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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon
+temps (Tome 6), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6)
+
+Author: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 12, 2006 [EBook #18159]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A
+
+ L'HISTOIRE DE MON TEMPS
+
+
+
+ PAR
+
+ M. GUIZOT
+
+ TOME SIXIÈME
+
+
+PARIS
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1864
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXIV
+
+LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.
+
+
+Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29
+octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de
+la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en
+harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la
+civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité
+du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à
+l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince
+de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_,
+les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à
+Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux
+Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire
+de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban
+et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de
+fortifications.--Comment fut prise la résolution
+définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de
+loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.
+
+
+Quand le ministère du 29 octobre 1840 se forma, je ne me faisais point
+d'illusion sur les difficultés, les périls et les tristesses de la
+situation où j'entrais. Comme en 1831, nous entreprenions de résister,
+dans une question de paix ou de guerre, à l'entraînement national. On
+commençait à reconnaître qu'on s'était trop engagé dans la cause du
+pacha d'Égypte, qu'on avait trop compté sur sa force pour se défendre
+lui-même, et qu'il n'y avait là, pour la France, ni un intérêt, ni un
+point d'appui suffisant pour affronter une guerre européenne. Mais bien
+que sérieux et sincère, ce tardif retour au bon sens devant la brusque
+apparition de la vérité était partiel et pénible; ceux-là même qui
+s'y empressaient ressentaient quelque trouble de leurs vivacités de
+la veille; et une portion considérable du public restait très-émue des
+revers de Méhémet-Ali, de l'échec qu'en recevait la politique française,
+et irritée sans mesure, quoique non sans motif, contre le traité du
+15 juillet et les procédés qui en avaient accompagné la conclusion. La
+lumière qui éclaire les esprits n'apaise pas les passions, et une erreur
+reconnue ne console pas d'une situation déplaisante. Les adversaires
+de la réaction pacifique la repoussaient d'autant plus vivement qu'ils
+n'étaient plus chargés de mettre en pratique leurs propres velléités
+belliqueuses et de répondre des résultats. J'avais la confiance que,
+dans la lutte qui se préparait, l'appui des grands, vrais et légitimes
+intérêts nationaux ne me manquerait point; mais je me sentais de nouveau
+aux prises avec des préjugés et des sentiments populaires dont je
+reconnaissais la force, tout en les jugeant mal fondés et en les
+combattant.
+
+Il y avait de plus, dans ma situation personnelle au moment où je
+reprenais le fardeau du pouvoir, quelque embarras. Je succédais à un
+cabinet auquel j'avais été associé huit mois en restant, selon son voeu
+et sous sa direction, ambassadeur à Londres. Pour moi-même et dans
+mes plus rigoureux scrupules, cet embarras n'existait point; j'avais
+nettement établi, dès le premier jour, à quelles conditions et dans
+quelles limites, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, je donnais,
+au cabinet présidé par M. Thiers, mon adhésion; tant que nous étions
+demeurés dans ces limites, j'avais loyalement soutenu et secondé sa
+politique; dès que j'avais vu le cabinet près d'être entraîné hors
+des voies dans lesquelles je lui avais promis mon concours, je l'avais
+averti que je ne pourrais le suivre sur cette pente, et après lui avoir
+communiqué tout ce que je pensais de l'état des affaires, extérieures et
+intérieures, j'avais demandé et reçu de lui un congé pour venir à Paris,
+à l'ouverture des Chambres, et m'y trouver en mesure de manifester ma
+pensée. En racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_, mon
+ambassade en Angleterre, j'ai fait connaître en détail et à leurs dates
+ces réserves et leurs preuves[1]. J'avais donc fidèlement accompli mes
+engagements et j'étais, quand le nouveau cabinet s'installa, en pleine
+possession de ma liberté. Mais le public, dans les Chambres et hors des
+Chambres, n'était point alors au courant de ces relations intimes entre
+le précédent cabinet et moi, ni de leurs vicissitudes, et tant qu'elles
+n'avaient pas été mises au grand jour, on pouvait s'étonner de me voir
+succéder, avec une politique différente, au ministère que j'avais
+servi. Il y avait là des apparences qu'un exposé public des faits et des
+situations devait infailliblement, mais pouvait seul dissiper.
+
+[Note 1: Tome V, p. 17-25, 365-409.]
+
+Une autre circonstance, plus intime encore, m'affectait tristement. Je
+prévoyais que mon acceptation du pouvoir et la politique que j'y venais
+pratiquer me feraient perdre des amis qui m'étaient chers. Il faut avoir
+vécu au milieu des passions et des luttes d'un gouvernement libre
+pour connaître le prix et le charme des amitiés politiques. Dans cette
+ardente arène où les hommes mettent en jeu et aux prises, sous les
+yeux du monde, leur amour-propre et leur renommée aussi bien que leur
+fortune, la vie est sévère et dure; le combat est sans ménagement ni
+repos; les succès sont incessamment contestés et précaires, les échecs
+éclatants et amers. Nulle part l'union des esprits et la constance des
+relations personnelles ne sont plus nécessaires; nulle part on ne sent
+plus le besoin d'être soutenu par des amis chauds et fidèles, et d'avoir
+la confiance qu'une large mesure de sympathie vraie se mêle aux âpretés
+et aux chances de cette guerre impitoyable. Et quand on a possédé ces
+biens, quand on a longtemps marché avec de généreux compagnons, c'est
+une grande tristesse de les voir s'éloigner et entrer dans des voies
+où la séparation s'aggravera de jour en jour. J'eus, en 1840, cette
+tristesse à subir: le groupe d'amis politiques au milieu duquel j'avais
+vécu jusque-là se divisa profondément: MM. Duchâtel, Dumon, Villemain,
+Vitet, Hébert, Jouffroy, Renouard, restèrent sous le même drapeau que
+moi; MM. de Rémusat et Jaubert, qui avaient tous deux siégé dans le
+cabinet de M. Thiers, MM. Piscatory et Duvergier de Hauranne, qui
+l'avaient approuvé et soutenu jusqu'au bout, entrèrent, par des
+impulsions très-diverses et à des profondeurs très-inégales, dans les
+rangs de l'opposition qui m'attendait.
+
+Bossuet en dit trop lorsqu'il signale et foudroie avec un pieux dédain
+«les volontés changeantes et les paroles trompeuses des politiques, les
+amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en
+vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du coeur
+de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas
+bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à
+lui-même qu'aux autres.» Ce peintre sublime des faiblesses humaines et
+des mécomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation
+dans les volontés des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni
+amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitiés. Il y a,
+dans les esprits et les coeurs voués à la vie publique, plus de sérieux,
+de sincérité et de constance que ne le disent les moralistes, et pas
+plus là que dans la vie privée, les amitiés ne s'en vont toutes ni
+tout entières avec les années et les intérêts. Dans l'ardeur des luttes
+politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et
+devons attendre; parce que nous avons besoin et soif de sympathie forte,
+d'affection efficace, d'union permanente, nous nous étonnons, nous nous
+irritons quand elles viennent à défaillir. C'est manquer de liberté
+d'esprit et d'équité, car c'est oublier l'inévitable diversité des
+idées et des situations à mesure que les événements se développent et
+changent, l'incurable insuffisance des réalités pour satisfaire à nos
+désirs, et tout ce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobile dans
+nos meilleures et plus sincères relations. Ces misères de notre nature
+ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques
+qu'entre les autres hommes; et quand elles éclatent, les déchirements
+qu'elles entraînent n'abolissent pas les mérites qui avaient fondé entre
+eux les sympathies et ne doivent pas les leur faire oublier.
+
+Je ressentis vivement la tristesse des séparations que je rappelle;
+mais la tristesse fut bientôt refoulée et surmontée par l'importance et
+l'urgence de la cause et du rôle que j'avais à soutenir. C'est l'attrait
+et le péril de la vie publique que les intérêts qui s'y agitent sont
+si grands et si pressants que tout s'abaisse et s'efface devant leur
+empire: la paix ou la guerre à décider, des lois à donner aux nations,
+leur prospérité ou leur gloire à assurer ou à compromettre, ces nobles
+travaux absorbent toute l'âme, et portent si haut la pensée que tout
+ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient
+indifférent auprès de l'oeuvre supérieure qu'elle poursuit. Je n'hésite
+pas à dire que cette froideur superbe, dont les hommes politiques sont
+si souvent accusés, ne m'a jamais atteint, et que j'ai toujours eu le
+coeur ouvert aux sympathies et aux regrets, aux joies et aux douleurs
+communes de la vie: mais dans le feu de l'action, en présence des
+questions souveraines que j'avais à résoudre et sous l'impulsion des
+idées qui remplissaient mon esprit, toute autre considération,
+toute autre préoccupation devenaient secondaires, et mes tristesses
+personnelles ne s'emparaient jamais de moi au point de me troubler ou de
+m'abattre.
+
+J'ai d'ailleurs porté dans la vie publique une disposition optimiste
+et toujours prompte ou obstinée à espérer le succès; ce qui, au début,
+couvre d'un voile les obstacles et, plus tard, rend les épreuves plus
+faciles à supporter.
+
+Indépendamment de ces considérations indirectes, j'avais, pour accepter
+pleinement la situation où j'entrais et pour m'y complaire, des raisons
+plus grandes et plus décisives. Dans la complication diplomatique qui
+agitait l'Europe, je voyais une occasion éclatante de pratiquer et
+de proclamer hautement une politique extérieure très-nouvelle et
+très-hardie au fond, quoique modeste en apparence; la seule politique
+extérieure qui convînt en 1840 à la position particulière de la France
+et de son gouvernement, et aussi la seule qui soit en harmonie avec les
+principes dirigeants et les besoins permanents de la grande civilisation
+à laquelle aspire et tend aujourd'hui le monde.
+
+L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de système, tels
+ont été jusqu'ici les mobiles et les maîtres de la politique extérieure
+des États. L'ambition des princes ou des peuples a cherché ses
+satisfactions dans l'agrandissement territorial. La foi religieuse
+ou politique a voulu se répandre en s'imposant. De grands chefs de
+gouvernement ont prétendu régler les destinées des nations d'après
+de profondes combinaisons qu'inventait leur pensée plutôt qu'elles ne
+résultaient naturellement des faits. Qu'on jette de haut un coup d'oeil
+sur l'histoire des rapports internationaux européens: on verra l'esprit
+de conquête, ou l'esprit de propagande armée, ou quelque dessein
+systématique sur l'organisation territoriale de l'Europe, inspirer et
+déterminer la politique extérieure des gouvernements. Et soit que l'un
+ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements ont disposé
+arbitrairement du sort des peuples; la guerre a été leur indispensable
+moyen d'action.
+
+Que ce cours des choses ait été le résultat fatal des passions des
+hommes, et que, malgré ces passions et les maux qu'elles ont infligés
+aux peuples, la civilisation européenne n'ait pas laissé de grandir et
+de prospérer, et puisse grandir et prospérer encore, je le sais; c'est
+l'honneur du monde chrétien que le mal n'y étouffe pas le bien. Je
+sais aussi que le progrès de la civilisation et de la raison publique
+n'abolira point les passions humaines, et que, sous leur impulsion,
+l'esprit de conquête, l'esprit de propagande armée et l'esprit de
+système auront toujours, dans la politique extérieure des États, leur
+place et leur part. Mais je tiens en même temps pour certain que ces
+divers mobiles ne sont plus en harmonie avec l'état actuel des moeurs,
+des idées, des intérêts, des instincts sociaux, et qu'il est possible
+aujourd'hui de combattre et de restreindre beaucoup leur empire.
+L'étendue et l'activité de l'industrie et du commerce, le besoin
+du bien-être général, l'habitude des relations fréquentes, faciles,
+promptes et régulières entre les peuples, le goût invincible de
+l'association libre, de l'examen, de la discussion, de la publicité,
+ces faits caractéristiques de la grande société moderne exercent déjà
+et exerceront de plus en plus, contre les fantaisies guerrières ou
+diplomatiques de la politique extérieure, une influence prépondérante.
+On sourit, non sans raison, du langage et de la confiance puérile
+des _Amis de la paix_, des _Sociétés de la paix_; toutes les grandes
+tendances, toutes les grandes espérances de l'humanité ont leurs rêves
+et leurs badauds, comme leurs jours de défaillance et de démenti; elles
+n'en poursuivent pas moins leur cours, et à travers les chimères
+des uns, les doutes et les moqueries des autres, les sociétés se
+transforment, et la politique, extérieure comme intérieure, est obligée
+de se transformer, comme les sociétés elles-mêmes. Nous avons assisté
+aux plus brillants exploits de l'esprit de conquête, aux plus ardents
+efforts de l'esprit de propagande armée; nous ayons vu manier et
+remanier, défaire, refaire et défaire encore, au gré de combinaisons
+plus ou moins spécieuses, les territoires et les États. Qu'est-il resté
+de toutes ces oeuvres violentes et arbitraires? Elles sont tombées,
+comme des plantes sans racines, comme des édifices sans fondement.
+Et maintenant, quand des entreprises analogues sont tentées, à peine
+ont-elles fait quelques pas qu'elles s'arrêtent et hésitent, comme
+embarrassées et inquiètes d'elles-mêmes: tant elles sont peu en accord
+avec les besoins réels, les instincts profonds des sociétés modernes,
+et avec les tendances persévérantes, quoique combattues, de notre
+civilisation.
+
+Je dis «les tendances persévérantes, quoique combattues.» Nous sommes en
+effet dans une crise singulière: en même temps que les idées générales,
+les moeurs publiques, les intérêts sociaux, tout l'ensemble de notre
+civilisation invoquent, à l'intérieur, le progrès par la paix et la
+liberté, à l'extérieur, l'influence patiente par le respect du droit
+et les exemples de la bonne politique au lieu de l'intervention
+imprévoyante de la force, en même temps, dis-je, notre histoire depuis
+1789, tant de secousses, de révolutions et de guerres nous ont laissé
+un ébranlement fébrile qui nous rend la paix fade et nous fait trouver,
+dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse, un plaisir aveugle.
+Nous sommes en proie à deux courants contraires, l'un profond et
+régulier, qui nous porte vers le but définitif de notre état social,
+l'autre superficiel et agité, qui nous jette de côté et d'autre à
+la recherche de nouvelles aventures et de terres inconnues. Et nous
+flottons, nous alternons entre ces deux directions opposées, appelés
+vers l'une par notre bon sens et notre sens moral, entraînés vers
+l'autre par nos routines et nos fantaisies d'imagination.
