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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 12, 2006 [EBook #18159] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A + + L'HISTOIRE DE MON TEMPS + + + + PAR + + M. GUIZOT + + TOME SIXIÈME + + +PARIS +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1864 + + + + + CHAPITRE XXXIV + +LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS. + + +Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29 +octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de +la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en +harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la +civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité +du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à +l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince +de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_, +les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à +Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux +Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire +de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban +et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de +fortifications.--Comment fut prise la résolution +définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de +loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure. + + +Quand le ministère du 29 octobre 1840 se forma, je ne me faisais point +d'illusion sur les difficultés, les périls et les tristesses de la +situation où j'entrais. Comme en 1831, nous entreprenions de résister, +dans une question de paix ou de guerre, à l'entraînement national. On +commençait à reconnaître qu'on s'était trop engagé dans la cause du +pacha d'Égypte, qu'on avait trop compté sur sa force pour se défendre +lui-même, et qu'il n'y avait là, pour la France, ni un intérêt, ni un +point d'appui suffisant pour affronter une guerre européenne. Mais bien +que sérieux et sincère, ce tardif retour au bon sens devant la brusque +apparition de la vérité était partiel et pénible; ceux-là même qui +s'y empressaient ressentaient quelque trouble de leurs vivacités de +la veille; et une portion considérable du public restait très-émue des +revers de Méhémet-Ali, de l'échec qu'en recevait la politique française, +et irritée sans mesure, quoique non sans motif, contre le traité du +15 juillet et les procédés qui en avaient accompagné la conclusion. La +lumière qui éclaire les esprits n'apaise pas les passions, et une erreur +reconnue ne console pas d'une situation déplaisante. Les adversaires +de la réaction pacifique la repoussaient d'autant plus vivement qu'ils +n'étaient plus chargés de mettre en pratique leurs propres velléités +belliqueuses et de répondre des résultats. J'avais la confiance que, +dans la lutte qui se préparait, l'appui des grands, vrais et légitimes +intérêts nationaux ne me manquerait point; mais je me sentais de nouveau +aux prises avec des préjugés et des sentiments populaires dont je +reconnaissais la force, tout en les jugeant mal fondés et en les +combattant. + +Il y avait de plus, dans ma situation personnelle au moment où je +reprenais le fardeau du pouvoir, quelque embarras. Je succédais à un +cabinet auquel j'avais été associé huit mois en restant, selon son voeu +et sous sa direction, ambassadeur à Londres. Pour moi-même et dans +mes plus rigoureux scrupules, cet embarras n'existait point; j'avais +nettement établi, dès le premier jour, à quelles conditions et dans +quelles limites, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, je donnais, +au cabinet présidé par M. Thiers, mon adhésion; tant que nous étions +demeurés dans ces limites, j'avais loyalement soutenu et secondé sa +politique; dès que j'avais vu le cabinet près d'être entraîné hors +des voies dans lesquelles je lui avais promis mon concours, je l'avais +averti que je ne pourrais le suivre sur cette pente, et après lui avoir +communiqué tout ce que je pensais de l'état des affaires, extérieures et +intérieures, j'avais demandé et reçu de lui un congé pour venir à Paris, +à l'ouverture des Chambres, et m'y trouver en mesure de manifester ma +pensée. En racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_, mon +ambassade en Angleterre, j'ai fait connaître en détail et à leurs dates +ces réserves et leurs preuves[1]. J'avais donc fidèlement accompli mes +engagements et j'étais, quand le nouveau cabinet s'installa, en pleine +possession de ma liberté. Mais le public, dans les Chambres et hors des +Chambres, n'était point alors au courant de ces relations intimes entre +le précédent cabinet et moi, ni de leurs vicissitudes, et tant qu'elles +n'avaient pas été mises au grand jour, on pouvait s'étonner de me voir +succéder, avec une politique différente, au ministère que j'avais +servi. Il y avait là des apparences qu'un exposé public des faits et des +situations devait infailliblement, mais pouvait seul dissiper. + +[Note 1: Tome V, p. 17-25, 365-409.] + +Une autre circonstance, plus intime encore, m'affectait tristement. Je +prévoyais que mon acceptation du pouvoir et la politique que j'y venais +pratiquer me feraient perdre des amis qui m'étaient chers. Il faut avoir +vécu au milieu des passions et des luttes d'un gouvernement libre +pour connaître le prix et le charme des amitiés politiques. Dans cette +ardente arène où les hommes mettent en jeu et aux prises, sous les +yeux du monde, leur amour-propre et leur renommée aussi bien que leur +fortune, la vie est sévère et dure; le combat est sans ménagement ni +repos; les succès sont incessamment contestés et précaires, les échecs +éclatants et amers. Nulle part l'union des esprits et la constance des +relations personnelles ne sont plus nécessaires; nulle part on ne sent +plus le besoin d'être soutenu par des amis chauds et fidèles, et d'avoir +la confiance qu'une large mesure de sympathie vraie se mêle aux âpretés +et aux chances de cette guerre impitoyable. Et quand on a possédé ces +biens, quand on a longtemps marché avec de généreux compagnons, c'est +une grande tristesse de les voir s'éloigner et entrer dans des voies +où la séparation s'aggravera de jour en jour. J'eus, en 1840, cette +tristesse à subir: le groupe d'amis politiques au milieu duquel j'avais +vécu jusque-là se divisa profondément: MM. Duchâtel, Dumon, Villemain, +Vitet, Hébert, Jouffroy, Renouard, restèrent sous le même drapeau que +moi; MM. de Rémusat et Jaubert, qui avaient tous deux siégé dans le +cabinet de M. Thiers, MM. Piscatory et Duvergier de Hauranne, qui +l'avaient approuvé et soutenu jusqu'au bout, entrèrent, par des +impulsions très-diverses et à des profondeurs très-inégales, dans les +rangs de l'opposition qui m'attendait. + +Bossuet en dit trop lorsqu'il signale et foudroie avec un pieux dédain +«les volontés changeantes et les paroles trompeuses des politiques, les +amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en +vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du coeur +de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas +bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à +lui-même qu'aux autres.» Ce peintre sublime des faiblesses humaines et +des mécomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation +dans les volontés des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni +amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitiés. Il y a, +dans les esprits et les coeurs voués à la vie publique, plus de sérieux, +de sincérité et de constance que ne le disent les moralistes, et pas +plus là que dans la vie privée, les amitiés ne s'en vont toutes ni +tout entières avec les années et les intérêts. Dans l'ardeur des luttes +politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et +devons attendre; parce que nous avons besoin et soif de sympathie forte, +d'affection efficace, d'union permanente, nous nous étonnons, nous nous +irritons quand elles viennent à défaillir. C'est manquer de liberté +d'esprit et d'équité, car c'est oublier l'inévitable diversité des +idées et des situations à mesure que les événements se développent et +changent, l'incurable insuffisance des réalités pour satisfaire à nos +désirs, et tout ce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobile dans +nos meilleures et plus sincères relations. Ces misères de notre nature +ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques +qu'entre les autres hommes; et quand elles éclatent, les déchirements +qu'elles entraînent n'abolissent pas les mérites qui avaient fondé entre +eux les sympathies et ne doivent pas les leur faire oublier. + +Je ressentis vivement la tristesse des séparations que je rappelle; +mais la tristesse fut bientôt refoulée et surmontée par l'importance et +l'urgence de la cause et du rôle que j'avais à soutenir. C'est l'attrait +et le péril de la vie publique que les intérêts qui s'y agitent sont +si grands et si pressants que tout s'abaisse et s'efface devant leur +empire: la paix ou la guerre à décider, des lois à donner aux nations, +leur prospérité ou leur gloire à assurer ou à compromettre, ces nobles +travaux absorbent toute l'âme, et portent si haut la pensée que tout +ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient +indifférent auprès de l'oeuvre supérieure qu'elle poursuit. Je n'hésite +pas à dire que cette froideur superbe, dont les hommes politiques sont +si souvent accusés, ne m'a jamais atteint, et que j'ai toujours eu le +coeur ouvert aux sympathies et aux regrets, aux joies et aux douleurs +communes de la vie: mais dans le feu de l'action, en présence des +questions souveraines que j'avais à résoudre et sous l'impulsion des +idées qui remplissaient mon esprit, toute autre considération, +toute autre préoccupation devenaient secondaires, et mes tristesses +personnelles ne s'emparaient jamais de moi au point de me troubler ou de +m'abattre. + +J'ai d'ailleurs porté dans la vie publique une disposition optimiste +et toujours prompte ou obstinée à espérer le succès; ce qui, au début, +couvre d'un voile les obstacles et, plus tard, rend les épreuves plus +faciles à supporter. + +Indépendamment de ces considérations indirectes, j'avais, pour accepter +pleinement la situation où j'entrais et pour m'y complaire, des raisons +plus grandes et plus décisives. Dans la complication diplomatique qui +agitait l'Europe, je voyais une occasion éclatante de pratiquer et +de proclamer hautement une politique extérieure très-nouvelle et +très-hardie au fond, quoique modeste en apparence; la seule politique +extérieure qui convînt en 1840 à la position particulière de la France +et de son gouvernement, et aussi la seule qui soit en harmonie avec les +principes dirigeants et les besoins permanents de la grande civilisation +à laquelle aspire et tend aujourd'hui le monde. + +L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de système, tels +ont été jusqu'ici les mobiles et les maîtres de la politique extérieure +des États. L'ambition des princes ou des peuples a cherché ses +satisfactions dans l'agrandissement territorial. La foi religieuse +ou politique a voulu se répandre en s'imposant. De grands chefs de +gouvernement ont prétendu régler les destinées des nations d'après +de profondes combinaisons qu'inventait leur pensée plutôt qu'elles ne +résultaient naturellement des faits. Qu'on jette de haut un coup d'oeil +sur l'histoire des rapports internationaux européens: on verra l'esprit +de conquête, ou l'esprit de propagande armée, ou quelque dessein +systématique sur l'organisation territoriale de l'Europe, inspirer et +déterminer la politique extérieure des gouvernements. Et soit que l'un +ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements ont disposé +arbitrairement du sort des peuples; la guerre a été leur indispensable +moyen d'action. + +Que ce cours des choses ait été le résultat fatal des passions des +hommes, et que, malgré ces passions et les maux qu'elles ont infligés +aux peuples, la civilisation européenne n'ait pas laissé de grandir et +de prospérer, et puisse grandir et prospérer encore, je le sais; c'est +l'honneur du monde chrétien que le mal n'y étouffe pas le bien. Je +sais aussi que le progrès de la civilisation et de la raison publique +n'abolira point les passions humaines, et que, sous leur impulsion, +l'esprit de conquête, l'esprit de propagande armée et l'esprit de +système auront toujours, dans la politique extérieure des États, leur +place et leur part. Mais je tiens en même temps pour certain que ces +divers mobiles ne sont plus en harmonie avec l'état actuel des moeurs, +des idées, des intérêts, des instincts sociaux, et qu'il est possible +aujourd'hui de combattre et de restreindre beaucoup leur empire. +L'étendue et l'activité de l'industrie et du commerce, le besoin +du bien-être général, l'habitude des relations fréquentes, faciles, +promptes et régulières entre les peuples, le goût invincible de +l'association libre, de l'examen, de la discussion, de la publicité, +ces faits caractéristiques de la grande société moderne exercent déjà +et exerceront de plus en plus, contre les fantaisies guerrières ou +diplomatiques de la politique extérieure, une influence prépondérante. +On sourit, non sans raison, du langage et de la confiance puérile +des _Amis de la paix_, des _Sociétés de la paix_; toutes les grandes +tendances, toutes les grandes espérances de l'humanité ont leurs rêves +et leurs badauds, comme leurs jours de défaillance et de démenti; elles +n'en poursuivent pas moins leur cours, et à travers les chimères +des uns, les doutes et les moqueries des autres, les sociétés se +transforment, et la politique, extérieure comme intérieure, est obligée +de se transformer, comme les sociétés elles-mêmes. Nous avons assisté +aux plus brillants exploits de l'esprit de conquête, aux plus ardents +efforts de l'esprit de propagande armée; nous ayons vu manier et +remanier, défaire, refaire et défaire encore, au gré de combinaisons +plus ou moins spécieuses, les territoires et les États. Qu'est-il resté +de toutes ces oeuvres violentes et arbitraires? Elles sont tombées, +comme des plantes sans racines, comme des édifices sans fondement. +Et maintenant, quand des entreprises analogues sont tentées, à peine +ont-elles fait quelques pas qu'elles s'arrêtent et hésitent, comme +embarrassées et inquiètes d'elles-mêmes: tant elles sont peu en accord +avec les besoins réels, les instincts profonds des sociétés modernes, +et avec les tendances persévérantes, quoique combattues, de notre +civilisation. + +Je dis «les tendances persévérantes, quoique combattues.» Nous sommes en +effet dans une crise singulière: en même temps que les idées générales, +les moeurs publiques, les intérêts sociaux, tout l'ensemble de notre +civilisation invoquent, à l'intérieur, le progrès par la paix et la +liberté, à l'extérieur, l'influence patiente par le respect du droit +et les exemples de la bonne politique au lieu de l'intervention +imprévoyante de la force, en même temps, dis-je, notre histoire depuis +1789, tant de secousses, de révolutions et de guerres nous ont laissé +un ébranlement fébrile qui nous rend la paix fade et nous fait trouver, +dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse, un plaisir aveugle. +Nous sommes en proie à deux courants contraires, l'un profond et +régulier, qui nous porte vers le but définitif de notre état social, +l'autre superficiel et agité, qui nous jette de côté et d'autre à +la recherche de nouvelles aventures et de terres inconnues. Et nous +flottons, nous alternons entre ces deux directions opposées, appelés +vers l'une par notre bon sens et notre sens moral, entraînés vers +l'autre par nos routines et nos fantaisies d'imagination. + +Ce fut, dès ses premiers jours, le mérite et la gloire du gouvernement +de 1830 de ne point hésiter devant cette alternative, de bien comprendre +le véritable et supérieur esprit de la civilisation moderne, et de le +prendre pour règle de sa conduite, malgré les tentations et les menaces +de l'esprit de propagande armée et de conquête. De 1830 à 1832, cette +bonne et grande politique avait triomphé dans la lutte. En 1840, quand +le cabinet du 29 octobre se forma, elle fut mise à une nouvelle épreuve. +Tout notre régime constitutionnel, roi, Chambres et pays eurent de +nouveau à décider s'ils feraient la guerre sans motifs suffisants +et légitimes, par routine et entraînement, non par intérêt public et +nécessité. + +Malgré la pesanteur du fardeau, je m'estimai heureux et honoré de +devenir, dans cette circonstance, l'interprète et le défenseur de +la politique qui avait mon entière et intime adhésion. J'ai goût aux +entreprises à la fois sensées et difficiles, et je ne connais, dans la +vie publique, point de plus profond plaisir que celui de lutter pour +une grande vérité nouvelle encore et mal comprise. Rien, à mes yeux, +n'importait plus à mon pays que de sortir des ornières d'une politique +extérieure aventurière et imprévoyante pour entrer dans des voies plus +dignes en même temps que plus sûres. Pendant mon séjour à Londres, +j'avais acquis la conviction que, pour la plupart des puissances qui +l'avaient signé, le traité du 15 juillet 1840 n'était point l'oeuvre +d'un mauvais vouloir prémédité envers la France et son gouvernement, +et que, malgré le procédé dont nous avions à nous plaindre, le cabinet +anglais n'avait pas cessé de mettre, à ses bons rapports avec nous, +beaucoup de prix. L'Autriche et la Prusse avaient grandement à coeur le +maintien de la paix. L'empereur Nicolas lui-même se souciait peu que sa +malveillance fût obligée de devenir hardie. Loin donc de craindre qu'on +essayât, en Europe, d'aggraver et d'exploiter, contre nous, l'isolement +où nous nous trouvions, j'avais lieu d'espérer qu'on s'appliquerait à le +faire cesser, et que ma présence aux affaires ne serait pas inutile à +ce résultat. Le ferme et sincère appui du roi Louis-Philippe m'était +assuré: enclin, dans les premiers moments, à ne pas combattre, +quelquefois même à partager les impressions populaires, il ne tardait +pas à en reconnaître l'étourderie et le péril, et il leur résistait +alors avec un persévérant courage. Il avait cru que Méhémet-Ali se +défendrait mieux et que le cabinet anglais n'agirait pas sans le +concours de la France. Mais, avant même d'être revenu de cette double +illusion, il pressentait que, dans cette affaire, la paix européenne, +base de sa politique générale, pourrait finir par être compromise, et +je ne pouvais douter qu'il ne fût résolu à ne pas se laisser dériver +jusqu'à cet écueil. Il me témoigna sur-le-champ une confiance et +une bienveillance si marquées que personne autour de lui ne put s'y +méprendre et ne crut pouvoir se permettre ces froideurs frivoles ou ces +petites hostilités voilées qui sont l'impertinent plaisir des oisifs de +cour. Il me tenait au courant des moindres incidents et de toutes ses +propres démarches, ne voulant rien faire qu'à ma connaissance et avec +mon conseil: «Je reçois à l'instant même, m'écrivait-il le 31 octobre +1840, une lettre d'hier du roi Léopold qui me fait des questions +auxquelles je voudrais pouvoir répondre par la poste d'aujourd'hui. +Cependant, avant de le faire, je désire en causer un instant avec vous, +et je vous prie de venir un moment chez moi, si cela vous est possible.» +Et le surlendemain, 2 novembre: «Les articles du _Morning-Chronicle_, du +_Times_ et du _Globe_, que je viens de lire, me paraissent importants, +et je désire que vous me fournissiez l'occasion d'en causer avec vous le +plus tôt que vous pourrez. Je ne sortirai pas de chez moi avant que +vous n'y soyez venu, afin qu'on n'ait pas à m'aller chercher, et de +vous prendre le moins de temps possible.» Il m'avertissait des germes de +dissentiment, des susceptibilités ou des embarras qui semblaient poindre +dans l'intérieur du cabinet, et mettait tous ses soins à les étouffer. +Dans les premiers temps, il eut, sous ce rapport, peu à faire; mes +amis particuliers, MM. Duchâtel, Humann et Villemain occupaient les +principaux postes de l'administration; le maréchal Soult était content +de sa position et sans prétentions importunes; MM. Cunin-Gridaine et +Martin (du Nord) représentaient fidèlement ce centre de la Chambre des +députés qui ne m'avait pas suivi, en 1839, dans la coalition contre M. +Molé, mais qui, en 1840, se ralliait franchement à moi, pressé par ses +inquiétudes pour l'ordre et la paix. Je pouvais compter sur l'harmonie +et l'action commune du cabinet comme sur l'appui du roi. + +Dès le début de la session, dans la discussion des adresses de l'une +et de l'autre Chambre en réponse au discours du trône, la question fut +nettement posée: «Pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé +celui du 1er mars? dit M. Thiers: parce que le cabinet du 1er mars +pensait que, dans certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le +cabinet du 29 octobre est-il venu? Il est venu avec la paix certaine.» +Je lui répondis sur-le-champ: «L'honorable M. Thiers vient de dire: +«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est +certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité: sous +le ministère du 1er mars, la guerre était certaine.» Nous avions tous +deux raison; les deux politiques en présence après le traité du 15 +juillet 1840 menaient en effet l'une à la guerre, l'autre à la paix. +Mais après avoir ainsi accepté, pour l'une et pour l'autre, leur +vrai nom, je m'empressai d'ajouter: «Maintenant, ne nous jetons pas +mutuellement à la tête ces mots:--La guerre à tout prix, la paix à tout +prix.--Gardons tous deux la justice. Non, vous n'étiez pas le cabinet de +la guerre à tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la +paix à tout prix. Vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui +croyaient que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient +que la guerre sortît de cette situation, et qu'elle s'y préparât +aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, j'ai cru, je crois +que vous vous trompiez; je crois que, dans la situation actuelle, +l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre, que +le traité du 15 juillet ne contient pas un cas de guerre. Voilà, entre +vous et nous, la vraie question, la question honnête, celle que nous +avons aujourd'hui à discuter.» + +Ce fut là en effet l'objet du débat. Une autre question, toute +personnelle, s'y joignait. Avais-je bien pressenti les chances de la +négociation dont j'étais chargé? En avais-je bien informé le cabinet +du 1er mars? Lui avais-je fait connaître ma dissidence dès que les +événements et son attitude l'avaient suscitée? Avais-je rempli tous les +devoirs d'un ambassadeur en gardant mon indépendance comme député? En +racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_[2], les détails +de mon ambassade, j'ai déjà dit ce que j'eus à répondre à ces questions; +dans l'une et l'autre Chambre, le débat porta essentiellement sur ma +correspondance diplomatique; j'en ai déjà publié tout ce qu'elle avait +d'important et de caractéristique; je n'ai pas à y revenir aujourd'hui; +j'ai mis en plein jour ma pensée sur les causes comme sur le sens +du traité du 15 juillet 1840 et sur ma conduite personnelle dans la +négociation. Mes raisons, mes explications, mes citations satisfirent +les deux Chambres. En même temps, elles sentirent et reconnurent que je +ne pouvais ni ne devais encore parler des événements qui suivaient leur +cours en Orient et des nouvelles négociations entamées à leur sujet. Les +18 novembre et 5 décembre 1840, une majorité considérable et fermement +résolue donna, dans les deux Chambres, sa sanction à la politique que je +soutenais; et après le solennel débat des deux adresses, le cabinet du +29 octobre 1840 se trouva bien établi. + +[Note 2: Tome V, chapitres XXXI, XXXII et XXXIII.] + +Au même moment où la politique de la paix triomphait ainsi par la +discussion publique et libre, le génie de la guerre avait aussi son +triomphe. Le 30 novembre 1840, à cinq heures du matin, la frégate _la +Belle-Poule_, commandée par le prince de Joinville, mouilla devant +Cherbourg, rapportant de Sainte-Hélène les restes de l'empereur +Napoléon; et le 3 décembre, au milieu de la population empressée autour +du prince de Joinville débarqué la veille, un simple prêtre[3], aumônier +de la marine, lui disait avec une émotion qui était celle de tous +les assistants: «Votre Altesse Royale permettra-t-elle au fils d'un +laboureur, devenu aumônier de la marine, d'offrir ses respectueux +hommages au fils de son roi? Vous me pardonnerez peut-être d'unir ma +faible voix à la grande voix de la France, et de préluder au jugement +de la postérité qui vous tiendra compte de votre expédition de +Sainte-Hélène, et gravera votre nom à côté du nom du roi, votre auguste +père, sur le cercueil glorieux du grand homme. Honneur à vous, prince! +Honneur au roi dont vous êtes le digne fils! Ce cri n'est pas de moi +seul; je vous l'apporte fraîchement sorti de la bouche de deux cents +braves invalides que les fatigues de la mer retiennent dans l'enceinte +de l'hôpital maritime de Cherbourg. C'est _le vivat_ dont ils ont +salué hier, avec le canon national, votre entrée dans notre port.» Les +invalides de Cherbourg et leur aumônier exprimaient vraiment ainsi le +sentiment public: au premier moment, en présence de cette généreuse +sympathie du roi, de ses fils et de son gouvernement pour les grands +souvenirs nationaux, toute haine des partis, toute rivalité des +personnes se taisaient; on ne voyait, on n'entendait que la justice +rendue par tous à tous, aux vivants et aux morts, aux vainqueurs et aux +vaincus, à Louis-Philippe et à Napoléon, à la guerre et à la paix. _La +Belle-Poule_ passa huit jours dans le port de Cherbourg, pendant qu'on +faisait, sur la route du Havre à Paris et à Paris même, les préparatifs +pour le voyage et la réception du cercueil. Nous avions résolu, avec +la pleine adhésion du roi, de donner à cette cérémonie la plus grande +solennité et aux manifestations populaires la plus grande liberté. Le 8 +décembre, en présence de toutes les autorités, des troupes de terre +et de mer, de la garde nationale de Cherbourg et d'une nombreuse +population, le cercueil fut transbordé de _la Belle-Poule_ sur le bateau +à vapeur _la Normandie_, qui partit aussitôt pour le Havre, escorté +de deux autres bâtiments. Un petit incident, bien inconnu aujourd'hui, +quoique rapporté par les journaux du temps, attesta, dans cette +circonstance, le concours universel de tous les sentiments généreux: le +pavillon français, qui flottait au haut du grand mât de _la Normandie_, +avait été brodé par des mains anglaises: c'était le travail des dames +de Sainte-Hélène offert par elles au prince de Joinville, qui leur avait +promis qu'il ombragerait jusqu'à Paris le cercueil du grand prisonnier +rendu par l'Angleterre à la France. Entre le Havre et Rouen, au +Val-de-la-Haye, _la Normandie_ ne put plus remonter la Seine; une +flottille de dix petits bateaux à vapeur l'attendait; on procéda à un +nouveau transbordement. Le bateau destiné à recevoir le cercueil[4] +avait été pompeusement orné; le prince de Joinville, avec un tact +sympathique, fit supprimer tout ornement et substituer le deuil à la +pompe; son ordre portait: «Le bateau sera peint en noir; à tête de +mât flottera le pavillon impérial; sur le pont, à l'avant, reposera le +cercueil couvert du poêle funèbre rapporté de Sainte-Hélène; l'encens +fumera; à la tête s'élèvera la croix; le prêtre se tiendra devant +l'autel; mon état-major et moi derrière; les matelots seront en armes; +le canon tiré à l'arrière annoncera le bateau portant les dépouilles +mortelles de l'Empereur. Point d'autre décoration.» Ainsi réglé, le +convoi funèbre remonta lentement la Seine, trouvant partout, dans les +campagnes comme dans les villes, la population accourue sur les +deux rives, et partout accueilli avec une admiration reconnaissante, +curieuse, respectueuse, étrangère à toute passion de parti. Le 14 +décembre, comme il arrivait dans les eaux de Neuilly, on remarqua, du +bord de _la Dorade_, un groupe de quatre ou cinq dames réunies sur le +rivage et qui le saluaient vivement de leurs mouchoirs: «C'est ma mère!» +s'écria le prince de Joinville. C'était en effet la reine Marie-Amélie, +la première à accueillir, à l'entrée de Paris, avec sa généreuse joie +maternelle, son fils ramenant de Sainte-Hélène les restes mortels de +Napoléon. + +[Note 3: L'abbé Rauline.] + +[Note 4: _La Dorade_, nº 3.] + +Le mardi 15 décembre, avant midi, le roi, la reine, la famille royale, +les Chambres, les ministres, une foule solennelle et silencieuse +étaient réunis dans l'église des Invalides, sous le dôme et autour du +catafalque, attendant le convoi funèbre qui était parti à dix heures du +rivage de Courbevoie, et s'avançait lentement entre les rangs de l'armée +et de la garde nationale, précédé, entouré, suivi, pressé, à perte de +vue, par tout un peuple avide de l'apercevoir et de l'approcher. Le +froid était rigoureux, l'atmosphère glacée, le vent perçant; la +foule n'en avait point été découragée; et pourtant, au fond et dans +l'ensemble, cet océan d'hommes était tranquille, étranger à toute +fermentation politique, adonné au spectacle seul. Seulement, de distance +en distance et de temps en temps, au sein de petits groupes dispersés +dans la garde nationale et dans la multitude, les passions politiques +s'étaient donné rendez-vous et se manifestaient par des cris: _A +bas Guizot! à bas les ministres! à bas les Anglais! à bas les forts +détachés!_ Ces cris ne se propageaient point et personne ne s'inquiétait +de les réprimer; ils éclataient librement et se perdaient dans l'air, +sans contagion comme sans résistance, symptôme à la fois sérieux et +vain des luttes auxquelles la France et son gouvernement étaient encore +réservés. A deux heures, le convoi arriva devant la grille de l'hôtel +des Invalides; le clergé alla le recevoir sous le porche; une marche +à la fois funèbre et triomphale annonçait son approche; le canon +retentissait au dehors; la garde nationale présentait les armes; les +invalides serraient leur sabre à l'épaule; le cercueil entra, porté par +les soldats et les marins; le prince de Joinville conduisait le convoi, +l'épée à la main; le roi s'avança à sa rencontre: «Sire, lui dit le +prince en baissant la pointe de son épée jusqu'à terre, je vous présente +le corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France, +répondit le roi,» et recevant des mains du maréchal Soult l'épée de +l'empereur Napoléon, il la remit au général Bertrand en lui disant: +«Général Bertrand, je vous charge de placer l'épée de l'empereur sur +son cercueil.» Puis, se tournant vers le général Gourgaud: «Général +Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur.» Ces soins +accomplis, le roi retourna à sa place et le service funèbre commença. +Il dura deux heures, au milieu d'un profond et universel silence qui +couvrait la diversité des émotions suscitées par ce grand spectacle dans +l'âme des spectateurs. A cinq heures la cérémonie était terminée; le roi +rentrait aux Tuileries; la foule s'écoulait tranquillement. Le soir, le +calme le plus complet régnait dans Paris. + +Je ne veux pas ne parler du passé qu'avec l'expérience que j'ai acquise +et les impressions qui me restent aujourd'hui. Je retrouve, dans une +lettre que j'adressai trois jours après, le 18 décembre, à l'un de mes +amis, le baron Mounier, alors absent de Paris, l'expression fidèle de +l'effet qu'au moment même produisit sur moi cet incident et du jugement +que j'en portais: «Nous voilà, mon cher ami, lui écrivais-je, hors du +second défilé. Napoléon et un million de Français se sont trouvés en +contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est pas sorti +une étincelle. Nous avons plus raison que nous croyons. Malgré tant de +mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce pays-ci veut l'ordre, +la paix, le bon gouvernement. Les bouffées révolutionnaires y sont +factices et courtes. Elles emporteraient toutes choses si on ne leur +résistait pas; mais, quand on leur résiste, elles s'arrêtent, comme +ces grands feux de paille que les enfants attisent dans les rues et +où personne n'apporte de solides aliments. Le spectacle de mardi était +beau. C'était un pur spectacle. Nos adversaires s'en étaient promis deux +choses, une émeute contre moi et une démonstration d'humeur guerrière. +L'un et l'autre dessein ont échoué. Tout s'est borné à quelques cris +évidemment arrangés et pas du tout contagieux. Le désappointement +est grand, car le travail avait été très-actif. Mardi soir, personne +n'aurait pu se douter de ce qui s'était passé le matin. On n'en parle +déjà plus. Les difficultés générales du gouvernement subsistent, +toujours les mêmes et immenses. Les incidents menaçants se sont +dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte et Napoléon est aux Invalides.» + +Mon premier mouvement, en relisant aujourd'hui cette lettre, est de +sourire tristement de ma confiance. L'âme et la vie des peuples ont +des profondeurs infinies où le jour ne pénètre que par des explosions +imprévues, et rien ne trompe plus, sur ce qui s'y cache et s'y prépare, +qu'un succès à la surface et du moment. En décembre 1840, à l'arrivée +des restes de Napoléon, les choses se passèrent bien réellement comme je +viens de les décrire; une grande mémoire et un grand spectacle; rien de +plus ne parut, et les amis du régime de la liberté et de la paix +eurent droit de croire que le régime impérial était tout entier dans le +cercueil de l'Empereur. Je ne regrette pas notre méprise: elle n'a pas +fait les événements qui l'ont révélée; ce n'est pas parce que le roi +Louis-Philippe et ses conseillers ont relevé la statue de Napoléon et +ramené de Sainte-Hélène son cercueil que le nom de Napoléon s'est trouvé +puissant au milieu de la perturbation sociale de 1848. La monarchie +de 1830 n'eût pas gagné un jour à se montrer jalouse et craintive, et +empressée à étouffer les souvenirs de l'Empire. Et dans cette tentative +subalterne, elle aurait perdu la gloire de la liberté qu'elle a +respectée et de la générosité qu'elle a déployée envers ses ennemis. +Gloire qui lui reste après ses revers, et qui est aussi une puissance +que la mort n'atteint point. + +En même temps que nous accomplissions ainsi avec éclat les obsèques de +Napoléon, nous portions devant les Chambres une autre question, plus +politique et moins populaire, soulevée aussi par le cabinet précédent et +qu'il nous avait laissée à résoudre, la question des fortifications de +Paris. Près de deux siècles auparavant, au milieu des grandes guerres +de Louis XIV, Vauban l'avait posée. Napoléon s'en était préoccupé, même +avant qu'après avoir envahi toutes les capitales de l'Europe, il eût à +défendre celle de la France: «La crainte d'inquiéter les habitants et +l'incroyable rapidité des événements l'empêchèrent, a-t-il dit lui-même +dans ses _Mémoires_, de donner suite à cette grande pensée.» Sous la +Restauration, en 1818, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, après avoir recréé +l'armée, chargea une grande commission, dite _commission de défense_, +d'examiner l'état des places fortes et d'indiquer tout ce qu'il y +avait à faire pour la sûreté du royaume. Au bout de trois ans et demi +d'études, cette commission remit au ministère de la guerre un travail +dans lequel elle insistait vivement sur la nécessité de fortifier Lyon +et Paris. Après la révolution de Juillet, de 1830 à 1834, la pensée fut +reprise; le roi Louis-Philippe l'avait à coeur; le maréchal Soult mit la +main à l'oeuvre; des travaux furent commencés et des fonds demandés aux +Chambres, d'abord sur une petite échelle et sans bruit. Mais lorsque, +en 1833 et par la demande d'un crédit spécial de trente-cinq millions, +l'entreprise se fit entrevoir dans sa grandeur, les objections +économiques et les inquiétudes populaires éclatèrent; les financiers +secouaient tristement la tête; les bourgeois de Paris flottaient entre +leur zèle patriotique et les alarmes d'un siége. Dans les Chambres et +dans les journaux, l'opposition s'empara de ces appréhensions diverses +et les fomenta avec ardeur. Les hommes de guerre, partisans déclarés de +la mesure, lui fournirent eux-mêmes des armes; ils étaient divisés entre +eux; les uns réclamaient, pour la défense de Paris, une forte enceinte +continue et bastionnée; les autres, un certain nombre de forts détachés, +établis à distance de la ville, selon la configuration des terrains, et +qui suffiraient, disaient-ils, pour en couvrir les approches. L'un +et l'autre systèmes avaient pour défenseurs des militaires d'un grand +renom; le général Haxo et le maréchal Clauzel voulaient l'enceinte +continue; les généraux Rogniat et Bernard et le maréchal Soult lui-même +soutenaient les forts détachés. L'opposition attaqua passionnément le +dernier projet, imputant au pouvoir le dessein de se servir des forts +pour opprimer Paris bien plus que pour repousser l'étranger. Au milieu +de cette lutte des théories et des partis, les travaux demeurèrent +suspendus. En 1836, et pour mettre fin à cette paralysie agitée, le +maréchal Maison, alors ministre de la guerre, institua une seconde +commission de défense qu'il chargea d'examiner à fond les deux systèmes +et de proposer une décision définitive. Après trois ans encore d'études +et de discussions, cette commission déclara que, l'un sans l'autre, les +deux systèmes étaient imparfaits et insuffisants, et que, pour devenir +efficaces, ils devaient être réunis et rendus solidaires l'un de l'autre +dans une certaine proportion, selon les rôles différents qui leur +seraient assignés. Le travail où ce nouveau plan et ses motifs étaient +exposés fut remis au roi Louis-Philippe en mai 1840; et deux mois à +peine écoulés, le traité du 15 juillet vint en provoquer la soudaine +exécution. + +Le jour même où la signature de ce traité à Londres était annoncée dans +_le Moniteur_ à Paris[5], M. le duc d'Orléans fit appeler à Saint-Cloud +l'un de ses aides de camp, M. de Chabaud-Latour, alors chef de bataillon +du génie, dont il estimait également la capacité et le caractère: «Eh +bien, lui dit-il, nous avons souvent causé de la fortification de Paris; +nous voilà au pied du mur; comment comprenez-vous que nous devions +résoudre cette grande question?--Monseigneur, répondit M. de Chabaud, +vous savez ce que je pense; il faut, pour fortifier Paris, une enceinte +continue et des forts détachés: une enceinte pour que l'ennemi ne puisse +espérer de pénétrer par les larges trouées de deux ou trois mille mètres +que les forts laisseront entre eux; des forts pour que la population +n'ait pas à souffrir les horreurs d'un siége, et pour que le rayon +d'investissement de Paris soit si étendu qu'il devienne comme +impossible, même aux armées les plus nombreuses.--C'est tout à fait +mon avis, reprit le prince; voici la carte et un crayon; tracez-moi +l'enceinte.» Le jeune officier qui, depuis son retour de la campagne +d'Alger en 1830, avait été employé aux travaux commencés pour la défense +de Paris et avait fait de cette question sa principale étude, traça +sur-le-champ le contour que devait suivre approximativement l'enceinte: +«C'est bien, dit le duc d'Orléans; à présent, placez-moi les forts.» +M. de Chabaud marqua, sur les deux rives de la Seine, l'emplacement +de quinze forts, selon lui indispensables. «Maintenant, dit le duc +d'Orléans, emportez ce plan et allons chez M. Thiers.» Tous deux en +effet se rendirent sur-le-champ à Auteuil où M. Thiers habitait alors. +M. de Chabaud exposa alors en détail au président du conseil le plan +qu'il venait de tracer sur la carte, et qu'avait adopté la commission de +défense instituée en 1836 par le maréchal Maison, comme le seul système +complet et efficace. Les trois interlocuteurs discutèrent le chiffre +de la dépense, la durée des travaux, le nombre d'ouvriers qu'ils +exigeraient, l'emploi des troupes à leur exécution: «Pouvez-vous nous +rédiger un projet d'ensemble, demanda M. Thiers au jeune officier, et +quel temps vous faut-il?--Six jours me suffiront, je crois.--Prenez-les; +nous avons bien des questions préliminaires à résoudre d'ici là pour +cette grande affaire; dès que vous serez prêt, nous la porterons au +conseil.» + +[Note 5: Le 27 juillet 1840.] + +Aidé de tous les documents recueillis au ministère depuis Vauban +jusqu'au général Dode de la Brunerie, rapporteur de la commission de +1836, M. de Chabaud-Latour, au bout de six jours, avait accompli son +oeuvre, tracé le plan complet des fortifications, enceinte et forts, +discuté les moyens d'exécution, et évalué avec détail la dépense qui ne +devait pas, selon lui, dépasser cent quarante millions. Avant de porter +ce mémoire à M. le duc d'Orléans, il lui demanda la permission de le +soumettre au maréchal Vaillant, alors général de brigade, commandant de +l'École polytechnique, longtemps aide de camp du général Haxo, et déjà +regardé, dans le corps du génie, comme l'un des officiers les plus +éminents de cette arme. Après avoir sévèrement examiné le travail du +jeune chef de bataillon: «Je suis prêt, lui dit le général Vaillant, +à signer des deux mains ce projet; dites-le à M. le duc d'Orléans, et +ajoutez que je lui demande, comme une faveur dont je serai profondément +reconnaissant, d'être appelé à concourir, dans le poste qu'il voudra, +à l'exécution de cette oeuvre si nationale et qui a toutes mes +convictions.» Forts de cet assentiment, le prince et son aide-de-camp +retournèrent chez M. Thiers qui approuva sans peine un travail conforme +aux idées qu'il avait lui-même conçues et déjà exprimées à ce sujet. +Restait à le faire accepter du roi qui n'était pas encore bien convaincu +de la nécessité de l'enceinte continue, et inclinait à croire les forts +suffisants pour la défense de Paris à laquelle il tenait d'ailleurs avec +passion. La question fut débattue devant lui à plusieurs reprises, soit +dans le conseil des ministres, soit dans diverses conférences spéciales. +Pendant ce temps, les journaux de l'opposition, instruits de la +prédilection du roi pour le système des forts, l'attaquaient tous les +matins et réclamaient ardemment l'enceinte continue. Un jour enfin, +à Saint-Cloud, après une longue conversation entre le roi, le duc +d'Orléans, M. Thiers, le général Cubières, alors ministre de la guerre, +et le jeune rédacteur du plan proposé, le roi s'écria, avec cette gaieté +familière qu'il portait souvent dans ses résolutions: «Allons, Chartres, +nous adoptons ton projet. Je sais bien que, pour que nous venions à bout +de faire les fortifications de Paris, il faut qu'on crie dans les rues: +«A bas Louis-Philippe! Vive l'enceinte continue!» + +La résolution prise, on sait quels en furent aussitôt les résultats. +Des crédits extraordinaires furent ouverts; de nombreux ouvriers et de +vastes approvisionnements réunis. Le général Dode de la Brunerie, alors +le plus ancien des lieutenants généraux du génie et président du comité +des fortifications, fut chargé de l'entreprise. Officier savant et +éprouvé, aussi consciencieux qu'habile, et très-soigneux de sa dignité +personnelle en même temps que dévoué à tous ses devoirs de militaire +et de citoyen, il n'accepta cette grande mission qu'après en avoir +sévèrement discuté le plan, les conditions, les moyens, et choisi ses +collaborateurs. Ils se mirent tous et sur le champ à l'oeuvre. Quand le +cabinet du 29 octobre 1840 se forma, la question des fortifications de +Paris était tranchée, le plan adopté, les travaux partout commencés et +poussés avec ardeur. + +Nous acceptâmes sans hésiter cet héritage. Je ne m'en dissimulais pas +les charges. A des titres très-divers, la fortification de Paris et le +système adopté déplaisaient à beaucoup de mes amis politiques et aux +plus ardents fauteurs de l'opposition. Les premiers y voyaient un +reste de la politique du cabinet précédent, une chance de guerre par +la confiance qu'en prendraient les partisans de la guerre, et tous les +périls d'un siége pour Paris, si la guerre venait à éclater. Les +seconds s'alarmaient de la force qu'y trouverait le pouvoir contre les +mouvements populaires de Paris. Pour les uns, il y avait là une sorte +de défi à l'Europe; pour les autres, un grand obstacle à la liberté des +révolutions. En temps de guerre, l'enceinte continue faisait de Paris +une prison; en temps de paix, les forts détachés étaient autant de +Bastilles dont on l'entourait. Les hommes d'ordre dans les finances +s'épouvantaient d'une si forte dépense, impossible, disaient-ils, à +évaluer et à limiter exactement. Ces objections et ces résistances +trouvaient, au sein même du cabinet, un dangereux appui: M. Humann +laissait clairement entrevoir son déplaisir, et le maréchal Soult, +en présentant le projet de loi, avait expressément déclaré, quant +à l'enceinte continue, sa dissidence persistante: «Je n'ai point +abandonné, disait-il, l'opinion que j'ai été appelé à émettre, sur la +même question de fortifier Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé +que ce n'était pas le moment de la reproduire. Ainsi je l'ai écartée +avec soin, afin que la question se présentât tout entière devant la +Chambre. Mais je lui dois et je me dois à moi-même de déclarer que +je fais expressément la réserve de cette opinion antérieure que ni le +temps, ni les circonstances n'ont affaiblie.» + +Pour surmonter ces difficultés, deux conditions étaient indispensables. +Au dehors et dans nos relations avec l'Europe, il fallait que les +fortifications de Paris eussent évidemment le caractère d'une mesure +défensive, destinée à prévenir la guerre bien loin de la provoquer, +et en harmonie avec la politique pacifique que nous soutenions. A +l'intérieur et dans les Chambres, il fallait qu'un parfait concert +s'établît, sur ce point, entre le cabinet tombé et le cabinet nouveau, +et qu'ils défendissent ensemble la mesure contre ses divers adversaires. +A ce prix seulement une majorité pouvait être formée et l'adoption du +projet de loi obtenue. Il y avait là une question diplomatique et une +question parlementaire également pressantes et délicates. + +Pour résoudre la première, je ne me contentai pas de saisir, dans le +cours du débat, toutes les occasions de bien établir le sens politique +du projet de loi et l'effet moral que la fortification de Paris, une +fois accomplie, ne pouvait manquer de produire au profit de la paix +européenne. Dès que la loi eut été votée dans la Chambre des députés, +j'écrivis aux représentants de la France en Europe, spécialement au +comte Bresson, ministre du roi à Berlin, que je savais zélé et habile +à répandre en Allemagne nos vues et nos paroles: «Voilà Paris à moitié +fortifié. J'ai mis une extrême importance à restituer au projet de loi +son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de force. Il +le fallait pour le dehors; il le fallait pour la Chambre elle-même. Si +je n'avais pas convaincu les trois quarts du parti conservateur que la +mesure était en harmonie avec sa politique, avec notre politique, elle +aurait infailliblement échoué. Appliquez-vous constamment, dans votre +langage, à lui maintenir la physionomie que j'ai voulu lui imprimer: +point de menace et point de crainte; ni inquiétants, ni inquiets; +très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un acte, pas un mot de votre +part ne déroge à ce double caractère de notre politique. C'est, pour +nous, la seule manière de retrouver à la fois de la sécurité et de +l'influence.» + +La question parlementaire nous causa plus d'embarras que la question +extérieure. L'embarras n'eut point pour cause la difficulté de faire +marcher d'accord, dans la discussion et le vote, l'ancien et le nouveau +cabinet; cet accord fut complet et constant. M. Thiers et ses collègues +y étaient les premiers intéressés; c'étaient leurs résolutions et leurs +actes qu'il s'agissait de faire sanctionner par les Chambres; en prenant +à notre compte ces résolutions et ces actes et en présentant le projet +de loi qui les sanctionnait, nous en avions accepté pour nous-mêmes la +responsabilité, mais sans en décharger leurs premiers auteurs, et ils +devaient désirer, au moins autant que nous, que le projet de loi et +son double système de fortification fussent adoptés. Cette situation +mutuelle fut, des deux parts, bien comprise et loyalement acceptée: M. +Thiers et ses collègues soutinrent fermement le projet de loi que +nous avions fermement présenté. Ce fut du sein même du cabinet et de +l'attitude de son président que provint l'embarras. Comme on l'a vu, +le maréchal Soult, en présentant le projet de loi, avait formellement +réservé son opinion personnelle contre l'enceinte continue et en faveur +des seuls forts détachés. Partageant sa conviction et peut-être aussi +croyant plaire à son désir secret, un de ses intimes confidents, le +général Schneider, son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai +1839, fit de cette idée l'objet d'un amendement formel et proposa, dans +le projet de loi, la suppression de l'enceinte continue. Les adversaires +de ce système ressaisirent vivement cette chance de le faire écarter. Un +long débat se ralluma. Le maréchal Soult s'y engagea pour expliquer +sa situation en maintenant, sur ce point, son opinion contre le projet +qu'il avait lui-même présenté. Ses explications aggravèrent, au lieu de +la dissiper, la confusion du débat; on put croire, et les adversaires de +l'enceinte continue s'efforcèrent de donner à croire que le président +du conseil laissait attaquer et verrait volontiers mutiler le projet +de loi. La méfiance gagnait les partisans de l'enceinte continue; la +loyauté du cabinet paraissait suspecte, et le sort du projet de loi +devenait très-douteux. Je pris sur-le-champ la parole: «Je tiens, +m'écriai-je, à la clarté des situations encore plus qu'à celle des +idées, et à la conséquence dans la conduite encore plus que dans +le raisonnement. Que la Chambre me permette, sans que personne s'en +offense, de dire, au sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que +je pense. La situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la +mettre, dans sa nudité, sous les yeux de la Chambre. C'est le seul moyen +d'en sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années, +exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au +respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une +pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. +Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de +ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du roi, le projet +de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé +le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son +ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat +s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en +suis sûr, de le dire sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte +pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a si souvent +déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi exercé +ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles. Il est arrivé à des +hommes qui avaient de la tribune plus d'habitude que M. le président du +conseil, de se trouver dans la situation où il vient de se trouver; M. +Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des mesures proposées +par le cabinet dont ils faisaient partie; ils n'ont pas seulement +réservé leur opinion, ils ont formellement combattu les propositions de +leur cabinet. M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, exercés +à se tirer des difficultés d'une telle situation. M. le président +du conseil a cherché et trouvé sa gloire ailleurs; il n'y a rien +aujourd'hui que de parfaitement simple dans sa conduite; en maintenant +son ancienne opinion, il n'a fait qu'user d'un droit consacré par les +institutions et les moeurs des pays libres. Mais le projet de loi qu'il +a présenté au nom du gouvernement reste entier; c'est toujours le projet +du gouvernement; le cabinet le maintient; M. le président du conseil le +maintient lui-même comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du +cabinet. Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon +tour; je persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du roi, +le projet de loi tout entier est la meilleure manière, techniquement la +manière la plus efficace, et politiquement la seule manière efficace de +résoudre la grande question sur laquelle nous délibérons.» + +De retour à mon banc, je dis à M. Duchâtel assis à côté de moi: «Je +crois la loi sauvée.--Oui, me dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la +loi, mais vous pourriez bien avoir tué le cabinet.--Soyez tranquille, +repris-je; le maréchal est un peu susceptible, mais il tient encore plus +à la durée du cabinet qu'au rejet de l'enceinte continue.» L'amendement +du général Schneider fut rejeté, et il n'y eut plus de doute sur +l'adoption du projet de loi. J'allai le soir même chez le maréchal; +je le trouvai seul avec la maréchale, faisant des patiences: «Mon cher +président, lui dis-je, je suis sûr que vous m'avez compris et approuvé +ce matin; si l'amendement du général Schneider avait passé, notre loi +était perdue et le cabinet aussi.» Il me répondit avec une gravité +narquoise: «Vous avez très-bien manoeuvré; vous avez tiré le +gouvernement d'un grand embarras; en sortant de la Chambre, je suis +allé chez le roi et je lui en ai fait mon compliment. Je vous le fais à +vous.» Je trouvai en effet, en rentrant chez moi, un billet du roi qui +m'écrivait: «Mon cher ministre, je suis impatient de vous féliciter +sur le brillant succès que vous avez obtenu aujourd'hui, et de vous +remercier en outre du grand service que vous avez rendu à la France et +à moi. Et je suis heureux d'ajouter que le maréchal, qui est venu m'en +donner les détails, partage ma satisfaction.» + +Soit par nature, soit par l'habitude du commandement, le maréchal Soult +avait, en fait de gouvernement et sur sa propre situation, de grands +instincts qui suppléaient à ce qui lui manquait quelquefois en élévation +d'esprit et en sévère dignité. + +Au dehors, l'adoption des fortifications de Paris produisit tout l'effet +et précisément l'effet que nous y avions cherché. Le comte Bresson +m'écrivit de Berlin, le 5 février 1841: «Vous auriez plaisir à entendre +comme on s'exprime sur vous de toutes parts et les voeux que l'on forme +pour le succès de l'administration à laquelle vous appartenez. Ces voeux +ne seront pas stériles; votre triomphe dans la discussion de la loi des +fortifications de Paris en est un gage; vous l'avez bien faite +_vôtre_, et (ou je me trompe radicalement) vous avez rendu un service +incalculable à notre pays. J'ai moins de droit que qui que ce soit de me +constituer juge des systèmes; mais je vois clairement que le parti que +nous avons pris renverse bien des calculs et déjoue au dehors bien des +espérances. Les plus mal intentionnés vont jusqu'à dire: «Pourquoi les +laisser mettre à profit les cinq années nécessaires à l'accomplissement +de leur oeuvre? Il faut les prévenir.» Mais ces conseils ardents ne +trouvent point accès chez les hommes qui dirigent ici le cabinet. Vos +paroles ont d'ailleurs calmé une partie de leurs inquiétudes; on +désire seulement que vous restiez longtemps en position de les mettre +personnellement en pratique.» Et le 14 février suivant, au moment où le +projet de loi, présenté le 1er février à la Chambre des pairs, semblait +devoir y rencontrer une assez grave résistance: «Je ne puis imaginer, +m'écrivait encore M. Bresson, que la Chambre des pairs refuse à la +France un gage _de paix et de force_ qu'on vous doit en si grande +partie. Je répéterai jusqu'à extinction que rien ne pouvait, autant +que les fortifications de Paris, imposer à l'étranger, le contenir, +et donner de la liberté et de l'aisance à l'exercice de notre juste +influence.» + +En 1844, dans la visite où j'accompagnai le roi Louis-Philippe +au château de Windsor, le duc de Wellington me dit un jour: «Vos +fortifications de Paris ont fermé cette ère des guerres d'invasion et +de marche rapide sur les capitales que Napoléon avait ouverte. Elles ont +presque fait pour vous ce que fait pour nous l'Océan. Si les souverains +de l'Europe m'en croyaient, ils en feraient tous autant. Je ne sais +si les guerres en seraient moins longues et moins meurtrières; elles +seraient, à coup sûr, moins révolutionnaires. Vous avez rendu, par +cet exemple, un grand service à la sécurité des États et à l'ordre +européen.» + + + + + CHAPITRE XXXV + +AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841. + + +Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère +de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets +européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet +en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali +est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du +prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie, +décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui +promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby +en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée +à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence +des plénipotentiaires européens à Constantinople avec +Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde +à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de +l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre +attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et +d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert +européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de +Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes +projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement +du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin +et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman +du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du +protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est +imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise +le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13 +juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats. + + +En même temps que nous discutions les adresses des Chambres et que nous +recevions aux Invalides le cercueil de Napoléon, l'exécution du traité +du 15 juillet 1840 suivait en Orient son cours, et nous prenions en +Europe la situation que ce traité nous avait faite. Je m'empressai, dans +ma correspondance avec nos agents au dehors, de bien déterminer cette +situation et l'attitude qu'elle leur prescrivait. J'écrivis le 10 +décembre 1840 au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur du roi à Vienne: +«De tout ce qui s'est passé, deux faits restent pour nous, notre +isolement et nos armements. A l'isolement franchement accepté, nous +gagnons de la dignité et beaucoup de liberté. Cette liberté nous +est bonne et deviendra chaque jour meilleure, car, pour les autres +puissances, après le succès viendront les embarras, les dissidences, les +jalousies; et à mesure que tout cela viendra, viendra aussi, aux uns et +aux autres, l'envie de se rapprocher de nous. Nous verrons venir cette +envie-là. L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos +délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on +y est, il faut s'y tenir avec tranquillité jusqu'à ce qu'on puisse en +sortir avec profit. + +«Nous n'avons nul dessein de rester en dehors des affaires générales de +l'Europe. Nous sommes convaincus qu'il nous est bon d'en être et qu'il +est bon pour tous que nous en soyons. On s'est passé de nous; il faut +qu'on sente et qu'on nous dise qu'on a besoin de nous. Dans l'état de +l'Europe, je crois, pour les grandes affaires, à la nécessité du concert +entre les grands gouvernements. Pour aucun d'eux, ni l'isolement, ni +le fractionnement et la formation en camps séparés ne sont une +bonne politique. Il y a des intérêts supérieurs qui commandent, pour +longtemps, à l'Europe le concert et l'unité; et il n'y a point de +concert, il n'y a point d'unité en Europe quand la France n'en est pas. + +«Je viens de me battre pour le maintien de la paix. Dans ma pensée, +au delà du maintien de la paix, j'ai toujours eu en perspective le +rétablissement du concert européen. Mais nous l'attendrons; et c'est +pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons fait +nos armements. + +«Ils étaient nécessaires. Notre matériel, notre cavalerie, notre +artillerie, nos arsenaux, nos places fortes n'étaient pas dans un +état satisfaisant. Ils sont désormais et ils resteront tels qu'il nous +convient. La portion permanente de notre établissement militaire, celle +qui ne s'improvise pas, sortira de cette crise grandement améliorée. + +«Quant à notre force en hommes, nous la garderons sur le pied actuel +aussi longtemps que la situation actuelle se prolongera. + +«Plus j'y pense, plus je me persuade, mon cher ami, que c'est là la +seule conduite, la seule attitude qui nous conviennent. Le roi en est +très-persuadé. Faites en sorte qu'on le croie bien à Vienne. C'est, pour +le moment, la seule instruction que je donne aussi à Berlin, à Londres +et à Pétersbourg.» + +Nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour voir combien ces deux faits, +l'isolement et les armements de la France déplaisaient et pesaient à +l'Europe. Le nouveau cabinet était à peine formé qu'à Vienne, à Berlin, +et même à Londres, les politiques cherchaient quelque moyen de mettre +promptement un terme à cette situation. La cessation de l'intimité entre +la France et l'Angleterre convenait au prince de Metternich, mais pourvu +qu'elle n'allât pas jusqu'à menacer la paix européenne, et quoique +décidé à ne point se séparer du cabinet anglais, il avait bien plus +envie d'arrêter lord Palmerston que de le suivre. Il fit repartir pour +Londres l'ambassadeur d'Autriche, le prince Esterhazy, en le chargeant +à la fois d'adhérer constamment au traité du 15 juillet et d'en amortir +les conséquences. On les redoutait encore plus à Berlin qu'à Vienne, +et le baron de Bülow, qui avait quitté Londres en congé, y retourna +précipitamment avec l'instruction et le désir personnel d'employer tout +ce qu'il avait d'activité et de ressource dans l'esprit pour faire, sans +délai, rentrer la France dans le concert européen. Parmi les membres du +cabinet anglais qui, depuis l'origine de l'affaire, avaient témoigné, +pour l'alliance française, un bon vouloir plus sincère qu'efficace, +quelques-uns, lord Clarendon surtout, se montraient inquiets et +empressés à seconder, dans leur travail pacifique, les diplomates +allemands: «Le cabinet qui vient de se former à Paris pour le maintien +de la paix ne peut vivre, disaient-ils, qu'avec un sacrifice des +puissances signataires du traité du 15 juillet.--Oui, répondit le baron +de Bourqueney que j'avais laissé à Londres chargé de cette délicate +négociation, il faut à la France une concession en dehors de ce traité.» +Mais quelle concession faire au pacha d'Égypte pour donner satisfaction +à la France? On proposa divers expédients, l'île de Candie laissée +à Méhémet-Ali, le pachalik de Tripoli donné à l'un de ses fils, la +suspension des hostilités et le _statu quo_ territorial en Syrie jusqu'à +l'issue de négociations nouvelles. Pendant que les débats des Chambres +s'ouvraient à Paris, les diplomates réunis à Londres se livraient, avec +plus de sollicitude que d'espérance, à ces essais de rapprochement. M. +de Bourqueney me rendait un compte très-intelligent de leurs allées +et venues, de leurs entretiens, de leurs ouvertures. Je lui répondais: +«Deux sentiments sont ici en présence, le désir de la paix et l'honneur +national. Le sentiment de la France, je dis de la France et non pas +des brouillons et des factieux, c'est qu'elle a été traitée légèrement, +qu'on a sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt +secondaire, son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand +mal qu'a fait le traité du 15 juillet, là est le grand obstacle à la +politique de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il +faut prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on +attache à son alliance, à son amitié, à son concours beaucoup de prix, +assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, +c'est le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la +convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné +au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir +rentrer dans l'affaire, la paix pourra être maintenue et l'harmonie +générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis +prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre à ce but et à en +accepter la responsabilité; mais je ne veux pas me mettre en mouvement +sans savoir si le but est possible à atteindre. La politique de +transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a +réellement transaction; mais si la transaction n'est, de notre part, +qu'abandon, l'isolement vaut mieux. En tout cas, voici, à mon avis, vos +deux règles de conduite: traiter bien réellement avec lord Palmerston, +et non pas contre lui; ne rien négliger pour que l'atmosphère où vit +lord Palmerston pèse sur lui dans notre sens. C'est de lui que dépend +l'issue.» + +A ce moment même, un incident nouveau, suscité par lord Palmerston, +rendit le rapprochement encore plus difficile. On sait que, le 8 +octobre, par sa dernière communication au cabinet anglais, M. Thiers +avait déclaré que «la France, disposée à prendre part à tout arrangement +acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence +du sultan et du vice-roi d'Égypte, ne pourrait consentir à la mise à +exécution de l'acte de déchéance prononcé contre Méhémet-Ali, le 14 +septembre, à Constantinople.» On sait également que, le 15 octobre, +poussé par l'impression qu'avait faite, sur ses collègues et sur +lui-même, cette déclaration du gouvernement français, lord Palmerston +avait enjoint à lord Ponsonby de se concerter avec les représentants de +l'Autriche, de la Prusse et de la Russie à Constantinople, pour qu'ils +allassent tous ensemble «recommander fortement au sultan, non-seulement +de rétablir Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi +l'investiture héréditaire de ce pachalik, conformément aux conditions +spécifiées dans le traité du 15 juillet, pourvu qu'il fît sa soumission +au sultan et qu'il s'engageât à restituer la flotte turque et à retirer +ses troupes de toute la Syrie, d'Adana et des villes saintes[6].» +D'après cette démarche du gouvernement anglais, j'étais pleinement +autorisé, en prenant, le 29 octobre, la direction des affaires +étrangères, à regarder l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali en +Égypte comme assuré, pourvu qu'il satisfît aux conditions prescrites. +Mais le 5 novembre, lord Granville vint me communiquer une dépêche de +lord Palmerston, en date du 2, qui semblait avoir pour but de m'enlever +cette assurance: lord Palmerston revenait sur la dépêche de M. Thiers +du 8 octobre, en discutait les arguments, et établissait que «le sultan, +comme souverain de l'empire turc, avait seul le droit de décider auquel +de ses sujets il confierait le gouvernement de telle ou telle partie +de ses États; que les puissances étrangères, quelles que fussent à +cet égard leurs idées, ne pouvaient donner au sultan que des avis, +et qu'aucune d'elles n'était en droit de l'entraver dans l'exercice +discrétionnaire de l'un des attributs inhérents et essentiels de la +souveraineté indépendante.» + +[Note 6: Voir le tome V de ces _Mémoires_, p. 337-340.] + +C'était détruire, en principe, le conseil qu'en fait lord Palmerston +avait donné à la Porte, et provoquer le sultan à maintenir cette +déchéance absolue de Méhémet-Ali que, quinze jours auparavant, on +l'avait engagé à révoquer. + +Lord Palmerston ne se contenta pas de me faire communiquer sa dépêche; +elle fut publiée, le 10 novembre, dans le _Morning Chronicle_. L'effet +en France en fut déplorable; j'écrivis, le 14 novembre, au baron de +Bourqueney: «On prend ici cette pièce comme une rétractation voilée +de la démarche faite, il n'y a pas un mois, auprès de la Porte, pour +l'engager à ne pas persister dans la déchéance de Méhémet-Ali. Je +combats cette idée; je soutiens que lord Palmerston n'a voulu, comme +il le dit en finissant, que traiter une question de principes et poser +nettement les siens. Mais l'effet n'en est pas moins produit; nos +adversaires l'exploitent; nos propres amis en sont troublés. C'est +la première communication que lord Palmerston ait adressée au nouveau +cabinet. En quoi diffère-t-elle de ce qu'il aurait écrit à l'ancien? +Comment cette dépêche a-t-elle été publiée dans le _Morning Chronicle_, +et avec tant d'empressement? Témoignez, mon cher baron, et au cabinet +anglais et à nos amis à Londres, le sentiment que je vous exprime et le +mal qu'on nous fait.» + +M. de Bourqueney n'eut point d'embarras à porter vivement ma plainte: la +dépêche de lord Palmerston avait excité à Londres, parmi les amis de la +paix, presque autant de surprise et de blâme qu'à Paris; on se demandait +s'il n'y avait là que la manie de la controverse, et si cette manie ne +cachait pas le désir de pousser jusqu'au bout la ruine de Méhémet-Ali +et de faire échouer toute espèce d'arrangement: «Je sors de chez lord +Palmerston, me répondit, le 18 novembre, M. de Bourqueney; il a commencé +par s'excuser de la date de sa dépêche du 2:--J'ai vivement regretté, +m'a-t-il dit, que ma réponse à la dépêche du 8 octobre de M. Thiers +se trouvât forcément adressée à son successeur; mais vous savez ma +vie occupée; les jours se sont écoulés; le cabinet de M. Thiers s'est +retiré, et ma réponse est parvenue dans les mains de M. Guizot. Mon +intention était bonne en l'écrivant, je vous l'affirme; je croyais +nécessaire, dans l'intérêt même de la politique de conciliation, de +réfuter quelques-uns des arguments de la dépêche du 8 octobre, parce que +ces arguments, en passant pour acceptés par nous, seraient devenus un +encouragement à la prolongation de la lutte que nous avons à coeur de +terminer. Mais, croyez-moi, mes précédentes déclarations subsistent; +je n'en rétracte aucune; Méhémet-Ali est encore libre de conserver +l'hérédité de l'Égypte. Si on a tiré de ma dépêche du 2 novembre une +conclusion contraire, je la désavoue.» + +Je fus et je reste persuadé que ce désaveu était sincère. Rien n'est +plus rare, en politique, que les résolutions simples et la poursuite +exclusive d'un but unique, sans distraction ni complaisance pour de +secrets désirs qui dépassent le vrai et public dessein. Lord Palmerston +ne préméditait pas la ruine complète de Méhémet-Ali; il ne se proposait +sérieusement que d'assurer et de grandir, à Constantinople et en Orient, +la position de l'Angleterre en affaiblissant un sujet rival du sultan +et un client favori de la France; mais quand la chance de l'entière +destruction de Méhémet-Ali s'offrait à sa pensée, il ne l'écartait +pas nettement, se donnant ainsi l'air de la poursuivre. Il ne pouvait +d'ailleurs se résoudre à laisser passer les arguments d'un adversaire +sans leur opposer les siens, et il acceptait volontiers un embarras +politique pour obtenir un succès logique. Il avait écrit sa dépêche du +2 novembre 1840 sans se soucier de me seconder ni de me nuire, pour +soutenir en thèse générale, contre M. Thiers tombé, les droits de +souveraineté du sultan, et aussi pour déterminer Méhémet à la soumission +en lui faisant entrevoir le péril extrême qui pouvait l'atteindre s'il +persistait à s'y refuser. + +Il eût pu s'épargner cette apparence de mauvais vouloir et +d'arrière-pensée; les événements, qu'il avait bien prévus, le servirent +mieux que les arguments qu'il se complaisait à étaler. Pendant qu'à +Londres les diplomates se fatiguaient à chercher quelque combinaison +qui, en faisant cesser l'isolement de la France, mît fin à leurs +inquiétudes, l'insurrection, fomentée par lord Palmerston, éclatait en +Syrie contre Méhémet-Ali; l'émir Beschir, naguère gouverneur du Liban +au nom du pacha, abandonnait la cause Égyptienne sans se sauver lui-même +par sa défection; Saïda, Tyr, Tripoli se rendaient à l'apparition +de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle débarquait; +Ibrahim-Pacha et son armée démoralisée se repliaient successivement à +l'intérieur. Le 3 novembre enfin, après quelques heures de résistance, +Saint-Jean d'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford; et sur cette +nouvelle, le prince de Metternich écrivait au baron de Neumann chargé +encore à Londres de la question égyptienne: «Ne laissons plus d'illusion +à la France sur la Syrie; la Syrie est irrévocablement perdue, perdue +tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne de ce +côté; il n'y a pas un moment à perdre pour décider Méhémet-Ali à la +soumission.» + +Ces nouvelles ne produisirent à Londres d'autre effet que d'accroître +la confiance de lord Palmerston en lui-même, son ascendant sur ses +collègues, et de mettre fin au petit travail entrepris pour l'amener à +quelque concession en dehors du traité du 15 juillet: «M. de Bülow est +hors de selle, m'écrivait le 8 novembre M. de Bourqueney; il m'a dit ce +matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche analogue +à celle de M. de Metternich. Voilà, comme il le reconnaît lui-même, +sa mission à néant.» Le lord-maire de la cité donna, le 9 novembre, un +grand dîner auquel étaient invités les ministres et les diplomates; sir +Robert Peel, qui y assistait, se pencha vers le baron de Bourqueney et +lui dit tout bas: «Les événements vont bien vite en Syrie. On dit que +l'Égypte va être entreprise. Cela m'inquiète beaucoup pour la question +européenne.» A Paris, la surprise égala et aggrava l'inquiétude; la +faiblesse de Méhémet-Ali en Syrie fut une révélation inattendue qui en +présageait une semblable en Égypte. Un homme d'esprit qui séjournait +depuis quelque temps en Orient, M. Alphonse Royer m'écrivit le 16 +novembre de Constantinople: «Il est impossible de ne pas se demander +avec un cruel serrement de coeur comment il se fait que le gouvernement +français, qui entretient à grands frais de nombreux agents dans toutes +ces contrées, n'ait pas connu, avant d'agir, l'état physique et moral de +l'Égypte et de la Syrie. A-t-il donc cru à un empire arabe intronisé par +un pacha turc, et à l'affection des Arabes pour un gouvernement dirigé +d'après le vieux système turc où les indigènes ne peuvent obtenir le +plus misérable commandement ni le plus chétif emploi? A-t-il pensé +qu'exploiter un pays comme une ferme coloniale, c'était le civiliser? +Ne lui a-t-on jamais fait le tableau des souffrances de ce malheureux +peuple chez qui les mères éborgnent leurs enfants pour les soustraire +à la corvée militaire? Et quand les chrétiens du Liban, insurgés contre +leurs oppresseurs, criaient grâce après leur défaite et qu'on leur +répondait par de monstrueuses exécutions, comment se fait-il que leurs +gémissements et leurs angoisses se soient trouvés transformés en un +concert de louanges dans les rapports officiels envoyés au ministre +français? Cela se concevrait si le gouvernement du roi puisait ses +renseignements aux mêmes sources que les journaux français auxquels ils +sont envoyés directement d'Alexandrie, par ordre exprès de Méhémet-Ali. +Le vice-roi a le talent de se concilier, par ses soins empressés, par +ses attentions délicates, par son amabilité, toutes les personnes dont +il peut attendre un éloge écrit ou verbal. Tous les voyageurs de quelque +renom qui ont traversé l'Égypte ont subi cette influence. Les plus +clairvoyants et les plus consciencieux se sont abstenus de juger. Quand +on parle des prodiges opérés par le génie de Méhémet-Ali, celui-ci n'est +assurément pas le moindre.» + +En présence de ces mécomptes et dans la crainte d'en voir éclater +d'autres, plusieurs de mes amis dans les Chambres, entre autres le +chancelier Pasquier, le duc Decazes, le comte de Gasparin, M. Barthe, M. +Laplagne-Barris se demandèrent et me demandèrent s'il ne serait pas +bon que l'un d'entre eux, étranger à toute mission officielle, à tout +caractère diplomatique, allât passer quelques semaines à Londres pour +bien observer la disposition des esprits, causer librement avec les +hommes considérables, et apprécier ainsi, sans prévention ni routine, +les chances de l'avenir. Je ne pensais pas qu'une telle visite changeât +rien aux informations que je recevais du baron de Bourqueney, ni aux +idées que je me formais de l'état des choses; mais je n'avais, pour +mon compte, aucune raison de m'y refuser, et je connaissais assez M. de +Bourqueney pour être sûr que le petit déplaisir qu'il en ressentirait +n'altérerait ni son jugement ni son zèle. J'accueillis donc la +proposition, et je priai le baron Mounier, l'un de mes plus judicieux +et plus indépendants amis politiques, de se charger de cette mission +d'observation libre. Il l'accepta avec un empressement amical, et partit +le 21 novembre pour aller vérifier à Londres mes renseignements et mes +pressentiments. + +Loin de les détruire, ses observations les confirmèrent: soit dans le +cabinet anglais, soit parmi ses adhérents, il trouva les plus sincères +partisans de la paix convaincus que la soumission de Méhémet-Ali +aux termes du traité du 15 juillet pouvait seule l'assurer: «Comment +voulez-vous, lui dit M. Macaulay, alors secrétaire de la guerre, que +nous ne poursuivions pas ce que nous avons commencé? En continuant les +hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son côté, la chance de reconquérir la +Syrie; si nous n'avions pas, du nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il +n'y aurait ni égalité, ni justice, ni politique. Il ne peut être permis +au pacha de suspendre ou de commencer la guerre à son choix. Il faut +qu'il rende la flotte turque et qu'il renonce à toute prétention +en dehors de l'Égypte.» Les inquiétudes des diplomates continentaux +confirmaient le langage des ministres anglais: «Le prince Esterhazy +est très-frappé de l'urgence de poser un obstacle à l'entraînement des +événements, m'écrivit le 29 novembre M. Mounier; il m'a assuré, hier +au soir, qu'il allait s'efforcer d'obtenir la déclaration positive +qu'aucune tentative quelconque ne serait dirigée contre l'Égypte +sans que la nécessité et la convenance n'en eussent été préalablement +reconnues entre les cabinets signataires du traité du 15 juillet. Le +prince de Metternich écrit dans ce sens à l'ambassadeur, et de la façon +la plus claire: «Il faut prévenir le cas, dit sa dépêche, où, la Syrie +ayant été délivrée, Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_ +alors est à chercher.» + +Au même moment où il posait à Londres cette question, le prince de +Metternich disait à Vienne, au comte de Sainte-Aulaire. «Assurez M. +Guizot que nous agirons pour que tout s'arrête à la Syrie. D'accord avec +l'Angleterre, j'en suis certain; mais, m'expliquant dès aujourd'hui pour +le compte de l'Autriche, je vous déclare qu'elle s'abstiendra de toute +attaque contre l'Égypte, et qu'elle s'en abstiendra par égard pour la +France. Si M. Guizot trouve quelque avantage à faire connaître cette +vérité dans les Chambres, il peut la proclamer avec la certitude de +n'être pas démenti par moi.» + +Les amiraux anglais avaient d'avance épargné aux diplomates l'embarras +dont se préoccupait le prince de Metternich. Le 25 novembre, le +commodore Napier, avec une partie de l'escadre de l'amiral Stopford, +était tout à coup arrivé devant Alexandrie, et avait écrit à Boghos-Bey, +principal conseiller de Méhémet-Ali: «Le pacha sait certainement que les +puissances européennes désirent lui assurer le gouvernement héréditaire +de l'Égypte. Que Son Altesse permette à un vieux marin de lui suggérer +un facile moyen de se réconcilier avec le sultan: que promptement +et librement, sans imposer aucune condition, Elle renvoie la flotte +ottomane et retire ses troupes de Syrie; alors les malheurs de la +guerre cesseront; Son Altesse aura amplement de quoi se satisfaire et +s'occuper, dans les dernières années de sa vie, en cultivant les arts et +en posant probablement la base du rétablissement du trône des Ptolémées. +Après ce qui s'est passé en Syrie, Son Altesse doit aisément pressentir +combien peu Elle pourrait faire ici où le peuple est mécontent du +gouvernement. En un mois, 6,000 Turcs et une poignée de marins ont +pris Beyrouth et Saïda, battu les Égyptiens dans trois rencontres, fait +10,000 prisonniers ou déserteurs, et amené l'évacuation forcée des ports +et des défilés du Taurus et du Liban; cela, en présence d'une armée +de 30,000 hommes. Trois semaines après, Acre, la clef de la Syrie, est +tombée entre les mains de la flotte alliée. Si Son Altesse se décidait +à continuer les hostilités, qu'Elle me permette de lui demander si +Elle est sûre de conserver l'Égypte. Je suis un grand admirateur de Son +Altesse et j'aimerais mieux être son ami que son ennemi. Je prends la +liberté de lui représenter que, si Elle refuse de se réconcilier avec +le sultan, Elle ne peut espérer de conserver l'Égypte que bien peu de +temps..... Un mécontentement général règne ici parmi les habitants et +les marins; le vice-amiral de Son Altesse et plusieurs de ses officiers +l'ont déjà abandonnée et sont à bord de ma flotte. Les soldats syriens +qui se trouvent en Égypte aspirent à retourner chez eux. La solde des +soldats égyptiens est fort arriérée, et ils n'ont pas de pain à donner à +leurs familles. Que Son Altesse réfléchisse aux dangers qu'Elle courrait +si ses soldats recevaient la promesse d'être, à sa chute, délivrés du +service? Qui peut dire que l'Égypte serait invulnérable? Alexandrie +peut être pris comme Saint-Jean d'Acre l'a été, et Son Altesse, qui +maintenant peut devenir le fondateur d'une dynastie, serait réduite à +être un simple pacha.» + +Après quelques heures de correspondance, tous les conseils du commodore +Napier étaient acceptés. Méhémet-Ali prenait l'engagement de renvoyer +la flotte turque à Constantinople dès que les puissances lui auraient +assuré le gouvernement héréditaire de l'Égypte. Un envoyé égyptien +partait à bord d'un bâtiment anglais, portant à Ibrahim-Pacha l'ordre +d'évacuer la Syrie avec toute son armée. Une convention formelle +consacrait ces arrangements. La soumission de Méhémet-Ali était entière, +et le traité du 15 juillet avait reçu sa pleine exécution. + +Arrivées à Londres le 8 décembre, ces nouvelles y produisirent tout +l'effet qu'on en pouvait attendre; c'était l'accomplissement des +prédictions de lord Palmerston et le triomphe de sa politique. Les +diplomates, ses alliés, s'en félicitaient, non sans quelque surprise; +ils se demandaient quelle cause avait déterminé cette action à la fois +menaçante et pacifiante de la flotte anglaise, et précipité ainsi le +dénoûment; le commodore Napier avait-il agi d'après des ordres de +son cabinet, ou de concert avec l'amiral Stopford son supérieur, +ou seulement de sa propre et spontanée impulsion? «Je ne pense pas, +écrivis-je le 11 décembre à M. de Bourqueney, que Napier eût des +instructions pour engager le pacha à rétablir _le trône des Ptolémées_, +ni pour le menacer du bombardement d'Alexandrie. Si un agent français +avait dit la première phrase, lord Palmerston se serait récrié sur ce +mépris des droits du sultan, et si, sur le refus du pacha, Napier +avait exécuté sa menace, j'aurais eu, moi, le droit de dire que lord +Palmerston m'avait manqué de parole, car il avait bien donné sa parole +qu'aucun acte, aucun commencement d'acte n'aurait lieu contre l'Égypte +sans une délibération nouvelle des puissances signataires du traité +du 15 juillet. Je ne fais nul cas des petites plaintes, ni des +récriminations contre les faits accomplis; mais je fais attention à +toutes les irrégularités, à toutes les façons d'agir peu conséquentes et +peu mesurées; et il est bon qu'on sache que nous y faisons attention.» + +Je pressentais qu'on s'empresserait de nous présenter le résultat ainsi +obtenu comme définitif et devant faire cesser notre isolement armé, +et qu'on nous demanderait de ne pas tarder à le reconnaître. Je pris +sur-le-champ mes précautions contre de telles instances et pour bien +établir la situation que nous entendions garder; j'écrivis le 18 +décembre au baron de Bourqueney: «Nous sommes restés étrangers au traité +du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports du sultan et du +pacha par l'intervention de l'Europe. Ni les bases territoriales, ni le +mode coërcitif de ce règlement ne nous ont convenu. Ils ne doivent +pas nous convenir davantage après qu'avant. Nous ne nous sommes pas +matériellement opposés au fait; nous ne saurions nous y associer pour +lui rendre hommage et le garantir. Nous resterons donc, en ce qui touche +les rapports du sultan et du pacha, en dehors du traité du 15 juillet +et de la coalition qui l'a signé. C'est, pour nous, un devoir de +conséquence rigoureuse et de simple dignité. + +«Mais le traité du 15 juillet une fois accompli et vidé, reste la grande +question, la question des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe. +Les rapports du sultan et du pacha d'Égypte sont, pour l'empire ottoman, +une question intérieure sur laquelle nous avons pu penser autrement que +nos alliés et nous séparer d'eux. Les rapports de l'empire ottoman avec +l'Europe sont une question extérieure, générale, permanente, à laquelle +nous avons toujours l'intention de concourir, et qui ne peut être +efficacement ni définitivement réglée sans notre concours. + +«A côté de cette grande question extérieure et européenne peut se placer +encore une question intérieure et ottomane, celle des garanties à donner +à la Syrie rentrée sous le gouvernement du sultan, spécialement aux +populations chrétiennes du Liban: question dans laquelle nous sommes +prêts aussi à reprendre place. + +«Loin donc de vouloir persister dans notre isolement, nous avons +toujours en vue le rétablissement du concert européen, et nous savons +par quelles portes, grande et petite, nous y pouvons rentrer. + +«Nous savons aussi qu'on désire nous y voir rentrer, et nous croyons +qu'on a raison. Notre isolement ne vaut rien pour personne. Il nous +oblige, et pour notre sûreté, et pour la satisfaction des esprits +en France, à maintenir nos armements actuels. Nous avons arrêté ces +armements à la limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est +formé. Le cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons +déclaré que nous ne le ferions point; mais pour que nous puissions +réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée +de manière à ce que la disposition des esprits change aussi et se calme. +Et je parle ici des bons esprits, du parti conservateur qui, tant que la +situation actuelle durera, ne s'accommoderait point de la réduction des +armements actuels et pacifiques, pas plus qu'il n'a voulu s'accommoder +des armements excessifs et belliqueux que demandait le cabinet +précédent. + +«Je dis que nos armements actuels sont purement de précaution et +pacifiques. L'existence seule du cabinet en est une preuve évidente et +permanente. Mais le taux même de ces armements le prouve; ils ne nous +donnent que ce que nous avions dans les années 1831, 1832 et 1833, +c'est-à-dire de 400 à 450,000 hommes. Et nous n'avions pas alors 70,000 +hommes en Afrique. + +«Il n'y a donc, ni dans la pensée, ni dans la mesure de ces armements, +rien dont on puisse s'inquiéter, et nous n'avons nul dessein de +prolonger indéfiniment et sans nécessité un état de choses onéreux. Mais +tant que la situation qui l'a amené se prolonge, nous en acceptons la +conséquence. Qu'une porte convenable s'ouvre devant nous pour sortir de +cette situation, nous ne nous obstinerons point à y rester.» + +Les faits ne tardèrent pas à prouver que j'avais raison de ne pas croire +la question égyptienne définitivement résolue, et d'attendre encore +avant de sortir de la situation que nous avions prise. Dès que la +convention conclue le 27 novembre par sir Charles Napier avec le pacha +fut connue à Constantinople, et par l'envoi qu'en fit le commodore à +lord Ponsonby, et par une lettre de Méhémet-Ali lui-même au grand vizir, +une vive colère éclata dans le divan, partagée et soutenue par lord +Ponsonby, qui écrivit sur-le-champ[7] à lord Palmerston: «Votre +Seigneurie a reçu le rapport du commodore: tout ce que j'ai à vous dire, +c'est que la Porte a expressément déclaré la convention nulle et de nul +effet, et que, mes collègues et moi, nous nous sommes associés à cette +déclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la +situation de la Porte ottomane, ne pouvait tolérer un seul moment qu'un +individu s'arrogeât le droit de traiter, pour lui, avec un pouvoir +considéré, en droit ou en fait, comme un pouvoir rebelle. L'ambassadeur +de Sa Majesté n'est nullement autorisé à reconnaître l'acte d'un +individu qui n'avait reçu du gouvernement de Sa Majesté aucun pouvoir, +et les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie n'y sont pas +plus autorisés que moi.» Reschid-Pacha annonça le même jour, et à +l'ambassadeur turc à Londres et aux ministres des quatre puissances +à Constantinople, les résolutions de la Porte: «Comment pourrait-on, +dit-il, après tout ce qui s'est passé, confier de nouveau l'autorité à +un homme tel que Méhémet-Ali? Toutefois, et quoique le sultan n'ait +pas l'intention de rien accorder de sa propre volonté à Méhémet-Ali, +néanmoins, en cas d'une demande de la part des grandes puissances, il +est possible que, par déférence pour elles, quelque faveur temporaire +lui soit accordée. Mais serait-il possible aujourd'hui de revenir sur la +question de l'hérédité, cette grande concession, déjà rejetée par lui, +du traité d'alliance? Et comment les quatre puissances pourraient-elles +concilier désormais cette concession avec le maintien de l'intégrité de +l'empire ottoman qui forme le principal objet de leur sollicitude? En +conséquence, la Sublime-Porte déclare protester, comme elle proteste +par la présente, de la manière la plus formelle, contre la convention +conclue le 27 novembre par le commodore Napier, convention qu'elle doit +regarder et qu'elle regarde en effet comme nulle et non avenue.» + +[Note 7: Le 8 décembre 1840.] + +Quelques jours après, le drogman de la France à Constantinople, M. Cor, +homme d'expérience et de considération, s'entretenant avec Reschid-Pacha +de cette convention, l'engageait à ne pas confondre la forme et le fond +de l'acte: «Vous êtes, lui disait-il, en droit de protester contre la +forme; mais au fond, l'acte est généralement approuvé; il peut amener un +rapprochement entre la France et les puissances qui ont signé le traité +du 15 juillet; la Porte pourrait avoir à se repentir de sa conduite +envers la France, son plus ancien allié; l'amour-propre de la France est +engagé dans la question, et il faut trouver quelque moyen de l'y faire +rentrer.--La Sublime-Porte, lui répondit Reschid-Pacha, trouve la +substance de la convention aussi contraire aux intérêts de Sa Hautesse +le sultan que la forme en est mauvaise; vous dites qu'il faut faire un +acte auquel la France puisse prendre part; nous n'avons que deux choses +à proposer, toutes deux diamétralement opposées à la politique qu'a +adoptée la France, l'entière et absolue soumission de Méhémet-Ali +comme sujet, non comme vassal, ou sa destruction. Comment pouvez-vous +prétendre avoir à coeur l'intégrité et l'indépendance de l'empire +ottoman quand vous cherchez à le démembrer? Si vous désirez tant de +conserver Méhémet-Ali, vous n'avez qu'à le nommer gouverneur de l'une de +vos provinces.» + +La colère turque, et surtout la mauvaise humeur hautaine de lord +Ponsonby, embarrassaient un peu lord Palmerston, sans dominer pourtant +ses résolutions. Dès qu'il avait connu la conduite de sir Charles +Napier, il l'avait approuvée, tout en déclarant que sir Charles avait +agi sans instructions, et en faisant cette réserve que les puissances +signataires du traité du 15 juillet ne pouvaient s'engager à garantir en +Égypte à Méhémet-Ali l'hérédité qu'elles conseillaient à la Porte de lui +accorder. Il avait en même temps informé lord Ponsonby de l'approbation +qu'il donnait à la convention du 27 novembre et de la réserve qu'il +y attachait. Le 15 décembre, causant avec le baron de Bourqueney de +l'obstination du divan à maintenir la déchéance de Méhémet-Ali: «Il +faudra bien, lui dit-il, que la Porte nous écoute: nous avons assez fait +pour elle.» Les dépêches qu'il recevait de Vienne le confirmaient dans +cette disposition: «Le prince de Metternich me charge de dire à Votre +Seigneurie, lui écrivait lord Beauvale[8], que si la Porte hésite à +accueillir la recommandation des puissances alliées qui l'engagent à +conférer à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte, la cour +d'Autriche n'admet pas que les alliés puissent se laisser compromettre +par une telle hésitation. Le prince de Metternich ne doute pas que la +Porte ne défère à l'avis de ses alliés s'ils y insistent fermement +et conjointement.» Et quelques jours plus tard[9]: «Les dépêches de +l'internonce, M. de Stürmer, disent que les commissaires désignés +pour Alexandrie n'ont pouvoir de donner aucune assurance quant à +la succession héréditaire dans la famille de Méhémet-Ali, et qu'ils +retarderont tant qu'ils pourront leur arrivée dans ce port, afin +de donner, aux opérations militaires contre Ibrahim-Pacha et aux +insurrections en Égypte, le temps d'éclater. Sur cette nouvelle, le +prince de Metternich a envoyé au prince Esterhazy des dépêches où il lui +annonce la ferme résolution de l'Autriche d'obtenir pour Méhémet-Ali la +succession héréditaire, ajoutant que le refus de la Porte déterminerait +l'Autriche à retirer au sultan son appui moral et matériel. Des +copies de ces dépêches seront expédiées aujourd'hui à l'internonce à +Constantinople pour régler sa conduite.» + +[Note 8: Le 3 janvier 1841.] + +[Note 9: Le 17 janvier 1841.] + +La perplexité était grande à Constantinople. Hors d'état de se décider +seul et par lui-même, le sultan voyait ses alliés divisés et incertains. +Lord Ponsonby était évidemment plus hostile à Méhémet-Ali que son chef +lord Palmerston qui, à son tour, était moins décidé que le prince de +Metternich à soutenir le pacha vaincu. La Prusse suivait pas à pas +l'Autriche; la Russie flottait entre les puissances allemandes et +l'Angleterre; et la France absente pesait sur les esprits autant que, +présente, elle eût pu influer sur les délibérations. Dans l'espoir de +sortir d'embarras, Reschid-Pacha réunit en conférence chez lui[10] les +représentants des quatre puissances signataires du traité du 15 juillet, +et après leur avoir rappelé le mémorandum par lequel, le 14 novembre +précédent, leurs gouvernements avaient conseillé à la Porte d'accorder à +Méhémet-Ali l'investiture héréditaire du pachalik d'Égypte pourvu qu'il +se soumît sans délai aux conditions indiquées: «Le sultan m'a ordonné, +dit-il, de vous demander si Méhémet-Ali, par sa lettre du 11 décembre +dernier au grand vizir, s'est conformé à l'esprit de ce mémorandum, et +si sa soumission doit être considérée comme réelle.» Sur cette question +positive, lord Ponsonby refusa positivement de s'expliquer: «Je pense, +dit-il, qu'au sultan seul il appartient de décider ce point. Quant +à moi, je ne vois, pour le moment, rien devant moi qui m'autorise à +énoncer une opinion.» L'internonce d'Autriche, le baron Stürmer, qui +avait reçu de Vienne des instructions précises, fut moins bref et plus +décidé, quoique non sans ambages: «Dans le but, dit-il, de me +décharger de toute responsabilité et de faire connaître les vues de mon +gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru +convenable de mettre mon vote par écrit; je vais en faire lecture à +la conférence.--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la +lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand vizir. Je n'y ai rien +trouvé qui ne soit correct. Le ton qui y règne m'a paru répondre à tous +les sentiments de convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas +été question de la convention du commodore Napier; mais nous sommes tous +d'accord qu'il l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût +jamais été conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se +prévaloir d'un avantage qui lui a été gratuitement offert. Dans sa +lettre, le pacha déclare être prêt à faire tout ce qu'on lui demande, et +sous ce rapport, sa soumission me paraît entière. Je serais donc d'avis +que cette soumission fût acceptée. Je regarderais comme regrettable, à +tous égards, toute hésitation de la Porte à se conformer aux conseils +de ses alliés. Les plus brillants succès ont couronné leurs efforts +en Syrie; ces succès ont dépassé nos calculs, nos prévisions, nos +espérances. La Syrie est rentrée sous le sceptre de Sa Hautesse, et le +principal objet de l'alliance se trouve ainsi rempli. Aller plus loin +n'entre pas dans les vues des puissances alliées; la conférence de +Londres s'est assez clairement prononcée à cet égard. La Sublime-Porte +peut sans doute avoir de bonnes raisons pour désirer l'anéantissement +de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les moyens de l'effectuer elle-même, +ce serait sur ses alliés qu'en retomberait la charge. Or, voudrait-elle, +pour prix des services qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une +entreprise qui mettrait en péril la paix générale si ardemment désirée +par tous les peuples et si heureusement maintenue jusqu'ici? C'est +vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de nos +gouvernements; cette puissance a droit à leurs égards et à leur intérêt; +et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers n'a pu les +arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont +atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs soins à ménager +le ministère qui lui succède, et dont le langage annonce une politique +sage, modérée et conciliante. Ils doivent en conséquence entrer dans sa +position, faire la part des difficultés dont il est entouré, et ne pas +l'exposer à se voir entraîné, malgré lui, dans une fausse route. Dans +l'état où sont les esprits en France, un incident imprévu peut tout +bouleverser, et n'est-il pas dans l'intérêt de tous et dans celui de +la justice qu'on s'unisse franchement à ceux qui la gouvernent, pour +prévenir un pareil malheur?» + +[Note 10: Le 20 décembre 1840.] + +Les ministres de Prusse et de Russie adhérèrent, avec quelques nuances, +au vote de l'internonce d'Autriche. L'ambassadeur d'Angleterre répéta +qu'il devait attendre la décision du sultan sur la valeur de la +soumission de Méhémet-Ali pour donner le conseil qui lui était prescrit +par les ordres de son gouvernement. Reschid-Pacha fit de vains efforts +pour amener les quatre plénipotentiaires à un avis plus formel et plus +unanime; et la conférence se termina sans autre conclusion que les +dernières paroles de l'internonce d'Autriche qui «fit remarquer encore +une fois combien il serait regrettable que la Porte ne se conformât +pas avec promptitude au voeu exprimé par les cours alliées dans le +mémorandum du 14 novembre.» + +Quelques jours après cette conférence[11], le baron de Stürmer écrivit à +lord Ponsonby: «S'il a pu nous rester quelques doutes sur les véritables +intentions de nos gouvernements, les dépêches que j'ai reçues hier du +prince de Metternich sont bien faites pour les détruire complètement. Le +prince est impatient de savoir quelle suite j'ai donnée à ses +directions précédentes, et il me dit et me répète, de la manière la plus +péremptoire, que les quatre cours se sont prononcées pour que l'hérédité +dans les fonctions du gouvernement d'Égypte soit accordée à la famille +de Méhémet-Ali. Je vais, en conséquence, adresser à ce sujet une lettre +formelle à Reschid-Pacha, et la lui porter moi-même pour y ajouter +de vive voix tous les développements nécessaires. La pensée de votre +cabinet étant absolument identique avec celle du mien, je ne doute pas +que vous ne jugiez à propos de vous expliquer dans le même sens envers +la Porte. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque regret que je +vois ainsi s'évanouir l'espoir que nous avions de voir la puissance de +Méhémet-Ali s'écrouler de fond en comble; mais mon rôle est fini, et +il ne me reste plus qu'à attendre en silence les ordres que mon +gouvernement voudra bien me faire parvenir, et à les exécuter +scrupuleusement.» + +[Note 11: Le 7 janvier 1841.] + +M. de Stürmer fit sur-le-champ, auprès de Reschid-Pacha, la démarche +qu'il annonçait. Le ministre de Russie, M. de Titow, se déclara décidé +à agir comme l'internonce d'Autriche et en informa lord Ponsonby. +L'ambassadeur d'Angleterre répondit, avec son dédain ironique: «Rien +n'est plus indifférent que l'opinion particulière de tel ou tel d'entre +nous sur cette question; c'est l'affaire de nos gouvernements, et aucun +de nous n'en est responsable. Mais autre chose est d'agir sans ordres; +je n'encourrai pas cette responsabilité. Je refuse donc d'agir +de concert avec vous tant que je ne serai pas autorisé, par des +instructions formelles, à faire la démarche que vous me proposez. Il m'a +été dit plusieurs fois, par les meilleures autorités, par vous-même, si +je ne me trompe, que votre gouvernement n'était pas décidé à accorder +à Méhémet-Ali l'hérédité, et dans notre conférence, il n'a pas paru que +vous fussiez autorisé à faire mention de ce point. Mais ceci n'est +pas de date récente, et il n'est pas du tout impossible que plus d'un +changement soit survenu dans l'opinion de votre gouvernement; ce qui est +erreur maintenant peut avoir été vérité jadis et pourra le redevenir, +car il y a eu, dans cette affaire, une continuelle fluctuation de +circonstances. Si mon gouvernement ne m'a point encore envoyé d'ordre, +ce ne peut être faute de temps, car ses instructions auraient pu +m'arriver par Vienne aussitôt que les vôtres à vous.» + +Trois jours après, le 10 janvier 1841, lord Ponsonby écrivit à M. +Frédéric Pisani, drogman d'Angleterre à Constantinople: «Vous informerez +S. Exc. le ministre des affaires étrangères que j'ai ordre de donner +à la Sublime-Porte, au nom du gouvernement britannique, le conseil +d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte.» Et +au même moment, en termes aussi brefs, il annonça à MM. de Stürmer et de +Titow ses instructions et sa démarche. + +En présence de toutes ces hésitations, contradictions et +procrastinations de la diplomatie européenne, il était bien naturel que +le sultan et ses conseillers hésitassent aussi, et qu'ils cherchassent, +soit par des paroles vagues, soit par des lenteurs répétées, à repousser +le calice que tantôt on approchait, tantôt on écartait de leurs lèvres. +Après avoir protesté contre la convention de sir Charles Napier à +Alexandrie comme nulle et de nul effet, le divan était pourtant rentré +en négociation avec Méhémet-Ali, et le grand vizir, en lui envoyant +Mazloum-Bey, l'un des principaux employés de la Porte, pour recevoir sa +soumission, lui avait écrit que, dès qu'elle serait accomplie, le sultan +«daignerait le réintégrer dans le gouvernement de l'Égypte,» mais sans +faire aucune mention de l'hérédité. Quand lord Ponsonby eut déclaré à la +Porte que le gouvernement britannique lui conseillait de faire au pacha +cette concession, le sultan rendit[12] un hatti-shériff portant: «Par +déférence pour les conseils des hautes cours alliées, et attendu que mon +adhésion à l'hérédité dont il s'agit met fin à la question et contribue +à la conservation de la paix générale, j'ai résolu de conférer +de nouveau à Méhémet-Ali le gouvernement de l'Égypte, avec droit +d'hérédité, lorsqu'il aura réellement fait sa soumission de la manière +que le conseil l'a compris.... Il y a pourtant ceci à dire: l'expérience +du passé a prouvé la nécessité que notre Sublime-Porte soit mise en +parfaite sûreté de la part de l'Égypte, soit pour à présent, soit pour +l'avenir, et ce but ne saurait guère être atteint qu'en attachant à +l'hérédité des conditions fortes, des obligations nécessaires. Convaincu +que la même sollicitude bienveillante dont les hautes puissances alliées +ont déjà donné des preuves sera employée à cet effet aussi, je me suis +empressé d'écouter leurs conseils et de les mettre à exécution. On +mettra du zèle à faire ce qui est nécessaire.» + +[Note 12: Le 13 février 1841.] + +Le hatti-shériff fut envoyé, le jour même, à Méhémet-Ali; mais le zèle +promis manqua, tout autant que la veille, pour le mettre à exécution. La +Porte se flattait toujours qu'elle finirait par échapper à des exigences +qu'elle ne croyait pas toutes également sincères. Contents d'avoir obéi +à leurs instructions, lord Ponsonby et le baron de Stürmer ne pressaient +pas beaucoup le divan de se hâter. Plus habile, Méhémet-Ali mettait +le bon droit et les bonnes apparences de son côté en donnant tous les +ordres nécessaires pour le renvoi de la flotte turque et l'évacuation +de la Syrie. A Londres, le prince Esterhazy, le baron de Bülow, M. de +Brünnow lui-même insistaient pour que la question égyptienne fût enfin +vidée; et dans le cabinet comme dans le public anglais, les amis de la +paix témoignaient leur inquiétude de voir se prolonger, sans autre motif +que des indécisions ou des lenteurs frivoles, une situation européenne +lourde et précaire. Lord Palmerston sentit qu'il fallait conclure. Le 28 +janvier 1841, Chékib-Effendi vint lui demander ce qu'il fallait écrire +enfin à Reschid-Pacha sur l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali +dans le pachalik d'Égypte: «Je lui ai dit, écrivit le lendemain lord +Palmerston à lord Ponsonby, que je ne pouvais pas ne pas admettre la +force des objections élevées contre cette concession. Certainement +il vaudrait beaucoup mieux, dans l'intérêt du sultan et de ses sujets +égyptiens, que le sultan pût garder, pour le choix des gouverneurs +futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il possède quant au choix des +gouverneurs des autres provinces de son empire. Mais, dans toutes +les affaires, il faut se contenter de ce qui est praticable et ne +pas compromettre ce qu'on a obtenu en courant après ce qu'on ne peut +atteindre. Il est clair que Méhémet-Ali a fait sa soumission dans +l'espérance qu'il obtiendrait l'hérédité en Égypte. Si maintenant on la +lui refuse, qu'arrivera-t-il de sa part? Une nouvelle révolte, ou tout +au moins une attitude de résistance passive. Quel sera le remède? Un +tel état de choses ne saurait durer indéfiniment, car, s'il durait, il +équivaudrait à l'Égypte séparée de l'empire turc. Mais le sultan n'a +pas, quant à présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour +rétablir son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses +alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre puissances, +en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les Égyptiens de +Syrie, d'Arabie et de Candie, et à refouler les troupes et l'autorité de +Méhémet-Ali dans les limites de l'Égypte. Si donc le sultan s'adressait +aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, Méhémet-Ali en +Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence deviendrait +nécessaire. Eh bien, ai-je dit à Chékib, si le sultan demande secours +aux quatre puissances par suite de son refus d'accorder selon leur +conseil, à Méhémet-Ali, l'hérédité du pachalik d'Égypte, je puis +vous dire d'avance quel sera le résultat de la délibération. Je sais +parfaitement que les quatre puissances refuseront de venir en aide +au sultan. Qu'arrivera-t-il alors? Faute d'avoir lui-même des forces +suffisantes, et après une tentative vaine, le sultan sera obligé +d'accorder de mauvaise grâce à Méhémet-Ali ce qu'aujourd'hui il peut +avoir le mérite de lui conférer volontairement; et ainsi, au lieu +d'accomplir, à la suggestion de ses alliés, un acte de pouvoir +souverain, il aura, aux yeux du monde entier, l'air de faire une +concession arrachée par un sujet. + +«Je n'essayerai pas, ai-je ajouté, de représenter comme sans importance +ni valeur ce qui est incontestablement un grand sacrifice; je ne +convaincrais pas le sultan. Mais je vous demande de considérer quelle +immense force morale et physique votre gouvernement a gagnée par tout ce +qui s'est passé dans ces derniers mois, et de vous souvenir que, tout ce +que le sultan a gagné, Méhémet-Ali l'a perdu. Leurs situations mutuelles +sont donc changées; si le sultan sait tirer parti des stipulations du +traité de juillet, s'il sait bien organiser son armée, sa marine, ses +finances, et les mettre sur un pied respectable, Méhémet ne peut plus +être pour lui un danger, ni même une inquiétude. Le sultan a recouvré, +pour son autorité directe, toute la Syrie, l'Arabie et Candie, +territoires qui, sous les points de vue militaire, financier et +religieux, sont de la plus grande importance, et pour la possession +desquels le sultan aurait fait, l'an dernier, à pareille époque, de +grands sacrifices. Enfin, rappelez-vous que, fidèlement exécutée, la +stipulation du traité de juillet qui dit que toutes les lois et tous +les traités de l'empire sont applicables à l'Égypte comme à toute +autre province, est, pour l'autorité souveraine du sultan, une +très-essentielle garantie. J'ai donc demandé à Chékib-Effendi d'insister +fortement pour que son gouvernement mette fin, sans autre délai, à cette +affaire, car il est d'une extrême importance pour toutes les parties +intéressées, qu'elle soit définitivement réglée le plus tôt possible. + +«Chékib-Effendi m'a promis d'écrire dans ce sens à Reschid-Pacha, et il +ne doute pas, m'a-t-il dit, que le sultan ne se rende à l'avis de ses +alliés.» + +Le surlendemain de cet entretien, les représentants des quatre +puissances à Londres adressèrent à Chékib-Effendi, et lord Palmerston +envoya à lord Ponsonby une note développée par laquelle ils +recommandaient au sultan «d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement +héréditaire de l'Égypte, priant Chékib-Effendi de soumettre sans +délai ces considérations à sa cour, et d'engager le gouvernement de Sa +Hautesse à y vouer son attention la plus sérieuse.» Trois jours après +l'arrivée de cette note à Constantinople, le 13 février 1841, le sultan +signa définitivement le firman qui conférait en effet à Méhémet-Ali et +à ses descendants l'hérédité du pachalik d'Égypte, en en déterminant les +conditions. + +Pendant tout le cours de cette négociation et à travers ses +fluctuations, nous y étions restés complètement étrangers, bien résolus +à ne pas sortir de notre isolement tant que le traité du 15 +juillet vivrait encore et que la question égyptienne ne serait pas +définitivement vidée. Mais, depuis l'acte de l'amiral Napier devant +Alexandrie et l'approbation que lord Palmerston lui avait donnée, je ne +doutais pas que l'hérédité de l'Égypte ne fût accordée à Méhémet-Ali. +Il me revenait bien de Londres que la passion de lord Ponsonby contre +le pacha ne déplaisait guère à lord Palmerston, et que, tout en +reconnaissant ses engagements quant à l'hérédité, celui-ci laissait +entrevoir quelque velléité à saisir les occasions d'y échapper. Je ne +tins compte de ces bruits, et, jugeant que le moment était venu de +bien marquer la conduite que nous tiendrions quand ils seraient bien et +dûment tombés devant les faits, j'écrivis, le 13 janvier 1841, au comte +de Sainte-Aulaire: «Je ne puis croire que le fantasque acharnement de +lord Ponsonby l'emporte sur la prudence de M. de Metternich et sur la +parole de lord Palmerston. Je ne doute pas que la Porte n'accorde au +pacha l'hérédité qu'on lui a promis d'obtenir pour lui quand on a obtenu +de lui sa soumission. N'admettez donc pas, à ce sujet, un doute que je +n'admets pas moi-même, et persistez à regarder la concession héréditaire +de l'Égypte comme une affaire conclue. + +«Quand elle le sera en effet, où en serons-nous, et que restera-t-il +à faire pour que l'Europe retire, en Orient, quelque profit de cette +secousse, et rentre elle-même dans son état normal? + +«Nous n'avons, vous le savez, à cet égard, rien à faire, aucune +initiative à prendre. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous +attendons. Mais vous savez aussi qu'en demeurant étrangers, après comme +avant, au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports +entre le sultan et le pacha, la France est disposée à reprendre, dans +les affaires d'Orient, qui sont d'un intérêt général pour l'Europe, +la place qui lui appartient, et à rentrer ainsi, sur des ouvertures +convenables, dans le concert européen. + +«Je suis seul moi-même dans mon cabinet, et en pleine liberté d'esprit. +Je ne m'inquiète de personne. Je regarde uniquement aux choses pour m'en +rendre compte nettement et bien savoir ce qu'elles conseillent ou ce +qu'elles exigent. Voici quels sont, si je ne me trompe, les divers +points qu'il importe de régler quant à l'Orient, et qu'il importe de +régler en commun: + +«1º La clôture des deux détroits. + +«2º La consécration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse +et la Russie ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16 +août 1839, en réponse à la note de la France du 17 juillet précédent, +c'est-à-dire la reconnaissance du _statu quo_ de l'empire ottoman, dans +son indépendance et son intégrité. C'est là ce que les cinq puissances +ont déclaré il y a dix-huit mois, au début de l'affaire. Elles +pourraient, elles devraient consacrer aujourd'hui en commun ce qu'elles +ont déclaré dès l'abord, et finir comme elles ont commencé. + +«3º Les garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations +chrétiennes de la Syrie, non-seulement dans leur propre intérêt, mais +dans un intérêt général, ottoman et européen; car si la Syrie retombe +dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber à leur tour dans +l'embarras. + +«4º Certaines stipulations en faveur de Jérusalem. Cette idée s'est +élevée et commence à préoccuper assez vivement les esprits chrétiens. +Je ne sais ce qui est possible, ni sous quelles formes et dans quelles +limites l'intervention européenne serait en mesure de procurer à +Jérusalem un peu de sécurité et de dignité; mais les gouvernements, qui +se plaignent avec raison de l'affaiblissement des croyances des peuples, +devraient bien, quand l'occasion s'en présente, donner eux-mêmes à ces +croyances quelque marque éclatante d'adhésion et d'intérêt. Que l'Europe +et la politique de l'Europe reprennent la figure chrétienne; personne +ne peut mesurer aujourd'hui tout ce que l'ordre et le pouvoir ont à y +gagner. + +«5º Enfin il y a, quant aux routes commerciales, soit entre la +Méditerranée et la mer Rouge, par l'isthme de Suez, soit entre la +Méditerranée et le golfe Persique, par la Syrie et l'Euphrate, des +stipulations de liberté générale, et peut-être de neutralité positive, +qui sont pour toute l'Europe d'un grand intérêt, et qui poseraient, pour +les relations si rapidement croissantes de l'Europe avec l'Asie, des +principes excellents que jamais peut-être on ne trouvera une si bonne +occasion de faire prévaloir. + +«Voilà ce qui me vient à l'esprit, mon cher ami, quand je laisse mon +esprit aller comme il lui plaît. Prenez tout cela comme je vous le +donne; dites-en, montrez-en ce que vous jugerez à propos. Mais, si je ne +me trompe, il y aurait là, pour les cinq puissances et pour terminer +en commun les affaires d'Orient, matière à un acte général qui ne +manquerait ni d'utilité ni de grandeur.» + +Je prenais les devants en tenant ce langage. Les plénipotentiaires +réunis à Londres n'exprimaient pas aussi clairement leurs vues: +«Je crois fermement qu'on viendra à nous sur la question générale, +m'écrivait M. de Bourqueney; mais y viendra-t-on sur un terrain aussi +large que nous pouvons le désirer? On est jusqu'ici un peu vague avec +moi. Je ne puis donc utilement encore vous préciser des pensées +qui peut-être ne sont pas d'ailleurs suffisamment caractérisées +elles-mêmes.» J'étais décidé à ne point me préoccuper de cette obscurité +des intentions et des paroles des alliés: quand on n'a point de parti +pris, on a raison d'attendre et de garder en silence toute sa liberté +pour se décider selon les circonstances; mais quand on sait bien ce +qu'on peut et veut faire, c'est agir sagement de s'en expliquer d'avance +et sans réserve; on s'épargne ainsi des embarras et des entraînements +qui jettent souvent, quand on les laisse venir, dans des fautes et des +périls graves. + +Sous la pression des nouvelles d'Orient, on ne tarda pourtant pas, à +Londres, à serrer les questions de plus près et à leur chercher des +solutions précises. J'avais résolu d'envoyer le comte de Rohan-Chabot +en mission à Alexandrie pour expliquer catégoriquement au pacha nos +intentions et nos conseils. Je l'avais eu auprès de moi, en Angleterre, +comme second secrétaire d'ambassade; il s'était très-bien acquitté de +sa mission à Sainte-Hélène, avec M. le prince de Joinville, et son +caractère comme sa capacité m'inspiraient une entière confiance. Avant +de partir pour l'Égypte, il fit une course à Londres, où il était aussi +estimé que connu, et après s'en être entendu avec M. de Bourqueney, il +me rapporta avec détail leurs informations et leurs conjectures communes +sur la situation prochaine qui se préparait là pour nous. «Dans un +assez long entretien, lord Palmerston, me dit-il, s'est renfermé dans la +défense de sa politique envers la France et dans la discussion de celle +du cabinet du 1er mars, évidemment décidé à ne pas admettre que rien de +sa part ait pu justifier l'inquiétude et l'irritation françaises, et +à ne pas entrer dans la question, qui pourtant apparaissait à chaque +instant au fond de sa pensée, quelle devait être l'ouverture à faire à +la France? Ce n'est donc pas sur ce que j'ai pu recueillir de lui que +s'est formée mon impression; elle provient de mes conversations avec MM. +de Bülow, Esterhazy et Brünnow, et surtout de ce que m'a confié M. de +Bourqueney comme résultat de ses propres observations. + +«Tous les membres de la conférence, sauf M. de Brünnow, désirent qu'une +démarche de courtoisie soit faite prochainement envers la France pour +l'engager à reprendre sa place dans le concert européen, et que cette +démarche soit suivie d'un acte général sur les affaires d'Orient, conclu +avec la France. + +«Quand la question intérieure des rapports du sultan et du pacha serait +considérée par le divan comme vidée, la Porte annoncerait aux quatre +plénipotentiaires à Constantinople que le but du traité du 15 juillet +est atteint. Sur cette déclaration venue à Londres, la conférence serait +convoquée; elle en prendrait acte, et la question secondaire, à laquelle +la France est restée étrangère, serait ainsi complètement close. On +déciderait alors qu'une démarche serait faite auprès du gouvernement +français pour l'inviter à aviser, de concert avec les alliés, à la +solution définitive de la question générale. Protocole pourrait être +dressé de cette décision, et l'organe naturel de la conférence, lord +Palmerston, serait chargé de la communiquer au gouvernement français. + +«La France ainsi invitée à reprendre sa place dans la conférence, voici +quelles seraient la nature et la substance de l'acte général à conclure. + +«On reproduirait dans le préambule les mots d'intégrité et +d'indépendance de l'empire ottoman comme base de la politique des +puissances. Un premier article consacrerait le principe de la clôture +des droits. Dans un second, le sultan s'engagerait à n'accorder des +firmans d'admission qu'à un seul bâtiment de guerre de chaque puissance +à la fois. Un troisième article pourrait contenir quelques stipulations +à l'égard des populations chrétiennes de la Syrie. Jusqu'ici, toutefois, +lord Palmerston s'est prononcé contre cette idée, disant que les +protections religieuses préparent les démembrements politiques, et les +autres membres de la conférence paraissent incliner vers cette opinion. + +«Sur la question des voies de communication avec l'Inde, aucune parole +n'a encore été échangée à Londres; mais il n'y aurait aucun inconvénient +à la produire, de manière toutefois à écarter toute idée d'un soupçon +contre la politique anglaise ou d'un succès poursuivi sur elle. + +«On s'abstiendrait d'ailleurs avec soin de tout ce qui pourrait rappeler +la question à laquelle la France est restée étrangère, et le succès +obtenu sans sa coopération. + +«Rien aujourd'hui n'autorise l'espoir de voir consacrer, dans un article +spécial, le principe de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire +ottoman. Lord Palmerston, satisfait du rôle de la Russie dans ces +derniers événements, ne paraît pas devoir mettre, sur ce point, beaucoup +d'insistance. Le prince Esterhazy et M. de Bülow ne pousseront pas +très-loin la leur, persuadés que, pour le moment, la résistance de M. +de Brünnow, à cet égard, serait insurmontable. Dans son attitude et son +langage, M. de Brünnow reste fort en arrière de sa cour; il se montre +opposé à la démarche proposée envers la France et à l'entente avec elle. +Toutefois, on croit savoir à Londres que le cabinet de Saint-Pétersbourg +a, non-seulement dit, mais écrit qu'il s'associerait à la démarche et +à l'acte général, à condition qu'aucune stipulation spéciale n'y serait +introduite sur le principe de l'indépendance et de l'intégrité de +l'empire ottoman. On compte qu'en définitive, et dans ces limites, M. +de Brünnow se ralliera à l'opinion de lord Palmerston, dès qu'elle lui +paraîtra arrêtée.» + +De ce tableau des dispositions des plénipotentiaires à Londres, j'eus +peu de peine à conclure qu'il ne sortirait de leurs délibérations aucune +solution efficace des questions générales, aucun grand acte de politique +vraiment européenne. Évidemment les cours de Vienne et de Berlin, +inquiètes pour la paix du continent, ne se préoccupaient que de +clore, tant bien que mal, la question égyptienne, et de mettre fin aux +périlleux engagements que, par le traité du 15 juillet, elles avaient +contractés. L'empereur Nicolas trouvait qu'il en avait assez fait +en abandonnant ses prétentions de prépondérance exclusive sur +Constantinople, et en laissant tomber le traité d'Unkiar-Skélessi pour +rompre l'intimité de l'Angleterre avec la France; il ne voulait pas +aller plus loin, ni ranimer, aux dépens de sa propre politique en +Orient, l'influence de la France rentrée dans le concert européen. Lord +Palmerston désirait de se retrouver en bons termes avec la France, mais +pourvu que ce rapprochement ne lui fît rien perdre de la complaisance +que la Russie venait de témoigner à l'Angleterre et des sacrifices +qu'elle lui avait faits. Devant cette recrudescence des passions ou +des intérêts personnels des diverses puissances, l'intérêt général +de l'Europe pâlissait; les grandes questions de l'avenir européen +s'éloignaient; ni la réelle indépendance des Turcs, ni le sort des +chrétiens en Orient, ni la sécurité et la facilité des relations +commerciales de l'Europe avec l'Asie n'étaient l'objet d'une sollicitude +sérieuse. La grande et prévoyante politique ne tenait, dans les esprits, +plus de place; on n'était pressé que de se délivrer des récents +embarras sans se compromettre dans aucun nouveau dessein, et telle était +l'impatience, que M. de Bourqueney m'écrivit, le 12 février: «Voici +le danger en présence duquel nous sommes. Je ne crois pas, dans la +conférence, à une égale sincérité, à une égale ardeur pour arriver aux +_cinq signatures_ sur le papier. Si les uns nous trouvent froids, les +autres méfiants ou trop exigeants, on se réunira _à quatre_; on fera un +protocole de clôture pour déclarer la conférence arrivée au terme de ses +travaux par suite de l'accomplissement final du traité de juillet; et +tout sera dit ici en fait d'actes diplomatiques. On n'en affirmera pas +moins que la France n'a plus le droit de se dire isolée, que l'isolement +a cessé avec l'expiration du traité de juillet et la dispersion de la +conférence. Alors viendra la question de la paix armée. Rappelez-vous, +monsieur, la situation de juin 1840; il y eut aussi un moment où vous +sentîtes que vous alliez être débordé par une entente à quatre; je vois +poindre le même danger sous une autre forme; alors c'était un traité à +inaugurer; il s'agit aujourd'hui de l'enterrer, mais de l'enterrer en +rendant tout autre traité impossible!» + +Je ne me dissimulai point le péril de cette situation et la nécessité de +le prévenir. Je répondis à M. de Bourqueney: «Nous ne nous sommes point +empressés vers la conclusion qui se prépare; mais si elle vient à +nous, je pense, comme vous, qu'il serait puéril et qu'il pourrait être +nuisible de la faire attendre. + +«Avant tout, la question turco-égyptienne est-elle bien réellement, +bien complètement terminée? L'hérédité est accordée, la flotte turque +restituée, la Syrie évacuée. Tout est-il réglé aussi quant au mode +d'administration du pacha en Égypte? Ne se propose-t-on aucun règlement +nouveau au delà des conditions générales énoncées dans la note du 30 +janvier dernier?.. Il ne faudrait pas que cette affaire se prolongeât +après qu'on nous aurait déclaré que tout est terminé, et lorsque nous +aurions agi nous-mêmes en vertu de cette déclaration. Regardez-y bien. + +«Si tout est terminé en effet quant à la question turco-égyptienne, +il convient, à mon avis, que les quatre puissances le déclarent par un +protocole avant de nous inviter à régler ensemble ce qu'il y a à régler +quant aux relations générales de l'Europe avec la Porte. Cela vaut mieux +qu'une déclaration et une invitation directe de la Porte aux puissances +européennes, la France comprise. Nous restons ainsi plus évidemment +en dehors du traité du 15 juillet; on ne vient à nous qu'après avoir +proclamé que son objet spécial est accompli; ce sont les quatre +puissances qui viennent à nous, et leur démarche courtoise envers la +France a toute sa valeur. + +«Voilà pour la forme. Au fond et en thèse générale, il est désirable que +l'acte ait autant de consistance et soit aussi plein qu'il se pourra; sa +vraie valeur sera de mettre un terme à l'état de tension universelle +et de rétablir le concert européen; mais il faut que l'importance des +stipulations spéciales que l'acte contiendra réponde, dans une certaine +mesure, à la valeur politique de l'acte même. + +«Il doit donc avoir pour premier mérite, et pour mérite incontestable, +de faire tomber et de remplacer les actes ou traités antérieurs et +particuliers relatifs à l'empire ottoman qui se trouvent désormais sans +objet, le traité d'Unkiar-Skélessi comme celui du 15 juillet 1840. + +«Il vaudrait mieux sans doute que le maintien de l'indépendance et de +l'intégrité de l'empire ottoman fût l'objet d'un article spécial et d'un +engagement positif. Mais je pense comme vous qu'il ne faut demander +à cet égard que ce qu'on veut absolument et ce qu'on obtiendrait +certainement. Si l'intention commune des cinq puissances doit être +exprimée dans le préambule de l'acte, la rédaction de ce préambule est +d'une grande importance. Ayez soin de connaître d'avance celles qui +pourraient être préparées. + +«Quant aux populations chrétiennes de la Syrie, j'en ai écrit naguère +à M. de Sainte-Aulaire. M. de Metternich a pris assez vivement à cette +idée, mais comme intéressant surtout les deux puissances catholiques, +la France et l'Autriche, et pouvant réussir par leur action commune à +Constantinople plutôt que par une délibération des cinq puissances +à Londres. Il m'a donc fait témoigner le désir que cette affaire fût +traitée entre Vienne et Paris plutôt que dans la conférence. Il pourrait +bien avoir raison. Je ne crois donc pas qu'il faille insister vivement +à ce sujet. Cependant il convient d'en parler et de demander si, dans le +cas où des stipulations précises paraîtraient peu praticables, les +cinq puissances ne devraient pas prendre, les unes envers les autres, +l'engagement d'employer leur influence auprès de la Porte pour la +décider à accorder aux populations chrétiennes des garanties de justice +et de bonne administration. + +«Les voies de communication entre l'Europe et l'Asie, soit par l'isthme +de Suez et la mer Rouge, soit par la Syrie, l'Euphrate et le golfe +Persique, pourraient être l'objet d'une stipulation formelle qui en +garantirait le libre usage à toutes les nations européennes, sans faveur +spéciale, ni privilége pour aucune. Quelles pourraient être l'étendue et +les garanties de cette stipulation, cela serait à discuter, mais, dans +aucun cas, elle n'aurait rien de gênant ni d'offensant pour aucune des +nations contractantes. + +«Je ne vous dis rien de la clôture des détroits et des restrictions +apportées à l'admission des bâtiments de guerre; il ne saurait y avoir +de contestation à cet égard. + +«Voilà, mon cher baron, de quoi régler votre conduite et votre langage +dans les préliminaires confidentiels de cette négociation. Continuez +à ne vous point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien; mais ne +montrez non plus aucune hésitation, ni aucune envie de rien retarder.» + +Mise ainsi à l'aise, la négociation marcha rapidement. Comme les +plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse s'étaient montrés les plus +pressés, ce fut avec eux que s'entretint d'abord M. de Bourqueney et +qu'il discuta confidentiellement les bases, soit du protocole qui devait +clore la question égyptienne, soit du nouveau traité qui devait rétablir +le concert européen. Informé par ses alliés des dispositions de la +France, lord Palmerston dit un soir au baron de Bourqueney: «Eh bien, +on m'assure que nous pouvons causer.--Je suis tout prêt, répondit M. +de Bourqueney.--A demain donc,» dit lord Palmerston; et le lendemain +en effet, 21 février 1841, le chargé d'affaires de France eut, avec le +ministre d'Angleterre, un long entretien dont il me rendit compte le +soir même. «C'est moi, m'écrivit-il, qui ai pris la parole: j'ai dit +que mon gouvernement, averti de tous côtés que les quatre puissances +croyaient le moment venu de lui proposer de faire en commun quelque +chose d'européen, avait dû peser, à son tour, le fond et la forme de +l'acte qu'ils pourraient conclure tous ensemble. J'ai donné votre pensée +sur la forme, et passant au fond, j'ai indiqué les cinq points sur +lesquels j'avais mission d'insister comme devant être les éléments +essentiels d'un acte qui répondît à l'importance de son but. + +«Lord Palmerston m'a répondu d'abord par quelques phrases générales sur +la disposition sincère de son cabinet, disposition commune à toutes +les puissances, à se replacer dans une position normale vis-à-vis de +la France. Il a accepté, accepté vivement la forme d'une démarche de la +conférence pour m'annoncer la rédaction du protocole de clôture de +la question turco-égyptienne. Puis il a abordé les cinq points que je +venais de toucher moi-même comme bases de l'acte à intervenir. + +«1º La garantie de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman +serait, a-t-il dit, une stipulation en désaccord avec les doctrines +politiques de l'Angleterre. A moins de circonstances exceptionnelles +et flagrantes, il est de principe ici de ne pas s'engager dans ces +stipulations à échéance indéfinie qui ne sauvent rien et qui ne font +que charger l'avenir de complications. Dans un but spécial, déterminé, +défini quant à l'objet et à la date, l'Angleterre a pu être amenée à +sanctionner une disposition de ce genre; mais dans un traité général +et indéfini, elle ne saurait consentir à la garantie d'un principe +abstrait. On avait pensé à suppléer à une disposition spéciale par +une phrase dans le préambule de l'acte à intervenir; par exemple en y +exprimant l'union des puissances _dans le désir d'assurer le maintien de +l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman_. Mais ici encore +se présente une grave difficulté: dans sa note du 8 octobre 1840, +le ministère français de cette époque a donné, au principe de +l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, une interprétation +que n'admettent point les autres puissances; ce principe est devenu +(de l'aveu du cabinet d'alors) une position prise contre l'une des +puissances signataires du traité du 15 juillet. Dans un acte de +réconciliation générale, peut-on insérer une rédaction blessante pour +une puissance en particulier? Et quand les quatre autres le voudraient +fermement, serait-il possible d'y amener la cinquième? Ce n'est pas +tout: la note du 8 octobre va jusqu'à soutenir que l'indépendance +et l'intégrité de l'empire ottoman exigent le respect d'une sorte +d'indépendance _partielle et intérieure_, celle du pacha d'Égypte. +Ce sont là, à coup sûr, des pensées discordantes qu'il ne faut pas +soumettre à l'épreuve d'une nouvelle discussion contradictoire. +Cependant, sans prononcer, dans le nouveau traité dont il s'agit, les +mots mêmes qui ont servi de texte à de si amères contradictions, on peut +trouver des équivalents qui rapprochent toutes les puissances du but +qu'elles se proposent dans un acte de réconciliation générale. + +«2º La clôture des deux détroits, du Bosphore et des Dardanelles, est un +principe également acceptable pour toutes les puissances qui veulent +de bonne foi le respect de l'indépendance de l'empire ottoman. Il y a +avantage européen à le sanctionner de nouveau dans un acte solennel. + +«3º La libre jouissance, par toutes les puissances, des grandes voies +de communication de l'Europe avec l'Asie passerait (quelle qu'en fût +la rédaction) pour un avantage spécialement et exclusivement acquis +à l'Angleterre. Un des plus graves reproches adressés à sa politique +depuis le 15 juillet 1840, c'est d'avoir poursuivi, à travers la +question égyptienne, le monopole de ces communications. Que servirait de +l'étendre en principe à toutes les autres puissances? Quelle est celle +qui possède un empire dans l'Inde? On dira, et c'est surtout en France +qu'on le dira, que l'Angleterre a trompé ses alliés sous un faux +semblant de désintéressement. On dira qu'elle a plaidé elle-même pour +l'insertion d'un article qui ne pouvait profiter qu'à elle, qu'elle en a +fait la condition de sa réconciliation avec la France. Nous n'avons pas +de privilége. Nous n'en voulons pas. Libre à tout le monde de demander +et d'obtenir ce qu'a créé l'esprit d'entreprise d'un simple particulier. +Il n'y a pas là matière à stipulation dans un traité. + +«4º Des conseils à la Porte pour assurer aux populations chrétiennes de +la Syrie des conditions de justice et de bonne administration honorent +la puissance qui les propose et trouvent de l'écho dans les autres; mais +un traité comporte peu la forme des conseils. On pourrait, concurremment +avec la rédaction de l'acte général, adresser au plénipotentiaire +ottoman une note des cinq puissances pour engager le sultan dans la voie +de la tolérance et de la protection des cultes chrétiens. + +«5º Le traité du 15 juillet 1840 expire avec le protocole de clôture. Le +traité d'Unkiar-Skélessi tombe avec la disposition relative à la clôture +des détroits. La Russie d'ailleurs s'est solennellement engagée à ne pas +le renouveler, et il meurt cette année de sa belle mort.» + +«Tel est, monsieur, ajoutait M. de Bourqueney, le résumé de +l'argumentation de lord Palmerston sur les cinq points soumis à notre +discussion. Je ne reproduirai pas ici mes réponses. Il a terminé une +conférence de deux heures et demie par ces mots: «Je n'ai voulu mettre +la main à la rédaction de l'acte final qu'après en avoir causé avec +vous. Je vais m'en occuper, et je vous soumettrai le projet.» + +Je n'engageai, sur les raisonnements de lord Palmerston, point de +polémique; elle eût été aussi vaine que futile; évidemment le grand +dessein que j'avais entrevu pour le règlement efficace des affaires +d'Orient, turques et chrétiennes, et pour la politique générale de +l'Europe, n'avait aucune chance de succès; les puissances n'étaient +toutes préoccupées que de leur intérêt personnel dans leur situation du +moment. Dans ces limites, on donnait à la France les satisfactions qui +lui importaient pour son propre compte. On nous faisait les premières +ouvertures. On ne nous demandait rien qui impliquât, directement ou +indirectement, aucune sanction, aucun concours au traité du 15 juillet; +on ne venait à nous qu'en le déclarant éteint. Enfin on ne nous parlait, +en aucune façon, de désarmement. J'écrivis au baron de Bourqueney: «Ces +trois choses-là assurées, et elles le sont dans le plan que vous me +transmettez, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de +reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur +à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du roi et du +conseil. Que le projet que vous m'annoncez soit donc adopté et nous +arrive à titre de communication confidentielle, je vous le renverrai, je +crois, avec une résolution favorable. Rompre toute coalition, apparente +ou réelle, en dehors de nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, +des habitudes d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances +à leur situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir +nous-mêmes de la position d'isolement pour prendre la position +d'indépendance, ce sont là, à ne considérer que la question +diplomatique, des résultats assez considérables pour être achetés au +prix de quelques ennuis de discussion dans les chambres.» + +Cinq jours après son long entretien avec lord Palmerston, M. de +Bourqueney m'écrivit: «Nous avons eu de nouveaux pourparlers. Le +protocole de clôture et l'acte final ont à peu près reçu leur dernière +rédaction. Les deux pièces ne doivent pas se juger l'une sans l'autre; +la première me semble bonne. Demain elles doivent m'être communiquées. +Je ferai partir sur-le-champ le courrier qui vous les apportera.» + +Au lieu de m'envoyer les deux documents qu'il m'annonçait, M. de +Bourqueney m'écrivit le surlendemain: «Un incident grave s'est élevé +hier, dans l'après-midi: Chékib-Effendi refuse de faire la déclaration +qui doit servir de tête au protocole de clôture. Lord Palmerston s'est +rallié aux raisons alléguées par le plénipotentiaire turc, et maintient +qu'il faut attendre, pour signer ce protocole, l'avis officiel que le +firman d'investiture de l'hérédité de l'Égypte, accordé par le sultan, +a été accepté par le pacha. Mais il ajoute que cette formalité n'empêche +pas péremptoirement de passer outre à la signature du traité général, +sous la réserve que le protocole sera signé dans l'intervalle qui +séparera la signature du traité de l'échange des ratifications. Les +plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche soutiennent qu'on peut se +passer de la signature de Chékib-Effendi, et procéder à la signature du +protocole de clôture. Le plénipotentiaire russe hésite entre les deux +camps. Les choses ainsi placées, je ne puis consentir à vous transmettre +le projet de traité sans la pièce qui lui sert de complément et de +préface. Nous n'avons pas montré d'empressement dans la négociation, +nous ne devons pas en montrer pour le dénoûment. L'incident sera vidé +demain. Je vous demande donc encore vingt-quatre heures de répit.» + +L'incident ne fut pas et ne pouvait être vidé aussi vite que l'espérait +M. de Bourqueney. Deux des puissances engagées dans la négociation, +l'Autriche et la Prusse, désiraient ardemment que la question égyptienne +fût considérée comme close, le traité du 15 juillet comme éteint, et que +la conférence de Londres, en le déclarant officiellement, leur rendît à +elles leur liberté. Mais la Porte ne voulait dégager ses alliés de leurs +engagements envers elle que si Méhémet-Ali acceptait, avec la concession +de l'hérédité, les conditions qu'elle y avait attachées, et si elle +était bien assurée qu'elle n'aurait plus besoin contre lui de l'appui +européen. Lord Palmerston était décidé à donner à la Porte cet appui +tant qu'elle en aurait besoin, et à ne cesser son patronage que lorsque, +moyennant la concession de l'hérédité, le pacha se serait soumis au +sultan. Le plénipotentiaire russe n'était point pressé que la question +arrivât à sa solution définitive et que l'harmonie se rétablît entre +les signataires du traité du 15 juillet et la France. Au milieu de ces +dispositions diverses, il était naturel que, pour proclamer que le +but du traité du 15 juillet était atteint, on attendît de savoir si +la solution donnée à Constantinople était acceptée à Alexandrie, et si +l'harmonie était effectivement rétablie entre le sultan et le pacha. +Pour satisfaire les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse, on +essaya, pendant huit jours, à Londres, de se dispenser de cette attente: +on changea la rédaction du protocole destiné à clore la question +égyptienne, et que Chékib-Effendi avait refusé de signer; on le divisa +en deux pièces distinctes, dont l'une, en autorisant le retour des +consuls européens à Alexandrie, impliquait que le traité du 15 juillet +avait atteint son terme comme son but, et dont l'autre invitait, en +conséquence, le gouvernement français à signer le traité général qui +devait régler les rapports de la Turquie avec l'Europe. On décida, non +sans peine, Chékib-Effendi à signer la première de ces deux pièces; et, +après avoir reçu les commentaires du prince Esterhazy, du baron de +Bülow et de lord Palmerston sur leur sens et leur valeur, le baron de +Bourqueney, les jugeant lui-même satisfaisantes, me les envoya en me +disant: «Les derniers et fatigants incidents ont été vidés ce matin +d'une manière définitive. Chékib-Effendi a signé le protocole, moyennant +une modification sans importance. J'ai été appelé sans retard chez lord +Palmerston. Je vous transmets les documents. Je vous affirme que notre +attitude ici, depuis quinze jours, est pleine de dignité; j'ai vu le +moment où elle allait jusqu'à la rupture. Je persiste, monsieur, à vous +demander en grâce le coup de théâtre d'une rapide acceptation. Vous avez +dit le grand mot: nous échangeons l'isolement pour l'indépendance.» + +Après avoir bien examiné les documents qu'il m'envoyait, je ne partageai +pas l'opinion de M. de Bourqueney, et je résolus de ne pas les +signer sans plusieurs changements, dont deux surtout me paraissaient +indispensables. Le roi et le cabinet furent de mon avis. Je renvoyai +donc sur-le-champ les trois pièces à M. de Bourqueney, en lui indiquant +avec précision les changements que nous désirions: «Je comprends, +lui dis-je, le mérite de ce que vous appelez le coup de théâtre de +l'acceptation immédiate, et j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il +n'y avait pas moyen. La force de notre position ici réside dans le ferme +maintien des trois réserves que je vous ai constamment recommandées. +La seconde, celle qui nous sépare absolument du traité du 15 juillet, +serait gravement compromise si nous acceptions, dans le protocole qu'on +nous adresse pour rentrer dans le concert européen, la phrase qui +coupe ce traité en deux parties, l'une temporaire, l'autre permanente, +présentant ainsi le nouveau traité général que nous aurons à signer +comme une conséquence de la seconde partie du traité précédent, ce qui +nous ferait adhérer à un lambeau de ce traité auquel, dans son +ensemble, nous voulons rester étrangers. Je sais que nous ne signons pas +nous-mêmes ce protocole, et qu'ainsi nous n'en répondons pas absolument; +mais on nous le présente; c'est l'acte par lequel on nous invite à +rentrer dans le concert européen, et nous acceptons l'invitation. On +nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand +cette forme n'enlève rien à la position des autres, ni au principe +permanent qu'il s'agit de consacrer. Si ces changements de rédaction +sont admis, comme je l'espère, je vous enverrai sur-le-champ notre +adhésion et vos pouvoirs. Nous n'avons témoigné point d'empressement à +négocier; nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient d'être +aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure, et +puisqu'on nous transmet confidentiellement ces projets d'actes, +c'est apparemment pour que nous y fassions les observations qui +nous paraissent convenables, et avec l'intention d'accueillir nos +observations, si en effet elles sont convenables.» + +En expédiant cette lettre, j'y ajoutai, d'après des nouvelles +encore vagues venues d'Alexandrie: «Vous savez probablement déjà que +l'arrangement entre le sultan et le pacha d'Égypte n'est pas aussi +parfaitement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la +Porte paraît vouloir apporter au principe de l'hérédité en se réservant +le droit de choisir parmi les enfants du pacha, et sa prétention de +substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de l'Égypte +peuvent faire naître bien des embarras. Le pacha réclame et demande +à négocier, à Constantinople, sur ces conditions nouvelles qui lui +paraissent dépasser la pensée de l'_acte séparé_ annexé par les +puissances au traité du 15 juillet. Je ne sais pas encore ce que +deviendra cet incident.» + +Deux jours après, ces bruits étaient pleinement confirmés. Le 20 février +1841, Saïd-Muhib Effendi, chargé par le sultan de porter au pacha le +firman qui lui accordait l'hérédité, arriva à Alexandrie. Il y fut reçu +avec de grands honneurs. Les officiers supérieurs du pacha, en grand +costume, l'attendaient à son débarquement. Un régiment était sous +les armes. Les batteries de la flotte et des forts le saluèrent. Les +bâtiments étaient pavoisés, les pavillons des consulats hissés. Les +corvettes française et anglaise qui se trouvaient dans le port firent un +salut de vingt et un coups de canon. La satisfaction était générale dans +la ville. Méhémet-Ali envoya un de ses dignitaires recevoir Saïd-Muhib +Effendi au bas du grand escalier de marbre du sérail, et l'attendit +debout dans son grand divan. «Après une conversation indifférente, +écrivit l'envoyé turc à la Porte, Son Altesse m'ayant demandé le firman +dont j'étais porteur, je le lui remis très-respectueusement. Son Altesse +me fit lire d'abord la lettre du grand-vizir, et puis le firman relatif +à l'hérédité; après quoi elle me dit:--La publication des conditions +que ce firman renferme doit, dans un pays tel que celui-ci, causer des +désordres.--Je lui répondis que, loin que la publication de ce firman +puisse donner lieu à des désordres, il est en lui-même une faveur +éclatante dont tout le peuple et ceux qui l'entendront auront à +s'enorgueillir; et conformément à mes instructions, je fis tout l'usage +que je pus de ma langue et de mon jugement pour l'amener à de meilleurs +sentiments en l'y disposant par des propos encourageants et par les +menaces nécessaires; je lui représentai que la nature de cette affaire +exigeait que le firman fût lu dans une assemblée solennelle et porté à +la connaissance du public. Le pacha répliqua:--Que Dieu conserve notre +padischah et bienfaiteur! Je suis l'esclave du sultan. Je ne saurais lui +témoigner assez de reconnaissance pour la faveur dont je viens d'être +l'objet, et il est de mon devoir d'exécuter promptement tous ses +ordres; mais comme la lecture en public de ce firman, dans ce moment-ci, +présente quelques inconvénients, nous en parlerons plus tard, et nous +verrons ce qu'il y aura à faire.--Je lui dis alors que les conditions +dont il s'agit ont été établies avec le concours des hautes cours +alliées, que la volonté de Sa Hautesse à cet égard est positive, et que +l'hérédité tient à ces conditions. Mais comme Son Altesse avait dit +que nous verrions tout cela après, Sami-Bey, qui était aussi présent, +prenant la parole:--L'Effendi, dit-il, est fatigué du voyage; que Votre +Altesse lui permette d'aller se reposer.--A ces mots, la séance +fut levée, et je me rendis à la maison de Sami-Bey qui m'avait été +destinée.» + +Dans la soirée, le bruit se répandit dans Alexandrie que Méhémet-Ali +n'acceptait point les conditions attachées par le firman à l'hérédité, +et que le commodore Napier, qui avait dîné avec lui, disait qu'elles +n'étaient pas acceptables. «Je me rendis au sérail, m'écrivit notre +consul général, M. Cochelet, pour savoir par moi-même ce qui en était. +Méhémet-Ali venait encore de dîner avec le commodore Napier qui partit +dès que j'arrivai. Le pacha me reçut avec sa bienveillance ordinaire, +mais il me paraissait très-soucieux. Il se renferma d'abord dans +un silence absolu. Il me demanda si j'avais reçu des lettres de +Constantinople. Je lui montrai celle qui m'était arrivée de M. de +Pontois.--Vous ne savez rien, me dit-il; la Porte m'accorde l'hérédité +de l'Égypte sous la condition qu'elle se réserve de choisir elle-même +mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament?--Je ne +répondis rien, et Méhémet-Ali ajouta:--Tous les enfants de l'Égypte sont +maintenant revenus; il n'en reste plus un seul en Syrie (on avait appris +le matin l'arrivée d'Ibrahim-Pacha à Damiette); c'est à eux de voir +s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux. +--Sélim-Pacha, général d'artillerie, qui vient d'être chargé de la +défense d'Alexandrie, était présent à l'audience; Méhémet-Ali s'adressa +à lui et lui dit:--Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me +verras encore te donner des leçons.--J'étais assez embarrassé de ma +contenance; je voyais que Méhémet-Ali me regardait en cherchant à +deviner ma pensée; je lui dis avec gravité et tristesse:--Il faut bien +réfléchir avant de se livrer à une nouvelle lutte; je vois que Son +Altesse est occupée avec Sélim-Pacha; je la laisse à ses +affaires.--Je sortis avec le premier interprète, Artim-Bey, qui me dit +qu'indépendamment de la condition relative à l'hérédité, on voulait ôter +à Méhémet-Ali le droit de nommer les officiers supérieurs de l'armée +d'Égypte, depuis le grade de _bimbachi_ ou chef de bataillon. C'est là +ce qui a le plus irrité Méhémet-Ali, après la faculté qu'on voulait lui +enlever de désigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout les +masses n'agissent que d'après l'impulsion des chefs, et que la Porte, en +nommant tous les bimbachis, les kaïmakans, les beys et les pachas, aura +entièrement l'armée égyptienne à sa disposition, et pourra s'en servir +pour le déposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. Il +aperçoit la ruine entière de la carrière et de la fortune de tous les +hommes qu'il a vus naître autour de lui, qu'il a fait élever à ses +frais, qu'il a nommés à tous les emplois supérieurs de l'armée et qu'il +regarde, dit-il, comme ses enfants. Maintenant qu'ils sont tous auprès +de lui, sous ses yeux, et que la crainte de perdre leurs grades ranimera +leur courage, il espère obtenir d'eux ce qu'il attendait en Syrie de +leur dévouement. Il veut conserver le droit de régler l'hérédité dans +sa famille, afin d'éviter que l'ambition ou la jalousie n'arment ses +enfants les uns contre les autres.» + +Le firman prescrivait en outre que, «quel que fût le montant annuel des +douanes, dîmes, impôts et autres revenus de l'Égypte, le quart en serait +prélevé et payé comme tribut à la Porte, sans déduire aucune dépense.» +Méhémet-Ali, toujours avec les formes les plus révérencieuses, déclara +ces trois conditions inacceptables. «Je tâchai de le persuader qu'il +serait fort à propos qu'il prît l'engagement dont il s'agit, écrivit +Saïd-Muhib-Effendi à Constantinople; mais loin de m'écouter, il répéta +les mêmes objections. Je lui dis de nouveau:--Monseigneur, j'ai osé vous +importuner en vous disant tant de choses pour votre bien et pour celui +de votre famille; tout cela n'a abouti à rien. Eh bien, que Votre +Altesse fasse connaître précisément ses intentions et ses désirs à +la Sublime-Porte; nous verrons quelle réponse viendra.--Je suis le +serviteur et l'esclave du sultan notre maître. J'écrirai la vérité toute +pure, que j'accompagnerai de ma prière. LL. Exc. les ministres de la +Sublime-Porte savent ce que c'est que la justice.» + +J'écrivis sur-le-champ à M. de Bourqueney: «J'avais raison de vous dire +hier:--Regardez bien au fond de la situation; assurons-nous que les +difficultés sont réellement aplanies, que la question égyptienne est +en effet terminée, et prenons garde de nous engager prématurément en +acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas.--Je vous +envoie copie des dépêches que je viens de recevoir de Constantinople +et d'Alexandrie. Elles n'ont pas besoin de commentaire. Si je suis +bien informé, lord Ponsonby est dans tout cela; son action directe +et personnelle, à Londres même, est la clef de l'obstination de +Chékib-Effendi à refuser de signer le protocole de clôture; on m'assure +que l'un des diplomates allemands en a vu, de ses yeux, la preuve +écrite, et l'a transmise à sa cour. Quoi qu'il en soit de cette anecdote +plus singulière qu'invraisemblable, il est certain que tout n'est pas +fini entre le sultan et le pacha, et que de nouvelles difficultés, où +l'on ne peut guère méconnaître la main de lord Ponsonby, viennent de +surgir. Mettez donc en panne. L'effet de ces nouvelles est grand +ici, grand dans notre public, plus grand peut-être dans le monde +diplomatique. Le déplaisir des Allemands est extrême de voir renaître +une question qu'ils croyaient terminée, et au moment où ils espéraient +mettre un terme à la tension générale que cette question a causée +en Europe. On parle presque tout haut de la mauvaise foi de +l'interprétation donnée par le firman turc au principe de l'hérédité en +Égypte; personne ne l'avait entendu en ce sens, et le pacha a raison de +dire qu'on aurait dû l'en avertir avant de lui demander la restitution +de la flotte et l'évacuation de la Syrie. S'il y a mauvaise foi quant +à l'hérédité, il y a absurdité d'autre part à imposer au pacha, sur +l'armée et le tribut, des conditions qui feraient naître, entre la Porte +et lui, des conflits perpétuels, et menaceraient sans cesse l'Europe de +complications pareilles à celles dont elle sent en ce moment le poids. +Toute cette politique manque également de loyauté et de prudence. A +la situation qu'elle a amenée, je ne vois que deux issues. Ou bien la +conférence de Londres, unanimement embarrassée de cet incident, fera +faire à Constantinople un effort sérieux pour détruire l'oeuvre de lord +Ponsonby, et pour déterminer le sultan à accorder au pacha de meilleures +conditions. Ou bien la désunion se mettra dans la conférence, et les +deux puissances allemandes se retireront de l'affaire, en déclarant qu'à +leurs yeux elle est terminée et qu'elles ne veulent plus s'en mêler. Je +crois plutôt à la première issue, et je crois en même temps que, si +on tente à Constantinople un effort sérieux pour rendre le sultan plus +sensé et plus loyal, on y réussira sans peine. Quoi qu'il en soit, +notre situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente +tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée mais positive. +Nous ne méditons point d'intervenir en faveur du pacha. Nous ne tentons +point d'amener nous-mêmes, entre le sultan et lui, une transaction. Les +embarras de cette situation doivent peser sur ceux qui l'ont créée. Nous +continuerons d'y rester étrangers. Notre action se borne à donner, +à Constantinople et à Alexandrie, des conseils de modération, et +à signaler les périls que des complications nouvelles pourraient +entraîner.» + +A Vienne, à Berlin, et même à Londres, le firman turc et les nouvelles +difficultés qu'il faisait naître entre la Porte et le pacha excitèrent +une surprise pleine de déplaisir. Les plénipotentiaires allemands en +témoignèrent toute leur humeur. Le prince de Metternich se mit sans +bruit à l'oeuvre à Constantinople pour décider la Porte à modifier les +dispositions contre lesquelles réclamait le pacha. Lord Palmerston ne +se montra pas d'abord aussi bien disposé pour ces réclamations: en +répondant au grand-vizir, Méhémet-Ali avait étendu ses objections +au delà des points principaux, et manifesté, pour l'administration +intérieure de l'Égypte, des prétentions d'indépendance qui, dans les +premiers moments, fournirent, à la haine de lord Ponsonby et à la +polémique de lord Palmerston, de nouvelles armes. Le baron de Brünnow +saisissait toutes les occasions de jeter, au travers de la négociation +qui tentait de rétablir l'accord entre l'Angleterre et la France, des +entraves et des lenteurs. Mais le désir européen de mettre un terme +à une situation générale tendue et périlleuse était plus fort que les +passions personnelles et le petit travail dilatoire de quelques-uns +des négociateurs: «Le prince Esterhazy, m'écrivit le 6 avril M. de +Bourqueney, a reçu ce matin un courrier de Vienne. J'ai lu ses dépêches. +Le prince de Metternich ne semble pas mettre en doute la modification du +hatti-schériff en ce qui touche l'hérédité, le tribut et la nomination +aux grades dans l'armée. Il envoie à M. de Stürmer des instructions +fort raisonnables sur ces trois points.» Lord Palmerston, de son côté, +écrivit le 10 avril à lord Ponsonby: «Il importe extrêmement que les +points contestés entre le sultan et Méhémet soient réglés le plus tôt +possible. Dans la pensée du gouvernement de Sa Majesté, l'objection +élevée par Votre Excellence, dans sa dépêche du 17 mars dernier, contre +toute communication du sultan à Méhémet-Ali, attendu que cela aurait +l'air d'une négociation, ne doit pas l'emporter sur l'extrême urgence +d'en venir à un règlement final, règlement qui ne peut avoir lieu +sans de telles communications directes. Sur quelques-uns des points en +question entre les deux parties, Méhémet-Ali a raison; sur d'autres il +a évidemment et décidément tort. Le sultan devrait modifier, sans +délai, les parties de ses firmans qui donnent lieu à des objections +raisonnables, et bien expliquer pourquoi il ne pourrait changer les +autres parties sans s'écarter des termes du traité du 15 juillet et +de l'avis des quatre puissances. Votre Excellence pressera la Porte de +faire cela sans perdre de temps.» A Pétersbourg même, l'animosité de +l'empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe n'étouffait pas sa +prudence pacifique; il ne voulait pas que nous crussions, de sa part, +à une malveillance active, et bien que toujours hostile au fond, il +prenait soin, quand la situation devenait pressante, de paraître facile +et conciliant. + +Le baron de Bourqueney me tenait au courant de ces agitations +intérieures des plénipotentiaires alliés, et je les observais sans m'en +inquiéter; leur attitude envers nous ne me laissait pas de doute +sur leurs vraies et définitives dispositions. Ils s'empressèrent +d'accueillir les changements que j'avais demandés dans leurs projets de +protocole de clôture et de nouveau traité général, et ils m'invitèrent +à signer ce dernier acte modifié, comme le premier, selon notre voeu. Je +m'y refusai péremptoirement tant que les nouvelles difficultés entre le +sultan et le pacha ne seraient pas levées et la question égyptienne bien +réellement close. On me demanda alors qu'au moins les deux actes fussent +parafés, pour constater que nous les approuvions en attendant le moment +de la signature définitive. J'y autorisai le baron de Bourqueney, et +lord Palmerston, en l'apprenant, lui en témoigna une vive satisfaction: +«J'ai la confiance, lui dit-il, que l'affaire s'est arrangée d'elle-même +à Constantinople, et que la Porte aura donné les explications et +accordé les modifications réclamées par le pacha; mais le fait vraiment +important, c'est la sanction donnée aujourd'hui par votre gouvernement +aux actes qui constitueront la rentrée de la France dans les conseils de +l'Europe. Dans une affaire aussi grave, il ne faut pas perdre un jour; +je vous réunirai tous à sept heures.» La conférence se réunit en effet +le soir même, et les deux actes modifiés y reçurent le parafe, l'un +des cinq plénipotentiaires étrangers à la France, l'autre celui du +plénipotentiaire français avec le leur. Dans la soirée, le duc de +Wellington, ayant rencontré le baron de Bourqueney, lui dit avec la +satisfaction d'une prédiction réalisée: «j'ai toujours dit, et le +premier, qu'on ne ferait rien de solide sans la France.» + +Les plénipotentiaires allemands en étaient si convaincus que le parafe +ne suffit pas à les tranquilliser sur l'avenir; ils voulaient avoir +notre signature définitive pour ne plus entendre parler de l'affaire. +Craignant que la solution qu'on attendait de Constantinople ne fût +douteuse ou du moins bien lente, ils tentèrent de tout terminer à +Londres même en échangeant avec Chékib-Effendi, qu'ils y décidèrent à +grand'peine, des notes déclarant que la question égyptienne était close, +et qu'il ne s'agissait plus, entre le sultan et le pacha, que d'un débat +intérieur dont les puissances ne voulaient plus se mêler. Le prince +Esterhazy et le baron de Neumann conjurèrent alors M. de Bourqueney +d'obtenir notre consentement à la signature définitive des actes +parafés: «Prenez garde à Paris, lui dirent-ils, de servir par vos délais +la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg qui ne veut pas du traité +général à cinq, et celle de lord Palmerston qui ne se laisse arracher +qu'avec une extrême répugnance la tutelle de l'Orient à quatre, car +c'est la sienne.» M. de Bourqueney était un peu ému de ces inquiétudes +et de ces instances. Je persistai péremptoirement dans mon refus: «Les +dernières nouvelles de Constantinople, lui écrivis-je, ne changent pas +encore la situation. J'attends, et j'attendrai bien certainement qu'elle +soit changée. Nous ne serons point difficiles à reconnaître que la +question turco-égyptienne est close; mais encore faut-il qu'elle le +soit. Les dernières instructions de M. de Metternich à M. de Stürmer et +de lord Palmerston à lord Ponsonby décideront, je pense, les résolutions +définitives de la Porte; et comme on est, à Alexandrie, dans une +disposition tranquille et conciliante, on y accueillera probablement +des concessions tant soit peu raisonnables. Mais ce que vous me dites +vous-même d'une petite recrudescence malveillante de lord Palmerston +prouve que nous faisons bien de prendre nos sûretés. Ce n'est pas +l'Autriche et la Prusse seules qu'il faut tirer d'embarras; c'est +nous-mêmes et tout le monde avec nous. Et pour que nous sortions +réellement d'embarras ici, il faut que nous ne courions pas le risque +d'y retomber en Orient. Entre Reschid-Pacha, lord Ponsonby, M. de +Stürmer, le divan, le sérail, les instructions écrites, les paroles +dites, les influences cachées et croisées, il y a eu, dans ces derniers +temps, trop de complication et de confusion pour que nous n'ayons pas +besoin d'y voir bien clair avant de déclarer que tout est fini.» + +La clarté dont nous avions besoin se fit, presque au moment où je la +réclamais: le marquis Louis de Sainte-Aulaire, chargé d'affaires à +Vienne pendant l'absence de son père en congé, m'écrivit, le 30 mars, +que, la veille, le ministre des affaires étrangères turc, Reschid-Pacha, +avait été renvoyé par le sultan, et remplacé par Rifaat-Pacha, autrefois +ambassadeur de la Porte en Autriche. Lord Ponsonby manda le même jour +la même nouvelle à lord Palmerston. Depuis quelque temps déjà, M. +de Pontois m'avait informé que ce changement se préparait: «Sa cause +immédiate, écrivit le 23 avril, à lord Palmerston, M. Bulwer, chargé +d'affaires d'Angleterre à Paris pendant la maladie de lord Granville, +a été une querelle insignifiante entre le grand-vizir et le ministre +du commerce, Ahmed-Fethi-Pacha, qui a été aussi congédié; mais on +en attribue le succès à l'action des ennemis des nouvelles réformes +turques, et aussi à la résistance qu'opposait Reschid-Pacha aux +modifications désirées par les grandes puissances dans le hatti-schériff +relatif à l'Égypte, modifications nécessaires à un accommodement entre +le sultan et le pacha.» L'influence du prince de Metternich dans ce +changement n'était pas douteuse: elle prévalait de plus en plus à +Constantinople sur celle de lord Ponsonby: «Celui-ci a dépassé le but, +disait le prince Esterhazy à M. de Bourqueney; lord Palmerston lui-même +commence à s'en apercevoir et à sentir le besoin de se dégager, comme +nous, des complications locales de Constantinople.» Dès qu'il eut appris +la chute de Reschid-Pacha, le prince de Metternich adressa au baron +de Stürmer des instructions un peu doctorales et verbeuses, selon son +usage, mais très-judicieuses et qui finissaient par cet ordre formel: +«Vous inviterez messieurs vos collègues de Grande-Bretagne, de Prusse +et de Russie à une réunion, et vous leur ferez connaître: 1º Que +l'empereur, notre auguste maître, décidé pour sa part à se maintenir +dans les limites des arrêtés pris en commun par les plénipotentiaires +des quatre cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister près +du divan sur l'admission des modifications que ces mêmes cours désirent +voir apporter, dans l'intérêt même de la Porte, à certains articles +du firman d'investiture du pacha d'Égypte; 2º qu'en vertu de cette +décision, vous êtes chargé d'inviter messieurs vos collègues à se réunir +avec vous dans une démarche commune à faire dans ce sens envers la +Porte; que, dans le cas où cette union n'aurait point lieu, vous êtes +chargé de faire, envers le divan, la démarche en question, soit seul, +soit avec ceux de messieurs vos collègues qui se joindront à vous; 3º +qu'en vous acquittant envers le divan des conseils conformes aux arrêtés +pris dans le centre de Londres, et, dans le cas du refus de Sa Hautesse +d'obtempérer aux voeux de ses alliés, vous aurez à déclarer que, Sa +Hautesse étant maîtresse de ses décisions, Sa Majesté Impériale, par +contre, regarderait, pour sa part, comme épuisée la tâche dont elle +s'était chargée par les engagements qu'elle a contractés le 15 juillet +1840, et qu'elle se considérerait dès lors comme rendue à une entière +liberté de position et d'action.» + +La Porte n'eut garde de se refuser à un avertissement si péremptoire; +le nouveau reiss-effendi, Rifaat-Pacha, envoya sur-le-champ à +Chékib-Effendi l'ordre d'en référer à la conférence de Londres sur les +modifications réclamées dans le firman d'investiture de Méhémet-Ali, +et il lui donna en même temps des pouvoirs assez étendus pour lier +son propre gouvernement selon les conseils qu'il recevrait des quatre +puissances: «Le baron de Bülow, m'écrivit le 27 avril M. de Bourqueney, +m'a lu ce matin une lettre de Berlin qui lui annonce que le 17, à +Vienne, on venait de recevoir, de Constantinople, des nouvelles du +6. Lord Ponsonby avait enfin compris qu'on voulait à Londres que +la question turco-égyptienne finît à Constantinople, et il allait +travailler à sa conclusion. Mieux vaut tard que jamais, écrit M. de +Werther à M. de Bülow; mais nous sommes au dénoûment.» + +Nous n'en étions pas encore aussi près que s'en flattait M. de Werther. +Chékib-Effendi demanda en effet conseil à la conférence de Londres sur +les modifications réclamées par le pacha dans le firman d'investiture. +La conférence lui répondit que l'hérédité devait être fixée dans la +famille de Méhémet-Ali selon le principe oriental du séniorat, qui veut +que le pouvoir passe en ligne directe, dans la postérité mâle, de l'aîné +à l'aîné, parmi les fils et les petits-fils. Quant au tribut, elle se +déclara incompétente pour déterminer un chiffre, mais elle exprima le +voeu que le chiffre fût fixe et réglé une fois pour toutes, de manière +à ne pas grever le pacha d'Égypte de charges trop onéreuses pour +son gouvernement. Quant à la nomination aux grades dans l'armée, la +conférence pensa qu'il appartenait au sultan de déléguer au gouverneur +d'Égypte tous les pouvoirs qu'il jugerait nécessaires, en se réservant +d'étendre ou de restreindre ces pouvoirs selon l'expérience et les +besoins du service. Les questions semblaient ainsi résolues; mais +Chékib-Effendi douta que ses pouvoirs fussent assez étendus pour +l'autoriser à accepter définitivement ces solutions, en liant son +gouvernement. La Porte aurait voulu obtenir de l'Europe, pour prix +de ses concessions, une garantie officielle de l'intégrité et de +l'indépendance de l'empire ottoman. Le cabinet anglais, de son côté, +était vivement attaqué, dans le parlement, par les torys, et à la veille +d'une crise qui menaçait son existence. Arrivée près de son terme, la +négociation languissait et traînait encore, soit par la volonté, soit à +cause de la situation des négociateurs. + +Mais pendant qu'on hésitait ainsi à Londres, on se décidait +péremptoirement à Constantinople; le marquis de Sainte-Aulaire +m'écrivit de Vienne, le 6 mai: «Un courrier, arrivé la nuit dernière +de Constantinople, a apporté au prince de Metternich la nouvelle, +qu'il attendait avec impatience, des modifications faites par la +Porte, conformément aux demandes de ses alliés, dans le hatti-schériff +d'investiture de Méhémet-Ali. L'hérédité du gouvernement de l'Égypte, +avec transmission par ordre de primogéniture, de mâle en mâle, et la +nomination des officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement sont +accordés au pacha. La quotité du tribut sera ultérieurement fixée (non +plus d'après le revenu éventuel de la province) à une somme déterminée +sur laquelle on s'entendra de gré à gré. Cette décision de la +Sublime-Porte a été consignée dans un _mémorandum_ remis aux envoyés +des puissances à Constantinople et qui porte la date du 19 avril. M. de +Metternich l'adresse ce soir même à Paris et à Londres. + +«La joie que témoigne le prince de ces nouvelles, qu'il considère comme +le gage d'une conclusion _bona fide_, m'a paru vive et sincère. +Il s'applaudit d'avoir enfin terminé cette longue et difficile +affaire.--«Après avoir reçu, m'a-t-il dit, les instructions du 26 mars, +M. de Stürmer n'avait pas manqué d'adresser à la Porte les instances les +plus vives, et il était chaudement soutenu par ses collègues de Russie +et de Prusse. Mais tous leurs efforts étaient annulés par les conseils +contraires que lord Ponsonby ne cessait de donner au divan: «Les +instructions en vertu desquelles vous agissez, disait l'ambassadeur +d'Angleterre à ses collègues, sont antérieures à nos dernières dépêches; +elles ont été rédigées sous l'influence toute égyptienne du commodore +Napier. Qui sait si le recours adressé depuis par le sultan à la haute +sagesse du centre de Londres ne les fera pas modifier?» C'est ainsi que +lord Ponsonby paralysait l'effet de toutes les démarches tentées par +ses collègues. Quand l'internonce devenait plus pressant, Rifaat-Pacha +répondait qu'il n'y pouvait rien, et que son influence dans le divan ne +serait pas assez grande pour obtenir des concessions nouvelles, tant +que l'on pourrait conserver les espérances encouragées par l'ambassadeur +d'Angleterre. Enfin sont arrivées mes instructions du 2 avril. M. de +Stürmer a été trouver ses collègues, et leur a communiqué qu'il avait +ordre de marcher à trois, ou à deux, ou tout seul. Les envoyés de Prusse +et de Russie ont exprimé l'intention de se joindre à lui. Une copie des +ordres très-précis de lord Palmerston à lord Ponsonby, communiquée ici +par lord Beauvale, avait en outre été envoyée à M. de Stürmer qui s'en +est servi, non pour entraîner, cela n'a pas été possible, mais du moins +pour réduire au silence son récalcitrant collègue, lequel n'a pas voulu +en avoir le démenti et s'est tenu à l'écart jusqu'au dernier moment. +Néanmoins, la démarche _quasi collective_ des autres envoyés a suffi +pour déterminer la soumission de la Porte, et grâce à Dieu tout est +terminé. + +«Maintenant, a ajouté M. de Metternich, le moment est venu, pour la +France, de convertir le parafe en une signature définitive. J'écris à +M. d'Appony d'en faire la demande formelle à M. Guizot, et je vous +prie d'écrire vous-même dans le même sens. Il y a désormais utilité +et opportunité pour tous. Mais, en outre de l'intérêt général, je me +regarde, je l'avoue, à partir d'aujourd'hui, comme personnellement +engagé dans cette question. J'ai pris sur moi d'arrêter les instances +(inopportunes il y a quelques semaines) que l'on adressait à votre +ministre pour le décider à signer; j'ai eu le courage de blâmer la +demande prématurée de nos envoyés fixant d'avance et spontanément le +moment où la signature pourrait être équitablement demandée et accordée +utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait +être refusée, je resterais fort compromis aux yeux de tous, par la +responsabilité morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de +ne pas me jouer ce mauvais tour, et que l'on reconnaîtra que rien ne +s'oppose plus à la signature définitive. Il ne faut pas demander ni +attendre ce que pourra dire Méhémet-Ali des nouvelles concessions de la +Porte. Ces concessions sont celles qu'il a demandées. La réponse qu'il +fera au sultan sera nécessairement ou bonne, ou dilatoire. Elle ne sera, +dans aucun cas, mauvaise, c'est-à-dire qu'il ne refusera pas; ceci n'est +point supposable; mais il témoignera d'autant moins d'empressement pour +accepter qu'on lui laissera l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa +résistance. Cette idée, il est bien important de ne point la lui faire +venir, de ne point la lui laisser. Dépêchons-nous de tirer une ligne de +séparation entre le passé et l'avenir. Mon Dieu, il est bien impossible +que des difficultés nouvelles ne surgissent pas quelque jour; on ne +bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas que les difficultés +nouvelles, si elles viennent, se compliquent du passif de l'ancienne +affaire; quand elles se présenteront, on se concertera; chacun verra +le parti qu'il lui convient de prendre; chacun sera libre dans ses +mouvements; ce sera une affaire nouvelle, et non plus la continuation +de celle que nous venons de régler. J'attache un grand prix à faire +envisager ainsi la question. Au surplus, j'ai bonne confiance que M. +Guizot partagera mon sentiment, et qu'il ne se refusera pas à déclarer +fini ce qui est fini.» + +M. de Metternich ne se méprenait pas sur ma disposition; j'écrivis +sur-le-champ au baron de Bourqueney: «Je vous ai envoyé les nouvelles +de Vienne et de Constantinople. Je suppose que la conférence se réunira +immédiatement, prendra acte des modifications apportées par le sultan à +son hatti-schériff du 13 février, et nous demandera de transformer notre +parafe en signature définitive. Nous n'avons plus aucune raison de +nous y refuser. Les modifications apportées sont les principales qu'ait +réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore à débattre est évidemment +d'ordre purement intérieur et doit se régler entre le sultan et le pacha +seuls. Nous sommes donc décidés à signer quand on nous le demandera. Vos +pouvoirs sont prêts et partiront aussitôt. + +«En même temps que je vous dis que nous sommes prêts à signer, j'ajoute +que, dans la perspective très-prochaine de la retraite du cabinet +anglais, nous aimerions autant, et mieux, signer avec ses successeurs. +Cela serait d'un meilleur effet à Paris et à Londres. Je n'ai pas +besoin de vous en dire les raisons. Sans éluder donc en aucune façon +l'accomplissement de notre promesse quand on la réclamera, ne faites +rien pour presser cette demande, et gagnez plutôt quelques vingt-quatre +heures, si vous le pouvez avec convenance, et si le passage d'un cabinet +à l'autre doit s'opérer dans cet intervalle, ce qui me paraît probable.» + +Dès le surlendemain, 18 mai, M. de Bourqueney me répondit: «Dans +l'attente de vos ordres, j'avais déjà pris l'attitude que vous me +recommandez, me montrant prêt à tenir, quant à la signature définitive, +nos engagements, et évitant toute apparence d'une disposition quelconque +à en éluder, soit le fond, soit la forme. Chékib-Effendi a demandé +un rendez-vous à lord Palmerston. Je doute qu'il puisse être reçu +aujourd'hui. S'il l'est, lord Palmerston n'aura pas le temps de réunir +la conférence; cette réunion ne pourra avoir lieu au plus tôt que +demain; il faudra m'écrire ou me parler. Tout cela nous mène au moins à +jeudi. Je puis, sans affectation, gagner encore vingt-quatre heures. Il +n'est donc pas probable que ma demande des pouvoirs vous arrive avant +dimanche 23. J'avais déjà compris et je comprends encore bien mieux +aujourd'hui ce que la crise ministérielle d'Angleterre ajoute de +difficultés à l'appréciation exacte du moment que nous devons choisir +pour transformer notre parafe en signature, et ce n'est pas sans +un certain effroi que je sens peser sur moi une si grande part de +responsabilité dans une décision si importante. Bien que je croie à une +agonie du cabinet actuel, rien ne prouve encore que les convulsions n'en +soient pas assez longues pour nous interdire le système de délais trop +prolongés. Je me charge de gagner des jours sans affectation; mais je +ne promettrais pas des semaines sans exciter des soupçons avec lesquels +nous aurions à compter plus tard.» + +M. de Bourqueney n'eut point de peine à prendre pour gagner des jours +et même des semaines de délai: appelé le 24 mai chez lord Palmerston, +il m'écrivit en en sortant: «Je n'ai que le temps de vous écrire deux +lignes. Le moment n'est pas venu de procéder à la signature définitive. +Ma conversation avec lord Palmerston ne me laisse aucun doute à cet +égard. _Le passé n'est pas suffisamment clos_. Mon courrier vous portera +demain l'explication.» + +Il m'écrivit en effet le lendemain: «La conférence s'est réunie +avant-hier 23. Chékib-Effendi, en communiquant le _memorandum_ par +lequel la Porte a modifié, selon les principaux désirs du pacha, +son firman d'investiture de l'Égypte, a annoncé qu'il avait reçu les +pouvoirs nécessaires pour procéder à la signature définitive des deux +pièces parafées et restées en suspens depuis le 15 mars dernier. Il a +été convenu que lord Palmerston m'inviterait à me rendre chez lui lundi +24, m'instruirait de ce qui s'était passé la veille dans la conférence, +me demanderait si j'étais muni des pouvoirs nécessaires pour signer la +nouvelle convention générale, et que, si je ne les avais pas encore, +il me prierait de les demander au gouvernement du roi. Je me suis rendu +hier lundi chez lord Palmerston, qui m'a fait sa communication et sa +question; je lui ai répondu que le gouvernement du roi n'avait pas +dévié du terrain sur lequel il s'était placé le jour du parafe; il avait +subordonné sa signature au fait accompli de la clôture de la question +turco-égyptienne; si les derniers événements de Constantinople, lui +ai-je dit, vous paraissent constituer péremptoirement cette clôture, je +ne mets pas un moment en doute que mon gouvernement ne me munisse des +pouvoirs nécessaires pour signer définitivement la convention. Vous vous +rappelez, mylord, notre conversation dès le premier jour, à cette même +place: nous ne ferons rien _à cinq_, vous dis-je, avant d'avoir la +parfaite certitude que, ni diplomatiquement, ni matériellement, il n'y +a plus rien de possible _à quatre_, comme conséquence du traité de +juillet.--Je me rappelle ces mots, m'a répondu lord Palmerston; je +les ai approuvés alors, et je les approuve encore aujourd'hui. J'ai pu +faire, à l'empressement de quelques cours alliées, le sacrifice de ne +pas mettre plus en évidence mon opinion personnelle sur les motifs +qui me paraissaient encore militer en faveur de l'ajournement de la +signature définitive; mais aujourd'hui que je suis chargé de vous +demander si vous êtes prêt à signer, vous avez le droit de me poser de +nouveau la question que vous me fîtes dès le premier jour; vous avez le +droit de me demander si le traité du 15 juillet est éteint dans toutes +ses conséquences possibles; et bien que je le croie en effet éteint, +bien que je m'attende de jour en jour à recevoir la nouvelle que les +dernières concessions du divan ont été acceptées par le pacha, je +dois vous déclarer en homme d'honneur qu'un refus de Méhémet-Ali me +semblerait placer encore les puissances signataires du traité de juillet +dans la nécessité de faire quelque chose pour déterminer l'acceptation, +par le pacha, des conditions raisonnables que leur action à +Constantinople a contribué à lui assurer. Cela n'arrivera pas, je le +crois, j'en ai presque la conviction; mais il suffit d'une possibilité +pour que je me doive à moi-même de n'engager ni la responsabilité de +votre gouvernement vis-à-vis de ses chambres, ni la vôtre vis-à-vis de +lui, par une signature prématurément fondée sur une certitude qui n'est +pas encore assez complète. Vous vous êtes placé avec nous, depuis deux +mois, sur un terrain de loyauté parfaite; je vous devais en échange la +sincérité avec laquelle je viens de vous parler. + +«Tout cela était dit d'un ton amical auquel j'ai cru devoir répondre +avec la même confiance: «Eh bien, mylord, ai-je dit, je croyais rentrer +chez moi pour demander au gouvernement du roi de me munir des pouvoirs +nécessaires à la signature de la nouvelle convention; je vais écrire au +contraire que le moment n'est pas venu d'y procéder. Mes instructions +ont toujours été péremptoires sur ce point: clôture, clôture définitive +du passé. Le passé n'est pas clos du moment où il reste l'ombre d'une +possibilité qu'il ne le soit pas pour vous. + +«Je ne voulais cependant pas accepter sans réserve l'insinuation de lord +Palmerston sur la possibilité d'une nouvelle intervention à quatre dans +les différends de la Porte et du pacha; j'ai témoigné que je ne croyais +nullement qu'on pût amener les cabinets de Vienne et de Berlin à rentrer +ainsi dans une question mille fois épuisée pour eux.--«L'erreur des +cabinets de Vienne et de Berlin, m'a répondu lord Palmerston, a consisté +depuis deux mois à croire qu'on terminerait une question en la déclarant +terminée. De là ces pièces diplomatiques qui se sont succédé, et dont +chacune était toujours annoncée comme devant être la dernière. Je crois +en effet que nous sommes arrivés au dénoûment; mais je n'en ai pas la +certitude assez complète pour vous la faire partager en honneur, quand +cette certitude est la condition affectée par vous-même, et acceptée +par nous, à votre rentrée dans les conseils de l'Europe. Il suffit de +semaines, de jours, d'heures peut-être pour dissiper les derniers nuages +qui enveloppent encore la question. Un peu de patience, et elle est +vidée, complètement vidée. L'affaire ainsi faite sera mieux faite et +pour vous et pour nous.» + +L'humeur des plénipotentiaires allemands fut extrême: «Ils fulminent, me +disait M. de Bourqueney, contre lord Palmerston, qui veut, disent-ils, +laisser la question ouverte à Londres, pour qu'elle ne soit pas fermée +à Constantinople et à Alexandrie. Ils ajoutent qu'il dispose par trop +légèrement de leurs cabinets, que jamais ils ne se prêteront à un acte +quelconque _à quatre_ le jour où nous aurons signé _à cinq_, et +qu'à supposer que lord Palmerston voulût les y inviter, sa démarche +échouerait complètement.» Leurs collègues à Paris me tenaient à moi le +même langage; ils ne comprenaient pas la conduite de lord Palmerston; +ils en cherchaient la cause et le but; le comte d'Appony y voyait un +accès de jalousie contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim y +soupçonnait quelque secret dessein de tenir encore l'Orient en trouble +et l'Europe en alarme. Je les remerciai de leurs sentiments sans compter +sur leur efficacité: «Les Allemands, m'écrivait M. de Bourqueney, +parlent bien, mais ils agissent peu. M. de Bülow envoie à Berlin un +_memorandum_ dans lequel il établit que les puissances signataires du +traité de juillet sont dégagées de toutes les obligations qu'il leur +imposait; ce _memorandum_ était d'abord destiné à lord Palmerston; mais +M. de Bülow craint que le prince Esterhazy ne veuille pas le signer +avant d'avoir reçu des instructions de Vienne... Je ne me suis jamais +fait illusion sur la mollesse de ces courages... Je viens de lire une +dépêche du prince de Metternich qui contient bien l'ordre de pousser à +la signature immédiate des actes parafés le 15 mars dernier; mais tout +cela est faiblement exprimé, et je n'aime pas cette réserve «que le +refus de Méhémet-Ali constituerait un fait de nouvelle rébellion, et +conséquemment une nouvelle question européenne.» + +La différence est grande entre les hommes politiques qui se sont formés +dans un régime de liberté, au milieu de ses exigences et de ses combats, +et ceux qui ont vécu loin de toute arène publique et lumineuse, dans +l'exercice d'un pouvoir exempt de contrôle et de responsabilité. Pour +suffire à leur tâche, ils ont besoin, les uns et les autres, d'une +réelle supériorité; la vie politique est difficile, même dans les +cours, et le pouvoir silencieux n'est pas dispensé d'être habile. Mais +contraints à la prévoyance et à la lutte, les chefs d'un gouvernement +libre apprennent à voir les choses comme elles sont en effet, soit +qu'elles leur plaisent ou leur déplaisent, à se rendre un compte exact +des conditions du succès et à accepter fermement les épreuves qu'ils +ont à traverser. Les illusions ne leur sont guère possibles, et ils +ne peuvent guère se flatter plus qu'ils ne sont flattés. Dispensés au +contraire de prouver chaque jour à des spectateurs rigoureux qu'ils ont +raison, et de vaincre à chaque pas d'ardents adversaires, les ministres +du pouvoir absolu sont plus complaisants pour eux-mêmes, accueillent +plus facilement tantôt l'espérance, tantôt la crainte, et supportent +plus impatiemment les difficultés et les mécomptes. Le gouvernement +libre forme des moeurs viriles et des esprits difficiles pour eux-mêmes +comme pour les autres; il lui faut absolument des hommes. Le +pouvoir absolu admet et suscite bien plus de légèreté, de caprice, +d'inconséquence, de faiblesse, et les plus éminents y conservent de +grands restes des dispositions des enfants. + +Quoique je fusse très-persuadé du bon vouloir du prince de Metternich +dans la question égyptienne et de l'importance de ce qu'il avait fait +pour en presser la conclusion, je ne comptais guère plus que M. de +Bourqueney sur son énergique résistance à une volonté bien arrêtée du +cabinet anglais, et j'invitai notre chargé d'affaires à remercier de ma +part lord Palmerston de la franchise de sa dernière déclaration, tout +en m'étonnant de son obstination à maintenir le traité du 15 juillet en +vigueur contre le gré formel de ses principaux alliés. Je pris en même +temps soin de dire au chargé d'affaires d'Angleterre: «Je constate avec +vous que ce n'est pas le gouvernement français qui retarde la signature +de la nouvelle convention; c'est le cabinet britannique, par l'organe +de lord Palmerston.» M. Bulwer rendit compte à son chef de cette +parole: «Lord Palmerston, m'écrivit M. de Bourqueney, en a témoigné une +véritable peine; il dit qu'on le désigne à l'Europe comme un obstacle à +la réconciliation générale lorsque, lui, il s'est toujours montré prêt +à transformer son parafe en signature, et qu'il n'a fait que m'exprimer +des scrupules honnêtes en se plaçant à notre propre point de vue. Il ne +tiendrait qu'à moi, ajoutait M. de Bourqueney, de soutenir avec avantage +la lutte sur les faits; mais où nous mènerait une pareille controverse? +Laissons les petites récriminations. Lord Palmerston doit répondre à +M. Bulwer pour dégager, dit-il, sa propre responsabilité.» Cet incident +donna lieu en effet, de la part de lord Palmerston, à des explications +longues et subtiles que je m'empressai de laisser tomber. + +Je portai sur un autre point ma sollicitude. J'écrivis au comte de +Rohan-Chabot, en mission extraordinaire à Alexandrie: «Ce n'est pas sans +inquiétude que je vois le vice-roi s'écarter du ton de soumission qu'il +avait pris envers la Porte, et tenir un langage qui le présente +en quelque sorte comme traitant, avec elle, d'égal à égal. C'est +précisément cette apparence qu'il devrait, dans son propre intérêt, +mettre le plus grand soin à éviter. Elle a été la cause ou le prétexte +de l'alliance formée contre lui le 15 juillet, alliance qui a paru au +moment de se dissoudre le jour où il a déclaré qu'il se soumettait aux +ordres du sultan. S'il y a un moyen de la faire revivre, ou, pour mieux +dire d'en prolonger l'existence (car elle existe encore en ce moment, +bien que plusieurs États qui en ont fait partie aient évidemment le plus +grand désir de s'en dégager), c'est certainement que Méhémet-Ali affecte +de nouveau des prétentions d'indépendance par rapport à son souverain. +Rien ne servirait mieux les vues des gouvernements qui, moins bien +disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à retarder +le moment où la rentrée du gouvernement du roi dans les conseils de +l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet n'existe plus. +La signature de l'acte destiné à replacer les relations des puissances +sur le pied où elles étaient, il y a un an, se trouve encore ajournée, +et le motif de cet ajournement est précisément la crainte de la +résistance de Méhémet-Ali aux volontés de la Porte et des complications +qui pourraient en résulter. Il faut que le vice-roi, dans son propre et +pressant intérêt, ôte toute cause ou tout prétexte à ces craintes vraies +ou simulées; et le seul moyen d'y parvenir, c'est qu'il se déclare +pleinement satisfait du _memorandum_ de la Porte. Ce _memorandum_ lui +accorde ses demandes les plus importantes, les seules essentielles. +Il obtient l'hérédité réelle, la nomination aux grades dans l'armée +égyptienne, la substitution d'un tribut fixe à un tribut proportionnel. +La somme de ce tribut n'est pas encore fixée, il est vrai; Méhémet-Ali +craint qu'elle ne le soit pas dans la proportion qu'il juge seule +admissible; mais il n'y a encore rien de décidé à ce sujet; c'est un +point à régler entre le sultan et le pacha, et ce dernier vous a indiqué +lui-même un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul. +La voie des représentations lui reste ouverte; il peut compter sur le +bénéfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se ménager +son appui. Ce qu'il doit éviter, c'est de prononcer d'avance un refus +absolu qui, le constituant en état de révolte, ferait, de cette question +toute intérieure, une question de politique générale, rendrait force +au traité de juillet au moment où il va expirer, et obligerait les +puissances à s'immiscer dans des détails qu'elles se sont elles-mêmes +reconnues inhabiles à régler. Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à +personne que la situation exceptionnelle, créée par ce traité, ne +se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa +position particulière et sa liberté d'action. Il doit donc se garder +soigneusement de tout ce qui pourrait contrarier ce résultat, et je +ne puis vous trop recommander de lui faire entendre, dans ce sens, les +conseils les plus pressants.» + +Méhémet-Ali était l'un de ces grands ambitieux tour à tour chimériques +et sensés, opiniâtres et fatalistes, qui poussent leur fortune au delà +de toute mesure, mais qui, à la veille de la ruine, acceptent tout d'un +coup les nécessités qu'ils n'ont pas su pressentir. Le comte de Chabot +m'écrivit le 12 juin: «Le bateau à vapeur russe _Saleck_ est arrivé +à Alexandrie le 7 au soir, ayant à bord un envoyé de la Porte, +Kiamil-Effendi, chargé de remettre à Saïd-Muhib-Effendi le nouveau +hatti-shériff d'investiture, une lettre du grand vizir à Méhémet-Ali, +et le firman spécial qui porte le tribut à 80,000 bourses, à dater du +commencement de l'année. Le 8, Saïd-Muhib-Effendi et le nouvel envoyé se +sont rendus auprès du vice-roi pour lui communiquer ces pièces et +sont restés, pendant la journée, en conférence avec lui. Méhémet-Ali +a déclaré, dans cette entrevue, que les ressources de l'Égypte ne lui +permettaient pas de mettre à la disposition du sultan une somme annuelle +aussi élevée que 80,000 bourses, et il a décidé Saïd-Muhib-Effendi +à reprendre le firman qui règle le tribut; mais il a dit qu'il n'en +considérait pas moins la question générale comme terminée, et que le +hatti-shériff d'investiture serait lu solennellement, avec tout le +cérémonial d'usage. Le 10 au matin, en effet, le vice-roi, entouré des +principaux dignitaires de l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans +dans la grande salle de son palais. Saïd-Muhib-Effendi lui ayant +présenté le hatti-shériff, Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur +son front, et Sami-Bey en ayant fait, à haute voix, la lecture, le +pacha s'est revêtu de la décoration envoyée par le sultan. Des salves de +toutes les batteries des forts et de l'escadre, un pavoisement +général et d'autres démonstrations publiques ont signalé à la ville la +promulgation solennelle du décret impérial.» + +Je transmis sur-le-champ, par le télégraphe, cette nouvelle au baron de +Bourqueney. + +Elle arriva à Londres au milieu de la crise universelle flagrante. Le 5 +juin, sur une motion de sir Robert Peel, la chambre des communes avait +déclaré, à une voix de majorité, que le cabinet whig n'avait plus sa +confiance. Le 23 juin, le parlement avait été dissous. Les élections, +presque partout accomplies, assuraient aux torys une forte majorité. +M. de Bourqueney m'écrivit le 29 juin: «J'ai mis, vous le savez, +une extrême réserve dans mes prédictions; je redoutais jusqu'à la +responsabilité de mes propres impressions lorsque je craignais leur +influence sur nos grandes affaires diplomatiques; aujourd'hui, je crois +pouvoir sans témérité vous donner le sort du cabinet actuel comme jugé +dans la nouvelle chambre. Mais sa retraite précédera-t-elle la réunion +du Parlement? J'entends les torys affirmer que sir Robert Peel ne +consentira pas à former le nouveau cabinet avant cette époque. J'ai +besoin de savoir le plus tôt possible si cette situation intérieure +doit influer sur ma conduite diplomatique. Je ne me dissimule pas la +difficulté d'ajourner toute conclusion de notre part pendant les sept +ou huit semaines que peut encore vivre le cabinet actuel. La Prusse +et l'Autriche ne nous serviraient pas dans ce système, et il faudrait +aviser au moyen de le leur faire accepter. Vous m'avez écrit, il y a +six semaines, que vous ne vouliez pas signer avec des moribonds. Je vous +répondis alors que la maladie pouvait être assez longue pour nous causer +des embarras. Aujourd'hui nous en connaissons le terme. Décidez.» + +Je lui mandai sur-le-champ par le télégraphe: «Ne faites rien pour +ajourner la signature des actes parafés, et signez la nouvelle +convention générale dès qu'on vous le demandera après avoir signé le +protocole de clôture de la question égyptienne.» + +«--Votre dépêche télégraphique d'hier, me répondit M. de Bourqueney, +lève toute incertitude. Je ne créerai aucun délai. Je n'en laisserai +même pas créer que je puisse empêcher. Aujourd'hui, j'ai eu occasion de +voir lord Palmerston pour une autre affaire; j'ai profité de ma visite +pour lui faire lire la dépêche d'Alexandrie. Il sait maintenant que +tout est fini; mais, ne fût-ce que pour la justification de ses derniers +délais, il attendra que la nouvelle lui arrive à lui-même, complète +et régulière. Il a voulu du reste être aimable ce matin, car sans me +préciser ce qu'il attendait exactement pour la signature définitive, +mais raisonnant comme si nous y étions arrivés, il m'a dit: «Croyez que +ce sera un bien beau jour pour moi que celui où je mettrai les dernières +lettres de mon nom à la suite de la première, sur notre convention +générale.» + +Huit jours après, le 10 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Je +monte en voiture pour Windsor où la reine vient de m'inviter fort +gracieusement à passer quarante-huit heures. Le courrier autrichien est +arrivé ce matin, porteur de dépêches officielles de Constantinople, du +22 juin. C'est probablement moi qui vais l'annoncer à Windsor, à lord +Palmerston. Nous signerons sans aucun doute dans le cours de la semaine +prochaine.» + +Le courrier autrichien apportait en effet à lord Palmerston cette +laconique dépêche de lord Ponsonby, en date du 21 juin: «Avant que ceci +arrive à Londres, Votre Seigneurie aura, depuis longtemps sans doute, +appris d'Alexandrie que Méhémet-Ali a accepté le firman. Je crois devoir +cependant vous envoyer ci-incluse la dépêche que je viens de recevoir +d'Égypte et qui annonce cette satisfaisante nouvelle.» + +Cinq jours auparavant, le 16 juin, lord Ponsonby avait écrit à lord +Palmerston: «Le bateau français arrivé le 14 a apporté des lettres qui +disent que l'intention de Méhémet-Ali est de refuser le nouveau firman. +Une de ces lettres vient d'une personne bien connue comme ayant les +meilleures informations à Alexandrie. Quand ces lettres ont été écrites, +Méhémet-Ali n'avait pas encore reçu le firman; mais il en connaissait +le contenu. Il pourra modifier ses vues avant de répondre. Il peut avoir +des raisons d'exprimer l'intention de refuser. Il fera probablement +quelque chose pour gagner du temps. Je pense, comme je l'ai toujours +pensé, qu'il n'exécutera point les mesures ordonnées par le sultan, +d'après l'avis des grandes puissances.» + +Peu importait cette fois l'avis de lord Ponsonby. Lord Palmerston envoya +sur-le-champ à Londres l'ordre d'accomplir toutes les formalités de +chancellerie nécessaires à la signature des actes parafés le 15 +mai précédent; et le 13 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Les +plénipotentiaires des six cours ont été convoqués aujourd'hui au +_Foreign-Office_. Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la +Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Porte ottomane, ont +d'abord apposé leur signature au protocole de clôture de la question +égyptienne, qui a reçu la date du 10 juillet, jour de l'arrivée, par +Constantinople, de la nouvelle que Méhémet-Ali avait accepté le nouveau +firman du sultan. La convention générale sur la clôture des détroits a +été signée ensuite de nous tous, dans l'ordre des puissances, sous la +date du 13 juillet 1841. Le délai pour l'échange des ratifications a été +fixé à deux mois[13].» + +[Note 13: _Pièces historiques nº_ I.] + +La question d'Égypte était vidée. Question élevée, en 1840, fort +au-dessus de son importance réelle, et dans laquelle, mal instruits des +faits, nous nous étions engagés bien plus avant que ne le comportait la +force du pacha et que ne l'exigeait l'intérêt français. Je résume les +résultats de la solution qu'elle reçut en 1841 par la négociation que je +viens de retracer et la convention qui la termina. + +La paix européenne fut maintenue; et au sein de la paix, les armements +de précaution, faits par la France en 1840, furent maintenus aussi; les +fortifications de Paris s'élevèrent; le gouvernement français s'établit +dans l'isolement qu'on lui avait fait en ne tenant pas assez de compte +de sa présence et de son avis. L'Europe sentit le poids du vide que +faisait dans ses conseils la France absente, et se montra empressée +de l'y rappeler. La France n'y rentra que lorsque l'Europe vint le lui +demander, après avoir fait faire par la Porte les concessions réclamées +par le pacha, et en déclarant que le traité du 15 juillet 1840 était +éteint complètement et sans retour. + +Méhémet-Ali, chassé de Syrie, menacé en Égypte même, y fut établi +héréditairement et à des conditions équitables; non à cause de sa +propre force, mais par considération pour la France, et parce que les +puissances signataires du traité du 15 juillet ne voulurent pas courir +le risque, soit de se désunir, soit de voir naître des complications +nouvelles. + +Par la convention du 13 juillet 1841, la Porte fut soustraite à la +protection exclusive de la Russie, et placée dans la sphère des intérêts +généraux et des délibérations communes de l'Europe. + +Par ces résultats, l'échec de la France, fruit de son erreur dans cette +question, était limité et arrêté; elle avait repris sa position en +Europe et assuré en Égypte celle de son client. On avait fait et obtenu, +en finissant, ce qu'on aurait dû faire et pu obtenir en commençant. +C'était tout le succès que comportait la situation qui m'avait été +léguée en 1840. Je ne me dissimulais point que ce succès ne suffirait +pas à satisfaire le sentiment national jeté hors de la vérité et du +bon sens. Je prévoyais que la convention du 13 juillet 1841 et la +négociation qui l'avait amenée seraient l'objet de vives attaques. Mais, +après ce que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, +j'étais rentré dans les affaires, bien résolu à ne jamais asservir, +aux fantaisies et aux méprises du jour, la politique extérieure de la +France. Quelques semaines après la clôture de la question égyptienne, +et à propos d'ouvertures vagues qui nous étaient faites sur les affaires +d'Orient en général, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire que le +roi, sur ma proposition, venait de nommer son ambassadeur à Londres: +«N'éludons rien et ne cherchons rien. C'est notre coutume d'être +confiants, avantageux, pressés. Nous nous enivrons de nos désirs +comme s'ils étaient toujours notre droit et notre pouvoir; nous aimons +l'apparence presque plus que la réalité. Je suis convaincu que, +pour rétablir et étendre notre influence en Europe, c'est la méthode +contraire qu'il faut suivre. Partout et en toute occasion je suis décidé +à sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier +moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. Et +puis, il n'y a de dignité que là.» + + + + + CHAPITRE XXXVI + +LE DROIT DE VISITE. + +Lord Palmerston me demande de signer le nouveau traité préparé en +1840 pour la répression de la traite des nègres.--Mon refus et ses +causes.--Avénement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je +consens alors (le 20 décembre 1841) à signer le nouveau traité.--Premier +débat dans la chambre des députés à ce sujet.--Amendement de M. Jacques +Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'état des esprits.--J'ajourne +la ratification du nouveau traité.--Attitude du cabinet anglais.--Les +ratifications sont échangées à Londres entre les autres puissances et +le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux débats dans les +deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et +1833.--Nous refusons définitivement la ratification du traité du +20 décembre 1841.--Modération et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le +protocole du 19 février 1842 est clos et le traité du 20 décembre 1841 +est annulé pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un +paragraphe inséré dans l'adresse de la chambre des députés exprime +le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas +aussitôt en négociation avec le gouvernement anglais à ce sujet.--Visite +de la reine Victoria au château d'Eu.--Son effet en France et en +Europe.--Je prépare la négociation pour l'abolition du droit de +visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux +débats à ce sujet dans les chambres à l'ouverture de la session de +1844.--Visite de l'empereur Nicolas en Angleterre.--Visite du roi +Louis-Philippe à Windsor.--Je l'y accompagne.--Négociation entamée pour +l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il être remplacé +pour la répression de la traite?--Le duc de Broglie et le docteur +Lushington sont nommés pour examiner cette question.--Leur réunion à +Londres.--Nouveau système proposé.--Il est adopté et remplace le droit +de visite en vertu d'un traité conclu le 25 mai 1845.--Présentation, +adoption et promulgation d'une loi pour l'exécution de ce traité. + + +Le jour même où fut signée la convention du 13 juillet 1841, les +signatures à peine données, lord Palmerston reparla à M. de Bourqueney +du traité préparé, trois ans auparavant, entre les cinq grandes +puissances, pour mieux assurer la répression de la traite des nègres, +et resté en suspens depuis 1840, comme je l'ai déjà dit dans ces +_Mémoires_[14]. Il lui demanda de me le rappeler et de m'engager à finir +aussi cette affaire-là. J'écrivis le 20 juillet à M. de Bourqueney: «Je +veux vous dire, à ce sujet, le fond de mon coeur et de mon intention. +J'ai, depuis neuf mois, soigneusement évité, avec lord Palmerston, +tout petit débat. Point de plainte, point de récrimination, point +de susceptibilité. Je n'ai témoigné, en aucun cas, ni humeur, ni +malveillance. J'ai fait les affaires simplement, tranquillement, sans +rien céder au fond, mais ne tenant qu'au fond et laissant de côté les +incidents et les embarras. La situation politique le voulait ainsi. Ce +que je pense de lord Palmerston me le permettait. Je fais grand cas +de son esprit. J'ai confiance dans sa parole. Sa manière de traiter, +quoique un peu étroite et taquine, me convient; elle est nette, prompte, +ferme. Je ne crois ni à sa haine pour la France et le roi, ni à ses +perfidies; et quant aux difficultés, je pourrais dire aux désagréments +que jettent dans les affaires son goût passionné pour l'argumentation, +sa disposition à s'enfermer dans ses arguments et à les pousser jusqu'au +bout sans rien voir au-dessus, ni au delà, ni à côté, je ne m'en choque +point, je ne m'en plains point; c'est la nature même de son esprit; il +faut bien l'accepter, et l'accepter de bonne grâce quand on traite avec +lui. Je ne trouve donc en moi, au sortir de cette longue négociation, +rien qui me gêne ou qui m'indispose pour terminer aussitôt, avec lui, +les affaires pendantes. + +[Note 14: Tome V, p. 297.] + +«Mais, en subordonnant les petites choses aux grandes, je ne laisse pas +de voir les petites, et je n'oublie pas les griefs que je n'ai pas, au +moment même, jugé à propos de relever. J'ai trois griefs contre lord +Palmerston: + +«1º Sa dépêche du 2 novembre 1840. Mauvais procédé envers le nouveau +cabinet et envers moi. Mauvais procédé que j'attribue à imprévoyance et +à insouciance de l'effet que produirait cette dépêche, non à mauvaise +intention, mais qui n'en a pas moins été réel, et que j'ai ressenti +comme tout le monde l'a remarqué. + +«2º Je vous ai chargé, le 26 avril dernier, de parler à lord Palmerston +de l'état de l'Amérique du Sud, et de la convenance qu'il y aurait, pour +la France et l'Angleterre, à agir de concert pour rétablir la paix entre +Buenos-Ayres et Montevideo. Vous m'avez écrit le 11 mai qu'il avait fort +bien accueilli cette idée, vous avait assuré que des instructions dans +ce sens seraient très-prochainement adressées à M. Mandeville, et vous +avait même demandé le nom de notre chargé d'affaires à Buenos-Ayres +pour engager M. Mandeville à se mettre avec lui dans des rapports de +confiance et de bonne harmonie qui donnassent, à leur double action, +de l'unité et par conséquent de l'efficacité. Et pourtant, peu après, +interpellé à ce sujet dans la chambre des communes, lord Palmerston a +écarté toute idée de concert avec la France, et a parlé de l'action de +l'Angleterre entre Buenos-Ayres et Montevideo comme parfaitement isolée +et étrangère à la nôtre. + +«3º Le discours qu'il a prononcé naguère, dans la lutte électorale, +sur les _Hustings_ de Tiverton. Qu'aurait-on dit en Angleterre, si, +à Lisieux, parlant au monde entier dans la personne de mes électeurs, +j'avais tenu, sur l'Angleterre, son gouvernement et ses armées, un +pareil langage[15]? + +[Note 15: Dans ce discours, lord Palmerston avait comparé la conduite +des Anglais dans l'Inde et celle des Français dans l'Algérie en ces +termes: + +«Nous avons, dans une campagne, soumis à l'influence britannique une +étendue de pays plus grande que la France, presque aussi grande que la +moitié de l'Europe; et la manière dont cela a été fait, et les résultats +qui ont suivi méritent bien l'attention du peuple d'Angleterre. Il y +a, entre le progrès de nos armes en Orient et les opérations qu'une +puissance voisine, la France, poursuit maintenant en Afrique, un +contraste dont nous avons droit d'être fiers. La marche de l'armée +anglaise en Asie a été signalée par un soin scrupuleux de la justice, un +respect inviolable de la propriété, une complète abstention de tout ce +qui eût pu blesser les sentiments et les préjugés des peuples; et le +résultat est qu'il y a quelques semaines, un officier distingué, revenu +naguère du centre de l'Afghanistan, d'une ville appelée Candahar, dont +peut-être beaucoup d'entre vous n'ont jamais entendu parler, m'a dit +qu'accompagné seulement d'une douzaine de serviteurs, sans aucune +escorte militaire, il avait fait à cheval plusieurs centaines de milles, +à travers un pays peuplé de tribus sauvages et presque barbares qui, +deux ans auparavant, s'opposaient avec fureur à l'approche des troupes +anglaises, et qu'il avait fait cette traversée avec autant de sécurité +qu'il eût pu chevaucher de Tiverton à _John O'Groats house_; son nom +d'officier anglais avait été, pour lui, un passe-port à travers toutes +ces peuplades parce que les Anglais avaient respecté leurs droits et les +avaient protégées et traitées avec justice; ainsi, un Anglais désarmé +était en sûreté au milieu de ces contrées sauvages. Le système +différent, suivi en Afrique par les Français, a produit des résultats +tout différents. Là, les troupes françaises, je regrette de le dire, ont +terni leur gloire par le caractère de leurs opérations. Elles tombent à +l'improviste sur les paysans du pays; elles tuent tout homme qui ne peut +leur échapper par la fuite; elles emmènent captifs les femmes et les +enfants (cris de: _honte, honte!_); elles enlèvent tous les bestiaux, +tous les moutons, tous les chevaux, et elles brûlent tout ce qu'elles +ne peuvent enlever; les moissons sur le sol et le blé dans les greniers +sont dévorés par le feu des envahisseurs (_honte, honte!_). Quelle est +la conséquence? Tandis que dans l'Inde, nos officiers vont à cheval, +désarmés et presque seuls, au milieu des plus sauvages tribus du désert, +il n'y a pas en Afrique un Français qui puisse montrer son visage au +delà d'un point déterminé et loin de la sentinelle, sans tomber victime +de la féroce et excusable vengeance des Arabes (_écoutez, écoutez!_). +Ils disent qu'ils colonisent l'Algérie; mais ils ne sont que campés dans +des postes militaires; et tandis que, dans l'Inde, nous avons pour +nous les sentiments du peuple, en Afrique, tout naturel est opposé aux +Français et brûle du désir de se venger. Je dis ces choses parce qu'il +est bon que vous les connaissiez; elles sont une nouvelle preuve que, +même dans ce monde, la Providence veut que l'injustice et la violence +rencontrent leur châtiment, et que la justice et la douceur reçoivent +leur récompense.» + +On peut douter que, seize ans plus tard, en 1857, en présence de l'Inde +soulevée contre l'Angleterre et des affreuses scènes amenées par ce +soulèvement, lord Palmerston eût pensé à établir une telle comparaison. + +J'insère dans les _Pièces historiques_ nº 11 le texte anglais de +ce fragment de discours qui fut publié en entier dans le _Morning +Chronicle_ du 30 juin 1841.] + +«De tout cela, mon cher baron, je ne veux faire sortir aucune +réclamation, aucune démarche. Tout cela ne m'empêcherait pas de +conclure, avec lord Palmerston, les affaires en suspens si l'intérêt de +notre pays le demandait. Mais cela me dispense de tout empressement, de +tout acte de bienveillance surérogatoire; cela me commande même quelque +froideur. Je ne veux rien faire pour être désagréable, rien pour être +agréable. Je n'aurai point de mauvais procédé; je ne veux, je ne dois +avoir point de procédé gracieux. Je veux marquer que j'ai vu ce que je +n'ai pas relevé, que j'ai ressenti ce dont je ne me suis pas +plaint. Avec qui se montre peu aimable, la plainte n'est pas digne; +l'insouciance ne l'est pas davantage. Je ne réclame jamais que ce qui +m'est dû; mais je ne rends rien au delà de ce qu'on m'a donné. + +«Voilà, mon cher baron, ce qui règle aujourd'hui ma conduite, et je vous +demande, dans les relations que vous aurez encore avec lord Palmerston, +de régler vous-même, sur ce que je vous dis là, votre attitude et votre +langage, sans roideur, sans affectation, de façon pourtant à ce qu'on +s'en aperçoive. La nuance est délicate, mais vous êtes très-propre à la +saisir et à la faire sentir.» + +Je demandais à M. de Bourqueney une attitude qui convenait très-bien +à la judicieuse finesse de son esprit, un peu moins à la disposition +naturellement courtoise et douce de son caractère. Il me répondit: «Je +comprends parfaitement les motifs qui vous empêchent de seconder lord +Palmerston dans sa liquidation du _Foreign-Office_. Je m'attends à une +question très _anxious_ sur le traité des nègres. Je ferai une réponse +vague qui ne sente ni le mauvais, ni le trop bon procédé. Je me tiendrai +dans la mesure que vous m'avez si délicatement fixée.» Et quelques jours +après: «Lord Palmerston m'a demandé si j'avais une réponse de Votre +Excellence relativement à la conclusion de la convention générale pour +la suppression de la traite. J'ai répondu que je n'avais encore point +d'instructions à cet égard; mais j'ai évité toute allusion aux causes +qui en retardaient l'envoi.