fît la volonté de cette dame-là.
+
+--«Ne va pas t'aviser de rien changer à ton costume, ma belle petite,
+reprit la dame rose, en la menaçant d'une petite canne de jonc à pomme
+d'or qu'elle tenait à la main. Voilà un grand garçon qui sera soldat, et
+je vous marierai.»
+
+Elle était si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que
+j'eus de me mettre à genoux; vous en rirez et j'en ai ri souvent depuis
+en moi-même; mais, si vous l'aviez vue, vous auriez compris ce que je
+dis. Elle avait l'air d'une petite fée bien bonne.
+
+Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la
+joue de Pierrette, elle nous laissa là tous les deux interdits et tout
+imbéciles, ne sachant que faire; et nous vîmes les deux dames suivre
+l'allée du côté de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrière le
+petit bois.
+
+Alors nous nous regardâmes, et, en nous tenant toujours par la main,
+nous rentrâmes chez monsieur le curé; nous ne disions rien, mais nous
+étions bien contents.
+
+Pierrette était toute rouge, et moi je baissais la tête. Il nous demanda
+ce que nous avions; je lui dis d'un grand sérieux:
+
+«Monsieur le curé, je veux être soldat.»
+
+Il pensa en tomber à la renverse, lui qui m'avait appris le solfège!
+
+--«Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter! Ah! mon
+Dieu! Pierrette, qu'est-ce qu'on lui a donc fait, qu'il veut être
+soldat? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Mathurin? Est-ce que tu n'aimes
+plus Pierrette, non plus? Qu'est-ce que nous t'avons donc fait, dis? et
+que vas-tu faire de la belle éducation que je t'ai donnée? C'était bien
+du temps perdu assurément. Mais réponds donc, méchant sujet!»
+ajoutait-il en me secouant le bras.
+
+Je me grattais la tête, et je disais toujours en regardant mes sabots:
+
+«Je veux être soldat.»
+
+La mère de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide à monsieur le
+curé, parce qu'il était devenu tout rouge, et elle se mit à pleurer.
+
+Pierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'était pas
+fâchée contre moi, parce qu'elle savait bien que c'était pour l'épouser
+que je voulais partir.
+
+Dans ce moment-là, deux grands laquais poudrés entrèrent avec une femme
+de chambre qui avait l'air d'une dame, et ils demandèrent si la petite
+avait préparé les hardes que la reine et madame la princesse de Lamballe
+lui avaient demandées.
+
+Le pauvre curé se leva si troublé qu'il ne put se tenir une minute
+debout, et Pierrette et sa mère tremblèrent si fort qu'elles n'osèrent
+pas ouvrir une cassette qu'on leur envoyait en échange du fourreau et du
+bavolet, et elles allèrent à la toilette à peu près comme on va se faire
+fusiller.
+
+Seul avec moi, le curé me demanda ce qui s'était passé, et je le lui dis
+comme je vous l'ai conté, mais un peu plus brièvement.
+
+--«Et c'est pour cela que tu veux partir, mon fils? me dit-il en me
+prenant les deux mains; mais songe donc que la plus grande dame de
+l'Europe n'a parlé ainsi à un petit paysan comme toi que par
+distraction, et ne sait seulement pas ce qu'elle t'a dit. Si on lui
+racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle
+dirait que tu es un grand benêt, et que tu peux être jardinier toute la
+vie, que cela lui est égal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu
+gagnerais en enseignant la musique vocale, t'appartiendrait, mon ami; au
+lieu que ce que tu gagneras dans un régiment ne t'appartiendra pas, et
+tu auras mille occasions de le dépenser en plaisirs défendus par la
+religion et la morale; tu perdras tous les bons principes que je t'ai
+donnés, et tu me forceras à rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens)
+avec un autre caractère que celui que tu as reçu en naissant. Tu étais
+doux, modeste, docile; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite
+Pierrette ne se soumettra certainement pas à être la femme d'un mauvais
+garnement, et sa mère l'en empêcherait quand elle le voudrait; et moi,
+que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout à fait la Providence?
+Tu l'oublieras, vois-tu, la Providence, je t'assure que tu finiras par
+là.»
+
+Je demeurai les yeux fixés sur mes sabots et les sourcils froncés en
+faisant la moue, et je dis, en me grattant la tête:
+
+«C'est égal, je veux être soldat.»
+
+Le bon curé n'y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra
+le grand chemin avec tristesse.
+
+Je compris sa pantomime, et je sortis. J'en aurais fait autant à sa
+place, assurément. Mais je le pense à présent, et ce jour-là je ne le
+pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l'oreille droite, je relevai
+le collet de ma blouse, pris mon bâton et je m'en allai tout droit à un
+petit cabaret, sur l'avenue de Versailles, sans dire adieu à personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+_LA POSITION DU PREMIER RANG_
+
+
+Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux étaient
+galonnés d'or, l'uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cirées
+de noir, les cheveux tout poudrés à frimas, et qui parlaient aussi vite
+que des vendeurs d'orviétan. Ces trois braves étaient d'honnêtes
+racoleurs. Ils me dirent que je n'avais qu'à m'asseoir à table avec eux
+pour avoir une idée juste du bonheur parfait que l'on goûtait
+éternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du
+chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et
+du café excellent; ils me jurèrent sur leur honneur que, dans le
+Royal-Auvergne, je n'en aurais jamais d'autres.
+
+Je vis bien depuis qu'ils avaient dit vrai.
+
+Ils me jurèrent aussi, car ils juraient infiniment, que l'on jouissait
+de la plus douce liberté dans le Royal-Auvergne; que les soldats y
+étaient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres
+corps; qu'on y jouissait d'une société fort agréable en hommes et en
+belles dames, et qu'on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu'on y
+appréciait fort ceux qui jouaient du _piano_. Cette dernière
+circonstance me décida.
+
+Le lendemain j'avais donc l'honneur d'être soldat au Royal-Auvergne.
+C'était un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni
+Pierrette, ni monsieur le curé. Je demandai du poulet à dîner, et l'on
+me donna à manger cet agréable mélange de pommes de terre, de mouton et
+de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujours _la
+Ratatouille_. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec
+une perfection si grande, que je servis de modèle, depuis, au
+dessinateur qui fit les planches de l'ordonnance de 1791, ordonnance
+qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d'oeuvre de précision.
+On m'apprit l'école de soldat et l'école de peloton de manière à
+exécuter la charge en douze temps, les charges précipitées et les
+charges à volonté, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi
+parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frédéric
+le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de
+gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me
+promettre que, si je me comportais bien, je finirais par être admis dans
+la première compagnie de grenadiers.--J'eus bientôt une queue poudrée
+qui tombait sur ma veste blanche assez noblement; mais je ne voyais plus
+jamais ni Pierrette, ni sa mère, ni monsieur le curé de Montreuil, et je
+ne faisais point de musique.
+
+Un beau jour, comme j'étais consigné à la caserne même où nous voici,
+pour avoir fait trois fautes dans le maniement d'armes, on me plaça dans
+la position des feux du premier rang, un genou sur le pavé, ayant en
+face de moi un soleil éblouissant et superbe que j'étais forcé de
+coucher en joue, dans une immobilité parfaite, jusqu'à ce que la fatigue
+me fît ployer les bras à la saignée; et j'étais encouragé à soutenir mon
+arme par la présence d'un honnête caporal, qui de temps en temps
+soulevait ma baïonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'était
+une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain.
+
+Il y avait vingt minutes que je m'appliquais à atteindre le plus haut
+degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au
+bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le
+tailleur de pierres.
+
+--«Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un
+grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en aperçût, mettre un
+moment ta canne sous ma baïonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et
+ta canne ne s'en trouverait pas plus mal.
+
+--Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voilà bien puni d'avoir quitté
+Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon curé, et tu
+vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la
+parade ne la vaudra certainement pas.
+
+--C'est égal, dis-je, en élevant le bout du canon de mon fusil, et le
+dégageant de sa canne, par orgueil, c'est égal, on a son idée.
+
+--Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pêches de Montreuil
+avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu'elles, et dont la lèvre
+porte aussi comme elles un petit duvet.
+
+--C'est égal, dis-je encore, j'ai mon idée.
+
+--Tu passeras bien longtemps à genoux, à tirer sur rien, avec une pierre
+de bois, avant d'être seulement caporal.
+
+--C'est égal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai
+que j'avancerai; tout vient à point à qui sait attendre, comme on dit,
+et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j'épouserai
+Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et à tout seigneur tout
+honneur.»
+
+Michel soupira.
+
+--«Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop
+d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux être remplacé,
+si quelqu'un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette?
+
+--Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gâté dans le monde; je ne
+sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y être maçon,
+puisque au lieu d'une veste tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne
+m'aurais pas dit ça dans le temps où tu répétais toujours: Il faut faire
+son sort soi-même.--Moi, je ne veux pas l'épouser avec l'argent des
+autres, et je fais moi-même mon sort, comme tu vois.--D'ailleurs, c'est
+la Reine qui m'a mis ça dans la tête, et la Reine ne peut pas se tromper
+en jugeant ce qui est bien à faire. Elle a dit elle-même: Il sera
+soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit: Il reviendra après avoir
+été soldat.
+
+--Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi
+l'épouser, le prendrais-tu?
+
+--Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le
+voulait.
+
+--Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot? reprit-il.
+
+--Oui, Michel, je l'épouserais tout de suite,» dis-je.
+
+Ce bon garçon avait l'air tout attendri.
+
+--«Eh bien! reprit-il, je dirai cela à la Reine.
+
+--Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison?
+
+--Ni l'un ni l'autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre.
+
+--Que tailles-tu donc? disais-je.
+
+--Hé! je taille des pièces, du papier et des plumes.
+
+--Bah! dis-je, est-il possible?
+
+--Oui, mon enfant, je fais de petites pièces toutes simples, et bien
+aisées à comprendre. Je te ferai voir tout ça.»
+
+ * * * * *
+
+--«En effet, dit Timoléon en interrompant l'Adjudant, les ouvrages de ce
+bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on
+n'y trouve aucune synthèse sur le fini et l'infini, sur les causes
+finales, l'association des idées et l'identité personnelle; on n'y tue
+pas des rois et des reines par le poison ou l'échafaud; ça ne s'appelle
+pas de noms sonores environnés de leur traduction philosophique; mais ça
+se nomme _Blaise_, _l'Agneau perdu_, _le Déserteur_; ou bien _le
+Jardinier et son Seigneur_, _la Gageure imprévue_; ce sont des gens tout
+simples, qui parlent vrai, qui sont _philosophes sans le savoir_, comme
+Sedaine lui-même, que je trouve plus grand qu'on ne l'a fait.»
+
+Je ne répondis pas.
+
+ * * * * *
+
+L'Adjudant reprit:
+
+«Eh bien, tant mieux! dis-je, j'aime autant te voir travailler ça que
+tes pierres de taille.
+
+--Ah! ce que je bâtissais valait mieux que ce que je construis à
+présent. Ça ne passait pas de mode et ça restait plus longtemps debout.
+Mais en tombant, ça pouvait écraser quelqu'un; au lieu qu'à présent,
+quand ça tombe, ça n'écrase personne.
+
+--C'est égal, je suis toujours bien aise,» dis-je...
+
+C'est-à-dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible
+coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu'il l'envoya
+là-bas, tenez là-bas, près de la poudrière.
+
+En même temps il ordonna six jours de salle de police pour le
+factionnaire qui avait laissé entrer un bourgeois.
+
+Sedaine comprit bien qu'il fallait s'en aller; il ramassa paisiblement
+sa canne, et, en sortant du côté du bois, il me dit:
+
+«Je t'assure, Mathurin, que je conterai tout ceci à la Reine.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+_UNE SÉANCE_
+
+
+Ma petite Pierrette était une belle petite fille, d'un caractère décidé,
+calme et honnête. Elle ne se déconcertait pas trop facilement, et depuis
+qu'elle avait parlé à la Reine, elle ne se laissait plus aisément faire
+la leçon; elle savait bien dire à monsieur le curé et à sa bonne qu'elle
+voulait épouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler à
+son trousseau, tout comme si je n'avais pas été mis à la porte pour
+longtemps, sinon pour toute ma vie.
+
+Un jour (c'était le lundi de Pâques, elle s'en était toujours souvenue,
+la pauvre Pierrette, et me l'a raconté souvent), un jour donc qu'elle
+était assise devant la porte de monsieur le curé travaillant et chantant
+comme si de rien n'était, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse
+dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux,
+montés par deux petits postillons poudrés et roses, très jolis et si
+petits qu'on ne voyait de loin que leurs grosses bottes à l'écuyère. Ils
+portaient de gros bouquets à leur jabot, et les chevaux portaient aussi
+de gros bouquets sur l'oreille.
+
+Ne voilà-t-il pas que l'écuyer qui courait en avant des chevaux s'arrêta
+précisément devant la porte de monsieur le curé, où la voiture eut la
+bonté de s'arrêter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait
+personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'écuyer
+ôta son chapeau très poliment et la pria de vouloir bien monter en
+carrosse.
+
+Vous croyez peut-être que Pierrette fit des façons? Point du tout; elle
+avait trop de bon sens pour cela. Elle ôta simplement ses deux sabots,
+qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers à boucles
+d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en
+s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'eût fait autre
+chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait changé de robe avec la
+Reine, elle ne doutait plus de rien.
+
+Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la
+voiture: la première, parce qu'on allait si vite que les arbres de
+l'avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un après
+l'autre; la seconde, parce qu'il lui semblait qu'en s'asseyant sur les
+coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune
+de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint
+toute droite au bord du coussin, nullement tourmentée de son aventure et
+devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que
+tout le monde veut, franchement et sans hésiter.
+
+D'après ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature
+heureuse, douce et disposée au bien et au vrai en toute chose, elle se
+laissa parfaitement donner le bras par l'écuyer et conduire à Trianon,
+dans les appartements dorés, où seulement elle eut soin de marcher sur
+la pointe du pied, par égard pour les parquets de bois de citron et de
+bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous.
+
+Quand elle entra dans la dernière chambre, elle entendit un petit rire
+joyeux de deux voix très douces, et qui l'intimida bien un peu et lui
+fit battre le coeur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva
+rassurée tout de suite: ce n'était que son amie la Reine.
+
+Madame de Lamballe était avec elle, mais assise dans une embrasure de
+fenêtre et établie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le
+tapis vert du pupitre, un ivoire tout préparé; près de l'ivoire des
+pinceaux; près des pinceaux, un verre d'eau.
+
+--«Ah! la voilà,» dit la Reine d'un air de fête, et elle courut lui
+prendre les deux mains.
+
+«Comme elle est fraîche, comme elle est jolie! Le joli petit modèle que
+cela fait pour vous! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe!
+Mets-toi là, mon enfant.»
+
+Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise.
+Pierrette était tout à fait interdite, et sa chaise si haute que ses
+petits pieds pendaient et se balançaient.
+
+ * * * * *
+
+--«Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle
+ne se fait pas dire deux fois ce que l'on veut; je gage qu'elle a de
+l'esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et écoute-moi. Il va venir deux
+messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela
+ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu'ils te diront de faire. Je sais
+que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d'entrer et de sortir,
+d'aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras,
+bien exactement, entends-tu? Tout cela c'est pour ton bien. Madame et
+moi nous les aiderons à t'enseigner quelque chose que je sais bien, et
+nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une
+heure devant madame; cela ne t'afflige pas trop fort, n'est-ce pas?»
+
+Pierrette ne répondait qu'en rougissant et en pâlissant à chaque parole;
+mais elle était si contente qu'elle aurait voulu embrasser la petite
+Reine comme sa camarade.
+
+Comme elle posait, les yeux tournés vers la porte, elle vit entrer deux
+hommes, l'un gros et l'autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put
+s'empêcher de crier:
+
+--«Tiens! c'est...»
+
+Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire.
+
+--«Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs? dit la Reine; me suis-je
+trompée?
+
+--N'est-ce pas que c'est _Rose_ même? dit Sedaine.
+
+--Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si
+c'est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine.
+
+--Voyons, ma petite, répétez cette gamme, dit Grétry en chantant _ut,
+ré, mi, fa, sol._»
+
+Pierrette la répéta.
+
+--«Elle a une voix divine, madame,» dit-il.
+
+La Reine frappa des mains et sauta.
+
+--«Elle gagnera sa dot,» dit-elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+_UNE BELLE SOIRÉE_
+
+
+Ici l'honnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d'absinthe, en
+nous engageant à l'imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche
+avec un mouchoir rouge et l'avoir tournée un instant dans ses gros
+doigts, il poursuivit ainsi:
+
+Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans
+les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la dragée
+haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis
+la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais une
+manière nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en
+aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous
+dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à
+Vincennes, et m'avait trouvé dans la position du premier rang, je
+maigris d'une manière ridicule, parce que je n'entendis plus parler de
+notre petite famille de Montreuil, et que je vins à penser que Pierrette
+m'avait oublié tout à fait. Le régiment d'Auvergne était à Orléans
+depuis trois mois, et le mal du pays commençait à m'y prendre. Je
+jaunissais à vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes
+camarades commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici
+toute maladie, vous le savez.
+
+Il y en avait qui me dédaignaient parce qu'ils me croyaient très malade,
+d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'être, et,
+dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour
+prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni
+être assez mal pour me coucher; fâcheuse position.
+
+Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit:
+
+«Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.»
+
+Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chère,
+où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé
+ceci:
+
+ PAR ORDRE:
+
+ «Lundi prochain, représentation extraordinaire d'IRÈNE, pièce
+ nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE,
+ musique de M. DE MONSIGNY, au bénéfice de mademoiselle Colombe,
+ célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans
+ la seconde pièce. SA MAJESTÉ LA REINE a daigné promettre qu'elle
+ honorerait le spectacle de sa présence.»
+
+--«Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, ça?
+
+--Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon; je te ferai poudrer
+et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en
+faction à la porte de la loge de la Reine.»
+
+Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voilà dans le
+corridor, en grande tenue du régiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au
+milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposées
+partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du
+théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et
+agité. C'était un petit homme gros et rouge, vêtu d'un habit de soie
+bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait
+en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant:
+
+«Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le
+coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Guéménée vient
+d'arriver; M. de Lambesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle
+est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!»
+
+Il passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à
+nez dans le corridor précisément en face de moi.
+
+--«Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je
+vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler à cette célèbre
+cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis à un
+ignare et non lettré comme moi d'élever le plus léger doute sur son
+talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas à
+craindre que la Reine ne soit mécontente. On n'a pas répété.
+
+--Hé! hé! répondit Grétry d'un air de persiflage, il m'est impossible de
+vous répondre là-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer,
+c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur,
+c'est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène.
+D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe,
+qu'est-ce que cela vous fait?
+
+--Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d'Orléans, je n'aurais
+pas le droit?... reprit-il en se gonflant les joues.
+
+--Aucun droit, mon brave directeur, dit Grétry. Eh! comment se fait-il
+que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons
+répondu,» poursuivit-il avec plus de sérieux.
+
+Je fus bien aise d'entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus
+d'attention.
+
+Le directeur, en homme qui savait son métier, voulut profiter de la
+circonstance.
+
+--«Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je
+l'air? J'ai prêté mon théâtre avec un plaisir infini, trop heureux de
+voir l'auguste princesse qui...
+
+--À propos, dit Grétry, vous savez que je suis chargé de vous annoncer
+que ce soir la Reine vous fera remettre une somme égale à la moitié de
+la recette générale.»
+
+Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours,
+ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle.
+
+--«Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgré le
+respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien
+fait espérer qui vînt de votre génie, et...
+
+--Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger la
+Comédie-Italienne à Paris?
+
+--Ah! monsieur Grétry...
+
+--On ne parle que de votre mérite à la cour; tout le monde vous y aime
+beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un
+directeur est l'âme de tout; de lui vient le génie des auteurs, celui
+des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des
+allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la
+Reine le sait bien. Vous avez triplé vos places, j'espère?
+
+--Mieux que cela, monsieur Grétry, elles sont à un louis; je ne pouvais
+pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.»
+
+En ce moment même tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands
+cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus à peine le temps de
+présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux
+seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus
+pour celle qui l'accompagnait à Montreuil.
+
+Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de
+la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d'_Irène_, et je
+m'aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la
+Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait
+pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, à la
+cour. Mais quand vint l'opéra-comique, elle ne dit plus rien, et
+personne ne souffla dans sa loge.