+
+Ce fut, dès ses premiers jours, le mérite et la gloire du gouvernement
+de 1830 de ne point hésiter devant cette alternative, de bien comprendre
+le véritable et supérieur esprit de la civilisation moderne, et de le
+prendre pour règle de sa conduite, malgré les tentations et les menaces
+de l'esprit de propagande armée et de conquête. De 1830 à 1832, cette
+bonne et grande politique avait triomphé dans la lutte. En 1840, quand
+le cabinet du 29 octobre se forma, elle fut mise à une nouvelle épreuve.
+Tout notre régime constitutionnel, roi, Chambres et pays eurent de
+nouveau à décider s'ils feraient la guerre sans motifs suffisants
+et légitimes, par routine et entraînement, non par intérêt public et
+nécessité.
+
+Malgré la pesanteur du fardeau, je m'estimai heureux et honoré de
+devenir, dans cette circonstance, l'interprète et le défenseur de
+la politique qui avait mon entière et intime adhésion. J'ai goût aux
+entreprises à la fois sensées et difficiles, et je ne connais, dans la
+vie publique, point de plus profond plaisir que celui de lutter pour
+une grande vérité nouvelle encore et mal comprise. Rien, à mes yeux,
+n'importait plus à mon pays que de sortir des ornières d'une politique
+extérieure aventurière et imprévoyante pour entrer dans des voies plus
+dignes en même temps que plus sûres. Pendant mon séjour à Londres,
+j'avais acquis la conviction que, pour la plupart des puissances qui
+l'avaient signé, le traité du 15 juillet 1840 n'était point l'oeuvre
+d'un mauvais vouloir prémédité envers la France et son gouvernement,
+et que, malgré le procédé dont nous avions à nous plaindre, le cabinet
+anglais n'avait pas cessé de mettre, à ses bons rapports avec nous,
+beaucoup de prix. L'Autriche et la Prusse avaient grandement à coeur le
+maintien de la paix. L'empereur Nicolas lui-même se souciait peu que sa
+malveillance fût obligée de devenir hardie. Loin donc de craindre qu'on
+essayât, en Europe, d'aggraver et d'exploiter, contre nous, l'isolement
+où nous nous trouvions, j'avais lieu d'espérer qu'on s'appliquerait à le
+faire cesser, et que ma présence aux affaires ne serait pas inutile à
+ce résultat. Le ferme et sincère appui du roi Louis-Philippe m'était
+assuré: enclin, dans les premiers moments, à ne pas combattre,
+quelquefois même à partager les impressions populaires, il ne tardait
+pas à en reconnaître l'étourderie et le péril, et il leur résistait
+alors avec un persévérant courage. Il avait cru que Méhémet-Ali se
+défendrait mieux et que le cabinet anglais n'agirait pas sans le
+concours de la France. Mais, avant même d'être revenu de cette double
+illusion, il pressentait que, dans cette affaire, la paix européenne,
+base de sa politique générale, pourrait finir par être compromise, et
+je ne pouvais douter qu'il ne fût résolu à ne pas se laisser dériver
+jusqu'à cet écueil. Il me témoigna sur-le-champ une confiance et
+une bienveillance si marquées que personne autour de lui ne put s'y
+méprendre et ne crut pouvoir se permettre ces froideurs frivoles ou ces
+petites hostilités voilées qui sont l'impertinent plaisir des oisifs de
+cour. Il me tenait au courant des moindres incidents et de toutes ses
+propres démarches, ne voulant rien faire qu'à ma connaissance et avec
+mon conseil: «Je reçois à l'instant même, m'écrivait-il le 31 octobre
+1840, une lettre d'hier du roi Léopold qui me fait des questions
+auxquelles je voudrais pouvoir répondre par la poste d'aujourd'hui.
+Cependant, avant de le faire, je désire en causer un instant avec vous,
+et je vous prie de venir un moment chez moi, si cela vous est possible.»
+Et le surlendemain, 2 novembre: «Les articles du _Morning-Chronicle_, du
+_Times_ et du _Globe_, que je viens de lire, me paraissent importants,
+et je désire que vous me fournissiez l'occasion d'en causer avec vous le
+plus tôt que vous pourrez. Je ne sortirai pas de chez moi avant que
+vous n'y soyez venu, afin qu'on n'ait pas à m'aller chercher, et de
+vous prendre le moins de temps possible.» Il m'avertissait des germes de
+dissentiment, des susceptibilités ou des embarras qui semblaient poindre
+dans l'intérieur du cabinet, et mettait tous ses soins à les étouffer.
+Dans les premiers temps, il eut, sous ce rapport, peu à faire; mes
+amis particuliers, MM. Duchâtel, Humann et Villemain occupaient les
+principaux postes de l'administration; le maréchal Soult était content
+de sa position et sans prétentions importunes; MM. Cunin-Gridaine et
+Martin (du Nord) représentaient fidèlement ce centre de la Chambre des
+députés qui ne m'avait pas suivi, en 1839, dans la coalition contre M.
+Molé, mais qui, en 1840, se ralliait franchement à moi, pressé par ses
+inquiétudes pour l'ordre et la paix. Je pouvais compter sur l'harmonie
+et l'action commune du cabinet comme sur l'appui du roi.
+
+Dès le début de la session, dans la discussion des adresses de l'une
+et de l'autre Chambre en réponse au discours du trône, la question fut
+nettement posée: «Pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé
+celui du 1er mars? dit M. Thiers: parce que le cabinet du 1er mars
+pensait que, dans certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le
+cabinet du 29 octobre est-il venu? Il est venu avec la paix certaine.»
+Je lui répondis sur-le-champ: «L'honorable M. Thiers vient de dire:
+«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est
+certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité: sous
+le ministère du 1er mars, la guerre était certaine.» Nous avions tous
+deux raison; les deux politiques en présence après le traité du 15
+juillet 1840 menaient en effet l'une à la guerre, l'autre à la paix.
+Mais après avoir ainsi accepté, pour l'une et pour l'autre, leur
+vrai nom, je m'empressai d'ajouter: «Maintenant, ne nous jetons pas
+mutuellement à la tête ces mots:--La guerre à tout prix, la paix à tout
+prix.--Gardons tous deux la justice. Non, vous n'étiez pas le cabinet de
+la guerre à tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la
+paix à tout prix. Vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui
+croyaient que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient
+que la guerre sortît de cette situation, et qu'elle s'y préparât
+aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, j'ai cru, je crois
+que vous vous trompiez; je crois que, dans la situation actuelle,
+l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre, que
+le traité du 15 juillet ne contient pas un cas de guerre. Voilà, entre
+vous et nous, la vraie question, la question honnête, celle que nous
+avons aujourd'hui à discuter.»
+
+Ce fut là en effet l'objet du débat. Une autre question, toute
+personnelle, s'y joignait. Avais-je bien pressenti les chances de la
+négociation dont j'étais chargé? En avais-je bien informé le cabinet
+du 1er mars? Lui avais-je fait connaître ma dissidence dès que les
+événements et son attitude l'avaient suscitée? Avais-je rempli tous les
+devoirs d'un ambassadeur en gardant mon indépendance comme député? En
+racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_[2], les détails
+de mon ambassade, j'ai déjà dit ce que j'eus à répondre à ces questions;
+dans l'une et l'autre Chambre, le débat porta essentiellement sur ma
+correspondance diplomatique; j'en ai déjà publié tout ce qu'elle avait
+d'important et de caractéristique; je n'ai pas à y revenir aujourd'hui;
+j'ai mis en plein jour ma pensée sur les causes comme sur le sens
+du traité du 15 juillet 1840 et sur ma conduite personnelle dans la
+négociation. Mes raisons, mes explications, mes citations satisfirent
+les deux Chambres. En même temps, elles sentirent et reconnurent que je
+ne pouvais ni ne devais encore parler des événements qui suivaient leur
+cours en Orient et des nouvelles négociations entamées à leur sujet. Les
+18 novembre et 5 décembre 1840, une majorité considérable et fermement
+résolue donna, dans les deux Chambres, sa sanction à la politique que je
+soutenais; et après le solennel débat des deux adresses, le cabinet du
+29 octobre 1840 se trouva bien établi.
+
+[Note 2: Tome V, chapitres XXXI, XXXII et XXXIII.]
+
+Au même moment où la politique de la paix triomphait ainsi par la
+discussion publique et libre, le génie de la guerre avait aussi son
+triomphe. Le 30 novembre 1840, à cinq heures du matin, la frégate _la
+Belle-Poule_, commandée par le prince de Joinville, mouilla devant
+Cherbourg, rapportant de Sainte-Hélène les restes de l'empereur
+Napoléon; et le 3 décembre, au milieu de la population empressée autour
+du prince de Joinville débarqué la veille, un simple prêtre[3], aumônier
+de la marine, lui disait avec une émotion qui était celle de tous
+les assistants: «Votre Altesse Royale permettra-t-elle au fils d'un
+laboureur, devenu aumônier de la marine, d'offrir ses respectueux
+hommages au fils de son roi? Vous me pardonnerez peut-être d'unir ma
+faible voix à la grande voix de la France, et de préluder au jugement
+de la postérité qui vous tiendra compte de votre expédition de
+Sainte-Hélène, et gravera votre nom à côté du nom du roi, votre auguste
+père, sur le cercueil glorieux du grand homme. Honneur à vous, prince!
+Honneur au roi dont vous êtes le digne fils! Ce cri n'est pas de moi
+seul; je vous l'apporte fraîchement sorti de la bouche de deux cents
+braves invalides que les fatigues de la mer retiennent dans l'enceinte
+de l'hôpital maritime de Cherbourg. C'est _le vivat_ dont ils ont
+salué hier, avec le canon national, votre entrée dans notre port.» Les
+invalides de Cherbourg et leur aumônier exprimaient vraiment ainsi le
+sentiment public: au premier moment, en présence de cette généreuse
+sympathie du roi, de ses fils et de son gouvernement pour les grands
+souvenirs nationaux, toute haine des partis, toute rivalité des
+personnes se taisaient; on ne voyait, on n'entendait que la justice
+rendue par tous à tous, aux vivants et aux morts, aux vainqueurs et aux
+vaincus, à Louis-Philippe et à Napoléon, à la guerre et à la paix. _La
+Belle-Poule_ passa huit jours dans le port de Cherbourg, pendant qu'on
+faisait, sur la route du Havre à Paris et à Paris même, les préparatifs
+pour le voyage et la réception du cercueil. Nous avions résolu, avec
+la pleine adhésion du roi, de donner à cette cérémonie la plus grande
+solennité et aux manifestations populaires la plus grande liberté. Le 8
+décembre, en présence de toutes les autorités, des troupes de terre
+et de mer, de la garde nationale de Cherbourg et d'une nombreuse
+population, le cercueil fut transbordé de _la Belle-Poule_ sur le bateau
+à vapeur _la Normandie_, qui partit aussitôt pour le Havre, escorté
+de deux autres bâtiments. Un petit incident, bien inconnu aujourd'hui,
+quoique rapporté par les journaux du temps, attesta, dans cette
+circonstance, le concours universel de tous les sentiments généreux: le
+pavillon français, qui flottait au haut du grand mât de _la Normandie_,
+avait été brodé par des mains anglaises: c'était le travail des dames
+de Sainte-Hélène offert par elles au prince de Joinville, qui leur avait
+promis qu'il ombragerait jusqu'à Paris le cercueil du grand prisonnier
+rendu par l'Angleterre à la France. Entre le Havre et Rouen, au
+Val-de-la-Haye, _la Normandie_ ne put plus remonter la Seine; une
+flottille de dix petits bateaux à vapeur l'attendait; on procéda à un
+nouveau transbordement. Le bateau destiné à recevoir le cercueil[4]
+avait été pompeusement orné; le prince de Joinville, avec un tact
+sympathique, fit supprimer tout ornement et substituer le deuil à la
+pompe; son ordre portait: «Le bateau sera peint en noir; à tête de
+mât flottera le pavillon impérial; sur le pont, à l'avant, reposera le
+cercueil couvert du poêle funèbre rapporté de Sainte-Hélène; l'encens
+fumera; à la tête s'élèvera la croix; le prêtre se tiendra devant
+l'autel; mon état-major et moi derrière; les matelots seront en armes;
+le canon tiré à l'arrière annoncera le bateau portant les dépouilles
+mortelles de l'Empereur. Point d'autre décoration.» Ainsi réglé, le
+convoi funèbre remonta lentement la Seine, trouvant partout, dans les
+campagnes comme dans les villes, la population accourue sur les
+deux rives, et partout accueilli avec une admiration reconnaissante,
+curieuse, respectueuse, étrangère à toute passion de parti. Le 14
+décembre, comme il arrivait dans les eaux de Neuilly, on remarqua, du
+bord de _la Dorade_, un groupe de quatre ou cinq dames réunies sur le
+rivage et qui le saluaient vivement de leurs mouchoirs: «C'est ma mère!»
+s'écria le prince de Joinville. C'était en effet la reine Marie-Amélie,
+la première à accueillir, à l'entrée de Paris, avec sa généreuse joie
+maternelle, son fils ramenant de Sainte-Hélène les restes mortels de
+Napoléon.
+
+[Note 3: L'abbé Rauline.]
+
+[Note 4: _La Dorade_, nº 3.]
+
+Le mardi 15 décembre, avant midi, le roi, la reine, la famille royale,
+les Chambres, les ministres, une foule solennelle et silencieuse
+étaient réunis dans l'église des Invalides, sous le dôme et autour du
+catafalque, attendant le convoi funèbre qui était parti à dix heures du
+rivage de Courbevoie, et s'avançait lentement entre les rangs de l'armée
+et de la garde nationale, précédé, entouré, suivi, pressé, à perte de
+vue, par tout un peuple avide de l'apercevoir et de l'approcher. Le
+froid était rigoureux, l'atmosphère glacée, le vent perçant; la
+foule n'en avait point été découragée; et pourtant, au fond et dans
+l'ensemble, cet océan d'hommes était tranquille, étranger à toute
+fermentation politique, adonné au spectacle seul. Seulement, de distance
+en distance et de temps en temps, au sein de petits groupes dispersés
+dans la garde nationale et dans la multitude, les passions politiques
+s'étaient donné rendez-vous et se manifestaient par des cris: _A
+bas Guizot! à bas les ministres! à bas les Anglais! à bas les forts
+détachés!_ Ces cris ne se propageaient point et personne ne s'inquiétait
+de les réprimer; ils éclataient librement et se perdaient dans l'air,
+sans contagion comme sans résistance, symptôme à la fois sérieux et
+vain des luttes auxquelles la France et son gouvernement étaient encore
+réservés. A deux heures, le convoi arriva devant la grille de l'hôtel
+des Invalides; le clergé alla le recevoir sous le porche; une marche
+à la fois funèbre et triomphale annonçait son approche; le canon
+retentissait au dehors; la garde nationale présentait les armes; les
+invalides serraient leur sabre à l'épaule; le cercueil entra, porté par
+les soldats et les marins; le prince de Joinville conduisait le convoi,
+l'épée à la main; le roi s'avança à sa rencontre: «Sire, lui dit le
+prince en baissant la pointe de son épée jusqu'à terre, je vous présente
+le corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France,
+répondit le roi,» et recevant des mains du maréchal Soult l'épée de
+l'empereur Napoléon, il la remit au général Bertrand en lui disant:
+«Général Bertrand, je vous charge de placer l'épée de l'empereur sur
+son cercueil.» Puis, se tournant vers le général Gourgaud: «Général
+Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur.» Ces soins
+accomplis, le roi retourna à sa place et le service funèbre commença.
