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+The Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Simon
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18205]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+SIMON
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES
+
+M DCCC XLVII
+
+ * * * * *
+
+A MADAME LA COMTESSE DE ***.
+
+Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
+Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
+Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sœur.
+Cœur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.
+Comtesse, soyez pardonnée.
+Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.
+
+
+
+
+I.
+
+
+A quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la
+Marche, on remarque, au-dessus d'un village nommé Fougères, un vieux
+château plus recommandable par l'ancienneté et la solidité de sa
+construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été
+fortifié. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpée à
+l'ouest, et les ruines d'un petit fort posé vis-à-vis sur une autre
+colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs
+bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante
+autour du château; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les
+propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les
+donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de
+les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui
+habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux
+portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient
+été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais
+d'étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme.
+Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides,
+délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles
+servaient de greniers à blé. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup
+de grains; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de
+Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune
+en s'approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu'ils entassaient dans
+leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix.
+C'est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le
+spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années.
+Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et
+les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un
+taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se
+laisse arracher au temps de la disette.
+
+Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à
+raison, encouru ce reproche de rapacité; il est certain qu'on entendit
+avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante:
+
+Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n'avait pas
+encore ramené en France, écrivait d'Italie à M. Parquet, ancien
+procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui
+annoncer qu'ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales,
+il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de
+ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en négociation avec les
+acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de
+bien cacher de quelle part venaient ces propositions.
+
+Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu'il
+exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de
+reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empêcher
+d'écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés,
+lesquels, pour leur part, ne purent s'empêcher de dire tout haut que la
+noblesse n'était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que
+bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au
+tympan des portes du château de Fougères.
+
+Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir? La
+famille de Fougères n'avait laissé dans le pays que le souvenir de
+dîners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des
+bienfaits, parce qu'une quantité de marmitons, de braconniers et de
+filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette
+maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu'on se contentant
+de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent
+l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu'il lui soit
+accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois
+les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de
+protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur
+influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent,
+c'est-à-dire pourvu qu'ils ne soient ni trop économes ni trop généreux.
+Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n'avaient
+pas tendu à s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur
+donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l'aristocratie des
+titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne
+point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde
+recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore
+longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le cœur
+de l'homme.
+
+Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions
+qu'on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on
+allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique
+que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne
+s'effraya donc pas du retour des anciens maîtres: on en plaisanta un
+peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de
+mauvais seigneurs pour la plupart; l'économie, qui faisait leur vertu
+dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le
+journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire
+à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse
+le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les
+convenances plus que selon le tarif.
+
+Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le curé et toutes les
+autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise à
+l'idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble
+famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont
+un grand crédit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent,
+ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais
+des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les
+ménétriers, les gendarmes, les clefs de l'hôpital et les listes de
+dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se
+passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne
+pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire,
+les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent
+décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur
+inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières
+pour qu'il plût au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village
+se réjouit à l'idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer
+son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans
+lequel il fut résolu qu'on demanderait au nouveau seigneur
+l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole.
+
+M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse
+d'un succès, s'était rendu à Paris afin d'être plus à portée de négocier
+son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite
+par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures,
+d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accéder à cette
+demande d'augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la
+commune faisait des vœux pour la réussite des négociations de M.
+Parquet, et on espérait qu'en fin de cause, pour peu que les frères
+Mathieu montrassent de l'obstination, sa majesté le _Roi Dix-huit_
+ferait finir ces difficultés et _lâcherait un ordre_ de mettre dehors
+les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte.
+
+M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour
+ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en
+véritable négociant qu'il était, il comprit le parti qu'il pouvait tirer
+des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de
+promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et dès
+lors ce qu'il avait prévu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes
+et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait
+l'épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays
+pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de
+la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la
+largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le
+garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de
+vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit
+tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait
+les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des
+Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un
+toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu'elle avait
+cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu'à empoisonner
+leurs chiens, sous prétexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre
+les enfants du village.
+
+Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frères Mathieu comprirent
+bientôt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois,
+qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par
+lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s'allèrent
+fixer dans une autre propriété qu'ils avaient près de la ville. De cette
+manière, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus
+directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les
+paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de
+rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent
+médiocrement d'un déficit momentané dans leurs revenus; ce déficit
+dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher
+à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères
+contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile
+désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première
+victime.
+
+Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s'estimer
+heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur.
+L'avoué Parquet lui écrivit: «Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si
+vous tardez un peu, ils en demanderont le double.» Le comte se soumit,
+et le contrat fut rédigé.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient
+d'un mauvais œil et dans un triste silence le retour de l'ancien
+seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la
+première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière,
+l'influence se voyait méconnue. C'était une femme âgée de soixante-dix
+ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la
+vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une
+expression de vivacité intelligente, et son caractère n'avait rien perdu
+de la fermeté virile qui l'avait rendue respectable à tous les habitants
+du village. Cette femme s'appelait Jeanne Féline; elle était veuve d'un
+laboureur, et n'avait conservé d'une nombreuse famille qu'un fils,
+dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle
+d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous
+le chaume, parce que les facultés élevées n'y trouvent point l'occasion
+de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le
+frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable
+par ses mœurs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire
+honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de
+rente à sa sœur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant
+arrivée à la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa
+constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait
+donner une éducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis.
+L'école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune
+Simon pour comprendre qu'il était destiné à vivre de l'intelligence et
+non d'un travail manuel; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au
+séminaire, la bonne femme n'appréciant, dans sa piété, aucune vocation
+plus haute que l'état religieux, le jeune homme montra une invincible
+répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville
+où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une
+grande douleur pour Jeanne; mais elle céda aux raisons que lui donnait
+son fils.
+
+«J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse était dans
+notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a
+été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez
+être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je
+pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être
+aussi que la volonté divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous
+en êtes le dernier rejeton; c'était peut-être un désir téméraire de ma
+part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres
+familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et
+nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée,
+s'il n'a des frères ou des sœurs pour la perpétuer. Allez donc où vous
+voulez, mon fils, et que la volonté d'en haut soit faite.»
+
+Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C'était une noble créature,
+vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la
+frugalité et les laborieuses habitudes; ou plutôt c'était une de ces
+paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les mœurs
+patriarcales eussent été remplacées par l'âge de fer de la corruption et
+de la servitude. Mais cet âge d'or a-t-il jamais existé lui-même?
+
+Jeanne était née sage et droite; son frère, l'abbé Féline, l'avait
+perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au
+plus appris à lire; mais il lui avait enseigné par toutes les actions,
+par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable
+esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu,
+si perverti; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'à
+nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa
+pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d'élite
+qui le font encore comprendre et goûter autour d'elles. L'abbé Féline,
+et par suite sa sœur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et
+les vraies âmes apostoliques, dont l'apparition a toujours été rare,
+quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y
+en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, a dit le Christ. Beaucoup
+prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu.
+
+Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de cœur
+qui font l'homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le
+contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la
+fatalité attachée à notre époque; il ne put pas éclairer son esprit sans
+perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura
+aussi attaché à la foi catholique qu'il est possible de l'être à un
+homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de
+la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un
+monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en
+s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen
+profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les
+ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en
+lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer
+l'automne auprès d'elle, il veillait attentivement à ce que rien ne
+trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans
+hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une
+haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à
+l'ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses
+actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces âmes
+formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une
+ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre.
+
+Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon
+s'étaient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze
+cents livres de rente léguées par le curé; la moitié de ce même revenu
+avait suffi à la première éducation du jeune homme, l'autre avait
+procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne;
+mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se
+trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes
+perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise
+et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui était plus odieux
+encore de retrancher à sa mère l'humble bien-être qu'il eût voulu
+doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la
+cervelle; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur;
+Féline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mélancolie qui
+envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les
+traces ineffaçables d'une rude et profonde souffrance.
+
+Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon: ce fut
+son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette
+province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et,
+bien que sa charge l'eût établi à la ville dans une maison confortable
+achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la
+semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres,
+tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et
+s'étant, à ce qu'il semblait, fait une règle héréditaire de gagner
+beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants.
+Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant
+à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge
+mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'était opéré, disait-on,
+par l'amour qu'il portait à sa fille chérie, qu'il voulait voir
+avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui
+avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction;
+mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de
+plaisir en mangeant le fruit qui n'était plus défendu, et trouva dans
+ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour
+bien user de la vie; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était
+agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce,
+laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son père et de
+bonté pour tous; elle semblait avoir pris à cœur de mériter le doux nom
+de _Bonne_, que son père lui avait donné par suite d'idées systématiques
+analogues à celles de M. Shandy.
+
+La maison de campagne de maître Parquet était située à l'entrée du
+village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du
+château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et
+petites dépendances, couvraient la colline. L'ancien parc du château,
+converti en pâturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symétrique
+de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n'était séparé que par un
+sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce
+voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de
+s'apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons
+d'enfance. L'avoué avait été uni d'une profonde estime et d'une vive
+amitié avec l'abbé Féline; on disait même que, dans sa jeunesse, il
+avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain
+que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de
+respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave
+Simon. C'était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé
+place dans l'existence très positive de l'ex-procureur. Des distractions
+fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal à propos _les
+consolations d'une douce philosophie_, étaient venues à son secours, et
+avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir
+abrutissant. Depuis cette époque de _rêves enchanteurs et de larmes
+vaines_, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa
+prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M.
+Parquet un digne voisin et un ami dévoué.
+
+L'excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina
+plutôt qu'il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin
+l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son
+cabinet, à la ville:
+
+«Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici
+une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour
+lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine
+sur laquelle je ne comptais plus, le client s'étant ruiné et enrichi
+deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est
+rentrée, pas même ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un
+jeune homme laisse dire qu'il a reçu un service. La plus noble chose du
+monde, c'est de l'accepter d'un véritable ami; mais le monde ne comprend
+rien à cela. Peut-être qu'un autre t'eût proposé de te compter une
+pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est
+contraire à mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il
+en coûte assez à ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette
+cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du cœur,
+tu as de la modération; cette somme doit te suffire pour passer à Paris
+plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela,
+c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n'y changerait
+rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!»
+
+Simon, étourdi d'un service si considérable, voulut en vain le refuser
+en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite.
+
+«Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant; tu payeras
+aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche
+point à blesser ta fierté.
+
+--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mère?
+
+--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avoué d'un ton brusque;
+ni ta mère ni mes héritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voilà
+assez; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que
+tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de
+ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne,
+n'est pas dévoué à l'obscurité. Avant qu'il soit vingt ans peut-être, je
+serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon,
+laisse-moi déjeuner.»
+
+Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla
+travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y
+renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait
+presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des
+études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son
+vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de
+s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il
+simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi
+solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait
+pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes
+fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une
+large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son
+caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence
+de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un
+ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de
+la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années
+suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de
+travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse
+qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il
+n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif;
+il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du cœur une
+vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance
+qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas
+seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de
+mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien
+tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus
+ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les
+attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son
+argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne
+pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi
+attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez
+sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui
+inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié.
+
+Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat
+et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à
+un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans
+ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les
+deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son
+jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un
+instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait,
+pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il
+s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener
+seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour
+pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet
+l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait
+plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon
+lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose.
+Je suis accablé de fatigue.»
+
+Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une
+tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui
+consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs
+facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une
+impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de
+confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et
+n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans
+la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité
+d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds
+sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de
+l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée;
+avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir
+encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété
+d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition
+présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester
+au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait
+avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et
+qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette
+maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui
+abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus
+élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus
+médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes
+âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable,
+n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces
+génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il
+sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il
+accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question
+de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue
+pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par
+anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien
+que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le
+soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se
+lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des
+grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse
+pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein.
+
+Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin
+il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même
+qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses
+entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il
+dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde
+pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu
+étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir
+de ce pénible et long enfantement?»
+
+En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des
+collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les
+bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un
+sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage.
+Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait
+assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait,
+mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage
+renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.
+
+A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment
+politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des
+principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les
+idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la
+république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait
+compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et
+Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les
+dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était
+hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints
+blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de
+l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les
+fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec
+enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux
+jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais
+elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome.
+
+A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens
+privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on
+votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils
+Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de
+Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères
+Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte.
+La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du
+nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis
+ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de
+Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui
+escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus
+cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession.
+Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec
+douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et
+sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu
+comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs
+sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans
+son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un
+mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et
+que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne
+homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage,
+derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue
+du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en
+guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en
+route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer
+avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous
+nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à
+l'impatience...
+
+--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur.
+Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon
+père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit?
+Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un
+client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité
+et de politesse à remplir?
+
+--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de
+douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas
+jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui.
+D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre?
+
+--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour,
+répondit Bonne.
+
+--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute.
+
+--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet
+qu'elle lui jeta.
+
+--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre.
+
+--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir
+au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me
+fassiez des excuses.
+
+--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui
+était conçu en ces termes:
+
+«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères
+n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me
+donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort
+en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au
+logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures.
+
+Ton père qui t'aime.»
+
+--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous
+demande pardon et déclare que je suis un brutal.
+
+--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main.
+
+--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien
+baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme.
+
+--Et répondez-vous toujours _amen?_
+
+--Toujours.
+
+--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose?
+
+--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup
+d'étonnement.
+
+Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que
+Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt
+qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour
+continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une
+plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant
+le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de
+cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis,
+haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de
+son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa
+promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de
+confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son
+empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle
+s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et
+que Simon n'était pas même occupé d'elle.
+
+La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont
+l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter
+un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en
+ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le
+ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux
+Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de
+grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer
+ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes
+de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent
+çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge
+un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur
+sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux,
+cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois
+granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la
+bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau
+allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son
+léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe
+des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et
+fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de
+châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une
+laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines
+fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge,
+l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux.
+Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon
+de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en
+abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que
+la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les
+plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir
+et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude
+tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus
+charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais
+silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné
+de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés
+Métastase.
+
+Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus
+joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive
+toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents.
+Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son
+sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de
+châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la
+chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son
+art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces
+voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent
+incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en
+ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince
+de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à
+être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui
+le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles,
+plus irrésistible et plus fripon.
+
+Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et
+leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien,
+suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son
+éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et
+développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté,
+l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la
+réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces
+grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au
+milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de
+mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A
+côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon
+conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y
+plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc
+imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il
+avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de
+perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.
+
+Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au
+fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il
+n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle
+Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers
+le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le
+soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet
+de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel
+s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux
+batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on
+jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon
+de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où
+serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine
+qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage
+flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi
+un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine
+connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté
+par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne
+passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son
+oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et
+dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom,
+creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de
+_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit,
+remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en
+avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les
+environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la
+nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se
+percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse
+jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.
+
+Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique
+s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une
+voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se
+retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.
+
+Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure
+assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'œil
+qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de
+repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de
+pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample
+jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques
+très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France
+au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une
+cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne;
+et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris
+de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages
+qui s'étendaient sous leurs yeux.
+
+La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille
+élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de
+castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère
+était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait
+sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle
+avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa
+longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement,
+tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son
+ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses
+rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré
+l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre
+inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la
+conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après
+deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les
+importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes
+de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la
+parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont
+Simon resta stupéfait:
+
+«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un
+parent de feu le digne abbé Féline?
+
+--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois
+ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au
+dehors.
+
+--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans
+le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec
+une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits
+d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la
+mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes
+souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être
+un des fils de sa sœur; elle venait de se marier lorsque le règne de la
+terreur me chassa de mon pays.
+
+--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné
+de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le
+comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui
+vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M.
+Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de
+charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené
+au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et
+retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de
+s'éloigner.
+
+Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de
+questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut
+attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais
+trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa
+méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une
+naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se
+réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la
+ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter
+les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M.
+Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des
+folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt
+qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant
+de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de
+contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon
+adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis
+venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste;
+nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des
+vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente
+alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me
+prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher
+monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt,
+et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement
+perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter,
+ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que
+travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc
+Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui
+n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai
+le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un
+peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une
+ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste
+prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une
+colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux,
+Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris
+de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de
+gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à
+nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une
+ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de
+gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart
+d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les
+boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu
+plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous
+les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce
+sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier,
+n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la
+vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières,
+vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant
+seulement, s'était rapprochée de lui.
+
+La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de
+tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de
+Simon Féline.
+
+Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se
+regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre
+elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte
+mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais
+incertaines et craintives, ces âmes sœurs s'appellent et se repoussent
+en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser
+étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également
+imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces
+natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu
+sacré dans leur sein.
+
+Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur
+lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet
+instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire
+comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien
+de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou
+comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se
+concentra dans son œil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de
+la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie;
+son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage,
+pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la
+froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre
+d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation
+délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur
+produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.
+
+Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter;
+mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle
+la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur
+celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la
+seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la
+légère contraction de sa bouche.
+
+«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique
+enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la
+française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa
+mère...
+
+--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet
+instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir
+à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé.
+
+Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et
+de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son
+interlocuteur.
+
+«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la
+perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie.
+C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la
+personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les
+descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être
+d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison
+de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance
+aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh!
+n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_
+
+--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et
+douce, qui fit tressaillir Simon.
+
+Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et
+de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française
+n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il
+n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et
+harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une
+poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette
+réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions
+défavorables de Simon.
+
+Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de
+parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille;
+du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation,
+marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par
+monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours
+son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero,
+Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à
+reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.
+
+Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon
+s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré
+redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son cœur
+par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent
+homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit
+de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne
+sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté,
+sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux
+être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre
+la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque
+parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif,
+l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total
+d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand
+l'ex-négociant de Trieste lui dit:
+
+«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus
+chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je
+commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma
+fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh
+bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a
+ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me
+prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!»
+
+Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise
+montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.
+
+«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien
+convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi;
+car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le
+conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre
+nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas
+craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un
+titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait
+de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre
+domaine héréditaire.»
+
+Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un œil très vif,
+quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de
+surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de
+ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien?
+reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître?
+Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.»
+
+Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne
+l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle
+objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses
+que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent
+l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous
+sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de
+cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait
+avant tout ressembler à leurs pères.
+
+La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la
+colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au
+monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à
+courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur
+complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte
+allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte
+de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un
+massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était
+si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait
+signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la
+curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les
+yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il
+vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval
+de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et
+échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se
+croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la
+brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se
+cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma,
+finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un
+air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer!
+
+--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.»
+
+Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir
+changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette
+parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en
+maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les
+hommes comme des chevaux.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin
+dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa
+méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient
+incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et
+portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu
+contre l'activité inquiète de son hôte.
+
+«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve
+fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque
+qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne
+fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est
+un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains
+égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie
+du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la
+harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût
+pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille
+francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien
+heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et
+bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne
+faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce
+commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce
+n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à
+Fougères.
+
+--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru
+lui entendre dire qu'il était _armateur_...
+
+--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va
+faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du
+mouton ou de sa graisse, du bœuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son
+miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les
+relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui
+croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du
+château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra
+encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une
+bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il
+aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles
+lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour
+plénière.
+
+--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces
+vieux préjugés.
+
+--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se
+peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise
+qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore
+plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son
+blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père
+travailler gratis pour les riches.
+
+--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle
+Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.
+
+--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y
+ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les
+mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours
+été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que
+mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une
+paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est
+lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.
+
+--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.
+
+--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que
+quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était
+un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma
+fille.
+
+--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas
+aussi bonne qu'elle est belle?
+
+--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car
+elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son
+père.
+
+--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir
+Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,»
+ajouta mademoiselle Bonne.
+
+Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la
+porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre
+pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches,
+continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui
+était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.
+
+«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet
+âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère
+quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle
+créature, je ne me la serais pas laissé enlever.
+
+--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en
+souriant.
+
+--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon,
+répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans
+sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de
+me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est
+difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.».
+
+Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne
+en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit
+et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce
+n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres
+personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était
+très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui
+devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était
+à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand
+il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien
+servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir
+jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du
+coin de l'œil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son
+rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien
+qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le
+ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût
+de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait
+pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore
+effeuiller les roses du plaisir_.
+
+Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un
+vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un
+voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le
+commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il
+avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de
+manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa
+profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et
+son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de
+sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il
+joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait
+les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes,
+pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une
+dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque
+toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des
+effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de
+passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des
+périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et
+le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient
+à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et
+bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste
+théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe,
+il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses
+propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées;
+ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait
+trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son
+café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre
+les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un
+Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en
+effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:
+
+«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne
+pourras pas plaider.
+
+--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le
+ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de
+moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans
+les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais
+elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et
+adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi
+m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.
+
+--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal
+à la gorge.
+
+--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard
+suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la
+Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma
+tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace
+dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...»
+
+Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait
+interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son
+fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor:
+
+«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous
+au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.»
+
+Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il
+s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la
+raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et
+entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les
+siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec
+une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient
+qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne
+saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la
+vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les
+douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le cœur
+rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était
+épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.
+
+Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le
+plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté
+son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres,
+autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était
+sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du
+pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre
+même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.
+
+Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit
+d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du
+comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne
+point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait
+avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas
+désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus
+désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir
+convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de
+Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique.
+La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie,
+les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais,
+hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière
+dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus
+légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se
+contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui
+présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous;
+vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce
+ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne,
+bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie.
+
+M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre
+et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à
+son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu,
+aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y
+déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître
+rechercher la faveur du puissant.
+
+«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de
+Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui;
+et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à
+celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations
+en restent là.»
+
+Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami,
+fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se
+mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher
+l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement
+fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête
+le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et
+frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de
+capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde
+bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un
+chœur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix
+couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à
+mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des
+goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le
+vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des
+cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le
+sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se
+mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des
+bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on
+n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le
+comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur
+furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les
+récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur
+chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit
+dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour
+ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les
+chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de
+l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le
+village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en
+témoigna beaucoup d'humeur.
+
+Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les
+plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des
+étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie
+poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le
+plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des
+désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à
+reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce
+peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et
+de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé
+dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir.
+Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une
+exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de
+moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas;
+que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette
+vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement
+affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la
+misanthropie.
+
+C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune
+homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de
+l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie
+d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une
+âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît
+de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent
+et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et
+se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de cœur
+de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la
+foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se
+laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il
+fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice.
+Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du
+vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses
+semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne
+peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la
+sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison
+orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui
+fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des
+deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la
+bonté du cœur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est
+elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui
+lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et
+l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce
+qu'il ne pouvait empêcher.
+
+Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne.
+Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents
+d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au
+village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au
+printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y
+reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les
+classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de
+province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre
+assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens
+incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite.
+Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put
+bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime
+générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts
+bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les
+ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche
+des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé
+du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations
+furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et
+saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient
+encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui
+gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne
+enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis
+assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé
+avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et
+d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de
+Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût
+facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait
+aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu
+entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand
+d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait
+convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il
+allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité
+que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de
+leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il
+étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité
+dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il
+n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était
+impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la
+valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand
+devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à
+la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher
+de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire:
+car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des
+affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et
+de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il
+joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le
+pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de
+l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la
+précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il
+lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour
+présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du
+reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais
+procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les
+avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire
+qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les
+plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des
+agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de
+salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'œil aux
+travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les
+vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu.
+
+Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon
+que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On
+attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de
+liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui
+prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec
+elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de
+Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce
+qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à
+pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était
+fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres,
+qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de
+Venise et de Trieste.
+
+Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint
+pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni
+celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une
+extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche
+pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient
+place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis
+et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique
+peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et
+comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir
+courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou
+la croix, la potence ou l'immortalité.
+
+Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que
+sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de
+n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle
+profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il
+en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre,
+selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire.
+Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres
+poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et
+méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien
+souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la
+pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande
+intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon
+pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les
+systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme
+doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de
+puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il
+écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de
+la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa
+raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le
+secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule
+fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et
+Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié:
+
+«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop
+tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste.
+Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si
+un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.
+
+--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt.
+
+Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se
+sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien
+ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il
+était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était
+sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire
+des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans
+son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de
+faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à
+travailler pour son propre compte.
+
+Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin
+d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont
+l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il
+y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus
+que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui
+semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et
+dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité
+dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir
+de Trieste.
+
+Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune
+personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort
+peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon
+de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les
+honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et
+silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents
+voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait
+à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à
+Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup
+d'œil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de
+sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou
+même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.
+
+Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie
+errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus
+déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse
+téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant
+cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs.
+Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait
+précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien
+à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes
+afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et,
+se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines,
+elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient
+un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas
+plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient.
+
+Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner
+à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans
+doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de
+franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre
+son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette
+personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué
+de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste,
+calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste
+qu'il ne croyait l'être.
