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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18205-0.txt b/18205-0.txt new file mode 100644 index 0000000..698db0c --- /dev/null +++ b/18205-0.txt @@ -0,0 +1,6012 @@ +The Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Simon + +Author: George Sand + +Release Date: April 18, 2006 [EBook #18205] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +SIMON + +GEORGE SAND + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES + +M DCCC XLVII + + * * * * * + +A MADAME LA COMTESSE DE ***. + +Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte. +Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique. +Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sÅ“ur. +CÅ“ur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier. +Comtesse, soyez pardonnée. +Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies. + + + + +I. + + +A quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la +Marche, on remarque, au-dessus d'un village nommé Fougères, un vieux +château plus recommandable par l'ancienneté et la solidité de sa +construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été +fortifié. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpée à +l'ouest, et les ruines d'un petit fort posé vis-à -vis sur une autre +colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs +bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante +autour du château; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les +propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les +donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de +les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui +habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux +portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient +été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais +d'étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme. +Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides, +délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles +servaient de greniers à blé. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup +de grains; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de +Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune +en s'approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu'ils entassaient dans +leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix. +C'est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le +spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années. +Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et +les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un +taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se +laisse arracher au temps de la disette. + +Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à +raison, encouru ce reproche de rapacité; il est certain qu'on entendit +avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante: + +Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n'avait pas +encore ramené en France, écrivait d'Italie à M. Parquet, ancien +procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui +annoncer qu'ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales, +il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de +ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en négociation avec les +acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de +bien cacher de quelle part venaient ces propositions. + +Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu'il +exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de +reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empêcher +d'écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés, +lesquels, pour leur part, ne purent s'empêcher de dire tout haut que la +noblesse n'était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que +bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au +tympan des portes du château de Fougères. + +Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir? La +famille de Fougères n'avait laissé dans le pays que le souvenir de +dîners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des +bienfaits, parce qu'une quantité de marmitons, de braconniers et de +filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette +maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu'on se contentant +de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent +l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu'il lui soit +accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois +les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de +protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur +influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent, +c'est-à -dire pourvu qu'ils ne soient ni trop économes ni trop généreux. +Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n'avaient +pas tendu à s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur +donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l'aristocratie des +titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne +point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde +recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore +longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le cÅ“ur +de l'homme. + +Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions +qu'on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on +allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique +que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne +s'effraya donc pas du retour des anciens maîtres: on en plaisanta un +peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de +mauvais seigneurs pour la plupart; l'économie, qui faisait leur vertu +dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le +journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire +à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse +le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les +convenances plus que selon le tarif. + +Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le curé et toutes les +autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise à +l'idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble +famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont +un grand crédit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent, +ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais +des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les +ménétriers, les gendarmes, les clefs de l'hôpital et les listes de +dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se +passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne +pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire, +les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent +décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur +inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières +pour qu'il plût au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village +se réjouit à l'idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer +son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans +lequel il fut résolu qu'on demanderait au nouveau seigneur +l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole. + +M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse +d'un succès, s'était rendu à Paris afin d'être plus à portée de négocier +son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite +par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures, +d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accéder à cette +demande d'augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la +commune faisait des vÅ“ux pour la réussite des négociations de M. +Parquet, et on espérait qu'en fin de cause, pour peu que les frères +Mathieu montrassent de l'obstination, sa majesté le _Roi Dix-huit_ +ferait finir ces difficultés et _lâcherait un ordre_ de mettre dehors +les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte. + +M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour +ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en +véritable négociant qu'il était, il comprit le parti qu'il pouvait tirer +des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de +promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et dès +lors ce qu'il avait prévu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes +et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait +l'épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays +pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de +la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la +largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le +garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de +vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit +tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait +les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des +Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un +toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu'elle avait +cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu'à empoisonner +leurs chiens, sous prétexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre +les enfants du village. + +Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frères Mathieu comprirent +bientôt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois, +qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par +lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s'allèrent +fixer dans une autre propriété qu'ils avaient près de la ville. De cette +manière, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus +directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les +paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de +rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent +médiocrement d'un déficit momentané dans leurs revenus; ce déficit +dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher +à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères +contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile +désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première +victime. + +Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s'estimer +heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur. +L'avoué Parquet lui écrivit: «Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si +vous tardez un peu, ils en demanderont le double.» Le comte se soumit, +et le contrat fut rédigé. + + + + +II. + + +Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient +d'un mauvais Å“il et dans un triste silence le retour de l'ancien +seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la +première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière, +l'influence se voyait méconnue. C'était une femme âgée de soixante-dix +ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la +vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une +expression de vivacité intelligente, et son caractère n'avait rien perdu +de la fermeté virile qui l'avait rendue respectable à tous les habitants +du village. Cette femme s'appelait Jeanne Féline; elle était veuve d'un +laboureur, et n'avait conservé d'une nombreuse famille qu'un fils, +dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle +d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous +le chaume, parce que les facultés élevées n'y trouvent point l'occasion +de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le +frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable +par ses mÅ“urs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire +honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de +rente à sa sÅ“ur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant +arrivée à la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa +constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait +donner une éducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis. +L'école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune +Simon pour comprendre qu'il était destiné à vivre de l'intelligence et +non d'un travail manuel; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au +séminaire, la bonne femme n'appréciant, dans sa piété, aucune vocation +plus haute que l'état religieux, le jeune homme montra une invincible +répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville +où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une +grande douleur pour Jeanne; mais elle céda aux raisons que lui donnait +son fils. + +«J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse était dans +notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a +été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez +être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je +pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être +aussi que la volonté divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous +en êtes le dernier rejeton; c'était peut-être un désir téméraire de ma +part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres +familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et +nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée, +s'il n'a des frères ou des sÅ“urs pour la perpétuer. Allez donc où vous +voulez, mon fils, et que la volonté d'en haut soit faite.» + +Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C'était une noble créature, +vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la +frugalité et les laborieuses habitudes; ou plutôt c'était une de ces +paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les mÅ“urs +patriarcales eussent été remplacées par l'âge de fer de la corruption et +de la servitude. Mais cet âge d'or a-t-il jamais existé lui-même? + +Jeanne était née sage et droite; son frère, l'abbé Féline, l'avait +perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au +plus appris à lire; mais il lui avait enseigné par toutes les actions, +par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable +esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu, +si perverti; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'à +nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa +pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d'élite +qui le font encore comprendre et goûter autour d'elles. L'abbé Féline, +et par suite sa sÅ“ur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et +les vraies âmes apostoliques, dont l'apparition a toujours été rare, +quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y +en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, a dit le Christ. Beaucoup +prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu. + +Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de cÅ“ur +qui font l'homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le +contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la +fatalité attachée à notre époque; il ne put pas éclairer son esprit sans +perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura +aussi attaché à la foi catholique qu'il est possible de l'être à un +homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de +la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un +monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en +s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen +profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les +ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en +lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer +l'automne auprès d'elle, il veillait attentivement à ce que rien ne +trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans +hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une +haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à +l'ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses +actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces âmes +formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une +ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre. + +Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon +s'étaient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze +cents livres de rente léguées par le curé; la moitié de ce même revenu +avait suffi à la première éducation du jeune homme, l'autre avait +procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne; +mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se +trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes +perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise +et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui était plus odieux +encore de retrancher à sa mère l'humble bien-être qu'il eût voulu +doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la +cervelle; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur; +Féline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mélancolie qui +envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les +traces ineffaçables d'une rude et profonde souffrance. + +Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon: ce fut +son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette +province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et, +bien que sa charge l'eût établi à la ville dans une maison confortable +achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la +semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres, +tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et +s'étant, à ce qu'il semblait, fait une règle héréditaire de gagner +beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants. +Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant +à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge +mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'était opéré, disait-on, +par l'amour qu'il portait à sa fille chérie, qu'il voulait voir +avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui +avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction; +mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de +plaisir en mangeant le fruit qui n'était plus défendu, et trouva dans +ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour +bien user de la vie; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était +agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce, +laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son père et de +bonté pour tous; elle semblait avoir pris à cÅ“ur de mériter le doux nom +de _Bonne_, que son père lui avait donné par suite d'idées systématiques +analogues à celles de M. Shandy. + +La maison de campagne de maître Parquet était située à l'entrée du +village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du +château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et +petites dépendances, couvraient la colline. L'ancien parc du château, +converti en pâturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symétrique +de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n'était séparé que par un +sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce +voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de +s'apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons +d'enfance. L'avoué avait été uni d'une profonde estime et d'une vive +amitié avec l'abbé Féline; on disait même que, dans sa jeunesse, il +avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain +que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de +respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave +Simon. C'était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé +place dans l'existence très positive de l'ex-procureur. Des distractions +fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal à propos _les +consolations d'une douce philosophie_, étaient venues à son secours, et +avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir +abrutissant. Depuis cette époque de _rêves enchanteurs et de larmes +vaines_, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa +prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M. +Parquet un digne voisin et un ami dévoué. + +L'excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina +plutôt qu'il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin +l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son +cabinet, à la ville: + +«Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici +une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour +lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine +sur laquelle je ne comptais plus, le client s'étant ruiné et enrichi +deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est +rentrée, pas même ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un +jeune homme laisse dire qu'il a reçu un service. La plus noble chose du +monde, c'est de l'accepter d'un véritable ami; mais le monde ne comprend +rien à cela. Peut-être qu'un autre t'eût proposé de te compter une +pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est +contraire à mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il +en coûte assez à ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette +cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du cÅ“ur, +tu as de la modération; cette somme doit te suffire pour passer à Paris +plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela, +c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n'y changerait +rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!» + +Simon, étourdi d'un service si considérable, voulut en vain le refuser +en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite. + +«Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant; tu payeras +aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche +point à blesser ta fierté. + +--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mère? + +--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avoué d'un ton brusque; +ni ta mère ni mes héritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voilà +assez; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que +tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de +ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne, +n'est pas dévoué à l'obscurité. Avant qu'il soit vingt ans peut-être, je +serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon, +laisse-moi déjeuner.» + +Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla +travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y +renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait +presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des +études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son +vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de +s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il +simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi +solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait +pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes +fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une +large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son +caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence +de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un +ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de +la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années +suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de +travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse +qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il +n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif; +il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du cÅ“ur une +vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance +qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas +seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de +mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien +tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus +ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les +attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son +argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne +pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi +attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez +sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui +inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié. + +Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat +et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à +un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans +ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les +deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son +jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un +instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait, +pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il +s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener +seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour +pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet +l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait +plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon +lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose. +Je suis accablé de fatigue.» + +Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une +tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui +consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs +facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une +impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de +confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et +n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans +la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité +d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds +sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de +l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée; +avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir +encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété +d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition +présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester +au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait +avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et +qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette +maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui +abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus +élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus +médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes +âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable, +n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces +génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il +sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il +accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question +de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue +pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par +anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien +que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le +soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se +lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des +grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse +pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein. + +Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin +il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même +qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses +entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il +dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde +pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu +étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir +de ce pénible et long enfantement?» + +En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des +collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les +bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un +sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage. +Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait +assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait, +mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage +renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment. + +A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment +politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des +principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les +idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la +république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait +compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et +Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les +dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était +hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints +blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de +l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les +fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec +enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux +jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais +elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome. + +A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens +privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on +votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils +Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de +Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères +Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte. +La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du +nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis +ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de +Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui +escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus +cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession. +Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec +douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et +sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu +comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs +sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver. + + + + +III. + + +Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans +son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un +mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et +que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne +homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage, +derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue +du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en +guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà -t-il pas en +route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer +avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous +nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à +l'impatience... + +--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur. +Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon +père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit? +Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un +client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité +et de politesse à remplir? + +--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de +douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas +jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui. +D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre? + +--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour, +répondit Bonne. + +--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute. + +--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet +qu'elle lui jeta. + +--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre. + +--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir +au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me +fassiez des excuses. + +--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui +était conçu en ces termes: + +«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères +n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me +donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort +en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au +logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures. + +Ton père qui t'aime.» + +--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous +demande pardon et déclare que je suis un brutal. + +--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main. + +--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien +baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme. + +--Et répondez-vous toujours _amen?_ + +--Toujours. + +--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose? + +--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup +d'étonnement. + +Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que +Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt +qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour +continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une +plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant +le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de +cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis, +haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de +son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa +promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de +confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son +empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle +s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et +que Simon n'était pas même occupé d'elle. + +La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont +l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter +un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en +ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le +ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux +Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de +grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer +ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes +de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent +çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge +un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur +sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux, +cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois +granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la +bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau +allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son +léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe +des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et +fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de +châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une +laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines +fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge, +l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux. +Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon +de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en +abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que +la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les +plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir +et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude +tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus +charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais +silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné +de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés +Métastase. + +Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus +joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive +toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents. +Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son +sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de +châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la +chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son +art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces +voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent +incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en +ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince +de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à +être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui +le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles, +plus irrésistible et plus fripon. + +Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et +leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien, +suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son +éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et +développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté, +l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la +réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces +grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au +milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de +mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A +côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon +conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y +plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc +imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il +avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de +perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale. + +Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au +fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il +n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle +Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers +le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le +soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet +de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel +s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux +batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on +jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon +de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où +serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine +qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage +flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi +un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine +connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté +par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne +passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son +oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et +dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom, +creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de +_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit, +remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en +avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les +environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la +nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se +percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse +jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin. + +Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique +s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une +voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se +retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier. + +Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure +assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'Å“il +qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de +repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de +pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample +jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques +très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France +au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une +cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne; +et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris +de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages +qui s'étendaient sous leurs yeux. + +La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille +élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de +castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère +était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait +sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle +avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa +longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement, +tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son +ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses +rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré +l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre +inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame. + + + + +IV. + + +Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la +conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après +deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les +importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes +de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la +parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont +Simon resta stupéfait: + +«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un +parent de feu le digne abbé Féline? + +--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois +ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au +dehors. + +--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans +le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec +une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits +d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la +mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes +souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être +un des fils de sa sÅ“ur; elle venait de se marier lorsque le règne de la +terreur me chassa de mon pays. + +--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné +de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le +comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui +vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M. +Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de +charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené +au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et +retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de +s'éloigner. + +Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de +questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut +attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais +trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa +méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une +naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se +réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la +ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter +les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M. +Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des +folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt +qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant +de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de +contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon +adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis +venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste; +nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des +vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente +alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me +prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher +monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt, +et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement +perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, +ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que +travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc +Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui +n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai +le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un +peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une +ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste +prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une +colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux, +Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris +de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de +gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à +nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une +ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de +gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart +d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les +boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu +plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous +les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce +sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier, +n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la +vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières, +vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant +seulement, s'était rapprochée de lui. + +La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de +tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de +Simon Féline. + +Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se +regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre +elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte +mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais +incertaines et craintives, ces âmes sÅ“urs s'appellent et se repoussent +en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser +étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également +imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces +natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu +sacré dans leur sein. + +Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur +lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet +instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire +comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien +de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou +comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se +concentra dans son Å“il pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de +la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie; +son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage, +pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la +froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre +d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation +délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur +produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion. + +Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter; +mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle +la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur +celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la +seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la +légère contraction de sa bouche. + +«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique +enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la +française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa +mère... + +--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet +instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir +à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé. + +Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et +de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son +interlocuteur. + +«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la +perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie. +C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la +personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les +descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être +d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison +de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance +aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh! +n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_ + +--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et +douce, qui fit tressaillir Simon. + +Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et +de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française +n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il +n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et +harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une +poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette +réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions +défavorables de Simon. + +Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de +parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille; +du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation, +marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par +monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours +son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero, +Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à +reporter ses regards sur la silencieuse Italienne. + +Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon +s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré +redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son cÅ“ur +par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent +homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit +de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne +sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté, +sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux +être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre +la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque +parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif, +l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total +d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand +l'ex-négociant de Trieste lui dit: + +«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus +chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je +commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma +fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh +bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a +ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me +prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!» + +Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise +montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur. + +«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien +convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi; +car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le +conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre +nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas +craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un +titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait +de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre +domaine héréditaire.» + +Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un Å“il très vif, +quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de +surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de +ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien? +reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître? +Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.» + +Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne +l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle +objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses +que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent +l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous +sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de +cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait +avant tout ressembler à leurs pères. + +La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la +colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au +monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à +courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur +complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte +allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte +de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un +massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était +si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait +signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la +curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les +yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il +vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval +de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et +échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se +croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la +brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se +cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma, +finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un +air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer! + +--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.» + +Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir +changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette +parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en +maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les +hommes comme des chevaux. + + + + +V. + + +Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin +dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa +méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient +incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et +portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu +contre l'activité inquiète de son hôte. + +«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve +fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque +qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne +fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est +un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains +égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie +du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la +harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût +pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille +francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien +heureux là -bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et +bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne +faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce +commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce +n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à +Fougères. + +--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru +lui entendre dire qu'il était _armateur_... + +--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va +faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du +mouton ou de sa graisse, du bÅ“uf ou de sa corne, de l'abeille ou de son +miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les +relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui +croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du +château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra +encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là -bas une +bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il +aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles +lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour +plénière. + +--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces +vieux préjugés. + +--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se +peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise +qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore +plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son +blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père +travailler gratis pour les riches. + +--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle +Parquet en sortant d'une sorte de rêverie. + +--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y +ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les +mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours +été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que +mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une +paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est +lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans. + +--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant. + +--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que +quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était +un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma +fille. + +--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas +aussi bonne qu'elle est belle? + +--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car +elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son +père. + +--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir +Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,» +ajouta mademoiselle Bonne. + +Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la +porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre +pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches, +continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui +était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin. + +«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet +âge-là , qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère +quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle +créature, je ne me la serais pas laissé enlever. + +--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en +souriant. + +--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon, +répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans +sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de +me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est +difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.». + +Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne +en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit +et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce +n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres +personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était +très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui +devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était +à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand +il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien +servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir +jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du +coin de l'Å“il la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son +rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien +qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le +ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût +de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait +pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore +effeuiller les roses du plaisir_. + +Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un +vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un +voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le +commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il +avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de +manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa +profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et +son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de +sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il +joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait +les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes, +pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une +dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque +toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des +effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de +passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des +périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et +le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient +à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et +bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste +théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe, +il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses +propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées; +ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait +trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son +café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre +les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un +Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en +effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire: + +«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne +pourras pas plaider. + +--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le +ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de +moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans +les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais +elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et +adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi +m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette. + +--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal +à la gorge. + +--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard +suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la +Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma +tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace +dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...» + +Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait +interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son +fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor: + +«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous +au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.» + +Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il +s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la +raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et +entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les +siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec +une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient +qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne +saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la +vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les +douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le cÅ“ur +rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était +épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine. + +Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le +plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté +son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres, +autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était +sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du +pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre +même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait. + +Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit +d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du +comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne +point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait +avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas +désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus +désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir +convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de +Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique. +La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie, +les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais, +hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière +dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus +légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se +contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui +présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous; +vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce +ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne, +bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie. + +M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre +et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à +son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu, +aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y +déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître +rechercher la faveur du puissant. + +«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de +Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui; +et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à +celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations +en restent là .» + +Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami, +fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se +mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher +l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement +fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête +le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et +frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de +capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde +bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un +chÅ“ur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix +couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à +mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des +goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le +vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des +cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le +sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se +mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des +bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on +n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le +comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur +furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les +récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur +chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit +dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour +ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les +chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de +l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le +village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en +témoigna beaucoup d'humeur. + +Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les +plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des +étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie +poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le +plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des +désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à +reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce +peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et +de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé +dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir. +Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une +exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de +moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas; +que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette +vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement +affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la +misanthropie. + +C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune +homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de +l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie +d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une +âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît +de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent +et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et +se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de cÅ“ur +de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la +foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se +laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il +fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice. +Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du +vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses +semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne +peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la +sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison +orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui +fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des +deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la +bonté du cÅ“ur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est +elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui +lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et +l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce +qu'il ne pouvait empêcher. + +Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne. +Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents +d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au +village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au +printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y +reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les +classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de +province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre +assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens +incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite. +Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put +bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime +générale, c'est-à -dire l'instinct de solidarité dans les intérêts +bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les +ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche +des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé +du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations +furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et +saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient +encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui +gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne +enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis +assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé +avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et +d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de +Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût +facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait +aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu +entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand +d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait +convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il +allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité +que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de +leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il +étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité +dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il +n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était +impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la +valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand +devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à +la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher +de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire: +car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des +affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et +de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il +joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le +pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de +l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la +précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il +lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour +présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du +reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais +procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les +avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire +qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les +plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des +agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de +salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'Å“il aux +travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les +vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu. + +Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon +que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On +attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de +liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui +prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec +elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de +Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce +qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à +pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était +fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres, +qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de +Venise et de Trieste. + +Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint +pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni +celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une +extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche +pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient +place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis +et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique +peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et +comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir +courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou +la croix, la potence ou l'immortalité. + +Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que +sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de +n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle +profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il +en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre, +selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire. +Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres +poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et +méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien +souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la +pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande +intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon +pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les +systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme +doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de +puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il +écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de +la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa +raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le +secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule +fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et +Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié: + +«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop +tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste. +Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si +un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui. + +--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt. + +Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se +sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien +ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il +était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était +sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire +des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans +son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de +faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à +travailler pour son propre compte. + +Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin +d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont +l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il +y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus +que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui +semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et +dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité +dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir +de Trieste. + +Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune +personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort +peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon +de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les +honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et +silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents +voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait +à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à +Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup +d'Å“il rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de +sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou +même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule. + +Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie +errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus +déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse +téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant +cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs. +Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait +précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien +à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes +afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et, +se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines, +elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient +un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas +plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient. + +Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner +à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans +doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de +franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre +son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette +personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué +de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste, +calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste +qu'il ne croyait l'être. + +Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser, +et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au +premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des +questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait +hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses +courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui +est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez +Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par +les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions +mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère. +Jusque-là , Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de +sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec +un peu d'humeur: + +«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de +Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne +le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire +à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et +indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son +caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que +moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et +que j'aime de toute mon âme.» + +Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous +voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez +que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je +croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas +à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule +confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses +paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue +s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères +ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.» + +Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui +répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut +impossible d'en obtenir autre chose. + + + + +VI. + + +Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son +fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans +la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui, +ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en +emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de +la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui +prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi, +en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et +les couleuvres. + +Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se +perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa +par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout +à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline +au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos +pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha +sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses +regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en +courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées. +Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble cÅ“ur à l'aspect de la +souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état, +Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait +de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir; +mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint +animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un +rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle +elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là ! courez donc dessus!» +Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança +sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en +pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté +le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat +furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux +montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé +sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune +fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et +semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa +conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le +prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de +fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son cÅ“ur palpitait si +fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà +redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près +d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée. + +«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas. + +--Mais vous êtes couverte de sang? + +--Bah! c'est le sang de cette bête rebelle. + +--Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.» + +Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses +gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles +profondes. + +«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et +cherchant à l'étancher. + +--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je +le tiens. + +--Mais vous souffrez; vous êtes pâle. + +--Non, je suis essoufflée. + +--Vous êtes blessée au visage. + +--Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon; +je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à +vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a +échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas +rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement. +J'espère que non. + +--Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès +de l'Å“il. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau? + +--Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal. + +--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous +aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien +que je lui tordisse le cou. + +--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa +conquête de mon sang: j'y tiens.» + +Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à +pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider +la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la +sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle +était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste +de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même +trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son +âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette +noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas +seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les +émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves +que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt +maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser +contre son cÅ“ur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin +d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un +enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un cÅ“ur trop chaste +pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des +préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de +mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les +tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son +tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant +d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au +visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes +ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains! +laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a +vraiment beaucoup de mal!...» Et Simon, qui avait la vue courte, se +baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement +incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et +fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première +rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui +firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle +s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai: + +«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang? + +--C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre. + +--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est +du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur +la bouche? + +--Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne +encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il +en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes +pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être. + +--Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas +cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus +que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais +sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à +moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une +Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez +monarchique. + +--Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à +présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me +le permettiez. + +--Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres, +reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Più +fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on +nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait +pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue. + +--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous, +répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses +que la vôtre, si tous les cÅ“urs français étaient aussi convaincus que le +mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères. + +--Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment +de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père? + +--Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le +connaître. + +--Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous +refusé? + +--Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le +demandez? + +--Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma; +et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de +discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens +de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions, +il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y +traîne à genoux. + +--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père +les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire +qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage. + +--Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses +véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau +rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez +si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi +que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un +ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il +choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes +familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et +il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de +nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait +nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que +mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai +vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc +pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous +pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être. + +--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez +votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je +suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la +tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien. + +--Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune +fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu +de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous +pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se +réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de cÅ“ur +pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du +moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de +ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et +que vous examiniez ses plaies.» + +Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à +l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge +humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le +porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé. + +«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon +cheval, que j'ai abandonné dans le bois. + +--Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon. + +--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées +françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir. + +--Selon mon cÅ“ur et selon ma raison, je suis votre ami le plus +respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté +vous avez laissé _Sauvage_. + +--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il +n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes +mon ami... + +--Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre +mon bras? + +--Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les +femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les +coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous +insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous +distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un +méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle. + +--Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire +tuer sous vos drapeaux.» + +Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela +son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de +son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées, +Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en +tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de +paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien +courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma +avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle +l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son +père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes. +Là , Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière, +tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant +la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée +romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de +partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers. +L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses +terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance +naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de +restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul +capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant +l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle +était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à +Fougères. + +«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit. +Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon +sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries, +que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie +et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez +appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je +vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en +avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un +vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne +me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont +baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de +l'Autriche. + +--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est +une noble créature qui n'obéit qu'à vous. + +--Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à +son sabot, et donnez-moi une poignée de main: _E viva la liberta!_» + +Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au +galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur +sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête +dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse +impossible à décrire. + + + + +VII. + + +Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette +aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu +de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément +vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne +d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme, +parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils +de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin +d'amour et de dévouement qui les déborde. + +Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon +sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui +l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout +ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui +avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait +elle-même sous les tressaillements convulsifs de son cÅ“ur impatient. Il +s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre; +mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un +tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le +combattre. + +Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait. +Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait +affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu +à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet +amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la +réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée +cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien +durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient +avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime, +brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de +proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses +dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son +caractère. + +Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses +armes tournèrent leur pointe contre son cÅ“ur. Plus il y songeait, plus +Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant, +la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois +plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la +comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance +stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse +et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement, +et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le +secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas +seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa +discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait +pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel +dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort +pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait +déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les +séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner, +puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui +que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les +salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les +flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce +mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris, +dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché +sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse +qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son +oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment +d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une +femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant +à cette réalité on n'osait pas encore y croire. + +Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de +s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait +impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se +disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre +celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle. +Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa +position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de +quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche +héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier, +elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction +méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer +ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la +ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait +plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y +attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse +amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions +irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir +la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant +quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène +d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis, +récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation. + +Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa +nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une +sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de +nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il +s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en +désirant de tout son cÅ“ur que leur vive affection se refroidît un peu à +son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté, +aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de +pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de +poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village, +varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses +réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes +conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait +poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_, +et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se +coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant +dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de +fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et +diminuerait les gages de ceux-là . + +Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de +hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes +ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne +put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations +politiques de sa situation; elle avait une manière muette et +respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui, +mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne +pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que +précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de +corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou +de se taire. + +Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du +village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de +bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de +châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui +avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le +genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme +sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle +chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à +la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut +dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas +manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message +étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre +s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins +elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son +éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le +genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là , elle ne monta pas à +la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en +évidence à la droite du chÅ“ur, et que le curé avait fait décorer à ses +frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les +vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume +le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces +campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les +adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant +Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité. + +C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé +ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église +était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient +séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le +_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à +l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain +traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de +la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur +son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter +auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du chÅ“ur, +un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait +que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable +invitation, et il se décida à monter à l'autel. + +Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de +Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les +regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La +seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et +profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se +passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle +de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse +brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la +vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à +une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle +Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer +l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima +par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle. + +Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt +la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce +que votre conscience vous ordonne de faire? + +--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici, +et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est +due.» + +Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta +stupéfaite. + +Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser, +comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut +contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée +mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son +visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au +fauteuil, elle lui dit: + +«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant +Dieu qui connaît le fond du cÅ“ur et ses misères. Mais voyez! la doyenne +du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une +chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.» + +Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit +une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte +de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec +l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur +le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se +passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de +Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être +entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la +doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude, +s'assoupit doucement au bout de quelques minutes. + +Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait +d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant, +aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa +que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement; +mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après +avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour +encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le chÅ“ur et s'avança +vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères, +selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa +méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis +que toute la congrégation des fidèles, l'Å“il ouvert et la bouche béante, +se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin. + +Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de +Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette +aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se +retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune +seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au +titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut +plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet +événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions. +Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait +été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux +centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la +commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait +plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille +avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines +et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait +été encensée. + +Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour +mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme +elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec +intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect +pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée +avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les +sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune +fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître. +Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se +défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous +que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute +au fond du cÅ“ur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais +aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher. +J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma +satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant, +M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur, +eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.» + +Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas +attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane +pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa +petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La +bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal. + +«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant. + +Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle +lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient +un sujet tout trouvé. + +«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai +dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous +l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car +c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne. + +--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma. + +--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à +la chasse? + +--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là , répondit mademoiselle de +Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, +ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon +qui nous a servi de chirurgien à tous deux. + +--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête +avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et +pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons! +maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle +que vous semblez être, je vous aime, vous! + +--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en +portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.» +Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée +de son cÅ“ur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait +interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du +curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la +religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils. +Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce +spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption +sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de +culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et +bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses +antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en +effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau +et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez +riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de +Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une +sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté +l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour +le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant +d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en +passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle +Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui +apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en +elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût +aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir +que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne +s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait +jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la +source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages +divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les +paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité +des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le +contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en +vigueur. + + + + +VIII. + + +Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et +la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes +étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux +fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia, +perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu +d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, +allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts +de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait +tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, +dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. +Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle +avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une +botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui +apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix +qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à +la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille +chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement +eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers; +on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le +soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en +poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, +lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer +dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des +efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette +femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques +instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il +murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O +fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le +premier artifice de sa vie. + +L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières +abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de +consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de +joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher, +jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever +sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh! +dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez +trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que +je suis devenue mère de deux filles en votre absence. + +--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié; +car je ne suis pas digne d'être leur frère. + +--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas +reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant +la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de +fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la +main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et +pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de +l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié +enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux +roueries ingénues de la passion. + +Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la +fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin +d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son +désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et +qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de +bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne +l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider +Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite +table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille +alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout +empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une +chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même. + +«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse +rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie. +Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que +l'autre travaille et se dévoue. + +--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla +à sa sÅ“ur de ne pas prendre une peine inutile. + +--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères +avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante +application de vos paroles. + +--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua +mademoiselle Bonne en riant. + +--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de +Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je +vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_. + +--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui +sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop +fines pour les soins du ménage. + +--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau +avec tant de gaucherie, ma petite? + +--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un +demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi. + +--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le +même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me +faites peine.» + +Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva +de terre et le posa sur la table. + +«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec +chaleur. + +Bonne fut un peu piquée. + +«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des +serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant +à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du +marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes +muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos +montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges +épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis +la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie. +Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici +madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes; +elle nous gronderait et elle ferait bien.» + +Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé +pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame +Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité, +afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain +d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et +luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en +imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière. + +«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel +est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son +filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de +grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à +Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'Å“il perspicace de +l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de +monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air +très-significatif. + +Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un +brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux +enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions +pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir +si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble +harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères. + +«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait +cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses +qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté. + +--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable +de maîtriser son inquiétude. + +--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et +plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.» + +Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle +mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au +château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne +m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui +dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure? + +--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin... + +--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques, +interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que +signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit? + +--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que +vous avez écouté un peu trop votre bon cÅ“ur durant cette dernière +absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de +vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa +fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur +d'avoir une sÅ“ur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux +relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient, +blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il +n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité, +comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils +de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en +cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que +désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au +château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline? + +--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite +prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité, +par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M. +Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de +ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer +profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la +rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la +femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là . Il +m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses, +et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui +feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je +tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous +inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien +agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à +sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite. + +--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M. +Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne +commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé +sa partie. + +--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec +fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés +de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes +mes forces à cette injustice? + +--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, +qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la +fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, +pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser +quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père; +vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au +bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une +parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si +Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le +traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma +perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à +mes raisons. + +--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous +comparer la sympathie de cÅ“ur et la conformité des principes qui vous +lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je +conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de +prudence. + +--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de +ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que +vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas +dans le cÅ“ur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je +suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement, +et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette +clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts +de celui qui vous a donné le jour... + +--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me +faites!» + +Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur +mortelle de ses lèvres. + +--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout +cela. + +--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant +un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas, +ce que je ne dois jamais dire à personne. + +--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement. +A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre +lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang? + +--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans +ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me +plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent +pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon +caractère et ma conduite doivent être bizarres. + +--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites +ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.» + +Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle +ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant +cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas +d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est +l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour +ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne +aux consolations d'une douce philosophie. + + + + +IX. + + +Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de +son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait +surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se +contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à +laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand +étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du +château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la +méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner +plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec +mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans +craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une +intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le +caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne +l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses +formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté +inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne +de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites +à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton +patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui +n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères +de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une +résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible +que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait +semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance +paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte, +s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se +montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce +divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le +même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard +d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du +moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille +commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne +pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là . Cependant Fiamma, +qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les +coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde +sut résister à sa curiosité et la museler. + +Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut +beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné. +Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment +devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura. +La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son +aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de +Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler +l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le +calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations +le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon +découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la +tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses +et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A +l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un +respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses +pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de +part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque +aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie +comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et +paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour. + +Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa +défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs +considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il +voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte +n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son +estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que +possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être +républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à +d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à +des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble +caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes; +mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi +loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était +encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par +orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce +qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions. + +Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez +peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle +un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme, +extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il +était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était +sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie +brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper +et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance +et l'estime. Il avait un cÅ“ur aimant et sincère, le caractère loyal et +brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion, +comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour +s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti +de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de +politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait +poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui +faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie. + +C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le +monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus +roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre +aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le +devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce +miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été +aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie, +où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche, +excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne +voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit +pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie; +mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin, +quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si +bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au +bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé +déjà , son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se +prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne +facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations, +plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à +l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec +une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs +caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence, +chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son +républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité +comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait +être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit +Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit +ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence +dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux +communs ont encore de la pompe et de la grandeur. + +Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la +fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans +aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son +sang pour un regard de son héroïne. + +Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle, +crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant +elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa +conduite antérieure dans les salons parisiens. + +Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit +beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit +que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour +complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le +receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son +éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable +qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également +capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était +porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand +sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de +France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et +donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup +d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république +vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le +sens aristocratique. + +Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au +moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une +différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant +l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin +qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut +grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus +heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa +cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de +lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible. +La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée +d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des +biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme +vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat. + +Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle +Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle +sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait +soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore +la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa +déclaration. + +Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante +au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup +d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait +pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui +témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le +marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille +Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à -tête avec sa +cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de +l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de +l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du +monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié +ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué, +l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne +charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards, +tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser. +Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la +comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et +souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le +rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et +passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se +résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine +d'en obtenir beaucoup d'autres. + +Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que +l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de +dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait +sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les +malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa +qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de +la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à +Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une +voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous +se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes +de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois +de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire +souffrir son pâle et silencieux rival. + +On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités +d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de +nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux +pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous +pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son +cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre +maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils, +plus nous en sommes blessés. + +Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce +dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même +toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait +naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote, +un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue +visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le +craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux, +qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie +entrèrent dans son cÅ“ur. + +Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne +pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret +d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la +vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de +désespoir. + + + + +X. + + +Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux +dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et +le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de +l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la +rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa +de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et +qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de +chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour +le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que +l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de +tristesse. + +«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner? + +--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de +campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour +ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de +cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête +industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_ +j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et +la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de +mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie +jusque-là . Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce +pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation +que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis +plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a +perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette +contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux +soucis de mon cÅ“ur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré. +Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la +fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés +de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les +rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si +chères au vieux Titien? + +--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions +italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces +bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous +fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait +trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici, +c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais +la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous +rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère +viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer +un rôle actif... + +--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu +sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les +seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple +de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits +de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour +fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au +dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug +infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels +il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se +ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais +quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne +la fièvre. + +--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble sÅ“ur, +qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se +lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un +patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt +à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes +des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la +verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil. +Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait +l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et +cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir +aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse. + +--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et +en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait +seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un +cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi, +misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le cÅ“ur, +me force à rester là immobile, à faire de stériles vÅ“ux et à me déchirer +les entrailles de colère! + +--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa +fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre +tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme +elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force +et de cÅ“ur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus +d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle +extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta +grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine. +Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui +s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta +hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force +musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un +cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...» + +Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous +donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son +visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu +à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je +croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible. + +--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal: +vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont +bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire +pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui +paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au +milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval +pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.» + +Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait +Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont +il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine, +malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la +ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était +tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne +songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin +cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une +ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de +son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait +plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle +contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse. + +«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à +cheval, là -bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline? + +--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette +taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon +est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village. +J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans +quelques années vos jolis petits péchés. + +--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la +tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et +n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui? + +--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente +pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que, +pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra +servir d'aumônier à notre petite armée. + +--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma +d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que +nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous, +sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que +saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et +pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous +avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme +se parlant à elle-même. + +Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait +bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à +l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le +sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait +l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il +avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent, +desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive +exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre +genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière. +Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage, +et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta. + +«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de +recevoir le dernier clan de mon cÅ“ur, la dernière étreinte de mon +amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre +poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée; +ce rocher abritera mes os. + +--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis +avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il +au moment d'accomplir le vÅ“u de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos +pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière... + +--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma; +et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez +vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi, +je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous +montrer le fond de mon cÅ“ur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui +m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection +humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et +les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez +que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir +pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon +âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la +destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon +cÅ“ur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance +politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon +confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous +allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne +presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous +serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous +offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je +vous ai donné le secret de mon cÅ“ur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime +Simon Féline.» + +Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut +un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard +inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer, +de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa +trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement +l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être +ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige +nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la +politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus +parfait dédain. + +«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans +l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous +connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...» + +Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens +charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de +l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se +sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui +disant: + +«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon +Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et +vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon +estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, +plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y +avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une +passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à +l'heure passer là -bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de +peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de +plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à +m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, +je vous écoute.» + +Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit +le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne +amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les +chances d'un mariage entre elle et Simon. + +«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais +compté là -dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette +amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre +union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que +j'ai pour le mariage.» + +Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de +reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais, +dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa +voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans +des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son +impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour. +Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme. +L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le +mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire +importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres +quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes +passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre +dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur, +et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de +l'Opéra-Italien. + + + + +XI. + + +Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille +auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée +capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus +complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de +l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons +mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie +réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur +source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour +l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son +intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de +l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle +d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de +la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. +Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes +considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à +point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il +n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la +destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est +ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en +voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait +compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes +les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une +belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le +laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait +l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu +de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au +caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux +ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans +les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice +était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras +une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible +et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de +contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste +avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle +ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement, +il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et +spleenétique. + +Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu +toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour +pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa +naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de +Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il +ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité +peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour +parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la +faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé +garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un +roturier. + +Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de +son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à +craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la +voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce +sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné, +comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à +faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette +intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que +Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande +anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en +France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât +faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la +seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus +un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait +sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher +sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa +tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude +de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero, +Fiamma?_ + +Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans +un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais +cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de +trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de +Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait +naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de +remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les +portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin. + +Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une +insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les +secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la +table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut +lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui +eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver, +l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la +famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son +emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux +nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas +friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de +son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette +gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des +Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré: + +«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre +nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet +égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je +écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait +rendues sacrées? + +--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos +promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries +majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en +imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez +beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois +m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur +les planches. + +--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et +désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position. +Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de +faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve +habituelle. + +--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec +aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si +malheureuse? + +--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit +Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la +position que vous m'avez faite... + +--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste +ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons, +répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me +désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti +diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma +sollicitude pour un enfant ingrat?» + +Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le +second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma +voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte +intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles. +Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la +force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui +cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement: + +«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un +sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais +plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le +devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me +faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis +d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union +disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous +rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet +égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me +marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu +examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de +me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée +au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous +renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de +moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec +la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre +sagesse et de votre prudence. + +--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour +redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence +irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque +troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de +ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la +plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver; +tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je +ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle +intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...» + +Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se +leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche +et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser +les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère +lui avait choisi. + +«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas +qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée +de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette +indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et +naturelle...» + +Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent +de sa tête. + +--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et +d'angoisse. + +--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma +tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos +intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais +permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation +et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude. + +--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours +debout et tremblant. + +--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec +une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir. + +--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules +et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il +faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au +_finale_ le plus tôt possible. + +--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une +raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à +une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je +dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne +vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de +remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une +mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. +Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique +séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous +avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le +soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme +n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une +servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si +vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je +n'ai eu que deux tête-à -tête en ma vie avec un homme: le premier fut +amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le +second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et +de votre volonté. + +--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle +et craignant d'avoir à demander pardon. + +--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma +parole et de ne pas la récuser. + +--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une +aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter +comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que +sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas... + +--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous +supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des +dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien... + +--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux, +terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien! +voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et +vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M. +Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour +empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire +des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait +fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos +principes et la régularité de vos mÅ“urs; mais vous n'avez pas daigné +vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des +commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations +inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je +vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en +arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à +laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous +établir plus avantageusement. + +--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit +Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les +filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis +majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le +sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée +jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre +désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de +me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente +que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans +l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre +seigneurie le sait!...» + +Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation. + +«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses +deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère +des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au +sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers +vous. + +--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si +lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement +la modestie de mes habitudes. + +--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre +ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou +me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin +de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran +domestique: charmante alternative, en vérité! + +--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans +cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille +Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir, +et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard +s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du +village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où +vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc +assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne. + +--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à +si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus +de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence +à tousser. + +--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque, +répliqua-t-elle.» + +Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une +discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en +retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un +mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de +longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille. + + + + +XII. + + +Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une +discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut +chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit +qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda +s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien +observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline +lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit +comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma +depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait +cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir +une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en +sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt. +Le cÅ“ur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû +éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce +départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son +jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un +moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y +songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à -vis +de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières +de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils +et qu'elle croyait ses douleurs sans remède. + +«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître +comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir +tout à l'heure! + +--De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de +l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère +enfant! et comment donc si vite? + +--C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère +vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise +de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air +mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de +m'épouser. + +--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon +tous les soirs... + +--Vous en parliez? qu'en disait-il? + +--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût +amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne +vous en aperçussiez pas... Je vous demande pardon de nos réflexions, ma +petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je +ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser. + +--Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que +je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau +secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque +j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui +déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au +mariage. + +--Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel, +puisqu'il est parti tout de suite? + +--Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À +l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il +se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos +montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses +joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans +votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela? + +--Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit +Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions +pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni +obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà ; alors +j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze +enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est +le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après +avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir +périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu +me préserve seulement d'y songer! + +--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne +santé. + +--Hélas! pas trop! + +--Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre. + +--Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais +parlons de vous, Fiamma. + +--Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante, +tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti +triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il +avait; je m'en doute. + +--Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par +l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma. + +--Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession +lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il +m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir. + +--En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis +fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant +de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous +faisait ses adieux. + +--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est +parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût +consultée. + +--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait +parti moins malheureux. + +--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant +quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En +attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline? + +--Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause. + +--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux +genoux devant vous, illettrée sublime! + +--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi! + +--Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la +terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous +votre dictée... + +--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans +lesquels vous êtes de trop, mignonne. + +--En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui +porterez ma lettre. + +--Bonté divine! que lui écrirez-vous donc? + +--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement. +L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai +de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui +dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie... qu'il +faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines, +vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons. + +--Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car +j'ai quelque chose en outre à lui dire. + +--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma. + +--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme. + +--Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire. + +Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au +départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons +de laine tricotée. + +«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le +cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne +est en campagne. + +--Je vous prêterai Sauvage. + +--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon +Simon! + +--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village? +Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en +trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse! + +--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour +lui; la dernière a été si terrible! + +--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen. +Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis +avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied +jusqu'à la ville. + +--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe. + +--Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux +par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise +sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête? + +--Je ne me laisserai jamais conduire par vous. + +--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la +_Fuite en Égypte_. + +--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le +village. + +--Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la +montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne. +Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.» + +Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier +sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée +dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol +jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant +à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas, +et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le +sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit +commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et +attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, +franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de +légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle +aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre +pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et +tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint +Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons. +Là , elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée, +elle remonta sur son cheval. + +«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je +vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève; +il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas! +je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce +froid mortel. + +--Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction, +elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et, +comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit +orageuse.» + +Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue +jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre +durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en +se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez +sur elle!» + +Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée +d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était +seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête +dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit +tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore +égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa +vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse +maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la +vieille Jeanne. + +«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle +avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi +ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un +ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi +l'aimez-vous plus que moi? + +--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches, +répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant +où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au +milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le +passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous +mourrez, je mourrai. + +--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!... +Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas +de lui; il ne reviendra pas. + +--Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria +Simon. + +Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec +sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse +à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne +comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la +même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il +comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors +seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se +réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots: + +«O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude; +elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il +venait à tomber de la neige avant qu'elle fût rentrée! C'est si +dangereux dans nos montagnes!» + +Simon pâlit et fit signe à Jeanne d'écouter. Le vent sifflait avec +violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa +au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit +rigoureuse; l'angoisse passa dans son cÅ“ur, il courut ouvrir la fenêtre: +des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un +cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère; puis ils +restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence. + +Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le +sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage. +Hélas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour +l'empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une +double inquiétude tombant sur son cÅ“ur, elle leva les bras vers le ciel +et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas +revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige +n'épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été +loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le +vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune +s'étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage, +et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre +assez longtemps; car il avait remarqué ces traces jusqu'à l'entrée du +village de Fougères. Là les sabots du cheval s'étaient montrés délivrés +de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone, +mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire +reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'était glissé dans les +cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant +de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à +l'envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces +laquais: «Diable! voilà une drôle de promenade! Heureusement que M. le +comte est couché. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille.» L'autre +avait répondu: «C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est +pas ce qu'elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il +ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir +soin d'en dire du bien.» + +Simon était revenu à Guéret par la grande route. C'était le plus long, +mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M. +Parquet s'était fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame +Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout +deviné d'avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant +la presque totalité du vin chaud qu'il avait fait préparer pour son +filleul, M. Parquet parla ainsi: + +«Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui +déplais pas. Elle a fait vÅ“u de célibat, tu as fait vÅ“u de ne lui parler +jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner; +voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent +pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième; et celui-là , +c'est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d'incertitude; il faut +plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en +acquérir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience à prendre, un +peu d'argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi.» + +Simon, dont le cÅ“ur frémissait durant ce discours, supplia son cher +parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un +optimiste absolu après boire. + +«Cela sera comme je te dis, s'écria-t-il avec colère; tu as du talent, +j'en suis sûr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu +seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C'est assez +reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans +l'Adriatique; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce +qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans +tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue, +ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.» + +Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son +parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se +déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait +remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l'aspect de la +neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n'avait pas +pu lire. A ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il +l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale +semonce; il n'y trouva que ces mots: + +«Simon, travaillez. Je vous aime.» + +Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais +été de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mère, conduite +galamment par l'avoué jusqu'à la porte de la meilleure chambre de la +maison, lui adressait quelques reproches. + +«Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous +lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier +obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'être trop vite flatté; et +ce sera votre faute, voisin. + +--Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon. +L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider à +poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu'il +épouse sa belle, pourvu qu'il épouse sa profession.» + + + + +XIII. + + +Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire; il la lui +avait gardée avec amour. C'était un beau crime à grand effet, avec +passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la +cour d'assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s'étonna de +voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un +enfant dont on n'espérait pas grand'chose, attendu son extérieur débile +et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation +faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le +dégoût qu'il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité +naturelle à l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec +une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui; un nuage +flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à +s'enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au +moment de se lever: «Cet instant va décider de ma vie. S'il y a une +lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'éteindre à jamais.» C'était à +Fiamma qu'il pensait. La crise était arrivée; il allait faire un pas +vers elle ou voir un abîme s'ouvrir entre eux. L'importance du succès +n'était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du +talent, il avait une chance pour posséder cette femme; sans talent, il +les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et +d'éblouissement! + +Mais il avait mis sur son cÅ“ur le billet de Fiamma, les trois seuls mots +qu'il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et +continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet, +assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui; il rougissait +et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d'anxiété +sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il eût +craint d'avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant +sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié +ou d'ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en +temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures +d'un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire: «Prenez +patience, vous allez être satisfaits; c'est moi qui vous en réponds.» + +Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa +taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de +la force, sans perdre un reste d'émotion qui lui donnait plus de +puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique; mais ses grands +yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son +front d'une invisible auréole. D'abord on s'étonna de la simplicité de +ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore: _Pas +mal_, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres: _Bien! bien_! +Mais bientôt la conviction passa dans tous les cÅ“urs, et l'orateur +s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger. +Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d'obéissance +sympathique qu'il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux +qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres, +et ne s'aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours. +Parquet, plus habitué à l'analyse, s'en aperçut, et ne s'étonna pas +qu'on pût être grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estimés +jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis +longtemps; mais il n'eût pas cru qu'un auditoire grossier pût se passer +d'un peu de ce qu'il appelait la _poudre aux yeux_. De ce moment il se +sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un +mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il +n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le +sourcil. En secouant sur son rabat l'excédant de ce copieux chargement, +le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu +obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son +filleul à la fin de l'audience, et en lui disant: «C'est fini, je ne +plaide plus, et désormais c'est par toi que je triomphe.» + +Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrêtant pour +regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le +permettre, se dit comme à lui-même: + +«Ouais! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche!» + +Simon se retourna précipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppée +d'une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d'une main elle +la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l'éclat du +soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon +ne put s'y tromper. C'était Fiamma. Il eut bien de la peine à s'empêcher +de courir après elle. + +«Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrétion. +Puisqu'on se déguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on +était là . D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés! + +--Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. +N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés +du bec d'Italia?... + +--Oh! l'Å“il de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te +disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour... + +--Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant +vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, +épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où +je ne me soutiens plus qu'avec peine... + +--Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans +cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y +manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je +ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus +que toi en l'écoutant.» + +Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la +remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il +devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son +vÅ“u; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et +l'expression d'une vague espérance. + +Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus +réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une +extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots +de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa +part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou +plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte +sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne +perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de +l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle +dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire +souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les +émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle +se liait par une promesse réciproque. + +Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû +l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de +hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au +vÅ“u de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais +cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le +tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille +suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en +Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de +Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût +majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son +consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun +espoir de ce côté-là . C'était peut-être à un mort qu'elle conservait +cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme +inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le +pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la +conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue. + +Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun +changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon +s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même: +aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais +jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais +dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses +paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, +aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait +cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du +soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue. +Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son +cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la +rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont +elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup +horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la +mettaient à l'abri des hommes et des bêtes. + +D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez +d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part +d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés. +L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint +peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort +strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique +son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune +concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, +émerveillé de la pureté de ses mÅ“urs avec une vie si indépendante et une +beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en +grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des +aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires +délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de +clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des +ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son +caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme. + +Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en +jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le +jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma; +Parquet secouait la tête. + +--Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en répondrais pas; +je ne sais plus à quoi m'en tenir à cet égard; mais qu'elle n'en ait +jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir, +c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi, +Féline, mais tu ne connais pas mieux le cÅ“ur humain. Sois sûr que j'ai +surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle +nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager +peu à peu le pauvre, et l'aider à sortir lui-même de sa misère, que de +lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu'abuser. Cela +pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette +modération n'était guère dans son caractère; car en passant devant la +maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa +misérable hutte, où l'on ne peut se tenir debout, elle s'écria avec +chaleur: «O ciel! avec mille francs on donnerait à cette famille un +logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la +porte d'un château!...» Je lui fis observer qu'elle pouvait bien +disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougères +m'avait encore dit la veille: «Engagez donc Fiamma à me demander tout ce +qu'elle désire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive +économie.» Fiamma alors changea de visage et me répondit d'un air +étrange: «Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi +ancienne que le monde: ne vous fiez pas à l'apparence.» Va, Simon, +ajoutait Parquet, sois sûr qu'il y a là un _mystère d'iniquité_ de la +part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de +cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé +désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de +bonté, mais non de probité; un homme dur, égoïste, étroit d'idées et de +sentiments, peureux et avare; mais il était impossible de trouver en lui +assez d'étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat. + +Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'être se lassent vite +des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode à +eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce +qu'elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la +regarder comme sa sÅ“ur et de ne plus songer à devenir son amant ou son +époux. Simon s'efforça de s'habituer à cette conviction; mais il avait +beau faire, la force de son amour l'écartait à chaque instant avec +impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il +avait cessé d'avouer sa passion, et il la cachait désormais +non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n'en était pas +dupe; on ne trompe pas une mère comme elle; mais elle respectait son +courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le +voir récompensé. + +Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de +Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune +personne montra, il est vrai, un peu d'hésitation chaque fois, et ne se +prononça jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du +cÅ“ur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour +Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnaîtrait combien elle était +elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les +garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même +avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si +peu empressé à l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre +la faible espérance qu'elle conservait encore. + +L'amour ayant pris dans le cÅ“ur de Simon un caractère grave, constant, +mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut +aidé à se faire connaître par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa +toque d'avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l'étude, il lui fit +plaider toutes les causes qu'il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps +il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant +un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son +orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'héritage de sa clientèle +aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il +se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu'autrefois. +Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait +d'imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la +faveur du public idolâtre. Simon s'acquitta, envers lui et malgré lui, +des avances généreuses qu'il en avait reçues; mais, après avoir +satisfait à ce devoir, il montra assez peu d'empressement à profiter de +sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s'y traînait +nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu'en praticien, +c'est-à -dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand +acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits +personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s'attachait à +lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volonté active et +soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que +l'ambition était morte dans son cÅ“ur, qu'il n'aimait son métier que sous +la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions +politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi +ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire +faire de grands progrès. Fiamma, qui l'étudiait attentivement dans les +rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres +qu'elle en recevait, comprit que l'amour était devenu chez lui un mal +plutôt qu'un bien, et qu'il était nécessaire d'opérer en lui une +révolution. + + + + +XIV. + + +Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet +de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le +temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait +jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations +n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous +le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez +elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité +charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne +disposition avec elle, jusque dans le tête-à -tête, s'empressant à lui +complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus +frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de +principes à lui demander. + +«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content +d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une +affaire importante. + +--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou +commencerai-je par vous présenter ma supplique? + +--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de +la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous +connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer +réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi? + +--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez +froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une +tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement +à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la +_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma +avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer +d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection +n'existant pas. + +M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille, +dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais +si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous +n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons +vis-à -vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras. + +«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont +d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de +commun avec le désir que je manifeste. + +--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces +circonstances que vous désirez vous éloigner de moi? + +--Je vous le jure, monsieur. + +--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne +refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer +mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et +fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois: +_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait +à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension, +qu'il était à la veille de se remarier. + +«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon +père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez +m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est +si vive que je ne sais comment l'exprimer.» + +Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la +satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en +oubliant tout à fait son rôle: + +«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous +faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre +fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre +position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos +pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...» + +Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la +richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison, +vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me +nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre +seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une +locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_ +de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé +avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux +hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis, +deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable +que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom +et utiliser votre fortune. + +--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant +toujours attentivement. + +--Votre seigneurie le sait. + +--Pourquoi dites-vous que je le sais? + +--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour +être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont +d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier, +que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval, +lequel dans le pays a coûté 50 écus. + +--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que, +loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous +souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore +assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous +marier... + +--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me +permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?» + +Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie +devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute +l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la +considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer +pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son +mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses +plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique, +de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir +à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa +résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une +manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément +dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble. + +Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma. +Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant +cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout +italienne. + +La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore +jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon, +supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot, +adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait +cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on +pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la +famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en +connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans +cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire. + +Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille +pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma; +elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa +future belle-mère. + +Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa +présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un +couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de +raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où +le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta +guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la +voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec +elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si +bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment, +ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à +le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même, +allaient peut-être lui manquer pour jamais. + +Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la +probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères +devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et +témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de +manière à lui prouver la nécessité de se soumettre. + +Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé +mystérieusement au fond de son cÅ“ur. Il pleura avec amertume, s'irrita +contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un cÅ“ur de fer, et songea à se +brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère. + +Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de +l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles +comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à +fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon +Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux +conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa +renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put +compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une +haute carrière politique. + +Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la +crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection +exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne +faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des +absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme. +Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une +intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin +prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours. + +Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet, +qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons, +réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps +de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui +firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son +père. + +«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le vÅ“u le plus cher +de mon cÅ“ur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions +pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le +voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin +de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser +Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde... + +--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit +Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une +assez longue épreuve. + +--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête. +Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et +cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter +ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux +femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas +une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée, +et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous +les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de +toi.» + +Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé +d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans +cette jeune fille les plus belles qualités du cÅ“ur. Bonne, plus jeune de +plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des +agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être +précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont +l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il +devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer +autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu +coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie +(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes, +demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était +approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se +surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en +préparant le bishoff de son père. + +Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement +et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne +manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et +il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans +le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui +se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source +de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de +ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé; +elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent +était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de +talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire +oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant +mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège, +et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant, +il la gronda un peu. + +«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a +fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le +monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans +le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le +décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne +suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve +fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi, +je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et +que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison +de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un +certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.» + +M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de +cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma; +enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il +obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti. + +«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. +Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et +maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous +supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à +une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, +parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez +jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur +votre cÅ“ur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous +livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu +refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.» + +«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet +en achevant ce billet. + +--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est +certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne +me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.» + +Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon +de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore +cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à +mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge +à se marier.» + +Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait +désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut +revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma +n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle +Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues +conférences avec elle. + + + + +XV. + + +Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière +en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et +où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans +cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, +toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer +à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui +faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à +revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et +la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le +groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis, +lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son +fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, +devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude +mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle +attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi +gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa +rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien +être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif; +mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et, +s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte +d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!» + +Fiamma lui prit la main avec tendresse. + +«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de +brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand +personnage que vous, madame la dogaresse. + +--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant +son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous +est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous. + +--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais +eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et +vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle +figure que vous faites? + +--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le +verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. +Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous +voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir +priée avant-hier d'être sa femme? + +--Pourquoi non? et qu'importe? + +--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il +vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je +ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune +médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier +mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de +désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas +blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est +inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à +fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre +regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là +puisse aimer, de même qu'il est le seul homme... + +--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma +d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer. + +M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite +duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les +noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de +meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal; +il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et +d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé +comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...» + +En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son +chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée +de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort +agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre; +mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut +lui ouvrir. + +Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous +aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille +avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la +première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce +sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.» + +«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une +coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait +aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle +dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié +sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce +n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner +l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous +êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de +toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour +qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon cÅ“ur serait de vivre +entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre +amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de +vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un. +Adieu, Simon. + +Votre sÅ“ur, BONNE.» + +--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle +croit produire, mais à cause de la sainteté du cÅ“ur de celle qui l'a +écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez +pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer. + +--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car +c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous +dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne +sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre +secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos +deux petits frères, à l'univers entier. + +--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon +secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et +devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que +mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a +levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux +jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de +beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire +pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que +maintenant je ne peux pas en épouser d'autre. + +--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser +Féline? + +--Parce qu'il n'avait rien. + +--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne +pouvez-vous pas en épouser un autre? + +--Parce que je le préfère à tout autre. + +--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser +maintenant? + +--Parce qu'il est riche. + +--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je +vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement. + +--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il +m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien +recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même +après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son +héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix. + +--Quelle chose étrange! et pourquoi cela? + +--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette +résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher. + +--En vérité? + +--En vérité; il ignore encore que j'ai fait vÅ“u de pauvreté en entrant +dans l'âge de raison. + +--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un vÅ“u de pauvreté, de +chasteté... Ah! pour le vÅ“u d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué +souvent! + +--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. +Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou +de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais +pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir +de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un +jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne +pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne +en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il +eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je +craignais plus que la mort. + +--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu +vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir? + +--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé, +j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines +choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas, +Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari +qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la +dot que mon père eût offerte. + +--Sans doute, mais Simon Féline pourtant... + +--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette +confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait +encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant +rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien +assuré. + +--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait +possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé +un peu devant la considération de ne point vous donner de dot? + +--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir +des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre +les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible. + +--Mais, que diable! une fille majeure... + +--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de +Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis +dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et +tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu +et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient. + +--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque +votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car +il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi +qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, +si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins +qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous. + +--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la +position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de +sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon +n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme +de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec +soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille +qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor... + +--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et +avec vous, l'eût fait marcher plus vite. + +--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui +devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que +revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis +longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions +fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon +père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon +nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter, +moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse +assez pour savoir quelle langue je parle. + +--Mais maintenant qu'allons-nous faire? + +--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et +bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en +France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui +m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice +inexplicable, je renoncerais à ma dot. + +--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie +fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à +compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère +qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas, +et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas +qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau. + +--Que voulez-vous dire? + +--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je +me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir? + +--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit +de ce jeune homme. + +--Vous ne l'aimez donc pas? + +--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas +affirmativement quand même j'aurais dans le cÅ“ur la plus belle passion +de roman qui ait jamais été inventée. + +--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous +ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile... +Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...» + +De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut +toute tremblante. + +«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est +gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la +calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la +voir et m'aider à la soigner.» + +Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille +femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force. + +«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix +étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir +cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit... +la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis! + +--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici +madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras +vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos +souvenirs. + +--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un +crime.» + +Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne. + +«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette +terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de +mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût +fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour +de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai +pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans +moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là ! Vous le +rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous +en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth +bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh! +n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de +mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait +sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...» + +Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu +des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, +et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement +de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se +réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à +l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?» + +Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude +pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon +fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans +sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les +vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, +laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les +paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à +l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un +chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une +impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle +dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse +s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de +divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au +milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers +l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les +ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et +aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il +avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de +rien au monde. + +«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de +moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide? +Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une +femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi +m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais +guérir peut-être, et maintenant je suis perdu. + +--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre +la main. + +--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis +capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui +me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!... +Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et +demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne +pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père! +mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui +dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais +resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je +n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni +le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes +pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec +elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la +commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de +moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me +dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir +mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les +pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma, +connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer? + +--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, +rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi! +vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas? + +--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre +expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours +blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu +es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre. + +--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs +ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une +lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de +vous la remettre, mais je vous vois si agité... + +--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me +tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de +mon cÅ“ur qui ne m'appartient pas! + +--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime +toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux +au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon? + +--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous? +Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.» + +Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie +profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et +l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet +état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet +du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, +jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes. + +«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me +reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi +m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en +m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là , ma honte! ôte-toi de +là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce +que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions, +en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! « + +En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre +couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de +ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose +aussi rare que violente pour Fiamma. + +Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de +douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il +l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la +pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant +dans ses bras, il la pressa contre son cÅ“ur en l'appelant des plus doux +noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains +humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils +n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres +unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans +leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que +Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau +pour lui qu'il faillit mourir de joie. + +«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu +dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais +permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à +moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui +qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te +dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont +toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il +est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas +réaliser? + +--O ma sÅ“ur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles. +Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi +depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que +c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une +gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et +que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta +tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je +lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible +à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve? +Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton +pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le +soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa +beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu +me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon. +J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes +yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je +ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque +part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de +l'autre vie, tu étais ma sÅ“ur. J'avais ce type de grandeur et de beauté +devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et +cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel +tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et +commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai +ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à +tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je +faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton +sang m'a inoculé!» + +Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard, +toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur +entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des +ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté +vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés +par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa +demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri +d'alarme. + +«C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du +matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de +ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont +coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents. +Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux +sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon +prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée +toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint +d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du +mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me +prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais +loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les +ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens +t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et +où jamais il n'entra sans avoir le cÅ“ur et les mains pures. Ce n'est pas +pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les +impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin +que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi +que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour, +bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.» + +Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se +rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme. +Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de +l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement +catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de +villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement +dire, ce jour-là , les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient +traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la +petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la +tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les +cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu. +Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons +empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait +être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces +saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois, +n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix +d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes +printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès +fraîchement coupées, embaumaient le chÅ“ur. Les oiseaux chantaient et +voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on +voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A +l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps +à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution, +ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant. + +«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible +votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans +ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que +l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi +des idées si suaves et un charme si délicieux? + +--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma; +son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la +consolation sur la terre.» + + + + +XVI. + + +Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à +Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles +par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un +sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne +avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le +psautier était ouvert au _De profundis_, et le rosaire était enlacé aux +mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en +s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle. +Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne +contre son cÅ“ur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il +s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur +le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si +pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son +doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la +seule cause de sa réserve. + +Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église +sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette +commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne +le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était +curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui +intéressait son cÅ“ur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la +confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses +espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur. +Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès +qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle +sentit dans son cÅ“ur le même calme et le même désintéressement qu'elle +aurait eus si Féline eût été son frère. + +Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office. +Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au +sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son +défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne +se fût pas sitôt arraché aux _caresses de Morphée_. + +«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que +vous arrangiez à tout prix mon mariage. + +--Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans +la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai +parlé de vous à mademoiselle de Fougères. + +--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé. + +--Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même... + +--Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime. + +--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle +vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous +épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la +passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une +volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander, +c'est Fiamma? + +--Oui, mon père. + +--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder +comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens. + +--Mais où donc courez-vous si vite? + +--Chez M. de Fougères. + +--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première +démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le +consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de +nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà ? + +--Et quels sont-ils, ces obstacles? + +--Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du +comte. + +--Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche. + +--Comment? + +--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret? + +--Non, en vérité. + +--Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une +tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle +promis? + +--Rien. Mais elle m'aime. + +--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque +scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot, +et tu es riche: voilà , je crois, son objection. + +--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne. + +--Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où +l'ai-je posée? et mon chapeau? + +--Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet +instant. + +--Au château. + +--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter. + +--Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux. + +--Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert +qu'au jardinage? + +--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais +m'attifer pour un Fougères? + +--Mais sa femme? On doit des égards aux dames. + +--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien. + +--Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le +comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela. +Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis +une paresseuse, une fille sans cÅ“ur, qui ne songe qu'à sa toilette et +qui ne soigne pas celle de son père. + +--Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton +superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon +compte.» + +En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air +rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des +laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout +d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant +sur les tapis et couvrant les meubles de tabac. + +Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que +maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères, +qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui +faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre +occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son +mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi: +_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve +de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et +tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait +un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens +était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes +assez fondées. + +«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en +entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli, +sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien +malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même +jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline. + +--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet +brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y +sommes pas encore, nous autres. + +--Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se +croire digne d'y entrer? + +--Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué. +Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un +entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre +demande. + +--En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande +surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans +l'âme de Parquet. + +--En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste, +et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans +folie. + +--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline? + +--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas +ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se +peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline, +mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande +puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon; +car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est +l'organe, l'interprète et le défenseur...» + +Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet, +la comédie de _l'Avocat vénitien_, par Goldoni: l'avoué en avait été si +ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il +en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à +titre d'improvisation. + +«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des +éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire, +personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et +ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en +particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les +hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part? + +--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire. + +--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour +ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie +adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en +particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un +ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme +enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le +brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa +position dans le monde était encore précaire? + +--La position de Simon n'a jamais été précaire, permettez-moi de vous le +dire, monsieur le comte: Simon est né homme de génie; avec cela et le +moindre secours d'un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas +manqué, et, si j'y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur +dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_, +monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'âme et non +pas dans le sang des artères.» + +Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas +moins d'effet que la première. + +«Hélas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure +que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous +prêchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire +croire que je ne rendais pas justice à son mérite? M'a-t-on prêté +quelque propos inconvenant? Ai-je manqué d'égards directement ou +indirectement à sa famille? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant, +d'aller s'informer de la santé de madame Féline? Elles étaient fort +liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi +édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier?... + +--Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées? C'eût été une +folie, une lâcheté indigne d'un homme aussi éclairé et aussi délicat que +vous l'êtes, monsieur le comte. + +--Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l'importance que mes +pareils mettent à ces vaines distinctions! Comment M. Féline a-t-il pu +s'imaginer que j'étais arrêté, dans mon désir de lui demander l'appui de +son talent, par d'aussi sottes considérations? + +--M. Féline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui +me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est +pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet +ont placé les Fougères en tête de leur clientèle; c'est bien. Vous avez +eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon +Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères; il a +plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle +de l'avocat, soit l'aptitude de l'avoué, M. de Fougères a gagné trois +procès... + +--Je n'attribue mes victoires qu'à votre talent et à votre zèle, mon +cher monsieur Parquet. + +--Laissez-moi dire. J'arrive à la péripétie, au quatrième acte (M. +Parquet avait toujours le rôle d'Alberto Casaboni dans la tête), je veux +dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison +et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d'un coup et qui lui +en fait espérer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du +moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu'une +difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon +toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus, +légués à ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et +erit lex_. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans +l'exercice d'une pleine liberté d'esprit... + +--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté... + +--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le +comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s'en remettre une +quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet.» + +Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet +d'éloquence, et dit avec un accent pathétique: + +«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique +qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la +foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont +dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet +prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de +ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les +émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un +sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux +luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse +savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes +acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami, +à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le +sceptre de la parole.» + +M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que +lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et +reprit sur un ton de discussion sophistique: + +«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était +vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le +comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau +procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à +un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable +de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me +Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple +bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre +disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici +ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment +exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé... je veux +dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le +déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces +passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi +sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client... je veux dire à Me +Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable +à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants +procédés... + +--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant, +espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer +impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de +l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au +fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me +prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard, +l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat +respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme +elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a +inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi? + +--Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se +barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui +vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte, +il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre +Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus +folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la +fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je +jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée +me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci. + +--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a +donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc +irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne +tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à +cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps +encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que +j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M. +Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du +moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir +tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à +cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses +occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de +déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse... + +--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des +clients et à renvoyer des pièces. + +--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule +affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_? + +--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il +tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire. +Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins; +mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons +injurieux. + +--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité; +qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il? + +--Il faut donc vous le dire? + +--Je vous le demande en grâce, à mains jointes. + +--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces +cartes-là , monsieur le comte.» + +Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son +adresse, le comte se troubla. + +«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant +toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des +ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui +a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A +chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des +plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et +son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas +entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de +certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût +acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire, +il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une +faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de +pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non? + +--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne... + +--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici +vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment +voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre +des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de +pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club +carbonaro?» + +--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au +désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement +calomnié.» + +Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna +envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de +Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau +de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon, +par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande +délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un +orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur +intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il +avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses +coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au +développement de son caractère, devait là , plus qu'en aucune autre +occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse +d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait +toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser +en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement. + +Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore +choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en +servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères +à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces +menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet +tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne +s'y prêterait pas volontiers. + +L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité +d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme +cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser +sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face, +il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux +âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les +esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des +reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans +l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand +dessein. + +Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa +justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement, +d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement. +Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de +toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner +son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes +qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans +son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout. + +--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui +ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans +votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a +dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre +nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments. + +--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune +espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la +noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux +devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant +tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme, +habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant, +égoïste, borné. + +--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M. +Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais +vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je +fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage? + +--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M. +Parquet sur Fiamma. + +--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre +appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur? +Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte! + +--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me +demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que +vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à +l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son +cÅ“ur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance +d'un homme tel que vous. + +--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là ! s'écria M. Parquet avec +des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour +l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je +vous l'amène... + +--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui +pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance. + +--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant +quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir, +à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la +concurrence de deux cents... + +--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et +en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser +Fiamma? + +--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le +trouvez-vous trop vieux, celui-là ? Il est juste de l'âge de Fiamma; il +est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que +vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du +pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités, +toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et +vous hésitez? + +--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte. + +--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte? + +--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est +invincible. + +--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira +de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez +d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui +demander son cÅ“ur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour +Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous +sur-le-champ? + +--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion +venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de +vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la +chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est +contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons +au même but sans blesser la pudeur de Fiamma.. + +--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le +comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien, +laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se +gênera pas pour me dire ce qu'elle pense. + +--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma +femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser +d'abord, elle en causerait avec ma fille... + +--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le +rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur +son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte. + +--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte +blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de +mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille? + +--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment +Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma +elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre. + +--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je +vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité +à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle +de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la +prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant +qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à +une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma +tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible +de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de +ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le +permet. + +--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant; +avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses +parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est +évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni +ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait. +Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont +on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence +de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.» + +Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux +aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir +dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la +véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière +lui et sortit brusquement de la chambre. + +«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet, +nous avons été trop vite. + +--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber. + +--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à +refuser ma dot. + +--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi. + +--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance, +reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi, +et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette +explication. + +--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment +faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?» + + + + +XVII. + + +Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine +explosion, s'était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue +pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu'ils se +rencontrassent dans l'endroit le plus retiré de l'enclos. M. de Fougères +allait précisément là cacher et étouffer son dépit; et voyant l'objet de +sa fureur, il oublia la résolution qu'il avait prise de se modérer. Ses +petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées; il fut forcé +de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer. + +C'était en effet une grande contrariété pour le comte que cette +ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhésion subite qu'y avait +donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire +chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s'était flatté, +pendant deux ans, d'en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au +comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son +intention était de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner à +Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner +l'assurance de la liberté d'esprit et de la satisfaction véritable avec +lesquelles elle embrassait l'état monastique. Ce voyage avait paru +d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux à M. de Fougères +vis-à -vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assuré de la +résolution inébranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa +part pour Féline n'avait jamais été sérieuse en lui, et, s'il l'avait +eue, depuis longtemps elle s'était dissipée. Il ignorait leur +correspondance, et, lors même qu'il en eût été le confident, il eût pu +croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l'avait +jamais partagé. + +La scène qui venait d'avoir lieu avait donc été pour lui un coup de +foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Féline fût désormais aussi +disproportionnée à ses yeux qu'elle l'eût été deux ou trois ans +auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à +apprécier les avantages de la position et l'importance des talents du +Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la +province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient +déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas +qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'était +surtout étonné de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougères en ne le +choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa +neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les +talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les +supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de +Fougères; il s'éveilla péniblement de cette erreur dès les premières +opinions qu'il entendit émettre à _ses pairs_ sur la puissance de +Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d'éclat que la +surprise et l'inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt +se confier à M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras +pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée, +pénétrée de l'idée que le comte avait découvert les projets de son père +à l'égard de Fiamma et qu'il en était offensé. + +Cependant M. de Fougères s'était flatté que Simon n'oserait pas résister +à la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait +pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet, +n'imaginant guère qu'il allait tomber dans un piège. Il y était tombé +avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui +poussait à l'exaspération l'aversion profonde qu'il avait pour la caste +plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant +cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son cÅ“ur, la +haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent +avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lâcheté de mendier son +appui et de la tromper par couardise. + +Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les +avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son +orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il +avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui +offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à +peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang +de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu'à ce don, en alléguant que +le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et +pour s'y ensevelir. + +Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l'importune existence +de sa _fille chérie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle +approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait +qu'il faudrait s'exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait +que Féline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race +d'avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de +blâme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en +fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son +consentement. Son cÅ“ur était donc dévoré de toutes les chenilles de +l'avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras; car la seule +chose qui l'eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage, +venait d'être subitement révoquée d'une manière laconique et absolue +dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen +de se soulager, c'était de se mettre en colère; et il faut que cette +envie soit bien irrésistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il +s'y abandonna néanmoins. + +Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont +Fiamma s'était rendue complice en le traitant comme un père de comédie. +Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite +de Fiamma d'hypocrisie consommée. «C'était donc là où devaient vous +conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de +la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou +complices. J'admire beaucoup aussi le prétexte que vous m'avez donné, +pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M. +Féline; car c'est vous qui faites ici le rôle de l'homme. Ce n'est pas +lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-même. C'est vous +sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces +sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour +l'autorité paternelle. + +--Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu'elle avait toujours +apporté dans ces pénibles relations, j'espère que je n'aurai pas recours +à de semblables moyens, et qu'après avoir mûri l'idée de ce mariage dans +votre sagesse vous l'approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme, +je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances; +mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous +dire que vous n'avez pas été trompé; que cela du moins a toujours été +éloigné de ma pensée et de mon intention; que je suis absolument +étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M. +Féline; que j'ai été de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, +et qu'avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait +inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M. +Féline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole +d'honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances +contraires à la raison ou à l'honneur... + +--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'écria M. de Fougères. Il +fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu'un seul +jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi +bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une +intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre +retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme +celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne +sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous +eussent tout d'un coup forcée à vous cacher, et je présume que M. +Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de +conscience; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la +confidente, mademoiselle Parquet... + +--Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m'outragez et je ne le +souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous +n'avez aucun droit sur moi. + +--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous +faire savoir, s'écria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur +sur l'obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit; j'ai le droit +qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d'un +étranger et en l'y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio, +le comte de Fougères l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit +et d'une... + +--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que +vous, répondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcèrent le comte à se +rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que, +de mon côté, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici; +ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le défends! La mémoire de +ma mère est sacrée pour moi. N'espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me +faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui +est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres, +dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero, +de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes, +défenseur et martyr de la liberté, c'était une noble alliance, et il n'y +a qu'une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la +protection généreuse du brave partisan à l'avilissante faveur du comte +de Stagenbracht. + +--Que voulez-vous dire? s'écria le comte en essayant de se lever et en +bondissant sur son siège avec égarement; quel nom avez-vous prononcé? A +quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l'ingratitude et +l'outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous? + +--La voici, cette source impure! dit Fiamma en tirant de son sein un +paquet de lettres; c'est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici +les preuves de votre infamie, écrites et signées de votre propre main; +voici les pièces du marché que vous avez conclu avec un seigneur +autrichien pour lui vendre votre femme; voici votre première espérance +de racheter le fief de Fougères, monsieur le comte; car voici la +quittance de l'acompte que vous avez reçu sur l'espoir du déshonneur de +ma mère. Mais elle n'a pas voulu le consommer pour vous ni l'accepter +pour elle-même; voici la concession de cette maison de campagne où vous +aviez consigné ma mère, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du +commerce et rétablir sa santé délicate, mais, en effet, pour la placer +sous la main du comte, à trois pas de sa villa... Mais vous aviez compté +sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte. +Malheureusement il rôdait autour du château de M. Stagenbracht, lorsque +les cris de ma mère, qu'on enlevait par son ordre et par votre +permission, parvinrent jusqu'à lui. C'est alors que, par une tentative +désespérée, trois contre dix, il la délivra et fit ce que vous auriez dû +faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de +ma mère pour ce libérateur, et son admiration pour un courage intrépide, +lui ont fait fouler aux pieds le préjugé du rang et manquer à des +devoirs que vous aviez indignement souillés le premier, c'est à Dieu +seul qu'appartiennent la remontrance et le pardon. Quant à vous, +monsieur le comte, au lieu d'insulter les cendres de cette femme +infortunée, c'est à vous qu'il appartient de baisser la tête et de vous +taire, car vous voyez que je suis bien informée.» + +Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterré. + +«Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour +l'honneur de ma mère; quant au mien, monsieur, il me reste à vous +rappeler que vous avez encore moins le droit d'y porter atteinte: car +vous êtes un étranger pour moi, et non-seulement il n'y a aucun lien de +famille entre nous, mais encore j'ai été élevée loin de vos yeux, sans +que vous ayez jamais rien fait pour moi... Ne m'interrompez pas. Je sais +fort bien que la crainte de voir ébruiter votre crime vous a disposé +envers ma mère à une indulgence qu'un honnête homme n'eût puisée que +dans sa propre générosité. Je sais que vous avez daigné ne point la +priver du nécessaire, d'autant plus qu'elle tenait de sa famille les +faibles ressources que je possède aujourd'hui. Je sais que vous ne +l'avez point maltraitée et que vous vous êtes contenté de l'insulter et +de la menacer. Je sais enfin que vous l'avez laissée mourir sans +l'attrister de votre présence: voilà votre clémence envers elle. Quant à +vos bontés pour moi, les voici: vous m'avez laissée vivre avec mon +modeste héritage jusqu'au moment où, pensant acquérir des protections +par mon établissement, vous m'avez arrachée à ma retraite et au tombeau +de ma mère pour me jeter dans un monde où je n'ai pas voulu servir +d'échelon à votre fortune. Je savais de quoi vous étiez capable, +monsieur le comte; mais ce qui me rassurait, c'est qu'un contrat de +vente illégitime eût été plus nuisible que favorable à vos nouveaux +intérêts. Il ne s'agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce +d'épiceries, vous vouliez désormais jeter de l'éclat sur votre maison. +Je ne me serais jamais rapprochée de vous, sans le secret inviolable que +je devais aux malheurs de ma mère, sans la prudence extrême avec +laquelle je voulais, par une apparence de déférence à vos volontés, +éloigner ici, comme en Italie, tout soupçon sur la légitimité de ma +naissance. Croyez bien que c'est pour elle, pour elle seule, pour le +repos de son âme inquiète, pour le respect dû à ses cendres abandonnées, +que je me suis résignée pendant plusieurs années à vivre près de vous et +à vous disputer pas à pas mon indépendance sans vous pousser à bout. Un +ami imprudent a allumé aujourd'hui votre fureur contre moi, au point +qu'elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la première que +nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernière que nous aurons, je +m'en flatte, a été amenée par un concours de circonstances étrangères à +ma volonté; mais puisqu'il en est ainsi, je m'épargnerai les pieux +mensonges que je voulais vous faire sur mon vÅ“u de pauvreté, je vous +dirai franchement ce que je vous aurais dit à travers un voile. Vous +pouvez donner ma main à Simon Féline sans craindre que je fasse valoir +sur votre fortune des droits que j'ai, aux termes de la loi, mais que ma +conscience et ma fierté repoussent. La seule condition à laquelle j'ai +accordé la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences +et mettre vos enfants légitimes à couvert de toute réclamation de la +part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas +maudit), M. Féline vous signera une quittance de tous les biens présents +et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits +d'héritage m'eussent assurés... + +--M. Féline sait-il donc le secret de votre naissance? dit M. de +Fougères avec anxiété. + +--Ni celui-là ni le _vôtre_, monsieur, répondit Fiamma: ces deux secrets +sont inséparables, vous devez le comprendre; et si, en divulguant l'un, +on flétrissait la mémoire de ma mère, je serais forcée de divulguer +l'autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille; ces papiers que j'ai +trouvés sur elle après sa mort ne seront jamais produits au jour si vous +ne m'y contraignez par un acte de folie, et ils seront anéantis avec moi +sans que mon époux lui-même en soupçonne l'existence.» + +Depuis le moment où M. de Fougères avait aperçu les papiers dans la main +de Fiamma jusqu'à celui où elle les remit dans son sein, il avait été +partagé entre le trouble de la consternation et la tentation de +s'élancer sur elle pour les lui arracher. S'il n'avait pas réalisé cette +dernière pensée, c'est qu'il savait Fiamma forte de corps et intrépide +de caractère, capable de se laisser arracher la vie plutôt que de livrer +le dépôt qu'elle possédait; d'ailleurs il avait espéré l'obtenir de +bonne grâce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son +consentement au mariage était attaché à l'anéantissement de ces +terribles preuves. Fiamma ne lui répondit que par un sourire qui +exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander +une promesse qu'il ne pouvait pas refuser, elle s'éloigna en silence. +Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tenté de +la saisir par surprise et d'employer la violence pour arracher sa +sentence d'infamie. Mais, au même instant, la pâle et calme figure de +Simon Féline parut de l'autre côté de la haie, dans le jardin du voisin +Parquet. + +Le comte le salua profondément, tourna sur ses talons et disparut. + +Le mariage de Simon Féline et de Fiamma Faliero fut célébré à la fin du +printemps, dans la petite église où ils avaient dit une si fervente +prière le jour de leurs mutuels aveux. À côté de ce beau couple, on vit +l'aimable Bonne s'engager dans les mêmes liens avec le jeune médecin qui +l'aimait, et qu'elle ne haïssait pas, c'était son expression. Le comte +de Fougères assista au mariage avec une exquise aménité. Jamais on ne +l'avait vu si empressé de plaire à tout le monde. Heureusement pour lui, +cette noce se passait en famille, au village, et sans éclat, dans la +maison Parquet. Aucun de ses _pairs_, et sa nouvelle épouse elle-même, +qui fut très à propos malade ce jour-là , ne put être témoin des détails +de cette fête, qui consomma sa mésalliance. La bonne mère Féline se +trouva assez bien rétablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se +passa avec calme, avec douceur, avec simplicité, avec cette dignité si +rare dans la célébration de l'hyménée. Aucun propos obscène ne ternit la +blancheur du front des deux charmantes épousées. Le seul maître Parquet +ne put s'empêcher de glisser quelques madrigaux semi-anacréontiques, +qu'on lui pardonna, vu qu'il avait bu un peu plus que de raison. +Cependant ni lui ni aucun des convives ne dépassa les bornes d'un +_aimable abandon_ et d'une _douce philosophie_. Le curé prit part au +repas, après avoir promis à Jeanne de ne plus s'aviser d'encenser +personne. Le seul événement fâcheux qui résulta de ces modestes +réjouissances, ce fut la mort d'Italia, que l'on trouva le lendemain +matin étendu sur les débris du festin et victime de son intempérance. + +En vertu d'un arrangement que conseilla et que décida M. Parquet, M. de +Fougères renonça aux principaux avantages du testament fait en faveur de +sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l'honneur de sa famille +par-dessus le marché. + +Cet échec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Féline à +toute dot ou héritage, l'affligea bien, et il quitta précipitamment le +pays, heureux du moins de se débarrasser du voisinage et de l'intimité, +non de la famille Féline, qui ne l'importunait guère de ses +empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre +désormais au mot et de le traiter d'égal à égal, s'amusait à le faire +cruellement souffrir. + +Il est vraisemblable que les relations du village avec, le château +eussent été de plus en plus rares et froides, sans un événement qui vint +tout à coup plier jusqu'à terre l'épine dorsale du comte de Fougères: la +chute d'une dynastie et l'établissement d'une autre. Le règne du tiers +état sembla effacer tous les vestiges d'orgueil nobiliaire que M. de +Fougères n'avait pas laissés dans la boutique de M. Spazetta. Tant que +la royauté bourgeoise n'eut pas pris décidément le dessus sur les +résistances sincères, le comte, espérant tout, ou plutôt craignant tout +de l'influence des avocats et de la puissance des grandes âmes, se fit +l'adulateur de son gendre, et par conséquent de M. Parquet. Simon avait +peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y +trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais +quand la puissance régnante eut absorbé ou paralysé l'opposition; quand, +n'ayant plus peur du parti républicain, elle se tourna vers +l'aristocratie et chercha à la conquérir, M. de Fougères suivit +l'exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre +l'habitude de servir; et, cessant de faire de l'indignation au fond de +son château avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et +avec Simon sur le premier prétexte venu; puis il revint à Paris faire sa +cour à quiconque lui donna l'espoir de le pousser à la pairie, +chimérique espoir qu'il avait caressé sous le règne précédent. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON *** + +***** This file should be named 18205-0.txt or 18205-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18205/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Simon + +Author: George Sand + +Release Date: April 18, 2006 [EBook #18205] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +SIMON + +GEORGE SAND + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES + +M DCCC XLVII + + * * * * * + +A MADAME LA COMTESSE DE ***. + +Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre petit conte. +Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique. +Madame, ne dites à personne que vous êtes sa soeur. +Coeur trois fois noble, descendez jusqu'à lui et rendez-le fier. +Comtesse, soyez pardonnée. +Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies. + + + + +I. + + +A quelque distance du chef-lieu de préfecture, dans un beau vallon de la +Marche, on remarque, au-dessus d'un village nommé Fougères, un vieux +château plus recommandable par l'ancienneté et la solidité de sa +construction que par sa forme ou son étendue. Il parait avoir été +fortifié. Sa position sur la pointe d'une colline assez escarpée à +l'ouest, et les ruines d'un petit fort posé vis-à-vis sur une autre +colline, semblent l'attester. En 1820, on voyait encore plusieurs +bastions et de larges pans de murailles former une dentelure imposante +autour du château; mais ces débris encombrant les cours de la ferme, les +propriétaires en vendaient chaque année les matériaux, et même les +donnaient à ceux des habitants qui voulaient bien prendre la peine de +les emporter. Ces propriétaires étaient de riches fermiers qui +habitaient une maison blanche à un étage et couverte en tuiles, à deux +portées de fusil du château. Quelques portions de bâtiment, qui avaient +été les communs et les écuries du châtelain, servaient désormais +d'étables pour les troupeaux et de logement pour les garçons de ferme. +Quant aux vastes salles du manoir féodal, elles étaient vides, +délabrées, et seulement bien munies de portes et de fenêtres, car elles +servaient de greniers à blé. Ce n'est pas que le pays produise beaucoup +de grains; mais les cultivateurs qui avaient acheté les terres de +Fougères comme biens nationaux, avaient amassé une assez belle fortune +en s'approvisionnant, dans le Berry, de céréales qu'ils entassaient dans +leur château, et revendaient dans leur province à un plus haut prix. +C'est une spéculation dont le peuple se trouverait bien, si le +spéculateur consentait à subir avec lui le déficit des mauvaises années. +Mais alors, au contraire, sous prétexte du grand dommage que les rats et +les charançons ont fait dans les greniers, il porte ses denrées à un +taux exorbitant, et s'engraisse des derniers deniers que le pauvre se +laisse arracher au temps de la disette. + +Les frères Mathieu, propriétaires de Fougères, avaient, à tort ou à +raison, encouru ce reproche de rapacité; il est certain qu'on entendit +avec joie, dans le hameau, circuler la nouvelle suivante: + +Le comte de Fougères, émigré, que le retour des Bourbons n'avait pas +encore ramené en France, écrivait d'Italie à M. Parquet, ancien +procureur, maintenant avoué au chef-lieu du département, pour lui +annoncer qu'ayant relevé sa fortune par des spéculations commerciales, +il désirait revenir dans sa patrie et reprendre possession du domaine de +ses pères. Il chargeait donc M. Parquet d'entrer en négociation avec les +acquéreurs du château et de ses dépendances, non sans lui recommander de +bien cacher de quelle part venaient ces propositions. + +Pourtant le comte de Fougères, las de la profession de négociant qu'il +exerçait depuis vingt ans au delà des Alpes, et voyant la possibilité de +reprendre ses honneurs et ses titres en France, ne put s'empêcher +d'écrire son espoir et son impatience à ses parents et à ses alliés, +lesquels, pour leur part, ne purent s'empêcher de dire tout haut que la +noblesse n'était pas tout à fait écrasée par la révolution, et que +bientôt peut-être on verrait les armoiries de la famille refleurir au +tympan des portes du château de Fougères. + +Pourquoi la population reçut-elle cette nouvelle avec plaisir? La +famille de Fougères n'avait laissé dans le pays que le souvenir de +dîners fort honorables et d'une politesse exquise. Cela s'appelait des +bienfaits, parce qu'une quantité de marmitons, de braconniers et de +filles de basse-cour avaient trouvé leur compte à servir dans cette +maison. Le bonheur des riches est inappréciable, puisqu'on se contentant +de manger leurs revenus de quelque façon que ce soit, ils répandent +l'abondance autour d'eux. Le pauvre les bénit, pourvu qu'il lui soit +accordé de gagner, au prix de ses sueurs, un mince salaire. Le bourgeois +les salue et les honore, pour peu qu'il en obtienne une marque de +protection. Leurs égaux les soutiennent de leur crédit et de leur +influence, pourvu qu'ils fassent un bon usage de leur argent, +c'est-à-dire pourvu qu'ils ne soient ni trop économes ni trop généreux. +Ces habitudes contractées depuis le commencement de la société n'avaient +pas tendu à s'affaiblir sous l'empire. La restauration venait leur +donner un nouveau sacre en rendant ou accordant à l'aristocratie des +titres et des privilèges tacites, dont tout le monde feignait de ne +point accepter l'injustice et le ridicule, et que tout le monde +recherchait, respectait ou enviait. Il en est, il en sera encore +longtemps ainsi. Le système monarchique ne tend pas à ennoblir le coeur +de l'homme. + +Quelques vieux paysans patriotes déclamèrent un peu contre les bastions +qu'on allait reconstruire, contre les meurtrières du haut desquelles on +allait assommer le pauvre peuple. Mais on n'y crut pas. La seule logique +que connaisse bien le paysan, c'est le sentiment de sa force. On ne +s'effraya donc pas du retour des anciens maîtres: on en plaisanta un +peu, on le désira encore davantage. Les fermiers enrichis sont de +mauvais seigneurs pour la plupart; l'économie, qui faisait leur vertu +dans le travail, devient leur grand vice dans la jouissance. Le +journalier les trouve rudes et parcimonieux; il aime mieux avoir affaire +à ces hommes aux mains blanches qui ne savent pas au juste combien pèse +le soc d'une charrue au bras d'un rustre, et qui payent selon les +convenances plus que selon le tarif. + +Et puis le maire, l'adjoint, le percepteur, le curé et toutes les +autorités civiles et religieuses du canton, tressaillaient d'aise à +l'idée de ces estimables dîners qui leur revenaient de droit si la noble +famille recouvrait son héritage. On a beau dire, les fonctionnaires ont +un grand crédit sur l'esprit du peuple. Ils proclament, ils placardent, +ils emprisonnent et ils délivrent, ils protègent et ils nuisent. Jamais +des hommes qui ont à leur disposition les pancartes imprimées, les +ménétriers, les gendarmes, les clefs de l'hôpital et les listes de +dénonciation, ne seront des personnages indifférents. Ils pourront se +passer du suffrage de leurs administrés, et leurs administrés ne +pourront se dispenser de leur complaire. Quand donc le curé, le maire, +les adjoints, le percepteur, le juge de paix, et _tutti quanti_, eurent +décidé que le retour de la famille de Fougères était un bonheur +inappréciable pour la commune, les vieilles femmes dirent des prières +pour qu'il plût au ciel de la ramener bien vite; la jeunesse du village +se réjouit à l'idée des fêtes champêtres qui auraient lieu pour célébrer +son installation, et les journaliers tinrent une espèce de conseil dans +lequel il fut résolu qu'on demanderait au nouveau seigneur +l'augmentation d'un sou par jour dans le salaire du travail agricole. + +M. de Fougères, qui, en recevant de son avoué M. Parquet la promesse +d'un succès, s'était rendu à Paris afin d'être plus à portée de négocier +son affaire, fut informé de ces détails, et reçut même une lettre écrite +par le garde-champêtre de Fougères, et revêtue, en guise de signatures, +d'une vingtaine de croix, par laquelle ou le suppliait d'accéder à cette +demande d'augmentation dans le salaire des journées. On ajoutait que la +commune faisait des voeux pour la réussite des négociations de M. +Parquet, et on espérait qu'en fin de cause, pour peu que les frères +Mathieu montrassent de l'obstination, sa majesté le _Roi Dix-huit_ +ferait finir ces difficultés et _lâcherait un ordre_ de mettre dehors +les _spogliateurs_ de la famille de M. le comte. + +M. de Fougères avait trop bien appris la vie réelle durant son exil pour +ne pas savoir que les affaires ne se faisaient pas ainsi; mais, en +véritable négociant qu'il était, il comprit le parti qu'il pouvait tirer +des dispositions de ses ex-vassaux. Il chargea ses émissaires de +promettre une augmentation de deux sous par jour aux journaliers; et dès +lors ce qu'il avait prévu arriva. Il n'y eut sorte de vexations sourdes +et perfides dont les frères Mathieu ne fussent accablés. On arrachait +l'épine qui bordait leurs prés, afin que toutes les brebis du pays +pussent, en passant, manger et coucher l'herbe; et si un des agneaux de +la ferme Mathieu venait, par la négligence du berger, à tondre la +largeur de sa langue chez le voisin, on le mettait en fourrière, et le +garde-champêtre, qui était à la tête de la conspiration pour cause de +vengeance particulière, dressait procès-verbal et constatait un délit +tel que quinze vaches n'eussent pu le faire. D'autres fois on habituait +les oies de toute la commune à chercher pâture jusque dans le jardin des +Mathieu; et si une de leurs poules s'avisait de voler sur le chaume d'un +toit, on lui tordait le cou sans pitié, sous prétexte qu'elle avait +cherché à dégrader la maison. On poussa la dérision jusqu'à empoisonner +leurs chiens, sous prétexte qu'ils avaient eu l'_intention_ de mordre +les enfants du village. + +Mais l'artifice tourna contre son auteur; les frères Mathieu comprirent +bientôt de quoi il s'agissait. Paysans eux-mêmes, et paysans marchois, +qui plus est, ils savaient les ruses de la guerre. Ils commencèrent par +lâcher pied, et, quittant leur habitation de Fougères, ils s'allèrent +fixer dans une autre propriété qu'ils avaient près de la ville. De cette +manière, les vexations eurent moins d'ardeur, ne tombant plus +directement sur les objets d'animadversion qu'on voulait expulser. Les +paysans continuèrent à faire un peu de pillage, dans un pur esprit de +rapine, ayant pris goût à la chose. Mais les Mathieu se soucièrent +médiocrement d'un déficit momentané dans leurs revenus; ce déficit +dût-il durer deux ou trois ans, ils se promirent de le faire payer cher +à M. le comte, et se réjouirent de voir les habitants de Fougères +contracter des habitudes de filouterie qu'il ne leur serait pas facile +désormais de perdre et dont leur nouveau seigneur serait la première +victime. + +Les négociations durèrent quatre ans, et M. de Fougères dut s'estimer +heureux de payer sa terre cent mille francs au-dessus de sa valeur. +L'avoué Parquet lui écrivit: «Hâtez-vous de les prendre au mot, car, si +vous tardez un peu, ils en demanderont le double.» Le comte se soumit, +et le contrat fut rédigé. + + + + +II. + + +Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient +d'un mauvais oeil et dans un triste silence le retour de l'ancien +seigneur, il y avait un personnage remarquable, et dont, pour la +première fois peut-être, dans le cours de sa longue carrière, +l'influence se voyait méconnue. C'était une femme âgée de soixante-dix +ans, et courbée par les fatigues et les chagrins plus encore que par la +vieillesse. Malgré son existence débile, son visage avait encore une +expression de vivacité intelligente, et son caractère n'avait rien perdu +de la fermeté virile qui l'avait rendue respectable à tous les habitants +du village. Cette femme s'appelait Jeanne Féline; elle était veuve d'un +laboureur, et n'avait conservé d'une nombreuse famille qu'un fils, +dernier enfant de sa vieillesse, faible de corps, mais doué comme elle +d'une noble intelligence. Cette intelligence, qui brille rarement sous +le chaume, parce que les facultés élevées n'y trouvent point l'occasion +de se développer, avait su se faire jour dans la famille Féline. Le +frère de Jeanne, de simple pâtre, était devenu un prêtre aussi estimable +par ses moeurs que par ses lumières. Il avait laissé une mémoire +honorable dans le pays, et le mince héritage de douze cents livres de +rente à sa soeur, ce qui pour elle était une véritable fortune. Se voyant +arrivée à la vieillesse, et n'ayant plus qu'un enfant peu propre par sa +constitution à suivre la profession de ses pères, Jeanne lui avait fait +donner une éducation aussi bonne que ses moyens l'avaient permis. +L'école du village, puis le collège de la ville avaient suffi au jeune +Simon pour comprendre qu'il était destiné à vivre de l'intelligence et +non d'un travail manuel; mais lorsque sa mère voulut le faire entrer au +séminaire, la bonne femme n'appréciant, dans sa piété, aucune vocation +plus haute que l'état religieux, le jeune homme montra une invincible +répugnance, et la supplia de le laisser partir pour quelque grande ville +où il pût achever son éducation et tenter une autre carrière. Ce fut une +grande douleur pour Jeanne; mais elle céda aux raisons que lui donnait +son fils. + +«J'ai toujours reconnu, lui dit-elle, que l'esprit de sagesse était dans +notre famille. Mon père fut un homme sage et craignant Dieu. Mon frère a +été un homme sage, instruit dans la science et aimant Dieu. Vous devez +être sage aussi, quand les épreuves de la jeunesse seront finies. Je +pense donc que votre dessein vous est inspiré par le bon ange. Peut-être +aussi que la volonté divine n'est pas de laisser finir notre race. Vous +en êtes le dernier rejeton; c'était peut-être un désir téméraire de ma +part que celui de vous engager dans le célibat. Sans doute, les moindres +familles sont aussi précieuses devant Dieu que les plus illustres, et +nul homme n'a le droit de tarir dans ses veines le sang de sa lignée, +s'il n'a des frères ou des soeurs pour la perpétuer. Allez donc où vous +voulez, mon fils, et que la volonté d'en haut soit faite.» + +Ainsi parlait, ainsi pensait la mère Féline. C'était une noble créature, +vraiment religieuse, et n'ayant d'une paysanne que le costume, la +frugalité et les laborieuses habitudes; ou plutôt c'était une de ces +paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les moeurs +patriarcales eussent été remplacées par l'âge de fer de la corruption et +de la servitude. Mais cet âge d'or a-t-il jamais existé lui-même? + +Jeanne était née sage et droite; son frère, l'abbé Féline, l'avait +perfectionnée par ses exemples et par ses discours. Il lui avait tout au +plus appris à lire; mais il lui avait enseigné par toutes les actions, +par toutes les pensées, par toutes les paroles de sa vie, le véritable +esprit du christianisme. Cet esprit de religion, si effacé, si corrompu, +si perverti; si souillé par ses ministres, depuis le fondateur jusqu'à +nos jours, semble heureusement, de temps à autre, se réveiller, avec sa +pureté sans tache et sa simplicité antique, dans quelques âmes d'élite +qui le font encore comprendre et goûter autour d'elles. L'abbé Féline, +et par suite sa soeur Jeanne, étaient de ces nobles âmes, les seules et +les vraies âmes apostoliques, dont l'apparition a toujours été rare, +quelque nombreux que fussent les ministres et les adeptes du culte. Il y +en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus, a dit le Christ. Beaucoup +prennent le thyrse, a dit Platon, mais peu sont inspirés par le dieu. + +Malheureusement, cet enthousiasme de la foi et cette simplicité de coeur +qui font l'homme pieux sont presque impossibles à conserver dans le +contact de notre civilisation investigatrice. Le jeune Simon subit la +fatalité attachée à notre époque; il ne put pas éclairer son esprit sans +perdre le trésor de son enfance, la conviction. Cependant il demeura +aussi attaché à la foi catholique qu'il est possible de l'être à un +homme de ce monde. Le souvenir des vertus de son oncle, le spectacle de +la sainte vieillesse de sa mère, lui restèrent sous les yeux comme un +monument sacré devant lequel il devait passer toute sa vie en +s'inclinant et sans oser porter ostensiblement un regard d'examen +profane dans le sanctuaire. Il eut donc soin de cacher à Jeanne les +ravages que l'esprit de raisonnement et le scepticisme avaient faits en +lui. Chaque fois que les vacances lui permettaient de revenir passer +l'automne auprès d'elle, il veillait attentivement à ce que rien ne +trahît la situation de son esprit. Il lui fut facile d'agir ainsi sans +hypocrisie et sans effort. Il trouvait chez cette vénérable femme une +haute sagesse et une poétique naïveté, qui ne permettaient jamais à +l'ennui ou au dédain de condamner ou de critiquer le moindre de ses +actes. D'ailleurs, un profond sentiment d'amour unissait ces âmes +formées de la même essence, et jamais rien de ce qui remplissait l'une +ne pouvait fatiguer ni blesser l'autre. + +Dans leur ignorance des besoins de la civilisation, Jeanne et Simon +s'étaient crus assez riches pour vivre l'un et l'autre avec les douze +cents livres de rente léguées par le curé; la moitié de ce même revenu +avait suffi à la première éducation du jeune homme, l'autre avait +procuré une douce aisance à la sobre et rustique existence de Jeanne; +mais Simon, qui désirait vivement aller étudier à Paris, et qui déjà se +trouvait endetté à Poitiers après deux ans de séjour, éprouva de grandes +perplexités. Il lui était odieux de penser à abandonner son entreprise +et de retomber dans l'ignorance du paysan. Il lui était plus odieux +encore de retrancher à sa mère l'humble bien-être qu'il eût voulu +doubler au prix de sa vie. Il songea sérieusement à se brûler la +cervelle; son caractère avait trop de force pour communiquer sa douleur; +Féline l'ignora, mais elle s'effraya de voir la sombre mélancolie qui +envahissait cette jeune âme, et qui, dès cette époque, y laissa les +traces ineffaçables d'une rude et profonde souffrance. + +Heureusement dans cette détresse le ciel envoya un ami à Simon: ce fut +son parrain, le voisin Parquet, un des meilleurs hommes que cette +province ait possédés. Parquet était natif du village de Fougères, et, +bien que sa charge l'eût établi à la ville dans une maison confortable +achetée de ses deniers, il aimait à venir passer les trois jours de la +semaine dont il pouvait disposer dans la maisonnette de ses ancêtres, +tous procureurs de père en fils, tous bons vivants, laborieux, et +s'étant, à ce qu'il semblait, fait une règle héréditaire de gagner +beaucoup, afin de beaucoup dépenser sans ruiner leurs enfants. +Néanmoins, maître Simon Parquet, après avoir montré beaucoup de penchant +à la prodigalité dans sa jeunesse, était devenu assez rangé dans son âge +mûr pour amasser une jolie fortune. Ce miracle s'était opéré, disait-on, +par l'amour qu'il portait à sa fille chérie, qu'il voulait voir +avantageusement établie. Le fait est que la parcimonie de sa femme lui +avait fait autrefois aimer le désordre, par esprit de contradiction; +mais aussitôt que la dame fut morte, Parquet goûta beaucoup moins de +plaisir en mangeant le fruit qui n'était plus défendu, et trouva dans +ses ressources assez de temps et d'argent pour bien profiter et pour +bien user de la vie; il demeura généreux et devint sage. Sa fille était +agréable sans être jolie, sensée plus que spirituelle, douce, +laborieuse, pleine d'ordre pour sa maison, de soin pour son père et de +bonté pour tous; elle semblait avoir pris à coeur de mériter le doux nom +de _Bonne_, que son père lui avait donné par suite d'idées systématiques +analogues à celles de M. Shandy. + +La maison de campagne de maître Parquet était située à l'entrée du +village, au-dessus de la chaumière de Jeanne. Féline, au-dessous du +château de Fougères. Ces trois habitations, avec leurs grandes et +petites dépendances, couvraient la colline. L'ancien parc du château, +converti en pâturage, descendait jusqu'aux confins du jardin symétrique +de M. Parquet, et le mur crépi de ce dernier n'était séparé que par un +sentier de la haie qui fermait le potager rustique de la mère Féline. Ce +voisinage intime avait permis aux deux familles de se connaître et de +s'apprécier. Simon Féline et Bonne Parquet étaient amis et compagnons +d'enfance. L'avoué avait été uni d'une profonde estime et d'une vive +amitié avec l'abbé Féline; on disait même que, dans sa jeunesse, il +avait soupiré inutilement pour les yeux noirs de Jeanne. Il est certain +que, dans son amitié pour cette vieille femme, il y avait un mélange de +respect et de galanterie surannée qui faisait parfois sourire le grave +Simon. C'était, du reste, la seule passion romanesque qui eût trouvé +place dans l'existence très positive de l'ex-procureur. Des distractions +fort peu exquises, et qu'il appelait assez mal à propos _les +consolations d'une douce philosophie_, étaient venues à son secours, et +avaient empêché, disait-il, que sa vie ne fût livrée à un désespoir +abrutissant. Depuis cette époque de _rêves enchanteurs et de larmes +vaines_, il avait vu Jeanne devenir mère de douze enfants. Dans sa +prospérité comme dans sa douleur, elle avait toujours trouvé dans M. +Parquet un digne voisin et un ami dévoué. + +L'excellent homme était rempli de finesse et de pénétration. Il devina +plutôt qu'il ne découvrit le secret de Simon. Il lui arracha enfin +l'aveu de ses dettes et de son embarras. Alors, l'emmenant dans son +cabinet, à la ville: + +«Tiens, lui dit-il en lui mettant un portefeuille dans la main, voici +une somme de dix mille francs que je viens de recevoir d'un riche, pour +lui en avoir fait gagner autrefois quatre cent mille. C'est une aubaine +sur laquelle je ne comptais plus, le client s'étant ruiné et enrichi +deux ou trois fois depuis. Personne ne sait que cette somme m'est +rentrée, pas même ma fille; garde-moi le secret. Il n'est pas bon qu'un +jeune homme laisse dire qu'il a reçu un service. La plus noble chose du +monde, c'est de l'accepter d'un véritable ami; mais le monde ne comprend +rien à cela. Peut-être qu'un autre t'eût proposé de te compter une +pension ou de payer tes lettres de change. Ce dernier point est +contraire à mes principes d'ordre, et, quant au premier, je trouve qu'il +en coûte assez à ton orgueil d'accepter une fois. Renouveler cette +cérémonie serait te condamner à un supplice périodique. Tu as du coeur, +tu as de la modération; cette somme doit te suffire pour passer à Paris +plusieurs années, à moins que tu ne contractes des vices. Songe à cela, +c'est ton affaire. Tout ce que je te dirais à cet égard n'y changerait +rien. Dieu te garde d'une jeunesse orageuse comme fut la mienne!» + +Simon, étourdi d'un service si considérable, voulut en vain le refuser +en exprimant ses craintes de ne pouvoir le rendre assez vite. + +«Je te donne trente ans de crédit, répondit Parquet en riant; tu payeras +aux enfants de ma fille, avec les intérêts, si tu veux. Je ne cherche +point à blesser ta fierté. + +--Mais s'il m'arrive de mourir sans m'acquitter, comment fera ma mère? + +--Aussi je ne te demande pas de billet, reprit l'avoué d'un ton brusque; +ni ta mère ni mes héritiers n'en sauront rien. Allons, va-t'en, en voilà +assez; sache seulement que je ne suis ni si généreux ni si imprudent que +tu le penses. Simon, tu es destiné à faire ton chemin, souviens-toi de +ce que je le dis: le neveu de mon pauvre Féline, le fils de Jeanne, +n'est pas dévoué à l'obscurité. Avant qu'il soit vingt ans peut-être, je +serai fort honoré de ta protection. Je ne ris pas. Adieu, Simon, +laisse-moi déjeuner.» + +Simon paya mille francs de dettes qu'il avait à Poitiers, et alla +travailler à Paris. Il n'aimait pas l'étude des lois, et avait songé à y +renoncer. Mais le service que Parquet venait de lui rendre lui faisait +presque un devoir de persévérer dans une profession qui, en raison des +études déjà faites et de la protection assurée à ses débuts par son +vieil ami, lui offrirait plus vite que toute autre les moyens de +s'acquitter. L'enfant travailla donc avec courage, avec héroïsme; il +simplifia ses dépenses autant que possible, et rendit sa vie aussi +solitaire que celle d'un jeune lévite. La nature ne l'avait pas fait +pour cette retraite et pour ces privations; des passions ardentes +fermentaient dans son sein; une énergie extraordinaire, le besoin d'une +large existence, le débordaient. Il sut comprimer les élans de son +caractère sous la terrible loi de la conscience. Toute cette existence +de sacrifices et de mortifications fut un véritable martyre, dont pas un +ami ne reçut la confidence; Dieu seul en fut témoin. Jeanne s'effraya de +la maigreur et de la pâleur de son fils, lorsqu'elle le revit les années +suivantes. Elle sut seulement qu'il avait la mauvaise habitude de +travailler la nuit. Parquet se demanda si c'était le vice ou la sagesse +qui avait terni déjà la fleur de la jeunesse sur ce noble visage. Il +n'osa le lui demander à lui-même, car Simon n'était pas très-expansif; +il était dévoré de fierté, et, quoiqu'il ressentît au fond du coeur une +vive reconnaissance pour son ami, il ne pouvait surmonter la souffrance +qu'il éprouvait auprès de lui. Il le fuyait avec douleur et n'avait pas +seulement la force de lui dire: «Je travaille, et j'espère le succès de +mes peines;» car il rougissait de sa honte même, il ne craignait rien +tant que de se l'entendre reprocher. Le caractère de Parquet étant plus +ouvert et plus hardi, il ne comprit pas les sentiments de Simon, et les +attribua à la honte ou au remords d'avoir mal employé son temps et son +argent. Il eut la délicatesse de ne pas lui faire de question et de ne +pas sembler s'apercevoir de son embarras. Bonne, qui ne sut à quoi +attribuer la conduite de son compagnon d'enfance, s'en affligea assez +sérieusement pour faire craindre à son père que ce jeune homme ne lui +inspirât un sentiment plus vif que la simple amitié. + +Cependant, à l'automne de 1824, Simon revint avec son diplôme d'avocat +et sa thèse en latin dédiée à l'ami Parquet. Personne ne s'attendait à +un succès aussi prompt. Simon ne l'avait pas même annoncé à sa mère dans +ses lettres. Ce fut un grand jour de joie et d'attendrissement pour les +deux vieillards. Bonne eut les larmes aux yeux en serrant la main de son +jeune ami. Mais la tristesse et la pâleur de Simon ne s'animèrent pas un +instant. Il sembla impatient de voir finir le dîner que Parquet donnait, +pour lui faire fête, aux notables du pays et aux plus proches amis. Il +s'éclipsa sur le premier prétexte qu'il put trouver et alla se promener +seul dans la montagne. Tous les jours suivants il montra le même amour +pour la solitude, le même besoin de silence et d'oubli. Parquet +l'engageait avec chaleur à s'emparer de la première affaire qui serait +plaidée à la fin des vacances, et à faire son début au barreau. Simon +lui serrait la main et répondait: «Avant tout, il faut que je me repose. +Je suis accablé de fatigue.» + +Cela n'était que trop vrai. Mais à ce malaise venait se joindre une +tristesse profonde. Simon portait au dedans de lui-même la lèpre qui +consume les âmes actives lorsque leur destinée ne répond pas à leurs +facultés. Il était dévoré d'une inquiétude sans cause et d'une +impatience sans but qu'il eût été bien embarrassé d'expliquer et de +confier à tout autre qu'à lui-même, car il comprenait à peine son mal et +n'osait se l'avouer. Il était ambitieux. Il se sentait à l'étroit dans +la vie et ne savait vers quelle issue s'envoler. Ce qu'il avait souhaité +d'être ne lui semblait plus, maintenant qu'il avait mis les deux pieds +sur cet échelon, qu'une conquête dérisoire hasardée sur le champ de +l'infini. Simple paysan, il avait désiré une profession éclairée; +avocat, il rêvait les succès parlementaires de la politique, sans savoir +encore s'il aurait assez de talent oratoire pour défendre la propriété +d'une haie ou d'un sillon. Ainsi partagé entre le mépris de sa condition +présente, le désir de monter au-dessus et la crainte de rester +au-dessous, il était en proie à de véritables angoisses et les cachait +avec soin, sachant mieux que personne que cet état tenait de la folie et +qu'il fallait le surmonter par l'effort de sa propre volonté. Cette +maladie de l'âme est commune aujourd'hui à tous les jeunes gens qui +abandonnent la position de leur famille pour en conquérir une plus +élevée. C'est une pitié que de les en voir tous atteints, même les plus +médiocres, chez qui l'ambition (déjà si répréhensible dans les grandes +âmes lorsqu'elle y naît trop vite) devient ridicule et insupportable, +n'étant fondée sur aucune prétention légitime. Simon n'était pas de ces +génies avortés qui se dévorent du regret de n'avoir pu exister. Il +sentait sa force, il savait ce qu'il avait accompli, ce qu'il +accomplirait encore. Mais _quand?_ Toute la question était une question +de temps. Il savait bien qu'à l'heure dite il reprendrait la charrue +pour tracer dans le roc le pénible sillon de sa vie. Il souffrait par +anticipation les douleurs de ce nouveau martyre, auquel il savait bien +que la mollesse et l'amour grossier de soi-même ne viendraient pas le +soustraire. Il souffrait, mais non pas comme la plupart de ceux qui se +lamentent de leur impuissance; il subissait en silence le mal des +grandes âmes. Il sentait se former en lui un géant, et sa frêle jeunesse +pliait sous le poids de cet autre lui-même qui grondait dans son sein. + +Il s'appliquait cette métaphore, et souvent, lorsqu'au fond d'un ravin +il se jetait avec accablement sur la bruyère, il se disait en lui-même +qu'il était comme une femme enceinte, fatiguée de porter le fruit de ses +entrailles. «Quand donc te produirai-je au jour, dragon? s'écriait-il +dans son délire; quand donc te lancerai-je devant moi à travers le monde +pour m'y frayer une route? Seras-tu vaste comme mon aspiration, seras-tu +étroit comme ma poitrine? Est-ce la cité, est-ce la souris qui va sortir +de ce pénible et long enfantement?» + +En attendant cette heure terrible, il s'étendait sur la mousse des +collines et à l'ombre des forêts de bouleaux qui serpentent sur les +bords pittoresques de la Creuse; il goûtait parfois quelques heures d'un +sommeil agité comme l'onde du torrent et comme le vent de l'orage. +Tantôt il marchait avec rapidité pendant tout un jour, tantôt il restait +assis sur un rocher, du lever au coucher du soleil. Sa santé périssait, +mais son âme ne vivait qu'avec plus d'intensité, et son courage +renaissait avec les douleurs physiques qui lui donnaient un aliment. + +A ces maux se réunissaient les irritations bilieuses d'un sentiment +politique très-prononcé. A vingt-deux ans, les sentiments sont des +principes, et ces principes-là sont des passions. Simon avait sucé les +idées républicaines au sein de sa mère. Son père, soldat de la +république, avait été massacré par les chouans. L'abbé Féline avait +compris la fraternité des hommes comme Jésus l'avait enseignée, et +Jeanne, imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les +dignités temporelles, qu'à son insu, vingt fois par jour, elle était +hérétique. Son fils prenait plaisir à l'entendre proférer ces saints +blasphèmes. Il se gardait de les lui faire apercevoir, et s'enivrait de +l'énergie de cette sauvage vertu qui répondait si bien à toutes les +fibres de son être. «Ma mère, s'écriait-il quelquefois avec +enthousiasme, vous étiez digne d'être une matrone romaine aux plus beaux +jours de la république.» Jeanne ne savait pas l'histoire romaine, mais +elle avait réellement les vertus de l'ancienne Rome. + +A cette époque, où il était sérieusement question du retour des anciens +privilèges, où l'on présentait des lois sur le droit d'aînesse, où l'on +votait des indemnités pour les émigrés, quoique la mère et le fils +Féline n'eussent aucune prévention personnelle contre la famille de +Fougères, ils virent avec regret tout l'attirail aratoire des frères +Mathieu sortir du donjon féodal pour faire place à la livrée du comte. +La vieille Jeanne prévoyait bien, dans son expérience, que, l'amour du +nouveau une fois calmé, ce maître tant désiré ne manquerait ni d'ennemis +ni de défauts. Elle était blessée, surtout, d'entendre le jeune curé de +Fougères parler de lui rendre des honneurs semblables à ceux qui +escorteraient les reliques d'un saint, et demandait par quelles vertus +cet inconnu avait mérité qu'on parlât d'aller le recevoir en procession. +Néanmoins, comme elle ne s'exprimait devant ses concitoyens qu'avec +douceur et mesure, malgré le grand crédit que ses vertus, sa sagesse et +sa piété lui avaient acquis sur leurs esprits, ils la traitèrent un peu +comme Cassandre, et n'en continuèrent pas moins d'élever des reposoirs +sur la route par laquelle le comte de Fougères devait arriver. + + + + +III. + + +Quelques jours avant celui où le comte de Fougères était attendu dans +son domaine, on vit, dès le matin, mademoiselle Bonne faire charger un +mulet des plus beaux fruits de son jardin, fruits rares dans le pays, et +que M. Parquet soignait presque aussi tendrement que sa fille. Le digne +homme était parti la veille. Bonne monta en croupe, suivant l'usage, +derrière son domestique. On attacha le mulet chargé de vivres à la queue +du cheval que montaient la demoiselle et son écuyer en blouse et en +guêtres de toile. Dans cet équipage, la fille vous voilà-t-il pas en +route pour courir à sa rencontre, lui préparer son dîner et le saluer +avec tout le respect d'une humble vassale? Combien de temps allez-vous +nous dérober la présence de cet astre resplendissant? Songez à +l'impatience... + +--Taisez-vous, monsieur Simon, interrompit Bonne avec un peu d'humeur. +Toutes ces plaisanteries-là sont fort méchantes. Croyez-vous que mon +père et moi soyons les humbles serviteurs de qui que ce soit? +Pensez-vous que votre monsieur le comte soit autre chose pour nous qu'un +client et un hôte envers lequel nous n'avons que des devoirs de probité +et de politesse à remplir? + +--A Dieu ne plaise que j'en pense autrement! répondit Simon avec plus de +douceur. Cependant, voisine, il me semble que votre père n'avait pas +jugé convenable, ou du moins nécessaire, de vous emmener hier avec lui. +D'où vient donc que vous voilà en route ce matin pour le rejoindre? + +--C'est que j'ai reçu un exprès et une lettre de lui au point du jour, +répondit Bonne. + +--Si matin? répliqua Simon d'un air de doute. + +--Tenez, monsieur le censeur! dit Bonne en tirant de son sein un billet +qu'elle lui jeta. + +--Oh! je vous crois, s'écria-t-il en voulant le lui rendre. + +--Non pas, non pas, repartit la jeune fille; vous m'accusez de courir +au-devant d'un homme malgré la défense de mon père, je veux que vous me +fassiez des excuses. + +--A la bonne heure, dit Simon en jetant les yeux sur le billet, qui +était conçu en ces termes: + +«Lève-toi vite, ma chère enfant, et viens me trouver. M. de Fougères +n'est point un freluquet; ou, s'il l'est, son équipage du moins ne me +donne pas de crainte. En outre, il m'a amené une dame que je suis fort +en peine de recevoir convenablement. J'ai besoin de ta présence au +logis. Apporte des fruits, des gâteaux et des confitures. + +Ton père qui t'aime.» + +--En ce cas, chère voisine, dit Simon en lui rendant le billet, je vous +demande pardon et déclare que je suis un brutal. + +--Est-ce là tout? répondit Bonne en lui tendant la main. + +--Je déclare, dit-il en la lui baisant, que vous êtes Bonne la bien +baptisée. C'est le mot de ma mère toutes les fois qu'elle vous nomme. + +--Et répondez-vous toujours _amen?_ + +--Toujours. + +--Surtout quand vous ne pensez pas à autre chose? + +--Pourquoi cela? que signifie ce reproche?» répondit Simon avec beaucoup +d'étonnement. + +Bonne rougit et baissa les yeux avec embarras. Elle eût mieux aimé que +Simon soutînt cette petite guerre que de ne pas comprendre l'intérêt +qu'elle y mettait. Elle n'avait pas assez de vivacité dans l'esprit pour +continuer sur ce ton, et pour réparer son étourderie par une +plaisanterie quelconque. Elle se troubla, et lui dit adieu en frappant +le flanc de son cheval avec une branche de peuplier qui lui servait de +cravache. Simon la suivit des yeux quelques minutes avec surprise; puis, +haussant les épaules comme un homme qui s'aperçoit de l'emploi puéril de +son temps et de son attention, il reprit en sifflant le cours de sa +promenade solitaire. La pauvre Bonne avait eu un instant de joie et de +confiance imprudente. Elle l'avait cru jaloux en le voyant blâmer son +empressement d'aller recevoir M. de Fougères; mais d'ordinaire elle +s'apercevait vite, après ces lueurs d'espoir, qu'elle s'était abusée, et +que Simon n'était pas même occupé d'elle. + +La Marche est un pays montueux qui n'a rien de grandiose, mais dont +l'aspect, à la fois calme et sauvage, m'a toujours paru propre à tenter +un ermite ou un poëte. Plusieurs personnes le préfèrent à l'Auvergne, en +ce qu'il a un caractère plus simple et plus décidé. L'Auvergne, dont le +ciel me garde d'ailleurs de médire! a des beautés un peu empruntées aux +Alpes, mais réduites à des dimensions trop étroites pour produire de +grands effets. Le pays Marchois, son voisin, a, si je puis m'exprimer +ainsi, plus de bonhomie et de naïveté dans son désordre; ses montagnes +de fougères ne se hérissent pas de roches menaçantes; elles entr'ouvrent +çà et là leur robe de verdure pour montrer leurs flancs arides que ronge +un lichen blanchâtre. Les torrents fougueux ne s'élancent pas de leur +sein et ne grondent pas parmi les décombres; de mystérieux ruisseaux, +cachés sous la mousse, filtrent goutte à goutte le long des parois +granitiques et s'y creusent parfois un bassin qui suffit à désaltérer la +bécassine solitaire ou le vanneau à la voix mélancolique. Le bouleau +allonge sa taille serrée dans un étui de satin blanc, et balance son +léger branchage sur le versant des ravins rocailleux; là où la croupe +des collines s'arrondit sous le pied des pâtres, une herbe longue et +fine, bien coupée de ruisseaux et bien plantée de hêtres et de +châtaigniers, nourrit de grands moutons très-blancs et couverts d'une +laine plate et rude, des poulains trapus et robustes, des vaches naines +fécondes en lait excellent. Dans les vallées, on cultive l'orge, +l'avoine et le seigle; sur les monticules, on engraisse les troupeaux. +Dans la partie plus sauvage qu'on appelle la montagne, et où le vallon +de Fougères se trouve jeté comme une oasis, on trouve du gibier en +abondance, et on recueille la digitale, cette belle plante sauvage que +la mode des anévrismes a mise en faveur, et qui élève dans les lieux les +plus arides ses hautes pyramides de cloches purpurines, tigrées de noir +et de blanc. Là aussi le buis sauvage et le houx aux feuilles d'émeraude +tapissent les gorges où serpente la Creuse. La Creuse est une des plus +charmantes rivières de France; c'est un torrent profond et rapide, mais +silencieux et calme dans sa course, encaissé, limpide, toujours couronné +de verdure, et baisant le pied de ces _monti ameni_ qu'eût aimés +Métastase. + +Somme toute, le pays est pauvre; les gros propriétaires y mènent plus +joyeuse vie que dans les provinces plus fertiles, comme il arrive +toujours. Nulle part la bonne chère ne compte des dévots plus fervents. +Mais le paysan économe, laborieux et frugal, habitué à la rudesse de son +sort, et dédaignant de l'adoucir par de folles dépenses, vit de +châtaignes et de sarrasin; il aime l'argent plus que le bien-être; la +chicane est son élément, le commerce tant soit peu frauduleux est son +art et son théâtre. Un marchand forain marchois est pour les provinces +voisines un personnage aussi redoutable que nécessaire; il a le talent +incroyable de tromper toujours et de ne jamais perdre son crédit. J'en +ai connu plus d'un qui aurait donné des leçons de diplomatie au prince +de Talleyrand. Le cultivateur du Berry est destiné, de père en fils, à +être sa proie, à le maudire, à l'enrichir et à le donner au diable, qui +le lui renvoie chaque année plus rusé, plus prodigue de belles paroles, +plus irrésistible et plus fripon. + +Simon Féline était une de ces natures supérieures par leur habileté et +leur puissance, qui peuvent faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien, +suivant la direction qui leur est imprimée. Dès le principe, son +éducation éteignit en lui l'instinct marchois de maquignonnage, et +développa d'abord le sentiment religieux. A l'âge de puberté, +l'éducation philosophique vint mêler la logique à la pensée, la +réflexion à l'enthousiasme; puis, la passion sillonna son âme de ces +grands éclairs qui peu à peu devaient la révéler à elle-même. Mais au +milieu de ces ouragans elle conserva toujours un caractère de +mysticisme, et l'amour de la contemplation domina l'esprit d'examen. A +côté de sa soif d'avenir et de ses appétits de puissance, Simon +conservait dans la solitude un sentiment d'extase religieuse. Il s'y +plongeait pour guérir les blessures qu'il avait reçues dans un choc +imaginaire avec la société; et parfois, au lieu du rôle actif qu'il +avait entrevu, il se surprenait à caresser je ne sais quel rêve de +perfection chrétienne et philosophique, quasi militante, quasi monacale. + +Il passait souvent, comme je l'ai déjà dit, des journées entières au +fond des bois, sans épuiser la vigueur de cette imagination qu'il +n'osait montrer au logis. Le jour de sa rencontre avec mademoiselle +Parquet, il fit une assez longue course pour n'être de retour que vers +le soir. Avant de regagner sa chaumière, Simon voulut voir coucher le +soleil au même lieu d'où il avait contemplé son lever. C'était le sommet +de la dernière colline qui encadrait le vallon, et sur lequel +s'élevaient les ruines du petit fort destiné jadis à répondre aux +batteries du château et à garder l'entrée du vallon. De cette colline on +jouissait d'une vue magnifique; on plongeait d'une part dans le vallon +de Fougères, et de l'autre on embrassait la vaste et profonde arène où +serpente la Creuse. Simon aimait de prédilection cette ruine +qu'habitaient de grands lézards verts et des orfraies au plumage +flamboyant. La seule tour qui restait debout en entier avait été aussi +un but de promenade quotidienne pour l'abbé Féline. Simon avait à peine +connu ce digne homme; mais il en conservait un vague souvenir, exalté +par l'enthousiasme de sa mère et par la vénération des habitants. Il ne +passait pas un jour sans aller saluer ces décombres sur lesquels son +oncle s'était tant de fois assis dans le silence de la méditation, et +dont plusieurs pierres portaient encore les initiales de son nom, +creusées avec un couteau. L'abbé avait donné à cette tour le nom de +_tour de la Duchesse_, parce qu'un de ces grands oiseaux de nuit, +remarquables par leur voix effrayante, et assez rares en tous pays, en +avait fait longtemps sa demeure; ce nom s'était conservé dans, les +environs, et les amis superstitieux du bon curé prétendaient que, la +nuit anniversaire de ses funérailles, la _duchesse_ revenait encore se +percher sur le sommet de la tour et jeter de longs cris de détresse +jusqu'au premier coup de l'_Angelus_ du matin. + +Assis sur le seuil de la tour, Simon regardait l'astre magnifique +s'abaisser lentement sur les collines de Glenny, lorsqu'il entendit une +voix inconnue parler à deux pas de lui une langue étrangère, et en se +retournant il vit deux personnages d'un aspect fort singulier. + +Le plus rapproché était un homme d'environ cinquante ans, d'une figure +assez ouverte en apparence, mais moins agréable au second coup d'oeil +qu'au premier. Cette physionomie, qui n'avait pourtant rien de +repoussant, était singularisée par une coiffure poudrée à ailes de +pigeon, tout à fait surannée; une large cravate tombant sur un ample +jabot, des culottes courtes, des bottes à revers et un habit à basques +très-longues, rappelaient exactement le costume qu'on portait en France +au commencement de l'empire. Ce personnage stationnaire tenait une +cravache de laquelle il désignait les objets environnants à sa compagne; +et, au milieu du dialecte ultramontain qu'il parlait, Simon fut surpris +de lui entendre prononcer purement le nom des collines et des villages +qui s'étendaient sous leurs yeux. + +La compagne de ce voyageur bizarre était une jeune femme d'une taille +élégante que dessinait un habit d'amazone. Mais, au lieu du chapeau de +castor que portent chez nous les femmes avec ce costume, l'étrangère +était coiffée seulement d'un grand voile de dentelle noire qui tombait +sur ses épaules et se nouait sur sa poitrine. Au lieu de cravache, elle +avait à la main une ombrelle, et, occupée de l'autre main à dégager sa +longue jupe des ronces qui l'accrochaient, elle avançait lentement, +tournant souvent la tête en arrière, ou rabattant son voile et son +ombrelle pour se préserver de l'éclat du soleil couchant qui dardait ses +rayons du niveau de l'horizon. Tout cela fut cause que, malgré +l'attention avec laquelle Simon stupéfait observait l'un et l'autre +inconnus, il ne put voir que confusément les traits de la jeune dame. + + + + +IV. + + +Par suite de son caractère farouche, ennemi des puérilités de la +conversation et de toute espèce d'oisiveté d'esprit, Simon se leva après +deux ou trois minutes d'examen, et fit quelques pas pour fuir les +importuns qui prenaient possession de sa solitude; mais l'homme à ailes +de pigeon, courant vers lui avec une politesse empressée, lui adressa la +parole dans le patois des montagnes, pour lui faire cette question dont +Simon resta stupéfait: + +«Mille pardons si je vous dérange, monsieur; mais n'êtes-vous pas un +parent de feu le digne abbé Féline? + +--Je suis son neveu, répondit Simon en français; car le patois marchois +ne lui était déjà plus familier, après quelques années de séjour au +dehors. + +--En ce cas, monsieur, dit l'étranger, parlant français à son tour sans +le moindre accent ultramontain, permettez-moi de presser votre main avec +une vive émotion. Votre figure me rappelle exactement les nobles traits +d'un des hommes les plus estimables dont notre province honore la +mémoire. Vous devez être le fils de... Permettez que je recueille mes +souvenirs...» Après un moment d'hésitation, il ajouta: «Vous devez être +un des fils de sa soeur; elle venait de se marier lorsque le règne de la +terreur me chassa de mon pays. + +--Je suis le dernier de ses fils,» répondit Simon de plus en plus étonné +de la prodigieuse mémoire de celui qu'il reconnaissait devoir être le +comte de Fougères. Et il en était presque touché, lorsque la pensée lui +vint que, le comte ayant déjà pu prendre des renseignements de M. +Parquet sur les personnes du village, il pouvait bien y avoir un peu de +charlatanisme dans cette affectation de tendre souvenance. Alors, ramené +au sentiment d'antipathie qu'il avait pour tout objet d'adulation, et +retirant sa main qu'il avait laissé prendre, il salua et tenta encore de +s'éloigner. + +Mais M. de Fougères ne lui en laissa pas le loisir. Il l'accabla de +questions sur sa famille, sur ses voisins, sur ses études, et parut +attendre ses réponses avec tant d'intérêt que Simon ne put jamais +trouver un instant pour s'échapper. Malgré ses préventions et sa +méfiance, il ne put s'empêcher de remarquer dans ce bavardage une +naïveté puérile qui ressemblait à de la bonhomie. Il acheva de se +réconcilier avec lui lorsque le comte lui dit qu'il était parti de la +ville, à cheval, aussitôt après la signature du contrat, afin d'éviter +les honneurs solennels qui l'attendaient sur son passage. «Le bon M. +Parquet m'a dit, ajouta-t-il, que ces braves gens voulaient faire des +folies pour nous. Je pensais qu'en arrivant plusieurs jours plus tôt +qu'ils n'y comptaient j'échapperais à cette ovation ridicule; mais avant +de serrer la main de mes anciens amis, je n'ai pu résister au désir de +contempler ce beau site et de monter jusqu'à la tour où, dans mon +adolescence, je venais rêver comme vous, monsieur Féline. Oui, j'y suis +venu souvent avec votre oncle lorsqu'il n'était encore que séminariste; +nous y avons parlé plus d'une fois de l'incertitude de l'avenir et des +vicissitudes de la fortune. La ruine de ma caste était assez imminente +alors pour qu'il pût me prédire les désastres qui m'attendaient. Il me +prêchait le courage, le détachement, le travail... Oui, mon cher +monsieur, continua le comte en voyant que Simon l'écoutait avec intérêt, +et je puis dire que ses bons conseils n'ont pas été entièrement +perdus... Je n'ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, +ou qui oublièrent leur dignité jusqu'à tendre la main. J'ai pensé que +travailler était plus noble que mendier. Et puis je suis un franc +Marchois, voyez-vous? J'avais emporté d'ici l'instinct industrieux qui +n'abandonne jamais le montagnard. Savez-vous ce que je fis? Je réalisai +le produit de quelques diamants que j'avais réussi à sauver ainsi qu'un +peu d'or; j'achetai un petit fonds de commerce, et je me fixai dans une +ville où le négoce commençait à fleurir. Les affaires de Trieste +prospérèrent vite, et les miennes par conséquent. Nous étions là une +colonie de transfuges de tous pays: Français, Anglais, Orientaux, +Italiens. Les habitants nous accueillaient avec empressement. Les débris +de la noblesse vénitienne, à laquelle on avait arraché sa forme de +gouvernement et jusqu'à sa nationalité, vinrent plus tard se joindre à +nous, pour acquérir ou pour consommer. Oh! maintenant, Trieste est une +ville de commerce d'une grande importance. J'en revendique ma part de +gloire, entendez-vous? On a dit assez de mal des émigrés, et la plupart +d'entre eux l'ont mérité; il est juste que l'on ne confonde pas les +boucs avec les brebis, comme disait le bon abbé Féline. J'ai reçu +plusieurs lettres de lui dans mon exil, et je les ai conservées; je vous +les ferai voir. Elles sont pleines d'approbation et d'encouragement. Ce +sont là des titres véritables, monsieur Féline; on peut en être fier, +n'est-ce pas? _Non è vero, Fiamma?_» ajouta-t-il en se tournant, avec la +vivacité inquiète et un peu triviale qui caractérisait ses manières, +vers la jeune dame qui l'accompagnait et qui, depuis un instant +seulement, s'était rapprochée de lui. + +La personne qui portait ce nom étrange ne répondit que par un signe de +tête; mais elle releva son ombrelle, et ses yeux rencontrèrent ceux de +Simon Féline. + +Lorsque deux personnes d'un caractère analogue très-énergique se +regardent pour la première fois, sans aucun doute il se passe entre +elles, avant de se reconnaître et de sympathiser, une sorte de lutte +mystérieuse qui les émeut profondément. Pressées de s'adopter, mais +incertaines et craintives, ces âmes soeurs s'appellent et se repoussent +en même temps. Elles cherchent à se saisir et craignent de se laisser +étreindre. La haine et l'amour sont alors des passions également +imminentes, également prêtes à jaillir comme l'éclair du choc de ces +natures qui ont la dureté du caillou, et qui, comme lui, recèlent le feu +sacré dans leur sein. + +Simon Féline ne put s'expliquer l'effet que cette femme produisit sur +lui. Il eut besoin de toute sa force pour soutenir un regard qui en cet +instant sans doute rencontrait le seul être auquel il pût faire +comprendre toute sa puissance. Ce regard, qui n'avait probablement rien +de surnaturel pour le vulgaire, fit tressaillir Féline comme un appel ou +comme un défi; il ne sut pas lequel des deux; mais toute sa volonté se +concentra dans son oeil pour y répondre ou pour l'affronter. Le visage de +la femme inconnue n'avait pourtant rien qui ressemblât à l'effronterie; +son front semblait être le siége d'une audace noble; le reste du visage, +pâle et d'une régulière beauté, exprimait un calme voisin de la +froideur. Le regard seul était un mystère; il semblait être le ministre +d'une pensée scrutatrice et impénétrable. Simon était d'une organisation +délicate et nerveuse; son émotion fut si vive que son trouble intérieur +produisit quelque chose comme un sentiment de colère et de répulsion. + +Tout cela se passa plus rapidement que la parole ne peut le raconter; +mais, depuis le moment où elle leva son ombrelle jusqu'à celui où elle +la baissa lentement sur son visage, tant d'étonnement se peignit sur +celui de Simon que le comte de Fougères en fut frappé. Il attribua à la +seule admiration la fixité du regard de sa nouvelle connaissance et la +légère contraction de sa bouche. + +«C'est ma fille, lui dit-il d'un air de vanité satisfaite, mon unique +enfant; c'est une Italienne. J'aurais voulu l'élever un peu plus à la +française; mais son sexe la plaçait sous l'autorité plus immédiate de sa +mère... + +--Vous vous êtes marié en pays étranger? «demanda Simon, qui dès cet +instant affecta des manières très-assurées, sans doute pour faire sentir +à mademoiselle de Fougères qu'elle ne l'avait pas intimidé. + +Le comte, qui n'aimait rien tant que de parler de lui, de sa famille et +de ses affaires, satisfit la curiosité feinte ou réelle de son +interlocuteur. + +«J'ai épousé une Vénitienne, répondit-il, et j'ai eu le malheur de la +perdre il y a quelques années; c'est ce qui m'a dégoûté de l'Italie. +C'était une Falier, grande famille qui reçut une rude atteinte dans la +personne de Marino, le doge décapité; vous savez cette histoire? Les +descendants ont été ruinés du coup, ce qui ne les empêche pas d'être +d'une illustre race... Au reste, ce sont là des vanités dont la raison +de notre siècle fait justice. Ce qui fait la véritable puissance +aujourd'hui, ce n'est pas le parchemin, c'est l'argent... Eh! eh! +n'est-ce pas, monsieur Féline? _Non è vero, Fiamma?_ + +--_E l'onore,_» prononça derrière l'ombrelle une voix à la fois mâle et +douce, qui fit tressaillir Simon. + +Ce timbre pectoral et grave des femmes italiennes, indice de courage et +de générosité, n'avait jamais frappé son oreille. Quand une Française +n'a pas une voix flûtée, elle a une voix rauque et choquante. Il +n'appartient qu'aux ultramontaines d'avoir ces notes pleines et +harmonieuses qui font douter au premier instant si elles sortent d'une +poitrine de femme ou de celle d'un adolescent. Cet organe sévère, cette +réponse fière et laconique, détruisirent en un instant les préventions +défavorables de Simon. + +Le comte parut un peu confus, même un peu mécontent; mais il se hâta de +parler d'autre chose. Il semblait dominé par la supériorité de sa fille; +du moins, malgré le peu d'attention qu'elle accordait à la conversation, +marchant toujours deux pas en arrière et ne répondant que par +monosyllabes, il ne pouvait résister à l'habitude d'invoquer toujours +son suffrage et de terminer toutes ses périodes par ce _Non è vero, +Fiamma_? qui produisait un effet magnétique sur Simon et le forçait à +reporter ses regards sur la silencieuse Italienne. + +Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l'idée que Simon +s'était faite de la morgue et des prétentions ridicules d'un émigré +redevenu seigneur de village il était bien loin d'avoir gagné son coeur +par ses cajoleries. Il est vrai que Simon le prenait pour un excellent +homme, plein de franchise et d'abandon; néanmoins, et comme si l'esprit +de contradiction se fût emparé de son jugement, il était choqué de je ne +sais quoi de bourgeois que le châtelain de Fougères avait contracté, +sans doute, à son comptoir. Il en était à se dire qu'il valait mieux +être ce que la société nous a fait que de jouer un rôle amphibie entre +la roture et le patriciat. Il trouvait ce désaccord frappant dans chaque +parole du comte; et ne pouvant, d'après son extérieur expansif, +l'attribuer à la mauvaise foi, il l'attribuait à un manque total +d'intelligence et de logique. Par exemple, il eut envie de sourire quand +l'ex-négociant de Trieste lui dit: + +«Qu'est-ce qu'un nom? je vous le demande; est-il propriété plus +chimérique ou plus inutile? Quand _j'ai monté ma boutique_ à Trieste, je +commençai par quitter mon nom et mon titre, et je reconstruisis ma +fortune sous celui de signor Spazzetta, ce qui veut dire M. Labrosse. Eh +bien! mon commerce a prospéré, mon nom est devenu estimable et m'a +ouvert le plus grand crédit. Je voudrais bien que quelqu'un vînt me +prouver que le nom de Spazzetta ne vaut pas celui de Fougères!» + +Simon, fatigué de ce raisonnement absurde, se permit, dans sa franchise +montagnarde, de le contredire, mais sans aigreur. + +«Permettez-moi de croire, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes pas bien +convaincu de ce que vous dites ou que vous n'y avez pas bien réfléchi; +car si vous estimiez beaucoup votre nom de commerce, vous le +conserveriez aujourd'hui; et si vous n'aviez pas estimé infiniment votre +nom de famille, vous ne l'auriez jamais quitté, et vous n'auriez pas +craint de le compromettre dans le négoce. Enfin, vous devez préférer un +titre seigneurial à un nom de maison d'entrepôt, puisque vous avez fait +de grands sacrifices d'argent pour rentrer dans la possession de votre +domaine héréditaire.» + +Ces réflexions parurent frapper le comte, et soulevant un oeil très vif, +quoique fatigué par des rides nombreuses, il examina Simon d'un air de +surprise et de doute. Mais reprenant aussitôt l'aisance communicative de +ses manières: «Et l'amour du pays, monsieur, le comptez-vous pour rien? +reprit-il. Croyez-vous qu'on oublie les lieux qui vous ont vu naître? +Ah! jeune homme! vous ne savez pas ce que c'est que l'exil.» + +Toute raison de sentiment imposait silence à Simon. Lors même qu'il ne +l'eût pas crue bien sincère, il n'eût osé montrer ses doutes. Quelle +objection la délicatesse nous permet-elle lorsqu'on invoque des choses +que nous respectons nous-mêmes? Lorsque les patriciens nous vantent +l'excellence de leur race ennoblie par les exploits de leurs pères, nous +sommes sans réponse; nous ne saurions dire que nous ne faisons point de +cas de l'héroïsme, et nous ne pouvons pas leur insinuer qu'il faudrait +avant tout ressembler à leurs pères. + +La nuit tombait lorsque Simon, forcé de descendre le sentier de la +colline avec le comte, put enfin espérer de le quitter. Pour rien au +monde, après avoir si chaudement blâmé l'empressement des habitants à +courir à la rencontre de leur seigneur, il n'eût voulu se rendre leur +complice en lui servant d'escorte. Il prévint donc l'offre que le comte +allait lui faire de l'accompagner à pied, et doubla le pas sous prétexte +de faire avancer ses chevaux de selle, que tenait un domestique, sous un +massif de châtaigniers, au bord de la route. Cette politesse, qui était +si peu dans son caractère, facilita son évasion; mais, après avoir fait +signe au jockey d'aller rejoindre ses maîtres, il ne put surmonter la +curiosité de jeter un dernier regard sur la fière Italienne dont les +yeux noirs l'avaient troublé un moment. Se cachant dans le massif, il +vit mademoiselle de Fougères monter avec calme et lenteur sur le cheval +de pays qu'elle avait loué à la ville. C'était une haquenée noire et +échevelée, vigoureuse et peu habituée à l'obéissance. Elle semblait se +croire libre d'aller à sa fantaisie sous la main d'une femme; mais la +brune amazone lui fit sentir si durement le mors et l'éperon, qu'elle se +cabra d'une manière furieuse à plusieurs reprises. «Finissez, Fiamma, +finissez ces imprudences, pour l'amour de Dieu! s'écria le comte d'un +air plus ennuyé qu'effrayé; cette affreuse bête va vous tuer! + +--Non, mon père, répondit la jeune fille en italien; elle va m'obéir.» + +Et en effet, Fiamma mit tranquillement sa monture au trot, sans avoir +changé un seul instant de visage. Simon crut retrouver, dans cette +parole, l'esprit despotique du sang patricien; et il s'éloigna en +maudissant cette race incorrigible qui aspire sans cesse à traiter les +hommes comme des chevaux. + + + + +V. + + +Pendant qu'à la faveur des ombres de la nuit, et en suivant un chemin +dont le comte avait conservé le plan dans un des mille recoins de sa +méthodique mémoire, les voyageurs longeaient le village et se glissaient +incognito vers la demeure de M. Parquet, l'avoué, monté sur sa mule et +portant sa fille en croupe, revenait aussi à Fougères, murmurant un peu +contre l'activité inquiète de son hôte. + +«Après tout, disait-il à la mélancolique mademoiselle Bonne, j'approuve +fort le bon sens qu'il a eu de se soustraire à la cérémonie grotesque +qu'on lui réservait; mais, quant à moi, j'aurais voulu voir cela, ne +fût-ce que pour me désopiler un tant soit peu la rate. Ce Fougères est +un bon diable, pas trop ridicule, et ne manquant pas de sens à certains +égards. Mais quand, après tout, il aurait essuyé les salves d'artillerie +du village avec leurs fusils sans batteries, quand il aurait avalé la +harangue du maire, celle du curé et celle du garde champêtre, ce n'eût +pas été trop payer le bonheur qu'il a eu de ne perdre que cent mille +francs sur son marché. Le pauvre comte! il était bien tranquille et bien +heureux là-bas dans son pays d'Istrie, où il vendait de la belle et +bonne chandelle, d'excellent amadou, du savon, du poivre... car, il ne +faut pas gazer, notre cher comte était épicier. Qu'on appelle ce +commerce-là comme on voudra, et qu'on y gagne tout l'argent du monde, ce +n'est pas moins le même commerce que fait en petit la mère L'Oignon à +Fougères. + +--Comment, épicier! reprit naïvement mademoiselle Parquet; j'avais cru +lui entendre dire qu'il était _armateur_... + +--Eh! sans doute, armateur en épiceries. Eh! mon Dieu! à présent il va +faire le commerce des bestiaux. Je ne sais pas lequel est moins noble du +mouton ou de sa graisse, du boeuf ou de sa corne, de l'abeille ou de son +miel. Cependant ces gens-là s'imaginent que la propriété d'une terre les +relève, surtout quand il y a quelque vieux pan de muraille armoriée qui +croule sur le bord d'un ravin. Jolie habitation, ma foi! que celle du +château de Fougères! Avant de la rendre supportable, il lui faudra +encore dépenser cinquante mille francs. Je parie qu'il avait là-bas une +bonne maison bien close et bien meublée, sur la vente de laquelle il +aura perdu moitié, dans son empressement de revoir ses tourelles +lézardées et ses belles salles délabrées, où les rats tiennent cour +plénière. + +--Il m'a pourtant semblé, reprit Bonne, être un homme dégagé de tous ces +vieux préjugés. + +--Est-ce que tu le crois sincère? répondit vivement M. Parquet. Il se +peut qu'il aime l'argent, et j'ai cru m'en apercevoir, malgré la sottise +qu'il a faite de racheter son fief... mais sois sûre qu'il est encore +plus vaniteux que cupide. Quand tu verras un noble cracher sur son +blason, souviens-toi de ce que je te dis, Bonne, tu verras ton père +travailler gratis pour les riches. + +--Avez-vous fait attention à sa fille, mon père? dit mademoiselle +Parquet en sortant d'une sorte de rêverie. + +--Eh! eh! si j'avais seulement une trentaine d'années de moins, j'y +ferais beaucoup d'attention. Ce n'est pas qu'il faille croire les +mauvaises plaisanteries de nos amis, Bonne, entends-tu? J'ai toujours +été un homme sage et donnant le bon exemple; mais je veux dire que +mademoiselle de Fougères est une gaillarde bien tournée et qui a une +paire d'yeux noirs... Je n'ai jamais vu d'yeux aussi beaux, si ce n'est +lorsque Jeanne Féline avait vingt-cinq ans. + +--Il y a longtemps de cela, mon père, interrompit Bonne en souriant. + +--Eh! sans doute, il y a longtemps, répondit l'avoué. Je n'avais que +quinze ans alors. Je la regardais lorsqu'elle allait à l'église; c'était +un ange, belle comme mademoiselle de Fougères, et bonne comme toi, ma +fille. + +--Et croyez-vous, mon père, que mademoiselle de Fougères ne soit pas +aussi bonne qu'elle est belle? + +--Oh! cela, je n'en sais rien; si elle est bonne, c'est de trop: car +elle a de l'esprit comme un diable et tout le jugement qui manque à son +père. + +--Elle ne me paraît pas approuver beaucoup son obstination à revoir +Fougères, et le séjour de notre village paraît la tenter médiocrement,» +ajouta mademoiselle Bonne. + +Tandis que le père et la fille devisaient ainsi, la mule, arrivée à la +porte du logis, s'était arrêtée, et M. Parquet, en mettant pied à terre +pour ouvrir cette porte et en cherchant la clef dans ses poches, +continuait la conversation, sans faire attention à Simon Féline, qui +était à deux pas de lui, appuyé contre la haie de son jardin. + +«Sans doute médiocrement, répétait l'ex-procureur. Une fille de cet +âge-là, qu'on amène en France, doit avoir laissé sur la rive étrangère +quelque damoiseau épris d'elle. Si j'avais été le galant d'une si belle +créature, je ne me la serais pas laissé enlever. + +--Est-ce votre avis en pareille matière, monsieur Parquet? dit Simon en +souriant. + +--Au diable! grommela M. Parquet. Oh! bonsoir, voisin Simon, +répondit-il; vous écoutiez? Vraiment, pensa-t-il en faisant entrer dans +sa cour le mulet qui portait Bonne, je ne viendrai donc jamais à bout de +me persuader que je suis vieux et que ma fille est jeune? Ah! qu'il est +difficile de parler convenablement à une fille dont on est le père.». + +Tandis que M. Parquet donnait des ordres à l'écurie, mademoiselle Bonne +en donnait à la cuisine, et s'occupait avec activité de préparer le lit +et le souper de ses hôtes. Ils arrivèrent peu d'instants après. Ce +n'était pas un petit embarras pour l'avoué que d'héberger ces illustres +personnages à la ville et à la campagne. La maison du village était +très-petite; cependant elle était très confortable, comme tout ce qui +devait contribuer à embellir l'existence de M. Parquet. M. Parquet était +à la fois le plus poétique et le plus positif de tous les hommes. Quand +il avait les pieds bien chauds, un fauteuil bien mollet, une table bien +servie, de bon vin dans un large verre, il était capable de s'attendrir +jusqu'aux larmes, et de déclamer un sonnet de Pétrarque en regardant du +coin de l'oeil la vieille Jeanne Féline, occupée gravement à tourner son +rouet sur le seuil de sa porte. Quoiqu'il fût encore actif, alerte, bien +qu'un peu gros, et préservé de toute infirmité, il prenait parfois le +ton plaintif et philosophique pour célébrer en petits vers, dans le goût +de La Fare et de Chaulieu, la _solennité de la tombe, qui s'entr'ouvrait +pour le recevoir, et sur le bord de laquelle il voulait encore +effeuiller les roses du plaisir_. + +Mais le mérite de M. Parquet ne se bornait pas à l'aimable humeur d'un +vieillard anacréontique. C'était un homme généreux, un ami sincère, un +voisin cordial, et, qui plus est, un homme d'affaires voué, depuis le +commencement de sa carrière, au culte de la plus stricte probité. Il +avait trop d'esprit et de sens pour n'avoir pas su arranger sa vie de +manière à contenter les autres et soi-même. Sa grande pratique, sa +profonde et impitoyable connaissance des roueries de la procédure, et +son activité infatigable, en avaient fait, dans la province, l'homme de +sa classe le plus important et le plus recherché. A ces talents il +joignait, tant bien que mal, celui de la parole; car M. Parquet cumulait +les fonctions d'avoué et celles d'avocat. Il s'exprimait en bons termes, +pérorait avec abondance, et dans les affaires civiles, grâce à une +dialectique serrée et à une obstination puissante, il était presque +toujours sûr du succès. Il est vrai qu'au criminel il produisait des +effets de moins bon aloi. Comme tout avocat de province, il aimait de +passion les discours de cour d'assises; c'est l'occasion d'arrondir des +périodes sonores, et de lancer des métaphores chatoyantes. Les juges et +le gros public en étaient émerveillés; les dames de la ville pleuraient +à chaudes larmes, et pendant trois jours, maître Parquet, rouge et +bouffi, conservait dans son ménage l'accent emphatique et le geste +théâtral. Il faut avouer que, dans cet état d'irritation et de triomphe, +il était beaucoup moins aimable que de coutume. Il s'enivrait de ses +propres paroles et tombait dans des divagations un peu trop prolongées; +ou bien il se maintenait dans un état de colère factice qui faisait +trembler ses chiens et ses servantes. A l'entendre alors demander son +café d'une voix tonnante, ou s'emporter, à la lecture du journal, contre +les abus de la tyrannie, on l'eût pris pour un Cromwell ou pour un +Spartacus. Mais mademoiselle Bonne, qui connaissait son caractère, s'en +effrayait fort peu, et ne craignait pas de l'interrompre pour lui dire: + +«Mon père, si tu parles si fort, tu seras enroué demain matin, et tu ne +pourras pas plaider. + +--C'est vrai, répondait l'excellent homme avec douceur. Ah! Bonne, le +ciel t'a placée près de moi comme un ange gardien, pour me préserver de +moi-même. Fais-moi taire et emporte les liqueurs. Que sommes-nous sans +les femmes? des animaux cruels, livrés à de funestes emportements. Mais +elles! comme des divinités bienfaisantes, elles veillent sur nous et +adoucissent la rudesse de nos âmes! Allons, Bonne, laisse-moi +m'attendrir, et verse-moi encore un peu d'anisette. + +--Non, mon père, c'est assez, disait la jeune fille; vous avez déjà mal +à la gorge. + +--O mon enfant! reprenait l'avocat d'une voix plaintive et d'un regard +suppliant, refuseras-tu les consolations du dieu de l'Inde et de la +Thrace à un vieillard infortuné dont les forces s'éteignent? Vois, ma +tête s'affaiblit et se penche vers la tombe, ma voix tremblante se glace +dans mon gosier par l'effet de l'âge et du malheur...» + +Si, au milieu de ces lamentations élégiaques, un client importun venait +interrompre maître Parquet, il bondissait comme un lion sur son +fauteuil, et s'écriait d'une voix de stentor: + +«Laissez-moi tranquille, laissez-moi jouir de la vie; je vous donne tous +au diable! Je ne veux pas entendre parler d'affaires quand je dîne.» + +Cependant, si quelque lucrative occasion se présentait, ou s'il +s'agissait de rendre service à un ami, maître Parquet revenait à la +raison comme par enchantement. Toujours sage dans sa conduite et +entendant bien ses intérêts, toujours bon et prêt à se dévouer pour les +siens, il passait des fumées du souper aux subtilités de la chicane avec +une aisance merveilleuse. Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient +qu'à demi le croyaient égoïste, parce qu'ils le voyaient sensuel. Ils ne +saisissaient qu'un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la +vie, jaloux d'associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les +douceurs du coin du feu afin d'avoir la volupté d'y revenir, le coeur +rempli du témoignage d'une bonne action. C'est ainsi qu'il était +épicurien, disait-il gaiement. Il pratiquait en grand la doctrine. + +Du reste, quand il avait affaire aux fripons ou aux ladres, c'était le +plus fin matois et le plus impitoyable écorcheur qu'eût jamais enfanté +son ordre. Autant il se montrait modeste et généreux envers les pauvres, +autant il rançonnait les riches. A l'égard des avares, il était +sardonique jusqu'à la cruauté. Il avait coutume de dire que l'argent du +pauvre n'avait pour lui qu'une mauvaise odeur de cuivre; mais le cuivre +même du mauvais riche avait une couleur d'or qui l'affriandait. + +Ce n'était donc pas par déférence pour son rang ni par pur esprit +d'hospitalité qu'il se faisait l'homme d'affaire et l'aubergiste du +comte de Fougères. Sans flatter ses travers, il avait le bon goût de ne +point les choquer, et disait tout bas à sa fille que cet homme devait +avoir les poches pleines de sequins de Venise, dont il ne lui serait pas +désagréable de connaître l'effigie. Bonne, dont le rôle était plus +désintéressé, regardait comme un point d'honneur de recevoir +convenablement ses hôtes, et surtout de montrer à mademoiselle de +Fougères qu'elle possédait à fond la science de l'économie domestique. +La candide enfant s'imaginait que, dans toutes les positions de la vie, +les soins du ménage sont la gloire la plus brillante de la femme. Mais, +hélas! la jeune étrangère ne s'apercevait pas seulement de la manière +dont le linge était blanchi et parfumé. Elle n'accordait pas la plus +légère marque d'admiration à la cuisson des confitures. Elle se +contentait de dire, en prenant la main de Bonne, chaque fois qu'elle lui +présentait quelque chose: «C'est bon, c'est bien. On est bien chez vous; +vous êtes bonne comme un ange;» et la fille de l'avoué, étonnée de ce +ton brusque et affectueux, ne pouvait s'empêcher d'aimer l'Italienne, +bien qu'elle renversât toutes ses notions sur l'idéal de la sympathie. + +M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre +et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à +son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu, +aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y +déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître +rechercher la faveur du puissant. + +«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de +Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui; +et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à +celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations +en restent là.» + +Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami, +fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se +mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher +l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement +fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête +le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et +frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de +capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde +bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un +choeur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix +couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à +mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des +goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le +vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des +cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le +sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se +mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des +bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on +n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le +comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur +furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les +récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur +chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit +dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour +ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les +chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de +l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le +village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en +témoigna beaucoup d'humeur. + +Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les +plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des +étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie +poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le +plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des +désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à +reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce +peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et +de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé +dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir. +Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une +exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de +moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas; +que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette +vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement +affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la +misanthropie. + +C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune +homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de +l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie +d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une +âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît +de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent +et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et +se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de coeur +de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la +foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se +laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il +fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice. +Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du +vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses +semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne +peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la +sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison +orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui +fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des +deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la +bonté du coeur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est +elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui +lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et +l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce +qu'il ne pouvait empêcher. + +Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne. +Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents +d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au +village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au +printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y +reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les +classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de +province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre +assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens +incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite. +Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put +bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime +générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts +bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les +ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche +des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé +du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations +furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et +saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient +encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui +gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne +enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis +assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé +avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et +d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de +Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût +facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait +aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu +entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand +d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait +convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il +allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité +que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de +leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il +étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité +dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il +n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était +impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la +valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand +devait être de _tant_. Ce _tant_, tout équitable qu'il était, la plume à +la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher +de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire: +car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des +affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et +de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il +joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le +pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de +l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la +précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il +lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour +présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du +reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais +procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les +avantages _y attachés_. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire +qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les +plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des +agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de +salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'oeil aux +travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les +vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu. + +Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon +que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On +attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de +liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui +prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec +elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de +Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce +qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à +pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était +fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres, +qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de +Venise et de Trieste. + +Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint +pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni +celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une +extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche +pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient +place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis +et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique +peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et +comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir +courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou +la croix, la potence ou l'immortalité. + +Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que +sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de +n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle +profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il +en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre, +selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire. +Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres +poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et +méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien +souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la +pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande +intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon +pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les +systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme +doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de +puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il +écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de +la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa +raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le +secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule +fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et +Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié: + +«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop +tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste. +Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si +un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui. + +--Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt. + +Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se +sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien +ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il +était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était +sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire +des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans +son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de +faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à +travailler pour son propre compte. + +Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin +d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont +l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il +y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus +que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui +semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et +dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité +dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir +de Trieste. + +Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune +personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort +peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon +de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les +honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et +silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents +voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait +à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à +Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup +d'oeil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de +sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou +même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule. + +Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie +errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus +déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse +téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant +cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs. +Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait +précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien +à venir au nom de _Sauvage_, lui ordonnait de se tendre sur les jambes +afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et, +se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines, +elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient +un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas +plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient. + +Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner +à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans +doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de +franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre +son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette +personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué +de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste, +calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste +qu'il ne croyait l'être. + +Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser, +et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au +premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des +questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait +hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses +courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui +est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez +Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par +les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions +mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère. +Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de +sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec +un peu d'humeur: + +«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de +Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne +le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire +à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et +indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son +caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que +moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et +que j'aime de toute mon âme.» + +Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous +voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez +que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je +croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas +à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule +confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses +paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue +s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères +ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.» + +Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui +répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut +impossible d'en obtenir autre chose. + + + + +VI. + + +Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son +fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans +la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui, +ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en +emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de +la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui +prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi, +en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et +les couleuvres. + +Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se +perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa +par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout +à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline +au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos +pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha +sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses +regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en +courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées. +Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble coeur à l'aspect de la +souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état, +Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait +de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir; +mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint +animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un +rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle +elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là! courez donc dessus!» +Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança +sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en +pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté +le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat +furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux +montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé +sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune +fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et +semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa +conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le +prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de +fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son coeur palpitait si +fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà +redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près +d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée. + +«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas. + +--Mais vous êtes couverte de sang? + +--Bah! c'est le sang de cette bête rebelle. + +--Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.» + +Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses +gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles +profondes. + +«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et +cherchant à l'étancher. + +--Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je +le tiens. + +--Mais vous souffrez; vous êtes pâle. + +--Non, je suis essoufflée. + +--Vous êtes blessée au visage. + +--Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon; +je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à +vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a +échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas +rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement. +J'espère que non. + +--Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès +de l'oeil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau? + +--Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal. + +--Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous +aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien +que je lui tordisse le cou. + +--Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa +conquête de mon sang: j'y tiens.» + +Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à +pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider +la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la +sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle +était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste +de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même +trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son +âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette +noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas +seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les +émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves +que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt +maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser +contre son coeur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin +d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un +enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un coeur trop chaste +pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des +préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de +mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les +tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son +tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant +d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au +visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes +ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains! +laissez-les tremper dans l'eau... laissez-moi les voir... il y a +vraiment beaucoup de mal!...» Et Simon, qui avait la vue courte, se +baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement +incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et +fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première +rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui +firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle +s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai: + +«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang? + +--C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre. + +--C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est +du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur +la bouche? + +--Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne +encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il +en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes +pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être. + +--Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas +cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus +que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais +sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à +moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une +Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez +monarchique. + +--Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à +présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me +le permettiez. + +--Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres, +reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre: _Più +fatti che parole_. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on +nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait +pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue. + +--Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous, +répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses +que la vôtre, si tous les coeurs français étaient aussi convaincus que le +mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères. + +--Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment +de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père? + +--Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le +connaître. + +--Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous +refusé? + +--Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le +demandez? + +--Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma; +et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de +discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens +de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions, +il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y +traîne à genoux. + +--Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père +les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire +qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage. + +--Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses +véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau +rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez +si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi +que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un +ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il +choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes +familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et +il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de +nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait +nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que +mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai +vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc +pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous +pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être. + +--C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez +votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je +suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la +tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien. + +--Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune +fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu +de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous +pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se +réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de coeur +pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du +moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de +ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et +que vous examiniez ses plaies.» + +Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à +l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge +humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le +porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé. + +«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon +cheval, que j'ai abandonné dans le bois. + +--Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon. + +--Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées +françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir. + +--Selon mon coeur et selon ma raison, je suis votre ami le plus +respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté +vous avez laissé _Sauvage_. + +--Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il +n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes +mon ami... + +--Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre +mon bras? + +--Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les +femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les +coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous +insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous +distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un +méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle. + +--Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire +tuer sous vos drapeaux.» + +Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela +son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de +son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées, +Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en +tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de +paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien +courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma +avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle +l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son +père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes. +Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière, +tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant +la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée +romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de +partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers. +L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses +terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance +naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de +restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul +capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant +l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle +était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à +Fougères. + +«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit. +Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon +sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries, +que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie +et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez +appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je +vous prie d'appeler notre milan _Italia_, de ne pas oublier que nous en +avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un +vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne +me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont +baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de +l'Autriche. + +--Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est +une noble créature qui n'obéit qu'à vous. + +--Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à +son sabot, et donnez-moi une poignée de main: _E viva la liberta!_» + +Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au +galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur +sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête +dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse +impossible à décrire. + + + + +VII. + + +Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette +aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu +de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément +vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne +d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme, +parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils +de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin +d'amour et de dévouement qui les déborde. + +Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon +sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui +l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout +ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui +avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait +elle-même sous les tressaillements convulsifs de son coeur impatient. Il +s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre; +mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un +tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le +combattre. + +Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait. +Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait +affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu +à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet +amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la +réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée +cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien +durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient +avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime, +brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de +proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses +dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son +caractère. + +Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses +armes tournèrent leur pointe contre son coeur. Plus il y songeait, plus +Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant, +la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois +plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la +comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance +stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse +et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement, +et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le +secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas +seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa +discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait +pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel +dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort +pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait +déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les +séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner, +puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui +que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les +salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les +flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce +mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris, +dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché +sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse +qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'_honneur_ à son +oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment +d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une +femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant +à cette réalité on n'osait pas encore y croire. + +Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de +s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait +impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se +disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre +celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle. +Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa +position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de +quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche +héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier, +elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction +méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer +ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la +ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait +plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y +attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse +amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions +irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir +la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant +quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène +d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis, +récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation. + +Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa +nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une +sorte de _denier à Dieu_ pour lui épargner de nouvelles fêtes et de +nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il +s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en +désirant de tout son coeur que leur vive affection se refroidît un peu à +son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté, +aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de +pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de +poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village, +varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses +réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes +conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait +poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesse _Incongruité_, +et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se +coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant +dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de +fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et +diminuerait les gages de ceux-là. + +Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de +hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes +ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne +put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations +politiques de sa situation; elle avait une manière muette et +respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui, +mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne +pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que +précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de +corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou +de se taire. + +Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du +village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de +bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de +châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui +avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le +genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme +sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle +chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à +la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut +dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas +manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message +étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre +s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins +elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son +éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le +genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à +la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en +évidence à la droite du choeur, et que le curé avait fait décorer à ses +frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les +vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume +le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces +campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les +adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant +Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité. + +C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé +ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église +était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient +séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre le +_Magnificat_ et le _Pange lingua_, dans l'intervalle réservé à +l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain +traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de +la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur +son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter +auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du choeur, +un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait +que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable +invitation, et il se décida à monter à l'autel. + +Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de +Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les +regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La +seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et +profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se +passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle +de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse +brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la +vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à +une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle +Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer +l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima +par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle. + +Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt +la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce +que votre conscience vous ordonne de faire? + +--Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici, +et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est +due.» + +Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta +stupéfaite. + +Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser, +comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut +contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée +mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son +visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au +fauteuil, elle lui dit: + +«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant +Dieu qui connaît le fond du coeur et ses misères. Mais voyez! la doyenne +du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une +chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.» + +Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit +une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte +de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec +l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur +le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se +passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de +Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être +entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la +doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude, +s'assoupit doucement au bout de quelques minutes. + +Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait +d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant, +aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa +que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement; +mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après +avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour +encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança +vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères, +selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa +méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis +que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante, +se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin. + +Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de +Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette +aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se +retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune +seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au +titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut +plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet +événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions. +Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait +été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux +centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la +commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait +plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille +avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines +et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait +été encensée. + +Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour +mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme +elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec +intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect +pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée +avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les +sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune +fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître. +Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se +défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous +que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute +au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais +aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher. +J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma +satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant, +M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur, +eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.» + +Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas +attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane +pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa +petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La +bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal. + +«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant. + +Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle +lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient +un sujet tout trouvé. + +«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai +dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous +l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car +c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne. + +--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma. + +--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à +la chasse? + +--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de +Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, +ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon +qui nous a servi de chirurgien à tous deux. + +--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête +avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et +pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons! +maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle +que vous semblez être, je vous aime, vous! + +--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en +portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.» +Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée +de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait +interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du +curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la +religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils. +Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce +spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption +sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de +culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et +bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses +antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en +effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau +et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez +riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de +Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une +sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté +l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour +le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant +d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en +passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle +Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui +apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en +elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût +aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir +que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne +s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait +jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la +source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages +divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les +paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité +des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le +contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en +vigueur. + + + + +VIII. + + +Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et +la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes +étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux +fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia, +perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu +d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, +allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts +de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait +tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, +dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. +Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle +avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une +botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui +apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix +qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à +la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille +chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement +eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers; +on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le +soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en +poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, +lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer +dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des +efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette +femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques +instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il +murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O +fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le +premier artifice de sa vie. + +L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières +abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de +consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de +joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher, +jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever +sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh! +dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez +trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que +je suis devenue mère de deux filles en votre absence. + +--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié; +car je ne suis pas digne d'être leur frère. + +--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas +reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant +la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de +fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la +main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et +pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de +l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié +enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux +roueries ingénues de la passion. + +Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la +fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin +d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son +désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et +qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de +bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne +l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider +Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite +table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille +alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout +empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une +chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même. + +«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse +rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie. +Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que +l'autre travaille et se dévoue. + +--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla +à sa soeur de ne pas prendre une peine inutile. + +--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères +avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante +application de vos paroles. + +--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua +mademoiselle Bonne en riant. + +--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de +Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je +vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_. + +--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui +sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop +fines pour les soins du ménage. + +--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau +avec tant de gaucherie, ma petite? + +--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un +demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi. + +--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le +même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me +faites peine.» + +Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva +de terre et le posa sur la table. + +«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec +chaleur. + +Bonne fut un peu piquée. + +«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des +serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant +à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du +marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes +muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos +montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges +épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis +la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie. +Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici +madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes; +elle nous gronderait et elle ferait bien.» + +Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé +pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame +Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité, +afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain +d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et +luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en +imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière. + +«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel +est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son +filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de +grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à +Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de +l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de +monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air +très-significatif. + +Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un +brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux +enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions +pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir +si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble +harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères. + +«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait +cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses +qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté. + +--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable +de maîtriser son inquiétude. + +--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et +plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.» + +Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle +mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au +château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne +m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui +dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure? + +--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin... + +--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques, +interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que +signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit? + +--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que +vous avez écouté un peu trop votre bon coeur durant cette dernière +absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de +vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa +fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur +d'avoir une soeur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux +relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient, +blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il +n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité, +comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils +de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en +cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que +désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au +château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline? + +--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite +prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité, +par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M. +Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de +ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer +profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la +rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la +femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il +m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses, +et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui +feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je +tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous +inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien +agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à +sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite. + +--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M. +Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne +commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé +sa partie. + +--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec +fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés +de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes +mes forces à cette injustice? + +--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, +qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la +fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, +pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser +quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père; +vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au +bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une +parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si +Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le +traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma +perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à +mes raisons. + +--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous +comparer la sympathie de coeur et la conformité des principes qui vous +lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je +conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de +prudence. + +--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de +ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que +vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas +dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je +suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement, +et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette +clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts +de celui qui vous a donné le jour... + +--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me +faites!» + +Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur +mortelle de ses lèvres. + +--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout +cela. + +--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant +un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas, +ce que je ne dois jamais dire à personne. + +--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement. +A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre +lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang? + +--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans +ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me +plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent +pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon +caractère et ma conduite doivent être bizarres. + +--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites +ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.» + +Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle +ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant +cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas +d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est +l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour +ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne +aux consolations d'une douce philosophie. + + + + +IX. + + +Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de +son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait +surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se +contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à +laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand +étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du +château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la +méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner +plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec +mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans +craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une +intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le +caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne +l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses +formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté +inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne +de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites +à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton +patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui +n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères +de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une +résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible +que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait +semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance +paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte, +s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se +montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce +divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le +même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard +d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du +moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille +commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne +pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma, +qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les +coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde +sut résister à sa curiosité et la museler. + +Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut +beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné. +Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment +devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura. +La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son +aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de +Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler +l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le +calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations +le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon +découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la +tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses +et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A +l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un +respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses +pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de +part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque +aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie +comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et +paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour. + +Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa +défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs +considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il +voulait placer en fonds de terre pour _arrondir_ sa propriété. Le comte +n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son +estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que +possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être +républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à +d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à +des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble +caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes; +mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi +loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était +encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par +orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce +qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions. + +Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez +peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle +un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme, +extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il +était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était +sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie +brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper +et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance +et l'estime. Il avait un coeur aimant et sincère, le caractère loyal et +brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion, +comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour +s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti +de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de +politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait +poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui +faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie. + +C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le +monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus +roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre +aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le +devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce +miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été +aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie, +où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche, +excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne +voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit +pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie; +mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin, +quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si +bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au +bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé +déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se +prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne +facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations, +plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à +l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec +une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs +caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence, +chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son +républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité +comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait +être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit +Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit +ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence +dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux +communs ont encore de la pompe et de la grandeur. + +Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la +fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans +aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son +sang pour un regard de son héroïne. + +Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle, +crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant +elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa +conduite antérieure dans les salons parisiens. + +Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit +beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit +que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour +complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le +receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son +éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable +qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également +capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était +porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand +sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de +France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et +donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup +d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république +vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le +sens aristocratique. + +Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au +moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une +différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant +l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin +qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut +grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus +heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa +cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de +lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible. +La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée +d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des +biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme +vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat. + +Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle +Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle +sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait +soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore +la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa +déclaration. + +Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante +au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup +d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait +pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui +témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le +marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille +Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa +cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de +l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de +l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du +monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié +ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué, +l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne +charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards, +tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser. +Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la +comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et +souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le +rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et +passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se +résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine +d'en obtenir beaucoup d'autres. + +Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que +l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de +dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait +sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les +malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa +qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de +la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à +Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une +voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous +se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes +de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois +de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire +souffrir son pâle et silencieux rival. + +On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités +d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de +nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux +pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous +pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son +cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre +maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils, +plus nous en sommes blessés. + +Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce +dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même +toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait +naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote, +un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue +visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le +craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux, +qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie +entrèrent dans son coeur. + +Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne +pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret +d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la +vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de +désespoir. + + + + +X. + + +Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux +dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et +le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de +l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la +rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa +de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et +qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de +chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour +le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que +l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de +tristesse. + +«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner? + +--Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de +campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour +ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de +cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête +industrie. C'est là qu'après la mort de cette _malheureuse bien-aimée_ +j'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et +la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de +mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie +jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce +pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation +que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis +plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a +perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette +contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux +soucis de mon coeur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré. +Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la +fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés +de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les +rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si +chères au vieux Titien? + +--_Anima mia_, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions +italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces +bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous +fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait +trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici, +c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais +la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous +rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère +viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer +un rôle actif... + +--Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu +sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les +seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple +de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits +de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour +fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au +dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug +infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels +il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se +ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!... Mais +quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne +la fièvre. + +--Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble soeur, +qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se +lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un +patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt +à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes +des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la +verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil. +Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait +l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et +cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir +aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse. + +--O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et +en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait +seulement une lueur d'espoir!... mais, hélas! tout cela est un +cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi, +misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le coeur, +me force à rester là immobile, à faire de stériles voeux et à me déchirer +les entrailles de colère! + +--Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa +fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre +tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme +elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force +et de coeur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus +d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle +extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta +grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine. +Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui +s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta +hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force +musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un +cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?...» + +Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous +donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son +visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu +à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je +croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible. + +--Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal: +vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont +bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire +pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui +paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au +milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval +pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.» + +Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait +Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont +il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine, +malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la +ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était +tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne +songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin +cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une +ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de +son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait +plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle +contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse. + +«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à +cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline? + +--Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette +taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon +est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village. +J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans +quelques années vos jolis petits péchés. + +--Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la +tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et +n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui? + +--Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente +pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que, +pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra +servir d'aumônier à notre petite armée. + +--Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma +d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que +nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous, +sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que +saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et +pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous +avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme +se parlant à elle-même. + +Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait +bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à +l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le +sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait +l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il +avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent, +desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive +exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre +genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière. +Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage, +et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta. + +«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de +recevoir le dernier clan de mon coeur, la dernière étreinte de mon +amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre +poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée; +ce rocher abritera mes os. + +--Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis +avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il +au moment d'accomplir le voeu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos +pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière... + +--C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma; +et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez +vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi, +je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous +montrer le fond de mon coeur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui +m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection +humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et +les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez +que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir +pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon +âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la +destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon +coeur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance +politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon +confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous +allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne +presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous +serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous +offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je +vous ai donné le secret de mon coeur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime +Simon Féline.» + +Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut +un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard +inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer, +de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa +trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement +l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être +ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige +nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la +politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus +parfait dédain. + +«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans +l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous +connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez...» + +Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens +charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de +l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se +sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui +disant: + +«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon +Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et +vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon +estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, +plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y +avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une +passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à +l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de +peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de +plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à +m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, +je vous écoute.» + +Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit +le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne +amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les +chances d'un mariage entre elle et Simon. + +«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais +compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette +amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre +union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que +j'ai pour le mariage.» + +Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de +reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais, +dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa +voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans +des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son +impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour. +Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme. +L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le +mensonge accoutumé d'une _lettre imprévue_ et d'une _affaire +importante_, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres +quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes +passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre +dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur, +et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de +l'Opéra-Italien. + + + + +XI. + + +Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille +auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée +capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus +complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de +l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons +mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie +réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur +source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour +l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son +intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de +l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle +d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de +la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. +Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes +considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à +point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il +n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la +destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est +ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en +voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait +compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes +les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une +belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le +laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait +l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu +de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au +caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux +ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans +les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice +était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras +une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible +et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de +contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste +avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle +ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement, +il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et +spleenétique. + +Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu +toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour +pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa +naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de +Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il +ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité +peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour +parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la +faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé +garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un +roturier. + +Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de +son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à +craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la +voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce +sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné, +comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à +faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette +intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que +Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande +anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en +France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât +faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la +seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus +un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait +sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher +sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa +tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude +de finir toutes ses dissertations par ces trois mots: _Non è vero, +Fiamma?_ + +Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans +un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais +cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de +trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de +Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait +naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de +remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les +portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin. + +Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une +insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les +secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la +table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut +lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui +eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver, +l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la +famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son +emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux +nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas +friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de +son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette +gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des +Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré: + +«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre +nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet +égard. _Votre Seigneurie_ les aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je +écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait +rendues sacrées? + +--Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos +promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries +majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en +imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez +beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois +m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur +les planches. + +--Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et +désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position. +Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de +faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve +habituelle. + +--En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec +aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si +malheureuse? + +--Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit +Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la +position que vous m'avez faite... + +--Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste +ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons, +répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me +désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti +diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma +sollicitude pour un enfant ingrat?» + +Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le +second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma +voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte +intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles. +Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la +force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui +cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement: + +«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un +sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais +plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le +devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me +faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis +d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union +disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous +rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet +égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me +marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu +examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de +me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée +au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous +renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de +moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec +la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre +sagesse et de votre prudence. + +--Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour +redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence +irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque +troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de +ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la +plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver; +tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je +ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle +intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe...» + +Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se +leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche +et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser +les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère +lui avait choisi. + +«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas +qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée +de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette +indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et +naturelle...» + +Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent +de sa tête. + +--Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et +d'angoisse. + +--Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma +tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos +intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais +permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation +et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude. + +--Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours +debout et tremblant. + +--Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec +une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir. + +--Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules +et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il +faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins au +_finale_ le plus tôt possible. + +--Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une +raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à +une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je +dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne +vous occupez pas de moi. Il y en a six _aujourd'hui_ (je vous prie de +remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une +mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. +Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique +séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous +avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le +soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme +n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une +servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si +vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je +n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut +amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le +second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et +de votre volonté. + +--Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle +et craignant d'avoir à demander pardon. + +--Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma +parole et de ne pas la récuser. + +--Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une +aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter +comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que +sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas... + +--Puisque _vous n'y étiez pas_, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous +supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des +dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien... + +--Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux, +terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien! +voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et +vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M. +Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour +empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire +des _oremus_ et à faire de la politique de village. Tout cela me serait +fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos +principes et la régularité de vos moeurs; mais vous n'avez pas daigné +vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des +commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations +inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je +vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en +arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à +laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous +établir plus avantageusement. + +--Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit +Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les +filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis +majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le +sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée +jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre +désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de +me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente +que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans +l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre +seigneurie le sait!...» + +Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation. + +«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses +deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère +des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au +sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers +vous. + +--J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si +lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement +la modestie de mes habitudes. + +--Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre +ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou +me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin +de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran +domestique: charmante alternative, en vérité! + +--Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans +cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille +Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir, +et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard +s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du +village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où +vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc +assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne. + +--À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à +si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus +de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence +à tousser. + +--Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque, +répliqua-t-elle.» + +Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une +discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en +retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un +mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de +longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille. + + + + +XII. + + +Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une +discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut +chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit +qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda +s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien +observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline +lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit +comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma +depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait +cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir +une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en +sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt. +Le coeur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû +éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce +départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son +jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un +moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y +songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à-vis +de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières +de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils +et qu'elle croyait ses douleurs sans remède. + +«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître +comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir +tout à l'heure! + +--De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de +l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère +enfant! et comment donc si vite? + +--C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère +vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise +de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air +mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de +m'épouser. + +--Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon +tous les soirs... + +--Vous en parliez? qu'en disait-il? + +--Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût +amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne +vous en aperçussiez pas... Je vous demande pardon de nos réflexions, ma +petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je +ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser. + +--Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que +je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau +secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque +j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui +déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au +mariage. + +--Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel, +puisqu'il est parti tout de suite? + +--Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À +l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il +se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos +montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses +joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans +votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela? + +--Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit +Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions +pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni +obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà; alors +j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze +enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est +le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après +avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir +périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!... Ah! Dieu +me préserve seulement d'y songer! + +--Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne +santé. + +--Hélas! pas trop! + +--Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre. + +--Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais +parlons de vous, Fiamma. + +--Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante, +tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti +triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il +avait; je m'en doute. + +--Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par +l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma. + +--Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession +lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il +m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir. + +--En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis +fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant +de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous +faisait ses adieux. + +--Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est +parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût +consultée. + +--Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait +parti moins malheureux. + +--Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant +quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En +attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline? + +--Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause. + +--Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux +genoux devant vous, illettrée sublime! + +--Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi! + +--Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la +terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous +votre dictée... + +--Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans +lesquels vous êtes de trop, mignonne. + +--En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui +porterez ma lettre. + +--Bonté divine! que lui écrirez-vous donc? + +--Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement. +L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai +de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne... Je lui +dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie... qu'il +faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines, +vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons. + +--Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car +j'ai quelque chose en outre à lui dire. + +--Quoi donc? dit malicieusement Fiamma. + +--Rien qui vous concerne, dit la vieille femme. + +--Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire. + +Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au +départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons +de laine tricotée. + +«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le +cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne +est en campagne. + +--Je vous prêterai Sauvage. + +--Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai mon +Simon! + +--Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village? +Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en +trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse! + +--Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour +lui; la dernière a été si terrible! + +--Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen. +Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis +avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied +jusqu'à la ville. + +--Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe. + +--Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux +par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise +sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête? + +--Je ne me laisserai jamais conduire par vous. + +--Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de la +_Fuite en Égypte_. + +--Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le +village. + +--Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la +montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne. +Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.» + +Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier +sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée +dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol +jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant +à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas, +et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le +sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit +commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et +attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, +franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de +légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle +aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre +pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et +tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint +Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons. +Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée, +elle remonta sur son cheval. + +«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je +vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève; +il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas! +je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce +froid mortel. + +--Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction, +elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et, +comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit +orageuse.» + +Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue +jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre +durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en +se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez +sur elle!» + +Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée +d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était +seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête +dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit +tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore +égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa +vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse +maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la +vieille Jeanne. + +«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle +avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi +ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un +ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi +l'aimez-vous plus que moi? + +--Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches, +répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant +où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au +milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le +passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous +mourrez, je mourrai. + +--Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!... +Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas +de lui; il ne reviendra pas. + +--Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écria +Simon. + +Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec +sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse +à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne +comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la +même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il +comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors +seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se +réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots: + +«O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude; +elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il +venait à tomber de la neige avant qu'elle fût rentrée! C'est si +dangereux dans nos montagnes!» + +Simon pâlit et fit signe à Jeanne d'écouter. Le vent sifflait avec +violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa +au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit +rigoureuse; l'angoisse passa dans son coeur, il courut ouvrir la fenêtre: +des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un +cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère; puis ils +restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence. + +Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le +sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage. +Hélas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour +l'empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une +double inquiétude tombant sur son coeur, elle leva les bras vers le ciel +et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas +revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige +n'épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été +loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le +vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune +s'étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage, +et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre +assez longtemps; car il avait remarqué ces traces jusqu'à l'entrée du +village de Fougères. Là les sabots du cheval s'étaient montrés délivrés +de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone, +mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire +reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'était glissé dans les +cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant +de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à +l'envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces +laquais: «Diable! voilà une drôle de promenade! Heureusement que M. le +comte est couché. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille.» L'autre +avait répondu: «C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est +pas ce qu'elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il +ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir +soin d'en dire du bien.» + +Simon était revenu à Guéret par la grande route. C'était le plus long, +mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M. +Parquet s'était fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame +Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout +deviné d'avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant +la presque totalité du vin chaud qu'il avait fait préparer pour son +filleul, M. Parquet parla ainsi: + +«Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui +déplais pas. Elle a fait voeu de célibat, tu as fait voeu de ne lui parler +jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner; +voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent +pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième; et celui-là, +c'est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d'incertitude; il faut +plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en +acquérir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience à prendre, un +peu d'argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi.» + +Simon, dont le coeur frémissait durant ce discours, supplia son cher +parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un +optimiste absolu après boire. + +«Cela sera comme je te dis, s'écria-t-il avec colère; tu as du talent, +j'en suis sûr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu +seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C'est assez +reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans +l'Adriatique; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce +qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans +tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue, +ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.» + +Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son +parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se +déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait +remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l'aspect de la +neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n'avait pas +pu lire. A ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il +l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale +semonce; il n'y trouva que ces mots: + +«Simon, travaillez. Je vous aime.» + +Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais +été de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mère, conduite +galamment par l'avoué jusqu'à la porte de la meilleure chambre de la +maison, lui adressait quelques reproches. + +«Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous +lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier +obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'être trop vite flatté; et +ce sera votre faute, voisin. + +--Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon. +L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider à +poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu'il +épouse sa belle, pourvu qu'il épouse sa profession.» + + + + +XIII. + + +Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire; il la lui +avait gardée avec amour. C'était un beau crime à grand effet, avec +passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la +cour d'assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s'étonna de +voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un +enfant dont on n'espérait pas grand'chose, attendu son extérieur débile +et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation +faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le +dégoût qu'il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité +naturelle à l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec +une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui; un nuage +flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à +s'enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au +moment de se lever: «Cet instant va décider de ma vie. S'il y a une +lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'éteindre à jamais.» C'était à +Fiamma qu'il pensait. La crise était arrivée; il allait faire un pas +vers elle ou voir un abîme s'ouvrir entre eux. L'importance du succès +n'était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du +talent, il avait une chance pour posséder cette femme; sans talent, il +les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et +d'éblouissement! + +Mais il avait mis sur son coeur le billet de Fiamma, les trois seuls mots +qu'il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et +continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet, +assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui; il rougissait +et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d'anxiété +sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il eût +craint d'avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant +sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié +ou d'ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en +temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures +d'un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire: «Prenez +patience, vous allez être satisfaits; c'est moi qui vous en réponds.» + +Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa +taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de +la force, sans perdre un reste d'émotion qui lui donnait plus de +puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique; mais ses grands +yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son +front d'une invisible auréole. D'abord on s'étonna de la simplicité de +ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore: _Pas +mal_, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres: _Bien! bien_! +Mais bientôt la conviction passa dans tous les coeurs, et l'orateur +s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger. +Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d'obéissance +sympathique qu'il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux +qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres, +et ne s'aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours. +Parquet, plus habitué à l'analyse, s'en aperçut, et ne s'étonna pas +qu'on pût être grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estimés +jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis +longtemps; mais il n'eût pas cru qu'un auditoire grossier pût se passer +d'un peu de ce qu'il appelait la _poudre aux yeux_. De ce moment il se +sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un +mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il +n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le +sourcil. En secouant sur son rabat l'excédant de ce copieux chargement, +le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu +obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son +filleul à la fin de l'audience, et en lui disant: «C'est fini, je ne +plaide plus, et désormais c'est par toi que je triomphe.» + +Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrêtant pour +regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le +permettre, se dit comme à lui-même: + +«Ouais! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche!» + +Simon se retourna précipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppée +d'une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d'une main elle +la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l'éclat du +soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon +ne put s'y tromper. C'était Fiamma. Il eut bien de la peine à s'empêcher +de courir après elle. + +«Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrétion. +Puisqu'on se déguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on +était là. D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés! + +--Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. +N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés +du bec d'Italia?... + +--Oh! l'oeil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te +disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour... + +--Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant +vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, +épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où +je ne me soutiens plus qu'avec peine... + +--Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans +cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y +manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je +ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus +que toi en l'écoutant.» + +Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la +remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il +devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son +voeu; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et +l'expression d'une vague espérance. + +Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus +réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une +extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots +de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa +part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou +plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte +sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne +perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de +l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle +dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire +souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les +émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle +se liait par une promesse réciproque. + +Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû +l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de +hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au +voeu de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais +cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le +tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille +suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en +Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de +Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût +majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son +consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun +espoir de ce côté-là. C'était peut-être à un mort qu'elle conservait +cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme +inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le +pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la +conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue. + +Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun +changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon +s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même: +aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais +jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais +dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses +paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, +aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait +cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du +soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue. +Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son +cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la +rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont +elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup +horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la +mettaient à l'abri des hommes et des bêtes. + +D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez +d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part +d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés. +L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint +peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort +strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique +son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune +concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, +émerveillé de la pureté de ses moeurs avec une vie si indépendante et une +beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en +grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des +aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires +délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de +clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des +ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son +caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme. + +Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en +jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le +jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma; +Parquet secouait la tête. + +--Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en répondrais pas; +je ne sais plus à quoi m'en tenir à cet égard; mais qu'elle n'en ait +jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir, +c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi, +Féline, mais tu ne connais pas mieux le coeur humain. Sois sûr que j'ai +surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle +nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager +peu à peu le pauvre, et l'aider à sortir lui-même de sa misère, que de +lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu'abuser. Cela +pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette +modération n'était guère dans son caractère; car en passant devant la +maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa +misérable hutte, où l'on ne peut se tenir debout, elle s'écria avec +chaleur: «O ciel! avec mille francs on donnerait à cette famille un +logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la +porte d'un château!...» Je lui fis observer qu'elle pouvait bien +disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougères +m'avait encore dit la veille: «Engagez donc Fiamma à me demander tout ce +qu'elle désire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive +économie.» Fiamma alors changea de visage et me répondit d'un air +étrange: «Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi +ancienne que le monde: ne vous fiez pas à l'apparence.» Va, Simon, +ajoutait Parquet, sois sûr qu'il y a là un _mystère d'iniquité_ de la +part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de +cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé +désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de +bonté, mais non de probité; un homme dur, égoïste, étroit d'idées et de +sentiments, peureux et avare; mais il était impossible de trouver en lui +assez d'étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat. + +Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'être se lassent vite +des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode à +eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce +qu'elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la +regarder comme sa soeur et de ne plus songer à devenir son amant ou son +époux. Simon s'efforça de s'habituer à cette conviction; mais il avait +beau faire, la force de son amour l'écartait à chaque instant avec +impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il +avait cessé d'avouer sa passion, et il la cachait désormais +non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n'en était pas +dupe; on ne trompe pas une mère comme elle; mais elle respectait son +courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le +voir récompensé. + +Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de +Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune +personne montra, il est vrai, un peu d'hésitation chaque fois, et ne se +prononça jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du +coeur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour +Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnaîtrait combien elle était +elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les +garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même +avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si +peu empressé à l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre +la faible espérance qu'elle conservait encore. + +L'amour ayant pris dans le coeur de Simon un caractère grave, constant, +mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut +aidé à se faire connaître par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa +toque d'avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l'étude, il lui fit +plaider toutes les causes qu'il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps +il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant +un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son +orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'héritage de sa clientèle +aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il +se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu'autrefois. +Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait +d'imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la +faveur du public idolâtre. Simon s'acquitta, envers lui et malgré lui, +des avances généreuses qu'il en avait reçues; mais, après avoir +satisfait à ce devoir, il montra assez peu d'empressement à profiter de +sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s'y traînait +nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu'en praticien, +c'est-à-dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand +acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits +personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s'attachait à +lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volonté active et +soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que +l'ambition était morte dans son coeur, qu'il n'aimait son métier que sous +la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions +politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi +ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire +faire de grands progrès. Fiamma, qui l'étudiait attentivement dans les +rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres +qu'elle en recevait, comprit que l'amour était devenu chez lui un mal +plutôt qu'un bien, et qu'il était nécessaire d'opérer en lui une +révolution. + + + + +XIV. + + +Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet +de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le +temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait +jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations +n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous +le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez +elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité +charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne +disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui +complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus +frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de +principes à lui demander. + +«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content +d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une +affaire importante. + +--Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou +commencerai-je par vous présenter ma supplique? + +--Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de +la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous +connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer +réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi? + +--Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez +froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une +tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement +à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non la +_permission_, mais l'_approbation_ de se retirer dans un couvent. Fiamma +avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer +d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection +n'existant pas. + +M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille, +dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais +si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous +n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons +vis-à-vis l'un de l'autre...» Il s'arrêta avec embarras. + +«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont +d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de +commun avec le désir que je manifeste. + +--En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces +circonstances que vous désirez vous éloigner de moi? + +--Je vous le jure, monsieur. + +--En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne +refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer +mon existence...» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et +fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois: +_Non è vero, Fiamma?_ pour arriver au résultat difficile qui lui tenait +à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension, +qu'il était à la veille de se remarier. + +«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon +père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez +m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est +si vive que je ne sais comment l'exprimer.» + +Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la +satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en +oubliant tout à fait son rôle: + +«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous +faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre +fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre +position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos +pensées quelque chose d'inexplicable pour moi...» + +Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la +richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison, +vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me +nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas, _votre +seigneurie le sait_, des biens temporels. (_Ella lo sa!_ était une +locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent au _Non è vero?_ +de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé +avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux +hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis, +deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable +que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom +et utiliser votre fortune. + +--Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant +toujours attentivement. + +--Votre seigneurie le sait. + +--Pourquoi dites-vous que je le sais? + +--_Ella sa_, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour +être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont +d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier, +que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval, +lequel dans le pays a coûté 50 écus. + +--Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que, +loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous +souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore +assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous +marier... + +--Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me +permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?» + +Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie +devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute +l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la +considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer +pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son +mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses +plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique, +de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir +à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa +résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une +manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément +dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble. + +Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma. +Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant +cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout +italienne. + +La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore +jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon, +supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot, +adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait +cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on +pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la +famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en +connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans +cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire. + +Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille +pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma; +elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa +future belle-mère. + +Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa +présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un +couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de +raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où +le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta +guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la +voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec +elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si +bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment, +ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à +le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même, +allaient peut-être lui manquer pour jamais. + +Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la +probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères +devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et +témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de +manière à lui prouver la nécessité de se soumettre. + +Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé +mystérieusement au fond de son coeur. Il pleura avec amertume, s'irrita +contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un coeur de fer, et songea à se +brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère. + +Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de +l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles +comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à +fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon +Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux +conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa +renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put +compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une +haute carrière politique. + +Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la +crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection +exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne +faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des +absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme. +Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une +intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin +prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours. + +Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet, +qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons, +réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps +de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui +firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son +père. + +«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le voeu le plus cher +de mon coeur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions +pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le +voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin +de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser +Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde... + +--Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit +Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une +assez longue épreuve. + +--Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête. +Enfin, réfléchis... Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et +cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter +ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux +femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas +une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée, +et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous +les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de +toi.» + +Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé +d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans +cette jeune fille les plus belles qualités du coeur. Bonne, plus jeune de +plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des +agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être +précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont +l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il +devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer +autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu +coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie +(comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes, +demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était +approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se +surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en +préparant le bishoff de son père. + +Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement +et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne +manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et +il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans +le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui +se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source +de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de +ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé; +elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent +était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de +talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire +oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant +mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège, +et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant, +il la gronda un peu. + +«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a +fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le +monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans +le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le +décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne +suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve +fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi, +je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et +que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison +de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un +certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.» + +M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de +cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma; +enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il +obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti. + +«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. +Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et +maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous +supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à +une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, +parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez +jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur +votre coeur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous +livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu +refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.» + +«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet +en achevant ce billet. + +--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est +certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne +me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.» + +Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon +de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore +cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à +mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge +à se marier.» + +Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait +désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut +revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma +n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle +Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues +conférences avec elle. + + + + +XV. + + +Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière +en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et +où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans +cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, +toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer +à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui +faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à +revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et +la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le +groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis, +lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son +fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, +devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude +mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle +attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi +gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa +rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien +être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif; +mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et, +s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte +d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!» + +Fiamma lui prit la main avec tendresse. + +«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de +brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand +personnage que vous, madame la dogaresse. + +--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant +son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous +est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous. + +--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais +eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et +vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle +figure que vous faites? + +--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le +verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. +Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous +voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir +priée avant-hier d'être sa femme? + +--Pourquoi non? et qu'importe? + +--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il +vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je +ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune +médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier +mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de +désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas +blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est +inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à +fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre +regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là +puisse aimer, de même qu'il est le seul homme... + +--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma +d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer. + +M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite +duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les +noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de +meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal; +il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et +d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé +comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...» + +En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son +chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée +de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort +agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre; +mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut +lui ouvrir. + +Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous +aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille +avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la +première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce +sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.» + +«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une +coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait +aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle +dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié +sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce +n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner +l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous +êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de +toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour +qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon coeur serait de vivre +entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre +amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de +vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un. +Adieu, Simon. + +Votre soeur, BONNE.» + +--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle +croit produire, mais à cause de la sainteté du coeur de celle qui l'a +écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez +pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer. + +--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car +c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous +dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne +sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre +secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos +deux petits frères, à l'univers entier. + +--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon +secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et +devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que +mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a +levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux +jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de +beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire +pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que +maintenant je ne peux pas en épouser d'autre. + +--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser +Féline? + +--Parce qu'il n'avait rien. + +--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne +pouvez-vous pas en épouser un autre? + +--Parce que je le préfère à tout autre. + +--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser +maintenant? + +--Parce qu'il est riche. + +--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je +vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement. + +--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il +m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien +recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même +après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son +héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix. + +--Quelle chose étrange! et pourquoi cela? + +--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette +résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher. + +--En vérité? + +--En vérité; il ignore encore que j'ai fait voeu de pauvreté en entrant +dans l'âge de raison. + +--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un voeu de pauvreté, de +chasteté... Ah! pour le voeu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué +souvent! + +--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. +Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou +de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais +pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir +de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un +jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne +pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne +en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il +eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je +craignais plus que la mort. + +--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu +vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir? + +--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé, +j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines +choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas, +Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari +qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la +dot que mon père eût offerte. + +--Sans doute, mais Simon Féline pourtant... + +--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette +confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait +encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant +rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien +assuré. + +--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait +possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé +un peu devant la considération de ne point vous donner de dot? + +--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir +des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre +les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible. + +--Mais, que diable! une fille majeure... + +--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de +Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis +dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et +tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu +et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient. + +--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque +votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car +il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi +qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, +si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins +qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous. + +--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la +position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de +sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon +n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme +de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec +soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille +qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor... + +--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et +avec vous, l'eût fait marcher plus vite. + +--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui +devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que +revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis +longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions +fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon +père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon +nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter, +moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse +assez pour savoir quelle langue je parle. + +--Mais maintenant qu'allons-nous faire? + +--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et +bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en +France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui +m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice +inexplicable, je renoncerais à ma dot. + +--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie +fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à +compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère +qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas, +et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas +qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau. + +--Que voulez-vous dire? + +--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je +me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir? + +--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit +de ce jeune homme. + +--Vous ne l'aimez donc pas? + +--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas +affirmativement quand même j'aurais dans le coeur la plus belle passion +de roman qui ait jamais été inventée. + +--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous +ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile... +Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...» + +De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut +toute tremblante. + +«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est +gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la +calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la +voir et m'aider à la soigner.» + +Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille +femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force. + +«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix +étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir +cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit... +la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis! + +--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici +madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras +vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos +souvenirs. + +--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un +crime.» + +Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne. + +«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette +terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de +mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût +fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour +de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai +pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans +moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le +rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous +en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth +bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh! +n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de +mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait +sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...» + +Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu +des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, +et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement +de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se +réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à +l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?» + +Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude +pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon +fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans +sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les +vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, +laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les +paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à +l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un +chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une +impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle +dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse +s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de +divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au +milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers +l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les +ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et +aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il +avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de +rien au monde. + +«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de +moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide? +Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une +femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi +m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais +guérir peut-être, et maintenant je suis perdu. + +--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre +la main. + +--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis +capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui +me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!... +Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et +demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne +pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père! +mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui +dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais +resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je +n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni +le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes +pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec +elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la +commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de +moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me +dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir +mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les +pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma, +connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer? + +--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, +rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi! +vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas? + +--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre +expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours +blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu +es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre. + +--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs +ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une +lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de +vous la remettre, mais je vous vois si agité... + +--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me +tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de +mon coeur qui ne m'appartient pas! + +--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime +toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux +au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon? + +--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous? +Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.» + +Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie +profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et +l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet +état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet +du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, +jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes. + +«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me +reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi +m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en +m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de +là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce +que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions, +en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! « + +En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre +couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de +ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose +aussi rare que violente pour Fiamma. + +Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de +douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il +l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la +pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant +dans ses bras, il la pressa contre son coeur en l'appelant des plus doux +noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains +humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils +n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres +unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans +leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que +Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau +pour lui qu'il faillit mourir de joie. + +«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu +dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais +permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à +moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui +qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te +dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont +toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il +est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas +réaliser? + +--O ma soeur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles. +Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi +depuis cinq ans... Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que +c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une +gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et +que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta +tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je +lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible +à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve? +Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton +pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le +soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa +beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu +me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon. +J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes +yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je +ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque +part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de +l'autre vie, tu étais ma soeur. J'avais ce type de grandeur et de beauté +devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et +cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel +tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et +commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai +ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à +tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je +faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton +sang m'a inoculé!» + +Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard, +toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur +entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des +ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté +vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés +par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa +demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri +d'alarme. + +«C'est la _duchesse_! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du +matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de +ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont +coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents. +Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux +sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon +prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée +toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint +d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du +mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me +prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais +loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les +ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens +t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et +où jamais il n'entra sans avoir le coeur et les mains pures. Ce n'est pas +pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les +impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin +que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi +que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour, +bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.» + +Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se +rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme. +Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de +l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement +catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de +villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement +dire, ce jour-là, les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient +traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la +petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la +tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les +cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu. +Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons +empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait +être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces +saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois, +n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix +d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes +printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès +fraîchement coupées, embaumaient le choeur. Les oiseaux chantaient et +voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on +voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A +l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps +à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution, +ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant. + +«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible +votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans +ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que +l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi +des idées si suaves et un charme si délicieux? + +--Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma; +son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la +consolation sur la terre.» + + + + +XVI. + + +Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à +Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles +par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un +sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne +avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le +psautier était ouvert au _De profundis_, et le rosaire était enlacé aux +mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en +s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle. +Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne +contre son coeur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il +s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur +le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si +pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son +doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la +seule cause de sa réserve. + +Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église +sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette +commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne +le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était +curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui +intéressait son coeur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la +confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses +espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur. +Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès +qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle +sentit dans son coeur le même calme et le même désintéressement qu'elle +aurait eus si Féline eût été son frère. + +Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office. +Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au +sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son +défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne +se fût pas sitôt arraché aux _caresses de Morphée_. + +«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que +vous arrangiez à tout prix mon mariage. + +--Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans +la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai +parlé de vous à mademoiselle de Fougères. + +--Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé. + +--Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même... + +--Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime. + +--Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle +vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous +épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la +passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une +volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander, +c'est Fiamma? + +--Oui, mon père. + +--Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder +comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens. + +--Mais où donc courez-vous si vite? + +--Chez M. de Fougères. + +--C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première +démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le +consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de +nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà? + +--Et quels sont-ils, ces obstacles? + +--Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du +comte. + +--Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche. + +--Comment? + +--Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret? + +--Non, en vérité. + +--Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une +tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle +promis? + +--Rien. Mais elle m'aime. + +--Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque +scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot, +et tu es riche: voilà, je crois, son objection. + +--Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne. + +--Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où +l'ai-je posée? et mon chapeau? + +--Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet +instant. + +--Au château. + +--Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter. + +--Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux. + +--Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert +qu'au jardinage? + +--Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais +m'attifer pour un Fougères? + +--Mais sa femme? On doit des égards aux dames. + +--Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien. + +--Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le +comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela. +Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis +une paresseuse, une fille sans coeur, qui ne songe qu'à sa toilette et +qui ne soigne pas celle de son père. + +--Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton +superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon +compte.» + +En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air +rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des +laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout +d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant +sur les tapis et couvrant les meubles de tabac. + +Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que +maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères, +qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui +faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre +occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son +mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi: +_J'ai failli attendre_. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve +de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et +tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait +un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens +était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes +assez fondées. + +«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en +entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli, +sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien +malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même +jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline. + +--Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet +brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y +sommes pas encore, nous autres. + +--Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se +croire digne d'y entrer? + +--Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué. +Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un +entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre +demande. + +--En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande +surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans +l'âme de Parquet. + +--En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste, +et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans +folie. + +--Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline? + +--Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas +ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se +peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline, +mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande +puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon; +car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est +l'organe, l'interprète et le défenseur...» + +Précisément Fiamma avait prêté, quelques jours auparavant, à M. Parquet, +la comédie de _l'Avocat vénitien_, par Goldoni: l'avoué en avait été si +ravi qu'il en avait traduit sur-le-champ toutes les déclamations, et il +en récita plusieurs à M. de Fougères avec une mémoire impitoyable, à +titre d'improvisation. + +«Eh juste ciel! répondit le comte, tout étourdi de son éloquence et des +éclats de cette voix qui n'avait pas perdu les inflexions du prétoire, +personne plus que moi, mon cher monsieur Parquet, n'admire le talent et +ne le salue plus profondément en toute occasion. M. Simon Féline en +particulier est l'homme dont j'admire le plus le noble caractère et les +hautes facultés; ne le lui avez-vous pas dit de ma part? + +--Je lui ai dit tout ce qu'il convenait de lui dire. + +--Lui avez-vous dit combien cette affaire a d'importance pour moi, pour +ma femme? Songe-t-il qu'en se chargeant des intérêts de la partie +adverse, il se pose l'antagoniste d'une famille honorable, et en +particulier d'un homme qui l'a comblé des égards dus à son mérite, d'un +ancien ami de sa famille, et de son digne oncle surtout; d'un homme +enfin qui, s'élevant au-dessus des préjugés de sa caste et devinant le +brillant avenir du jeune avocat, l'a reçu avec distinction alors que sa +position dans le monde était encore précaire? + +--La position de Simon n'a jamais été précaire, permettez-moi de vous le +dire, monsieur le comte: Simon est né homme de génie; avec cela et le +moindre secours d'un ami on arrive à tout. Ce secours ne lui a pas +manqué, et, si j'y eusse fait défaut, vingt autres eussent acquitté leur +dette de reconnaissance envers cette noble famille; oui, _noble_, +monsieur le comte: la noblesse est dans les sentiments de l'âme et non +pas dans le sang des artères.» + +Ici M. Parquet plaça à propos une nouvelle déclamation qui ne fit pas +moins d'effet que la première. + +«Hélas! monsieur Parquet, dit le comte qui devenait plus poli à mesure +que son dépit secret et sa mortelle impatience augmentaient, vous +prêchez un converti! En quoi ai-je pu blesser M. Féline et lui faire +croire que je ne rendais pas justice à son mérite? M'a-t-on prêté +quelque propos inconvenant? Ai-je manqué d'égards directement ou +indirectement à sa famille? Ma fille aurait-elle oublié, en arrivant, +d'aller s'informer de la santé de madame Féline? Elles étaient fort +liées ensemble autrefois, et je voyais avec plaisir des relations aussi +édifiantes. Ne les ai-je pas encouragées, loin de les contrarier?... + +--Et pour quelle raison les eussiez-vous contrariées? C'eût été une +folie, une lâcheté indigne d'un homme aussi éclairé et aussi délicat que +vous l'êtes, monsieur le comte. + +--Vous savez donc bien à quel point je dédaigne l'importance que mes +pareils mettent à ces vaines distinctions! Comment M. Féline a-t-il pu +s'imaginer que j'étais arrêté, dans mon désir de lui demander l'appui de +son talent, par d'aussi sottes considérations? + +--M. Féline ne s'imagine rien du tout, monsieur le comte; c'est moi qui +me suis imaginé une chose que je vais vous dire franchement et qui n'est +pas dépourvue de raison. Écoutez-moi bien. De père en fils les Parquet +ont placé les Fougères en tête de leur clientèle; c'est bien. Vous avez +eu une affaire, vous en avez eu deux, vous en avez eu trois; Me Simon +Parquet a remué les dossiers de M. le comte Foulon de Fougères; il a +plaidé ses causes au barreau, et, soit la bonté des causes, soit le zèle +de l'avocat, soit l'aptitude de l'avoué, M. de Fougères a gagné trois +procès... + +--Je n'attribue mes victoires qu'à votre talent et à votre zèle, mon +cher monsieur Parquet. + +--Laissez-moi dire. J'arrive à la péripétie, au quatrième acte (M. +Parquet avait toujours le rôle d'Alberto Casaboni dans la tête), je veux +dire au quatrième procès. M. de Fougères épouse une dame de bonne maison +et passablement riche, qui lui donne deux héritiers d'un coup et qui lui +en fait espérer d'autres. C'est le cas, sinon d'augmenter sa fortune, du +moins de ne pas la laisser péricliter. Or, il se trouve qu'une +difficulté inattendue se présente, et que madame de Fougères, selon +toute apparence, va perdre cinq cent mille francs, peut-être plus, +légués à ladite dame par testament d'un sien oncle. _Dicat testator et +erit lex_. Mais ledit testament ne paraît pas avoir été rédigé dans +l'exercice d'une pleine liberté d'esprit... + +--Vous savez bien, monsieur Parquet, que le bon droit est du côté... + +--Je ne me prononce pas, monsieur le comte, j'expose l'affaire. M. le +comte de Fougères se trouve donc dans la nécessité de s'en remettre une +quatrième fois au zèle et à la loyauté de Me Simon Parquet.» + +Le comte étouffa un soupir d'angoisse; M. Parquet passa à un effet +d'éloquence, et dit avec un accent pathétique: + +«Mais Me Simon Parquet n'est plus ce robuste athlète, ce lutteur antique +qui, semblable au discobole, lançait dans l'arène avec la rapidité de la +foudre un argument à deux tranchants. Sa gloire a pâli, ses tempes sont +dévastées, ses dents se sont éclaircies, sa faible voix (M. Parquet +prononça ces mots d'une voix de stentor) ne porte plus, dans l'âme de +ses adversaires et de ses juges, le frisson de la crainte ou les +émotions de la conviction. Assis sur son siège, comme il convient à un +sage vieillard, à un jurisconsulte expérimenté, il ne se mêle plus aux +luttes judiciaires; il éclaire, il dirige l'avocat; mais il lui laisse +savourer les vaines fumées du triomphe et recueillir les décevantes +acclamations de la foule. En un mot, il a cédé à son filleul, à son ami, +à son disciple, à son fils adoptif, le célèbre avocat Simon Féline, le +sceptre de la parole.» + +M. de Fougères prit le parti d'accepter une prise de tabac d'Espagne que +lui offrit Me Parquet en terminant cette période; celui-ci respira et +reprit sur un ton de discussion sophistique: + +«Il était simple, il était juste, il était naturel, il était +vraisemblable, il était, dis-je, en quelque sorte certain, que M. le +comte de Fougères, confiant à Me Parquet la direction de ce nouveau +procès, le chargerait de demander au premier avocat de la province et à +un des premiers de la France, à Me Simon Féline, s'il lui était agréable +de se charger de plaider sa cause. Jamais aucun des clients de Me +Parquet n'avait encore manqué à cette marque d'estime envers le disciple +bien-aimé du vieux patron, envers le trop honoré patron de l'illustre +disciple; M. le comte de Fougères y a cependant manqué, et certes, ici +ce n'est ni l'exacte connaissance des formes du monde, ni le sentiment +exquis des convenances sociales, qui ont manqué à l'accusé... je veux +dire à M. le comte de Fougères; ce n'est pas non plus la malice, le +déchaînement, la haine, la jalousie, le mépris; ce n'est aucune de ces +passions violentes qui ont induit M. de Fougères à faire un aussi +sanglant affront à Me Simon Parquet et à mon client... je veux dire à Me +Simon Féline. Non, messieurs, M. de Fougères est un homme recommandable +à tous égards, exempt de passions mauvaises, incapable de méchants +procédés... + +--Allons, mon bon monsieur Parquet, dit le comte d'un ton caressant, +espérant faire abandonner à son terrible antagoniste ce plaidoyer +impitoyable, dans lequel il se trouvait, par une étrange inadvertance de +l'orateur, jouer à la fois le rôle du tribunal et celui de l'accusé. Au +fait! mon cher ami, que me reprochez-vous donc? Quelles méfiances me +prêtez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas compris que le hasard, +l'éloignement, des considérations particulières envers un avocat +respectable, ancien ami de la famille de ma femme, le désir de ma femme +elle-même, tout cela réuni, et rien autre chose que cela pourtant, m'a +inspiré la malheureuse idée de charger M*** de plaider pour moi? + +--Ah! malheureuse est l'idée, certainement! s'écria M. Parquet en se +barbouillant la face de tabac. Trois fois malheureuse est l'idée qui +vous a conduit à cette démarche! C'est une impasse, monsieur le comte, +il faut y rester et attendre que la muraille tombe! M*** plaidant contre +Simon Féline, voyez-vous, c'est la tentative la plus étrange, la plus +folle, la plus déplorable, la plus désespérée que la démence ou la +fatalité puisse inspirer. Où diable aviez-vous l'esprit? Pardon si je +jure: l'intérêt que je porte au succès d'une affaire qui m'est confiée +me fait regarder avec douleur l'avenir et le dénoûment de celle-ci. + +--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a +donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc +irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne +tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à +cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps +encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que +j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M. +Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du +moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir +tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à +cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses +occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de +déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse... + +--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des +clients et à renvoyer des pièces. + +--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule +affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_? + +--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il +tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire. +Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins; +mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons +injurieux. + +--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité; +qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il? + +--Il faut donc vous le dire? + +--Je vous le demande en grâce, à mains jointes. + +--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces +cartes-là, monsieur le comte.» + +Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son +adresse, le comte se troubla. + +«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant +toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des +ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui +a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A +chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des +plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et +son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas +entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de +certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût +acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire, +il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une +faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de +pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non? + +--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne... + +--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici +vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment +voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre +des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de +pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club +carbonaro?» + +--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au +désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement +calomnié.» + +Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna +envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de +Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau +de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon, +par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande +délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un +orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur +intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il +avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses +coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au +développement de son caractère, devait là, plus qu'en aucune autre +occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse +d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait +toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser +en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement. + +Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore +choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en +servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères +à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces +menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet +tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne +s'y prêterait pas volontiers. + +L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité +d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme +cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser +sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face, +il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux +âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les +esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des +reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans +l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand +dessein. + +Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa +justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement, +d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement. +Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de +toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner +son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes +qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans +son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout. + +--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui +ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans +votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a +dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre +nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments. + +--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune +espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la +noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux +devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant +tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme, +habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant, +égoïste, borné. + +--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M. +Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais +vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je +fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage? + +--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M. +Parquet sur Fiamma. + +--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre +appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur? +Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte! + +--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me +demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que +vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à +l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son +coeur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance +d'un homme tel que vous. + +--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec +des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour +l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je +vous l'amène... + +--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui +pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance. + +--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant +quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir, +à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la +concurrence de deux cents... + +--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et +en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser +Fiamma? + +--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le +trouvez-vous trop vieux, celui-là? Il est juste de l'âge de Fiamma; il +est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que +vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du +pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités, +toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et +vous hésitez? + +--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte. + +--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte? + +--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est +invincible. + +--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira +de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez +d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui +demander son coeur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour +Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous +sur-le-champ? + +--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion +venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de +vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la +chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est +contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons +au même but sans blesser la pudeur de Fiamma.. + +--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le +comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien, +laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se +gênera pas pour me dire ce qu'elle pense. + +--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma +femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser +d'abord, elle en causerait avec ma fille... + +--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le +rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur +son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte. + +--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte +blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de +mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille? + +--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment +Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma +elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre. + +--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je +vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité +à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle +de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la +prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant +qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à +une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma +tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible +de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de +ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le +permet. + +--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant; +avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses +parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est +évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni +ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait. +Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont +on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence +de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.» + +Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux +aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir +dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la +véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière +lui et sortit brusquement de la chambre. + +«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet, +nous avons été trop vite. + +--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber. + +--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à +refuser ma dot. + +--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi. + +--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance, +reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi, +et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette +explication. + +--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment +faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?» + + + + +XVII. + + +Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine +explosion, s'était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue +pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu'ils se +rencontrassent dans l'endroit le plus retiré de l'enclos. M. de Fougères +allait précisément là cacher et étouffer son dépit; et voyant l'objet de +sa fureur, il oublia la résolution qu'il avait prise de se modérer. Ses +petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées; il fut forcé +de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer. + +C'était en effet une grande contrariété pour le comte que cette +ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhésion subite qu'y avait +donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire +chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s'était flatté, +pendant deux ans, d'en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au +comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son +intention était de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner à +Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner +l'assurance de la liberté d'esprit et de la satisfaction véritable avec +lesquelles elle embrassait l'état monastique. Ce voyage avait paru +d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux à M. de Fougères +vis-à-vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assuré de la +résolution inébranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa +part pour Féline n'avait jamais été sérieuse en lui, et, s'il l'avait +eue, depuis longtemps elle s'était dissipée. Il ignorait leur +correspondance, et, lors même qu'il en eût été le confident, il eût pu +croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l'avait +jamais partagé. + +La scène qui venait d'avoir lieu avait donc été pour lui un coup de +foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Féline fût désormais aussi +disproportionnée à ses yeux qu'elle l'eût été deux ou trois ans +auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à +apprécier les avantages de la position et l'importance des talents du +Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la +province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient +déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas +qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'était +surtout étonné de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougères en ne le +choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa +neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les +talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les +supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de +Fougères; il s'éveilla péniblement de cette erreur dès les premières +opinions qu'il entendit émettre à _ses pairs_ sur la puissance de +Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d'éclat que la +surprise et l'inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt +se confier à M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras +pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée, +pénétrée de l'idée que le comte avait découvert les projets de son père +à l'égard de Fiamma et qu'il en était offensé. + +Cependant M. de Fougères s'était flatté que Simon n'oserait pas résister +à la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait +pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet, +n'imaginant guère qu'il allait tomber dans un piège. Il y était tombé +avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui +poussait à l'exaspération l'aversion profonde qu'il avait pour la caste +plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant +cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son coeur, la +haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent +avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lâcheté de mendier son +appui et de la tromper par couardise. + +Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les +avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son +orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il +avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui +offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à +peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang +de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu'à ce don, en alléguant que +le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et +pour s'y ensevelir. + +Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l'importune existence +de sa _fille chérie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle +approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait +qu'il faudrait s'exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait +que Féline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race +d'avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de +blâme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en +fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son +consentement. Son coeur était donc dévoré de toutes les chenilles de +l'avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras; car la seule +chose qui l'eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage, +venait d'être subitement révoquée d'une manière laconique et absolue +dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen +de se soulager, c'était de se mettre en colère; et il faut que cette +envie soit bien irrésistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il +s'y abandonna néanmoins. + +Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont +Fiamma s'était rendue complice en le traitant comme un père de comédie. +Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite +de Fiamma d'hypocrisie consommée. «C'était donc là où devaient vous +conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de +la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou +complices. J'admire beaucoup aussi le prétexte que vous m'avez donné, +pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M. +Féline; car c'est vous qui faites ici le rôle de l'homme. Ce n'est pas +lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-même. C'est vous +sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces +sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour +l'autorité paternelle. + +--Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu'elle avait toujours +apporté dans ces pénibles relations, j'espère que je n'aurai pas recours +à de semblables moyens, et qu'après avoir mûri l'idée de ce mariage dans +votre sagesse vous l'approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme, +je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances; +mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous +dire que vous n'avez pas été trompé; que cela du moins a toujours été +éloigné de ma pensée et de mon intention; que je suis absolument +étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M. +Féline; que j'ai été de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, +et qu'avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait +inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M. +Féline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole +d'honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances +contraires à la raison ou à l'honneur... + +--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'écria M. de Fougères. Il +fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu'un seul +jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi +bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une +intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre +retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme +celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne +sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous +eussent tout d'un coup forcée à vous cacher, et je présume que M. +Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de +conscience; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la +confidente, mademoiselle Parquet... + +--Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m'outragez et je ne le +souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous +n'avez aucun droit sur moi. + +--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous +faire savoir, s'écria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur +sur l'obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit; j'ai le droit +qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d'un +étranger et en l'y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio, +le comte de Fougères l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit +et d'une... + +--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que +vous, répondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcèrent le comte à se +rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que, +de mon côté, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici; +ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le défends! La mémoire de +ma mère est sacrée pour moi. N'espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me +faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui +est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres, +dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero, +de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes, +défenseur et martyr de la liberté, c'était une noble alliance, et il n'y +a qu'une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la +protection généreuse du brave partisan à l'avilissante faveur du comte +de Stagenbracht. + +--Que voulez-vous dire? s'écria le comte en essayant de se lever et en +bondissant sur son siège avec égarement; quel nom avez-vous prononcé? A +quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l'ingratitude et +l'outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous? + +--La voici, cette source impure! dit Fiamma en tirant de son sein un +paquet de lettres; c'est celle de votre fortune, signor Spazetta. Voici +les preuves de votre infamie, écrites et signées de votre propre main; +voici les pièces du marché que vous avez conclu avec un seigneur +autrichien pour lui vendre votre femme; voici votre première espérance +de racheter le fief de Fougères, monsieur le comte; car voici la +quittance de l'acompte que vous avez reçu sur l'espoir du déshonneur de +ma mère. Mais elle n'a pas voulu le consommer pour vous ni l'accepter +pour elle-même; voici la concession de cette maison de campagne où vous +aviez consigné ma mère, pour la soustraire, disiez-vous, aux fatigues du +commerce et rétablir sa santé délicate, mais, en effet, pour la placer +sous la main du comte, à trois pas de sa villa... Mais vous aviez compté +sans le secours du chevaleresque Carpaccio, monsieur le comte. +Malheureusement il rôdait autour du château de M. Stagenbracht, lorsque +les cris de ma mère, qu'on enlevait par son ordre et par votre +permission, parvinrent jusqu'à lui. C'est alors que, par une tentative +désespérée, trois contre dix, il la délivra et fit ce que vous auriez dû +faire en tuant de sa propre main le ravisseur. Si la reconnaissance de +ma mère pour ce libérateur, et son admiration pour un courage intrépide, +lui ont fait fouler aux pieds le préjugé du rang et manquer à des +devoirs que vous aviez indignement souillés le premier, c'est à Dieu +seul qu'appartiennent la remontrance et le pardon. Quant à vous, +monsieur le comte, au lieu d'insulter les cendres de cette femme +infortunée, c'est à vous qu'il appartient de baisser la tête et de vous +taire, car vous voyez que je suis bien informée.» + +Le comte resta, en effet, immobile, silencieux, atterré. + +«Je vous ai dit, continua Fiamma, ce que je devais vous dire pour +l'honneur de ma mère; quant au mien, monsieur, il me reste à vous +rappeler que vous avez encore moins le droit d'y porter atteinte: car +vous êtes un étranger pour moi, et non-seulement il n'y a aucun lien de +famille entre nous, mais encore j'ai été élevée loin de vos yeux, sans +que vous ayez jamais rien fait pour moi... Ne m'interrompez pas. Je sais +fort bien que la crainte de voir ébruiter votre crime vous a disposé +envers ma mère à une indulgence qu'un honnête homme n'eût puisée que +dans sa propre générosité. Je sais que vous avez daigné ne point la +priver du nécessaire, d'autant plus qu'elle tenait de sa famille les +faibles ressources que je possède aujourd'hui. Je sais que vous ne +l'avez point maltraitée et que vous vous êtes contenté de l'insulter et +de la menacer. Je sais enfin que vous l'avez laissée mourir sans +l'attrister de votre présence: voilà votre clémence envers elle. Quant à +vos bontés pour moi, les voici: vous m'avez laissée vivre avec mon +modeste héritage jusqu'au moment où, pensant acquérir des protections +par mon établissement, vous m'avez arrachée à ma retraite et au tombeau +de ma mère pour me jeter dans un monde où je n'ai pas voulu servir +d'échelon à votre fortune. Je savais de quoi vous étiez capable, +monsieur le comte; mais ce qui me rassurait, c'est qu'un contrat de +vente illégitime eût été plus nuisible que favorable à vos nouveaux +intérêts. Il ne s'agissait plus pour vous de payer un fonds de commerce +d'épiceries, vous vouliez désormais jeter de l'éclat sur votre maison. +Je ne me serais jamais rapprochée de vous, sans le secret inviolable que +je devais aux malheurs de ma mère, sans la prudence extrême avec +laquelle je voulais, par une apparence de déférence à vos volontés, +éloigner ici, comme en Italie, tout soupçon sur la légitimité de ma +naissance. Croyez bien que c'est pour elle, pour elle seule, pour le +repos de son âme inquiète, pour le respect dû à ses cendres abandonnées, +que je me suis résignée pendant plusieurs années à vivre près de vous et +à vous disputer pas à pas mon indépendance sans vous pousser à bout. Un +ami imprudent a allumé aujourd'hui votre fureur contre moi, au point +qu'elle a rompu toutes les digues. Cette explication, la première que +nous avons ensemble sur un tel sujet, et la dernière que nous aurons, je +m'en flatte, a été amenée par un concours de circonstances étrangères à +ma volonté; mais puisqu'il en est ainsi, je m'épargnerai les pieux +mensonges que je voulais vous faire sur mon voeu de pauvreté, je vous +dirai franchement ce que je vous aurais dit à travers un voile. Vous +pouvez donner ma main à Simon Féline sans craindre que je fasse valoir +sur votre fortune des droits que j'ai, aux termes de la loi, mais que ma +conscience et ma fierté repoussent. La seule condition à laquelle j'ai +accordé la promesse de ma main est celle-ci. Pour sauver les apparences +et mettre vos enfants légitimes à couvert de toute réclamation de la +part des miens (si Dieu permet que le sang de Carpaccio ne soit pas +maudit), M. Féline vous signera une quittance de tous les biens présents +et futurs, que votre respect pour les convenances et mes droits +d'héritage m'eussent assurés... + +--M. Féline sait-il donc le secret de votre naissance? dit M. de +Fougères avec anxiété. + +--Ni celui-là ni le _vôtre_, monsieur, répondit Fiamma: ces deux secrets +sont inséparables, vous devez le comprendre; et si, en divulguant l'un, +on flétrissait la mémoire de ma mère, je serais forcée de divulguer +l'autre pour la justifier. Ainsi, soyez tranquille; ces papiers que j'ai +trouvés sur elle après sa mort ne seront jamais produits au jour si vous +ne m'y contraignez par un acte de folie, et ils seront anéantis avec moi +sans que mon époux lui-même en soupçonne l'existence.» + +Depuis le moment où M. de Fougères avait aperçu les papiers dans la main +de Fiamma jusqu'à celui où elle les remit dans son sein, il avait été +partagé entre le trouble de la consternation et la tentation de +s'élancer sur elle pour les lui arracher. S'il n'avait pas réalisé cette +dernière pensée, c'est qu'il savait Fiamma forte de corps et intrépide +de caractère, capable de se laisser arracher la vie plutôt que de livrer +le dépôt qu'elle possédait; d'ailleurs il avait espéré l'obtenir de +bonne grâce. Il balbutia donc quelques mots pour faire entendre que son +consentement au mariage était attaché à l'anéantissement de ces +terribles preuves. Fiamma ne lui répondit que par un sourire qui +exprimait un refus inflexible, et, le saluant sans daigner lui demander +une promesse qu'il ne pouvait pas refuser, elle s'éloigna en silence. +Alors le comte se leva et fit deux pas sur ses traces, vivement tenté de +la saisir par surprise et d'employer la violence pour arracher sa +sentence d'infamie. Mais, au même instant, la pâle et calme figure de +Simon Féline parut de l'autre côté de la haie, dans le jardin du voisin +Parquet. + +Le comte le salua profondément, tourna sur ses talons et disparut. + +Le mariage de Simon Féline et de Fiamma Faliero fut célébré à la fin du +printemps, dans la petite église où ils avaient dit une si fervente +prière le jour de leurs mutuels aveux. À côté de ce beau couple, on vit +l'aimable Bonne s'engager dans les mêmes liens avec le jeune médecin qui +l'aimait, et qu'elle ne haïssait pas, c'était son expression. Le comte +de Fougères assista au mariage avec une exquise aménité. Jamais on ne +l'avait vu si empressé de plaire à tout le monde. Heureusement pour lui, +cette noce se passait en famille, au village, et sans éclat, dans la +maison Parquet. Aucun de ses _pairs_, et sa nouvelle épouse elle-même, +qui fut très à propos malade ce jour-là, ne put être témoin des détails +de cette fête, qui consomma sa mésalliance. La bonne mère Féline se +trouva assez bien rétablie pour en recevoir tous les honneurs. Tout se +passa avec calme, avec douceur, avec simplicité, avec cette dignité si +rare dans la célébration de l'hyménée. Aucun propos obscène ne ternit la +blancheur du front des deux charmantes épousées. Le seul maître Parquet +ne put s'empêcher de glisser quelques madrigaux semi-anacréontiques, +qu'on lui pardonna, vu qu'il avait bu un peu plus que de raison. +Cependant ni lui ni aucun des convives ne dépassa les bornes d'un +_aimable abandon_ et d'une _douce philosophie_. Le curé prit part au +repas, après avoir promis à Jeanne de ne plus s'aviser d'encenser +personne. Le seul événement fâcheux qui résulta de ces modestes +réjouissances, ce fut la mort d'Italia, que l'on trouva le lendemain +matin étendu sur les débris du festin et victime de son intempérance. + +En vertu d'un arrangement que conseilla et que décida M. Parquet, M. de +Fougères renonça aux principaux avantages du testament fait en faveur de +sa femme, afin de ne pas perdre le tout, et l'honneur de sa famille +par-dessus le marché. + +Cet échec, que ne compensait pas en entier la renonciation de Féline à +toute dot ou héritage, l'affligea bien, et il quitta précipitamment le +pays, heureux du moins de se débarrasser du voisinage et de l'intimité, +non de la famille Féline, qui ne l'importunait guère de ses +empressements, mais de M. Parquet, qui, affectant de le prendre +désormais au mot et de le traiter d'égal à égal, s'amusait à le faire +cruellement souffrir. + +Il est vraisemblable que les relations du village avec, le château +eussent été de plus en plus rares et froides, sans un événement qui vint +tout à coup plier jusqu'à terre l'épine dorsale du comte de Fougères: la +chute d'une dynastie et l'établissement d'une autre. Le règne du tiers +état sembla effacer tous les vestiges d'orgueil nobiliaire que M. de +Fougères n'avait pas laissés dans la boutique de M. Spazetta. Tant que +la royauté bourgeoise n'eut pas pris décidément le dessus sur les +résistances sincères, le comte, espérant tout, ou plutôt craignant tout +de l'influence des avocats et de la puissance des grandes âmes, se fit +l'adulateur de son gendre, et par conséquent de M. Parquet. Simon avait +peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y +trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement. Mais +quand la puissance régnante eut absorbé ou paralysé l'opposition; quand, +n'ayant plus peur du parti républicain, elle se tourna vers +l'aristocratie et chercha à la conquérir, M. de Fougères suivit +l'exemple de la mauvaise race de courtisans qui ne peut pas perdre +l'habitude de servir; et, cessant de faire de l'indignation au fond de +son château avec le sardonique M. Parquet, il se brouilla avec lui et +avec Simon sur le premier prétexte venu; puis il revint à Paris faire sa +cour à quiconque lui donna l'espoir de le pousser à la pairie, +chimérique espoir qu'il avait caressé sous le règne précédent. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Simon, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SIMON *** + +***** This file should be named 18205-8.txt or 18205-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/2/0/18205/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/18205-8.zip b/18205-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d658d0 --- /dev/null +++ b/18205-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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