+Il dura deux heures, au milieu d'un profond et universel silence qui
+couvrait la diversité des émotions suscitées par ce grand spectacle dans
+l'âme des spectateurs. A cinq heures la cérémonie était terminée; le roi
+rentrait aux Tuileries; la foule s'écoulait tranquillement. Le soir, le
+calme le plus complet régnait dans Paris.
+
+Je ne veux pas ne parler du passé qu'avec l'expérience que j'ai acquise
+et les impressions qui me restent aujourd'hui. Je retrouve, dans une
+lettre que j'adressai trois jours après, le 18 décembre, à l'un de mes
+amis, le baron Mounier, alors absent de Paris, l'expression fidèle de
+l'effet qu'au moment même produisit sur moi cet incident et du jugement
+que j'en portais: «Nous voilà, mon cher ami, lui écrivais-je, hors du
+second défilé. Napoléon et un million de Français se sont trouvés en
+contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est pas sorti
+une étincelle. Nous avons plus raison que nous croyons. Malgré tant de
+mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce pays-ci veut l'ordre,
+la paix, le bon gouvernement. Les bouffées révolutionnaires y sont
+factices et courtes. Elles emporteraient toutes choses si on ne leur
+résistait pas; mais, quand on leur résiste, elles s'arrêtent, comme
+ces grands feux de paille que les enfants attisent dans les rues et
+où personne n'apporte de solides aliments. Le spectacle de mardi était
+beau. C'était un pur spectacle. Nos adversaires s'en étaient promis deux
+choses, une émeute contre moi et une démonstration d'humeur guerrière.
+L'un et l'autre dessein ont échoué. Tout s'est borné à quelques cris
+évidemment arrangés et pas du tout contagieux. Le désappointement
+est grand, car le travail avait été très-actif. Mardi soir, personne
+n'aurait pu se douter de ce qui s'était passé le matin. On n'en parle
+déjà plus. Les difficultés générales du gouvernement subsistent,
+toujours les mêmes et immenses. Les incidents menaçants se sont
+dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte et Napoléon est aux Invalides.»
+
+Mon premier mouvement, en relisant aujourd'hui cette lettre, est de
+sourire tristement de ma confiance. L'âme et la vie des peuples ont
+des profondeurs infinies où le jour ne pénètre que par des explosions
+imprévues, et rien ne trompe plus, sur ce qui s'y cache et s'y prépare,
+qu'un succès à la surface et du moment. En décembre 1840, à l'arrivée
+des restes de Napoléon, les choses se passèrent bien réellement comme je
+viens de les décrire; une grande mémoire et un grand spectacle; rien de
+plus ne parut, et les amis du régime de la liberté et de la paix
+eurent droit de croire que le régime impérial était tout entier dans le
+cercueil de l'Empereur. Je ne regrette pas notre méprise: elle n'a pas
+fait les événements qui l'ont révélée; ce n'est pas parce que le roi
+Louis-Philippe et ses conseillers ont relevé la statue de Napoléon et
+ramené de Sainte-Hélène son cercueil que le nom de Napoléon s'est trouvé
+puissant au milieu de la perturbation sociale de 1848. La monarchie
+de 1830 n'eût pas gagné un jour à se montrer jalouse et craintive, et
+empressée à étouffer les souvenirs de l'Empire. Et dans cette tentative
+subalterne, elle aurait perdu la gloire de la liberté qu'elle a
+respectée et de la générosité qu'elle a déployée envers ses ennemis.
+Gloire qui lui reste après ses revers, et qui est aussi une puissance
+que la mort n'atteint point.
+
+En même temps que nous accomplissions ainsi avec éclat les obsèques de
+Napoléon, nous portions devant les Chambres une autre question, plus
+politique et moins populaire, soulevée aussi par le cabinet précédent et
+qu'il nous avait laissée à résoudre, la question des fortifications de
+Paris. Près de deux siècles auparavant, au milieu des grandes guerres
+de Louis XIV, Vauban l'avait posée. Napoléon s'en était préoccupé, même
+avant qu'après avoir envahi toutes les capitales de l'Europe, il eût à
+défendre celle de la France: «La crainte d'inquiéter les habitants et
+l'incroyable rapidité des événements l'empêchèrent, a-t-il dit lui-même
+dans ses _Mémoires_, de donner suite à cette grande pensée.» Sous la
+Restauration, en 1818, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, après avoir recréé
+l'armée, chargea une grande commission, dite _commission de défense_,
+d'examiner l'état des places fortes et d'indiquer tout ce qu'il y
+avait à faire pour la sûreté du royaume. Au bout de trois ans et demi
+d'études, cette commission remit au ministère de la guerre un travail
+dans lequel elle insistait vivement sur la nécessité de fortifier Lyon
+et Paris. Après la révolution de Juillet, de 1830 à 1834, la pensée fut
+reprise; le roi Louis-Philippe l'avait à coeur; le maréchal Soult mit la
+main à l'oeuvre; des travaux furent commencés et des fonds demandés aux
+Chambres, d'abord sur une petite échelle et sans bruit. Mais lorsque,
+en 1833 et par la demande d'un crédit spécial de trente-cinq millions,
+l'entreprise se fit entrevoir dans sa grandeur, les objections
+économiques et les inquiétudes populaires éclatèrent; les financiers
+secouaient tristement la tête; les bourgeois de Paris flottaient entre
+leur zèle patriotique et les alarmes d'un siége. Dans les Chambres et
+dans les journaux, l'opposition s'empara de ces appréhensions diverses
+et les fomenta avec ardeur. Les hommes de guerre, partisans déclarés de
+la mesure, lui fournirent eux-mêmes des armes; ils étaient divisés entre
+eux; les uns réclamaient, pour la défense de Paris, une forte enceinte
+continue et bastionnée; les autres, un certain nombre de forts détachés,
+établis à distance de la ville, selon la configuration des terrains, et
+qui suffiraient, disaient-ils, pour en couvrir les approches. L'un
+et l'autre systèmes avaient pour défenseurs des militaires d'un grand
+renom; le général Haxo et le maréchal Clauzel voulaient l'enceinte
+continue; les généraux Rogniat et Bernard et le maréchal Soult lui-même
+soutenaient les forts détachés. L'opposition attaqua passionnément le
+dernier projet, imputant au pouvoir le dessein de se servir des forts
+pour opprimer Paris bien plus que pour repousser l'étranger. Au milieu
+de cette lutte des théories et des partis, les travaux demeurèrent
+suspendus. En 1836, et pour mettre fin à cette paralysie agitée, le
+maréchal Maison, alors ministre de la guerre, institua une seconde
+commission de défense qu'il chargea d'examiner à fond les deux systèmes
+et de proposer une décision définitive. Après trois ans encore d'études
+et de discussions, cette commission déclara que, l'un sans l'autre, les
+deux systèmes étaient imparfaits et insuffisants, et que, pour devenir
+efficaces, ils devaient être réunis et rendus solidaires l'un de l'autre
+dans une certaine proportion, selon les rôles différents qui leur
+seraient assignés. Le travail où ce nouveau plan et ses motifs étaient
+exposés fut remis au roi Louis-Philippe en mai 1840; et deux mois à
+peine écoulés, le traité du 15 juillet vint en provoquer la soudaine
+exécution.
+
+Le jour même où la signature de ce traité à Londres était annoncée dans
+_le Moniteur_ à Paris[5], M. le duc d'Orléans fit appeler à Saint-Cloud
+l'un de ses aides de camp, M. de Chabaud-Latour, alors chef de bataillon
+du génie, dont il estimait également la capacité et le caractère: «Eh
+bien, lui dit-il, nous avons souvent causé de la fortification de Paris;
+nous voilà au pied du mur; comment comprenez-vous que nous devions
+résoudre cette grande question?--Monseigneur, répondit M. de Chabaud,
+vous savez ce que je pense; il faut, pour fortifier Paris, une enceinte
+continue et des forts détachés: une enceinte pour que l'ennemi ne puisse
+espérer de pénétrer par les larges trouées de deux ou trois mille mètres
+que les forts laisseront entre eux; des forts pour que la population
+n'ait pas à souffrir les horreurs d'un siége, et pour que le rayon
+d'investissement de Paris soit si étendu qu'il devienne comme
+impossible, même aux armées les plus nombreuses.--C'est tout à fait
+mon avis, reprit le prince; voici la carte et un crayon; tracez-moi
+l'enceinte.» Le jeune officier qui, depuis son retour de la campagne
+d'Alger en 1830, avait été employé aux travaux commencés pour la défense
+de Paris et avait fait de cette question sa principale étude, traça
+sur-le-champ le contour que devait suivre approximativement l'enceinte:
+«C'est bien, dit le duc d'Orléans; à présent, placez-moi les forts.»
+M. de Chabaud marqua, sur les deux rives de la Seine, l'emplacement
+de quinze forts, selon lui indispensables. «Maintenant, dit le duc
+d'Orléans, emportez ce plan et allons chez M. Thiers.» Tous deux en
+effet se rendirent sur-le-champ à Auteuil où M. Thiers habitait alors.
+M. de Chabaud exposa alors en détail au président du conseil le plan
+qu'il venait de tracer sur la carte, et qu'avait adopté la commission de
+défense instituée en 1836 par le maréchal Maison, comme le seul système
+complet et efficace. Les trois interlocuteurs discutèrent le chiffre
+de la dépense, la durée des travaux, le nombre d'ouvriers qu'ils
+exigeraient, l'emploi des troupes à leur exécution: «Pouvez-vous nous
+rédiger un projet d'ensemble, demanda M. Thiers au jeune officier, et
+quel temps vous faut-il?--Six jours me suffiront, je crois.--Prenez-les;
+nous avons bien des questions préliminaires à résoudre d'ici là pour
+cette grande affaire; dès que vous serez prêt, nous la porterons au
+conseil.»
+
+[Note 5: Le 27 juillet 1840.]
+
+Aidé de tous les documents recueillis au ministère depuis Vauban
+jusqu'au général Dode de la Brunerie, rapporteur de la commission de
+1836, M. de Chabaud-Latour, au bout de six jours, avait accompli son
+oeuvre, tracé le plan complet des fortifications, enceinte et forts,
+discuté les moyens d'exécution, et évalué avec détail la dépense qui ne
+devait pas, selon lui, dépasser cent quarante millions. Avant de porter
+ce mémoire à M. le duc d'Orléans, il lui demanda la permission de le
+soumettre au maréchal Vaillant, alors général de brigade, commandant de
+l'École polytechnique, longtemps aide de camp du général Haxo, et déjà
+regardé, dans le corps du génie, comme l'un des officiers les plus
+éminents de cette arme. Après avoir sévèrement examiné le travail du
+jeune chef de bataillon: «Je suis prêt, lui dit le général Vaillant,
+à signer des deux mains ce projet; dites-le à M. le duc d'Orléans, et
+ajoutez que je lui demande, comme une faveur dont je serai profondément
+reconnaissant, d'être appelé à concourir, dans le poste qu'il voudra,
+à l'exécution de cette oeuvre si nationale et qui a toutes mes
+convictions.» Forts de cet assentiment, le prince et son aide-de-camp
+retournèrent chez M. Thiers qui approuva sans peine un travail conforme
+aux idées qu'il avait lui-même conçues et déjà exprimées à ce sujet.
+Restait à le faire accepter du roi qui n'était pas encore bien convaincu
+de la nécessité de l'enceinte continue, et inclinait à croire les forts
+suffisants pour la défense de Paris à laquelle il tenait d'ailleurs avec
+passion. La question fut débattue devant lui à plusieurs reprises, soit
+dans le conseil des ministres, soit dans diverses conférences spéciales.
+Pendant ce temps, les journaux de l'opposition, instruits de la
+prédilection du roi pour le système des forts, l'attaquaient tous les
+matins et réclamaient ardemment l'enceinte continue. Un jour enfin,
+à Saint-Cloud, après une longue conversation entre le roi, le duc
+d'Orléans, M. Thiers, le général Cubières, alors ministre de la guerre,
+et le jeune rédacteur du plan proposé, le roi s'écria, avec cette gaieté
+familière qu'il portait souvent dans ses résolutions: «Allons, Chartres,
+nous adoptons ton projet. Je sais bien que, pour que nous venions à bout
+de faire les fortifications de Paris, il faut qu'on crie dans les rues:
+«A bas Louis-Philippe! Vive l'enceinte continue!»
+
+La résolution prise, on sait quels en furent aussitôt les résultats.
+Des crédits extraordinaires furent ouverts; de nombreux ouvriers et de
+vastes approvisionnements réunis. Le général Dode de la Brunerie, alors
+le plus ancien des lieutenants généraux du génie et président du comité
+des fortifications, fut chargé de l'entreprise. Officier savant et
+éprouvé, aussi consciencieux qu'habile, et très-soigneux de sa dignité
+personnelle en même temps que dévoué à tous ses devoirs de militaire
+et de citoyen, il n'accepta cette grande mission qu'après en avoir
+sévèrement discuté le plan, les conditions, les moyens, et choisi ses
+collaborateurs. Ils se mirent tous et sur le champ à l'oeuvre. Quand le
+cabinet du 29 octobre 1840 se forma, la question des fortifications de
+Paris était tranchée, le plan adopté, les travaux partout commencés et
+poussés avec ardeur.