+
+Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'élevait de la
+scène, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forcé de
+m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-là dans le
+monde, une voix venant du coeur, et résonnant dans la poitrine comme une
+harpe, une voix de passion.
+
+J'écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le
+rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comédiens
+et la pièce qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui
+chantait:
+
+ Il était un oiseau gris
+ Comme un' souris,
+ Qui, pour loger ses petits,
+ Fit un p'tit
+ Nid.
+
+Et disait à son amant:
+
+ Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi.
+
+Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père
+endormi ne se réveillât et ne vît Colas; et elle changeait le refrain de
+sa chanson, et elle disait:
+
+ Ah! r'montez vos jambes, car on les voit.
+
+J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel
+point cette Rose ressemblait à Pierrette; c'était sa taille, c'était son
+même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air
+délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à
+boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu.
+
+--«Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles
+pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voilà cette fameuse
+mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en
+poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une
+duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette! mais on voit
+bien tout de même que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait
+pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.»
+
+Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et
+j'y restai jusqu'au moment où l'on me poussa brusquement la porte sur le
+visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte.
+J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut:
+
+«Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure.
+Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselle
+Colombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laissé faire les honneurs
+de son nom. Oh! que cela m'amuse!
+
+--Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons
+attrapé tout le monde ici... Tout ce qui est là fait une bonne action
+sans s'en douter. Voilà ceux de la bonne ville d'Orléans enchantés de la
+grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui,
+applaudissons.»
+
+En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la
+salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot de
+_Rose_ sans l'applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie.
+
+--«C'est ici, dit-elle à M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux;
+mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois.»
+
+La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets sur
+Rose.
+
+--«Et le véritable amoureux, où est-il donc?» dit la Reine à M. le duc
+de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mon capitaine, qui rôdait
+dans le corridor.
+
+Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque
+chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.
+
+Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine
+me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait
+l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur
+important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma
+Pierrette à moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.
+
+Le directeur cria de loin: «Voici une belle soirée de dix-huit mille
+francs!»
+
+La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout à la
+fois plein de franche gaîté et d'une bienfaisante finesse, elle prit la
+main de Pierrette:
+
+«Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre état qui fasse gagner
+sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève
+à M. le curé de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espère.
+Il te pardonnera bien d'avoir joué la comédie une fois dans ta vie,
+c'est le moins que puisse faire une femme honnête.»
+
+Ensuite elle me salua.
+
+Me saluer! moi, qui étais plus d'à moitié mort, quelle cruauté!
+
+--«J'espère, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter à présent la
+fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagnée elle-même.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+_FIN DE L'HISTOIRE DE L'ADJUDANT_
+
+
+Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit
+passer encore une fois de main en main.
+
+--La voilà, disait-il, dans le même costume, ce bavolet et ce mouchoir
+au cou; la voilà telle que voulut bien la peindre madame la princesse de
+Lamballe. C'est ta mère, mon enfant, disait-il à la belle personne qu'il
+avait près de lui sur son genou; elle ne joua plus la comédie, car elle
+ne put jamais savoir que ce rôle de _Rose et Colas_, enseigné par la
+Reine.
+
+Il était ému. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y
+avait une larme dessus.
+
+--Voilà une enfant qui a tué sa pauvre mère en naissant, ajouta-t-il; il
+faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est
+pas donné à la fois. Ç'aurait été trop, apparemment, pour moi, puisque
+la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roulé depuis avec les canons de la
+République et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo à la Moscowa,
+j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour
+dans ma vie que celui que je vous ai raconté là. Celui où je suis entré
+dans la Garde Royale a été aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant
+de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi,
+mon lieutenant, je tiens à faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je
+crois que je mourrais de honte, si, demain à l'inspection, il me
+manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au
+dernier exercice à feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais
+presque envie d'y aller voir, si ce n'était la défense d'y entrer avec
+des lumières.
+
+Nous le priâmes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le
+détournèrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit
+encore quelques traits indifférents de sa vie: il n'avait pas eu
+d'avancement parce qu'il avait toujours trop aimé les corps d'élite et
+s'était trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des
+consuls, sergent dans la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de
+plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup de
+_grognards_ pareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de
+dignités, il l'avait: fusil _d'honneur_ à capucines d'argent, croix
+d'honneur pensionnée, et surtout beaux et nobles états de service, où la
+colonne des actions d'éclat était pleine. C'était ce qu'il ne racontait
+pas.
+
+Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous
+levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le
+laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu'il avait renouvelées dans
+son âme honnête et bonne.
+
+--«Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa
+résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions
+folles!» Cela nous donna à penser.
+
+--«Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut
+levé après nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps,
+c'est l'âme d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant
+souillé par la moindre tache d'indiscipline ou de négligence; sans
+ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et
+content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de
+reconnaissance.
+
+--Et croyant que la Providence a les yeux sur lui!» me dit Timoléon,
+d'un air profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+_LE RÉVEIL_
+
+
+Il y avait une heure que je dormais; il était quatre heures du matin;
+c'était le 17 août, je ne l'ai pas oublié. Tout à coup mes deux fenêtres
+s'ouvrirent à la fois, et toutes leurs vitres cassées tombèrent dans ma
+chambre avec un petit bruit argentin fort joli à entendre. J'ouvris les
+yeux, et je vis une fumée blanche qui entrait doucement chez moi et
+venait jusqu'à mon lit en formant mille couronnes. Je me mis à la
+considérer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite
+à sa couleur qu'à son odeur. Je courus à la fenêtre. Le jour commençait
+à poindre et éclairait de lueurs tendres tout ce vieux château immobile
+et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup
+qu'il venait de recevoir. Je n'y vis rien remuer. Seulement le vieux
+grenadier placé sur le rempart, et enfermé là au verrou, selon l'usage,
+se promenait très vite, l'arme au bras, en regardant du côté des cours.
+Il allait comme un lion dans sa cage.
+
+Tout se taisant encore, je commençais à croire qu'un essai d'armes fait
+dans les fossés avait été cause de cette commotion, lorsqu'une explosion
+plus violente se fit entendre. Je vis naître en même temps un soleil qui
+n'était pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernière tour du côté
+du bois. Ses rayons étaient rouges, et, à l'extrémité de chacun d'eux,
+il y avait un obus qui éclatait; devant eux un brouillard de poudre.
+Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les
+villages et les bois tremblèrent et parurent glisser de gauche à droite,
+et revenir comme un tiroir ouvert et refermé sur-le-champ. Je compris en
+ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil à celui que
+feraient toutes les porcelaines de Sèvres jetées par la fenêtre, me fit
+parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de
+toutes les glaces du château, de toutes les vitres des casernes et du
+bourg, il ne restait pas un morceau de verre attaché au mastic. La fumée
+blanche se dissipa en petites couronnes.
+
+--«La poudre est très bonne quand elle fait des couronnes comme
+celles-là, me dit Timoléon, en entrant tout habillé et armé dans ma
+chambre.
+
+--Il me semble, dis-je, que nous sautons.
+
+--Je ne dis pas le contraire, me répondit-il froidement. Il n'y a rien à
+faire jusqu'à présent.»
+
+En trois minutes je fus comme lui habillé et armé, et nous regardâmes en
+silence le silencieux château.
+
+Tout d'un coup vingt tambours battirent la générale; les murailles
+sortaient de leur stupeur et de leur impassibilité et appelaient à leur
+secours. Les bras du pont-levis commencèrent à s'abaisser lentement et
+descendirent leurs pesantes chaînes sur l'autre bord du fossé; c'était
+pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courûmes à
+la herse: elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles.
+
+Un singulier spectacle nous frappa: toutes les femmes se pressaient à la
+porte, et en même temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste
+instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols à l'écurie ou
+renversé leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne
+leur fût ouverte. Ils couraient par les cours, à travers les troupeaux
+de femmes, hennissant avec épouvante, la crinière hérissée, les narines
+ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant
+la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brûlés.
+
+Une jeune et belle personne, roulée dans les draps de son lit, suivie de
+sa mère à demi vêtue et portée par un soldat, sortit la première, et
+toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une précaution bien
+inutile, la terre n'était sûre qu'à six lieues de là.
+
+Nous entrâmes en courant, ainsi que tous les officiers logés dans le
+bourg. La première chose qui me frappa fut la contenance calme de nos
+vieux grenadiers de la garde, placés au poste d'entrée. L'arme au pied,
+appuyés sur cette arme, ils regardaient du côté de la poudrière en
+connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l'attitude prescrite, la
+main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d'Hanache les commandait;
+il nous salua avec le sourire à la Henri IV qui lui était naturel; je
+lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernière
+Vendée, où il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces
+souvenirs encore récents sont déjà morts.
+
+En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber:
+c'était un pied humain. Je ne pus m'empêcher de m'arrêter à le regarder.
+
+--«Voilà comme votre pied sera tout à l'heure,» me dit un officier en
+passant et en riant de tout son coeur.
+
+Rien n'indiquait que ce pied eût jamais été chaussé. Il était comme
+embaumé et conservé à la manière des momies; brisé à deux pouces
+au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en étude dans les
+ateliers; poli, veiné comme du marbre noir, et n'ayant de rose que les
+ongles. Je n'avais pas le temps de le dessiner: je continuai ma course
+jusqu'à la dernière cour, devant les casernes.
+
+Là nous attendaient nos soldats. Dans leur première surprise, ils
+avaient cru le château attaqué, ils s'étaient jetés du lit au râtelier
+d'armes et s'étaient réunis dans la cour, la plupart en chemise avec
+leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglantés et
+coupés par le verre brisé. Ils restaient muets et sans action devant un
+ennemi qui n'était pas un homme, et virent avec joie arriver leurs
+officiers.
+
+Pour nous, ce fut au cratère même du volcan que nous courûmes. Il fumait
+encore, et une troisième éruption était imminente.
+
+La petite tour de la poudrière était éventrée, et, par ses flancs
+ouverts, on voyait une lente fumée s'élever en tournant.
+
+Toute la poudre de la tourelle était-elle brûlée? en restait-il assez
+pour nous enlever tous? C'était la question. Mais il y en avait une
+autre qui n'était pas incertaine, c'est que tous les caissons de
+l'artillerie, chargés et entr'ouverts dans la cour voisine, sauteraient
+si une étincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents
+milliers de poudre à canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne,
+et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble
+les pierres, les branches, la terre, les toits et les têtes humaines les
+mieux attachées.
+
+Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c'est le
+danger. Quand tous sont exposés, chacun se tait et se cramponne au
+premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire.
+
+Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timoléon. Son air sérieux et
+contenu n'abandonnait pas son visage; mais avec une agilité qui me
+surprit, il se précipita sur une roue près de s'enflammer. À défaut
+d'eau, il l'éteignit en l'étouffant avec son habit, ses mains, sa
+poitrine qu'il y appuyait. On le crut d'abord perdu; mais, en l'aidant,
+nous trouvâmes la roue noircie et éteinte, son habit brûlé, sa main
+gauche un peu poudrée de noir; du reste, toute sa personne intacte et
+tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachés de la cour
+dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque
+canonnier, chaque soldat, chaque officier s'attelait, tirait, roulait,
+poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des épaules et
+du front.
+
+Les pompes inondèrent la petite poudrière par la noire ouverture de sa
+poitrine; elle était fendue de tous les côtés, elle se balança deux fois
+en avant et en arrière, puis ouvrit ses flancs comme l'écorce d'un grand
+arbre, et, tombant à la renverse, découvrit une sorte de four noir et
+fumant où rien n'avait forme reconnaissable, où toute arme, tout
+projectile était réduit en poussière rougeâtre et grise, délayée dans
+une eau bouillante; sorte de lave où le sang, le fer et le feu s'étaient
+confondus en mortier vivant, et qui s'écoula dans les cours en brûlant
+l'herbe sur son passage. C'était la fin du danger; restait à se
+reconnaître et à se compter.
+
+--«On a dû entendre cela de Paris, me dit Timoléon en me serrant la
+main; je vais lui écrire pour la rassurer. Il n'y a plus rien à faire
+ici.»
+
+Il ne parla plus à personne et retourna dans notre petite maison
+blanche, aux volets verts comme s'il fût revenu de la chasse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+_UN DESSIN AU CRAYON_
+
+
+Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On
+s'étonne de sa fortune; on pâlit de la peur qu'on aurait pu avoir; on
+s'applaudit de ne s'être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l'on
+sent une sorte d'effroi réfléchi et calculé auquel on n'avait pas songé
+dans l'action.
+
+La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.
+
+L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse.
+Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait
+joué avec nous; elle nous avait dit: «J'enlèverai celui-ci, mais non
+ceux-là qui sont auprès.» Elle avait arraché de terre une arcade de
+pierres de taille, et l'avait envoyée tout entière avec sa forme sur le
+gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps.
+Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés
+sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans
+toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur
+les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre;
+elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un
+échiquier renversé; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient,
+comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on
+tord le chanvre; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et
+incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le
+plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule
+blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette poule sortit
+paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats
+l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser
+avec l'insouciance des enfants.
+
+Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours
+son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre
+le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos
+jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à
+quelque chose d'horrible.
+
+Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre
+Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurté avec mon
+pied en arrivant, c'était le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait
+pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de
+compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé,
+quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé.
+
+Comme la pierre d'une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine
+sur le mur de l'église, à soixante pieds d'élévation, et la poudre dont
+ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits
+durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le
+contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération.
+Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié
+pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit:
+«Il n'a pas souffert.»
+
+Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgré cela, moitié
+par une curiosité invincible, moitié par bravade d'officier, je le
+dessinai.
+
+Les choses se passent ainsi dans une société d'où la sensibilité est
+retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès
+de force où l'on prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à
+durcir son coeur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble
+à la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de
+la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on
+étouffe le prisonnier.
+
+Je me sentis en ce moment très haïssable. Mon jeune coeur était gonflé
+du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité
+obstinée le dessin que j'ai conservé, et qui tantôt m'a donné des
+remords de l'avoir fait, tantôt m'a rappelé le récit que je viens
+d'écrire et la vie modeste de ce brave soldat.
+
+Cette noble tête n'était plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tête
+de Méduse; sa couleur était celle du marbre noir; les cheveux hérissés,
+les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche
+béante comme jetant un cri. On voyait, sculptée sur ce buste noir,
+l'épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il
+avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être
+le temps d'une incalculable souffrance.
+
+--«A-t-il eu le temps de penser à la Providence?» me dit la voix
+paisible de Timoléon d'Arc... qui, par dessus mon épaule, me regardait
+dessiner avec un lorgnon.
+
+En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour
+prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire.
+
+«Elle est encore bien bonne,» dit-il.
+
+C'était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux
+chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, et _au
+demeurant le meilleur fils du monde_. Cela rompit nos idées.
+
+Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'était le Roi.
+Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé
+ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l'étrange
+lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il
+éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels
+officiers ou quels soldats s'étaient distingués.
+
+--«Tout le monde a fait son devoir, sire!» répondit simplement M. de
+Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie
+connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donné l'idée de ce que
+pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de
+Grammont.
+
+Là-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calèche
+que des rouleaux d'or qu'il donna à distribuer pour les soldats, et,
+traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.
+
+Les rangs étaient rompus, l'explosion oubliée; personne ne songea à être
+mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu'un autre. Au fait, c'était un
+équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout.
+Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.
+
+Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En
+général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.
+
+
+
+
+ _LIVRE TROISIÈME_
+
+
+ SOUVENIRS
+ DE
+ GRANDEUR MILITAIRE
+
+
+
+
+ Livre Troisième
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Que de fois nous vîmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes
+existences qui auraient été soutenues et nourries par la gloire
+collective de l'Empire! Notre armée avait recueilli les invalides de la
+Grande Armée, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le
+souvenir de leurs caractères primitifs et singuliers. Ces hommes nous
+paraissaient les restes d'une race gigantesque qui s'éteignait homme par
+homme et pour toujours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et
+d'honnête dans leurs moeurs; mais notre génération plus studieuse ne
+pouvait s'empêcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puéril
+et d'un peu arriéré que l'oisiveté de la paix faisait ressortir à nos
+yeux. L'Armée nous semblait un corps sans mouvement. Nous étouffions
+enfermés dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s'ouvrait jamais
+dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne
+cessions d'étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II, et
+nous lisions sans cesse la vie de ces généraux de la République si
+purement épris de la gloire; ces héros candides et pauvres comme
+Marceau, Desaix et Kléber, jeunes gens de vertu antique; et après avoir
+examiné leurs manoeuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions
+dans une amère tristesse en mesurant notre destinée à la leur, et en
+calculant que leur élévation était devenue telle parce qu'ils avaient
+mis le pied tout d'abord, et à vingt ans, sur le haut de cette échelle
+de grades dont chaque degré nous coûtait huit ans à gravir. Vous que
+j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dégoûts de la Servitude
+militaire, c'est pour vous surtout que j'écris ce livre. Aussi, à côté
+de ces souvenirs où j'ai montré quelques traits de ce qu'il y a de bon
+et d'honnête dans les armées, mais où j'ai détaillé quelques-unes des
+petitesses pénibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui
+peuvent relever nos fronts par la recherche et la considération de ses
+grandeurs.
+
+La Grandeur guerrière, ou la beauté de la vie des armes, me semble être
+de deux sortes: il y a celle du commandement et celle de l'obéissance.
+L'une, tout extérieure, active, brillante, fière, égoïste, capricieuse,
+sera de jour en jour plus rare et moins désirée, à mesure que la
+civilisation deviendra plus pacifique; l'autre, tout intérieure,
+passive, obscure, modeste, dévouée, persévérante, sera chaque jour plus
+honorée; car, aujourd'hui que dépérit l'esprit des conquêtes, tout ce
+qu'un caractère élevé peut apporter de grand dans le métier des armes me
+paraît être moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur
+de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent
+odieux.
+
+Si le mois de juillet 1830 eut ses héros, il eut en vous ses martyrs, ô
+mes braves Compagnons!--Vous voilà tous à présent séparés et dispersés.
+Beaucoup parmi vous se sont retirés en silence, après l'orage, sous le
+toit de leur famille; quelque pauvre qu'il fût, beaucoup l'ont préféré à
+l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher
+leurs fleurs de lis dans les bruyères de la Vendée, et les ont encore
+une fois arrosées de leur sang; d'autres sont allés mourir pour des rois
+étrangers; d'autres, encore saignants des blessures des trois jours,
+n'ont point résisté aux tentations de l'épée: ils l'ont reprise pour la
+France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout même habitude
+de se donner corps et âme, même besoin de se dévouer, même désir de
+porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien
+mourir.
+
+Mais partout se sont trouvés à plaindre ceux qui n'ont pas eu à
+combattre là où ils se trouvaient jetés. Le combat est la vie de
+l'armée. Où il commence, le rêve devient réalité, la science devient
+gloire, et la Servitude service. La guerre console par son éclat des
+peines inouïes que la léthargie de la paix cause aux esclaves de
+l'Armée; mais, je le répète, ce n'est pas dans les combats que sont ses
+plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres; mais je
+veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mêmes, et
+d'une vie et d'une mort qui eurent à mes yeux un grand caractère de
+force et de candeur.
+
+
+
+
+ LA VIE ET LA MORT
+ DU
+ CAPITAINE RENAUD
+ OU
+ LA CANNE DE JONC
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+_UNE NUIT MÉMORABLE_
+
+
+La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir
+est, pour moi, plus présent que celui de quelques tableaux plus
+terribles que la destinée m'a jetés sous les yeux.--Le calme de la terre
+et de la mer devant l'ouragan n'a pas plus de majesté que n'en avait
+celui de Paris devant la révolution. Les boulevards étaient déserts. Je
+marchais seul, après minuit, dans toute leur longueur, regardant et
+écoutant avidement. Le ciel pur étendait sur le sol la blanche lueur de
+ses étoiles; mais les maisons étaient éteintes, closes et comme mortes.
+Tous les réverbères des rues étaient brisés. Quelques groupes d'ouvriers
+s'assemblaient encore près des arbres, écoutant un orateur mystérieux
+qui leur glissait des paroles secrètes à voix basse. Puis ils se
+séparaient en courant, et se jetaient dans des rues étroites et noires.