+
+Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser,
+et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au
+premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des
+questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait
+hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses
+courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui
+est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez
+Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par
+les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions
+mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère.
+Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de
+sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec
+un peu d'humeur:
+
+«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de
+Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne
+le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire
+à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et
+indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son
+caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que
+moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et
+que j'aime de toute mon âme.»
+
+Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous
+voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez
+que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je
+croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas
+à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule
+confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses
+paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue
+s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères
+ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.»
+
+Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui
+répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut
+impossible d'en obtenir autre chose.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son
+fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans
+la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui,
+ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en
+emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de
+la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui
+prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi,
+en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et
+les couleuvres.
+
+Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se
+perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa
+par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout
+à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline
+au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos
+pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha
+sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses
+regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en
+courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées.
+Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble cœur à l'aspect de la
+souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état,
+Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait
+de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir;
+mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint
+animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un
+rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle
+elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là! courez donc dessus!»
+Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança
+sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en
+pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté
+le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat
+furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux
+montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé
+sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune
+fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et
+semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa
+conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le
+prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de
+fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son cœur palpitait si
+fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà
+redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près
+d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée.
+
+«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas.
+
+--Mais vous êtes couverte de sang?
+
+--Bah! c'est le sang de cette bête rebelle.
+
+--Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.»
+
+Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses
+gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles
+profondes.
+
+«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et
+cherchant à l'étancher.
+
+--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je
+le tiens.
+
+--Mais vous souffrez; vous êtes pâle.
+
+--Non, je suis essoufflée.
+
+--Vous êtes blessée au visage.
+
+--Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon;
+je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à
+vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a
+échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas
+rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement.
+J'espère que non.
+
+--Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès
+de l'œil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?
+
+--Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.
+
+--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous
+aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien
+que je lui tordisse le cou.
+
+--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa
+conquête de mon sang: j'y tiens.»
+
+Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à
+pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider
+la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la
+sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle
+était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste
+de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même
+trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son
+âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette
+noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas
+seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les
+émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves
+que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt
+maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser
+contre son cœur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin
+d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un
+enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un cœur trop chaste
+pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des
+préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de
+mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les
+tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son
+tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant
+d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au
+visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes
+ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains!
+laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a
+vraiment beaucoup de mal!...» Et Simon, qui avait la vue courte, se
+baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement
+incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et
+fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première
+rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui
+firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle
+s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:
+
+«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang?
+
+--C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre.
+
+--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est
+du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur
+la bouche?
+
+--Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne
+encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il
+en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes
+pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être.
+
+--Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas
+cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus
+que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais
+sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à
+moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une
+Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez
+monarchique.
+
+--Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à
+présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me
+le permettiez.
+
+--Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres,
+reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Più
+fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on
+nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait
+pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue.
+
+--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous,
+répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses
+que la vôtre, si tous les cœurs français étaient aussi convaincus que le
+mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères.
+
+--Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment
+de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père?
+
+--Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le
+connaître.
+
+--Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous
+refusé?
+
+--Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le
+demandez?
+
+--Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma;
+et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de
+discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens
+de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions,
+il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y
+traîne à genoux.
+
+--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père
+les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire
+qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage.
+
+--Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses
+véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau
+rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez
+si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi
+que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un
+ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il
+choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes
+familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et
+il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de
+nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait
+nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que
+mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai
+vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc
+pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous
+pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être.
+
+--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez
+votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je
+suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la
+tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien.
+
+--Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune
+fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu
+de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous
+pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se
+réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de cœur
+pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du
+moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de
+ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et
+que vous examiniez ses plaies.»
+
+Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à
+l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge
+humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le
+porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé.
+
+«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon
+cheval, que j'ai abandonné dans le bois.
+
+--Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon.
+
+--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées
+françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir.
+
+--Selon mon cœur et selon ma raison, je suis votre ami le plus
+respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté
+vous avez laissé _Sauvage_.
+
+--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il
+n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes
+mon ami...
+
+--Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre
+mon bras?
+
+--Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les
+femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les
+coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous
+insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous
+distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un
+méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle.
+
+--Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire
+tuer sous vos drapeaux.»
+
+Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela
+son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de
+son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées,
+Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en
+tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de
+paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien
+courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma
+avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle
+l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son
+père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes.
+Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière,
+tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant
+la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée
+romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de
+partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers.
+L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses
+terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance
+naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de
+restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul
+capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant
+l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle
+était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à
+Fougères.
+
+«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit.
+Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon
+sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries,
+que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie
+et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez
+appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je
+vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en
+avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un
+vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne
+me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont
+baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de
+l'Autriche.
+
+--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est
+une noble créature qui n'obéit qu'à vous.
+
+--Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à
+son sabot, et donnez-moi une poignée de main: _E viva la liberta!_»
+
+Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au
+galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur
+sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête
+dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse
+impossible à décrire.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette
+aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu
+de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément
+vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne
+d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme,
+parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils
+de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin
+d'amour et de dévouement qui les déborde.
+
+Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon
+sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui
+l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout
+ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui
+avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait
+elle-même sous les tressaillements convulsifs de son cœur impatient. Il
+s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre;
+mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un
+tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le
+combattre.
+
+Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait.
+Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait
+affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu
+à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet
+amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la
+réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée
+cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien
+durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient
+avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime,
+brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de
+proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses
+dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son
+caractère.
+
+Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses
+armes tournèrent leur pointe contre son cœur. Plus il y songeait, plus
+Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant,
+la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois
+plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la
+comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance
+stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse
+et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,
+et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le
+secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas
+seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa
+discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait
+pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel
+dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort
+pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait
+déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les
+séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner,
+puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui
+que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les
+salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les
+flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce
+mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,
+dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché
+sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse
+qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son
+oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment
+d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une
+femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant
+à cette réalité on n'osait pas encore y croire.
+
+Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de
+s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait
+impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se
+disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre
+celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle.
+Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa
+position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de
+quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche
+héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,
+elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction
+méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer
+ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la
+ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait
+plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y
+attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse
+amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions
+irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir
+la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant
+quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène
+d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis,
+récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.
+
+Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa
+nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une
+sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de
+nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il
+s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en
+désirant de tout son cœur que leur vive affection se refroidît un peu à
+son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté,
+aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de
+pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de
+poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,
+varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses
+réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes
+conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait
+poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_,
+et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se
+coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant
+dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de
+fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et
+diminuerait les gages de ceux-là.
+
+Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de
+hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes
+ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne
+put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations
+politiques de sa situation; elle avait une manière muette et
+respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui,
+mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne
+pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que
+précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de
+corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou
+de se taire.
+
+Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du
+village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de
+bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de
+châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui
+avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le
+genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme
+sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle
+chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à
+la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut
+dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas
+manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message
+étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre
+s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins
+elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son
+éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le
+genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à
+la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en
+évidence à la droite du chœur, et que le curé avait fait décorer à ses
+frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les
+vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume
+le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces
+campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les
+adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant
+Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.
+
+C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé
+ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église
+était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient
+séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le
+_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à
+l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain
+traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de
+la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur
+son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter
+auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du chœur,
+un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait
+que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable
+invitation, et il se décida à monter à l'autel.
+
+Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de
+Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les
+regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La
+seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et
+profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se
+passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle
+de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse
+brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la
+vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à
+une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle
+Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer
+l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima
+par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.
+
+Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt
+la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce
+que votre conscience vous ordonne de faire?
+
+--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici,
+et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est
+due.»
+
+Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta
+stupéfaite.
+
+Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser,
+comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut
+contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée
+mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son
+visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au
+fauteuil, elle lui dit:
+
+«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant
+Dieu qui connaît le fond du cœur et ses misères. Mais voyez! la doyenne
+du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une
+chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»
+
+Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit
+une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte
+de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec
+l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur
+le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se
+passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de
+Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être
+entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la
+doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude,
+s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.
+
+Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait
+d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant,
+aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa
+que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement;
+mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après
+avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour
+encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le chœur et s'avança
+vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères,
+selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa
+méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis
+que toute la congrégation des fidèles, l'œil ouvert et la bouche béante,
+se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.
+
+Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de
+Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette
+aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se
+retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune
+seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au
+titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut
+plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet
+événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions.
+Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait
+été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux
+centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la
+commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait
+plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille
+avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines
+et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait
+été encensée.
+
+Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour
+mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme
+elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec
+intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect
+pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée
+avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les
+sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune
+fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître.
+Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se
+défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous
+que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute
+au fond du cœur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais
+aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher.
+J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma
+satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant,
+M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur,
+eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»
+
+Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas
+attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane
+pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa
+petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La
+bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.
+
+«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.
+
+Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle
+lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient
+un sujet tout trouvé.
+
+«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai
+dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous
+l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car
+c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.
+
+--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.
+
+--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à
+la chasse?
+
+--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de
+Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,
+ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon
+qui nous a servi de chirurgien à tous deux.
+
+--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête
+avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et
+pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons!
+maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle
+que vous semblez être, je vous aime, vous!
+
+--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en
+portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.»
+Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée
+de son cœur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait
+interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du
+curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la
+religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils.
+Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce
+spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption
+sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de
+culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et
+bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses
+antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en
+effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau
+et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez
+riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de
+Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une
+sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté
+l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour
+le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant
+d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en
+passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle
+Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui
+apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en
+elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût
+aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir
+que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne
+s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait
+jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la
+source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages
+divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les
+paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité
+des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le
+contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en
+vigueur.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et
+la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes
+étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux
+fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia,
+perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu
+d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux,
+allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts
+de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait
+tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline,
+dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer.
+Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle
+avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une
+botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui
+apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix
+qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à
+la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille
+chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement
+eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers;
+on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le
+soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en
+poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma,
+lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer
+dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des
+efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette
+femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques
+instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il
+murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O
+fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le
+premier artifice de sa vie.
+
+L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières
+abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de
+consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de
+joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher,
+jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever
+sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh!
+dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez
+trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que
+je suis devenue mère de deux filles en votre absence.
+
+--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié;
+car je ne suis pas digne d'être leur frère.
+
+--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas
+reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant
+la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de
+fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la
+main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et
+pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de
+l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié
+enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux
+roueries ingénues de la passion.
+
+Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la
+fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin
+d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son
+désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et
+qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de
+bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne
+l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider
+Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite
+table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille
+alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout
+empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une
+chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.
+
+«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse
+rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie.
+Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que
+l'autre travaille et se dévoue.
+
+--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla
+à sa sœur de ne pas prendre une peine inutile.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères
+avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante
+application de vos paroles.
+
+--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua
+mademoiselle Bonne en riant.
+
+--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de
+Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je
+vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.
+
+--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui
+sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop
+fines pour les soins du ménage.
+
+--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau
+avec tant de gaucherie, ma petite?
+
+--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un
+demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.
+
+--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le
+même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me
+faites peine.»
+
+Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva
+de terre et le posa sur la table.
+
+«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec
+chaleur.
+
+Bonne fut un peu piquée.
+
+«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des
+serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant
+à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du
+marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes
+muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos
+montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges
+épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis
+la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie.
+Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici
+madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes;
+elle nous gronderait et elle ferait bien.»
+
+Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé
+pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame
+Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité,
+afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain
+d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et
+luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en
+imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.
+
+«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel
+est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son
+filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de
+grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à
+Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'œil perspicace de
+l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de
+monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air
+très-significatif.
+
+Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un
+brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux
+enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions
+pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir
+si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble
+harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.
+
+«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait
+cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses
+qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.
+
+--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable
+de maîtriser son inquiétude.
+
+--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et
+plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
+
+Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle
+mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au
+château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne
+m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui
+dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
+
+--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin...
+
+--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques,
+interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que
+signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
+
+--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que
+vous avez écouté un peu trop votre bon cœur durant cette dernière
+absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de
+vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa
+fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur
+d'avoir une sœur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux
+relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient,
+blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il
+n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité,
+comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils
+de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en
+cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que
+désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au
+château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
+
+--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite
+prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité,
+par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M.
+Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de
+ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer
+profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la
+rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la
+femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il
+m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses,
+et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui
+feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je
+tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous
+inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien
+agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à
+sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
+
+--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M.
+Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne
+commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé
+sa partie.
+
+--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec
+fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés
+de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes
+mes forces à cette injustice?
+
+--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri,
+qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la
+fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille,
+pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser
+quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père;
+vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au
+bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une
+parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si
+Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le
+traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma
+perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à
+mes raisons.
+
+--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous
+comparer la sympathie de cœur et la conformité des principes qui vous
+lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je
+conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de
+prudence.
+
+--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de
+ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que
+vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas
+dans le cœur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je
+suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement,
+et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette
+clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts
+de celui qui vous a donné le jour...
+
+--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me
+faites!»
+
+Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur
+mortelle de ses lèvres.
+
+--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout
+cela.
+
+--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant
+un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas,
+ce que je ne dois jamais dire à personne.
+
+--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement.
+A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre
+lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?
+
+--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans
+ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me
+plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent
+pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon
+caractère et ma conduite doivent être bizarres.
+
+--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites
+ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.»
+
+Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle
+ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant
+cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas
+d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est
+l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour
+ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne
+aux consolations d'une douce philosophie.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de
+son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait
+surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se
+contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à
+laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand
+étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du
+château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la
+méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner
+plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec
+mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans
+craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une
+intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le
+caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne
+l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses
+formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté
+inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne
+de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites
+à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton
+patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui
+n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères
+de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une
+résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible
+que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait
+semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance
+paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte,
+s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se
+montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce
+divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le
+même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard
+d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du
+moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille
+commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne
+pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma,
+qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les
+coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde
+sut résister à sa curiosité et la museler.
+
+Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut
+beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné.
+Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment
+devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura.
+La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son
+aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de
+Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler
+l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le
+calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations
+le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon
+découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la
+tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses
+et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A
+l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un
+respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses
+pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de
+part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque
+aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie
+comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et
+paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour.
+
+Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa
+défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs
+considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il
+voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte
+n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son
+estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que
+possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être
+républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à
+d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à
+des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble
+caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes;
+mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi
+loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était
+encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par
+orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce
+qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions.
+
+Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez
+peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle
+un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme,
+extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il
+était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était
+sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie
+brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper
+et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance
+et l'estime. Il avait un cœur aimant et sincère, le caractère loyal et
+brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion,
+comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour
+s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti
+de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de
+politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait
+poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui
+faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.
+
+C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le
+monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus
+roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre
+aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le
+devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce
+miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été
+aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie,
+où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche,
+excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne
+voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit
+pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie;
+mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin,
+quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si
+bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au
+bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé
+déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se
+prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne
+facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations,
+plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à
+l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec
+une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs
+caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence,
+chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son
+républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité
+comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait
+être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit
+Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit
+ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence
+dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux
+communs ont encore de la pompe et de la grandeur.
+
+Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la
+fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans
+aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son
+sang pour un regard de son héroïne.
+
+Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle,
+crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant
+elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa
+conduite antérieure dans les salons parisiens.
+
+Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit
+beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit
+que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour
+complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le
+receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son
+éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable
+qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également
+capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était
+porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand
+sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de
+France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et
+donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup
+d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république
+vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le
+sens aristocratique.
+
+Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au
+moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une
+différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant
+l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin
+qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut
+grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus
+heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa
+cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de
+lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible.
+La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée
+d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des
+biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme
+vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat.
+
+Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle
+Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle
+sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait
+soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore
+la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa
+déclaration.
+
+Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante
+au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup
+d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait
+pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui
+témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le
+marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille
+Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa
+cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de
+l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de
+l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du
+monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié
+ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué,
+l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne
+charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards,
+tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser.
+Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la
+comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et
+souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le
+rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et
+passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se
+résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine
+d'en obtenir beaucoup d'autres.
+
+Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que
+l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de
+dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait
+sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les
+malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa
+qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de
+la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à
+Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une
+voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous
+se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes
+de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois
+de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire
+souffrir son pâle et silencieux rival.
+
+On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités
+d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de
+nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux
+pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous
+pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son
+cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre
+maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils,
+plus nous en sommes blessés.
+
+Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce
+dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même
+toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait
+naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote,
+un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue
+visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le
+craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux,
+qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie
+entrèrent dans son cœur.
+
+Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne
+pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret
+d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la
+vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de
+désespoir.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux
+dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et
+le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de
+l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la
+rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa
+de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et
+qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de
+chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour
+le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que
+l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de
+tristesse.
+
+«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?
+
+--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de
+campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour
+ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de
+cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête
+industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_
+j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et
+la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de
+mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie
+jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce
+pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation
+que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis
+plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a
+perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette
+contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux
+soucis de mon cœur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré.
+Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la
+fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés
+de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les
+rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si
+chères au vieux Titien?
+
+--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions
+italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces
+bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous
+fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait
+trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici,
+c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais
+la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous
+rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère
+viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer
+un rôle actif...
+
+--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu
+sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les
+seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple
+de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits
+de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour
+fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au
+dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug
+infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels
+il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se
+ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais
+quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne
+la fièvre.
+
+--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble sœur,
+qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se
+lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un
+patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt
+à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes
+des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la
+verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.
+Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait
+l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et
+cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir
+aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.
+
+--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et
+en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait
+seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un
+cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi,
+misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le cœur,
+me force à rester là immobile, à faire de stériles vœux et à me déchirer
+les entrailles de colère!
+
+--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa
+fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre
+tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme
+elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force
+et de cœur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus
+d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle
+extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta
+grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.
+Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui
+s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta
+hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force
+musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un
+cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...»
+
+Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous
+donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son
+visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu
+à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je
+croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.
+
+--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal:
+vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont
+bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire
+pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui
+paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au
+milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval
+pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»
+
+Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait
+Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont
+il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine,
+malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la
+ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était
+tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne
+songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin
+cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une
+ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de
+son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait
+plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle
+contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.
+
+«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à
+cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?
+
+--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette
+taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon
+est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village.
+J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans
+quelques années vos jolis petits péchés.
+
+--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la
+tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et
+n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?
+
+--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente
+pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que,
+pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra
+servir d'aumônier à notre petite armée.
+
+--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma
+d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que
+nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous,
+sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que
+saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et
+pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous
+avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme
+se parlant à elle-même.
+
+Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait
+bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à
+l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le
+sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait
+l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il
+avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent,
+desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive
+exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre
+genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière.
+Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage,
+et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.
+
+«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de
+recevoir le dernier clan de mon cœur, la dernière étreinte de mon
+amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre
+poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée;
+ce rocher abritera mes os.
+
+--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis
+avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il
+au moment d'accomplir le vœu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos
+pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière...
+
+--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;
+et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez
+vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,
+je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous
+montrer le fond de mon cœur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui
+m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection
+humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et
+les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez
+que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir
+pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon
+âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la
+destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon
+cœur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance
+politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon
+confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous
+allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne
+presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous
+serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous
+offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je
+vous ai donné le secret de mon cœur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime
+Simon Féline.»
+
+Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut
+un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard
+inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,
+de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa
+trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement
+l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être
+ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige
+nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la
+politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus
+parfait dédain.
+
+«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans
+l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous
+connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...»
+
+Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens
+charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de
+l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se
+sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui
+disant:
+
+«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon
+Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et
+vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon
+estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,
+plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y
+avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une
+passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à
+l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de
+peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de
+plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à
+m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,
+je vous écoute.»
+
+Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit
+le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne
+amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les
+chances d'un mariage entre elle et Simon.
+
+«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais
+compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette
+amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre
+union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que
+j'ai pour le mariage.»
+
+Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de
+reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,
+dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa
+voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans
+des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son
+impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.
+Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme.
+L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le
+mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire
+importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres
+quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes
+passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre
+dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,
+et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de
+l'Opéra-Italien.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille
+auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée
+capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus
+complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de
+l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons
+mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie
+réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur
+source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour
+l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son
+intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de
+l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle
+d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de
+la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes.
+Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes
+considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à
+point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il
+n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la
+destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est
+ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en
+voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait
+compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes
+les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une
+belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le
+laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait
+l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu
+de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au
+caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux
+ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans
+les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice
+était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras
+une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible
+et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de
+contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste
+avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle
+ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement,
+il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et
+spleenétique.
+
+Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu
+toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour
+pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa
+naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de
+Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il
+ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité
+peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour
+parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la
+faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé
+garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un
+roturier.
+
+Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de
+son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à
+craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la
+voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce
+sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné,
+comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à
+faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette
+intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que
+Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande
+anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en
+France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât
+faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la
+seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus
+un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait
+sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher
+sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa
+tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude
+de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero,
+Fiamma?_
+
+Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans
+un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais
+cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de
+trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de
+Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait
+naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de
+remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les
+portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.
+
+Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une
+insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les
+secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la
+table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut
+lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui
+eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver,
+l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la
+famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son
+emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux
+nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas
+friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de
+son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette
+gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des
+Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré:
+
+«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre
+nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet
+égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je
+écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait
+rendues sacrées?
+
+--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos
+promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries
+majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en
+imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez
+beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois
+m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur
+les planches.
+
+--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et
+désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position.
+Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de
+faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve
+habituelle.
+
+--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec
+aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si
+malheureuse?
+
+--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit
+Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la
+position que vous m'avez faite...
+
+--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste
+ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons,
+répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me
+désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti
+diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma
+sollicitude pour un enfant ingrat?»
+
+Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le
+second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma
+voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte
+intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles.
+Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la
+force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui
+cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement:
+
+«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un
+sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais
+plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le
+devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me
+faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis
+d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union
+disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous
+rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet
+égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me
+marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu
+examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de
+me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée
+au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous
+renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de
+moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec
+la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre
+sagesse et de votre prudence.
+
+--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour
+redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence
+irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque
+troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de
+ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la
+plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver;
+tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je
+ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle
+intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...»
+
+Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se
+leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche
+et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser
+les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère
+lui avait choisi.
+
+«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas
+qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée
+de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette
+indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et
+naturelle...»
+
+Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent
+de sa tête.
+
+--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et
+d'angoisse.
+
+--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma
+tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos
+intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais
+permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation
+et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.
+
+--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours
+debout et tremblant.
+
+--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec
+une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.
+
+--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules
+et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il
+faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au
+_finale_ le plus tôt possible.
+
+--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une
+raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à
+une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je
+dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne
+vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de
+remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une
+mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même.
+Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique
+séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous
+avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le
+soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme
+n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une
+servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si
+vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je
+n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut
+amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le
+second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et
+de votre volonté.
+
+--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle
+et craignant d'avoir à demander pardon.
+
+--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma
+parole et de ne pas la récuser.
+
+--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une
+aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter
+comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que
+sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas...
+
+--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous
+supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des
+dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien...
+
+--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux,
+terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien!
+voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et
+vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M.
+Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour
+empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire
+des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait
+fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos
+principes et la régularité de vos mœurs; mais vous n'avez pas daigné
+vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des
+commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations
+inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je
+vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en
+arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à
+laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous
+établir plus avantageusement.
+
+--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit
+Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les
+filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis
+majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le
+sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée
+jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre
+désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de
+me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente
+que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans
+l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre
+seigneurie le sait!...»
+
+Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.
+
+«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses
+deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère
+des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au
+sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers
+vous.
+
+--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si
+lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement
+la modestie de mes habitudes.
+
+--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre
+ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou
+me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin
+de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran
+domestique: charmante alternative, en vérité!
+
+--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans
+cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille
+Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir,
+et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard
+s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du
+village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où
+vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc
+assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.
+
+--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à
+si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus
+de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence
+à tousser.
+
+--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque,
+répliqua-t-elle.»
+
+Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une
+discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en
+retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un
+mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de
+longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une
+discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut
+chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit
+qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda
+s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien
+observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline
+lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit
+comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma
+depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait
+cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir
+une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en
+sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt.
+Le cœur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû
+éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce
+départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son
+jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un
+moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y
+songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à-vis
+de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières
+de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils
+et qu'elle croyait ses douleurs sans remède.
+
+«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître
+comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir
+tout à l'heure!
+
+--De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de
+l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère
+enfant! et comment donc si vite?