--Je suis obligé de me mettre en règle, m'a +dit lord Palmerston, et je vais vous adresser une note officielle. Les +représentants des trois autres cours ont leurs pouvoirs. C'est la France +qui, de concert avec nous, a invité l'Autriche, la Prusse et la Russie +à signer en commun une convention générale. Les trois puissances se +sont rendues à notre invitation. De votre part ou de la nôtre, un +retard n'est plus justifiable.--J'ai encore jeté en avant quelques +considérations vagues sur le minutieux examen que nécessitaient les +détails de la convention, sur les retards qu'entraînait la division +des attributions, en cette matière, entre le ministre des affaires +étrangères et le ministre de la marine. Lord Palmerston m'a écouté, mais +je ne l'ai pas convaincu. M. Bulwer recevra des instructions analogues +à l'esprit et au texte de la note qui me sera adressée et dont j'aurais +vainement cherché à prévenir l'envoi.» + +Je reçus en effet, et par M. de Bourqueney et par M. Bulwer, une +demande officielle de lord Palmerston pour la signature de la nouvelle +convention. J'y répondis officiellement par cette dépêche que je +chargeai M. de Bourqueney de lui communiquer: «J'ai reçu, monsieur, avec +la dépêche que vous m'avez écrite le 11 de ce mois, copie de la note +que vous a passée lord Palmerston pour vous exprimer le désir que le +gouvernement du roi vous autorisât à signer immédiatement, avec les +plénipotentiaires des autres grandes cours, le projet de traité général +dressé à Londres, il y a trois ans, dans le but de rendre plus efficace +la répression de la traite des noirs. Je n'ai pas besoin de vous dire +que, ni sur l'objet de cette convention, ni même sur l'ensemble de ses +dispositions, il n'existe et ne peut exister aucun dissentiment entre +le gouvernement du roi et celui de Sa Majesté Britannique; mais +quelques-unes des clauses secondaires qu'elle contient paraissent devoir +donner lieu à certaines explications qui préviendront, je l'espère, les +difficultés que leur exécution pourrait rencontrer. L'opinion publique +n'est pas moins prononcée en France qu'en Angleterre contre l'infâme +trafic dont il s'agit de faire disparaître les dernières traces; mais +elle n'est pas également arrêtée sur l'opportunité de quelques-unes +des mesures à prendre pour y parvenir, et à cet égard elle conserve des +doutes, des défiances qu'il est nécessaire de dissiper. Ces difficultés +ne sont pas insurmontables, et si des questions plus urgentes n'avaient +pas, dans ces derniers temps, absorbé toute notre activité, s'il nous +avait été possible de fixer sur ce point l'attention publique distraite +par d'autres préoccupations, il est probable que nous aurions déjà +triomphé des obstacles que je viens de vous signaler. Quoi qu'il en +soit, lord Palmerston comprendra qu'il y aurait de l'imprévoyance +de notre part à ne pas en tenir compte, et que nous ne saurions nous +engager à les écarter assez promptement pour être en mesure de signer, +dans le délai qui lui conviendrait, la convention à laquelle il attache, +avec raison, une si grande importance.» + +Lord Palmerston ne s'en tint pas à sa demande officielle; il chargea +son chargé d'affaires à Paris d'une nouvelle insistance: «M. Bulwer est +venu, de la part de lord Palmerston, écrivis-je à M. de Bourqueney, me +redire ce que son chef vous a dit et me demander aussi la signature. +Comme j'ai vu, par vos dernières lettres, que vous n'aviez pas cru +devoir faire sentir à lord Palmerston lui-même mon vrai motif, et que +vous aviez, comme vous me le dites, éludé la situation, j'ai voulu +prendre à mon compte ce petit embarras. J'ai dit tout simplement à M. +Bulwer que la signature immédiate de la convention ne serait pas ici +bien comprise ni bien prise de tout le monde, que le ministère de la +marine avait des objections à cette extension du droit de visite, +qu'il y avait dans notre public, à cet égard, des préjugés, de la +susceptibilité, que les journaux crieraient, qu'il y avait là, pour moi, +quelque obstacle à surmonter, quelque désagrément passager à subir, +et que, pour lui parler vrai, lord Palmerston n'avait pas été assez +aimable, pour moi, le 2 novembre dernier, ni pour mon pays, tout +récemment, à Tiverton, pour que je me donnasse, à moi-même, un embarras +à Paris pour lui procurer, à Londres, un succès.--Et comme je désire, +ai-je ajouté, que vous ne voyiez en cela que ce qui y est, comme je suis +bien aise de vous montrer quelle est, envers lord Palmerston, la juste +mesure de ma pensée et de mon intention, voici ce que j'ai écrit à M. +de Bourqueney il y a trois semaines.--Et je lui ai lu, à peu près tout +entière, ma lettre particulière à vous du 20 juillet. M. Bulwer a +pris cela en homme d'esprit, et je suis sûr qu'il aura écrit notre +conversation à lord Palmerston de façon à lui en transmettre une +impression juste et, je crois, utile. Je ne fais pas du tout ceci, vous +le savez bien, par exigence ou par susceptibilité personnelle; c'est +parce que, à mon avis, la dignité de nos relations le commande. Et +aussi parce que, au bout de quelque temps, et de peu de temps, j'en suis +convaincu, elles y gagneront en sûreté comme en dignité. Quand on saura +bien qu'on risque quelque chose à ne pas prendre garde, on prendra +garde, et les affaires deviendront d'autant plus faciles qu'on y +apportera plus d'attention et moins de fantaisie.» + +Je ne m'étais pas trompé sur le rapport que ferait de notre entretien +M. Bulwer et sur son effet; je reçus de lui, quelques jours après, ce +billet: + +«Mon cher monsieur Guizot, + +«Je viens de recevoir la lettre ci-jointe de lord Palmerston. C'est tout +ce qu'il me dit au sujet de mes lettres. Vous verrez que vous avez +été compris. En tout cas, je ne m'estimerais que trop heureux si je +contribuais, le moins du monde, à placer sur un pied plus amical les +relations de deux hommes si bien faits pour diriger les affaires des +deux grandes nations auxquelles ils appartiennent.» + +Je reproduis textuellement la lettre de lord Palmerston qui m'était +ainsi communiquée, et j'en place le texte anglais dans les _Pièces +historiques_ jointes à ce volume[16]. + +[Note 16: _Pièces historiques_, nº III.] + +Carlton-Terrace, 17 août 1841. + +«Mon cher Bulwer, + +«Je suis très-fâché de voir, d'après votre lettre de la semaine +dernière, que, dans votre entretien avec M. Guizot, vous avez observé +qu'il avait dans l'esprit cette impression que, dans certaines +circonstances que vous rappelez, je ne parais pas avoir tenu assez de +compte de sa situation ministérielle. Vous m'obligeriez beaucoup, si +vous en trouviez l'occasion, en vous appliquant à le convaincre que rien +n'a été plus éloigné de mon intention. J'ai une grande considération et +estime pour M. Guizot; j'admire ses talents, je respecte son caractère, +et je l'ai trouvé l'un des hommes les plus agréables avec qui j'aie eu +à traiter dans les affaires publiques; il a, sur les choses, des vues +larges et philosophiques; il discute les questions clairement, en +pénétrant jusqu'au fond, et il se montre toujours préoccupé d'arriver +à la vérité. Il est tout à fait invraisemblable que j'aie jamais fait à +dessein quelque chose qui pût lui être personnellement désagréable. + +«Vous dites qu'il a rappelé trois circonstances dans lesquelles il a +paru croire que j'avais, sans nécessité, tenu une conduite embarrassante +pour lui. J'essayerai de vous expliquer ma conduite dans chacune de ces +circonstances. + +«Il vous a parlé d'abord de ma note du 2 novembre dernier en réponse à +celle de M. Thiers du 8 octobre précédent. Certainement j'aurais désiré +répondre plus tôt à la note de M. Thiers, de telle sorte que ma réponse +lui arrivât à lui, et non à son successeur. Je ne l'ai pas pu. J'étais +accablé d'affaires de toute sorte et je ne disposais pas de mon temps. +Je ne pensais pourtant pas que la retraite de M. Thiers fût une raison +de renoncer à lui répondre; sa note du 8 octobre contenait, sur certains +points de droit public, des doctrines auxquelles le gouvernement +britannique ne pouvait adhérer, et le silence eût été pris pour une +adhésion. J'ai cru de mon devoir impérieux, comme ministre de la +couronne, de constater officiellement ma réponse. J'ai pensé, je vous +l'avouerai, que M. Thiers pourrait se plaindre du retard, et dire qu'en +différant de lui répondre jusqu'à ce qu'il fût hors de ses fonctions, je +l'avais empêché de me répliquer; mais il ne me vint pas alors à l'esprit +que M. Guizot pût ressentir quelque embarras en recevant ma réponse à +son prédécesseur. + +«Quand M. Guizot, comme ambassadeur ici, me lut la note de M. Thiers +du 8 octobre, il me dit, si je ne me trompe, qu'il n'en discuterait pas +avec moi les doctrines, et qu'il n'en était pas responsable. Au fait, +j'aperçus clairement que M. Guizot reconnaissait les nombreuses méprises +et les doctrines erronées que contenait cette note. Il me parut +donc que, comme M. Guizot ne pouvait avoir l'intention d'adopter les +paradoxes de son prédécesseur, la réfutation de ces paradoxes l'aiderait +plutôt qu'elle ne l'embarrasserait dans sa position personnelle, et +qu'il valait mieux que cette réfutation vînt de moi, plutôt que de +laisser retomber sur lui, par ma négligence, la pénible tâche de réfuter +son prédécesseur. + +«Secondement, M. Guizot a rappelé ma réponse à une question qui me fut +faite dans la chambre des communes sur la guerre entre Buenos-Ayres et +Montevideo. La question, à ce qu'il me parut, était de savoir s'il +y avait eu, entre l'Angleterre et la France, quelque convention pour +intervenir par la force et mettre fin à cette guerre. Je répondis, ce +qui était très-exact, qu'aucune convention officielle de cette sorte +n'avait été faite entre les deux gouvernements, mais que le gouvernement +de Montevideo nous avait, peu de temps auparavant, demandé notre +médiation, et que nous avions chargé M. Mandeville de l'offrir à l'autre +partie, le gouvernement de Buenos Ayres. J'aurais peut-être dû faire +mention de l'entretien que j'avais eu avec le baron de Bourqueney, et +dans lequel il m'avait proposé, de la part de son gouvernement, que nos +agents à Buenos-Ayres eussent à s'entendre et à s'entr'aider dans cette +affaire. Mais, dans la précipitation de la réplique, il ne me vint pas à +l'idée que cet entretien rentrât dans l'objet de la question qui m'était +adressée. + +«Quant à ce que j'ai dit à Tiverton sur les procédés des troupes +françaises en Afrique, j'ai pu me méprendre; mais j'ai choisi à dessein +cette occasion comme celle où je pouvais, sans trop d'objections, +m'efforcer de servir les intérêts de l'humanité et de mettre, s'il était +possible, un terme à des actes qui, depuis longtemps, ont excité les +regrets de tous ceux qui les ont observés. Il ne m'est pas venu à +l'esprit de me demander si ce que je disais devait être agréable ou +désagréable. Les journaux français et même les ordres des généraux +français prouvent que tout ce que j'ai dit de ces actes est vrai. Je +sentais que le gouvernement anglais ne pouvait convenablement rien +dire, sur ce point, au gouvernement français; par la même raison, je +ne pouvais en parler de ma place dans le Parlement; j'ai cru que, +paraissant comme un simple particulier sur les _Hustings_, devant mes +électeurs, je pouvais user de la liberté de langage accordée en pareille +circonstance pour attirer l'attention publique sur des procédés auxquels +il serait de l'honneur de la France de mettre un terme; et si le débat +public qu'a suscité mon discours devait avoir pour effet de supprimer +la millième partie des souffrances humaines dont j'ai parlé, je suis sûr +que M. Guizot me pardonnera de dire que je ne croirais pas ce résultat +trop chèrement acheté quand même j'aurais offensé par là mon plus ancien +et plus cher ami. Je suis sûr aussi que M. Guizot déplore ces actes +autant que je puis le faire. Mais je sais bien que, dans le mécanisme +du gouvernement, un ministre ne peut pas toujours contrôler les +départements qu'il ne dirige pas. + +«Nous sommes à la veille de nous retirer, et dans dix jours nos +successeurs auront pris notre place. J'espère sincèrement que le +gouvernement français les trouvera aussi désireux que nous l'avons été +de maintenir, entre la France et l'Angleterre, la plus intime union +possible; je suis parfaitement sûr qu'ils ne pourront l'être davantage, +quoi qu'on ait dit ou pensé en sens contraire.» + +Je répondis sur-le-champ à M. Bulwer: «Je vous remercie d'avoir bien +voulu me communiquer la lettre de lord Palmerston. J'avais pressenti +ses raisons sans les trouver bonnes, et j'avoue qu'après avoir relu +deux fois sa lettre, je ne les trouve pas meilleures. Mais je suis fort +touché des sentiments qu'il vous exprime pour moi, et j'espère qu'il +me les conservera. Ce que je vous ai dit de lui l'autre jour, je le lui +dirais volontiers à lui-même, et je fais trop de cas de son esprit et de +sa loyauté pour croire qu'il en pût être blessé.» + +A Londres, le même jour 19 août, le baron de Bourqueney portait à lord +Palmerston notre refus officiel de signer sans délai le nouveau traité. +Après avoir eu un moment, et par convenance, l'air de discuter les +motifs apparents de ce refus, lord Palmerston reprit: «M. Guizot n'aime +pas plus la traite que moi; je connais ses principes, ce sont les miens. +Il doit lui être pénible de retarder la conclusion d'un acte, le plus +efficacement répressif de tous ceux que nous avons faits jusqu'ici. +Quant à moi, il m'eût été sans doute personnellement agréable de +couronner, par la signature d'un traité général, dix années de travail +et de dévouement à une si bonne cause; mais je n'ai besoin que de +produire les documents et de déposer les pièces diplomatiques sur la +table de la chambre, pour prouver à tout le monde que j'avais, en ce qui +me concerne, amené l'oeuvre aussi près que possible de son exécution. Je +n'ai rien à me reprocher, et personne ne me reprochera rien.» + +En me rendant compte de cette entrevue, M. de Bourqueney ajoutait: «Tout +cela était dit sans aigreur. J'ai laissé tomber. M. Bulwer recevra une +dépêche en réponse à celle que j'ai communiquée; puis, tout sera dit.» + +Tout fut dit en effet, de ce jour, entre lord Palmerton et moi: mais, +après sa chute, et quand le cabinet tory se forma, la situation fut +changée: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des nègres, +m'avait répondu M. Thiers en 1840, quand je lui avais rendu compte du +nouveau projet de convention; je crains de faire traité sur traité avec +des gens qui ont été bien mal pour nous.» Ce juste motif d'hésitation +avait disparu; étrangers aux mauvais procédés qui nous avaient blessés, +les nouveaux ministres anglais nous témoignaient les dispositions les +plus bienveillantes; quoique je n'eusse pas encore alors, avec lord +Aberdeen, les liens d'intime amitié qui se sont formés plus tard entre +nous, je le savais animé, pour moi, des meilleurs sentiments: «M. Guizot +a tous mes voeux, écrivait-il peu après l'avénement de notre cabinet, +et je serai empressé de lui prouver mon estime s'il est jamais en mon +pouvoir de le faire utilement et efficacement.» Il y avait, entre les +deux ministères, des causes de sympathie plus profondes que les bons +rapports personnels; sir Robert Peel et ses collègues étaient des +conservateurs devenus libéraux; nous étions des libéraux qui devenaient +conservateurs; quelles que fussent, entre les deux cabinets, les +différences d'origine et de situation, nous avions, sur les devoirs et +les conditions du gouvernement dans l'état des sociétés européennes, des +idées fort semblables, et, partis de points divers, nous marchions +au même but en suivant les mêmes pentes. Il y a, dans ces analogies +naturelles de pensée et d'inclination, une secrète puissance qui agit +sur les hommes et les rapproche, souvent même sans dessein et à leur +insu. + +Dès les premiers jours d'octobre 1841, lord Aberdeen me fit demander, +par M. de Sainte-Aulaire, quelles étaient mes intentions sur les deux +projets de traités, l'un pour la répression de la traite, l'autre pour +les relations commerciales des deux pays, qui avaient été préparés sous +le cabinet précédent. Il mettait, à la conclusion de l'un et de l'autre, +beaucoup de prix. Je répondis à M. de Sainte-Aulaire: «Pour les +nègres, tout de suite. Pour le commerce, je veux me mieux instruire de +l'affaire. Je suis disposé à la conclure aussi; pourtant vous avez bien +fait d'annoncer plus de réserve.» La négociation commerciale fut en +effet ajournée; mais vers la fin de novembre, M. de Sainte-Aulaire reçut +ses pouvoirs pour signer la convention destinée à rendre la répression +de la traite des nègres plus générale et plus efficace[17]. + +[Note 17: _Pièces historiques_ nº IV.] + +Pour mon compte, j'avais fortement à coeur le succès de cette répression +entreprise à la fois par l'esprit philosophique et par l'esprit +chrétien, et l'une de leurs plus belles gloires communes. Les deux +conventions négociées en 1831 et 1833, dans ce dessein, entre la France +et l'Angleterre, l'une par le général Sébastiani, l'autre par le duc +de Broglie, n'avaient excité, à leur origine, point de rumeur; +l'opposition, comme le ministère, les avait, à cette époque, acceptées +sans difficulté, comme nécessaires au triomphe de la cause libérale +dans le monde; elles s'exécutaient depuis dix ans sans que le droit +réciproque de visite, qu'elles avaient institué, eût donné lieu à de +nombreuses et graves plaintes. Je n'étais pas, comme on vient de le +voir, étranger à tout pressentiment des difficultés qui pouvaient +s'élever à ce sujet; mais j'avais la confiance que le sentiment libéral +et humain les surmonterait; de l'aveu du roi et du conseil, j'autorisai +sans hésiter la signature du nouveau traité; elle fut donnée le 20 +décembre 1841, et l'échange des ratifications fut fixé au 19 février +suivant. + +Mais dès que les chambres furent réunies, je reconnus que la lutte +serait bien plus sérieuse que nous ne l'avions imaginé, et la veille +du jour où elle devait s'ouvrir, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire: +«Sachez bien que le droit de visite pour la répression de la traite +des noirs est, dans la chambre des députés, une grosse affaire. Je la +discuterai probablement demain, et sans rien céder du tout; je suis +très-décidé au fond; mais la question est tombée bien mal à propos au +milieu de nos susceptibilités nationales, et j'aurai besoin de peser de +tout mon poids, et de ménager beaucoup mon poids en l'employant. Je ne +sais s'il me sera possible de ratifier aussitôt que le désirerait lord +Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les questions particulières ne se +ressentent pas de la situation générale, et que, même lord Palmerston +tombé, toutes choses soient, entre les deux pays, aussi faciles et aussi +gracieuses que dans nos temps d'intimité.» Le débat fut encore plus +sérieux que je ne le pressentais en écrivant cette lettre. M. Billault +en prit l'initiative, habile à scruter en tous sens une question, +à découvrir tous les points d'attaque, et à présenter sans fatigue, +quoique trop longuement, et d'une façon incisive sans être violente, une +multitude d'arguments spécieux, même quand ils n'étaient pas puissants. +Il proposa, à l'adresse de la chambre, un amendement qui attaquait, +non-seulement le nouveau traité non encore ratifié, mais les conventions +en vigueur depuis 1831 et 1833. M. Dupin vint après lui, avec son +raisonnement vif et clair, sa verve familière, et son art naturel de +présenter ses raisons, solides ou non, sous le drapeau du sentiment +populaire et du commun bon sens. M. Thiers, un peu embarrassé par la +convention de 1833 qui avait été conclue pendant qu'il était ministre +du commerce et sans objection de sa part, porta la question sur un autre +terrain, et combattit l'emploi du droit de visite pour la répression de +la traite au nom de la politique maritime de la France pour la défense +des droits des neutres. M. Berryer et M. Odilon Barrot entrèrent à +leur tour dans l'arène, l'un avec son éloquence abondante, brillante, +entraînante, l'autre avec sa gravité un peu vague et en faisant un +effort sincère pour maintenir son aversion de la traite à côté de son +opposition au moyen jusque-là regardé comme le plus efficace pour la +réprimer. L'amiral Lalande, marin consommé et aussi estimé dans la +flotte anglaise que dans la sienne propre, exprima, avec une modération +adroite, l'antipathie naturelle de la marine française pour le droit de +visite accordé à la marine anglaise, même pour un cas tout spécial et +à charge de revanche. Toutes les nuances de l'opposition, chacune à son +rang et dans sa mesure, s'unirent pour livrer, aux conventions de 1831 +et 1833 comme au traité du 20 décembre 1841 et au cabinet, un assaut +général. Seul dans son camp, M. de Tracy eut le courage de défendre les +conventions de 1831 et 1833 comme indispensables à la répression de la +traite, et de repousser l'amendement de M. Billault au nom des croyances +et des espérances qu'avait jusque-là nourries le parti libéral. + +Mais ce qui fut plus grave encore que ce concours de toute l'opposition, +ce fut l'ébranlement qu'elle porta et l'appui qu'elle trouva dans le +parti conservateur. Nos amis étaient en majorité dans la commission de +l'adresse, et ne se méprenaient point sur la portée de l'amendement de +M. Billault dirigé contre le cabinet aussi bien que contre le droit +de visite; mais en le repoussant, ils entreprirent de séparer les deux +causes, et l'un d'eux, M. Jacques Lefebvre, proposa un amendement qui, +tout en témoignant leur adhésion au gouvernement et en l'approuvant de +donner «son concours à la répression d'un trafic criminel,» exprimait +aussi «leur confiance qu'il saurait préserver de toute atteinte les +intérêts de notre commerce et l'indépendance de notre pavillon.» + +Très-frappé de cette complication, et décidé, d'un côté, à ne point +abandonner nos principes et nos actes quant à la répression de la +traite, de l'autre, à ne pas sacrifier à une difficulté incidente le +maintien de la politique générale que représentait et soutenait le +cabinet, j'entrai dans le débat à plusieurs reprises; je repoussai les +attaques de M. Billault, de M. Thiers, de M. Berryer, et le dernier jour +venu, je résumai la question et la situation en ces termes: «Un cas a +été ajouté à ceux que toutes les nations civilisées ont mis en dehors +de la liberté des mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a pas de cas +semblables; vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez +parlé de la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu +que, selon les principes avoués par les nations les plus jalouses de la +liberté des mers, selon les principes professés par la France elle-même, +la contrebande de guerre était interdite et que le droit de visite +existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de guerre. Ce +qu'ont fait les conventions de 1831 et 1833, c'est de considérer la +chair humaine comme une contrebande de guerre; elles ont fait cela, +rien de moins, rien de plus; elles ont assimilé le crime de la traite +au délit accidentel de la contrebande de guerre. A Dieu ne plaise que la +liberté des mers soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas +plus de la liberté des mers que de la liberté des États-Unis; les mers +restent libres comme auparavant; il y a seulement un crime de plus +inscrit dans le code des nations, et il y a des nations qui s'engagent +à réprimer en commun ce crime réprouvé par toutes. Et le jour où toutes +les nations auront contracté ce même engagement, le crime de la traite +disparaîtra. Et ce jour-là, les hommes qui auront poursuivi ce noble but +à travers les orages politiques et les luttes des partis, à travers +les jalousies des cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, +dis-je, qui auront persévéré dans leur dessein sans s'inquiéter de ces +accidents et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le +monde, et j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les +leurs. + +«Il me reste un autre devoir à remplir. J'ai défendu, pour les nègres, +la cause de la liberté et de l'humanité; j'ai aussi à défendre la cause +des prérogatives de la couronne. Quand je parle des prérogatives de la +couronne, je suis modeste, messieurs, car je pourrais dire aussi que je +viens défendre l'honneur de mon pays. C'est l'honneur d'un pays que de +tenir sa parole, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera deux +ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre (je n'étais pas alors +dans les affaires), la France et l'Angleterre réunies, après y avoir +bien pensé sans doute, car de grands gouvernements, de grands pays +pensent à ce qu'ils font, la France et l'Angleterre réunies, dis-je, +ont proposé à l'Autriche, à la Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer +simplement aux conventions de 1831 et 1833, mais de faire un nouveau +traité dont elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui +vous occupe en ce moment. Après deux ou trois ans de négociations, de +délibérations, les trois puissances ont accepté; le traité a été conclu. +Il n'est pas encore ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux +qui regardent la ratification comme une pure formalité, à laquelle on ne +peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été donnée; +la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le premier à +le proclamer. La chambre peut donc jeter dans cette affaire un incident +nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, apporter un grave +embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras à la ratification; +mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne et de ses conseillers +reste entière, la liberté de ratifier ou de ne pas ratifier le nouveau +traité, quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la chambre. Sans +doute cette opinion est une considération grave et qui doit peser dans +la balance; mais elle n'est pas décisive, ni la seule dont il y ait à +tenir compte. A côté de cette considération, il y en a d'autres, bien +graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un gouvernement +que de venir dire à d'autres puissances, avec lesquelles il est en +rapport régulier et amical:--Ce que je vous ai proposé il y a trois ans, +je ne le ratifie pas aujourd'hui. Vous l'avez accepté à ma demande; vous +avez fait certaines objections; vous avez demandé certains changements; +ces objections ont été accueillies, ces changements ont été faits; nous +étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui. + +«Je dis, messieurs, qu'il y a là quelque chose de bien grave pour +l'autorité du gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays +lui-même. L'autorité du gouvernement, l'honneur du pays, l'intérêt de +la grande cause qui se débat devant vous, voilà certes des motifs +puissants, des considérations supérieures, qu'un ministre serait bien +coupable d'oublier. Je le répète en finissant; quel que soit le vote de +la Chambre, la liberté du gouvernement du roi, quant à la ratification +du nouveau traité, reste entière; quand il aura à se prononcer +définitivement, il pèsera toutes les considérations que je viens de vous +rappeler, et il se décidera sous sa responsabilité. Vous le retrouverez +prêt à l'accepter.» + +La Chambre approuva hautement ma réserve du droit de la couronne en +matière de ratification; mais, en même temps, elle maintint l'expression +officielle de son voeu contre le nouveau traité; l'amendement de M. +Jacques Lefebvre fut voté presque à l'unanimité. Évidemment le sentiment +général pour la répression de la traite n'avait plus la puissance qui, +en 1831 et 1833, avait fait adopter sans objection les mesures destinées +à le satisfaire. Personne ne contestait le principe; tout le monde +s'empressait à qualifier par les termes les plus sévères ce trafic +_coupable, criminel, infâme_; les plus modérés dans la réaction se +faisaient un devoir de reconnaître que, tant qu'elles subsistaient, les +conventions de 1831 et 1833 devaient être loyalement exécutées; mais on +ne voulait plus se résigner aux inconvénients qu'elles entraînaient, aux +efforts qu'elles exigeaient; on redoutait leurs abus bien plus qu'on +ne désirait leur efficacité. La passion de la susceptibilité nationale +avait remplacé l'élan public pour le triomphe du droit et de l'humanité. + +Quels avaient été, depuis onze ans, ces abus d'abord si peu bruyants ou +si patiemment supportés? L'Angleterre avait-elle dépassé la limite fixée +par l'article 3 de la convention du 30 novembre 1831 qui prescrivait +que: «dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une des deux nations +ne fût plus du double de celui des croiseurs de l'autre?» Le nombre des +bâtiments visités avait-il été très-considérable et tel que le commerce +eût eu beaucoup à en souffrir? Les réclamations contre l'exercice du +droit de visite avaient-elles été très-multipliées? Je fis faire, à ce +sujet, des recherches dont je résume ici les résultats. Le nombre des +croiseurs anglais investis du droit de visite ne s'était pas élevé, de +1833 à 1842, au-dessus de 152; celui des croiseurs français avait été +de 120. Sur la côte occidentale d'Afrique, théâtre de la surveillance la +plus active comme de la traite la plus fréquente, les croiseurs français +avaient visité en 1832 sept navires dont deux français et cinq anglais, +en 1833 cinq navires, en 1835 deux, en 1838 vingt-quatre dont huit +anglais; les rapports des années 1834, 1836, 1837, 1839 et 1840 +n'indiquaient pas le nombre des visites exercées par la station +française. Quant aux croiseurs anglais, les années 1838 et 1839 furent +les seules sur lesquelles on parvint à recueillir des renseignements un +peu précis: en 1838, sur la côte occidentale d'Afrique, cinq bâtiments +français avaient été visités par les croiseurs anglais pendant que, huit +bâtiments anglais étaient visités par les croiseurs français, et en 1839 +les croiseurs anglais avaient visité onze bâtiments français. Enfin, +quant aux réclamations du commerce français suscitées par les abus +du droit de visite, l'examen des archives des ministères des affaires +étrangères et de la marine pendant le cours de ces onze années n'en fit +connaître que dix-sept, dont cinq ou six avaient obtenu satisfaction; +les autres avaient été écartées comme sans fondement, ou délaissées +par les réclamants eux-mêmes. C'étaient là sans doute des faits +regrettables; mais ni leur nombre, ni leur gravité ne pouvaient suffire +à expliquer une clameur si forte, et à justifier le changement de +conduite qu'on demandait au gouvernement du roi. + +La vraie cause de l'état des esprits était ailleurs, et suscitait des +périls bien plus graves que ceux qui pouvaient résulter du droit de +visite. Le traité du 15 juillet 1840 et notre échec dans la question +d'Égypte avaient réveillé en France les vieux sentiments de méfiance +et d'hostilité contre l'Angleterre. Nous sommes, sur ce point comme +sur tant d'autres, dans un travail de transition et de transformation +singulièrement difficile pour les gouvernements et critique pour les +peuples. Les siècles s'écoulent, mais les faits qui les ont remplis ne +disparaissent pas tout entiers, et la trace en demeure longtemps, +bien au delà de leurs causes réelles et de leur portée légitime. +Notre histoire, ancienne et moderne, était pleine de nos luttes avec +l'Angleterre; la dernière, à son issue, ne nous avait pas été favorable, +et elle avait laissé dans les coeurs, peuple et armée, un souvenir +ardent et amer. Cependant les temps étaient changés; l'une et l'autre +nation avaient besoin de la paix; pour l'une et l'autre, la paix +était féconde en progrès de prospérité et de bien-être. A l'accord +des intérêts se joignait la ressemblance des institutions; l'esprit +de liberté se déployait sur les deux rives de la Manche; l'Angleterre, +peuple et gouvernement, avait donné, à la France et à la monarchie de +Juillet, d'éclatants témoignages et de solides preuves de sympathie. Les +deux pays marchaient ensemble dans les grandes voies de la civilisation +libérale et pacifique. Fallait-il en sortir, et compromettre les +gloires comme les bienfaits de cette ère nouvelle, pour rentrer dans +nos anciennes luttes et obéir au réveil de ces inimitiés nationales si +heureusement assoupies depuis vingt-cinq ans? C'était la question qui +reparaissait en 1842, à propos du droit de visite, après avoir été, +la veille, posée et résolue à propos des affaires d'Égypte. Il ne +s'agissait pas seulement de la répression de la traite des nègres; la +politique générale que le cabinet du 29 octobre 1840 avait mission de +défendre et de pratiquer était engagée dans le débat. + +Malgré les difficultés et les ennuis que j'y prévoyais, je n'hésitai pas +un moment sur la conduite que j'avais à tenir. Je mettais le maintien +de notre politique générale, à l'extérieur comme à l'intérieur, fort +au-dessus de telle ou telle question particulière. Je voyais le +parti conservateur dans les chambres bien décidé à me soutenir dans +l'ensemble, quoiqu'il m'abandonnât dans l'affaire du droit de visite. Je +savais que, dans l'état des choses, j'étais plus propre que tout autre +à maintenir les bons rapports avec l'Angleterre, et à tirer mon pays du +nouveau mauvais pas où il s'engageait. Je pris la résolution d'ajourner +la ratification du traité du 20 décembre 1841, et d'y demander des +modifications qui devaient ou le rendre acceptable aux Chambres, ou le +faire annuler. Le roi et le conseil adoptèrent mon avis. + +Le débat terminé dans la chambre des députés, j'écrivis à M. de +Sainte-Aulaire: «Je regrette l'embarras que ceci donnera à lord +Aberdeen. Je compatis fort aux embarras de ce genre, car je les connais. +J'ai souvent combattu des impressions populaires, jamais une impression +plus générale ni plus vive que celle qui s'est manifestée contre ce +droit de visite auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il +s'exerçait. Toute l'amertume que lord Palmerston a semée chez nous a +saisi cette occasion pour éclater. Tenez pour certain que, dans l'état +des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure +et simple sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai établi la +pleine liberté du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. +Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous +ratifier sans compromettre des intérêts bien autrement graves? C'est ce +que je ne saurais fixer aujourd'hui.» + +Au moment où j'écrivais cette lettre, j'en reçus une de M. de +Sainte-Aulaire qui me rendait compte de sa première conversation avec +lord Aberdeen depuis qu'on avait, à Londres, connaissance de notre +débat: «Je vous servirais mal, me disait-il, en ne vous disant pas +la vérité tout entière. En entrant dans son cabinet, j'ai reconnu +l'intention préméditée de me faire entendre les plus grosses paroles. Il +a établi «que ce qui se passait dans les chambres ne le regardait pas, +qu'il tenait le traité pour ratifié parce que ni délai, ni refus n'était +supposable, et que la reine parlerait dans ce sens à l'ouverture de son +Parlement.» J'ai répondu que, sauf ces dernières paroles, en pareil cas +M. de Metternich me parlerait de même, et que je serais beaucoup plus +embarrassé de ce langage dans sa bouche que dans celle du secrétaire +d'État de la reine d'Angleterre. Le chancelier d'Autriche ne se soucie +guère des nécessités du gouvernement parlementaire qu'il déteste; à +Londres, on en apprécie trop bien les avantages pour ne pas en respecter +les inconvénients.» + +La réponse de M. de Sainte-Aulaire était bonne. J'ajoutai en +_post-scriptum_ à ce que je lui écrivais: «Je ne change rien à ma lettre +après avoir lu la vôtre, car la vôtre ne change rien à la situation. +Lord Aberdeen se trompe s'il croit agir sur moi par les paroles dont il +s'est servi envers vous. Je ne dirai pas qu'elles agiraient plutôt en +sens contraire; ce serait, de ma part, un enfantillage. Mais elles me +laissent dans la même disposition où j'étais. Je regrette l'obstacle +qu'a rencontré la ratification actuelle du traité. J'ai fait tout ce +qui était en mon pouvoir pour le surmonter. Mais je sais mesurer +l'importance relative des choses. Il y a six semaines, j'ai maintenu, +en principe et de la façon la plus désintéressée, le droit du roi +des Pays-Bas à refuser une ratification qu'il refusait sans nécessité +extérieure et par sa propre volonté. Je saurais bien, si on m'y +obligeait, maintenir le même droit pour notre propre compte, quand il +est si évident que le retard, loin de provenir de notre volonté, n'a +lieu que malgré nous et après le plus rude combat pour l'éviter.» + +Les pouvoirs envoyés le 20 novembre 1841 à M. de Sainte-Aulaire, pour +signer le nouveau traité, portaient expressément: _sous la réserve de +nos ratifications_. Nous étions donc; non-seulement en principe général, +mais en droit spécial et strict, pleinement autorisés à donner ou à +ne pas donner une ratification ainsi réservée d'avance. Je rappelai +ce texte à M. de Sainte-Aulaire, et je lui transmis en même temps les +modifications que nous demandions au traité, comme pouvant seules +nous mettre en mesure de le ratifier. Le cabinet anglais refusa de les +admettre; moins à cause de leur importance que pour n'avoir pas l'air de +céder aux sentiments de méfiance et d'hostilité contre l'Angleterre +qui éclataient en France: «Ce serait là, disait lord Aberdeen à M. de +Sainte-Aulaire, une humiliation que nous ne pouvons et ne voulons +pas subir. Les symptômes de la société sont graves ici, ajoutait +l'ambassadeur; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente +contre l'Angleterre s'accrédite et provoque la réciprocité.» Je ne +regrettai point le rejet des modifications proposées, et j'écrivis +sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «Maintenant ne demandez rien, ne +pressez rien. Le temps est ce qui nous convient le mieux. C'est du temps +qu'il nous faut, le plus de temps possible. Prenez ceci pour boussole.» + +Nous touchions à un moment critique; le 20 février 1842, jour fixé pour +l'échange des ratifications entre les cinq puissances, approchait; +il fallait, ce jour-là, déclarer hautement et expliquer notre refus. +J'écrivis le 17 février à M. de Sainte-Aulaire: «Voici nos points fixes: + +«1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre ratification; + +«2º Nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous pourrons la +donner; + +«Certaines modifications, réserves et clauses additionnelles sont +indispensables pour que nous puissions la donner. + +«Ces points reconnus, que peut-on faire? + +«On peut ajourner, soit indéfiniment, soit à terme fixe, toutes les +ratifications. Je n'ai rien à dire de l'ajournement indéfini. Il est +clair que, pour nous, il nous conviendrait. Quant à l'ajournement à +terme fixe, nous n'avons pas à nous y opposer; mais nous ne saurions +nous engager à ratifier purement et simplement, ce terme venu. +Évidemment les circonstances qui entravent, pour nous, la ratification +ne sont pas de notre fait, et il n'est pas en notre pouvoir de les faire +disparaître à un jour donné. L'ajournement à terme fixe donne, il est +vrai, du temps pour que les circonstances changent, et pour que +nous nous entendions sur les modifications indispensables; mais il a +l'inconvénient de tenir la question en suspens, au vu et su de tout +le monde, sans donner la certitude qu'elle soit résolue quand le terme +arrivera. + +«L'échange actuel des ratifications entre les autres puissances, et le +protocole restant ouvert pour la France jusqu'à ce que nous nous soyons +entendus sur les modifications réclamées, c'est là, ce me semble, quant +à présent, la solution la plus convenable pour tous. Elle consomme, pour +les autres puissances, le traité de 1841, et nous laisse, nous, sur le +terrain des traités de 1831 et de 1833, en nous donnant, quant au traité +de 1841, les chances du temps et d'une nouvelle négociation. + +«Du reste, mon cher ami, avant d'aller à la conférence, causez de ceci +avec lord Aberdeen. Cherchez avec lui les manières de procéder et les +formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je vous ai indiqué nos points +fixes. Tout ce que nous pourrons faire, dans ces limites, pour atténuer +les embarras de situation et de discussion que ceci attire au cabinet +anglais, nous le ferons, et nous comptons, de sa part, sur la même +disposition.» + +La réunion pour l'échange des ratifications eut lieu en effet le +19 février, et M. de Sainte-Aulaire trouva, non-seulement dans lord +Aberdeen, mais aussi dans les plénipotentiaires autrichien, prussien, +et russe, une disposition très-conciliante: «Je sors de la conférence, +m'écrivit-il; à midi nous étions réunis au _Foreign-Office_. C'était +à moi à attacher le grelot. J'ai dit que je n'avais point mes +ratifications, etc., etc. Vous trouverez mon texte dans la note +ci-jointe[18]. Lord Aberdeen a répondu que je changeais entièrement la +position prise par vous, que vous aviez déclaré en effet ne pouvoir +ratifier en ce moment sans les réserves, mais qu'avec les réserves vous +auriez ratifié immédiatement, ce qui laissait supposer que, dans un +délai indéterminé, vous donneriez les ratifications pures et simples. +J'ai répliqué que non-seulement je ne pouvais donner, à cet égard, ni +engagement, ni espérance, mais que je devais insister au contraire +sur une rédaction du protocole qui nous laissât la plus complète +indépendance. Lord Aberdeen a admis cette indépendance, et insisté +seulement pour que je ne vous imposasse point la nécessité de tenir à +des réserves sans valeur sérieuse, et auxquelles il était convaincu que +vous renonceriez volontiers si l'opinion, toujours si mobile en France, +vous le permettait plus tard. M. de Brünnow, qui est en possession de +rédiger les protocoles, a ouvert l'avis que celui-ci fût le plus bref +possible et constatât seulement que, le plénipotentiaire français +n'ayant point apporté les ratifications de sa cour, l'échange avait eu +lieu entre les autres plénipotentiaires, le protocole restant ouvert +pour la France.» Après quelques explications sur les modifications que +nous avions demandées et sur la nécessité d'attendre, à ce sujet, les +instructions des cours qui n'en avaient pas encore une connaissance +précise, l'avis de M. de Brünnow fût adopté et le protocole rédigé +dans des termes qui nous convenaient. «Maintenant, me disait M. de +Sainte-Aulaire, agissez à Vienne, Berlin et Pétersbourg; les rapports +envoyés d'ici, même à cette dernière cour, seront, je n'en doute pas, +d'une nature conciliante.» + +[Note 18: _Pièces historiques_, nº V.] + +Je lui répondis le 27 février: «Vous avez bien dit et bien agi. La +rédaction du protocole est bonne et la situation aussi bonne que le +permettent les embarras qu'on nous a faits. J'avais déjà mis Vienne, +Berlin et Pétersbourg au courant. J'y suivrai l'affaire. Je compte sur +le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous n'avons qu'à nous louer +du langage tenu à Londres, dans le Parlement. Il a été plein de +mesure et de tact. Je craignais une discussion qui vînt aggraver ici +l'irritation et mes embarras. Je puis au contraire me prévaloir d'un bon +exemple. J'en suis charmé.» + +La difficulté diplomatique était ainsi ajournée; mais de jour en jour, +au contraire, la difficulté parlementaire allait s'aggravant. En toute +occasion, sur le moindre prétexte, dans l'une et l'autre Chambre, le +débat recommençait sur le traité encore en suspens, sur les conventions +de 1831 et 1833, sur les plaintes et les réclamations particulières +auxquelles leur exécution avait donné et donnait encore lieu. Nos +adversaires montaient et remontaient incessamment sur cette brèche +toujours ouverte, et nos adhérents, tout en nous restant fidèles sur +le fond et l'ensemble de la politique, cédaient volontiers au désir +de faire, sur ce point, un peu d'opposition populaire. Les élections +générales, qui eurent lieu en juillet 1842 pour la Chambre des députés, +révélèrent dans le public la même disposition; il nous fut clair que la +nouvelle Chambre serait aussi prononcée contre le droit de visite que +celle qui venait de finir. + +Il était indispensable qu'avant l'ouverture de la session de 1843, la +question eût fait un pas. J'écrivis au comte de Flahault, ambassadeur du +roi à Vienne, le 27 septembre 1842: «Je n'ai pas besoin de vous dire +que nous ne saurions penser et que nous ne pensons nullement à ratifier +jamais, quelque modification qu'il dût subir, le traité du 20 +décembre 1841. Au premier moment, quand le débat s'est élevé, si les +modifications que j'ai indiquées avaient été immédiatement acceptées, +peut-être la ratification n'eût-elle pas été impossible. Mais les +modifications ont été repoussées; la question est devenue ce que vous +savez. Aujourd'hui, il n'y a plus moyen. Pour nous, le traité du 20 +décembre 1841 est mort, et tout le monde ici, dans le corps diplomatique +comme dans le public, en est aussi convaincu que moi. + +«Cependant le protocole resté ouvert à Londres donne à croire que la +ratification de la France est encore possible. Les malveillants le +disent aux badauds. On le dirait beaucoup et on le croirait un peu dans +la prochaine session. Il nous importe qu'on ne puisse plus le dire ni le +croire. Nous avons donc besoin que la clôture du protocole vienne clore +une situation qui ne peut plus avoir d'autre issue. + +«Nous en avons besoin à un autre titre. Dans la prochaine session, les +conventions de 1831 et 1833 seront attaquées. Nous devons, nous voulons +les défendre. Nous le ferions avec un grand désavantage si le protocole +restait encore ouvert et le traité du 20 décembre 1841 suspendu sur +nous. Pour que nous puissions nous retrancher fermement dans les anciens +traités, il faut que les Chambres et le pays n'aient plus à s'inquiéter +du nouveau. Cette inquiétude les entretiendrait dans un état de +susceptibilité et d'irritation qu'on ne manquerait pas d'exploiter, +comme on l'a déjà si bien fait. + +«Tout ce que je vous dis là, je l'ai dit à lord Cowley et aussi à M. +Bulwer qui est allé passer quelques semaines à Londres. Je sais qu'ils +en ont écrit et parlé à lord Aberdeen et à sir Robert Peel, et que les +deux ministres comprennent la situation et ne feront aucune objection à +la clôture du protocole. Mais ils ne croient pas pouvoir prendre, à cet +égard, aucune initiative; ils craignent les _saints_ du Parlement, et +ne veulent pas qu'on puisse leur dire qu'ils ont eux-mêmes proposé de +renoncer à la ratification de la France. Ils sont prêts, si je suis bien +informé, à accepter la clôture du protocole, pourvu que la proposition +en soit faite par une tierce puissance. + +«J'ai parlé de ceci au comte d'Appony. Je lui ai dit que M. de +Sainte-Aulaire allait retourner à Londres, qu'il exposerait à lord +Aberdeen la situation, et lui dirait que nous ne pouvions songer à +ratifier le traité, que par conséquent, en ce qui nous concerne, il est +tout à fait inutile que le protocole reste plus longtemps ouvert. J'ai +témoigné au comte d'Appony le désir que, sur cette déclaration de la +France, le plénipotentiaire autrichien voulût bien demander la clôture +pure et simple du protocole, sans aucune observation désagréable ou +embarrassante pour nous. Il en a écrit au prince de Metternich, et il +vient de me lire une dépêche qui promet de nous rendre ce bon office. M. +de Neumann est mandé au Johannisberg, où il recevra des instructions en +conséquence. Vous voyez, mon cher comte, que l'affaire est à peu près +arrangée; mais j'ai besoin que vous la connaissiez bien, que vous en +causiez avec le prince de Metternich à son retour à Vienne, et que +vous le remerciez de la bonne grâce qu'il y a mise. Les affaires sont +agréables à traiter avec un esprit droit et grand qui simplifie tout.» + +Je donnai en même temps à M. de Sainte-Aulaire, pour la clôture du +protocole, des instructions positives. Au premier moment, elles le +trouvèrent un peu inquiet; lord Aberdeen lui dit qu'il comprenait que +la ratification du traité du 20 décembre 1841 nous était désormais +impossible, qu'il ne nous la demanderait jamais, et qu'à l'ouverture du +parlement il déclarerait sans équivoque que non-seulement nous n'avions +point pris l'engagement de ratifier, mais qu'il n'avait, lui, aucune +espérance à cet égard. Cela suffirait, selon lui, pour que la +question fût considérée comme close. «Je vous avoue, ajoutait M. +de Sainte-Aulaire, que je suis assez de son avis; des déclarations +très-nettes de tribune me semblent pouvoir suppléer à la clôture du +protocole, et je crains qu'en touchant avec la plume à cette malheureuse +affaire, il n'en sorte de nouveaux embarras. Du reste, les intentions +sont ici positivement conciliantes; dites-moi votre préférence, et je +tâcherai de la faire prévaloir.» + +Je lui répondis sur-le-champ: «Chez nous et dans la disposition de notre +public, la déclaration dont lord Aberdeen vous a parlé n'aurait pas du +tout le même effet que la clôture du protocole. Il y a plus; dans l'état +où sera alors l'affaire, je ne la comprendrais pas. Vous serez, dans le +cours de ce mois, chargé de déclarer à lord Aberdeen et à la conférence +qu'après y avoir bien réfléchi, et à raison de tout ce qui s'est +passé depuis dix-huit mois, le gouvernement du roi ne croit pas devoir +ratifier le traité, et ne le ratifiera décidément pas, qu'ainsi il n'y +a plus, en ce qui le concerne, aucun motif pour que le protocole reste +ouvert. Quand vous aurez fait cette déclaration, il n'y aura plus lieu +à dire que nous n'avons point pris l'engagement de ratifier, qu'on +n'a aucune espérance à cet égard et qu'on ne nous demandera jamais la +ratification. Ces paroles supposeraient encore une situation qui ne +subsistera plus. Pourquoi a-t-on laissé le protocole ouvert? Dans +la perspective de la ratification possible de la France et pour en +maintenir la possibilité. C'est là non-seulement ce qui a été fait, +mais ce qui a été dit formellement. Quand la France aura définitivement +déclaré qu'elle ne saurait ratifier, l'ouverture prolongée du protocole +devient absolument sans objet. + +«Que signifierait-elle donc et à quelles suppositions pourrait-elle +donner lieu? + +«On supposerait, ou que le cabinet actuel pourra revenir sur sa +déclaration qu'il ne ratifiera point, on qu'un jour, un autre cabinet +pourra et voudra ratifier. Évidemment le protocole ne resterait ouvert +que pour l'une ou l'autre de ces deux chances, et tout le monde le +croirait ou se croirait en droit de le dire. + +«Je n'hésite pas à affirmer que ni l'une ni l'autre de ces chances +n'existe, et qu'en les maintenant sur l'horizon, on créerait, entre les +deux pays, et à nous dans nos Chambres, de graves embarras. + +«A quel moment, en effet, laisserait-on cette perspective encore +entr'ouverte? + +«Au moment où les conventions de 1831 et 1833 sont et seront violemment +attaquées, et où leur exécution peut donner, donne et donnera lieu à de +fâcheux conflits, à des plaintes continuelles. + +«Pour défendre les conventions de 1831 et 1833, pour les exécuter sans +que les bonnes relations des deux pays en soient, à chaque instant, +compromises, j'ai besoin de n'avoir sur les épaules, dans cette affaire, +aucun autre fardeau. Celui-là est déjà assez lourd. + +«Or la seule perspective d'une résurrection possible du traité du 20 +décembre 1841, quelque lointaine et douteuse qu'elle fût, quelques +dénégations qu'on en donnât dans l'un et l'autre parlement, serait +un fardeau énorme qui m'affaiblirait extrêmement dans la tâche, déjà +très-difficile, que j'aurai à remplir. Cette perspective toujours +subsistante laisserait aussi subsister, chez nous, toutes les +irritations, toutes les susceptibilités, toutes les méfiances. +L'opposition les exploiterait avidement. Le moindre incident, dans +l'exécution des traités, et il y en aura, nous le voyons bien, +deviendrait la source d'amères réclamations et de violents débats. + +«La clôture pure et simple du protocole, après notre déclaration que +nous ne ratifierons point, peut seule couper court à ces embarras, je +dirai à ces dangers. Seule, elle est en accord avec la vérité des choses +et avec l'intérêt des bonnes relations entre les deux pays. Seule, +elle nous permettra de recommencer un compte tout à fait nouveau, et +de régler les diverses affaires que nous avons ensemble, sans autre +difficulté que celle des affaires mêmes.» + +Lord Aberdeen était, au fond, de cet avis. Je n'ai point connu d'homme +moins emprisonné dans ses propres pensées, ni plus disposé à comprendre +les idées et la situation des autres, et à leur faire leur part. Il y +avait en lui, à côté d'une prudence qui ne se dissimulait aucune des +difficultés d'une affaire et qui ne tentait de les surmonter que pas +à pas, une liberté et une équité d'esprit qui le portaient à chercher, +dans toute question, la solution la plus juste envers tous. Mais, à +propos du droit de visite, il avait affaire, dans son propre cabinet, à +des dispositions fort diverses et peu traitables; l'amirauté anglaise et +plusieurs des ministres étaient opposés à toute concession; le chef +du cabinet, sir Robert Peel, quoique très-judicieux et d'intention +très-pacifique, était, en fait de politique extérieure, méfiant, +susceptible, prompt à partager les impressions populaires et préoccupé +surtout de la crainte d'être ou seulement de paraître dupe ou faible. +Quand on apprit à Londres qu'il fallait renoncer à toute attente de +notre ratification du traité du 20 décembre 1841, et que nous étions +sur le point de faire, à ce sujet, une déclaration positive, de vifs +dissentiments s'élevèrent dans le cabinet sur la portée de cette +déclaration et sur la façon dont elle devait être accueillie: «Les uns, +m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, sont très-animés contre notre procédé; +ils veulent qu'on réponde à notre déclaration et pour cela ils préfèrent +qu'elle soit motivée; les autres souhaitent que les choses se passent +le plus possible en douceur, qu'aucune réponse ne soit faite à notre +déclaration, et pour qu'elle donne moins de prise à une réponse, ils +la préfèrent non motivée. D'après ce que je vois et entends, le mode +préféré par lord Aberdeen serait la déclaration sans motifs; à cela, +sir Robert Peel objecte que cette déclaration toute sèche a un peu l'air +dictatorial, et qu'elle amène naturellement la question: _Mais pourquoi +donc?_ Il lui paraîtrait préférable que nous entrassions en explication +et dissions que, depuis la signature du traité et avant sa ratification, +les Chambres en ayant eu connaissance, elles ont manifesté une opinion +dont un monarque constitutionnel doit tenir compte, et qui oppose un +obstacle absolu à la ratification ultérieure. Sir Robert Peel ajoute +que si vous voyez des inconvénients à avouer aussi positivement la +dépendance où se trouve la prérogative de la couronne devant les +Chambres, on pourrait dire seulement qu'entre la signature du traité et +l'époque fixée pour la ratification, il est survenu en France des +faits auxquels le gouvernement a dû avoir égard, et qui rendent la +ratification désormais impossible. Lord Aberdeen trouve que sir +Robert Peel a raison dans les reproches qu'il adresse à un refus de +ratification tranchant et sans motifs. Nous nous sommes séparés sans +rien conclure. Il m'a prié d'essayer diverses rédactions répondant +aux idées de sir Robert Peel et à la sienne. Je lui ai promis de m'en +occuper; mais avant de lui rien montrer, je voudrais recevoir vos +instructions. Elles peuvent me revenir vendredi prochain, 28. J'ai +l'espoir que notre affaire marcherait ensuite rapidement.» + +Mes instructions ne se firent pas attendre: je donnai à M. de +Sainte-Aulaire toutes les facilités qu'à Londres on pouvait désirer; +je lui envoyai deux projets de rédaction pour la clôture définitive +du protocole: l'un contenant, sans motifs, notre déclaration que nous +étions résolus à ne pas ratifier le traité du 20 décembre; l'autre, +expliquant notre refus «par les faits graves et notoires qui, depuis +la signature du traité, sont survenus en France à ce sujet, et que +le gouvernement du roi juge de son devoir de prendre en grande +considération.»--«Avec ce choix-là, il est difficile, ce me semble, lui +disais-je, de ne pas en finir bientôt.» + +Pourtant les difficultés et les incertitudes se prolongèrent encore; +rien n'est plus difficile, même entre hommes qui, au fond, sont d'accord +dans leur intention et leur but, que de donner satisfaction à toutes +les susceptibilités et aux apparences que souhaitent les situations +diverses: «Remarquez bien, disait lord Aberdeen à M. de Sainte-Aulaire, +que vous cédez, dans tout ceci, à des motifs qui peuvent avoir pour +vous une valeur déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à +apprécier, car ils sont très-injurieux pour nous, et nous ne pouvons +avec dignité les voir se produire sans les qualifier sévèrement. On est +parvenu à persuader en France que nous sommes d'abominables hypocrites, +que nous cachons des combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un +intérêt d'humanité. Vous vous trouvez dans la nécessité de déférer à ces +calomnies, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en +ne nous en montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de +l'Europe, nous les présenter comme le motif déterminant de votre +conduite, force nous est de les repousser comme telles, car notre +silence impliquerait une sorte d'adhésion.» Dans ma correspondance +particulière avec M. de Sainte-Aulaire, je répondais à toutes ces +humeurs, à tous ces ombrages du cabinet et du public anglais; je +m'appliquais à mettre en lumière la légitimité, en principe, comme la +nécessité, en fait, de notre conduite; ainsi que je l'y autorisais, M. +de Sainte-Aulaire montrait mes lettres à lord Aberdeen qui lui dit un +jour, en lui en rendant une qu'il avait communiquée à sir Robert Peel: +«Les lettres de M. Guizot sont toutes parfaitement belles; mais à les +lire, on croirait volontiers que c'est lui qui a toute raison et nous +tout le tort, que nous n'avons qu'à nous louer de son procédé, lui à +se plaindre du nôtre; enfin que, dans tout ceci, c'est lui, et non +pas nous, qui sommes la partie lésée.» «J'ai répondu, me disait M. de +Sainte-Aulaire, que jusqu'ici vous ne vous plaigniez point du cabinet +anglais, mais que, si vous aperceviez des susceptibilités et des +méfiances, il n'y aurait point lieu de s'étonner que vous en fussiez +blessé. Quelle est, en effet, ai-je ajouté, la position de M. Guizot en +France? Sur quel terrain l'attaquent ses ennemis? Ils lui reprochent sa +partialité pour l'Angleterre, sa préférence pour l'alliance anglaise, +l'estime qu'il professe pour votre nation et son gouvernement. Si +pendant qu'il est poursuivi chez nous pour ces causes, il a aussi à +se défendre contre vous, un peu d'humeur de sa part ne serait que +légitime.» Lord Aberdeen est convenu qu'il y avait du vrai dans ce que +je disais là; mais il en a rétorqué contre moi une partie: «Si vous êtes +attaqué à cause de l'Angleterre, l'Angleterre aussi est attaquée à cause +de vous; les accusations odieuses dont on la poursuit, les passions +qu'on soulève, n'ont, au fond, rien de réel contre elle; ce sont des +machines de guerre contre vous; c'est pour vous faire pièce qu'on a +empêché la ratification du traité de 1841; c'est pour vous faire pièce +qu'on va attaquer ceux de 1831 et 1833.» J'ai bien averti lord Aberdeen +de prendre garde aux conséquences pratiques qu'on pourrait tirer de ces +prémisses; sans doute, la stratégie des partis a sa part dans ce qui +se passe aujourd'hui en France; mais les partis n'exploitent que les +dispositions qui existent, et si un homme moins intrépide que vous +était au pouvoir, il serait, à coup sûr, emporté par la tempête +contre laquelle vous luttez. A cela, lord Aberdeen m'a répondu par des +protestations très-explicites et, je n'en doute pas, très-sincères de sa +confiance en votre loyauté et de son estime pour votre habileté et votre +courage. Maintenant, mon cher ami, c'est pour moi un devoir de vous +avertir qu'au fond de tout cela est la prévision que nous reviendrons +sur les traités de 1831 et 1833, que le parti est pris de ne rien céder +sur ce point, et que toute tentative de modifier ces traités aurait +pour conséquence nécessaire et immédiate une rupture diplomatique. Ma +conviction à cet égard ne s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais +sur le jugement que je porte de l'ensemble de la situation.» + +Les difficultés et les hésitations furent enfin surmontées par le bon +vouloir et le bon sens mutuels des négociateurs: lord Aberdeen prit +son parti de ne pas tenir compte des exigences de quelques-uns de ses +collègues: «Ils veulent une réplique à votre refus de ratifier, dit-il +à M. de Sainte-Aulaire, et si je les en croyais, elle serait vive; mais, +au fait, c'est moi, et non pas eux, qui serais responsable des +suites; je ne me laisserai pas pousser.»--«Je présume, ajoutait M. de +Sainte-Aulaire, que lui et sir Robert Peel se sont mis d'accord.» Il +m'écrivit, en effet, quelques jours après, le 8 novembre 1842: «Quoique +je me sois un peu écarté de la ligne que vous aviez tracée, vous ne +serez pas, j'espère, mécontent du résultat. Vous teniez: 1º à déclarer, +_sans compliments_, que vous ne ratifieriez, ni à présent, ni plus tard, +le traité du 20 décembre 1841; 2º à ce que cette déclaration fût admise +et le protocole fermé _sans phrases_. J'ai emporté ces deux points, +non sans combat, je vous assure. J'ai concédé que notre déclaration +de non-ratification serait faite par une note que j'adresserais à lord +Aberdeen, lequel convoquera demain la conférence, et lui communiquera +ladite déclaration. Il s'est engagé à ne pas laisser mettre dans le +protocole une parole désobligeante pour nous: la clôture _sans phrases_. +C'est le prince de Metternich qui a suggéré ce mode de procéder. Lord +Aberdeen ne l'avait pas goûté d'abord. Hier soir cependant, après une +longue et vive discussion entre nous, il a produit cet expédient comme +atténuant l'âpreté de nos formes. Il a paru très-satisfait quand j'y ai +donné mon adhésion, et m'a quitté précipitamment pour aller le dire à +sir Robert Peel qui l'attendait dans une chambre voisine. En reprenant +ce matin notre entretien, j'ai été surpris de retrouver lord Aberdeen +presque indifférent sur l'expédient auquel il attachait, la veille, tant +de prix; j'ai demandé alors à revenir à la marche plus conforme à mes +instructions, dont je ne m'écartais qu'avec grand regret: «Pour Dieu, +m'a dit lord Aberdeen, ne revenez pas là-dessus; pour ma part, je n'y +tiens pas beaucoup; mais quand, hier soir, j'ai annoncé à sir Robert +Peel que nous étions, vous et moi, d'accord sur ce point, il en a +témoigné une joie extrême, et il serait très-fâché d'un mécompte. M. +Guizot, ni vous, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette +malheureuse affaire m'a données[19].» + +[Note 19: _Pièces historiques_, nº VI.] + +Peu importent les peines quand le but est atteint; il l'était +complètement en cette occasion; la complication était dénouée et +le traité du 20 décembre 1841 annulé, quant à nous, sans aucune +récrimination des autres puissances entre lesquelles il continuait +d'être en vigueur, et sans que les bons rapports entre la France et +l'Angleterre fussent le moins du monde altérés. J'écrivis au comte de +Sainte-Aulaire: «Vous avez raison d'être content et je le suis aussi. +Votre forme de déclaration par une note écrite et communiquée est +au moins aussi nette, peut-être plus correcte, et certainement moins +ouverte à la polémique, que ne l'eût été votre déclaration face à face +dans la conférence. La rédaction du protocole est bonne. Tout est donc +bien et voilà un gros embarras derrière nous. Mais je ne veux pas que, +de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le +moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui, +une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire, +conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une +loyauté irréprochables. Pour ma part, j'ai lutté tant que la lutte a été +possible. J'ai proposé des modifications au traité. J'ai attendu près +d'un an. Devais-je aller au delà? Devais-je risquer, sur cette question, +notre situation et notre politique tout entière? Évidemment non. Ni +l'intérêt français, ni l'intérêt européen, ni l'intérêt des relations de +la France et de l'Angleterre n'y auraient rien gagné. J'ai donc pris, au +fond, le seul parti raisonnable et convenable. Dans la forme, j'ai voulu +que notre résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien +admis qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement; +c'était mon devoir. Mais en même temps, je n'ai rien dit, je n'ai rien +accueilli, ni paru accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord +Aberdeen, de son côté, a mis, dans toute l'affaire, beaucoup de bon +vouloir et de modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, +dans une situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne +politique. Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir. + +«Voilà pour le passé. Maintenant voyons l'avenir, car nous en avons un +devant nous, et qui aura bien ses embarras. + +«Évidemment, dans la session prochaine, les conventions de 1831 et +1833 seront fort attaquées. Elles le seront par l'opposition, par les +intrigants, par quelques conservateurs malveillants ou aveugles. Plus ou +moins ouvertement, on me demandera deux choses: l'une, d'éluder, par des +moyens indirects, l'exécution de ces conventions; l'autre, d'ouvrir une +négociation pour en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au +nom de la loyauté, la seconde au nom de la politique. Je ne suis pas un +procureur, un chercheur de chicanes. J'exécuterai honnêtement ce qui a +été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour l'abolition +des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus entraînerait +de mauvaises relations, peut-être la rupture des relations diplomatiques +entre les deux pays. Une telle faute ne se commettra point par mes +mains. J'ai dit naguère à lord Palmerston qu'il sacrifiait la grande +politique à la petite, que l'amitié de la France valait mieux que la +Syrie enlevée à Méhémet-Ali. Je n'encourrai pas le même reproche; la +bonne intelligence avec l'Angleterre vaut mieux que l'abolition des +traités de 1831 et 1833. C'est là une raison supérieure qui me dispense +d'en chercher d'autres. + +«Voilà mon plan de conduite, mon cher ami. J'y rencontrerai bien des +combats, bien des obstacles, car les préventions sont bien générales, +les passions bien excitées, et tous les prétendants au pouvoir se +coaliseront, ouvertement ou sous main, pour les exploiter. Pourtant je +persévérerai, et je crois au succès; mais pour que j'y puisse compter, +il me faut trois choses: + +«1º La complète exécution, dans les conventions de 1831 et 1833, de +toutes les clauses qui peuvent être considérées, en France, comme des +garanties; notamment de l'art. 3 de la convention de 1831 qui veut +que le nombre des bâtiments croiseurs soit fixé chaque année par une +convention spéciale; + +«2º Beaucoup de prudence et de modération dans l'exercice du droit +de visite. Ceci dépend et du choix des officiers croiseurs et des +instructions qu'ils reçoivent. Il ne m'appartient en aucune façon +d'intervenir dans le choix des officiers que le cabinet emploie à ce +service dans les diverses stations, notamment sur la côte occidentale +d'Afrique. Cependant on peut craindre, d'après les faits connus, que +quelques-uns de ces officiers n'aient pas toujours été aussi mesurés, +aussi calmes, aussi polis qu'il eût été à désirer. Nos gens, à nous, +sont fiers et susceptibles; c'est par le sang-froid et la politesse +qu'on peut prévenir la susceptibilité. Je ne puis m'empêcher de +remarquer qu'aucune plainte ne s'est élevée de la part des bâtiments +anglais visités par nos croiseurs, et il y en a eu souvent. Je me +permets donc d'appeler, sur le choix des officiers, toute l'attention, +je dirai tout le scrupule du cabinet anglais. C'est par là surtout que +nous nous épargnerons de graves et continuels embarras. + +«Quant aux instructions, je suis charmé d'apprendre que lord Aberdeen +les examine et les fait examiner de très-près. Il n'oublie certainement +pas qu'aux termes de l'art. 5 de la convention de 1831, il y a +des instructions, _rédigées et arrêtées en commun par les deux +gouvernements_. Si ce sont celles-là que lord Aberdeen soumet en ce +moment à une révision, cette révision doit aussi se faire en commun, et +aucune modification ne peut être arrêtée que de concert. Sans doute il +peut, il doit même y avoir, outre les instructions générales et arrêtées +en commun, des instructions spéciales personnellement données par chaque +gouvernement à ses officiers. Sur celles-là aussi peut-être serait-il +utile de nous entendre officieusement. Ni vous, ni personne de votre +ambassade n'est, à coup sûr, au courant des détails d'exécution de ce +service, et en mesure de s'en entretenir avec les hommes du métier. +Jugeriez-vous utile que je vous envoyasse à Londres, comme donneur de +renseignements et bon à employer auprès de l'amirauté anglaise, un homme +spécial que je demanderais au ministre de la marine et dont vous vous +serviriez officieusement? + +«Voici mon troisième point nécessaire. Des satisfactions, des +réparations équitables et un peu promptes sur les griefs dont nous avons +eu ou dont nous pourrons avoir à nous plaindre. Je serai obligé de me +montrer, dans les affaires de ce genre, exact et insistant. Je comprends +que le cabinet anglais en soit, de son côté, assez embarrassé; les +faits sont souvent douteux, contestés, difficiles et longs à constater. +Cependant il y en a de certains. Quelques exemples de ferme impartialité +à cet égard seraient d'un excellent effet, et ici dans le public, et +dans les diverses stations, sur les croiseurs eux-mêmes. Je ferai tout +mon devoir; mais je tiendrai à tout mon droit. + +«En voilà bien long, mon cher ami, et pourtant j'aurais encore, sur le +même sujet, bien des choses à vous dire. Mais j'ai dit l'essentiel; le +reste viendra en son temps. Vous voyez; c'est entre Paris et Londres +une situation délicate, prolongée, et une bonne conduite difficile, mais +nécessaire à tenir de concert. J'espère que nous y réussirons, comme +nous avons déjà réussi; mais, en conscience, il m'est permis de dire +que, dans la difficulté, ma part sera la plus grosse.» + +Je ne me trompais pas sur ce point. Dès que la session de 1843 se +rouvrit, la nouvelle chambre des députés s'empressa de témoigner, sur +le droit de visite, ses sentiments. Bien que le discours du trône n'eût +fait aucune mention de la question, les conservateurs, en majorité +décidée dans la commission de l'adresse, et prenant pour rapporteur +l'un de mes plus intimes amis, M. Dumon, insérèrent dans leur projet de +réponse un paragraphe ainsi conçu: «Réunies par un sentiment d'humanité, +les puissances s'appliquent à la suppression du trafic infâme des noirs. +Nous avons vu avec satisfaction qu'en persévérant à prêter à cette juste +entreprise le concours de la France, le gouvernement de Votre Majesté +n'a pas donné son assentiment à l'extension des conventions existantes. +Pour l'exécution stricte et loyale de ces conventions, tant qu'il n'y +sera point dérogé, nous nous reposons sur la vigilance et la fermeté +de votre gouvernement. Mais frappés des inconvénients que l'expérience +révèle et dans l'intérêt même de la bonne intelligence si nécessaire à +l'accomplissement de l'oeuvre commune, nous appelons de tous nos voeux +le moment où notre commerce sera replacé sous la surveillance exclusive +de notre pavillon.» + +Il y avait là, à coup sûr, une forte insistance pour que le gouvernement +entreprît l'abolition des conventions de 1831 et 1833. L'opposition +ne s'en contenta point: elle fit, de l'attaque au droit de visite, +une attaque au cabinet et à toute sa politique; elle demanda, pour +l'abolition des conventions de 1831 et 1833, une négociation catégorique +et immédiate. Le débat se prolongea pendant six jours, et ce ne fut pas +sans un peu de triste surprise que je comptai M. de Tocqueville parmi +mes adversaires; il me semblait appelé, par l'élévation de son caractère +et de ses idées, à se placer, dans cette circonstance, hors des rangs et +des routines de l'opposition. En revanche, un jeune député, nouveau dans +la Chambre, M. Agénor de Gasparin, défendit avec un vertueux courage la +cause presque abandonnée des conventions de 1831 et 1833 qu'il persista +à regarder comme nécessaires pour la répression efficace de la traite +et peu dangereuses, en réalité, pour la sûreté du commerce et la +liberté des mers. Plusieurs amendements furent proposés pour aggraver +le paragraphe du projet d'adresse, et le tourner en machine de guerre +contre le cabinet. Je pris la parole vers la fin du débat, et après +avoir pleinement expliqué l'attitude du cabinet dans son refus de +ratifier le traité du 20 décembre 1841, j'ajoutai: «Quant aux traités +de de 1831 et 1833, ils étaient, depuis dix ans, conclus, ratifiés, +exécutés; j'ai cru qu'il était de l'honneur de mon pays, comme du mien, +de les exécuter loyalement, de ne pas donner un exemple d'une extrême +irrégularité et d'une véritable mauvaise foi dans les rapports +internationaux. J'en ai donc conseillé à la couronne et j'en ai continué +l'exécution. La Chambre sait que cette exécution avait eu lieu avec +quelque négligence, et que le laisser-aller apporté par tout le monde, +Chambres, public, gouvernement, dans cette question, pendant tant +d'années, avait fait tomber en désuétude plusieurs garanties importantes +pour nous. Je les ai toutes reprises et redemandées. Il y en a trois: la +rédaction d'une convention annuelle pour débattre et régler, selon les +circonstances de l'année, le nombre des croiseurs; la déclaration que +les croiseurs seront attachés à une station spéciale, et ne pourront, +sans un nouveau mandat, passer de l'une à l'autre; enfin, l'égalité, ou +à peu près, dans le nombre des croiseurs des deux pays. Aucune de +ces trois garanties n'avait été pratiquée depuis dix ans; je les ai +réclamées; elles sont toutes en vigueur aujourd'hui. Nous sommes à +présent, l'Angleterre et nous, quant à l'exécution des traités de 1831 +et 1833, dans le droit strict, complet, loyal. + +«Faut-il, outre cela, provoquer actuellement l'abolition de ces traités? +Je ne puis me dispenser de rappeler cette maxime que les traités +conclus, ratifiés, exécutés, se dénouent d'un commun accord ou se +tranchent par l'épée. Il n'y a pas une troisième manière. Le commun +consentement, le commun accord pour l'abolition des traités de 1831 +et 1833, est-ce le moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de +l'obtenir? Le cabinet ne l'a pas pensé, et il n'a pas cru devoir, quant +à présent, entamer à ce sujet des négociations. Je ne sache personne qui +entame une négociation pour autre chose que pour réussir. + +«On demande si le cabinet prendra réellement le sentiment public et le +voeu de la Chambre au sérieux. Je serais bien tenté de prendre cette +question pour une injure; je ne le ferai pas. Messieurs, si je ne +prenais pas au sérieux le sentiment du pays et le voeu de la Chambre +dans cette question, savez-vous ce que je ferais? J'ouvrirais une +négociation; je l'ouvrirais à l'instant même, sans me préoccuper de ses +conséquences probables. Mon opinion, ma prévoyance est qu'actuellement +elle ne réussirait pas. Quand elle aurait échoué, je viendrais vous le +dire. J'aurais déféré au voeu de la Chambre; j'aurais accompli la +seule chose qui dépende du cabinet; je demanderais alors à la Chambre: +Maintenant, que voulez-vous? Voulez-vous vous arrêter? Voulez-vous +reculer? Voulez-vous poursuivre? J'écarterais ainsi le fardeau des +épaules du cabinet pour le reporter sur la Chambre et sur le pays. + +«Une telle conduite serait une indignité et une lâcheté. Le cabinet +gardera pour lui-même le fardeau. Le cabinet ne mettra pas la Chambre +et le pays dans cette alternative que je me suis permis de qualifier +ailleurs par ces mots, une faiblesse ou une folie. Il prend trop au +sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la +Chambre. Quand le cabinet croira, avec une parfaite sincérité, avec +une conviction profonde, qu'une telle négociation doit réussir, que +les traités de 1831 et 1833 peuvent se dénouer d'un commun accord, le +cabinet l'entreprendra. Auparavant, non; alors, certainement.» + +La Chambre approuva hautement cette attitude et ce langage; tous les +amendements furent rejetés; et l'adoption pure et simple du paragraphe +proposé par la commission de l'adresse prouva à la fois la persistance +de la majorité dans son voeu et sa ferme adhésion au cabinet. + +Un débat analogue eut lieu dans la chambre des pairs. Fidèle à ses +traditions, sa commission avait gardé, sur cette affaire, dans son +projet d'adresse, le même silence que le discours du trône. Plusieurs +pairs réclamèrent, par voie d'amendement, l'abolition formelle et +prompte du droit de visite. Le duc de Broglie les combattit au nom de +la commission dont il était rapporteur; et, reprenant pour son +propre compte la question au fond, il la discuta historiquement et +politiquement, en principe et en fait, d'une façon tellement lucide +et complète que la chambre des pairs, rejetant tous les amendements, +persista dans la réserve que s'était imposée sa commission. + +Au moment même, l'issue de ces débats était bonne pour le cabinet: +les Chambres lui avaient témoigné pleine confiance, et elles l'avaient +soutenu contre ses adversaires, quoiqu'elles fussent entrées elles-mêmes +dans la voie que ses adversaires avaient ouverte. Mais évidemment le +voeu pour l'abolition du droit de visite était général et ne pouvait +manquer de devenir chaque jour plus impérieux. J'écrivis au comte de +Flahault à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur +l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps. Mais il faudra arriver +à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité en soit +partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de Metternich. Il +sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le moment venu, +il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se perpétuer +indéfiniment, car elle amènerait chaque année, au retour des Chambres, +et dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, un accès de +fièvre très-périlleux.» A Londres, le comte de Sainte-Aulaire n'avait +pas besoin d'être ainsi averti; son inquiétude au sujet du droit de +visite était toujours très-vive: «Vous me dites, m'écrivait-il, de me +tenir, quant à présent, bien tranquille sur cette question-là. Vous avez +cent fois raison; si quelque chose doit être possible un jour, c'est +à la condition de ne rien compromettre aujourd'hui. Je ne veux rien +exagérer: tout en déclarant sans la moindre hésitation qu'aujourd'hui +toute ouverture faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à +une retraite de fort mauvaise grâce pour nous, je ne prétends pas +que cette chance soit à jamais fatale, et qu'à une autre époque, sous +l'empire d'autres circonstances, on ne puisse tenter avec succès ce qui +m'est impossible aujourd'hui.» + +D'autres circonstances survinrent bientôt, très-inattendues et +très-propres à nous fournir, pour cette embarrassante affaire, des +occasions et des moyens d'agir. Vers la fin d'août 1843, la session des +Chambres terminée, la famille royale et le cabinet s'étaient dispersés; +le roi prenait, au château d'Eu, ses vacances d'été; M. le prince de +Joinville et M. le duc d'Aumale étaient allés passer quelques jours à +Londres et à Windsor; M. le duc de Nemours tenait un camp de dix mille +hommes à Plélan en Bretagne; je me reposais, au Val-Richer, des fatigues +de la session. De retour à Paris le 23 août, j'eus la visite de lord +Cowley qui vint me dire que la reine Victoria était sur le point de +faire, au château d'Eu, une visite au roi, et que lord Aberdeen devait +l'accompagner. Il n'en était encore informé que par une lettre de +M. Henri Greville, mais il tenait la chose pour certaine. J'envoyai +sur-le-champ une estafette au roi qui me répondit le lendemain 26 août: + +«Oui, mon cher ministre (je commence comme l'Agamemnon de Racine), j'ai +tout lieu de croire que nous allons avoir à Eu la royale visite de la +reine Victoria et du prince Albert. Elle a chargé mes fils, qui sont +arrivés ce matin, de tous ses messages. Seulement elle nous demande +de tenir secret jusqu'au 30 août ce qui n'en est plus un, parce que, +dit-elle, l'exécution de ce projet pourrait être entravée par la +publicité. Je crois donc important, et je viens même de l'écrire à +Duchâtel, que nos gazettes, officielles ou ministérielles, ne prennent +pas l'initiative de la nouvelle, qu'elles expriment du doute en la +révélant, et qu'elles parlent toujours des incertitudes du temps et de +la mer, surtout en septembre. La reine doit venir lundi à Brighton, là +s'embarquer pour visiter quelques ports anglais de la Manche et ensuite +venir au Tréport, en prenant peut-être un pilote français à Cherbourg. +Veuillez dire cela à l'amiral Mackau. Je pense que les autorités de +terre et de mer sauraient leur devoir pour les saluts de tous les forts, +batteries et bâtiments si le pavillon royal d'Angleterre paraissait à +Cherbourg. Au surplus, nous en aurons des nouvelles, j'espère. Ici, +je suis fort malheureux avec quatre invalides pour servir six pièces, +quoique le maréchal en eût ordonné trente l'année dernière. J'ai dit +au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela pour +faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il n'y +a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre +embarras; heureusement, il y a chez Peckham une douzaine de baraques +en bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de +l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits +de Neuilly, et chercher à Dieppe de la toile à voile qu'on va goudronner +pour couvrir les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc +d'Aumale donnera l'exemple d'y coucher, comme il a donné celui de +charger la _smala_ d'Abd-el-Kader. Je fais commander un spectacle pour +lundi 4, car la reine compte arriver samedi 2. Il est certain que lord +Aberdeen vient avec elle. Ceci nous paraît indiquer l'invitation à lord +Cowley; veuillez donc la faire de ma part à lord et lady Cowley et miss +Wellesley. Quant à vous, mon cher ministre, vous viendrez quand vous +voudrez; mais je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que +nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée. Je +serai charmé aussi d'avoir ici l'amiral Mackau; _but you will have to +excuse the accommodation which will be very indifferent[20]. Never +mind_, tout ira très-bien. Bonsoir, mon cher ministre.» + +[Note 20: «Mais vous aurez à excuser les arrangements qui seront +médiocres.»] + +A Paris et partout, quand la nouvelle se répandit, l'effet en fut grand; +satisfaction pour les uns, humeur pour les autres, surprise pour +tous. Chez quelques-uns des membres du corps diplomatique, l'humeur +s'épanchait quelquefois en propos étourdis et peu dignes: + +«Fantaisie de petite fille; un roi n'aurait pas fait cela.» Et quand +on répondait: «Fantaisie acceptée par des ministres qui ne sont pas des +petites filles,» l'humeur redoublait: «Ses ministres ne songent qu'à lui +plaire, ils tremblent devant elle.» Bientôt pourtant l'humeur se contint +devant l'importance du fait et le sentiment public; les impressions du +moment même et sur place sont plus vraies que les plus exacts souvenirs; +j'insère ici textuellement une lettre où, le soir même, en écrivant à +Paris, je racontais l'arrivée et le débarquement de la reine: «A cinq +heures un quart, le canon nous a avertis que la reine était en vue. +A cinq heures trois quarts, nous nous sommes embarqués dans le canot +royal, le roi, les princes, lord Cowley, l'amiral Mackau et moi, pour +aller au-devant d'elle. Nous avons fait en mer un demi-mille. La plus +belle mer, le plus beau ciel, la terre couverte de toute la population +des environs. Nos six bâtiments sous voiles, bien pavoisés, pavillons +français et anglais, saluaient bruyamment, gaiement. Le canon couvrait +à peine les cris des matelots. Nous avons abordé le yacht _Victoria and +Albert_. Nous sommes montés. Le roi était ému, la reine aussi. Il l'a +embrassée. Elle m'a dit: «Je suis charmée de vous revoir _ici_.» Elle +est descendue, avec le prince Albert, dans le canot du roi. A mesure que +nous approchions du rivage, les saluts des canons et des équipages +sur les bâtiments s'animaient, redoublaient. Ceux de la terre s'y sont +joints. La reine, en mettant le pied à terre, avait la figure la plus +épanouie que je lui aie jamais vue: de l'émotion, un peu de surprise, +surtout un vif plaisir à être reçue de la sorte. Beaucoup de _Shake +hand_ dans la tente royale. Puis les calèches et la route. _Le God save +the Queen_ et autant de _Vive la reine! Vive la reine d'Angleterre!_ +que de _Vive le roi!_ Il faut croire à la puissance des idées justes et +simples. Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et maritime. +Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé deux ou trois +fois et pillé je ne sais combien de fois. Rien ne serait plus facile que +d'exciter ici une passion populaire qui nous embarrasserait fort; mais +on a dit, on a répété: «La reine d'Angleterre fait une politesse à notre +roi; il faut être bien poli avec elle.» Cette idée s'est emparée du +peuple et a surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont +crié et ils crieront _Vive la reine!_ et ils applaudissent le _God save +the Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur +demander trop longtemps. + +«J'ajoute pourtant qu'une autre idée simple et plus durable, la paix, le +bien de la paix, est devenue et devient chaque jour plus puissante. Elle +domine parmi les bourgeois et aussi parmi les réfléchis et les honnêtes +du peuple. Elle nous sert beaucoup en ce moment. On se dit beaucoup: +«Quand on veut avoir la paix, il ne faut pas se dire des injures et se +faire la grimace.» Cela était compris aujourd'hui de tout le monde, sur +cette rive de la Manche.» + +Dès que nous fûmes seuls, lord Aberdeen me dit: «Prenez ceci, je vous +prie, comme un indice assuré de notre politique, et sur la question +d'Espagne et sur toutes les questions; nous causerons à fond de toutes.» +Il n'était pas aisé de causer; les journées se passaient en réunions +générales, en présentations, en conversations à bâtons rompus dans +les salons, en promenades. Le dimanche 3 septembre, après que la reine +Victoria eut assisté au service anglican dans une salle du château +arrangée à cet effet, le roi la mena, dans un grand char-à-bancs que +remplissait la famille royale, au haut d'un plateau d'où l'on avait, sur +la mer et sur la forêt, un point de vue admirable; le temps était beau, +mais le chemin mauvais, étroit, plein de cailloux et d'ornières; la +reine d'Angleterre riait et s'amusait d'être ainsi cahotée en royale +compagnie française, dans une sorte de voiture nouvelle pour elle, et +emportée par six beaux chevaux normands gris-pommelés que conduisaient +gaiement deux postillons avec leurs bruyants grelots et leur brillant +uniforme. Nous suivions lord Aberdeen et moi, avec lord Liverpool et +M. de Sainte-Aulaire, dans une seconde voiture. Lord Aberdeen venait +d'avoir, avec le roi, un long tête-à-tête dont il était content et +frappé; content des vues et des intentions politiques que le roi lui +avait développées, spécialement sur la question d'Espagne, frappé de +l'abondance de ses idées et de ses souvenirs, de la rectitude et de +la liberté de son jugement, de la vivacité naturelle et gaie de son +langage. «Le roi m'a parlé à fond et très-sérieusement,» me dit-il. +Nous causâmes aussi en courant, un peu de toutes choses. Il me dit que, +depuis deux mois, la reine avait projeté ce voyage et en avait parlé à +sir Robert Peel et à lui; ils l'avaient fort approuvé, en lui demandant +de n'en rien dire jusqu'à la séparation du parlement, pour éviter les +questions, les remarques et peut-être les critiques de l'opposition. «La +reine, ajouta lord Aberdeen, n'ira point à Paris; elle veut être venue +pour voir le roi et la famille royale, non pour s'amuser.» Dans la +conversation, je me montrai disposé à me concerter avec lui pour des +modifications libérales dans les tarifs mutuels, faites séparément par +les deux gouvernements et en conservant leur indépendance, plutôt qu'à +conclure un traité solennel et permanent. Il me parut touché de mes +raisons, et j'ai su depuis qu'il avait dit à sir Robert Peel: «J'incline +à croire qu'en effet cela vaudrait mieux qu'un traité de commerce +dont on exagère fort l'importance, et qu'on ne peut jamais faire sans +exciter, de l'une ou de l'autre part, beaucoup de mécontentement et de +plaintes.» + +Au retour de la promenade, à peine descendu de calèche, le roi me +demanda quel effet avait produit, sur lord Aberdeen, leur entretien: +«Bon, sire, lui dis-je; j'en suis sûr; mais lord Aberdeen ne m'a +encore donné aucun détail, il faut que je les attende.» Cette attente +contrariait fort le roi. Il était patient à la longue et pour l'ensemble +des choses, mais le plus impatient et le plus pressé des hommes au +moment même et dans chaque circonstance. Jamais il ne s'était montré, +pour moi, plus bienveillant, je pourrais dire plus affectueux: «Nous +sommes, me dit-il ce jour-là, bien nécessaires l'un à l'autre; sans +vous, je puis empêcher la mauvaise politique; ce n'est qu'avec vous que +j'en puis faire de bonne.» + +Le mardi 5 septembre, pendant une promenade royale à laquelle nous +demandâmes la permission de ne pas prendre part, nous passâmes deux +heures, lord Aberdeen et moi, à nous promener seuls dans le parc, +nous entretenant de toutes choses, de nos deux pays, de nos deux +gouvernements, de l'Orient, de la Russie en Orient, de la Grèce, +de l'Espagne, du droit de visite, du traité de commerce. Entretien +singulièrement libre et franc des deux parts, et auquel nous prenions +visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à +l'amitié. Je fus plus frappé que je ne saurais le dire de la tranquille +étendue d'esprit et de la modeste élévation de sentiments de lord +Aberdeen, à la fois très-impartial et très-anglais, praticien politique +sans dédain pour les principes, et libéral par justice et respect du +droit, quoique décidément conservateur. Il me parut en même temps avoir +peu de goût pour la contradiction publique et ardente, et disposé à +préférer, pour atteindre son but, les procédés lents et doux. Le mariage +de la reine d'Espagne était évidemment, à ses yeux, notre grande affaire +et le droit de visite notre plus gros embarras: «Il y a deux choses, me +dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas traitable, et moi pas aussi +libre que je le souhaiterais, l'abolition de la traite et la propagande +protestante. Sur tout le reste, ne nous inquiétons, vous et moi, que de +faire ce qui sera bon; je me charge de le faire approuver. Sur ces +deux choses-là, il y a de l'impossible en Angleterre et beaucoup de +ménagements à garder.» Je lui demandai quelle était, dans la Chambre des +communes, la force du parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur +ces questions-là,» me répondit-il. Pourtant je le laissai convaincu que +nos Chambres poursuivraient obstinément l'abolition du droit de visite, +et qu'il y avait là, entre nos deux pays, une question à laquelle il +fallait trouver une solution et un péril qu'il fallait faire cesser. + +La visite se termina avec toutes les satisfactions personnelles et tout +l'effet politique qu'on y avait cherchés et espérés. La reine Victoria +repartit le jeudi 7 septembre pour son royaume, laissant, entre les deux +familles royales et entre les ministres des deux États, le germe d'une +vraie confiance et d'une rare amitié. Je jouis beaucoup, pour mon +compte, de l'épreuve que venait de subir, dans cette rencontre, la +politique que j'avais pratiquée; et pendant que la réunion du château +d'Eu durait encore, j'écrivis à l'un de mes amis: «Je pense beaucoup à +ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon intérêt, l'intérêt de +mon nom et de mon avenir, je désirerais, je saisirais un prétexte pour +me retirer des affaires et me tenir à l'écart. J'y suis entré, il y a +trois ans, pour empêcher la guerre entre les deux plus grands pays du +monde. J'ai empêché la guerre. J'ai fait plus: au bout de trois ans, +à travers des incidents et des obstacles de tout genre, j'ai rétabli, +entre ces deux pays, la bonne intelligence et l'accord. La plus +brillante démonstration de ce résultat est donnée en ce moment à +l'Europe. Je ne ressemble pas à Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais +de France; j'ai assuré la paix entre la France et les Anglais. Mais +vraiment ce jour-ci est, pour moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le +sacre du roi à Reims. Je devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, +me retirer. Je ne le ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme +elle.» + +On ne sort pas des affaires comme on veut, et quand on y est engagé +très-avant, on ne s'arrête pas longtemps à la pensée d'en sortir. +«C'est un beau spectacle que celui auquel vous assistez, m'écrivait M. +Duchâtel[21] qui n'avait pas quitté Paris; je regrette de ne pas le voir; +mais il faut faire son devoir en ce monde et préférer les affaires à ses +plaisirs. L'effet sera immense, plus grand qu'on ne le pouvait croire au +premier abord. Quand les impressions se fortifient en durant, c'est un +signe qu'elles sont générales et profondes. Vous me dites que la reine +ne viendra pas à Paris. Somme toute, cela vaut mieux; la visite en a +un caractère plus marqué. Mais la réception ici aurait été très-belle. +J'étais d'abord un peu dans le doute; toutes mes informations sont +très-favorables. Le général Jacqueminot trouve la garde nationale +très-animée dans le bon sens.» A l'étranger et dans les cours, +l'impression, très-différente, n'était pas moins vive: «Il y a +longtemps, m'écrivait de Berlin le comte Bresson[22], que je n'ai +reçu une aussi agréable nouvelle que celle de la visite de la reine +d'Angleterre à Eu. Mon plaisir ne sera égalé que par le déplaisir qu'on +en éprouvera à Pétersbourg et autres lieux. Que va-t-on faire de tous +ces engagements malveillants, de ces restrictions blessantes, de toutes +ces petitesses qu'on a mêlées, depuis treize ans, aux grandes affaires? +Que nous importe maintenant que tel ou tel prince, de grande, moyenne ou +petite cour, juge que ses principes ne lui permettent pas de toucher +la terre de France? La manifestation essentielle est accomplie. Il faut +avoir, comme moi, habité, respiré, pendant longues années, au milieu +de tant d'étroites préventions, de passions mesquines et cependant +ardentes, pour bien apprécier le service que vous avez rendu, et pour +savoir combien vous déjouez de calculs, combien de triomphes vous +changez en mécomptes, et tout ce que gagne le pays aux hommages qui +sont rendus au roi.» De Vienne, le comte de Flahault me donnait, dans +un langage moins animé, les mêmes informations:[23] «Vous savez, me +disait-il, qu'une étroite union entre la France et l'Angleterre est +l'objet de tous mes voeux; la visite de la reine Victoria au château +d'Eu produit ici un très-grand effet. Je ne veux pas dire que la joie +que j'en éprouve soit partagée ici, tant s'en faut. Vous pensez bien +qu'on ne me le témoigne pas; mais il m'est facile de voir que le prince +de Metternich (et c'est ici ce qu'il y a de plus bienveillant pour nous) +est loin d'en être satisfait. Ce n'est pas qu'il désire voir régner la +mauvaise intelligence entre les gouvernements de France et d'Angleterre; +il est trop partisan de la paix pour cela; mais il ne verrait pas avec +plaisir s'établir entre eux une intimité trop étroite, et l'idée d'une +alliance entre la France et l'Angleterre lui est antipathique. Rien ne +serait plus de nature à rendre inutile l'influence qu'il est accoutumé à +exercer comme grand modérateur et médiateur européen.» Et en même +temps que je recevais du dehors ces témoignages du favorable effet d'un +événement aussi inattendu pour l'Europe que pour nous, j'entrevoyais +la chance de résoudre, selon le voeu des Chambres et du pays, cette +question du droit de visite qui pesait si gravement sur nous. Je rentrai +à Paris content et confiant, en attendant la session de 1844 et ses +débats. + +[Note 21: Le 3 septembre 1843.] + +[Note 22: Le 31 août 1843.] + +[Note 23: Les 11 et 30 septembre 1843.] + +Je me mis à l'oeuvre pour en préparer la favorable issue; trois semaines +avant la réunion des Chambres, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[24]: +«Reprenez avec lord Aberdeen la conversation que j'ai eue avec lui au +château d'Eu sur les conventions de 1831 et 1833 et le droit de visite. +La question est un peu amortie; le public s'en montre moins préoccupé; +les journaux n'en remplissent plus toutes leurs colonnes; la prudence +des instructions données aux croiseurs a empêché que les griefs ne se +multipliassent. Je reconnais cette amélioration de la situation et j'en +suis charmé. Mais il ne faut pas s'y tromper: au fond, la disposition +des esprits est la même; personne n'a oublié la question, ni ceux qui +y portent une passion sincère, ni ceux qui s'en font une arme contre le +cabinet; si on supposait que nous l'avons oubliée, et que nous ne nous +préoccupons plus d'une affaire qui a si vivement, si généralement ému +le pays, on nous la rappellerait bientôt avec un redoublement d'ardeur, +vraie ou calculée, qui ranimerait à l'instant la passion publique, et +ramènerait les mêmes et peut-être de plus grands embarras. Lord Aberdeen +connaît, comme moi, l'amour-propre et la susceptibilité des assemblées. +La chambre des députés s'est engagée par ses adresses; la chambre des +pairs n'a pas expressément parlé, mais elle a clairement manifesté +les mêmes sentiments, les mêmes désirs. Tout en me refusant à ce qu'on +exigeait de moi, tout en luttant contre la mauvaise politique qu'on +voulait m'imposer, j'ai dit moi-même que, lorsque l'effervescence se +serait calmée, lorsqu'une négociation serait possible sans compromettre +notre loyauté dans nos engagements et les bonnes relations des deux +pays, je m'empresserais de l'ouvrir. Je ne saurais tarder davantage; ce +qui s'est passé et ce qui se passerait encore m'en fait une nécessité. + +[Note 24: Le 6 décembre 1843.] + +«Lord Aberdeen me connaît assez, j'espère, pour être convaincu qu'il y +a deux choses, je dirai deux devoirs, que je ne méconnaîtrai et +n'abandonnerai jamais: l'un, de poursuivre constamment le but que nous +nous sommes proposé en 1831 et pour lequel les conventions de cette +époque ne sont qu'un moyen, l'abolition de la traite; l'autre, +d'observer fidèlement les traités aussi longtemps qu'ils n'auront +pas été changés ou déliés d'un commun accord. J'ai maintenu ces deux +principes dans les moments les plus difficiles; j'y serai toujours +fidèle; l'honneur de mon pays, de son gouvernement et le mien propre y +sont engagés; mais j'ai étudié avec soin la question; il y a, je pense, +non-seulement dans la disposition des esprits, mais aussi dans d'autres +circonstances survenues depuis 1831, des raisons décisives et en même +temps des moyens efficaces de modifier, à certains égards, l'état actuel +des choses et d'en préparer un nouveau. Je ne veux aujourd'hui que +rappeler à lord Aberdeen la nécessité qui pèse sur nous et dont je l'ai +entretenu il y a déjà trois mois. Il a trop de jugement et d'équité pour +ne pas la reconnaître.» + +M. de Sainte-Aulaire me répondit le 12 décembre: «J'ai envoyé à lord +Aberdeen votre lettre relative aux traités de 1831 et 1833. Nous +en avons causé ce matin. Je n'ai point eu à m'étendre sur les +considérations qui y sont développées; lord Aberdeen les avait +parfaitement comprises et avait très-présente à l'esprit votre +conversation du château d'Eu. Je me suis donc borné à lui demander dans +quels termes précis je devais vous envoyer la réponse qu'il allait me +donner: «Vous pouvez écrire à M. Guizot, m'a-t-il dit, que, plein +de confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la +suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui me +viendra de lui avec beaucoup de.... _prévenance_, et que je l'examinerai +avec la plus grande attention.» Je n'avais, ce me semble, pour +aujourd'hui, rien de plus à prétendre; nous avons parlé d'autres choses; +puis, en nous séparant, j'ai répété sa phrase en disant que j'allais +vous l'écrire: «C'est bien cela, a repris lord Aberdeen; mais prenez +bien garde de rien ajouter qui implique une adhésion de ma part à telle +ou telle mesure; il s'est agi à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer +une négociation, non pas d'en préjuger l'issue. Je comprends la +situation de votre ministère devant ses Chambres; il doit aussi +comprendre la mienne.» + +La situation de lord Aberdeen, non-seulement devant ses Chambres, mais +dans son cabinet même, n'était en effet point commode, et exigeait, de +sa part, autant de mesure que de fermeté persévérante, et de la nôtre, +beaucoup de ménagement. Quand il communiqua à sir Robert Peel ma lettre +et le projet d'une nouvelle négociation, le premier ministre en témoigna +assez d'inquiétude et d'humeur: «Pourquoi rengager à ce sujet, dit-il, +un débat parlementaire? Nous nous sommes déjà montrés très-faciles pour +les désirs de la France. M. Guizot pose des principes très-justes pour +en faire ensuite une application partiale; il parle de l'amour-propre et +de la susceptibilité des assemblées; il sait bien que l'Angleterre aussi +n'est pas un pays de pouvoir absolu, et que son gouvernement ne peut pas +ne pas tenir compte de la fierté et des passions nationales. Jamais la +chambre des communes ne consentira à faire des concessions aux +exigences de la chambre des députés.