+Ils se collaient contre des petites portes d'allées qui s'ouvraient
+comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus,
+et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons
+pestiférées.
+
+On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que
+l'on ne reconnaissait qu'en la touchant: c'était un bataillon de la
+Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie
+d'artillerie surmontée de ses mèches allumées, comme de deux étoiles.
+
+On passait impunément devant ces corps imposants et sombres, on tournait
+autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question,
+une injure, un mot. Ils étaient inoffensifs, sans colère, sans haine;
+ils étaient résignés et ils attendaient.
+
+Comme j'approchais de l'un des bataillons les plus nombreux, un officier
+s'avança vers moi, avec une extrême politesse, et me demanda si les
+flammes que l'on voyait au loin éclairer la porte Saint-Denis ne
+venaient point d'un incendie; il allait se porter en avant avec sa
+compagnie pour s'en assurer. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques
+grands arbres que faisaient abattre et brûler des marchands, profitant
+du trouble pour détruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques.
+Alors, s'asseyant sur l'un des bancs de pierre du boulevard, il se mit à
+faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce
+fut à quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait à mon visage.
+Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de
+m'asseoir à son côté.
+
+Le capitaine Renaud était un homme d'un sens droit et sévère et d'un
+esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette
+époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus, et ceux
+qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage sérieux ils
+doivent placer son nom de guerre donné par les soldats, adopté par les
+officiers et reçu indifféremment par l'homme. Comme les vieilles
+familles, les vieux régiments, conservés intacts par la paix, prennent
+des coutumes familières et inventent des noms caractéristiques pour
+leurs enfants. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette
+habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cette _canne de jonc_,
+dont la pomme était assez singulière et attirait l'attention de tous
+ceux qui la voyaient pour la première fois. Il la gardait partout et
+presque toujours à la main. Il n'y avait, du reste, nulle affectation
+dans cette habitude: ses manières étaient trop simples et sérieuses.
+Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur. Il était fort honoré
+dans la Garde. Sans ambition et ne voulant être que ce qu'il était,
+capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins
+possible et par monosyllabes.--Très grand, très pâle et de visage
+mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite
+cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était,
+devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage
+habituellement froid et paisible.
+
+Les soldats l'avaient en grande amitié; et surtout dans la campagne
+d'Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle ils partaient quand
+les détachements étaient commandés par la _Canne-de-Jonc_. C'était bien
+véritablement la _Canne-de-Jonc_ qui les commandait; car le capitaine
+Renaud ne mettait jamais l'épée à la main, même lorsque, à la tête des
+tirailleurs, il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se
+prendre corps à corps avec lui.
+
+Ce n'était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre; il avait
+encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de
+l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer, et
+tantôt on l'attribuait à de profondes études, tantôt à de hautes
+relations fort anciennes, et que sa réserve perpétuelle empêchait de
+connaître.
+
+Du reste, le caractère dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette
+réserve même, et celui-ci ne faisait que porter à l'extrême ce trait
+général. À présent, une apparence de froide politesse couvre à la fois
+caractère et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se
+reconnaître aux portraits effarés que l'on fait de nous. L'affectation
+est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela,
+sans doute, que, loin d'étaler sur ses traits et dans son langage
+l'excès de force que donnent les passions, chacun s'étudie à renfermer
+en soi les émotions violentes, les chagrins profonds ou les élans
+involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout énervé, je
+vois qu'elle a tout masqué. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le
+caractère contenu de notre époque. Dans cette froideur apparente il y a
+de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du
+dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.--Nous avons déjà
+perdu beaucoup d'amis dont la mémoire vit entre nous; vous vous les
+rappelez, ô mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la
+guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes
+d'honneur et de ferme caractère, de passions fortes, et cependant
+d'apparence simple, froide et réservée. L'ambition, l'amour, le jeu, la
+haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient
+qu'à peine, et détournaient tout propos trop direct et prêt à toucher le
+point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant à se
+faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque
+jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les eût vus tout soumis
+et comme disciplinés aux saluts en usage et aux simples causeries à voix
+basse, elle les eût pris en mépris; et pourtant ils ont vécu et sont
+morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit
+jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirèrent pas mieux, tout
+porteurs de toges qu'ils étaient. Nos passions ont autant d'énergie
+qu'en aucun temps; mais ce n'est qu'à la trace de leurs fatigues que le
+regard d'un ami peut les reconnaître. Les dehors, les propos, les
+manières ont une certaine mesure de dignité froide qui est commune à
+tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent
+grandir et faire valoir à toute force. À présent, la loi suprême des
+moeurs c'est la Convenance.
+
+Il n'y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des
+habitudes contraste plus vivement avec l'activité de la vie que la
+profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagération, et
+l'on dédaigne le langage d'un homme qui cherche à outrer ce qu'il sent
+ou à attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me préparais à
+quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me
+retint.
+
+--«Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'était
+assez curieux. Ils ont fait le _feu de chaussée en avançant_ avec une
+précision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire
+l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opéra; mais, dans les
+rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les
+sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui
+vient de faire feu.»
+
+En même temps il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le
+bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le
+long du boulevard, avec l'intention de s'éloigner du groupe des
+officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec
+une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et
+que je n'aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu'on est convenu
+d'appeler un homme froid.
+
+Il commença par une très simple demande en prenant un bouton de mon
+habit:
+
+«Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre
+hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conservé? J'ai laissé le
+mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-même,
+parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enragés; mais depuis
+trois ou quatre ans que vous avez quitté l'armée, peut-être ne
+l'avez-vous plus. J'avais aussi donné ma démission il y a quinze jours,
+car j'ai une grande lassitude de l'Armée; mais avant-hier, quand j'ai vu
+les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet
+de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j'ai été
+à la caserne retrouver ces braves gens-là qu'on va faire tuer dans tous
+les coins, et qui certainement auraient pensé, au fond du coeur, que je
+les quittais mal et dans un moment de crise; c'eût été contre l'Honneur,
+n'est-il pas vrai, entièrement contre l'Honneur?
+
+--Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission?
+
+--Ma foi, non! je ne les ai pas même lues encore.
+
+--Eh bien! que vous reprochiez-vous?
+
+--Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence même fût
+contre moi.
+
+--Voilà, dis-je, qui est admirable.
+
+--Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite,
+c'est le mot actuel; quel mot puéril! Je déteste l'admiration; c'est le
+principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à
+présent, et à tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer
+légèrement.
+
+L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour
+soi-même, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai là-dessus mes idées,
+finit-il brusquement; et il allait me quitter.
+
+--Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme
+d'Honneur,» lui dis-je.
+
+Il me prit la main avec affection.--«C'est une opinion qui nous est
+commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais
+il m'en a coûté cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit.»
+
+Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il
+en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler: les
+officiers se mirent à fumer en marchant de long en large, dans un
+silence et un calme que le souvenir des circonstances présentes
+n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de
+son devoir, et connaissant à fond l'un et l'autre.
+
+Le capitaine Renaud revint à moi.--«Il fait beau, me dit-il en me
+montrant le ciel avec sa canne de jonc: je ne sais quand je cesserai de
+voir tous les soirs les mêmes étoiles; il m'est arrivé une fois de
+m'imaginer que je verrais celles de la mer du Sud, mais j'étais destiné
+à ne pas changer d'hémisphère.--N'importe! le temps est superbe: les
+Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mangé ni bu depuis
+vingt-quatre heures; cela rend les idées très nettes. Je me souviens
+qu'un jour, en allant en Espagne, vous m'avez demandé la cause de mon
+peu d'avancement; je n'eus pas le temps de vous la conter; mais ce soir
+je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repassais dans ma
+mémoire. Vous aimez les récits, je me le rappelle, et, dans votre vie
+retirée, vous aimerez à vous souvenir de nous.--Si vous voulez vous
+asseoir sur ce parapet du boulevard avec moi, nous y causerons fort
+tranquillement, car on me paraît avoir cessé pour cette fois de nous
+ajuster par les fenêtres et les soupiraux de cave.--Je ne vous dirai que
+quelques époques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice.
+J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais
+pas écrire. Ce n'est pas mon état, Dieu merci! et je n'ai jamais
+essayé.--Mais, par exemple, je sais vivre, et j'ai vécu comme j'en avais
+pris la résolution (dès que j'ai eu le courage de la prendre), et, en
+vérité, c'est quelque chose.--Asseyons-nous.»
+
+Je le suivis lentement, et nous traversâmes le bataillon pour passer à
+gauche de ses beaux grenadiers. Ils étaient debout, gravement, le menton
+appuyé sur le canon de leurs fusils. Quelques jeunes gens s'étaient
+assis sur leurs sacs, plus fatigués de la journée que les autres. Tous
+se taisaient et s'occupaient froidement de réparer leur tenue et de la
+rendre plus correcte. Rien n'annonçait l'inquiétude ou le
+mécontentement. Ils étaient à leurs rangs, comme après un jour de revue,
+attendant les ordres.
+
+Quand nous fûmes assis, notre vieux camarade prit la parole, et à sa
+manière me raconta trois grandes époques qui me donnèrent le sens de sa
+vie et m'expliquèrent la bizarrerie de ses habitudes et ce qu'il y avait
+de sombre dans son caractère. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est effacé
+de ma mémoire, et je le répéterai presque mot pour mot.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+_MALTE_
+
+
+Je ne suis rien, dit-il d'abord, et c'est à présent un bonheur pour moi
+que de penser cela; mais si j'étais quelque chose, je pourrais dire
+comme Louis XIV: _J'ai trop aimé la guerre_.--Que voulez-vous? Bonaparte
+m'avait grisé dès l'enfance comme les autres, et sa gloire me montait à
+la tête si violemment, que je n'avais plus de place dans le cerveau pour
+une autre idée. Mon père, vieil officier supérieur, toujours dans les
+camps, m'était tout à fait inconnu, quand un jour il lui prit fantaisie
+de me conduire en Égypte avec lui. J'avais douze ans, et je me souviens
+encore de ce temps comme si j'y étais, des sentiments de toute l'armée
+et de ceux qui prenaient déjà possession de mon âme. Deux esprits
+enflaient les voiles de nos vaisseaux, l'esprit de gloire et l'esprit de
+piraterie. Mon père n'écoutait pas plus le second que le vent de
+nord-ouest qui nous emportait; mais le premier bourdonnait si fort à mes
+oreilles, qu'il me rendit sourd pendant longtemps à tous les bruits du
+monde, hors à la musique de Charles XII, le canon. Le canon me semblait
+la voix de Bonaparte, et, tout enfant que j'étais, quand il grondait, je
+devenais rouge de plaisir, je sautais de joie, je lui battais des mains,
+je lui répondais par de grands cris. Ces premières émotions préparèrent
+l'enthousiasme exagéré qui fut le but et la folie de ma vie. Une
+rencontre, mémorable pour moi, décida cette sorte d'admiration fatale,
+cette adoration insensée à laquelle je voulus trop sacrifier.
+
+La flotte venait d'appareiller depuis le 30 floréal an VI. Je passai le
+jour et la nuit sur le pont à me pénétrer du bonheur de voir la grande
+mer bleue et nos vaisseaux. Je comptai cent bâtiments et je ne pus tout
+compter. Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le
+demi-cercle que formait le convoi en avait au moins six. Je ne disais
+rien. Je regardai passer _la Corse_ tout près de nous, traînant _la
+Sardaigne_ à sa suite, et bientôt arriva _la Sicile_ à notre gauche. Car
+_la Junon_, qui portait mon père et moi, était destinée à éclairer la
+route et à former l'avant-garde avec trois autres frégates. Mon père me
+tenait la main, et me montra l'Etna tout fumant et des rochers que je
+n'oubliai point: c'était la Favaniane et le mont Éryx. Marsala, l'ancien
+Lilybée, passait à travers ses vapeurs; je pris ses maisons blanches
+pour des colombes perçant un nuage; et un matin, c'était..., oui,
+c'était le 24 prairial, je vis, au lever du jour, arriver devant moi un
+tableau qui m'éblouit pour vingt ans.
+
+Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues
+murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et
+sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames
+rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l'enveloppaient de
+leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que
+l'on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la
+religion s'abaissait lentement sur le _Gozo_ et le fort Saint-Elme:
+c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira
+cinq cents coups de canon.
+
+Le vaisseau _l'Orient_ était en face, seul à l'écart, grand et immobile.
+Devant lui vinrent passer lentement, et l'un après l'autre, tous les
+bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous
+montâmes près de lui à bord de _l'Orient_. Enfin pour la première fois
+je le vis.
+
+Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du
+vaisseau (pauvre _Orient!_), et il jouait avec les cheveux d'un enfant
+de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant
+sur-le-champ, et le coeur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du
+général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne
+voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me
+regarda; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune entouré
+de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés; de
+ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur
+un menton aigu. Il venait de parler de moi, car il disait: «Écoute, mon
+brave, puisque tu le veux, tu viendras en Égypte et le général Vaubois
+restera bien ici sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais je
+n'aime pas qu'on emmène ses enfants; je ne l'ai permis qu'à Casa-Bianca,
+et j'ai eu tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit
+fort en mathématiques, et s'il t'arrive quelque chose là-bas, je te
+réponds de lui, moi; je m'en charge, et j'en ferai un bon soldat.» En
+même temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa
+bouche et me baisa le front. La tête me tourna, je sentis qu'il était
+mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père, que du reste je
+connaissais à peine parce qu'il vivait à l'armée éternellement. Je crus
+éprouver l'effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson.
+Bonaparte m'avait soulevé libre, et quand ses bras me redescendirent
+doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus.
+
+La veille, je me serais jeté dans la mer si l'on m'eût enlevé à l'armée;
+mais je me laissai emmener quand on voulut. Je quittai mon père avec
+indifférence, et c'était pour toujours! Mais nous sommes si mauvais dès
+l'enfance, et, hommes ou enfants, si peu de chose nous prend et nous
+enlève aux bons sentiments naturels! Mon père n'était plus mon maître
+parce que j'avais vu le sien, et que de celui-là seul me semblait émaner
+toute autorité de la terre.--Ô rêves d'autorité et d'esclavage! Ô
+pensées corruptrices du pouvoir, bonnes à séduire les enfants! Faux
+enthousiasmes! poisons subtils, quel antidote pourra-t-on jamais trouver
+contre vous?--J'étais étourdi, enivré; je voulais travailler, et je
+travaillai, à en devenir fou! Je calculai nuit et jour, et je pris
+l'habit, le savoir et, sur mon visage, la couleur jaune de l'école. De
+temps en temps le canon m'interrompait, et cette voix du demi-Dieu
+m'apprenait la conquête de l'Égypte, Marengo, le 18 brumaire,
+l'Empire... et l'Empereur me tint parole.--Quant à mon père, je ne
+savais plus ce qu'il était devenu, lorsqu'un jour m'arriva cette lettre
+que voici.
+
+Je la porte toujours dans ce vieux portefeuille, autrefois rouge, et je
+la relis souvent pour bien me convaincre de l'inutilité des avis que
+donne une génération à celle qui la suit, et réfléchir sur l'absurde
+entêtement de mes illusions.
+
+Ici le Capitaine, ouvrant son uniforme, tira de sa poitrine: son
+mouchoir premièrement, puis un petit portefeuille qu'il ouvrit avec
+soin, et nous entrâmes dans un café encore éclairé, où il me lut ces
+fragments de lettres, qui me sont restés entre les mains, on saura
+bientôt comment.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_SIMPLE LETTRE_
+
+
+ «À bord du vaisseau anglais _Le Culloden_,
+ devant Rochefort, 1804.
+
+ _Sent to France, with admiral Collingwood's permission._
+
+
+Il est inutile, mon enfant, que tu saches comment t'arrivera cette
+lettre, et par quels moyens j'ai pu connaître ta conduite et ta position
+actuelle. Qu'il te suffise d'apprendre que je suis content de toi, mais
+que je ne te reverrai sans doute jamais. Il est probable que cela
+t'inquiète peu. Tu n'as connu ton père que dans l'âge où la mémoire
+n'est pas née encore et où le coeur n'est pas encore éclos. Il s'ouvre
+plus tard en nous qu'on ne le pense généralement, et c'est de quoi je me
+suis souvent étonné; mais qu'y faire?--Tu n'es pas plus mauvais qu'un
+autre, ce me semble. Il faut bien que je m'en contente. Tout ce que j'ai
+à te dire, c'est que je suis prisonnier des Anglais depuis le 14
+thermidor an VI (ou le 2 août 1798, vieux style, qui, dit-on, redevient
+à la mode aujourd'hui). J'étais allé à bord de _l'Orient_ pour tâcher de
+persuader à ce brave Brueys d'appareiller pour Corfou. Bonaparte m'avait
+déjà envoyé son pauvre aide de camp Julien, qui eut la sottise de se
+laisser enlever par les Arabes. Moi, j'arrivai, mais inutilement. Brueys
+était entêté comme une mule. Il disait qu'on allait trouver la passe
+d'Alexandrie pour faire entrer ses vaisseaux; mais il ajouta quelques
+mots assez fiers qui me firent bien voir qu'au fond il était un peu
+jaloux de l'armée de terre.--«Nous prend-on pour des _passeurs d'eau_?
+me dit-il, et croit-on que nous ayons peur des Anglais?»--Il aurait
+mieux valu pour la France qu'il en eût peur. Mais s'il a fait des
+fautes, il les a glorieusement expiées; et je puis dire que j'expie
+ennuyeusement celle que je fis de rester à son bord quand on l'attaqua.
+Brueys fut d'abord blessé à la tête et à la main. Il continua le combat
+jusqu'au moment où un boulet lui arracha les entrailles. Il se fit
+mettre dans un sac de son et mourut sur son banc de quart. Nous vîmes
+clairement que nous allions sauter vers les dix heures du soir. Ce qui
+restait de l'équipage descendit dans les chaloupes et se sauva, excepté
+Casa-Bianca. Il demeura le dernier, bien entendu, mais son fils, un beau
+garçon, que tu as entrevu, je crois, vint me trouver et me dit:
+«Citoyen, qu'est-ce que l'honneur veut que je fasse?»--Pauvre petit! Il
+avait dix ans, je crois, et cela parlait d'honneur dans un tel moment!
+Je le pris sur mes genoux dans le canot et je l'empêchai de voir sauter
+son père avec le pauvre _Orient_, qui s'éparpilla en l'air comme une
+gerbe de feu. Nous ne sautâmes pas, nous, mais nous fûmes pris, ce qui
+est bien plus douloureux, et je vins à Douvres, sous la garde d'un brave
+capitaine anglais nommé Collingwood, qui commande à présent le
+_Culloden_. C'est un galant homme s'il en fut, qui, depuis 1761 qu'il
+sert dans la marine, n'a quitté la mer que pendant deux années, pour se
+marier et mettre au monde ses deux filles. Ces enfants, dont il parle
+sans cesse, ne le connaissent pas, et sa femme ne connaît guère que par
+ses lettres son beau caractère. Mais je sens bien que la douleur de
+cette défaite d'Aboukir a abrégé mes jours, qui n'ont été que trop
+longs, puisque j'ai vu un tel désastre et la mort de mes glorieux amis.
+Mon grand âge a touché tout le monde ici; et, comme le climat de
+l'Angleterre m'a fait tousser beaucoup et a renouvelé toutes mes
+blessures au point de me priver entièrement de l'usage d'un bras, le bon
+capitaine Collingwood a demandé et obtenu pour moi (ce qu'il n'aurait pu
+obtenir pour lui-même à qui la terre était défendue) la grâce d'être
+transféré en Sicile, sous un soleil plus chaud et un ciel plus pur. Je
+crois bien que j'y vais finir; car soixante-dix-huit ans, sept
+blessures, des chagrins profonds et la captivité sont des maladies
+incurables. Je n'avais à te laisser que mon épée, pauvre enfant! à
+présent je n'ai même plus cela, car un prisonnier n'a pas d'épée. Mais
+j'ai au moins un conseil à te donner, c'est de te défier de ton
+enthousiasme pour les hommes qui parviennent vite, et surtout pour
+Bonaparte. Tel que je te connais, tu serais un Séide, et il faut se
+garantir du _Séidisme_ quand on est Français, c'est-à-dire très
+susceptible d'être atteint de ce mal contagieux. C'est une chose
+merveilleuse que la quantité de petits et de grands tyrans qu'il a
+produits. Nous aimons les fanfarons à un point extrême et nous nous
+donnons à eux de si bon coeur que nous ne tardons pas à nous en mordre
+les doigts ensuite. La source de ce défaut est un grand besoin d'action
+et une grande paresse de réflexion. Il s'ensuit que nous aimons
+infiniment mieux nous donner corps et âme à celui qui se charge de
+penser pour nous et d'être responsable, quitte à rire après de nous et
+de lui.