+
+--C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère
+vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise
+de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air
+mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de
+m'épouser.
+
+--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon
+tous les soirs...
+
+--Vous en parliez? qu'en disait-il?
+
+--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût
+amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne
+vous en aperçussiez pas... Je vous demande pardon de nos réflexions, ma
+petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je
+ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser.
+
+--Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que
+je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau
+secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque
+j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui
+déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au
+mariage.
+
+--Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel,
+puisqu'il est parti tout de suite?
+
+--Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À
+l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il
+se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos
+montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses
+joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans
+votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela?
+
+--Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit
+Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions
+pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni
+obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà; alors
+j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze
+enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est
+le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après
+avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir
+périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu
+me préserve seulement d'y songer!
+
+--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne
+santé.
+
+--Hélas! pas trop!
+
+--Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre.
+
+--Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais
+parlons de vous, Fiamma.
+
+--Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante,
+tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti
+triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il
+avait; je m'en doute.
+
+--Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par
+l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.
+
+--Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession
+lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il
+m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir.
+
+--En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis
+fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant
+de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous
+faisait ses adieux.
+
+--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est
+parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût
+consultée.
+
+--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait
+parti moins malheureux.
+
+--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant
+quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En
+attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline?
+
+--Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause.
+
+--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux
+genoux devant vous, illettrée sublime!
+
+--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi!
+
+--Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la
+terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous
+votre dictée...
+
+--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans
+lesquels vous êtes de trop, mignonne.
+
+--En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui
+porterez ma lettre.
+
+--Bonté divine! que lui écrirez-vous donc?
+
+--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement.
+L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai
+de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui
+dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie... qu'il
+faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines,
+vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons.
+
+--Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car
+j'ai quelque chose en outre à lui dire.
+
+--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma.
+
+--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.
+
+--Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire.
+
+Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au
+départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons
+de laine tricotée.
+
+«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le
+cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne
+est en campagne.
+
+--Je vous prêterai Sauvage.
+
+--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon
+Simon!
+
+--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village?
+Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en
+trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse!
+
+--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour
+lui; la dernière a été si terrible!
+
+--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen.
+Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis
+avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied
+jusqu'à la ville.
+
+--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.
+
+--Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux
+par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise
+sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête?
+
+--Je ne me laisserai jamais conduire par vous.
+
+--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la
+_Fuite en Égypte_.
+
+--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le
+village.
+
+--Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la
+montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne.
+Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.»
+
+Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier
+sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée
+dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol
+jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant
+à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas,
+et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le
+sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit
+commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et
+attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque,
+franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de
+légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle
+aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre
+pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et
+tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint
+Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons.
+Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée,
+elle remonta sur son cheval.
+
+«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je
+vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève;
+il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas!
+je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce
+froid mortel.
+
+--Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction,
+elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et,
+comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit
+orageuse.»
+
+Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue
+jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre
+durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en
+se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez
+sur elle!»
+
+Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée
+d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était
+seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête
+dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit
+tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore
+égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa
+vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse
+maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la
+vieille Jeanne.
+
+«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle
+avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi
+ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un
+ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi
+l'aimez-vous plus que moi?
+
+--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches,
+répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant
+où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au
+milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le
+passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous
+mourrez, je mourrai.
+
+--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!...
+Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas
+de lui; il ne reviendra pas.
+
+--Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria
+Simon.
+
+Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec
+sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse
+à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne
+comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la
+même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il
+comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors
+seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se
+réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots:
+
+«O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude;
+elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il
+venait à tomber de la neige avant qu'elle fût rentrée! C'est si
+dangereux dans nos montagnes!»
+
+Simon pâlit et fit signe à Jeanne d'écouter. Le vent sifflait avec
+violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa
+au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit
+rigoureuse; l'angoisse passa dans son cœur, il courut ouvrir la fenêtre:
+des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un
+cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère; puis ils
+restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence.
+
+Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le
+sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage.
+Hélas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour
+l'empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une
+double inquiétude tombant sur son cœur, elle leva les bras vers le ciel
+et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas
+revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige
+n'épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été
+loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le
+vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune
+s'étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage,
+et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre
+assez longtemps; car il avait remarqué ces traces jusqu'à l'entrée du
+village de Fougères. Là les sabots du cheval s'étaient montrés délivrés
+de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone,
+mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire
+reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'était glissé dans les
+cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant
+de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à
+l'envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces
+laquais: «Diable! voilà une drôle de promenade! Heureusement que M. le
+comte est couché. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille.» L'autre
+avait répondu: «C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est
+pas ce qu'elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il
+ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir
+soin d'en dire du bien.»
+
+Simon était revenu à Guéret par la grande route. C'était le plus long,
+mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M.
+Parquet s'était fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame
+Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout
+deviné d'avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant
+la presque totalité du vin chaud qu'il avait fait préparer pour son
+filleul, M. Parquet parla ainsi:
+
+«Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui
+déplais pas. Elle a fait vœu de célibat, tu as fait vœu de ne lui parler
+jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner;
+voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent
+pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième; et celui-là,
+c'est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d'incertitude; il faut
+plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en
+acquérir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience à prendre, un
+peu d'argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi.»
+
+Simon, dont le cœur frémissait durant ce discours, supplia son cher
+parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un
+optimiste absolu après boire.
+
+«Cela sera comme je te dis, s'écria-t-il avec colère; tu as du talent,
+j'en suis sûr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu
+seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C'est assez
+reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans
+l'Adriatique; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce
+qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans
+tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue,
+ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.»
+
+Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son
+parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se
+déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait
+remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l'aspect de la
+neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n'avait pas
+pu lire. A ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il
+l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale
+semonce; il n'y trouva que ces mots:
+
+«Simon, travaillez. Je vous aime.»
+
+Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais
+été de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mère, conduite
+galamment par l'avoué jusqu'à la porte de la meilleure chambre de la
+maison, lui adressait quelques reproches.
+
+«Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous
+lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier
+obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'être trop vite flatté; et
+ce sera votre faute, voisin.
+
+--Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon.
+L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider à
+poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu'il
+épouse sa belle, pourvu qu'il épouse sa profession.»
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire; il la lui
+avait gardée avec amour. C'était un beau crime à grand effet, avec
+passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la
+cour d'assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s'étonna de
+voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un
+enfant dont on n'espérait pas grand'chose, attendu son extérieur débile
+et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation
+faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le
+dégoût qu'il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité
+naturelle à l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec
+une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui; un nuage
+flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à
+s'enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au
+moment de se lever: «Cet instant va décider de ma vie. S'il y a une
+lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'éteindre à jamais.» C'était à
+Fiamma qu'il pensait. La crise était arrivée; il allait faire un pas
+vers elle ou voir un abîme s'ouvrir entre eux. L'importance du succès
+n'était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du
+talent, il avait une chance pour posséder cette femme; sans talent, il
+les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et
+d'éblouissement!
+
+Mais il avait mis sur son cœur le billet de Fiamma, les trois seuls mots
+qu'il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et
+continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet,
+assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui; il rougissait
+et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d'anxiété
+sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il eût
+craint d'avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant
+sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié
+ou d'ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en
+temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures
+d'un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire: «Prenez
+patience, vous allez être satisfaits; c'est moi qui vous en réponds.»
+
+Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa
+taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de
+la force, sans perdre un reste d'émotion qui lui donnait plus de
+puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique; mais ses grands
+yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son
+front d'une invisible auréole. D'abord on s'étonna de la simplicité de
+ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore: _Pas
+mal_, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres: _Bien! bien_!
+Mais bientôt la conviction passa dans tous les cœurs, et l'orateur
+s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger.
+Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d'obéissance
+sympathique qu'il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux
+qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres,
+et ne s'aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours.
+Parquet, plus habitué à l'analyse, s'en aperçut, et ne s'étonna pas
+qu'on pût être grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estimés
+jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis
+longtemps; mais il n'eût pas cru qu'un auditoire grossier pût se passer
+d'un peu de ce qu'il appelait la _poudre aux yeux_. De ce moment il se
+sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un
+mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il
+n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le
+sourcil. En secouant sur son rabat l'excédant de ce copieux chargement,
+le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu
+obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son
+filleul à la fin de l'audience, et en lui disant: «C'est fini, je ne
+plaide plus, et désormais c'est par toi que je triomphe.»
+
+Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrêtant pour
+regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le
+permettre, se dit comme à lui-même:
+
+«Ouais! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche!»
+
+Simon se retourna précipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppée
+d'une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d'une main elle
+la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l'éclat du
+soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon
+ne put s'y tromper. C'était Fiamma. Il eut bien de la peine à s'empêcher
+de courir après elle.
+
+«Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrétion.
+Puisqu'on se déguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on
+était là. D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés!
+
+--Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon.
+N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés
+du bec d'Italia?...
+
+--Oh! l'œil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te
+disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour...
+
+--Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant
+vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami,
+épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où
+je ne me soutiens plus qu'avec peine...
+
+--Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans
+cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y
+manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je
+ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus
+que toi en l'écoutant.»
+
+Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la
+remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il
+devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son
+vœu; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et
+l'expression d'une vague espérance.
+
+Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus
+réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une
+extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots
+de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa
+part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou
+plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte
+sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne
+perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de
+l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle
+dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire
+souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les
+émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle
+se liait par une promesse réciproque.
+
+Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû
+l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de
+hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au
+vœu de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais
+cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le
+tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille
+suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en
+Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de
+Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût
+majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son
+consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun
+espoir de ce côté-là. C'était peut-être à un mort qu'elle conservait
+cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme
+inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le
+pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la
+conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue.
+
+Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun
+changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon
+s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même:
+aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais
+jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais
+dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses
+paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors,
+aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait
+cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du
+soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue.
+Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son
+cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la
+rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont
+elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup
+horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la
+mettaient à l'abri des hommes et des bêtes.
+
+D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez
+d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part
+d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés.
+L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint
+peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort
+strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique
+son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune
+concession à la force populaire, le peuple du village et des environs,
+émerveillé de la pureté de ses mœurs avec une vie si indépendante et une
+beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en
+grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des
+aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires
+délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de
+clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des
+ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son
+caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme.
+
+Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en
+jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le
+jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma;
+Parquet secouait la tête.
+
+--Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en répondrais pas;
+je ne sais plus à quoi m'en tenir à cet égard; mais qu'elle n'en ait
+jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir,
+c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi,
+Féline, mais tu ne connais pas mieux le cœur humain. Sois sûr que j'ai
+surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle
+nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager
+peu à peu le pauvre, et l'aider à sortir lui-même de sa misère, que de
+lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu'abuser. Cela
+pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette
+modération n'était guère dans son caractère; car en passant devant la
+maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa
+misérable hutte, où l'on ne peut se tenir debout, elle s'écria avec
+chaleur: «O ciel! avec mille francs on donnerait à cette famille un
+logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la
+porte d'un château!...» Je lui fis observer qu'elle pouvait bien
+disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougères
+m'avait encore dit la veille: «Engagez donc Fiamma à me demander tout ce
+qu'elle désire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive
+économie.» Fiamma alors changea de visage et me répondit d'un air
+étrange: «Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi
+ancienne que le monde: ne vous fiez pas à l'apparence.» Va, Simon,
+ajoutait Parquet, sois sûr qu'il y a là un _mystère d'iniquité_ de la
+part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de
+cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé
+désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de
+bonté, mais non de probité; un homme dur, égoïste, étroit d'idées et de
+sentiments, peureux et avare; mais il était impossible de trouver en lui
+assez d'étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat.
+
+Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'être se lassent vite
+des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode à
+eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce
+qu'elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la
+regarder comme sa sœur et de ne plus songer à devenir son amant ou son
+époux. Simon s'efforça de s'habituer à cette conviction; mais il avait
+beau faire, la force de son amour l'écartait à chaque instant avec
+impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il
+avait cessé d'avouer sa passion, et il la cachait désormais
+non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n'en était pas
+dupe; on ne trompe pas une mère comme elle; mais elle respectait son
+courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le
+voir récompensé.
+
+Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de
+Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune
+personne montra, il est vrai, un peu d'hésitation chaque fois, et ne se
+prononça jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du
+cœur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour
+Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnaîtrait combien elle était
+elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les
+garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même
+avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si
+peu empressé à l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre
+la faible espérance qu'elle conservait encore.
+
+L'amour ayant pris dans le cœur de Simon un caractère grave, constant,
+mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut
+aidé à se faire connaître par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa
+toque d'avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l'étude, il lui fit
+plaider toutes les causes qu'il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps
+il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant
+un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son
+orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'héritage de sa clientèle
+aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il
+se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu'autrefois.
+Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait
+d'imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la
+faveur du public idolâtre. Simon s'acquitta, envers lui et malgré lui,
+des avances généreuses qu'il en avait reçues; mais, après avoir
+satisfait à ce devoir, il montra assez peu d'empressement à profiter de
+sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s'y traînait
+nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu'en praticien,
+c'est-à-dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand
+acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits
+personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s'attachait à
+lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volonté active et
+soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que
+l'ambition était morte dans son cœur, qu'il n'aimait son métier que sous
+la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions
+politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi
+ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire
+faire de grands progrès. Fiamma, qui l'étudiait attentivement dans les
+rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres
+qu'elle en recevait, comprit que l'amour était devenu chez lui un mal
+plutôt qu'un bien, et qu'il était nécessaire d'opérer en lui une
+révolution.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet
+de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le
+temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait
+jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations
+n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous
+le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez
+elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité
+charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne
+disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui
+complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus
+frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de
+principes à lui demander.
+
+«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content
+d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une
+affaire importante.
+
+--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou
+commencerai-je par vous présenter ma supplique?
+
+--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de
+la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous
+connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer
+réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi?
+
+--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez
+froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une
+tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement
+à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la
+_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma
+avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer
+d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection
+n'existant pas.
+
+M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille,
+dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais
+si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous
+n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons
+vis-à-vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras.
+
+«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont
+d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de
+commun avec le désir que je manifeste.
+
+--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces
+circonstances que vous désirez vous éloigner de moi?
+
+--Je vous le jure, monsieur.
+
+--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne
+refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer
+mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et
+fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois:
+_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait
+à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension,
+qu'il était à la veille de se remarier.
+
+«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon
+père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez
+m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est
+si vive que je ne sais comment l'exprimer.»
+
+Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la
+satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en
+oubliant tout à fait son rôle:
+
+«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous
+faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre
+fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre
+position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos
+pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...»
+
+Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la
+richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison,
+vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me
+nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre
+seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une
+locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_
+de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé
+avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux
+hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis,
+deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable
+que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom
+et utiliser votre fortune.
+
+--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant
+toujours attentivement.
+
+--Votre seigneurie le sait.
+
+--Pourquoi dites-vous que je le sais?
+
+--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour
+être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont
+d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier,
+que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval,
+lequel dans le pays a coûté 50 écus.
+
+--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que,
+loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous
+souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore
+assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous
+marier...
+
+--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me
+permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?»
+
+Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie
+devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute
+l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la
+considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer
+pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son
+mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses
+plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique,
+de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir
+à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa
+résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une
+manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément
+dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble.
+
+Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma.
+Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant
+cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout
+italienne.
+
+La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore
+jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon,
+supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot,
+adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait
+cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on
+pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la
+famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en
+connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans
+cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille
+pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma;
+elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa
+future belle-mère.
+
+Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa
+présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un
+couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de
+raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où
+le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta
+guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la
+voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec
+elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si
+bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment,
+ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à
+le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même,
+allaient peut-être lui manquer pour jamais.
+
+Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la
+probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères
+devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et
+témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de
+manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.
+
+Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé
+mystérieusement au fond de son cœur. Il pleura avec amertume, s'irrita
+contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un cœur de fer, et songea à se
+brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère.
+
+Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de
+l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles
+comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à
+fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon
+Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux
+conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa
+renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put
+compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une
+haute carrière politique.
+
+Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la
+crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection
+exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne
+faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des
+absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme.
+Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une
+intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin
+prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours.
+
+Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet,
+qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons,
+réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps
+de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui
+firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son
+père.
+
+«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le vœu le plus cher
+de mon cœur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions
+pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le
+voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin
+de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser
+Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde...
+
+--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit
+Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une
+assez longue épreuve.
+
+--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête.
+Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et
+cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter
+ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux
+femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas
+une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée,
+et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous
+les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de
+toi.»
+
+Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé
+d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans
+cette jeune fille les plus belles qualités du cœur. Bonne, plus jeune de
+plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des
+agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être
+précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont
+l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il
+devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer
+autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu
+coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie
+(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes,
+demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était
+approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se
+surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en
+préparant le bishoff de son père.
+
+Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement
+et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne
+manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et
+il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans
+le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui
+se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source
+de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de
+ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé;
+elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent
+était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de
+talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire
+oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant
+mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège,
+et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant,
+il la gronda un peu.
+
+«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a
+fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le
+monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans
+le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le
+décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne
+suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve
+fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi,
+je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et
+que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison
+de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un
+certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»
+
+M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de
+cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma;
+enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il
+obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.
+
+«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois.
+Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et
+maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous
+supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à
+une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers,
+parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez
+jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur
+votre cœur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous
+livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu
+refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»
+
+«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet
+en achevant ce billet.
+
+--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est
+certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne
+me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»
+
+Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon
+de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore
+cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à
+mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge
+à se marier.»
+
+Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait
+désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut
+revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma
+n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle
+Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues
+conférences avec elle.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière
+en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et
+où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans
+cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre,
+toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer
+à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui
+faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à
+revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et
+la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le
+groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis,
+lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son
+fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia,
+devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude
+mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle
+attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi
+gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa
+rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien
+être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif;
+mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et,
+s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte
+d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!»
+
+Fiamma lui prit la main avec tendresse.
+
+«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de
+brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand
+personnage que vous, madame la dogaresse.
+
+--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant
+son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous
+est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous.
+
+--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais
+eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et
+vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle
+figure que vous faites?
+
+--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le
+verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée.
+Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous
+voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir
+priée avant-hier d'être sa femme?
+
+--Pourquoi non? et qu'importe?
+
+--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il
+vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je
+ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune
+médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier
+mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de
+désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas
+blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est
+inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à
+fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre
+regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là
+puisse aimer, de même qu'il est le seul homme...
+
+--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma
+d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer.
+
+M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite
+duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les
+noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de
+meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal;
+il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et
+d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé
+comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...»
+
+En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son
+chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée
+de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort
+agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre;
+mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut
+lui ouvrir.
+
+Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous
+aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille
+avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la
+première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce
+sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.»
+
+«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une
+coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait
+aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle
+dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié
+sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce
+n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner
+l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous
+êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de
+toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour
+qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon cœur serait de vivre
+entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre
+amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de
+vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un.
+Adieu, Simon.
+
+Votre sœur, BONNE.»
+
+--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle
+croit produire, mais à cause de la sainteté du cœur de celle qui l'a
+écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez
+pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer.
+
+--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car
+c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous
+dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne
+sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre
+secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos
+deux petits frères, à l'univers entier.
+
+--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon
+secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et
+devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que
+mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a
+levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux
+jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de
+beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire
+pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que
+maintenant je ne peux pas en épouser d'autre.
+
+--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser
+Féline?
+
+--Parce qu'il n'avait rien.
+
+--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne
+pouvez-vous pas en épouser un autre?
+
+--Parce que je le préfère à tout autre.
+
+--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser
+maintenant?
+
+--Parce qu'il est riche.
+
+--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je
+vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.
+
+--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il
+m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien
+recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même
+après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son
+héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.
+
+--Quelle chose étrange! et pourquoi cela?
+
+--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette
+résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.
+
+--En vérité?
+
+--En vérité; il ignore encore que j'ai fait vœu de pauvreté en entrant
+dans l'âge de raison.
+
+--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un vœu de pauvreté, de
+chasteté... Ah! pour le vœu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué
+souvent!
+
+--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi.
+Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou
+de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais
+pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir
+de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un
+jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne
+pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne
+en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il
+eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je
+craignais plus que la mort.
+
+--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu
+vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir?
+
+--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé,
+j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines
+choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas,
+Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari
+qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la
+dot que mon père eût offerte.
+
+--Sans doute, mais Simon Féline pourtant...
+
+--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette
+confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait
+encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant
+rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien
+assuré.
+
+--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait
+possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé
+un peu devant la considération de ne point vous donner de dot?
+
+--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir
+des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre
+les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.
+
+--Mais, que diable! une fille majeure...
+
+--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de
+Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis
+dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et
+tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu
+et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.
+
+--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque
+votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car
+il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi
+qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon,
+si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins
+qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.
+
+--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la
+position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de
+sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon
+n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme
+de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec
+soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille
+qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor...
+
+--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et
+avec vous, l'eût fait marcher plus vite.
+
+--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui
+devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que
+revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis
+longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions
+fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon
+père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon
+nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter,
+moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse
+assez pour savoir quelle langue je parle.
+
+--Mais maintenant qu'allons-nous faire?
+
+--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et
+bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en
+France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui
+m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice
+inexplicable, je renoncerais à ma dot.
+
+--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie
+fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à
+compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère
+qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas,
+et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas
+qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je
+me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?
+
+--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit
+de ce jeune homme.
+
+--Vous ne l'aimez donc pas?
+
+--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas
+affirmativement quand même j'aurais dans le cœur la plus belle passion
+de roman qui ait jamais été inventée.
+
+--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous
+ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile...
+Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...»
+
+De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut
+toute tremblante.
+
+«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est
+gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la
+calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la
+voir et m'aider à la soigner.»
+
+Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille
+femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.
+
+«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix
+étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir
+cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit...
+la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis!
+
+--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici
+madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras
+vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos
+souvenirs.
+
+--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un
+crime.»
+
+Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.
+
+«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette
+terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de
+mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût
+fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour
+de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai
+pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans
+moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le
+rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous
+en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth
+bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh!
+n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de
+mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait
+sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...»
+
+Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu
+des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne,
+et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement
+de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se
+réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à
+l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?»
+
+Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude
+pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon
+fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans
+sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les
+vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors,
+laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les
+paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à
+l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un
+chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une
+impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle
+dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse
+s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de
+divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au
+milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers
+l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les
+ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et
+aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il
+avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de
+rien au monde.
+
+«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de
+moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide?
+Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une
+femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi
+m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais
+guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.
+
+--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre
+la main.
+
+--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis
+capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui
+me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!...
+Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et
+demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne
+pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père!
+mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui
+dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais
+resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je
+n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni
+le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes
+pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec
+elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la
+commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de
+moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me
+dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir
+mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les
+pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma,
+connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer?
+
+--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force,
+rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi!
+vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?
+
+--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre
+expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours
+blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu
+es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.
+
+--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs
+ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une
+lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de
+vous la remettre, mais je vous vois si agité...
+
+--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me
+tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de
+mon cœur qui ne m'appartient pas!
+
+--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime
+toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux
+au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?
+
+--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous?
+Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.»
+
+Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie
+profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et
+l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet
+état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet
+du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures,
+jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.
+
+«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me
+reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi
+m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en
+m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de
+là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce
+que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions,
+en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! «
+
+En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre
+couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de
+ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose
+aussi rare que violente pour Fiamma.
+
+Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de
+douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il
+l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la
+pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant
+dans ses bras, il la pressa contre son cœur en l'appelant des plus doux
+noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains
+humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils
+n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres
+unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans
+leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que
+Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau
+pour lui qu'il faillit mourir de joie.
+
+«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu
+dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais
+permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à
+moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui
+qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te
+dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont
+toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il
+est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas
+réaliser?
+
+--O ma sœur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles.
+Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi
+depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que
+c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une
+gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et
+que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta
+tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je
+lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible
+à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve?
+Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton
+pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le
+soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa
+beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu
+me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon.
+J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes
+yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je
+ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque
+part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de
+l'autre vie, tu étais ma sœur. J'avais ce type de grandeur et de beauté
+devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et
+cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel
+tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et
+commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai
+ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à
+tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je
+faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton
+sang m'a inoculé!»
+
+Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard,
+toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur
+entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des
+ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté
+vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés
+par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa
+demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri
+d'alarme.
+
+«C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du
+matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de
+ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont
+coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents.
+Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux
+sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon
+prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée
+toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint
+d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du
+mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me
+prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais
+loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les
+ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens
+t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et
+où jamais il n'entra sans avoir le cœur et les mains pures. Ce n'est pas
+pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les
+impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin
+que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi
+que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour,
+bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.»
+
+Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se
+rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme.
+Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de
+l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement
+catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de
+villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement
+dire, ce jour-là, les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient
+traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la
+petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la
+tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les
+cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu.
+Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons
+empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait
+être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces
+saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois,
+n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix
+d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes
+printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès
+fraîchement coupées, embaumaient le chœur. Les oiseaux chantaient et
+voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on
+voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A
+l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps
+à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution,
+ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant.
+
+«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible
+votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans
+ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que
+l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi
+des idées si suaves et un charme si délicieux?
+
+--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma;
+son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la
+consolation sur la terre.»
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à
+Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles
+par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un
+sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne
+avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le
+psautier était ouvert au _De profundis_, et le rosaire était enlacé aux
+mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en
+s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle.
+Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne
+contre son cœur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il
+s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur
+le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si
+pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son
+doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la
+seule cause de sa réserve.
+
+Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église
+sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette
+commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne
+le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était
+curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui
+intéressait son cœur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la
+confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses
+espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur.
+Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès
+qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle
+sentit dans son cœur le même calme et le même désintéressement qu'elle
+aurait eus si Féline eût été son frère.
+
+Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office.
+Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au
+sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son
+défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne
+se fût pas sitôt arraché aux _caresses de Morphée_.
+
+«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que
+vous arrangiez à tout prix mon mariage.
+
+--Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans
+la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai
+parlé de vous à mademoiselle de Fougères.
+
+--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé.
+
+--Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même...
+
+--Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime.
+
+--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle
+vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous
+épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la
+passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une
+volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander,
+c'est Fiamma?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder
+comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.
+
+--Mais où donc courez-vous si vite?
+
+--Chez M. de Fougères.
+
+--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première
+démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le
+consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de
+nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà?
+
+--Et quels sont-ils, ces obstacles?
+
+--Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du
+comte.
+
+--Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche.
+
+--Comment?
+
+--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret?
+
+--Non, en vérité.
+
+--Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une
+tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle
+promis?
+
+--Rien. Mais elle m'aime.
+
+--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque
+scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot,
+et tu es riche: voilà, je crois, son objection.
+
+--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne.
+
+--Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où
+l'ai-je posée? et mon chapeau?
+
+--Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet
+instant.
+
+--Au château.
+
+--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.
+
+--Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux.
+
+--Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert
+qu'au jardinage?
+
+--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais
+m'attifer pour un Fougères?
+
+--Mais sa femme? On doit des égards aux dames.
+
+--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.
+
+--Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le
+comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela.
+Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis
+une paresseuse, une fille sans cœur, qui ne songe qu'à sa toilette et
+qui ne soigne pas celle de son père.
+
+--Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton
+superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon
+compte.»
+
+En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air
+rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des
+laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout
+d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant
+sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.
+
+Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que
+maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères,
+qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui
+faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre
+occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son
+mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi:
+_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve
+de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et
+tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait
+un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens
+était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes
+assez fondées.
+
+«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en
+entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli,
+sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien
+malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même
+jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.
+
+--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet
+brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y
+sommes pas encore, nous autres.
+
+--Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se
+croire digne d'y entrer?
+
+--Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué.
+Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un
+entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre
+demande.
+
+--En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande
+surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans
+l'âme de Parquet.
+
+--En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste,
+et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans
+folie.
+
+--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline?
+
+--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas
+ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se
+peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline,
+mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande
+puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon;
+car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est
+l'organe, l'interprète et le défenseur...»
+
+Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet,
+la comédie de _l'Avocat vénitien_, par Goldoni: l'avoué en avait été si
+ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il
+en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à
+titre d'improvisation.
+
+«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des
+éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire,
+personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et
+ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en
+particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les
+hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part?
+
+--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire.
+
+--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour
+ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie
+adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en
+particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un
+ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme
+enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le
+brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa
+position dans le monde était encore précaire?
+
+--La position de Simon n'a jamais été précaire, permettez-moi de vous le
+dire, monsieur le comte: Simon est né homme de génie; avec cela et le
+moindre secours d'un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas
+manqué, et, si j'y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur
+dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_,
+monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'âme et non
+pas dans le sang des artères.»
+
+Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas
+moins d'effet que la première.
+
+«Hélas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure
+que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous
+prêchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire
+croire que je ne rendais pas justice à son mérite? M'a-t-on prêté
+quelque propos inconvenant? Ai-je manqué d'égards directement ou
+indirectement à sa famille? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant,
+d'aller s'informer de la santé de madame Féline? Elles étaient fort
+liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi
+édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier?...
+
+--Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées? C'eût été une
+folie, une lâcheté indigne d'un homme aussi éclairé et aussi délicat que
+vous l'êtes, monsieur le comte.
+
+--Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l'importance que mes
+pareils mettent à ces vaines distinctions! Comment M. Féline a-t-il pu
+s'imaginer que j'étais arrêté, dans mon désir de lui demander l'appui de
+son talent, par d'aussi sottes considérations?
+
+--M. Féline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui
+me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est
+pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet
+ont placé les Fougères en tête de leur clientèle; c'est bien. Vous avez
+eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon
+Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères; il a
+plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle
+de l'avocat, soit l'aptitude de l'avoué, M. de Fougères a gagné trois
+procès...
+
+--Je n'attribue mes victoires qu'à votre talent et à votre zèle, mon
+cher monsieur Parquet.
+
+--Laissez-moi dire. J'arrive à la péripétie, au quatrième acte (M.
+Parquet avait toujours le rôle d'Alberto Casaboni dans la tête), je veux
+dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison
+et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d'un coup et qui lui
+en fait espérer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du
+moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu'une
+difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon
+toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus,
+légués à ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et
+erit lex_. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans
+l'exercice d'une pleine liberté d'esprit...
+
+--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté...
+
+--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le
+comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s'en remettre une
+quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet.»
+
+Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet
+d'éloquence, et dit avec un accent pathétique:
+
+«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique
+qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la
+foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont
+dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet
+prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de
+ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les
+émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un
+sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux
+luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse
+savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes
+acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami,
+à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le
+sceptre de la parole.»
+
+M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que
+lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et
+reprit sur un ton de discussion sophistique:
+
+«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était
+vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le
+comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau
+procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à
+un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable
+de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me
+Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple
+bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre
+disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici
+ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment
+exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé... je veux
+dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le
+déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces
+passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi
+sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client... je veux dire à Me
+Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable
+à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants
+procédés...
+
+--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant,
+espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer
+impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de
+l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au
+fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me
+prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard,
+l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat
+respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme
+elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a
+inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi?
+
+--Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se
+barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui
+vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte,
+il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre
+Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus
+folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la
+fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je
+jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée
+me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci.
+
+--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a
+donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc
+irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne
+tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à
+cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps
+encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que
+j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M.
+Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du
+moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir
+tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à
+cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses
+occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de
+déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse...
+
+--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des
+clients et à renvoyer des pièces.
+
+--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule
+affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_?
+
+--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il
+tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire.
+Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins;
+mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons
+injurieux.
+
+--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité;
+qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il?
+
+--Il faut donc vous le dire?
+
+--Je vous le demande en grâce, à mains jointes.
+
+--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces
+cartes-là, monsieur le comte.»
+
+Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son
+adresse, le comte se troubla.
+
+«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant
+toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des
+ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui
+a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A
+chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des
+plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et
+son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas
+entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de
+certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût
+acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire,
+il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une
+faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de
+pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non?
+
+--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne...
+
+--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici
+vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment
+voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre
+des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de
+pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club
+carbonaro?»
+
+--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au
+désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement
+calomnié.»
+
+Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna
+envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de
+Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau
+de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon,
+par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande
+délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un
+orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur
+intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il
+avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses
+coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au
+développement de son caractère, devait là, plus qu'en aucune autre
+occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse
+d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait
+toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser
+en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement.
+
+Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore
+choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en
+servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères
+à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces
+menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet
+tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne
+s'y prêterait pas volontiers.
+
+L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité
+d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme
+cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser
+sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face,
+il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux
+âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les
+esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des
+reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans
+l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand
+dessein.
+
+Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa
+justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement,
+d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement.
+Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de
+toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner
+son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes
+qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans
+son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout.
+
+--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui
+ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans
+votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a
+dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre
+nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.
+
+--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune
+espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la
+noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux
+devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant
+tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme,
+habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant,
+égoïste, borné.
+
+--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M.
+Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais
+vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je
+fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?
+
+--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M.
+Parquet sur Fiamma.
+
+--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre
+appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur?
+Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!
+
+--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me
+demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que
+vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à
+l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son
+cœur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance
+d'un homme tel que vous.
+
+--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec
+des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour
+l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je
+vous l'amène...
+
+--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui
+pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
+
+--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant
+quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir,
+à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la
+concurrence de deux cents...
+
+--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et
+en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser
+Fiamma?
+
+--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le
+trouvez-vous trop vieux, celui-là? Il est juste de l'âge de Fiamma; il
+est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que
+vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du
+pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités,
+toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et
+vous hésitez?
+
+--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte.
+
+--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte?
+
+--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est
+invincible.
+
+--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira
+de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez
+d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui
+demander son cœur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour
+Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous
+sur-le-champ?
+
+--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion
+venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de
+vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la
+chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est
+contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons
+au même but sans blesser la pudeur de Fiamma..
+
+--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le
+comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien,
+laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se
+gênera pas pour me dire ce qu'elle pense.
+
+--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma
+femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser
+d'abord, elle en causerait avec ma fille...
+
+--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le
+rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur
+son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte.
+
+--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte
+blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de
+mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille?
+
+--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment
+Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma
+elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre.
+
+--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je
+vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité
+à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle
+de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la
+prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant
+qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à
+une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma
+tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible
+de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de
+ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le
+permet.
+
+--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant;
+avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses
+parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est
+évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni
+ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait.
+Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont
+on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence
+de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.»
+
+Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux
+aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir
+dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la
+véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière
+lui et sortit brusquement de la chambre.
+
+«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet,
+nous avons été trop vite.
+
+--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.
+
+--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à
+refuser ma dot.
+
+--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi.
+
+--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance,
+reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi,
+et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette
+explication.
+
+--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment
+faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?»
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine
+explosion, s'était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue
+pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu'ils se
+rencontrassent dans l'endroit le plus retiré de l'enclos. M. de Fougères
+allait précisément là cacher et étouffer son dépit; et voyant l'objet de
+sa fureur, il oublia la résolution qu'il avait prise de se modérer. Ses
+petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées; il fut forcé
+de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer.
+
+C'était en effet une grande contrariété pour le comte que cette
+ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhésion subite qu'y avait
+donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire
+chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s'était flatté,
+pendant deux ans, d'en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au
+comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son
+intention était de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner à
+Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner
+l'assurance de la liberté d'esprit et de la satisfaction véritable avec
+lesquelles elle embrassait l'état monastique. Ce voyage avait paru
+d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux à M. de Fougères
+vis-à-vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assuré de la
+résolution inébranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa
+part pour Féline n'avait jamais été sérieuse en lui, et, s'il l'avait
+eue, depuis longtemps elle s'était dissipée. Il ignorait leur
+correspondance, et, lors même qu'il en eût été le confident, il eût pu
+croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l'avait
+jamais partagé.
+
+La scène qui venait d'avoir lieu avait donc été pour lui un coup de
+foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Féline fût désormais aussi
+disproportionnée à ses yeux qu'elle l'eût été deux ou trois ans
+auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à
+apprécier les avantages de la position et l'importance des talents du
+Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la
+province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient
+déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas
+qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'était
+surtout étonné de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougères en ne le
+choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa
+neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les
+talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les
+supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de
+Fougères; il s'éveilla péniblement de cette erreur dès les premières
+opinions qu'il entendit émettre à _ses pairs_ sur la puissance de
+Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d'éclat que la
+surprise et l'inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt
+se confier à M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras
+pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée,
+pénétrée de l'idée que le comte avait découvert les projets de son père
+à l'égard de Fiamma et qu'il en était offensé.
+
+Cependant M. de Fougères s'était flatté que Simon n'oserait pas résister
+à la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait
+pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet,
+n'imaginant guère qu'il allait tomber dans un piège. Il y était tombé
+avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui
+poussait à l'exaspération l'aversion profonde qu'il avait pour la caste
+plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant
+cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son cœur, la
+haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent
+avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lâcheté de mendier son
+appui et de la tromper par couardise.
+
+Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les
+avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son
+orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il
+avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui
+offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à
+peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang
+de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu'à ce don, en alléguant que
+le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et
+pour s'y ensevelir.
+
+Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l'importune existence
+de sa _fille chérie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle
+approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait
+qu'il faudrait s'exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait
+que Féline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race
+d'avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de
+blâme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en
+fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son
+consentement. Son cœur était donc dévoré de toutes les chenilles de
+l'avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras; car la seule
+chose qui l'eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage,
+venait d'être subitement révoquée d'une manière laconique et absolue
+dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen
+de se soulager, c'était de se mettre en colère; et il faut que cette
+envie soit bien irrésistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il
+s'y abandonna néanmoins.
+
+Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont
+Fiamma s'était rendue complice en le traitant comme un père de comédie.
+Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite
+de Fiamma d'hypocrisie consommée. «C'était donc là où devaient vous
+conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de
+la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou
+complices. J'admire beaucoup aussi le prétexte que vous m'avez donné,
+pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M.
+Féline; car c'est vous qui faites ici le rôle de l'homme. Ce n'est pas
+lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-même. C'est vous
+sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces
+sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour
+l'autorité paternelle.
+
+--Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu'elle avait toujours
+apporté dans ces pénibles relations, j'espère que je n'aurai pas recours
+à de semblables moyens, et qu'après avoir mûri l'idée de ce mariage dans
+votre sagesse vous l'approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme,
+je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances;
+mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous
+dire que vous n'avez pas été trompé; que cela du moins a toujours été
+éloigné de ma pensée et de mon intention; que je suis absolument
+étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M.
+Féline; que j'ai été de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici,
+et qu'avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait
+inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M.
+Féline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole
+d'honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances
+contraires à la raison ou à l'honneur...
+
+--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'écria M. de Fougères. Il
+fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu'un seul
+jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi
+bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une
+intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre
+retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme
+celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne
+sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous
+eussent tout d'un coup forcée à vous cacher, et je présume que M.
+Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de
+conscience; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la
+confidente, mademoiselle Parquet...
+
+--Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m'outragez et je ne le
+souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous
+n'avez aucun droit sur moi.
+
+--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous
+faire savoir, s'écria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur
+sur l'obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit; j'ai le droit
+qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d'un
+étranger et en l'y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio,
+le comte de Fougères l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit
+et d'une...
+
+--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que
+vous, répondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcèrent le comte à se
+rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que,
+de mon côté, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici;
+ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le défends! La mémoire de
+ma mère est sacrée pour moi. N'espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me
+faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui
+est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres,
+dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero,
+de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes,
+défenseur et martyr de la liberté, c'était une noble alliance, et il n'y
+a qu'une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la
+protection généreuse du brave partisan à l'avilissante faveur du comte
+de Stagenbracht.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria le comte en essayant de se lever et en
+bondissant sur son siège avec égarement; quel nom avez-vous prononcé? A
+quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l'ingratitude et
+l'outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous?
+
+--La voici, cette source impure! dit Fiamma en tirant de son sein un
+paquet de lettres; c'est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici
+les preuves de votre infamie, écrites et signées de votre propre main;
+voici les pièces du marché que vous avez conclu avec un seigneur
+autrichien pour lui vendre votre femme; voici votre première espérance
+de racheter le fief de Fougères, monsieur le comte; car voici la
+quittance de l'acompte que vous avez reçu sur l'espoir du déshonneur de
+ma mère. Mais elle n'a pas voulu le consommer pour vous ni l'accepter
+pour elle-même; voici la concession de cette maison de campagne où vous
+aviez consigné ma mère, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du
+commerce et rétablir sa santé délicate, mais, en effet, pour la placer
+sous la main du comte, à trois pas de sa villa... Mais vous aviez compté
+sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte.
+Malheureusement il rôdait autour du château de M. Stagenbracht, lorsque
+les cris de ma mère, qu'on enlevait par son ordre et par votre
+permission, parvinrent jusqu'à lui. C'est alors que, par une tentative
+désespérée, trois contre dix, il la délivra et fit ce que vous auriez dû
+faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de
+ma mère pour ce libérateur, et son admiration pour un courage intrépide,
+lui ont fait fouler aux pieds le préjugé du rang et manquer à des
+devoirs que vous aviez indignement souillés le premier, c'est à Dieu
+seul qu'appartiennent la remontrance et le pardon. Quant à vous,
+monsieur le comte, au lieu d'insulter les cendres de cette femme
+infortunée, c'est à vous qu'il appartient de baisser la tête et de vous
+taire, car vous voyez que je suis bien informée.»
+
+Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterré.
+
+«Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour
+l'honneur de ma mère; quant au mien, monsieur, il me reste à vous
+rappeler que vous avez encore moins le droit d'y porter atteinte: car
+vous êtes un étranger pour moi, et non-seulement il n'y a aucun lien de
+famille entre nous, mais encore j'ai été élevée loin de vos yeux, sans
+que vous ayez jamais rien fait pour moi... Ne m'interrompez pas. Je sais
+fort bien que la crainte de voir ébruiter votre crime vous a disposé
+envers ma mère à une indulgence qu'un honnête homme n'eût puisée que
+dans sa propre générosité. Je sais que vous avez daigné ne point la
+priver du nécessaire, d'autant plus qu'elle tenait de sa famille les
+faibles ressources que je possède aujourd'hui. Je sais que vous ne
+l'avez point maltraitée et que vous vous êtes contenté de l'insulter et
+de la menacer. Je sais enfin que vous l'avez laissée mourir sans
+l'attrister de votre présence: voilà votre clémence envers elle. Quant à
+vos bontés pour moi, les voici: vous m'avez laissée vivre avec mon
+modeste héritage jusqu'au moment où, pensant acquérir des protections
+par mon établissement, vous m'avez arrachée à ma retraite et au tombeau
+de ma mère pour me jeter dans un monde où je n'ai pas voulu servir
+d'échelon à votre fortune. Je savais de quoi vous étiez capable,
+monsieur le comte; mais ce qui me rassurait, c'est qu'un contrat de
+vente illégitime eût été plus nuisible que favorable à vos nouveaux
+intérêts. Il ne s'agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce
+d'épiceries, vous vouliez désormais jeter de l'éclat sur votre maison.
+Je ne me serais jamais rapprochée de vous, sans le secret inviolable que
+je devais aux malheurs de ma mère, sans la prudence extrême avec
+laquelle je voulais, par une apparence de déférence à vos volontés,
+éloigner ici, comme en Italie, tout soupçon sur la légitimité de ma
+naissance. Croyez bien que c'est pour elle, pour elle seule, pour le
+repos de son âme inquiète, pour le respect dû à ses cendres abandonnées,
+que je me suis résignée pendant plusieurs années à vivre près de vous et
+à vous disputer pas à pas mon indépendance sans vous pousser à bout. Un
+ami imprudent a allumé aujourd'hui votre fureur contre moi, au point
+qu'elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la première que
+nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernière que nous aurons, je
+m'en flatte, a été amenée par un concours de circonstances étrangères à
+ma volonté; mais puisqu'il en est ainsi, je m'épargnerai les pieux
+mensonges que je voulais vous faire sur mon vœu de pauvreté, je vous
+dirai franchement ce que je vous aurais dit à travers un voile. Vous
+pouvez donner ma main à Simon Féline sans craindre que je fasse valoir
+sur votre fortune des droits que j'ai, aux termes de la loi, mais que ma
+conscience et ma fierté repoussent. La seule condition à laquelle j'ai
+accordé la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences
+et mettre vos enfants légitimes à couvert de toute réclamation de la
+part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas
+maudit), M. Féline vous signera une quittance de tous les biens présents
+et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits
+d'héritage m'eussent assurés...
+
+--M. Féline sait-il donc le secret de votre naissance? dit M. de
+Fougères avec anxiété.
+
+--Ni celui-là ni le _vôtre_, monsieur, répondit Fiamma: ces deux secrets
+sont inséparables, vous devez le comprendre; et si, en divulguant l'un,
+on flétrissait la mémoire de ma mère, je serais forcée de divulguer
+l'autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille; ces papiers que j'ai
+trouvés sur elle après sa mort ne seront jamais produits au jour si vous
+ne m'y contraignez par un acte de folie, et ils seront anéantis avec moi
+sans que mon époux lui-même en soupçonne l'existence.»
+
+Depuis le moment où M. de Fougères avait aperçu les papiers dans la main
+de Fiamma jusqu'à celui où elle les remit dans son sein, il avait été
+partagé entre le trouble de la consternation et la tentation de
+s'élancer sur elle pour les lui arracher. S'il n'avait pas réalisé cette
+dernière pensée, c'est qu'il savait Fiamma forte de corps et intrépide
+de caractère, capable de se laisser arracher la vie plutôt que de livrer
+le dépôt qu'elle possédait; d'ailleurs il avait espéré l'obtenir de
+bonne grâce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son
+consentement au mariage était attaché à l'anéantissement de ces
+terribles preuves. Fiamma ne lui répondit que par un sourire qui
+exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander
+une promesse qu'il ne pouvait pas refuser, elle s'éloigna en silence.
+Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tenté de
+la saisir par surprise et d'employer la violence pour arracher sa
+sentence d'infamie. Mais, au même instant, la pâle et calme figure de
+Simon Féline parut de l'autre côté de la haie, dans le jardin du voisin
+Parquet.
+
+Le comte le salua profondément, tourna sur ses talons et disparut.
+
+Le mariage de Simon Féline et de Fiamma Faliero fut célébré à la fin du
+printemps, dans la petite église où ils avaient dit une si fervente
+prière le jour de leurs mutuels aveux. À côté de ce beau couple, on vit
+l'aimable Bonne s'engager dans les mêmes liens avec le jeune médecin qui
+l'aimait, et qu'elle ne haïssait pas, c'était son expression. Le comte
+de Fougères assista au mariage avec une exquise aménité. Jamais on ne
+l'avait vu si empressé de plaire à tout le monde. Heureusement pour lui,
+cette noce se passait en famille, au village, et sans éclat, dans la
+maison Parquet. Aucun de ses _pairs_, et sa nouvelle épouse elle-même,
+qui fut très à propos malade ce jour-là, ne put être témoin des détails
+de cette fête, qui consomma sa mésalliance. La bonne mère Féline se
+trouva assez bien rétablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se
+passa avec calme, avec douceur, avec simplicité, avec cette dignité si
+rare dans la célébration de l'hyménée. Aucun propos obscène ne ternit la
+blancheur du front des deux charmantes épousées. Le seul maître Parquet
+ne put s'empêcher de glisser quelques madrigaux semi-anacréontiques,
+qu'on lui pardonna, vu qu'il avait bu un peu plus que de raison.
+Cependant ni lui ni aucun des convives ne dépassa les bornes d'un
+_aimable abandon_ et d'une _douce philosophie_. Le curé prit part au
+repas, après avoir promis à Jeanne de ne plus s'aviser d'encenser
+personne. Le seul événement fâcheux qui résulta de ces modestes
+réjouissances, ce fut la mort d'Italia, que l'on trouva le lendemain
+matin étendu sur les débris du festin et victime de son intempérance.
+
+En vertu d'un arrangement que conseilla et que décida M. Parquet, M. de
+Fougères renonça aux principaux avantages du testament fait en faveur de
+sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l'honneur de sa famille
+par-dessus le marché.
+
+Cet échec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Féline à
+toute dot ou héritage, l'affligea bien, et il quitta précipitamment le
+pays, heureux du moins de se débarrasser du voisinage et de l'intimité,
+non de la famille Féline, qui ne l'importunait guère de ses
+empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre
+désormais au mot et de le traiter d'égal à égal, s'amusait à le faire
+cruellement souffrir.
+
+Il est vraisemblable que les relations du village avec, le château
+eussent été de plus en plus rares et froides, sans un événement qui vint
+tout à coup plier jusqu'à terre l'épine dorsale du comte de Fougères: la
+chute d'une dynastie et l'établissement d'une autre. Le règne du tiers
+état sembla effacer tous les vestiges d'orgueil nobiliaire que M. de
+Fougères n'avait pas laissés dans la boutique de M. Spazetta. Tant que
+la royauté bourgeoise n'eut pas pris décidément le dessus sur les
+résistances sincères, le comte, espérant tout, ou plutôt craignant tout
+de l'influence des avocats et de la puissance des grandes âmes, se fit
+l'adulateur de son gendre, et par conséquent de M. Parquet. Simon avait
+peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y
+trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais
+quand la puissance régnante eut absorbé ou paralysé l'opposition; quand,
+n'ayant plus peur du parti républicain, elle se tourna vers
+l'aristocratie et chercha à la conquérir, M. de Fougères suivit
+l'exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre
+l'habitude de servir; et, cessant de faire de l'indignation au fond de
+son château avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et
+avec Simon sur le premier prétexte venu; puis il revint à Paris faire sa
+cour à quiconque lui donna l'espoir de le pousser à la pairie,
+chimérique espoir qu'il avait caressé sous le règne précédent.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON ***
+
+***** This file should be named 18205-0.txt or 18205-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18205/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..84b13ed
--- /dev/null
+++ b/18205-8.txt
@@ -0,0 +1,6012 @@
+The Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Simon
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18205]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+SIMON
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES
+
+M DCCC XLVII
+
+ * * * * *
+
+A MADAME LA COMTESSE DE ***.