--Il ne s'agit ni de concessions, +ni d'exigences, répondait lord Aberdeen; M. Guizot tient compte d'une +nécessité de situation dont, nous aussi, nous tiendrions compte pour +nous-mêmes, le cas échéant. Il annonce des propositions qu'on n'a pas +le droit de repousser _à priori_, car il ne s'agit pas ici d'un intérêt +anglais; la suppression de la traite est un intérêt commun sur lequel la +France n'a pas moins que l'Angleterre le droit d'ouvrir un avis. Je +ne devine pas quelles mesures M. Guizot peut substituer à la visite +réciproque, et certainement je n'accepterai ces mesures que si elles +sont efficaces pour la répression de la traite; mais, pour être en droit +de les repousser, il faut les connaître et les avoir discutées.» Sir +Robert Peel avait l'esprit trop droit et trop de confiance dans son +collègue pour ne pas se rendre à un si honnête et équitable langage; il +fut convenu, entre les deux ministres, qu'on ne se refuserait pas à la +négociation. + +Quand notre session s'ouvrit[25], le discours de la couronne, en +constatant «la sincère amitié qui m'unit, dit le roi, à la reine de la +Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement +et le sien,» garda, comme de raison, sur la négociation entamée au sujet +du droit de visite, un complet silence; mais la commission chargée, dans +la chambre des députés, de préparer l'adresse en réponse au discours, +connut et comprit parfaitement la situation nouvelle; en se félicitant +de la bonne intelligence qui régnait entre les deux gouvernements, elle +ajouta dans un paragraphe spécial: «Cette bonne intelligence aidera, +sans doute, au succès des négociations qui, en garantissant la +répression d'un infâme trafic, doivent tendre à replacer notre commerce +sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» La Chambre persistait +ainsi dans son voeu pour l'abolition du droit de visite, et en +même temps elle témoignait sa confiance dans le cabinet chargé d'en +poursuivre l'accomplissement. Cela ne convenait pas à l'opposition; +M. Billault proposa un amendement qui supprimait tout témoignage de +confiance dans le cabinet, et déclarait que la bonne intelligence entre +la France et l'Angleterre «n'aurait des chances de durée que le jour où +des négociations, conduites avec persévérance, auraient, en continuant +de poursuivre la répression d'un trafic infâme, replacé la navigation +française sous la surveillance exclusive du pavillon national.» Je +repoussai formellement cet amendement: «J'ai pris au sérieux, dis-je, le +voeu des Chambres, et j'en donne en ce moment une preuve, car j'accepte +pleinement le paragraphe de votre commission. Ce paragraphe répète +textuellement le voeu que le commerce français soit replacé sous la +surveillance exclusive du pavillon national. Puisque je l'accepte sans +objection, il est évident que c'est là le but que je poursuis. + +[Note 25: Le 27 décembre 1843.] + +«En même temps que je suis aussi formel dans l'expression de ma +conduite, j'affirme que je manquerais à tous mes devoirs si je venais +communiquer ici des pièces et des détails sur l'état actuel de la +négociation, car je lui créerais des difficultés au lieu de la faire +marcher. + +«On a parlé de toutes les raisons qu'il y avait à donner pour arriver +à l'accomplissement du voeu exprimé dans l'adresse. Permettez-moi de +garder pour moi ces raisons et de les donner là où il est utile que je +les donne. Je n'ai pas besoin de les produire dans cette enceinte; c'est +ailleurs qu'il faut que je les fasse valoir, et je les ferai valoir en +effet. + +«L'amendement de l'honorable M. Billault crée une difficulté dans la +négociation, au lieu de me donner une force. Que dis-je? il crée deux +difficultés, une qui porte sur moi et une qui s'adresse à Londres. La +difficulté qui porte sur moi, c'est que, dans cet amendement, il n'y +a pas confiance dans le négociateur; il y a le sentiment contraire. +Croyez-vous que vous me donneriez une force à Londres en agissant ainsi? +J'ai besoin, pour agir à Londres, de m'y présenter avec la confiance +comme avec le voeu de la Chambre. C'est ce que faisait votre adresse +de l'année dernière, ce que fait encore l'adresse de votre commission. +L'amendement de M. Billault m'ôte une force dans une négociation qu'il +m'impose. + +«Voici la seconde difficulté qu'il me crée. + +«Cet amendement est comminatoire; il a des apparences de menace. +Messieurs, il y a ici deux sentiments nationaux, deux amours-propres +nationaux en présence. Quel est le devoir de la négociation? D'empêcher +que ces deux sentiments ne se heurtent. L'honorable M. Billault fait +le contraire; il les oblige à se heurter. C'est là ce qu'à tout prix je +veux éviter. + +«Laissez la question se débattre entre les deux gouvernements, entre +deux gouvernements sérieux et de bonne intelligence, qui connaissent +l'un et l'autre les difficultés auxquelles ils ont affaire. Le but est +indiqué, par les Chambres françaises au gouvernement français, par le +gouvernement français au gouvernement anglais avec lequel il négocie. +Apportez de la force aux négociateurs, au lieu de leur créer des +embarras.» + +La Chambre fut convaincue. M. Billault retira son amendement. Le +paragraphe proposé par la commission fut adopté à l'unanimité. Et +en 1844, comme en 1842 et 1843, la chambre des pairs garda, dans son +adresse, le silence sur cette question. + +Je me trouvai dès lors dans la situation qui me convenait pour entrer +en négociation à Londres avec autorité et quelques chances de succès. En +demandant l'abolition du droit de visite, j'étais l'interprète d'un voeu +national, non d'un vote de parti; je ne cédais point à mes adversaires; +je parlais au nom de mes propres amis, au nom de ce parti conservateur +qui me soutenait fermement dans notre politique générale et dans notre +entente cordiale avec le gouvernement anglais. Je commençais à +entrevoir des moyens de continuer, sans le droit de visite, à poursuivre +efficacement la répression de la traite. Le ministre de la marine, M. +de Mackau, et les principaux chefs de son département, entre autres M. +Galos, directeur des colonies, étudiaient avec soin cette question. Un +jeune et habile officier de marine, M. Bouet-Willaumez, alors simple +capitaine de corvette et gouverneur provisoire du Sénégal, nous avait +communiqué, au duc de Broglie et à moi, des renseignements et des idées +qui nous avaient frappés. Et par une rencontre singulière, au même +moment, des idées analogues m'étaient suggérées par lord Brougham, l'un +des plus fermes soutiens de l'entente cordiale entre l'Angleterre et +la France, et qui venait de me donner, dans la chambre des lords, +d'éloquentes marques d'une amicale sympathie. J'écrivis au comte de +Sainte-Aulaire[26]: «Il est venu dans l'esprit à lord Brougham, pour +remplacer le droit de visite sans que la répression de la traite en +souffre, une idée que nous avons ici et que nous étudions depuis six +semaines, un système d'escadres combinées, placées alternativement sous +un commandant de l'une et de l'autre nation. Je n'y vois pas encore +bien clair; mais je crois réellement qu'il y a quelque chose à en tirer, +peut-être une solution définitive de la question. Je suis charmé que +cette idée germe à Londres comme à Paris, et j'encourage lord Brougham +à la cultiver. N'en parlez du reste qu'à lui. Je fais préparer, à ce +sujet, un travail complet que je vous enverrai plus tard.» + +[Note 26: Le 24 février 1844.] + +Plusieurs mois s'écoulèrent avant que ces études préparatoires fussent +terminées, et dans cet intervalle deux incidents survinrent qui me +fournirent l'occasion de faire faire, à la négociation à peine entamée, +quelques progrès. Le 1er juin 1844, l'empereur Nicolas arriva en +Angleterre, et y séjourna huit jours, à Londres ou à Windsor. Le 8 +octobre suivant, le roi Louis-Philippe rendit à la reine Victoria la +visite qu'elle lui avait faite au château d'Eu, et passa six jours à +Windsor où je l'accompagnai. + +Le voyage de l'empereur Nicolas ne nous surprit point. Dès le 16 +février, M. de Sainte-Aulaire m'avait écrit: «J'oubliais un fait assez +important dont vous garderez le secret, je vous prie. L'empereur de +Russie s'est annoncé pour cet été en Angleterre. Au retour du grand-duc +Michel, qui faisait de grands récits de son voyage, l'empereur a +manifesté, devant M. Bloomfield, secrétaire de l'ambassade anglaise, le +désir de juger par lui-même de l'exactitude de ces récits. C'est lord +Aberdeen qui me l'a dit. Il n'a pas ajouté qu'une invitation formelle +eût été adressée.» Deux mois plus tard, le 16 avril, j'avertis à mon +tour notre ambassadeur: «J'ai des raisons de croire, lui écrivis-je, +que, vers la fin de mai, l'empereur Nicolas ira tomber à Londres +brusquement, comme un voyageur sans façon et inattendu. Il dit et fait +dire qu'à son grand regret il ne le peut pas faire cette année. Tout +indique pourtant qu'il ira. Il aime les surprises et les effets de ce +genre.» + +La surprise n'était qu'apparente; sans avoir été provoqué de Londres, le +voyage avait été accepté avec empressement par la cour d'Angleterre, +par le cabinet plus que par la reine elle-même. Dès que l'empereur fut +arrivé, j'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Je n'ai, à ce sujet, point de +directions particulières à vous donner. Soyez réservé, avec une nuance +de froideur. Les malveillants, ou seulement les malicieux, voudraient +bien ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage, ou du moins +quelque humeur. Il n'en sera rien. Nous ne savons voir dans les +choses que ce qu'il y a, et nous sommes inaccessibles à la taquinerie. +L'empereur vient à Londres parce que la reine d'Angleterre est venue à +Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait de revanche. Nous sommes +sûrs qu'il ne fera à Londres, avec le cabinet anglais, point d'autre +politique que celle que nous connaissons. Bien loin de regretter qu'il +fasse sa cour à l'Angleterre et qu'elle ait influence sur lui, nous en +sommes fort aises; cela est bon pour tout le monde en Europe. Voilà pour +le fond des choses. Quant aux formes extérieures, vous savez aussi +bien que moi les convenances de notre situation; faites ce qu'elle +vous prescrit, rien de moins, rien de plus. Attendez les politesses +impériales, et recevez-les avec le respect qui leur est dû, et comme +vous étant dues aussi.» + +Pendant tout son séjour, l'empereur Nicolas se conduisit en souverain +courtisan, venu pour déployer sa bonne grâce avec sa grandeur, +soigneux de plaire à la reine Victoria, à ses ministres, à ses dames, +à l'aristocratie, au peuple, à tout le monde en Angleterre, gardant +toujours, dans ses empressements, beaucoup de dignité personnelle, mais +manquant quelquefois de tact et de mesure. Assistant un jour, avec la +reine, à une revue, et lui faisant compliment sur la belle tenue de ses +troupes, il ajouta en s'inclinant devant elle: «Je prie Votre Majesté de +considérer toutes les miennes comme lui appartenant,» et il eut soin +de répéter à plusieurs officiers de l'état-major de la reine ce qu'il +venait de lui dire. Aux courses d'Ascott, il affecta la plus vive +admiration et fit, pour concourir aux frais de ce divertissement +national en Angleterre, le don annuel d'une coupe d'or de cinq cents +louis, oubliant qu'à ce moment même les amateurs des courses en +voulaient un peu au prince Albert à qui ils attribuaient quelque part +dans les mesures de police prises récemment contre les jeux qui s'y +associaient. Un bal par souscription devait avoir lieu le 10 juin en +faveur des réfugiés polonais; on essaya, mais sans succès, de le faire +ajourner; le baron de Brünnow écrivit à la duchesse de Somerset, la +première des dames patronnesses, que l'empereur voyait avec intérêt +cette oeuvre bienfaisante, et qu'il s'y associerait très-volontiers +si la recette ne répondait pas aux voeux du comité; pendant qu'on +délibérait dans le comité, fort divisé à cet égard, sur la question de +savoir si on accepterait l'argent de l'empereur et si on le remercierait +de son offre, il dit avec une humeur mal contenue à Horace Vernet: «On +vient encore de me crier dans les oreilles: _Vivent les Polonais!_» Le +succès cependant ne lui manqua point à la cour, et à Londres, dans +la foule, la singularité de son voyage, la beauté de sa personne, ses +manières grandes et ouvertes avec une simplicité superbe excitèrent une +curiosité sans bienveillance, mais non sans admiration. Il fut, à +tout prendre, plus couru que goûté du public anglais, et il laissa aux +observateurs pénétrants l'idée d'un homme qui se drape majestueusement +dans un rôle éclatant dont le poids l'inquiète, et qui redoute l'épreuve +de l'action quoiqu'il veuille y paraître toujours prêt. + +Le lendemain de son départ, lord Aberdeen, causant familièrement avec M. +de Sainte-Aulaire, lui faisait compliment de l'accueil, particulièrement +gracieux en effet, que lui avait fait l'empereur: «Je n'accepte pas le +compliment, dit le comte; des politesses exclusivement personnelles, +de la part d'un souverain envers un ambassadeur, sont de véritables +inconvenances. L'empereur devait me parler du roi; il ne l'a point fait; +je ne lui tiens nul compte de ses prévenances.» Lord Aberdeen dit alors +qu'avec la reine Victoria, l'empereur Nicolas s'était également abstenu +et n'avait pas prononcé le nom du roi; une fois, le mouvement de la +conversation ayant amené ce nom, l'empereur avait laissé sa phrase +à moitié et changé brusquement de sujet. M. de Sainte-Aulaire ayant +demandé à lord Aberdeen si, avec lui-même, l'empereur s'était tenu dans +la même réserve, lord Aberdeen, tout en essayant d'adoucir plutôt que +d'aigrir, donna à l'ambassadeur lieu de penser que les sentiments de +l'empereur Nicolas étaient toujours les mêmes, et qu'il les manifestait +toujours aussi librement: «Il n'a, dit-il, contre votre roi, point +d'animosité personnelle; il reconnaît que, depuis quatorze ans, l'Europe +doit beaucoup à son habileté et à sa sagesse, mais le principe du +gouvernement de Juillet est révolutionnaire, et ce principe est +essentiellement contraire à ses sentiments et à sa politique. Je n'ai +du reste rien à me reprocher; a-t-il ajouté; en 1830, on m'a fait +reconnaître le gouvernement de la France, et depuis, je n'ai rien fait +pour lui nuire; je n'ai pas donné à ses ennemis le moindre appui. Je +vois sans le moindre regret votre entente cordiale; faites-la durer tant +que vous pourrez. A vous dire vrai, je ne crois pas que ce soit bien +longtemps; la première bourrasque dans les Chambres l'emportera. +Louis-Philippe essayera de résister, et s'il ne se sent pas assez fort, +il se mettra à la tête du mouvement pour sauver sa popularité.» + +La sagacité de l'empereur Nicolas était en défaut, et il ne pressentait +bien ni les événements, ni les hommes; l'épreuve des plus mauvais comme +des meilleurs jours a montré jusqu'où pouvait aller la persévérance du +roi Louis-Philippe plutôt que de sacrifier sa politique au maintien de +sa popularité. + +«Ce sujet exclusivement français étant épuisé, m'écrivait M. de +Sainte-Aulaire, j'ai demandé à lord Aberdeen, ce qu'il voulait que +je vous mandasse sur le but politique du voyage de l'empereur.--«Je +comprends votre curiosité, m'a-t-il répondu; un voyage d'Angleterre au +château d'Eu ou du château d'Eu en Angleterre peut s'expliquer comme +partie de plaisir; mais arriver en huit jours de l'extrémité de l'Europe +pour y retourner huit jours après, cela ne semble pas aussi simple; et +pourtant, en dépit de toute vraisemblance, il est positif que l'empereur +n'a fait et n'a essayé de faire ici aucune affaire. Le seul sujet sur +lequel nous ayons causé avec détail, c'est l'empire turc; l'empereur en +désire beaucoup la conservation et s'inquiète beaucoup de sa faiblesse; +mais il ne m'a ni proposé un plan ni laissé voir un projet applicable +aux diverses éventualités qu'on peut prévoir.» J'ai cependant remarqué +dans la suite de notre entretien, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, que +l'empereur Nicolas avait protesté que, dans aucun cas, il ne +voulait rien pour lui. Il a témoigné une égale confiance dans le +désintéressement de l'Angleterre, avec laquelle il est sûr de s'entendre +amicalement, quoi qu'il arrive; mais les embarras viendront du côté +de la France qui se ruera impétueusement à travers une question qu'il +faudrait, le cas échéant, traiter avec tant de réserve et de sagesse. +Lord Aberdeen croit sincèrement que ces généralités sont toute la pensée +de l'empereur. S'il avait arrêté un plan, s'il était venu en Angleterre +pour en préparer l'adoption, il aurait fait assurément quelques +ouvertures, et il n'en a fait aucune.» + +L'empereur Nicolas n'avait eu garde de proposer, en 1844, à lord +Aberdeen, le plan de conquête et de partage de l'empire ottoman, à +l'entière exclusion de la France, que neuf ans plus tard, il développa +un peu étourdiment à sir George Hamilton Seymour, et qui a coûté à la +Russie Sébastopol et l'empire de la mer Noire. + +Quoi qu'il en fût de sa confiance ou de sa réserve, cette visite de +l'empereur de Russie fut, pour le cabinet anglais, un notable succès de +politique et d'amour-propre, et lord Aberdeen n'en dissimulait pas sa +satisfaction. Mais loin de le refroidir ou de l'embarrasser dans ses +bonnes dispositions pour la France et son gouvernement, cet incident ne +fit que l'y animer et le mettre à l'aise; il ne pouvait plus être accusé +d'une préférence exclusive et nuisible aux rapports de l'Angleterre avec +ses autres alliés. Peu après le départ de l'empereur Nicolas, il +parla au comte de Jarnac du voyage du roi à Windsor comme d'une chose +convenue, dont la reine Victoria l'entretenait toutes les fois qu'elle +le voyait, et qui lui faisait, à lui, autant de plaisir qu'à la reine. +Bientôt le bruit s'en répandit en Angleterre, et y fut partout accueilli +avec ce contentement, tantôt silencieux, tantôt avide de manifestations +publiques et solennelles, qui est le caractère des joies anglaises. Le +maire de Liverpool écrivit, dès le 12 septembre, à lord Aberdeen pour +témoigner le désir que le roi Louis-Philippe honorât de sa visite la +seconde ville commerçante d'Angleterre, offrant de faire lui-même, soit +à l'hôtel de ville de Liverpool, soit dans sa propre maison, tous les +frais de cette réception. Informé de ce voeu avant son départ pour +Windsor, le roi chargea lord Aberdeen de remercier de sa part le maire, +en lui témoignant son regret de ne pouvoir s'y rendre: «Je sais, lui +dit-il, que je dois m'interdire de telles satisfactions; je serai et +dois être exclusivement l'hôte de la reine (_The Queen's guest_), et +je serai bien heureux de lui consacrer entièrement le temps trop court +qu'il m'est permis tout juste de passer auprès d'elle.» + +A ce moment, j'étais, pour mon compte, assez peu en train de voyager; +je sortais à peine d'une indisposition causée par les fatigues de la +session, et qui me laissait encore assez souffrant pour que le roi +m'écrivît le 27 septembre: «Mon cher ministre, nul ne peut prendre à +votre santé un intérêt plus vif que celui que je lui porte. Vous êtes +entouré d'habiles médecins qui doivent connaître votre tempérament mieux +que personne; mais moi qui en ai un bilieux, j'en suis resté sur le +système de Tronchin qui a dirigé mes premières années, et je m'en suis +bien trouvé. Or, il disait:--Peu de remèdes, des délayants et prenez +garde à l'abus des toniques.--Si j'en dis trop, pardonnez-le-moi; c'est +l'intérêt que je vous porte et ma vieille expérience de soixante et onze +ans qui me le dictent; mais je sais bien que je ne suis pas médecin et +que je devrais me taire. Ce qui réussit à l'un peut nuire à l'autre.» +Quoique je me sentisse faible, j'étais bien décidé à prendre ma part +dans cette visite, témoignage éclatant du succès de la politique pour +laquelle j'avais tant combattu. Dans la matinée du 7 octobre 1844, je +rejoignis le roi au château d'Eu, et le soir même nous nous embarquâmes +au Tréport, sur _le Gomer_, belle frégate à vapeur qui devait nous +rendre le lendemain matin à Portsmouth. Ce n'est pas la seule fois que +j'aie éprouvé la puissance des grands spectacles de la nature et des +grandes scènes de la vie pour relever soudainement la force physique +et remettre le corps en état de suffire aux élans de l'âme. Pendant la +journée, le temps avait été sombre et pluvieux; vers le soir, le soleil +reparut, la brise se leva; à six heures et demie, nous entrâmes, le +roi, le duc de Monpensier, l'amiral de Mackau et moi, dans le canot de +l'amiral de la Susse qui franchit aussitôt la barre du Tréport et rama +vers _le Gomer_ à l'ancre dans la rade avec deux autres bâtiments à +vapeur, _le Caïman_ et _l'Élan_, qui nous faisaient cortège. Il était +déjà nuit, l'air était frais, les rameurs vigoureux et animés; le canot +marchait rapidement; tantôt nous regardions en arrière, vers la rive où +la reine, madame Adélaïde, les princesses et leur suite étaient encore +debout essayant de nous suivre des yeux sur la mer, à travers la nuit +tombante, et de nous faire encore arriver leurs adieux; tantôt nous +portions nos regards en avant, vers les bâtiments qui nous attendaient +et d'où les cris des matelots montés dans les vergues retentissaient +jusqu'à nous. Au moment où nous approchions du _Gomer_, les trois +navires sur rade s'illuminèrent tout à coup; les sabords étaient +éclairés; des feux du Bengale brillaient sur les bastingages et leurs +flammes bleuâtres se reflétaient dans les eaux légèrement agitées. Nous +arrivâmes au bas de l'échelle; le roi y mit le pied; le cri de _vive le +roi_! retentit au-dessus et autour de nous. Nous montâmes: une compagnie +d'infanterie de marine était rangée sur le pont, présentant les armes; +les matelots épars redoublaient leurs acclamations. Nous étions émus et +contents. Les derniers arrangements se firent; chacun prit la place qui +lui était assignée; les feux tombèrent, les lumières disparurent, les +canots furent hissés; tout rentra dans l'obscurité et le silence; on +leva l'ancre; et quand les trois navires se mirent en route, j'étais +déjà couché dans ma cabine où je m'endormis presque aussitôt, avec un +sentiment de repos et de bien-être que depuis bien des jours je n'avais +pas éprouvé. + +Le lendemain, à sept heures, nous étions en vue de Portsmouth. Point de +brume; le ciel était pur, la mer calme; le jour naissant nous découvrait +les trois villes qui entourent le port, Portsmouth, Portsea et Gosport, +et qui, de loin, semblent n'en faire qu'une. Huit petits bâtiments à +vapeur, envoyés la veille au-devant de nous pour s'échelonner sur notre +route et nous saluer, chacun à son tour, à notre approche, s'étaient +ralliés derrière nous et marchaient à notre suite; d'autres bâtiments, +mouillés dans la rade, s'étaient spontanément joints à ceux-là; à +mesure que nous avancions, notre cortège grossissait; bientôt la mer fut +couverte de navires de toute sorte, à voiles, à vapeur, à rames, grands +vaisseaux, yachts, canots, barques, si nombreux et si empressés que _le +Gomer_ fut obligé de ralentir sa marche et de prendre garde pour n'en +heurter aucun. Tous ces bâtiments étaient ombragés de leurs pavois; les +drapeaux anglais et français flottaient ensemble; tous les équipages +montés dans les vergues ou debout sur le pont, toute la population +assemblée sur la rive mêlaient leurs hourras aux saluts des batteries +du port, des forts et des vaisseaux de ligne. C'était un mouvement et un +bruit immenses, en témoignage de joie nationale et pacifique. Entrés et +mouillés dans le port, nous attendîmes, pour débarquer, que le train par +lequel le prince Albert venait au-devant du roi fût arrivé à Gosport; +mais notre attente n'était pas vide; animés du même sentiment que, +trois semaines auparavant, le maire de Liverpool avait exprimé à lord +Aberdeen, le maire et la corporation municipale de Portsmouth avaient +demandé et obtenu l'autorisation de fêter, pour leur propre compte, la +venue du roi des Français en Angleterre en lui présentant une adresse; +ils vinrent en effet la lui présenter à bord du _Gomer_, et se +retirèrent charmés de la réponse qu'ils reçurent de lui, et contents, +d'avoir eux aussi, pris place dans cette rencontre des deux souverains +et des deux peuples. Cette manifestation municipale de l'esprit national +se renouvela quatre fois pendant le voyage du roi, à Portsmouth quand il +arriva, à Windsor pendant son séjour, à Douvres quand il repartit, et le +12 octobre, la corporation de la Cité de Londres, regrettant vivement de +n'avoir pu fêter le roi dans Londres même, envoya au château de Windsor +son lord-maire, ses aldermen, ses schériffs, ses officiers et ses +conseillers municipaux chargés de lui présenter aussi, dans une adresse +solennelle, ses félicitations, ses hommages et ses voeux. Ce fut une +grave et affectueuse cérémonie. J'écrivis le jour même à Paris: «Je +sors de la réception de l'adresse de la Cité au roi. Sa réponse a été +parfaitement accueillie. Je l'avais écrite ce matin et je l'avais fait +traduire par M. de Jarnac. De l'avis de sir Robert Peel et de lord +Aberdeen, il fallait qu'elle fût écrite, lue et remise immédiatement +par le roi au lord-maire. La reine et le prince Albert ont passé une +demi-heure dans le cabinet du roi à revoir et corriger la traduction. +C'est une véritable intimité de famille. Au dire de tout le monde ici, +cette adresse, votée à l'unanimité dans le _common-concil_, est un +événement sans exemple et très-significatif. Sir Robert Peel dit qu'il +en est très-frappé.» + +A la cour, peuplée alors de torys, quelques-uns ressentaient bien +quelque surprise de voir régner, autour d'eux et parmi eux-mêmes, une +courtoisie si bienveillante pour la France et pour un roi de France issu +d'une révolution; mais ces restes des passions et des routines de parti +s'évanouissaient ou se taisaient devant l'évidente amitié de la reine +pour le roi Louis-Philippe et sa famille, l'entente cordiale proclamée +par le cabinet tory, l'adhésion que donnaient à cette politique les +anciens et illustres chefs du parti, le duc de Wellington en tête, et la +satisfaction que les whigs ne pouvaient se dispenser d'en témoigner. +Ce fut avec l'approbation générale, tory et whig, aristocratique et +populaire, que la reine donna au roi Louis-Philippe l'ordre de la +Jarretière; et la veille du jour où la Cité de Londres vint présenter au +roi son adresse, la cérémonie de l'investiture chevaleresque eut lieu à +Windsor, de la main de la reine Victoria elle-même, avec tout l'éclat +de la cour. Lord Aberdeen, toujours prévoyant et équitable envers ses +adversaires, eut soin que, par une faveur spéciale, le principal des +chefs whigs, lord John Russell, fût invité à dîner à Windsor la veille +du départ du roi, et il m'engagea à causer librement avec lui des +rapports des deux pays, et même du droit de visite. C'était toujours la +question dont il se préoccupait le plus; il s'appliquait à la placer +en dehors des querelles de parti, et il espérait un peu que lord John +Russell pourrait s'y prêter. Lord Palmerston, au contraire, dans la +précédente session du parlement, avait tenté de ranimer, à ce sujet, une +polémique passionnée; il avait annoncé une motion formelle contre toute +atteinte au droit de visite et aux traités qui le consacraient. Le peu +de faveur que rencontra son projet, parmi les whigs eux-mêmes, le fit +plusieurs fois ajourner; M. Monckton Milnes déclara qu'il ferait, à +cette motion, un amendement portant que les conventions relatives au +droit de visite pour l'abolition de la traite devaient être regardées +comme un essai temporaire, toujours soumis à l'examen des deux pays; et +le jour où lord Palmerston devait développer sa proposition, la Chambre +des communes ne se trouva pas en nombre pour en délibérer. Le droit de +visite était visiblement ébranlé dans la pensée du parlement et du pays; +mais personne n'osait le dire tout haut et n'entrevoyait par quel autre +mode d'action contre la traite on pourrait le remplacer. + +Je m'entretins de la question avec tous les membres du cabinet qui +se trouvaient à Windsor, lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de +Wellington, lord Stanley (aujourd'hui comte de Derby) et sir James +Graham. Je leur tins à tous le même langage: «Il se peut, leur dis-je, +qu'en soi le droit de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le +moyen le plus efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, +il faut qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, +Chambres et pays, il n'est plus praticable, car s'il est sérieusement +pratiqué, il amènera infailliblement des incidents qui amèneront +la rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question +particulière notre politique générale, et la paix à la répression de la +traite par le droit de visite? Là est la question. Nous croyons, nous, +qu'il y a, pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens +que le droit de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, +seront plus efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les +examiner avec nous et de les adopter si, après examen, ils paraissent +plus efficaces que le droit de visite qui aujourd'hui ne peut plus +l'être?» + +Lord Aberdeen acceptait pleinement la question ainsi posée, et la +posait ainsi lui-même à ses collègues, avec réserve toutefois et en +subordonnant l'issue de la négociation à la valeur pratique des nouveaux +moyens que nous proposerions. C'était sa nature de paraître toujours +moins décidé qu'il ne l'était au fond, et d'attendre patiemment que la +réflexion et le temps amenassent à son avis les esprits récalcitrants ou +incertains. Sir Robert Peel ne s'expliqua point avec moi sur la question +même; il était évidemment perplexe et très-préoccupé de l'opposition +que rencontrerait dans le parlement l'abandon du droit de visite et +de l'impression qu'en recevrait le public; mais il me témoigna la +plus grande confiance, me répéta deux fois que, sur toutes choses, +il s'entendait parfaitement avec lord Aberdeen, et à la fin de notre +entretien, il me tendit la main avec plus d'abandon que je ne m'y +attendais, en me demandant toute mon amitié. Le duc de Wellington +vint me voir dans mon appartement et passa avec moi près d'une heure, +m'écoutant avec une attention que sa surdité rendait fort nécessaire, +s'étonnant que le droit de visite, appliqué pendant dix ans avec si peu +de bruit, excitât tout à coup tant de clameurs, assez enclin à croire +ces clameurs moins graves que je ne le disais, mais convenant que la +bonne intelligence des deux gouvernements valait mieux que le droit +de visite, et prêt à accepter ce que décideraient ses collègues. Lord +Stanley, après une assez longue conversation dans un coin du salon de +la reine, me dit d'un ton franc et ferme: «Je vous promets que je me +souviendrai de tout ce que vous m'avez dit;» et sir James Graham me +parut, de tous, le plus avancé dans l'intimité de lord Aberdeen, et +le plus décidé à marcher, avec lui, du même pas vers le même but. Je +quittai Windsor convaincu que le moment était venu d'engager et de +poursuivre vivement la négociation. + +J'envoyai le 27 novembre à M. de Sainte-Aulaire, en le chargeant de +le communiquer confidentiellement à lord Aberdeen, un mémoire où +j'indiquais les nouveaux moyens qui me semblaient propres à remplacer, +pour la répression de la traite, le droit de visite, et dans lequel je +demandais que des commissaires désignés par les deux gouvernements se +réunissent sans retard à Londres, soit pour examiner les moyens que +j'indiquais, soit pour en chercher eux-mêmes d'autres si ceux-là ne +leur paraissaient pas convenables. J'annonçai moi-même à lord Aberdeen +l'envoi de ce mémoire en lui disant: «Nous sommes, vous et nous, dans +une situation fausse. Préoccupés surtout du droit de visite, nous +perdons de vue la répression réelle de la traite; nous sacrifions le but +au moyen. Les conventions de 1831 et 1833, gage et symbole de l'union de +la France et de l'Angleterre pour réprimer la traite, ont perdu presque +toute leur efficacité pratique, et ne sont plus guère qu'une vaine +apparence, un mensonge officiel. Est-ce là une politique sérieuse et +digne de nous? N'est-il pas cent fois plus convenable et plus utile +d'adopter, pour la répression de la traite, d'autres moyens que +nous puissions, vous et nous, pratiquer avec le même zèle et la même +confiance, de telle sorte que l'union de la France et de l'Angleterre, +dans ce grand but, redevienne quelque chose de vrai et d'efficace?» + +L'appel de commissaires spéciaux chargés d'étudier librement la +question et de chercher de nouveaux moyens d'action commune aux deux +gouvernements convint à lord Aberdeen: «Il a saisi cette idée avec +empressement, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire; sa responsabilité en sera +déchargée, et il pourrait nommer tel commissaire, lord Brougham, par +exemple, qui serait, pour nous, une garantie du succès.» Mais, sur le +fond même de l'affaire, lord Aberdeen se montra beaucoup plus hésitant: +«J'avais compris à Windsor, dit-il à M. de Sainte-Aulaire, que M. Guizot +proposait, non pas d'abandonner entièrement le système des traités de +1831 et 1833, mais d'essayer d'un système nouveau pour revenir ensuite +à l'ancien, en cas de non-succès, les traités ne cessant pas ainsi +d'exister virtuellement.--J'ai répondu, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire, +que, pour ma part, je ne vous avais jamais entendu rien dire de pareil, +et qu'il me paraîtrait impossible de satisfaire nos Chambres à ce prix. +Je ne serais pas étonné que lord Aberdeen ne trouvât beaucoup plus +difficile de changer les traités de 1831 et 1833 que de les laisser +tomber en désuétude par le refus de délivrer aux croiseurs des mandats +de visite; ce refus, fait par nous, serait, au pis aller, renvoyé aux +avocats de la couronne qui, dans leur système d'interprétation judaïque, +ne manqueraient pas de déclarer que nous restons dans la lettre des +traités en ne demandant et ne donnant qu'un seul mandat pour un +seul croiseur. Je ne vous propose certes pas cet expédient que je ne +trouverais ni digne ni utile; mais comment dois-je l'accueillir si lord +Aberdeen lui-même me le suggère?» + +Lord Aberdeen était fort éloigné de le suggérer, car M. de +Sainte-Aulaire en ayant laissé entrevoir l'idée: «Ce serait une insulte, +lui dit-il, et toute négociation deviendrait impossible. Du reste, avant +d'ajouter un mot, il faut que je communique, au moins officieusement, le +Mémoire de M. Guizot à mes collègues, et surtout que je m'entende +avec sir Robert Peel. Le mieux serait peut-être, quand viendra votre +communication officielle, qu'elle développât seulement vos objections +contre les traités de 1831 et 1833, en raison de leurs inconvénients et +de leur peu d'effet pour la suppression de la traite. Puis, sans entrer +dans le détail des moyens à substituer au droit de visite réciproque, +vous pourriez les indiquer vaguement et proposer la formation d'une +commission mixte pour les examiner. Il serait, je crois, beaucoup plus +facile d'obtenir l'adhésion du cabinet par cette voie qu'en l'appelant à +discuter une proposition complexe.» + +Je suivis le conseil de lord Aberdeen; j'adressai le 26 décembre à M. de +Sainte-Aulaire, avec ordre de la lui communiquer, une dépêche officielle +de laquelle j'écartai toute indication précise des nouveaux moyens de +réprimer la traite qui pourraient être substitués au droit de visite. +Je me bornai, sur ce point, à des expressions générales marquant le but +vers lequel les commissaires devaient tendre, c'est-à-dire la recherche +de moyens de répression aussi efficaces que le droit de visite, car +cette efficacité était, pour la France comme pour l'Angleterre, la +condition essentielle de tout nouveau système. J'indiquai dans quel +esprit les commissaires devaient être choisis et quelles dispositions, +quelles qualités nous devions chercher en eux; nous aussi, nous +voulions, comme lord Aberdeen me l'avait témoigné à Windsor, des hommes +considérables, de situation tout à fait indépendante, et connus par +leur zèle pour l'abolition de la traite et de l'esclavage[27]. Ma dépêche +convint parfaitement à lord Aberdeen qui s'empressa de l'envoyer à sir +Robert Peel et, le 30 décembre, M. de Sainte-Aulaire m'écrivit: «Le +_premier_ ne conteste pas en principe la commission mixte; il +raisonne même dans l'hypothèse de son admission, ce qui est l'admettre +implicitement; mais il réclame deux choses: 1º La nomination des +commissaires; 2º des instructions concertées. Il insiste pour que +vous n'annonciez la chose aux Chambres que quand elle sera faite; des +paroles, même vagues, prononcées par vous, pourraient préparer de graves +embarras. En résumé, il engage fort son collègue à se tenir encore dans +une grande réserve. En écoutant la lecture de cette lettre, je n'étais +pas trop à mon aise; je craignais des scrupules et des délais; j'ai donc +été fort agréablement surpris par le commentaire qui a suivi le texte; +lord Aberdeen, qui connaît mieux que nous la valeur des rédactions +de sir Robert Peel, ne voit, dans sa lettre, rien qui l'empêche, +lui, d'aller en avant; il se propose donc d'envoyer votre dépêche en +communication à tous les membres aujourd'hui dispersés du cabinet, et +il ne voit plus guère d'incertitude que sur la date plus ou moins +rapprochée à laquelle vous recevrez sa réponse.» + +[Note 27: _Pièces historiques_, nº VII.] + +En attendant cette réponse, nous avions, de part et d'autre, à choisir +les commissaires. Lord Aberdeen me fit prévenir qu'il nommerait le +docteur Lushington, membre du conseil privé et juge de la haute cour +d'amirauté, grave et savant homme, honoré pour son caractère comme +pour sa science, et l'un des plus ardents ennemis de la traite et de +l'esclavage. Je chargeai, à mon tour, M. de Sainte-Aulaire de dire à +lord Aberdeen que je demanderais au duc de Broglie d'accepter cette +délicate mission: «Si M. de Broglie accepte, répondit lord Aberdeen, +M. Guizot devra encore s'exprimer avec beaucoup de réserve devant +les Chambres; mais il pourra dès aujourd'hui regarder le succès de sa +proposition comme assuré.» Sir Robert Peel, en effet, informé de ce +choix, écrivit à lord Aberdeen qu'il mettait de côté toute objection: +«Si cependant, disait-il, M. Guizot quittait le ministère, et si +alors le duc de Broglie se retirait de la commission, le choix de son +remplaçant pourrait être mauvais, et nous aurions peut-être lieu de +regretter notre concession.» En me transmettant ces détails, M. de +Sainte-Aulaire ajoutait: «A Windsor, le prince Albert m'a également +parlé du bon effet que ferait ici la nomination du duc de Broglie +comme commissaire. C'était la première fois que le prince me parlait +politique; je l'ai trouvé plein de sens, bien informé et fort ami de +lord Aberdeen. Quant à nous, il est impossible d'être mieux que ne l'ont +été la reine et le prince; les souvenirs du séjour du roi à Windsor y +sont vivants comme le lendemain de son départ.» + +Presque au même moment où M. de Sainte-Aulaire me donnait ces +assurances, je lui écrivais: «Le duc de Broglie consent volontiers à +être notre commissaire. A deux conditions seulement: la première, c'est +que cela vous conviendra à vous; la seconde, c'est qu'il sera bien +entendu qu'il ne se charge de cette mission que pour et avec le cabinet +actuel, et que, si le cabinet se retirait, il se retirerait aussi; +j'accepte sans regret cette nouvelle marque de son amitié, car j'ai la +confiance qu'il n'aura pas lieu de la mettre en pratique. Les bureaux de +la Chambre des députés viennent de nommer la commission de l'adresse, et +nous y avons huit voix contre deux, et huit voix des plus décidées. La +discussion sera vive, mais le succès me paraît assuré. L'opposition a +fait peur et a pris peur. Le dépouillement des votes dans les bureaux +nous donne cinquante-cinq voix de majorité.» + +La discussion de l'adresse fut vive en effet, moins sur le droit +de visite que sur des questions plus nouvelles et qui offraient à +l'opposition de meilleures chances, entre autres sur la guerre avec +le Maroc et sur les affaires de Taïti. Il était difficile de presser +fortement le cabinet sur le droit de visite au moment où il venait de +faire accepter par le cabinet anglais une négociation sérieuse pour +satisfaire au voeu de la Chambre en en réclamant l'abolition. Éclairé +par les renseignements qui lui venaient de Londres, M. Thiers engageait +lui-même ses amis à ne pas trop déclarer impossible un succès que le +cabinet obtiendrait peut-être, et qu'on grossirait en le niant d'avance. +Quand je fus appelé, dans l'une et l'autre Chambre, à m'expliquer sur +ce point, je me bornai à dire: «La question est très-difficile par +elle-même, et certes on n'a pas fait, depuis trois ou quatre ans, ce +qu'il fallait pour la rendre plus facile à résoudre. Je ne dis pas que +maintenant elle soit pleinement résolue; ne croyez pas que j'étende +mes paroles au delà de la réalité des faits; j'aimerais mieux rester +en deçà. Si j'en disais plus aujourd'hui qu'il n'y en a réellement, +je nuirais à la solution de la question au lieu de la servir. Voici ce +qu'il y a de fait. Le gouvernement anglais est en présence d'un esprit +national avec lequel il faut qu'il traite, comme nous traitons avec +celui de la France. Vous savez avec quelle passion, quelle honorable +passion l'abolition de la traite est poursuivie en Angleterre. Or, c'est +là l'opinion générale que le droit de visite est, dans ce dessein, +le moyen le plus efficace, peut être le seul efficace. Pour que le +gouvernement anglais puisse changer ce qui existe, il faut qu'il +reconnaisse lui-même et qu'il fasse reconnaître au parlement, et par le +parlement au pays, qu'il y a, pour réprimer la traite, des moyens autres +que le droit de visite, des moyens aussi efficaces, plus efficaces, +car dans l'état actuel des faits et des esprits, le droit de visite +a beaucoup perdu de son efficacité. Le premier, le plus grand pas +peut-être à faire, c'était donc de décider le gouvernement anglais +à chercher, de concert avec nous, ces nouveaux moyens de réprimer +la traite. C'est là le pas qui a déjà été fait. Non pour ajourner +la difficulté et nous leurrer d'une fausse apparence, mais pour +entreprendre sérieusement l'examen et la solution de la question. Et le +nom des personnes qui concourront à cet acte sera la meilleure preuve +du sérieux que les deux gouvernements y apportent. On dit que nous +poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et +que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque +et fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont +entreprise en commun, réussiront, en tous cas, à l'accomplir.» + +Devant la question ainsi posée, tous les amendements présentés contre +le cabinet dans la Chambre des députés furent rejetés, et la Chambre des +pairs, rompant le silence qu'elle avait gardé jusque-là, inséra dans son +adresse ce paragraphe: «Votre Majesté nous assure que les rapports de la +France et de l'Angleterre n'ont pas été altérés par des discussions qui +pouvaient les compromettre. Nous nous en félicitons avec vous, Sire, +bien convaincus que le gouvernement de Votre Majesté persévère dans +ses efforts pour aplanir, d'une manière conforme à la dignité et aux +intérêts de la France, les difficultés qui pourraient menacer la paix +de l'avenir. Le bon accord des deux États importe au repos du monde; +les intérêts de la civilisation et de l'humanité y sont engagés; le +haut degré de prospérité dont jouissent deux grands peuples, qui ont +des droits égaux à l'estime l'un de l'autre, en dépend. Puisse un mutuel +esprit d'équité présider toujours à leurs relations et hâter le succès +des négociations qui, en garantissant la répression d'un odieux trafic, +doivent tendre à replacer notre commerce sous la surveillance exclusive +du pavillon national!» Loin de nous causer, par ce langage, aucun +embarras, c'était un appui que la Chambre des pairs nous apportait. + +Arrivé à Londres le 15 mars, le duc de Broglie fut accueilli à la +cour, par le cabinet et dans le monde, avec une faveur marquée. Dès +le surlendemain, la reine l'invita à dîner; lord Aberdeen et M. de +Sainte-Aulaire étaient seuls invités avec lui: «Malgré la semaine +sainte, lui dit la reine, je n'ai pas voulu différer de vous recevoir.» +Elle lui parla beaucoup du roi, de la famille royale, et toucha en +passant à l'affaire pour laquelle il venait, disant seulement: «Ce sera +bien difficile.» Il avait passé la veille une heure avec lord Aberdeen: +«Il est venu, m'écrivit-il, au-devant de nos propositions; tous les +points généraux de l'affaire ont été successivement abordés par lui: la +constitution d'une nouvelle escadrille mieux appropriée au service de la +répression de la traite et à la poursuite des négriers, la destruction +des marchés d'esclaves, la difficulté et les dangers de l'entreprise, la +possibilité d'associer, à l'avenir, les Américains au nouveau système. +Or, en voyant qu'il était si bien instruit, je n'ai pas refusé la +conversation; mais je me suis tenu dans des termes généraux, et j'ai +professé la plus grande incertitude sur le résultat de toutes les +spéculations tant qu'elles n'ont pas pour base l'accord et l'aveu des +hommes du métier; je me suis donc borné à demander qu'avant toutes +choses nous entendissions les commandants des stations anglaise et +française sur la côte d'Afrique, ce qui a été accepté avec empressement; +j'ai simplement ajouté que j'étais autorisé à dire que mon gouvernement +ne reculerait devant aucunes dépenses qui seraient jugées nécessaires +pour atteindre le but que nous poursuivions. Lord Aberdeen est revenu à +la charge sur divers points qu'il avait entamés, et pour peu que je m'y +fusse prêté, nous serions entrés tout de suite dans le fond même de la +discussion: si j'avais eu affaire à lui seul, peut-être aurais-je cédé +à l'envie qu'il témoignait de tout dire et de tout savoir; mais comme +c'est le docteur Lushington qu'il faut convaincre avant tout, je me suis +retranché derrière la défiance de nos propres idées, tout en lui donnant +à entendre que nous aurions peut-être réponse aux difficultés qu'il +entrevoyait. Bref, nous nous sommes séparés en très-bonne intelligence.» +Parmi les autres membres du cabinet anglais, sir James Graham et lord +Haddington se montrèrent particulièrement bien disposés: «Je vous +souhaite, dit le dernier au duc de Broglie, tout le succès possible dans +votre entreprise, et je mets tout mon département (l'Amirauté) à votre +disposition.» Sir Robert Peel était absent; mais, à son retour, +il s'expliqua plus nettement qu'on ne s'y attendait, et approuva +formellement la substitution d'un plus grand nombre de croiseurs des +deux nations au droit de visite réciproque. Les chefs whigs, presque +tous amis du duc de Broglie, l'accueillirent avec leurs anciens +sentiments, mais avec beaucoup de réserve et en gardant le silence +sur l'objet de sa mission: «Ils sont, m'écrivit-il, fort divisés à cet +égard; la partie raisonnable se tient pour battue, ou même désire que +nous réussissions; c'est ce que me disait avant-hier lord Clarendon. +Lord Palmerston est seul à mettre une très-grande importance aux +conventions de 1831 et de 1833; mais, quand il parle, il impose +son opinion à beaucoup de personnes bien disposées d'ailleurs.» Une +circonstance survint, propre à agir sur le parti whig: la _Société +contre l'esclavage_, composée des _saints_ les plus chauds et les plus +éprouvés, fit remettre au duc de Broglie un mémoire que déjà, l'année +précédente, elle avait présenté à sir Robert Peel: «Ce mémoire, +m'écrivit-il, établit, moyennant une longue série de citations et +d'arguments, que le droit de visite est parfaitement inutile, qu'il +n'y a qu'une chose à faire pour abolir la traite, c'est d'abolir +l'esclavage, et il conclut qu'on doit répondre à la France:--Abolissez +l'esclavage, et il ne sera plus question du droit de visite: s'il vous +faut, pour cela, cinq, dix, quinze ans, prenez-les; le droit de visite +durera autant que l'esclavage et finira avec lui.--La conclusion est +absurde, mais l'argumentation contre le droit de visite a sa valeur, +et j'en tirerai parti dans la discussion. Lord Brougham s'est chargé de +parler au comité de la Société contre les conclusions du mémoire, et de +m'envoyer les membres, un à un, pour que, de mon côté, je les raisonne +de mon mieux.» Lord Brougham nous secondait avec un zèle infatigable; et +les apparences étaient si bonnes que le duc de Broglie ne croyait pas +se trop avancer en disant à lord Aberdeen: «J'espère, mylord, qu'il vous +arrivera dans cette occasion, comme dans bien d'autres, de dire à vos +adversaires, comme le Lacédémonien à l'Athénien: _ce que tu dis, je le +fais_. C'est vous qui détruirez définitivement la traite des noirs.» Et +lord Aberdeen ne refusait pas le compliment. + +Mais, soit pour espérer, soit pour craindre, il ne faut pas trop croire, +dans les affaires, aux bonnes apparences et aux débuts faciles: tout en +témoignant sa disposition favorable, lord Aberdeen, dès qu'on serrait de +près les questions, se retranchait derrière le docteur Lushington: «Je +ne lui donne, dit-il au duc de Broglie, aucune instruction; je m'en +remets à lui du soin de chercher les expédients, et j'accepterai tout +de lui avec confiance.» La première fois que le duc de Broglie vit lord +Aberdeen et le docteur Lushington ensemble, il trouva le ministre plus +réservé en présence du commissaire qu'il ne l'avait été dans le tête à +tête. C'était donc le docteur Lushington surtout qu'il fallait persuader +et décider. On s'accordait à dire que c'était un parfait homme de bien, +de science et d'honneur, dévoué aux bonnes causes, sensible aux bonnes +raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre +sens et de son propre succès. Le duc de Broglie, dont la fierté est +absolument exempte d'amour-propre et de toute envie de paraître, +évita d'entamer sur-le-champ la controverse, se montra plus pressé +de connaître les idées du docteur que de lui exposer les siennes, et +s'appliqua d'abord à entrer, avec lui, dans une confiante intimité. +Il le pouvait sans affectation et sans perte de temps. La négociation +commença par une enquête sur les circonstances de la traite le long des +côtes d'Afrique et sur les moyens de la réprimer autrement que par +le droit de visite. Six officiers de marine, trois français et trois +anglais, furent successivement entendus. Le docteur Lushington avait +d'avance témoigné, pour l'un des Anglais, le capitaine Trotter, une +grande confiance, et le duc de Broglie avait dans l'un des Français, le +capitaine Bouet-Willaumez (aujourd'hui vice-amiral et préfet maritime +à Toulon) un marin aussi spirituel qu'expérimenté, plein d'ardeur, +d'invention et de savoir-faire, et habile à vivre en bons rapports avec +les officiers anglais, même quand il s'empressait un peu trop à les +devancer, au risque de les effacer. Sa déposition se trouva complètement +d'accord avec celle du capitaine anglais Denman, officier distingué qui +avait, comme lui, commandé longtemps sur la côte occidentale d'Afrique. +Après une semaine entièrement consacrée à l'enquête, le duc de Broglie +et le docteur Lushington entrèrent en conférence sur leurs vues et leurs +plans mutuels. + +Celui que le duc de Broglie communiqua au docteur Lushington, comme +conforme aux instructions de son gouvernement et à sa conviction +personnelle après l'étude scrupuleuse des faits, était simple et court; +il consistait à déclarer d'abord l'impossibilité de maintenir «sous +quelque forme et dans quelques limites que ce puisse être,» le droit +de visite réciproque établi par les conventions de 1831 et 1833, et +à mettre à la place: 1º sur la côte occidentale d'Afrique, principal +théâtre de la traite, deux escadres, française et anglaise, composées +l'une et l'autre d'un nombre considérable et déterminé de bâtiments +croiseurs, à vapeur et à voiles, chargés de poursuivre, chacun sous son +pavillon, les bâtiments suspects de traite; 2º Des traités conclus +avec les chefs indigènes des points de la côte sur lesquels se tenaient +communément les marchés d'esclaves, pour obtenir d'eux l'engagement +d'interdire la traite sur leur territoire, et l'autorisation +d'intervenir à terre et par la force, s'il y avait lieu, pour faire +respecter cette interdiction et détruire les _barracons_ ou lieux et +instruments de marché[28]. + +[Note 28: _Pièces historiques_, nº VIII.] + +Le plan du docteur Lushington était plus long et plus compliqué; il +faisait deux choses inacceptables pour nous: 1º Au lieu d'abolir les +conventions de 1831 et 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq +ans, en les remplaçant par le nouveau système proposé pour la répression +de la traite, et en déclarant qu'au bout de cinq ans elles rentreraient +en vigueur _ipso facto_, à moins qu'elles ne fussent expressément +abrogées, du consentement des deux gouvernements; 2º Il établissait, +en principe et au nom du droit des gens, la doctrine soutenue par le +gouvernement anglais, dans ses relations avec les États-Unis d'Amérique, +sur le droit de vérifier la nationalité des bâtiments soupçonnés +d'arborer, pour dissimuler des actes essentiellement illégitimes, un +pavillon qui n'était pas le leur; ce qui maintenait, indirectement et +sous une dénomination générale, le droit de visite spécialement institué +contre la traite[29]. + +[Note 29: _Pièces historiques_, nº IX.] + +Sur le premier point, la question était simple, et dès l'ouverture de la +négociation, notre but avait été positivement déterminé. Sur le second +point, une grave difficulté s'élevait; il était impossible de poser +en principe que, pour échapper à toute surveillance, il suffisait à un +bâtiment engagé dans un acte essentiellement illégitime, piraterie ou +traite, d'arborer un pavillon autre que le sien, et on ne pouvait pas +non plus reconnaître formellement aux bâtiments de guerre le droit +d'arrêter et de visiter, en temps de paix, les bâtiments de commerce, +sous prétexte de vérifier leur nationalité. Dès que le duc de Broglie +m'informa avec précision de la difficulté, je lui répondis: «Je crains +bien qu'il ne soit impossible de faire comprendre ici, au gros du +public, la différence entre la visite pour la répression de la traite +et la visite pour la vérification de la nationalité. Et quand nous +la ferions comprendre, il suffit que les Américains repoussent, en +principe, la seconde visite comme la première, pour la décrier également +parmi nous. Ou je me trompe fort, ou si notre négociation avait pour +unique résultat de mettre cette visite-ci à la place de l'autre, elle +ne produirait aucun bon effet et aggraverait plutôt la situation.» +Une longue et subtile controverse s'engagea à ce sujet entre le duc de +Broglie, le docteur Lushington et lord Aberdeen. J'ai tort de dire une +controverse, car il y avait, des deux parts, tant de bonne foi et de bon +sens qu'ils avaient l'air de chercher ensemble la vérité et la justice +bien plutôt que de soutenir chacun son opinion et son intérêt. La longue +pratique des affaires et l'expérience des égoïsmes artificieux qui s'y +déploient laissent, dans l'âme des honnêtes gens, une disposition fort +naturelle à la méfiance et aux précautions soupçonneuses; mais quand +il leur arrive de se rencontrer et de se reconnaître mutuellement, ils +sortent avec une profonde satisfaction de cette triste routine, et se +complaisent à surmonter, par la franchise et la rectitude d'esprit, +les difficultés qui s'élèvent sur leurs pas. Ce fut ce qui arriva, dans +cette occasion, aux trois négociateurs: après un mois de conversations +et de recherches également sincères de part et d'autre, ils +s'accordèrent dans des articles qui, en ménageant toutes les situations, +résolvaient équitablement, et au fond selon notre voeu, les deux +questions embarrassantes. Quant aux conventions de 1831 et 1833, il fut +stipulé qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à +la durée du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient +considérées comme définitivement abrogées si elles n'avaient pas été, +d'un commun accord, remises en vigueur. Quant au droit de vérification +de la nationalité des bâtiments, aucune maxime générale et absolue ne +fut établie; mais il fut convenu «que des instructions fondées sur les +principes du droit des gens et sur la pratique constante des nations +maritimes seraient adressées aux commandants des escadres et +stations française et anglaise sur la côte d'Afrique, et que les deux +gouvernements se communiqueraient leurs instructions respectives dont le +texte serait annexé à la nouvelle convention.» Ainsi rédigé, le traité +fut signé le 29 mai 1845 et le droit de visite aboli. + +Vers la fin de la négociation, j'avais été atteint de violentes douleurs +hépatiques et néphrétiques qui me condamnèrent, pendant un mois, à un +repos presque absolu. Quand je repris les affaires, nous présentâmes +à la Chambre des députés un projet de loi demandant un crédit +extraordinaire de 9,760,000 francs pour faire face aux dépenses que +devait occasionner, dans les services de la marine, l'exécution du +nouveau traité. La discussion s'ouvrit le 27 juin sur ce projet, et +personne ne demandant la parole, on put croire qu'il allait être adopté +sans aucune objection. Cependant, MM. Denis, Mauguin et Dupin rompirent +le silence général, et firent, sur le droit de vérification de +la nationalité des bâtiments, quelques observations auxquelles je +m'empressai de répondre. La Chambre n'en voulut pas entendre davantage, +et le projet de loi fut adopté par 243 voix contre une. La plupart +des membres de l'opposition, ne voulant ni approuver ni combattre, +s'abstinrent de voter. Le débat ne fut pas plus long à la Chambre des +pairs; le duc de Broglie le termina par quelques explications, et 103 +suffrages contre 8 adoptèrent le projet de loi qui fut promulgué le +19 juillet 1845. L'année suivante, dans la session de 1846, les deux +Chambres exprimèrent, de la façon la plus nette, leur approbation du +nouveau traité et de la négociation qui l'avait amené. L'adresse de la +Chambre des pairs portait: «Une convention récemment conclue entre +la France et l'Angleterre, dans le but de mettre un terme à un trafic +odieux, replace notre commerce sous la protection et la surveillance +exclusive de notre pavillon. Nous applaudissons hautement au succès +d'une négociation habilement conduite et promptement terminée. +L'exécution du traité, confiée au loyal concours des marins des deux +États, nous assure que les droits et la dignité des deux nations seront +également respectés, et qu'une répression efficace atteindra désormais +toute violation des droits sacrés de l'humanité.» La Chambre des députés +ne fut pas moins explicite: «Les témoignages réitérés de l'amitié qui +vous unit à la reine de la Grande-Bretagne, dit-elle au roi dans +son adresse, et la confiance mutuelle des deux gouvernements ont +heureusement assuré les relations amicales des deux États. Votre Majesté +nous annonce que la convention récemment conclue pour mettre un terme à +un trafic infâme reçoit en ce moment son exécution. Ainsi se réalise le +voeu constamment exprimé par la Chambre: les droits de l'humanité +seront efficacement protégés, et notre commerce sera replacé sous la +surveillance exclusive de notre pavillon.» Dans l'une et l'autre Chambre +pourtant, l'opposition revint du silence qu'elle avait gardé l'année +précédente; le traité du 29 mai 1845 fut critiqué; dans la Chambre +des députés, MM. Dupin et Billault proposèrent des amendements pour +retrancher de l'adresse l'approbation qu'elle lui donnait; mais, après +le débat, M. Dupin retira son amendement; celui de M. Billault fut +rejeté, et la Chambre maintint pleinement son témoignage de satisfaction +et son adhésion au cabinet. + +Je ne sais point d'affaire dans laquelle la salutaire efficacité du +gouvernement libre, sensément et honnêtement pratiqué, se soit plus +démontrée que dans celle-ci. La question du droit de visite n'était +point naturellement soulevée par les faits; dans son application à la +répression de la traite, ce droit n'avait point donné lieu à des abus +assez nombreux et assez graves pour porter atteinte à la sûreté du +commerce légitime et à la liberté des mers; les conventions de 1831 et +1833, en vertu desquelles il s'exerçait, avaient été aussi loyalement +exécutées que conçues; leur effet n'avait point dépassé leur objet; +elles n'avaient réellement agi que contre la traite, et si elles eussent +été acceptées et mises en pratique par toutes les puissances maritimes, +elles étaient probablement le plus sûr moyen de réprimer cet odieux +trafic. Mais après le traité du 15 juillet 1840 et l'échec de la France +dans la question d'Égypte, ces conventions et celle du 20 décembre 1841, +qui n'en était que le complément, devinrent tout à coup, en France, +un sujet d'alarme et de colère nationale. L'opposition s'empara de ce +sentiment pour l'exploiter; mais il était général et sincère, et les +conservateurs ne furent pas moins ardents que leurs adversaires à le +témoigner. Aussitôt éclatèrent deux graves périls: au dehors, les bonnes +relations, et même la paix, entre la France et l'Angleterre, au dedans +la politique générale du gouvernement français, furent compromises; en +Angleterre aussi, le sentiment national était blessé et pouvait rendre +toute transaction impossible; en France, l'accord de la majorité et de +l'opposition sur cette question pouvait entraîner la chute du cabinet. +Il n'en fut rien: dans l'un et l'autre pays, les faits finirent par +être considérés sous leur vrai jour et réduits à leur juste valeur; +en Angleterre, on comprit que les conventions de 1831, 1833 et 1841 +ne valaient pas la rupture des bons rapports avec la France, et qu'on +pouvait réprimer la traite par d'autres moyens que le droit de visite; +en France, le parti conservateur ne se laissa point entraîner hors de +sa politique générale parce qu'il se trouvait, sur un point spécial, +d'accord avec l'opposition. Dans les deux pays, la discussion libre +et le temps vinrent en aide à la diplomatie sensée, et le sentiment +national fut satisfait sans que l'intérêt public fût sacrifié. + + + + + CHAPITRE XXXVII + +AFFAIRES DIVERSES A L'EXTÉRIEUR. + +(1840-1842.) + + +État de la Syrie après l'expulsion de Méhémet-Ali.--Guerre entre les +Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorités +turques.--Mes démarches en faveur des Maronites chrétiens.--Dispositions +du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et +sir Stratford Canning à Constantinople.--Résistance obstinée de la Porte +à nos demandes pour les chrétiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de +Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de +mieux.--La Porte finit par céder.--Mon opinion sur les Turcs et leur +avenir.--État de la Grèce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grèce; +son but.--Ce que j'en fais dire à lord Aberdeen.--Il donne à sir Edmond +Lyons des instructions analogues.--Notre inquiétude et notre attitude +envers le bey de Tunis.--Méfiances du cabinet anglais à ce sujet.--Mes +instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires +de l'Algérie.--Situation des consuls étrangers en Algérie.--Vues +sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs établis sur la +côte occidentale d'Afrique.--La côte orientale d'Afrique et +Madagascar.--Prise de possession des îles Mayotte et Nossi-bé.--Traité +avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanière entre la France +et la Belgique.--Négociations à ce sujet.--Mon opinion sur cette +question.--Traités de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 décembre 1845 +avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalité et méfiance obstinée +de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine +à Paris.--Régence d'Espartero.--Insurrection et défaite des +_christinos_.--Notre politique générale en Espagne.--M. de Salvandy est +nommé ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reçoit en route.--Question +de la présentation de ses lettres de créance.--Espartero ne veut pas +qu'il les remette à la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre +d'Angleterre à Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions +de lord Aberdeen à M. Aston.--Incident entre la France et la +Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en congé.--Par quel motif.--Mes +instructions à M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France +en Russie.--Colère de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de +rapprochement.--Persévérance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de +France et de Russie ne retournent pas à leurs postes et sont remplacés +par des chargés d'affaires. + + +Les gouvernements absolus, qu'ils soient absolus au nom d'une révolution +ou d'une dictature, sont enclins et presque condamnés à pratiquer une +politique extérieure pleine de résolutions et d'entreprises arbitraires, +inattendues, suscitées par leur propre volonté, non par le cours +naturel des faits et la nécessité. Ils ont besoin d'occuper au dehors +l'imagination des peuples pour les distraire de ce qui leur manque au +dedans, et ils leur donnent les chances des aventures et des guerres +en échange des droits qu'ils refusent à la liberté. Les gouvernements +libres n'ont point recours à de tels moyens; leur mission, c'est de bien +faire les affaires naturelles des peuples, et l'activité spontanée de +la vie nationale les dispense de chercher, pour les esprits oisifs, des +satisfactions factices et malsaines. + +Après la crise de 1840 et quand le cabinet du 29 octobre se fut établi, +les affaires ne nous manquaient pas, et nous n'avions garde de susciter +nous mêmes des questions nouvelles. Les affaires et les questions +naturelles s'élevaient de toutes parts devant nous. Les accepter sans +hésitation à mesure qu'elles se présentaient, les conduire et les +résoudre selon l'intérêt particulier de la France dans chaque occasion, +en même temps que d'accord avec notre politique générale, et obtenir, +par la discussion continue, l'adhésion des Chambres et du pays à nos +résolutions et à nos actes, c'était là toute notre ambition, la seule +légitime et, à mon sens, la plus grande que puissent concevoir des +hommes appelés à l'honneur de gouverner. Je ne pense pas à retracer ici +avec détail, comme je viens de le faire pour les affaires d'Orient et +le droit de visite, toutes les questions, toutes les négociations +dont j'eus alors à m'occuper; quelques-unes seulement appartiennent à +l'histoire; pour les autres, je ne veux que marquer leur date et leur +place, et indiquer avec précision le caractère de la politique qui y +a présidé. Il en est des événements comme des hommes; la plupart sont +destinés à l'oubli, même après avoir fait grand bruit de leur temps. + +La question d'Égypte était à peine terminée que la question de Syrie +s'éleva: non plus la question de savoir qui gouvernerait la Syrie, mais +la question, bien plus difficile, de savoir comment la Syrie serait +gouvernée. Méhémet-Ali l'opprimait et la pressurait, mais avec une +certaine mesure d'impartialité et d'ordre; l'anarchie et le fanatisme y +rentrèrent avec le gouvernement du sultan; la guerre civile recommença, +dans le Liban, entre les Druses et les Maronites, vieille guerre de +race, de religion, d'influence et de pillage. Loin de la réprimer, +les autorités turques, à peine rétablies et à la fois malveillantes et +impuissantes, tantôt l'excitaient sous main, tantôt y assistaient avec +une cynique indifférence. Bientôt se répandit en Europe le bruit des +dévastations et des massacres auxquels le Liban était en proie; de +Constantinople et de Beyrouth, les rapports, les déclarations, les +dénonciations, les supplications nous arrivaient à chaque courrier; les +chrétiens maronites invoquaient nos capitulations, nos traditions, notre +foi commune, le nom de la France. Je n'attendis pas, pour agir, que +leurs lamentations et leurs instances eussent retenti dans nos Chambres. +C'eût été une grande méprise de vouloir agir seuls; de tout temps, les +rivalités des puissances européennes avaient été, en Syrie, un ferment +de plus pour les discussions locales et une cause d'impuissance +mutuelle. A plus forte raison, après ce qui venait de se passer et ce +qui se passait encore en Orient, aurions-nous été suspects et +bientôt déjoués par nos rivaux encore coalisés contre nous. Pour agir +efficacement, il fallait émouvoir l'Europe, en prenant nous-mêmes +l'initiative du mouvement. J'écrivis le 13 décembre 1841 au comte de +Flahault: «Je vous envoie copie des derniers rapports de notre consul à +Beyrouth. Je vous prie d'en faire usage pour appeler, sur la situation +actuelle de la Syrie et particulièrement des districts montagnards, la +plus sérieuse attention du prince de Metternich. L'Europe ne peut +rester spectatrice indifférente et passive du massacre des populations +chrétiennes abandonnées à la fureur de leurs ennemis par l'apathie, +peut-être par l'odieuse politique des autorités turques. M. de +Metternich pensera sans doute qu'un tel état de choses, s'il venait à se +prolonger, produirait sur les esprits une impression qui, tôt ou lard, +ferait naître des complications graves et des dangers réels pour la paix +générale. Dans l'intérêt de cette paix comme dans celui de l'humanité, +M. de Metternich reconnaîtra l'urgence de faire à Constantinople les +démarches les plus pressantes et les plus énergiques pour que la Porte, +sérieusement avertie, prévienne, par une interposition vigoureuse +et efficace, des conséquences si funestes. Je compte envoyer à M. de +Bourqueney des instructions conçues dans le sens de ces considérations, +et j'ai déjà chargé M. de Sainte-Aulaire d'en entretenir lord Aberdeen. +J'en écrirai aussi à Berlin et à Saint-Pétersbourg.» + +M. de Flahault me répondit, le 20 décembre: «J'ai lu au prince +de Metternich votre dépêche relative aux troubles qui viennent +d'ensanglanter et désolent peut-être encore la Syrie. J'ai ajouté +que vous ne doutiez pas qu'il ne sentît l'urgence de faire entendre +à Constantinople des conseils, dans l'intérêt de la paix comme de +l'humanité:»--«Vous pouvez y compter, m'a-t-il dit: M. de Stürmer a +ordre d'agir ainsi; mais, je vais le lui réitérer et lui prescrire de +s'entendre et de marcher avec votre agent. Les réflexions de M. Guizot +sur les funestes effets que doit avoir la conduite des autorités turques +sont parfaitement justes, et je partage à cet égard toutes ses idées. Il +faut surveiller de près ces autorités et les dénoncer à Constantinople +toutes les fois qu'elles ne remplissent pas leur devoir. C'est dans ce +but que je me suis décidé à envoyer un consul général à Damas, qui est +le véritable point central, pour savoir ce qui se passe; il a ordre de +transmettre à Constantinople toutes les plaintes légitimes qui peuvent +s'élever contre les agents de la Porte. Nous sommes, vous et nous, +en qualité de coreligionnaires, les protecteurs naturels de tous les +chrétiens latins établis en Orient, et nous ne pouvons avoir qu'un +seul et même but, les préserver de toute espèce de persécutions +et d'oppressions. Il n'y a qu'un point qui pourrait offrir quelque +difficulté, ou du moins que quelques personnes considèrent comme pouvant +être la source de quelque jalousie entre nous; c'est l'exercice de votre +ancien droit de protection. A mes yeux, cela ne peut pas être, par la +raison que jamais nous ne disputons un droit acquis. Comme nous sommes +essentiellement conservateurs, un droit acquis est pour nous un droit +qu'il faut et qu'on doit respecter. Le roi des Français tient celui-ci +des traités, des usages, des traditions; soyez certains que nous ne vous +le contesterons pas. Nous savons parfaitement que toute dispute à ce +sujet ne profiterait qu'à un tiers, et serait nuisible à ceux que nous +voulons protéger. Il ne faut pas faire entrer la politique là où il ne +doit être question que d'humanité et de religion.» + +L'empereur Nicolas n'était pas aussi sensé que le prince de Metternich; +M. de Barante m'écrivit de Saint-Pétersbourg: «Les dispositions +relatives aux chrétiens d'Orient et aux garanties qui pourront leur être +données ne sont pas défavorables. Je croirais cependant que la meilleure +marche à suivre serait d'arriver à un accord préalable avec les autres +puissances, bien assurés d'obtenir ensuite sans difficulté l'assentiment +de la Russie. En nous adressant directement ici, nous rencontrerions de +l'indécision, de la lenteur, des réponses dilatoires et un penchant à +appuyer toute opinion qui serait différente de la nôtre.» + +M. de Sainte-Aulaire trouva lord Aberdeen un peu embarrassé: «Je lui ai +demandé s'il n'écrirait pas à Constantinople au sujet des événements +de Syrie. Il m'a objecté d'abord que l'intervention trop fréquente des +puissances dans les affaires intérieures de l'empire ottoman pourrait +avoir de fâcheuses conséquences: «Il ne faut pas espérer, m'a-t-il +dit, que jamais le gouvernement turc soit légal ou paternel; vainement +tenterait-on de le ramener à des idées exactes d'ordre et de justice; +les puissances qui s'imposeraient cette tâche, et qui agiraient trop +activement pour l'accomplir, se compromettraient en pure perte, et +peut-être pas sans danger pour leur bonne intelligence réciproque.» +J'ai reconnu, à ces paroles, une politique qui n'est pas celle de lord +Aberdeen, mais à laquelle il est disposé, dit-on, à faire de grandes +concessions. Je lui ai répondu que, s'il redoutait l'intervention trop +active des puissances européennes dans les affaires de l'empire ottoman, +le seul moyen de la prévenir était de mettre promptement un terme à des +horreurs dont le spectacle prolongé soulèverait assurément l'opinion +publique dans tous les pays civilisés. Lord Aberdeen est facilement +revenu à des inspirations plus généreuses. Il a détesté avec moi le +machiavélisme turc qu'il ne croit point étranger aux événements de +Syrie. Il m'a assuré que ses lettres à Constantinople insistaient +très-explicitement sur la nécessité d'envoyer en Syrie des troupes +disciplinées, et de les placer sous le commandement d'hommes décidés à y +rétablir l'ordre. Il accuse l'apathie ou la lâcheté de plusieurs pachas, +et demande positivement la destitution de celui de Damas qui a assisté +les Druses dans leur attaque contre les chrétiens: «Les Druses sont +cependant le parti anglais, a-t-il ajouté; jugez, d'après ma démarche, +du prix que j'attache à ces misérables questions de rivalités locales.» + +Je ne m'inquiétais pas des premières hésitations de lord Aberdeen; +j'étais sûr qu'elles céderaient toujours à son esprit de justice et aux +intérêts de la bonne politique générale. Il envoyait d'ailleurs comme +ambassadeur à Constantinople sir Stratford Canning, fort ami de l'empire +ottoman, mais très-sensible en même temps aux considérations morales, +aux droits de l'humanité, et capable de réprimer les Turcs avec la même +énergie qu'il déployait à les soutenir. Je venais, au même moment, de +faire nommer le baron de Bourqueney ministre du roi à Constantinople; +je le savais fidèle et habile à exécuter prudemment ses instructions, et +j'avais la confiance qu'il saurait s'entendre avec sir Stratford Canning +qu'on disait un peu hautain et ombrageux. Je résolus de pousser vivement +notre action auprès de la Porte en faveur des chrétiens de Syrie, et +d'exercer tous les droits traditionnels du protectorat français, en +appelant à leur aide le concert européen qui ne pourrait guère nous être +refusé. + +La Porte résista à nos instances avec une obstination et une ruse qui +semblaient nous défier d'employer contre elle notre force. Les désordres +et les massacres de Syrie l'embarrassaient dans ses relations avec +l'Europe chrétienne, mais, au fond, ils ne lui déplaisaient pas; ce +qu'elle voulait, c'était rétablir en Syrie, n'importe à quel prix, +l'autorité turque, le gouvernement des pachas turcs; les populations +qui s'entre-détruisaient dans le Liban étaient les anciens et naturels +adversaires de cette autorité; elle se promettait de les contenir par +leurs discordes et de se relever sur leurs ruines. Les ministres du +sultan commençaient par contester les faits que nous leur signalions. +Quand nos réclamations devenaient trop pressantes, ils envoyaient coup +sur coup en Syrie des commissaires extraordinaires chargés, disait-on, +de les vérifier et de faire cesser l'anarchie. L'anarchie continuait; on +nous promettait que les agents turcs contre qui s'élevaient les plaintes +seraient bientôt rappelés, et, en attendant, on déclarait à jamais +déchue du gouvernement du Liban la famille des Chéabs, indigène et +chrétienne, et depuis plus d'un siècle investie, dans ces montagnes, +d'un pouvoir traditionnel. Le baron de Bourqueney envoya le drogman de +la France, M. Cor, se plaindre de cette déchéance et avertir le ministre +des affaires étrangères de l'impression qu'elle produirait en Europe; +«Ne me parlez pas d'Europe, lui répondit Sarim-Effendi; nous en sommes +ennuyés. Si nous ne sommes pas des hommes d'État comme il y en a en +Europe, nous ne sommes pas fous. L'empire ottoman est une maison dont +le propriétaire veut être tranquille chez lui; il est intéressé à ce +que ses voisins n'aient pas à se plaindre de lui; s'il devenait fou +ou ivrogne, s'il se conduisait de manière à allumer un incendie qui +menacerait le voisinage, alors il faudrait venir mettre l'ordre chez +lui; jusque-là, n'est-il pas exorbitant que vous me demandiez si +la Porte a droit ou n'a pas droit? Sir Stratford Canning m'a tout +dernièrement fait faire des questions sur ce qui s'était passé; j'ai +donné des explications qui apparemment l'ont satisfait, car il ne m'a +plus rien fait dire.» Sir Stratford Canning, nullement satisfait, unit +très-vivement ses démarches à celles du baron de Bourqueney; les autres +ministres européens suivirent son exemple, même le ministre de Russie, +M. de Titow, quoique avec un peu d'hésitation et d'atténuation. Le +grand-vizir, Méhémet-Izzet-Pacha, à qui ils portèrent également leurs +plaintes, fut plus mesuré que Sarim-Effendi, mais non plus efficace; on +envoya en Syrie de nouveaux commissaires; mais c'étaient toujours des +Turcs, chargés au fond d'écarter les anciens privilèges des populations +chrétiennes et de maintenir le seul pouvoir turc. Les hommes +changeaient; les faits ne changeaient pas. + +Le prince de Metternich, fécond en expédients, mit en avant une nouvelle +idée: il proposa que, si la Porte se refusait absolument à rétablir, +dans le Liban, l'ancienne administration chrétienne personnifiée dans +la famille Chéab, du moins le pacha turc fût retiré, et que les deux +populations, les Maronites et les Druses, fussent gouvernées chacune +par un chef de sa race et de sa religion, soumis l'un et l'autre au +gouverneur général de la Syrie. Après de longues négociations et des +conférences répétées, la Porte repoussa également cette idée, offrant +de placer les Maronites et les Druses sous l'autorité de deux caïmacans +distincts et indépendants l'un de l'autre, niais tous deux musulmans. +Les plénipotentiaires européens se refusèrent unanimement à cette +proposition et persistèrent dans la leur. De nouvelles instructions +de leurs cours approuvèrent leur persistance. De nouveaux troubles +éclatèrent dans le Liban. La Porte commença à s'inquiéter: «Si l'Europe +ne se lasse ni se divise, m'écrivit M. de Bourqueney, tout me fait +croire que nous emporterons le seul et dernier point qui reste en +discussion.» De Berlin, le comte Bresson m'avertit que sir Stratford +Canning, lassé des subterfuges turcs, avait conseillé à son gouvernement +le prompt emploi des moyens coercitifs sur les côtes de Syrie. Lord +Aberdeen attendit encore; mais le 24 novembre 1842, causant avec M. +de Sainte-Aulaire: «M. de Neumann, lui dit-il, vient de me montrer une +lettre dans laquelle le prince de Metternich pose en principe que nous +ne pouvons agir que par voie de conseil quant aux affaires de Syrie. +Ce serait une très-fausse et très-dangereuse idée à donner à la Porte; +l'Angleterre ne s'en tiendra pas indéfiniment à des conseils; elle a +attendu longtemps déjà, trop longtemps peut-être, dans une affaire où +sa parole et par conséquent son honneur sont engagés envers les peuples +chrétiens de la Syrie. Je viens de m'en expliquer nettement avec M. de +Brünnow:--Faites-y attention, lui ai-je dit; la France et l'Angleterre +avaient dernièrement, sur la côte de Syrie, des bâtiments dont la +présence pouvait donner de l'efficacité à leurs demandes auprès du +divan; ces bâtiments se sont éloignés avec une grande prudence; mais +ils pourraient bien revenir, car la France n'est sans doute pas plus +indifférente que l'Angleterre au sort des chrétiens de Syrie.» Informé +de ces paroles, j'écrivis sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «C'est +une excellente disposition que celle de lord Aberdeen; cultivez-la sans +en presser l'effet. Après le traité du 15 juillet et les événements +de 1840, ce serait, convenez-en, un amusant spectacle que les flottes +française et anglaise paraissant de concert sur les côtes de Syrie pour +intimider les Turcs au profit des montagnards du Liban. Il y a bien +de la comédie dans la tragédie de ce monde. J'ai communiqué à M. de +Bourqueney votre conversation. Je pense que lord Aberdeen aura écrit +dans le même sens à sir Strafford Canning.» + +Ainsi stimulés par leurs gouvernements, les cinq représentants des +grandes puissances européennes à Constantinople résolurent de faire +auprès de la Porte une nouvelle démarche, et de demander à Sarim-Effendi +une conférence dans laquelle ils insisteraient fortement pour l'adoption +du plan qu'ils avaient proposé. Averti par le baron de Brünnow des +dispositions comminatoires de lord Aberdeen, le nouveau ministre de +Russie à Constantinople, M. de Bouténeff, se montra aussi empressé +que ses collègues, et la conférence fut officiellement demandée. En +se décidant tout à coup à la concession, la Porte voulut s'épargner +du moins la discussion, et au lieu de fixer un jour pour un entretien, +Sarim-Effendi adressa, le 7 décembre 1842, aux cinq plénipotentiaires +une dépêche portant: «Le ministère ottoman éprouve le plus vif regret de +voir que le point de cette question ait donné lieu à tant de discussions +et de pourparlers depuis un an, et que, malgré la bonne administration +qu'il est parvenu à rétablir dans la montagne et les preuves +convaincantes qu'il est à même de produire à l'appui de son assertion, +les hautes puissances n'aient jamais changé de vues à cet égard. La +Sublime-Porte, mue néanmoins par les sentiments de respect dont elle +ne cesse pas un seul instant d'être animée à l'égard des cinq grandes +puissances ses plus chères amies et alliées, a préféré, pour arriver à +la solution d'une question si délicate, qui est en même temps une de ses +affaires intérieures, se conformer à leurs voeux plutôt que d'y opposer +des refus... Si le rétablissement du bon ordre dans la montagne peut +être obtenu à l'aide du système proposé, le voeu de la Sublime-Porte +sera accompli, et elle ne pourra qu'en être reconnaissante. Mais si, +comme elle a lieu de le craindre d'après les informations successivement +recueillies jusqu'ici, la tranquillité ne pouvait être rétablie en +Syrie, dans ce cas la justice des objections faites jusqu'à présent par +la Porte serait évidemment reconnue, et le gouvernement de Sa Hautesse +se trouverait, de l'aveu de tout le monde, avoir été dans son droit.» + +A la nouvelle de cette concession, j'écrivis sur-le-champ au baron +de Bourqueney: «Le gouvernement du roi n'a pu qu'approuver l'acte +par lequel la Porte, déférant aux représentations de ses alliés, a +formellement adopté le système d'une administration indigène pour la +montagne du Liban, et a décidé la nomination d'un chef chrétien pour les +Maronites et d'un chef druse pour les Druses. Une telle résolution est +conforme, en principe, au but que les grandes puissances avaient en +vue, et je me plais à reconnaître la part active que l'influence de +vos conseils et de vos démarches peut revendiquer à juste titre dans ce +résultat. Toutefois, je ne me dissimule pas ce que la mesure consentie +par la Porte offre encore d'incomplet et de précaire, notamment +par l'exclusion de la famille Chéab du gouvernement de la montagne, +contrairement aux droits qu'elle tient du passé, et peut-être aussi +contrairement au voeu des populations. J'ai donc remarqué avec +satisfaction que, tout en jugeant qu'il serait au moins inopportun de +mêler une question de noms propres à la question principale, vous avez +évité, en répondant à la communication de Sarim-Effendi, de paraître +accepter une semblable conclusion. Du reste, ce que la décision de la +Porte laisse à désirer sous certains rapports n'en démontre que mieux la +nécessité d'assurer du moins les résultats obtenus, et de veiller à ce +qu'elle soit exécutée loyalement et dans un esprit de stabilité. Vous +devez, monsieur le baron, y consacrer tous vos soins. La Porte a beau +vouloir répudier, pour son compte, la responsabilité des désordres qui +viendraient encore troubler la tranquillité du Liban et les rejeter +d'avance sur les cabinets dont elle a écouté les conseils; l'Europe ne +la suivrait pas sur un pareil terrain, car l'Europe attend que la Porte +réalise maintenant de bonne foi, sérieusement et sans arrière-pensée, ce +qu'elle a consenti à adopter en principe, dans l'intérêt de son propre +repos.» + +Nous n'étions que trop fondés à prendre d'avance des précautions contre +l'obstination mal dissimulée de la Porte. A peine on commençait à +mettre à exécution, dans le Liban, le nouveau système adopté; les +plénipotentiaires européens à Constantinople apprirent que l'un des +principaux districts de cette province, le Djébaïl, qui contenait +30,000 chrétiens maronites, avait été soustrait à la juridiction du chef +maronite et maintenu sous l'administration turque. Ils réclamèrent +à l'instant et d'un commun accord contre cette grave atteinte aux +engagements de la Porte: «Prenez garde, dit à Sarim-Effendi M. Cor en +lui portant la réclamation française; en déférant à nos conseils, vous +avez presque annoncé que notre système était un essai qui ne réussirait +pas; nous avons négligé cet avertissement; nous l'avons pris pour une +pure défense du passé; mais du moment où vous introduiriez vous-mêmes, +dans l'exécution de la mesure, des dissolvants propres à la faire +échouer, les rôles changeraient, et je m'alarme sincèrement, pour vous, +de tout ce dont l'Europe aurait alors à vous demander compte.--Eh bien, +lui dit avec dépit Sarim-Effendi, que l'Europe ait recours à la force; +qu'elle vienne administrer elle-même le Liban; ce sont de continuelles +atteintes à notre indépendance, à nos droits de souveraineté;» et il +essaya de démontrer que le sultan avait droit de retenir le district +du Djébaïl sous sa juridiction directe et exclusive. Mais l'humeur céda +bientôt à la crainte, et le Djébaïl fut replacé sous l'autorité du chef +chrétien. Les événements n'ont cessé de prouver combien ce régime est +insuffisant pour établir en Syrie l'ordre et la justice; mais, depuis +1843, on n'a pas encore réussi à faire mieux. + +Nous avions raison contre Sarim-Effendi, et Sarim-Effendi avait raison +contre nous. Il y a, dans les relations de l'Europe chrétienne avec +l'empire ottoman, un vice incurable: nous ne pouvons pas ne pas demander +aux Turcs ce que nous leur demandons pour leurs sujets chrétiens, et ils +ne peuvent pas, même quand ils se résignent à nous le promettre, faire +ce que nous leur demandons. L'intervention européenne en Turquie est à +la fois inévitable et vaine. Pour que les gouvernements et les peuples +agissent efficacement les uns sur les autres par les conseils, les +exemples, les rapports et les engagements diplomatiques, il faut qu'il +y ait, entre eux, un certain degré d'analogie et de sympathie dans les +moeurs, les idées, les sentiments, dans les grands traits et les grands +courants de la civilisation et de la vie sociale. Il n'y a rien de +semblable entre les chrétiens européens et les Turcs; ils peuvent, par +nécessité, par politique, vivre en paix à côté les uns des autres; +ils restent toujours étrangers les uns aux autres; en cessant de se +combattre, ils n'en viennent pas à se comprendre. Les Turcs n'ont été +en Europe que des conquérants destructeurs et stériles, incapables +de s'assimiler les populations tombées sous leur joug, et également +incapables de se laisser pénétrer et transformer par elles ou par +leurs voisins. Combien de temps durera encore le spectacle de cette +incompatibilité radicale qui ruine et dépeuple de si belles contrées, +et condamne à tant de misères tant de millions d'hommes? Nul ne peut le +prévoir; mais la scène ne changera pas tant qu'elle sera occupée par +les mêmes acteurs. Nous tentons aujourd'hui en Algérie une difficile +entreprise; chrétiens, nous travaillons à faire connaître et accepter +des musulmans arabes un gouvernement régulier et juste; j'espère que +nous y réussirons; mais l'Europe ne réussira jamais à faire que les +Turcs gouvernent selon la justice les chrétiens de leur empire, et que +les chrétiens croient au gouvernement des Turcs et s'y confient, comme à +un pouvoir légitime. + +En même temps que nous tâchions d'obtenir des Turcs, pour les chrétiens +de Syrie, un peu d'ordre et d'équité, nous avions à exercer aussi notre +influence au profit d'autres chrétiens, naguère délivrés du joug des +Turcs, et héritiers du plus beau nom de l'antiquité païenne. La Grèce, +en 1840, était loin d'être bien gouvernée; le roi Othon, honnête homme, +attaché à ce qu'il croyait son devoir ou son droit, était imbu des +maximes de la cour bavaroise, obstiné sans vigueur et plongé dans une +hésitation continuelle et une inertie permanente qui paralysaient +son gouvernement et laissaient le désordre financier et l'agitation +politique s'aggraver de jour en jour dans son petit État. Les +populations s'impatientaient, les ministres étrangers blâmaient +hautement le roi; le ministre d'Angleterre surtout, sir Edmond Lyons, +rude et impérieux marin, lui imputait tout le mal, et poussait au prompt +établissement du régime constitutionnel comme au seul remède efficace. +Le mal n'était pas aussi grand que l'apparence et la plainte; en dépit +des fautes et des faiblesses du pouvoir, l'intelligence et l'activité +naturelle des Grecs se déployaient avec plus de liberté en fait qu'en +principe et plus de succès que de garanties; l'agriculture renaissait, +le commerce prospérait, le pays se repeuplait, la passion de l'étude et +de la science se ranimait dans Athènes; il y avait évidemment dans cette +nation renaissante, de l'élan et de l'avenir. Depuis quelque temps, +le gouvernement français, absorbé en Orient par des questions plus +périlleuses et plus pressantes, s'était peu occupé de la Grèce; les +partis anglais et russe s'y disputaient presque seuls la prépondérance, +et le parti anglais l'avait récemment conquise; M. Maurocordato, son +chef, venait d'être appelé à la tête des affaires; je jugeai le moment +venu pour que, là aussi, la France reprît sa place; j'entretins les +représentants du roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin, +de l'état de la Grèce, des maux dont elle se plaignait, de ses progrès +malgré ses maux, et des idées qui, à mon sens, devaient présider à la +conduite et aux conseils de ses alliés[30]. J'avais sous la main, dans +la Chambre des députés, un homme très-propre à être la preuve vivante +et l'interprète efficace de mes dépêches: M. Piscatory avait donné à +la Grèce des marques d'un ardent et intelligent dévouement; tout jeune +encore, en 1824, il avait quitté les douceurs de la maison paternelle et +les plaisirs de la vie mondaine pour aller s'engager dans la guerre de +l'indépendance; il avait combattu à côté des plus vaillants Pallicares; +il était, en Grèce, connu et aimé de tous, chefs et peuple. Je résolus +de l'y envoyer en mission extraordinaire, pour qu'en le voyant les +regards des Grecs se reportassent vers la France, qu'il leur expliquât +affectueusement nos conseils, et me fît bien connaître le véritable état +des faits défigurés dans les récits des rivaux intéressés ou des amis +découragés. + +[Note 30: _Pièces historiques_, nº XI.] + +Mais en reprenant ainsi à Athènes une position active, j'avais à coeur +que mon intention et ma démarche fussent partout bien comprises, +surtout à Londres et de lord Aberdeen, avec qui la bonne intelligence +me semblait de jour en jour plus nécessaire et plus possible. Après +quelques mois de ministère, M. Maurocordato était tombé; il avait été +remplacé par M. Christidès, l'un des chefs du parti français et ami +de M. Colettis, alors ministre de Grèce en France. J'écrivis à M. +de Sainte-Aulaire[31]: «Dès mon entrée aux affaires, j'ai été frappé, +très-frappé du mauvais état du gouvernement grec, des périls graves, +mortels peut-être, qui le menaçaient, et des embarras graves qui +pouvaient en naître pour l'Europe. A ce mal j'ai vu surtout deux causes: +l'inertie obstinée du roi Othon, la discorde des ministres étrangers à +Athènes et leurs luttes pour l'influence. Lord Palmerston proposait pour +remède l'établissement d'une constitution représentative en Grèce. Dans +l'état actuel des choses, ce remède m'a paru plus propre à aggraver le +mal qu'à le guérir. Une administration régulière, active, en +harmonie avec le pays, capable de faire ses affaires et d'améliorer +progressivement ses institutions, c'est là, je crois, le seul +remède aujourd'hui praticable et efficace. Je crois également qu'une +administration pareille ne peut se soutenir en Grèce que par le concert +et l'appui commun des grands cabinets européens. Ma dépêche du 11 mars +dernier a été écrite pour conseiller ce plan de conduite et en préparer +l'exécution. Dès que M. Maurocordato a été appelé au pouvoir, j'ai +mis ma dépêche en pratique. Je l'ai fait d'autant plus volontiers que +l'élévation de M. Maurocordato ne pouvait être attribuée à l'influence +française. Je ne prétends point que la France ait en Grèce une politique +désintéressée, si l'on entend par là une politique uniquement préoccupée +de l'intérêt grec. Mais je suis convaincu que le seul grand, le seul +véritable intérêt que la France ait aujourd'hui en Grèce, c'est la durée +et l'affermissement de l'État grec, dans ses limites actuelles et dans +sa forme monarchique. C'est dans cette conviction que je me suis déclaré +prêt à appuyer M. Maurocordato, sans m'inquiéter de son origine et +de son parti. Ce que j'avais annoncé, je l'ai fait. Au passage de M. +Maurocordato à Paris, je lui ai donné à lui-même l'assurance et, je +n'hésite pas à le dire, la conviction qu'il pouvait compter sur notre +sincère appui. Je me suis appliqué à lui aplanir les voies en le +rapprochant de M. Colettis, longtemps son rival, et en faisant tous mes +efforts pour leur bien persuader à tous deux qu'ils devaient s'aider +mutuellement. J'ai prescrit à M. de Lagrené[32] d'appuyer de tout son +pouvoir M. Maurocordato, et pour la formation et après la formation de +son cabinet. J'ai agi si vivement moi-même, pour lui, que le ministre +d'Autriche à Athènes l'ayant blâmé de sa conduite envers le roi Othon +et de la dureté des conditions qu'il voulait lui imposer, j'ai écrit +à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, pour le disculper de ce reproche et +insister sur la nécessité de le soutenir. Enfin, au moment même où M. +Maurocordato se brouillait avec le roi Othon, j'adressais partout une +nouvelle dépêche pour lui prêter appui; je donnais en ce sens, à M. de +Lagrené, de nouvelles instructions. Quand elles sont arrivées à Athènes, +M. Maurocordato s'était déjà retiré[33]. + +[Note 31: Le 8 octobre 1841.] + +[Note 32: Alors ministre de France à Athènes.] + +[Note 33: _Pièces historiques_, nº XII.] + +«Je n'examine pas pourquoi il est tombé. Encore à présent, je ne +le comprends pas bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai +loyalement et énergiquement soutenu, avant qu'il eût formé son cabinet, +pendant qu'il luttait pour le former et après qu'il en était lui-même +sorti. + +«De M. Maurocordato je passe à M. Piscatory. Je l'ai envoyé en Grèce: + +«Pour avoir, sur l'état réel du pays, de son administration, de sa +prospérité, de ses ressources, le rapport d'un observateur nouveau, +non officiel, intelligent. J'en avais besoin au moment où l'on nous +demandait de compléter l'émission de la troisième série de l'emprunt +grec; + +«Pour bien dire au roi Othon et à nos amis en Grèce, et de manière à +le leur persuader, que l'appui promis et donné, de notre part, à M. +Maurocordato était bien réel, bien sincère, et qu'il ne fallait +chercher dans nos paroles aucune réticence, dans nos démarches aucune +arrière-pensée; + +«Pour détourner les Grecs de toute explosion, de toute tentative +irrégulière et téméraire, au dehors ou au dedans, afin de changer soit +les limites territoriales, soit la constitution politique de leur pays. + +«Il était bien nécessaire d'agir en ce sens, car, sur la question de +territoire, en Crète, en Thessalie, en Épire, l'insurrection avait +éclaté ou était près d'éclater; et sur la question d'organisation +intérieure, les dispositions les plus vives, les plus compromettantes +pour le roi Othon, se manifestaient également. + +«Telles ont été les instructions que j'ai données à M. Piscatory; tel +était le véritable objet de sa mission. Sans doute, en l'envoyant, +j'ai voulu que son nom, ses antécédents, sa présence, ses discours +contribuassent à mettre la France en bonne position et en crédit en +Grèce; mais cette position, ce crédit, je n'ai voulu m'en servir et +ne m'en suis servi en effet que pour maintenir la Grèce dans une bonne +voie, à son propre profit et au profit de toute l'Europe comme au nôtre. + +«Le 28 juillet dernier, dans une lettre particulière et intime, +j'écrivais à M. Piscatory: «Je n'ai point de nouvelles instructions à +vous donner. Vous êtes allé en Grèce pour bien dire et bien persuader +aux Grecs que nous voulons réellement pour eux ce que nous disons, au +dedans une bonne administration, au dehors l'attente tranquille. C'est +là toute notre politique. La Grèce en est à ce point où, pour grandir, +il ne faut que vivre. Pour vivre, il faut, j'en conviens, une certaine +mesure de sagesse. De l'aveu général, elle manquait naguère au +gouvernement grec. J'espère que M. Maurocordato, l'aura. C'est dans +cet espoir que nous l'avons appuyé et que nous l'appuierons, sans tenir +compte d'aucune autre circonstance, sans nous proposer aucun autre but. +Quelques plaintes m'arrivent sur le nouveau cabinet: on dit qu'il n'y +a pas assez de nos amis, que nos amis n'ont pas les postes qui leur +conviennent le mieux. Soutenons nos amis, mais sans pousser leurs +prétentions au delà de ce qui est nécessaire pour le succès du +gouvernement grec lui-même, qu'il s'appelle Maurocordato ou Colettis.» + +«Redites bien tout cela à lord Aberdeen, mon cher ami; montrez-lui +textuellement ma lettre. Puisqu'il en veut faire autant de son +côté, puisqu'il sera, pour M. Christidès, ce que j'ai été pour M. +Maurocordato, j'espère que nous réussirons à assurer, en Grèce, un peu +de stabilité. Mais il est bien nécessaire que nous fassions cesser, sur +les lieux mêmes, ces jalousies aveugles, ces rivalités puériles, ces +luttes sur les plus petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dénature +et paralyse la bonne politique d'en haut. Je n'ai rien à dire sur +sir Edmond Lyons; je ne puis souffrir les accusations étourdies, les +assertions hasardées. Il me paraît crédule, imprudent et outrecuidant. +Je souhaite qu'il n'embarrasse pas et ne compromette pas son cabinet. +Je vais recommander de nouveau à M. de Lagrené de ne rien négliger pour +bien vivre avec lui et pour prévenir toute querelle, tout ombrage. En +vérité, ne voulant en Grèce que ce que nous voulons, lord Aberdeen et +moi, si nous ne parvenions pas à obliger nos agents à le vouloir aussi +et à l'accomplir, il y aurait du malheur.» + +Comme je l'y avais engagé, M. de Sainte-Aulaire communiqua ma lettre +à lord Aberdeen, et je ne puis douter qu'il n'en fut touché, car il +adressa à sir Edmond Lyons les mêmes instructions que j'avais données +à M. de Lagrené et à M. Piscatory. Il lui prescrivit de vivre en bons +termes avec les représentants des autres puissances. Il l'avertit que +de Vienne et de Berlin on avait formellement demandé son rappel, qu'à +Saint-Pétersbourg et à Paris on avait donné à entendre qu'on en serait +bien aise; et tout en l'assurant que son gouvernement était décidé à le +bien soutenir, il lui recommanda fortement de ne pas se mêler, à tout +propos, de toutes sortes de bagatelles, et de ne pas se laisser aller +à grossir toutes les peccadilles du gouvernement grec, dont les fautes +pouvaient être grandes, aussi grandes que le disait sir Edmond Lyons, +mais qui devait être toujours traité avec égard. Il était impossible +de porter, dans le concert et l'action commune de l'Angleterre et de +la France à Athènes, plus de loyauté; mais il est bien plus difficile +d'établir et de maintenir l'harmonie active entre les agents secondaires +et sur les lieux mêmes que de loin et au sommet de la hiérarchie. Les +affaires de la Grèce ne tenaient pas d'ailleurs, dans celles de l'Europe +et dans les rapports de la France et de l'Angleterre, assez de place +pour qu'on fît, à Londres et à Paris, tous les efforts, tous les +sacrifices nécessaires au succès continu de la politique que voulaient +sincèrement les deux cabinets. Les petites choses sont souvent aussi +difficiles et exigent autant de soin que les grandes; mais elles pèsent +trop peu dans les destinées des gouvernements qui les traitent pour +qu'ils y prennent toute la peine qu'il y faudrait prendre, et les plus +sensés ne déploient tout ce qu'ils ont de sagesse et de force qu'en +présence des nécessités impérieuses et des graves périls. + +Quelque importance qu'eût, à mes yeux, la bonne intelligence entre la +France et l'Angleterre, et quelque prix que j'attachasse à la confiance +chaque jour plus intime qui s'établissait entre lord Aberdeen et +moi, j'étais bien décidé à faire partout et en toute occasion ce +qu'exigeraient les intérêts sérieux de mon pays et de son gouvernement, +sans jamais éluder les embarras diplomatiques qui pouvaient en résulter. +Sur terre et sur mer, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, dans +la Méditerranée et dans l'Océan, les occasions étaient fréquentes qui +suscitaient de tels embarras, car, sur tous ces points, les deux nations +se trouvaient sans cesse en contact, avec des raisons ou des routines +de rivalité. Notre établissement en Algérie surtout était, pour le +gouvernement anglais, l'objet d'une préoccupation continuelle. La Porte +nourrissait depuis longtemps le désir de faire, à Tunis, une révolution +analogue à celle qu'elle avait naguère accomplie à Tripoli, c'est-à-dire +d'enlever à la régence de Tunis ce qu'elle avait conquis d'indépendance +héréditaire, et de transformer le bey de Tunis en simple pacha. Une +escadre turque sortait presque chaque année de la mer de Marmara pour +aller faire, sur la côte tunisienne, une démonstration plus ou moins +menaçante. Il nous importait beaucoup qu'un tel dessein ne réussît +point: au lieu d'un voisin faible et intéressé, comme le bey de Tunis, +à vivre en bons rapports avec nous, nous aurions eu, sur notre frontière +orientale en Afrique, l'empire ottoman lui-même avec ses prétentions +persévérantes contre notre conquête et ses alliances en Europe. Le +moindre incident, une inimitié de tribus errantes, une violation non +préméditée du territoire, eût pu élever la question fondamentale de +notre établissement en Algérie et amener des complications européennes. +Nous étions fermement résolus à ne pas souffrir qu'une telle situation +s'établît; nous n'avions pas la moindre envie de conquérir la régence +de Tunis, ni de rompre les faibles liens traditionnels qui l'unissaient +encore à la Porte; mais nous voulions le complet maintien du _statu +quo_; et chaque fois qu'une escadre turque approchait ou menaçait +d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette côte, avec +ordre de protéger le bey contre toute entreprise des Turcs. A plusieurs +reprises, je donnai, à ce sujet, au commandant de nos forces maritimes +dans la Méditerranée, notamment à M. le prince de Joinville, en 1846, +des instructions très-précises[34]. Je ne m'en tins pas à ces précautions +par mer; je voulus savoir si, comme le bruit en avait couru, il était +possible que la Porte envoyât des troupes, par terre, de Tripoli à +Tunis, et tentât contre le bey un coup de main par cette voie. En juin +1843, je chargeai un jeune homme, étranger à tout caractère officiel, M. +Ignace Plichon, de se rendre sans suite à Tripoli, de recueillir là tous +les renseignements, tous les moyens de voyage qu'il pourrait obtenir, et +de faire lui-même la traversée du vaste espace, presque partout désert, +qui sépare Tripoli de Tunis, pour reconnaître si, en effet, l'expédition +turque dont on parlait, était praticable. M. Plichon s'acquitta de cette +périlleuse mission avec autant d'intelligence que de courage, et me +rapporta la certitude que nous n'avions, de ce côté, rien à craindre +pour le _statu quo_ tunisien. A chaque mouvement que nous faisions dans +ce sens, le cabinet anglais s'inquiétait; ses agents, quelques-uns même +des plus spirituels, mais peu clairvoyants et dominés par des craintes +routinières, l'entretenaient sans cesse de l'esprit remuant et ambitieux +de la France. Il nous adressait des observations, des questions; il +faisait valoir les droits de souveraineté de la Porte sur Tunis. Nous +déclarions notre intention de les respecter et d'en recommander au bey +le respect, pourvu que la Porte ne tentât plus de changer à Tunis un +ancien état de choses dont le maintien importait à notre tranquillité en +Algérie. Lord Aberdeen comprenait à merveille notre situation; mais +il avait peine, et ses collègues avaient bien plus de peine que lui, +à croire à notre modération persévérante. Le gouvernement anglais +acceptait, en fait, notre conquête de l'Algérie, et se déclarait décidé +à ne plus élever, à ce sujet, aucune réclamation; mais il éludait de +la reconnaître en droit tant que la Porte ne l'avait pas elle-même +reconnue. Une circonstance embarrassante se présenta: avant notre +conquête, l'Angleterre avait à Alger un consul et des agents consulaires +sur plusieurs points de la régence. Les consuls étant des agents +commerciaux et point politiques, c'était l'usage à peu près général en +Europe de les considérer comme étrangers à la question de souveraineté, +et de ne pas exiger, quand le souverain changeait, qu'ils reçussent, du +souverain nouveau, un nouveau titre pour leur mission. Nous nous étions, +en Algérie, conformés à cet usage, et après notre conquête, le consul +général d'Angleterre à Alger avait, sans autorisation nouvelle, continué +ses fonctions. Mais, dès 1836, le duc de Broglie et, après lui, M. +Thiers, décidèrent que tout nouvel agent consulaire en Algérie devrait +demander et obtenir notre _exequatur_. Non-seulement je maintins ce +principe dans les débats des Chambres, mais je le mis strictement en +pratique pour les agents consulaires anglais comme pour ceux de toute +autre nation. En juillet 1844, sur trente-neuf consuls ou agents +consulaires, de toute nation et de tout grade, en Algérie, douze avaient +reçu du roi leur _exequatur_; quatorze, d'un rang inférieur, tenaient +le leur du ministre des affaires étrangères, et huit du gouverneur +de l'Algérie. Cinq seulement exerçaient encore en vertu de titres +antérieurs à 1830. + +[Note 34: _Pièces historiques_, nº XIII.] + +L'Algérie n'était pas, en Afrique, le seul point où de grands intérêts +français me parussent engagés. Cette partie du monde, encore si +inconnue, offrait à l'activité et à la grandeur future de la France, un +champ immense. Elle était à nos portes; nous n'avions pas à courir, +pour y arriver, les chances d'une navigation longue et périlleuse; notre +établissement sur la côte septentrionale nous y donnait un large et +solide point d'appui. Sur la côte occidentale, notre colonie du Sénégal +nous assurait le même avantage. Nous ne rencontrions, dans l'intérieur +du pays, point de rival redoutable; aucune des grandes puissances +européennes n'y était fortement établie et en voie de conquête; la +colonie du Cap, quoique importante aux yeux de l'Angleterre, n'était pas +en progrès, et sa situation d'ailleurs ne gênait pas la nôtre dans ce +vaste continent. Frappé de ces faits et de l'avenir qui s'y laissait +entrevoir, non-seulement je saisis, mais je recherchai les occasions +et les moyens d'étendre en Afrique la présence et la puissance de la +France. Les négociants de Marseille, de Nantes et de Bordeaux faisaient, +sur la côte occidental, un commerce déjà considérable en huile de +palmes, ivoire, gomme, arachides et autres productions africaines: nous +résolûmes de fonder, sur les principaux emplacements de ce commerce, +des comptoirs fortifiés qui lui donnassent la sécurité et lui permissent +l'extension. Les embouchures