+
+Bonaparte est un bon enfant, mais il est vraiment par trop charlatan. Je
+crains qu'il ne devienne fondateur parmi nous d'un nouveau genre de
+jonglerie; nous en avons bien assez en France.--Le charlatanisme est
+insolent et corrupteur, et il a donné de tels exemples dans notre siècle
+et a mené si grand bruit du tambour et de la baguette sur la place
+publique, qu'il s'est glissé dans toute profession, et qu'il n'y a si
+petit homme qu'il n'ait gonflé.--Le nombre est incalculable des
+grenouilles qui crèvent. Je désire bien vivement que mon fils n'en soit
+pas.
+
+Je suis bien aise qu'il m'ait tenu parole en se _chargeant de toi_,
+comme il dit; mais ne t'y fie pas trop. Peu de temps après la triste
+manière dont je quittai l'Égypte, voici la scène que l'on m'a contée et
+qui se passa à un certain dîner; je veux te la dire afin que tu y penses
+souvent:
+
+Le 1er vendémiaire an VII, étant au Caire, Bonaparte, membre de
+l'Institut, ordonna une fête civique pour l'anniversaire de
+l'établissement de la République. La garnison d'Alexandrie célébra la
+fête autour de la colonne de Pompée, sur laquelle on planta le drapeau
+tricolore; l'aiguille de Cléopâtre fut illuminée assez mal; et les
+troupes de la Haute-Égypte célébrèrent la fête, le mieux qu'elles
+purent, entre les pylônes, les colonnes, les cariatides de Thèbes, sur
+les genoux du colosse de Memnon, aux pieds des figures de Tâma et de
+Châma. Le premier corps d'armée fit au Caire ses manoeuvres, ses courses
+et ses feux d'artifices. Le général en chef avait invité à dîner tout
+l'état-major, les ordonnateurs, les savants, les kiaya du pacha, l'émir,
+les membres du divan et les agas, autour d'une table de cinq cents
+couverts dressée dans la salle basse de la maison qu'il occupait sur la
+place d'El-Béquier; le bonnet de la Liberté et le croissant
+s'entrelaçaient amoureusement; les couleurs turques et françaises
+formaient un berceau et un tapis fort agréables sur lesquels se
+mariaient le Koran et la Table des Droits de l'Homme. Après que les
+convives eurent bien mangé avec leurs doigts des poulets et du riz
+assaisonnés de safran, des pastèques et des fruits, Bonaparte, qui ne
+disait rien, jeta un coup d'oeil très prompt sur eux tous. Le bon
+Kléber, qui était couché à côté de lui, parce qu'il ne pouvait pas
+ployer à la turque ses longues jambes, donna un grand coup de coude à
+Abdallah-Menou, son voisin, et lui dit avec un accent demi-allemand:
+
+«Tiens! voilà Ali-Bonaparte qui va nous faire une des siennes.»
+
+Il l'appelait comme cela, parce que, à la fête de Mahomet, le général
+s'était amusé à prendre le costume oriental, et qu'au moment où il
+s'était déclaré protecteur de toutes les religions, on lui avait
+pompeusement décerné le nom de gendre du prophète, et on l'avait nommé
+Ali-Bonaparte.
+
+Kléber n'avait pas fini de parler, et passait encore sa main dans ses
+grands cheveux blonds, que le petit Bonaparte était déjà debout, et,
+approchant son verre de son menton maigre et de sa grosse cravate, il
+dit d'une voix brève, claire et saccadée:
+
+«Buvons à l'an trois cent de la République française.»
+
+Kléber se mit à rire dans l'épaule de Menou, au point de lui faire
+verser son verre sur un vieil Aga, et Bonaparte les regarda tous deux de
+travers, en fronçant le sourcil.
+
+Certainement, mon enfant, il avait raison; parce que, en présence d'un
+général en chef, un général de division ne doit pas se tenir
+indécemment, fût-ce un gaillard comme Kléber; mais eux, ils n'avaient
+pas tout à fait tort non plus, puisque Bonaparte, à l'heure qu'il est,
+s'appelle l'Empereur et que tu es son page.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--En effet, dit le capitaine Renaud en reprenant la lettre de mes mains,
+je venais d'être nommé page de l'Empereur en 1804.--Ah! la terrible
+année que celle-là! de quels événements elle était chargée quand elle
+nous arriva, et comme je l'aurais considérée avec attention, si j'avais
+su alors considérer quelque chose! Mais je n'avais pas d'yeux pour voir,
+pas d'oreilles pour entendre autre chose que les actions de l'Empereur,
+la voix de l'Empereur, les gestes de l'Empereur, les pas de l'Empereur.
+Son approche m'enivrait, sa présence me magnétisait. La gloire d'être
+attaché à cet homme me semblait la plus grande chose qui fût au monde,
+et jamais un amant n'a senti l'ascendant de sa maîtresse avec des
+émotions plus vives et plus écrasantes que celles que sa vue me donnait
+chaque jour.--L'admiration d'un chef militaire devient une passion, un
+fanatisme, une frénésie, qui font de nous des esclaves, des furieux, des
+aveugles.--Cette pauvre lettre que je viens de vous donner à lire ne
+tint dans mon esprit que la place de ce que les écoliers nomment un
+sermon, et je ne sentis que le soulagement impie des enfants qui se
+trouvent délivrés de l'autorité naturelle et se croient libres parce
+qu'ils ont choisi la chaîne que l'entraînement général leur a fait river
+à leur cou. Mais un reste de bons sentiments natifs me fit conserver
+cette écriture sacrée, et son autorité sur moi a grandi à mesure que
+diminuaient mes rêves d'héroïque sujétion. Elle est restée toujours sur
+mon coeur, et elle a fini par y jeter des racines invisibles, aussitôt
+que le bon sens a dégagé ma vue des nuages qui la couvraient alors. Je
+n'ai pu m'empêcher, cette nuit, de la relire avec vous, et je me prends
+en pitié en considérant combien a été lente la courbe que mes idées ont
+suivie pour revenir à la base la plus solide et la plus simple de la
+conduite d'un homme. Vous verrez à combien peu elle se réduit; mais, en
+vérité, monsieur, je pense que cela suffit à la vie d'un honnête homme,
+et il m'a fallu bien du temps pour arriver à trouver la source de la
+véritable grandeur qu'il peut y avoir dans la profession presque barbare
+des armes.
+
+ * * * * *
+
+Ici le capitaine Renaud fut interrompu par un vieux sergent de
+grenadiers qui vint se placer à la porte du café, portant son arme en
+sous-officier et tirant une lettre écrite sur papier gris placée dans la
+bretelle de son fusil. Le capitaine se leva paisiblement et ouvrit
+l'ordre qu'il recevait.
+
+--«Dites à Béjaud de copier cela sur le livre d'ordres, dit-il au
+sergent.
+
+--Le sergent-major n'est pas revenu de l'arsenal,» dit le sous-officier,
+d'une voix douce comme celle d'une fille, et baissant les yeux sans même
+daigner dire comment son camarade avait été tué.
+
+--«Le fourrier le remplacera,» dit le capitaine sans rien demander; et
+il signa son ordre sur le livre du sergent qui lui servit de pupitre.
+
+Il toussa un peu et reprit avec tranquillité:
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+_LE DIALOGUE INCONNU_
+
+
+La lettre de mon pauvre père, et sa mort, que j'appris peu de temps
+après, produisirent en moi, tout enivré que j'étais et tout étourdi du
+bruit de mes éperons, une impression assez forte pour donner un grand
+ébranlement à mon ardeur aveugle, et je commençai à examiner de plus
+près et avec plus de calme ce qu'il y avait de surnaturel dans l'éclat
+qui m'enivrait. Je me demandai, pour la première fois, en quoi
+consistait l'ascendant que nous laissions prendre sur nous aux hommes
+d'action revêtus d'un pouvoir absolu, et j'osai tenter quelques efforts
+intérieurs pour tracer des bornes, dans ma pensée, à cette donation
+volontaire de tant d'hommes à un homme. Cette première secousse me fit
+entr'ouvrir la paupière, et j'eus l'audace de regarder en face l'aigle
+éblouissant qui m'avait enlevé tout enfant, et dont les ongles me
+pressaient les reins.
+
+Je ne tardai pas à trouver des occasions de l'examiner de plus près, et
+d'épier l'esprit du grand homme dans les actes obscurs de sa vie privée.
+
+On avait osé créer des pages, comme je vous l'ai dit; mais nous portions
+l'uniforme d'officiers en attendant la livrée verte à culottes rouges
+que nous devions prendre au sacre. Nous servions d'écuyers, de
+secrétaires et d'aides de camp jusque-là, selon la volonté du maître,
+qui prenait ce qu'il trouvait sous sa main. Déjà il se plaisait à
+peupler ses antichambres; et comme le besoin de dominer le suivait
+partout, il ne pouvait s'empêcher de l'exercer dans les plus petites
+choses et tourmentait autour de lui ceux qui l'entouraient, par
+l'infatigable maniement d'une volonté toujours présente. Il s'amusait de
+ma timidité; il jouait avec mes terreurs et mon respect.--Quelquefois il
+m'appelait brusquement; et, me voyant entrer pâle et balbutiant, il
+s'amusait à me faire parler longtemps pour voir mes étonnements et
+troubler mes idées. Quelquefois, tandis que j'écrivais sous sa dictée,
+il me tirait l'oreille tout d'un coup, à sa manière, et me faisait une
+question imprévue sur quelque vulgaire connaissance comme la géographie
+ou l'algèbre, me posant le plus facile problème d'enfant; il me semblait
+alors que la foudre tombait sur ma tête. Je savais mille fois ce qu'il
+me demandait; j'en savais plus qu'il ne le croyait, j'en savais même
+souvent plus que lui; mais son oeil me paralysait. Lorsqu'il était hors
+de la chambre, je pouvais respirer, le sang commençait à circuler dans
+mes veines, la mémoire me revenait et avec elle une honte inexprimable;
+la rage me prenait, j'écrivais ce que j'aurais dû lui répondre; puis je
+me roulais sur le tapis, je pleurais, j'avais envie de me tuer.
+
+--Quoi! me disais-je, il y a donc des têtes assez fortes pour être sûres
+de tout et n'hésiter devant personne? Des hommes qui s'étourdissent par
+l'action sur toute chose, et dont l'assurance écrase les autres en leur
+faisant penser que la clef de tout savoir et de tout pouvoir, clef qu'on
+ne cesse de chercher, est dans leur poche, et qu'ils n'ont qu'à l'ouvrir
+pour en tirer lumière et autorité infaillibles!--Je sentais pourtant que
+c'était là une force fausse et usurpée. Je me révoltais, je criais: «Il
+ment! Son attitude, sa voix, son geste, ne sont qu'une pantomime
+d'acteur, une misérable parade de souveraineté, dont il doit savoir la
+vanité. Il n'est pas possible qu'il croie en lui-même aussi sincèrement!
+Il nous défend à tous de lever le voile, mais il se voit nu par dessous.
+Et que voit-il? un pauvre ignorant comme nous tous, et sous tout cela la
+créature faible!»--Cependant je ne savais comment voir le fond de cette
+âme déguisée. Le pouvoir et la gloire le défendaient sur tous les
+points; je tournais autour sans réussir à y rien surprendre, et ce
+porc-épic, toujours armé, se roulait devant moi, n'offrant de tous côtés
+que des pointes acérées.--Un jour pourtant, le hasard, notre maître à
+tous, les entr'ouvrit, et à travers ces piques et ces dards fit pénétrer
+une lumière d'un moment.--Un jour, ce fut peut-être le seul de sa vie,
+il rencontra plus fort que lui et recula un instant devant un ascendant
+plus grand que le sien.--J'en fus témoin, et me sentis vengé.--Voici
+comment cela m'arriva:
+
+Nous étions à Fontainebleau. Le Pape venait d'arriver. L'Empereur
+l'avait attendu impatiemment pour le sacre, et l'avait reçu en voiture,
+montant de chaque côté, au même instant, avec une étiquette en apparence
+négligée, mais profondément calculée de manière à ne céder ni prendre le
+pas, ruse italienne. Il revenait au château: tout y était en rumeur;
+j'avais laissé plusieurs officiers dans la chambre qui précédait celle
+de l'Empereur, et j'étais resté seul dans la sienne.--Je considérais une
+longue table qui portait, au lieu de marbre, des mosaïques romaines, et
+que surchargeait un amas énorme de placets. J'avais vu souvent Bonaparte
+rentrer et leur faire subir une étrange épreuve. Il ne les prenait ni
+par ordre, ni au hasard; mais quand leur nombre l'irritait, il passait
+sa main sur la table de gauche à droite et de droite à gauche, comme un
+faucheur, et les dispersait jusqu'à ce qu'il en eût réduit le nombre à
+cinq ou six qu'il ouvrait. Cette sorte de jeu dédaigneux m'avait ému
+singulièrement. Tous ces papiers de deuil et de détresse repoussés et
+jetés sur le parquet, enlevés comme par un vent colère; ces implorations
+inutiles des veuves et des orphelins n'ayant pour chance de secours que
+la manière dont les feuilles volantes étaient balayées par le chapeau
+consulaire; toutes ces feuilles gémissantes, mouillées par des larmes de
+famille, traînant au hasard sous ses bottes et sur lesquelles il
+marchait comme sur ses morts du champ de bataille, me représentaient la
+destinée présente de la France comme une loterie sinistre, et, toute
+grande qu'était la main indifférente et rude qui tirait les lots, je
+pensais qu'il n'était pas juste de livrer ainsi au caprice de ses coups
+de poing tant de fortunes obscures qui eussent été peut-être un jour
+aussi grandes que la sienne, si un point d'appui leur eût été donné. Je
+sentis mon coeur battre contre Bonaparte et se révolter, mais
+honteusement, mais en coeur d'esclave qu'il était. Je considérais ces
+lettres abandonnées: des cris de douleur inentendus s'élevaient de leurs
+plis profanés; et, les prenant pour les lire, les rejetant ensuite,
+moi-même je me faisais juge entre ces malheureux et le maître qu'ils
+s'étaient donné, et qui allait aujourd'hui s'asseoir plus solidement que
+jamais sur leurs têtes. Je tenais dans ma main l'une de ces pétitions
+méprisées, lorsque le bruit des tambours qui battaient _aux champs_
+m'apprit l'arrivée subite de l'Empereur. Or, vous savez que de même que
+l'on voit la lumière du canon avant d'entendre sa détonation, on le
+voyait toujours en même temps qu'on était frappé du bruit de son
+approche: tant ses allures étaient promptes et tant il semblait pressé
+de vivre et de jeter ses actions les unes sur les autres! Quand il
+entrait à cheval dans la cour d'un palais, ses guides avaient peine à le
+suivre, et le poste n'avait pas le temps de prendre les armes, qu'il
+était déjà descendu de cheval et montait l'escalier. Cette fois il avait
+quitté la voiture du Pape pour revenir seul, en avant et au galop.
+J'entendis ses talons résonner en même temps que le tambour. J'eus le
+temps à peine de me jeter dans l'alcôve d'un grand lit de parade qui ne
+servait à personne, fortifié d'une balustrade de prince et fermé
+heureusement, plus qu'à demi, par des rideaux semés d'abeilles.
+
+L'Empereur était fort agité; il marcha seul dans la chambre comme
+quelqu'un qui attend avec impatience, et fit en un instant trois fois sa
+longueur, puis s'avança vers la fenêtre et se mit à y tambouriner une
+marche avec les ongles. Une voiture roula dans la cour, il cessa de
+battre, frappa des pieds deux ou trois fois comme impatienté de la vue
+de quelque chose qui se faisait avec lenteur, puis il alla brusquement à
+la porte et l'ouvrit au Pape.
+
+Pie VII entra seul. Bonaparte se hâta de refermer la porte derrière lui,
+avec une promptitude de geôlier. Je sentis une grande terreur, je
+l'avoue, en me voyant en tiers avec de telles gens. Cependant je restai
+sans voix et sans mouvement, regardant et écoutant de toute la puissance
+de mon esprit.
+
+Le Pape était d'une taille élevée; il avait un visage allongé, jaune,
+souffrant, mais plein d'une noblesse sainte et d'une bonté sans bornes.
+Ses yeux noirs étaient grands et beaux, sa bouche était entr'ouverte par
+un sourire bienveillant auquel son menton avancé donnait une expression
+de finesse très spirituelle et très vive, sourire qui n'avait rien de la
+sécheresse politique, mais tout de la bonté chrétienne. Une calotte
+blanche couvrait ses cheveux longs, noirs, mais sillonnés de larges
+mèches argentées. Il portait négligemment sur ses épaules courbées un
+long camail de velours rouge, et sa robe traînait sur ses pieds. Il
+entra lentement, avec la démarche calme et prudente d'une femme âgée. Il
+vint s'asseoir, les yeux baissés, sur un des grands fauteuils romains
+dorés et chargés d'aigles, et attendit ce que lui allait dire l'autre
+Italien.
+
+Ah! monsieur, quelle scène! quelle scène! je la vois encore.--Ce ne fut
+pas le génie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractère; et
+si son vaste esprit ne s'y déroula pas, du moins son coeur y
+éclata.--Bonaparte n'était pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il
+n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces
+jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a
+malheureusement saisi pour en faire un _type_, selon le langage actuel,
+et qui a laissé de lui, à la foule, je ne sais quelle forme populaire et
+grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-être un
+jour fabuleux et impossible comme l'informe Polichinelle.--Il n'était
+point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et
+élancé, convulsif dans ses gestes, gracieux dans quelques moments,
+recherché dans ses manières; la poitrine plate et rentrée entre les
+épaules, et tel encore que je l'avais vu à Malte, le visage mélancolique
+et effilé.
+
+Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entré; il
+se mit à rôder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et
+s'arrêtant tout à coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile
+d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commencée dans leur
+voiture, interrompue par l'arrivée, et qu'il lui tardait de poursuivre.
+
+--«Je vous le répète, Saint-Père, je ne suis point un esprit fort, moi,
+et je n'aime pas les raisonneurs et les idéologues. Je vous assure que,
+malgré mes vieux républicains, j'irai à la messe.»
+
+Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir
+lancé au visage, et s'arrêta pour en attendre l'effet, pensant que les
+circonstances tant soit peu impies qui avaient précédé l'entrevue
+devaient donner à cet aveu subit et net une valeur extraordinaire.--Le
+Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les têtes d'aigle qui
+formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de
+statue romaine, qu'il disait clairement: Je me résigne d'avance à
+écouter toutes les choses profanes qu'il lui plaira de me faire
+entendre.
+
+Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au
+milieu, et je vis, au regard qu'il jetait de côté sur le vieux pontife,
+qu'il n'était content ni de lui-même ni de son adversaire, et qu'il se
+reprochait d'avoir trop lestement débuté dans cette reprise de
+conversation. Il se mit donc à parler avec plus de suite, en marchant
+circulairement et jetant à la dérobée des regards perçants dans les
+glaces de l'appartement où se réfléchissait la figure grave du
+Saint-Père, et le regardant en profil quand il passait près de lui, mais
+jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de l'impression de ses
+paroles.
+
+--«Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le coeur, Saint-Père,
+c'est que vous consentez au sacre de la même manière que l'autre fois au
+concordat, comme si vous y étiez forcé. Vous avez un air de martyr
+devant moi, vous êtes là comme résigné, comme offrant au Ciel vos
+douleurs. Mais, en vérité, ce n'est pas là votre situation, vous n'êtes
+pas prisonnier, par Dieu! vous êtes libre comme l'air.»
+
+Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il
+y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à
+qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se
+faire obéir si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré
+ardemment ce qu'il ordonnait.
+
+--«Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous êtes parfaitement
+libre; vous pouvez vous en retourner à Rome, la route vous est ouverte,
+personne ne vous retient.»