+
+Nous acceptâmes sans hésiter cet héritage. Je ne m'en dissimulais pas
+les charges. A des titres très-divers, la fortification de Paris et le
+système adopté déplaisaient à beaucoup de mes amis politiques et aux
+plus ardents fauteurs de l'opposition. Les premiers y voyaient un
+reste de la politique du cabinet précédent, une chance de guerre par
+la confiance qu'en prendraient les partisans de la guerre, et tous les
+périls d'un siége pour Paris, si la guerre venait à éclater. Les
+seconds s'alarmaient de la force qu'y trouverait le pouvoir contre les
+mouvements populaires de Paris. Pour les uns, il y avait là une sorte
+de défi à l'Europe; pour les autres, un grand obstacle à la liberté des
+révolutions. En temps de guerre, l'enceinte continue faisait de Paris
+une prison; en temps de paix, les forts détachés étaient autant de
+Bastilles dont on l'entourait. Les hommes d'ordre dans les finances
+s'épouvantaient d'une si forte dépense, impossible, disaient-ils, à
+évaluer et à limiter exactement. Ces objections et ces résistances
+trouvaient, au sein même du cabinet, un dangereux appui: M. Humann
+laissait clairement entrevoir son déplaisir, et le maréchal Soult,
+en présentant le projet de loi, avait expressément déclaré, quant
+à l'enceinte continue, sa dissidence persistante: «Je n'ai point
+abandonné, disait-il, l'opinion que j'ai été appelé à émettre, sur la
+même question de fortifier Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé
+que ce n'était pas le moment de la reproduire. Ainsi je l'ai écartée
+avec soin, afin que la question se présentât tout entière devant la
+Chambre. Mais je lui dois et je me dois à moi-même de déclarer que
+je fais expressément la réserve de cette opinion antérieure que ni le
+temps, ni les circonstances n'ont affaiblie.»
+
+Pour surmonter ces difficultés, deux conditions étaient indispensables.
+Au dehors et dans nos relations avec l'Europe, il fallait que les
+fortifications de Paris eussent évidemment le caractère d'une mesure
+défensive, destinée à prévenir la guerre bien loin de la provoquer,
+et en harmonie avec la politique pacifique que nous soutenions. A
+l'intérieur et dans les Chambres, il fallait qu'un parfait concert
+s'établît, sur ce point, entre le cabinet tombé et le cabinet nouveau,
+et qu'ils défendissent ensemble la mesure contre ses divers adversaires.
+A ce prix seulement une majorité pouvait être formée et l'adoption du
+projet de loi obtenue. Il y avait là une question diplomatique et une
+question parlementaire également pressantes et délicates.
+
+Pour résoudre la première, je ne me contentai pas de saisir, dans le
+cours du débat, toutes les occasions de bien établir le sens politique
+du projet de loi et l'effet moral que la fortification de Paris, une
+fois accomplie, ne pouvait manquer de produire au profit de la paix
+européenne. Dès que la loi eut été votée dans la Chambre des députés,
+j'écrivis aux représentants de la France en Europe, spécialement au
+comte Bresson, ministre du roi à Berlin, que je savais zélé et habile
+à répandre en Allemagne nos vues et nos paroles: «Voilà Paris à moitié
+fortifié. J'ai mis une extrême importance à restituer au projet de loi
+son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de force. Il
+le fallait pour le dehors; il le fallait pour la Chambre elle-même. Si
+je n'avais pas convaincu les trois quarts du parti conservateur que la
+mesure était en harmonie avec sa politique, avec notre politique, elle
+aurait infailliblement échoué. Appliquez-vous constamment, dans votre
+langage, à lui maintenir la physionomie que j'ai voulu lui imprimer:
+point de menace et point de crainte; ni inquiétants, ni inquiets;
+très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un acte, pas un mot de votre
+part ne déroge à ce double caractère de notre politique. C'est, pour
+nous, la seule manière de retrouver à la fois de la sécurité et de
+l'influence.»
+
+La question parlementaire nous causa plus d'embarras que la question
+extérieure. L'embarras n'eut point pour cause la difficulté de faire
+marcher d'accord, dans la discussion et le vote, l'ancien et le nouveau
+cabinet; cet accord fut complet et constant. M. Thiers et ses collègues
+y étaient les premiers intéressés; c'étaient leurs résolutions et leurs
+actes qu'il s'agissait de faire sanctionner par les Chambres; en prenant
+à notre compte ces résolutions et ces actes et en présentant le projet
+de loi qui les sanctionnait, nous en avions accepté pour nous-mêmes la
+responsabilité, mais sans en décharger leurs premiers auteurs, et ils
+devaient désirer, au moins autant que nous, que le projet de loi et
+son double système de fortification fussent adoptés. Cette situation
+mutuelle fut, des deux parts, bien comprise et loyalement acceptée: M.
+Thiers et ses collègues soutinrent fermement le projet de loi que
+nous avions fermement présenté. Ce fut du sein même du cabinet et de
+l'attitude de son président que provint l'embarras. Comme on l'a vu,
+le maréchal Soult, en présentant le projet de loi, avait formellement
+réservé son opinion personnelle contre l'enceinte continue et en faveur
+des seuls forts détachés. Partageant sa conviction et peut-être aussi
+croyant plaire à son désir secret, un de ses intimes confidents, le
+général Schneider, son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai
+1839, fit de cette idée l'objet d'un amendement formel et proposa, dans
+le projet de loi, la suppression de l'enceinte continue. Les adversaires
+de ce système ressaisirent vivement cette chance de le faire écarter. Un
+long débat se ralluma. Le maréchal Soult s'y engagea pour expliquer
+sa situation en maintenant, sur ce point, son opinion contre le projet
+qu'il avait lui-même présenté. Ses explications aggravèrent, au lieu de
+la dissiper, la confusion du débat; on put croire, et les adversaires de
+l'enceinte continue s'efforcèrent de donner à croire que le président
+du conseil laissait attaquer et verrait volontiers mutiler le projet
+de loi. La méfiance gagnait les partisans de l'enceinte continue; la
+loyauté du cabinet paraissait suspecte, et le sort du projet de loi
+devenait très-douteux. Je pris sur-le-champ la parole: «Je tiens,
+m'écriai-je, à la clarté des situations encore plus qu'à celle des
+idées, et à la conséquence dans la conduite encore plus que dans
+le raisonnement. Que la Chambre me permette, sans que personne s'en
+offense, de dire, au sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que
+je pense. La situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la
+mettre, dans sa nudité, sous les yeux de la Chambre. C'est le seul moyen
+d'en sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années,
+exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au
+respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une
+pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui.
+Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de
+ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du roi, le projet
+de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé
+le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
+ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
+s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
+suis sûr, de le dire sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte
+pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a si souvent
+déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi exercé
+ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles. Il est arrivé à des
+hommes qui avaient de la tribune plus d'habitude que M. le président du
+conseil, de se trouver dans la situation où il vient de se trouver; M.
+Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des mesures proposées
+par le cabinet dont ils faisaient partie; ils n'ont pas seulement
+réservé leur opinion, ils ont formellement combattu les propositions de
+leur cabinet. M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, exercés
+à se tirer des difficultés d'une telle situation. M. le président
+du conseil a cherché et trouvé sa gloire ailleurs; il n'y a rien
+aujourd'hui que de parfaitement simple dans sa conduite; en maintenant
+son ancienne opinion, il n'a fait qu'user d'un droit consacré par les
+institutions et les moeurs des pays libres. Mais le projet de loi qu'il
+a présenté au nom du gouvernement reste entier; c'est toujours le projet
+du gouvernement; le cabinet le maintient; M. le président du conseil le
+maintient lui-même comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du
+cabinet. Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon
+tour; je persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du roi,
+le projet de loi tout entier est la meilleure manière, techniquement la
+manière la plus efficace, et politiquement la seule manière efficace de
+résoudre la grande question sur laquelle nous délibérons.»
+
+De retour à mon banc, je dis à M. Duchâtel assis à côté de moi: «Je
+crois la loi sauvée.--Oui, me dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la
+loi, mais vous pourriez bien avoir tué le cabinet.--Soyez tranquille,
+repris-je; le maréchal est un peu susceptible, mais il tient encore plus
+à la durée du cabinet qu'au rejet de l'enceinte continue.» L'amendement
+du général Schneider fut rejeté, et il n'y eut plus de doute sur
+l'adoption du projet de loi. J'allai le soir même chez le maréchal;
+je le trouvai seul avec la maréchale, faisant des patiences: «Mon cher
+président, lui dis-je, je suis sûr que vous m'avez compris et approuvé
+ce matin; si l'amendement du général Schneider avait passé, notre loi
+était perdue et le cabinet aussi.» Il me répondit avec une gravité
+narquoise: «Vous avez très-bien manoeuvré; vous avez tiré le
+gouvernement d'un grand embarras; en sortant de la Chambre, je suis
+allé chez le roi et je lui en ai fait mon compliment. Je vous le fais à
+vous.» Je trouvai en effet, en rentrant chez moi, un billet du roi qui
+m'écrivait: «Mon cher ministre, je suis impatient de vous féliciter
+sur le brillant succès que vous avez obtenu aujourd'hui, et de vous
+remercier en outre du grand service que vous avez rendu à la France et
+à moi. Et je suis heureux d'ajouter que le maréchal, qui est venu m'en
+donner les détails, partage ma satisfaction.»
+
+Soit par nature, soit par l'habitude du commandement, le maréchal Soult
+avait, en fait de gouvernement et sur sa propre situation, de grands
+instincts qui suppléaient à ce qui lui manquait quelquefois en élévation
+d'esprit et en sévère dignité.
+
+Au dehors, l'adoption des fortifications de Paris produisit tout l'effet
+et précisément l'effet que nous y avions cherché. Le comte Bresson
+m'écrivit de Berlin, le 5 février 1841: «Vous auriez plaisir à entendre
+comme on s'exprime sur vous de toutes parts et les voeux que l'on forme
+pour le succès de l'administration à laquelle vous appartenez. Ces voeux
+ne seront pas stériles; votre triomphe dans la discussion de la loi des
+fortifications de Paris en est un gage; vous l'avez bien faite
+_vôtre_, et (ou je me trompe radicalement) vous avez rendu un service
+incalculable à notre pays. J'ai moins de droit que qui que ce soit de me
+constituer juge des systèmes; mais je vois clairement que le parti que
+nous avons pris renverse bien des calculs et déjoue au dehors bien des
+espérances. Les plus mal intentionnés vont jusqu'à dire: «Pourquoi les
+laisser mettre à profit les cinq années nécessaires à l'accomplissement
+de leur oeuvre? Il faut les prévenir.» Mais ces conseils ardents ne
+trouvent point accès chez les hommes qui dirigent ici le cabinet. Vos
+paroles ont d'ailleurs calmé une partie de leurs inquiétudes; on
+désire seulement que vous restiez longtemps en position de les mettre
+personnellement en pratique.» Et le 14 février suivant, au moment où le
+projet de loi, présenté le 1er février à la Chambre des pairs, semblait
+devoir y rencontrer une assez grave résistance: «Je ne puis imaginer,
+m'écrivait encore M. Bresson, que la Chambre des pairs refuse à la
+France un gage _de paix et de force_ qu'on vous doit en si grande
+partie. Je répéterai jusqu'à extinction que rien ne pouvait, autant
+que les fortifications de Paris, imposer à l'étranger, le contenir,
+et donner de la liberté et de l'aisance à l'exercice de notre juste
+influence.»
+
+En 1844, dans la visite où j'accompagnai le roi Louis-Philippe
+au château de Windsor, le duc de Wellington me dit un jour: «Vos
+fortifications de Paris ont fermé cette ère des guerres d'invasion et
+de marche rapide sur les capitales que Napoléon avait ouverte. Elles ont
+presque fait pour vous ce que fait pour nous l'Océan. Si les souverains
+de l'Europe m'en croyaient, ils en feraient tous autant. Je ne sais
+si les guerres en seraient moins longues et moins meurtrières; elles
+seraient, à coup sûr, moins révolutionnaires. Vous avez rendu, par
+cet exemple, un grand service à la sécurité des États et à l'ordre
+européen.»
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXV
+
+AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841.
+
+
+Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère
+de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
+européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
+en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali
+est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du
+prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
+décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
+promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby
+en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée
+à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence
+des plénipotentiaires européens à Constantinople avec
+Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde
+à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de
+l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre
+attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et
+d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
+européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
+Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes
+projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement
+du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin
+et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman
+du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du
+protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est
+imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
+le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13
+juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats.
+
+
+En même temps que nous discutions les adresses des Chambres et que nous
+recevions aux Invalides le cercueil de Napoléon, l'exécution du traité
+du 15 juillet 1840 suivait en Orient son cours, et nous prenions en
+Europe la situation que ce traité nous avait faite. Je m'empressai, dans
+ma correspondance avec nos agents au dehors, de bien déterminer cette
+situation et l'attitude qu'elle leur prescrivait. J'écrivis le 10
+décembre 1840 au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur du roi à Vienne:
+«De tout ce qui s'est passé, deux faits restent pour nous, notre
+isolement et nos armements. A l'isolement franchement accepté, nous
+gagnons de la dignité et beaucoup de liberté. Cette liberté nous
+est bonne et deviendra chaque jour meilleure, car, pour les autres
+puissances, après le succès viendront les embarras, les dissidences, les
+jalousies; et à mesure que tout cela viendra, viendra aussi, aux uns et
+aux autres, l'envie de se rapprocher de nous. Nous verrons venir cette
+envie-là. L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
+délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
+y est, il faut s'y tenir avec tranquillité jusqu'à ce qu'on puisse en
+sortir avec profit.
+
+«Nous n'avons nul dessein de rester en dehors des affaires générales de
+l'Europe. Nous sommes convaincus qu'il nous est bon d'en être et qu'il
+est bon pour tous que nous en soyons. On s'est passé de nous; il faut
+qu'on sente et qu'on nous dise qu'on a besoin de nous. Dans l'état de
+l'Europe, je crois, pour les grandes affaires, à la nécessité du concert
+entre les grands gouvernements. Pour aucun d'eux, ni l'isolement, ni
+le fractionnement et la formation en camps séparés ne sont une
+bonne politique. Il y a des intérêts supérieurs qui commandent, pour
+longtemps, à l'Europe le concert et l'unité; et il n'y a point de
+concert, il n'y a point d'unité en Europe quand la France n'en est pas.
+
+«Je viens de me battre pour le maintien de la paix. Dans ma pensée,
+au delà du maintien de la paix, j'ai toujours eu en perspective le
+rétablissement du concert européen. Mais nous l'attendrons; et c'est
+pour l'attendre avec sécurité comme avec convenance que nous avons fait
+nos armements.
+
+«Ils étaient nécessaires. Notre matériel, notre cavalerie, notre
+artillerie, nos arsenaux, nos places fortes n'étaient pas dans un
+état satisfaisant. Ils sont désormais et ils resteront tels qu'il nous
+convient. La portion permanente de notre établissement militaire, celle
+qui ne s'improvise pas, sortira de cette crise grandement améliorée.