+
+Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte.
+Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.
+Madame, ne dites à personne que vous êtes sa soeur.
+Coeur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier.
+Comtesse, soyez pardonnée.
+Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies.
+
+
+
+
+I.
+
+
+A quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la
+Marche, on remarque, au-dessus d'un village nommé Fougères, un vieux
+château plus recommandable par l'ancienneté et la solidité de sa
+construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été
+fortifié. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpée à
+l'ouest, et les ruines d'un petit fort posé vis-à-vis sur une autre
+colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs
+bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante
+autour du château; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les
+propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les
+donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de
+les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui
+habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux
+portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient
+été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais
+d'étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme.
+Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides,
+délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles
+servaient de greniers à blé. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup
+de grains; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de
+Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune
+en s'approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu'ils entassaient dans
+leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix.
+C'est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le
+spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années.
+Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et
+les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un
+taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se
+laisse arracher au temps de la disette.
+
+Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à
+raison, encouru ce reproche de rapacité; il est certain qu'on entendit
+avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante:
+
+Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n'avait pas
+encore ramené en France, écrivait d'Italie à M. Parquet, ancien
+procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui
+annoncer qu'ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales,
+il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de
+ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en négociation avec les
+acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de
+bien cacher de quelle part venaient ces propositions.
+
+Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu'il
+exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de
+reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empêcher
+d'écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés,
+lesquels, pour leur part, ne purent s'empêcher de dire tout haut que la
+noblesse n'était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que
+bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au
+tympan des portes du château de Fougères.
+
+Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir? La
+famille de Fougères n'avait laissé dans le pays que le souvenir de
+dîners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des
+bienfaits, parce qu'une quantité de marmitons, de braconniers et de
+filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette
+maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu'on se contentant
+de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent
+l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu'il lui soit
+accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois
+les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de
+protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur
+influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent,
+c'est-à-dire pourvu qu'ils ne soient ni trop économes ni trop généreux.
+Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n'avaient
+pas tendu à s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur
+donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l'aristocratie des
+titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne
+point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde
+recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore
+longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le coeur
+de l'homme.
+
+Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions
+qu'on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on
+allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique
+que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne
+s'effraya donc pas du retour des anciens maîtres: on en plaisanta un
+peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de
+mauvais seigneurs pour la plupart; l'économie, qui faisait leur vertu
+dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le
+journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire
+à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse
+le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les
+convenances plus que selon le tarif.
+
+Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le curé et toutes les
+autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise à
+l'idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble
+famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont
+un grand crédit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent,
+ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais
+des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les
+ménétriers, les gendarmes, les clefs de l'hôpital et les listes de
+dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se
+passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne
+pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire,
+les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent
+décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur
+inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières
+pour qu'il plût au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village
+se réjouit à l'idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer
+son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans
+lequel il fut résolu qu'on demanderait au nouveau seigneur
+l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole.
+
+M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse
+d'un succès, s'était rendu à Paris afin d'être plus à portée de négocier
+son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite
+par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures,
+d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accéder à cette
+demande d'augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la
+commune faisait des voeux pour la réussite des négociations de M.
+Parquet, et on espérait qu'en fin de cause, pour peu que les frères
+Mathieu montrassent de l'obstination, sa majesté le _Roi Dix-huit_
+ferait finir ces difficultés et _lâcherait un ordre_ de mettre dehors
+les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte.
+
+M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour
+ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en
+véritable négociant qu'il était, il comprit le parti qu'il pouvait tirer
+des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de
+promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et dès
+lors ce qu'il avait prévu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes
+et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait
+l'épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays
+pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de
+la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la
+largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le
+garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de
+vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit
+tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait
+les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des
+Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un
+toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu'elle avait
+cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu'à empoisonner
+leurs chiens, sous prétexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre
+les enfants du village.
+
+Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frères Mathieu comprirent
+bientôt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois,
+qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par
+lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s'allèrent
+fixer dans une autre propriété qu'ils avaient près de la ville. De cette
+manière, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus
+directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les
+paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de
+rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent
+médiocrement d'un déficit momentané dans leurs revenus; ce déficit
+dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher
+à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères
+contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile
+désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première
+victime.
+
+Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s'estimer
+heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur.
+L'avoué Parquet lui écrivit: «Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si
+vous tardez un peu, ils en demanderont le double.» Le comte se soumit,
+et le contrat fut rédigé.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient
+d'un mauvais oeil et dans un triste silence le retour de l'ancien
+seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la
+première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière,
+l'influence se voyait méconnue. C'était une femme âgée de soixante-dix
+ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la
+vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une
+expression de vivacité intelligente, et son caractère n'avait rien perdu
+de la fermeté virile qui l'avait rendue respectable à tous les habitants
+du village. Cette femme s'appelait Jeanne Féline; elle était veuve d'un
+laboureur, et n'avait conservé d'une nombreuse famille qu'un fils,
+dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle
+d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous
+le chaume, parce que les facultés élevées n'y trouvent point l'occasion
+de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le
+frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable
+par ses moeurs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire
+honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de
+rente à sa soeur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant
+arrivée à la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa
+constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait
+donner une éducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis.
+L'école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune
+Simon pour comprendre qu'il était destiné à vivre de l'intelligence et
+non d'un travail manuel; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au
+séminaire, la bonne femme n'appréciant, dans sa piété, aucune vocation
+plus haute que l'état religieux, le jeune homme montra une invincible
+répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville
+où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une
+grande douleur pour Jeanne; mais elle céda aux raisons que lui donnait
+son fils.
+
+«J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse était dans
+notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a
+été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez
+être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je
+pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être
+aussi que la volonté divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous
+en êtes le dernier rejeton; c'était peut-être un désir téméraire de ma
+part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres
+familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et
+nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée,
+s'il n'a des frères ou des soeurs pour la perpétuer. Allez donc où vous
+voulez, mon fils, et que la volonté d'en haut soit faite.»
+
+Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C'était une noble créature,
+vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la
+frugalité et les laborieuses habitudes; ou plutôt c'était une de ces
+paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les moeurs
+patriarcales eussent été remplacées par l'âge de fer de la corruption et
+de la servitude. Mais cet âge d'or a-t-il jamais existé lui-même?
+
+Jeanne était née sage et droite; son frère, l'abbé Féline, l'avait
+perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au
+plus appris à lire; mais il lui avait enseigné par toutes les actions,
+par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable
+esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu,
+si perverti; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'à
+nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa
+pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d'élite
+qui le font encore comprendre et goûter autour d'elles. L'abbé Féline,
+et par suite sa soeur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et
+les vraies âmes apostoliques, dont l'apparition a toujours été rare,
+quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y
+en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, a dit le Christ. Beaucoup
+prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu.
+
+Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de coeur
+qui font l'homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le
+contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la
+fatalité attachée à notre époque; il ne put pas éclairer son esprit sans
+perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura
+aussi attaché à la foi catholique qu'il est possible de l'être à un
+homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de
+la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un
+monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en
+s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen
+profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les
+ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en
+lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer
+l'automne auprès d'elle, il veillait attentivement à ce que rien ne
+trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans
+hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une
+haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à
+l'ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses
+actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces âmes
+formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une
+ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre.
+
+Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon
+s'étaient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze
+cents livres de rente léguées par le curé; la moitié de ce même revenu
+avait suffi à la première éducation du jeune homme, l'autre avait
+procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne;
+mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se
+trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes
+perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise
+et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui était plus odieux
+encore de retrancher à sa mère l'humble bien-être qu'il eût voulu
+doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la
+cervelle; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur;
+Féline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mélancolie qui
+envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les
+traces ineffaçables d'une rude et profonde souffrance.
+
+Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon: ce fut
+son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette
+province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et,
+bien que sa charge l'eût établi à la ville dans une maison confortable
+achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la
+semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres,
+tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et
+s'étant, à ce qu'il semblait, fait une règle héréditaire de gagner
+beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants.
+Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant
+à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge
+mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'était opéré, disait-on,
+par l'amour qu'il portait à sa fille chérie, qu'il voulait voir
+avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui
+avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction;
+mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de
+plaisir en mangeant le fruit qui n'était plus défendu, et trouva dans
+ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour
+bien user de la vie; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était
+agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce,
+laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son père et de
+bonté pour tous; elle semblait avoir pris à coeur de mériter le doux nom
+de _Bonne_, que son père lui avait donné par suite d'idées systématiques
+analogues à celles de M. Shandy.
+
+La maison de campagne de maître Parquet était située à l'entrée du
+village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du
+château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et
+petites dépendances, couvraient la colline. L'ancien parc du château,
+converti en pâturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symétrique
+de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n'était séparé que par un
+sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce
+voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de
+s'apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons
+d'enfance. L'avoué avait été uni d'une profonde estime et d'une vive
+amitié avec l'abbé Féline; on disait même que, dans sa jeunesse, il
+avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain
+que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de
+respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave
+Simon. C'était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé
+place dans l'existence très positive de l'ex-procureur. Des distractions
+fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal à propos _les
+consolations d'une douce philosophie_, étaient venues à son secours, et
+avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir
+abrutissant. Depuis cette époque de _rêves enchanteurs et de larmes
+vaines_, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa
+prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M.
+Parquet un digne voisin et un ami dévoué.
+
+L'excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina
+plutôt qu'il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin
+l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son
+cabinet, à la ville:
+
+«Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici
+une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour
+lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine
+sur laquelle je ne comptais plus, le client s'étant ruiné et enrichi
+deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est
+rentrée, pas même ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un
+jeune homme laisse dire qu'il a reçu un service. La plus noble chose du
+monde, c'est de l'accepter d'un véritable ami; mais le monde ne comprend
+rien à cela. Peut-être qu'un autre t'eût proposé de te compter une
+pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est
+contraire à mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il
+en coûte assez à ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette
+cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du coeur,
+tu as de la modération; cette somme doit te suffire pour passer à Paris
+plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela,
+c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n'y changerait
+rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!»
+
+Simon, étourdi d'un service si considérable, voulut en vain le refuser
+en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite.
+
+«Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant; tu payeras
+aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche
+point à blesser ta fierté.
+
+--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mère?
+
+--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avoué d'un ton brusque;
+ni ta mère ni mes héritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voilà
+assez; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que
+tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de
+ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne,
+n'est pas dévoué à l'obscurité. Avant qu'il soit vingt ans peut-être, je
+serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon,
+laisse-moi déjeuner.»
+
+Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla
+travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y
+renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait
+presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des
+études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son
+vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de
+s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il
+simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi
+solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait
+pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes
+fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une
+large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son
+caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence
+de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un
+ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de
+la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années
+suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de
+travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse
+qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il
+n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif;
+il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du coeur une
+vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance
+qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas
+seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de
+mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien
+tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus
+ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les
+attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son
+argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne
+pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi
+attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez
+sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui
+inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié.
+
+Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat
+et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à
+un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans
+ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les
+deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son
+jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un
+instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait,
+pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il
+s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener
+seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour
+pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet
+l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait
+plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon
+lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose.
+Je suis accablé de fatigue.»
+
+Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une
+tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui
+consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs
+facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une
+impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de
+confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et
+n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans
+la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité
+d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds
+sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de
+l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée;
+avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir
+encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété
+d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition
+présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester
+au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait
+avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et
+qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette
+maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui
+abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus
+élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus
+médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes
+âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable,
+n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces
+génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il
+sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il
+accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question
+de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue
+pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par
+anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien
+que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le
+soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se
+lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des
+grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse
+pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein.
+
+Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin
+il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même
+qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses
+entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il
+dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde
+pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu
+étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir
+de ce pénible et long enfantement?»
+
+En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des
+collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les
+bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un
+sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage.
+Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait
+assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait,
+mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage
+renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment.
+
+A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment
+politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des
+principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les
+idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la
+république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait
+compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et
+Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les
+dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était
+hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints
+blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de
+l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les
+fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec
+enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux
+jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais
+elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome.
+
+A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens
+privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on
+votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils
+Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de
+Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères
+Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte.
+La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du
+nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis
+ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de
+Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui
+escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus
+cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession.
+Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec
+douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et
+sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu
+comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs
+sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans
+son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un
+mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et
+que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne
+homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage,
+derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue
+du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en
+guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en
+route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer
+avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous
+nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à
+l'impatience...
+
+--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur.
+Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon
+père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit?
+Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un
+client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité
+et de politesse à remplir?
+
+--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de
+douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas
+jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui.
+D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre?
+
+--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour,
+répondit Bonne.
+
+--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute.
+
+--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet
+qu'elle lui jeta.
+
+--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre.
+
+--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir
+au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me
+fassiez des excuses.
+
+--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui
+était conçu en ces termes:
+
+«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères
+n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me
+donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort
+en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au
+logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures.
+
+Ton père qui t'aime.»
+
+--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous
+demande pardon et déclare que je suis un brutal.
+
+--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main.
+
+--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien
+baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme.
+
+--Et répondez-vous toujours _amen?_
+
+--Toujours.
+
+--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose?
+
+--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup
+d'étonnement.
+
+Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que
+Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt
+qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour
+continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une
+plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant
+le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de
+cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis,
+haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de
+son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa
+promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de
+confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son
+empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle
+s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et
+que Simon n'était pas même occupé d'elle.
+
+La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont
+l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter
+un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en
+ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le
+ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux
+Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de
+grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer
+ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes
+de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent
+çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge
+un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur
+sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux,
+cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois
+granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la
+bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau
+allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son
+léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe
+des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et
+fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de
+châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une
+laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines
+fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge,
+l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux.
+Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon
+de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en
+abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que
+la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les
+plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir
+et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude
+tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus
+charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais
+silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné
+de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés
+Métastase.
+
+Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus
+joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive
+toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents.
+Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son
+sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de
+châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la
+chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son
+art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces
+voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent
+incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en
+ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince
+de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à
+être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui
+le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles,
+plus irrésistible et plus fripon.
+
+Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et
+leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien,
+suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son
+éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et
+développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté,
+l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la
+réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces
+grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au
+milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de
+mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A
+côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon
+conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y
+plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc
+imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il
+avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de
+perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale.
+
+Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au
+fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il
+n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle
+Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers
+le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le
+soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet
+de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel
+s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux
+batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on
+jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon
+de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où
+serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine
+qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage
+flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi
+un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine
+connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté
+par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne
+passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son
+oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et
+dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom,
+creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de
+_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit,
+remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en
+avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les
+environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la
+nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se
+percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse
+jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin.
+
+Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique
+s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une
+voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se
+retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier.
+
+Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure
+assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'oeil
+qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de
+repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de
+pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample
+jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques
+très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France
+au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une
+cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne;
+et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris
+de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages
+qui s'étendaient sous leurs yeux.
+
+La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille
+élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de
+castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère
+était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait
+sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle
+avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa
+longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement,
+tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son
+ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses
+rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré
+l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre
+inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la
+conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après
+deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les
+importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes
+de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la
+parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont
+Simon resta stupéfait:
+
+«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un
+parent de feu le digne abbé Féline?
+
+--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois
+ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au
+dehors.
+
+--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans
+le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec
+une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits
+d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la
+mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes
+souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être
+un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le règne de la
+terreur me chassa de mon pays.
+
+--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné
+de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le
+comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui
+vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M.
+Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de
+charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené
+au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et
+retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de
+s'éloigner.
+
+Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de
+questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut
+attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais
+trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa
+méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une
+naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se
+réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la
+ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter
+les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M.
+Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des
+folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt
+qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant
+de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de
+contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon
+adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis
+venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste;
+nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des
+vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente
+alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me
+prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher
+monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt,
+et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement
+perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter,
+ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que
+travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc
+Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui
+n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai
+le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un
+peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une
+ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste
+prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une
+colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux,
+Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris
+de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de
+gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à
+nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une
+ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de
+gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart
+d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les
+boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu
+plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous
+les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce
+sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier,
+n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la
+vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières,
+vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant
+seulement, s'était rapprochée de lui.
+
+La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de
+tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de
+Simon Féline.
+
+Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se
+regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre
+elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte
+mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais
+incertaines et craintives, ces âmes soeurs s'appellent et se repoussent
+en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser
+étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également
+imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces
+natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu
+sacré dans leur sein.
+
+Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur
+lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet
+instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire
+comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien
+de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou
+comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se
+concentra dans son oeil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de
+la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie;
+son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage,
+pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la
+froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre
+d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation
+délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur
+produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion.
+
+Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter;
+mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle
+la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur
+celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la
+seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la
+légère contraction de sa bouche.
+
+«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique
+enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la
+française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa
+mère...
+
+--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet
+instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir
+à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé.
+
+Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et
+de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son
+interlocuteur.
+
+«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la
+perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie.
+C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la
+personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les
+descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être
+d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison
+de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance
+aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh!
+n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_
+
+--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et
+douce, qui fit tressaillir Simon.
+
+Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et
+de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française
+n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il
+n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et
+harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une
+poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette
+réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions
+défavorables de Simon.
+
+Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de
+parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille;
+du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation,
+marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par
+monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours
+son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero,
+Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à
+reporter ses regards sur la silencieuse Italienne.
+
+Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon
+s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré
+redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son coeur
+par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent
+homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit
+de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne
+sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté,
+sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux
+être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre
+la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque
+parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif,
+l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total
+d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand
+l'ex-négociant de Trieste lui dit:
+
+«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus
+chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je
+commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma
+fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh
+bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a
+ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me
+prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!»
+
+Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise
+montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur.
+
+«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien
+convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi;
+car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le
+conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre
+nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas
+craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un
+titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait
+de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre
+domaine héréditaire.»
+
+Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil très vif,
+quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de
+surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de
+ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien?
+reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître?
+Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.»
+
+Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne
+l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle
+objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses
+que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent
+l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous
+sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de
+cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait
+avant tout ressembler à leurs pères.
+
+La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la
+colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au
+monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à
+courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur
+complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte
+allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte
+de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un
+massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était
+si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait
+signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la
+curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les
+yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il
+vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval
+de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et
+échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se
+croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la
+brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se
+cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma,
+finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un
+air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer!
+
+--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.»
+
+Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir
+changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette
+parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en
+maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les
+hommes comme des chevaux.
+
+
+
+
+V.
+
+
+Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin
+dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa
+méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient
+incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et
+portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu
+contre l'activité inquiète de son hôte.
+
+«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve
+fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque
+qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne
+fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est
+un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains
+égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie
+du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la
+harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût
+pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille
+francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien
+heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et
+bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne
+faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce
+commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce
+n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à
+Fougères.
+
+--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru
+lui entendre dire qu'il était _armateur_...
+
+--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va
+faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du
+mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son
+miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les
+relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui
+croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du
+château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra
+encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une
+bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il
+aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles
+lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour
+plénière.
+
+--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces
+vieux préjugés.
+
+--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se
+peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise
+qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore
+plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son
+blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père
+travailler gratis pour les riches.
+
+--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle
+Parquet en sortant d'une sorte de rêverie.
+
+--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y
+ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les
+mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours
+été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que
+mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une
+paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est
+lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans.
+
+--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant.
+
+--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que
+quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était
+un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma
+fille.
+
+--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas
+aussi bonne qu'elle est belle?
+
+--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car
+elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son
+père.
+
+--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir
+Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,»
+ajouta mademoiselle Bonne.
+
+Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la
+porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre
+pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches,
+continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui
+était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin.
+
+«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet
+âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère
+quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle
+créature, je ne me la serais pas laissé enlever.
+
+--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en
+souriant.
+
+--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon,
+répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans
+sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de
+me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est
+difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.».
+
+Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne
+en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit
+et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce
+n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres
+personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était
+très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui
+devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était
+à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand
+il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien
+servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir
+jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du
+coin de l'oeil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son
+rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien
+qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le
+ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût
+de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait
+pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore
+effeuiller les roses du plaisir_.
+
+Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un
+vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un
+voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le
+commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il
+avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de
+manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa
+profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et
+son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de
+sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il
+joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait
+les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes,
+pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une
+dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque
+toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des
+effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de
+passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des
+périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et
+le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient
+à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et
+bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste
+théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe,
+il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses
+propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées;
+ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait
+trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son
+café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre
+les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un
+Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en
+effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire:
+
+«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne
+pourras pas plaider.
+
+--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le
+ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de
+moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans
+les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais
+elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et
+adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi
+m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette.
+
+--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal
+à la gorge.
+
+--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard
+suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la
+Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma
+tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace
+dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...»
+
+Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait
+interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son
+fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor:
+
+«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous
+au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.»
+
+Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il
+s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la
+raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et
+entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les
+siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec
+une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient
+qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne
+saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la
+vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les
+douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le coeur
+rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était
+épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine.
+
+Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le
+plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté
+son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres,
+autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était
+sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du
+pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre
+même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait.
+
+Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit
+d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du
+comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne
+point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait
+avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas
+désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus
+désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir
+convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de
+Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique.
+La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie,
+les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais,
+hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière
+dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus
+légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se
+contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui
+présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous;
+vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce
+ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne,
+bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie.
+
+M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre
+et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à
+son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu,
+aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y
+déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître
+rechercher la faveur du puissant.
+
+«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de
+Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui;
+et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à
+celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations
+en restent là.»
+
+Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami,
+fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se
+mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher
+l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement
+fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête
+le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et
+frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de
+capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde
+bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un
+choeur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix
+couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à
+mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des
+goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le
+vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des
+cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le
+sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se
+mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des
+bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on
+n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le
+comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur
+furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les
+récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur
+chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit
+dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour
+ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les
+chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de
+l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le
+village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en
+témoigna beaucoup d'humeur.
+
+Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les
+plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des
+étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie
+poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le
+plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des
+désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à
+reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce
+peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et
+de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé
+dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir.
+Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une
+exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de
+moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas;
+que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette
+vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement
+affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la
+misanthropie.
+
+C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune
+homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de
+l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie
+d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une
+âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît
+de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent
+et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et
+se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de coeur
+de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la
+foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se
+laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il
+fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice.
+Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du
+vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses
+semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne
+peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la
+sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison
+orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui
+fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des
+deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la
+bonté du coeur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est
+elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui
+lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et
+l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce
+qu'il ne pouvait empêcher.
+
+Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne.
+Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents
+d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au
+village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au
+printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y
+reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les
+classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de
+province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre
+assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens
+incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite.
+Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put
+bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime
+générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts
+bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les
+ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche
+des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé
+du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations
+furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et
+saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient
+encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui
+gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne
+enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis
+assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé
+avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et
+d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de
+Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût
+facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait
+aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu
+entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand
+d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait
+convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il
+allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité
+que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de
+leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il
+étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité
+dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il
+n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était
+impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la
+valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand
+devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à
+la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher
+de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire:
+car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des
+affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et
+de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il
+joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le
+pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de
+l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la
+précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il
+lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour
+présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du
+reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais
+procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les
+avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire
+qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les
+plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des
+agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de
+salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'oeil aux
+travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les
+vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu.
+
+Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon
+que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On
+attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de
+liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui
+prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec
+elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de
+Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce
+qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à
+pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était
+fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres,
+qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de
+Venise et de Trieste.
+
+Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint
+pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni
+celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une
+extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche
+pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient
+place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis
+et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique
+peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et
+comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir
+courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou
+la croix, la potence ou l'immortalité.
+
+Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que
+sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de
+n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle
+profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il
+en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre,
+selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire.
+Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres
+poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et
+méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien
+souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la
+pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande
+intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon
+pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les
+systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme
+doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de
+puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il
+écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de
+la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa
+raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le
+secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule
+fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et
+Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié:
+
+«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop
+tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste.
+Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si
+un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.
+
+--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt.
+
+Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se
+sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien
+ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il
+était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était
+sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire
+des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans
+son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de
+faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à
+travailler pour son propre compte.
+
+Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin
+d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont
+l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il
+y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus
+que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui
+semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et
+dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité
+dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir
+de Trieste.
+
+Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune
+personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort
+peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon
+de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les
+honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et
+silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents
+voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait
+à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à
+Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup
+d'oeil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de
+sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou
+même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.
+
+Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie
+errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus
+déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse
+téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant
+cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs.
+Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait
+précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien
+à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes
+afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et,
+se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines,
+elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient
+un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas
+plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient.
+
+Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner
+à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans
+doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de
+franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre
+son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette
+personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué
+de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste,
+calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste
+qu'il ne croyait l'être.
+
+Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser,
+et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au
+premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des
+questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait
+hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses
+courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui
+est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez
+Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par
+les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions
+mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère.
+Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de
+sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec
+un peu d'humeur:
+
+«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de
+Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne
+le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire
+à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et
+indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son
+caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que
+moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et
+que j'aime de toute mon âme.»
+
+Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous
+voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez
+que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je
+croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas
+à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule
+confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses
+paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue
+s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères
+ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.»
+
+Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui
+répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut
+impossible d'en obtenir autre chose.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son
+fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans
+la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui,
+ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en
+emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de
+la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui
+prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi,
+en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et
+les couleuvres.
+
+Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se
+perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa
+par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout
+à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline
+au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos
+pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha
+sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses
+regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en
+courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées.
+Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble coeur à l'aspect de la
+souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état,
+Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait
+de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir;
+mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint
+animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un
+rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle
+elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là! courez donc dessus!»
+Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança
+sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en
+pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté
+le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat
+furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux
+montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé
+sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune
+fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et
+semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa
+conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le
+prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de
+fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son coeur palpitait si
+fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà
+redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près
+d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée.
+
+«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas.
+
+--Mais vous êtes couverte de sang?
+
+--Bah! c'est le sang de cette bête rebelle.
+
+--Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.»
+
+Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses
+gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles
+profondes.
+
+«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et
+cherchant à l'étancher.
+
+--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je
+le tiens.
+
+--Mais vous souffrez; vous êtes pâle.
+
+--Non, je suis essoufflée.
+
+--Vous êtes blessée au visage.
+
+--Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon;
+je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à
+vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a
+échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas
+rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement.
+J'espère que non.
+
+--Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès
+de l'oeil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?
+
+--Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.
+
+--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous
+aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien
+que je lui tordisse le cou.
+
+--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa
+conquête de mon sang: j'y tiens.»
+
+Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à
+pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider
+la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la
+sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle
+était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste
+de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même
+trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son
+âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette
+noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas
+seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les
+émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves
+que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt
+maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser
+contre son coeur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin
+d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un
+enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un coeur trop chaste
+pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des
+préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de
+mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les
+tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son
+tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant
+d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au
+visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes
+ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains!
+laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a
+vraiment beaucoup de mal!...» Et Simon, qui avait la vue courte, se
+baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement
+incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et
+fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première
+rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui
+firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle
+s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:
+
+«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang?
+
+--C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre.
+
+--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est
+du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur
+la bouche?
+
+--Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne
+encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il
+en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes
+pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être.
+
+--Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas
+cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus
+que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais
+sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à
+moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une
+Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez
+monarchique.
+
+--Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à
+présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me
+le permettiez.
+
+--Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres,
+reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Più
+fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on
+nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait
+pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue.
+
+--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous,
+répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses
+que la vôtre, si tous les coeurs français étaient aussi convaincus que le
+mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères.
+
+--Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment
+de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père?
+
+--Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le
+connaître.
+
+--Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous
+refusé?
+
+--Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le
+demandez?
+
+--Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma;
+et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de
+discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens
+de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions,
+il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y
+traîne à genoux.
+
+--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père
+les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire
+qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage.
+
+--Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses
+véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau
+rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez
+si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi
+que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un
+ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il
+choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes
+familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et
+il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de
+nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait
+nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que
+mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai
+vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc
+pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous
+pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être.
+
+--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez
+votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je
+suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la
+tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien.
+
+--Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune
+fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu
+de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous
+pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se
+réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de coeur
+pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du
+moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de
+ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et
+que vous examiniez ses plaies.»
+
+Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à
+l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge
+humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le
+porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé.
+
+«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon
+cheval, que j'ai abandonné dans le bois.
+
+--Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon.
+
+--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées
+françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir.
+
+--Selon mon coeur et selon ma raison, je suis votre ami le plus
+respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté
+vous avez laissé _Sauvage_.
+
+--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il
+n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes
+mon ami...
+
+--Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre
+mon bras?
+
+--Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les
+femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les
+coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous
+insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous
+distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un
+méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle.
+
+--Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire
+tuer sous vos drapeaux.»
+
+Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela
+son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de
+son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées,
+Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en
+tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de
+paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien
+courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma
+avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle
+l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son
+père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes.
+Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière,
+tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant
+la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée
+romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de
+partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers.
+L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses
+terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance
+naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de
+restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul
+capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant
+l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle
+était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à
+Fougères.
+
+«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit.
+Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon
+sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries,
+que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie
+et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez
+appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je
+vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en
+avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un
+vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne
+me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont
+baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de
+l'Autriche.
+
+--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est
+une noble créature qui n'obéit qu'à vous.
+
+--Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à
+son sabot, et donnez-moi une poignée de main: _E viva la liberta!_»
+
+Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au
+galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur
+sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête
+dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse
+impossible à décrire.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette
+aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu
+de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément
+vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne
+d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme,
+parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils
+de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin
+d'amour et de dévouement qui les déborde.
+
+Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon
+sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui
+l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout
+ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui
+avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait
+elle-même sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il
+s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre;
+mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un
+tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le
+combattre.
+
+Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait.
+Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait
+affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu
+à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet
+amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la
+réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée
+cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien
+durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient
+avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime,
+brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de
+proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses
+dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son
+caractère.
+
+Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses
+armes tournèrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus
+Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant,
+la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois
+plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la
+comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance
+stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse
+et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement,
+et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le
+secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas
+seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa
+discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait
+pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel
+dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort
+pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait
+déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les
+séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner,
+puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui
+que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les
+salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les
+flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce
+mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris,
+dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché
+sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse
+qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son
+oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment
+d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une
+femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant
+à cette réalité on n'osait pas encore y croire.
+
+Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de
+s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait
+impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se
+disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre
+celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle.
+Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa
+position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de
+quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche
+héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier,
+elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction
+méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer
+ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la
+ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait
+plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y
+attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse
+amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions
+irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir
+la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant
+quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène
+d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis,
+récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.
+
+Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa
+nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une
+sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de
+nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il
+s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en
+désirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidît un peu à
+son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté,
+aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de
+pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de
+poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village,
+varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses
+réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes
+conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait
+poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_,
+et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se
+coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant
+dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de
+fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et
+diminuerait les gages de ceux-là.
+
+Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de
+hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes
+ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne
+put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations
+politiques de sa situation; elle avait une manière muette et
+respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui,
+mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne
+pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que
+précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de
+corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou
+de se taire.
+
+Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du
+village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de
+bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de
+châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui
+avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le
+genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme
+sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle
+chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à
+la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut
+dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas
+manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message
+étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre
+s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins
+elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son
+éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le
+genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à
+la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en
+évidence à la droite du choeur, et que le curé avait fait décorer à ses
+frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les
+vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume
+le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces
+campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les
+adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant
+Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.
+
+C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé
+ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église
+était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient
+séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le
+_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à
+l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain
+traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de
+la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur
+son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter
+auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du choeur,
+un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait
+que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable
+invitation, et il se décida à monter à l'autel.
+
+Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de
+Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les
+regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La
+seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et
+profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se
+passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle
+de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse
+brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la
+vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à
+une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle
+Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer
+l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima
+par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.
+
+Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt
+la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce
+que votre conscience vous ordonne de faire?
+
+--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici,
+et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est
+due.»
+
+Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta
+stupéfaite.
+
+Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser,
+comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut
+contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée
+mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son
+visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au
+fauteuil, elle lui dit:
+
+«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant
+Dieu qui connaît le fond du coeur et ses misères. Mais voyez! la doyenne
+du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une
+chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»
+
+Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit
+une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte
+de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec
+l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur
+le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se
+passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de
+Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être
+entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la
+doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude,
+s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.
+
+Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait
+d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant,
+aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa
+que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement;
+mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après
+avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour
+encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança
+vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères,
+selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa
+méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis
+que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante,
+se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.
+
+Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de
+Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette
+aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se
+retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune
+seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au
+titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut
+plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet
+événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions.
+Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait
+été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux
+centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la
+commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait
+plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille
+avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines
+et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait
+été encensée.
+
+Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour
+mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme
+elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec
+intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect
+pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée
+avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les
+sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune
+fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître.
+Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se
+défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous
+que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute
+au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais
+aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher.
+J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma
+satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant,
+M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur,
+eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»
+
+Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas
+attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane
+pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa
+petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La
+bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.
+
+«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.
+
+Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle
+lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient
+un sujet tout trouvé.
+
+«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai
+dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous
+l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car
+c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.
+
+--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.
+
+--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à
+la chasse?
+
+--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de
+Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur,
+ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon
+qui nous a servi de chirurgien à tous deux.
+
+--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête
+avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et
+pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons!
+maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle
+que vous semblez être, je vous aime, vous!
+
+--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en
+portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.»
+Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée
+de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait
+interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du
+curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la
+religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils.
+Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce
+spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption
+sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de
+culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et
+bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses
+antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en
+effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau
+et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez
+riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de
+Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une
+sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté
+l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour
+le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant
+d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en
+passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle
+Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui
+apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en
+elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût
+aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir
+que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne
+s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait
+jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la
+source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages
+divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les
+paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité
+des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le
+contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en
+vigueur.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et
+la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes
+étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux
+fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia,
+perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu
+d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux,
+allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts
+de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait
+tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline,
+dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer.
+Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle
+avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une
+botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui
+apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix
+qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à
+la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille
+chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement
+eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers;
+on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le
+soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en
+poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma,
+lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer
+dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des
+efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette
+femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques
+instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il
+murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O
+fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le
+premier artifice de sa vie.
+
+L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières
+abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de
+consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de
+joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher,
+jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever
+sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh!
+dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez
+trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que
+je suis devenue mère de deux filles en votre absence.
+
+--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié;
+car je ne suis pas digne d'être leur frère.
+
+--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas
+reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant
+la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de
+fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la
+main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et
+pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de
+l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié
+enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux
+roueries ingénues de la passion.
+
+Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la
+fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin
+d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son
+désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et
+qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de
+bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne
+l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider
+Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite
+table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille
+alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout
+empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une
+chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.
+
+«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse
+rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie.
+Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que
+l'autre travaille et se dévoue.
+
+--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla
+à sa soeur de ne pas prendre une peine inutile.
+
+--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères
+avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante
+application de vos paroles.
+
+--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua
+mademoiselle Bonne en riant.
+
+--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de
+Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je
+vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.
+
+--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui
+sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop
+fines pour les soins du ménage.
+
+--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau
+avec tant de gaucherie, ma petite?
+
+--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un
+demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.
+
+--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le
+même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me
+faites peine.»
+
+Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva
+de terre et le posa sur la table.
+
+«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec
+chaleur.
+
+Bonne fut un peu piquée.
+
+«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des
+serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant
+à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du
+marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes
+muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos
+montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges
+épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis
+la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie.
+Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici
+madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes;
+elle nous gronderait et elle ferait bien.»
+
+Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé
+pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame
+Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité,
+afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain
+d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et
+luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en
+imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.
+
+«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel
+est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son
+filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de
+grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à
+Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de
+l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de
+monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air
+très-significatif.
+
+Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un
+brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux
+enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions
+pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir
+si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble
+harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.
+
+«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait
+cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses
+qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.
+
+--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable
+de maîtriser son inquiétude.
+
+--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et
+plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
+
+Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle
+mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au
+château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne
+m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui
+dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
+
+--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin...
+
+--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques,
+interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que
+signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
+
+--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que
+vous avez écouté un peu trop votre bon coeur durant cette dernière
+absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de
+vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa
+fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur
+d'avoir une soeur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux
+relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient,
+blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il
+n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité,
+comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils
+de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en
+cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que
+désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au
+château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
+
+--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite
+prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité,
+par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M.
+Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de
+ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer
+profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la
+rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la
+femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il
+m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses,
+et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui
+feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je
+tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous
+inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien
+agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à
+sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
+
+--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M.
+Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne
+commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé
+sa partie.
+
+--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec
+fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés
+de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes
+mes forces à cette injustice?
+
+--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri,
+qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la
+fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille,
+pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser
+quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père;
+vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au
+bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une
+parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si
+Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le
+traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma
+perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à
+mes raisons.
+
+--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous
+comparer la sympathie de coeur et la conformité des principes qui vous
+lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je
+conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de
+prudence.
+
+--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de
+ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que
+vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas
+dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je
+suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement,
+et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette
+clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts
+de celui qui vous a donné le jour...
+
+--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me
+faites!»
+
+Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur
+mortelle de ses lèvres.
+
+--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout
+cela.
+
+--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant
+un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas,
+ce que je ne dois jamais dire à personne.
+
+--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement.
+A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre
+lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?
+
+--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans
+ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me
+plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent
+pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon
+caractère et ma conduite doivent être bizarres.
+
+--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites
+ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.»
+
+Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle
+ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant
+cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas
+d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est
+l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour
+ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne
+aux consolations d'une douce philosophie.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de
+son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait
+surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se
+contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à
+laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand
+étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du
+château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la
+méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner
+plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec
+mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans
+craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une
+intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le
+caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne
+l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses
+formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté
+inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne
+de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites
+à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton
+patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui
+n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères
+de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une
+résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible
+que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait
+semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance
+paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte,
+s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se
+montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce
+divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le
+même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard
+d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du
+moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille
+commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne
+pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma,
+qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les
+coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde
+sut résister à sa curiosité et la museler.
+
+Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut
+beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné.
+Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment
+devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura.
+La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son
+aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de
+Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler
+l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le
+calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations
+le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon
+découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la
+tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses
+et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A
+l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un
+respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses
+pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de
+part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque
+aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie
+comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et
+paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour.
+
+Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa
+défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs
+considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il
+voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte
+n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son
+estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que
+possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être
+républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à
+d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à
+des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble
+caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes;
+mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi
+loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était
+encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par
+orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce
+qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions.
+
+Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez
+peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle
+un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme,
+extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il
+était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était
+sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie
+brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper
+et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance
+et l'estime. Il avait un coeur aimant et sincère, le caractère loyal et
+brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion,
+comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour
+s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti
+de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de
+politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait
+poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui
+faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.
+
+C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le
+monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus
+roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre
+aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le
+devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce
+miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été
+aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie,
+où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche,
+excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne
+voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit
+pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie;
+mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin,
+quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si
+bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au
+bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé
+déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se
+prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne
+facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations,
+plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à
+l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec
+une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs
+caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence,
+chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son
+républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité
+comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait
+être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit
+Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit
+ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence
+dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux
+communs ont encore de la pompe et de la grandeur.
+
+Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la
+fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans
+aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son
+sang pour un regard de son héroïne.
+
+Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle,
+crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant
+elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa
+conduite antérieure dans les salons parisiens.
+
+Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit
+beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit
+que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour
+complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le
+receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son
+éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable
+qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également
+capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était
+porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand
+sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de
+France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et
+donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup
+d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république
+vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le
+sens aristocratique.
+
+Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au
+moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une
+différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant
+l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin
+qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut
+grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus
+heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa
+cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de
+lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible.
+La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée
+d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des
+biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme
+vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat.
+
+Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle
+Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle
+sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait
+soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore
+la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa
+déclaration.
+
+Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante
+au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup
+d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait
+pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui
+témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le
+marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille
+Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa
+cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de
+l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de
+l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du
+monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié
+ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué,
+l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne
+charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards,
+tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser.
+Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la
+comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et
+souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le
+rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et
+passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se
+résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine
+d'en obtenir beaucoup d'autres.
+
+Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que
+l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de
+dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait
+sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les
+malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa
+qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de
+la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à
+Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une
+voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous
+se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes
+de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois
+de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire
+souffrir son pâle et silencieux rival.
+
+On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités
+d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de
+nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux
+pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous
+pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son
+cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre
+maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils,
+plus nous en sommes blessés.
+
+Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce
+dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même
+toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait
+naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote,
+un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue
+visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le
+craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux,
+qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie
+entrèrent dans son coeur.
+
+Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne
+pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret
+d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la
+vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de
+désespoir.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux
+dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et
+le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de
+l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la
+rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa
+de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et
+qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de
+chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour
+le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que
+l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de
+tristesse.
+
+«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?
+
+--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de
+campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour
+ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de
+cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête
+industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_
+j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et
+la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de
+mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie
+jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce
+pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation
+que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis
+plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a
+perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette
+contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux
+soucis de mon coeur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré.
+Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la
+fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés
+de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les
+rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si
+chères au vieux Titien?
+
+--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions
+italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces
+bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous
+fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait
+trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici,
+c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais
+la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous
+rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère
+viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer
+un rôle actif...
+
+--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu
+sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les
+seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple
+de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits
+de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour
+fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au
+dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug
+infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels
+il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se
+ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais
+quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne
+la fièvre.
+
+--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur,
+qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se
+lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un
+patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt
+à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes
+des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la
+verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil.
+Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait
+l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et
+cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir
+aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.
+
+--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et
+en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait
+seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un
+cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi,
+misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur,
+me force à rester là immobile, à faire de stériles voeux et à me déchirer
+les entrailles de colère!
+
+--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa
+fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre
+tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme
+elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force
+et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus
+d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle
+extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta
+grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine.
+Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui
+s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta
+hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force
+musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un
+cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...»
+
+Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous
+donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son
+visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu
+à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je
+croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.
+
+--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal:
+vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont
+bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire
+pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui
+paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au
+milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval
+pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»
+
+Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait
+Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont
+il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine,
+malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la
+ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était
+tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne
+songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin
+cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une
+ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de
+son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait
+plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle
+contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.
+
+«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à
+cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?
+
+--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette
+taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon
+est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village.
+J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans
+quelques années vos jolis petits péchés.
+
+--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la
+tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et
+n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?
+
+--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente
+pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que,
+pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra
+servir d'aumônier à notre petite armée.
+
+--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma
+d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que
+nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous,
+sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que
+saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et
+pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous
+avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme
+se parlant à elle-même.
+
+Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait
+bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à
+l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le
+sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait
+l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il
+avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent,
+desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive
+exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre
+genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière.
+Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage,
+et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.
+
+«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de
+recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernière étreinte de mon
+amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre
+poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée;
+ce rocher abritera mes os.
+
+--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis
+avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il
+au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos
+pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière...
+
+--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma;
+et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez
+vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi,
+je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous
+montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui
+m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection
+humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et
+les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez
+que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir
+pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon
+âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la
+destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon
+coeur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance
+politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon
+confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous
+allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne
+presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous
+serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous
+offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je
+vous ai donné le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime
+Simon Féline.»
+
+Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut
+un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard
+inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer,
+de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa
+trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement
+l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être
+ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige
+nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la
+politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus
+parfait dédain.
+
+«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans
+l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous
+connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...»
+
+Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens
+charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de
+l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se
+sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui
+disant:
+
+«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon
+Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et
+vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon
+estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand,
+plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y
+avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une
+passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à
+l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de
+peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de
+plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à
+m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin,
+je vous écoute.»
+
+Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit
+le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne
+amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les
+chances d'un mariage entre elle et Simon.
+
+«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais
+compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette
+amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre
+union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que
+j'ai pour le mariage.»
+
+Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de
+reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais,
+dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa
+voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans
+des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son
+impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour.
+Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme.
+L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le
+mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire
+importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres
+quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes
+passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre
+dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur,
+et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de
+l'Opéra-Italien.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille
+auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée
+capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus
+complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de
+l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons
+mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie
+réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur
+source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour
+l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son
+intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de
+l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle
+d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de
+la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes.
+Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes
+considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à
+point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il
+n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la
+destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est
+ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en
+voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait
+compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes
+les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une
+belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le
+laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait
+l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu
+de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au
+caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux
+ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans
+les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice
+était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras
+une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible
+et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de
+contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste
+avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle
+ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement,
+il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et
+spleenétique.
+
+Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu
+toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour
+pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa
+naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de
+Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il
+ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité
+peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour
+parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la
+faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé
+garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un
+roturier.
+
+Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de
+son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à
+craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la
+voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce
+sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné,
+comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à
+faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette
+intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que
+Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande
+anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en
+France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât
+faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la
+seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus
+un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait
+sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher
+sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa
+tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude
+de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero,
+Fiamma?_
+
+Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans
+un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais
+cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de
+trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de
+Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait
+naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de
+remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les
+portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.
+
+Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une
+insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les
+secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la
+table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut
+lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui
+eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver,
+l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la
+famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son
+emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux
+nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas
+friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de
+son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette
+gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des
+Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré:
+
+«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre
+nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet
+égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je
+écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait
+rendues sacrées?
+
+--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos
+promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries
+majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en
+imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez
+beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois
+m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur
+les planches.
+
+--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et
+désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position.
+Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de
+faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve
+habituelle.
+
+--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec
+aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si
+malheureuse?
+
+--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit
+Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la
+position que vous m'avez faite...
+
+--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste
+ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons,
+répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me
+désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti
+diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma
+sollicitude pour un enfant ingrat?»
+
+Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le
+second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma
+voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte
+intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles.
+Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la
+force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui
+cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement:
+
+«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un
+sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais
+plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le
+devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me
+faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis
+d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union
+disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous
+rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet
+égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me
+marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu
+examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de
+me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée
+au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous
+renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de
+moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec
+la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre
+sagesse et de votre prudence.
+
+--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour
+redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence
+irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque
+troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de
+ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la
+plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver;
+tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je
+ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle
+intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...»
+
+Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se
+leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche
+et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser
+les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère
+lui avait choisi.
+
+«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas
+qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée
+de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette
+indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et
+naturelle...»
+
+Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent
+de sa tête.
+
+--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et
+d'angoisse.
+
+--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma
+tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos
+intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais
+permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation
+et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.
+
+--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours
+debout et tremblant.
+
+--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec
+une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.
+
+--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules
+et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il
+faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au
+_finale_ le plus tôt possible.
+
+--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une
+raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à
+une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je
+dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne
+vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de
+remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une
+mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même.
+Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique
+séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous
+avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le
+soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme
+n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une
+servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si
+vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je
+n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut
+amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le
+second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et
+de votre volonté.
+
+--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle
+et craignant d'avoir à demander pardon.
+
+--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma
+parole et de ne pas la récuser.
+
+--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une
+aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter
+comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que
+sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas...
+
+--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous
+supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des
+dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien...
+
+--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux,
+terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien!
+voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et
+vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M.
+Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour
+empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire
+des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait
+fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos
+principes et la régularité de vos moeurs; mais vous n'avez pas daigné
+vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des
+commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations
+inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je
+vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en
+arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à
+laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous
+établir plus avantageusement.
+
+--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit
+Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les
+filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis
+majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le
+sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée
+jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre
+désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de
+me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente
+que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans
+l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre
+seigneurie le sait!...»
+
+Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.
+
+«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses
+deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère
+des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au
+sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers
+vous.
+
+--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si
+lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement
+la modestie de mes habitudes.
+
+--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre
+ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou
+me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin
+de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran
+domestique: charmante alternative, en vérité!
+
+--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans
+cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille
+Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir,
+et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard
+s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du
+village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où
+vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc
+assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.
+
+--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à
+si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus
+de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence
+à tousser.
+
+--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque,
+répliqua-t-elle.»
+
+Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une
+discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en
+retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un
+mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de
+longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une
+discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut
+chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit
+qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda
+s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien
+observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline
+lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit
+comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma
+depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait
+cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir
+une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en
+sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt.
+Le coeur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû
+éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce
+départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son
+jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un
+moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y
+songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à-vis
+de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières
+de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils
+et qu'elle croyait ses douleurs sans remède.
+
+«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître
+comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir
+tout à l'heure!
+
+--De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de
+l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère
+enfant! et comment donc si vite?