+
+Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans
+répondre; ensuite il laissa retomber très lentement son front ridé et se
+mit à considérer la croix d'or suspendue à son cou.
+
+Bonaparte continua à parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint
+douce et son sourire plein de grâce.
+
+--«Saint-Père, si la gravité de votre caractère ne m'en empêchait, je
+dirais, en vérité, que vous êtes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas
+vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le
+conclave de Venise, qui vous a élu Pape, m'a un peu l'air d'avoir été
+inspiré par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous.
+L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j'en fus très affligé.
+Votre Sainteté fut, je crois, obligée de revenir par mer à Rome, faute
+de pouvoir passer par les terres autrichiennes.»
+
+Il s'interrompit pour attendre la réponse du silencieux hôte qu'il
+s'était donné; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tête presque
+imperceptible, et demeura comme plongé dans un abattement qui
+l'empêchait d'écouter.
+
+Bonaparte alors poussa du pied une chaise près du grand fauteuil du
+Pape.--Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce siège, il avait
+effleuré de son épaulette le rideau de l'alcôve où j'étais caché.
+
+--«Ce fut, en vérité, continua-t-il, comme catholique que cela
+m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'étudier beaucoup la théologie,
+moi; mais j'ajoute encore une grande foi à la puissance de l'Église;
+elle a une vitalité prodigieuse, Saint-Père. Voltaire vous a bien un peu
+entamés; mais je ne l'aime pas, et je vais lâcher sur lui un vieil
+oratorien défroqué. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si
+vous vouliez, faire bien des choses à l'avenir.»
+
+Il prit un air d'innocence et de jeunesse très caressant.
+
+--«Moi, je ne sais pas, j'ai beau chercher, je ne vois pas bien, en
+vérité, pourquoi vous auriez de la répugnance à siéger à Paris pour
+toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez.
+Vous y trouveriez déjà votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend.
+Moi, je n'y séjourne guère. Ne voyez-vous pas bien, _Padre_, que c'est
+là la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez;
+d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit.--Pourvu que la guerre
+et la politique fatigante me fussent laissées, vous arrangeriez l'Église
+comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout à fait. Voyez, ce
+serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et
+Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais; je vous mettrais ensuite
+dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit:
+Je suis venu avec l'épée, je garderais l'épée, moi; je vous la
+rapporterais seulement à bénir après chaque succès de nos armes.»
+
+Il s'inclina légèrement en disant ces derniers mots.
+
+Le Pape, qui jusque-là n'avait cessé de demeurer sans mouvement, comme
+une statue égyptienne, releva lentement sa tête à demi baissée, sourit
+avec mélancolie, leva ses yeux en haut et dit, après un soupir paisible,
+comme s'il eût confié sa pensée à son ange gardien invisible:
+
+«_Commediante!_»
+
+Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un léopard blessé. Une
+vraie colère le prit; une de ses colères jaunes. Il marcha d'abord sans
+parler, se mordant les lèvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en
+cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche
+cauteleuse; mais il allait droit et ferme, en long et en large,
+brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons éperonnés. La
+chambre tressaillit; les rideaux frémirent comme les arbres à l'approche
+du tonnerre; il me semblait qu'il allait arriver quelque terrible et
+grande chose; mes cheveux me firent mal et j'y portai la main malgré
+moi. Je regardai le Pape, il ne remua pas; seulement il serra de ses
+deux mains les têtes d'aigle des bras du fauteuil.
+
+La bombe éclata tout à coup.
+
+--«Comédien! Moi! Ah! je vous donnerai des comédies à vous faire tous
+pleurer comme des femmes et des enfants.--Comédien!--Ah! vous n'y êtes
+pas, si vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent!
+Mon théâtre, c'est le monde; le rôle que j'y joue, c'est celui de maître
+et d'auteur; pour comédiens j'ai vous tous, Pape, Rois, Peuples! et le
+fil par lequel je vous remue, c'est la peur!--Comédien! Ah! il faudrait
+être d'une autre taille que la vôtre pour m'oser applaudir ou siffler,
+_signor Chiaramonti!_--Savez-vous bien que vous ne seriez qu'un pauvre
+curé, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au
+nez, si je ne gardais mon air sérieux en vous saluant.
+
+«Il y a quatre ans seulement, personne n'eût osé parlé tout haut du
+Christ. Qui donc eût parlé du Pape, s'il vous plaît?--Comédien! Ah!
+messieurs, vous prenez vite pied chez nous! Vous êtes de mauvaise humeur
+parce que je n'ai pas été assez sot pour signer, comme Louis XIV, la
+désapprobation des libertés gallicanes!--Mais on ne me pipe pas
+ainsi.--C'est moi qui vous tiens dans mes doigts; c'est moi qui vous
+porte du Midi au Nord comme des marionnettes; c'est moi qui fais
+semblant de vous compter pour quelque chose parce que vous représentez
+une vieille idée que je veux ressusciter; et vous n'avez pas l'esprit de
+voir cela et de faire comme si vous ne vous en aperceviez pas.--Mais
+non! il faut tout vous dire! il faut vous mettre le nez sur les choses
+pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a besoin
+de vous, et vous relevez la tête, et vous vous drapez dans vos robes de
+femme!--Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si
+vous continuez, vous! je traiterai la vôtre comme Charles XII celle du
+grand vizir: je la déchirerai d'un coup d'éperon.»
+
+Il se tut. Je n'osais pas respirer. J'avançai la tête, n'entendant plus
+sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard était mort d'effroi.
+Le même calme dans l'attitude, le même calme sur le visage. Il leva une
+seconde fois les yeux au ciel, et après avoir jeté un profond soupir, il
+sourit avec amertume et dit:
+
+«_Tragediante!_»
+
+Bonaparte, en ce moment, était au bout de la chambre, appuyé sur la
+cheminée de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait,
+courant sur le vieillard; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrêta
+court, prit, sur la table, un vase de porcelaine de Sèvres, où le
+château de Saint-Ange et le Capitole étaient peints, et, le jetant sur
+les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup
+s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilité formidable.
+
+Je fus soulagé, je sentis que la pensée réfléchie lui était revenue et
+que le cerveau avait repris l'empire sur les bouillonnements du sang. Il
+devint triste, sa voix fut sourde et mélancolique, et dès sa première
+parole je compris qu'il était dans le vrai, et que ce Protée, dompté par
+deux mots, se montrait lui-même.
+
+--«Malheureuse vie!» dit-il d'abord.--Puis il rêva, déchira le bord de
+son chapeau sans parler pendant une minute encore, et reprit, se parlant
+à lui seul, au réveil.
+
+--«C'est vrai! Tragédien ou Comédien.--Tout est rôle, tout est costume
+pour moi depuis longtemps et pour toujours. Quelle fatigue! quelle
+petitesse! Poser! toujours poser! de face pour ce parti, de profil pour
+celui-là, selon leur idée. Leur paraître ce qu'ils aiment que l'on soit,
+et deviner juste leurs rêves d'imbéciles. Les placer tous entre
+l'espérance et la crainte. Les éblouir par des dates et des bulletins,
+par des prestiges de distance et des prestiges de nom. Être leur maître
+à tous et ne savoir qu'en faire. Voilà tout, ma foi!--Et après ce tout,
+s'ennuyer autant que je fais, c'est trop fort.--Car, en vérité,
+poursuivit-il en se croisant les jambes et en se couchant dans un
+fauteuil, je m'ennuie énormément.--Sitôt que je m'assieds, je crève
+d'ennui.--Je ne chasserais pas trois jours à Fontainebleau sans périr de
+langueur.--Moi, il faut que j'aille et que je fasse aller. Si je sais
+où, je veux être pendu, par exemple. Je vous parle à coeur ouvert. J'ai
+des plans pour la vie de quarante empereurs, j'en fais un tous les
+matins et un tous les soirs; j'ai une imagination infatigable; mais je
+n'aurais pas le temps d'en remplir deux, que je serais usé de corps et
+d'âme; car notre pauvre lampe ne brûle pas longtemps. Et franchement,
+quand tous mes plans seraient exécutés, je ne jurerais pas que le monde
+s'en trouvât beaucoup plus heureux; mais il serait plus beau, et une
+unité majestueuse régnerait sur lui.--Je ne suis pas un philosophe, moi,
+et je ne sais que notre secrétaire de Florence qui ait eu le sens
+commun. Je n'entends rien à certaines théories. La vie est trop courte
+pour s'arrêter. Sitôt que j'ai pensé, j'exécute. On trouvera assez
+d'explications de mes actions après moi pour m'agrandir si je réussis et
+me rapetisser si je tombe. Les paradoxes sont là tout prêts, ils
+abondent en France; je les fais taire de mon vivant, mais après il
+faudra voir.--N'importe, mon affaire est de réussir, et je m'entends à
+cela. Je fais mon Iliade en action, moi, et tous les jours.»
+
+Ici il se leva avec une promptitude gaie et quelque chose d'alerte et de
+vivant; il était naturel et vrai dans ce moment-là, il ne songeait point
+à se dessiner comme il fit depuis dans ses dialogues de Sainte-Hélène;
+il ne songeait point à s'idéaliser, et ne composait point son personnage
+de manière à réaliser les plus belles conceptions philosophiques; il
+était lui, lui-même mis au dehors.--Il revint près du Saint-Père, qui
+n'avait pas fait un mouvement, et marcha devant lui. Là, s'enflammant,
+riant à moitié avec ironie, il débita ceci, à peu près, tout mêlé de
+trivial et de grandiose, selon son usage, en parlant avec une volubilité
+inconcevable, expression rapide de ce génie facile et prompt qui
+devinait tout, à la fois, sans étude.
+
+--«La naissance est tout, dit-il; ceux qui viennent au monde pauvres et
+nus sont toujours des désespérés. Cela tourne en action ou en suicide,
+selon le caractère des gens. Quand ils ont le courage, comme moi, de
+mettre la main à tout, ma foi! ils font le diable. Que voulez-vous? Il
+faut vivre. Il faut trouver sa place et faire son trou. Moi, j'ai fait
+le mien comme un boulet de canon. Tant pis pour ceux qui étaient devant
+moi.--Qu'y faire? Chacun mange selon son appétit; moi, j'avais
+grand'faim!--Tenez, Saint-Père, à Toulon, je n'avais pas de quoi acheter
+une paire d'épaulettes, et au lieu d'elles j'avais une mère et je ne
+sais combien de frères sur les épaules. Tout cela est placé à présent,
+assez convenablement, j'espère. Joséphine m'avait épousé, comme par
+pitié, et nous allons la couronner à la barbe de Raguideau, son notaire,
+qui disait que je n'avais que la cape et l'épée. Il n'avait, ma foi! pas
+tort.--Manteau impérial, couronne, qu'est-ce que tout cela? Est-ce à
+moi?--Costume! costume d'acteur! Je vais l'endosser pour une heure, et
+j'en aurai assez. Ensuite je reprendrai mon petit habit d'officier, et
+je monterai à cheval; toute la vie à cheval!--Je ne serai pas assis un
+jour sans courir le risque d'être jeté à bas du fauteuil. Est-ce donc
+bien à envier? Hein?
+
+«Je vous le dis, Saint-Père; il n'y a au monde que deux classes
+d'hommes: ceux qui ont et ceux qui gagnent.
+
+«Les premiers se couchent, les autres se remuent. Comme j'ai compris
+cela de bonne heure et à propos, j'irai loin, voilà tout. Il n'y en a
+que deux qui soient arrivés en commençant à quarante ans: Cromwell et
+Jean-Jacques; si vous aviez donné à l'un une ferme, et à l'autre douze
+cents francs et sa servante, ils n'auraient ni prêché, ni commandé, ni
+écrit. Il y a des ouvriers en bâtiments, en couleurs, en formes et en
+phrases; moi, je suis ouvrier en batailles. C'est mon état.--À
+trente-cinq ans, j'en ai déjà fabriqué dix-huit qui s'appellent:
+Victoires.--Il faut bien qu'on me paye mon ouvrage. Et le payer d'un
+trône, ce n'est pas trop cher.--D'ailleurs je travaillerai toujours.
+Vous en verrez bien d'autres. Vous verrez toutes les dynasties dater de
+la mienne, tout parvenu que je suis, et élu. Élu, comme vous,
+Saint-Père, et tiré de la foule. Sur ce point nous pouvons nous donner
+la main.»
+
+Et, s'approchant, il tendit sa main blanche et brusque vers la main
+décharnée et timide du bon Pape, qui, peut-être attendri par le ton de
+bonhomie de ce dernier mouvement de l'Empereur, peut-être par un retour
+secret sur sa propre destinée et une triste pensée sur l'avenir des
+sociétés chrétiennes, lui donna doucement le bout de ses doigts,
+tremblants encore, de l'air d'une grand'mère qui se raccommode avec un
+enfant qu'elle avait eu le chagrin de gronder trop fort. Cependant il
+secoua la tête avec tristesse, et je vis rouler de ses beaux yeux une
+larme qui glissa rapidement sur sa joue livide et desséchée. Elle me
+parut le dernier adieu du Christianisme mourant qui abandonnait la terre
+à l'égoïsme et au hasard.
+
+Bonaparte jeta un regard furtif sur cette larme arrachée à ce pauvre
+coeur, et je surpris même, d'un côté de sa bouche, un mouvement rapide
+qui ressemblait à un sourire de triomphe.--En ce moment, cette nature
+toute-puissante me parut moins élevée et moins exquise que celle de son
+saint adversaire; cela me fit rougir, sous mes rideaux, de tous mes
+enthousiasmes passés; je sentis une tristesse toute nouvelle en
+découvrant combien la plus haute grandeur politique pouvait devenir
+petite dans ses froides ruses de vanité, ses pièges misérables et ses
+noirceurs de roué. Je vis qu'il n'avait rien voulu de son prisonnier, et
+que c'était une joie tacite qu'il s'était donnée de n'avoir pas faibli
+dans ce tête-à-tête, et s'étant laissé surprendre à l'émotion de la
+colère, de faire fléchir le captif sous l'émotion de la fatigue, de la
+crainte et de toutes les faiblesses qui amènent un attendrissement
+inexplicable sur la paupière d'un vieillard.--Il avait voulu avoir le
+dernier et sortit, sans ajouter un mot, aussi brusquement qu'il était
+entré. Je ne vis pas s'il avait salué le Pape. Je ne le crois pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_UN HOMME DE MER_
+
+
+Sitôt que l'Empereur fut sorti de l'appartement, deux ecclésiastiques
+vinrent auprès du Saint-Père, et l'emmenèrent en le soutenant sous
+chaque bras, atterré, ému et tremblant.
+
+Je demeurai jusqu'à la nuit dans l'alcôve d'où j'avais écouté cet
+entretien. Mes idées étaient confondues, et la terreur de cette scène
+n'était pas ce qui me dominait. J'étais accablé de ce que j'avais vu; et
+sachant à présent à quels calculs mauvais l'ambition toute personnelle
+pouvait faire descendre le génie, je haïssais cette passion qui venait
+de flétrir, sous mes yeux, le plus brillant des Dominateurs, celui qui
+donnera peut-être son nom au siècle pour l'avoir arrêté dix ans dans sa
+marche.--Je sentis que c'était folie de se dévouer à un homme, puisque
+l'autorité despotique ne peut manquer de rendre mauvais nos faibles
+coeurs; mais je ne savais à quelle idée me donner désormais. Je vous
+l'ai dit, j'avais dix-huit ans alors, et je n'avais encore en moi qu'un
+instinct vague du Vrai, du Bon et du Beau, mais assez obstiné pour
+m'attacher sans cesse à cette recherche. C'est la seule chose que
+j'estime en moi.
+
+Je jugeai qu'il était de mon devoir de me taire sur ce que j'avais vu;
+mais j'eus lieu de croire que l'on s'était aperçu de ma disparition
+momentanée de la suite de l'Empereur, car voici ce qui m'arriva. Je ne
+remarquai dans les manières du maître aucun changement à mon égard.
+Seulement, je passai peu de jours près de lui, et l'étude attentive que
+j'avais voulu faire de son caractère, fut brusquement arrêtée. Je reçus
+un matin l'ordre de partir sur-le-champ pour le camp de Boulogne, et à
+mon arrivée, l'ordre de m'embarquer sur un des bateaux plats que l'on
+essayait en mer.
+
+Je partis avec moins de peine que si l'on m'eût annoncé ce voyage avant
+la scène de Fontainebleau. Je respirai en m'éloignant de ce vieux
+château et de sa forêt, et à ce soulagement involontaire je sentis que
+mon _Séidisme_ était mordu au coeur. Je fus attristé d'abord de cette
+première découverte, et je tremblai pour l'éblouissante illusion qui
+faisait pour moi un devoir de mon dévouement aveugle. Le grand égoïste
+s'était montré à nu devant moi; mais à mesure que je m'éloignai de lui
+je commençai à le contempler dans ses oeuvres, et il reprit encore sur
+moi, par cette vue, une partie du magique ascendant par lequel il avait
+fasciné le monde.--Cependant ce fut plutôt l'idée gigantesque de la
+guerre qui désormais m'apparut, que celle de l'homme qui la représentait
+d'une si redoutable façon, et je sentis à cette grande vue un enivrement
+insensé redoubler en moi pour la gloire des combats, m'étourdissant sur
+le maître qui les ordonnait, et regardant avec orgueil le travail
+perpétuel des hommes qui ne me parurent tous que ses humbles ouvriers.
+
+Le tableau était homérique, en effet, et bon à prendre des écoliers par
+l'étourdissement des actions multipliées. Quelque chose de faux s'y
+démêlait pourtant et se montrait vaguement à moi, mais sans netteté
+encore, et je sentais le besoin d'une vue meilleure que la mienne qui me
+fît découvrir le fond de tout cela. Je venais d'apprendre à mesurer le
+Capitaine, il me fallait sonder la guerre.--Voici quel nouvel événement
+me donna cette seconde leçon; car j'ai reçu trois rudes enseignements
+dans ma vie, et je vous les raconte après les avoir médités tous les
+jours. Leurs secousses me furent violentes, et la dernière acheva de
+renverser l'idole de mon âme.
+
+L'apparente démonstration de conquête et de débarquement en Angleterre,
+l'évocation des souvenirs de Guillaume le Conquérant, la découverte du
+camp de César, à Boulogne, le rassemblement subit de neuf cents
+bâtiments dans ce port, sous la protection d'une flotte de cinq cents
+voiles, toujours annoncée; l'établissement des camps de Dunkerque et
+d'Ostende, de Calais, de Montreuil et de Saint-Omer, sous les ordres de
+quatre maréchaux; le trône militaire d'où tombèrent les premières
+étoiles de la Légion d'honneur, les revues, les fêtes, les attaques
+partielles, tout cet éclat réduit, selon le langage géométrique, à sa
+plus simple expression, eut trois buts: inquiéter l'Angleterre, assoupir
+l'Europe, concentrer et enthousiasmer l'armée.
+
+Ces trois points dépassés, Bonaparte laissa tomber pièce à pièce la
+machine artificielle qu'il avait fait jouer à Boulogne. Quand j'y
+arrivai, elle jouait à vide comme celle de Marly. Les généraux y
+faisaient encore les faux mouvements d'une ardeur simulée dont ils
+n'avaient pas la conscience. On continuait à jeter encore à la mer
+quelques malheureux bateaux dédaignés par les Anglais et coulés par eux
+de temps à autre. Je reçus un commandement sur l'une de ces
+embarcations, dès le lendemain de mon arrivée.