+
+«Quant à notre force en hommes, nous la garderons sur le pied actuel
+aussi longtemps que la situation actuelle se prolongera.
+
+«Plus j'y pense, plus je me persuade, mon cher ami, que c'est là la
+seule conduite, la seule attitude qui nous conviennent. Le roi en est
+très-persuadé. Faites en sorte qu'on le croie bien à Vienne. C'est, pour
+le moment, la seule instruction que je donne aussi à Berlin, à Londres
+et à Pétersbourg.»
+
+Nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour voir combien ces deux faits,
+l'isolement et les armements de la France déplaisaient et pesaient à
+l'Europe. Le nouveau cabinet était à peine formé qu'à Vienne, à Berlin,
+et même à Londres, les politiques cherchaient quelque moyen de mettre
+promptement un terme à cette situation. La cessation de l'intimité entre
+la France et l'Angleterre convenait au prince de Metternich, mais pourvu
+qu'elle n'allât pas jusqu'à menacer la paix européenne, et quoique
+décidé à ne point se séparer du cabinet anglais, il avait bien plus
+envie d'arrêter lord Palmerston que de le suivre. Il fit repartir pour
+Londres l'ambassadeur d'Autriche, le prince Esterhazy, en le chargeant
+à la fois d'adhérer constamment au traité du 15 juillet et d'en amortir
+les conséquences. On les redoutait encore plus à Berlin qu'à Vienne,
+et le baron de Bülow, qui avait quitté Londres en congé, y retourna
+précipitamment avec l'instruction et le désir personnel d'employer tout
+ce qu'il avait d'activité et de ressource dans l'esprit pour faire, sans
+délai, rentrer la France dans le concert européen. Parmi les membres du
+cabinet anglais qui, depuis l'origine de l'affaire, avaient témoigné,
+pour l'alliance française, un bon vouloir plus sincère qu'efficace,
+quelques-uns, lord Clarendon surtout, se montraient inquiets et
+empressés à seconder, dans leur travail pacifique, les diplomates
+allemands: «Le cabinet qui vient de se former à Paris pour le maintien
+de la paix ne peut vivre, disaient-ils, qu'avec un sacrifice des
+puissances signataires du traité du 15 juillet.--Oui, répondit le baron
+de Bourqueney que j'avais laissé à Londres chargé de cette délicate
+négociation, il faut à la France une concession en dehors de ce traité.»
+Mais quelle concession faire au pacha d'Égypte pour donner satisfaction
+à la France? On proposa divers expédients, l'île de Candie laissée
+à Méhémet-Ali, le pachalik de Tripoli donné à l'un de ses fils, la
+suspension des hostilités et le _statu quo_ territorial en Syrie jusqu'à
+l'issue de négociations nouvelles. Pendant que les débats des Chambres
+s'ouvraient à Paris, les diplomates réunis à Londres se livraient, avec
+plus de sollicitude que d'espérance, à ces essais de rapprochement. M.
+de Bourqueney me rendait un compte très-intelligent de leurs allées
+et venues, de leurs entretiens, de leurs ouvertures. Je lui répondais:
+«Deux sentiments sont ici en présence, le désir de la paix et l'honneur
+national. Le sentiment de la France, je dis de la France et non pas
+des brouillons et des factieux, c'est qu'elle a été traitée légèrement,
+qu'on a sacrifié légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt
+secondaire, son alliance, son amitié, son concours. Là est le grand
+mal qu'a fait le traité du 15 juillet, là est le grand obstacle à la
+politique de la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il
+faut prouver à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on
+attache à son alliance, à son amitié, à son concours beaucoup de prix,
+assez de prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue,
+c'est le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
+convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné
+au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
+rentrer dans l'affaire, la paix pourra être maintenue et l'harmonie
+générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
+prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre à ce but et à en
+accepter la responsabilité; mais je ne veux pas me mettre en mouvement
+sans savoir si le but est possible à atteindre. La politique de
+transaction est préférable à la politique d'isolement, s'il y a
+réellement transaction; mais si la transaction n'est, de notre part,
+qu'abandon, l'isolement vaut mieux. En tout cas, voici, à mon avis, vos
+deux règles de conduite: traiter bien réellement avec lord Palmerston,
+et non pas contre lui; ne rien négliger pour que l'atmosphère où vit
+lord Palmerston pèse sur lui dans notre sens. C'est de lui que dépend
+l'issue.»
+
+A ce moment même, un incident nouveau, suscité par lord Palmerston,
+rendit le rapprochement encore plus difficile. On sait que, le 8
+octobre, par sa dernière communication au cabinet anglais, M. Thiers
+avait déclaré que «la France, disposée à prendre part à tout arrangement
+acceptable qui aurait pour base la double garantie de l'existence
+du sultan et du vice-roi d'Égypte, ne pourrait consentir à la mise à
+exécution de l'acte de déchéance prononcé contre Méhémet-Ali, le 14
+septembre, à Constantinople.» On sait également que, le 15 octobre,
+poussé par l'impression qu'avait faite, sur ses collègues et sur
+lui-même, cette déclaration du gouvernement français, lord Palmerston
+avait enjoint à lord Ponsonby de se concerter avec les représentants de
+l'Autriche, de la Prusse et de la Russie à Constantinople, pour qu'ils
+allassent tous ensemble «recommander fortement au sultan, non-seulement
+de rétablir Méhémet-Ali comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi
+l'investiture héréditaire de ce pachalik, conformément aux conditions
+spécifiées dans le traité du 15 juillet, pourvu qu'il fît sa soumission
+au sultan et qu'il s'engageât à restituer la flotte turque et à retirer
+ses troupes de toute la Syrie, d'Adana et des villes saintes[6].»
+D'après cette démarche du gouvernement anglais, j'étais pleinement
+autorisé, en prenant, le 29 octobre, la direction des affaires
+étrangères, à regarder l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali en
+Égypte comme assuré, pourvu qu'il satisfît aux conditions prescrites.
+Mais le 5 novembre, lord Granville vint me communiquer une dépêche de
+lord Palmerston, en date du 2, qui semblait avoir pour but de m'enlever
+cette assurance: lord Palmerston revenait sur la dépêche de M. Thiers
+du 8 octobre, en discutait les arguments, et établissait que «le sultan,
+comme souverain de l'empire turc, avait seul le droit de décider auquel
+de ses sujets il confierait le gouvernement de telle ou telle partie
+de ses États; que les puissances étrangères, quelles que fussent à
+cet égard leurs idées, ne pouvaient donner au sultan que des avis,
+et qu'aucune d'elles n'était en droit de l'entraver dans l'exercice
+discrétionnaire de l'un des attributs inhérents et essentiels de la
+souveraineté indépendante.»
+
+[Note 6: Voir le tome V de ces _Mémoires_, p. 337-340.]
+
+C'était détruire, en principe, le conseil qu'en fait lord Palmerston
+avait donné à la Porte, et provoquer le sultan à maintenir cette
+déchéance absolue de Méhémet-Ali que, quinze jours auparavant, on
+l'avait engagé à révoquer.
+
+Lord Palmerston ne se contenta pas de me faire communiquer sa dépêche;
+elle fut publiée, le 10 novembre, dans le _Morning Chronicle_. L'effet
+en France en fut déplorable; j'écrivis, le 14 novembre, au baron de
+Bourqueney: «On prend ici cette pièce comme une rétractation voilée
+de la démarche faite, il n'y a pas un mois, auprès de la Porte, pour
+l'engager à ne pas persister dans la déchéance de Méhémet-Ali. Je
+combats cette idée; je soutiens que lord Palmerston n'a voulu, comme
+il le dit en finissant, que traiter une question de principes et poser
+nettement les siens. Mais l'effet n'en est pas moins produit; nos
+adversaires l'exploitent; nos propres amis en sont troublés. C'est
+la première communication que lord Palmerston ait adressée au nouveau
+cabinet. En quoi diffère-t-elle de ce qu'il aurait écrit à l'ancien?
+Comment cette dépêche a-t-elle été publiée dans le _Morning Chronicle_,
+et avec tant d'empressement? Témoignez, mon cher baron, et au cabinet
+anglais et à nos amis à Londres, le sentiment que je vous exprime et le
+mal qu'on nous fait.»
+
+M. de Bourqueney n'eut point d'embarras à porter vivement ma plainte: la
+dépêche de lord Palmerston avait excité à Londres, parmi les amis de la
+paix, presque autant de surprise et de blâme qu'à Paris; on se demandait
+s'il n'y avait là que la manie de la controverse, et si cette manie ne
+cachait pas le désir de pousser jusqu'au bout la ruine de Méhémet-Ali
+et de faire échouer toute espèce d'arrangement: «Je sors de chez lord
+Palmerston, me répondit, le 18 novembre, M. de Bourqueney; il a commencé
+par s'excuser de la date de sa dépêche du 2:--J'ai vivement regretté,
+m'a-t-il dit, que ma réponse à la dépêche du 8 octobre de M. Thiers
+se trouvât forcément adressée à son successeur; mais vous savez ma
+vie occupée; les jours se sont écoulés; le cabinet de M. Thiers s'est
+retiré, et ma réponse est parvenue dans les mains de M. Guizot. Mon
+intention était bonne en l'écrivant, je vous l'affirme; je croyais
+nécessaire, dans l'intérêt même de la politique de conciliation, de
+réfuter quelques-uns des arguments de la dépêche du 8 octobre, parce que
+ces arguments, en passant pour acceptés par nous, seraient devenus un
+encouragement à la prolongation de la lutte que nous avons à coeur de
+terminer. Mais, croyez-moi, mes précédentes déclarations subsistent;
+je n'en rétracte aucune; Méhémet-Ali est encore libre de conserver
+l'hérédité de l'Égypte. Si on a tiré de ma dépêche du 2 novembre une
+conclusion contraire, je la désavoue.»
+
+Je fus et je reste persuadé que ce désaveu était sincère. Rien n'est
+plus rare, en politique, que les résolutions simples et la poursuite
+exclusive d'un but unique, sans distraction ni complaisance pour de
+secrets désirs qui dépassent le vrai et public dessein. Lord Palmerston
+ne préméditait pas la ruine complète de Méhémet-Ali; il ne se proposait
+sérieusement que d'assurer et de grandir, à Constantinople et en Orient,
+la position de l'Angleterre en affaiblissant un sujet rival du sultan
+et un client favori de la France; mais quand la chance de l'entière
+destruction de Méhémet-Ali s'offrait à sa pensée, il ne l'écartait
+pas nettement, se donnant ainsi l'air de la poursuivre. Il ne pouvait
+d'ailleurs se résoudre à laisser passer les arguments d'un adversaire
+sans leur opposer les siens, et il acceptait volontiers un embarras
+politique pour obtenir un succès logique. Il avait écrit sa dépêche du
+2 novembre 1840 sans se soucier de me seconder ni de me nuire, pour
+soutenir en thèse générale, contre M. Thiers tombé, les droits de
+souveraineté du sultan, et aussi pour déterminer Méhémet à la soumission
+en lui faisant entrevoir le péril extrême qui pouvait l'atteindre s'il
+persistait à s'y refuser.
+
+Il eût pu s'épargner cette apparence de mauvais vouloir et
+d'arrière-pensée; les événements, qu'il avait bien prévus, le servirent
+mieux que les arguments qu'il se complaisait à étaler. Pendant qu'à
+Londres les diplomates se fatiguaient à chercher quelque combinaison
+qui, en faisant cesser l'isolement de la France, mît fin à leurs
+inquiétudes, l'insurrection, fomentée par lord Palmerston, éclatait en
+Syrie contre Méhémet-Ali; l'émir Beschir, naguère gouverneur du Liban
+au nom du pacha, abandonnait la cause Égyptienne sans se sauver lui-même
+par sa défection; Saïda, Tyr, Tripoli se rendaient à l'apparition
+de l'escadre anglaise et des troupes turques qu'elle débarquait;
+Ibrahim-Pacha et son armée démoralisée se repliaient successivement à
+l'intérieur. Le 3 novembre enfin, après quelques heures de résistance,
+Saint-Jean d'Acre tombait au pouvoir de l'amiral Stopford; et sur cette
+nouvelle, le prince de Metternich écrivait au baron de Neumann chargé
+encore à Londres de la question égyptienne: «Ne laissons plus d'illusion
+à la France sur la Syrie; la Syrie est irrévocablement perdue, perdue
+tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne de ce
+côté; il n'y a pas un moment à perdre pour décider Méhémet-Ali à la
+soumission.»
+
+Ces nouvelles ne produisirent à Londres d'autre effet que d'accroître
+la confiance de lord Palmerston en lui-même, son ascendant sur ses
+collègues, et de mettre fin au petit travail entrepris pour l'amener à
+quelque concession en dehors du traité du 15 juillet: «M. de Bülow est
+hors de selle, m'écrivait le 8 novembre M. de Bourqueney; il m'a dit ce
+matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche analogue
+à celle de M. de Metternich. Voilà, comme il le reconnaît lui-même,
+sa mission à néant.» Le lord-maire de la cité donna, le 9 novembre, un
+grand dîner auquel étaient invités les ministres et les diplomates; sir
+Robert Peel, qui y assistait, se pencha vers le baron de Bourqueney et
+lui dit tout bas: «Les événements vont bien vite en Syrie. On dit que
+l'Égypte va être entreprise. Cela m'inquiète beaucoup pour la question
+européenne.» A Paris, la surprise égala et aggrava l'inquiétude; la
+faiblesse de Méhémet-Ali en Syrie fut une révélation inattendue qui en
+présageait une semblable en Égypte. Un homme d'esprit qui séjournait
+depuis quelque temps en Orient, M. Alphonse Royer m'écrivit le 16
+novembre de Constantinople: «Il est impossible de ne pas se demander
+avec un cruel serrement de coeur comment il se fait que le gouvernement
+français, qui entretient à grands frais de nombreux agents dans toutes
+ces contrées, n'ait pas connu, avant d'agir, l'état physique et moral de
+l'Égypte et de la Syrie. A-t-il donc cru à un empire arabe intronisé par
+un pacha turc, et à l'affection des Arabes pour un gouvernement dirigé
+d'après le vieux système turc où les indigènes ne peuvent obtenir le
+plus misérable commandement ni le plus chétif emploi? A-t-il pensé
+qu'exploiter un pays comme une ferme coloniale, c'était le civiliser?