des rivières le Grand-Bassam, l'Assinie +et le Gabon, dans le golfe de Guinée, furent les points choisis dans +ce dessein. De 1842 à 1844, des traités conclus avec les chefs +des peuplades voisines nous conférèrent la pleine possession et la +souveraineté extérieure d'une certaine étendue de territoire au bord +de la mer et sur les rives de ces fleuves; de petits forts y furent +construits; de petites garnisons y furent envoyées; le gouverneur du +Sénégal fut chargé de les inspecter et de les protéger. Les négociants +anglais, qui faisaient sur cette côte le même commerce que les nôtres, +prirent l'alarme; quelques difficultés s'élevèrent sur les lieux; le +cabinet anglais nous demanda quelques explications; nos réponses furent +péremptoires; nous établîmes notre droit d'acquérir ces territoires +et de fonder des comptoirs nouveaux; nous étions allés au-devant des +objections; nous avions proclamé la complète franchise pour tous les +pavillons et le maintien de tous les usages commerciaux en vigueur sur +cette côte; avec sa loyauté accoutumée, lord Aberdeen reconnut +notre droit et mit fin aux réclamations. La France eut, sur la côte +occidentale d'Afrique, pour son commerce, sa marine et ses chances +d'avenir, les points d'appui dont elle avait besoin. + +Quand il s'agit de la côte orientale, nous nous trouvâmes en présence +de difficultés d'une autre sorte: la grande île de Madagascar était une +grande tentation de conquête et d'un vaste établissement colonial, à +perspectives indéfinies. On pressait le gouvernement du roi d'en faire +l'entreprise; on décrivait les richesses naturelles de l'île, la beauté +de ses ports et de ses rades, les avantages maritimes et commerciaux +qu'elle nous offrait, les facilités que donneraient à la conquête les +discordes des deux races qui l'habitaient, les Ovas et les Sakalaves. +Les droits traditionnels ne manquaient pas à l'appui des désirs; +depuis le commencement du XVIIe siècle, et sous les auspices d'abord +du cardinal de Richelieu, puis de Louis XIV, des compagnies françaises +avaient travaillé à prendre possession de Madagascar; elles y avaient +noué des relations, fondé des comptoirs, bâti des forts; elles +avaient obtenu, des chefs du pays, de vastes concessions et une sorte +d'acceptation de la souveraineté française; à travers de fréquentes +alternatives de succès et de revers, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI +avaient reconnu et soutenu leurs établissements; les noms tantôt d'_Ile +Dauphine_, tantôt de _France orientale_ avaient été donnés à l'île +entière. Sauf des exceptions formellement stipulées, le traité du 30 mai +1814 avait rendu à la France tout ce qu'elle possédait hors d'Europe en +1792, et Madagascar n'était pas au nombre des exceptions. Depuis cette +époque, des actes maritimes et diplomatiques avaient, sinon mis en +pratique, du moins réservé nos droits. Tout récemment, d'habiles +officiers de marine avaient visité l'île, étudié ses côtes, communiqué +avec ses populations, ranimé les anciens souvenirs. Le conseil colonial +de l'île Bourbon reproduisit avec détail, dans une adresse au roi, +toutes les raisons qui devaient, selon lui, engager le gouvernement +«à entreprendre la conquête générale et la colonisation en grand de +Madagascar.» Le gouverneur de Bourbon, l'amiral de Hell, appuyait +vivement le voeu du conseil colonial. Enfin, l'empire de ces traditions +et de ces espérances se maintenait jusque dans l'_Almanach royal_ où, +depuis 1815, le gouverneur de l'île Bourbon était dit _gouverneur de +Bourbon et Madagascar_. + +J'étais opposé à toute entreprise de ce genre. Pour qu'une nation fasse +avec succès, loin de son centre, de grands établissements territoriaux +et coloniaux, il faut, qu'elle ait, dans le monde, un commerce +très-étendu, très-actif, très-puissant, très-entreprenant, et que sa +population soit disposée à transporter loin du sol natal sa force et +sa destinée, à essaimer, comme les abeilles. Ni l'une ni l'autre de +ces conditions ne se rencontrait en 1840 et ne se rencontre encore en +France. Nous avions bien assez d'une Algérie à conquérir et à coloniser. +Rien ne nuit davantage à la grandeur des peuples que les grandes +entreprises avortées, et c'est l'un des malheurs de la France d'en +avoir, plus d'une fois, tenté avec éclat de semblables, en Asie et en +Amérique, dans l'Inde, à la Louisiane, au Canada, pour les abandonner +ensuite et laisser tomber ses conquêtes aux mains de ses rivaux. Le +roi, le cabinet et les Chambres étaient pleinement de mon avis. Nous +écartâmes donc les projets de conquête de Madagascar, et nous les +aurions écartés, quand même l'Angleterre ne s'en serait pas montrée +inquiète et jalouse. Mais en me refusant à rechercher, pour ma patrie, +de grands établissements territoriaux lointains, j'étais loin de penser +qu'elle dût rester, sur les divers points du globe, absente et +inactive; notre petite terre appartient à la civilisation européenne et +chrétienne, et partout où la civilisation européenne et chrétienne se +porte et se déploie, la France doit prendre sa place et déployer son +génie propre. Ce qui lui convient, ce qui lui est indispensable, c'est +de posséder, dans tous les grands foyers d'activité commerciale et +internationale, des stations maritimes sûres et fortes, qui ne nous +créent pas inévitablement des intérêts agressifs et illimités, mais +qui servent de point d'appui à notre commerce, où il puisse chercher un +refuge et se ravitailler, des stations telles que les marins français +retrouvent partout, dans les grandes mers et près des grandes terres, la +protection prévoyante de la France sans qu'elle y soit engagée au delà +de ses intérêts généraux et supérieurs. Ce fut pour atteindre à ce but +sur la côte orientale d'Afrique, comme sur la côte occidentale, que, +de 1841 à 1843, nous prîmes possession, à l'entrée nord du canal de +Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi-Bey, et qu'en 1844 nous +conclûmes, avec l'imam de Mascate, un traité qui nous donnait, sur la +longue étendue de ses côtes, des sûretés et des libertés commerciales +importantes pour notre colonie de l'île Bourbon et pour nos relations +avec le grand Orient. + +Vers le même temps et sous l'empire de la même idée, nous prenions, dans +l'océan Pacifique, possession des îles Marquises. Je parlerai plus tard +de cet acte et des incidents qu'il suscita, et qui firent plus de bruit +qu'ils ne méritaient. Nous étions, en 1841, engagés, à nos portes mêmes, +dans deux questions beaucoup plus graves et qui pouvaient compliquer +bien plus sérieusement nos rapports avec l'Angleterre. + +La première était celle de l'union douanière entre la La France et la +Belgique. Pays d'immense production et de consommation très-étroite, +la Belgique étouffait industriellement dans ses limites et aspirait +ardemment à un marché plus vaste que le sien propre. Ce fut d'elle que +nous vint la proposition formelle de l'union douanière qui, depuis 1831, +était, entre les deux pays, un sujet de publications, de conversations +et de discussions continuelles. En 1840, sous le ministère de M. Thiers, +la question avait été posée et une négociation entamée. Elle fut reprise +en juillet 1841; quatre conférences eurent lieu à Paris, dans le mois +de septembre, entre quelques-uns des ministres et plusieurs commissaires +des deux États. Je les présidai. De part et d'autre, les dispositions +étaient circonspectes: nous ne voulions pas faire payer trop cher, à +notre industrie et à nos finances, l'avantage politique que devait nous +valoir l'union douanière, et les Belges voulaient payer au moindre +prix politique possible l'avantage industriel qu'ils recherchaient. Ils +proposèrent cependant l'abolition de toute ligne de douane entre les +deux pays et l'établissement d'un tarif unique et identique sur leurs +autres frontières. C'était l'union douanière vraie et complète. Mais +ils y attachaient expressément la condition que les douaniers belges +garderaient seuls les frontières belges: «L'admission de quelques +milliers de soldats français sur le territoire belge, en uniforme de +douaniers, serait, dit l'un de leurs commissaires, une atteinte mortelle +à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique.» Nous déclarâmes à +notre tour que la France ne pouvait confier à des douaniers belges la +garde de ses intérêts industriels et financiers: «Je vois, écrivit le +roi Léopold au roi Louis-Philippe, que vos ministres pencheraient vers +un traité de tarifs différentiels. Je ne demanderais pas mieux. Je +comprends l'inquiétude qu'inspire notre douane comme gardienne d'une +partie du revenu et de l'industrie française. Nous ne pourrions +cependant pas avoir des douaniers français; l'Europe prétendrait y voir +une véritable incorporation; et même ici tous ceux qui ne tiennent pas +au commerce et à l'industrie s'y opposeraient. J'espère toujours qu'il +sortira quelque chose d'acceptable du _kettle which is boiling_[35]. +L'affaire est bien importante et les suites d'une non-réussite +pourraient être bien funestes. Évidemment plusieurs des hommes +politiques en France croient que, si la négociation manquait, il n'en +résulterait aucun inconvénient et que tout resterait comme cela est. Il +y a des positions où on ne peut pas rester, et quand les passions s'en +mêlent, on a encore moins de chances de pouvoir s'y maintenir. Dans ce +pays-ci, les hommes un peu importants de tous les partis ont été opposés +à une association commerciale avec la France. C'est avec une grande +répugnance qu'on s'est finalement décidé à la vouloir, vu les +souffrances auxquelles l'industrie belge devait être exposée par +l'espèce de blocus qui pèse sur nous maintenant. Ayant, dans leur idée, +fait un grand sacrifice, presque aussi grand que l'abandon de leur +existence politique, ils croyaient qu'une proposition d'association +avec la France ne pouvait pas être repoussée par elle. Vous pouvez donc +facilement vous faire une idée des embarras politiques qui résulteraient +d'un non-succès du traité. Le travail de nos ennemis intérieurs est +aussi dans ce sens: demander l'association avec la France, et, si elle +repousse la Belgique, se baser sur la position impossible du pays pour +changer son gouvernement et se réunir à la Hollande.» + +[Note 35: De la marmite qui est en ébullition.] + +Nous étions aussi décidés que le roi Léopold lui-même à combattre, à +tout prix, cette dernière hypothèse. Nous avions de plus quelque crainte +que la Belgique, repoussée par la France, ne se tournât vers l'Allemagne +et ne cherchât à entrer dans le _Zollverein_ prussien. Nous n'ignorions +pas que des hommes d'État, belges et allemands, étaient favorables à +cette combinaison et essayaient de la préparer. La négociation marchait +péniblement à travers toutes ces sollicitudes quand un incident vint +ajourner le système de la grande union douanière et nous pousser dans la +voie des tarifs différentiels concertés entre les deux pays. Depuis deux +ou trois ans, les fils et tissus de lin anglais envahissaient rapidement +le marché français; de 1840 à 1842, leur importation avait doublé; nos +filatures étaient gravement menacées; le 26 juin 1842, une ordonnance, +rendue comme urgente, éleva nos droits de douane sur les fils et +tissus de lin étrangers. La mesure était générale. La Belgique réclama +vivement. Nous ne nous étions point proposés de la frapper, et notre +industrie linière pouvait soutenir la concurrence de la sienne. +Nous entrâmes en négociation, et le 16 juillet 1842 une convention +commerciale fut conclue qui exempta les fils et tissus de lin belges +de l'aggravation du droit. La Belgique, à son tour, adopta, sur ses +frontières autres que celles de France, notre nouveau tarif sur les +fils et tissus de lin étrangers, et fit en outre, en faveur de notre +commerce, quelques légères concessions. La durée du traité fut fixée à +quatre ans. + +Quand le projet de loi qui en mettait les articles à exécution fut +discuté dans la Chambre des députés, ce traité rencontra divers +adversaires: les uns me reprochaient de ne pas avoir accompli l'union +douanière et incorporé, sous cette forme, la Belgique à la France; les +autres, d'avoir trop sacrifié l'industrie française et trop peu exigé +de la Belgique en retour de la faveur exceptionnelle que nous lui avions +accordée. Indépendamment des raisons spéciales que j'avais à faire +valoir sur ce point, je saisis cette occasion d'exprimer l'idée générale +qui m'avait dirigé dans cette négociation et à laquelle je me proposais +de rester, en tout cas, fidèle: «Je ne suis point, dis-je, de ceux qui +pensent qu'en matière d'industrie et de commerce les intérêts existants, +les établissements fondés doivent être aisément livrés à tous les +risques, à toute la mobilité de la concurrence extérieure et illimitée. +Je crois au contraire que le principe conservateur doit être appliqué +à ces intérêts-là comme aux autres intérêts sociaux, et qu'ils doivent +être efficacement protégés. Il est impossible cependant que les intérêts +industriels ne soient pas, dans certains cas, appelés à se prêter, dans +une certaine mesure, à ce qui peut servir la sécurité, la force et la +grandeur de la France dans ses relations extérieures. Il ne se peut pas +que l'État ne soit pas en droit de demander quelquefois à ces intérêts +une certaine élasticité et certains sacrifices dans ce but. Il ne se +peut pas non plus que les intérêts industriels ne se prêtent pas aussi, +dans une certaine mesure, à l'extension générale et facile du bien-être, +c'est-à-dire qu'ils ne soient pas tenus d'accepter progressivement une +concurrence qui les excite et les oblige à faire mieux et à meilleur +marché, au profit de tous. Ce sont là les deux conditions imposées au +système protecteur et qui le légitiment. On a raison d'appliquer aux +intérêts industriels la politique de conservation, et de les protéger, +au nom de cette politique, contre les dangers qui peuvent les assaillir; +mais en même temps ces intérêts doivent s'accommoder aux nécessités de +la politique extérieure et au progrès du bien être intérieur. A ce prix +seulement la protection se justifie et se maintient.» + +La Chambre agréa ces maximes et sanctionna le traité; mais la question +fondamentale subsistait toujours, et le péril que la Belgique venait de +courir pour l'une de ses industries ne fit que la rendre plus vive dans +son désir de l'union douanière. La négociation fut reprise; un projet +de traité, qui contenait, de la part de la Belgique, l'adoption des +principales dispositions du régime français en fait de douanes et de +contributions indirectes, fut préparé et discuté sous trois formes +successives de rédaction; la dernière fut lue le 1er novembre 1842 dans +un conseil tenu à Saint-Cloud; les commissaires belges y demandèrent +encore certains changements. Plus on approchait du terme, plus les +difficultés de cette grande mesure internationale se faisaient sentir. +Les principales industries françaises témoignaient fortement leurs +alarmes. Au dehors les puissances intéressées s'inquiétaient, +silencieusement d'abord et sans bruit diplomatique: «Vous me demandez, +m'écrivait le 20 octobre 1842 le comte de Sainte-Aulaire, ce qu'on pense +ici de l'union douanière franco-belge; je ne puis guère le savoir que +par induction, car on garde avec moi un silence aussi absolu qu'avec +vous. Les journaux même, avec une admirable intelligence des intérêts de +leur pays, n'abordent ce sujet qu'avec grande réserve; chacun comprend +que de puissants intérêts français se chargeront de l'opposition, et +que l'Angleterre diminuerait leur force en prenant prématurément +l'initiative.» Au même moment cependant, le 21 octobre, lord Aberdeen +écrivait au roi Léopold une lettre pressante, bien que douce, pour le +détourner d'une mesure «pleine de danger, on peut l'affirmer, pour les +intérêts de Votre Majesté et pour la tranquillité de l'Europe.» Quelques +semaines après, le 19 novembre, causant avec M. de Sainte-Aulaire: «Il +paraît, lui dit-il, que la question belge est toujours pendante.»--«J'ai +répondu, m'écrivit l'ambassadeur, que je n'en savais rien que par les +journaux; que, dans mon opinion, une solution prochaine et définitive +n'était guère probable, et que du reste je m'applaudissais de +l'indifférence de la presse anglaise, d'où je concluais que, dans aucun +cas, je n'aurais à me quereller avec lui sur ce sujet. Il m'a répondu +que tout traité de commerce était populaire en Angleterre, et que les +capitalistes anglais seraient d'autant moins disposés à se plaindre d'un +traité de commerce franco-belge qu'ils se hâteraient d'engager leurs +capitaux dans des fabriques belges, et qu'ils se promettraient de gros +bénéfices de ces entreprises. Mais sur l'hypothèse de l'union douanière, +son langage a été tout autre: «Vous concevez, m'a-t-il dit, que +l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les douaniers français à Anvers. +Vous auriez à combattre aussi du côté de l'Allemagne, et cette fois +vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite.» Le cabinet +anglais s'était en effet assuré de cette union; le 28 octobre, lord +Aberdeen avait adressé aux représentants de l'Angleterre à Berlin, +Vienne et Saint-Pétersbourg, avec ordre de la communiquer à ces trois +cours, une dépêche dans laquelle, sans adhérer pleinement aux principes +que lord Palmerston avait manifestés lors des premiers bruits de l'union +douanière franco-belge, il soutenait, au nom de la neutralité de la +Belgique et en vertu du protocole du 20 janvier 1831 qui l'avait fondée, +que les autres cabinets auraient le droit de s'opposer à une combinaison +qui présenterait un danger réel pour l'équilibre européen. Le 29 +novembre, il s'exprima encore plus vivement à ce sujet, avec le ministre +de Belgique à Londres, M. Van de Weyer, qui se hâta d'en informer le roi +Léopold; et le 6 décembre, ayant fait prier le comte de Sainte-Aulaire +de venir le voir: «Je suis informé, lui dit-il, qu'un ancien +ministre[36] est allé voir le roi Louis-Philippe, et qu'ils ont +longuement parlé de l'union douanière franco-belge. L'ancien ministre +disant que ce projet rencontrerait en Europe une opposition unanime, le +roi a répondu: «Je ne suis point fondé à attendre cette opposition, et +même je n'y crois pas, puisque aucune des puissances ne m'a fait dire un +mot à cet égard.» C'est d'après cette parole de votre roi, a continué +lord Aberdeen, que, pour éviter tout malentendu dans une matière si +grave, j'ai cru de mon devoir d'écrire à lord Cowley et de vous dire à +vous-même que l'union douanière de la France et de la Belgique nous +paraîtrait une atteinte à l'indépendance belge, et conséquemment aux +traités qui l'ont fondée.» J'ai refusé, me disait M. de Sainte-Aulaire, +toute discussion sur les paroles ou l'opinion personnelle du roi; mais +j'ai affirmé que mon gouvernement avait, dès longtemps, été informé par +moi, et par d'autres voies encore, des intentions du cabinet anglais; +c'était donc en toute connaissance de cause que vous aviez procédé à +l'examen de la question, décidé à la résoudre d'après la considération +de nos intérêts nationaux, et sans vous arrêter à un mécontentement qui +n'était fondé ni en droit ni en raison: «Je me suis abstenu jusqu'à +présent de vous parler avec détail sur ce sujet, a repris lord Aberdeen, +et je m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux +plaintes du commerce français sans que sa résolution paraisse influencée +par des considérations diplomatiques; mais aujourd'hui j'ai dû vous +parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence. J'ai +pris soin d'ailleurs que la démarche à faire auprès de vous n'eût rien +de collectif.» + +[Note 36: C'était à M. le comte Molé qu'il faisait allusion.] + +Sans m'annoncer, de la part de la Prusse, aucune démarche positive, le +comte Bresson m'envoya de Berlin, le 7 novembre 1842, des informations +analogues, et après avoir traité lui-même la question sous ses divers +points de vue, il finissait par me dire qu'à son avis l'union douanière +avec la Belgique n'avait, pour la France et son gouvernement, qu'une +importance très-secondaire, et qu'elle nous vaudrait bien moins +d'avantages qu'elle ne nous attirerait d'embarras et de mécomptes. + +En présence de ces rapports et, tantôt du travail secret, tantôt des +déclarations officielles qui se faisaient en Europe sur cette question, +je résolus de m'en expliquer pleinement avec les représentants de la +France au dehors et de bien régler leur attitude en déterminant avec +précision la nôtre. J'écrivis donc le 30 novembre 1842, d'abord au comte +Bresson, car le cabinet de Berlin était le plus sérieusement inquiet +et le plus empressé à prendre, dans les inquiétudes anglaises, un point +d'appui pour les siennes: «Je veux que vous sachiez dès aujourd'hui, sur +le fond même de cette affaire et sur les raisonnements de lord Aberdeen, +ce que nous pensons et ce qui règle notre conduite. + +«Les traités qui ont constitué la Belgique ont stipulé qu'elle formerait +un État indépendant et neutre. Cette indépendance, cette neutralité +seraient-elles, comme on le prétend, détruites ou entamées par le simple +fait d'une union douanière avec la France? + +«Oui, si les clauses de cette union portaient atteinte à la souveraineté +politique du roi des Belges, s'il ne conservait pas dans ses États le +plein exercice des droits essentiels à cette souveraineté. Non, si la +souveraineté politique belge demeurait entière et si le gouvernement +belge avait toujours la faculté de rompre l'union dans un délai +déterminé, dès qu'il la trouverait contraire à son indépendance. + +«Bizarre indépendance que celle qu'on ferait à la Belgique en lui +interdisant absolument, et comme condition de son existence, le droit de +contracter les relations, de prendre les mesures que lui conseilleraient +ses intérêts, qui seraient peut-être, pour son existence même, une +nécessité! + +«L'indépendance n'est pas un mot; elle doit être un fait. Un État n'est +pas indépendant parce qu'on l'a écrit dans un traité, mais à condition +qu'il pourra réellement agir selon son intérêt, son besoin, sa volonté. + +«En supposant la souveraineté politique belge pleinement respectée, +et nous sommes les premiers à dire qu'aucune autre hypothèse n'est +admissible, l'union douanière ne serait, entre la France et la Belgique, +qu'une forme particulière de traité de commerce; forme qui entraînerait +sans doute, dans l'administration intérieure des deux États, certains +changements librement consentis de part et d'autre, mais qui, loin de +porter atteinte à l'indépendance de l'un des deux, ne serait de sa part +qu'un acte et une preuve d'indépendance. + +«Lord Aberdeen reconnaît à la France et à la Belgique le droit de +faire, entre elles, des traités de commerce, dussent ces traités être +nuisibles, économiquement parlant, aux intérêts des États tiers. Que +dirait-il si la France et la Belgique abolissaient chacune, sur +leur frontière commune, tout droit de douane, et si en même temps la +Belgique, par un acte de son gouvernement seul, établissait, sur +ses autres frontières, les tarifs et le régime actuel des douanes +françaises, sans qu'aucun autre changement s'accomplît d'ailleurs dans +les relations et l'administration intérieure des deux États? Je ne dis +pas qu'un tel système fût praticable; mais, à coup sûr, ce serait là +un de ces traités de commerce contre lesquels lord Aberdeen lui-même +reconnaît qu'aucun gouvernement étranger n'aurait droit de protester. +Pourtant l'union douanière serait complète. Elle n'est donc pas +nécessairement et par elle-même contraire à l'indépendance de la +Belgique et au droit public européen. + +«Mais la neutralité? C'est ici une condition particulière d'existence, +dont la Belgique recueille les fruits et qui lui impose certaines +obligations, certaines gênes que les cinq grandes puissances ont +acceptées comme elle, et doivent, comme elle, respecter. + +«Certes, ce ne sera pas la France qui portera, qui souffrira jamais, à +la neutralité de la Belgique, la moindre atteinte. Cette neutralité est, +depuis 1830, le seul avantage que nous ayons acquis au dehors. En 1814, +le royaume des Pays-Bas avait été érigé contre nous; il est tombé; à +sa place s'est élevé un État qui a été déclaré neutre et qui, par son +origine, ses institutions, ses intérêts politiques et matériels, par le +mariage de son roi, tout en demeurant neutre, est devenu pour nous un +État ami. Il y a là, pour nous, une garantie matérielle de sécurité sur +notre frontière, une garantie politique de paix et d'équilibre européen. +L'Europe a accepté cette situation. Plus que personne nous en comprenons +et nous en estimons les avantages. Moins que personne, nous sommes +disposés à y rien changer. + +«Comment la neutralité politique de la Belgique périrait-elle par son +union douanière avec la France? Ceci est le dire de lord Aberdeen et +son grand argument. Je ne dirai pas, quoique cela soit vrai, que cet +argument est injurieux pour nous; comme si nous ne pouvions vouloir +l'union commerciale avec la Belgique que pour détruire sa neutralité et +pour trouver là un chemin caché vers la conquête. Je ne dirai pas non +plus que c'est traiter bien légèrement le droit public européen et le +considérer comme bien vain que de croire qu'il ne prêterait aucune +force aux États qui le réclameraient s'il était méconnu. Je vais droit à +l'idée fondamentale de lord Aberdeen et j'en pèse exactement la valeur. + +«L'unité des douanes et du système financier ne peut avoir lieu, dit-on, +entre deux États de force très-inégale, car l'un serait politiquement +absorbé par l'autre, et l'équilibre européen mis ainsi en danger. +L'exemple de l'union douanière allemande, ajoute-t-on, n'est point +applicable, car celle-ci repose sur une union politique depuis longtemps +admise par le droit public européen, et elle n'y a porté aucun trouble. + +«Ce sont là de pures assertions, de pures apparences dont nous ne +saurions nous payer. Allons au fait. Est-il vrai que l'union douanière +allemande ait eu lieu entre des États de force égale et capables de +se balancer réciproquement? Est-il vrai que l'équilibre intérieur de +l'Allemagne, qui est bien quelque chose dans l'équilibre général de +l'Europe n'en ait pas été sensiblement altéré? Qu'on le demande à +l'Autriche. Qu'on le demande même aux petites puissances allemandes +engagées dans l'association. Il est évident que par ce fait nouveau, +la Prusse a grandi, beaucoup grandi, que son poids en Allemagne, et +par suite en Europe, s'est fort accru, que les puissances allemandes +de second et de troisième ordre n'ont plus ni la même importance, ni la +même liberté dans leurs combinaisons au dehors. A coup sûr, ce sont là +des faits graves, des altérations profondes dans l'état de l'Allemagne +et de l'Europe; et si l'on n'y pense guère à Londres, je suis convaincu +qu'à Vienne, à Hanovre, et même à Stuttgart et à Dresde, on s'en +préoccupe fortement. + +«Pourquoi les puissances à qui ce fait nouveau déplaisait, l'Autriche +par exemple, ne s'y sont-elles pas ouvertement opposées? Parce qu'elles +ont compris qu'elles n'en avaient pas le droit. Lorsqu'un changement +dans la répartition et la mesure des influences en Europe s'opère en +vertu d'intérêts puissants et légitimes, par des moyens réguliers et +pacifiques, et sans que l'État ou les États qui y gagnent excèdent +les limites habituelles de leur action, on peut en ressentir du +mécontentement, de l'inquiétude; on peut travailler à l'entraver, à le +restreindre, à le faire échouer; on n'a nul droit de s'y opposer par la +violence ou de protester officiellement. L'histoire de l'Europe offre +plus d'un exemple de ces changements dans la répartition des influences +qui ont donné lieu sans doute à des luttes sourdes, à des efforts +diplomatiques, mais n'ont amené ni déclarations hostiles ni guerres. +Et de nos jours une guerre suscitée pour une telle cause serait plus +contraire que jamais aux notions de justice du public européen et à son +sentiment sur les droits et les relations des États. + +«Sans doute l'union douanière franco-belge serait, pour la France, un +accroissement de poids et d'influence en Europe; mais pourquoi la +France et la Belgique n'auraient-elles pas, aussi bien que la Prusse, la +Bavière et la Saxe, le droit de régler sous cette forme leurs intérêts +communs? Pourquoi ce qui s'est passé, sur la rive droite du Rhin, au +profit de la Prusse, ne pourrait-il pas se passer sur la rive gauche +au profit de la France, sans que la paix de l'Europe en reçût plus +d'atteinte? + +«Voilà pour la question de droit, mon cher comte; voilà quels sont, à +notre avis et en allant au fond des choses, les vrais principes. Voici +maintenant quelle a été et quelle sera notre règle pratique de conduite +dans cette affaire. + +«Nous n'en avons point pris l'initiative. Nous ne sommes point allés, +nous n'irons point au-devant de l'union douanière franco-belge. Sans +doute elle aurait pour nous des avantages; mais elle nous susciterait +aussi, et pour nos plus importants intérêts, des difficultés énormes. +L'union douanière n'est point nécessaire à la France. La France n'a, +sous ce rapport, rien à demander à la Belgique. L'état actuel des choses +convient et suffit à la France qui ne fera, de son libre choix et de son +propre mouvement, rien pour le changer. + +«C'est à la Belgique que cet état pèse. C'est la Belgique qui vient nous +dire qu'elle n'y saurait demeurer, et que, pour sa sécurité intérieure, +même pour son gouvernement et son existence nationale, le péril est tel +que, pour y échapper, elle sera contrainte de tout faire. Elle vient à +nous. Si nous la repoussons, elle ira ailleurs. Si elle restait comme +elle est, tout, chez elle, serait compromis. + +«Or la sécurité de la Belgique, l'existence du royaume belge tel qu'il +est aujourd'hui constitué, c'est la paix de l'Europe. Vous le savez, mon +cher comte; la constitution de ce royaume n'a pas été un résultat facile +à obtenir; il n'a pas été facile de contenir, de déjouer toutes les +passions, toutes les ambitions qui voulaient autre chose. Et vous le +savez aussi; autre chose, c'est la guerre, la conflagration de l'Europe. +Qu'on ne s'y trompe pas: les mêmes passions, les mêmes ambitions qui, +en 1830 et 1831, voulaient autre chose que ce qui a été fait, subsistent +encore aujourd'hui. Et si quelque occasion, un grand trouble intérieur +en Belgique par exemple, s'offrait à elles, elles éclateraient. Et +aujourd'hui comme en 1830, leur explosion amènerait infailliblement la +guerre, le bouleversement de l'ordre européen, et toutes ces chances +fatales, inconnues, que depuis douze ans, nous travaillons tous à +conjurer. Voilà ce qui fait, à nos yeux, la gravité de cette question. +Voilà à quels dangers l'union douanière franco-belge pourrait être un +remède. Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas +sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y +soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point nous +qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de cette +soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. Nous +croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur aussi bien +que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité. Cette +conviction gouverne et gouvernera notre conduite dans cette affaire-ci +comme elle l'a déjà gouvernée dans tant d'autres. Mais ce que nous ne +pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, c'est que la stabilité +du royaume fondé à nos portes soit altérée à nos dépens, ou compromise +par je ne sais quelle absurde jalousie du progrès de notre influence. +En vérité, ceux qui voient, dans l'union douanière franco-belge, une +question de rivalité politique, s'en font une bien petite et bien fausse +idée; il s'agit ici de bien autre chose que d'une rivalité d'influence; +il s'agit du maintien de la paix et de l'ordre européen. C'est là ce que +nous défendons. + +«De tous ces faits et de toutes ces idées, voici, pour le moment, +mon cher comte, les conclusions que je tire sur la conduite qui nous +convient, et d'après lesquelles vous réglerez la vôtre. + +«1º Rester fort tranquilles; éviter plutôt que rechercher la discussion +sur l'union douanière franco-belge, et bien donner la persuasion que +nous ne recherchons pas non plus le fait. Il faudra que cette union +vienne nous chercher et que la Belgique nous l'impose en quelque sorte, +comme une nécessité de sa propre existence; + +«2º Garder, sur le fond de l'affaire, toute notre indépendance; ne +reconnaître à personne le droit de s'y opposer, aux termes des traités +et des principes du droit public; + +«3º Observer soigneusement les dispositions des diverses puissances à +cet égard. En sont-elles toutes préoccupées dans le même sens et au même +degré? Quelles différences existent entre elles? Jusqu'où iraient-elles +dans leur résistance? Des objections, des efforts cachés pour empêcher, +une protestation publique, la guerre, voilà les divers pas possibles +dans cette carrière; à quel point telle ou telle puissance s'y +arrêterait-elle? + +«4º Quant à présent, au delà de ce travail d'observation et d'attente, +une seule chose nous importe; c'est d'empêcher toute démonstration, +toute démarche collective et officielle. Cela nous compromettrait et +nous gênerait. Regardez-y bien.» + +J'adressai la même lettre, _mutatis mutandis_, aux représentants du +roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Bruxelles et à La Haye. Je ne +pouvais ignorer que les diverses puissances n'attachaient pas toutes, +à cette question, autant d'importance que l'Angleterre ou la Prusse, +et n'y portaient pas toutes la même ardeur. Je savais notamment que le +prince de Metternich avait écrit au comte d'Appony: «Quant au travail du +roi Léopold avec le cabinet français pour arriver à une union douanière +des deux pays, j'y donne, pour mon compte, très-peu d'importance, et je +trouve que le cabinet de Berlin a bien tort de s'en inquiéter autant. La +France ne demanderait pas mieux que d'avaler la Belgique, et la Belgique +serait charmée de s'engraisser commercialement à la table de la France. +Cela est clair et fort simple. Cependant aucun gouvernement ni aucun +pays ne se laisse volontiers dévorer par un autre, et dans de telles +transactions le plus petit est toujours celui qui se tient le plus sur +ses gardes. S'il ne s'en tire pas bien, cela aussi est fort simple, et +c'est son affaire. Je vous répète que j'attache peu d'importance à tout +ce projet.» Dans ses relations avec les cours de Londres et de Berlin, +comme dans les communications officieuses qu'il me fit faire à ce sujet, +le prince de Metternich ne s'employa qu'à apaiser les inquiétudes, à +empêcher toute démarche active, collective et officielle. Il prenait +d'autant plus volontiers ce rôle impartial et amical qu'il était +convaincu que le projet d'union douanière franco-belge ne se réaliserait +pas: «Quand je considère, dit-il un jour au comte de Flahault, tous les +genres de danger auxquels le roi Léopold s'expose en le poursuivant, +quand je songe qu'une modification réciproque des tarifs assurerait aux +deux pays (tout aussi bien que pourrait le faire l'union douanière) tous +les avantages commerciaux qu'ils peuvent désirer, je me demande si le +roi Léopold a jamais eu bien sérieusement l'intention de conclure un +pareil traité, et s'il n'est pas plus probable qu'il a mis en avant ce +projet, qu'il doit savoir inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout +en paraissant disposé à tout faire pour plaire au roi son beau-père, +à la nation française, au parti français en Belgique et au sentiment +national qui cherche un débouché pour l'excédant des produits belges.» +Je suis fort tenté de croire que M. de Metternich avait raison, et +que le roi Léopold n'a jamais sérieusement poursuivi le projet d'union +douanière, ni compté sur son succès. Quoi qu'il en fût de l'intention +du roi des Belges, le fait définitif fut conforme à la prévoyance du +chancelier d'Autriche; les négociations, les conférences, les visites et +les conversations royales et ministérielles n'aboutirent à rien; l'idée +de l'union douanière entre la France et la Belgique fut peu à peu +délaissée sans bruit; et le 13 décembre 1845, après quelques mois d'une +négociation plus restreinte et plus efficace, un nouveau traité de +commerce, en abaissant sur un grand nombre d'objets les tarifs mutuels, +régla pour six ans, d'une façon plus étendue et plus libérale que +n'avait fait celui du 16 juillet 1842, les relations commerciales des +deux pays. + +J'eus peu de regret de ce résultat. Plus j'avais approfondi la question, +plus je m'étais convaincu que l'union douanière franco-belge aurait, +pour la France, des inconvénients que ne compenseraient point les +avantages politiques qu'on s'en promettait. Ces avantages étaient +plus apparents que réels et auraient été achetés plus cher qu'ils ne +valaient. Nous aurions trouvé dans ce fait une satisfaction vaniteuse +plutôt qu'un solide accroissement de force et de puissance. Quoi qu'en +dissent les partisans de la mesure, la Belgique ne se serait point +complètement assimilée et fondue avec la France; l'esprit d'indépendance +et de nationalité, qui y avait prévalu en 1830, s'y serait maintenu, +et aurait jeté, dans les rapports des deux États, des incertitudes, des +difficultés et des perturbations continuelles. Je suis persuadé que +les quatre grandes puissances auraient immédiatement opposé, à l'union +douanière franco-belge, une résistance formelle, et qu'elles auraient +officiellement réclamé la neutralité de la Belgique en la déclarant +compromise par un tel acte; l'Angleterre et la Prusse étaient déjà unies +dans ce dessein éventuel; la Russie se fût empressée de les soutenir, et +l'Autriche n'eût eu garde de s'en séparer. Mais dans l'hypothèse la plus +favorable, en admettant que les quatre puissances n'eussent pas pris +sur-le-champ une attitude active, elles n'en auraient pas moins été +profondément blessées et inquiètes; elles auraient perdu toute confiance +dans notre sagesse politique et dans la stabilité du régime général +qu'après 1830, et de concert avec nous, elles avaient fondé en Europe; +elles se seraient de nouveau concertées contre nous, c'est-à-dire +qu'elles seraient rentrées dans la voie des coalitions antifrançaises. +Et au moment même où nous aurions accepté cette mauvaise situation +européenne, nous aurions porté un sérieux mécontentement et un grand +trouble dans les principales industries françaises; nous aurions +fortement agité, au dedans, le pays replacé au dehors sous le vent des +méfiances et des alliances hostiles de l'Europe. Les inquiétudes et les +réclamations de l'industrie nationale eurent, auprès de nous, bien +plus de part que les considérations diplomatiques à l'abandon du projet +d'union douanière franco-belge; mais nous fîmes, en le laissant tomber +et en le remplaçant par l'abaissement mutuel des tarifs, acte de +prévoyance au dehors aussi bien que d'équité et de prudence au dedans. + +Nous avions, à cette époque, dans nos rapports avec l'Angleterre, une +affaire, ou plutôt des affaires bien plus graves et plus permanentes que +l'union douanière franco-belge, les affaires d'Espagne. + +Je n'ai rencontré dans ma vie et je ne connais dans l'histoire point +d'exemple d'une politique aussi obstinément rétrospective que celle de +l'Angleterre envers l'Espagne. La guerre de la succession espagnole sous +Louis XIV, le traité d'Utrecht, la maison royale de France régnante en +Espagne, le pacte de famille sous Louis XV, l'Espagne concourant avec +la France, sous Louis XVI, à l'indépendance des États-Unis d'Amérique, +l'invasion de l'Espagne par l'empereur Napoléon, tous ces faits étaient +encore, en 1840, et sont probablement encore aujourd'hui aussi présents +à la pensée du gouvernement anglais, aussi décisifs pour sa conduite que +s'ils étaient actuels et flagrants. La crainte des vues ambitieuses +et de la prépondérance de la France en Espagne est toujours une +préoccupation permanente et dominante en l'Angleterre. + +Je n'ai garde de m'étonner de cet empire de la tradition dans la +politique d'un État bien gouverné; la mémoire est mère de la prévoyance, +et le passé tient toujours dans le présent une grande place. Les faits +changent pourtant; les situations se modifient, et la bonne politique +consiste à reconnaître ces changements et à en tenir compte, aussi bien +qu'à ne pas oublier les faits anciens et leur part d'influence. Depuis +1830, et surtout depuis 1840, les situations relatives de la France et +de l'Angleterre, quant à l'Espagne, étaient profondément changées, et +leurs politiques n'avaient plus les mêmes raisons d'être contraires, ni +même diverses. Quand nous avions, en 1833, reconnu la reine Isabelle et +le régime constitutionnel en Espagne, nous nous étions hautement séparés +du parti absolutiste espagnol qu'avait protégé la Restauration, en +nous rapprochant du parti libéral qui, depuis 1808, avait pour patron +l'Angleterre. Quand nous avions, en 1835, refusé d'intervenir à main +armée en Espagne, malgré les sollicitations de l'Angleterre elle-même, +nous avions donné la preuve la plus éclatante que nous n'y recherchions +point une prépondérance exclusive. Depuis le mois de septembre 1840 +enfin, la reine Christine et les chefs du parti constitutionnel modéré, +qu'on appelait le parti français, avaient perdu en Espagne le pouvoir; +il avait passé aux mains du parti libéral exalté, reconnu comme le parti +anglais; le nouveau régent du royaume, Espartero, déclarait ouvertement +que «ses inclinations et ses opinions étaient et avaient toujours été en +faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne, et que c'était là +l'amitié sur laquelle il comptait.» Le gouvernement anglais avait +lieu d'être content de sa situation en Espagne et peu inquiet de nos +prétentions à y dominer. + +Pourtant son inquiétude était toujours la même; la nécessité de +combattre en Espagne l'ambition et l'influence de la France le +préoccupait toujours passionnément. L'avènement du cabinet tory ne +paraissait pas avoir changé grand'chose à cette disposition; lord +Aberdeen témoignait, sur ce point comme sur tous les autres, plus de +liberté d'esprit et d'impartialité; mais les méfiances antifrançaises +de sir Robert Peel étaient si profondes qu'il se déclarait enclin à +rechercher, sur les affaires d'Espagne, l'entente et l'action concertée +de l'Angleterre avec l'Autriche, la Prusse et la Russie, qui n'avaient +reconnu ni la reine Isabelle ni le régime constitutionnel espagnol, +plutôt que l'accord avec la France: «Notre position et nos intérêts, +disait-il, s'accordent mieux avec la position et les intérêts de ces +puissances qu'avec ceux de la France; elles ont en commun avec nous le +dessein d'empêcher que l'Espagne ne devienne un pur instrument entre les +mains de la France. Résister à l'établissement de l'influence française +en Espagne, tel doit être notre principal et constant effort.» Le +ministre d'Angleterre à Madrid, M. Aston, homme d'esprit et d'honneur, +mais placé là à bon escient par lord Palmerston, était imbu des mêmes +préventions et de la même passion; il avait été un moment question de le +changer; mais il fut maintenu à son poste, et la politique de rivalité +et de lutte contre la France continua de prévaloir en fait à Madrid +pendant qu'à Londres le premier ministre la soutenait en principe dans +le conseil. + +En même temps que je rencontrais à chaque pas cette disposition du +gouvernement anglais, j'apprenais d'Espagne, avant même qu'à Londres le +cabinet whig et lord Palmerston fussent tombés, que le régent Espartero +perdait chaque jour du terrain, et que le parti des modérés, les chefs +militaires surtout, préparaient contre lui une insurrection dont ils se +promettaient le retour au pouvoir de la reine Christine et de ses amis. +Espartero et ses partisans ne cachaient pas leurs alarmes; on allait +jusqu'à dire que, dans la perspective du succès de ce soulèvement, ils +méditaient de quitter l'Espagne et de se retirer à Cuba, emmenant +avec eux la jeune reine Isabelle, sa soeur l'Infante doña Fernanda, +et restant ainsi en possession de la royauté et du pouvoir légal. +Je n'ajoutais nulle foi à ce bruit, presque aussi invraisemblable à +concevoir qu'impossible à exécuter; mais j'étais très-frappé de l'état +des partis qu'il révélait et des événements qu'il faisait pressentir. +Le 6 août 1841, j'écrivis au roi, alors au château d'Eu: «Il est bien +à désirer que les amis de la reine Christine se tiennent tranquilles et +laissent le gouvernement du régent actuel suivre le cours de ses propres +fautes et des destinées qu'elles lui feront. Il descend visiblement: si +on tente de le renverser, on le relèvera peut-être, et réussît-on à le +renverser, il y aurait une victoire pleine de périls; tandis que, si +l'on attend, les bras croisés, que la victoire vienne, elle sera sûre. +La mort naturelle est, pour les gouvernements, la seule mort véritable, +la seule qui ouvre réellement leur héritage. M. Zéa[37] m'a paru fort +pénétré de ces idées, et la reine Christine est, je crois, très-disposée +à les accueillir.» Et quelques jours après, le 17 août, considérant les +affaires d'Espagne sous un autre aspect, j'écrivis également au roi: +«Une idée me préoccupe; je crains que nous n'ayons l'air d'abandonner +sans protection, sans secours, cette pauvre petite reine qui n'a auprès +d'elle, ni mère, ni gouvernante, ni gardien ou serviteur sûr et dévoué. +Ne serait-ce pas un moment très-convenable, très-digne, très-bien choisi +pour envoyer en Espagne un ambassadeur, accrédité auprès d'elle en cas +de mouvements révolutionnaires? Le gouvernement de Madrid n'aurait aucun +droit de se plaindre. Le roi ferait acte de prévoyance politique et de +protection de famille. Personne ne pourrait s'y méprendre, et je ne vois +pas, dans aucune hypothèse, qu'aucune mauvaise conséquence puisse en +résulter. Je prie le roi d'y bien penser et de vouloir bien me faire +connaître son impression.» + +[Note 37: M. Zéa Bermudez, naguère ministre de la reine Christine, +était resté dans l'exil son intime et fidèle conseiller.] + +À ma première lettre, le roi répondit[38]: «La reine Christine est venue +à Saint-Cloud le jour de mon départ; je lui ai parlé dans le sens que +vous me développez dans votre lettre d'hier, et elle y a complètement +abondé». Et à la seconde[39]: «Je partage votre opinion sur l'opportunité +de nommer dès à présent un ambassadeur près de la reine Isabelle II, et +de la couvrir ainsi de toute la protection que nous pouvons lui donner +aujourd'hui. Je préfère même beaucoup que nous prenions l'initiative, à +cet égard, avant l'Angleterre. Pourtant je crains qu'on ne donne à cette +démarche une interprétation qui, en en faussant le caractère et l'objet, +amènerait un résultat tout contraire à celui que nous voulons obtenir. +Cette interprétation consisterait à faire considérer l'envoi d'un +ambassadeur comme un pas vers Espartero et un hommage à sa régence. Je +crois que tout dépendra de la manière dont la reine Christine et +ses amis politiques envisageront et qualifieront la démarche. Par +conséquent, je voudrais que vous pussiez voir M. Zéa demain matin +de bonne heure, assez tôt pour que vous pussiez encore voir la reine +Christine elle-même avant votre départ pour Lisieux. Quand vous vous +serez assuré de la manière dont la reine et Zéa envisageraient cet acte, +s'il est pris par eux comme je le désire, alors l'effet est assuré et +nous pouvons aller immédiatement de l'avant. Mais si, au contraire, ils +n'y voient qu'un avantage pour Espartero, alors je crois qu'il faut +y renoncer quant à présent, et rester sur la ligne que nous avions +adoptée, c'est-à-dire attendre, avant de rien faire, ce que fera +le nouveau ministère anglais, et probablement ce qu'il voudra même +concerter avec nous.» + +[Note 38: Le 7 août 1841.] + +[Note 39: Le 18 août 1841.] + +J'écrivis dès le lendemain au roi: «Je viens de voir M. Zéa. Il +est convaincu que la nomination immédiate d'un ambassadeur à Madrid +tournerait au profit d'Espartero, et serait regardée par le parti +modéré comme un grave échec. Il préfère beaucoup que le roi attende la +formation du nouveau cabinet britannique qui sera, dit-il, très-disposé +et même empressé à se concerter avec la France. J'ai trouvé la +conviction de M. Zéa si arrêtée et si profonde que je n'ai pas jugé +nécessaire de voir, sur le même sujet, la reine Christine. Je pense, +comme Votre Majesté, que la mesure ne serait bonne à prendre qu'autant +qu'elle produirait en Espagne sur tous les partis, exaltés ou modérés, +un effet analogue à l'intention dans laquelle elle serait prise. +Puisqu'il n'en serait pas ainsi, il faut attendre.» + +Nous n'attendîmes pas longtemps: dès que le cabinet tory fut formé, M. +Zéa retira son objection à la nomination de notre ambassadeur à Madrid, +et me pressa même de l'accomplir. Il connaissait depuis longtemps lord +Aberdeen, et il en était fort connu et estimé. Il avait la confiance que +le nouveau cabinet anglais, essentiellement monarchique et conservateur, +le serait même en Espagne, et s'entendrait avec nous. Pour mon +compte, je tenais beaucoup à ce que notre ambassadeur fût nommé avant +l'explosion des troubles que tout le monde prévoyait au delà des +Pyrénées: si ces troubles tournaient en faveur du régent Espartero, +l'envoi inattendu d'un ambassadeur de France à Madrid devenait +une platitude; si au contraire la reine Christine et ses partisans +triomphaient, notre ambassadeur ne serait arrivé qu'à leur suite et +comme leur instrument. Ni l'une ni l'autre de ces situations ne nous +convenait; aux yeux de l'Angleterre comme de l'Espagne, nous voulions +être les amis de la reine Isabelle et de la monarchie constitutionnelle +espagnole, non des auxiliaires au service de l'un des partis qui, sous +ce régime, se disputaient violemment le pouvoir. Nous n'avions nulle +confiance dans le régent Espartero, mais nul dessein non plus d'entrer, +contre lui, dans l'arène et de travailler à son renversement. Nous ne +cachions point nos opinions et nos voeux quant au gouvernement +intérieur de l'Espagne, mais nous restions fidèles à notre politique +de non-intervention. Je demandai au roi d'instituer sans délai cette +ambassade, et de la confier à M. de Salvandy: esprit élevé, généreux, +entreprenant, monarchique et libéral avec une sincérité profonde quoique +un peu fastueuse, plein de vues politiques saines, même quand elles +étaient exubérantes et imparfaitement équilibrées, pas toujours mesuré +dans les incidents et les dehors de la vie publique, mais sensé au fond, +capable de faire des fautes, mais capable aussi de les reconnaître, d'en +combattre loyalement les conséquences et d'en porter dignement le poids. +Il avait été ministre de l'instruction publique dans le cabinet de M. +Molé, et je trouvais un réel avantage à le retirer de l'opposition et à +le rallier au ministère. Il connaissait et aimait l'Espagne. Il accepta +volontiers cette aventureuse mission[40]. La reine Christine +l'accueillit de bonne grâce, quoique avec quelque déplaisir; elle ne +trouvait pas qu'en envoyant un ambassadeur à Madrid pendant cette +régence d'Espartero contre laquelle elle avait protesté, le roi son +oncle fût aussi _Christino_ qu'elle l'aurait voulu; mais elle était de +ceux qui savent se résigner sans renoncer. M. de Salvandy se disposait à +partir quand les nouvelles de l'insurrection du général O'Donnell en +Navarre contre Espartero, dans les premiers jours d'octobre 1841, +arrivèrent à Paris, encore confuses et sans résultat. + +[Note 40: Il fut nommé le 9 septembre 1841.] + +Je sentis, en les recevant, que la nécessité et en même temps l'occasion +étaient venues de faire pleinement connaître au nouveau cabinet anglais +notre attitude, notre intention et le fond de notre pensée dans +nos relations avec l'Espagne. J'écrivis sur-le-champ à M. de +Sainte-Aulaire[41]: «Je suis sûr qu'à Londres, comme ailleurs, on nous +attribue ce qui se passe en Espagne; on croit que nous travaillons au +rétablissement de la reine Christine. Je ne m'en étonne pas; c'est une +idée naturelle, conforme aux vraisemblances et aux apparences. Voici le +vrai sur ce que nous avons pensé et fait depuis quelques années quant à +l'Espagne, sur ce que nous pensons et faisons aujourd'hui. + +[Note 41: Le 11 octobre 1841.] + +«Notre disposition générale envers la reine Christine est bienveillante, +bienveillante par esprit de famille, bienveillante à cause de la +personne même qui mérite vraiment et inspire naturellement de l'intérêt. + +«La raison politique a concouru, pour nous, avec la bienveillance +personnelle. Lorsque, en 1833, malgré d'anciennes traditions et de +grands intérêts français, nous avons reconnu la régence de la reine +Christine, c'est que nous l'avons crue seule capable de gouverner +l'Espagne, d'y maintenir un peu de royauté et d'ordre, entre et contre +les prétentions de l'absolutisme inintelligent et du radicalisme +révolutionnaire. + +«Si toute l'Europe avait pensé alors comme la France et l'Angleterre, +si les cinq grandes puissances avaient reconnu à la fois la royauté +d'Isabelle, la régence de Christine, et exercé à Madrid leur influence, +très-probablement cette influence aurait imprimé aux événements un autre +cours, et épargné à l'Espagne bien des malheurs, à l'Europe bien des +embarras. + +«Malgré ses fautes, malgré ses malheurs, nous pensons qu'à tout prendre +la reine Christine n'a pas manqué à sa situation. Tant qu'elle a +gouverné, elle a employé, au profit de la bonne cause, au profit +des principes d'ordre et de justice, ce qu'elle a eu de force et +d'influence. Elle a été souvent entraînée, souvent vaincue, mais elle +a constamment lutté, et sa défaite a été le triomphe de l'esprit +d'anarchie. + +«Voilà, sans rien taire ni rien exagérer, notre bienveillance pour la +reine Christine, son sens politique et ses motifs. Les faits ont déjà +montré quelle en était la limite. + +«Après la chute de la reine Christine, nous avons accepté, sans +hésitation, sans interruption, les relations politiques avec la régence, +d'abord provisoire, puis définitive, d'Espartero. Il n'y a eu, entre les +deux gouvernements, point de rupture, même momentanée, point de choc, +même caché. J'ai hautement déclaré, dans les deux Chambres, que nous ne +nous mêlerions point des affaires intérieures de l'Espagne, que nous ne +nuirions en rien à son nouveau gouvernement. + +«Notre conduite a été conforme à notre langage. Au profit du régent +Espartero comme de la reine Christine, nous avons retenu don Carlos en +France et, autant qu'il était en nous, préservé l'Espagne de la +guerre civile. Pas plus contre le régent Espartero que contre la reine +Christine, nous n'avons poursuivi l'exécution des engagements relatifs +aux quarante ou cinquante millions que l'Espagne nous doit, ce qui +l'aurait réduite à la publicité de la banqueroute. + +«Les nouvelles occasions de querelle ne nous ont pas manqué. Les +procédés du nouveau gouvernement espagnol, envers la France et le roi, +ont été souvent très-inconvenants. Un conflit a failli éclater sur +notre frontière, à l'occasion de territoires et de droits de pâturage +contestés entre les deux pays. On a décidé et presque ordonné, à Mahon, +l'évacuation de l'îlot _del Rey_, sans nous en avoir seulement avertis. +J'ai évité ces occasions de brouillerie; j'ai été conciliant, au sein +même de relations froides et quelquefois épineuses; je n'ai témoigné +d'aucune susceptibilité, aucune défiance. Entre le cabinet de Madrid et +nous l'intimité n'existait pas; je n'ai pas souffert que la malveillance +s'y glissât un moment. + +«Le séjour de la reine Christine en France, le bon accueil qu'elle y a +reçu, c'est là, je le sais bien, ce qui a excité et excite le plus de +soupçons. + +«Comment eût-il pu en être autrement? Si nous n'avions pas bien reçu la +reine Christine, nous aurions manqué aux premiers devoirs de famille, +d'honneur, aux exemples de respect mutuel que se doivent entre eux les +souverains. Nous aurions également manqué aux plus simples conseils +de la prudence. Nous ne le dissimulons point; nous n'avons jamais bien +pensé de la révolution de septembre 1840 en Espagne et de l'avenir +d'Espartero; nous avons craint, au delà des Pyrénées, de nouvelles +explosions révolutionnaires; nous avons regardé la reine Christine comme +pouvant être, un jour, une ancre de salut pour l'Espagne, le seul +moyen possible de transaction et de gouvernement. À ce titre aussi, +je n'hésite pas à le dire, nous avons dû l'accueillir et ménager sa +situation. + +«Nous lui avons conseillé de demeurer étrangère à toute menée contre le +nouveau gouvernement de Madrid. Nous lui avons dit que, si elle devait +être quelque jour utile à l'Espagne, c'était à la condition de n'être +remise en scène que par la nécessité évidente, après l'épuisement et la +chute des partis contraires, non par les intrigues de son propre parti. +Et, pour notre compte, nous nous sommes tenus absolument en dehors, +non-seulement de toute action exercée en Espagne par les partisans de la +reine Christine, mais même de toute relation avec eux. Nous avons écarté +toute insinuation de ce genre, et scrupuleusement accompli, envers le +gouvernement espagnol, ce que nous conseillait la prudence, ce que nous +prescrivait la probité. J'affirme que nous sommes complétement étrangers +à ce qui vient d'éclater en Espagne; nous n'y avons point connivé; nous +ne l'avons point connu d'avance; nous n'y aidons et nous n'y aiderons +en rien. Nous ne méconnaissons point les difficultés de notre situation +envers le gouvernement de Madrid, et nous ne saurions y échapper puisque +nous ne saurions changer la situation même. Mais nous ne changerons rien +non plus à notre conduite; elle sera, comme elle a été depuis un an, +parfaitement loyale et pacifique. Nous venons de le prouver à l'instant +même en ordonnant, selon le désir de M. Olozaga[42], que les carlistes, +qui s'étaient rassemblés sur la frontière pour rentrer en Espagne +en vertu de l'amnistie, en soient éloignés et refluent vers nos +départements de l'intérieur. + +[Note 42: Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire +d'Espagne en France, depuis la régence d'Espartero.] + +«Sur ce qui se passe et pour le moment actuel, voilà, mon cher ami, ce +qui est et ce que j'ai à dire; mais évidemment, et quoi qu'il arrive du +mouvement qui vient d'éclater, il faut penser à l'avenir de l'Espagne. + +«Des trois partis qui s'agitent là, les absolutistes et don Carlos, les +modérés et la reine Christine, les exaltés et le régent Espartero ou le +tuteur Arguelles, aucun n'est assez fort ni assez sage pour vaincre +ses adversaires, les contenir et rétablir dans le pays l'ordre et un +gouvernement régulier. L'Espagne n'arrivera à ce résultat que par une +transaction entre les partis. + +«À son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et +l'Angleterre n'y travailleront pas de concert. La rivalité de la +France et de l'Angleterre en Espagne, leurs luttes pour l'influence, +l'opposition de leurs patronages, cette seule cause suffirait à +entretenir la guerre des partis espagnols et à les frapper tous +d'impuissance quand ils arrivent au gouvernement. + +«La bonne intelligence et l'action commune de la France et de +l'Angleterre sont indispensables à la pacification de l'Espagne. + +«Et, comme vous l'a très-bien dit lord Aberdeen, pour que la France et +l'Angleterre s'entendent et agissent de concert en Espagne, il importe +qu'elles ne soient pas les seuls acteurs sur ce théâtre, et qu'avec +elles les autres grandes puissances y paraissent. À deux, il est à +craindre que la rivalité ne continue. À cinq, on peut espérer que +l'intérêt le plus général, le plus élevé, finira par prévaloir. + +«Sans doute, les intérêts de second ordre ne cesseront pas d'exister; +sans doute, il y aura toujours entre la France et l'Angleterre, à propos +de l'Espagne, des questions d'amour-propre national et de jalousie +traditionnelle, des questions d'alliance et de mariage. Je ne méconnais +point l'importance et la difficulté de ces questions. Je n'hésite pas +à dire que, sur toutes, on nous trouvera modérés, conciliants, sans +arrière-pensées et sans prétentions exclusives. Je n'ai rien de plus à +dire aujourd'hui. Nous désirons vivement la pacification de l'Espagne; +elle importe à notre repos, à notre prospérité. Nous ne pouvons souffrir +qu'une influence hostile s'établisse là, aux dépens de la nôtre. Mais +j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement +gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes +intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec +tout le monde, et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer +à personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe, +aucune juste inquiétude.» + +En expédiant cette lettre à M. de Sainte-Aulaire, j'ajoutai: «Lisez-la +à lord Aberdeen, et quoique bien particulière et confidentielle, +offrez-lui de lui en donner une copie. C'est l'expression vraie de notre +situation et de notre pensée: je désire qu'elle reste sous les yeux de +lord Aberdeen et de sir Robert Peel. Il est impossible de prévoir ce que +deviendra l'insurrection des _christinos_. Je n'en augure guère, quant à +présent, qu'une nouvelle cause d'anarchie dans le pays et d'impuissance +dans le gouvernement. Je tremble pour ces deux petites filles. C'est une +situation du moyen âge et de Shakspeare.» + +Quand les premiers bruits de l'insurrection des _christinos_ arrivèrent +à Londres, lord Aberdeen s'en montra d'abord assez peu ému; il en parla +froidement à M. de Sainte-Aulaire, ajoutant, comme par occasion: «Je ne +voudrais pas trop émettre cette idée; mais au fond je ne vois de salut +pour l'Espagne que dans la réunion des partis de la reine Christine et +de don Carlos, au moyen d'un mariage.» Le surlendemain, il était plus +animé; comme M. de Sainte-Aulaire lui affirmait que nous n'étions pour +rien dans ce qui venait de se passer en Navarre: «Voilà encore, lui +dit-il, des choses que je dois croire contre toute vraisemblance; +mais assurément vous trouverez bien des incrédules. La reine Christine +n'est-elle pas à Paris? Ne va-t-elle pas partir pour se mettre à la tête +de l'insurrection?» Quand M. de Sainte-Aulaire lui eut lu et remis, le +15 octobre, ma lettre du 11, il en fut frappé, la garda cinq jours, et +lui dit, en la lui rendant, qu'il l'avait montrée à sir Robert Peel +et aussi à la reine «qu'elle devait beaucoup intéresser: Je crois, +ajouta-t-il, tout ce qu'affirme M. Guizot, quant à l'Espagne; mais il +sera difficile de le persuader à Madrid. Pourtant, les préventions +qu'en entrant aux affaires j'apportais contre Espartero sont aujourd'hui +diminuées; je le trouve modéré, sans grands talents, mais animé de +bonnes intentions et disposé à entendre raison. Du reste, j'ai écrit +à M. Aston pour lui prescrire de rester, vis-à-vis du régent, dans +la mesure que commandent les principes du droit public vis-à-vis +d'un gouvernement reconnu, sans toutefois rien exagérer et sans se +compromettre par des manifestations trop vives.» + +Ce n'était pas à Madrid seulement qu'il était difficile de persuader +que nous n'étions pour rien dans l'insurrection des _christinos_, et que +nous n'avions en Espagne point d'autre dessein que ce que j'écrivais +à M. de Sainte-Aulaire. On mandait de Paris à Londres que +très-probablement j'étais, pour mon compte, étranger à l'insurrection, +et sincère dans ce que j'affirmais à cet égard, mais que ni du roi, +ni du maréchal Soult on n'en pouvait croire autant: on racontait les +fréquents entretiens du roi avec la reine Christine, la joie que, +disait-on, il avait témoignée en apprenant le soulèvement du général +O'Donnell; on parlait des audiences du maréchal Soult à divers officiers +_christinos_ partis pour l'Espagne. Le roi Louis-Philippe se laissait +quelquefois trop aller à ses premières impressions, et le maréchal +Soult s'inquiétait peu de mettre dans ses démarches de l'unité et de la +cohérence; mais quelles que fussent ses vivacités d'un moment, le roi +tenait fermement à sa politique générale, et le maréchal la servait sans +embarras à travers les déviations et les contradictions qu'un moment il +trouvait utiles ou commodes. Ils étaient l'un et l'autre bien décidés à +ne point engager la France et eux-mêmes dans les affaires de l'Espagne, +et l'erreur des diplomates était d'attacher à de petits faits un sens +et des conséquences qu'ils n'avaient pas. Les méfiants ne savent +pas combien ils sont crédules, ni avec quelle légèreté, dans leur +empressement à croire ce qui est vraisemblable, ils méconnaissent ce qui +est vrai. + +Le mauvais succès de l'insurrection mit bientôt fin à ces doutes et à +ces rapports devenus sans importance. À Madrid comme dans les provinces, +le régent Espartero triompha rapidement. Le plus brillant et le plus +dévoué des partisans de la reine Christine, le général Diégo Léon, fut +pris et fusillé. À Paris, le résultat de la victoire du régent fut une +visite de M. Olozaga qui vint me dire qu'il avait ordre de demander que +la reine Christine fût éloignée de France; en cas de refus, il devait, +ajouta-t-il, demander lui-même ses passe-ports. Je n'attendis +pas d'avoir consulté le roi et le cabinet pour lui répondre qu'il +n'obtiendrait qu'un refus, et j'engageai en même temps M. de Salvandy +à retarder son départ; le roi, que j'en informai sur-le-champ, me +répondit: «Quant au départ de Salvandy, il me semble en effet +impossible de le laisser partir avant de savoir comment se sera terminée +l'impertinente demande d'Olozaga. Vous croyez que c'est ici qu'on la lui +a suggérée, je le crois comme vous; mais avec l'arrogance espagnole et +leur crainte de se compromettre avec la tribune ou les journaux, il +est probable que, quels que soient les inventeurs, le gouvernement +d'Espartero la soutiendra. Nous verrons. J'espère que la réponse sera +un peu altière. Si Olozaga le prend doucement et renonce, nous dirons: +«C'est bon,» et «Partez, Salvandy,» s'il n'est retenu par d'autres +raisons. Mais il est clair que nous serions fort empêtrés du départ +de Salvandy si Olozaga, se renfermant dans le cercle de Popilius, +nous disait de chasser la reine Christine ou de lui donner, à lui, ses +passe-ports. Alors ce serait à lui qu'il faudrait dire: «C'est bon,» et +«Partez, Olozaga.» Je pense bien qu'il n'y aurait pas, parmi nous, _a +dissentient voice_.» + +Le cabinet fut unanime et le refus péremptoire. M. Olozaga n'insista +point, ne demanda point ses passe-ports, et M. de Salvandy resta à Paris +en attendant que la conduite du gouvernement espagnol, en Espagne et +envers nous, nous indiquât celle que nous avions nous-mêmes à tenir +envers lui. + +Au bout de six semaines, et sinon au fond, du moins à la surface, les +situations étaient changées. En repoussant la demande de M. Olozaga +quant à la reine Christine, nous avions envoyé quelques troupes sur +notre frontière des Pyrénées et quelques vaisseaux sur la côte de +Catalogne, disant très-haut, ce qui était parfaitement vrai, que nous +n'avions nulle pensée agressive, mais que nous ne voulions supporter +aucune hostilité, aucune impertinence. Le régent Espartero, de son côté, +n'avait guère retiré, de sa victoire sur les _christinos_, d'autre +fruit que d'échapper au danger du moment; à leur tour, les anarchistes +l'attaquaient; à Barcelone, à Valence, sur plusieurs autres points, +il était aux prises avec les désordres et les insurrections +révolutionnaires; il travaillait honnêtement à les réprimer et +s'efforçait de suppléer, par le courage du soldat, à la fermeté que le +politique n'avait pas. Il nous témoignait en même temps des dispositions +modérées et conciliantes; au lieu de nous adresser des demandes ou des +plaintes inattendues et hautaines, M. Olozaga consultait M. Bulwer, +premier secrétaire de l'ambassade anglaise, sur la façon dont il devait +s'y prendre pour obtenir de nous les réponses ou les démonstrations +qu'on désirait à Madrid. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[43]: + +[Note 43: Le 22 novembre 1841.] + +«La corde se détend entre nous et l'Espagne. L'attitude prise par le +régent Espartero contre les anarchistes nous permet de modifier la nôtre +envers lui. Les vaisseaux que nous avions envoyés devant Barcelone en +sont déjà revenus. Sans retirer de notre frontière des Pyrénées les +troupes qui y sont déjà arrivées, nous ralentissons le mouvement de +celles qui étaient en marche pour s'y rendre. Très-probablement M. de +Salvandy partira bientôt pour Madrid.» M. de Sainte-Aulaire me répondit +sur-le-champ[44]: «Je crois en effet que le moment est venu de faire +partir M. de Salvandy. Je crois qu'il ferait bien à Madrid et je suis +sûr que l'effet de son départ serait bon à Londres. J'approuve fort +l'attitude que nous avons prise, et je ne vois pas de raison pour +éloigner nos troupes de la frontière; mais l'absence de l'ambassadeur +laisse le champ libre à nos rivaux, et en même temps qu'elle leur donne +sur nous des avantages, elle les entretient dans une humeur tous les +jours plus âcre et qui sera bientôt chronique. J'ai fait honneur à M. +de Salvandy, auprès de lord Aberdeen, de ses dispositions favorables à +Espartero; j'ai dit qu'elles vous étaient connues et qu'ainsi ce choix +pour Madrid démentait la malveillance qu'on voulait nous imputer contre +le régent. Lord Aberdeen m'a écouté avec une satisfaction sensible, et +le départ de notre ambassadeur dissiperait des méfiances qui peuvent +embarrasser notre politique sans profit.» + +[Note 44: Le 24 novembre 1841.] + +M. de Salvandy partit pour Madrid le 29 novembre, et ses instructions +déterminaient clairement le caractère pacifique et impartial de sa +mission[45]. Entré en Espagne le 8 décembre, son voyage d'Irun à +Madrid fut une sorte de triomphe: «L'ambassade du roi, m'écrivit-il en +arrivant[46], a reçu sur la route, de la part du gouvernement espagnol, +des marques constantes d'égards et de sollicitude. Les alcades de toutes +les villes et villages sans exception sont venus la complimenter et lui +offrir leurs services. Cependant, à la frontière, elle n'a pas reçu +les saluts d'usage; mais les harangues que lui ont adressées toutes les +autorités militaires, ecclésiastiques et civiles à Irun, et les salves +qui lui ont été accordées à Saint-Sébastien ne permettent pas de +supposer une préméditation ou un calcul. Je ferai toutefois une +observation à cet égard, dans l'intérêt de l'avenir. À Irun, les +harangues ont été pleines de respect et d'attachement pour la France; +l'alliance des deux nations, le besoin particulier de cette alliance +pour le peuple espagnol, l'appel à l'action française pour assurer +enfin l'union de tous les partis, ont été des textes vivement développés +plusieurs fois. Dans les provinces basques, l'empressement des +populations s'unissait visiblement aux démarches officielles des +autorités. À Vittoria, le capitaine général, malgré l'heure avancée +de la nuit, se tenait debout pour m'attendre. À Burgos, le lieutenant +général de Hoyos, capitaine général, m'a immédiatement visité. Je n'ai +pas cru devoir me présenter chez les Infants. Dans cette dernière ville, +le chef politique et les alcades ont vivement insisté, auprès de moi, +sur l'erreur où serait le gouvernement français de croire l'Espagne +inclinée vers les idées révolutionnaires ou vers l'influence anglaise; +la cause de l'ordre, disaient-ils, l'affermissement de la monarchie, +l'affection pour la France sont dans le coeur de tous les Espagnols. +Dans plusieurs cantons des provinces basques, j'ai trouvé encore +toutes vives les traces des dévastations de la guerre civile. Dans les +Castilles, les ravages de la guerre de l'indépendance ne sont pas encore +effacés. Après vingt et un ans j'ai donc trouvé peu de changements; les +seuls que j'aie remarqués sont des communications plus régulières et +plus fréquentes, des cultures plus avancées et l'aspect des troupes +meilleur; elles sont très-délabrées pour des yeux français; elles le +sont moins qu'en 1820.» + +[Note 45: _Pièces historiques_, nº XV.] + +[Note 46: Le 22 décembre 1841.] + +Trois jours après, M. de Salvandy m'écrivit: «Un incident grave s'est +élevé; le cabinet espagnol ne reconnaît pas l'ambassadeur accrédité +auprès de la reine Isabelle II; il prétend que les lettres de créance +soient remises et l'ambassadeur présenté au régent, dépositaire +constitutionnel de l'autorité de la reine. J'ai décliné péremptoirement +ces prétentions inattendues. J'attends les ordres du roi.» + +Il y avait, dans la première phrase, un peu d'exagération et de +confusion: le cabinet espagnol ne refusait point de reconnaître +l'ambassadeur accrédité auprès de la reine Isabelle II; il ne s'étonnait +et ne se plaignait point que les lettres de créance fussent adressées à +la jeune reine elle-même; il prétendait qu'elles devaient être remises +au régent, dépositaire constitutionnel de l'autorité de la reine. M. +de Salvandy soutenait qu'en sa qualité d'ambassadeur, représentant +personnellement le roi des Français auprès de la reine d'Espagne, +c'était à la reine personnellement, quoique mineure, qu'il devait +remettre ses lettres de créance, sauf à traiter ensuite de toutes les +affaires avec le régent seul et ses ministres. Il se fondait sur les +principes monarchiques, sur les usages constants des cours d'Europe, +et spécialement sur ce qui s'était passé entre la France et l'Espagne +elles-mêmes lorsque, en 1715, le comte de Cellamare, ambassadeur +d'Espagne en France, avait présenté ses lettres de créance à Louis XV +mineur, non au régent, le duc d'Orléans. Le cabinet espagnol répondait, +par l'organe de M. Antonio Gonzalès, ministre des affaires étrangères, +que le régent exerçant, aux termes de l'art. 59 de la constitution +espagnole, toute l'autorité du roi, c'était devant lui que devaient se +produire les lettres de créance des représentants étrangers. Une longue +discussion s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre; plusieurs notes +furent échangées; on essaya de quelques moyens d'accommodement; M. de +Salvandy se déclara prêt à remettre ses lettres de créance à la reine en +présence du régent qui les recevrait aussitôt de la main de la reine +et les ouvrirait devant elle; on offrit à M. de Salvandy de donner à sa +réception par le régent, dans le palais même de la reine, tout l'éclat +qu'il désirerait, en ajoutant que, dès qu'il aurait remis au régent +ses lettres de créance, il serait autorisé à remettre à la jeune reine +elle-même les lettres particulières de la reine Christine, sa mère, +ou du roi Louis-Philippe, son oncle, dont il pourrait être chargé. La +discussion ne fit que confirmer les deux diplomates dans la position +qu'ils avaient prise et dans la thèse qu'ils avaient soutenue, et +toutes les tentatives de transaction échouèrent contre les impérieuses +prétentions des deux principes en présence et en lutte. + +C'était bien vraiment deux principes en présence et en lutte. En me +rendant compte de la difficulté qui s'élevait, M. de Salvandy avait +ajouté: «J'ai la conviction qu'une main alliée a tout dirigé. Dans une +conférence avec M. Aston, et je l'ai dit à M. Pageot quand cet incident +ne s'était pas encore élevé, j'ai vu le whig opiniâtre, le continuateur +résolu et passionné de la politique de lord Palmerston, qui trouvait, +dans son rôle ici, une double satisfaction, et à se venger de la France, +et à se venger du cabinet même qui l'emploie. Mes paroles précises et +cordiales sur l'alliance des deux nations, sur les rapports des deux +gouvernements, ne m'ont pas obtenu de réponse. Je n'en ai pas obtenu +davantage à mes assurances d'efforts sincères et soutenus pour +m'entendre avec lui. Son visage, son accent seuls répondaient. Ses +formes polies ne m'ont en rien dissimulé son inquiétude de ne plus être +seul sur ce théâtre et de se le voir disputer. Encore une fois, j'ai eu +toutes ces impressions, j'ai porté ce jugement avant l'incident qui +est survenu.» Les impressions de M. de Salvandy étaient justes, mais +excessives, et il en tirait, comme cela lui arrivait souvent, de +trop grandes conséquences. Les dispositions de M. Aston n'étaient +pas meilleures qu'il ne les pressentait; accoutumé à représenter et à +pratiquer la politique de méfiance et d'hostilité entre l'Angleterre et +la France en Espagne, le ministre de lord Palmerston avait plus de +goût pour les inspirations de son ancien chef que pour celles de lord +Aberdeen, et il ne s'affligea probablement guère, dans son âme, +du désaccord qui éclata entre le nouvel ambassadeur français et le +gouvernement espagnol; mais son attitude fut embarrassée et faible +plutôt que nette et active; il ne dirigea point, dans la querelle où ils +s'engagèrent, le régent Espartero et ses conseillers; il ne fit que +les suivre, écrivant à Londres que, selon lui, ils avaient raison, et +s'appliquant surtout à se ménager à Madrid en ne les contrariant pas. +Il eût pu avoir une bonne influence qu'il ne rechercha point, et celle +qu'il exerça fut mauvaise, mais peu puissante. Les instincts et les +passions du parti exalté, alors dominant en Espagne et autour du régent, +furent le vrai mobile de l'événement; ce parti fut choqué de la position +secondaire que faisait à son chef la demande de l'ambassadeur de France; +choqué que, pendant l'inaction légale du pouvoir héréditaire, le pouvoir +électif ne fût pas tout dans toutes les circonstances du gouvernement. +Le parti ne méditait point l'abolition de la monarchie, mais les +considérations monarchiques le touchaient peu et les sentiments radicaux +le dominaient; il croyait le sens et l'honneur de la constitution +engagés dans la querelle. Ce ne fut point l'action du ministre +d'Angleterre, ni les menées des intrigants qui cherchaient leur fortune +personnelle dans l'hostilité contre la France, ce fut la disposition +générale et profonde du parti alors en possession du pouvoir qui +détermina l'opiniâtreté avec laquelle le régent et ses conseillers +persistèrent dans leur refus d'accéder à la demande de notre +ambassadeur. + +Quoi qu'il en fût des causes et des auteurs de l'événement, nous +approuvâmes pleinement la conduite de M. de Salvandy, et je lui écrivis +le 22 décembre 1841: «Le gouvernement du roi n'a pas appris sans un vif +étonnement l'obstacle inattendu qui a empêché la remise de vos +lettres de créance. La prétention énoncée par le ministre espagnol est +complétement inadmissible et contraire à tous les précédents connus. +Sauf les cas peu nombreux où la régence s'est trouvée exercée par une +personne royale, par le père ou la mère du souverain, jamais les lettres +de créance n'ont été remises qu'au souverain même à qui elles étaient +adressées. Vous avez cité très à-propos ce qui s'est passé en France +pendant la minorité de Louis XV et pour la présentation de l'ambassadeur +espagnol lui-même. Cet exemple est d'un poids irrésistible dans le +cas actuel. Un autre exemple qui, par sa date toute récente et par ses +circonstances, s'applique plus spécialement encore à la difficulté si +inopinément survenue, c'est ce qui a eu lieu, au Brésil, il y a peu +d'années, lorsque M. Feijão y fut élevé à la régence. Il voulut +aussi exiger que les lettres de créance lui fussent remises; mais le +gouvernement du roi n'y ayant pas consenti, M. Feijão finit par s'en +désister. En Grèce, pendant la minorité du roi Othon, la question ne +s'est pas même élevée. L'usage dont nous réclamons le maintien a été +uniformément suivi jusqu'ici, et est fondé sur des motifs tellement +puissants qu'il serait superflu de les développer. Évidemment, lorsque +le souverain se trouve, par son âge, hors d'état d'exercer les fonctions +actives de la souveraineté, il importe beaucoup, dans l'intérêt du +principe monarchique, de lui en laisser la représentation extérieure, +et d'entretenir ainsi dans l'esprit des peuples ces habitudes de +respect que pourrait affaiblir une éclipse complète de la royauté. A +des considérations d'un tel poids, nous ne saurions même entrevoir +quels arguments on aurait à opposer. Il nous est donc impossible, je le +répète, d'admettre les prétentions du gouvernement espagnol. Autant il +serait loin de notre pensée de modifier, à son préjudice, les usages +établis par le droit des gens, autant nous croirions manquer à un devoir +sacré en sacrifiant, pour lui complaire dans une occasion où il ne se +rend pas bien compte de sa situation et de ses propres intérêts, +des formes tutélaires dont l'abandon pourrait entraîner de graves +conséquences. Nous aimons à penser que de mûres réflexions le ramèneront +à une appréciation plus juste de la question, et que, réduisant ses +exigences au sens littéral de la lettre de M. Gonzalès, il se bornera +à demander ce que nous trouverions parfaitement naturel, la présence du +régent à la remise des lettres de créance qui passeraient immédiatement +des mains de la reine dans les siennes. Si notre espoir était trompé, +si, malgré les observations que je vous transmets, le gouvernement +espagnol persistait dans sa prétention, la volonté du roi est que +vous quittiez aussitôt Madrid; et M. Pageot, qui n'aurait pas perdu un +instant le caractère de chargé d'affaires, puisque vous n'auriez pas +eu la possibilité de déployer celui d'ambassadeur, en reprendrait +naturellement les fonctions.» + +Avant que ma dépêche parvînt à Madrid, la controverse y avait continué, +et s'était, en continuant, grossie et envenimée: les Cortès avaient été +ouvertes sans que l'ambassadeur de France, ni personne de son ambassade, +assistât à la séance; dans l'embarras causé par la non-présentation +de ses lettres de créance, on ne l'y avait invité que d'une façon +maladroite et inconvenante, en lui envoyant un simple billet, en son +nom personnel, qu'il avait renvoyé aussitôt avec cette brève formule: +«L'ambassadeur de France renvoie à M. l'introducteur des ambassadeurs la +lettre ci-incluse qui ne lui est pas adressée convenablement.» De part +et d'autre, les sentiments de dignité blessée et de susceptibilité +personnelle se mêlaient à l'échange des arguments. Soutenus par +l'approbation formelle des deux chambres espagnoles, du sénat aussi bien +que des Cortès, le régent et ses ministres se retranchaient chaque jour +plus fortement derrière leurs scrupules constitutionnels. A l'ombre de +ces scrupules, la faction ennemie de la France poussait vivement, +contre nous, ses intrigues. Le ministre d'Angleterre prêtait, à +d'insignifiantes tentatives de conciliation, un concours froid et +embarrassé. Arrivant à M. de Salvandy au milieu de cette situation +tendue et chaude, ma dépêche du 22 décembre ne le satisfit guère; dans +l'effervescence de son imagination portée à grandir hors de mesure +toutes choses et lui-même, il avait rêvé, comme conséquence de +l'incident où il était engagé, tout autre chose que son rappel; il +m'écrivit sur-le-champ[47]: «Si je n'obtiens pas le dénoûment que je +poursuis, et que vos dépêches, une fois encore, me font plus vivement +poursuivre, je n'entrevois que deux partis à prendre: attendre ou +frapper. + +[Note 47: Le 29 décembre 1841.] + +«Attendre, les relations avec l'Espagne rompues et les intérêts de la +France, dans lesquels je comprends ceux de la royauté espagnole, placés +sous la sauvegarde de quelques _veto_ si nets qu'ils arrêtent tout le +monde, si légitimes qu'ils n'arment personne. C'est une politique qui ne +compromet rien, qui, à la longue, assure tout. Le gouvernement espagnol, +que vous voyez, le genou en terre, demander la reconnaissance des +monarchies lointaines, comprendra ce que sont les bonnes relations avec +la nôtre quand il sentira, et ce sera à l'instant même, les conséquences +de leur interruption. Le parti monarchique reprenant sa confiance et +ses armes, le parti révolutionnaire ses exigences et ses brandons, un +protectorat importun menaçant tous les intérêts vitaux de ce pays et, +avant tout, blessant son orgueil, le pouvoir établi rencontrant partout +des résistances et bientôt des compétitions, celle de la république +théorique représentée par Arguelles ou tout autre, celle de la +république armée représentée par Rodil, la concession et la violence +devenant les deux refuges dans lesquels ce pouvoir s'abîmerait bientôt: +telles seraient les conséquences quand la France, ouvrant la main à la +guerre civile pour la laisser passer librement, et envoyant en Espagne +la banqueroute par ses réclamations légitimes, comme je vous l'ai +ouï-dire si bien, ne se chargerait pas de hâter le terme d'une +inévitable réaction. + +«Cette réaction se ferait si promptement sentir que, pour éviter les +conséquences que j'expose et qui apparaîtraient dès l'abord, je +crois incontestable qu'un retour digne et admissible serait offert +sur-le-champ à l'action française. + +«L'Angleterre serait la première à la vouloir et à y travailler. + +«L'autre système serait plus net et plus prompt. Il fut un temps où, +pour en finir avec les périls que l'état révolutionnaire de ce royaume +fait courir à notre repos et à notre royauté, la politique du roi +aurait accepté les occasions légitimes que la folie et l'audace de ce +gouvernement lui auraient données. En ce temps-là, je me serais inquiété +de cette politique: Votre Excellence en a le souvenir. J'aurais craint +qu'avec toutes les complications des événements, toutes les accusations +qui en étaient sorties, la légitimité des occasions n'eût pas été assez +évidente pour ne pas laisser l'Espagne, l'Espagne offensive des partis +et du gouvernement révolutionnaire, à ses seules forces. Mon devoir +est d'ajouter que, de loin, je croyais à ces forces; je parlais d'une +seconde Afrique sur nos frontières. Aujourd'hui, avec une décision ferme +et prompte, je ne croirai ni à une Afrique, ni à une Europe. Je persiste +dans l'opinion où j'étais de loin, qu'on peut faire durer ceci, qu'on le +peut laborieusement, avec de bons conseils, s'ils sont écoutés, avec de +bonnes intentions, si elles sont appréciées, avec de bonnes chances, si +Dieu les donne. Mais je crois que c'est là le difficile, que le facile +c'est d'abattre tout cet échafaudage d'une révolution qui ne repose pas +sur un peuple, d'une usurpation qui ne repose pas sur un homme.... Je +ne sais quel est l'avenir réservé à la politique du roi, quelle est +l'autorité qui pourra appartenir à mes paroles; mais à tort ou à raison, +au risque de me tromper, sachant tout ce que renfermerait une erreur +et devant au gouvernement de mon pays ce qui m'apparaît la vérité, je +déclare que, pour abattre tout ceci, à mon avis, il faut à peine vingt +mille hommes, vingt jours et un prétexte. Le prétexte, vous l'avez. + +«Je m'arrête ici, monsieur le ministre; j'étais venu avec l'ambition, +puisque le roi le voulait, de reconquérir ce royaume à la France par la +politique; d'autres m'ont rendu l'oeuvre impossible à accomplir, en +me rendant impossible de la tenter. Je crois voir d'autres moyens +de reconquérir l'Espagne à notre alliance, à nos maximes, à notre +civilisation, à notre liberté constitutionnelle, au sang et à la +politique de Louis XIV. Je vous en indique deux, attendre ou marcher. Je +suis en sûreté, car le roi en décidera et vous êtes son ministre.» + +Je n'accueillis ni l'une ni l'autre des propositions de M. de Salvandy. +Je les trouvai l'une et l'autre violentes et chimériques, dépassant les +exigences de la situation et faites pour amener des conséquences tout +autres que celles qu'il prévoyait. Le roi et le conseil en pensèrent +comme moi, et le 5 janvier 1842, je répondis à l'ambassadeur: «La +volonté du roi, que je vous ai déjà annoncée par le télégraphe, est que, +si le différend dans lequel vous vous trouvez engagé, par rapport à la +remise de vos lettres de créance, n'est pas terminé conformément à +nos justes demandes, au moment où cette dépêche vous parviendra, vous +demandiez vos passe-ports et partiez immédiatement pour la France. + +«Vous m'exprimez l'opinion que, pour la dignité de la France comme dans +l'intérêt de l'Espagne, votre rappel devrait être suivi de l'une de ces +deux mesures, l'envoi d'une armée française au delà des Pyrénées, ou +tout au moins l'interruption absolue des relations diplomatiques entre +les deux États. Le gouvernement du roi, après avoir mûrement pesé les +considérations que vous faites valoir à l'appui de cette alternative, +n'a pas cru qu'il fût possible de l'accepter. D'une part, en ce qui +concerne l'envoi d'une armée française en Espagne, il lui a paru +que l'incident qui donne lieu à votre rappel ne justifierait pas +suffisamment, dans l'opinion publique, un parti aussi extrême, dont les +conséquences, prochaines ou possibles, paraîtraient plus graves que ses +motifs. D'autre part, il est évident qu'entre deux pays limitrophes qui +ont continuellement à débattre tant d'intérêts essentiels, étrangers à +la politique, l'interruption complète de tous rapports diplomatiques ne +saurait constituer un état permanent, ni même une situation de quelque +durée, et qu'on ne peut prendre raisonnablement une pareille attitude +que, pour ainsi dire, à la veille et en forme de déclaration d'une +guerre déjà certaine. + +«Le roi et son conseil n'ont donc pas pensé qu'il fût possible d'adopter +l'une ou l'autre des deux déterminations que vous m'indiquiez. Cependant +nous avons également reconnu qu'après l'éclat qui vient d'avoir lieu, +les choses ne pouvaient être remises purement et simplement sur le +pied où elles étaient auparavant, et que le gouvernement du roi devait +témoigner, d'une façon non équivoque, son juste mécontentement. On n'a +pas voulu, à Madrid, que la reine reçût l'ambassadeur accrédité auprès +d'elle par le roi des Français; le roi ne veut recevoir auprès de lui, +aucun agent espagnol accrédité à Paris avec un titre supérieur à celui +de chargé d'affaires. M. Pageot restera lui-même comme chargé d'affaires +au ministère espagnol, et je vous prie de lui remettre la dépêche +ci-jointe qui le charge de faire cette déclaration à M. Gonzalès.» + +Quand cette dépêche définitive lui arriva, M. de Salvandy était encore +en Espagne, mais déjà hors de Madrid; il en était parti le 6 janvier +1842, en y laissant comme chargé d'affaires, non pas le premier +secrétaire de l'ambassade, M. Pageot, fort engagé lui-même dans la +querelle, mais le second secrétaire, le duc de Glücksberg, «dont la +maturité précoce, le bon sens, la mesure et la réserve me rassurent +entièrement, m'écrivait-il, sur ce que sa situation pourrait avoir de +délicat et de difficile.» Je partageais la confiance de l'ambassadeur +dans son jeune secrétaire, et j'approuvai sa disposition. Il n'avait pas +encore quitté le sol de l'Espagne, quand lord Cowley vint, le 9 janvier, +me communiquer une lettre de lord Aberdeen à M. Aston, en date du 7, +expédiée à Madrid par un courrier qui, me dit-il, ne s'était point +arrêté en passant. J'avais tenu notre ambassadeur à Londres au courant +de tous les incidents de notre contestation avec le cabinet espagnol, en +le chargeant de communiquer pleinement à lord Aberdeen les faits et les +pièces. Dès le premier moment, lord Aberdeen lui dit «qu'en pareille +matière les précédents avaient une grande autorité et devraient être +soigneusement vérifiés, qu'_à priori_ il était disposé à nous donner +raison et à trouver l'exigence d'Espartero très-impolitique; que si +M. Aston l'y avait encouragé, il avait eu grand tort, mais que rien +ne justifiait une telle supposition.--J'ai demandé à lord Aberdeen, +ajoutait M. de Sainte-Aulaire, s'il ne ferait pas connaître à Madrid sa +pensée sur cet incident; il m'a répondu qu'une dépêche de lui arriverait +probablement trop tard pour exercer aucune influence sur la solution, +qu'il était cependant disposé à l'écrire après en avoir conféré avec sir +Robert Peel, et à cet effet il m'a prié de lui laisser les pièces dont +je venais de lui donner lecture.» + +Je ne me refuserai pas le plaisir d'insérer ici cette lettre à M. Aston +que, sur la demande de M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen chargea lord +Cowley de me communiquer: témoignage éclatant de la ferme équité et +de la parfaite loyauté qu'en dépit des préventions, des méfiances, des +routines nationales, et tout en maintenant la politique anglaise, il +portait dès lors dans les relations de l'Angleterre avec la France, +quant à l'Espagne: «Il est nécessaire, écrivait-il à M. Aston, que je +vous parle avec la plus entière franchise au sujet de la querelle entre +le gouvernement espagnol et l'ambassadeur de France. Vous savez sans +doute qu'on l'impute exclusivement à votre influence. Ce n'est pas +seulement la conviction de M. de Salvandy et du gouvernement français; +j'ai vu des lettres de Madrid, écrites par des personnes qui n'ont +avec eux aucun rapport, mais pleines de la même persuasion. Je n'ai pas +besoin de vous dire que je n'attache à ces rapports aucune foi, et +que je crois que vous vous êtes efforcé, par des voies conciliantes, +d'accommoder ce différend. Mais en même temps, comme vous avez agi dans +l'idée que le gouvernement espagnol était fondé dans ses prétentions, il +est clair que votre conseil, de quelque façon que vous l'ayez donné, +ce que vous ne m'expliquez pas avec détail, n'a pas dû ni pu produire +beaucoup d'effet. + +«Personne ne peut être plus disposé que moi à soutenir le gouvernement +espagnol quand il a raison, spécialement contre la France. Mais, dans +cette circonstance, je crois qu'il a décidément tort, et je regrette +beaucoup que votre jugement, ordinairement si sain, soit arrivé à une +autre conclusion. La justification que le gouvernement espagnol prétend +trouver dans l'art. 59 de la constitution est une pure argutie et un +tel sophisme que cela suffit pour inspirer des doutes sérieux sur sa +sincérité. Tenez pour certain que, si on y persévère, il faut dire +adieu à tout espoir de la reconnaissance de la reine Isabelle par les +puissances du Nord. Elles n'y verront, et très-naturellement, qu'une +habile tentative du parti révolutionnaire pour abaisser la monarchie, +tentative soutenue par la jalousie anglaise à l'aspect de l'influence +française. + +«Je ne suis point surpris que les Espagnols voient avec méfiance toute +démarche de la France, et qu'ils y supposent quelque intention de +traiter légèrement le régent et son autorité. Dans le cas présent, je +crois que ce soupçon est sans fondement, et que la mission française a +été entreprise dans un esprit amical et pressée par notre propre désir. +Le procédé naturel, simple et tout indiqué était, sans nul doute, que +l'ambassadeur présentât les lettres de créance à la reine à qui elles +étaient adressées; et quoique j'attribue la difficulté qui s'est élevée +à un soupçon mal fondé du gouvernement espagnol, d'autres y verront un +abaissement prémédité de la royauté et un parti pris de se quereller, à +tout risque, avec la France. + +«Je n'entends pas dire que M. de Salvandy ait élevé aucune prétention +comme ambassadeur de famille, ni qu'il ait tenté de faire revivre +d'anciens privilèges de communication avec la reine d'Espagne, en +dehors des règles que le gouvernement espagnol peut juger nécessaire ou +convenable d'établir. Toute tentative de ce genre devrait être fermement +repoussée. Depuis que le pacte de famille n'existe plus, l'ambassadeur +français doit être sur le même pied que tous les autres. + +«Je n'ai pas besoin de vous dire que cette affaire a été la source de +grands embarras et déplaisirs. Si M. de Salvandy n'a pas encore quitté +Madrid, je ne désespère pas que vous ne parveniez à amener quelque +accommodement. Il y aura des discours violents dans les Cortès; les deux +gouvernements seront de plus en plus compromis, et chaque jour aggravera +la difficulté. Il n'est point improbable que, d'ici à peu de temps, des +conséquences très-sérieuses ne viennent à éclater. Quant à présent, nous +croyons le gouvernement espagnol tout à fait dans son tort; mais cet +incident sera vivement ressenti en France, et le cours des choses +amènera probablement les Français à être les agresseurs. Notre position +sera alors très-difficile et compliquée. Quand même, à la fin, le +gouvernement espagnol aurait raison, l'origine de la querelle serait +toujours mauvaise. + +«En vous recommandant de prompts et énergiques efforts pour amener le +gouvernement espagnol à des dispositions plus traitables dans cette +malheureuse querelle, je dois vous laisser le choix des moyens à prendre +dans ce but; vous saurez mieux que nul autre comment on peut réussir, et +j'affirme que vous ne pouvez rendre un plus grand service à l'Espagne et +à l'intérêt public.» + +Comme l'avait présumé lord Aberdeen, sa lettre arriva trop tard à Madrid +pour exercer, sur la solution de la question qui s'y agitait, quelque +influence; mais elle fut, pour moi, un premier et précieux indice de +l'élévation et de l'équité d'esprit qu'il porterait dans les relations +des deux gouvernements. Je la communiquai à M. de Salvandy qui s'était +arrêté à Bayonne; il revint immédiatement à Paris, rassuré et même +satisfait dans son amour-propre, puisque lord Aberdeen lui-même lui +donnait raison. J'adressai, le 5 février 1842, aux divers représentants +de la France en Europe une circulaire destinée à faire partout bien +connaître l'attitude que nous avions prise envers le gouvernement +espagnol, les principes qui nous avaient dirigés, l'adhésion qu'ils +avaient reçue de tous les grands cabinets[48]; et l'incident prit fin +sans nous laisser en Espagne aucun affaiblissement de notre situation, +en Europe aucun embarras. + +[Note 48: _Pièces historiques_, nº XVI.] + +Parmi les cabinets qui nous témoignèrent leur complète approbation de +nos principes et de notre attitude dans cette circonstance, je ne +nommai point dans ma circulaire celui de Saint-Pétersbourg; nous venions +d'entrer, à ce moment même, avec la cour de Russie, dans une situation +particulière et tendue. On sait que, depuis 1830, l'empereur Nicolas +n'avait jamais, dans sa correspondance, donné au roi Louis-Philippe, +comme il le faisait pour les autres souverains, le titre de _Monsieur +mon frère_, et que le roi avait paru ne tenir nul compte de cette +offense tacite entre les deux souverains, au sein de la paix entre les +deux États. C'était l'usage que chaque année, le 1er janvier et aussi +le 1er mai, jour de la fête du roi Louis-Philippe, le corps diplomatique +vînt, comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses +hommages, et celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait, à cette +époque, le doyen de ce corps, portait la parole en son nom. Plusieurs +fois cette mission était échue à l'ambassadeur de Russie qui s'en était +acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses collègues; le +1er mai 1834, entre autres, et aussi le 1er janvier 1835, le comte Pozzo +di Borgo, alors doyen des ambassadeurs à Paris, avait été, auprès du +roi, avec une parfaite convenance, l'interprète de leurs sentiments. +Dans l'automne de 1841, le comte d'Appony, alors doyen du corps +diplomatique, se trouvait absent de Paris, et son absence devait se +prolonger au delà du 1er janvier 1842. Le comte de Pahlen, ambassadeur +de Russie et, après lui, le plus ancien des ambassadeurs, était appelé +à le remplacer dans la cérémonie du 1er janvier. Le 30 octobre 1841, +il vint me voir et me lut une dépêche, en date du 12, qu'il venait de +recevoir du comte de Nesselrode; elle portait que l'empereur Nicolas +regrettait de n'avoir pu faire venir son ambassadeur de Carlsbad à +Varsovie et désirait s'entretenir avec lui; qu'aucune affaire importante +n'exigeant, en ce moment, sa présence à Paris, l'empereur lui ordonnait +de se rendre à Saint-Pétersbourg, sans fixer d'ailleurs avec précision +le moment de son départ. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui +demandai aucune explication, et il partit le 11 novembre suivant. + +Ce même jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et du +conseil, j'adressai à M. Casimir Périer, qui se trouvait chargé +d'affaires à Saint-Pétersbourg, pendant l'absence de notre ambassadeur, +M. de Barante, alors en congé, ces instructions: «M. le comte de Pahlen +a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à Saint-Pétersbourg et il est +parti aujourd'hui même. Le motif allégué dans la dépêche de M. le comte +de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est que l'empereur, n'ayant +pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec lui. La cause réelle, +qui n'est un mystère pour personne, c'est que, par suite de l'absence de +M. le comte d'Appony, l'ambassadeur de Russie, en qualité de doyen des +ambassadeurs, se trouvait appelé à complimenter le roi, le premier jour +de l'an, au nom du corps diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au +roi son prochain départ, Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec +plaisir le comte de Pahlen auprès de moi et je regrette toujours son +éloignement; au delà, je n'ai rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé +à l'ambassadeur. + +«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur +Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps +diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination +puérile à témoigner une humeur vaine, et si nous avions pu en être +atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction. +Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[49], la +légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel. +Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite +inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous +recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer +une indisposition.» + +[Note 49: Le 18 décembre selon le calendrier russe, le 6, selon le +nôtre.] + +Le 21 décembre M. Casimir Périer m'écrivit: «Je me suis exactement +conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que m'avait donnés V. Exc., en +évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet ou +accroître l'irritation. Le lendemain, c'est-à-dire le 19, à l'occasion +de la fête de Sa Majesté impériale, bal au palais, auquel j'ai jugé que +mon absence du cercle de la veille m'empêchait de paraître, et pendant +ces quarante-huit heures, je n'ai pas quitté l'hôtel de l'ambassade. Il +n'y a pas eu, cette année, de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à ce +moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet impérial +ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant pu +apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort +remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul +instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré +fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme +s'adressant directement à sa personne, et ainsi que l'on pouvait +s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les +dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a +déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver +sensiblement modifiées.» + +Trois jours après, le 24 décembre, M. Casimir Périer ajoutait: +«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la +société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a +été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées. Aucun +Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners, auxquels j'étais +invité ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la +maison nous était ouverte, et qui ont des jours fixes de réception, nous +font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras +en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du +secret, les ordres qui leur sont donnés.» Le 4 janvier 1842, je répondis +à M. Casimir Périer: «J'ai reçu la dépêche dans laquelle vous me dites +que vous vous êtes exactement conformé à mes instructions. Vous saurez +peut-être déjà, lorsque celle-ci vous parviendra, que M. de Kisseleff +et sa légation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier; peu d'heures +avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a écrit à M. +l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était malade. +Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait été de +témoigner que nous avons à coeur la dignité de notre auguste souverain, +et que des procédés peu convenables envers sa personne ne nous trouvent +ni aveugles, ni indifférents. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne +voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que les +rapports d'égards et de politesse reprennent leur cours habituel. C'est +dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre dernier, +à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs, selon +l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que le cabinet +de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de son +mécontentement. Tant que ce mécontentement n'ira pas jusqu'à vous +refuser ce qui vous est officiellement dû comme chef de la mission +française, vous ne devrez pas vous en apercevoir; mais si on affectait +de méconnaître les droits de votre position et de votre rang, vous vous +renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à l'expédition des +affaires courantes, et vous attendriez mes instructions.» + +Rien de semblable n'arriva; les rapports officiels de la légation de +France avec le cabinet de Saint-Pétersbourg demeurèrent parfaitement +réguliers et convenables; toutes les fois que les affaires appelaient +M. Casimir Périer chez le comte de Nesselrode, il y trouvait la même +politesse, les mêmes dispositions modérées et sensées. A la cour, M. +et madame Casimir Périer, invités dans les occasions accoutumées, +recevaient de l'Empereur un accueil exempt de toute froideur affectée +et qui laissait même quelquefois entrevoir une nuance bienveillante: +«Comment ça va-t-il depuis que nous nous sommes vus?» dit l'empereur +à M. Périer en passant à côté de lui dans le premier bal où il le +rencontra; ça va mieux, n'est-ce pas?» L'impératrice lui demanda avec +une certaine insistance quand revenait M. de Barante et s'il ne savait +rien de son retour. Mais l'interdit prescrit à la société russe envers +le chargé d'affaires de France était maintenu; elle continuait de +l'observer; et quand, soit dans la famille impériale, soit de la part de +ses plus intimes conseillers, quelques insinuations conciliantes étaient +faites à l'empereur, il les repoussait en disant: «Je ne commencerai +pas; que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur partira pour Paris.» +Nous étions, de notre côté, bien décidés à ne nous prêter à ce retour +que si les relations des deux souverains devenaient ce qu'elles devaient +être. Au bout de sept mois et sur sa demande, j'accordai à M. Casimir +Périer un congé dont la santé de madame Périer avait besoin; M. d'André, +second secrétaire de l'ambassade, alla le remplacer à Saint-Pétersbourg. +En juillet 1843, M. de Kisseleff vint me communiquer une dépêche du +comte de Nesselrode particulièrement courtoise pour moi; j'en pris +occasion pour m'expliquer, sans détour ni réserve, sur notre attitude, +sur sa cause première et son motif accidentel, et sur notre intention +d'y persister tant que sa cause subsisterait: «Nous ne voyons en +général, dis-je à M. de Kisseleff, dans les intérêts respectifs de la +France et de la Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les +deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours +présenté ce caractère, c'est que les relations des deux souverains +et des deux cours n'étaient pas en parfaite harmonie avec ce fait +essentiel. La régularité de ces rapports, et M. le comte de Nesselrode +peut se rappeler que nous l'avons souvent fait pressentir, est donc +elle-même une question grave et qui importe à la politique des deux +États. Le gouvernement du roi a accepté l'occasion, qui lui a été +offerte, de s'en expliquer avec une sérieuse franchise. A mon avis, ce +que j'ai fait aurait dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit +il y a douze ans. Dans les questions où la dignité est intéressée, on +ne saurait s'expliquer trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent +jamais être livrées à des chances douteuses, ni laissées à la merci de +personne. Sans le rétablissement de bonnes et régulières relations +entre les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs +manquerait de vérité et de convenance. Le roi aime mieux s'en tenir aux +chargés d'affaires.» + +Les deux ambassadeurs ne retournèrent point à leurs postes; des chargés +d'affaires continuèrent seuls de résider à Paris et à Saint-Pétersbourg. +A en juger par les apparences, la situation respective des deux +souverains restait la même; au fond, elle était fort changée; l'empereur +Nicolas s'était montré embarrassé dans son obstination, et le roi +Louis-Philippe ferme dans sa modération. Au lieu de subir en silence +une attitude inconvenante, nous en avions témoigné hautement notre +sentiment, et nous avions déterminé nous-mêmes la forme et la mesure +des relations entre les deux souverains. Les affaires mutuelles des +deux pays n'en souffrirent point; la dignité était gardée sans que la +politique fût compromise. C'était là le but que j'avais saisi l'occasion +de poursuivre, et que je me félicitai d'avoir atteint[50]. + +[Note 50: Je donne parmi les _Pièces historiques_, nº XVII, toute la +correspondance relative à cet incident.] + + + + + CHAPITRE XXXVIII. + +AFFAIRES DIVERSES A L'INTÉRIEUR (1840-1842). + + +Situation du cabinet du 29 octobre 1840 à l'intérieur.--Idées politiques +et philosophiques accréditées et puissantes comme moyens +d'opposition.--Appréciation sommaire de ces idées.--En quoi elles sont +fausses et par quelle cause.--Comment elles devaient être +combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat +commis contre le duc d'Aumale et les princes, ses frères, le 13 +septembre 1841.--Entrée du duc d'Aumale et du 17 régiment d'infanterie +légère dans la cour des Tuileries.--Complot lié à l'attentat.--M. Hébert +est nommé procureur général près la cour royale de Paris.--Procès de +Quénisset et de ses complices devant la Cour des pairs.--Débats +législatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les +manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilité publique;--Sur +les grands travaux publics;--Sur le réseau général des chemins de +fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilités +parlementaires et de M. Ducos sur la réforme électorale.--Discussion et +rejet de ces propositions.--Opération du recensement pour la +contribution personnelle et mobilière et pour celle des portes et +fenêtres.--Troubles à ce sujet.--Inquiétudes de M. Humann.--Il est +fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par +M. Lacave-Laplagne.--Le général Bugeaud est nommé gouverneur général de +l'Algérie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premières +campagnes.--Clôture de la session de 1841-1842. + + +Le cabinet s'était formé sur une question de politique extérieure, et +pendant tout le cours de sa durée, de 1840 à 1848, ce furent surtout les +questions de politique extérieure qui remplirent et animèrent la scène: +la question égyptienne, le droit de visite, l'occupation de Taïti, la +guerre du Maroc, le sort des chrétiens de Syrie, l'établissement du +régime constitutionnel en Grèce, les mariages espagnols, les jésuites en +France et à Rome, les réformes politiques en Italie, le Sonderbund et la +guerre civile en Suisse. Chargé de diriger cette portion des affaires +de la France, je n'en avais pas moins la profonde conviction et le +sentiment constant que c'était surtout du bon gouvernement intérieur +que dépendaient la force et les succès de l'État. L'harmonie des grands +pouvoirs constitutionnels, l'ordre public, la prospérité publique, la +bonne administration des finances, l'autorité contrôlée par la liberté, +la liberté contenue par les lois, à ces conditions seulement la bonne +politique extérieure est possible. C'est au dedans que sont les causes +premières et décisives de l'influence au dehors et de la solide grandeur +des peuples. + +La situation du gouvernement à l'intérieur en 1840 était à la fois +très-semblable à ce qu'elle avait été de 1830 à 1835 et très-différente, +meilleure à la surface, mais, au fond, toujours difficile et périlleuse. +Les insurrections, les émeutes, les conspirations à but précis et +prochain avaient cessé; l'ordre régnait à Paris et dans le pays; +le pouvoir s'exerçait sans obstacle; mais l'hostilité des partis +républicain et légitimiste restait la même; ils n'avaient renoncé ni à +leurs espérances, ni à leurs desseins; nous étions toujours en présence +d'un actif et continu travail de renversement; c'était par la presse, +les élections, la tribune, par toutes les armes de la liberté que ce +travail se poursuivait. Tranquille sur le sol et dans le présent, le +gouvernement était ardemment contesté et attaqué dans les esprits et +dans l'avenir. + +Ce serait un pouvoir bien inintelligent et bien frivole que celui qui +se contenterait de l'ordre matériel et actuel, et n'aspirerait pas à +posséder aussi les esprits et l'avenir. Personne n'est plus convaincu +que moi du grand rôle que jouent, dans la vie des peuples, les idées qui +fermentent dans leur sein, et de la nécessité qu'ils aient foi dans la +durée comme dans le droit du pouvoir qui les régit. C'est la dignité, +c'est l'honneur des hommes de ne s'attacher à leur gouvernement que +lorsque leur pensée est satisfaite en même temps que leurs intérêts sont +garantis, et d'avoir besoin de croire qu'il vivra quand ils ne seront +plus. Mais les gouvernements libres sont, à cet égard, dans une +situation tout autre que celle des gouvernements absolus; et quand il +s'agit, soit de faire à une idée nouvelle sa place et sa part dans la +conduite des affaires publiques, soit de faire entrer dans les âmes la +confiance dans l'avenir, ils ont de bien autres difficultés à surmonter +et des devoirs bien plus compliqués à remplir. + +Nous avons vécu et agi, de 1840 à 1848, en présence et sous le feu de +plusieurs idées que je voudrais résumer et caractériser aujourd'hui, à +la lumière des épreuves qu'elles ont subies et de mes propres épreuves +dans l'arène où je les ai rencontrées. + +Le droit universel des hommes au pouvoir politique;--le droit +universel des hommes au bien-être social;--l'unité et la +souveraineté démocratiques substituées à l'unité et à la souveraineté +monarchiques;--la rivalité entre le peuple et la bourgeoisie succédant +à la rivalité entre la bourgeoisie et la noblesse;--la science de la +nature et le culte de l'humanité mis à la place de la foi religieuse et +du culte de Dieu: telles étaient les idées que, sous des noms divers, +républicains, démocrates, socialistes, communistes, positivistes, +des partis politiques, des groupes philosophiques, des associations +secrètes, des écrivains isolés, tous adversaires du gouvernement établi, +prenaient pour maximes fondamentales et travaillaient ardemment à +propager. + +Je n'ai garde d'entrer ici dans l'examen théorique de ces idées; je ne +veux que marquer leur caractère commun et la cause essentielle de leur +fatale influence sur notre société et notre temps. Elles ont toutes ce +vice radical que, contenant une parcelle de vérité, elles l'isolent, +l'enflent et l'exagèrent au point d'en faire sortir une énorme et +détestable erreur. + +Sans nul doute, ce doit être le but et c'est le résultat naturel des +bonnes institutions sociales d'élever progressivement un plus grand +nombre d'hommes à ce degré d'intelligence et d'indépendance qui les rend +capables et dignes de participer à l'exercice du pouvoir politique; mais +entre ce principe de gouvernement libre et le suffrage universel donné +pour loi première et fondamentale aux sociétés humaines, quel abîme! +Quel oubli d'un nombre infini de faits, de droits, de vérités qui +réclament à juste titre, dans l'organisation sociale, leur place et leur +part! + +Que ce soit le devoir du gouvernement de venir en aide aux classes les +moins favorisées du sort, de les soulager dans leurs misères et de +les seconder dans leur effort ascendant vers les bienfaits de la +civilisation, rien n'est plus évident ni plus sacré; mais établir que +c'est des vices de l'organisation sociale que découlent toutes les +misères de tant de créatures, et imposer au gouvernement la charge de +les en garantir et de répartir équitablement le bien-être, c'est ignorer +absolument la condition humaine, abolir la responsabilité inhérente à +la liberté humaine, et soulever les mauvaises passions par les fausses +espérances. + +M. Royer-Collard disait en 1822: «Je conviens que la démocratie coule +à pleins bords dans la France telle que les siècles et les événements +l'ont faite. Il est vrai que, dès longtemps, l'industrie et la propriété +ne cessant de féconder, d'accroître, d'élever les classes moyennes, +elles ont abordé les affaires publiques; elles ne se sentent coupables +ni de curiosité ni de hardiesse d'esprit pour s'en occuper; elles savent +que ce sont leurs affaires. Voilà notre démocratie telle que je la vois +et la conçois; oui, elle coule à pleins bords dans notre belle France +plus que jamais favorisée du ciel. Que d'autres s'en affligent ou s'en +courroucent; pour moi, je rends grâces à la Providence de ce qu'elle +a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses +créatures.» La vérité coule à pleins bords dans ces belles paroles; mais +conclure, du grand fait ainsi résumé, que la démocratie est maintenant +le seul élément, le seul maître de la société, que nul pouvoir n'est +légitime ni salutaire s'il n'émane d'elle, et qu'elle a toujours droit +de défaire comme elle a seule droit de faire les gouvernements, c'est +méconnaître frivolement la diversité des situations et des droits qui +coexistent naturellement, bien qu'à des degrés inégaux, dans toute +société; c'est substituer l'insolence et la tyrannie du nombre à +l'insolence et à la tyrannie du privilège; c'est introniser, sous le nom +et le manteau de la démocratie, tantôt l'anarchie, tantôt le despotisme. + +Comme toutes les associations d'hommes que rapproche une situation +semblable, les classes moyennes ont leurs défauts, leurs erreurs, leur +part d'imprévoyance, d'entêtement, de vanité, d'égoïsme, et c'est +une oeuvre facile de les signaler; mais c'est une oeuvre calomnieuse +d'attribuer à ces imperfections une portée qu'elles n'ont point et de +les grossir outre mesure pour en faire sortir, entre la bourgeoisie et +le peuple, une rivalité, une hostilité active et profonde, analogue à +celle qui a existé longtemps entre la bourgeoisie et la noblesse. La +bourgeoisie moderne ne dément point son histoire; c'est au nom et au +profit de tous qu'elle a conquis les droits qu'elle possède et les +principes qui prévalent dans notre ordre social; elle n'exerce et ne +réclame aucune domination de classe, aucun privilége exclusif; dans +le vaste espace qu'elle occupe au sein de la société, les portes sont +toujours ouvertes, les places ne manquent jamais à qui sait et veut +entrer. On dit souvent, et avec raison, que l'aristocratie anglaise a eu +le mérite de savoir s'étendre et se rajeunir en se recrutant largement +dans les autres classes, à mesure que celles-ci grandissaient autour +d'elle. Ce mérite appartient encore bien plus complètement et plus +infailliblement à la bourgeoisie française; c'est son essence même et +son droit public; née du peuple, elle puise et s'alimente incessamment +à cette même source qui coule et monte sans cesse. La diversité des +situations et les velléités des passions subsistent et subsisteront +toujours; elles sont le fruit naturel du mouvement social et de +la liberté; mais c'est une grossière erreur de se prévaloir de ces +observations morales sur la nature et la société humaines pour en +induire, entre la bourgeoisie et le peuple, une guerre politique qui n'a +point de motifs sérieux ni légitimes: «L'infanterie est la nation des +camps,» disait le général Foy; mais il n'en concluait pas qu'elle fût en +hostilité naturelle et permanente contre la cavalerie, l'artillerie, le +génie et l'état-major. + +Que dirai-je d'une autre idée encore obscure et presque inaperçue en +1840, maintenant montée sur la scène et en train de faire du bruit et +de se répandre? Il est vrai: à côté du bien et de l'honneur qu'elles +ont fait aux sociétés humaines, la foi religieuse et l'influence +ecclésiastique ont été souvent une source d'erreur et d'oppression; +elles ont tantôt égaré, tantôt entravé la pensée et la liberté humaines; +maintenant l'esprit scientifique et libéral s'est affranchi de leur +joug, et, à son tour, il rend à l'humanité d'immenses services qui ne +seront pas non plus sans mélange d'erreur et de mal. Que concluent de +cette évolution sociale M. Auguste Comte et ses disciples[51]? Que les +croyances et les influences religieuses ont fait leur temps, qu'elles +ne sont plus qu'une dépouille usée, une ruine inhabitable, un débris +stérile; au lieu du monde fantastique et impénétrable de la théologie et +de la métaphysique, le monde réel, disent-ils, s'est ouvert et se livre +à l'homme; la connaissance de la nature a tué le surnaturel; la science +occupera désormais le trône de la religion; Dieu fait homme sera +remplacé par l'homme fait Dieu. Peut-on méconnaître et mutiler plus +étrangement l'humanité et l'histoire? Peut-on descendre et s'enfermer +dans un horizon plus étroit et plus dénué de toute grande lumière sur +les grands problèmes et les grands faits qui préoccupent invinciblement +l'esprit humain? + +[Note 51: Je me fais un devoir de redresser ici une erreur qui s'est +glissée dans le tome III de ces _Mémoires_. J'ai dit (p. 126) qu'avant +mon ministère de l'instruction publique (1832-1836), je ne connaissais +pas M. Auguste Comte. C'était, de ma part, un oubli; bien avant 1830, +M. Auguste Comte m'avait fait quelques visites, et j'avais eu avec lui +quelques entretiens dont, en 1860, le souvenir m'avait complètement +échappé. Dans son ouvrage intitulé _Auguste Comte et la philosophie +positive_, M. Littré a rectifié, avec autant de convenance que de +fondement, cette erreur involontaire.] + +Je touche en passant, et au nom du simple bon sens, à des questions bien +graves; mais j'ai la confiance qu'en cette occasion comme dans toutes, +la philosophie la plus profonde et la plus libre confirme les données +générales du bon sens, et je reviens à ce que j'ai dit d'abord: c'est en +se laissant éblouir par un mince rayon et enivrer par une petite dose +de vérité que des esprits droits et sincères, grossissant à perte de vue +des idées qui, si elles étaient restées à leur place et à leur mesure, +auraient été justes et utiles, les ont transformées en d'énormes et +détestables erreurs. + +Erreurs puissantes, car, sous le manteau de la part de vérité qu'elles +contiennent, elles évoquent des intérêts désordonnés et de mauvaises +passions. Plus puissantes sous un gouvernement libre que sous tout +autre, car elles ont alors à leur service toutes les armes de la +liberté. Plus puissantes au début d'un gouvernement libre, naguère +issu d'une révolution, qu'à toute autre époque de sa durée, car à leur +influence propre et naturelle s'ajoute le souffle longtemps prolongé +du vent révolutionnaire. C'est contre ces forces ennemies que, malgré +l'ordre matériel rétabli, nous avions encore à défendre, en 1840, la +société et le gouvernement. + +Nous n'avons employé, dans cette lutte, que deux armes, les lois et +la liberté: la répression judiciaire et légale quand les erreurs +enfantaient des délits; la discussion libre, publique et continue de +notre politique et de ses motifs. + +J'ai déjà dit dans ces _Mémoires_[52] ce que je pense de la multiplicité +des procès contre les délits de la presse, et de l'indifférence que +le gouvernement doit presque toujours opposer à des excès auxquels on +donne, en les poursuivant, plus d'éclat qu'on ne leur impose de frein. +Mais une telle indifférence n'est guère possible qu'à des gouvernements +anciens et bien établis; nous étions, de 1840 à 1848, en présence +d'attaques directes et flagrantes contre les principes vitaux et +l'existence même de la monarchie constitutionnelle de 1830; les lois +nous faisaient un devoir de l'en défendre; nos amis politiques, tout +le parti conservateur, dans les Chambres et dans le public, nous en +faisaient une loi. Le 17 décembre 1840, le surlendemain des obsèques +de Napoléon aux Invalides, _le National_ fut traduit devant la Cour +d'assises de la Seine pour avoir dit dans son numéro du 9 décembre, en +parlant de M. Thiers et de moi: «Que nous importe, à nous, vos vaines +querelles? Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous +savons bien quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la +postérité le dira; mais vous, vous avez été complices.» Le 23 septembre +suivant, ce journal fut acquitté par le jury, et le lendemain, en +annonçant son acquittement, il s'écria: «Oui, c'est le roi que nous +avons voulu désigner; notre pensée était évidente; nos expressions la +rendaient avec fidélité. Le nier, c'eût été une véritable insulte au bon +sens et à l'intelligence du jury; c'eût été, de notre part, un indigne +mensonge.» J'écrivis le jour même au roi, alors au château de Compiègne: +«_Le National_ a été acquitté hier. L'article dans lequel il se vante ce +matin de son acquittement m'a paru beaucoup plus coupable que celui +qui avait été l'objet de la poursuite; MM. Duchâtel, Martin du Nord +et Villemain en ont pensé comme moi. Nous l'avons donc fait saisir de +nouveau et il sera cité à bref délai. Le procureur général portera la +parole lui-même. Je lui ai fait sentir, et je crois qu'il a bien senti +la nécessité d'agir et de parler, dans ce procès et dans les procès +analogues, avec une énergie soutenue. Il est homme de devoir et de +talent; il est décidé à payer de sa personne. Nous verrons quelle +impression il produira sur l'esprit des jurés. En tout cas, je persiste +à penser que, toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement +doit poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en +faisant lui-même le sien.» + +[Note 52: Tome III, pages 209-218.] + +Poursuivi en effet à raison de ce nouvel article, encore plus +scandaleusement agressif que le précédent, _le National_ fut de nouveau +acquitté. + +A la même époque, le 13 septembre 1841, M. le duc d'Aumale, revenant +d'Algérie avec le 17e régiment d'infanterie légère dont il était +colonel, et accompagné de ses frères les ducs d'Orléans et de Nemours, +qui étaient allés à sa rencontre, rentrait dans Paris à la tête de ce +régiment qui servait avec éclat en Afrique depuis sept ans. Dans la rue +Saint-Antoine, le groupe des princes, et spécialement le duc d'Aumale, +fut visé presque à bout portant par un assassin. Au moment où le coup +partit, le cheval du lieutenant-colonel du régiment, M. Levaillant, qui +marchait à côté du duc d'Aumale, releva la tête, reçut la balle +destinée au colonel, et tomba mort devant lui. La foule était grande +et joyeusement empressée à voir ce brave régiment dont le numéro et les +faits d'armes avaient, depuis sept ans, retenti dans les journaux. De +Marseille à Paris, il n'y avait eu partout, sur son passage, que des +marques de satisfaction et de bienveillance populaire: l'assassinat +était dans un révoltant contraste avec le sentiment public. On eut de +la peine à préserver l'assassin de l'indignation des assistants. J'étais +aux Tuileries quand, vers deux heures, le 17e léger entra dans la cour +du château, son jeune colonel en tête, au bruit des acclamations de tout +un peuple qui remplissait la place du Carrousel et les rues adjacentes. +Officiers et soldats avaient cet aspect à la fois grave et animé des +vieilles troupes qui rentrent dans leurs foyers après avoir longtemps +combattu, souffert et vaincu. Les habits étaient usés, les visages +hâlés, les regards sérieusement contents, avec quelque fatigue. Le +drapeau du régiment flottait, noirci et déchiré. J'ai rarement vu un +mouvement plus vif que celui qui éclata autour des Tuileries quand le +roi Louis-Philippe vint au-devant de son fils et l'embrassa au milieu +de la cour, pendant que le régiment se rangeait sur deux lignes par un +mouvement rapide et silencieux. Toute pleine des sympathies militaires, +des émotions de famille et d'une colère honnête, la population semblait +avoir à coeur de démentir bruyamment les factions. + +Les premières recherches de l'instruction indiquèrent clairement que +l'assassin n'était pas isolé et qu'un complot avait préparé l'attentat. +L'affaire fut déférée à la Cour des pairs. Nous ne voulions rien changer +à la législation de la presse. Nous respections l'indépendance des +jurés, et nous ne pouvions rien pour leur donner plus d'intelligence et +de fermeté; mais nous pouvions et nous devions assurer à l'action légale +des magistrats toute son efficacité. C'est la première condition +d'un gouvernement libre que tous ceux qui y concourent, ministres, +magistrats, administrateurs, chefs militaires, en restant chacun +dans les limites de son rôle, conviennent et suffisent pleinement aux +fonctions spéciales qui leur sont confiées, car c'est de l'harmonie +et de l'énergie de ces actions diverses que dépend le succès général. +J'étais convaincu que, dans les procès politiques, le ministère public à +Paris avait, souvent manqué d'habileté et de vigueur. Je demandai que +M. Frank-Carré, qui l'occupait plus honorablement qu'efficacement, fût +appelé à la première présidence, alors vacante, de la Cour royale de +Rouen, et que M. Hébert le remplaçât comme procureur général près la +Cour royale de Paris. Membre de la Chambre des députés, M. Hébert s'y +était fait remarquer et honorer par la franchise et la fermeté de ses +idées et de sa conduite; avocat général à la Cour de cassation, il y +avait promptement acquis le renom d'un habile jurisconsulte, précis +et puissant dans la discussion; il inspirait, comme homme politique +et comme magistrat, une sérieuse confiance. Le roi et le conseil +approuvèrent ce choix; il fut nommé le 12 octobre 1841, et chargé +de suivre, devant la Cour des pairs, le procès de l'assassin du duc +d'Aumale, Quénisset dit Pappart, et de ses complices. + +Le lendemain même de sa nomination, j'eus, à son sujet, un moment de +vive sollicitude. A sept heures du matin, je vis entrer dans mon cabinet +madame Hébert triste et agitée; son mari, me dit-elle, était si +frappé, si troublé de la gravité de ses nouvelles fonctions et de la +responsabilité qu'elles lui imposeraient, que, malgré son acceptation +officielle et publique, il ne pouvait se résoudre à en subir le fardeau +et demandait à en être déchargé. Je me rendis sur-le-champ chez lui, et +je le trouvai en effet en proie à une extrême perplexité suscitée par +les scrupules d'une conscience exigeante et les inquiétudes d'une fierté +passionnée qui ne supportait pas la perspective d'un échec dans une +grande situation et un grand devoir. Nous causâmes longtemps; je +combattis ses pressentiments d'insuccès; j'insistai sur les motifs qui +l'avaient fait choisir. Il se rassura, reprit confiance en lui-même, me +promit de se mettre immédiatement à l'oeuvre; et quoiqu'un peu surpris +de son accès d'hésitation, je le quittai avec un redoublement d'estime +pour lui, et convaincu que nous aurions en lui le procureur général +énergique et efficace dont nous avions besoin. + +Mon attente ne fut point trompée: appelé, dès ses premiers pas dans ses +nouvelles fonctions, à poursuivre devant la Cour des pairs, les auteurs +et les complices de l'attentat et du complot dirigés le 13 septembre +contre le duc d'Aumale et ses frères, M. Hébert déploya, dans ce grand +procès, une vigueur de caractère et d'esprit égale aux plus difficiles +épreuves et digne des plus éminents magistrats. Ne se laissant ni +troubler, ni embarrasser, ni irriter par les violences et les subtilités +du débat, il ne s'arma contre les accusés que de la loi commune, le code +pénal réformé en 1832 et la législation libérale de 1819 en matière +de presse; il mit en éclatante lumière le complot aussi bien que +l'attentat; non pas en alléguant une simple complicité morale, comme le +prétendirent au dehors les amis des accusés, mais bien en démontrant la +complicité réelle et légale des provocateurs à l'attentat ou au complot, +quels que fussent le mode et l'instrument de la provocation. En même +temps que son attitude était ferme et consciencieusement animée, son +argumentation fut simple, précise, appliquée à mettre le vrai caractère +des faits en face du vrai sens des lois, et exempte d'emphase autant +que de faux ménagements. La Cour des pairs rendit, avec mansuétude dans +l'application des peines, un arrêt conforme aux conclusions du procureur +général, et la clémence du roi atténua encore pour plusieurs des +coupables les décisions de la cour. Personne, pas plus les journalistes +que les affiliés de sociétés secrètes, ne réussit à éluder la +responsabilité de ses actes et la justice des lois. + +A l'occasion de plusieurs procès politiques portés, dans le cours de +1842, devant la Cour d'assises de Paris, M. Hébert fit preuve du même +talent et du même courage, et plusieurs fois avec le même succès. + +Mais ces succès partiels dans la résistance judiciaire étaient un remède +bien insuffisant contre le mal dont nous étions travaillés. On punit, on +intimide un moment par des arrêts les assassins et les conspirateurs; +on ne change pas, par de tels moyens, l'état des esprits et le cours des +idées; c'est dans la région intellectuelle même qu'il faut combattre les +mauvais courants qui s'y élèvent; c'est la vérité qu'il faut opposer à +l'erreur; ce sont les esprits sains qu'il faut mettre aux prises avec +les esprits malades. Emportés, surmontés par les affaires de chaque +jour, les dépositaires du pouvoir perdent souvent de vue cette part de +leur tâche, et, satisfaits de vaincre dans l'arène politique, ils ne se +préoccupent pas assez de la sphère morale dans laquelle ils ont aussi +tant et de si grands combats à livrer. Nous n'avons pas été tout à fait +exempts de cette faute; nous n'avons pas pris assez de soins ni fait +assez d'efforts pour soutenir dans la presse, dans les journaux, dans +l'enseignement public, par des moyens de tout genre, une forte lutte +contre les idées fausses que je viens de résumer et qui assaillaient +sans relâche le gouvernement dont la garde nous était confiée. Un fait +explique et excuse dans une certaine mesure cette lacune dans +notre action; les champions nous manquaient pour une telle lutte. +Contemporaines de notre grande révolution, nées dans son berceau ou de +son souffle, les idées qu'il s'agissait de combattre étaient encore, +dans la plupart des esprits, implicitement admises et liées à sa cause. +Les uns les regardaient comme nécessaires à la sûreté de ses conquêtes; +les autres, comme ses conséquences naturelles et le gage de ses progrès +futurs; d'autres y tenaient sans y penser, par routine et préjugé. On +ne sait pas assez à quel point se sont étendues et à quelles profondeurs +ont pénétré les racines des mauvaises théories philosophiques et +politiques qui entravent si déplorablement aujourd'hui le progrès +régulier des gouvernements libres et du bon état social. Même parmi les +hommes qui, de 1830 à 1848, en sentaient l'erreur comme le péril, et +qui, dans la pratique de chaque jour, en combattaient avec nous +les conséquences, la plupart, et quelques-uns des plus éminents, ne +remontaient pas jusqu'à la source du mal et s'arrêtaient avant d'y +atteindre, soit incertitude dans la pensée, soit crainte de venir en +aide à la réaction vers l'ancien régime et le pouvoir absolu. La jeune +génération aussi, élevée dans les ornières ou séduite par les nouvelles +perspectives de la révolution, était peu disposée à entrer dans les +voies plus laborieuses et plus lentes de la liberté sous la loi. +Les philosophes étaient en proie aux mêmes perturbations, aux mêmes +hésitations que les politiques; l'école spiritualiste, qui avait si +brillamment et si utilement combattu les erreurs du siècle dernier, +maintenait honorablement son drapeau, mais sans y rallier les masses et +sans pouvoir empêcher que beaucoup d'esprits distingués ne tombassent +dans un matérialisme prétendu scientifique, tantôt ouvertement déclaré, +tantôt déguisé sous le nom de panthéisme. En un tel état des faits, +comment trouver, en assez grand nombre, des esprits assez sûrs de leur +propre pensée et assez résolus pour proclamer et développer, tous les +jours et sur tous les points, les vrais principes rationnels et moraux +de ce gouvernement libre que, dans l'arène politique, nous travaillions +à fonder? + +Dans cette rareté des armes nécessaires pour la lutte philosophique et +morale, la tribune politique était notre principal et constant moyen +d'action. On a dénaturé et on continue à dénaturer étrangement ce fait +caractéristique de notre situation et du gouvernement tout entier de +1830 à 1848. On magnifie et on calomnie tour à tour la parole, ou comme +on dit, quand on veut joindre le compliment à l'injure, l'éloquence; +sous le régime parlementaire, c'est, dit-on, l'éloquence qui gouverne, +et le pouvoir appartient aux plus beaux diseurs que, pour rabattre leur +orgueil, on appelle des rhéteurs. On fait trop d'honneur à l'éloquence; +même dans les temps de discussion libre où elle est un peu nécessaire, +elle est fort loin de suffire, et pas plus en fait qu'en droit ce n'est +à elle que va et demeure naturellement le pouvoir; elle peut, à un +moment donné, dans une circonstance spéciale, déterminer un succès +passager; elle n'est point, au sein de la liberté politique, la +condition première de l'art de gouverner; les mérites de la pensée et de +l'action y sont bien supérieurs à ceux de la parole, et dans le régime +parlementaire comme dans tout autre, le bon sens, la bonne conduite +et le courage sont bien plus indispensables et bien plus efficaces que +l'éloquence. C'est l'honneur du gouvernement libre qu'il exige les mêmes +qualités que tout autre mode de gouvernement et bien plus de qualités +réunies; et c'est précisément cette forte exigence qui garantit la bonne +gestion des affaires publiques et la satisfaction éclairée du sentiment +public. + +Pendant notre première session, du 5 novembre 1840 au 25 juin 1841, +la situation du cabinet dans les Chambres fut très-animée et +très-laborieuse, mais au fond peu périlleuse. D'importants alliés nous +venaient de rangs divers, et nos adversaires mêmes, peu jaloux d'avoir à +nous succéder, ne tentaient pas sérieusement de nous renverser. Entre +la paix ou la guerre, la crise était forte et la responsabilité pesante; +soit conviction, soit prudence, on nous en laissait volontiers le +fardeau. Dans les grandes questions de la politique extérieure, MM. de +Lamartine, Dufaure et Passy nous apportèrent leur appui; les questions +embarrassantes de la politique intérieure ne furent pas soulevées. Nous +mîmes à profit ces dispositions tolérantes pour traiter et résoudre +d'autres questions plus sociales que politiques et peu orageuses, +quoique très-difficiles. Pendant la courte durée du cabinet du 12 +mai 1839, deux de ses membres, MM. Cunin-Gridaine et Dufaure, +avaient présenté aux Chambres deux projets de loi d'une incontestable +opportunité, l'un sur le travail des enfants dans les manufactures, +l'autre sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Le cabinet +de M. Thiers en avait accepté l'héritage; mais plus passager encore, il +avait laissé ces questions au point où il les avait trouvées. D'accord +avec nous, MM. Renouard et Dufaure demandèrent à la Chambre des députés, +le 16 novembre 1840 et le 4 janvier 1841, la reprise des deux projets +de loi; nous en approuvions pleinement la pensée et nous prîmes une +part assidue à la discussion. Elle fut longue et approfondie; toutes les +objections des manufacturiers au premier projet, toutes les difficultés +que trouvaient les jurisconsultes dans le second furent produites et +débattues; les questions furent traitées sous leurs diverses faces, sans +aucune complication de dissentiments politiques, dans la seule vue du +bien social, et le débat aboutit à deux lois essentiellement pratiques, +promulguées, l'une le 22 mars, l'autre le 5 mai 1841. On a repris et on +reprendra encore plus d'une fois la question du travail des enfants +dans les manufactures; il y a là des intérêts moraux et des intérêts +matériels, des droits de liberté et des droits d'autorité difficiles à +concilier, et dont la conciliation doit varier selon la diversité et +la mobilité des faits industriels; mais on n'a pas délaissé, on ne +délaissera pas les principes posés dans la loi du 22 mars 1841; on ne +sortira pas des voies où elle a fait entrer la puissance publique; elle +a franchement accepté le problème d'économie politique et de morale posé +par la condition des enfants dans les manufactures, et elle l'a résolu +selon le bon sens et l'humanité. Quant à la loi sur l'expropriation pour +cause d'utilité publique, elle a disparu. On connaît le régime qui lui +a succédé. Je n'hésite pas à affirmer qu'elle reparaîtra. En +administration comme en politique, la dictature n'a qu'un temps, et la +propriété se passe encore moins de garanties que la liberté. + +Nous ne nous bornâmes pas à vider ainsi les questions que nous avaient +léguées les cabinets précédents; nous portâmes en même temps devant les +Chambres les questions nouvelles que provoquait l'intérêt public. +M. Humann, qui ne s'était pas résigné sans peine à l'entreprise des +fortifications de Paris et à ses charges, n'en fut pas moins empressé à +proposer, le 18 janvier 1841, à la Chambre des députés, selon le voeu du +roi et du cabinet, un grand ensemble de travaux extraordinaires pour les +divers services des ponts et chaussées, de la guerre et de la marine: +«Depuis dix ans, dit-il en présentant le projet de loi, le gouvernement +est entré chaque jour plus avant dans cette carrière d'utiles +entreprises. De 1830 à 1832, au milieu des plus graves embarras, environ +20 millions furent affectés annuellement à des travaux extraordinaires. +De 1833 à 1836, ce genre de dépense a été porté en moyenne à 30 millions +par année. De 1837 à 1840, le même service a obtenu une dotation moyenne +de 50 millions. Elle dépassera 60 millions en 1840, et le projet de loi +que nous vous apportons a pour but de l'élever à 75 millions pendant six +années consécutives, à partir de 1842.» M. Humann affectait à ce service +une somme de 450 millions à recueillir par la voie de l'emprunt; et peu +après la promulgation du projet de loi adopté par les deux Chambres à +de fortes majorités, un premier emprunt de 150 millions, en rentes 3 p. +100, fut souscrit au taux de 78 fr. 52 c. 1/2. La mesure administrative +et l'opération financière étaient à la fois larges et contenues dans +de prudentes limites, secondant ainsi le développement de la prospérité +publique sans peser lourdement et précipitamment sur le trésor. + +Dans la session suivante, du 27 décembre 1841 au 11 juin 1842, le +cabinet entreprit et accomplit une oeuvre bien plus considérable et +plus difficile. Depuis plusieurs années la question des chemins de fer +préoccupait fortement le gouvernement et le public; l'un et l'autre +hésitaient, tâtonnaient, et quant à la détermination des principales +lignes à construire, et quant au système à adopter pour leur +construction. Des deux systèmes en présence, la construction par +l'État et aux frais de l'État, ou la construction par des compagnies +industrielles à qui serait faite la concession des chemins, le cabinet +de M. Molé avait, en 1837 et 1838, adopté le premier et proposé +l'exécution, par l'État, de quatre grandes lignes; mais ses projets de +loi et le principe sur lequel ils reposaient avaient été rejetés à une +forte majorité. Un pas fut fait en 1840, sous le ministère de M. Thiers; +quelques chemins de fer, et dans le nombre deux importants, celui de +Paris à Rouen et celui de Paris à Orléans furent votés; mais la +question générale, la question de la détermination des grandes lignes +à construire et du mode de construction pour toute la France subsistait +toujours; sur ces deux points fondamentaux, les esprits et les mesures +restaient encore en suspens. Nous résolûmes de mettre fin à cette +incertitude, et le 7 février 1842 nous présentâmes à la Chambre des +députés un projet de loi qui ordonnait la construction d'un réseau +général de chemins de fer formé par les six grandes lignes de Paris à +la frontière de Belgique, de Paris au littoral de la Manche, de Paris +à Strasbourg, de Paris à Marseille et à Cette, de Paris à Nantes et de +Paris à Bordeaux. L'exécution de ces lignes devait avoir lieu par le +concours de l'État, des départements et des communes intéressées et de +l'industrie privée, dans des proportions déterminées par le projet et +qui mettaient les deux tiers des indemnités de terrain à la charge des +départements et des communes, le tiers restant de ces indemnités, les +terrassements et les ouvrages d'art à la charge de l'État, la voie de +fer, le matériel et les frais d'exploitation et d'entretien à la charge +des compagnies à qui serait faite la concession. A travers beaucoup de +difficultés et d'objections spéciales, ce projet et son principe général +furent reçus avec une faveur marquée; et après deux mois employés +à l'examiner, M. Dufaure, rapporteur de la commission, en proposa +l'adoption, sauf quelques amendements, et termina son rapport en disant: +«Votre commission vous devait un compte fidèle de ses recherches et +de ses travaux; elle vous a exposé jusqu'aux dissentiments qui, sur +quelques portions de la loi, se sont élevés dans son sein, et elle +a autorisé son rapporteur à vous dire que, sur plusieurs points +importants, il a fait partie de la minorité. Mais elle le déclare en +finissant; elle a été fermement et constamment unanime pour désirer +que le projet de loi ait un utile résultat; que toutes les opinions de +détail, après avoir cherché à obtenir, par la discussion, un légitime +triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre; que la +création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous +comme une grande oeuvre nationale; et qu'au moment où nous émettrons +notre vote définitif sur la loi qui est présentée, chacun de nous +s'éclaire aux idées générales et de bien public qui élèvent nos +délibérations et les rendent fécondes, au lieu de céder à des passions +de localité qui les abaisseraient et les rendraient stériles.» + +La discussion se prolongea pendant quinze jours, et les deux principes +fondamentaux du projet de loi, l'établissement du réseau général +de chemins de fer et la répartition des frais entre l'État, les +départements intéressés et l'industrie privée, triomphèrent de toutes +les jalousies locales et de toutes les objections systématiques. Mais +quand on vint à régler l'exécution même du réseau, une question s'éleva, +non plus de principe, mais de conduite: plusieurs membres, M. Thiers à +leur tête, demandèrent qu'au lieu de partager, dès le commencement des +travaux, le concours et les fonds de l'État entre les diverses lignes +dont le réseau était formé, on les concentrât sur une ligne unique, la +plus importante de toutes, disait-on, la ligne de Paris à la frontière +de Belgique d'une part et à la Méditerranée de l'autre. C'était presque +détruire le vote déjà prononcé en faveur d'un réseau général, car +c'était ajourner pour longtemps l'application du principe d'équité qui +avait déterminé le gouvernement à faire participer simultanément, aux +avantages fécondants des chemins de fer, les diverses régions de la +France. C'était de plus compromettre gravement le sort du projet de loi +qui avait besoin de recueillir, sur un grand nombre de points divers +du territoire, les éléments de la majorité. Le rapporteur, M. Dufaure, +avait, dans le cours de la discussion générale, pressenti et combattu +d'avance cet amendement en disant: «Si vous indiquez une ligne unique, +vous continuez l'oeuvre incomplète et incohérente que vous avez +commencée dans les dernières années; vous ne déterminez pas à l'avance +l'emploi des ressources que le gouvernement pourra, dans cinq, dix ou +quinze ans, appliquer au grand oeuvre des chemins de fer. C'est ce que +nous devons faire, ce qu'il est urgent de faire. Ce n'est pas seulement +une satisfaction théorique que nous donnerons au pays; c'est le but que +nous assignerons à nos efforts; c'est une destination que nous donnerons +à nos ressources. Ce classement a des difficultés; nous ne pouvons le +faire sans de vives discussions; nous devons nous y attendre; il causera +de grandes émotions dans le pays; cependant nous devons le faire si nous +voulons arriver à quelque chose de grand et de complet dans l'entreprise +des chemins de fer.» Un vif débat s'éleva à ce sujet; M. Thiers, d'une +part, et M. Duchâtel, de l'autre, y furent les principaux acteurs. +C'était surtout par des considérations financières que M. Thiers +soutenait l'amendement en faveur de la ligne unique; M. Duchâtel le +combattit au nom et de l'état de nos finances, et du grand avenir des +chemins de fer, et de la justice distributive qui était à la fois le +principe rationnel du projet de loi et la condition pratique de son +succès. M. Billault et M. de Lamartine appuyèrent M. Duchâtel. La +Chambre leur donna raison; l'amendement fut rejeté à une forte majorité; +la Chambre des pairs unit son vote à celui de la Chambre des députés; et +l'expérience, à son tour, a donné pleinement raison à cette conduite du +gouvernement et des Chambres; de 1842 à 1848, l'exécution simultanée +du réseau général a été poursuivie sans aucune perturbation dans +les finances publiques; et depuis cette époque, à travers toutes nos +révolutions politiques et administratives, la loi du 11 juin 1842 est +restée la base sur laquelle s'est élevé l'édifice général des chemins de +fer de la France; elle a fait ce qui a fait le reste. + +En matière de législation politique, le cabinet vit s'élever, dans la +session de 1842, des questions plus délicates et plus d'opposition qu'il +n'en avait rencontré dans la session précédente. Les graves inquiétudes +de 1840 n'existaient plus; la paix était assurée; le public ne se +préoccupait plus exclusivement des affaires extérieures; les alliés +qu'elles nous avaient momentanément valus dans les Chambres ne se +faisaient plus le même devoir de nous appuyer et reprenaient peu à +peu leur position distincte et mitoyenne entre le gouvernement et +l'opposition. Les deux questions qu'en 1840 le cabinet de M. +Thiers s'était appliqué à éluder, la question des incompatibilités +parlementaires et celle de la réforme électorale reparurent; deux +membres du tiers-parti, MM. Ganneron et Ducos, en firent, les 10 et +14 février 1842, l'objet de propositions formelles. M. Ganneron +interdisait, à un grand nombre de fonctionnaires publics, l'entrée de la +Chambre des députés, et demandait que, sauf quelques exceptions pour +les fonctions supérieures de l'ordre politique, aucun membre de cette +Chambre, qui ne serait pas fonctionnaire public salarié au jour de son +élection, ne pût le devenir pendant qu'il siégerait dans la Chambre et +un an après l'expiration de son mandat. M. Ducos proposait que tous +les citoyens inscrits, dans chaque département, sur la liste du jury, +fussent électeurs. + +Je n'avais, à ces deux propositions, aucune objection de principe, ni +de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités parlementaires étaient +déjà légalement établies, et en vertu de la loi rendue en 1840 sur ma +propre demande comme ministre de l'intérieur, tout député promu à des +fonctions publiques était soumis à l'épreuve de la réélection. Je ne +pensais pas non plus que l'introduction de toute la liste départementale +du jury dans le corps électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le +droit électoral ne dût pas s'étendre progressivement à un plus grand +nombre d'électeurs. Mais, dans les circonstances du temps, je regardais +les deux propositions comme tout à fait inopportunes, nullement +provoquées par des faits graves et pressants, et beaucoup plus nuisibles +qu'utiles à la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt +national. + +En fait, au 1er février 1842, sur 459 membres dont la Chambre des +députés était composée, il y avait 149 fonctionnaires salariés. Dans ce +nombre, 16 étaient des ministres ou de grands fonctionnaires politiques +que la proposition de M. Ganneron pour l'extension des incompatibilités +parlementaires laissait toujours éligibles. Sur les 133 députés +restants, 53 étaient des magistrats inamovibles. La Chambre ne contenait +donc que 80 députés fonctionnaires amovibles et placés, à ce titre, dans +la dépendance du pouvoir. Quant aux députés promus, depuis leur entrée +dans la Chambre, à des fonctions publiques salariées, on dressa le +tableau des nominations de ce genre faites par les divers cabinets du +1er novembre 1830 au 1er février 1842; leur nombre était de 211, et dans +ce nombre se trouvaient 72 ministres ou grands fonctionnaires politiques +que personne ne voulait exclure de la Chambre. Sur 1400 députés élus à +la Chambre dans l'espace de ces douze années, il n'y en avait eu +donc que 139 qui eussent été appelés à des fonctions auxquelles les +incompatibilités réclamées dussent s'appliquer. + +A ce premier aspect et en ne considérant que les chiffres, il n'y avait, +dans le nombre des députés fonctionnaires, rien d'étrange, rien qui pût +inspirer, sur l'indépendance des résolutions de la Chambre, un doute +légitime, aucun de ces abus choquants qui appellent d'indispensables et +promptes réformes. MM. Villemain, Duchâtel et Lamartine, en signalant +ces faits, firent valoir, contre la proposition de M. Ganneron, d'autres +considérations plus hautes; ils peignirent l'état actuel de la société +française où les fonctionnaires tiennent une si grande place que, +lorsqu'on lui demande de se faire représenter, elle les appelle +naturellement elle-même à tenir aussi une grande place dans sa +représentation; ils insistèrent sur la nécessité de ne pas réduire, par +la loi, le nombre, déjà si restreint dans toute société démocratique, +des hommes pratiquement éclairés, expérimentés, et prêts à comprendre, +au sein de la liberté politique, les conditions du gouvernement. Mais +bien que très-justes et profondes, ces considérations n'auraient pas +suffi à surmonter les vieux préjugés et les passions vivantes qui +avaient provoqué et qui soutenaient la proposition; ce n'était pas, +à vrai dire, d'une question de principe et d'organisation qu'il +s'agissait; l'attaque était dirigée contre la politique qui +prévalait dans la Chambre bien plus que contre le nombre des députés +fonctionnaires, et c'était surtout pour changer la majorité en la +mutilant qu'on demandait la réforme d'un abus dont on exagérait fort +l'étendue et la gravité. M. Duchâtel ramena judicieusement le débat +à ces termes; la chambre comprit le vrai sens de l'attaque, et la +proposition fut rejetée, bien qu'à une faible majorité. + +Sur la proposition de M. Ducos pour la réforme électorale, la discussion +était à la fois plus facile et plus grande: la loi d'élections dont on +demandait le changement avait à peine onze ans d'existence: quand elle +avait été rendue en 1831, l'opposition avait elle-même proclamé qu'elle +satisfaisait pleinement aux besoins de la liberté. Par l'abaissement +du cens électoral de 300 à 200 francs et par le progrès naturel des +institutions libres comme de la prospérité publique, le nombre des +électeurs s'était rapidement accru; parti de 99,000, en 1830, il s'était +élevé, en 1842, à 224,000. Lorsque, sous le ministère du 1er mars 1840, +la Chambre des députés avait eu à délibérer sur des pétitions dont la +plupart réclamaient le suffrage universel et quelques-unes seulement des +modifications analogues à la proposition de M. Ducos, M. Thiers, au nom +du cabinet comme au sien propre, s'était formellement déclaré contraire +à la réforme électorale, et avait demandé, sur toutes les pétitions, +l'ordre du jour que la Chambre avait en effet prononcé. Une telle +réforme n'était, à coup sûr, pas plus urgente ni plus opportune le 15 +février 1842 que le 16 mai 1840. Mais je ne me bornai pas à la repousser +par ces considérations préalables et accessoires; j'entrai dans le +fond même de la question et dans l'examen des motifs au nom desquels la +réforme électorale était réclamée. Il ne fallait pas une grande sagacité +pour entrevoir que le suffrage universel était au fond comme au bout +de ce mouvement, et que ses partisans étaient les vrais auteurs et +faisaient la vraie force de l'attaque dirigée contre le régime électoral +en vigueur. Je n'ai, contre le suffrage universel, point de prévention +systématique et absolue; je reconnais que, dans certains états et +certaines limites de la société, il peut être praticable et utile; +j'admets que, dans certaines circonstances extraordinaires et +passagères, il peut servir tantôt à accomplir de grands changements +sociaux, tantôt à retirer l'État de l'anarchie et à enfanter un +gouvernement. Mais, dans une grande société, pour le cours régulier de +la vie sociale et pour un long espace de temps, je le regarde comme un +mauvais instrument de gouvernement, comme un instrument dangereux tour à +tour pour le prince et pour le peuple, pour l'ordre et pour la liberté. +Je ne discutai pas directement ni pleinement la théorie du suffrage +universel que nous n'avions devant nous qu'en perspective; mais +j'attaquai, comme routinière et fausse, l'idée principale sur laquelle +repose le suffrage universel, la nécessité du grand nombre d'électeurs +dans les élections politiques: «La société, dis-je, était jadis +divisée en classes diverses, diverses de condition civile, d'intérêts, +d'influences. Et non-seulement diverses, mais opposées, se combattant +les unes les autres, la noblesse et la bourgeoisie, les propriétaires +terriens et les industriels, les habitants des villes et ceux des +campagnes. Il y avait là des différences profondes, des intérêts +contraires, des luttes continuelles. Qu'arrivait-il alors de la +répartition des droits politiques? Les classes qui ne les avaient +pas avaient beaucoup à souffrir de cette privation; la classe qui les +possédait s'en servait contre les autres; c'était son grand moyen +de force dans leurs combats. Rien de semblable n'existe chez nous +aujourd'hui: on parle beaucoup de l'unité de la société française et +l'on a raison; mais ce n'est pas seulement une unité géographique; c'est +aussi une unité morale, intérieure. Il n'y a plus de luttes entre les +classes, car il n'y a plus d'intérêts profondément divers ou contraires. +Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les électeurs à 300 francs, des +électeurs à 200, à 100, à 50 francs? Ils sont dans la même condition +civile, ils vivent sous l'empire des mêmes lois. L'électeur à 300 francs +représente parfaitement l'électeur à 200 ou à 100 francs; il le protège, +il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et +défend les mêmes intérêts; ce qui n'était encore jamais arrivé dans le +monde, la similitude des intérêts s'allie aujourd'hui, chez nous, à la +diversité des professions et à l'inégalité des conditions. C'est là le +grand fait, le fait nouveau de notre société. Un autre grand fait en +résulte: c'est que ceux-là se trompent qui regardent le grand nombre des +électeurs comme indispensable à la vérité du gouvernement représentatif. +Le grand nombre des électeurs importait autrefois, quand les classes +étaient profondément séparées et placées sous l'empire d'intérêts et +d'influences contraires, quand il fallait faire à chacune une part +considérable. Rien de semblable, je le répète, n'existe plus chez nous; +la parité des intérêts, l'appui qu'ils se prêtent naturellement les uns +aux autres permettent de ne pas avoir un très-grand nombre d'électeurs +sans que ceux qui ne possèdent pas le droit de suffrage aient à en +souffrir. Dans une société aristocratique, en face d'une aristocratie +ancienne et puissante, c'est par le nombre que la démocratie se défend; +le nombre est sa principale force; il faut bien qu'à l'influence des +grands seigneurs puissants et accrédités elle oppose son nombre, et +même son bruit. Nous n'avons plus à pourvoir à une telle nécessité; la +démocratie n'a plus, chez nous, à se défendre contre une aristocratie +ancienne et puissante. Prenez garde, messieurs, une innovation n'est +une amélioration qu'autant qu'à un besoin réel elle applique un remède +efficace; à mon avis, la réforme électorale qu'on vous propose n'est +pas aujourd'hui un besoin réel. Savez-vous ce que vous feriez en +l'acceptant? Au lieu d'appliquer un remède à un mal réel, au lieu de +satisfaire à une nécessité véritable, vous donneriez satisfaction (je ne +voudrais pas me servir d'un mot trop vulgaire) à ce prurit d'innovation +qui nous travaille. Vous compromettriez, vous affaibliriez notre grande +société saine et tranquille pour plaire un moment à cette petite société +maladive qui s'agite et et nous agite. Portez, je vous prie, vos regards +sur le côté pratique de nos affaires et l'ensemble de notre situation. +Nous avons une tâche très-rude, plus rude qu'il n'en a été imposé à +aucune autre époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une +société nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue +dans l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement +représentatif, jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie +nouvelle. Jamais, non, jamais il n'est arrivé à une génération d'avoir +une pareille oeuvre à accomplir. Cependant, nous approchons beaucoup +du but. La société nouvelle est aujourd'hui victorieuse, prépondérante; +personne ne le conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a conquis et +les lois civiles, et les institutions politiques, et la dynastie qui lui +conviennent et qui la servent. Toutes les grandes conquêtes sont +faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre intérêt actuel, +dominant, c'est de nous assurer la ferme jouissance de ce que nous avons +conquis. Pour y réussir, nous n'avons besoin que de deux choses, la +stabilité dans les institutions et la bonne conduite dans les affaires +journalières et naturelles du pays. C'est là maintenant la tâche, la +grande tâche du gouvernement, la responsabilité qui pèse sur vous comme +sur nous. Mettons notre honneur à y suffire; nous y aurons assez de +peine. Gardez-vous d'accepter toutes les questions qu'on se plaira à +élever devant vous, toutes les affaires où l'on vous demandera d'entrer. +Ne vous croyez pas obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne +vous chargez pas si facilement des fardeaux que le premier venu aura la +fantaisie de mettre sur vos épaules, lorsque le fardeau que nous portons +nécessairement est déjà si lourd. Résolvez les questions obligées; +faites bien les affaires indispensables que le temps amène +naturellement, et repoussez celles qu'on vous jette à la tête légèrement +et sans nécessité.» + +La Chambre fut convaincue et elle repoussa la réforme électorale de +M. Ducos à une majorité plus forte que celle qui avait écarté les +incompatibilités parlementaires de M. Ganneron. J'avais réussi à faire +dominer, dans l'esprit de cette majorité, l'idée qui dominait dans +le mien, la nécessité de nous appliquer, surtout et avant tout, à la +consolidation du gouvernement libre et régulier encore si nouveau parmi +nous. On a appelé cette politique la politique de résistance, et on +s'est armé de ce nom pour la représenter comme hostile au mouvement +social, au progrès de la liberté. Accusation singulièrement +inintelligente; sans nul doute, c'est la mission, c'est le devoir +du gouvernement de seconder le progrès des forces et des destinées +publiques, et toute politique serait coupable qui tendrait à rendre la +société froide et stationnaire. Mais ce qui importe le plus au progrès +de la liberté, c'est la pratique de la liberté; c'est en s'exerçant dans +le présent qu'elle prépare et assure ses conquêtes dans l'avenir. De +même qu'en 1830, sous le ministère de M. Casimir Périer, la résistance +au désordre matériel était la première condition de la liberté, de même, +en 1842, c'était de la mobilité des lois et des fantaisies politiques +que nous avions à préserver le régime naissant de la liberté. Ce qu'il +y avait de résistance dans notre politique n'avait point d'autre +dessein et ne pouvait avoir d'autre effet. Que les racines de l'arbre +s'affermissent, ses branches ne manqueront pas de s'étendre; si, au +moment où l'on vient de le planter, on le secoue trop souvent, au lieu +de grandir, il tombe. La durée d'un gouvernement libre garantit à un +peuple bien plus de liberté et de progrès que ne peuvent lui en donner +les révolutions. + +Une seule fois, de 1840 à 1842, nous eûmes à résister au désordre +matériel. La loi de finances du 14 juillet 1838 avait ordonné que «dans +la session de 1842 et ensuite de dix années en dix années, il serait +soumis aux Chambres un nouveau projet de répartition, entre les +départements, tant de la contribution personnelle et mobilière que de +la contribution des portes et fenêtres. A cet effet, les agents +des contributions directes continueront de tenir au courant les +renseignements destinés à faire connaître le nombre des individus +passibles de la contribution personnelle, le montant des loyers +d'habitation et le nombre des portes et fenêtres imposables.» En 1841, +pour exécuter cette prescription de la loi de 1838 et se mettre en +mesure de soumettre aux Chambres, en 1842, la nouvelle répartition +annoncée, M. Humann ordonna le recensement, dans toute la France, des +personnes et des matières imposables. Il espérait peut-être faire sortir +un jour, de cette mesure, une notable augmentation du revenu public par +la transformation de la contribution mobilière et de celle des portes +et fenêtres, jusque-là impôts de répartition dont le montant total était +annuellement fixé par les Chambres, en impôts de quotité susceptibles +d'un accroissement indéfini. Le bruit se répandit que tel était au fond +le but de l'opération, ce qui la rendit, dès le premier moment, suspecte +et déplaisante. M. Humann démentit le bruit et déclara qu'il n'avait +d'autre dessein que d'arriver à une répartition plus égale de ces taxes +sans en augmenter nullement le montant. Mais l'effet était produit; et +d'ailleurs, indépendamment de toute augmentation de la somme totale des +deux taxes, la mesure devait avoir pour résultat de les faire payer +à des personnes qui n'en avaient pas encore été atteintes; il fut +constaté, entre autres, le 15 juin 1841, que 129,486 maisons +n'étaient pas imposées. M. Humann, dont les idées générales en fait +de gouvernement et de finances étaient fort saines, ne prévoyait pas +toujours bien l'effet politique des mesures administratives, ne s'en +inquiétait pas assez d'avance, et ne prenait pas assez de soin pour s'en +entendre avec ses collègues. Il communiquait peu et agissait seul. Le +recensement, ordonné par lui comme une opération toute simple et facile, +rencontra sur plusieurs points du pays, entre autres dans quelques +grandes villes, Toulouse, Lille, Clermont-Ferrand, des résistances qui, +soit par la faiblesse des autorités, soit par la prompte complicité +des factions, devinrent de véritables rébellions que la force armée dut +réprimer. La répression fut partout efficace; mais la fermentation se +prolongeait et M. Humann en fut troublé. Le roi m'écrivit du château +d'Eu[53]: M. Humann me fait un tableau assez sombre de notre situation, +et il ajoute (je transcris ses propres paroles)--Mes convictions à +l'égard du recensement sont telles qu'il y va de mon honneur de ne +pas reculer. La mesure cependant suscite des difficultés extrêmes; ces +difficultés peuvent devenir insurmontables, et il y a lieu d'examiner +s'il est prudent d'en courir le risque. Aujourd'hui, ma retraite, +motivée par l'état de ma santé, calmerait les esprits et n'entraînerait +aucun inconvénient; si, au contraire, elle était forcée plus tard par +les circonstances, l'autorité morale du gouvernement du roi en serait +compromise. Je soumets cette réflexion à Votre Majesté; je la supplie +d'examiner si son consentement à ma retraite ne serait pas, dans les +circonstances actuelles, un acte de bonne politique.--«Je ne répondrai +à M. Humann que ce soir, ajoutait le roi, je lui exprimerai combien je +désire le conserver et éviter tout ce qui pourrait ébranler le +ministère actuel que je tiens tant à conserver; mais j'ajouterai que la +circonstance est trop grave pour que je ne transmette pas au président +du conseil la communication qu'il me fait, afin qu'il en délibère +lui-même avec ses collègues, et que le conseil me donne son avis.» + +[Note 53: Le 14 août 1841.] + +Je répondis sur-le-champ au roi: «Je viens de voir le maréchal, M. +Duchâtel et M. Humann. Le conseil se réunira à deux heures. Le maréchal, +qui est encore souffrant, partira cependant, je crois, dans la soirée +et portera au roi le résultat de la délibération. Ce résultat n'est +pas douteux. M. Humann a mis sa retraite à la disposition du roi et du +conseil pour acquitter sa conscience; il n'a aucune envie de se retirer; +il sent que son honneur est engagé dans l'opération du recensement; il +désire rester et la mener jusqu'au bout. Si son offre était acceptée, il +se regarderait comme une victime sacrifiée, et sacrifiée par faiblesse. +A mon avis, il aurait raison. Les difficultés de la situation sont +réelles, mais non insurmontables, ni menaçantes; nous n'avons pas été +encore appelés à tirer un coup de fusil. Les résistances, là même où +elles s'élèvent vivement, tombent bientôt et facilement. La plupart +des grands conseils municipaux se prononcent pour la légalité de +l'opération. Nous ne sommes pas au terme des embarras, mais je ne +vois nulle part apparaître le danger. L'abandon du recensement serait +l'abandon du gouvernement. Il n'y aurait plus ni loi, ni administration, +ni cabinet, et le pouvoir aurait été lui-même au-devant de sa ruine, +car en vérité il n'y a, dans ce qui se passe, rien d'assez grave pour +inspirer une sérieuse inquiétude. M. Humann comprend que, tout en +accomplissant l'opération, il est nécessaire de la tempérer, de +l'adoucir, de se montrer facile sur les formes et d'arriver promptement +au terme. Il donne depuis plusieurs jours et continuera de donner des +ordres en conséquence. Je n'hésite donc pas à dire au roi que l'avis +du conseil sera d'écarter toute idée de retraite de M. Humann et +de poursuivre l'opération, en rendant la loi aussi flexible, aussi +indulgente qu'il se pourra, mais en assurant partout obéissance à la +loi.» + +Le roi nous sut, de notre fermeté, plus de gré qu'elle ne valait: «Votre +lettre, m'écrivit-il, me cause un sensible plaisir. Vous avez assurément +dit et écrit de bien belles et bonnes choses dans le cours de votre +vie; vous avez honorablement proclamé de grandes vérités, et défendu ces +précieux principes qui peuvent seuls conserver la morale et assurer la +prospérité des sociétés humaines; mais jamais vous n'avez rien dit ni +écrit de mieux que la lettre que je viens de recevoir de vous, et elle +est, en tous points, l'expression de ma pensée et de mes désirs. Dès que +j'aurai vu le maréchal, ou qu'il m'aura écrit, j'écrirai à M. Humann, +et en lui répétant combien je désire qu'il reste, je lui témoignerai +combien j'apprécie la marche qu'il suit actuellement. Avec ce parfait +accord, les nuages du moment se dissiperont, et notre soleil politique +brillera avec plus d'éclat qu'auparavant. Je n'ai eu d'autre inquiétude +que celle des conséquences qu'aurait entraînées la retraite de M. Humann +au milieu de cette crise; une fois rassuré sur ce point, je le suis sur +l'issue, et en attendant que je lui écrive, vous pouvez lui dire combien +je jouis de la résolution que vous m'annoncez de sa part.» + +M. Humann ainsi raffermi, l'opération du recensement se termina sans +nouveaux troubles, et cessa d'être pour lui un échec. Mais huit mois +après, le 25 avril 1842, au moment où il allait prendre part au débat +du projet de loi sur le réseau général des chemins de fer, M. Humann, +atteint d'un anévrisme au coeur, mourut subitement, assis dans son +cabinet, devant son bureau, et la main encore posée sur son papier. Sa +mort, s'il se sentit mourir, le surprit moins lui-même que ses amis; +deux jours auparavant, causant avec l'un de ses employés: «Je sens que +je m'en vais, lui avait-il dit; la vie que je mène m'épuise; je n'en +ai pas pour longtemps.» C'était un homme d'un esprit élevé, de moeurs +graves, d'une grande autorité financière, laborieux, ombrageux, +susceptible, inquiet en silence, très-soigneux de sa considération +personnelle, portant dans la vie publique plus de dignité que de +force et plus de prudence que de tact, conservateur par goût comme +par position, trop éclairé pour ne pas être libéral autant que le +comportaient les intérêts de l'ordre, et tenant bien partout sa place +sans se donner nulle part tout entier. Je n'avais avec lui point de lien +intime, mais je le regrettai sérieusement; c'était à ma demande et +par confiance en moi que, le 29 octobre 1840, il était entré dans le +cabinet; il y était une force réelle dans le monde des affaires et dans +les Chambres, et un personnage considérable dans le public. Le vide que +faisait parmi nous sa mort fut immédiatement comblé; dès le lendemain +nous offrîmes le ministère des finances à M. Hippolyte Passy qui le +refusa sans hostilité: homme d'esprit et de lumières plus que d'action, +ayant plus d'amour-propre et de dignité que d'ambition, craignant plus +d'échouer qu'il ne désirait de réussir, se complaisant dans la critique, +et préférant l'indépendance à la responsabilité. Les finances furent +données le jour même à M. Lacave-Laplagne qui les avait occupées +avec capacité sous la présidence de M. Molé et qui s'empressa de les +accepter. Ainsi se ralliaient successivement au cabinet toutes les +fractions du parti conservateur divisé en 1839 par la coalition. + +A côté de ces affaires extérieures et intérieures, nous en avions une +autre fort grande, qui, sans être du dehors, n'était pas tout à fait du +dedans, et à laquelle, peu de jours après la formation du cabinet, nous +fîmes faire un grand pas, l'Algérie. Je m'en étais toujours sérieusement +préoccupé; j'avais pris part à toutes les discussions dont elle avait +été l'objet; j'avais exprimé à la fois la ferme résolution que la France +conservât sa nouvelle possession, et l'intention de n'y pousser notre +établissement que pas à pas, selon les exigences et les chances +de chaque jour, sans préméditation de guerre et sans impatience +d'agrandissement. C'était, à mon avis, la seule conduite sensée, et la +disposition des Chambres nous en faisait une loi: au sein non-seulement +du parti conservateur, mais de l'opposition, beaucoup de personnes +croyaient peu à l'utilité de cette conquête, en redoutaient l'extension +et résistaient aux dépenses qu'elle entraînait; quelques-unes allaient +même jusqu'à provoquer formellement l'abandon. Nous trouvâmes, en +1840, les affaires de l'Algérie dans un état à la fois de crise et de +langueur: la paix conclue en 1837, à la Tafna, avec Abd-el-Kader, avait +été rompue; après en avoir employé les loisirs à rallier les tribus +éparses, à organiser ses bataillons réguliers et à se procurer des +munitions, le héros arabe avait recommencé partout la guerre. Le +maréchal Valée, gouverneur général depuis la prise de Constantine, +la soutenait dignement, mais sans résultats décisifs: des expéditions +partielles réussissaient; princes, officiers et soldats se faisaient +grand honneur; nos journaux retentissaient de la résistance de Mazagran, +de la prise de Cherchell, du passage de l'Atlas, de l'occupation de +Médéah et de Milianah; mais la situation générale restait la même, +et Abd-el-Kader, toujours battu, maintenait ou rallumait toujours +l'insurrection. C'était un sentiment répandu parmi les personnes qui +prenaient aux affaires de l'Algérie le plus d'intérêt que, de tous +nos officiers, le général Bugeaud était le plus propre à poursuivre +efficacement cette difficile guerre: il exposait, en toute occasion, ses +idées à ce sujet avec une verve abondante et puissante et une confiance +en lui-même qui avait bien plus l'apparence que la réalité de la +présomption, car en même temps qu'il se promettait le succès, il ne +se faisait aucune illusion sur les difficultés, et ne négligeait aucun +moyen de les surmonter. Employé déjà plus d'une fois en Afrique, il y +avait promptement fait preuve d'habileté et d'influence; l'armée avait +confiance en lui et goût pour lui; les Arabes avaient peur de lui. Le +cabinet de M. Thiers avait eu, si je suis bien informé, envie de le +nommer gouverneur général; mais par sa rude ardeur dans la politique +de résistance, par son attitude dans la Chambre, par ses divers +antécédents, le général Bugeaud était antipathique au côté gauche, et +M. Thiers ne le fit pas nommer. Nous n'avions pas les mêmes motifs +d'hésitation; j'avais foi dans le talent militaire du général Bugeaud et +dans sa fermeté politique; le roi, le maréchal Soult et tout le conseil +partagèrent mon opinion; le 29 décembre 1840, il fut nommé gouverneur +général de l'Algérie, et après avoir subi avec un plein succès, dans +son arrondissement, l'épreuve de la réélection, il entra, vers la fin de +février 1841, en possession active de son gouvernement. + +Dès son début, dans ses deux campagnes du printemps et de l'automne +en 1841, il justifia largement notre attente. Abd-el-Kader ne fut pas +détruit; on ne détruit pas, tant qu'on ne l'a pas tué ou pris, un grand +homme à la tête de sa nation; mais il fut partout battu, pourchassé +et réduit à la défensive. Plusieurs tribus arabes, et des plus +considérables, se soumirent. Plusieurs points de la Régence, et des +plus importants, furent atteints et fortement occupés. Notre domination +reprit son cours d'affermissement et de solide progrès. Le général +Bugeaud, en partant, m'avait exposé son plan de conduite; depuis qu'il +était en Algérie, il me tenait au courant de ses opérations, de leur +intention et de leur résultat, se plaignant un peu de n'avoir point +de lettre de moi, réserve que je gardais pour ne pas offusquer la +susceptibilité du maréchal Soult officiellement chargé des affaires de +l'Algérie. J'écrivis le 21 septembre 1841 au gouverneur général: «Si +je vous écrivais toutes les raisons pour lesquelles je ne vous ai pas +encore écrit, je suis sûr que, dans le nombre, vous en trouveriez +de très-bonnes, et que vous me pardonneriez mon silence. Je le romps +aujourd'hui sans perdre mon temps à l'expliquer. Je le regretterais +amèrement si je pouvais supposer qu'il vous a donné une seule minute de +doute sur mes sentiments pour vous. Mais cela ne peut pas être. Soyez +sûr, mon cher général, qu'il n'y a personne qui vous porte plus d'estime +et d'amitié sincère. Nous nous sommes vus et éprouvés dans des moments +qu'on n'oublie jamais. + +«Vous avez eu de vrais succès. Vous en aurez encore. Votre prochaine +campagne affermira et développera les résultats de la première. Je m'en +réjouis pour nous comme pour vous. Évidemment il faut, avant tout et +par-dessus tout, rétablir en Afrique notre ascendant moral, en donner +aux Arabes le sentiment profond, permanent, et si on ne peut espérer +leur soumission complète et durable, jeter au moins parmi eux la +désorganisation et l'abattement. + +«C'est là la question du moment. Vous êtes en train de la résoudre. +J'admets que ce n'est pas fini, que vous avez encore bien des efforts à +faire, que pour ces efforts il vous faut des moyens, que c'est à nous de +vous les fournir; et pour mon compte, dans le conseil et à la tribune, +je vous soutiendrai de tout mon pouvoir. Même bien soutenu, votre +fardeau est encore très-lourd. Nous vous devons d'en prendre notre part. + +«Mais je suppose la question du moment résolue, les Arabes intimidés, +la confédération qui entoure Abd-el-Kader désunie. Reste la grande +question, la question de notre établissement en Afrique et de la +conduite à tenir pour qu'il soit solide. S'il est solide, il deviendra +utile. + +«Le premier point, à mon avis, c'est la délimitation claire, rigoureuse, +entre deux territoires: l'un, directement occupé par la France et livré +à des colons européens, l'autre indirectement dominé au nom de la France +et laissé aux Arabes. + +«La séparation des deux races me paraît être la règle fondamentale de +l'établissement, la condition de son succès. + +«Quel doit être, dans les diverses provinces de la régence, le +territoire réservé à notre domination directe et à la colonisation +européenne? Vous seul pouvez nous fournir les renseignements nécessaires +pour résoudre cette question. Recueillez-les, je vous prie, avec soin; +arrivez à des propositions précises. Nous ne ferons rien de raisonnable, +ni de durable, tant que nous n'aurons pas, à cet égard, un parti bien +pris et bien connu, en Afrique comme ici. + +«Dans le choix et la délimitation du territoire européen, il faut se +diriger d'après cette idée qu'il doit suffire un jour à la nourriture +et à l'entretien de notre établissement, soit de la population qui +le cultivera, soit de l'armée qui le défendra. Ce sera là un résultat +très-long à obtenir; mais il faut, dès aujourd'hui, l'avoir en vue et +régler en conséquence la limite de notre occupation directe. + +«Cette limite fixée, il faut déterminer, dans le territoire européen, +les portions qui seront livrées les premières à la colonisation, +et procurer aux colons, quels qu'ils soient, militaires ou civils, +compagnies ou individus, une sécurité réelle. Par quels moyens cette +sécurité peut-elle être acquise? A quelle étendue de terrain doit-elle +d'abord s'appliquer? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il faut un +territoire européen, que, dans ce territoire, il faut des colons, qu'à +ces colons il faut la sécurité. + +«Toutes les autres questions que soulève la colonisation sont +secondaires et ne doivent être abordées que lorsque celles-ci seront +résolues. + +«Quant au territoire arabe, en l'interdisant absolument aux colons +européens, nous devons évidemment y occuper quelques points militaires +où notre domination soit visible et d'où elle s'exerce en cas de besoin. +Plus j'observe, plus je demeure convaincu que ces points doivent être +peu nombreux et fortement occupés. + +«Hors de ces points, l'exploitation et l'administration du pays doivent +être laissées aux Arabes, à leurs chefs, à leurs lois, à leurs moeurs, +sous la seule condition du tribut. Toute notre activité doit être là +une activité de savoir-faire et de diplomatie pour bien vivre avec +les tribus diverses, les empêcher de se coaliser contre nous, nous +en attacher spécialement quelques-unes, avoir des intelligences dans +toutes, et maintenir, parmi elles, le sentiment de notre force sans nous +mêler de leurs affaires. + +«Ici, comme pour le territoire européen, je laisse de côté les questions +secondaires. Vous seul pouvez, non-seulement les résoudre, mais les +poser. + +«Je laisse également de côté d'autres questions, importantes mais +spéciales, comme celle des travaux maritimes à exécuter sur certains +points de la côte, celles de la fixation du domaine public et de +l'organisation administrative. Je ne veux aujourd'hui, mon cher général, +que vous faire bien connaître l'état de mon esprit sur l'ensemble et +les conditions générales de notre établissement, vous demander si votre +pensée s'accorde avec la mienne, et poser ainsi les bases de l'entente +qui doit exister entre nous pour que je puisse vous aider efficacement +quand j'aurai à débattre, au Palais-Bourbon et au Luxembourg, ce que +vous aurez fait en Afrique.» + +Dans le plan que j'exposais ainsi au général Bugeaud, il y avait, +l'expérience me l'a appris, un peu de système préconçu et d'utopie. +Je croyais trop à la possibilité de régler, selon la justice et par la +paix, les rapports des Français avec les Arabes, des chrétiens avec +les musulmans, des colons avec des indigènes. Je ne tenais pas assez +de compte des difficultés et des entraînements que devait amener la +juxtaposition des races, des religions, des territoires, des autorités, +des propriétés. La réflexion préalable ne voit jamais les choses +exactement comme elles sont, et la raison ne devine pas tout ce que +révélera l'expérience. Mais c'est précisément la mission et l'honneur de +l'esprit humain de prendre, dans les affaires humaines, une initiative +salutaire malgré les erreurs qui s'y mêlent, et la politique pratique +tomberait dans un abaissement ou un engourdissement déplorable, si +l'utopie ne venait de temps en temps la sommer de faire une part à ses +généreuses espérances. J'aspirais à introduire, dans le gouvernement de +l'Algérie conquise, une large mesure d'équité, d'humanité, de respect +du droit, et j'indiquais au général Bugeaud quels en étaient, selon moi, +les conditions et les moyens. + +Il me répondit de Mostaganem, le 6 novembre 1841: «Je trouve ici votre +excellente lettre. Elle demande une réponse sérieuse, bien réfléchie, +que je n'ai pas le temps de vous faire en ce moment, mais que vous aurez +dès que je serai débarrassé du plus gros de ma besogne arriérée par +cinquante-trois jours de campagne que je viens de faire. Je sens combien +il est important que je satisfasse à vos questions. + +«Vous me demandez en quoi vous pouvez m'aider; le voici. Le plus grand +service que vous puissiez me rendre pour le moment, c'est de faire +récompenser raisonnablement mon armée. Après avoir été prodigue envers +elle sous le maréchal Valée qui obtenait tout ce qu'il demandait pour +les plus minimes circonstances, on est devenu extrêmement avare. Je n'ai +pu rien obtenir pour grand nombre d'officiers très-méritants, malgré mes +demandes réitérées. L'armée d'Afrique, de laquelle j'ai exigé beaucoup +cette année, compare ses services, et elle n'est pas satisfaite. Elle +compare aussi les époques, et la comparaison ne m'est pas avantageuse +puisque j'exige beaucoup plus de fatigue et que j'obtiens beaucoup moins +de faveurs. J'ai cru devoir ramener les bulletins à la vérité et à la +modestie qu'ils doivent avoir chez une armée que, pour la rendre capable +de faire de grandes choses, on ne doit pas exalter sur les petites. Je +suis tenté de croire que cela a tourné contre nous. On a cru que nous +avions peu fait, parce que nous n'avons pas rédigé de pompeux bulletins +pour de petits combats. Mais on devrait savoir que nous ne pouvons pas +avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le plus grand +mérite dans cette guerre ne consiste pas à gagner des victoires, mais à +supporter avec patience et fermeté les fatigues, les intempéries et les +privations. Sous ce rapport, nous avons dépassé, je crois, tout ce qui +a eu lieu jusqu'ici. La guerre a été poussée avec une activité +inouïe, tout en soignant les troupes autant que les circonstances le +permettaient, et elles le reconnaissent; le soin que je prends d'elles +et la vigueur de nos opérations me font un peu pardonner la rareté +des récompenses; mais si la parcimonie continuait, il pourrait en être +autrement. Il est de l'intérêt du pays que mon autorité morale ne soit +pas affaiblie. + +«Je comprends qu'il est délicat, pour vous, de toucher cette corde dans +le conseil. Cependant il peut se présenter une circonstance favorable +et naturelle de dire votre mot. Vous pouvez d'ailleurs en avoir un +entretien particulier avec le roi. J'espère que Sa Majesté ne m'en veut +pas pour avoir eu quelques petites vivacités avec M. le duc de Nemours, +que j'ai du reste fort bien traité. Plût au ciel que tous les serviteurs +de la monarchie lui fussent aussi dévoués que je le suis et eussent mes +vivacités!» + +Je fis, auprès du roi, ce que désirait le général Bugeaud; plusieurs de +ses officiers obtinrent les récompenses qu'il avait demandées pour eux, +et personne ne lui rendit, dans les conversations diverses, plus de +justice que M. le duc de Nemours, plus sensible que personne au mérite +simple et au devoir bien accompli. Rentré à Alger, le général Bugeaud +m'écrivit[54]: «Ayant à peu près comblé mon arriéré de deux mois et +imprimé une nouvelle activité à tous les services, à tous les travaux, +je relis votre bonne lettre du 21 septembre que je n'ai reçue que le 5 +novembre et pour laquelle je vous ai promis une réponse. + +[Note 54: Le 27 novembre 1841.] + +«Je pourrais me borner à vous envoyer, comme je le fais, copie d'un +mémoire sous forme de lettre que j'adresse au ministre de la guerre, +en réponse à une série de questions qu'il avait posées dès les premiers +jours de septembre; vous y trouveriez la plus grande partie des choses +que vous me demandez. Mais certains passages de votre lettre appellent +quelque chose de plus; je vais tâcher d'y satisfaire. + +«D'abord, j'ai remarqué avec grand plaisir que vous avez bien compris la +situation, ce qui fait qu'en général vous posez les questions comme +il faut. Vous reconnaissez «qu'avant tout, il faut rétablir en Afrique +notre ascendant moral et en donner aux Arabes le sentiment profond.» +Puis vous ajoutez: «Et si l'on ne peut espérer leur soumission complète, +il faut au moins jeter parmi eux la désorganisation et l'abattement.» + +«Dans la première partie de ce paragraphe, nous sommes parfaitement +d'accord; mon système de guerre a eu ce but et, je crois, en grande +partie cet effet. Sur le second point, nous différons, en ce que vous +paraissez douter de la soumission complète et que j'en suis assuré, +pourvu que nous sachions persévérer dans notre impolitique entreprise. + +«Si nous sommes en voie, comme j'en ai la conviction, de produire la +désorganisation et l'abattement, avec de la ténacité nous obtiendrons +infailliblement la conquête et la domination des Arabes. Que +ferions-nous d'ailleurs de la désorganisation et de l'abattement si nous +abandonnions la partie? Le découragement aurait bientôt fait place à +la confiance et à l'arrogance qui est un caractère de ce peuple. Il +penserait avec raison que, si nous n'avons pas achevé notre oeuvre, +c'est que nous ne l'avons pas pu, et avant six mois, il faudrait +recommencer la guerre. + +«Mais j'ai tort d'insister sur votre doute; il est évident que ce n'est +qu'un pis-aller, puisque vous ajoutez immédiatement: «Vous êtes en train +de résoudre la question; j'admets que ce n'est pas fini, que vous +avez bien des efforts à faire, que, pour ces efforts, il vous faut des +moyens, que c'est à nous de vous les fournir, etc., etc.» + +«Non, tout n'est pas fini et il y a encore beaucoup à faire; mais +la besogne la plus difficile est faite; les premières pierres de cet +édifice arabe, beaucoup plus solide qu'on ne croyait, sont arrachées; +encore quelques-unes, et la démolition ira vite. Nous avons détruit +presque tous les dépôts de guerre. Nous avons foulé les plus belles +contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous +possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans un +grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et les +retraites des tribus pour nous échapper, en sorte qu'à la prochaine +campagne nous serons en mesure de leur faire beaucoup plus de mal. Mais +ce qui est beaucoup plus capital, c'est que nous avons singulièrement +affaibli le prestige qu'exerçait Abd-el-Kader sur les populations. Il +leur avait persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la +mer: «Ils sont comme des poissons, disait-il; ils ne peuvent vivre qu'à +la mer; leur guerre n'a qu'une courte portée et ils passent comme les +nuages. Vous avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.» Nous +les avons atteints cette année dans les lieux les plus reculés, ce qui +a frappé les populations de stupeur. Aussi commençons-nous à avoir des +alliés et des auxiliaires; il est permis de croire que la défection du +Sud grossira; la soumission de cette partie des douars et des smélas qui +était restée toujours fidèle à l'émir, et qui se composait des familles +les plus fanatiques, est un événement important parce qu'en outre des +quatre cents cavaliers que nous y gagnons, c'est un excellent symptôme +de l'affaiblissement du chef arabe. Cet exemple doit être contagieux, +et dès que nous aurons un certain nombre de tribus, la boule de neige +se grossira vite si nous savons la pousser avec énergie, et la faire +toujours rouler jusqu'à ce que nous ayons tout ramassé, tout dominé. +Les demi-moyens n'obtiennent que des demi-résultats qui n'assurent rien; +c'est toujours à recommencer. Notre politique et notre guerre en Afrique +doit être ce qu'aurait dû être la vôtre à l'intérieur: on vous a attaqué +trois fois les armes à la main et trois fois vous avez vaincu; mais +trois fois aussi vous vous êtes arrêté comme ayant peur d'être trop +victorieux. Voyez le parti qu'en ont tiré les factions; voyez-les +aujourd'hui plus audacieuses et plus vivaces que jamais; vous ont-elles +su gré de vos ménagements, de votre mansuétude? Non; elles ont dit que +vous aviez peur et vous n'avez découragé que vos amis. Et voilà pourquoi +vous êtes obligé de leur dire: «Nous n'aurons point de repos, nous +sommes condamnés à être infatigables.» (Expressions de votre lettre.) + +«Ne faisons pas de même en Afrique, ne nous contentons pas d'une +demi-soumission, d'un léger tribut, ce qui serait infailliblement +précaire. Puisque nous avons été assez insensés pour engager la lutte, +triomphons complétement et gouvernons les Arabes. _Mêlons-nous de leurs +affaires_ et demandons-leur l'impôt tout entier, car c'est, dans leurs +moeurs, le signe le plus marquant de la puissance d'une part et de la +soumission de l'autre. Toute la diplomatie dont vous me parlez ne vaut +pas cela, et cela n'empêche pas d'être habile d'ailleurs. + +«Je n'entends pas dire par là que nous devions donner partout aux Arabes +des chefs et des administrateurs français, bien que quelques tribus +de la province de Constantine en aient demandé; non, nous devons les +gouverner longtemps par des indigènes; mais ces chefs de notre choix +doivent être tenus vigoureusement et ne gouverner qu'en notre nom. Le +général Négrier[55] les tient très-bien; aussi a-t-il considérablement +augmenté les revenus, et il les augmentera chaque année davantage. + +[Note 55: Commandant dans la province de Constantine.] + +«Vous voulez savoir mon opinion sur la manière de nous établir dans le +pays pour y maintenir notre puissance et pour que la conquête ne soit +pas éternellement à charge à la métropole; je vais vous la dire. + +«Vous verrez, dans ma lettre au ministre de la guerre, que, comme +vous, je pense qu'il doit y avoir un territoire arabe et un territoire +français, c'est-à-dire que nous ne devons pas nous mêler dans +l'exploitation rurale des localités, et que la fusion n'est possible que +dans un certain nombre de villes; mais je pense en même temps que nous +ne devons pas être divisés par grandes masses géographiques, car cette +division ne nous permettrait pas d'exercer l'action gouvernementale dont +j'ai cherché à démontrer la nécessité pour rendre notre établissement +durable. + +«Dans l'assiette de nos établissements, nous devons avoir toujours en +vue la révolte, la guerre qui l'accompagne, et la force militaire plus +encore que les convenances agricoles et commerciales. Il faut donc +occuper les positions militaires, les centres d'action, et vous énoncez +une grande vérité de guerre en disant que ces points doivent être +peu nombreux, mais que nous devons y être forts. Quand les points +d'occupation sont nombreux, on ne peut qu'être faible dans chacun, et +dès lors il y a paralysie de toutes les forces. Les points d'occupation +n'ont en général d'autre puissance que celle de la mobilité des troupes +qui peuvent en sortir; quand elles ne sont tout juste que ce qu'il faut +pour garder le poste, elles sont dominées par lui; mais quand elles +peuvent sortir avec des forces suffisantes, elles commandent dans un +rayon de trente ou quarante lieues. + +«Ces vérités si simples paraissent avoir été ignorées, et +l'éparpillement des postes paralyse encore, en ce moment, plus du tiers +de l'armée d'Afrique. + +«A ce point de vue, je voudrais placer la colonisation civile sur la +côte et la colonisation militaire dans l'intérieur, sur des points bien +choisis et sur nos lignes de communication les plus importantes. Ainsi, +colonisation civile autour d'Oran, Arzew, Mostaganem, Cherchell, Alger, +Philippeville et Bone; colonisation militaire à Tlemcen, Mascara, +Milianah, Médéah, Sétif, Constantine, et de poste en poste sur la +communication de ces points-là avec la côte. Sur quelques-uns des +points de la côte et de la colonie militaire seraient placées de +petites réserves de troupes régulières que fournirait et relèverait la +métropole, mais que payerait, à un temps donné, le budget de la colonie. +La colonisation civile serait militarisée autant que possible. + +«Ce système étreindrait le pays une fois soumis, de manière à ce que +les révoltes sérieuses fussent à peu près impossibles. La politique et +l'énervante civilisation compléteraient l'oeuvre. La race européenne, +plus favorisée, mieux constituée et plus industrieuse que la race arabe, +progresserait, je crois, davantage, et pourrait, dans la suite des +temps, former la plus grande masse de la population. + +«Reste une grande question qui, bien que trop tardive, demande pourtant +à être résolue: quels avantages la métropole tirera-t-elle de sa +conquête? + +«Des avantages proportionnés aux sacrifices qu'elle a faits et fera, +aux dangers et aux embarras que cette conquête lui aura causés, ne les +cherchons pas, ce serait en vain. Mais nous pouvons trouver d'assez +nombreuses fiches de consolation. A cet égard, mes idées sont moins +fâcheuses qu'elles ne l'étaient avant d'avoir parcouru l'Algérie, comme +je l'ai fait cette année; jugeant de tout par quelques parties, je +croyais que l'Algérie était loin de mériter son antique réputation de +fertilité. Je pense aujourd'hui qu'elle est fertile en grains, qu'elle +peut l'être en fruits, en huile, en soie, et j'ai acquis la certitude +qu'actuellement elle nourrit, sans industrie, beaucoup de bétail et de +chevaux, et qu'elle possède beaucoup plus de combustible qu'on ne le +pensait; seulement ce combustible est mal réparti. + +«Nos colons et les Arabes, quand ils ne feront plus la guerre, pourront +donc être dans l'abondance, et avoir un excédant de produits pour le +livrer au commerce. Actuellement, malgré leur mauvaise administration, +leurs guerres incessantes et la barbarie de leur agriculture, les Arabes +produisent plus de grains et de bétail qu'il ne leur en faut pour leur +consommation. + +«Je juge de la fertilité, non-seulement par les produits que j'ai vus +sur le Chélif, la Mina, l'Illel, l'Habra, le Sig, etc.; mais encore +par la population et celle-ci par le grand nombre de cavaliers. J'ai la +certitude que la province d'Oran possède 23,000 cavaliers montés sur des +chevaux qui leur appartiennent; quatre surfaces pareilles en France ne +produiraient pas autant de chevaux. Un tel pays n'est pas pauvre: +bien administré, il pourra très-bien payer les impôts nécessaires pour +couvrir les dépenses gouvernementales et procurer à la métropole des +échanges avantageux. Elle y trouvera d'excellents chevaux pour monter sa +cavalerie légère; elle peut même y former des Numides modernes qui lui +rendraient de grands services dans ses guerres d'Europe. Elle y +trouvera un débouché pour sa population croissante et pour ses produits +manufacturés, si elle a le bon esprit de concentrer la population +algérienne dans l'agriculture. Enfin elle y trouvera quelques emplois +pour ces capacités pauvres qui nous obstruent et constituent l'un des +plus grands dangers de notre société. + +«L'Algérie sera aussi une cause d'activité pour notre marine, et +quelques-uns de ses ports améliorés ne seront pas sans utilité dans une +guerre sur la Méditerranée et pour étendre notre influence sur cette +mer. + +«Je pourrais trouver d'autres compensations de moindre importance. Je +pourrais dire qu'on formera en Algérie des hommes pour la guerre et le +gouvernement, qu'on y trouvera du plomb, du cuivre et d'autres minéraux, +etc., etc. Je n'ai voulu toucher que les points principaux.» + +Le général Bugeaud était trop modeste quand il classait ainsi à la fin +de sa liste, et comme par _post-scriptum_, les hommes de guerre et de +gouvernement parmi les produits possibles de l'Algérie; les événements +leur ont assigné un plus haut rang. Il était plus pressé que moi de +poursuivre, par la force, la complète domination de la France sur les +Arabes, et plus sceptique que moi sur les avantages et l'avenir de notre +établissement en Afrique; mais je ne m'inquiétais pas beaucoup de l'une +ni de l'autre de ces différences entre nos vues; j'avais la confiance +qu'il ferait bien la guerre, et qu'en la faisant il ne s'emporterait pas +fort au delà de ses instructions; il était plus vaillant que téméraire +et plus intempérant dans ses paroles que dans sa conduite: «Il me faut +un gouvernement,» disait-il au milieu des crises de 1848, quand la +France cherchait partout un gouvernement et quand il eût pu être tenté +de lui offrir le sien; il se jugeait bien lui-même; il était plus +capable de bien servir et de bien défendre le gouvernement de son pays +qu'ambitieux d'en prendre et propre à en porter lui-même le fardeau. + +Quelques mois après la date de la lettre que je viens de citer[56], il +m'écrivit d'Alger: «Encore une lettre confidentielle et expansive. Des +lettres de Paris parlent de la retraite de M. le maréchal Soult pour +cause de santé, et ajoutent que l'on flotte entre M. le maréchal Valée +et moi. Je regarderais l'éloignement actuel de M. le maréchal Soult +comme un grand malheur, et si mon rappel de l'Afrique en était la +conséquence, ce serait, à mes yeux, doublement regrettable. Non que +j'aie l'orgueil de penser qu'on ne pourrait pas me remplacer ici pour le +talent et le savoir-faire; mais parce que j'ai acquis, sur les Arabes, +un ascendant qu'un autre, quelque habile qu'il fût, aurait besoin +d'acquérir avant d'être aussi utile que moi. + +[Note 56: Le 3 mars 1842.] + +«J'ajouterai, comme considération très-secondaire, que j'ai aujourd'hui +le plus vif désir de mener mon oeuvre à fin avant de quitter, et vous le +comprendrez aisément sans que je m'explique davantage. + +«Assurément vous êtes, de tous les hommes politiques, celui avec lequel +j'aimerais le mieux m'associer au gouvernement du pays; mais je serais +désespéré d'abandonner l'Afrique au moment où je crois toucher à la fin +de la guerre. + +«Peut-être je combats un fantôme. Il se peut qu'on n'ait jamais eu +l'ombre de cette pensée; mais dans tous les cas, il ne peut pas être +nuisible de vous faire connaître d'avance mon opinion à cet égard.» + +Je crois, et la lettre du général Bugeaud m'y autorise, que la pensée +dont il se défendait ne lui était point désagréable, et qu'il eût +volontiers consenti à conduire les affaires de l'Algérie, avec toutes +celles du département de la guerre, de Paris au lieu d'Alger. Mais il +combattait, comme il le dit, un fantôme; il n'était nullement +question, à cette époque, de la retraite du maréchal Soult: les grandes +difficultés de la situation à l'extérieur étaient surmontées; celles +de l'intérieur, tout en se faisant pressentir, n'avaient pas un aspect +très-redoutable. Quand la session de 1842 fut close et la Chambre des +députés dissoute, le 13 juin 1842, le cabinet bien établi avait en +perspective un succès probable dans les élections et un avenir plus +chargé de travaux que d'orages. + + + + + PIÈCES HISTORIQUES + + + I + +1º _Protocole de clôture de la question d'Égypte, signé à Londres, le +10 juillet 1841._ + +Les difficultés dans lesquelles Sa Hautesse le Sultan s'est trouvé placé +et qui l'ont déterminé à réclamer l'appui et l'assistance des Cours +d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, venant d'être +aplanies, et Méhémet-Ali ayant fait, envers S. H. le Sultan, l'acte de +soumission que la convention du 15 juillet 1840 était destinée à amener, +les représentants des Cours signataires de ladite convention ont reconnu +qu'indépendamment de l'exécution des mesures temporaires résultant de +cette convention, il importe essentiellement de consacrer de la manière +la plus formelle le respect dû à l'ancienne règle de l'empire ottoman, +en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments +de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des +Dardanelles et du Bosphore. + +Ce principe étant par sa nature d'une application générale et +permanente, les plénipotentiaires respectifs, munis à cet effet des +ordres de leurs cours, ont été d'avis que, pour manifester l'accord +et l'union qui président aux intentions de toutes les cours, et dans +l'intérêt de l'affermissement de la paix européenne, il conviendrait +de constater le respect dû au principe susmentionné au moyen d'une +transaction à laquelle la France serait appelée à concourir, à +l'invitation et d'après le voeu de S. H. le Sultan. + +Cette transaction étant de nature à offrir à l'Europe un gage de l'union +des cinq puissances, le principal secrétaire d'État de Sa Majesté +Britannique, ayant le département des affaires étrangères, d'accord +avec les Plénipotentiaires des quatre autres puissances, s'est chargé +de porter cet objet à la connaissance du gouvernement français en +l'invitant à participer à la transaction par laquelle, d'une part, le +Sultan déclarerait sa ferme résolution de maintenir à l'avenir le +susdit principe, de l'autre, les cinq puissances annonceraient leur +détermination unanime de respecter ce principe et de s'y conformer. + +Le 10 juillet 1841. + +L.S. ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW. + +2º _Convention pour la clôture des détroits du Bosphore et des +Dardanelles, signée à Londres le 13 juillet 1841:_ + +Au nom de Dieu très-miséricordieux. + +LL. MM. le roi des Français, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de +Bohême, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le +roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies, persuadés que leur +union et leur accord offrent à l'Europe le gage le plus certain de la +conservation de la paix générale, objet constant de leur sollicitude, +et Leursdites Majestés voulant attester cet accord du respect qu'Elles +portent à l'inviolabilité de ses droits souverains, ainsi que leur +désir sincère de voir se consolider le repos de son empire, Leursdites +Majestés ont résolu de se rendre à l'invitation de S. H. le Sultan, afin +de constater en commun, par un acte formel, leur détermination unanime +de se conformer à l'ancienne règle de l'empire ottoman, d'après laquelle +le passage des détroits des Dardanelles et du Bosphore doit toujours +être fermé aux bâtiments de guerre étrangers tant que la Porte se trouve +en paix. + +Leurs dites Majestés d'une part et S. H. le Sultan de l'autre, ayant +résolu de conclure entre elles une convention à ce sujet, ont nommé à +cet effet pour leurs plénipotentiaires, savoir: + +S. M. le roi des Français, le sieur Adolphe baron de Bourqueney, +commandeur de l'ordre royal de la Légion d'honneur, maître des requêtes +en son conseil d'État, son chargé d'affaires et son plénipotentiaire à +Londres; + +S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, le sieur Paul +prince Esterhazy de Galanta, comte d'Edelstett, chevalier de la Toison +d'or, grand-croix de l'ordre royal de Saint-Etienne, chevalier des +ordres de Saint-André, de de Saint-Alexandre Newsky et de Sainte-Anne de +la première classe, chevalier de l'ordre de l'Aigle noir, grand-croix +de l'ordre du Bain et des ordres des Guelphes du Hanovre, de +Saint-Ferdinand et du Mérite de Sicile et du Christ du Portugal, +chambellan conseiller intime actuel de S. M. l'empereur d'Autriche et +son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès de Sa Majesté +Britannique, et le sieur Philippe baron de Neumann, commandeur de +l'ordre de Léopold d'Autriche, décoré de la croix pour son mérite civil, +commandeur des ordres de la Tour et de l'Épée du Portugal, de la Croix +du Sud du Brésil, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas, +de première classe, de Russie, conseiller aulique et son +plénipotentiaire auprès Sa Majesté Britannique; + +S. M. la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, +le très-honorable Henri-Jean comte Palmerston, baron Temple, pair +d'Irlande, conseiller de Sa Majesté Britannique en son conseil privé, +chevalier grand-croix du très-honorable ordre du Bain, membre du +Parlement du Royaume-Uni et principal secrétaire d'État de Sa Majesté +Britannique ayant le département des affaires étrangères; + +S. M. le roi de Prusse, le sieur Henri Guillaume, baron de Bülow, +chevalier de l'ordre de l'Aigle rouge de première classe de Prusse, +grand-croix des ordres de Léopold d'Autriche, de Sainte-Anne de Russie +et des Guelphes du Hanovre, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas +de deuxième classe et de Saint-Wladimir de quatrième classe de Russie, +commandeur de l'ordre du Faucon blanc de Saxe-Weimar, son chambellan, +conseiller intime actuel, envoyé extraordinaire et ministre +plénipotentiaire près de Sa Majesté Britannique; + +S. M. l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe Brünnow, +chevalier de l'ordre de l'Aigle blanc, de Sainte-Anne de première +classe, de Saint-Stanislas de première classe, de Saint-Wladimir de +troisième, commandeur de l'ordre de Saint-Etienne de Hongrie, chevalier +de l'ordre de l'Aigle rouge et de Saint-Jean de Jérusalem, son +conseiller privé, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire +auprès de Sa Majesté Britannique; + +Et S. M. le Très-Majestueux, Très-Puissant et Très-Magnifique sultan +Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chékib-Effendi, décoré du +Nicham-Iftichar de première classe, beylikdgi du divan impérial, +conseiller honoraire du département des affaires étrangères, son +ambassadeur extraordinaire auprès de Sa Majesté Britannique; + +Lesquels, s'étant réciproquement communiqué leurs pleins pouvoirs +trouvés en bonne et due forme, ont arrêté, et signé les articles +suivants: + +ARTICLE PREMIER. + +S. H. le Sultan, d'une part, déclare qu'il a la ferme résolution de +maintenir à l'avenir le principe invariablement stable, comme ancienne +règle de son empire, et en vertu duquel il a été de tout temps défendu +aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d'entrer dans +les détroits des Dardanelles et du Bosphore, et que tant que la +Sublime-Porte se trouvera en paix, Sa Hautesse n'admettra aucun bâtiment +de guerre étranger dans lesdits détroits. + +Et LL. MM. le roi des Français, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et +de Bohême, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, +le roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies de l'autre part, +s'engagent à respecter cette détermination du Sultan, et à se conformer +au principe _ci-dessus énoncé_. + +ART. 2. + +Il est entendu qu'en constatant l'inviolabilité de l'ancienne règle +de l'empire ottoman, mentionnée dans l'article précédent, le Sultan +se réserve, comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux +bâtiments légers sous pavillon de guerre, lesquels sont employés, comme +il est d'usage, au service des légations des puissances amies. + +ART. 3. + +S. H. le Sultan se réserve de porter la présente convention à la +connaissance de toutes les puissances avec lesquelles la Sublime-Porte +se trouve en relation d'amitié, en les invitant à y accéder. + +ART. 4. + +La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront +échangées à Londres, à l'expiration de deux mois, ou plus tôt si faire +se peut. En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et +y ont apposé les sceaux de leurs armes. + +Fait à Londres, le 13 juillet 1841, signé: + +BOURQUENEY, ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW, CHEKIR. + + + II + +_Texte anglais de l'extrait du discours prononcé par lord Palmerslon à +Tiverton, devant ses électeurs_ (Morning-Chronicle _du 30 juin 1841_). + + +We brought within British influence, in one campaign, a vast extent of +country larger than France, almost as big as half of Europe; and the +way in which this was done and the results which have followed are well +deserving of the people of England. There is a contrast of which we may +have reason to be proud, between the progress of our arms in the East +and the operations which a neighbouring power, France, is now carrying +on in Africa. The progress of the British army in Asia has been +marked by a scrupulous reference to justice, an inviolable respect for +property, an abstinence from anything which could tend to wound the +feelings and prejudices of the people; and the result is this that I +saw, not many weeks ago, a distinguished military officer who had just +returned from the center of Afghanistan, from a place called Candahar +which many of you perhaps never heard of, and told me that he, +accompanied by half a dozen attendants, but without any military escort, +had ridden on horseback many thousand miles, through a country inhabited +by wild and semibarbarous tribes who, but two years ago, were arrayed in +fierce hostility against the approach of British arms, but that he had +ridden through them all with as much safety as he could have ridden from +Tiverton to _John Great's house_, his name as a British officer being +a passport through them all, because the English had respected their +rights, and afforded them protection, and treated them with justice. +Thence it is that an unarmed Englishman was safe in the midst of their +wilds. The different system pursued in Africa by the French has been +productive of very different results; there the French army, I am sorry +to say, is tarnished by the character of their operations. They sally +forth unawares on the villagers of the country; they put to death every +man who cannot escape by flight, and they carry off into captivity +the women and children (_shame, shame!