+
+Ce jour-là, il y avait en mer une seule frégate anglaise. Elle courait
+des bordées avec une majestueuse lenteur; elle allait, elle venait, elle
+virait, elle se penchait, elle se relevait, elle se mirait, elle
+glissait, elle s'arrêtait, elle jouait au soleil comme un cygne qui se
+baigne. Le misérable bateau plat de nouvelle et mauvaise invention
+s'était risqué fort avant avec quatre autres bâtiments pareils; et nous
+étions tout fiers de notre audace, lancés ainsi depuis le matin, lorsque
+nous découvrîmes tout à coup les paisibles jeux de la frégate. Ils nous
+eussent sans doute paru fort gracieux et poétiques vus de la terre
+ferme, ou seulement si elle se fût amusée à prendre ses ébats entre
+l'Angleterre et nous; mais c'était, au contraire, entre nous et la
+France. La côte de Boulogne était à plus d'une lieue. Cela nous rendit
+pensifs. Nous fîmes force de nos mauvaises voiles et de nos plus
+mauvaises rames, et pendant que nous nous démenions, la paisible frégate
+continuait à prendre son bain de mer et à décrire mille contours
+agréables autour de nous, faisant le manège, changeant de main comme un
+cheval bien dressé, et dessinant des S et des Z sur l'eau de la façon la
+plus aimable. Nous remarquâmes qu'elle eut la bonté de nous laisser
+passer plusieurs fois devant elle sans tirer un coup de canon, et même
+tout d'un coup, elle les retira tous dans l'intérieur et ferma tous ses
+sabords. Je crus d'abord que c'était une manoeuvre toute pacifique et je
+ne comprenais rien à cette politesse.--Mais un gros vieux marin me donna
+un coup de coude et me dit: Voici qui va mal. En effet, après nous avoir
+bien laissés courir devant elle comme des souris devant un chat,
+l'aimable et belle frégate arriva sur nous à toutes voiles sans daigner
+faire feu, nous heurta de sa proue comme un cheval du poitrail, nous
+brisa, nous écrasa, nous coula, et passa joyeusement par dessus nous,
+laissant quelques canots pêcher les prisonniers, desquels je fus, moi
+dixième, sur deux cents hommes que nous étions au départ. La belle
+frégate se nommait _la Naïade_, et pour ne pas perdre l'habitude
+française des jeux de mots, vous pensez bien que nous ne manquâmes
+jamais de l'appeler depuis _la Noyade_.
+
+J'avais pris un bain si violent que l'on était sur le point de me
+rejeter comme mort dans la mer, quand un officier qui visitait mon
+portefeuille y trouva la lettre de mon père que vous venez de lire et la
+signature de lord Collingwood. Il me fit donner des soins plus
+attentifs; on me trouva quelques signes de vie, et quand je repris
+connaissance, ce fut, non à bord de la gracieuse _Naïade_, mais sur _la
+Victoire_ (_the Victory_). Je demandai qui commandait ce navire. On me
+répondit laconiquement: «Lord Collingwood.» Je crus qu'il était fils de
+celui qui avait connu mon père; mais quand on me conduisit à lui, je fus
+détrompé. C'était le même homme.
+
+Je ne pus contenir ma surprise quand il me dit, avec une bonté toute
+paternelle, qu'il ne s'attendait pas à être le gardien du fils après
+l'avoir été du père, mais qu'il espérait qu'il ne s'en trouverait pas
+plus mal; qu'il avait assisté aux derniers moments de ce vieillard, et
+qu'en apprenant mon nom il avait voulu m'avoir à son bord; il me parlait
+le meilleur français avec une douceur mélancolique dont l'expression ne
+m'est jamais sortie de la mémoire. Il m'offrit de rester à son bord, sur
+parole de ne faire aucune tentative d'évasion. J'en donnai ma parole
+d'honneur, sans hésiter, à la manière des jeunes gens de dix-huit ans,
+et me trouvant beaucoup mieux à bord de _la Victoire_ que sur quelque
+ponton; étonné de ne rien voir qui justifiât les préventions qu'on nous
+donnait contre les Anglais, je fis connaissance assez facilement avec
+les officiers du bâtiment, que mon ignorance de la mer et de leur langue
+amusait beaucoup, et qui se divertirent à me faire connaître l'une et
+l'autre, avec une politesse d'autant plus grande que leur amiral me
+traitait comme son fils. Cependant une grande tristesse me prenait quand
+je voyais de loin les côtes blanches de la Normandie, et je me retirais
+pour ne pas pleurer. Je résistais à l'envie que j'en avais, parce que
+j'étais jeune et courageux; mais ensuite, dès que ma volonté ne
+surveillait plus mon coeur, dès que j'étais couché et endormi, les
+larmes sortaient de mes yeux malgré moi et trempaient mes joues et la
+toile de mon lit au point de me réveiller.
+
+Un soir surtout, il y avait eu une prise nouvelle d'un brick français;
+je l'avais vu périr de loin, sans que l'on pût sauver un seul homme de
+l'équipage, et, malgré la gravité et la retenue des officiers, il
+m'avait fallu entendre les cris et les hourras des matelots qui voyaient
+avec joie l'expédition s'évanouir et la mer engloutir goutte à goutte
+cette avalanche qui menaçait d'écraser leur patrie. Je m'étais retiré et
+caché tout le jour dans le réduit que lord Collingwood m'avait fait
+donner près de son appartement, comme pour mieux déclarer sa protection,
+et, quand la nuit fut venue, je montai seul sur le pont. J'avais senti
+l'ennemi autour de moi plus que jamais, et je me mis à réfléchir sur ma
+destinée sitôt arrêtée, avec une amertume plus grande. Il y avait un
+mois déjà que j'étais prisonnier de guerre, et l'amiral Collingwood,
+qui, en public, me traitait avec tant de bienveillance, ne m'avait parlé
+qu'un instant en particulier, le premier jour de mon arrivée à son bord;
+il était bon, mais froid, et, dans ses manières, ainsi que dans celles
+des officiers anglais, il y avait un point où tous les épanchements
+s'arrêtaient et où la politique compassée se présentait comme une
+barrière sur tous les chemins. C'est à cela que se fait sentir la vie en
+pays étranger. J'y pensais avec une sorte de terreur en considérant
+l'abjection de ma position qui pouvait durer jusqu'à la fin de la
+guerre, et je voyais comme inévitable le sacrifice de ma jeunesse,
+anéantie dans la honteuse inutilité du prisonnier. La frégate marchait
+rapidement, toutes voiles dehors, et je ne la sentais pas aller. J'avais
+appuyé mes deux mains à un câble et mon front sur mes deux mains, et,
+ainsi penché, je regardais dans l'eau de la mer. Ses profondeurs vertes
+et sombres me donnaient une sorte de vertige, et le silence de la nuit
+n'était interrompu que par des cris anglais. J'espérais un moment que le
+navire m'emportait bien loin de France et que je ne verrais plus le
+lendemain ces côtes droites et blanches, coupées dans la bonne terre
+chérie de mon pauvre pays.--Je pensais que je serais ainsi délivré du
+désir perpétuel que me donnait cette vue et que je n'aurais pas, du
+moins, ce supplice de ne pouvoir même songer à m'échapper sans
+déshonneur, supplice de Tantale, où une soif avide de la patrie devait
+me dévorer pour longtemps. J'étais accablé de ma solitude et je
+souhaitais une prochaine occasion de me faire tuer. Je rêvais à composer
+ma mort habilement et à la manière grande et grave des anciens.
+J'imaginais une fin héroïque et digne de celles qui avaient été le sujet
+de tant de conversations de pages et d'enfants guerriers, l'objet de
+tant d'envie parmi mes compagnons. J'étais dans ces rêves qui, à
+dix-huit ans, ressemblent plutôt à une continuation d'action et de
+combat qu'à une sérieuse méditation, lorsque je me sentis doucement
+tirer par le bras, et, en me retournant, je vis, debout derrière moi, le
+bon amiral Collingwood.
+
+Il avait à la main sa lunette de nuit et il était vêtu de son grand
+uniforme avec la rigide tenue anglaise. Il me mit une main sur l'épaule
+d'une façon paternelle, et je remarquai un air de mélancolie profonde
+dans ses grands yeux noirs et sur son front. Ses cheveux blancs, à demi
+poudrés, tombaient assez négligemment sur ses oreilles, et il y avait, à
+travers le calme inaltérable de sa voix et de ses manières, un fond de
+tristesse qui me frappa ce soir-là surtout, et me donna pour lui, tout
+d'abord, plus de respect et d'attention.
+
+--«Vous êtes déjà triste, mon enfant, me dit-il. J'ai quelques petites
+choses à vous dire; voulez-vous causer un peu avec moi?»
+
+Je balbutiai quelques paroles vagues de reconnaissance et de politesse
+qui n'avaient pas le sens commun probablement, car il ne les écouta pas,
+et s'assit sur un banc, me tenant une main. J'étais debout devant lui.
+
+--«Vous n'êtes prisonnier que depuis un mois, reprit-il, et je le suis
+depuis trente-trois ans. Oui, mon ami, je suis prisonnier de la mer;
+elle me garde de tous côtés: toujours des flots et des flots; je ne vois
+qu'eux, je n'entends qu'eux. Mes cheveux ont blanchi sous leur écume, et
+mon dos s'est un peu voûté sous leur humidité. J'ai passé si peu de
+temps en Angleterre, que je ne la connais que par la carte. La patrie
+est un être idéal que je n'ai fait qu'entrevoir, mais que je sers en
+esclave et qui augmente pour moi de rigueur à mesure que je deviens plus
+nécessaire. C'est le sort commun et c'est même ce que nous devons le
+plus souhaiter que d'avoir de telles chaînes; mais elles sont
+quelquefois bien lourdes.»
+
+Il s'interrompit un instant et nous nous tûmes tous deux, car je
+n'aurais pas osé dire un mot, voyant qu'il allait poursuivre.
+
+--«J'ai bien réfléchi, me dit-il, et je me suis interrogé sur mon devoir
+quand je vous ai eu à mon bord. J'aurais pu vous laisser conduire en
+Angleterre, mais vous auriez pu y tomber dans une misère dont je vous
+garantirai toujours et dans un désespoir dont j'espère aussi vous
+sauver; j'avais pour votre père une amitié bien vraie, et je lui en
+donnerai ici une preuve; s'il me voit, il sera content de moi, n'est-ce
+pas?»
+
+L'Amiral se tut encore et me serra la main. Il s'avança même dans la
+nuit et me regarda attentivement, pour voir ce que j'éprouvais à mesure
+qu'il me parlait. Mais j'étais trop interdit pour lui répondre. Il
+poursuivit plus rapidement:
+
+«J'ai déjà écrit à l'Amirauté pour qu'au premier échange vous fussiez
+renvoyé en France. Mais cela pourra être long, ajouta-t-il, je ne vous
+le cache pas; car, outre que Bonaparte s'y prête mal, on nous fait peu
+de prisonniers.--En attendant, je veux vous dire que je vous verrais
+avec plaisir étudier la langue de vos ennemis, vous voyez que nous
+savons la vôtre. Si vous voulez, nous travaillerons ensemble et je vous
+prêterai Shakspeare et le capitaine Cook.--Ne vous affligez pas, vous
+serez libre avant moi, car, si l'Empereur ne fait la paix, j'en ai pour
+toute ma vie.»
+
+Ce ton de bonté, par lequel il s'associait à moi et nous faisait
+camarades, dans sa prison flottante, me fit de la peine pour lui; je
+sentis que, dans cette vie sacrifiée et isolée, il avait besoin de faire
+du bien pour se consoler secrètement de la rudesse de sa mission
+toujours guerroyante.
+
+--«Milord, lui dis-je, avant de m'enseigner les mots d'une langue
+nouvelle, apprenez-moi les pensées par lesquelles vous êtes parvenu à ce
+calme parfait, à cette égalité d'âme qui ressemble à du bonheur, et qui
+cache un éternel ennui... Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais
+je crains que cette vertu ne soit qu'une dissimulation perpétuelle.
+
+--Vous vous trompez grandement, dit-il, le sentiment du Devoir finit par
+dominer tellement l'esprit, qu'il entre dans le caractère et devient un
+de ses traits principaux, justement comme une saine nourriture,
+perpétuellement reçue, peut changer la masse du sang et devenir un des
+principes de notre constitution. J'ai éprouvé, plus que tout homme
+peut-être, à quel point il est facile d'arriver à s'oublier
+complètement. Mais on ne peut dépouiller l'homme tout entier, et il y a
+des choses qui tiennent plus au coeur que l'on ne voudrait.»
+
+Là, il s'interrompit et prit sa longue lunette. Il la plaça sur mon
+épaule pour observer une lumière lointaine qui glissait à l'horizon, et,
+sachant à l'instant au mouvement ce que c'était: «Bateaux pêcheurs,»
+dit-il, et il se plaça près de moi, assis sur le bord du navire. Je
+voyais qu'il avait depuis longtemps quelque chose à me dire qu'il
+n'abordait pas.
+
+--«Vous ne me parlez jamais de votre père, me dit-il tout à coup; je
+suis étonné que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a
+souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volontés.»
+
+Et comme la nuit était très claire, je vis encore que j'étais
+attentivement observé par ses grands yeux noirs.
+
+--«Je craignais d'être indiscret...» lui dis-je avec embarras.
+
+Il me serra le bras, comme pour m'empêcher de parler davantage.
+
+--«Ce n'est pas cela, dit-il, _my child_, ce n'est pas cela.»
+
+Et il secouait la tête avec doute et bonté.
+
+--«J'ai trouvé peu d'occasions de vous parler, milord.
+
+--Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parlé de cela tous les
+jours, si vous l'aviez voulu.»
+
+Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent.
+C'était là ce qui lui tenait au coeur. Je m'avisai encore d'une autre
+sorte de réponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les
+mauvaises excuses.
+
+--«Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivité absorbe
+plus que vous ne pouvez croire.» Et je me souviens que je crus prendre,
+en disant cela, un air de dignité et une contenance de Régulus, propres
+à lui donner un grand respect pour moi.
+
+--«Ah! pauvre garçon! pauvre enfant!--_poor boy!_ me dit-il, vous n'êtes
+pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-même. Cherchez bien, et
+vous trouverez une indifférence dont vous n'êtes pas comptable, mais
+bien la destinée militaire de votre pauvre père.»
+
+Il avait ouvert le chemin à la vérité, je la laissai partir.
+
+--«Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon père: je l'ai à
+peine vu à Malte, une fois.
+
+--Voilà le vrai! cria-t-il. Voilà le cruel, mon ami! Mes deux filles
+diront un jour comme cela. Elles diront: _Nous ne connaissons pas notre
+père!_ Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un coeur
+ardent et tendre, je les élève de loin, je les surveille de mon
+vaisseau, je leur écris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs
+travaux, je leur envoie des idées et des sentiments, je reçois en
+échange leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me
+réconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour
+elles ont été au temple avec de trop belles robes. Je donne à leur mère
+de continuelles instructions pour elles, je prévois d'avance qui les
+aimera, qui les demandera, qui les épousera; leurs maris seront mes
+fils; j'en fais des femmes pieuses et simples: on ne peut pas être plus
+père que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles
+ne me voient pas.»
+
+Il dit ces derniers mots d'une voix émue, au fond de laquelle on sentait
+des larmes... Après un moment de silence, il continua:
+
+«Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux que lorsqu'elle avait
+deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux
+n'étaient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez été
+indifférent pour votre père et qu'elles le deviennent un jour pour moi.
+On n'aime pas un invisible.--Qu'est-ce pour elles que leur père? une
+lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid.--On n'aime pas un
+conseil, on aime un être,--et un être qu'on ne voit pas n'est pas, on ne
+l'aime pas,--et quand il est mort, il n'est pas plus absent qu'il
+n'était déjà,--et on ne le pleure pas.»
+
+Il étouffait et il s'arrêta.--Ne voulant pas aller plus loin dans ce
+sentiment de douleur devant un étranger, il s'éloigna, il se promena
+quelque temps et marcha sur le pont de long en large. Je fus d'abord
+très touché de cette vue, et ce fut un remords qu'il me donna de n'avoir
+pas assez senti ce que vaut un père, et je dus à cette soirée la
+première émotion bonne, naturelle, sainte, que mon coeur ait éprouvée. À
+ces regrets profonds, à cette tristesse insurmontable au milieu du plus
+brillant éclat militaire, je compris tout ce que j'avais perdu en ne
+connaissant pas l'amour du foyer qui pouvait laisser dans un grand coeur
+de si cuisants regrets; je compris tout ce qu'il y avait de factice dans
+notre éducation barbare et brutale, dans notre besoin insatiable
+d'action étourdissante; je vis, comme par une révélation soudaine du
+coeur, qu'il y avait une vie adorable et regrettable dont j'avais été
+arraché violemment, une vie véritable d'amour paternel, en échange de
+laquelle on nous faisait une vie fausse, toute composée de haines et de
+toutes sortes de vanités puériles; je compris qu'il n'y avait qu'une
+chose plus belle que la famille et à laquelle on pût saintement
+l'immoler: c'était l'autre famille, la Patrie. Et tandis que le vieux
+brave, s'éloignant de moi, pleurait parce qu'il était bon, je mis ma
+tête dans mes deux mains, et je pleurai de ce que j'avais été jusque-là
+si mauvais.
+
+Après quelques minutes, l'Amiral revint à moi.
+
+--«J'ai à vous dire, reprit-il d'un ton plus ferme, que nous ne
+tarderons pas à nous rapprocher de la France. Je suis une éternelle
+sentinelle placée devant vos ports. Je n'ai qu'un mot à ajouter, et j'ai
+voulu que ce fût seul à seul: souvenez-vous que vous êtes ici sur votre
+parole, et que je ne vous surveillerai point; mais, mon enfant, plus le
+temps passera, plus l'épreuve sera forte. Vous êtes bien jeune encore;
+si la tentation devient trop grande pour que votre courage y résiste,
+venez me trouver quand vous craindrez de succomber, et ne vous cachez
+pas de moi, je vous sauverai d'une action déshonorante que, par malheur
+pour leurs noms, quelques officiers ont commise. Souvenez-vous qu'il est
+permis de rompre une chaîne de galérien, si l'on peut, mais non une
+parole d'honneur.» Et il me quitta sur ces derniers mots en me serrant
+la main.
+
+Je ne sais si vous avez remarqué, en vivant, monsieur, que les
+révolutions qui s'accomplissent dans notre âme dépendent souvent d'une
+journée, d'une heure, d'une conversation mémorable et imprévue qui nous
+ébranle et jette en nous comme des germes tout nouveaux qui croissent
+lentement, dont le reste de nos actions est seulement la conséquence et
+le naturel développement. Telles furent pour moi la matinée de
+Fontainebleau et la nuit du vaisseau anglais. L'amiral Collingwood me
+laissa en proie à un combat nouveau. Ce qui n'était en moi qu'un ennui
+profond de la captivité et une immense et juvénile impatience d'agir,
+devint un besoin effréné de la Patrie; à voir quelle douleur minait à la
+longue un homme toujours séparé de la terre maternelle, je me sentis une
+grande hâte de connaître et d'adorer la mienne; je m'inventai des biens
+passionnés qui ne m'attendaient pas en effet; je m'imaginai une famille
+et me mis à rêver à des parents que j'avais à peine connus et que je me
+reprochais de n'avoir pas assez chéris, tandis qu'habitués à me compter
+pour rien ils vivaient dans leur froideur et leur égoïsme, parfaitement
+indifférents à mon existence abandonnée et manquée. Ainsi le bien même
+tourna au mal en moi; ainsi le sage conseil que le brave Amiral avait
+cru devoir me donner, il me l'avait apporté tout entouré d'une émotion
+qui lui était propre et qui parlait plus haut que lui; sa voix troublée
+m'avait plus touché que la sagesse de ses paroles; et tandis qu'il
+croyait resserrer ma chaîne, il avait excité plus vivement en moi le
+désir effréné de la rompre.--Il en est ainsi presque toujours de tous
+les conseils écrits ou parlés. L'expérience seule et le raisonnement qui
+sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire. Voyez, vous qui
+vous en mêlez, l'inutilité des belles-lettres. À quoi servez-vous? qui
+convertissez-vous? et de qui êtes-vous jamais compris, s'il vous plaît?
+Vous faites presque toujours réussir la cause contraire à celle que vous
+plaidez. Regardez, il y en a un qui fait de Clarisse le plus beau poème
+épique possible sur la vertu de la femme;--qu'arrive-t-il? On prend le
+contre-pied et l'on se passionne pour Lovelace, qu'elle écrase pourtant
+de sa splendeur virginale, que le viol même n'a pas ternie; pour
+Lovelace, qui se traîne en vain à genoux pour implorer la grâce de sa
+victime sainte, et ne peut fléchir cette âme que la chute de son corps
+n'a pu souiller. Tout tourne mal dans les enseignements. Vous ne servez
+à rien qu'à remuer des vices, qui, fiers de ce que vous les peignez,
+viennent se mirer dans votre tableau et se trouver beaux.--Il est vrai
+que cela vous est égal; mais mon simple et bon Collingwood m'avait pris
+vraiment en amitié, et ma conduite ne lui était pas indifférente. Aussi
+trouva-t-il d'abord beaucoup de plaisir à me voir livré à des études
+sérieuses et constantes. Dans ma retenue habituelle et mon silence il
+trouvait aussi quelque chose qui sympathisait avec la gravité anglaise,
+et il prit l'habitude de s'ouvrir à moi dans mainte occasion et de me
+confier des affaires qui n'étaient pas sans importance. Au bout de
+quelque temps on me considéra comme son secrétaire et son parent, et je
+parlais assez bien l'anglais pour ne plus paraître trop étranger.