+Ne lui a-t-on jamais fait le tableau des souffrances de ce malheureux
+peuple chez qui les mères éborgnent leurs enfants pour les soustraire
+à la corvée militaire? Et quand les chrétiens du Liban, insurgés contre
+leurs oppresseurs, criaient grâce après leur défaite et qu'on leur
+répondait par de monstrueuses exécutions, comment se fait-il que leurs
+gémissements et leurs angoisses se soient trouvés transformés en un
+concert de louanges dans les rapports officiels envoyés au ministre
+français? Cela se concevrait si le gouvernement du roi puisait ses
+renseignements aux mêmes sources que les journaux français auxquels ils
+sont envoyés directement d'Alexandrie, par ordre exprès de Méhémet-Ali.
+Le vice-roi a le talent de se concilier, par ses soins empressés, par
+ses attentions délicates, par son amabilité, toutes les personnes dont
+il peut attendre un éloge écrit ou verbal. Tous les voyageurs de quelque
+renom qui ont traversé l'Égypte ont subi cette influence. Les plus
+clairvoyants et les plus consciencieux se sont abstenus de juger. Quand
+on parle des prodiges opérés par le génie de Méhémet-Ali, celui-ci n'est
+assurément pas le moindre.»
+
+En présence de ces mécomptes et dans la crainte d'en voir éclater
+d'autres, plusieurs de mes amis dans les Chambres, entre autres le
+chancelier Pasquier, le duc Decazes, le comte de Gasparin, M. Barthe, M.
+Laplagne-Barris se demandèrent et me demandèrent s'il ne serait pas
+bon que l'un d'entre eux, étranger à toute mission officielle, à tout
+caractère diplomatique, allât passer quelques semaines à Londres pour
+bien observer la disposition des esprits, causer librement avec les
+hommes considérables, et apprécier ainsi, sans prévention ni routine,
+les chances de l'avenir. Je ne pensais pas qu'une telle visite changeât
+rien aux informations que je recevais du baron de Bourqueney, ni aux
+idées que je me formais de l'état des choses; mais je n'avais, pour
+mon compte, aucune raison de m'y refuser, et je connaissais assez M. de
+Bourqueney pour être sûr que le petit déplaisir qu'il en ressentirait
+n'altérerait ni son jugement ni son zèle. J'accueillis donc la
+proposition, et je priai le baron Mounier, l'un de mes plus judicieux
+et plus indépendants amis politiques, de se charger de cette mission
+d'observation libre. Il l'accepta avec un empressement amical, et partit
+le 21 novembre pour aller vérifier à Londres mes renseignements et mes
+pressentiments.
+
+Loin de les détruire, ses observations les confirmèrent: soit dans le
+cabinet anglais, soit parmi ses adhérents, il trouva les plus sincères
+partisans de la paix convaincus que la soumission de Méhémet-Ali
+aux termes du traité du 15 juillet pouvait seule l'assurer: «Comment
+voulez-vous, lui dit M. Macaulay, alors secrétaire de la guerre, que
+nous ne poursuivions pas ce que nous avons commencé? En continuant les
+hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son côté, la chance de reconquérir la
+Syrie; si nous n'avions pas, du nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il
+n'y aurait ni égalité, ni justice, ni politique. Il ne peut être permis
+au pacha de suspendre ou de commencer la guerre à son choix. Il faut
+qu'il rende la flotte turque et qu'il renonce à toute prétention
+en dehors de l'Égypte.» Les inquiétudes des diplomates continentaux
+confirmaient le langage des ministres anglais: «Le prince Esterhazy
+est très-frappé de l'urgence de poser un obstacle à l'entraînement des
+événements, m'écrivit le 29 novembre M. Mounier; il m'a assuré, hier
+au soir, qu'il allait s'efforcer d'obtenir la déclaration positive
+qu'aucune tentative quelconque ne serait dirigée contre l'Égypte
+sans que la nécessité et la convenance n'en eussent été préalablement
+reconnues entre les cabinets signataires du traité du 15 juillet. Le
+prince de Metternich écrit dans ce sens à l'ambassadeur, et de la façon
+la plus claire: «Il faut prévenir le cas, dit sa dépêche, où, la Syrie
+ayant été délivrée, Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
+alors est à chercher.»
+
+Au même moment où il posait à Londres cette question, le prince de
+Metternich disait à Vienne, au comte de Sainte-Aulaire. «Assurez M.
+Guizot que nous agirons pour que tout s'arrête à la Syrie. D'accord avec
+l'Angleterre, j'en suis certain; mais, m'expliquant dès aujourd'hui pour
+le compte de l'Autriche, je vous déclare qu'elle s'abstiendra de toute
+attaque contre l'Égypte, et qu'elle s'en abstiendra par égard pour la
+France. Si M. Guizot trouve quelque avantage à faire connaître cette
+vérité dans les Chambres, il peut la proclamer avec la certitude de
+n'être pas démenti par moi.»
+
+Les amiraux anglais avaient d'avance épargné aux diplomates l'embarras
+dont se préoccupait le prince de Metternich. Le 25 novembre, le
+commodore Napier, avec une partie de l'escadre de l'amiral Stopford,
+était tout à coup arrivé devant Alexandrie, et avait écrit à Boghos-Bey,
+principal conseiller de Méhémet-Ali: «Le pacha sait certainement que les
+puissances européennes désirent lui assurer le gouvernement héréditaire
+de l'Égypte. Que Son Altesse permette à un vieux marin de lui suggérer
+un facile moyen de se réconcilier avec le sultan: que promptement
+et librement, sans imposer aucune condition, Elle renvoie la flotte
+ottomane et retire ses troupes de Syrie; alors les malheurs de la
+guerre cesseront; Son Altesse aura amplement de quoi se satisfaire et
+s'occuper, dans les dernières années de sa vie, en cultivant les arts et
+en posant probablement la base du rétablissement du trône des Ptolémées.
+Après ce qui s'est passé en Syrie, Son Altesse doit aisément pressentir
+combien peu Elle pourrait faire ici où le peuple est mécontent du
+gouvernement. En un mois, 6,000 Turcs et une poignée de marins ont
+pris Beyrouth et Saïda, battu les Égyptiens dans trois rencontres, fait
+10,000 prisonniers ou déserteurs, et amené l'évacuation forcée des ports
+et des défilés du Taurus et du Liban; cela, en présence d'une armée
+de 30,000 hommes. Trois semaines après, Acre, la clef de la Syrie, est
+tombée entre les mains de la flotte alliée. Si Son Altesse se décidait
+à continuer les hostilités, qu'Elle me permette de lui demander si
+Elle est sûre de conserver l'Égypte. Je suis un grand admirateur de Son
+Altesse et j'aimerais mieux être son ami que son ennemi. Je prends la
+liberté de lui représenter que, si Elle refuse de se réconcilier avec
+le sultan, Elle ne peut espérer de conserver l'Égypte que bien peu de
+temps..... Un mécontentement général règne ici parmi les habitants et
+les marins; le vice-amiral de Son Altesse et plusieurs de ses officiers
+l'ont déjà abandonnée et sont à bord de ma flotte. Les soldats syriens
+qui se trouvent en Égypte aspirent à retourner chez eux. La solde des
+soldats égyptiens est fort arriérée, et ils n'ont pas de pain à donner à
+leurs familles. Que Son Altesse réfléchisse aux dangers qu'Elle courrait
+si ses soldats recevaient la promesse d'être, à sa chute, délivrés du
+service? Qui peut dire que l'Égypte serait invulnérable? Alexandrie
+peut être pris comme Saint-Jean d'Acre l'a été, et Son Altesse, qui
+maintenant peut devenir le fondateur d'une dynastie, serait réduite à
+être un simple pacha.»
+
+Après quelques heures de correspondance, tous les conseils du commodore
+Napier étaient acceptés. Méhémet-Ali prenait l'engagement de renvoyer
+la flotte turque à Constantinople dès que les puissances lui auraient
+assuré le gouvernement héréditaire de l'Égypte. Un envoyé égyptien
+partait à bord d'un bâtiment anglais, portant à Ibrahim-Pacha l'ordre
+d'évacuer la Syrie avec toute son armée. Une convention formelle
+consacrait ces arrangements. La soumission de Méhémet-Ali était entière,
+et le traité du 15 juillet avait reçu sa pleine exécution.
+
+Arrivées à Londres le 8 décembre, ces nouvelles y produisirent tout
+l'effet qu'on en pouvait attendre; c'était l'accomplissement des
+prédictions de lord Palmerston et le triomphe de sa politique. Les
+diplomates, ses alliés, s'en félicitaient, non sans quelque surprise;
+ils se demandaient quelle cause avait déterminé cette action à la fois
+menaçante et pacifiante de la flotte anglaise, et précipité ainsi le
+dénoûment; le commodore Napier avait-il agi d'après des ordres de
+son cabinet, ou de concert avec l'amiral Stopford son supérieur,
+ou seulement de sa propre et spontanée impulsion? «Je ne pense pas,
+écrivis-je le 11 décembre à M. de Bourqueney, que Napier eût des
+instructions pour engager le pacha à rétablir _le trône des Ptolémées_,
+ni pour le menacer du bombardement d'Alexandrie. Si un agent français
+avait dit la première phrase, lord Palmerston se serait récrié sur ce
+mépris des droits du sultan, et si, sur le refus du pacha, Napier
+avait exécuté sa menace, j'aurais eu, moi, le droit de dire que lord
+Palmerston m'avait manqué de parole, car il avait bien donné sa parole
+qu'aucun acte, aucun commencement d'acte n'aurait lieu contre l'Égypte
+sans une délibération nouvelle des puissances signataires du traité
+du 15 juillet. Je ne fais nul cas des petites plaintes, ni des
+récriminations contre les faits accomplis; mais je fais attention à
+toutes les irrégularités, à toutes les façons d'agir peu conséquentes et
+peu mesurées; et il est bon qu'on sache que nous y faisons attention.»
+
+Je pressentais qu'on s'empresserait de nous présenter le résultat ainsi
+obtenu comme définitif et devant faire cesser notre isolement armé,
+et qu'on nous demanderait de ne pas tarder à le reconnaître. Je pris
+sur-le-champ mes précautions contre de telles instances et pour bien
+établir la situation que nous entendions garder; j'écrivis le 18
+décembre au baron de Bourqueney: «Nous sommes restés étrangers au traité
+du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports du sultan et du
+pacha par l'intervention de l'Europe. Ni les bases territoriales, ni le
+mode coërcitif de ce règlement ne nous ont convenu. Ils ne doivent
+pas nous convenir davantage après qu'avant. Nous ne nous sommes pas
+matériellement opposés au fait; nous ne saurions nous y associer pour
+lui rendre hommage et le garantir. Nous resterons donc, en ce qui touche
+les rapports du sultan et du pacha, en dehors du traité du 15 juillet
+et de la coalition qui l'a signé. C'est, pour nous, un devoir de
+conséquence rigoureuse et de simple dignité.
+
+«Mais le traité du 15 juillet une fois accompli et vidé, reste la grande
+question, la question des rapports de l'empire ottoman avec l'Europe.
+Les rapports du sultan et du pacha d'Égypte sont, pour l'empire ottoman,
+une question intérieure sur laquelle nous avons pu penser autrement que
+nos alliés et nous séparer d'eux. Les rapports de l'empire ottoman avec
+l'Europe sont une question extérieure, générale, permanente, à laquelle
+nous avons toujours l'intention de concourir, et qui ne peut être
+efficacement ni définitivement réglée sans notre concours.
+
+«A côté de cette grande question extérieure et européenne peut se placer
+encore une question intérieure et ottomane, celle des garanties à donner
+à la Syrie rentrée sous le gouvernement du sultan, spécialement aux
+populations chrétiennes du Liban: question dans laquelle nous sommes
+prêts aussi à reprendre place.
+
+«Loin donc de vouloir persister dans notre isolement, nous avons
+toujours en vue le rétablissement du concert européen, et nous savons
+par quelles portes, grande et petite, nous y pouvons rentrer.
+
+«Nous savons aussi qu'on désire nous y voir rentrer, et nous croyons
+qu'on a raison. Notre isolement ne vaut rien pour personne. Il nous
+oblige, et pour notre sûreté, et pour la satisfaction des esprits
+en France, à maintenir nos armements actuels. Nous avons arrêté ces
+armements à la limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est
+formé. Le cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons
+déclaré que nous ne le ferions point; mais pour que nous puissions
+réduire nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée
+de manière à ce que la disposition des esprits change aussi et se calme.
+Et je parle ici des bons esprits, du parti conservateur qui, tant que la
+situation actuelle durera, ne s'accommoderait point de la réduction des
+armements actuels et pacifiques, pas plus qu'il n'a voulu s'accommoder
+des armements excessifs et belliqueux que demandait le cabinet
+précédent.
+
+«Je dis que nos armements actuels sont purement de précaution et
+pacifiques. L'existence seule du cabinet en est une preuve évidente et
+permanente. Mais le taux même de ces armements le prouve; ils ne nous
+donnent que ce que nous avions dans les années 1831, 1832 et 1833,
+c'est-à-dire de 400 à 450,000 hommes. Et nous n'avions pas alors 70,000
+hommes en Afrique.
+
+«Il n'y a donc, ni dans la pensée, ni dans la mesure de ces armements,
+rien dont on puisse s'inquiéter, et nous n'avons nul dessein de
+prolonger indéfiniment et sans nécessité un état de choses onéreux. Mais
+tant que la situation qui l'a amené se prolonge, nous en acceptons la
+conséquence. Qu'une porte convenable s'ouvre devant nous pour sortir de
+cette situation, nous ne nous obstinerons point à y rester.»