_) They carry away every head of +cattle, every sheep, and every horse, and they burn what they cannot +carry off. The crop on the ground and the corn in the granaries are +consumed by the fire (_shame!_) What is the consequence? While in India +our officers ride about unarmed and alone amidst wildest tribes of the +wilderness, there is not a French man in Africa who shows his face above +a given spot, from the sentry at his post, who does not fall a victim to +the wild and justifiable retaliation of the Arabs (_hear, hear!_) They +professed to colonize Algeria; but they are only encamped in military +posts; and while we in India have the feelings of the people with us, in +Africa every native is opposed to the French, and every heart burns with +desire of vengeance (_hear, hear!_). I mention these things because it +is right you know them; they are an additional proof that, even in this +world, the Providence has decreed that injustice and violence shall meet +with their appropriate punishment, and that justice and mercy shall also +have their reward, etc. etc. + + + III + +_Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer communiquée à M. Guizot_ (texte +anglais). + +Carlton Terrace, 17 August 1841. + +My dear Bulwer, + +I am very sorry to find, from your letter of last week, that you +observed, in your conversation with M. Guizot, that there is an +impression in his mind that, upon certain occasions which you mention, +I appear not to have felt sufficient consideration for his ministerial +position; and you would much oblige me, if you should have an +opportunity of doing so, by endeavouring to assure him that nothing has +been farther from my intention then so to act. I have a great regard and +esteem for M. Guizot; I admire his talents and I respect his character, +and I have found him one of the most agreeable men in public affairs, +because he takes large and philosophical views of things, discusses +questions with clearness, and sifts them to the bottom, and seems always +anxious to arrive at the truth. It is very unlikely that I should have +intentionally done any thing that could be personally disagreeable to +him. + +You say he mentioned three circumstances with regard to which he seemed +to think I had taken a course unnecessarily embarrassing to him, and I +will try to explain to you my course upon each occasion. + +First he adverted to my note of the 2nd November last in reply to M. +Thiers's note of the 8th. of the preceding October. I certainly wish +that I had been able to answer M. Thiers's note sooner, so that the +reply would have been given to him instead of his successor; but I could +not; I was overwhelmed with business of every sort and kind, and had no +command of my time; I did not think however that the fact of M. Thiers +having gone out of office was a reason for withholding my reply; the +note of October contained important doctrines of public law which it was +impossible for the British government to acquiesce in; and silence +would have been construed as acquiescence. I considered it to be my +indispensable duty, as minister of the crown, to place my answer upon +record; and I will fairly own that, though I felt that M. Thiers might +complain of my delay, and might have said that, by postponing my answer +till he was out of office, I prevented him from making a reply, it did +not occur to me at the time that M. Guizot would feel at all embarrassed +by receiving my answer to his predecessor. + +When M. Guizot, as ambassador here, read me Thiers's note of the 8 +october, he said, if I mistake not, that he was not going to discuss +with me the arguments or the doctrines contained in it, and that he was +not responsible for them. In fact I clearly perceived that M. Guizot +saw through the numerous fallacies and false doctrines which that note +contained. It appeared to me therefore that, as M. Guizot could not +intend to adopt the paradoxes of his predecessor, it would rather assist +than embarass him, in establishing his own position, to have those +paradoxes refuted, and that it was better that this would be done by me +than that the ungracious task of refuting his predecessor should, by my +neglect, devolve upon him. + +Secondly M. Guizot mentioned my reply to a question in the house of +commons about the war between Buenos-Ayres and Montevideo. I understood +the question which was put to me to be whether any agreement had been +made between England and France to interpose by force to put an end to +that war; and I said that no formal agreement of any kind had been made +between the two governments; and certainly none of that kind had taken +place, but that a formal application had been made some time before, +by the government of Montevideo, for our mediation, and that we +had instructed M. Mandeville to offer it to the other party, the +Buenos-Ayres government; I ought perhaps also to have mentioned the +conversation which I had had with baron Bourqueney, and in which he +proposed, on the part of his government, that our representatives at +Buenos-Ayres should communicate and assist each other in this matter; +but in the hurry of reply, it did not occur to me that that conversation +came within the reach of the question. + +With regard to what I said at Tiverton about the proceedings of the +French troops in Africa, I may have judged wrong; but I chose that +opportunity on purpose, thinking that it was the least objectionable way +of endeavouring to promote the interests of humanity and, if possible, +to put a check to proceedings which have long excited the regret of +all those who attended to them; and it certainly did not occur to me to +consider whether what I said might or might not be agreeable. That every +thing which I said of those proceedings is true, is proved by the French +newspapers, and even by the general orders of French generals. I felt +that the English government could not with property say any thing on the +subject to the government of France; for a like reason I could not, +in my place in parlement, advert to it; but I thought that, when I was +standing as an individual on the hustings before my constituents, I +might use the liberty of speech belonging to the occasion, in order to +draw public attention to proceedings which I think it would be for the +honour of France to put an end to; and if the public discussion which +my speech produced shall have the effect of putting an end to a thousand +part of the human misery which I dwelt upon, I am sure M. Guizot will +forgive me for saying that I should not think that result too dearly +purchased by giving offence to the oldest and dearest friend I may +have in the world. But I am quite sure that M. Guizot regrets these +proceedings as much as I can do; though I well know that, from the +mechanism of government, a minister cannot always control departements +over which he does not himself preside. + +We are now about to retire, and in ten days' time our successors will be +in office. I sincerely hope that the French government may find them as +anxious as we have been to maintain the closest possible union between +France and England; more anxious, whatever may have been said or thought +to the contrary, I am quite sure they cannot be. + +Yours sincerely. + + + IV + +_Pleins pouvoirs donnés M. le comte de Sainte-Aulaire, à l'effet de +signer un traité relatif à la répression de la traite des noirs, avec +l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. (20 novembre +1841.)_ + +Louis-Philippe, roi des Français, à tous ceux qui ces présentes lettres +verront, salut: N'ayant rien plus à coeur que d'opposer une efficace +et complète répression au crime de la traite des noirs, et LL. MM. +l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, la reine du +royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et +l'empereur de toutes les Russies, animés des mêmes sentiments, ayant +manifesté le désir de concourir avec nous au même but d'humanité, nous +avons pensé que le meilleur moyen d'arriver à cet heureux résultat +serait de signer avec Leurs dites MM. un traité commun et solennel qui +consacrât nos mutuelles dispositions à cet égard. + +_A ces causes_, nous confiant entièrement à la capacité, prudence, zèle +et fidélité à notre service de notre cher et bien-aimé le comte Louis +Beaupoil de Sainte-Aulaire, pair de France, grand-officier de notre +ordre royal de la Légion d'honneur, etc., etc., et notre ambassadeur +extraordinaire près Sa Majesté Britannique, nous l'avons nommé, commis +et constitué, et, par ces présentes signées de notre main, nous le +nommons, commettons et constituons notre plénipotentiaire, nous lui +avons donné et donnons plein et absolu pouvoir et mandement spécial à +l'effet de se réunir aux plénipotentiaires, également munis de pleins +pouvoirs en bonne forme de la part de Leursdites MM. l'empereur +d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, la reine du royaume-uni de la +Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de toutes +les Russies, afin de négocier, conclure et signer, avec la même autorité +que nous pourrions le faire nous-même, tels traité, convention ou +articles qu'il jugera nécessaires pour atteindre le but que nous nous +proposons. _Promettant_, en foi et parole de roi, d'avoir pour +agréable d'accomplir et exécuter ponctuellement tout ce que notredit +plénipotentiaire aura stipulé et signé en notre nom, en vertu des +présents pleins pouvoirs, sans jamais y contrevenir ni permettre qu'il +y soit contrevenu directement ni indirectement pour quelque cause et +de quelque manière que ce soit; sous la réserve de nos lettres de +ratification que nous ferons délivrer en bonne et due forme pour être +échangées dans le délai qui sera convenu. En foi de quoi, nous avons +fait mettre notre sceau à ces présentes. Donné en notre palais de +Saint-Cloud, le 20e jour du mois de novembre de l'an de grâce 1841. + + + V + +_M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à +Londres._ + +Paris, 17 février 1842. + +Monsieur le Comte, + +Le gouvernement de Sa Majesté Britannique ne croit pas pouvoir consentir +aux modifications que nous avions réclamées dans le traité signé à +Londres le 20 décembre dernier, et sa résolution se fonde moins sur la +nature même de ces modifications que sur des motifs d'ordre intérieur +et parlementaire qu'il ne m'appartient pas de discuter. Quant à nous, +monsieur le comte, les motifs que je vous exposais dans ma dépêche nº 7 +du 1er de ce mois, et qui ne nous permettent pas de donner au traité du +20 décembre une ratification pure et simple, subsistent dans toute leur +force. J'ai rendu compte au roi de la réponse du cabinet britannique +ainsi que des considérations sur lesquelles, en vous la communiquant, +lord Aberdeen l'a appuyée; et le roi, de l'avis de son Conseil, n'a pas +cru pouvoir rien changer aux instructions que, par son ordre, je vous +avais déjà transmises à ce sujet. Mais, animés du plus sincère désir +de conciliation, et persévérant dans notre intention d'assurer la +répression efficace de la traite, nous sommes prêts à entrer +en négociation sur les modifications, réserves ou stipulations +additionnelles dont le traité du 20 décembre nous paraît susceptible, +et que l'incident élevé par le vote de la Chambre des députés nous place +dans la nécessité de réclamer. Il ne nous appartient pas d'indiquer, +aux puissances qui ont pris part avec nous à la signature du traité, +la marche qu'elles ont à suivre en cette occasion; mais soit qu'elles +jugent à propos d'ajourner leurs propres ratifications en attendant +que nous puissions donner aussi les nôtres, soit qu'il leur paraisse +convenable d'échanger, au terme fixé, leurs ratifications et de +laisser le protocole ouvert pour la France jusqu'à la conclusion des +négociations qui s'engageraient sur ces modifications indiquées, nous +n'élèverons contre l'une ou l'autre de ces manières de procéder aucune +objection, et nous ferons tous nos efforts pour amener la négociation +nouvelle à une bonne fin. C'est en ce sens, monsieur le comte, que vous +aurez à vous expliquer dans la conférence qui aura lieu sans doute +au Foreign-Office le 20 de ce mois. Je ne doute pas que toutes les +puissances contractantes ne demeurent convaincues de la loyauté des +intentions du gouvernement du roi et de la gravité des motifs qui +déterminent sa conduite. + +Agréez, etc. + + + VI + +_Mémento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de +Russie.--Conférence du 19 février 1842._ + +Le plénipotentiaire de France a dit: + +Que des incidents survenus depuis la signature du traité du 20 décembre +ont fait sentir à son gouvernement la nécessité d'apporter à +la ratification de ce traité certaines réserves explicatives ou +modificatives. + +Ces réserves n'impliquent en aucune sorte une diminution dans la ferme +volonté de son gouvernement de poursuivre, par les moyens les plus +efficaces, la suppression de la traite des noirs.--Elles ne tendent pas +non plus à infirmer les moyens d'exécution consentis en 1831 et 1833. +Ces réserves, au contraire, serviront efficacement au but commun que se +proposent toutes les puissances en rendant plus populaires en France +les dispositions du nouveau traité, et en dissipant des erreurs dans +lesquelles l'opinion pourrait être entraînée à son sujet, erreurs qui, +dans l'application, feraient naître des obstacles locaux contre +lesquels la volonté et l'action du gouvernement ne seraient pas toujours +efficaces. + +Aux objections de lord Aberdeen, le plénipotentiaire de France a répondu +qu'il ne tenait pas à ce que les explications ci-dessus, quant à la +nature des réserves de la France, fussent portées au protocole, pourvu +que le délai qui allait être convenu ne laissât supposer de sa +part aucun engagement direct ni indirect d'apporter, dans un délai +quelconque, les ratifications pures et simples de son gouvernement. + + + VII + +1º _Déclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le +gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le traité du +20 décembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la +France._ + +Le protocole du 20 février 1842 étant resté ouvert pour la France, le +soussigné, etc., a l'honneur d'informer S. Exc. le comte d'Aberdeen, +etc., d'après les instructions qu'il vient de recevoir, que le +gouvernement du roi, ayant pris en grande considération les faits graves +et notoires qui, depuis la signature de la convention du 20 décembre +1841, sont survenus à ce sujet en France, a jugé de son devoir de ne +point ratifier ladite convention. + +Le soussigné doit ajouter également, d'après les ordres de son +gouvernement, que cette ratification ne devant pas avoir lieu plus tard, +il n'existe désormais, en ce qui concerne la France, aucun motif pour +que le protocole demeure ouvert. + +Le soussigné saisit, etc. + +Signé: SAINTE-AULAIRE. + +Londres, 8 novembre 1842 + +2º _Protocole de la conférence tenue au Foreign-Office le 9 novembre +1842. Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie._ + +Le principal secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique pour les +affaires étrangères a invité les plénipotentiaires des cours d'Autriche, +de Prusse et de Russie à se réunir en conférence aujourd'hui pour leur +donner connaissance d'une communication qui lui a été adressée par +M. l'ambassadeur de France. Elle a pour objet d'annoncer que le +gouvernement de S. M. le roi des Français a jugé de son devoir de ne +point ratifier le traité conclu à Londres le 20 décembre 1841 relatif à +la suppression de la traite des nègres d'Afrique. + +Les plénipotentiaires ont unanimement exprimé le regret que leur fait +éprouver cette détermination du gouvernement français. Mais, en même +temps, ils ont jugé nécessaire de constater d'un commun accord que, +nonobstant le changement survenu dans les intentions du gouvernement +français, les cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de +Russie n'en sont pas moins fermement décidées à mettre à exécution les +engagements qu'elles ont contractés par le susdit traité qui, pour leur +part, restera dans toute sa force et valeur. + +En manifestant cette détermination au nom de leurs cours, les +plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de +Russie ont cru devoir la consigner formellement par écrit. + +Finalement, ils ont résolu de déclarer que le protocole, jusqu'ici resté +ouvert pour la France, est clos. + +Signé: NEUMANN. ABERDEEN. BUNSEN. BRUNNOW. + + + VIII + +Paris, le 26 décembre 1844. + +_M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire._ + +Monsieur le comte, l'an dernier, à pareille époque, je vous invitai à +rappeler l'attention de lord Aberdeen sur la grave question du droit de +visite et sur les motifs puissants qui nous portaient à désirer que +les deux cabinets se concertassent en vue de substituer, à ce mode de +répression de la traite des noirs, un mode nouveau qui, tout en +étant aussi efficace pour notre but commun, n'entraînât pas les mêmes +inconvénients ni les mêmes périls. Lord Aberdeen, à la communication que +vous lui fîtes, répondit que «parfaitement convaincu de ma résolution +sincère de travailler avec persévérance à la suppression de la traite, +il était prêt à se concerter avec moi sur les moyens d'y parvenir; que +toute proposition faite par moi serait accueillie par lui avec confiance +et examinée avec la plus religieuse attention[57]. Si, depuis lors, je +me suis abstenu, monsieur le comte, de vous entretenir, dans ma +correspondance officielle, de cette importante affaire, si j'ai +différé l'envoi des instructions que je vous avais annoncées, ce n'est +assurément pas que le gouvernement du roi ait, un seul jour, perdu de +vue le but qu'il devait se proposer ni que ses convictions se soient +affaiblies. Vous connaissez les diverses causes intérieures qui, en nous +obligeant à consacrer à des questions urgentes tous nos efforts, nous +ont fait une loi de suspendre la négociation dont vous aviez été +chargé de provoquer l'ouverture à Londres sur la question des moyens de +répression de la traite. Le moment est venu de la reprendre. + +[Note 57: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, 18 décembre 1843, nº 137.] + +Ainsi que je vous le disais tout à l'heure, monsieur le comte, notre +conviction sur la nécessité de recourir, de concert avec l'Angleterre, +à un nouveau mode de répression de la traite, est entière et profonde. +Tous les événements qui sont survenus, toutes les réflexions que nous +avons été appelés à faire, depuis que cette question s'est élevée, +nous ont fait plus fortement sentir la nécessité de modifier le système +actuellement en vigueur. Pour que ce système soit efficace et sans +danger, il ne suffit pas que les deux gouvernements soient animés d'un +bon vouloir et d'une confiance réciproques. Incessamment exposé dans +son application à contrarier, à gêner, à blesser des intérêts privés, +le plus souvent légitimes et inoffensifs, ce système entretient, au sein +d'une classe d'hommes nombreuse, active et nécessairement rude dans ses +moeurs, un principe d'irritation qui peut bien sommeiller pendant un +temps plus ou moins long, mais qu'un incident de mer imprévu, que la +moindre oscillation dans les rapports politiques des deux États, peut, +à tout moment, développer, échauffer, propager, et transformer en un +sentiment national puissant et redoutable. Arrivé à ce point, le système +du droit de visite, employé comme moyen de répression de la traite, est +plus dangereux qu'utile, car il compromet tout à la fois la paix, la +bonne intelligence entre les deux pays, et le succès même de la grande +cause qu'il est destiné à servir. Ce n'est point là, monsieur le +comte, une simple conjecture, c'est aujourd'hui un fait démontré par +l'expérience. Pendant dix ans, le droit de visite réciproque a été +accepté et exercé par la France et par l'Angleterre, d'un commun accord +et sans aucun sentiment prononcé, sans aucune manifestation de méfiance +ni de répulsion. Par des causes qu'il est inutile de rappeler, il n'en +est plus de même aujourd'hui. Ce système est fortement repoussé en +France par le sentiment national. Ce n'est pas, monsieur le comte, que +notre pays soit aujourd'hui plus indifférent qu'il ne l'était, il y a +quelques années, aux horreurs de la traite; mais on est convaincu en +France (et le gouvernement du roi partage cette conviction) qu'il est +possible de trouver d'autres moyens tout aussi efficaces, plus efficaces +même que le droit de visite réciproque, pour atteindre cet infâme +trafic. Et désormais, je dois le dire, le concours du pays et des +Chambres, leur concours sérieux, actif, infatigable, à la répression +de la traite, ne saurait être obtenu et assuré que par l'adoption d'un +système différent. Mais quel doit être le nouveau système? Par quelle +mesure, par quel ensemble de mesures peut-on raisonnablement se flatter +d'obtenir, en fait de répression, des résultats au moins égaux à ceux +que le droit de visite a pu faire espérer? Je pourrais, monsieur le +comte, indiquer ici quelques-uns de ces moyens; mais, dans une matière +où nécessairement les hommes spéciaux des deux pays doivent être +entendus, il me paraît préférable que le soin de réunir et d'examiner +tous les éléments de la question soit d'abord confié à une commission +mixte. Cette commission, qui siégerait à Londres, devrait, je pense, +être formée d'hommes considérables dans leurs pays respectifs, bien +connus par leur franche sympathie pour la cause de la répression de la +traite, et par leur entière liberté d'esprit relativement aux moyens +d'atteindre ce noble but. Aux principaux commissaires seraient adjoints +deux officiers de marine, l'un français et l'autre anglais, choisis +parmi ceux dont l'expérience en cette matière est constatée. Et quand +la commission aurait profondément examiné la question, quand elle aurait +bien recherché et déterminé quels nouveaux moyens de répression de +la traite pourraient être aussi efficaces, plus efficaces même que le +système actuellement en vigueur, son travail serait présenté aux deux +gouvernements et soumis à leur décision. + +Veuillez, monsieur le comte, mettre cette proposition sous les yeux de +lord Aberdeen. J'ai la confiance que, dans la communication que vous lui +donnerez de la présente dépêche, il verra un nouveau témoignage de +notre sollicitude constante pour les deux grands intérêts que nous avons +également à coeur, le maintien de la paix et de la bonne intelligence +entre les deux pays, et la répression de la traite des noirs. + +Agréez, etc., etc. + + + IX + +_Lord Aberdeen à lord Cowley._ + +Foreign-Office, January 9 1845. + +Mylord, + +L'ambassadeur de France m'a remis une dépêche de son gouvernement, +dans laquelle M. Guizot décrit, en termes énergiques, le sentiment +qui prévaut depuis quelque temps dans les Chambres françaises, et +généralement en France, quant au droit de visite. + +Après avoir longuement développé les raisons qui l'ont conduit à cette +conclusion, il suggère au gouvernement de S. M. la convenance de former +une commission mixte chargée d'examiner si on ne pourrait pas découvrir, +pour la suppression de la traite, des moyens aussi efficaces ou même +plus efficaces que ceux qui résultent des traités par lesquels est +institué le droit mutuel de visite. + +Je joins ici, pour l'information de Votre Excellence, une copie de cette +dépêche. + +M. Guizot établit avec exactitude qu'à la fin de l'année 1843, le comte +de Sainte-Aulaire m'annonça que le gouvernement avait l'intention de +proposer certaines mesures qui, dans sa conviction, étaient préférables +à l'exercice du droit de visite, et mieux calculées pour atteindre le +but que nous avions en vue. Je dis alors à l'ambassadeur de France que +ma confiance dans la sincérité et le zèle de M. Guizot pour l'abolition +de la traite me déciderait à recevoir toutes les suggestions qui me +viendraient de lui sur ce point, et à les soumettre à l'examen du +gouvernement de Sa Majesté. + +Votre Excellence peut assurer M. Guizot que le gouvernement de Sa +Majesté n'attache au droit de visite aucune valeur autre que celle des +moyens efficaces qu'il fournit pour la répression de la traite. Nous +savons que l'exercice de ce droit ne peut pas manquer d'entraîner +quelques inconvénients, et nous nous prêterions volontiers à l'adoption +de toutes les mesures qui seraient aussi efficaces pour le grand but que +nous avons en vue, et qui ne donneraient pas lieu aux mêmes objections. + +Je suis cependant obligé de déclarer sincèrement que jusqu'ici je +n'ai entendu proposer aucun plan qui pût être adopté avec sécurité en +remplacement du droit de visite. Et quand M. Guizot se rappellera avec +quelle ardeur cette nation a désiré l'abolition de la traite, et les +énormes sacrifices qu'elle a faits et qu'elle fait chaque jour pour +y parvenir, il ne sera pas surpris que nous hésitions à abréger des +traités dont les stipulations ont été trouvées efficaces, jusqu'à ce que +nous soyons convaincus que les mesures proposées auront un égal succès. + +Je m'abstiens de rechercher les causes qui ont amené ce grand changement +de sentiment en France quant à des traités dont naguère encore le +gouvernement français, de concert avec celui de Sa Majesté, avait +sollicité l'adoption par les autres nations. + +Quelles que soient ces causes, j'admets pleinement que, si de tels +engagements ne sont pas exécutés cordialement et avec zèle par les deux +parties contractantes, ils répondront vraisemblablement beaucoup moins +bien au dessein qu'on poursuit et que leur valeur en sera fort diminuée. + +Il est donc inutile d'insister sur les mesures qu'a prises le +gouvernement de S. M. pour écarter toute objection raisonnable à +l'exercice du droit de visite, et sur le soin avec lequel ont été +préparées les instructions données naguère aux officiers employés à ce +service. + +Le seul fait, officiellement déclaré par M. Guizot, que le gouvernement, +la législature et la nation française demandent sérieusement une +révision de ces engagements, tout en professant en même temps un égal +désir d'atteindre le but dans lequel ils avaient été contractés, ce fait +est, pour le gouvernement de S. M., un motif suffisant de consentir à +l'enquête proposée. + +Mais en consentant à la proposition de M. Guizot, V. Exc. +ne peut lui représenter trop fortement combien tout dépendra du +caractère et de la réputation des personnes choisies en qualité +de commissaires, et qui doivent être telles qu'elles inspirent une +confiance indispensable, et qu'elles assurent un résultat efficace. + +Il paraît indispensable au gouvernement de S. M. que la commission soit +composée d'hommes d'un rang élevé, d'un esprit éclairé, parfaitement +indépendants et bien connus pour leur attachement à la grande cause de +la liberté et de l'humanité. + +Il doit être bien entendu que l'objet de la commission n'est pas de +mettre de côté les traités, mais de constater la possibilité de mesures +propres à les remplacer avantageusement. + +Il paraît essentiel aussi que toute mesure de ce genre, si on en trouve, +soit considérée d'abord comme une expérience par laquelle l'action des +traités à ce sujet sera suspendue jusqu'à ce que le succès ou l'insuccès +du nouveau système soit manifeste. + +Le gouvernement de S. M. non-seulement ne pourrait avoir aucune +objection à une commission ainsi formée et pourvue d'instructions +pareilles; mais il serait disposé à l'accueillir avec satisfaction et +espérance, de concert avec toutes les personnes qui désirent sincèrement +la prompte et complète abolition de ce détestable trafic. + +Je suis, etc., etc. + +_Signé_: Aberdeen. + + +My lord + +The French ambassador has delivered to me a despatch from his +government, in which M. Guizot describes in strong terms the feeling +which has prevailed for some time past in the French Chambers and +generally in France, relative to the right of search. + +After detailing at length the reasons which have induced him to arrive +at such a conclusion, he suggests to Her Majesty's government the +expediency of appointing a joint commission for the purpose of inquiring +whether means may not be discovered for the suppression of the slave +trade, as effectual or even more effectual than those afforded by the +treaties which confer the mutual right search. + +A copy of this despatch is enclosed for your Excellency's information. + +M. Guizot correctly states that when, at the close of the year 1843, +the count of Sainte-Aulaire announced to me the intention of the French +government to propose certain measures which they felt satisfied would +be found preferable to the exercice of the right of search, and better +calculated to attain the objects in view. I at that time informed the +French ambassador that my conviction of the sincerity and zeal of M. +Guizot for the abolition of the slave trade would induce me to receive +any suggestions from him on the subject, and to submit them for the +consideration of Her Majesty's government. + +Your Excellency may assure M. Guizot that her Majesty's government +attach no special value to the right of search, except in so far as +it affords an effectual means of suppressing the slave trade. They are +indeed aware that the exercise of this right cannot fail to be attended +with some inconvenience; and they would willingly see the adoption of +any measures which should be as effectual for the accomplishment of +the great end in view, and which should not be liable to the same +objections. + +I am bound however, in candour, to declare that I have not hitherto seen +any plan proposed which could safely be adopted as a substitute for the +right of search: and when M. Guizot recollects how earnestly the people +of this country have desired the abolition of the slave trade, and +the enormous sacrifices which they have made, and are dayly making, to +secure the attainment of this object, he will not be surprised if we +hesitate to abrogate treaties the stipulations of which have been found +efficient, until we are satisfied that the measures about to be proposed +will be attended with equal success. + +I abstain from enquiring into the causes which have led to the great +change of sentiment in France respecting these treaties, which up to a +recent period the French government had united with that of Her Majesty +in pressing on the adoption of other nations. + +Be these causes what they may, I fully admit that such engagements, if +not executed with cordiality and zeal by both the contracting parties, +must become less likely to answer the purpose intended, and their value +be justly impaired. + +It is unnecessary, therefore, to dwell on the means taken by Her +Majesty's government to remove all reasonable grounds of objection to +the exercise of the right of search, and on the care with which the +instructions recently delivered to the officers employed in this service +have been prepared. + +The mere fact, officially declared by M. Guizot, that the government, +the Legislature and the people of France earnestly demand a revision of +these engagements, while they profess at the same time an undiminished +desire to attain the objects for which they were contracted, would +afford to Her Majesty's government a sufficent reason for agreeing to +the proposed enquiry. + +But in assenting to the suggestion of M. Guizot, your Excellency +cannot too strongly impress upon his mind how much will depend upon the +character of the persons who may be selected as commissioners, in order +to inspire the necessary degree of confidence, and to ensure any useful +result. + +It appears to Her Majesty's government to be indispensable that the +commission should be composed of individuals of high station and of +enlightened views, men perfectly independent and well known for their +attachment to the great cause of freedom and humanity. + +It must clearly be made known that the object of the commission is not +to get rid of the treaties, but to ascertain the possibility of adopting +measures by which they may advantageously be replaced. It appears +essential also that, whatever substitute may be proposed, if any be +found, should be considered in the first instance only as an experiment, +by which the operation of the treaties in this respect would necessarily +be suspended until its success or failure had been manifest. + +To a commission thus constituted and thus instructed, Her Majesty's +government could not only entertain no objection, but would be disposed, +in common with all who sincerely desire the early and complete abolition +of this detestable traffick, to look with hope and satisfaction. + +I am, etc., etc. + +_Signé_: Aberdeen. + + + X + +_Note du duc de Broglie sur les motifs et la légitimité de l'abrogation +des conventions de 1831 et 1833._ + +Le gouvernement français estime que les conventions de 1831 et de 1833 +sont révocables à la volonté de chacune des deux parties contractantes; +il n'entend point par là que chaque partie soit libre de se dégager de +ces conventions arbitrairement et sans un motif valable; mais il entend +par là que chaque partie demeure juge, selon sa conscience et ses +lumières, de la question de savoir si le but de ces conventions est +atteint autant qu'il peut l'être; il entend qu'aucune des deux parties +ne peut contraindre l'autre à demeurer indéfiniment dans le lien d'une +obligation qui n'a plus, aux yeux de celle-ci, de cause légitime, ou +même, si l'on veut, suffisante. + +La conviction du gouvernement français, à cet égard, se fonde: + +1º Sur la nature même de l'obligation qui résulte des conventions de +1831 et de 1833; + +2º Sur l'intention manifeste des parties contractantes; + +3º Sur le texte littéral de la convention de 1831, dont celle de 1833 +n'est que l'accessoire et le commentaire. + +On présentera, sur chacun de ces trois points, de courtes réflexions. + +§1.--Dans le droit international, les conventions de 1831 et 1833 sont, +entre la France et l'Angleterre, ce qu'est, dans le droit privé, un +contrat de société; l'un de ces contrats par lesquels deux hommes, deux +personnes individuelles ou collectives se placent, à certains égards +et dans une certaine mesure, à la discrétion, à la disposition l'une de +l'autre. + +Comme tous les contrats sans exception, celui-ci, pour être valide, doit +avoir une cause, une cause véritable et légitime[58]. Ici cette cause +ne saurait être qu'un intérêt commun à poursuivre, un but commun à +atteindre, un but appréciable et qui ne soit pas placé manifestement +hors de la portée des parties contractantes. Il suit de là que, lorsque +ce but est spécial, déterminé, un tel contrat est essentiellement +temporaire; il a pour terme naturel et nécessaire l'accomplissement du +but commun, dans la mesure du possible. Par delà, l'obligation n'existe +plus, dans le for intérieur, faute de cause. Il s'ensuit également +que dans le for extérieur, aucun des contractants ne peut renoncer +indéfiniment, moins encore être réputé avoir renoncé indéfiniment au +droit d'apprécier, en son âme et conscience, si l'obligation subsiste +et quand elle doit prendre fin. Ce serait renoncer en quelque sorte à sa +propre individualité[59]. + +[Note 58: _L'obligation sans cause, ou sur une fausse cause, ou +sur une cause illicite, ne peut avoir aucun effet._ (Code civil, art. +1131.)] + +[Note 59: La société finit: _Par l'expiration du temps pour lequel +elle a été contractée, par l'extinction de la chose, ou la consommation +de la négociation par la volonté qu'un seul ou plusieurs expriment de +n'être plus en société._ (Code civil. art. 1865.)] + +Lorsque la durée de l'obligation est fixée par le contrat lui-même, +c'est-à-dire d'un commun accord, si cette durée n'est pas évidemment +excessive, l'obligation est censée subsister pendant l'intervalle +mutuellement stipulé. Lorsque le contrat est muet sur ce point, chaque +partie est censée s'être réservé _à posteriori_ le droit qu'elle n'a +pas exercé _à priori_. Chaque partie est réputée libre de provoquer et +maîtresse de déterminer, dès qu'elle l'estime juste et convenable, +la dissolution de la société; autrement il dépendrait, après le +but accompli, de celle des parties à laquelle l'association serait +profitable, d'en faire peser indéfiniment et sans compensation le joug +sur celle à qui cette même association serait onéreuse. Il y aurait, +d'un côté tyrannie et de l'autre servitude. + +Que si ces principes sont incontestables et incontestés en droit +privé, ils s'appliquent avec bien plus de force encore dans le droit +international. + +Dans le droit privé, en effet, si la tyrannie, d'une part, et la +servitude, de l'autre, peuvent être, pour un temps indéfini, la +conséquence du système opposé à celui qui vient d'être développé, tout +au moins, l'un et l'autre ont un terme inévitable, à savoir la mort des +contractants, ou simplement de l'un d'eux. + +Dans le droit international, les contractants, ce sont des nations; +les nations ne meurent point. La tyrannie de l'une et la servitude de +l'autre pourraient devenir perpétuelles. + +Dans le droit privé, un homme qui abdiquerait indéfiniment et sans +recours possible une partie de son individualité ferait une chose +absurde et même jusqu'à un certain point immorale; mais enfin ce qu'il +s'aliénerait serait à lui. + +Dans le droit international, un gouvernement qui abdiquerait +indéfiniment et sans recours possible une portion de l'indépendance +nationale, une portion des droits de la souveraineté, aliénerait ce qui +ne lui appartient pas, ce dont il n'a pas le droit de disposer. + +Quel est, au vrai, le dernier résultat des conventions de 1831 et de +1833? C'est l'abandon que se font mutuellement l'Angleterre et la +France d'un droit de juridiction sur une partie de leurs territoires +respectifs. Les bâtiments de commerce de chaque pays sont des fragments +détachés de son territoire, ou, si l'on veut, des colonies flottantes +placées sous la sauvegarde des lois et des institutions de leurs +métropoles respectives. La France concède à l'Angleterre, à charge de +réciprocité, le droit d'arrêter, de soumettre à des perquisitions, +de détruire, de livrer à la justice des Français sur le territoire +français. Cela est déjà exorbitant; cela peut se concevoir néanmoins, +mais à la condition expresse que la concession sera temporaire et +révocable; cela peut se concevoir comme on conçoit qu'un gouvernement +place momentanément ses armées sous les ordres d'un général étranger, ou +permette momentanément à un corps de troupes étranger de s'établir sur +son territoire; mais que le roi de France ou la reine d'Angleterre, +par un simple acte de leur prérogative royale, puissent aliéner, +indéfiniment et sans recours, sur ce point ou sur tout autre, les droits +de la souveraineté française et britannique, placer, indéfiniment +et sans recours, le territoire français sous la juridiction de +l'Angleterre, le territoire anglais sous la juridiction de la France, +cela ne se peut; la constitution de chaque pays s'y oppose, et, si les +conventions de 1831 et de 1833 avaient cette portée, elles seraient +nulles de plein droit. + +§ II.--Les considérations qui dominent les conventions de 1831 et +de 1833 suffiraient pour invalider, au besoin, toutes stipulations +contraires, s'il en existait de semblables dans ces conventions. Mais +il n'en existe point. Loin de là; l'intention des parties a été +manifestement conforme aux principes qui viennent d'être exposés; +l'intention évidente des parties a été d'imprimer à ces conventions, non +point un caractère permanent, mais un caractère temporaire; non point +un caractère irrévocable, à moins d'un consentement mutuel, mais un +caractère révocable au gré de chaque partie. + +C'est ce qu'il est aisé de démontrer. + +Il résulte, en effet, de la correspondance échangée entre le +gouvernement français et le gouvernement britannique, correspondance +dont les extraits ont été régulièrement communiqués au parlement, que, +de 1815 à 1831, le gouvernement britannique n'a cessé d'attacher un prix +infini à obtenir du gouvernement français la concession d'un droit de +visite réciproque. + +Il en résulte également que le gouvernement français n'a jamais cessé de +témoigner à cet égard la plus extrême répugnance. + +Le 19 février 1831, lord Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris, +d'après les ordres qu'il avait reçus de lord Palmerston (dépêche du 4 +février[60]), proposa pour la cinquième ou sixième fois peut-être, au +général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères en France, +cette concession d'un droit de visite mutuel; la proposition était +conçue en termes généraux, sans distinction, sans exception. Elle fut +péremptoirement repoussée par le général Sébastiani (voir la lettre de +ce ministre en date du 7 avril 1831[61]). + +[Note 60: State papers, 1831-1862, pages 558, 561, 562, 563.] + +[Note 61: _Ibid._, page 153.] + +Le 7 novembre de la même année, lord Granville reçut l'ordre de +renouveler une dernière fois cette proposition en la _modifiant_; ce +sont les termes de la dépêche de lord Palmerston; il ne s'agissait +plus d'un droit de _visite général et permanent_, mais d'une _expérience +partielle et temporaire (partial and temporary experiment) qui +laisserait constamment la question sous le contrôle des deux +gouvernements (which would still leave the question at all times within +the control of the two governments)_; et, pour atteindre ce but, il +était proposé que chaque gouvernement délivrât aux croiseurs de l'autre +des mandats, lesquels ne seraient exécutoires qu'en dedans de certaines +zones et pourraient être renouvelés périodiquement de trois en trois +ans, par exemple, ou même constamment sujets à une révocation de le +part du gouvernement qui les aurait délivrés, en cas _d'abus ou +d'inconvénient_. + +Réduite à ces termes et renfermée dans ces limites, la proposition fut +admise par le général Sébastiani; elle est devenue la convention du 30 +novembre 1831, et le rapprochement des dates aussi bien que le silence +absolu de la correspondance officielle concourent avec l'étroite +analogie des dispositions pour démontrer qu'aucune proposition nouvelle +n'est intervenue du 7 au 30 novembre 1831. + +Dans l'intervalle, un projet de convention, rédigé sur les bases de +la proposition du 7 novembre, fut soumis par le général Sébastiani à +l'examen de deux hommes qu'il honorait de sa confiance, M. le comte +Portalis, premier président de la Cour de cassation, et M. le duc de +Broglie. Il les chargea de négocier officieusement avec lord Granville +la convention à intervenir. Plusieurs changements importants furent +introduits dans la proposition primitive; le seul qu'il importe de +signaler ici, c'est qu'à la délivrance de mandats en nombre indéterminé, +valables pour _trois ans_ et révocables seulement en cas _d'abus_ +ou _d'inconvénient_, on substitua des mandats en nombre déterminé et +valables simplement _pour un an_. + +Le but évident de cette restriction était de placer, de plus en plus +chaque année, le maintien du droit de visite _sous le contrôle de chaque +gouvernement_. + +§ III.--Oublions maintenant les principes posés dans le premier numéro +du présent mémorandum; oublions tous les renseignements historiques +rappelés dans le deuxième numéro. Plaçons-nous simplement en face de la +convention de 1831. Que dit-elle? + +Dit-elle, comme la convention signée à Washington en 1812, que les deux +gouvernements s'engagent l'un envers l'autre à entretenir sur la côte +d'Afrique chacun une croisière de 10, 20, 25 bâtiments, plus ou moins? + +Nullement. + +A cet égard, le silence est absolu. Le droit de chaque gouvernement +d'avoir ou de n'avoir pas de croisière sur la côte d'Afrique est plein +et entier. + +Mais la convention de 1831 part de ce fait que les deux gouvernements +entretiennent habituellement des croiseurs sur la côte d'Afrique; et +le fait admis, ils s'engagent l'un envers l'autre à investir leurs +croiseurs du droit de visite réciproque, pourvu toutefois que, dans +aucun cas, le nombre des croiseurs de l'un ne dépasse le double du +nombre des croiseurs de l'autre. + +L'engagement est tout à la fois limité et _conditionnel_: + +Limité quant au nombre proportionnel des mandats à délivrer; + +Conditionnel quant à l'existence même des croisières. + +Le jour où l'un des deux gouvernements croira possible et convenable de +supprimer toute croisière sur la côte d'Afrique, ce jour-là cessera +pour lui, de droit et de fait, l'obligation de délivrer des mandats aux +croiseurs de l'autre gouvernement, à moins qu'on ne veuille soutenir +qu'il est obligé d'entretenir une croisière qu'il juge inutile, dans +l'unique but de se constituer dans l'obligation de délivrer des mandats. +La proposition serait si extraordinaire qu'elle aurait besoin, pour être +admise, d'être énoncée dans les termes les plus explicites; or, il n'en +est rien. + +Sans doute, si le gouvernement dont il s'agit cessait d'entretenir une +croisière utile et nécessaire afin d'échapper à l'obligation qui résulte +de la convention de 1831, il agirait de mauvaise foi, et sinon contre +la lettre, du moins contre l'esprit de la convention de 1831; mais s'il +cessait d'entretenir une croisière parce que sincèrement, loyalement, il +la considérerait désormais comme inutile, il userait de son droit et ne +mériterait aucun reproche. + +On peut soutenir sans doute, et avec raison, que ce moment n'est pas +venu. C'est l'opinion personnelle de l'auteur du présent mémorandum; +c'est l'opinion du ministère français actuel. Mais d'autres pourraient +penser différemment. D'autres pourraient soutenir que les conventions +de 1831 et 1833 avaient deux buts, l'un direct, celui-là est atteint; +l'autre indirect, celui-ci ne peut plus l'être. Le but direct, +c'était l'abolition complète de la traite sous le pavillon français et +britannique. D'un commun aveu, la traite des noirs ne se fait plus +ni sous l'un ni sous l'autre pavillon. Le but indirect, c'était +la répression de la traite sous tous les pavillons, au moyen de +l'association de toutes les puissances maritimes à la convention de +1831 et du droit de visite universel. Il n'est plus permis de se flatter +d'atteindre ce dernier but depuis que le gouvernement anglais lui-même +y a renoncé en signant la convention de Washington. On conclurait de +là que les conventions de 1831 et de 1833 sont désormais sans objet, et +l'argument, il faut bien en convenir, ne serait entièrement dépourvu ni +de force, ni de vérité. + + + XI + +_Premier projet d'un nouveau mode de répression de la traite remis par +le duc de Broglie au docteur Lushington._ + +La commission mixte nommée par les deux gouvernements a pour objet +de chercher un nouveau moyen de répression de la traite des noirs +qui puisse remplacer le droit de visite réciproque établi par les +conventions de 1831 et de 1833; droit dont le maintien, sous quelque +forme et dans quelques limites que ce puisse être, est jugé impossible +et dont, après l'enquête que les commissaires ont entendue, l'utilité +est plus que douteuse. + +1º Aucun bâtiment français n'étant, comme il a été reconnu, et ne +pouvant être engagé dans la traite des noirs, et, d'autre part, les +croiseurs français n'ayant non plus aucune occasion d'exercer leur droit +de visite sur les bâtiments anglais, le seul danger qu'on pût craindre, +de la suppression du droit de visite réciproque entre la France et +l'Angleterre, serait l'usurpation du pavillon français par un bâtiment +négrier d'une autre nation. On propose de pourvoir à cette éventualité, +d'ailleurs peu vraisemblable, en établissant à la côte d'Afrique une +escadre de croiseurs français (tant bâtiments à vapeur que bâtiments à +voiles), envoyée dans l'intention expresse de servir à la poursuite +des bâtiments négriers et disposée sur le modèle le plus convenable. +Le nombre en serait déterminé d'après les besoins de leur destination +spéciale; chaque station serait mise en relation habituelle avec la +station anglaise du même point, de manière à être à portée de donner +et de recevoir tous les avertissements nécessaires et de concerter avec +elle toutes ses opérations. + +2º Cette force maritime une fois constituée, on propose de la faire +servir à la répression de la traite par un moyen plus efficace que la +simple surveillance en mer. On propose d'entamer, tantôt au nom de la +France, tantôt au nom de l'Angleterre, mais toujours de concert, des +négociations avec les divers chefs des tribus indigènes qui possèdent +la souveraineté de la côte, à l'effet d'obtenir d'eux, par des traités, +l'engagement de supprimer la traite des noirs sur leur territoire. Les +deux croisières seraient chargées de tenir la main à l'exécution de ces +engagements, en exerçant sur la conduite des chefs et sur les faits qui +se passeraient à la côte, une active surveillance, et, au besoin, si +la simple intimidation produite par leur présence ne suffisait pas, en +faisant usage des moyens de contrainte matérielle (blocus, débarquement +ou autres) dont l'emploi est autorisé par les règles communes du droit +des gens, même sans stipulations particulières, en cas de rupture d'un +traité conclu. Il y a même lieu de penser que, sur quelques points, on +pourrait obtenir des chefs, de plein gré, le droit de faire la police de +leur territoire. Dans le cas où l'emploi de la force serait nécessaire, +le gouvernement français dispose, dans ses possessions de la côte +d'Afrique, de ressources d'une nature particulière dont l'usage serait +précieux. + + + XII + +_Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour +remplacer les conventions de 1831 et 1833._ + +Le plan proposé par le docteur Lushington, autant qu'on peut +l'entrevoir, prend pour base le système mis en avant par le gouvernement +français, en y apportant cependant les modifications suivantes: + +1º Les conventions de 1831 et de 1833 ne seraient que suspendues en ce +moment, et cela, non point à partir du jour même de la conclusion, mais +à partir seulement du commencement des opérations des deux croisières +anglaise et française sur la côte d'Afrique. + +2º Pour prévenir l'usurpation des pavillons anglais et français, on +accorderait aux croiseurs de chaque nation, sur les bâtiments suspects +d'avoir usurpé le pavillon de l'autre, un droit non pas de _visite_, +mais de simple _vérification de la nationalité_, par l'inspection des +papiers de bord et autres moyens. + +3º Pour arriver plus aisément à la conclusion des traités avec les +chefs naturels de la côte, les deux escadres formeraient, dès à présent, +autour des centres principaux de traite, non point un blocus proprement +dit, mais une croisière très-active et très-serrée. On espère que +la gêne produite par cette croisière diminuerait en peu de temps, et +l'activité de la traite des noirs sur ces points et le profit que les +chefs naturels peuvent en retirer, et qu'ils seraient ainsi amenés plus +aisément à consentir à son abolition. Mais pour rendre cette mesure +efficace, le docteur Lushington paraît croire qu'il serait nécessaire de +conserver sur ces points, et sur ces points seulement, quelques-unes +des stipulations des traités de 1831 et de 1833, comme, par exemple, le +droit de capture d'un bâtiment d'une des nations par les croiseurs de +l'autre, en cas où ce bâtiment serait trouvé portant des noirs à son +bord., + +4º Si au bout d'un certain nombre d'années, qui serait fixé au traité, +les deux puissances reconnaissaient que le but qu'elles se sont proposé +est atteint, toutes les conventions, aussi bien celles de 1831 et +de 1833 que le nouvel arrangement aujourd'hui à conclure, seraient +annulées; on y substituerait une simple déclaration, faite en commun +par les deux puissances, et posant, comme principe de droit des gens, +le droit, pour tous les vaisseaux de marine militaire, de toutes les +nations, de vérifier la nationalité des bâtiments marchands qu'ils +rencontrent et qu'ils soupçonnent d'usurper un pavillon étranger pour +couvrir un commerce illicite. + +Ce plan comprend, on peut le voir, deux parties distinctes, l'une +immédiatement applicable et provisoire, la seconde ajournée à une époque +ultérieure, mais destinée à devenir permanente; la première qui suspend +seulement les conventions de 1831 et de 1833 et en laisse même subsister +quelques clauses; la seconde qui les abolit définitivement, mais qui +leur substitue la solution, dans le sens de l'Angleterre, du point de +droit contesté entre ce gouvernement et celui des États-Unis. + + + XIII + +_Traité signé à Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des +conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de +répression de la traite des nègres._ + +S. M. le roi des Français et S. M. la reine du royaume-uni de la +Grande-Bretagne et de l'Irlande, considérant que les conventions du 30 +novembre 1831 et du 22 mars 1833 ont atteint leur but en prévenant la +traite des noirs sous les pavillons français et anglais, mais que +ce trafic odieux subsiste encore, et que lesdites conventions sont +insuffisantes pour en assurer la suppression complète, S. M. le roi des +Français ayant témoigné le désir d'adopter, pour la suppression de la +traite, des mesures plus efficaces que celles qui sont prévues par ces +conventions, et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et +de l'Irlande ayant à coeur de concourir à ce dessein, Elles ont résolu +de conclure une nouvelle convention qui sera substituée, entre les deux +hautes parties contractantes, aux lieu et place desdites conventions +de 1831 et 1833, et, à cet effet, Elles ont nommé pour leurs +plénipotentiaires, savoir: + +S. M. le roi des Français, le sieur Louis de Beaupoil, comte de +Sainte-Aulaire, pair de France, grand-croix de l'ordre royal de la +Légion d'honneur, grand-croix de l'ordre de Léopold de Belgique, son +ambassadeur près S. M. Britannique; + +Et le sieur Charles-Léonce-Achille-Victor duc de Broglie, pair +de France, grand-croix de l'ordre royal de la Légion d'honneur, +vice-président de la Chambre des pairs; + +Et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande; +le très-honorable George, comte d'Aberdeen, vicomte Gordon, vicomte +Formartine, lord Haddo, Methlick, Tarvis et Kellie, pair du Royaume-Uni, +conseiller de Sa Majesté en son conseil privé, chancelier du très-ancien +et très-noble ordre du Chardon, et principal secrétaire d'État de Sa +Majesté ayant le département des affaires étrangères; + +Et le très-honorable Stephen Lushington, conseiller de Sa Majesté en son +conseil privé, et juge de sa haute cour d'amirauté; + +Lesquels, après s'être communiqué leurs pleins pouvoirs respectifs, +trouvés en bonne et due forme, ont arrêté et conclu les articles +suivants: + +ART. 1er.--Afin que le pavillon du S. M. le roi des Français et celui +de S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande ne +puissent être usurpés, contrairement au droit des gens et aux lois en +vigueur dans les deux pays, pour couvrir la traite des noirs, et afin de +pourvoir plus efficacement à la suppression de ce trafic, S. M. le roi +des Français s'engage à établir, dans le plus court délai possible, sur +la côte occidentale de l'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'au 16° 30 de +latitude méridionale, une force navale composée au moins de vingt-six +croiseurs, tant à voiles qu'à vapeur; et S. M. la reine du royaume-uni +de la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage à établir, dans le plus +court délai possible; sur la même partie de la côte occidentale de +l'Afrique, une force composée au moins de vingt-six croiseurs, tant à +voiles qu'à vapeur, et sur la côte orientale de l'Afrique le nombre +de croiseurs que Sa Majesté jugera suffisant pour la suppression de la +traite sur cette côte, lesquels croiseurs seront employés dans le but +ci-dessus indiqué, conformément aux dispositions suivantes. + +ART. 2--Lesdites forces navales françaises et anglaises agiront de +concert pour la suppression de la traite des noirs. Elles établiront +une surveillance exacte sur tous les points de la partie de la côte +occidentale d'Afrique où se fait la traite des noirs, dans les limites +désignées par l'article 1er. Elles exerceront, à cet effet, pleinement +et complétement tous les pouvoirs dont la couronne de France et celle de +la Grande-Bretagne sont en possession pour la suppression de la traite +des noirs, sauf les modifications qui vont être ci-après indiquées en ce +qui concerne les navires français et anglais. + +ART. 3.--Les officiers au service de S. M. le roi des Français et +les officiers au service de S. M. la reine du royaume-uni de la +Grande-Bretagne et de l'Irlande, qui seront respectivement chargés du +commandement des escadres françaises et anglaises destinées à assurer +l'exécution de la présente convention, se concerteront sur les meilleurs +moyens de surveiller exactement les points de la côte d'Afrique +ci-dessus indiqués, en choisissant et en désignant les lieux de station, +et en confiant ces postes aux croiseurs des deux nations, agissant +ensemble ou séparément, selon qu'il sera jugé convenable; de telle sorte +néanmoins que, dans le cas où l'un de ces postes serait spécialement +confié aux croiseurs de l'une des deux nations, les croiseurs de l'autre +nation puissent, en tout temps, y venir exercer les droits qui leur +appartiennent pour la suppression de la traite des noirs. + +ART. 4.--Des traités pour la suppression de la traite des noirs seront +négociés avec les princes ou chefs indigènes de la partie de la +côte occidentale d'Afrique ci-dessus désignée, selon qu'il paraîtra +nécessaire aux commandants des escadres françaises ou anglaises. + +Ces traités seront négociés ou par les commandants eux-mêmes, ou par les +officiers auxquels ils donneront à cet effet des instructions. + +ART. 5.--Les traités ci-dessus mentionnés n'auront d'autre objet que la +suppression de la traite des noirs. Si l'un de ces traités vient à être +conclu par un officier de la marine britannique, la faculté d'y accéder +sera expressément réservée à S. M. le roi des Français; la même faculté +sera réservée à S. M. la reine du royaume-uni, de la Grande-Bretagne et +de l'Irlande, dans tous les traités qui pourraient être conclus par un +officier de la marine française. Dans le cas où S. M. le roi de Français +et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande +deviendraient tous deux parties contractantes à de tels traités, les +frais qui auraient pu être faits pour leur conclusion, soit en cadeaux +ou autres dépenses semblables, seront supportés également par les deux +nations. + +ART. 6.--Dans le cas où il deviendrait nécessaire, conformément aux +règles du droit des gens, de faire usage de la force pour assurer les +traités conclus en conséquence de la présente convention, on ne pourra y +avoir recours, soit par terre, soit par mer, que du commun consentement +des officiers commandant les escadres françaises et anglaises. + +Et s'il était jugé nécessaire, pour atteindre le but de la présente +convention, d'occuper quelques points de la côte d'Afrique ci-dessus +indiqués, cette occupation ne pourrait avoir lieu que du commun +consentement des deux hautes parties contractantes. + +ART. 7.--Dès l'instant où l'escadre que S. M. le roi des Français doit +envoyer à la côte d'Afrique sera prête à commencer ses opérations sur +ladite côte, S. M. le roi des Français en donnera avis à S. M. la reine +du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et les deux hautes +parties contractantes feront connaître, par une déclaration commune, +que les mesures stipulées dans la présente convention sont sur le point +d'entrer en cours d'exécution: ladite déclaration sera publiée partout +où besoin sera. + +Dans les trois mois qui suivront la publication de ladite déclaration, +les mandats délivrés aux croiseurs des deux nations, en vertu des +conventions de 1831 et de 1833 pour l'exercice du droit de visite +réciproque, seront respectivement restitués. + +ART. 8.--Attendu que l'expérience a fait voir que la traite des noirs, +dans les parages où elle est habituellement exercée, est souvent +accompagnée de faits de piraterie dangereux pour la tranquillité des +mers et la sécurité de tous les pavillons, considérant en même temps +que, si le pavillon porté par un navire est, _prima facie_, le signe +de la nationalité de ce navire, cette présomption ne saurait être +considérée comme suffisante pour interdire, dans tous les cas, de +procéder à sa vérification, puisque, s'il en était autrement, tous les +pavillons pourraient être exposés à des abus en servant à couvrir la +piraterie, la traite des noirs ou tout autre commerce illicite; afin de +prévenir toute difficulté dans l'exercice de la présente convention, il +est convenu que des instructions fondées sur les principes du droit des +gens et sur la pratique constante des nations maritimes seront adressées +aux commandants des escadres et stations françaises et anglaises sur la +côte d'Afrique. + +En conséquence, les deux gouvernements se sont communiqué leurs +instructions respectives, dont le texte se trouve annexé à la présente +convention. + +ART. 9.--S. M. le roi des Français et S. M. la reine du royaume-uni de +la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engagent réciproquement à continuer +d'interdire, tant à présent qu'à l'avenir, toute traite des noirs dans +les colonies qu'elles possèdent ou pourront posséder par la suite, et +à empêcher, autant que les lois de chaque pays le permettront, leurs +sujets respectifs de prendre dans ce commerce une part directe ou +indirecte. + +ART. 10.--Trois mois après la déclaration mentionnée en l'article 7, la +présente convention entrera en cours d'exécution. La durée en est fixée +à dix ans. Les conventions antérieures seront suspendues. Dans le +cours de la cinquième année, les deux hautes parties contractantes se +concerteront de nouveau et décideront, selon les circonstances, s'il +convient, soit de modifier, soit de remettre en vigueur tout ou +partie de la convention actuelle. A la fin de la dixième année, si les +conventions antérieures n'ont pas été remises en vigueur, elles +seront considérées comme définitivement abrogées. Les hautes parties +contractantes s'engagent, en outre, à continuer de s'entendre pour +assurer la suppression de la traite des noirs par tous les moyens qui +leur paraîtront les plus utiles et les plus efficaces, jusqu'au moment +où ce trafic aura été complétement aboli. + +ART. 11.--La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en +seront échangées à Londres à l'expiration de dix jours, à compter de ce +jour, ou plus tôt si faire se peut. + +En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y ont +apposé le sceau de leurs armes. + +Fait à Londres, le 29 mai 1845. + +L. S. SAINTE-AULAIRE. V. DE BROGLIE, ABERDEEN + +STEPHEN LUSHINGTON. + + + XIV + +1º _Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et +ministres de France à Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, sur +les affaires de Grèce._ + +Monsieur, l'attention du gouvernement du roi, quelque temps distraite de +la situation de la Grèce par des questions plus urgentes, commence à s'y +reporter. + +La sollicitude du cabinet de Londres a été dernièrement appelée, et il +a appelé lui-même celle des autres puissances sur des actes déplorables +qu'il serait souverainement injuste d'attribuer à la volonté du +gouvernement grec, mais qui autorisent à craindre que le pouvoir n'ait +pas en Grèce toute l'énergie nécessaire pour maintenir ses agents dans +les voies d'une administration régulière, juste et humaine. Le mal +est d'autant plus regrettable qu'à d'autres égards l'état intérieur du +royaume fondé par le concours de la France, de l'Angleterre et de +la Russie semble prouver que ces puissances n'avaient pas cédé à une +généreuse illusion en se décidant à tant de sacrifices pour replacer au +rang des nations indépendantes une contrée qui leur paraissait +renfermer en elle-même tous les éléments essentiels de régénération. +L'accroissement de la population, le perfectionnement de l'agriculture, +l'augmentation progressive du revenu qui s'équilibre enfin avec les +charges ordinaires, ce sont là autant de symptômes d'une vitalité +intérieure et naturelle qu'il serait déplorable de voir arrêtée ou +compromise par l'impuissance ou l'incurie de l'administration. C'est +sans doute au seul roi Othon qu'il appartient de porter remède, de +concert avec le peuple qu'il gouverne, à des maux ou à des périls +signalés peut-être avec quelque exagération, mais qui ont un fond de +réalité... + +Toute mesure qui serait à cet effet imposée au roi Othon par une volonté +étrangère manquerait, et, à coup sûr, aucune des puissances qui ont +élevé la nouvelle monarchie n'a la pensée de porter ainsi atteinte à son +indépendance. + +Cependant, les puissances qui ont élevé la nouvelle monarchie et celles +qui, sans avoir pris part au traité du 8 juillet 1827, ont contracté +depuis avec le cabinet d'Athènes des relations plus ou moins intimes, +considèrent sans doute comme un devoir envers ce cabinet et envers +elles-mêmes de lui donner des conseils propres à prévenir des +catastrophes dont les conséquences n'affecteraient pas les intérêts de +la Grèce seule. + +Pour que ces conseils aient quelque chance de produire une impression +réelle, il faut qu'ils soient unanimes; il faut qu'ils ne paraissent pas +émaner d'influences rivales, dont les tendances contraires deviendraient +pour la Grèce une cause de divisions intestines et de tiraillements +funestes; il faut encore qu'ils aient été préparés avec une maturité et +une réflexion qui, en ménageant la juste susceptibilité du gouvernement +et du peuple grec, assurent à l'influence des puissances unies +l'autorité morale sans laquelle elles ne feraient qu'aggraver les maux +qu'il faut guérir. + +Le plus grave de ces maux, celui duquel dérivent presque tous les +autres, c'est évidemment la faiblesse et l'inertie du pouvoir, assailli +chaque jour par les prétentions rivales des partis ou des individus, +se réfugiant pour leur échapper dans un isolement qui l'éloigne de sa +nation même, et le met hors d'état de la connaître et de la diriger. +Il s'inquiète, hésite, ajourne toute résolution, toute action et, ne +trouvant nulle part ni impulsion décidée, ni point d'appui suffisant, il +semble près de tomber dans cet état de nullité qui laisse subsister les +abus les plus flagrants et pourrait ouvrir la porte aux périls les plus +graves. + +On a quelquefois pensé que le meilleur moyen de mettre fin à cette +inertie du pouvoir, et aux fâcheux état qui en résulte dans les esprits +comme dans les affaires, ce serait de donner à la Grèce le régime +constitutionnel dans le sens qu'on est généralement convenu de donner à +ce mot, c'est-à-dire d'y appeler des pouvoirs divers et indépendants +à participer au plein exercice de la puissance législative et à la +direction des affaires. + +Loin d'être convaincu des avantages d'une telle innovation, le +gouvernement du roi ne voit ni dans l'organisation intérieure de la +Grèce, ni dans les habitudes et l'existence des diverses classes de la +population, les conditions propres à en préparer le succès. Dans son +opinion, elle risquerait de n'être pas comprise des sujets du roi Othon, +et de ne devenir entre leurs mains qu'un nouvel instrument de discorde +et d'anarchie. + +Au lieu d'exposer la Grèce et sa monarchie naissante à ce nouveau péril, +le gouvernement du roi pense qu'il n'est pas impossible de trouver, +dans les institutions déjà existantes et déjà accréditées en Grèce, des +moyens de donner à l'administration du roi Othon le point d'appui, la +régularité, l'activité qui lui manquent, de réprimer ainsi les abus dont +on se plaint et de préparer à la Grèce un meilleur avenir. + +Il suffirait peut-être, pour atteindre à ce but, d'étendre les +attributions et d'assurer l'action efficace du conseil d'État qui siége +maintenant auprès du roi, et de rattacher cette institution à celle des +conseils municipaux et provinciaux dont la base, empruntée à d'antiques +établissements, était enracinée dans les moeurs nationales, même à +l'époque de la domination turque. Une telle combinaison, en affermissant +et réglant l'exercice de l'autorité royale, aurait tout à la fois +l'avantage de se lier aux traditions nationales, d'accomplir, dans +une mesure raisonnable, des promesses qui peuvent être diversement +interprétées, mais dont, sous plus d'un rapport, il ne serait pas sans +inconvénient de ne tenir aucun compte, enfin, de ne donner aucun motif +de crainte à ceux qui redoutent, avant tout, pour un trône mal affermi, +l'intervention active d'un contrôle populaire. + +Je viens, monsieur, de vous indiquer sommairement notre pensée sur la +nature des conseils que les puissances pourraient faire entendre au +gouvernement grec, dans le cas où, comme paraît le désirer le cabinet de +Londres, elles jugeraient nécessaire d'intervenir pour signaler au roi +Othon les maux qui se font sentir dans l'administration de ses États. + +J'insiste, en même temps, sur les ménagements, sur le caractère amical +et confidentiel qui devraient présider à cette intervention dans les +affaires intérieures d'un État indépendant. + +Veuillez, je vous prie, communiquer la présente dépêche au cabinet de +Londres. Si je ne donne pas plus de développement aux idées qui y sont +exprimées, c'est que je me propose moins d'en provoquer l'adoption +immédiate et complète que d'inviter les cours alliées à y réfléchir de +leur côté et à me communiquer les résultats de leurs réflexions; je n'ai +pas besoin d'ajouter qu'elles seront de notre part l'objet de l'examen +le plus attentif et le plus scrupuleux. Nous pensons que l'honneur des +cabinets européens est engagé à prévenir, dans le nouvel État qu'ils +ont contribué à fonder en Grèce, des maux qui seraient assez graves pour +compromettre l'oeuvre commencée et tous les intérêts qui s'y rattachent. + +2º _M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à Athènes._ + +7 juin 1841. + +Monsieur, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire jusqu'au nº 41 inclusivement. + +Nous avons été satisfaits du langage tenu et des intentions manifestées +par M. Maurocordato pendant le séjour qu'il a fait à Paris. Il m'a +paru que sa manière de voir sur les réformes à introduire dans +l'administration de la Grèce se rapproche beaucoup plus de celle du +gouvernement du roi que de l'empressement du cabinet de Londres à y +substituer un régime constitutionnel. Il a hautement protesté contre +toute idée d'exclusion dans le choix des personnes, et a reconnu qu'en +s'aliénant la France et les hommes qui passent pour ses amis, il se +mettrait dans l'impossibilité d'organiser une administration stable et +efficace. Vous le trouverez disposé à entretenir avec vous les meilleurs +rapports, et en lui prêtant votre concours dans tout ce qui tendra +au bien général du pays, vous êtes certain d'entrer dans la pensée du +gouvernement du roi. + +3º _M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à Athènes._ + +17 septembre 1841. + +Monsieur, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire par le dernier paquebot. J'ai reçu aussi celle de M. Piscatory. +Ceux de vos collègues qui ont attribué à l'action de la France le +changement de ministère naguère accompli à Athènes, sont tombés dans +une erreur si évidente que, sans doute, ils n'auront pas tardé à +la reconnaître. Quelles que soient, d'ailleurs, à cet égard +leurs préoccupations, ils ne sauraient les faire partager à leurs +gouvernements auprès desquels nous soutenions si vivement la cause de +M. Maurocordato, au moment où, à notre insu, ce ministre donnait sa +démission. Nous nous étions loyalement décidés à lui accorder notre +appui, parce qu'il nous avait paru animé d'intentions sages et droites, +parce que ses qualités personnelles et son influence avaient dû nous +faire croire qu'appelé par la volonté du roi Othon à tirer la Grèce +de la situation difficile où elle se trouve placée, il avait plus de +chances qu'un autre d'y réussir. Il n'entrait, vous le savez, aucune +préférence personnelle dans l'attitude que nous avions prise à +son égard. C'est assez dire que sa retraite ne changera rien aux +dispositions bienveillantes dont nous avons été constamment animés +pour la Grèce, et que notre concours est également acquis à quiconque +entreprendra, avec le courage, le dévouement et l'intelligence +nécessaires, là tâche difficile sous laquelle M. Maurocordato a +succombé. A ces titres, M. Christidès, dont le gouvernement du roi +connaît et apprécie d'ailleurs tout le mérite, peut compter sur +notre empressement à seconder ses efforts. Vous pouvez lui en donner +l'assurance. Quant à l'opinion peu favorable qu'il exprime sur les idées +que nous avions indiquées pour l'organisation du conseil d'État, que M. +Christidès ne craigne pas que nous en soyons moins bienveillants pour +lui et moins enclins à le soutenir. A la distance où nous sommes du pays +qu'il va gouverner, nous n'avons pas la prétention de juger mieux que +lui de la route qu'il convient de suivre pour arriver au but commun de +nos voeux et des siens, l'affermissement de l'ordre, la création d'une +administration régulière et qui puisse développer toutes les ressources +de la Grèce. Par cela même que nous avons toujours cru que les mesures +à prendre à cet effet devaient se rattacher aux moeurs, aux idées, aux +institutions et aux traditions nationales, plutôt que d'être puisées +dans l'imitation précipitée et confuse des institutions étrangères, +c'est au gouvernement du roi Othon, dirigé par les conseils de ses +sujets les plus éclairés, que nous entendons laisser l'appréciation +des remèdes appropriés à la guérison du mal; et quand nous avons pris +l'initiative à cet égard, nous avons voulu appeler sur ces graves et +urgentes questions l'attention de la Grèce et de l'Europe, bien plutôt +que les résoudre nous-mêmes par des conseils précis et positifs. Ce que +je viens de vous dire, monsieur, suffit pour vous indiquer la marche +que vous avez à suivie dans les circonstances nouvelles créées par la +retraite de M. Maurocordato. Je me propose de vous écrire bientôt avec +plus de détails sur la situation de la Grèce et du nouveau cabinet qui +vient de se former. + + + XV + +_M. Guizot à Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville, +commandant l'escadre française dans la Méditerranée._ + +Monseigneur, + +Juin 1846. + +D'après de nouveaux avis parvenus au gouvernement du roi au sujet des +préparatifs hostiles plus ou moins directs qui se font, à ce qu'il +paraît, à Tripoli contre la régence de Tunis, le roi a décidé que Votre +Altesse Royale, au lieu de détacher, pour les envoyer devant Tunis, deux +vaisseaux de son escadre, se présenterait sur les côtes de la Régence +avec l'escadre entière. Votre Altesse Royale ne dira point qu'elle vient +expressément et spécialement dans le dessein de protéger le bey contre +les tentatives qui peuvent le menacer. L'apparition de Votre Altesse +Royale devant Tunis fera partie des promenades et des exercices qu'elle +fait faire à l'escadre dans la Méditerranée. Mais elle saisira cette +occasion pour renouveler au bey l'assurance de la protection du roi qui +persiste et persistera toujours à ne souffrir, dans l'état actuel et +traditionnel de la régence, aucune altération. Après avoir ainsi rassuré +le bey, Votre Altesse Royale se présentera ensuite avec l'escadre +entière, et comme suite de ses exercices, devant Tripoli, et là, dans +ses communications avec le pacha, elle lui fera connaître que le roi +est informé des menées et des préparatifs auxquels il se livre contre la +régence de Tunis, et lui notifiera que le gouvernement du roi, comme il +l'a plusieurs fois déclaré à la Porte, est résolu à ne rien souffrir +de semblable et à maintenir, en ce qui touche le bey et la régence, le +complet _statu quo_, et que si quelque tentative hostile avait lieu de +sa part sur une partie quelconque du territoire de la régence, Votre +Altesse Royale a ordre formel de s'y opposer. Et le cas échéant, ce qui +ne paraît pas probable, vous vous y opposerez en effet, Monseigneur, +conformément aux instructions données en 1843, dans des circonstances +analogues, à M. le capitaine de vaisseau Le Goarant de Trommelin, et +dont je joins ici copie. + +Ces instructions sont de tous points conformes aux déclarations que nous +avons, à plusieurs reprises, faites à la Porte ottomane. Nous en avons +reçu, à plusieurs reprises aussi, les assurances les plus formelles +qu'elle ne méditait et ne préparait absolument rien contre le bey de +Tunis. + +Le gouvernement du roi pense en effet que, contenue par nos déclarations +et nos actes, la Porte n'entreprendra rien. Cependant, elle garde +toujours certaines velléités et fait de temps en temps des commencements +de démonstration que nous devons surveiller avec soin. On nous annonce +à Tunis et à Tripoli, dans ce moment même, qu'une partie de l'escadre +turque doit sortir du Bosphore et se rendre à Malte. C'est ce qui +détermine le gouvernement du roi à donner à Votre Altesse Royale les +ordres que je vous transmets et qu'elle exécutera avec la prudence et le +tact dont elle a déjà donné de si honorables preuves. + +Dès que Votre Altesse Royale aura accompli avec toute l'escadre, sur les +côtes de Tunis et de Tripoli, l'excursion que lui prescrit le roi, elle +se rapprochera des côtes de France pour être à la portée de recevoir les +directions ultérieures qu'il pourrait entrer dans les vues de Sa Majesté +de lui donner. + +Je suis, etc., etc.... + + + XVI + +1º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de +Salvandy, ambassadeur de France en Espagne._ + +Paris, 29 novembre 1841. + +Monsieur le comte, en se déterminant, de l'avis de son conseil, à +accréditer un ambassadeur en Espagne, quoique le gouvernement espagnol +n'eût revêtu que d'un titre inférieur son représentant en France, le roi +a voulu surtout donner à la reine Isabelle un témoignage d'affectueuse +considération, et contribuer, autant qu'il est en nous, à garantir +contre tout danger son trône et ses droits; il nous a paru qu'un agent +investi du caractère diplomatique le plus élevé aurait, pour veiller à +ce grand intérêt, des facilités et des moyens qui manquent à un simple +chargé d'affaires. C'est donc là l'objet essentiel de vôtre mission, +celui que vous ne devez jamais perdre de vue au milieu des incidents et +des complications qui peuvent survenir. + +Je ne saurais entrer aujourd'hui dans des développements étendus sur la +nature des devoirs que ces incidents pourraient vous imposer. La crise +violente produite par les événements du mois dernier a nécessairement +modifié la situation de l'Espagne; cependant il n'est pas encore +possible d'apprécier la portée de cette modification, qui ne peut +manquer d'influer sur les rapports que nous entretiendrons avec ce pays. + +Lorsque le gouvernement du régent a paru vouloir recourir, pour +repousser les attaques de ses ennemis, à un système de violence contre +lequel il nous eût été difficile de ne pas protester, au moins par +notre attitude, lorsque surtout quelques-uns de ses actes ont semblé +l'associer aux accusations que la haine absurde d'un parti faisait +retentir contre la France, le gouvernement du roi a dû retarder votre +départ. Votre présence au sein d'un pays livré à de pareilles influences +n'eût été d'aucune utilité, et vous pouviez vous trouver exposé à des +manifestations qui eussent eu des suites graves; aujourd'hui que +le gouvernement espagnol se montre disposé à rentrer dans des voies +régulières, et nous tient à nous-mêmes un langage plus convenable, +l'intention du roi est que vous alliez prendre immédiatement possession +du poste qu'il vous a confié. + +Aucun sentiment, aucun dessein hostile ne nous anime contre la régence +du duc de la Victoire. Rien n'est plus éloigné de notre pensée que de +le contrarier dans ce qu'il entreprendra pour donner enfin à l'Espagne +l'ordre et la tranquillité, pour contenir les partis et pour consolider +le gouvernement de la reine Isabelle. Nous accomplirons scrupuleusement +les devoirs prescrits par le droit des gens, et les services qu'on nous +demandera, à titre de bon voisinage, seront accordés dans la limite +compatible avec les intérêts et l'honneur de la France. C'est là, +monsieur le comte, la ligne de conduite que nous nous proposons de +suivre, et quoi qu'on en puisse dire, que nous avons constamment suivie +à l'égard de l'Espagne. Nous avons lieu d'espérer que son gouvernement y +répondra par des sentiments et des procédés semblables. + +Je ne saurais, je vous le répète, vous donner en ce moment des +instructions plus précises. Vos premiers rapports, en nous exposant +l'ensemble de la situation que nous auront faite les circonstances, me +mettront probablement en mesure de vous tracer plus complétement +votre marche. Vous connaissez assez bien, d'ailleurs, la politique +du gouvernement du roi pour pouvoir attendre, sans inconvénient, les +directions spéciales que je m'empresserai de vous transmettre. + +Recevez, etc. + +2º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, aux représentants du +roi près les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc._ + +Paris, 5 février 1842. + +M.... Le roi, en se décidant à envoyer un ambassadeur à Madrid, s'était +d'abord proposé de témoigner hautement son affection et sa sollicitude +pour la reine Isabelle. Il avait voulu, en même temps, donner au +gouvernement espagnol une marque de son impartialité au milieu des +dissensions civiles de l'Espagne, et lui prêter un appui moral qui +l'aidât à triompher, au dedans, des tentations anarchiques, et à se +faire reconnaître, au dehors, par les puissances qui ne sont pas encore +entrées en relation avec lui. Le cabinet de Madrid avait paru comprendre +ces loyales intentions. Il avait témoigné une vive satisfaction de +la nomination de M. le comte de Salvandy, et dans toute la portion de +l'Espagne que l'ambassadeur du roi a dû traverser pour se rendre à son +poste, les fonctionnaires publics de toutes les classes ont joint leurs +démonstrations à celles de la sympathie populaire. + +Arrivé à Madrid, M. de Salvandy n'eut pas lieu d'être moins satisfait +de ses premiers rapports avec le ministre des affaires étrangères, M. +Gonzalès. Et comme il le priait de vouloir bien lui indiquer le jour où +il pourrait être admis à présenter à la reine ses lettres de créance, +M. Gonzalès lui répondit, sans élever aucune objection, que dès +qu'il aurait reçu à ce sujet les ordres qu'il allait provoquer, il +s'empresserait de les lui faire connaître. + +Cependant, dès le lendemain, les choses avaient changé d'aspect. +Le ministre espagnol vint annoncer à l'ambassadeur du roi que, dans +l'opinion du cabinet de Madrid, ce n'était pas à la jeune reine que +devaient être remises les lettres de créance qui lui étaient adressées, +mais au régent. A l'appui de cette prétention imprévue, le cabinet de +Madrid alléguait, d'une part, l'art. 59 de la constitution espagnole de +1831, qui confère au régent toute l'autorité royale; de l'autre, l'usage +constamment suivi pendant la régence de la reine Christine, et ce qui a +eu lieu depuis que la reine Christine a été remplacée par le duc de +la Victoire à l'égard d'un ministre de Portugal et d'un ou deux autres +agents diplomatiques de l'Amérique du Sud. + +M. de Salvandy n'a pas cru, et le gouvernement du roi, auquel il s'est +empressé d'en référer, n'a pas cru davantage que ces arguments et ces +faits fussent de nature à l'emporter sur un principe du droit des gens, +consacré par une pratique universelle et par des considérations dont les +amis de la monarchie ne pouvaient méconnaître la gravité. + +Il résulte, en effet, de l'examen attentif des précédents qu'à toutes +les époques, sauf le cas où, comme sous la reine Christine, en Espagne, +et l'empereur dom Pedro, en Portugal, la régence a reposé sur une tête +couronnée, sur le père ou la mère du souverain mineur, les lettres de +créance ont été remises à ce souverain lui-même. C'est ce qui a eu lieu +en France pendant la minorité de Louis XV, bien que le régent fût alors +le premier prince du sang. C'est ce qui a eu lieu en Grèce pendant la +minorité du roi Othon, et au Brésil pendant celle de dom Pedro. Et ce +dernier exemple est d'autant plus concluant que, là aussi, le régent +avait voulu d'abord élever une prétention semblable à celle du +gouvernement de Madrid, mais il ne tarda pas à y renoncer. + +Dans une question de cette nature, le seul fait de ces précédents serait +décisif; des raisons morales, puisées dans les plus graves intérêts +de la monarchie, sont peut-être encore plus impérieuses. L'incapacité +temporaire qui résulte de la minorité du souverain est déjà pour le +pouvoir une épreuve assez forte, assez périlleuse pour qu'on doive +la restreindre dans les limites les plus étroites, et n'interdire au +monarque mineur que les actes qu'il est incontestablement hors d'état +d'accomplir. Par cela même que cette éclipse momentanée de la royauté +altère plus ou moins, dans l'esprit des peuples, le prestige dont le +trône a besoin d'être entouré, il faut qu'elle ne soit pas complète, et +lorsque le jeune souverain se trouve nécessairement privé de l'exercice +réel de son pouvoir, il importe plus que jamais de lui en laisser toute +la représentation extérieure et de bien constater, aux yeux de tous, +qu'il est toujours le possesseur suprême de ce pouvoir, et que si ses +mains ne manient pas le sceptre, sa tête porte toujours la couronne. + +Le cabinet espagnol lui-même l'a si bien senti que, dans ces derniers +temps, il a pris soin de faire figurer la reine Isabelle dans les +occasions d'apparat qui se sont présentées. Pour n'en citer que +l'exemple le plus récent et le plus éclatant à la fois, au moment même +où l'on nous affirmait que cette jeune princesse ne pouvait recevoir +de la main de l'ambassadeur de France les lettres de créance du roi des +Français, elle assistait à l'ouverture des Cortès, et le président du +Conseil s'inclinait devant elle et lui baisait la main avant de remettre +le discours du trône au régent qui devait le lire. Si l'on eût voulu +prouver la faiblesse de l'argument tiré de la constitution espagnole +pour établir que la reine ne pouvait intervenir dans la remise des +lettres de créance, si l'on s'était proposé de faire ressortir la +distinction si naturelle entre les actes d'autorité réservés au +régent et les actes de dignité de représentation qui doivent toujours +appartenir à la royauté, on n'eût pu alléguer un exemple plus frappant +ni trouver une démonstration plus décisive. + +La discussion suscitée à Madrid par cet incident s'est prolongée pendant +plus de vingt jours. M. de Salvandy a porté l'esprit de conciliation +aussi loin que son devoir lui permettait. Il a proposé notamment que +le régent assistât à l'audience dans laquelle la reine recevrait ses +lettres de créance, et qu'elle les lui remît immédiatement pour qu'il +les ouvrît et qu'il répondît de vive voix à l'ambassadeur. Il offrait +de plus d'aller avec toute son ambassade faire une visite officielle +au régent dans sa propre demeure. Aucune de ces propositions n'a été +acceptée et l'ambassadeur du roi a quitté Madrid le 6 février, en y +laissant un des secrétaires de l'ambassade qui est resté chargé de +suivre les affaires courantes et de protéger les intérêts des Français. + +Tel est, M..., l'exposé fidèle d'un différend qui a déjà eu et qui aura +peut-être encore bien du retentissement. Je vous invite à faire usage +des explications dans lesquelles je viens d'entrer pour rectifier les +versions inexactes qui se répandraient dans le pays où vous résidez. Le +gouvernement du roi n'a été animé, à l'origine et dans le cours de +cet incident, que des intentions les plus bienveillantes pour le +gouvernement espagnol. Nous regrettons que ces intentions n'aient pu +devenir efficaces; mais notre conduite était réglée d'avance par +les principes du droit des gens, par nos propres précédents, par +les intérêts permanents de toute monarchie, par ceux de la monarchie +espagnole elle-même. Nous avons dû et voulu les soutenir quand ils nous +paraissent méconnus et compromis, et le sentiment de l'Europe a été +d'accord avec le nôtre. Le cabinet de Londres, naturellement appelé +à exprimer son opinion dans cette circonstance, n'a pas hésité +non-seulement à reconnaître que nous avions raison, mais encore à faire +parvenir à Madrid l'expression de sa pensée, et les cours de Vienne et +de Berlin, à qui leur position ne permettait pas la même démarche, ont +positivement témoigné qu'elles adhéraient à notre doctrine. + +«Recevez, etc. + +«_Signé_: GUIZOT.» + +3º _Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen à M. Aston, ministre +d'Angleterre en Espagne._ + +_The Earl of Aberdeen to M. Aston._ + +(Private) Foreign-Office, january 7, 1842. + +«My dear Sir, + +«It is necessary that I should write to you with the utmost frankness on +the subject of the dispute between the spanish government and the french +ambassador. You are of course aware that it is attributed exclusively +to your influence. This is not only the conviction of M. de Salvandy +himself and the french government, but I have seen letters from Madrid, +from persons entirely unconnected with either, written under the same +persuasion. I need not say that I attach no credit to this report, and +that I believe you have endeavoured, by conciliatory means, to adjust +the difference. At the same time, as you have acted in the belief that +the spanish government were right in their pretensions, it is clear that +your advice, whatever it was, and you do not describe it particularly, +could not be expected to produce much effect. + +«It is impossible for any one to be more desirous of supporting the +spanish government tham I am, whenever they are right, and especially +against France. But in this case, we think them decidedly wrong; and I +regret very much that your usually sound judgment should have been led +to a different conclusion. The ground of justification taken by the +government in adducing the 59th article of the Constitution, is a mere +quibble. It is so wretchedly sophistical that it is quite sufficient to +raise serious doubts of their sincerity. You may rely on it, if this is +persevered in, that we must bid adieu to all our hopes of recognition by +the Northern Powers. They will see in it, and not unnaturally, nothing +but a successful attempt of the revolutionary part to degrade Monarchy, +supported by English jealousy of French influence. + +I am not at all surprised that Spaniards should view with suspicion any +proceeding whatever on the part of France, and that they should imagine +there was some intention to slight the Regent and his authority. In +the present instance, I really believe the suspicion to be entirely +unfounded, and that the mission was undertaken in the most friendly +spirit, and was hastened at our request. The natural, simple, and +obvious course was undoubtedly to let the ambassador present his letters +to the Queen, to whom they were addressed, and although I attribute +the difficulty only to a mistaken suspicion on the part of the spanish +government, others will see in it the studied abasement of Royalty, or a +determination to quarrel with France at all risks. + +«I do not understand that M. de Salvandy has made any pretensions, as +a family Ambassador, or has attempted to revive any old privileges of +access to the Queen, except under such regulations as the government +may deem necessary or expedient. Anything else, of course, ought to be +strenuously resisted. With the end of the family compact, the French +ambassador must be like any other. + +I need not tell you that this affair has been the cause of great +vexation. If M. de Salvandy should not have yet left Madrid, I shall +not despair of your being able to bring it to some adjustment. But there +will be violent speeches in the Cortes, both governments will become +more deeply pledged, and every day will add to the difficulty. It is +by no mean improbable that very serious consequences will at no distant +time ensue. At present, we think the spanish government clearly wrong; +but this affair will be resented by France, and the course of events +will most probably make them the agressors. Thus our own position will +become more difficult and complicated. However right Spain may be in the +end, the origin of the quarrel will be tainted.... + +In recomending to you really and strenuous endeavours the attempt to +bring the Spanish government to a more tractable state with respect to +this unfortunate dispute, I must leave to you the manner of going to +work. You will best know the course which is likely to succeed, and I am +sure that you cannot render a greater service to Spain and to the public +interest. + + + XVII + +_Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires étrangères, et +M. Casimir Périer, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg._ + +1º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +11 novembre 1841. + +«Monsieur, + +«M. le comte de Pahlen a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à +Saint-Pétersbourg, et il part aujourd'hui même. Le motif allégué dans la +dépêche de M. le comte de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est +que l'empereur, n'ayant pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec +lui. La cause réelle, et qui n'est un mystère pour personne, c'est que, +par suite de l'absence de M. le comte Appony, l'ambassadeur de +Russie, en sa qualité de doyen des ambassadeurs, se trouvait appelé +à complimenter le roi, le premier jour de l'an, au nom du corps +diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au roi son prochain départ, +Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec plaisir le comte de Pahlen +auprès de moi, et je regrette toujours son éloignement; au delà, je n'ai +rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé à l'ambassadeur. + +«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur +Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps +diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination +puérile à témoigner une humeur vaine, et, si nous avions pu en être +atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction. +Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[62], la +légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel. +Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite +inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous +recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer +une indisposition. + +[Note 62: 18 décembre, selon le calendrier russe.] + +«_P.S._ Je n'ai pas besoin de vous dire que, jusqu'au 18 décembre, vous +garderez, sur l'ordre que je vous donne quant à l'invitation pour la +fête de l'empereur, le silence le plus absolu. Et d'ici là vous éviterez +avec le plus grand soin la moindre altération dans vos rapports avec le +cabinet de Saint-Pétersbourg.» + +Quelques jours après, le 18 novembre, M. Guizot écrivit de plus à M. +Casimir Périer: + +«Aussitôt après le 18 décembre vous m'enverrez un courrier pour me +rendre compte de ce qui se sera passé, et au premier jour de l'an vous +devrez paraître à la cour et rendre vos devoirs à l'empereur comme à +l'ordinaire.» + +2º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1841. + +«Monsieur le ministre, + +«Je me suis exactement conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que +m'avait donnés Votre Excellence, en évitant toutefois avec soin ce qui +aurait pu en aggraver l'effet ou accroître l'irritation. Le lendemain, +c'est-à-dire le 19, à l'occasion de la fête de Sa Majesté Impériale, +bal au palais, auquel j'ai jugé que mon absence du cercle de la veille +m'empêchait de paraître, et pendant ces quarante-huit heures je n'ai pas +quitté l'hôtel de l'ambassade. + +«Il n'y a pas eu cette année de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à +ce moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet +impérial ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant +pu apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort +remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul +instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré +fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme +s'adressant directement à sa personne, et, ainsi que l'on pouvait +s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les +dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a +déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver +sensiblement modifiées: comme c'est ainsi que j'aurai la mesure certaine +des impressions du souverain, dont les propos du monde ne sont guère que +l'écho, j'attendrai de savoir à quoi m'en tenir avant d'expédier M. +de La Loyère, qui portera de plus grands détails à Votre Excellence. +Jusqu'à présent, je n'ai encore vu personne; je ne veux pas paraître +pressé ou inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de société que dans +leur cours accoutumé. + +«Dans le premier moment, on a dit que l'empereur avait exprimé +l'intention de supprimer l'ambassade à Paris, et fait envoyer à M. de +Kisseleff l'ordre de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier. J'ai +peine à croire à ces deux bruits, que rien ne m'a confirmés. Je sais +qu'on a expédié un courrier à M. de Kisseleff; mais j'ignorerai sans +doute ce qui lui a été mandé. + +«Quoi qu'il en soit, je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence toute +la portée de la conduite qu'il m'avait été enjoint de suivre, et dont +les conséquences devaient être graves dans un pays constitué comme l'est +celui-ci, avec un souverain du caractère de l'empereur. La position du +chargé d'affaires de France devient dès à présent difficile; elle +peut devenir désagréable, peut-être insoutenable. Je serais heureux +de recevoir des instructions qui me guidassent et qui prévissent par +exemple le cas où le corps diplomatique serait convoqué ou invité sans +moi. D'ici là, je chercherai à apporter dans mes actes toute la mesure +et tout le calme qui seront conciliables avec le sentiment de dignité +auquel je ne puis pas plus renoncer personnellement que mes fonctions ne +me permettraient de l'oublier.» + +A cette dépêche officielle, M. Casimir Périer ajoutait, dans une lettre +particulière du 23 décembre: + +«L'effet produit a été grand, la sensation profonde, même au delà de ce +que j'en attendais peut-être. L'empereur s'est montré vivement irrité, +et bien que, mieux inspiré que par le passé, il n'ait point laissé +échapper de ces expressions toujours déplacées dans une bouche +impériale, il s'est cependant trouvé offensé dans sa personne, et +aurait, à ce qu'on m'a assuré, tenté d'établir une différence entre +les représailles qui pouvaient s'adresser à sa politique et celles qui +allaient directement à lui. La réponse était bien facile sans doute, et +il pouvait aisément se la faire; mais la passion raisonne peu. + +«Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que j'avais +reçues et en ne me croyant pas le droit d'en diminuer en rien la +portée, j'ai voulu me garder de ce qui eût pu l'aggraver. Ma position +personnelle, avant ces événements, était, j'ose le dire, bonne et +agréable à la fois. J'ai fait plus de frais pour la société qu'on ne +devait l'attendre d'un simple chargé d'affaires; ma maison et ma table +étaient ouvertes au corps diplomatique comme aux Russes. Ne pouvant +que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, voyant +l'empereur bienveillant pour moi, attentif et gracieux pour madame +Périer, je n'avais qu'à perdre à un changement. Je ne l'ai pas désiré. +Quand vos ordres me sont arrivés, je n'avais qu'à les exécuter. + +«Que va-t-on faire? Je l'ignore encore. On m'assure qu'on a, dès le 18, +écrit à M. de Kisseleff de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier, +et peut-être de ne donner aucune excuse de son absence. On dit que +l'ambassade en France sera supprimée, le comte de Pahlen appelé à +d'autres fonctions. On vient de m'annoncer qu'une ligue va se former +contre moi dans la société, sous l'inspiration ou même d'après l'ordre +de l'empereur, qu'aucun salon ne me sera ouvert, et que l'ambassade se +trouvera frappée d'interdit. Je ne sais que penser des premiers bruits, +que je me borne à enregistrer; mais le dernier se confirme déjà: déjà +plusieurs faits particuliers sont venus en vingt-quatre heures accuser +les premiers symptômes de cette levée de boucliers.... + +«Décidé à mettre beaucoup de circonspection dans mes premières +démarches, je me tiendrai sur la réserve et n'affronterai pas, dans les +salons qui n'ont aucun caractère officiel, des désagréments inutiles +contre lesquels je ne pourrais réclamer. Il peut être important de +ménager la société où une réaction est possible, de ne pas me l'aliéner +en la mettant dans l'embarras, de ne pas rendre tout rapprochement +impossible en me commettant avec elle. Je viens d'ailleurs d'apprendre, +avec autant de certitude qu'il est possible d'en avoir quand on n'a ni +vu ni entendu soi-même, je viens, dis-je, d'apprendre que le mot +d'ordre a été donné par la cour, et que c'est par la volonté expresse de +l'empereur que je n'ai pas été et ne serai plus invité nulle part. + +«Daignez, je vous prie, m'indiquer la conduite que je dois suivre. Celle +dont je chercherai à ne pas m'écarter jusque-là me sera dictée à la fois +par le sentiment profond de la dignité de la France et par le souci +des intérêts que pourrait compromettre trop de précipitation ou +une susceptibilité trop grande. Je ne prendrai, _dans aucun cas_, +l'initiative de la moindre altération dans les rapports officiels.» + +3º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +Saint-Pétersbourg, 24 décembre 1841. + +«Monsieur, + +«La situation s'est aggravée, et il m'est impossible de prévoir quelle +en sera l'issue. + +«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la +société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a +été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées; aucun +Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners auxquels j'étais +invité, ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la +maison nous était ouverte et qui ont des jours fixes de réception nous +font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras +en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du +secret, les ordres qui leur sont donnés. + +«L'empereur, fort irrité et ne pouvant comprendre qu'une simple +manifestation, couverte d'une excuse officielle et enveloppée de toutes +les formes, laisse soupçonner, après dix ans de patience, le juste +mécontentement qu'inspirent ses étranges procédés, l'empereur, dis-je, +espère faire prendre à l'Europe une démonstration unanime de sa noblesse +pour le témoignage du dévouement qu'on lui porte. Il aura de la peine +à y réussir. Il se plaint hautement et m'accuse personnellement d'avoir +ajouté, sans doute de mon chef, aux instructions que j'aurais pu +recevoir. Quant à moi, mon attitude officielle n'a rien eu jusqu'ici +que de facile; je n'ai cessé de me retrancher derrière l'excuse de mon +indisposition, paraissant ne rien comprendre à l'incrédulité qu'on lui +oppose et au déchaînement général qui en est la suite. En présence de +procédés si insolites et si concertés, dont l'effet s'est déjà fait +sentir et dont on me menace pour l'avenir, que dois-je faire, monsieur? +Jusqu'à quel point faut-il pousser la patience? J'éprouve un vif désir +de recevoir à cet égard les instructions de Votre Excellence. Jusque-là, +je chercherai à me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, bien +déterminé à ne rien compromettre volontairement et à ne pas engager le +gouvernement du roi sans m'y trouver impérieusement contraint. + +«Je sens tout ce qu'une rupture aurait de graves conséquences; je ferai +pour l'éviter tout ce que l'honneur me permettra; je ne reculerai jamais +devant une responsabilité que je me croirais imposée par mon devoir; +mais votre Excellence peut être assurée que je ne l'assumerai pas +légèrement, et qu'une provocation ou une offense directe, positive, +officielle, pourrait seule me faire sortir de l'attitude expectante que +je me conserve. + +«Ayant reçu avant-hier la dépêche que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'écrire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de +Grèce, je me suis empressé de demander un rendez-vous à M. Nesselrode +pour l'en entretenir. Le vice-chancelier me l'a indiqué pour +aujourd'hui, et je pourrai en rendre compte dans un _post-scriptum_ +avant de fermer cette dépêche.» + +«_P.S._--Je sors de chez M. de Nesselrode; ainsi que je l'avais prévu +et espéré, son accueil a été le même que par le passé, et pas une seule +nuance n'a marqué la moindre différence. Nous ne nous sommes écartés ni +l'un ni l'autre du but de l'entretien, qui avait pour objet les affaires +de la Grèce et la dépêche de Votre Excellence. Je devrai entrer à cet +égard dans quelques détails que je remets à ma prochaine expédition.» + +4º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1841. + +«Monsieur, + +«La situation est à peu près la même. Je crois toutefois pouvoir vous +garantir que le gouvernement impérial et la cour ne changeront rien +à leurs relations officielles avec moi. Si mon entrevue avec M. de +Nesselrode depuis le 18 ne suffisait pas pour établir à cet égard ma +conviction, mes doutes seraient levés par l'attitude et le langage +de l'empereur qui, sentant toute la maladresse de sa colère, +affecte maintenant une sorte d'indifférence et s'efforce de paraître +complétement étranger aux démonstrations de la noblesse et de la +société: il prétend ne pouvoir pas plus s'y opposer qu'il n'a pu les +commander. Ce ne sera pas là une des scènes les moins curieuses de cette +triste comédie qui ne fera pas de dupes. + +«Je sais de bonne source, j'apprends par des messages qui m'arrivent +et les communications qui me sont faites, sous le secret, par +l'intermédiaire de quelques-uns de mes collègues, combien, à l'exception +d'un petit nombre d'exaltés et de _dévoués quand même_, combien, dis-je, +on regrette les procédés auxquels on est contraint. + +«Pour bien faire apprécier à Votre Excellence la nature et l'étendue de +la consigne impériale, je suis obligé de lui citer un ou deux faits. Au +théâtre français, un jeune homme qui se trouvait dans une loge à côté +de la nôtre ayant demandé de ses nouvelles à madame Périer, l'empereur +s'informa de son nom, et le lendemain le _coupable_ reçut une verte +semonce et l'invitation d'être plus circonspect à l'avenir. + +«On a poussé l'inquisition jusqu'à envoyer au jeu de paume, qui est un +exercice auquel j'aime à me livrer, et à faire demander au paumier +les noms de ceux avec qui j'aurais pu jouer. Heureusement il n'y a eu +personne à mettre sur cette liste de proscription d'un nouveau genre. + +«Vous comprendrez facilement, monsieur, qu'avec un pareil système +on établisse sans peine une unanimité dont la cause se trahit par +l'impossibilité même de sa libre existence. + +«L'empereur profite de cette position, et, satisfait de ce qu'il a +obtenu maintenant que le mot d'ordre a circulé et que l'impulsion est +donnée, il se montre parfaitement doux. On fait répandre qu'il n'y a +rien d'officiel dans ce qui s'est passé, que l'empereur n'y peut rien, +qu'il a dû admettre et admis mon excuse, mais que la société est libre +de ressentir ce qu'elle a pris comme un manque d'égards envers la +personne du souverain. + +«J'irai demain à un bal donné à l'assemblée de la noblesse, où j'étais +invité et où le corps diplomatique se rend, non pas précisément +officiellement, mais cependant en uniforme. Cette dernière circonstance +m'aurait déterminé si j'avais hésité sur la conduite que j'avais à +tenir. On a cherché en effet à me faire dire que je ferais peut-être +mieux de m'abstenir. Je me suis retranché derrière mon droit et mon +_ignorance absolue_ des motifs qui pourraient me faire m'abstenir +volontairement d'un bal où va la cour et où se trouvera _tout_ le corps +diplomatique. + +«Ce n'est qu'après le 1er janvier, quand je serai retourné au palais, +qu'on peut attendre dans la société le revirement qui m'est annoncé. +Je devrai, ce me semble, me montrer poli, mais froid. J'attendrai les +avances qui pourraient m'être faites sans les chercher, mais sans les +repousser. Je sens et sentirai davantage par la suite le besoin d'être +soutenu par vous. Croyez du reste, monsieur, je vous en prie, que +ce n'est pas un intérêt personnel qui me le fait désirer. Dans les +circonstances où je me trouve, je me mets complétement hors de la +question, et, en ce qui ne concerne que moi, vous me trouverez disposé +à me soumettre avec abnégation à tout ce que vous croiriez utile de +m'ordonner.» + +5º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +Paris, 4 janvier 1842, + +«Monsieur, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 21 décembre, et dans laquelle vous me dites que, le 18 du +même mois, vous vous êtes exactement conformé à mes instructions, +en évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet. +D'après la teneur même de ces instructions, je dois présumer, quoique +vous n'en fassiez pas mention expresse, que vous avez eu soin de motiver +par écrit votre absence de la cour sur un état d'indisposition. Vous +saurez peut-être déjà, lorsque cette dépêche vous parviendra, que M. de +Kisseleff et sa légation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier; +peu d'heures avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a +écrit à M. l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était +malade. Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait +été de témoigner que nous avions à coeur la dignité de notre auguste +souverain, et que des procédés peu convenables envers sa personne ne +nous trouvent ni aveugles ni indifférents. Nous avons rempli ce devoir. +Nous ne voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que +les rapports d'égards et de politesse reprennent leurs cours habituel. +C'est dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre +dernier, à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs, +selon l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que le +cabinet de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de +son mécontentement: tant que ce mécontentement n'irait pas jusqu'à vous +refuser ce qui vous est officiellement dû en votre qualité de chef de +la mission française, vous devriez ne pas vous en apercevoir; mais si on +affectait de méconnaître les droits de votre position et de votre +rang, vous vous renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à +l'expédition des affaires courantes et vous attendriez mes instructions. + +«J'apprécie, monsieur, les difficultés qui peuvent s'élever pour vous. +J'ai la confiance que vous saurez les résoudre. Le prince et le pays que +vous représentez, le nom que vous portez, me sont de sûrs garants de la +dignité de votre attitude, et je ne doute pas qu'en toute occasion vous +ne joigniez à la dignité cette parfaite mesure que donne le sentiment +des convenances et du bon droit.» + +6º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +Paris, 5 janvier 1842. + +«Je voudrais bien, monsieur, pouvoir vous donner les instructions +précises et détaillées que vous désirez; mais à de telles distances et +quand il s'agit des formes et des convenances de la vie sociale, il n'y +a pas moyen. Les choses ne peuvent être bien appréciées et réglées que +sur les lieux mêmes, au moment même, et par ceux qui en voient de près +les circonstances et les effets. Je ne saurais vous transmettre +d'ici que des indications générales. Je m'en rapporte à vous pour +les appliquer convenablement. Ne soyez pas maintenant exigeant et +susceptible au delà de la nécessité. Ce que nous avons fait a été +vivement senti ici comme à Saint-Pétersbourg. L'effet que nous désirions +est produit. On saura désormais que les mauvais procédés envers nous ne +passent pas inaperçus. Quant à présent, nous nous tenons pour quittes et +nous reprendrons nos habitudes de courtoisie. Si on s'en écartait envers +vous, vous m'en informeriez sur-le-champ. Ce courrier ne vous arrivera +qu'après le jour de l'an russe. Si vous avez été averti, selon l'usage, +avec tout le reste du corps diplomatique, du moment où vous auriez à +rendre vos devoirs à l'empereur, vous vous en serez acquitté comme je +vous l'avais prescrit le 18 novembre dernier. Si vous n'avez pas été +averti, vous m'en aurez rendu compte, et nous verrons ce que nous +aurons à faire. J'ai causé de tout ceci avec M. de Barante, et nous +ne prévoyons pas d'autre occasion prochaine et déterminée où quelque +embarras de ce genre puisse s'élever pour vous. + +«M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance. Son langage +dans le monde est en harmonie avec ce qu'il a écrit le 1er janvier à M. +de Saint-Morys, et j'ai lieu de croire qu'il est dans l'intention de +ne faire aucun bruit de ce qui s'est passé, et de remplir, comme +précédemment, tous les devoirs d'égards et de politesse qui +appartiennent à sa situation. Il sera invité, comme tout le corps +diplomatique, au prochain grand bal de la cour. Nous témoignons ainsi +que, comme je viens de vous le dire, nous nous tenons pour quittes et +n'avons point dessein de perpétuer les procédés désobligeants. Nous +agirons du reste ici, envers M. de Kisseleff, d'après la façon dont on +agira à Pétersbourg envers vous. Vous m'en rendrez compte exactement.» + +7º _M. Guizot à M. le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne._ + +Paris, 5 janvier 1842. + +«Mon cher comte, + +«Je veux que vous soyez bien instruit d'un petit incident survenu +entre la cour de Saint-Pétersbourg et nous, et dont probablement vous +entendrez parler. Je vous envoie copie de la correspondance officielle +et particulière à laquelle il a donné lieu. Je n'ai pas besoin de vous +dire que je vous l'envoie pour vous seul, et uniquement pour vous donner +une idée juste de l'incident et du langage que vous devrez tenir +quand on vous en parlera. Nous avons atteint notre but et nous sommes +parfaitement en règle. _Officiellement_, le comte de Pahlen a été +rappelé à Pétersbourg pour causer avec l'empereur; M. Casimir Périer +a été malade le 18 décembre et M. de Kisseleff le 1er janvier. _En +réalité_, l'empereur n'a pas voulu que M. de Pahlen complimentât le roi, +et nous n'avons pas voulu que ce mauvais procédé passât inaperçu. De +part et d'autre, tout est correct et tout est compris. Les convenances +extérieures ont été observées et les intentions réelles senties. Cela +nous suffit et nous nous tenons pour quittes. + +«Il faut qu'on en soit partout bien convaincu. Plus notre politique est +conservatrice et pacifique, plus nous serons soigneux de notre dignité. +Nous ne répondrons point à de mauvais procédés par de la mauvaise +politique; mais nous ressentirons les mauvais procédés et nous +témoignerons que nous les ressentons. Du reste, je crois cette petite +affaire finie. M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance. +Nous serons polis envers lui comme par le passé. On ne fera rien, je +pense, à Pétersbourg qui nous en empêche. Ne parlez de ceci que si on +vous en parle, et sans y mettre d'autre importance que de faire bien +entrevoir notre parti pris de n'accepter aucune inconvenance.» + +8º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +6 janvier 1842. + +«Vous avez raison, monsieur, les détails que vous me donnez sont +étranges; mais, s'ils m'étonnent un peu, ils ne me causent pas la +moindre inquiétude. Je vois que toute cette irritation, toute +cette humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la société de +Saint-Pétersbourg et point dans le gouvernement. Vos rapports libres +avec le monde en sont dérangés, gênés, peu agréables. Vos rapports +officiels avec le cabinet demeurent les mêmes, et votre entrevue du 24 +décembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de Grèce, en +a donné la preuve immédiate. + +«Cela devait être, et je n'aurais pas compris qu'il en pût arriver +autrement. On n'a rien, absolument rien à nous reprocher. Vous avez été +indisposé le 18 décembre. Vous en avez informé avec soin le grand-maître +des cérémonies de la cour. Vous avez scrupuleusement observé toutes +les règles, toutes les convenances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg les +connaît trop bien pour ne pas les respecter envers vous, comme vous les +avez respectées vous-même. + +«M. de Kisseleff n'a point paru le 1er janvier chez le roi, à la +réception du corps diplomatique. Il était indisposé et en avait informé +le matin M. l'Introducteur des ambassadeurs. M. de Kisseleff est et sera +traité par le gouvernement du roi de la même manière, avec les mêmes +égards qu'auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous obliger d'y rien +changer. + +«La société de Paris se conduira, je n'en doute pas, envers M. +de Kisseleff comme le gouvernement du roi. Il n'y rencontrera ni +impolitesse, ni embarras, ni froideur affectée, ni désagréments +calculés: cela est dans nos sentiments et dans nos moeurs; mais la +société de Saint-Pétersbourg n'est point tenue d'en faire autant. +Elle ne vous doit ni manières bienveillantes ni relations agréables et +douces. Si elle ne juge pas à propos d'être avec vous comme elle était +naguère, vous n'avez point à vous en préoccuper ni à vous en plaindre. +Restez chez vous, monsieur, vivez dans votre intérieur; soyez froid avec +ceux qui seront froids, étranger à ceux qui voudront être étrangers. +Vous n'aurez sans doute à repousser aucun de ces procédés qu'un homme +bien élevé ne saurait accepter et qui n'appartiennent pas à un monde +bien élevé. Que cela vous suffise. Dans votre hôtel, au sein de votre +légation, vous êtes en France; renfermez-vous dans cette petite patrie +qui vous entoure, tant que la société russe le voudra elle-même. Vous +êtes jeune, je le sais; madame Périer est jeune et aimable; le monde lui +plaît et elle y plaît: je regrette pour elle et pour vous les agréments +de la vie du monde; mais vous avez l'un et l'autre l'esprit trop juste +et le coeur trop haut pour ne pas savoir y renoncer sans effort et vous +suffire parfaitement à vous-mêmes quand la dignité de votre pays et +votre propre dignité y sont intéressées. + +«J'apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les +personnes attachées à votre légation se conduisent dans cette +circonstance avec beaucoup de tact et de juste fierté. Pour vous, +monsieur, je me plais à vous faire compliment de votre attitude +parfaitement digne et convenable. Persistez-y tranquillement. Dans vos +rapports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui tient +aux affaires, soyez ce que vous étiez, faites ce que vous faisiez avant +cet incident; il n'y a aucune raison pour que rien soit changé à cet +égard. Et quant à vos relations avec la société, tant qu'elles ne seront +pas ce qu'elles doivent être pour la convenance et pour votre agrément, +tenez-vous en dehors; il n'y a que cela de digne et de sensé.» + +9º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«L'empereur s'est fort calmé, et si rien ne vient réveiller son +irritation, il est à croire qu'elle n'aura pas de nouveaux effets. La +consigne donnée à la société n'est pas levée, mais on n'attend, si je +suis bien informé, qu'une occasion de sortir d'une attitude dont on sent +tout le ridicule. Cette occasion semble devoir, aux yeux de tous, se +rencontrer dans ma présence à la cour, le 1er/13 janvier. Ainsi que j'ai +eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, me sentant atteint, non +dans ma personne, mais dans ma position officielle, à laquelle on a pris +soin de me faire comprendre qu'on voulait s'adresser, je me tiendrai +fort sur la réserve, et des avances bien positives et bien marquées +pourraient seules m'en faire départir. J'espère d'ailleurs recevoir +les instructions de Votre Excellence avant de devoir dessiner nettement +l'attitude que pourrait me faire adopter un changement complet et subit +dans celle qu'on a prise vis-à-vis de moi.» + +10º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«Le secret sur les ordres qui ont pu être donnés à M. de Kisseleff pour +le 1er janvier a été si bien gardé que rien de positif n'a transpiré à +cet égard. Tous les membres du corps diplomatique paraissent persuadés, +et je partage cette croyance, qu'il lui a été enjoint ne pas paraître +aux Tuileries, et si ce parti a été pris dans un moment d'irritation, le +temps aura manqué pour donner le contre-ordre que la réflexion pourrait +avoir conseillé. Quoi qu'il en soit, je sais que M. de Nesselrode et +ceux qui approchent l'empereur affirment qu'aucun courrier n'a été +envoyé au chargé d'affaires de Russie à Paris. Bien que la vérité doive +être connue de Votre Excellence au moment où elle recevra cette dépêche, +je crois nécessaire de la mettre au courant de tout ce qui se dit et se +fait ici. Ma conduite n'en peut être affectée, ni mon attitude modifiée; +je reste dans l'ignorance de tout ce qui n'a pas un caractère officiel, +et ne dois pas hésiter, ce me semble, à moins d'ordres contraires, à me +rendre au palais le 1er/13 janvier. + +«J'ai eu l'honneur de dire à Votre Excellence que la société paraissait +embarrassée de sa position vis-à-vis de l'ambassade, et empressée d'en +pouvoir sortir. Dans le salon de madame de Nesselrode, où j'ai cru de +mon droit et de mon devoir de me montrer, ne fût-ce que pour protester +contre l'ostracisme dont j'étais frappé, j'ai pu me convaincre que +j'avais été bien informé et que mes appréciations étaient fondées. J'ai +trouvé madame de Nesselrode froide, mais polie; plusieurs des assistants +ont été fort prévenants. Au bal de l'assemblée de la noblesse, où j'ai +facilement remarqué que ma présence causait une espèce de sensation, +je n'ai eu à me plaindre de personne; l'accueil des uns a été ce qu'il +était naguère, celui des autres empreint d'une espèce de gêne; mais si +quelques personnes ont cherché, quoique sans affectation, à m'éviter, ce +n'était guère que celles qui, volontairement ou non, se sont trouvées le +plus compromises vis-à-vis de moi. + +«Ces deux occasions ont été les seules où je me sois trouvé en contact +avec la société, les seules où j'aie jugé utile et convenable de me +montrer. Pas un Russe n'a paru chez moi. Quant à madame Casimir Périer, +je n'ai pas trouvé à propos qu'elle sortît de chez elle. Déterminé +à éviter tout ce qui, dans des circonstances si bizarres et si +exceptionnelles, pouvait amener de nouvelles complications, je n'ai pas +voulu courir la chance de ressentir, avec une vivacité dont j'aurais pu +ne pas être maître, un manque d'égards ou un mauvais procédé. Je demande +pardon à Votre Excellence d'entrer dans ces détails qui, malgré le +caractère personnel qu'ils peuvent avoir, m'ont paru nécessaires à un +complet exposé de la situation.» + +11º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu hier, à onze heures du soir, une circulaire adressée au corps +diplomatique par le grand-maître des cérémonies, annonçant purement et +simplement que le cercle qui devait avoir lieu ce matin au palais était +contremandé. + +«La poste part aujourd'hui à deux heures, et je ne puis donner à cet +égard aucun renseignement à Votre Excellence. Deux de mes collègues, +les seuls membres du corps diplomatique que j'aie rencontrés, semblaient +croire que la santé de l'impératrice avait motivé ce contre-ordre, +qui s'étend à tous, à la cour comme à la noblesse. Jusqu'à présent, +toutefois, Sa Majesté avait paru beaucoup mieux portante que par le +passé, et rien n'avait préparé à une aggravation dans son état assez +sérieuse pour que l'empereur ne pût recevoir les félicitations de +nouvelle année.» + +12º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«On a appris hier à Pétersbourg que M. de Kisseleff n'avait point paru +aux Tuileries le 1er janvier. Cette nouvelle, après tout ce qui s'est +passé ici, n'a surpris personne, mais a généralement affligé. On prévoit +que le gouvernement du roi en témoignera, d'une manière ou d'une autre, +son juste mécontentement, et si l'empereur a pu imposer une unanimité de +démonstrations extérieures, il s'en faut de beaucoup, ainsi que j'ai +eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, qu'il ait obtenu le même +résultat sur l'opinion. Aujourd'hui surtout, un mécontentement assez +grand se manifeste. Le cercle du 1er janvier n'ayant pas eu lieu, +quels que soient les motifs qui l'aient fait contremander, et le corps +diplomatique n'étant plus officiellement appelé à paraître au palais +avant le jour de Pâques, la société ne sait quelle ligne suivre +vis-à-vis de moi. Elle se trouverait humiliée d'avances trop positives, +et cependant elle sent que je ne puis en accueillir d'autres; elle +se plaint d'ailleurs d'avoir été mise en avant par l'empereur qui, en +invitant le chargé d'affaires de France, semble avoir porté un démenti à +l'interprétation donnée à ma conduite.... La Russie, quoi qu'on en dise, +n'épouse pas les passions et les injustes préventions de son souverain. + +«Le corps diplomatique est fort bien pour moi; il apprécie ma position +avec justesse et convenance. Si dans les premiers moments, malgré la +réserve dont nous devions les uns et les autres envelopper notre pensée, +j'ai cru remarquer parmi ses membres quelque dissidence d'opinion, je +dois dire que tous aujourd'hui se montrent jaloux et soigneux de +la dignité d'un de leurs collègues, et semblent approuver que je ne +m'écarte pas de l'attitude que les circonstances m'imposent.» + +13º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 19 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«Il y a ce soir bal à la cour, où je suis invité et me rendrai avec +madame Périer. Ce bal a lieu tous les ans vers la fête du 6/18 +janvier, jour des Rois et de la bénédiction de la Néva; mais le corps +diplomatique n'y est pas ordinairement invité. Il paraît qu'on a voulu +cette fois faire une exception en raison de ce que le cercle du 1er +janvier n'a pas été tenu. Il ne serait pas impossible aussi que le désir +de donner à la légation française une prompte occasion de reparaître à +la cour entrât pour quelque chose dans cette innovation.» + +14º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«Je ne puis aujourd'hui que confirmer ce que j'ai eu l'honneur de mander +à Votre Excellence, dans ma précédente dépêche, de l'excellent effet +que produisent l'attitude du gouvernement du roi, l'indifférence +avec laquelle il a accueilli l'absence de M. de Kisseleff lors de la +réception du 1er janvier, et la ligne de conduite dans laquelle il m'a +été ordonné de me renfermer ici... + +«Au dernier bal, qui n'était point précédé d'un cercle, l'empereur et +l'impératrice ont trouvé, dans le courant de la soirée, l'occasion, que +je ne cherchais ni ne fuyais, de m'adresser la parole. Ils ont parlé +l'un et l'autre, à plusieurs reprises à madame Casimir Périer. Enfin +tout s'est passé fort convenablement et avec l'intention évidente de ne +marquer aucune différence entre l'accueil que nous recevions et celui +qui nous était fait naguère..,» + +15º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 24 janvier 1842. + +«Monsieur, + +«Grâce à vos lettres, à l'appui qu'elles m'ont prêté, la situation de +la légation du roi est devenue excellente. Si la société russe, engagée +dans une fausse voie, ne se presse pas d'en sortir, elle sent au moins +ses désavantages. + +«Au dernier bal, l'empereur s'est borné à me dire, en passant à côté de +moi, d'un air et d'un ton qui n'avaient rien de désobligeant: «Comment +ça va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus? Ça va mieux, n'est-ce +pas?» + +«L'impératrice m'a demandé, avec une certaine insistance, quand revenait +M. de Barante, et si je n'apprenais rien de son retour. J'ai répondu en +protestant de mon entière ignorance à cet égard. Je ne puis décider si +ce propos n'était qu'une marque de bienveillance pour l'ambassadeur, qui +a laissé ici les meilleurs souvenirs, ou s'il cachait une intention, +par exemple une sorte d'engagement implicite du retour de M. de Pahlen à +Paris. + +«Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n'a été dit qui se +rapportât à tout cet incident ou qui y fît allusion. Il m'a paru qu'il +ne me convenait pas de prendre l'initiative. Je ne voulais, comme j'ai +eu l'honneur de vous le dire, paraître ni embarrassé, ni inquiet, ni +pressé de sortir de la situation qu'il a plu à la société de me faire, +et dans laquelle rien ne m'empêche, surtout aujourd'hui, de me maintenir +avec honneur. Dans un intérêt fort avouable de conciliation, je n'aurais +certes pas évité une conversation confidentielle à cet égard que M. +de Nesselrode aurait pu chercher. Sa modération m'est connue: j'ai la +certitude qu'il regrette tout ce qui s'est passé; mais je n'ai pas pensé +qu'il fût utile d'aller au-devant d'explications que le caractère tout +aimable de nos entretiens et la position supérieure du vice-chancelier +lui rendaient facile de provoquer.» + +16º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +Paris, 18 février 1842. + +«Je ne veux pas laisser partir ce courrier, monsieur, sans vous dire +combien les détails que vous m'avez mandés m'ont satisfait. Une bonne +conduite dans une bonne attitude, il n'y a rien à désirer au delà. +Persistez tant que la société russe persistera. Son entêtement commence +à faire un peu sourire, comme toutes les situations qu'on prolonge +plutôt par embarras d'en sortir que par envie d'y rester. Vous qui +n'avez point d'embarras, attendez tranquillement, vous n'avez qu'à y +gagner. Le temps, quand on l'a pour soi, est le meilleur des alliés. + +«Répondez toujours que vous ne savez rien, absolument rien, sur le +retour de M. de Barante. Il ne quittera certainement point Paris tant +que M. de Pahlen ou un autre ambassadeur n'y reviendra pas... Y a-t-il +quelque conjecture à ce sujet dans le corps diplomatique que vous voyez? + +«Vous avez très-bien fait de ne prendre avec M. de Nesselrode +l'initiative d'aucune explication.» + +17º _Le même au même._ + +Paris, 24 février 1842. + +«Je vous sais beaucoup de gré, monsieur, du dévouement si complet que +vous me témoignez. Je suis sûr que ce ne sont point, de votre part, de +vaines paroles, et qu'en effet, de quelque façon que le roi disposât de +vous, vous le trouveriez bon et vous obéiriez de bonne grâce; mais c'est +dans le poste où vous êtes que vous pouvez, quant à présent, servir +le roi avec le plus d'honneur. Il me revient que quelques personnes +affectent de dire que, si la société de Saint-Pétersbourg s'obstine à se +tenir éloignée de vous, c'est à vous seul qu'il faut l'imputer, et +que c'est à vous seul, à vos procédés personnels, que s'adresse cette +humeur. Je ne saurais admettre cette explication. Vous n'avez rien fait +que de correct et de conforme à vos devoirs, et je vous connais +trop bien pour croire que vous ayez apporté, dans le détail de votre +conduite, aucune inconvenance. Il est de l'honneur du gouvernement du +roi de vous soutenir dans la situation délicate et évidemment factice +où l'on essaye de vous placer, et l'empereur lui-même a, j'en suis sûr, +l'esprit trop juste et trop fin pour ne pas le reconnaître. + +«Beaucoup de gens pensent et disent ici qu'il suffirait d'un mot ou +d'un geste de l'empereur pour que la société de Saint-Pétersbourg ne +persévérât point dans sa bizarre conduite envers vous. Je réponds, quand +on m'en parle, que vos rapports avec le cabinet russe sont parfaitement +convenables, que l'empereur vous a traité dernièrement avec la politesse +qui lui appartient, et que certainement, chez nous, si le roi avait, +envers un agent accrédité auprès de lui quelque juste mécontentement, il +ne le lui ferait pas témoigner indirectement et par des tiers. + +«Gardez donc avec pleine confiance, monsieur, l'attitude que je vous +ai prescrite, et qui convient seule au gouvernement du roi comme à +vous-même. Ne vous préoccupez point de la froideur qu'on vous témoigne; +n'en ressentez aucune impatience, aucune humeur; tenez-vous en mesure +d'accueillir, sans les devancer, les marques de retour qui vous seraient +adressées. Vous avez pour vous le bon droit, les convenances, les +habitudes du monde poli dans les pays civilisés. Votre gouvernement vous +approuve. Le gouvernement auprès duquel vous résidez fait tout ce qu'il +vous doit. Le nécessaire ne vous manque point. Attendez tranquillement +que le superflu vous revienne, et continuez à prouver, par la dignité et +la bonne grâce de votre conduite, que vous pouvez vous en passer.» + +18º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +8 juin 1842. + +«Monsieur, + +«Je viens, fort à regret, aujourd'hui vous supplier de ne pas retarder +la décision par laquelle vous avez bien voulu me faire donner l'espoir +que vous mettriez un terme à une position qui ne peut plus se prolonger. +Il m'en coûte beaucoup, daignez le croire, de faire cette démarche; mais +vous me permettrez de vous rappeler qu'après six mois de la situation la +plus pénible, c'est la première fois que j'ai une pensée qui ne soit +pas toute de dévouement et d'abnégation. Je sais quels devoirs me +sont imposés par mes fonctions: à ceux-là je ne crois pas avoir failli +pendant douze ans de constants services. Je ne puis ni ne veux faillir à +d'autres devoirs qui ne sont pas moins sacrés. Madame Casimir Perier est +fort souffrante, et sa santé m'inquiète. Exilée à huit cents lieues de +son pays le lendemain même de son mariage, trop délicate pour un climat +sévère, elle a besoin maintenant, elle a un pressant besoin de respirer +un air plus doux, et les médecins ordonnent impérieusement les bains +de mer pour cet été. Veuillez donc, monsieur, supplier le roi de me +permettre de quitter la Russie vers la fin de juillet ou dans les +premiers jours d'août. + +«Le roi connaît mon dévouement à son service; vous, monsieur, vous +connaissez mon attachement à votre personne: c'est donc sans crainte +d'être mal compris ou mal jugé que je vous expose la nécessité pénible +à laquelle me soumet aujourd'hui le soin des intérêts les plus légitimes +et les plus chers. On m'a mandé que votre intention était de ne pas +reculer mon retour au delà de l'époque que je viens d'indiquer, et j'ai +la conviction intime qu'en vous rendant à ma prière vous prendrez le +parti le mieux d'accord avec ce que les circonstances exigent. En effet, +l'empereur s'est prononcé, et il n'y a plus à en douter, M. de Pahlen ne +retournera pas à Paris dans l'état actuel des choses. La prolongation de +mon séjour à Pétersbourg devient aussi inutile qu'incompatible avec la +dignité du gouvernement du roi.» + +19º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +28 juin 1842. + +«Monsieur, + +«Le roi vient de vous nommer commandeur de la Légion d'honneur. Le baron +de Talleyrand vous en porte l'avis officiel et les insignes. Je +suis heureux d'avoir à vous transmettre cette marque de la pleine +satisfaction du roi. Dans une situation délicate, vous vous êtes conduit +et vous vous conduisez, monsieur, avec beaucoup de dignité et de mesure. +Soyez sûr que j'apprécie toutes les difficultés, tous les ennuis que +vous avez eus à surmonter, et que je ne négligerai rien pour qu'il vous +soit tenu un juste compte de votre dévouement persévérant au service du +roi et du pays. + +«Je comprends la préoccupation que vous cause et les devoirs que vous +impose la santé de madame Périer. J'espère qu'elle n'a rien qui doive +vous alarmer, et que quelques mois de séjour sous un ciel et dans un +monde plus doux rendront bientôt à elle tout l'éclat de la jeunesse, +à vous toute la sécurité de bonheur que je vous désire. Le roi vous +autorisera à prendre un congé et à revenir en France du ler au 15 août. +Dès que le choix du successeur qui devra vous remplacer par _intérim_, +comme chargé d'affaires, sera arrêté, je vous en informerai. + +«J'aurais vivement désiré qu'un poste de ministre se trouvât vacant en +ce moment. Je me serais empressé de vous proposer au choix du roi. +Il n'y en a point, et nous sommes obligés d'attendre une occasion +favorable. Je dis _nous_, car je me regarde comme aussi intéressé que +vous dans ce succès de votre carrière. J'espère que nous n'attendrons +pas longtemps.» + +20º _M. Guizot à M. le comte de Flahault_ + +4 juillet 1842. + +«Mon cher comte, + +«Casimir Périer me demande avec instance un congé pour ramener en France +sa femme malade, et qui a absolument besoin de bains de mer sous un ciel +doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera du 1er au 15 août, après +les fêtes russes de juillet. J'ai demandé pour lui au roi et il reçoit +ces jours-ci la croix de commandeur. Elle était bien due à la fermeté +tranquille et mesurée avec laquelle il a tenu, depuis plus de six mois, +une situation délicate. Il gardera son poste de premier secrétaire en +Russie tant que je n'aurai pas trouvé un poste de ministre vacant pour +lequel je puisse le proposer au roi, et il sera remplacé, pendant +son congé, par un autre chargé d'affaires, probablement par le second +secrétaire de notre ambassade à Pétersbourg, M. d'André, naturellement +appelé à ce poste quand l'ambassadeur et le premier secrétaire sont +absents. Sauf donc un changement de personnes, la situation restera la +même. Ce n'est pas sans y avoir bien pensé que, l'automne dernier, nous +nous sommes décidés à la prendre. Pendant dix ans, à chaque boutade, à +chaque mauvais procédé de l'empereur Nicolas, on a dit que c'était de +sa part un mouvement purement personnel, que la politique de son +gouvernement ne s'en ressentait pas, que les relations des deux cabinets +étaient suivies et les affaires des deux pays traitées comme si rien +n'était. Nous nous sommes montrés pendant dix ans bien patients et +faciles; mais en 1840 la passion de l'empereur a évidemment pénétré dans +sa politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la +France avec l'Angleterre, à la séparer de toute l'Europe, nous a +fait voir ses sentiments et ses procédés personnels sous un jour +plus sérieux. Nous avons dû dès lors en tenir grand compte. A ne pas +ressentir ce que pouvaient avoir de tels résultats, il y eût eu peu +de dignité et quelque duperie. Une occasion s'est présentée: je l'ai +saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni pour commencer un ridicule +échange de petites taquineries. Nous avons voulu prendre une position +qui depuis longtemps eût été fort naturelle, et que les événements +récents rendaient parfaitement convenable. J'ai été charmé pour mon +compte de me trouver appelé à y placer mon roi et mon pays. Nous la +garderons tranquillement. M. de Barante attendra à Paris que M. de +Pahlen revienne. Ce n'est pas à nous de prendre l'initiative de ce +retour. Dans l'état actuel des choses, des chargés d'affaires suffisent +très-bien aux nécessités de la politique comme aux convenances des +relations de cour, et le jour où à Pétersbourg on voudra qu'il en soit +autrement, nous sortirons de cette situation sans plus d'embarras que +nous n'en avons aujourd'hui à y rester. + +21º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +Paris, 14 juillet 1842. + +«Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille royale +dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sentiment de +douleur que la France entière partagera bientôt. Hier matin, monseigneur +le duc d'Orléans, sur le point de partir pour Saint-Omer, où il devait +inspecter une partie des troupes destinées à former le camp de Châlons, +se rendait à Neuilly pour y prendre congé du roi. Les chevaux qui le +conduisaient s'étant emportés, Son Altesse Royale a voulu sortir de la +voiture pour échapper au danger qui la menaçait. Dans sa chute, Elle +s'est fait des blessures tellement graves que, lorsqu'on l'a relevée, +Elle était sans connaissance et qu'Elle n'a plus repris ses sens. +Transporté dans une maison voisine, le prince y a rendu le dernier +soupir, après quelques heures d'agonie, entre les bras du roi et de la +reine, et de tous les membres de la famille royale présents à Paris et +à Neuilly. Mme la duchesse d'Orléans est à Plombières, où elle s'était +rendue pour prendre les eaux. Mme la princesse Clémentine et Mme la +duchesse de Nemours viennent de partir pour lui donner, en mêlant leurs +larmes aux siennes, les seules consolations qu'elle puisse recevoir. M. +le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et +M. le duc de Chartres sont également absents. Des exprès leur ont été +envoyés. Dans ce malheur si affreux et si imprévu, Leurs Majestés ont +montré un courage qui ne peut être comparé qu'à l'immensité de leur +douleur. Elles n'ont pas quitté un moment le lit de leur fils mourant, +et elles ont voulu accompagner son corps jusqu'à la chapelle où il a été +déposé. La population de Paris tout entière s'est associée au sentiment +de cette grande infortune, et toute autre préoccupation a fait place à +celle d'un événement qui n'est pas seulement une grande calamité pour +la famille royale, puisqu'il enlève à la patrie un prince que ses +hautes qualités rendaient si digne d'occuper un jour le trône auquel sa +naissance l'appelait.» + +22º _M. Casimir Périer à M. Guizot._ + +Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1842. + +«Monsieur, + +«La dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce mois +a porté ici la confirmation officielle de l'affreuse catastrophe dont +nous avions déjà la triste certitude. + +«Il n'y a pas de paroles qui puissent rendre le sentiment d'un tel +malheur. Il faut courber la tête, se taire et se soumettre. + +«L'Europe saura, non moins que la France, quelle perte elle a faite. +Cela sera compris partout, et j'en ai déjà trouvé la preuve dans le +langage plein de conviction des membres du corps diplomatique. + +«P.S., 24 juillet. + +«M. le comte de Nesselrode sort de chez moi. + +«Il est venu, de la part de l'empereur, m'exprimer en son nom toute la +part que Sa Majesté Impériale avait prise au malheur qui a frappé la +famille royale et la France. + +«L'empereur, m'a dit M. de Nesselrode, a été vivement affecté de +cette terrible nouvelle; il a pris immédiatement le deuil et a fait +contremander un bal qui devait avoir lieu à l'occasion de la fête de Son +Altesse Impériale madame la grande-duchesse Olga.» + +23º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1842. + +«Monsieur, + +«L'impression produite par le fatal événement du 13 a été aussi profonde +que ma dernière lettre vous le faisait pressentir. + +«Vous savez, monsieur, que je continue à être exclu de tous rapports +avec la société; je n'ai donc pas constaté moi-même ce que j'apprends +cependant d'une manière certaine, combien chacun apprécie l'étendue de +la perte qu'ont faite la France et l'Europe. + +«Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vérité. Le nom +du roi était dans toutes les bouches, le souhait de sa conservation dans +tous les coeurs. + +«On n'hésitait plus à reconnaître hautement que de sa sagesse dépendait +depuis douze ans la paix de l'Europe; on n'hésitait plus à faire à +notre pays la large part qu'il occupe dans les destinées du monde; +on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le dévouement +viennent en aide au roi dans l'oeuvre qu'il accomplit. + +«J'ai vivement regretté, monsieur, qu'une situation qui me maintient +forcément isolé m'empêchât d'exercer sur les opinions, sur les +sentiments, sur la direction des idées, aucune espèce de contrôle ou +d'influence. + +«M. de Nesselrode, lors de la visite dont j'ai eu l'honneur de vous +rendre compte et où il me porta au nom de l'empereur de fort convenables +paroles, ne sortit pas des généralités, et ne me laissa en rien deviner +que son souverain eût pris en cette occasion le seul parti digne d'un +coeur élevé et d'un sage esprit, celui d'écrire au roi, de saisir cette +triste, mais unique occasion d'effacer le passé, et de renouer des +rapports qui n'auraient jamais dû cesser d'exister. + +«Cette pensée me dominait, et si le moindre mot de M. de Nesselrode m'y +eût autorisé, j'aurais pu la dire à un homme qui, j'en ai la conviction, +partageait intérieurement et mon opinion et mes idées à cet égard; mais +sa réserve commandait la mienne; ce qui s'est passé depuis huit mois ne +m'encourageait pas à m'en départir le premier; ce que j'aurais dit dans +le cours de mes relations confidentielles et intimes ne pouvait trouver +place dans un entretien tout officiel. + +«Si j'avais pu hésiter sur la conduite à tenir, vos directions mêmes, +monsieur, m'auraient tiré d'incertitude. Je suis convaincu avec vous +que, devant nous tenir prêts à accueillir toute espèce d'ouvertures ou +d'avances, nous avons aussi toutes raisons de ne pas les provoquer. Dans +le cas actuel, l'initiative nous appartenait moins que jamais. + +«Le lendemain, quand je suis allé remercier le vice-chancelier de sa +démarche, il ne s'est pas montré plus explicite. + +«L'incertitude est la même pour tous, et le corps diplomatique s'agite +vivement pour savoir ce qui a été fait, si l'empereur a écrit, s'il +a écrit dans la seule forme qui donnerait à sa lettre une véritable +importance. + +«Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le désire, que chacun en +sent l'à-propos et comprend les conséquences de l'une et de l'autre +alternative. Ou c'est une ère nouvelle qui va s'ouvrir, que chacun +souhaite sans oser l'espérer, ou c'est la preuve évidente qu'il n'y a +rien à attendre d'un entêtement que chacun blâme et dont chacun souffre. +Ces sentiments, ces craintes, ces désirs ne sont pas seulement ceux des +étrangers; ils appartiennent à la société russe tout entière; je le dis +hautement, et si je ne puis être suspecté de partialité en sa faveur, je +suis trop heureux de cette disposition des esprits et je respecte trop +la vérité pour ne pas vous en instruire. + +«Si l'empereur n'a pas compris ce qu'exigeaient les plus simples +convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignité, ses +devoirs de souverain, de hautes considérations de politique et d'avenir, +il sera jugé sévèrement non-seulement par l'Europe, mais par ses sujets. + +«Au moment où j'écris, monsieur, vous êtes bien près de connaître la +vérité. De toutes manières, un bien quelconque doit sortir de cette +situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les deux pays, +seront rétablis, et donneront un gage de plus à la sécurité de l'Europe, +ou nous saurons définitivement à quoi nous en tenir, et nous pourrons +agir en conséquence, libres de tout scrupule, déchargés de toute +responsabilité. + +«Je n'ai rien autre chose à vous mander, monsieur, qui, dans un pareil +moment, pût avoir de l'intérêt pour vous. J'ajouterai toutefois que, +voulant rendre impossible que la prolongation de mon séjour ici servît +de motif ou de prétexte aux déterminations de l'empereur, je n'ai vu +aucun inconvénient à annoncer mon prochain départ à M. de Nesselrode +dès notre première entrevue. J'ai eu soin de dire que le triste état de +santé de madame Périer m'avait seul déterminé à solliciter le congé que +j'avais obtenu.» + +24º _Le même au même._ + +Saint-Pétersbourg, 4 août 1842. + +«Monsieur, + +«J'ai maintenant acquis la certitude que l'empereur n'a écrit aucune +lettre, et je sais avec exactitude tout ce qui s'est passé à Peterhof. +Les instances faites auprès de lui ont été plus pressantes encore que je +ne le pensais. L'opinion de la famille impériale, de la cour, des hommes +du gouvernement, était unanime; tous ont trouvé une volonté de fer, +un parti pris, un amour-propre et un orgueil excessifs. L'empereur a +repoussé tout ce qu'on lui a proposé, tout ce qui aurait eu, à ses yeux, +l'apparence d'un premier pas: «Je ne commencerai pas!» sont les seuls +mots qu'on ait obtenus de lui. A la demande du renvoi de M. de Pahlen +à Paris, il n'a cessé de répondre: «Que M. de Barante revienne, et mon +ambassadeur partira.» + +«A côté de cela, comme l'empereur a senti que sa conduite n'était pas +approuvée, comme il sait que le voeu unanime appelle le rétablissement +des relations entre les deux cours, il a affecté le plus convenable +langage; il a cru que quelques mots tombés de sa bouche, quelques +paroles inofficielles et sans garantie, portées à Paris par Horace +Vernet, que l'envoi d'un aide de camp du comte de Pahlen, au lieu d'un +courrier ordinaire, pour remettre une dépêche à M. de Kisseleff, il +a cru, dis-je, que tout cela suffirait peut-être pour déterminer des +avances. S'il ne l'a pas cru, il l'a voulu tenter. Il a mesuré avec +parcimonie chaque geste et chaque mot; il a tracé avec soin les limites +où il voulait se renfermer. Il voit là une merveilleuse adresse, et +ne comprend pas tout ce qu'il y a de peu digne d'un souverain dans +ces subterfuges et ces calculs. Telle est son habileté, telle est sa +tactique, telles sont ses illusions. + +«Vous seriez surpris, monsieur, de voir avec quel mécontentement tout +cela est accueilli ici. Cependant pas un Russe ne s'est fait inscrire +chez moi depuis le douloureux événement du 13 juillet. En présence des +sentiments unanimes inspirés par cette affreuse catastrophe, cela est +significatif. Vous y trouverez la mesure de ce que peut, exige ou impose +la volonté du souverain. + +25º _M. Guizot à M. Casimir Périer._ + +11 août 1842. + +«Monsieur, je vous envoie copie d'une lettre écrite par M. le comte de +Nesselrode à M. de Kisseleff à l'occasion de la mort de monseigneur le +duc d'Orléans, et dont M. de Kisseleff m'a donné communication. Je me +suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. A cette lecture, et +surtout en apprenant que l'empereur avait immédiatement pris le deuil +et contremandé la fête préparée pour Son Altesse Impériale madame la +grande-duchesse Olga, Sa Majesté a été vivement touchée. La reine a +ressenti la même émotion. L'empereur est digne de goûter la douceur des +affections de famille puisqu'il en sait si bien comprendre et partager +les douleurs. + +«Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Nesselrode, et vous le +prierez d'être, auprès de l'empereur et de l'impératrice, l'interprète +de la sensibilité avec laquelle le roi et la reine ont reçu, au milieu +de leur profonde affliction, l'expression de la sympathie de Leurs +Majestés Impériales.» + +«_Copie d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._ + +Saint-Pétersbourg, 26 juillet 1842. + +«Monsieur, + +«C'est dans la journée d'hier, au palais impérial de Peterhof, où la +cour se trouvait réunie, que m'est parvenue la dépêche par laquelle vous +nous annonciez l'accident aussi terrible qu'inattendu qui a mis fin aux +jours de l'héritier du trône de France. Cette affreuse catastrophe a +produit sur l'empereur une profonde et douloureuse impression. Vous +savez l'empire qu'exercent sur Sa Majesté les sentiments et les +affections de famille. L'empereur est père, père tendrement dévoué à ses +enfants; c'est vous dire combien la perte qui vient de frapper le roi +et la reine des Français s'adressait directement aux émotions les plus +intimes de son coeur, combien il en a été affecté pour eux, et à quel +point il s'associe du fond de l'âme aux déchirantes afflictions qu'ils +éprouvent. Par une de ces fatalités qui dans la vie placent si souvent +le bonheur des uns en contraste avec la douleur des autres, c'est le +jour même où notre cour se préparait à célébrer la fête de madame la +grande-duchesse Olga que nous est parvenue cette déplorable nouvelle. En +présence d'un si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient +se taire. Immédiatement, le bal qui devait avoir lieu dans la soirée +a été contremandé, et toute la cour a reçu l'ordre de prendre dès le +lendemain le deuil pour le jeune prince. + +«Veuillez, monsieur, témoigner au gouvernement français la part que +prend notre auguste maître à un événement qu'indépendamment de la +tristesse qu'il a répandue sur la famille royale, Sa Majesté envisage +comme une calamité qui affecte la France entière. L'empereur vous charge +plus particulièrement, tant en son nom qu'en celui de l'impératrice, +d'être, auprès du roi et de la reine, l'interprète de ses sentiments. +Ne pouvant leur offrir des consolations qui, en pareil cas, ne +sauraient leur venir que d'une religieuse soumission aux volontés de la +Providence, il espère que le roi trouvera dans sa fermeté, comme aussi +la reine dans ses pieuses dispositions, les forces d'esprit suffisantes +pour soutenir la plus cruelle douleur qu'il soit donné de ressentir. + +«Vous exprimerez ces voeux au monarque français en lui portant les +témoignages du regret de notre auguste maître. Votre langage sera celui +d'une affectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire en cette +occasion Sa Majesté ne saurait être plus sincère.» + +Quand la lettre de M. Guizot du 11 août arriva à Saint-Pétersbourg, +elle n'y trouva plus M. Casimir Périer; il en était parti aussitôt après +l'arrivée du baron d'André, second secrétaire de l'ambassade de France +en Russie, qui lui avait apporté son congé, et qui le remplaça comme +chargé d'affaires. Bien connu à Saint-Pétersbourg, où il résidait depuis +plusieurs années, M. d'André avait pour instruction de ne témoigner +aucun empressement à y reprendre ses relations et ses habitudes, et de +garder sans affectation la même attitude que M. Casimir Périer jusqu'à +ce que la société russe en changeât elle-même. Ce changement s'accomplit +peu à peu, avec un mélange de satisfaction et d'embarras, et à la fin de +l'année 1842 il ne restait plus, entre la légation de France et la cour +de Russie, aucune trace visible de l'incident du 18 décembre 1841; mais +rien n'était changé dans l'attitude personnelle de l'empereur Nicolas +envers le roi Louis-Philippe: les deux ambassadeurs demeuraient en +congé, et personne ne paraissait plus s'inquiéter de savoir quand +ils retourneraient, M. de Pahlen à Paris et M. de Barante à +Saint-Pétersbourg, ni même s'ils y retourneraient un jour. + +Le 5 avril 1843, le chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, vint +voir M. Guizot et lui communiqua trois dépêches en date du 21 mars, +qu'il venait de recevoir du comte de Nesselrode: deux de ces dépêches +roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, alors vivement +agitées; la troisième, qui fut la première dont M. de Kisseleff donna +lecture à M. Guizot, avait trait à la discussion que nous venions de +soutenir dans les Chambres sur les fonds secrets. + +«_Le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._ + +Saint-Pétersbourg, 21 mars 1843. + +«Monsieur, + +«Je profite de l'occasion d'aujourd'hui pour vous accuser la réception +de vos rapports jusqu'au nº 17 inclusivement et vous remercier de +l'exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant des derniers +débats des Chambres françaises. Nous attendions avec intérêt et +curiosité l'issue de la discussion à laquelle était attaché le sort +du ministère actuel, et nous voyons avec satisfaction, monsieur, que +d'accord avec nos propres conjectures, le résultat de cette épreuve +s'est décidé en faveur du gouvernement. Je dis avec satisfaction parce +que, bien que M. Guizot en particulier n'ait peut-être point pour la +Russie des dispositions très-favorables, ce ministre est pourtant, à +tout considérer, celui qui offre le plus de garanties aux puissances +étrangères par sa politique pacifique et ses principes conservateurs. Il +a donné, dans la dernière lutte parlementaire, de nouvelles preuves de +son talent oratoire, et rien ne s'oppose, monsieur, à ce que vous lui +offriez à cette occasion les félicitations du cabinet impérial. + +«Recevez, etc.» + +Après avoir entendu la lecture de cette dépêche, M. Guizot dit à M. de +Kisseleff: + +«Je vous remercie de cette communication. Je prends la dépêche de M. +de Nesselrode comme une marque de sérieuse estime, et j'y suis fort +sensible; mais, permettez-moi de vous le demander, qu'entend M. de +Nesselrode par _mes dispositions peu favorables pour la Russie_? Veut-il +parler de dispositions purement personnelles de ma part, de mes goûts, +de mes penchants? Je ne puis le croire. Je n'ai point de penchant pour +ou contre aucun État, point de dispositions favorables ou défavorables +pour telle ou telle puissance. Je suis chargé de la politique de +mon pays au dehors. Je ne consulte que ses intérêts politiques, +les dispositions qu'on lui témoigne et celles qu'il lui convient de +témoigner. Rien, absolument rien de personnel ne s'y mêle de ma part. + +«M. DE KISSELEFF.--C'est ainsi, je n'en doute pas, que l'entend M. de +Nesselrode. + +«M. GUIZOT.--Je l'espère, et je ne comprendrais pas qu'il en pût être +autrement; mais alors, en vérité, je comprends encore moins que M. de +Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables à la Russie. Rien +dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse à de telles +dispositions. Les penchants publics en France, les intérêts français en +Europe n'ont rien de contraire à la Russie. Et, si je ne me trompe, il +en est de même pour la Russie; ses instincts nationaux ne nous sont pas +hostiles. D'où me viendraient donc les dispositions que me suppose M. de +Nesselrode? Pourquoi les aurais-je? Je ne les ai point. Mais puisqu'il +est question de nos dispositions, permettez-moi de tout dire: qui de +vous ou de nous a témoigné des dispositions peu favorables? Est-ce +que l'empereur ne fait pas, entre le roi des Français et l'empereur +d'Autriche, une différence? Est-ce qu'il a, envers l'un et l'autre +souverains, la même attitude, les mêmes procédés? + +«M. DE KISSELEFF.--Pardonnez-moi, je ne saurais entrer dans une telle +discussion. + +«M. GUIZOT.--Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni +de me répondre; je vous prie seulement d'écouter et de transmettre à +M. de Nesselrode ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je répondrai à +l'estime qu'il veut bien me témoigner par une sincérité complète. Quand +on touche au fond des choses, c'est le seul langage convenable et le +seul efficace. Eh bien! sincèrement, n'est-ce pas témoigner pour la +France des dispositions peu favorables que de faire, entre son roi +et les autres souverains, une différence? Est-ce là un fait dont nous +puissions, dont nous devions ne pas tenir compte? Nous en tenons +grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur notre politique. Si +l'empereur n'avait pas reconnu ce que la France a fait en 1830, si même, +sans entrer en hostilité ouverte et positive, il était resté étranger +à notre gouvernement, s'il n'avait pas maintenu avec nous les rapports +réguliers et habituels entre les États, nous pourrions trouver, nous +trouverions qu'il se trompe, qu'il suit une mauvaise politique; nous +n'aurions rien de de plus à dire. Mais l'empereur a reconnu ce qui s'est +fait chez nous en 1830. Je dis plus, je sais qu'il avait prédit au +roi Charles X ce qui lui arriverait s'il violait la charte. Comment +concilier une politique si clairvoyante et si sensée avec l'attitude que +garde encore l'empereur vis-à-vis du roi? Je n'ignore pas ce qu'il y +a au fond de l'esprit de l'empereur. Il croit qu'en 1830 on aurait pu +garder M. le duc de Bordeaux pour roi et lui donner le duc d'Orléans +pour tuteur et régent du royaume. Il croit qu'on l'aurait dû, et il veut +témoigner son blâme de ce qu'on a été plus loin. Monsieur, je n'éluderai +pas plus cette question-là que toute autre. J'ai servi la restauration. +Je n'ai jamais conspiré contre elle. Il n'y avait de possible en 1830 +que ce qui s'est fait. Toute autre tentative eût été vaine, parfaitement +vaine; le duc d'Orléans s'y serait perdu, et perdu sans succès. Il a été +appelé au trône parce que seul, à cette époque, il pouvait s'y asseoir. +Il a accepté le trône parce qu'il ne pouvait le refuser sans perdre en +France la monarchie. C'est la nécessité qui a fait le choix du pays +et le consentement du prince. Et l'empereur Nicolas lui-même l'a senti +lorsque sur-le-champ, sans hésiter, il a reconnu ce qui s'était fait +en France. Lui aussi, comme nous, comme toute l'Europe, il a reconnu et +accepté la nécessité, le seul moyen d'ordre et de paix européenne. Et +certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement +n'ont point manqué à leur mission. Quel souverain a défendu plus +persévéramment, plus courageusement la cause de la bonne politique, de +la politique en servatrice? En est-il un, en aucun temps, qui ait plus +fait, qui ait autant fait pour la sûreté de tous les trônes et le repos +de tous les peuples? + +«M. DE KISSELEFF.--Personne ne le reconnaît plus que l'empereur; +personne ne rend plus de justice au roi, à son habileté, à son courage; +personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l'Europe. + +«M. GUIZOT.--Je le sais; mais permettez-moi un pas de plus dans la +complète franchise. Ce roi à qui l'Europe doit tant, est-ce que les +Russes qui viennent à Paris lui rendent, à lui, ce qui lui est dû? +Est-ce qu'ils vont lui témoigner leur respect? L'empereur, qui sait si +bien quels sont les droits de la majesté royale, pense-t-il qu'un si +étrange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne? Croit-il bien +soutenir la dignité et la force des idées monarchiques en souffrant que +ses sujets ne rendent pas tout ce qu'ils doivent au monarque qui les +défend avec le plus de courage et de péril, et au profit de tous? + +«M. DE KISSELEFF.--Nous aussi nous avons nos susceptibilités. Votre +presse, votre tribune, d'autres manifestations encore, nous ont plus +d'une fois offensés. Et nous n'avons, nous, point de presse, point de +tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manière de manifester +nos sentiments, c'est de nous identifier complètement avec l'empereur, +de ressentir comme lui tout ce qui s'adresse à lui, de partager ses +impressions, ses intentions, de nous y associer intimement. C'est là +l'instinct, l'habitude, c'est le patriotisme de notre société, de notre +peuple. + +«M. GUIZOT.--Et je l'en honore. Je sais à quel incident vous faites +allusion; je suis le premier à dire que c'est quelque chose de grand +et de beau que cette intime union d'un peuple avec son souverain. La +société russe a raison d'être dévouée, et susceptible, et fière, pour +l'empereur; mais s'étonnera-t-elle que je sois, moi aussi, susceptible +et fier pour le roi? C'est mon devoir de l'être, et l'empereur, j'en +suis sûr, m'en approuve, et je dois peut-être à cela quelque chose de +l'estime qu'il me fait l'honneur de me témoigner. Quant à la presse, +vous savez bien que nous n'en répondons pas, que nous n'en pouvons +répondre. + +«M. DE KISSELEFF.--Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les +journaux les plus dévoués au gouvernement du roi, les plus fidèles à sa +politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est impossible +que cela ne produise pas quelque impression et une impression fâcheuse. + +M. GUIZOT.--Je ne m'en étonne pas, et quand cela arrive, je le déplore; +mais il n'y a pas moyen de tout empêcher. Comment voulez-vous d'ailleurs +que les dispositions connues de l'empereur, son attitude, ses procédés, +demeurent chez nous sans effet? Ce dont vous vous plaignez cesserait, +nous aurions du moins bien meilleure grâce et bien meilleure chance à +le réprimer, si vous étiez avec nous dans des rapports parfaitement +réguliers et convenables, et agréables au public français. J'ai livré +dans nos Chambres bien des batailles et j'en ai gagné quelquefois; mais +pourquoi me compromettrais-je beaucoup et ferais-je de grands efforts +pour faire comprendre que le paragraphe sur la Pologne est déplacé dans +les adresses et qu'il convient de l'en ôter? On dit souvent, je le +sais, que les procédés qui nous blessent de la part de l'empereur sont +purement personnels, qu'ils n'influent en rien sur la politique de +son gouvernement, et que les relations des deux États n'ont point à en +souffrir. Quand cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas +nous en contenter. Est-ce qu'à part toute affaire proprement dite, les +procédés personnels, les rapports personnels des souverains n'ont pas +toujours une grande importance? Est-ce qu'il convient à des hommes +monarchiques de les considérer avec indifférence? Quand nous y aurions +été disposés, l'expérience de 1840 nous aurait appris notre erreur. +Ce temps-là et ses affaires sont déjà loin; on peut en parler en toute +liberté; pouvons-nous méconnaître que vous avez pris alors bien du soin +pour nous brouiller avec l'Angleterre?» + +M. de Kisseleff interrompit M. Guizot répétant qu'il lui était +impossible soit d'admettre, soit de discuter ce que disait M. Guizot, et +qu'il le priait de ne point considérer son silence comme une adhésion. + +M. GUIZOT.--Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je ne +voudrais pas vous donner un moment d'embarras; mais, puisque nous avons +touché, je le répète, au fond des choses, il faut bien que j'y voie tout +ce qu'il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je dis que vous avez +voulu nous brouiller avec l'Angleterre; j'ai tort; l'empereur a trop +de sens pour vouloir en Europe une brouillerie véritable, un trouble +sérieux, la guerre peut-être: non, pas nous brouiller, mais nous +mettre mal, en froideur avec l'Angleterre, nous tenir isolés, au ban de +l'Europe. Quand nous avons vu cela, quand nous avons reconnu là l'effet +des sentiments personnels de l'empereur, avons-nous pu croire qu'ils +n'influaient en rien sur la politique de son cabinet? N'avons-nous pas +dû les prendre fort au sérieux? C'est ce que nous avons fait, c'est ce +que nous ferons toujours. Et pourtant nous sommes demeurés parfaitement +fidèles à notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie +européenne. L'occasion de suivre votre exemple de 1840 ne nous a pas +manqué; nous aurions bien pu naguère, à Constantinople, à propos de +la Servie, exploiter, fomenter votre mésintelligence naissante avec +la Porte, cultiver contre vous les méfiances et les résistances de +l'Europe; nous ne l'avons point fait, nous avons donné à la Porte les +conseils les plus modérés, nous lui avons dit que ses bons rapports avec +vous étaient, pour l'Europe comme pour elle, le premier intérêt. Nous +avons hautement adopté, pratiqué la grande politique et laissé de côté +la petite, qui n'est bonne qu'à jeter des embarras et des aigreurs au +sein même de la paix qu'on maintient et qu'on veut maintenir. + +«M. DE KISSELEFF.--Notre cabinet rend pleine justice à la conduite et à +l'attitude que le baron de Bourqueney a tenues à Constantinople: il y +a été très-sensible, et je suis expressément chargé de vous lire une +dépêche où il en témoigne toute sa satisfaction. + +«M. GUIZOT.--Je serai fort aise de l'entendre.» + +Huit jours après cette communication, M. Guizot écrivit +confidentiellement au baron d'André: + +26º--13 avril 1843. + +«Monsieur le baron, + +«Je vous envoie le compte-rendu de l'entretien que j'ai eu avec M. de +Kisseleff au sujet ou plutôt à l'occasion des communications qu'il +m'a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai déjà indiqué le +caractère. Vous n'avez aucun usage à faire de ce compte rendu. Je vous +l'envoie pour vous seul, et pour que vous soyez bien au courant de nos +relations avec Saint-Pétersbourg, de leurs nuances, des modifications +qu'elles peuvent subir, et de mon attitude. Réglez sur ceci la vôtre, +à laquelle du reste je ne vois, quant à présent, rien à changer. Ne +témoignez pas plus d'empressement, ne faites pas plus d'avances; mais +accueillez bien les dispositions plus expansives qui pourraient se +montrer, et répondez-y par des dispositions analogues. + +«Si M. de Nesselrode vous parlait de mon entretien avec M. de Kisseleff +et de ce que je lui ait dit; montrez-vous instruit de tous les détails, +et, en gardant la réserve qui convient à votre position, donnez à votre +langage le même caractère et portez-y la même franchise. + +«Je n'ai parlé ici à personne, dans le corps diplomatique, de cet +incident. J'ai lieu de croire que les plus légers symptômes de +rapprochement entre Saint-Pétersbourg et nous sont, à Vienne, à Berlin +et à Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu'on n'épargnerait +aucun soin pour en entraver le développement. Gardez donc, avec le corps +diplomatique qui vous entoure, le même silence, et s'il vous revient +qu'on y ait quelque connaissance des détails que je vous transmets, +informez-moi avec soin de tout ce qu'on en pense et dit. + +«Le rétablissement des bons rapports entre la France et l'Angleterre, +le langage amical des deux gouvernements l'un envers l'autre, sont +certainement pour beaucoup dans les velléités de meilleures dispositions +qui paraissent à Saint-Pétersbourg. Observez bien ce point de la +situation, et l'effet autour de vous de tout ce qui se passe ou se dit +entre Paris et Londres.» + +P.S. 14 avril. + +«Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. Je +vous envoie une dépêche à communiquer à M. de Nesselrode en réponse à +celle qui a amené mon entretien avec M. de Kisseleff. En lui en donnant +lecture, dites-lui que j'ai développé à M. de Kisseleff, dans une longue +conversation, les idées qui y sont exprimées, et ayez dans votre poche +le compte rendu que je vous envoie de cette conversation, pour pouvoir +vous y référer, si M. de Nesselrode vous en parle avec quelque détail. + +«Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai données +ci-dessus.» + +La dépêche officielle que je chargeais M. d'André de communiquer au +comte de Nesselrode était datée du 14 avril et conçue en ces termes: + +27º--«Monsieur le baron, + +«M. de Kisseleff m'a donné communication de trois dépêches que lui a +adressées M. le comte de Nesselrode en date du 21 mars. Deux de ces +dépêches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je vous en +entretiendrai d'ici à peu de jours. La troisième exprime la satisfaction +que le cabinet de Saint-Pétersbourg a éprouvée, en apprenant l'issue de +la discussion sur les fonds secrets et l'affermissement du ministère. +M. le comte de Nesselrode rend une pleine justice à notre politique +pacifique et aux principes conservateurs que nous avons constamment +soutenus. J'ai reçu cette manifestation du gouvernement impérial avec +un réel contentement, comme une nouvelle preuve de son désir sincère de +rendre durable le repos de l'Europe. M. le comte de Nesselrode a +bien voulu y ajouter des compliments personnels auxquels je suis fort +sensible, car ils me prouvent que le gouvernement impérial a pour ma +conduite une estime qui m'est précieuse. Toutefois j'ai remarqué dans +cette lettre une phrase conçue en ces termes: «Bien que M. Guizot n'ait +peut-être point pour la Russie des dispositions très-favorables.» Ces +paroles m'ont causé quelque surprise, et je ne saurais les accepter. Les +intérêts et l'honneur de mon souverain et de mon pays sont pour moi la +seule mesure des dispositions que j'apporte envers les gouvernements +avec qui j'ai l'honneur de traiter. M. le comte de Nesselrode, qui a +si bien pratiqué cette règle dans sa longue et glorieuse carrière, ne +saurait la méconnaître pour d'autres, et les sentiments qu'il vient +de nous témoigner, au nom du cabinet impérial, me rendent facile +aujourd'hui le devoir que je remplis en repoussant la supposition qu'il +a exprimée.» + +Le baron d'André s'acquitta de sa commission et en rendit compte le 3 +mai à M. Guizot. + +28º _Le baron d'André à M. Guizot._ + +3 mai 1843. + +«Monsieur, + +«M. de Nesselrode m'a écrit, il y a quelques jours, pour m'apprendre +qu'il allait mieux et qu'il pourrait me recevoir. Je me suis rendu +chez lui. Après m'avoir parlé de sa santé, le vice-chancelier m'a fait +connaître en peu de mots les nouvelles qu'il venait de recevoir de +Constantinople; puis il a ajouté: «Mon courrier de Paris est enfin +arrivé. Il m'a apporté la conversation que M. de Kisseleff a eue avec M. +Guizot. Je sais même que vous en avez le compte rendu; vous voyez que je +suis bien informé.» J'ai répondu que c'était la vérité. Comme il gardait +le silence, je lui ai demandé alors la permission de lui donner lecture +de votre dépêche du 14 avril. Lorsque je suis arrivé à la citation de la +phrase que Votre Excellence a remarquée, M. de Nesselrode m'a interrompu +en disant: «Cette dépêche adressée à M. de Kisseleff n'était pas faite +pour être communiquée; elle n'aurait pas dû l'être.»--Mais, ai-je +repris, cette supposition n'en a pas moins été faite, et M. Guizot ne +saurait l'accepter.» + +«Après avoir achevé cette lecture, M. de Nesselrode a fait de nouveau +la même observation et m'a dit qu'il allait expédier un courrier à +Paris qui porterait la réponse aux dépêches qu'il avait reçues de M. de +Kisseleff et par conséquent à ce que je lui disais aussi. + +«Il a pris ensuite une des dépêches de M. de Kisseleff qui se +trouvait sur sa table et m'en a donné lecture. C'était le résumé de la +conversation qu'il a eue avec Votre Excellence. Ce résumé est à peu près +conforme, quant au fond, à ce que vous m'en avez écrit. Ayant cependant +remarqué que le paragraphe où il est question de la politique que nous +venons de suivre en Orient était fort abrégé dans son récit, et voyant +d'ailleurs tout avantage à bien faire connaître à M. de Nesselrode toute +la pensée de Votre Excellence sans en retrancher la couleur, je lui ai +proposé de lui rendre communication pour communication. Il a écouté la +lecture de votre compte rendu avec un visible intérêt, en me faisant +plusieurs fois remarquer la coïncidence qui existait entre les deux +rapports. Il m'a interrompu aussi pour me faire observer que vous +aviez omis de rappeler que l'empereur s'était toujours tenu éloigné +des complots carlistes, et qu'il n'avait jamais voulu faire accueil à +Pétersbourg aux personnes de ce parti. Lorsque j'ai eu terminé, M. +de Nesselrode m'a répété: «Vous voyez que c'est à peu près la même +chose.--Oui, ai-je répondu; cependant ce que j'ai l'honneur de vous lire +est plus complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique +en Orient.--C'est juste, mais M. de Kisseleff m'en parle dans une autre +dépêche.» + +«Le silence a recommencé, et comme il était évident pour moi que M. de +Nesselrode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je me suis levé. +Alors il m'a dit ces mots: «Quand on s'explique avec cette franchise et +cette sincérité, c'est le moyen de s'entendre.» + +«Voici, monsieur, tout ce que j'ai pu savoir de l'effet produit sur +l'empereur et son cabinet par l'arrivée des dépêches de M. de Kisseleff. + +«Le vice-chancelier a désiré savoir comment j'avais été reçu au cercle +de la cour et ce que l'empereur m'avait dit. Je l'ai mis au courant. +C'est la première fois que Sa Majesté m'a parlé de M. de Barante. Si +elle avait jusqu'ici gardé le silence sur son compte, ce n'était +point par indifférence: Votre Excellence sait quelle estime l'empereur +professe pour l'ambassadeur du roi. + +«Enfin, monsieur, voici ce qui me paraît le plus important: hier une +personne en qui j'ai confiance m'a parlé du départ de M. de Pahlen, qui +aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en Courlande et +se rendra de là à Carlsbad vers la fin de mai. Cette personne m'a dit +qu'elle savait, et elle peut le savoir, que l'empereur était dans de +bonnes dispositions, que le retour des ambassadeurs dépendait maintenant +beaucoup de nous, qu'on ne devait pas exiger que l'empereur fît des +avances, mais que, si nous consentions à faire rencontrer à temps M. +de Barante avec M. de Pahlen à Carlsbad, elle croyait pouvoir me dire +qu'avant peu M. de Pahlen serait à Paris et M. de Barante à Pétersbourg. + +«Comme j'ai demandé à cette personne si elle avait quelques données +nouvelles pour me parler ainsi, elle m'a répondu affirmativement...» + +P.-S. 3 mai, à deux heures. + +«J'arrive du cercle de la cour tenu à l'occasion de la fête de Sa +Majesté l'impératrice. L'empereur, en s'approchant de moi, m'a dit: +«Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Paris?--Rien, +sire, depuis le courrier que j'ai reçu il y a huit jours.--Quand +verrons-nous M. de Barante?» Un peu étonné de cette question si +inattendue, j'ai regardé Sa Majesté; elle souriait, j'ai souri aussi, et +après un moment d'hésitation je lui ai répondu que je n'en savais encore +rien. Son sourire a continué, et l'empereur a passé en faisant un signe +d'intelligence qui semblait dire que nous nous entendions. + +«Il faut qu'il se soit opéré un bien grand changement pour que Sa +Majesté m'ait adressé une pareille question pendant le cercle. De sa +part, ce sont des avances, et sûrement c'est ainsi qu'il le considère. +Probablement qu'en m'interrogeant ainsi l'empereur pensait que j'avais +connaissance des conversations qu'il doit avoir eues avec M. de +Nesselrode et des dépêches qu'il a fait écrire à Paris; tandis que M. de +Nesselrode, que je venais de saluer, ne m'en avait rien dit. + +«Maintenant si, comme je le crois, il s'imagine que la glace est rompue, +il doit être impatient de connaître ce que nous ferons, comment nous +accueillerons les dépêches qu'on envoie aujourd'hui à Paris. J'ignore +ce qu'il a fait de son côté, j'ignore quels ordres sont donnés à M. de +Pahlen; mais il me paraît que votre conversation avec M. de Kisseleff a +déterminé chez lui quelque résolution. L'impératrice m'a demandé aussi +des nouvelles de M. de Barante.» + +M. d'André se trompait, l'empereur Nicolas n'avait point pris de +résolution nouvelle; mais à en juger par le langage de son ministre, +ses dispositions persistaient à se montrer favorables en même temps +qu'immobiles. M. Guizot écrivit au baron d'André: + +29º _M. Guizot au baron d'André._ + +20 mai 1843. + +«Les communications que m'avait faites M. de Kisseleff et la +conversation que j'avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amené +de nouvelles. Il est venu le 14 de ce mois me donner lecture de deux +dépêches et d'une lettre particulière de M. le comte de Nesselrode en +date du 2 mai. + +«La première dépêche roule sur la conclusion des affaires de Servie. M. +de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude impartiale et +réservée. Il affirme que la Russie était pleinement dans son droit et +nous envoie un mémorandum destiné à l'établir. En rendant justice à +notre équité, il proteste d'ailleurs contre ce que j'avais dit le 5 +avril à M. de Kisseleff sur les efforts du cabinet russe en 1840 pour +nous brouiller avec l'Angleterre. + +«J'ai accepté les remerciements de M. de Nesselrode, et j'ai maintenu +mon dire sur 1840: «Permettez, ai-je dit, que je garde le mérite de +notre impartialité en 1843. Je ne puis douter du travail de votre +cabinet en 1840 pour amener ou aggraver notre dissidence avec +l'Angleterre. L'empereur en a témoigné hautement sa satisfaction. M. de +Barante me l'a mandé dans le temps. Nous n'avons pas voulu vous rendre +la pareille en poussant à votre brouillerie avec la Porte. Nous n'avons +pas imité 1840, mais nous ne l'avons pas oublié.» + +«La seconde dépêche se rapporte aux affaires de Grèce. M. de Nesselrode +se félicite du concert des trois cours, approuve complétement nos vues, +et me communique les nouvelles instructions qu'il a adressées à M. de +Catacazy pour lui prescrire de seconder en tout ses deux collègues et +d'agir selon les ordres de la conférence de Londres. + +«Je me suis félicité à mon tour de la bonne intelligence des trois +cours, et j'ai témoigné mon désir que M. de Catacazy se conformât +pleinement aux excellentes instructions qu'il recevait. Insistez sur ce +point auprès de M. de Nesselrode. A Athènes plus que partout ailleurs, +les relations personnelles des agents, leur manie de patronage, leur +facilité à se laisser entraîner dans les passions et les querelles +des coteries locales, ont bien souvent altéré la politique de leurs +gouvernements et aggravé le mal qu'ils étaient chargés de combattre. Il +ne conviendrait, je pense, à la Russie pas plus qu'à nous que la Grèce +fût bouleversée et devînt le théâtre de désordres très-embarrassants +d'abord et bientôt très-graves. Pour que l'action commune de nos +représentants soit efficace, il est indispensable que leurs procédés +de tous les moments, leurs conversations familières avec la clientèle +grecque qui les entoure, soient en harmonie avec leur attitude et leurs +paroles officielles. Quand trois grands cabinets se disent sérieusement +qu'ils veulent la même chose, je ne comprendrais pas qu'ils ne vinssent +pas à bout de l'accomplir, et qu'ils se laissassent détourner de leur +but ou embarrasser dans leur route par des habitudes ou des manies +d'agents secondaires. C'est pourtant là notre écueil à Athènes. Je le +signale aussi à Londres, et je prie qu'on adresse à sir Edmond Lyons les +mêmes recommandations. + +«Après ces deux dépêches, M. de Kisseleff m'a donné à lire une longue +lettre particulière de M. de Nesselrode en réponse à notre conversation +du 5 avril. J'ai tort de dire en réponse, car cette lettre ne répond +point directement à ce que j'avais dit à M. de Kisseleff sur l'attitude +et les procédés de l'empereur envers le roi et la France depuis 1830. M. +de Nesselrode y commence par m'engager à ne plus revenir sur ce qui a eu +lieu entre nos deux gouvernements avant la formation du cabinet actuel. +C'est du passé, dit-il, et M. Guizot n'y est pour rien. M. de Nesselrode +ne demande pas mieux, lui, que de n'en plus parler et de partir +d'aujourd'hui comme d'une époque nouvelle. Il expose ensuite, avec +détail et habilement, deux idées: 1º par quels motifs le cabinet russe +ne nous a pas fait de plus fréquentes et plus intimes communications +sur les affaires européennes; 2º quels changements sont survenus, depuis +1840, dans les relations des grandes puissances, notamment de la France +et de l'Angleterre, et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd'hui +la bonne politique, c'est-à-dire de ne chercher à brouiller la Russie +avec personne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l'Angleterre, +l'alliance intime que des circonstances particulières, entre autres la +présence d'un cabinet whig, avaient amenée de 1830 à 1840, mais qui ne +saurait se renouer aujourd'hui. + +«M. de Nesselrode met beaucoup de soin à développer ceci: évidemment +l'idée du rétablissement de l'intimité entre la France et l'Angleterre +le préoccupe, et il désirerait nous en démontrer et s'en démontrer à +lui-même l'impossibilité. Je n'ai fait aucune observation à ce sujet. + +«Du reste, M. de Kisseleff, qui m'avait à peine interrompu deux ou +trois fois par quelques paroles, m'a promis de transmettre, avec une +scrupuleuse exactitude, à M. de Nesselrode ce que je venais de lui dire. +Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier de l'empereur +à mon égard: j'y ai trouvé ce qui m'honore, ce qui me touche le plus, +une estime sérieuse, gravement et simplement exprimée. Je désire que +vous témoigniez à M. de Nesselrode combien j'y suis sensible.» + +Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Pétersbourg +suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors ministre du roi à +Dresde, écrivit à M. Guizot, le 14 juin 1843. + +30º _M. le baron de Bussierre à M. Guizot._ + +«M. le comte de Pahlen est à Dresde depuis trois jours. Il a mis un +empressement obligeant à venir me chercher dès son arrivée. Il a dîné +hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collègues. Il part demain +pour Carlsbad. Nous n'avons pas échangé un seul mot sur ses projets +ultérieurs. Je sais toutefois que l'espoir de rencontrer M. de Barante +en Bohême le préoccupe assez vivement; plusieurs personnes, évidemment +chargées par lui de me pressentir sur la probabilité de cette rencontre, +m'ont fort inutilement assailli de questions; on ne les a pas épargnées +davantage à M. Ernest de Barante. Il est certain, d'après tout ce qui +nous revient de Pétersbourg, qu'on y sent le besoin d'un retour à de +meilleurs rapports, et que la situation actuelle pèse à l'empereur +lui-même; il n'en est pas encore au point de venir sincèrement à +nous, mais il ne veut pas qu'on croie en Europe que la porte lui soit +définitivement fermée: cette impossibilité trop éclatante d'un accord +avec la France affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de +sa politique; il s'en trouve amoindri sur tous les points, et +particulièrement dans ses relations avec la Prusse. + +«Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de Votre +Excellence pour ne rien faire qu'à de très-bonnes conditions. Un +rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prêter avec +trop de facilité produirait un effet fâcheux en Allemagne. On y sait à +merveille combien la Russie désire ce rapprochement; on trouve donc tout +naturel qu'elle en fasse les frais.» + +«31º _Le baron d'André à M. Guizot._ + +«Monsieur, + +«Dès que le courrier Alliot m'eut remis vos dépêches, je demandai à voir +M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que vous aviez +eu avec M. de Kisseleff, et après avoir échangé quelques paroles, je +laissai au vice-chancelier votre lettre particulière du 20 mai, afin +qu'il pût la lire à loisir et la montrer à l'empereur. En la prenant, M. +de Nesselrode me dit qu'il craignait que nous n'allassions un peu vite. +Je répondis au vice-chancelier qu'il valait mieux s'expliquer et prévoir +les conséquences de toute démarche avant de l'entreprendre, qu'il serait +fâcheux, par exemple, de voir les ambassadeurs retourner à leur poste +sans savoir préalablement sur quoi compter. + +«--Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu'il n'a jamais été +question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que c'est M. +Guizot qui, le premier, en a parlé à M. de Kisseleff. + +«--Je sais très-bien, monsieur le comte, que chacun de nous a la +prétention de ne point faire des avances; mais si M. Guizot a parlé des +ambassadeurs à M. de Kisseleff, c'est parce qu'il a voulu répondre à +ce que Sa Majesté m'a fait l'honneur de me dire au cercle de la cour +lorsqu'elle m'a demandé quand reviendrait M. de Barante.» + +«En quittant M. de Nesselrode, il m'a promis de me faire savoir quand +il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont écoulés depuis. +Pendant ce temps, j'ai cherché à connaître quelle avait été d'abord +l'impression produite sur l'empereur par les dépêches venues de Paris. +Ce que j'en ai appris m'a fait voir aussitôt qu'elles avaient modifié +les dispositions de Sa Majesté. Vous voyez que les choses sont +complétement changées. + +«Maintenant, m'a-t-on dit, c'est une question qu'il faut laisser en +repos, sauf à la reprendre plus tard. Les affaires générales doivent +amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs +avaient repris leur poste, il est probable que l'empereur, abandonnant +peu à peu ses préjugés, serait arrivé à une appréciation plus juste des +convenances et de ses véritables intérêts. + +«Mes informations et cette opinion n'avaient point cependant un +caractère assez positif pour les communiquer à Votre Excellence +avant d'avoir obtenu le second rendez-vous que m'avait annoncé M. de +Nesselrode. Je savais qu'il avait vu l'empereur, qu'il devait le revoir +encore, et j'attendais. Hier enfin, j'ai été prié de passer chez lui. Il +m'a d'abord donné à lire une dépêche sur les affaires de Grèce dont vous +aurez connaissance. Je lui ai demandé ensuite s'il n'avait rien de plus +à m'apprendre. «Non, voilà tout.--Cependant?...--Je n'ai rien à vous +dire.» + +«Après un moment de silence, M. de Nesselrode m'a pourtant raconté qu'il +allait écrire à M. de Kisseleff une lettre qui serait communiquée à +Votre Excellence, et qui répondrait à votre lettre particulière du 20 +mai. «Entre nous, a continué le vice-chancelier, rappelant ce qu'il +m'avait dit dans mon premier entretien, je crois que votre gouvernement +a été un peu trop vite. Pour le moment, il n'y a point à s'occuper +de quelques-unes des questions qui ont été agitées dans les lettres +particulières que vous m'avez données à lire. L'empereur a trouvé qu'on +lui imposait des conditions, et cela a détruit le bon effet du premier +compte rendu. Au reste, a-t-il ajouté, si les choses sont gâtées, elles +sont loin de l'être à tout jamais, et à la première occasion on pourra +les reprendre.» + +«J'ai répondu à M. de Nesselrode que je regrettais beaucoup que +l'empereur eût donné une aussi fausse interprétation aux intentions +du gouvernement du roi en admettant qu'on voulait lui imposer des +conditions, que j'affirmais que vous n'aviez eu d'autre pensée que celle +de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne point exposer +à des mécomptes, faute de s'être mal compris, les souverains de deux +grands États. + +«M. de Nesselrode, qui ne peut assurément partager l'opinion de +l'empereur, et qui connaît, tout comme nous, la vraie cause de cette si +grande susceptibilité, a préféré ne rien dire de plus, et terminer ainsi +notre entretien. + +«Quelques confidences récentes me feraient supposer que l'empereur +laissera croire à son entourage qu'on a voulu lui mettre le marché à la +main, et que, s'il n'y a pas rapprochement entre les deux pays, c'est +plutôt au gouvernement du roi qu'il faut en attribuer la cause. Je ne +comprends pas comment de bonne foi on pourrait maintenir une pareille +assertion qui ne saurait avoir été mise en avant, si elle l'a été +réellement, que pour masquer un amour-propre excessif contre lequel, +depuis douze ans, tout raisonnement vient se briser.» + +32º _M. Guizot à M. le baron d'André._ + +8 juillet 1843. + +«Monsieur le baron, + +«Aussitôt après l'arrivée de M. de Breteuil, vous irez trouver M. le +comte de Nesselrode et vous lui donnerez à lire la dépêche ci-jointe. +Pour peu qu'il vous témoigne le désir de la faire connaître à +l'empereur, vous prendrez sur vous de la lui laisser. Je désire qu'elle +soit mise textuellement sous les yeux de l'empereur. + +«Je n'ai rien à y ajouter pour vous-même. Si M. de Nesselrode engage +avec vous quelque conversation, la dépêche vous indique clairement dans +quel esprit et sur quel ton parfaitement simple, tranquille et froid, +vous y devez entrer. Laissez sentir que, bien que la modération générale +de notre conduite n'en doive être nullement altérée, il y a là cependant +une question et un fait dont l'importance politique est grande et +inévitable.» + +«_M. Guizot à M. le baron d'André._ + +Paris, 8 juillet 1843. + +«Monsieur le baron, + +«M. de Kisseleff est venu le 27 juin me donner communication d'une +dépêche de M. le comte de Nesselrode, en date du 14 du même mois, +qui répond à mes entretiens des 5 avril et 14 mai avec M. le chargé +d'affaires de Russie, entretiens que je vous ai fait connaître par mes +lettres particulières des 25 avril et 20 mai. + +«M. le comte de Nesselrode parait penser que j'ai pris l'initiative +de ces entretiens et des explications auxquelles ils m'ont conduit, +notamment en ce qui concerne le retour des ambassadeurs à Paris et à +Saint-Pétersbourg. Je me suis arrêté en lisant ce passage de sa dépêche, +et j'ai rappelé à M. de Kisseleff que la première origine de nos +entretiens avait été la phrase par laquelle, dans sa dépêche du 21 mars, +M. le comte de Nesselrode, en le chargeant de me féliciter du résultat +de la discussion sur les fonds secrets, me supposait envers la Russie +des dispositions peu favorables. Je ne pouvais évidemment passer sous +silence cette supposition, et ne pas m'expliquer sur mes dispositions +ainsi méconnues ou mal comprises. Si M. le comte de Nesselrode n'avait +fait que m'adresser les félicitations par lesquelles se terminait sa +dépêche, je n'aurais songé à rien de plus qu'à l'en remercier; mais, +en m'attribuant envers la Russie des dispositions peu favorables, il +m'imposait l'absolue nécessité de désavouer cette supposition, et de ne +laisser lieu, sur mes sentiments et sur leurs motifs, à aucun doute, à +aucune méprise. Ainsi ont été amenés mon premier entretien avec M. de +Kisseleff et les explications que j'y ai données. + +«Quant au retour des ambassadeurs, l'empereur vous ayant demandé le +3 mai au cercle de la cour: «Quand reverrons-nous M. de Barante?» +je pouvais encore moins me dispenser de répondre, dans mon second +entretien, à une question si positive, et je n'y pouvais répondre sans +exprimer avec une complète franchise la pensée du gouvernement du roi à +cet égard et ses motifs. + +«Je n'ai rappelé ces détails à M. de Kisseleff, et je n'y reviens avec +vous aujourd'hui que parce que M. de Nesselrode dit à deux ou trois +reprises, dans sa dépêche, que j'ai pris l'initiative des explications, +que je les ai données spontanément. J'aurais pu les donner spontanément, +car elles n'avaient d'autre but que de mettre les relations des deux +cours sur un pied de parfaite vérité et de dignité mutuelle; mais il est +de fait que j'ai été amené à les donner, et par l'obligeant reproche +que me faisait M. de Nesselrode dans sa dépêche du 21 mars, et par +la bienveillante question que l'empereur vous a adressée le 3 mai. Je +n'aurais pu, sans manquer à mon devoir et à la convenance, passer sous +silence de telles paroles. + +«M. le comte de Nesselrode pense qu'après être entrés dans les +explications que je rappelle, nous avons été trop pressés d'en atteindre +le but et trop péremptoires dans notre langage. Si les ambassadeurs +étaient revenus à leur poste, l'amélioration des relations entre les +deux cours aurait pu arriver successivement et sans bruit. Nous avons +voulu une certitude trop positive et trop soudaine. + +«Ici encore j'ai interrompu ma lecture: «Je ne saurais, ai-je dit à M. +de Kisseleff, accepter ce reproche; à mon avis, ce que j'ai fait aurait +dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit il y a douze ans. Dans +les questions où la dignité est intéressée, on ne saurait s'expliquer +trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent jamais être livrées +à des chances douteuses, ni laissées à la merci de personne. Sans +le rétablissement de bonnes et régulières relations entre les deux +souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs eût manqué +de vérité et de convenance. Le roi a mieux aimé s'en tenir aux chargés +d'affaires.» + +«L'empereur, poursuit M. le comte de Nesselrode dans sa dépêche, ne peut +accepter des conditions ainsi péremptoirement indiquées. Puisque, dans +l'état actuel des relations, le roi préfère des chargés d'affaires, +l'empereur s'en remet à lui de ce qui convient à cet égard. + +«Nous n'avons jamais songé, ai-je dit, à imposer des conditions. Quand +on ne demande que ce qui vous est dû, ce ne sont pas des conditions +qu'on impose, c'est son droit qu'on réclame. Nous avons dit simplement, +franchement, et dans un esprit sincère, ce que nous regardons comme +imposé, point à l'empereur, mais à nous-mêmes, par notre propre +dignité.» + +«La dépêche se termine par la déclaration que les dispositions du +cabinet de Saint-Pétersbourg, quant aux relations et aux affaires des +deux pays, demeureront également bienveillantes. J'ai tenu à M. de +Kisseleff le même langage. Le gouvernement du roi a déjà prouvé qu'il +savait tenir sa politique en dehors, je pourrais dire au-dessus de +toute impression purement personnelle. Il continuera d'agir, en toute +circonstance, avec la même modération et la même impartialité. Il ne +voit, en général, dans les intérêts respectifs de la France et de la +Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les deux pays, et +si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours présenté ce +caractère, c'est que les relations des deux souverains et des deux cours +n'étaient pas en complète harmonie avec ce fait essentiel. La régularité +de ces relations, et M. le comte de Nesselrode peut se rappeler que nous +l'avons souvent fait pressentir, est donc elle-même une question grave +et qui importe à la politique des deux États. Le gouvernement du roi a +accepté l'occasion, qui lui a été offerte, de s'en expliquer avec une +sérieuse franchise, et dans l'intérêt de l'ordre monarchique européen, +comme pour sa propre dignité, il maintiendra ce qu'il regarde comme le +droit et la haute convenance des trônes.» + +FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME SIXIÈME. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + DU TOME SIXIÈME. + + +CHAPITRE XXXIV. + +LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS. + +Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29 +octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de +la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en +harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la +civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité +du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à +l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince +de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_, +les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à +Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux +Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire +de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban +et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de +fortifications.--Comment fut prise la résolution +définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de +loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure. + + +CHAPITRE XXXV. + +AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841. + +Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère +de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets +européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet +en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali +est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du +prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie, +décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui +promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby +en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée +à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence +des plénipotentiaires européens à Constantinople avec +Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde +à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de +l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre +attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et +d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert +européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de +Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes +projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement +du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin +et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman +du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du +protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est +imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise +le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13 +juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats. + + +CHAPITRE XXXVI. + +LE DROIT DE VISITE. + +Lord Palmerston me demande de signer le nouveau traité préparé en +1840 pour la répression de la traite des nègres.--Mon refus et ses +causes.--Avénement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je +consens alors (le 20 décembre 1841) à signer le nouveau traité.--Premier +débat dans la chambre des députés à ce sujet.--Amendement de M. Jacques +Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'état des esprits.--J'ajourne +la ratification du nouveau traité.--Attitude du cabinet anglais.--Les +ratifications sont échangées à Londres entre les autres puissances et +le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux débats dans les +deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et +1833.--Nous refusons définitivement la ratification du traité du +20 décembre 1841.--Modération et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le +protocole du 19 février 1842 est clos et le traité du 20 décembre 1841 +est annulé pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un +paragraphe inséré dans l'adresse de la chambre des députés exprime +le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas +aussitôt en négociation avec le gouvernement anglais à ce sujet.--Visite +de la reine Victoria au château d'Eu.--Son effet en France et en +Europe.--Je prépare la négociation pour l'abolition du droit de +visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux +débats à ce sujet dans les chambres à l'ouverture de la session de +1844.--Visite de l'empereur Nicolas an Angleterre.--Visite du roi +Louis-Philippe à Windsor.--Je l'y accompagne.--- Négociation entamée +pour l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il être +remplacé pour la répression de la traite?--Le duc de Broglie et le +docteur Lushington sont nommés pour examiner cette question.--Leur +réunion à Londres.--Nouveau système proposé.--Il est adopté et +remplace le droit de visite en vertu d'un traité conclu le 25 mai +1845.--Présentation, adoption et promulgation d'une loi pour l'exécution +de ce traité. + + +CHAPITRE XXXVII. + +AFFAIRES DIVERSES A L'EXTÉRIEUR. + +(1840-1842) + +État de la Syrie après l'expulsion de Méhémet-Ali.--Guerre entre les +Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorités +turques.--Mes démarches en faveur des Maronites chrétiens.--Dispositions +du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et +sir Stratford Canning à Constantinople.--Résistance obstinée de la Porte +à nos demandes pour les chrétiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de +Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de +mieux.--La Porte finit par céder.--Mon opinion sur les Turcs et leur +avenir.--État de la Grèce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grèce; +son but.--Ce que j'en fais dire à lord Aberdeen.--Il donne à sir Edmond +Lyons des instructions analogues.--Notre inquiétude et notre attitude +envers le bey de Tunis.--Méfiances du Cabinet anglais à ce sujet.--Mes +instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires +de l'Algérie.--Situation des consuls étrangers en Algérie.--Vues +sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs établis sur la +côte occidentale d'Afrique.--La côte orientale d'Afrique et +Madagascar.--Prise de possession des îles Mayotte et Nossi-bé.--Traité +avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanière entre la France +et la Belgique.--Négociations à ce sujet.--Mon opinion sur cette +question.--Traités de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 décembre 1845 +avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalité et méfiance obstinée +de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine +à Paris.--Régence d'Espartero--Insurrection et défaite des +_christinos_.--Notre politique générale en Espagne.--M. de Salvandy est +nommé ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reçoit en route.--Question +de la présentation de ses lettres de créance.--Espartero ne veut pas +qu'il les remette à la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre +d'Angleterre à Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions +de lord Aberdeen à M. Aston.--Incident entre la France et la +Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en congé.--Par quel motif.--Mes +instructions à M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France +en Russie.--Colère de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de +rapprochement.--Persévérance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de +France et de Russie ne retournent pas à leurs postes et sont remplacés +par des chargés d'affaires. + + +CHAPITRE XXXVIII. + +AFFAIRES DIVERSES A L'INTÉRIEUR. + +(1840-1842) + +Situation du cabinet du 29 octobre 1840 à l'intérieur.--Idées +politiques et philosophiques accréditées et puissantes comme moyens +d'opposition.--Appréciation sommaire de ces idées.--En quoi elles +sont fausses et par quelle cause.--Comment elles devraient être +combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat +commis contre le duc d'Aumale et les Princes, ses frères, le 13 +septembre 1841.--Entrée du duc d'Aumale et du 17e régiment d'infanterie +légère dans la cour des Tuileries.--Complot lié à l'attentat.--M. Hébert +est nommé procureur général près la cour royale de Paris.--Procès +de Quénisset et de ses complices devant la cour des pairs.--Débats +législatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les +manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilité publique;--Sur +les grands travaux publics;--Sur le réseau général des chemins +de fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilités +parlementaires; de M. Ducos sur la réforme électorale.--Discussion +et rejet de ces propositions.--Opération du recensement pour la +contribution personnelle et mobilière et pour celle des portes et +fenêtres.--Troubles à ce sujet.--Inquiétudes de M. Humann.--Il +est fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par M. +Lacave-Laplagne.--Le général Bugeaud est nommé gouverneur général de +l'Algérie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premières +campagnes.--Clôture de la session de 1841-1842. + + + + +PIÈCES HISTORIQUES + +I. + +1º Protocole de clôture de la question d'Égypte, signé à Londres le 10 +juillet 1841. + +2º Convention pour la clôture des détroits du Bosphore et des +Dardanelles, signée à Londres le 13 juillet 1841. + +II. + +Texte anglais de l'extrait du discours prononcé par lord +Palmerston devant ses électeurs (_Morning-Chronicle_ du 30 juin +1841). + +III. + +Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, communiquée à M. Guizot (texte +anglais). + +IV. + +Pleins pouvoirs donnés à M. le comte de Sainte-Aulaire à l'effet de +signer un traité relatif à la répression de la traite des noirs avec +l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie (20 novembre +1841). + +V. + +M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à +Londres. + +VI. + +Mémento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie. +--Conférence du 19 février 1842. + +VII. + +1º Déclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le +gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le traité du +20 décembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la +France. + +2º Protocole de la conférence, tenue au Foreign-office le 9 novembre +1842. Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, +de Prusse et de Russie. + +VIII. + +M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire. + +IX. + +Lord Aberdeen à lord Cowley. + +X. + +Note du duc de Broglie sur les motifs et la légitimité de l'abrogation +des conventions de 1831 et 1833. + +XI. + +Premier projet d'un nouveau mode de répression de la traite remis par le +duc de Broglie au docteur Lushington. + +XII. + +Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour +remplacer les conventions de 1831 et 1833. + +XIII. + +Traité signé à Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des +conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de +répression de la traite des nègres. + +XIV. + +1º Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et +ministres de France à Londres, Vienne; Berlin et Saint-Pétersbourg, sur +les affaires de Grèce. + +2º M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à +Athènes. + +3º M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à +Athènes. + +XV. + +M. Guizot à Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville, +commandant l'escadre française dans la Méditerranée. + +XVI. + +1º M. Guizot, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de +Salvandy, ambassadeur de France en Espagne. + +2º M. Guizot, ministre des affaires étrangères, aux représentants du roi +près les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc. + +3º Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen à M. Aston, ministre +d'Angleterre en Espagne. + +XVII. + +Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires étrangères et M. +Casimir Périer, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg. + +1º M. Guizot à M. Casimir Périer. +2º M. Casimir Périer à M. Guizot. +3º M. Casimir Périer à M. Guizot. +4º M. Casimir Périer à M. Guizot. +5º M. Guizot à M. Casimir Périer. +6º M. Guizot à M. Casimir Périer. +7º M. Guizot à M. le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne. +8º M. Guizot à M. Casimir Périer. +9º M. Casimir Périer à M. Guizot. +10º Le même au même. +11º Le même au même. +12º Le même au même. +13º Le même au même. +14º Le même au même. +15º Le même au même. +16º M. Guizot à M. Casimir Périer. +17º Le même au même. +18º M. Casimir Périer à M. Guizot. +19º M. Guizot à M. Casimir Périer. +20º M. Guizot à M. le comte de Flahault. +21º M. Guizot à M. Casimir Périer. +22º M. Casimir Périer à M. Guizot. +23º Le même au même. +24º Le même au même. +25º M. Guizot à M. Casimir Périer. +Copie d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff. +Le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff. +26º 13 avril 1843. +27º Lettre à M. le baron d'André, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg. +28º Le baron d'André à M. Guizot. +29º M. Guizot au baron d'André. +30º M. le baron de Bussierre à M. Guizot. +31º Le baron d'André à M. Guizot. +32º M. Guizot à M. le baron d'André. +33º M. Guizot à M. le baron d'André. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME. + + + +_____________________________________________ +PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +mon temps (Tome 6), by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À *** + +***** This file should be named 18159-8.txt or 18159-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/5/18159/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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