+
+Cependant c'était une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien
+longues les journées mélancoliques de la mer. Nous ne cessâmes, durant
+des années entières, de rôder autour de la France, et sans cesse je
+voyais se dessiner à l'horizon les côtes de cette terre que Grotius a
+nommée--le plus beau royaume après celui du ciel;--puis nous retournions
+à la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers,
+que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait près
+de nous ou loin de nous, c'est qu'il était anglais; aucun autre n'avait
+permission de se livrer au vent, et l'Océan n'entendait plus une parole
+qui ne fût anglaise. Les Anglais même en étaient attristés et se
+plaignaient qu'à présent l'Océan fût devenu un désert où ils se
+rencontraient éternellement, et l'Europe une forteresse qui leur était
+fermée.--Quelquefois ma prison de bois s'avançait si près de la terre,
+que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur
+le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intérieure
+me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale
+pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage; mais quand je
+revenais auprès de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes
+faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une
+tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui,
+depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait
+jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable.
+Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier
+impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec
+moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant
+de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même
+point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages;
+exerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eux et pour eux; cet
+homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair
+d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis,
+redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses
+filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais
+l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur
+plairait (_as often as they please_); il écrivait: «Nous avons combattu
+le jour de la naissance de ma petite Sarah,» après la bataille de
+Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait
+tracé le plan avec son ami Nelson à qui il succéda.--Quelquefois il
+sentait sa santé s'affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre; mais
+l'inexorable lui répondait: _Restez en mer_, et lui envoyait une dignité
+ou une médaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en était
+surchargée. Il écrivait encore: «Depuis que j'ai quitté mon pays, je
+n'ai pas passé _dix jours_ dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand
+je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce
+que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant
+supérieur en habileté.» L'Angleterre répondait: _Vous resterez en mer,
+toujours en mer_. Et il y resta jusqu'à sa mort.
+
+Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me
+touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour
+seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en
+grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni
+comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me
+plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner
+qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait
+aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de
+retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des
+grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.--La vue de ce
+vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la
+Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à
+cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons
+désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi
+comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et
+peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel
+que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne
+posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment
+du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe
+peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je
+lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la
+première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au
+rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une
+foule oisive.--Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.--Ne parlez
+pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes
+dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle
+n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce
+que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux,
+mais en artiste, _l'art de la guerre_, tout en le jugeant de haut et en
+le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant
+tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur
+ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les
+mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de
+tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois
+du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de
+l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais
+jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je
+poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être
+près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.
+
+Un jour, le vaisseau _l'Océan_, qui nous portait, vint relâcher à
+Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul
+par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait
+prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec
+quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y
+étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous
+nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable.
+Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je
+le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un
+quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il
+me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses
+camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se
+le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en
+faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé;
+mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans
+déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le
+même cas. Cela lui parut trop subtil.
+
+--«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je
+t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je
+partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être.
+Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que
+tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi
+sont déjà colonels.»
+
+Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison
+d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me
+citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants
+vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le
+surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y
+prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord
+d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à
+Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant
+fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience,
+terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur
+tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête
+homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la
+certitude qu'un Anglais n'était pas un homme.
+
+Je revins assez pensif à bord de _l'Océan_, et lorsque j'eus dormi, et
+que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes
+compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la
+liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon
+enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de
+fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser
+le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et
+d'intelligence étroite.--Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de
+la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel,
+qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des
+événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie,
+comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre.
+J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les
+officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne
+pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood
+surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations
+continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si
+précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des
+prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la
+fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans
+les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur
+dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la
+préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la
+France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que
+je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et
+je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral,
+espérant lui entendre proférer des accusations injustes.
+
+J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot
+inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la
+déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au
+contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer
+aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me
+consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que
+jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.
+
+L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur.
+Nous y devions passer huit jours.--Le soir de l'évasion arriva.--Ma tête
+bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs
+et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat
+violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur
+elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et
+l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais
+fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et
+j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du
+rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela
+était impossible.--Il y a dans les actions honteuses quelque chose
+d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt
+qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y
+goûter sans être prêt à en mourir.--Quand je vis ce que j'allais faire
+et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que
+je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de
+la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me
+retourner pour la regarder.--Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la
+nuit, _l'Océan_, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec
+emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont,
+je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile
+qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de
+la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux,
+et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à
+fondre en larmes comme un enfant.--Le capitaine de _l'Océan_, me voyant
+dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit
+porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une
+sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je
+respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le
+lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus
+de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation
+malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation,
+lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.
+
+--«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de
+coutume; vous partez pour la France demain matin.
+
+--Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord?
+
+--Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu
+envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans
+_le Northumberland_ en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous
+auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse,
+sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant
+plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une
+occasion qui vous déshonorait.--C'eût été échouer au port, car depuis
+quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de
+conclure.--J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos
+camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte
+qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour
+cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des
+vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en
+Honneur.»
+
+J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon
+embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles
+j'essayais de balbutier que je le regrettais:
+
+«Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons _French
+compliments_; nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous
+avez, je crois, un proverbe qui dit: _Il n'y a pas de belle
+prison_.--Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis
+accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien
+longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la
+quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore
+refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai
+mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait
+pas mal de prendre ses précautions.--Je vais rester en sentinelle dans
+la Méditerranée; mais vous, _my child_, ne perdez pas de temps. Il y a
+là un _sloop_ qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous
+recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme.
+L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur
+et occuper toute une intelligence.
+
+--Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément
+savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.»
+
+Nous nous dîmes encore une fois adieu, et, le coeur serré, je quittai ce
+digne homme, dont j'appris la mort peu de temps après.--Il mourut en
+pleine mer, comme il avait vécu durant quarante-neuf ans, sans se
+plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et
+sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent éternellement
+les côtes d'Angleterre dans les flots et les brouillards.
+
+J'avais appris, à son école, tout ce que les exils de la guerre peuvent
+faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans
+une grande âme; bien pénétré de cet exemple et devenu plus grave par mes
+souffrances et le spectacle des siennes, je vins à Paris me présenter,
+avec l'expérience de ma prison, au maître tout-puissant que j'avais
+quitté.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_RÉCEPTION_
+
+
+Ici le capitaine Renaud s'étant interrompu, je regardai l'heure à ma
+montre. Il était deux heures après minuit. Il se leva, et nous marchâmes
+au milieu des grenadiers. Un silence profond régnait partout. Beaucoup
+s'étaient assis sur leurs sacs, et s'y étaient endormis. Nous nous
+plaçâmes à quelques pas de là, sur le parapet, et il continua son récit
+après avoir rallumé son cigare à la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas
+une maison qui donnât signe de vie.
+
+ * * * * *
+
+--Dès que je fus arrivé à Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus
+occasion au spectacle de la cour, où me conduisit un de mes anciens
+camarades, devenu colonel. C'était là-bas, aux Tuileries. Nous nous
+plaçâmes dans une petite loge, en face de la loge impériale, et nous
+attendîmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun
+d'eux, assis dans une loge, aux premières, avait autour de lui sa cour,
+et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses généraux
+familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les
+princes de la confédération du Rhin, étaient placés au même rang. Près
+d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses
+cheveux noirs, bouclés comme une crinière, et jetant des regards de
+lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul, à l'écart, l'ambassadeur de
+Russie, le prince Kourakim, chargé d'épaulettes de diamants. Au
+parterre, la foule des généraux, des ducs, des princes, des colonels et
+des sénateurs. Partout en haut, les bras nus et les épaules découvertes
+des femmes de la cour.
+
+La loge que surmontait l'aigle était vide encore; nous la regardions
+sans cesse. Après peu de temps, les Rois se levèrent et se tinrent
+debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite
+sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle
+entière était debout et attendait un regard, secoua la tête deux fois,
+brusquement et de mauvaise grâce, se retourna vite, et laissa les Reines
+et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habillés de rouge, étaient
+debout, derrière lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps à
+autre, étendant la main pour recevoir une boîte d'or que l'un d'eux lui
+donnait et reprenait. Crescentini chantait _les Horaces_, avec une voix
+de séraphin qui sortait d'un visage étique et ridé. L'orchestre était
+doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-être, comme les
+Lacédémoniens, être apaisé plutôt qu'excité par la musique. Il lorgna
+devant lui, et très souvent de mon côté. Je reconnus ses grands yeux
+d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti
+ses traits sévères. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour
+mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se
+retourna brusquement, ne regarda que la scène, et sortit bientôt.
+J'étais déjà sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses
+jambes grasses, serrées dans des bas de soie blancs, sa taille gonflée
+sous son habit vert, me le rendaient presque méconnaissable. Il s'arrêta
+court devant moi, et, parlant au colonel qui me présentait, au lieu de
+m'adresser directement la parole:
+
+«Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?--encore lieutenant?
+
+--Il était prisonnier depuis 1804.
+
+--Pourquoi ne s'est-il pas échappé?
+
+--J'étais sur parole, dis-je à demi-voix.
+
+--Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer.» Il me tourna
+le dos. Nous restâmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut
+défilé:
+
+«Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbécile, tu as
+perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gré.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+_LE CORPS DE GARDE RUSSE_
+
+
+«Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils
+récits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis
+plusieurs années. Il n'y reste plus que l'écrivain solitaire et
+indépendant qui regarde ce que va devenir sa liberté et ne veut pas la
+défendre contre ses anciens amis.»
+
+Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au
+souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un
+air content.
+
+--C'était tout simple, reprit-il. Ce colonel était le plus brave homme
+du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot célèbre, des
+_fanfarons de crimes_ et de dureté. Il voulait me maltraiter parce que
+l'Empereur en avait donné l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde.
+
+Mais quel bonheur ce fut pour moi!--Dès ce jour, je commençai à
+m'estimer intérieurement, à avoir confiance en moi, à sentir mon
+caractère s'épurer, se former, se compléter, s'affermir. Dès ce jour, je
+vis clairement que les événements ne sont rien, que l'homme intérieur
+est tout, je me plaçai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma
+conscience, je résolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considérer
+les jugements publics, les récompenses éclatantes, les fortunes rapides,
+les réputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu
+de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupât.
+
+J'allai vite à la guerre me plonger dans les rangs inconnus,
+l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, où les paysans de
+l'armée se faisaient faucher par mille à la fois, aussi pareils, aussi
+égaux que les blés d'une grasse prairie de la Beauce.--Je me cachai là
+comme un chartreux dans son cloître; et du fond de cette foule armée,
+marchant à pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain,
+je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut
+debout.--Ah! si vous saviez comme je me sentis à l'aise dans ces
+fatigues inouïes! Comme j'aimais cette obscurité et quelles joies
+sauvages me donnèrent les grandes batailles! La beauté de la guerre est
+au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et
+du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien
+tenir de Napoléon; et quand il passait devant mon régiment, je me
+cachais, de crainte d'une faveur. L'expérience m'avait fait mesurer les
+dignités et le Pouvoir à leur juste valeur; je n'aspirais plus à rien
+qu'à prendre de chaque conquête de nos armes la part d'orgueil qui
+devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais être citoyen,
+où il était encore permis de l'être, et à ma manière. Tantôt mes
+services étaient inaperçus, tantôt élevés au-dessus de leur mérite, et
+moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir,
+redoutant surtout que mon nom fût trop prononcé. La foule était si
+grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurité me
+fut aisée, et je n'étais encore que lieutenant de la Garde Impériale en
+1814, quand je reçus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce
+soir, me fait souffrir plus qu'à l'ordinaire.
+
+Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et,
+comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec
+assez d'instance pour qu'il cédât.
+
+Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc.
+
+--Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais raconté tout cela, et
+ce soir j'en ai envie.
+
+--Bah! n'importe! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce
+sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien
+de mieux à faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me
+croirez bien faible ou bien fou; mais c'est égal. Jusqu'à l'événement,
+assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule
+le récit malgré moi, mon amour de la gloire des armes était devenu sage,
+grave, dévoué et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et
+unique du devoir; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent
+assombrir encore ma vie.
+
+C'était en 1814; c'était le commencement de l'année et la fin de cette
+sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et
+où la France regardait le combat avec découragement. Soissons venait de
+se rendre au Prussien Bulow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient
+fait leur jonction. Macdonald avait quitté Troyes et abandonné le bassin
+de l'Yonne pour établir sa ligne de défense de Nogent à Montereau, avec
+trente mille hommes.
+
+Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps
+était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un
+officier supérieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient
+surpris et tué dans la nuit précédente, et ils avaient délivré leurs
+camarades. Notre colonel, qui était ce qu'on nomme un _dur à cuire_,
+voulut prendre sa revanche. Nous étions près d'Épernay et nous tournions
+les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, après avoir occupé
+le jour entier à nous refaire, nous passions près d'un joli château
+blanc à tourelles, nommé Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il
+m'emmena à part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa
+vieille voix enrouée:
+
+«Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline coupée à pic; là
+où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet
+d'évêque?
+
+--Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange.
+
+--Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est
+là le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus
+l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims,
+et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à
+Woronzoff. À onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos
+lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette
+grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlèverez ça à la
+baïonnette.»
+
+Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu à peu,
+comme je fais là, il me dit, en prononçant un mot à chaque grain semé au
+vent:
+
+«Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma
+colonne.--Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les
+six pièces qu'ils ont placées là... Vous les tournerez du côté de
+Reims... À onze heures... onze heures et demie, la position sera à nous.
+Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu... de la
+petite affaire de Craonne, qui n'était pas, comme on dit, piquée des
+vers.
+
+--Ça suffit,» lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en
+second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez,
+était de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je
+fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui
+étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes
+sergents, en attendant l'heure. À dix heures et demie, je leur fis
+mettre leur capote sur l'habit et le fusil caché sous la capote; car,
+quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baïonnette se
+voit toujours, et quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y
+fiais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui
+conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus
+déterminés gaillards que j'aie jamais commandés.--Il y en a encore là,
+dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien.--Ils
+avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les
+factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit,
+comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui
+était devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme
+au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balançait comme
+un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le
+prit dans ses bras en le serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant
+bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je
+ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais
+jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte
+d'attaquer des gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux,
+éclairés par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais
+tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse
+qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une
+fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier,
+brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis un geste
+qu'ils comprirent; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les
+hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde
+et horrible! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou
+étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient
+éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait
+sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un
+coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais
+traversé d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la
+tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri
+affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup
+d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je
+tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et
+j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait:
+Papa...
+
+Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement
+frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans
+les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on
+traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur
+sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête
+s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde fois.
+Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient
+encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus
+entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et
+caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue
+ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tête entre le menton et
+l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait se blottir sous ma
+poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et
+le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il
+paraissait me dire: Dormons en paix.
+
+--Était-ce là un ennemi? m'écriai-je.--Et ce que Dieu a mis de paternel
+dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi; je le
+serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la
+garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tué cet ange
+endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le couvrit
+de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins
+qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de
+côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par
+les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce
+moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et
+les armes.
+
+--«Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous
+êtes blessé?
+
+--Regardez cela, dis-je; quelle différence y a-t-il entre moi et un
+assassin?
+
+--Eh! sacredié, mon cher, que voulez-vous? c'est le métier.
+
+--C'est juste,» répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon
+commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je
+l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper
+une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je
+la pris; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir
+plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine
+mon sabre d'égorgeur.
+
+Je sortis à la hâte de cet antre qui puait le sang, et quand je me
+trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et
+mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs; chacun essuyait
+froidement sa baïonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre à feu
+dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant
+les rangs, tenant sa liste à la main, et, lisant à la lueur d'un bout de
+chandelle planté dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il
+faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le
+chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars
+tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empêcher de
+pousser un profond soupir:
+
+«Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien.
+
+--Et moi aussi,» dit une voix grave que je connaissais.
+
+Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napoléon
+empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout
+devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son
+chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours
+venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.
+
+Il me considérait attentivement.
+
+--«Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?»
+
+À ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait là qu'une phrase banale,
+je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'années, et que
+fatigues, moustaches et blessures me déguisaient assez.
+
+--«Je vous ai vu partout, sans être vu, répondis-je.
+
+--Veux-tu de l'avancement?»
+
+Je dis: «Il est bien tard.»
+
+Il croisa les bras un moment sans répondre, puis:
+
+«Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le
+service.»
+
+Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu à quelques pas. En
+ce moment, notre tête de colonne avait attaqué et l'on nous lançait des
+obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes
+se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte.
+Bonaparte s'avança seul sur l'obus qui brûlait et fumait devant son
+cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans
+mouvement; l'obus éclata et n'atteignit personne. Les grenadiers
+sentirent la leçon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus
+quelque chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il
+avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et
+lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec
+effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait
+à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi
+une réconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des
+hommes de notre siècle.--On battit la charge, et, le lendemain au jour,
+Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours après, Paris l'était par
+d'autres.
+
+ * * * * *
+
+Le capitaine Renaud se tut longtemps après ce récit, et demeura la tête
+baissée sans que je voulusse interrompre sa rêverie. Je considérais ce
+brave homme avec vénération, et j'avais suivi attentivement, tandis
+qu'il avait parlé, les transformations lentes de cette âme bonne et
+simple, toujours repoussée dans ses donations expansives d'elle-même,
+toujours écrasée par un ascendant invincible, mais parvenue à trouver le
+repos dans le plus humble et le plus austère Devoir.--Sa vie inconnue me
+paraissait un spectacle intérieur aussi beau que la vie éclatante de
+quelque homme d'action que ce fût.--Chaque vague de la mer ajoute un
+voile blanchâtre aux beautés d'une perle, chaque flot travaille
+lentement à la rendre plus parfaite, chaque flocon d'écume qui se
+balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi
+transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part
+de son coeur; c'était tout à fait ainsi que s'était formé ce caractère
+dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et
+perpétuelles épreuves. Je savais que jusqu'à la mort de l'Empereur il
+avait regardé comme un devoir de ne point servir, respectant, malgré
+toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et,
+depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse à un maître qui ne le
+connaissait plus, il était revenu commander, dans la Garde Royale, les
+restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-même,
+on n'avait point pensé à lui et il n'avait point eu d'avancement.--Il
+s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu'à moins d'être général
+à vingt-cinq ans, âge où l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il
+valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en
+père de famille, en prieur du couvent.
+
+--«Tenez, me dit-il après ce moment de repos, regardez notre vieux
+grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tête chauve et
+ses coups de sabre sur la joue, lui que les maréchaux de France
+s'arrêtent à admirer quand il leur présente les armes à la porte du roi;
+voyez Beccaria avec son profil de vétéran romain, Fréchou, avec sa
+moustache blanche; voyez tout ce premier rang décoré, dont les bras
+portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la
+vieille armée qui ne voulurent jamais être autre chose que grenadiers,
+si je leur avais manqué ce matin, moi qui les commandais encore il y a
+quinze jours?--Si j'avais pris depuis plusieurs années des habitudes de
+foyer et de repos, ou un autre état, c'eût été différent; mais ici, je
+n'ai en vérité que le mérite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout
+est calme ce soir à Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant
+ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans
+doute, à casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier.
+Moi, dans quelques jours, je serai probablement retiré dans un petit
+coin de terre que j'ai quelque part en France, où il y a une petite
+tourelle, dans laquelle j'achèverai d'étudier Polybe, Turenne, Folard et
+Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont été tués à la
+Grande-Armée, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause
+plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arrivé à haïr
+la guerre, tout en la faisant avec énergie.»