+
+Les faits ne tardèrent pas à prouver que j'avais raison de ne pas croire
+la question égyptienne définitivement résolue, et d'attendre encore
+avant de sortir de la situation que nous avions prise. Dès que la
+convention conclue le 27 novembre par sir Charles Napier avec le pacha
+fut connue à Constantinople, et par l'envoi qu'en fit le commodore à
+lord Ponsonby, et par une lettre de Méhémet-Ali lui-même au grand vizir,
+une vive colère éclata dans le divan, partagée et soutenue par lord
+Ponsonby, qui écrivit sur-le-champ[7] à lord Palmerston: «Votre
+Seigneurie a reçu le rapport du commodore: tout ce que j'ai à vous dire,
+c'est que la Porte a expressément déclaré la convention nulle et de nul
+effet, et que, mes collègues et moi, nous nous sommes associés à cette
+déclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la
+situation de la Porte ottomane, ne pouvait tolérer un seul moment qu'un
+individu s'arrogeât le droit de traiter, pour lui, avec un pouvoir
+considéré, en droit ou en fait, comme un pouvoir rebelle. L'ambassadeur
+de Sa Majesté n'est nullement autorisé à reconnaître l'acte d'un
+individu qui n'avait reçu du gouvernement de Sa Majesté aucun pouvoir,
+et les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie n'y sont pas
+plus autorisés que moi.» Reschid-Pacha annonça le même jour, et à
+l'ambassadeur turc à Londres et aux ministres des quatre puissances
+à Constantinople, les résolutions de la Porte: «Comment pourrait-on,
+dit-il, après tout ce qui s'est passé, confier de nouveau l'autorité à
+un homme tel que Méhémet-Ali? Toutefois, et quoique le sultan n'ait
+pas l'intention de rien accorder de sa propre volonté à Méhémet-Ali,
+néanmoins, en cas d'une demande de la part des grandes puissances, il
+est possible que, par déférence pour elles, quelque faveur temporaire
+lui soit accordée. Mais serait-il possible aujourd'hui de revenir sur la
+question de l'hérédité, cette grande concession, déjà rejetée par lui,
+du traité d'alliance? Et comment les quatre puissances pourraient-elles
+concilier désormais cette concession avec le maintien de l'intégrité de
+l'empire ottoman qui forme le principal objet de leur sollicitude? En
+conséquence, la Sublime-Porte déclare protester, comme elle proteste
+par la présente, de la manière la plus formelle, contre la convention
+conclue le 27 novembre par le commodore Napier, convention qu'elle doit
+regarder et qu'elle regarde en effet comme nulle et non avenue.»
+
+[Note 7: Le 8 décembre 1840.]
+
+Quelques jours après, le drogman de la France à Constantinople, M. Cor,
+homme d'expérience et de considération, s'entretenant avec Reschid-Pacha
+de cette convention, l'engageait à ne pas confondre la forme et le fond
+de l'acte: «Vous êtes, lui disait-il, en droit de protester contre la
+forme; mais au fond, l'acte est généralement approuvé; il peut amener un
+rapprochement entre la France et les puissances qui ont signé le traité
+du 15 juillet; la Porte pourrait avoir à se repentir de sa conduite
+envers la France, son plus ancien allié; l'amour-propre de la France est
+engagé dans la question, et il faut trouver quelque moyen de l'y faire
+rentrer.--La Sublime-Porte, lui répondit Reschid-Pacha, trouve la
+substance de la convention aussi contraire aux intérêts de Sa Hautesse
+le sultan que la forme en est mauvaise; vous dites qu'il faut faire un
+acte auquel la France puisse prendre part; nous n'avons que deux choses
+à proposer, toutes deux diamétralement opposées à la politique qu'a
+adoptée la France, l'entière et absolue soumission de Méhémet-Ali
+comme sujet, non comme vassal, ou sa destruction. Comment pouvez-vous
+prétendre avoir à coeur l'intégrité et l'indépendance de l'empire
+ottoman quand vous cherchez à le démembrer? Si vous désirez tant de
+conserver Méhémet-Ali, vous n'avez qu'à le nommer gouverneur de l'une de
+vos provinces.»
+
+La colère turque, et surtout la mauvaise humeur hautaine de lord
+Ponsonby, embarrassaient un peu lord Palmerston, sans dominer pourtant
+ses résolutions. Dès qu'il avait connu la conduite de sir Charles
+Napier, il l'avait approuvée, tout en déclarant que sir Charles avait
+agi sans instructions, et en faisant cette réserve que les puissances
+signataires du traité du 15 juillet ne pouvaient s'engager à garantir en
+Égypte à Méhémet-Ali l'hérédité qu'elles conseillaient à la Porte de lui
+accorder. Il avait en même temps informé lord Ponsonby de l'approbation
+qu'il donnait à la convention du 27 novembre et de la réserve qu'il
+y attachait. Le 15 décembre, causant avec le baron de Bourqueney de
+l'obstination du divan à maintenir la déchéance de Méhémet-Ali: «Il
+faudra bien, lui dit-il, que la Porte nous écoute: nous avons assez fait
+pour elle.» Les dépêches qu'il recevait de Vienne le confirmaient dans
+cette disposition: «Le prince de Metternich me charge de dire à Votre
+Seigneurie, lui écrivait lord Beauvale[8], que si la Porte hésite à
+accueillir la recommandation des puissances alliées qui l'engagent à
+conférer à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte, la cour
+d'Autriche n'admet pas que les alliés puissent se laisser compromettre
+par une telle hésitation. Le prince de Metternich ne doute pas que la
+Porte ne défère à l'avis de ses alliés s'ils y insistent fermement
+et conjointement.» Et quelques jours plus tard[9]: «Les dépêches de
+l'internonce, M. de Stürmer, disent que les commissaires désignés
+pour Alexandrie n'ont pouvoir de donner aucune assurance quant à
+la succession héréditaire dans la famille de Méhémet-Ali, et qu'ils
+retarderont tant qu'ils pourront leur arrivée dans ce port, afin
+de donner, aux opérations militaires contre Ibrahim-Pacha et aux
+insurrections en Égypte, le temps d'éclater. Sur cette nouvelle, le
+prince de Metternich a envoyé au prince Esterhazy des dépêches où il lui
+annonce la ferme résolution de l'Autriche d'obtenir pour Méhémet-Ali la
+succession héréditaire, ajoutant que le refus de la Porte déterminerait
+l'Autriche à retirer au sultan son appui moral et matériel. Des
+copies de ces dépêches seront expédiées aujourd'hui à l'internonce à
+Constantinople pour régler sa conduite.»
+
+[Note 8: Le 3 janvier 1841.]
+
+[Note 9: Le 17 janvier 1841.]
+
+La perplexité était grande à Constantinople. Hors d'état de se décider
+seul et par lui-même, le sultan voyait ses alliés divisés et incertains.
+Lord Ponsonby était évidemment plus hostile à Méhémet-Ali que son chef
+lord Palmerston qui, à son tour, était moins décidé que le prince de
+Metternich à soutenir le pacha vaincu. La Prusse suivait pas à pas
+l'Autriche; la Russie flottait entre les puissances allemandes et
+l'Angleterre; et la France absente pesait sur les esprits autant que,
+présente, elle eût pu influer sur les délibérations. Dans l'espoir de
+sortir d'embarras, Reschid-Pacha réunit en conférence chez lui[10] les
+représentants des quatre puissances signataires du traité du 15 juillet,
+et après leur avoir rappelé le mémorandum par lequel, le 14 novembre
+précédent, leurs gouvernements avaient conseillé à la Porte d'accorder à
+Méhémet-Ali l'investiture héréditaire du pachalik d'Égypte pourvu qu'il
+se soumît sans délai aux conditions indiquées: «Le sultan m'a ordonné,
+dit-il, de vous demander si Méhémet-Ali, par sa lettre du 11 décembre
+dernier au grand vizir, s'est conformé à l'esprit de ce mémorandum, et
+si sa soumission doit être considérée comme réelle.» Sur cette question
+positive, lord Ponsonby refusa positivement de s'expliquer: «Je pense,
+dit-il, qu'au sultan seul il appartient de décider ce point. Quant
+à moi, je ne vois, pour le moment, rien devant moi qui m'autorise à
+énoncer une opinion.» L'internonce d'Autriche, le baron Stürmer, qui
+avait reçu de Vienne des instructions précises, fut moins bref et plus
+décidé, quoique non sans ambages: «Dans le but, dit-il, de me
+décharger de toute responsabilité et de faire connaître les vues de mon
+gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
+convenable de mettre mon vote par écrit; je vais en faire lecture à
+la conférence.--J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
+lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand vizir. Je n'y ai rien
+trouvé qui ne soit correct. Le ton qui y règne m'a paru répondre à tous
+les sentiments de convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas
+été question de la convention du commodore Napier; mais nous sommes tous
+d'accord qu'il l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût
+jamais été conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se
+prévaloir d'un avantage qui lui a été gratuitement offert. Dans sa
+lettre, le pacha déclare être prêt à faire tout ce qu'on lui demande, et
+sous ce rapport, sa soumission me paraît entière. Je serais donc d'avis
+que cette soumission fût acceptée. Je regarderais comme regrettable, à
+tous égards, toute hésitation de la Porte à se conformer aux conseils
+de ses alliés. Les plus brillants succès ont couronné leurs efforts
+en Syrie; ces succès ont dépassé nos calculs, nos prévisions, nos
+espérances. La Syrie est rentrée sous le sceptre de Sa Hautesse, et le
+principal objet de l'alliance se trouve ainsi rempli. Aller plus loin
+n'entre pas dans les vues des puissances alliées; la conférence de
+Londres s'est assez clairement prononcée à cet égard. La Sublime-Porte
+peut sans doute avoir de bonnes raisons pour désirer l'anéantissement
+de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les moyens de l'effectuer elle-même,
+ce serait sur ses alliés qu'en retomberait la charge. Or, voudrait-elle,
+pour prix des services qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une
+entreprise qui mettrait en péril la paix générale si ardemment désirée
+par tous les peuples et si heureusement maintenue jusqu'ici? C'est
+vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de nos
+gouvernements; cette puissance a droit à leurs égards et à leur intérêt;
+et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers n'a pu les
+arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont
+atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs soins à ménager
+le ministère qui lui succède, et dont le langage annonce une politique
+sage, modérée et conciliante. Ils doivent en conséquence entrer dans sa
+position, faire la part des difficultés dont il est entouré, et ne pas
+l'exposer à se voir entraîné, malgré lui, dans une fausse route. Dans
+l'état où sont les esprits en France, un incident imprévu peut tout
+bouleverser, et n'est-il pas dans l'intérêt de tous et dans celui de
+la justice qu'on s'unisse franchement à ceux qui la gouvernent, pour
+prévenir un pareil malheur?»
+
+[Note 10: Le 20 décembre 1840.]
+
+Les ministres de Prusse et de Russie adhérèrent, avec quelques nuances,
+au vote de l'internonce d'Autriche. L'ambassadeur d'Angleterre répéta
+qu'il devait attendre la décision du sultan sur la valeur de la
+soumission de Méhémet-Ali pour donner le conseil qui lui était prescrit
+par les ordres de son gouvernement. Reschid-Pacha fit de vains efforts
+pour amener les quatre plénipotentiaires à un avis plus formel et plus
+unanime; et la conférence se termina sans autre conclusion que les
+dernières paroles de l'internonce d'Autriche qui «fit remarquer encore
+une fois combien il serait regrettable que la Porte ne se conformât
+pas avec promptitude au voeu exprimé par les cours alliées dans le
+mémorandum du 14 novembre.»
+
+Quelques jours après cette conférence[11], le baron de Stürmer écrivit à
+lord Ponsonby: «S'il a pu nous rester quelques doutes sur les véritables
+intentions de nos gouvernements, les dépêches que j'ai reçues hier du
+prince de Metternich sont bien faites pour les détruire complètement. Le
+prince est impatient de savoir quelle suite j'ai donnée à ses
+directions précédentes, et il me dit et me répète, de la manière la plus
+péremptoire, que les quatre cours se sont prononcées pour que l'hérédité
+dans les fonctions du gouvernement d'Égypte soit accordée à la famille
+de Méhémet-Ali. Je vais, en conséquence, adresser à ce sujet une lettre
+formelle à Reschid-Pacha, et la lui porter moi-même pour y ajouter
+de vive voix tous les développements nécessaires. La pensée de votre
+cabinet étant absolument identique avec celle du mien, je ne doute pas
+que vous ne jugiez à propos de vous expliquer dans le même sens envers
+la Porte. Je vous avoue que ce n'est pas sans quelque regret que je
+vois ainsi s'évanouir l'espoir que nous avions de voir la puissance de
+Méhémet-Ali s'écrouler de fond en comble; mais mon rôle est fini, et
+il ne me reste plus qu'à attendre en silence les ordres que mon
+gouvernement voudra bien me faire parvenir, et à les exécuter
+scrupuleusement.»
+
+[Note 11: Le 7 janvier 1841.]
+
+M. de Stürmer fit sur-le-champ, auprès de Reschid-Pacha, la démarche
+qu'il annonçait. Le ministre de Russie, M. de Titow, se déclara décidé
+à agir comme l'internonce d'Autriche et en informa lord Ponsonby.
+L'ambassadeur d'Angleterre répondit, avec son dédain ironique: «Rien
+n'est plus indifférent que l'opinion particulière de tel ou tel d'entre
+nous sur cette question; c'est l'affaire de nos gouvernements, et aucun
+de nous n'en est responsable. Mais autre chose est d'agir sans ordres;
+je n'encourrai pas cette responsabilité. Je refuse donc d'agir
+de concert avec vous tant que je ne serai pas autorisé, par des
+instructions formelles, à faire la démarche que vous me proposez. Il m'a
+été dit plusieurs fois, par les meilleures autorités, par vous-même, si
+je ne me trompe, que votre gouvernement n'était pas décidé à accorder
+à Méhémet-Ali l'hérédité, et dans notre conférence, il n'a pas paru que
+vous fussiez autorisé à faire mention de ce point. Mais ceci n'est
+pas de date récente, et il n'est pas du tout impossible que plus d'un
+changement soit survenu dans l'opinion de votre gouvernement; ce qui est
+erreur maintenant peut avoir été vérité jadis et pourra le redevenir,
+car il y a eu, dans cette affaire, une continuelle fluctuation de
+circonstances. Si mon gouvernement ne m'a point encore envoyé d'ordre,
+ce ne peut être faute de temps, car ses instructions auraient pu
+m'arriver par Vienne aussitôt que les vôtres à vous.»
+
+Trois jours après, le 10 janvier 1841, lord Ponsonby écrivit à M.
+Frédéric Pisani, drogman d'Angleterre à Constantinople: «Vous informerez
+S. Exc. le ministre des affaires étrangères que j'ai ordre de donner
+à la Sublime-Porte, au nom du gouvernement britannique, le conseil
+d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement héréditaire de l'Égypte.» Et
+au même moment, en termes aussi brefs, il annonça à MM. de Stürmer et de
+Titow ses instructions et sa démarche.
+
+En présence de toutes ces hésitations, contradictions et
+procrastinations de la diplomatie européenne, il était bien naturel que
+le sultan et ses conseillers hésitassent aussi, et qu'ils cherchassent,
+soit par des paroles vagues, soit par des lenteurs répétées, à repousser
+le calice que tantôt on approchait, tantôt on écartait de leurs lèvres.