+
+--C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère
+vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise
+de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air
+mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de
+m'épouser.
+
+--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon
+tous les soirs...
+
+--Vous en parliez? qu'en disait-il?
+
+--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût
+amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne
+vous en aperçussiez pas... Je vous demande pardon de nos réflexions, ma
+petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je
+ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser.
+
+--Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que
+je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau
+secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque
+j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui
+déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au
+mariage.
+
+--Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel,
+puisqu'il est parti tout de suite?
+
+--Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À
+l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il
+se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos
+montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses
+joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans
+votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela?
+
+--Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit
+Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions
+pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni
+obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà; alors
+j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze
+enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est
+le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après
+avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir
+périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu
+me préserve seulement d'y songer!
+
+--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne
+santé.
+
+--Hélas! pas trop!
+
+--Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre.
+
+--Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais
+parlons de vous, Fiamma.
+
+--Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante,
+tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti
+triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il
+avait; je m'en doute.
+
+--Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par
+l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.
+
+--Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession
+lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il
+m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir.
+
+--En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis
+fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant
+de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous
+faisait ses adieux.
+
+--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est
+parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût
+consultée.
+
+--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait
+parti moins malheureux.
+
+--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant
+quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En
+attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline?
+
+--Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause.
+
+--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux
+genoux devant vous, illettrée sublime!
+
+--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi!
+
+--Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la
+terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous
+votre dictée...
+
+--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans
+lesquels vous êtes de trop, mignonne.
+
+--En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui
+porterez ma lettre.
+
+--Bonté divine! que lui écrirez-vous donc?
+
+--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement.
+L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai
+de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui
+dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie... qu'il
+faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines,
+vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons.
+
+--Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car
+j'ai quelque chose en outre à lui dire.
+
+--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma.
+
+--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.
+
+--Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire.
+
+Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au
+départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons
+de laine tricotée.
+
+«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le
+cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne
+est en campagne.
+
+--Je vous prêterai Sauvage.
+
+--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon
+Simon!
+
+--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village?
+Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en
+trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse!
+
+--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour
+lui; la dernière a été si terrible!
+
+--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen.
+Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis
+avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied
+jusqu'à la ville.
+
+--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.
+
+--Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux
+par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise
+sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête?
+
+--Je ne me laisserai jamais conduire par vous.
+
+--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la
+_Fuite en Égypte_.
+
+--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le
+village.
+
+--Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la
+montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne.
+Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.»
+
+Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier
+sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée
+dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol
+jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant
+à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas,
+et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le
+sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit
+commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et
+attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque,
+franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de
+légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle
+aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre
+pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et
+tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint
+Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons.
+Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée,
+elle remonta sur son cheval.
+
+«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je
+vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève;
+il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas!
+je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce
+froid mortel.
+
+--Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction,
+elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et,
+comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit
+orageuse.»
+
+Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue
+jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre
+durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en
+se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez
+sur elle!»
+
+Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée
+d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était
+seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête
+dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit
+tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore
+égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa
+vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse
+maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la
+vieille Jeanne.
+
+«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle
+avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi
+ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un
+ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi
+l'aimez-vous plus que moi?
+
+--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches,
+répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant
+où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au
+milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le
+passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous
+mourrez, je mourrai.
+
+--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!...
+Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas
+de lui; il ne reviendra pas.
+
+--Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria
+Simon.
+
+Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec
+sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse
+à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne
+comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la
+même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il
+comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors
+seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se
+réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots:
+
+«O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude;
+elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il
+venait à tomber de la neige avant qu'elle fût rentrée! C'est si
+dangereux dans nos montagnes!»
+
+Simon pâlit et fit signe à Jeanne d'écouter. Le vent sifflait avec
+violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa
+au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit
+rigoureuse; l'angoisse passa dans son coeur, il courut ouvrir la fenêtre:
+des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un
+cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère; puis ils
+restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence.
+
+Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le
+sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage.
+Hélas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour
+l'empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une
+double inquiétude tombant sur son coeur, elle leva les bras vers le ciel
+et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas
+revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige
+n'épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été
+loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le
+vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune
+s'étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage,
+et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre
+assez longtemps; car il avait remarqué ces traces jusqu'à l'entrée du
+village de Fougères. Là les sabots du cheval s'étaient montrés délivrés
+de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone,
+mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire
+reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'était glissé dans les
+cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant
+de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à
+l'envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces
+laquais: «Diable! voilà une drôle de promenade! Heureusement que M. le
+comte est couché. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille.» L'autre
+avait répondu: «C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est
+pas ce qu'elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il
+ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir
+soin d'en dire du bien.»
+
+Simon était revenu à Guéret par la grande route. C'était le plus long,
+mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M.
+Parquet s'était fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame
+Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout
+deviné d'avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant
+la presque totalité du vin chaud qu'il avait fait préparer pour son
+filleul, M. Parquet parla ainsi:
+
+«Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui
+déplais pas. Elle a fait voeu de célibat, tu as fait voeu de ne lui parler
+jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner;
+voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent
+pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième; et celui-là,
+c'est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d'incertitude; il faut
+plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en
+acquérir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience à prendre, un
+peu d'argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi.»
+
+Simon, dont le coeur frémissait durant ce discours, supplia son cher
+parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un
+optimiste absolu après boire.
+
+«Cela sera comme je te dis, s'écria-t-il avec colère; tu as du talent,
+j'en suis sûr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu
+seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C'est assez
+reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans
+l'Adriatique; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce
+qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans
+tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue,
+ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.»
+
+Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son
+parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se
+déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait
+remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l'aspect de la
+neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n'avait pas
+pu lire. A ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il
+l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale
+semonce; il n'y trouva que ces mots:
+
+«Simon, travaillez. Je vous aime.»
+
+Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais
+été de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mère, conduite
+galamment par l'avoué jusqu'à la porte de la meilleure chambre de la
+maison, lui adressait quelques reproches.
+
+«Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous
+lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier
+obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'être trop vite flatté; et
+ce sera votre faute, voisin.
+
+--Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon.
+L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider à
+poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu'il
+épouse sa belle, pourvu qu'il épouse sa profession.»
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire; il la lui
+avait gardée avec amour. C'était un beau crime à grand effet, avec
+passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la
+cour d'assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s'étonna de
+voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un
+enfant dont on n'espérait pas grand'chose, attendu son extérieur débile
+et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation
+faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le
+dégoût qu'il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité
+naturelle à l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec
+une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui; un nuage
+flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à
+s'enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au
+moment de se lever: «Cet instant va décider de ma vie. S'il y a une
+lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'éteindre à jamais.» C'était à
+Fiamma qu'il pensait. La crise était arrivée; il allait faire un pas
+vers elle ou voir un abîme s'ouvrir entre eux. L'importance du succès
+n'était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du
+talent, il avait une chance pour posséder cette femme; sans talent, il
+les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et
+d'éblouissement!
+
+Mais il avait mis sur son coeur le billet de Fiamma, les trois seuls mots
+qu'il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et
+continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet,
+assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui; il rougissait
+et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d'anxiété
+sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il eût
+craint d'avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant
+sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié
+ou d'ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en
+temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures
+d'un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire: «Prenez
+patience, vous allez être satisfaits; c'est moi qui vous en réponds.»
+
+Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa
+taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de
+la force, sans perdre un reste d'émotion qui lui donnait plus de
+puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique; mais ses grands
+yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son
+front d'une invisible auréole. D'abord on s'étonna de la simplicité de
+ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore: _Pas
+mal_, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres: _Bien! bien_!
+Mais bientôt la conviction passa dans tous les coeurs, et l'orateur
+s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger.
+Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d'obéissance
+sympathique qu'il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux
+qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres,
+et ne s'aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours.
+Parquet, plus habitué à l'analyse, s'en aperçut, et ne s'étonna pas
+qu'on pût être grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estimés
+jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis
+longtemps; mais il n'eût pas cru qu'un auditoire grossier pût se passer
+d'un peu de ce qu'il appelait la _poudre aux yeux_. De ce moment il se
+sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un
+mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il
+n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le
+sourcil. En secouant sur son rabat l'excédant de ce copieux chargement,
+le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu
+obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son
+filleul à la fin de l'audience, et en lui disant: «C'est fini, je ne
+plaide plus, et désormais c'est par toi que je triomphe.»
+
+Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrêtant pour
+regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le
+permettre, se dit comme à lui-même:
+
+«Ouais! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche!»
+
+Simon se retourna précipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppée
+d'une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d'une main elle
+la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l'éclat du
+soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon
+ne put s'y tromper. C'était Fiamma. Il eut bien de la peine à s'empêcher
+de courir après elle.
+
+«Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrétion.
+Puisqu'on se déguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on
+était là. D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés!
+
+--Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon.
+N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés
+du bec d'Italia?...
+
+--Oh! l'oeil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te
+disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour...
+
+--Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant
+vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami,
+épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où
+je ne me soutiens plus qu'avec peine...
+
+--Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans
+cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y
+manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je
+ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus
+que toi en l'écoutant.»
+
+Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la
+remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il
+devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son
+voeu; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et
+l'expression d'une vague espérance.
+
+Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus
+réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une
+extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots
+de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa
+part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou
+plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte
+sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne
+perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de
+l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle
+dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire
+souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les
+émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle
+se liait par une promesse réciproque.
+
+Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû
+l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de
+hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au
+voeu de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais
+cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le
+tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille
+suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en
+Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de
+Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût
+majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son
+consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun
+espoir de ce côté-là. C'était peut-être à un mort qu'elle conservait
+cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme
+inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le
+pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la
+conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue.
+
+Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun
+changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon
+s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même:
+aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais
+jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais
+dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses
+paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors,
+aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait
+cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du
+soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue.
+Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son
+cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la
+rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont
+elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup
+horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la
+mettaient à l'abri des hommes et des bêtes.
+
+D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez
+d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part
+d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés.
+L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint
+peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort
+strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique
+son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune
+concession à la force populaire, le peuple du village et des environs,
+émerveillé de la pureté de ses moeurs avec une vie si indépendante et une
+beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en
+grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des
+aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires
+délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de
+clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des
+ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son
+caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme.
+
+Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en
+jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le
+jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma;
+Parquet secouait la tête.
+
+--Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en répondrais pas;
+je ne sais plus à quoi m'en tenir à cet égard; mais qu'elle n'en ait
+jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir,
+c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi,
+Féline, mais tu ne connais pas mieux le coeur humain. Sois sûr que j'ai
+surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle
+nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager
+peu à peu le pauvre, et l'aider à sortir lui-même de sa misère, que de
+lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu'abuser. Cela
+pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette
+modération n'était guère dans son caractère; car en passant devant la
+maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa
+misérable hutte, où l'on ne peut se tenir debout, elle s'écria avec
+chaleur: «O ciel! avec mille francs on donnerait à cette famille un
+logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la
+porte d'un château!...» Je lui fis observer qu'elle pouvait bien
+disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougères
+m'avait encore dit la veille: «Engagez donc Fiamma à me demander tout ce
+qu'elle désire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive
+économie.» Fiamma alors changea de visage et me répondit d'un air
+étrange: «Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi
+ancienne que le monde: ne vous fiez pas à l'apparence.» Va, Simon,
+ajoutait Parquet, sois sûr qu'il y a là un _mystère d'iniquité_ de la
+part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de
+cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé
+désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de
+bonté, mais non de probité; un homme dur, égoïste, étroit d'idées et de
+sentiments, peureux et avare; mais il était impossible de trouver en lui
+assez d'étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat.
+
+Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'être se lassent vite
+des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode à
+eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce
+qu'elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la
+regarder comme sa soeur et de ne plus songer à devenir son amant ou son
+époux. Simon s'efforça de s'habituer à cette conviction; mais il avait
+beau faire, la force de son amour l'écartait à chaque instant avec
+impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il
+avait cessé d'avouer sa passion, et il la cachait désormais
+non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n'en était pas
+dupe; on ne trompe pas une mère comme elle; mais elle respectait son
+courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le
+voir récompensé.
+
+Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de
+Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune
+personne montra, il est vrai, un peu d'hésitation chaque fois, et ne se
+prononça jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du
+coeur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour
+Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnaîtrait combien elle était
+elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les
+garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même
+avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si
+peu empressé à l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre
+la faible espérance qu'elle conservait encore.
+
+L'amour ayant pris dans le coeur de Simon un caractère grave, constant,
+mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut
+aidé à se faire connaître par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa
+toque d'avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l'étude, il lui fit
+plaider toutes les causes qu'il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps
+il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant
+un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son
+orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'héritage de sa clientèle
+aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il
+se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu'autrefois.
+Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait
+d'imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la
+faveur du public idolâtre. Simon s'acquitta, envers lui et malgré lui,
+des avances généreuses qu'il en avait reçues; mais, après avoir
+satisfait à ce devoir, il montra assez peu d'empressement à profiter de
+sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s'y traînait
+nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu'en praticien,
+c'est-à-dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand
+acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits
+personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s'attachait à
+lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volonté active et
+soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que
+l'ambition était morte dans son coeur, qu'il n'aimait son métier que sous
+la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions
+politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi
+ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire
+faire de grands progrès. Fiamma, qui l'étudiait attentivement dans les
+rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres
+qu'elle en recevait, comprit que l'amour était devenu chez lui un mal
+plutôt qu'un bien, et qu'il était nécessaire d'opérer en lui une
+révolution.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet
+de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le
+temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait
+jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations
+n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous
+le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez
+elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité
+charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne
+disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui
+complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus
+frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de
+principes à lui demander.
+
+«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content
+d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une
+affaire importante.
+
+--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou
+commencerai-je par vous présenter ma supplique?
+
+--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de
+la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous
+connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer
+réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi?
+
+--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez
+froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une
+tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement
+à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la
+_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma
+avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer
+d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection
+n'existant pas.
+
+M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille,
+dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais
+si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous
+n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons
+vis-à-vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras.
+
+«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont
+d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de
+commun avec le désir que je manifeste.
+
+--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces
+circonstances que vous désirez vous éloigner de moi?
+
+--Je vous le jure, monsieur.
+
+--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne
+refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer
+mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et
+fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois:
+_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait
+à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension,
+qu'il était à la veille de se remarier.
+
+«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon
+père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez
+m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est
+si vive que je ne sais comment l'exprimer.»
+
+Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la
+satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en
+oubliant tout à fait son rôle:
+
+«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous
+faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre
+fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre
+position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos
+pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...»
+
+Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la
+richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison,
+vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me
+nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre
+seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une
+locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_
+de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé
+avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux
+hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis,
+deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable
+que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom
+et utiliser votre fortune.
+
+--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant
+toujours attentivement.
+
+--Votre seigneurie le sait.
+
+--Pourquoi dites-vous que je le sais?
+
+--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour
+être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont
+d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier,
+que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval,
+lequel dans le pays a coûté 50 écus.
+
+--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que,
+loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous
+souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore
+assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous
+marier...
+
+--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me
+permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?»
+
+Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie
+devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute
+l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la
+considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer
+pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son
+mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses
+plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique,
+de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir
+à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa
+résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une
+manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément
+dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble.
+
+Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma.
+Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant
+cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout
+italienne.
+
+La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore
+jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon,
+supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot,
+adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait
+cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on
+pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la
+famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en
+connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans
+cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.
+
+Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille
+pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma;
+elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa
+future belle-mère.
+
+Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa
+présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un
+couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de
+raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où
+le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta
+guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la
+voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec
+elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si
+bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment,
+ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à
+le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même,
+allaient peut-être lui manquer pour jamais.
+
+Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la
+probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères
+devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et
+témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de
+manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.
+
+Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé
+mystérieusement au fond de son coeur. Il pleura avec amertume, s'irrita
+contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un coeur de fer, et songea à se
+brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère.
+
+Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de
+l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles
+comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à
+fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon
+Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux
+conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa
+renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put
+compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une
+haute carrière politique.
+
+Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la
+crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection
+exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne
+faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des
+absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme.
+Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une
+intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin
+prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours.
+
+Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet,
+qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons,
+réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps
+de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui
+firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son
+père.
+
+«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le voeu le plus cher
+de mon coeur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions
+pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le
+voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin
+de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser
+Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde...
+
+--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit
+Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une
+assez longue épreuve.
+
+--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête.
+Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et
+cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter
+ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux
+femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas
+une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée,
+et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous
+les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de
+toi.»
+
+Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé
+d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans
+cette jeune fille les plus belles qualités du coeur. Bonne, plus jeune de
+plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des
+agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être
+précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont
+l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il
+devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer
+autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu
+coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie
+(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes,
+demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était
+approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se
+surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en
+préparant le bishoff de son père.
+
+Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement
+et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne
+manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et
+il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans
+le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui
+se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source
+de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de
+ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé;
+elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent
+était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de
+talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire
+oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant
+mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège,
+et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant,
+il la gronda un peu.
+
+«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a
+fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le
+monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans
+le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le
+décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne
+suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve
+fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi,
+je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et
+que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison
+de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un
+certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»
+
+M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de
+cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma;
+enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il
+obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.
+
+«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois.
+Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et
+maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous
+supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à
+une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers,
+parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez
+jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur
+votre coeur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous
+livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu
+refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»
+
+«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet
+en achevant ce billet.
+
+--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est
+certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne
+me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»
+
+Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon
+de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore
+cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à
+mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge
+à se marier.»
+
+Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait
+désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut
+revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma
+n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle
+Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues
+conférences avec elle.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière
+en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et
+où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans
+cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre,
+toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer
+à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui
+faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à
+revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et
+la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le
+groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis,
+lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son
+fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia,
+devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude
+mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle
+attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi
+gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa
+rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien
+être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif;
+mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et,
+s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte
+d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!»
+
+Fiamma lui prit la main avec tendresse.
+
+«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de
+brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand
+personnage que vous, madame la dogaresse.
+
+--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant
+son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous
+est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous.
+
+--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais
+eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et
+vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle
+figure que vous faites?
+
+--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le
+verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée.
+Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous
+voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir
+priée avant-hier d'être sa femme?
+
+--Pourquoi non? et qu'importe?
+
+--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il
+vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je
+ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune
+médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier
+mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de
+désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas
+blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est
+inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à
+fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre
+regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là
+puisse aimer, de même qu'il est le seul homme...
+
+--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma
+d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer.
+
+M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite
+duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les
+noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de
+meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal;
+il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et
+d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé
+comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...»
+
+En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son
+chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée
+de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort
+agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre;
+mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut
+lui ouvrir.
+
+Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous
+aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille
+avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la
+première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce
+sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.»
+
+«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une
+coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait
+aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle
+dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié
+sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce
+n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner
+l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous
+êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de
+toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour
+qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon coeur serait de vivre
+entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre
+amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de
+vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un.
+Adieu, Simon.
+
+Votre soeur, BONNE.»
+
+--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle
+croit produire, mais à cause de la sainteté du coeur de celle qui l'a
+écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez
+pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer.
+
+--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car
+c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous
+dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne
+sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre
+secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos
+deux petits frères, à l'univers entier.
+
+--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon
+secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et
+devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que
+mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a
+levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux
+jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de
+beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire
+pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que
+maintenant je ne peux pas en épouser d'autre.
+
+--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser
+Féline?
+
+--Parce qu'il n'avait rien.
+
+--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne
+pouvez-vous pas en épouser un autre?
+
+--Parce que je le préfère à tout autre.
+
+--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser
+maintenant?
+
+--Parce qu'il est riche.
+
+--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je
+vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.
+
+--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il
+m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien
+recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même
+après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son
+héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.
+
+--Quelle chose étrange! et pourquoi cela?
+
+--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette
+résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.
+
+--En vérité?
+
+--En vérité; il ignore encore que j'ai fait voeu de pauvreté en entrant
+dans l'âge de raison.
+
+--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un voeu de pauvreté, de
+chasteté... Ah! pour le voeu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué
+souvent!
+
+--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi.
+Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou
+de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais
+pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir
+de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un
+jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne
+pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne
+en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il
+eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je
+craignais plus que la mort.
+
+--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu
+vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir?
+
+--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé,
+j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines
+choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas,
+Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari
+qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la
+dot que mon père eût offerte.
+
+--Sans doute, mais Simon Féline pourtant...
+
+--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette
+confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait
+encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant
+rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien
+assuré.
+
+--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait
+possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé
+un peu devant la considération de ne point vous donner de dot?
+
+--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir
+des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre
+les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.
+
+--Mais, que diable! une fille majeure...
+
+--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de
+Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis
+dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et
+tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu
+et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.
+
+--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque
+votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car
+il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi
+qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon,
+si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins
+qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.
+
+--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la
+position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de
+sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon
+n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme
+de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec
+soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille
+qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor...
+
+--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et
+avec vous, l'eût fait marcher plus vite.
+
+--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui
+devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que
+revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis
+longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions
+fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon
+père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon
+nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter,
+moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse
+assez pour savoir quelle langue je parle.
+
+--Mais maintenant qu'allons-nous faire?
+
+--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et
+bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en
+France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui
+m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice
+inexplicable, je renoncerais à ma dot.
+
+--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie
+fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à
+compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère
+qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas,
+et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas
+qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je
+me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?
+
+--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit
+de ce jeune homme.
+
+--Vous ne l'aimez donc pas?
+
+--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas
+affirmativement quand même j'aurais dans le coeur la plus belle passion
+de roman qui ait jamais été inventée.
+
+--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous
+ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile...
+Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...»
+
+De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut
+toute tremblante.
+
+«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est
+gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la
+calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la
+voir et m'aider à la soigner.»
+
+Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille
+femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.
+
+«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix
+étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir
+cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit...
+la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis!
+
+--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici
+madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras
+vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos
+souvenirs.
+
+--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un
+crime.»
+
+Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.
+
+«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette
+terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de
+mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût
+fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour
+de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai
+pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans
+moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le
+rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous
+en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth
+bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh!
+n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de
+mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait
+sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...»
+
+Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu
+des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne,
+et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement
+de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se
+réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à
+l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?»
+
+Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude
+pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon
+fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans
+sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les
+vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors,
+laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les
+paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à
+l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un
+chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une
+impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle
+dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse
+s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de
+divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au
+milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers
+l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les
+ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et
+aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il
+avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de
+rien au monde.
+
+«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de
+moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide?
+Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une
+femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi
+m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais
+guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.
+
+--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre
+la main.
+
+--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis
+capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui
+me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!...
+Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et
+demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne
+pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père!
+mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui
+dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais
+resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je
+n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni
+le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes
+pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec
+elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la
+commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de
+moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me
+dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir
+mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les
+pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma,
+connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer?
+
+--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force,
+rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi!
+vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?
+
+--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre
+expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours
+blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu
+es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.
+
+--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs
+ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une
+lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de
+vous la remettre, mais je vous vois si agité...
+
+--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me
+tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de
+mon coeur qui ne m'appartient pas!
+
+--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime
+toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux
+au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?
+
+--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous?
+Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.»
+
+Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie
+profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et
+l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet
+état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet
+du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures,
+jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.
+
+«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me
+reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi
+m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en
+m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de
+là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce
+que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions,
+en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! «
+
+En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre
+couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de
+ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose
+aussi rare que violente pour Fiamma.
+
+Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de
+douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il
+l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la
+pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant
+dans ses bras, il la pressa contre son coeur en l'appelant des plus doux
+noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains
+humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils
+n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres
+unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans
+leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que
+Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau
+pour lui qu'il faillit mourir de joie.
+
+«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu
+dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais
+permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à
+moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui
+qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te
+dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont
+toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il
+est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas
+réaliser?
+
+--O ma soeur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles.
+Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi
+depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que
+c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une
+gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et
+que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta
+tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je
+lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible
+à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve?
+Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton
+pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le
+soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa
+beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu
+me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon.
+J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes
+yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je
+ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque
+part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de
+l'autre vie, tu étais ma soeur. J'avais ce type de grandeur et de beauté
+devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et
+cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel
+tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et
+commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai
+ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à
+tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je
+faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton
+sang m'a inoculé!»
+
+Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard,
+toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur
+entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des
+ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté
+vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés
+par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa
+demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri
+d'alarme.
+
+«C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du
+matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de
+ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont
+coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents.
+Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux
+sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon
+prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée
+toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint
+d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du
+mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me
+prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais
+loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les
+ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens
+t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et
+où jamais il n'entra sans avoir le coeur et les mains pures. Ce n'est pas
+pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les
+impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin
+que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi
+que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour,
+bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.»
+
+Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se
+rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme.
+Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de
+l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement
+catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de
+villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement
+dire, ce jour-là, les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient
+traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la
+petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la
+tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les
+cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu.
+Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons
+empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait
+être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces
+saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois,
+n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix
+d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes
+printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès
+fraîchement coupées, embaumaient le choeur. Les oiseaux chantaient et
+voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on
+voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A
+l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps
+à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution,
+ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant.
+
+«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible
+votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans
+ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que
+l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi
+des idées si suaves et un charme si délicieux?
+
+--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma;
+son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la
+consolation sur la terre.»
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à
+Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles
+par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un
+sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne
+avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le
+psautier était ouvert au _De profundis_, et le rosaire était enlacé aux
+mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en
+s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle.
+Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne
+contre son coeur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il
+s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur
+le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si
+pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son
+doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la
+seule cause de sa réserve.
+
+Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église
+sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette
+commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne
+le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était
+curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui
+intéressait son coeur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la
+confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses
+espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur.
+Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès
+qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle
+sentit dans son coeur le même calme et le même désintéressement qu'elle
+aurait eus si Féline eût été son frère.
+
+Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office.
+Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au
+sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son
+défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne
+se fût pas sitôt arraché aux _caresses de Morphée_.
+
+«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que
+vous arrangiez à tout prix mon mariage.
+
+--Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans
+la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai
+parlé de vous à mademoiselle de Fougères.
+
+--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé.
+
+--Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même...
+
+--Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime.
+
+--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle
+vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous
+épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la
+passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une
+volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander,
+c'est Fiamma?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder
+comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.
+
+--Mais où donc courez-vous si vite?
+
+--Chez M. de Fougères.
+
+--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première
+démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le
+consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de
+nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà?
+
+--Et quels sont-ils, ces obstacles?
+
+--Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du
+comte.
+
+--Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche.
+
+--Comment?
+
+--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret?
+
+--Non, en vérité.
+
+--Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une
+tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle
+promis?
+
+--Rien. Mais elle m'aime.
+
+--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque
+scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot,
+et tu es riche: voilà, je crois, son objection.
+
+--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne.
+
+--Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où
+l'ai-je posée? et mon chapeau?
+
+--Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet
+instant.
+
+--Au château.
+
+--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.
+
+--Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux.
+
+--Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert
+qu'au jardinage?
+
+--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais
+m'attifer pour un Fougères?
+
+--Mais sa femme? On doit des égards aux dames.
+
+--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.
+
+--Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le
+comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela.
+Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis
+une paresseuse, une fille sans coeur, qui ne songe qu'à sa toilette et
+qui ne soigne pas celle de son père.
+
+--Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton
+superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon
+compte.»
+
+En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air
+rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des
+laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout
+d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant
+sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.
+
+Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que
+maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères,
+qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui
+faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre
+occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son
+mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi:
+_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve
+de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et
+tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait
+un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens
+était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes
+assez fondées.
+
+«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en
+entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli,
+sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien
+malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même
+jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.
+
+--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet
+brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y
+sommes pas encore, nous autres.
+
+--Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se
+croire digne d'y entrer?
+
+--Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué.
+Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un
+entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre
+demande.
+
+--En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande
+surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans
+l'âme de Parquet.
+
+--En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste,
+et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans
+folie.
+
+--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline?
+
+--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas
+ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se
+peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline,
+mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande
+puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon;
+car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est
+l'organe, l'interprète et le défenseur...»
+
+Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet,
+la comédie de _l'Avocat vénitien_, par Goldoni: l'avoué en avait été si
+ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il
+en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à
+titre d'improvisation.
+
+«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des
+éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire,
+personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et
+ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en
+particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les
+hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part?
+
+--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire.
+
+--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour
+ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie
+adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en
+particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un
+ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme
+enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le
+brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa
+position dans le monde était encore précaire?
+
+--La position de Simon n'a jamais été précaire, permettez-moi de vous le
+dire, monsieur le comte: Simon est né homme de génie; avec cela et le
+moindre secours d'un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas
+manqué, et, si j'y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur
+dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_,
+monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'âme et non
+pas dans le sang des artères.»
+
+Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas
+moins d'effet que la première.
+
+«Hélas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure
+que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous
+prêchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire
+croire que je ne rendais pas justice à son mérite? M'a-t-on prêté
+quelque propos inconvenant? Ai-je manqué d'égards directement ou
+indirectement à sa famille? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant,
+d'aller s'informer de la santé de madame Féline? Elles étaient fort
+liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi
+édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier?...
+
+--Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées? C'eût été une
+folie, une lâcheté indigne d'un homme aussi éclairé et aussi délicat que
+vous l'êtes, monsieur le comte.
+
+--Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l'importance que mes
+pareils mettent à ces vaines distinctions! Comment M. Féline a-t-il pu
+s'imaginer que j'étais arrêté, dans mon désir de lui demander l'appui de
+son talent, par d'aussi sottes considérations?
+
+--M. Féline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui
+me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est
+pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet
+ont placé les Fougères en tête de leur clientèle; c'est bien. Vous avez
+eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon
+Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères; il a
+plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle
+de l'avocat, soit l'aptitude de l'avoué, M. de Fougères a gagné trois
+procès...
+
+--Je n'attribue mes victoires qu'à votre talent et à votre zèle, mon
+cher monsieur Parquet.
+
+--Laissez-moi dire. J'arrive à la péripétie, au quatrième acte (M.
+Parquet avait toujours le rôle d'Alberto Casaboni dans la tête), je veux
+dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison
+et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d'un coup et qui lui
+en fait espérer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du
+moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu'une
+difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon
+toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus,
+légués à ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et
+erit lex_. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans
+l'exercice d'une pleine liberté d'esprit...
+
+--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté...
+
+--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le
+comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s'en remettre une
+quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet.»
+
+Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet
+d'éloquence, et dit avec un accent pathétique:
+
+«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique
+qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la
+foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont
+dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet
+prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de
+ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les
+émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un
+sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux
+luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse
+savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes
+acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami,
+à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le
+sceptre de la parole.»
+
+M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que
+lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et
+reprit sur un ton de discussion sophistique:
+
+«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était
+vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le
+comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau
+procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à
+un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable
+de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me
+Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple
+bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre
+disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici
+ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment
+exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé... je veux
+dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le
+déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces
+passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi
+sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client... je veux dire à Me
+Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable
+à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants
+procédés...
+
+--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant,
+espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer
+impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de
+l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au
+fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me
+prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard,
+l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat
+respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme
+elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a
+inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi?
+
+--Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se
+barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui
+vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte,
+il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre
+Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus
+folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la
+fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je
+jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée
+me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci.
+
+--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a
+donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc
+irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne
+tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à
+cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps
+encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que
+j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M.
+Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du
+moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir
+tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à
+cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses
+occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de
+déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse...
+
+--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des
+clients et à renvoyer des pièces.
+
+--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule
+affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_?
+
+--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il
+tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire.
+Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins;
+mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons
+injurieux.
+
+--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité;
+qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il?
+
+--Il faut donc vous le dire?
+
+--Je vous le demande en grâce, à mains jointes.
+
+--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces
+cartes-là, monsieur le comte.»
+
+Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son
+adresse, le comte se troubla.
+
+«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant
+toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des
+ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui
+a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A
+chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des
+plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et
+son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas
+entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de
+certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût
+acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire,
+il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une
+faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de
+pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non?
+
+--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne...
+
+--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici
+vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment
+voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre
+des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de
+pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club
+carbonaro?»
+
+--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au
+désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement
+calomnié.»
+
+Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna
+envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de
+Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau
+de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon,
+par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande
+délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un
+orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur
+intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il
+avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses
+coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au
+développement de son caractère, devait là, plus qu'en aucune autre
+occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse
+d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait
+toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser
+en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement.
+
+Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore
+choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en
+servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères
+à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces
+menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet
+tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne
+s'y prêterait pas volontiers.
+
+L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité
+d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme
+cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser
+sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face,
+il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux
+âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les
+esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des
+reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans
+l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand
+dessein.
+
+Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa
+justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement,
+d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement.
+Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de
+toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner
+son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes
+qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans
+son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout.
+
+--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui
+ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans
+votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a
+dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre
+nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.
+
+--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune
+espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la
+noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux
+devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant
+tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme,
+habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant,
+égoïste, borné.
+
+--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M.
+Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais
+vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je
+fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?
+
+--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M.
+Parquet sur Fiamma.
+
+--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre
+appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur?
+Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!
+
+--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me
+demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que
+vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à
+l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son
+coeur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance
+d'un homme tel que vous.
+
+--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec
+des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour
+l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je
+vous l'amène...
+
+--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui
+pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
+
+--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant
+quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir,
+à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la
+concurrence de deux cents...
+
+--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et
+en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser
+Fiamma?
+
+--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le
+trouvez-vous trop vieux, celui-là? Il est juste de l'âge de Fiamma; il
+est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que
+vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du
+pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités,
+toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et
+vous hésitez?
+
+--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte.
+
+--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte?
+
+--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est
+invincible.
+
+--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira
+de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez
+d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui
+demander son coeur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour
+Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous
+sur-le-champ?
+
+--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion
+venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de
+vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la
+chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est
+contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons
+au même but sans blesser la pudeur de Fiamma..
+
+--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le
+comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien,
+laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se
+gênera pas pour me dire ce qu'elle pense.
+
+--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma
+femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser
+d'abord, elle en causerait avec ma fille...
+
+--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le
+rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur
+son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte.
+
+--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte
+blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de
+mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille?
+
+--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment
+Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma
+elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre.
+
+--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je
+vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité
+à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle
+de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la
+prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant
+qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à
+une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma
+tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible
+de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de
+ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le
+permet.
+
+--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant;
+avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses
+parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est
+évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni
+ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait.
+Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont
+on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence
+de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.»
+
+Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux
+aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir
+dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la
+véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière
+lui et sortit brusquement de la chambre.
+
+«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet,
+nous avons été trop vite.
+
+--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.
+
+--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à
+refuser ma dot.
+
+--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi.
+
+--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance,
+reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi,
+et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette
+explication.
+
+--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment
+faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?»
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine
+explosion, s'était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue
+pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu'ils se
+rencontrassent dans l'endroit le plus retiré de l'enclos. M. de Fougères
+allait précisément là cacher et étouffer son dépit; et voyant l'objet de
+sa fureur, il oublia la résolution qu'il avait prise de se modérer. Ses
+petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées; il fut forcé
+de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer.
+
+C'était en effet une grande contrariété pour le comte que cette
+ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhésion subite qu'y avait
+donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire
+chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s'était flatté,
+pendant deux ans, d'en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au
+comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son
+intention était de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner à
+Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner
+l'assurance de la liberté d'esprit et de la satisfaction véritable avec
+lesquelles elle embrassait l'état monastique. Ce voyage avait paru
+d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux à M. de Fougères
+vis-à-vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assuré de la
+résolution inébranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa
+part pour Féline n'avait jamais été sérieuse en lui, et, s'il l'avait
+eue, depuis longtemps elle s'était dissipée. Il ignorait leur
+correspondance, et, lors même qu'il en eût été le confident, il eût pu
+croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l'avait
+jamais partagé.
+
+La scène qui venait d'avoir lieu avait donc été pour lui un coup de
+foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Féline fût désormais aussi
+disproportionnée à ses yeux qu'elle l'eût été deux ou trois ans
+auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à
+apprécier les avantages de la position et l'importance des talents du
+Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la
+province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient
+déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas
+qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'était
+surtout étonné de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougères en ne le
+choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa
+neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les
+talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les
+supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de
+Fougères; il s'éveilla péniblement de cette erreur dès les premières
+opinions qu'il entendit émettre à _ses pairs_ sur la puissance de
+Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d'éclat que la
+surprise et l'inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt
+se confier à M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras
+pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée,
+pénétrée de l'idée que le comte avait découvert les projets de son père
+à l'égard de Fiamma et qu'il en était offensé.
+
+Cependant M. de Fougères s'était flatté que Simon n'oserait pas résister
+à la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait
+pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet,
+n'imaginant guère qu'il allait tomber dans un piège. Il y était tombé
+avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui
+poussait à l'exaspération l'aversion profonde qu'il avait pour la caste
+plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant
+cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son coeur, la
+haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent
+avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lâcheté de mendier son
+appui et de la tromper par couardise.
+
+Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les
+avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son
+orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il
+avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui
+offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à
+peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang
+de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu'à ce don, en alléguant que
+le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et
+pour s'y ensevelir.
+
+Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l'importune existence
+de sa _fille chérie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle
+approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait
+qu'il faudrait s'exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait
+que Féline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race
+d'avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de
+blâme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en
+fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son
+consentement. Son coeur était donc dévoré de toutes les chenilles de
+l'avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras; car la seule
+chose qui l'eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage,
+venait d'être subitement révoquée d'une manière laconique et absolue
+dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen
+de se soulager, c'était de se mettre en colère; et il faut que cette
+envie soit bien irrésistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il
+s'y abandonna néanmoins.
+
+Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont
+Fiamma s'était rendue complice en le traitant comme un père de comédie.
+Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite
+de Fiamma d'hypocrisie consommée. «C'était donc là où devaient vous
+conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de
+la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou
+complices. J'admire beaucoup aussi le prétexte que vous m'avez donné,
+pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M.
+Féline; car c'est vous qui faites ici le rôle de l'homme. Ce n'est pas
+lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-même. C'est vous
+sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces
+sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour
+l'autorité paternelle.
+
+--Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu'elle avait toujours
+apporté dans ces pénibles relations, j'espère que je n'aurai pas recours
+à de semblables moyens, et qu'après avoir mûri l'idée de ce mariage dans
+votre sagesse vous l'approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme,
+je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances;
+mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous
+dire que vous n'avez pas été trompé; que cela du moins a toujours été
+éloigné de ma pensée et de mon intention; que je suis absolument
+étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M.
+Féline; que j'ai été de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici,
+et qu'avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait
+inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M.
+Féline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole
+d'honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances
+contraires à la raison ou à l'honneur...
+
+--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'écria M. de Fougères. Il
+fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu'un seul
+jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi
+bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une
+intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre
+retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme
+celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne
+sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous
+eussent tout d'un coup forcée à vous cacher, et je présume que M.
+Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de
+conscience; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la
+confidente, mademoiselle Parquet...
+
+--Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m'outragez et je ne le
+souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous
+n'avez aucun droit sur moi.
+
+--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous
+faire savoir, s'écria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur
+sur l'obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit; j'ai le droit
+qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d'un
+étranger et en l'y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio,
+le comte de Fougères l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit
+et d'une...
+
+--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que
+vous, répondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcèrent le comte à se
+rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que,
+de mon côté, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici;
+ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le défends! La mémoire de
+ma mère est sacrée pour moi. N'espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me
+faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui
+est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres,
+dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero,
+de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes,
+défenseur et martyr de la liberté, c'était une noble alliance, et il n'y
+a qu'une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la
+protection généreuse du brave partisan à l'avilissante faveur du comte
+de Stagenbracht.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria le comte en essayant de se lever et en
+bondissant sur son siège avec égarement; quel nom avez-vous prononcé? A
+quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l'ingratitude et
+l'outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous?
+
+--La voici, cette source impure! dit Fiamma en tirant de son sein un
+paquet de lettres; c'est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici
+les preuves de votre infamie, écrites et signées de votre propre main;
+voici les pièces du marché que vous avez conclu avec un seigneur
+autrichien pour lui vendre votre femme; voici votre première espérance
+de racheter le fief de Fougères, monsieur le comte; car voici la
+quittance de l'acompte que vous avez reçu sur l'espoir du déshonneur de
+ma mère. Mais elle n'a pas voulu le consommer pour vous ni l'accepter
+pour elle-même; voici la concession de cette maison de campagne où vous
+aviez consigné ma mère, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du
+commerce et rétablir sa santé délicate, mais, en effet, pour la placer
+sous la main du comte, à trois pas de sa villa... Mais vous aviez compté
+sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte.
+Malheureusement il rôdait autour du château de M. Stagenbracht, lorsque
+les cris de ma mère, qu'on enlevait par son ordre et par votre
+permission, parvinrent jusqu'à lui. C'est alors que, par une tentative
+désespérée, trois contre dix, il la délivra et fit ce que vous auriez dû
+faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de
+ma mère pour ce libérateur, et son admiration pour un courage intrépide,
+lui ont fait fouler aux pieds le préjugé du rang et manquer à des
+devoirs que vous aviez indignement souillés le premier, c'est à Dieu
+seul qu'appartiennent la remontrance et le pardon. Quant à vous,
+monsieur le comte, au lieu d'insulter les cendres de cette femme
+infortunée, c'est à vous qu'il appartient de baisser la tête et de vous
+taire, car vous voyez que je suis bien informée.»
+
+Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterré.
+
+«Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour
+l'honneur de ma mère; quant au mien, monsieur, il me reste à vous
+rappeler que vous avez encore moins le droit d'y porter atteinte: car
+vous êtes un étranger pour moi, et non-seulement il n'y a aucun lien de
+famille entre nous, mais encore j'ai été élevée loin de vos yeux, sans
+que vous ayez jamais rien fait pour moi... Ne m'interrompez pas. Je sais
+fort bien que la crainte de voir ébruiter votre crime vous a disposé
+envers ma mère à une indulgence qu'un honnête homme n'eût puisée que
+dans sa propre générosité. Je sais que vous avez daigné ne point la
+priver du nécessaire, d'autant plus qu'elle tenait de sa famille les
+faibles ressources que je possède aujourd'hui. Je sais que vous ne
+l'avez point maltraitée et que vous vous êtes contenté de l'insulter et
+de la menacer. Je sais enfin que vous l'avez laissée mourir sans
+l'attrister de votre présence: voilà votre clémence envers elle. Quant à
+vos bontés pour moi, les voici: vous m'avez laissée vivre avec mon
+modeste héritage jusqu'au moment où, pensant acquérir des protections
+par mon établissement, vous m'avez arrachée à ma retraite et au tombeau
+de ma mère pour me jeter dans un monde où je n'ai pas voulu servir
+d'échelon à votre fortune. Je savais de quoi vous étiez capable,
+monsieur le comte; mais ce qui me rassurait, c'est qu'un contrat de
+vente illégitime eût été plus nuisible que favorable à vos nouveaux
+intérêts. Il ne s'agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce
+d'épiceries, vous vouliez désormais jeter de l'éclat sur votre maison.
+Je ne me serais jamais rapprochée de vous, sans le secret inviolable que
+je devais aux malheurs de ma mère, sans la prudence extrême avec
+laquelle je voulais, par une apparence de déférence à vos volontés,
+éloigner ici, comme en Italie, tout soupçon sur la légitimité de ma
+naissance. Croyez bien que c'est pour elle, pour elle seule, pour le
+repos de son âme inquiète, pour le respect dû à ses cendres abandonnées,
+que je me suis résignée pendant plusieurs années à vivre près de vous et
+à vous disputer pas à pas mon indépendance sans vous pousser à bout. Un
+ami imprudent a allumé aujourd'hui votre fureur contre moi, au point
+qu'elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la première que
+nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernière que nous aurons, je
+m'en flatte, a été amenée par un concours de circonstances étrangères à
+ma volonté; mais puisqu'il en est ainsi, je m'épargnerai les pieux
+mensonges que je voulais vous faire sur mon voeu de pauvreté, je vous
+dirai franchement ce que je vous aurais dit à travers un voile. Vous
+pouvez donner ma main à Simon Féline sans craindre que je fasse valoir
+sur votre fortune des droits que j'ai, aux termes de la loi, mais que ma
+conscience et ma fierté repoussent. La seule condition à laquelle j'ai
+accordé la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences
+et mettre vos enfants légitimes à couvert de toute réclamation de la
+part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas
+maudit), M. Féline vous signera une quittance de tous les biens présents
+et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits
+d'héritage m'eussent assurés...
+
+--M. Féline sait-il donc le secret de votre naissance? dit M. de
+Fougères avec anxiété.
+
+--Ni celui-là ni le _vôtre_, monsieur, répondit Fiamma: ces deux secrets
+sont inséparables, vous devez le comprendre; et si, en divulguant l'un,
+on flétrissait la mémoire de ma mère, je serais forcée de divulguer
+l'autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille; ces papiers que j'ai
+trouvés sur elle après sa mort ne seront jamais produits au jour si vous
+ne m'y contraignez par un acte de folie, et ils seront anéantis avec moi
+sans que mon époux lui-même en soupçonne l'existence.»
+
+Depuis le moment où M. de Fougères avait aperçu les papiers dans la main
+de Fiamma jusqu'à celui où elle les remit dans son sein, il avait été
+partagé entre le trouble de la consternation et la tentation de
+s'élancer sur elle pour les lui arracher. S'il n'avait pas réalisé cette
+dernière pensée, c'est qu'il savait Fiamma forte de corps et intrépide
+de caractère, capable de se laisser arracher la vie plutôt que de livrer
+le dépôt qu'elle possédait; d'ailleurs il avait espéré l'obtenir de
+bonne grâce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son
+consentement au mariage était attaché à l'anéantissement de ces
+terribles preuves. Fiamma ne lui répondit que par un sourire qui
+exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander
+une promesse qu'il ne pouvait pas refuser, elle s'éloigna en silence.
+Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tenté de
+la saisir par surprise et d'employer la violence pour arracher sa
+sentence d'infamie. Mais, au même instant, la pâle et calme figure de
+Simon Féline parut de l'autre côté de la haie, dans le jardin du voisin
+Parquet.
+
+Le comte le salua profondément, tourna sur ses talons et disparut.
+
+Le mariage de Simon Féline et de Fiamma Faliero fut célébré à la fin du
+printemps, dans la petite église où ils avaient dit une si fervente
+prière le jour de leurs mutuels aveux. À côté de ce beau couple, on vit
+l'aimable Bonne s'engager dans les mêmes liens avec le jeune médecin qui
+l'aimait, et qu'elle ne haïssait pas, c'était son expression. Le comte
+de Fougères assista au mariage avec une exquise aménité. Jamais on ne
+l'avait vu si empressé de plaire à tout le monde. Heureusement pour lui,
+cette noce se passait en famille, au village, et sans éclat, dans la
+maison Parquet. Aucun de ses _pairs_, et sa nouvelle épouse elle-même,
+qui fut très à propos malade ce jour-là, ne put être témoin des détails
+de cette fête, qui consomma sa mésalliance. La bonne mère Féline se
+trouva assez bien rétablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se
+passa avec calme, avec douceur, avec simplicité, avec cette dignité si
+rare dans la célébration de l'hyménée. Aucun propos obscène ne ternit la
+blancheur du front des deux charmantes épousées. Le seul maître Parquet
+ne put s'empêcher de glisser quelques madrigaux semi-anacréontiques,
+qu'on lui pardonna, vu qu'il avait bu un peu plus que de raison.
+Cependant ni lui ni aucun des convives ne dépassa les bornes d'un
+_aimable abandon_ et d'une _douce philosophie_. Le curé prit part au
+repas, après avoir promis à Jeanne de ne plus s'aviser d'encenser
+personne. Le seul événement fâcheux qui résulta de ces modestes
+réjouissances, ce fut la mort d'Italia, que l'on trouva le lendemain
+matin étendu sur les débris du festin et victime de son intempérance.
+
+En vertu d'un arrangement que conseilla et que décida M. Parquet, M. de
+Fougères renonça aux principaux avantages du testament fait en faveur de
+sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l'honneur de sa famille
+par-dessus le marché.
+
+Cet échec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Féline à
+toute dot ou héritage, l'affligea bien, et il quitta précipitamment le
+pays, heureux du moins de se débarrasser du voisinage et de l'intimité,
+non de la famille Féline, qui ne l'importunait guère de ses
+empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre
+désormais au mot et de le traiter d'égal à égal, s'amusait à le faire
+cruellement souffrir.
+
+Il est vraisemblable que les relations du village avec, le château
+eussent été de plus en plus rares et froides, sans un événement qui vint
+tout à coup plier jusqu'à terre l'épine dorsale du comte de Fougères: la
+chute d'une dynastie et l'établissement d'une autre. Le règne du tiers
+état sembla effacer tous les vestiges d'orgueil nobiliaire que M. de
+Fougères n'avait pas laissés dans la boutique de M. Spazetta. Tant que
+la royauté bourgeoise n'eut pas pris décidément le dessus sur les
+résistances sincères, le comte, espérant tout, ou plutôt craignant tout
+de l'influence des avocats et de la puissance des grandes âmes, se fit
+l'adulateur de son gendre, et par conséquent de M. Parquet. Simon avait
+peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y
+trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais
+quand la puissance régnante eut absorbé ou paralysé l'opposition; quand,
+n'ayant plus peur du parti républicain, elle se tourna vers
+l'aristocratie et chercha à la conquérir, M. de Fougères suivit
+l'exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre
+l'habitude de servir; et, cessant de faire de l'indignation au fond de
+son château avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et
+avec Simon sur le premier prétexte venu; puis il revint à Paris faire sa
+cour à quiconque lui donna l'espoir de le pousser à la pairie,
+chimérique espoir qu'il avait caressé sous le règne précédent.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON ***
+
+***** This file should be named 18205-8.txt or 18205-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18205/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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