+
+Là-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant
+encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'était pas rouillé et
+si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit:
+
+«Tenez, comme il n'est pas entièrement impossible que l'on fasse encore
+feu sur nous de quelque fenêtre, gardez-moi, je vous prie, ce
+portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intéressent, moi seul, et
+que vous brûleriez si nous ne nous retrouvions plus.
+
+«Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons
+priés de se retirer chez eux.--Nous ne faisons point la guerre civile,
+nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est
+d'éteindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde
+pas.»
+
+Et il me quitta en souriant.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+_UNE BILLE_
+
+
+Quinze jours après cette conversation que la révolution même ne m'avait
+point fait oublier, je réfléchissais seul à l'héroïsme modeste et au
+désintéressement, si rares tous les deux! Je tâchais d'oublier le sang
+pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amérique
+comment, en 1783, l'Armée anglo-américaine toute victorieuse, ayant posé
+les armes et délivré la Patrie, fut prête à se révolter contre le
+congrès qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprêtait à la
+licencier. Washington, généralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot à
+dire ou un signe de tête à faire pour être Dictateur; il fit ce que lui
+seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'armée et donna sa
+démission.--J'avais posé le livre et je comparais cette grandeur sereine
+à nos ambitions inquiètes. J'étais triste et me rappelais toutes les
+âmes guerrières et pures, sans faux éclat, sans charlatanisme, qui n'ont
+aimé le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gardé
+sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le
+convertir en or; je songeais à tous les hommes qui ont fait la guerre
+avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood,
+si résigné, et enfin à l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer
+un homme de haute taille, vêtu d'une longue capote bleue en assez
+mauvais état. À ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage
+cuivré, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai
+s'il était vivant encore, et l'émotion de ce brave homme me fit voir
+qu'il était arrivé malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il
+se fut remis, après quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui
+lui était arrivé.
+
+Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud
+n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues, à la
+tête de ses grenadiers; il se plaçait devant la première section de sa
+colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grêle de pierres et de
+coups de fusil qui partaient des cafés, des balcons et des fenêtres.
+Quand il s'arrêtait, c'était pour faire serrer les rangs ouverts par
+ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient
+à leurs distances et à leurs chefs de file. Il n'avait pas tiré son épée
+et marchait la canne à la main. Les ordres lui étaient d'abord parvenus
+exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tués en route, soit
+que l'état-major ne les eût pas envoyés, il fut laissé, dans la nuit du
+28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se
+retirer sur Saint-Cloud en détruisant les barricades sur son chemin. Ce
+qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arrivé au pont d'Iéna, il
+s'arrêta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de
+monde qu'à toutes celles de la Garde qui avaient été détachées, et ses
+hommes étaient aussi moins fatigués. Il avait eu l'art de les faire
+reposer à propos et à l'ombre, dans ces brûlantes journées, et de leur
+trouver, dans les casernes abandonnées, la nourriture que refusaient les
+maisons ennemies; la contenance de sa colonne était telle, qu'il avait
+trouvé déserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire
+démolir.
+
+Il était donc debout, à la tête du pont d'Iéna, couvert de poussière, et
+secouant ses pieds; il regardait, vers la barrière, si rien ne gênait la
+sortie de son détachement, et désignait les éclaireurs pour envoyer en
+avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maçons qui
+paraissaient dormir, couchés sur le ventre, et un petit garçon d'environ
+quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec
+deux morceaux de faïence cassée. Il les raclait de temps en temps sur le
+parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu'à la borne où se tenait
+Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa
+canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux
+étonnés, et tirant de sa veste un pistolet d'arçon, il le prit des deux
+mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci détourna le
+coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le
+haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda
+avec pitié ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garçon qui tenait
+toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effrayé de ce qu'il
+avait fait. Les grenadiers étaient en ce moment appuyés tristement sur
+leurs fusils; ils ne daignèrent pas faire un geste contre ce petit
+drôle. Les uns soulevèrent leur capitaine, les autres se contentèrent de
+tenir cet enfant par le bras et de l'amener à celui qu'il avait blessé.
+Il se mit à fondre en larmes; et quand il vit le sang couler à flots de
+la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effrayé de cette
+boucherie, il s'évanouit. On emporta en même temps l'homme et l'enfant
+dans une petite maison proche de Passy, où tous deux étaient encore. La
+colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour
+Saint-Cloud, et quatre grenadiers, après avoir quitté leurs uniformes,
+étaient restés dans cette maison hospitalière à soigner leur vieux
+commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme
+ouvrier armurier à Paris, d'autres comme maîtres d'armes, et, apportant
+leur journée au capitaine, ils l'avaient empêché de manquer de soins
+jusqu'à ce jour. On l'avait amputé; mais la fièvre était ardente et
+mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait
+chercher. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je partis sur-le-champ
+avec le digne soldat qui m'avait raconté ces détails les yeux humides et
+la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation,
+répétant seulement: C'est un grand malheur pour nous.
+
+Le blessé avait été porté chez une petite marchande qui était veuve et
+qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue écartée du
+village, avec des enfants en bas âge. Elle n'avait pas eu la crainte, un
+seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'idée de
+l'inquiéter à ce sujet. Les voisins, au contraire, s'étaient empressés
+de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de
+santé qu'on avait appelés ne l'ayant pas jugé transportable, après
+l'opération, elle l'avait gardé, et souvent elle avait passé la nuit
+près de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un
+air de reconnaissance et de timidité qui me firent peine. Je sentis
+combien d'embarras à la fois elle avait cachés par bonté naturelle et
+par bienfaisance. Elle était fort pâle, et ses yeux étaient rougis et
+fatigués. Elle allait et venait vers une arrière-boutique très étroite
+que j'apercevais de la porte, et je vis, à sa précipitation, qu'elle
+arrangeait la petite chambre du blessé et mettait une sorte de
+coquetterie à ce qu'un étranger la trouvât convenable.--Aussi j'eus soin
+de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut
+besoin.
+
+--«Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez!» me dit-elle en ouvrant
+la porte.
+
+Le capitaine Renaud était assis sur un petit lit à rideaux de serge,
+placé dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient
+son corps. Il était d'une maigreur de squelette, et les pommettes des
+joues d'un rouge ardent; la blessure de son front était noire. Je vis
+qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la
+main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait à sa droite un jeune
+garçon qui tenait un verre d'eau gommée et le remuait avec la cuillère.
+Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le
+bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie:
+
+«Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur.»
+
+Je haussai les épaules, et le pauvre enfant baissa les yeux en
+rougissant.--Je vis une grosse larme rouler sur sa joue.
+
+--«Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux.
+Ce n'est pas sa faute. Pauvre garçon! il avait rencontré deux hommes qui
+lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient payé, et l'avaient
+envoyé me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait
+jeté une bille au coin de la borne.--N'est-ce pas, Jean?»
+
+Et Jean se mit à trembler et prit une expression de douleur si poignante
+qu'elle me toucha. Je le regardai de plus près: c'était un fort bel
+enfant.
+
+--«C'était bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez,
+monsieur.» Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme
+les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait chargé le
+pistolet de calibre qui était là.
+
+--«Il n'en faut pas plus que ça pour retrancher une jambe d'un
+capitaine, me dit Renaud.
+
+--Vous ne devez pas le faire parler beaucoup,» me dit timidement la
+marchande.
+
+Renaud ne l'écoutait pas:
+
+«Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une
+jambe de bois.»
+
+Je lui serrais la main sans répondre; humilié de voir que, pour tuer un
+homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée
+par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu,
+passée à la baïonnette et à la lance, il n'avait fallu que le soubresaut
+d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme: _Gamins_.
+
+Renaud répondit à ma pensée. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me
+serrant la main:
+
+«Nous étions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne
+le fus à Reims, moi. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut-être
+aussi un assassin?--Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui
+poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et,
+étant en guerre, ils ne l'étaient peut-être pas. Les catholiques et les
+huguenots s'assassinaient-ils ou non?--De combien d'assassinats se
+compose une grande bataille?--Voilà un des points où notre raison se
+perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je
+vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit
+et écrit déjà très bien. C'est un enfant trouvé.--Il était apprenti
+menuisier.--Il n'a pas quitté ma chambre depuis quinze jours, et il
+m'aime beaucoup, ce pauvre garçon. Il annonce des dispositions pour le
+calcul; on peut en faire quelque chose.»
+
+Comme il parlait plus péniblement et s'approchait de mon oreille, je me
+penchai, et il me donna un petit papier plié qu'il me pria de parcourir.
+J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de
+métairie misérable qu'il possédait, à la pauvre marchande qui l'avait
+recueilli, et, après elle, à Jean, qu'elle devait faire élever, sous
+condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son
+remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile à ses quatre
+vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province.
+Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prêt à
+s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de
+prendre et de garder sa canne de jonc.--Ensuite il s'assoupit encore.
+Son vieux soldat secoua la tête et lui prit une main. Je pris l'autre,
+que je sentis glacée. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha
+et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le réchauffer.
+Alors le capitaine Renaud commença à tâter ses draps avec les mains,
+disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix
+était caverneuse. Il porta péniblement une main à son front, regarda
+Jean attentivement, et dit encore:
+
+«C'est singulier!--Cet enfant-là ressemble à l'enfant russe!» Ensuite il
+ferma les yeux, et, me serrant la main avec une présence d'esprit
+renaissante:
+
+«Voyez-vous! me dit-il, voilà le cerveau qui se prend, c'est la fin.»
+
+Son regard était différent et plus calme. Nous comprîmes cette lutte
+d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'égarait, et ce
+spectacle, sur un grabat misérable, était pour moi plein d'une majesté
+solennelle. Il rougit de nouveau et dit très haut:
+
+«Ils avaient quatorze ans...--tous deux...--Qui sait si ce n'est pas
+cette jeune âme revenue dans cet autre corps pour se venger?...»
+
+Ensuite il tressaillit, il pâlit, et me regarda tranquillement et avec
+attendrissement:
+
+«Dites-moi!... ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de
+parler... on s'affaiblit... Je ne voudrais plus parler... J'ai soif.»
+
+On lui donna quelques cuillerées, et il dit:
+
+«J'ai fait mon devoir. Cette idée-là fait du bien.»
+
+Et il ajouta:
+
+«Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien
+à dire; mais vous verrez...»
+
+Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Après ce temps,
+une femme vint à la porte timidement, et fit signe que le chirurgien
+était là; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme
+j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'étant arrêté auprès d'un
+puits pour l'interroger, nous entendîmes un grand cri. Nous courûmes et
+nous vîmes un drap sur la tête de cet honnête homme, qui n'était plus...
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+_CONCLUSION_
+
+
+L'époque qui m'a laissé ces souvenirs épars est close aujourd'hui. Son
+cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les
+trois jours de Paris, en 1830. C'était le temps où, comme je l'ai dit,
+l'armée de l'Empire venait expirer dans le sein de l'armée naissante
+alors, et mûrie aujourd'hui. Après avoir, sous plusieurs formes,
+expliqué la nature et plaint la condition du Poète dans notre société,
+j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne.
+
+Je voudrais que ce livre fût pour lui ce qu'était pour un soldat romain
+un autel à la Petite Fortune.
+
+Je me suis plu à ces récits, parce que je mets au-dessus de tous les
+dévouements celui qui ne cherche pas à être regardé. Les plus illustres
+sacrifices ont quelque chose en eux qui prétend à l'illustration et que
+l'on ne peut s'empêcher d'y voir malgré soi-même. On voudrait en vain
+les dépouiller de ce caractère qui vit en eux et fait comme leur force
+et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il
+y avait peut-être quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait
+les Martyrs; le rôle était si grand dans cette scène, qu'il pouvait
+doubler l'énergie de la sainte victime. Deux idées soutenaient ses bras
+de chaque côté, la canonisation de la terre et la béatification du ciel.
+Que ces immolations antiques à une conviction sainte soient adorées pour
+toujours; mais ne méritent-ils pas d'être aimés, quand nous les
+devinons, ces dévouements ignorés qui ne cherchent même pas à se faire
+voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux,
+sombres, abandonnés, sans espoir de nulle couronne humaine ou
+divine;--ces muettes résignations dont les exemples, plus multipliés
+qu'on ne le croit, ont en eux un mérite si puissant, que je ne sais
+nulle vertu qui leur soit comparable?
+
+Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de
+l'Armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans
+l'_abnégation_ et la _résignation_. Jamais elle ne peut être comparable
+en éclat à la Grandeur de l'action où se développent largement
+d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à laquelle
+puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque inutilement
+aujourd'hui. Les Grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être
+éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à
+mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de la guerre, et, dans
+les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les Armées permanentes
+embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son Armée
+tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et
+l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre
+lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin
+d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand
+corps, ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse. De temps à
+autre, des bruits de grandes guerres s'élèvent et grondent comme un
+tonnerre éloigné; mais ces nuages impuissants s'évanouissent, ces
+trombes se perdent en grains de sable, en traités, en protocoles, que
+sais-je!--La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les
+négociations la remplacent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses
+inventions.
+
+Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet
+féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble
+infaillible, le Soldat, l'homme des Armées, a besoin d'être consolé de
+la rigueur de sa condition. Il sent que la Patrie, qui l'aimait à cause
+des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour son
+oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles on
+l'emploie à frapper sa mère.--Ce Gladiateur, qui n'a plus même les
+applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui-même,
+et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que,
+je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il aille, en
+combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra
+pas demain à son chapeau.
+
+Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du Devoir et de la parole
+jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses
+repentirs pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter
+dans nos jours de froideur et de découragement?
+
+Que nous reste-t-il de sacré?
+
+Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent
+rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du _bien-être_ et du
+luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que
+l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à sauver les âmes et
+qui plongent avec courage se sentent prêts à être engloutis. Les chefs
+des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot
+d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et
+comment suivent-ils sa loi dans leur vie?--Les artistes le mettent en
+lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes
+comme dans une source épique de poésie; mais combien y en a-t-il qui se
+mettent à genoux dans l'église qu'ils décorent?--Beaucoup de philosophes
+embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle
+d'un client pauvre et délaissé; leurs écrits et leurs paroles aiment à
+s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à
+s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire
+serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments;
+mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude.--Les
+hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu.
+Notre Siècle sait qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut
+pas. Il se considère d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti
+combien est malheureux un siècle qui se voit.
+
+À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans un
+état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont
+demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours.
+Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère de
+mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement des
+sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en
+France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution gouverne des
+sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement
+calculés, les combats s'exécutent avec une violence savante.--La moindre
+pensée produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente.
+Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque
+fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de défier la
+mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire
+d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux.
+
+Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru
+solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment,
+je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps détourné
+de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais tourmenté du souvenir de
+cette première vue, je suis revenu malgré moi à ce point visible, mais
+incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et
+au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je l'ai trouvé assez fort pour
+servir d'appui dans la tourmente, et j'ai été rassuré.
+
+Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée
+confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des
+lieux, et même des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct
+d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que dans les temps modernes un
+nom digne de lui, mais qui déjà produisait de sublimes grandeurs dans
+l'antiquité, et la fécondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur
+source et leurs premiers détours, n'ont pas encore d'appellation. Cette
+foi, qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans les
+armées, est celle de l'HONNEUR.
+
+Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce
+n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un
+dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute de
+tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue.
+
+Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui
+se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même avec eux
+au point de s'accroître de leur énergie.--Tandis que toutes les vertus
+semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever,
+celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter jusqu'au
+ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la
+terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie.
+
+Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est
+toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans
+images, sans dogme et sans cérémonies, dont les lois ne sont écrites
+nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le
+sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de
+l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose, hors
+pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.--Ceci
+n'est point théorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur, sent
+remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même, et cette
+secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son énergie
+primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et contre
+lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans
+sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là lui
+viennent des consolations intérieures d'autant plus belles qu'il en
+ignore la source et la raison véritables; de là aussi des révélations
+soudaines du Vrai, du Beau, du Juste: de là une lumière qui va devant
+lui.
+
+L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.--C'est le
+respect de soi-même et de la beauté de sa vie portée jusqu'à la plus
+pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente. Je ne vois, il est
+vrai, nulle unité dans son principe; et toutes les fois que l'on a
+entrepris de le définir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois
+pas qu'on ait été plus précis dans la définition de Dieu. Cela
+prouverait-il contre une existence que l'on sent universellement?
+
+C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur d'être si puissant
+et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantôt il porte l'homme
+à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir avec un éclat et
+une grandeur qui le réparent et en effacent la souillure. D'autres fois
+il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En d'autres temps il
+invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persévérantes,
+des sacrifices inouïs, lentement accomplis, et plus beaux par leur
+patience et leur obscurité que les élans d'un enthousiasme subit ou
+d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que
+l'évangélique charité ne surpassa jamais; il a des tolérances
+merveilleuses, de délicates bontés, des indulgences divines et de
+sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beauté
+la dignité personnelle de l'homme.
+
+L'Honneur, c'est la pudeur virile.
+
+La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose
+sacrée que cette chose inexprimable?
+
+Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle,
+décisive et simple cependant: _Donner sa parole d'honneur_.
+
+Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées
+seulement, elle devient la parole par expérience, la parole sacrée entre
+toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot qu'ait
+dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait plus un
+mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme à
+l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même, parce
+que vous y ajoutez le mot: _Honneur_.
+
+Dès lors chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur a
+la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des passions,
+elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la tient
+saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacrée. Ce
+principe, que l'on peut croire inné, auquel rien n'oblige que
+l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine
+beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre?
+
+La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute
+politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un
+dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec
+son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par dessus tous,
+et beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.
+
+Puisse, dans ces nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas
+tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en
+nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! Qu'elle se
+l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant,
+comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir! C'est là
+une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux, je
+n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout
+humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore
+en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est
+un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du Dieu
+inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs
+d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous, mes
+braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô nouvelle Légion
+thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette pierre du Serment,
+dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR!
+
+
+ _Écrit à Paris, 20 août 1835._
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ _SOUVENIRS DE SERVITUDE MILITAIRE_
+
+ LIVRE PREMIER
+
+ Pages.
+CHAPITRE I. --Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirs 3
+
+ -- II. --Sur le caractère général des Armées 16
+
+ -- III. --De la Servitude du Soldat et de son caractère
+ individuel 23
+
+ LAURETTE OU LE CACHET ROUGE
+
+ -- IV. --De la rencontre que je fis un jour sur la
+ grande route 31
+
+ -- V. --Histoire du Cachet rouge 40
+
+ -- VI. --Comment je continuai ma route 70
+
+
+ LIVRE DEUXIÈME
+
+CHAPITRE I. --Sur la Responsabilité 83
+
+ LA VEILLÉE DE VINCENNES
+
+ -- II. --Les Scrupules d'honneur d'un Soldat 93
+
+ -- III. --Sur l'Amour du danger 101
+
+ -- IV. --Le Concert de famille 107
+
+ HISTOIRE DE L'ADJUDANT
+
+ -- V. --Les Enfants de Montreuil et le Tailleur de
+ pierres 114
+
+ -- VI. --Un Soupir 119
+
+ -- VII. --La Dame rose 120
+
+ -- VIII. --La position du premier rang 127
+
+ -- IX. --Une Séance 135
+
+ -- X. --Une belle Soirée 140
+
+ -- XI. --Fin de l'Histoire de l'Adjudant 151
+
+ -- XII. --Le Réveil 155
+
+ -- XIII. --Un Dessin au crayon 162
+
+
+ _SOUVENIRS DE GRANDEUR MILITAIRE._
+
+ LIVRE TROISIÈME
+
+CHAPITRE I. 171
+
+ LA VIE ET LA MORT DU CAPITAINE RENAUD OU LA CANNE DE JONC
+
+ -- II. --Une Nuit mémorable 175
+
+ -- III. --Malte 186
+
+ -- IV. --Simple lettre 192
+
+ -- V. --Le Dialogue inconnu 202
+
+ -- VI. --Un Homme de mer 223
+
+ -- VII. --Réception 256
+
+ -- VIII. --Le corps-de-garde russe 260
+
+ -- IX. --Une Bille 276
+
+ -- X. --Conclusion 287
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Servitude et grandeur militaires, by
+Alfred de Vigny
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Laurent Vogel and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+works. See paragraph 1.E below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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