+Après avoir protesté contre la convention de sir Charles Napier à
+Alexandrie comme nulle et de nul effet, le divan était pourtant rentré
+en négociation avec Méhémet-Ali, et le grand vizir, en lui envoyant
+Mazloum-Bey, l'un des principaux employés de la Porte, pour recevoir sa
+soumission, lui avait écrit que, dès qu'elle serait accomplie, le sultan
+«daignerait le réintégrer dans le gouvernement de l'Égypte,» mais sans
+faire aucune mention de l'hérédité. Quand lord Ponsonby eut déclaré à la
+Porte que le gouvernement britannique lui conseillait de faire au pacha
+cette concession, le sultan rendit[12] un hatti-shériff portant: «Par
+déférence pour les conseils des hautes cours alliées, et attendu que mon
+adhésion à l'hérédité dont il s'agit met fin à la question et contribue
+à la conservation de la paix générale, j'ai résolu de conférer
+de nouveau à Méhémet-Ali le gouvernement de l'Égypte, avec droit
+d'hérédité, lorsqu'il aura réellement fait sa soumission de la manière
+que le conseil l'a compris.... Il y a pourtant ceci à dire: l'expérience
+du passé a prouvé la nécessité que notre Sublime-Porte soit mise en
+parfaite sûreté de la part de l'Égypte, soit pour à présent, soit pour
+l'avenir, et ce but ne saurait guère être atteint qu'en attachant à
+l'hérédité des conditions fortes, des obligations nécessaires. Convaincu
+que la même sollicitude bienveillante dont les hautes puissances alliées
+ont déjà donné des preuves sera employée à cet effet aussi, je me suis
+empressé d'écouter leurs conseils et de les mettre à exécution. On
+mettra du zèle à faire ce qui est nécessaire.»
+
+[Note 12: Le 13 février 1841.]
+
+Le hatti-shériff fut envoyé, le jour même, à Méhémet-Ali; mais le zèle
+promis manqua, tout autant que la veille, pour le mettre à exécution. La
+Porte se flattait toujours qu'elle finirait par échapper à des exigences
+qu'elle ne croyait pas toutes également sincères. Contents d'avoir obéi
+à leurs instructions, lord Ponsonby et le baron de Stürmer ne pressaient
+pas beaucoup le divan de se hâter. Plus habile, Méhémet-Ali mettait
+le bon droit et les bonnes apparences de son côté en donnant tous les
+ordres nécessaires pour le renvoi de la flotte turque et l'évacuation
+de la Syrie. A Londres, le prince Esterhazy, le baron de Bülow, M. de
+Brünnow lui-même insistaient pour que la question égyptienne fût enfin
+vidée; et dans le cabinet comme dans le public anglais, les amis de la
+paix témoignaient leur inquiétude de voir se prolonger, sans autre motif
+que des indécisions ou des lenteurs frivoles, une situation européenne
+lourde et précaire. Lord Palmerston sentit qu'il fallait conclure. Le 28
+janvier 1841, Chékib-Effendi vint lui demander ce qu'il fallait écrire
+enfin à Reschid-Pacha sur l'établissement héréditaire de Méhémet-Ali
+dans le pachalik d'Égypte: «Je lui ai dit, écrivit le lendemain lord
+Palmerston à lord Ponsonby, que je ne pouvais pas ne pas admettre la
+force des objections élevées contre cette concession. Certainement
+il vaudrait beaucoup mieux, dans l'intérêt du sultan et de ses sujets
+égyptiens, que le sultan pût garder, pour le choix des gouverneurs
+futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il possède quant au choix des
+gouverneurs des autres provinces de son empire. Mais, dans toutes
+les affaires, il faut se contenter de ce qui est praticable et ne
+pas compromettre ce qu'on a obtenu en courant après ce qu'on ne peut
+atteindre. Il est clair que Méhémet-Ali a fait sa soumission dans
+l'espérance qu'il obtiendrait l'hérédité en Égypte. Si maintenant on la
+lui refuse, qu'arrivera-t-il de sa part? Une nouvelle révolte, ou tout
+au moins une attitude de résistance passive. Quel sera le remède? Un
+tel état de choses ne saurait durer indéfiniment, car, s'il durait, il
+équivaudrait à l'Égypte séparée de l'empire turc. Mais le sultan n'a
+pas, quant à présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour
+rétablir son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
+alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre puissances,
+en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les Égyptiens de
+Syrie, d'Arabie et de Candie, et à refouler les troupes et l'autorité de
+Méhémet-Ali dans les limites de l'Égypte. Si donc le sultan s'adressait
+aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, Méhémet-Ali en
+Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence deviendrait
+nécessaire. Eh bien, ai-je dit à Chékib, si le sultan demande secours
+aux quatre puissances par suite de son refus d'accorder selon leur
+conseil, à Méhémet-Ali, l'hérédité du pachalik d'Égypte, je puis
+vous dire d'avance quel sera le résultat de la délibération. Je sais
+parfaitement que les quatre puissances refuseront de venir en aide
+au sultan. Qu'arrivera-t-il alors? Faute d'avoir lui-même des forces
+suffisantes, et après une tentative vaine, le sultan sera obligé
+d'accorder de mauvaise grâce à Méhémet-Ali ce qu'aujourd'hui il peut
+avoir le mérite de lui conférer volontairement; et ainsi, au lieu
+d'accomplir, à la suggestion de ses alliés, un acte de pouvoir
+souverain, il aura, aux yeux du monde entier, l'air de faire une
+concession arrachée par un sujet.
+
+«Je n'essayerai pas, ai-je ajouté, de représenter comme sans importance
+ni valeur ce qui est incontestablement un grand sacrifice; je ne
+convaincrais pas le sultan. Mais je vous demande de considérer quelle
+immense force morale et physique votre gouvernement a gagnée par tout ce
+qui s'est passé dans ces derniers mois, et de vous souvenir que, tout ce
+que le sultan a gagné, Méhémet-Ali l'a perdu. Leurs situations mutuelles
+sont donc changées; si le sultan sait tirer parti des stipulations du
+traité de juillet, s'il sait bien organiser son armée, sa marine, ses
+finances, et les mettre sur un pied respectable, Méhémet ne peut plus
+être pour lui un danger, ni même une inquiétude. Le sultan a recouvré,
+pour son autorité directe, toute la Syrie, l'Arabie et Candie,
+territoires qui, sous les points de vue militaire, financier et
+religieux, sont de la plus grande importance, et pour la possession
+desquels le sultan aurait fait, l'an dernier, à pareille époque, de
+grands sacrifices. Enfin, rappelez-vous que, fidèlement exécutée, la
+stipulation du traité de juillet qui dit que toutes les lois et tous
+les traités de l'empire sont applicables à l'Égypte comme à toute
+autre province, est, pour l'autorité souveraine du sultan, une
+très-essentielle garantie. J'ai donc demandé à Chékib-Effendi d'insister
+fortement pour que son gouvernement mette fin, sans autre délai, à cette
+affaire, car il est d'une extrême importance pour toutes les parties
+intéressées, qu'elle soit définitivement réglée le plus tôt possible.
+
+«Chékib-Effendi m'a promis d'écrire dans ce sens à Reschid-Pacha, et il
+ne doute pas, m'a-t-il dit, que le sultan ne se rende à l'avis de ses
+alliés.»
+
+Le surlendemain de cet entretien, les représentants des quatre
+puissances à Londres adressèrent à Chékib-Effendi, et lord Palmerston
+envoya à lord Ponsonby une note développée par laquelle ils
+recommandaient au sultan «d'accorder à Méhémet-Ali le gouvernement
+héréditaire de l'Égypte, priant Chékib-Effendi de soumettre sans
+délai ces considérations à sa cour, et d'engager le gouvernement de Sa
+Hautesse à y vouer son attention la plus sérieuse.» Trois jours après
+l'arrivée de cette note à Constantinople, le 13 février 1841, le sultan
+signa définitivement le firman qui conférait en effet à Méhémet-Ali et
+à ses descendants l'hérédité du pachalik d'Égypte, en en déterminant les
+conditions.
+
+Pendant tout le cours de cette négociation et à travers ses
+fluctuations, nous y étions restés complètement étrangers, bien résolus
+à ne pas sortir de notre isolement tant que le traité du 15
+juillet vivrait encore et que la question égyptienne ne serait pas
+définitivement vidée. Mais, depuis l'acte de l'amiral Napier devant
+Alexandrie et l'approbation que lord Palmerston lui avait donnée, je ne
+doutais pas que l'hérédité de l'Égypte ne fût accordée à Méhémet-Ali.
+Il me revenait bien de Londres que la passion de lord Ponsonby contre
+le pacha ne déplaisait guère à lord Palmerston, et que, tout en
+reconnaissant ses engagements quant à l'hérédité, celui-ci laissait
+entrevoir quelque velléité à saisir les occasions d'y échapper. Je ne
+tins compte de ces bruits, et, jugeant que le moment était venu de
+bien marquer la conduite que nous tiendrions quand ils seraient bien et
+dûment tombés devant les faits, j'écrivis, le 13 janvier 1841, au comte
+de Sainte-Aulaire: «Je ne puis croire que le fantasque acharnement de
+lord Ponsonby l'emporte sur la prudence de M. de Metternich et sur la
+parole de lord Palmerston. Je ne doute pas que la Porte n'accorde au
+pacha l'hérédité qu'on lui a promis d'obtenir pour lui quand on a obtenu
+de lui sa soumission. N'admettez donc pas, à ce sujet, un doute que je
+n'admets pas moi-même, et persistez à regarder la concession héréditaire
+de l'Égypte comme une affaire conclue.
+
+«Quand elle le sera en effet, où en serons-nous, et que restera-t-il
+à faire pour que l'Europe retire, en Orient, quelque profit de cette
+secousse, et rentre elle-même dans son état normal?
+
+«Nous n'avons, vous le savez, à cet égard, rien à faire, aucune
+initiative à prendre. Nous sommes seuls, nous sommes en paix et nous
+attendons. Mais vous savez aussi qu'en demeurant étrangers, après comme
+avant, au traité du 15 juillet, c'est-à-dire au règlement des rapports
+entre le sultan et le pacha, la France est disposée à reprendre, dans
+les affaires d'Orient, qui sont d'un intérêt général pour l'Europe,
+la place qui lui appartient, et à rentrer ainsi, sur des ouvertures
+convenables, dans le concert européen.
+
+«Je suis seul moi-même dans mon cabinet, et en pleine liberté d'esprit.
+Je ne m'inquiète de personne. Je regarde uniquement aux choses pour m'en
+rendre compte nettement et bien savoir ce qu'elles conseillent ou ce
+qu'elles exigent. Voici quels sont, si je ne me trompe, les divers
+points qu'il importe de régler quant à l'Orient, et qu'il importe de
+régler en commun:
+
+«1º La clôture des deux détroits.
+
+«2º La consécration du principe que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse
+et la Russie ont admis par leurs notes des 23, 24, 26 juillet et 16
+août 1839, en réponse à la note de la France du 17 juillet précédent,
+c'est-à-dire la reconnaissance du _statu quo_ de l'empire ottoman, dans
+son indépendance et son intégrité. C'est là ce que les cinq puissances
+ont déclaré il y a dix-huit mois, au début de l'affaire. Elles
+pourraient, elles devraient consacrer aujourd'hui en commun ce qu'elles
+ont déclaré dès l'abord, et finir comme elles ont commencé.
+
+«3º Les garanties qu'on peut obtenir de la Porte pour les populations
+chrétiennes de la Syrie, non-seulement dans leur propre intérêt, mais
+dans un intérêt général, ottoman et européen; car si la Syrie retombe
+dans l'anarchie, la Porte et l'Europe peuvent retomber à leur tour dans
+l'embarras.
+
+«4º Certaines stipulations en faveur de Jérusalem. Cette idée s'est
+élevée et commence à préoccuper assez vivement les esprits chrétiens.
+Je ne sais ce qui est possible, ni sous quelles formes et dans quelles
+limites l'intervention européenne serait en mesure de procurer à
+Jérusalem un peu de sécurité et de dignité; mais les gouvernements, qui
+se plaignent avec raison de l'affaiblissement des croyances des peuples,
+devraient bien, quand l'occasion s'en présente, donner eux-mêmes à ces
+croyances quelque marque éclatante d'adhésion et d'intérêt. Que l'Europe
+et la politique de l'Europe reprennent la figure chrétienne; personne
+ne peut mesurer aujourd'hui tout ce que l'ordre et le pouvoir ont à y
+gagner.
+
+«5º Enfin il y a, quant aux routes commerciales, soit entre la
+Méditerranée et la mer Rouge, par l'isthme de Suez, soit entre la
+Méditerranée et le golfe Persique, par la Syrie et l'Euphrate, des
+stipulations de liberté générale, et peut-être de neutralité positive,
+qui sont pour toute l'Europe d'un grand intérêt, et qui poseraient, pour
+les relations si rapidement croissantes de l'Europe avec l'Asie, des
+principes excellents que jamais peut-être on ne trouvera une si bonne
+occasion de faire prévaloir.
+
+«Voilà ce qui me vient à l'esprit, mon cher ami, quand je laisse mon
+esprit aller comme il lui plaît. Prenez tout cela comme je vous le
+donne; dites-en, montrez-en ce que vous jugerez à propos. Mais, si je ne
+me trompe, il y aurait là, pour les cinq puissances et pour terminer
+en commun les affaires d'Orient, matière à un acte général qui ne
+manquerait ni d'utilité ni de grandeur.»
+
+Je prenais les devants en tenant ce langage. Les plénipotentiaires
+réunis à Londres n'exprimaient pas aussi clairement leurs vues:
+«Je crois fermement qu'on viendra à nous sur la question générale,
+m'écrivait M. de Bourqueney; mais y viendra-t-on sur un terrain aussi
+large que nous pouvons le désirer? On est jusqu'ici un peu vague avec
+moi. Je ne puis donc utilement encore vous préciser des pensées
+qui peut-être ne sont pas d'ailleurs suffisamment caractérisées
+elles-mêmes.» J'étais décidé à ne point me préoccuper de cette obscurité
+des intentions et des paroles des alliés: quand on n'a point de parti
+pris, on a raison d'attendre et de garder en silence toute sa liberté
+pour se décider selon les circonstances; mais quand on sait bien ce
+qu'on peut et veut faire, c'est agir sagement de s'en expliquer d'avance
+et sans réserve; on s'épargne ainsi des embarras et des entraînements
+qui jettent souvent, quand on les laisse venir, dans des fautes et des
+périls graves.
+
+Sous la pression des nouvelles d'Orient, on ne tarda pourtant pas, à
+Londres, à serrer les questions de plus près et à leur chercher des
+solutions précises. J'avais résolu d'envoyer le comte de Rohan-Chabot
+en mission à Alexandrie pour expliquer catégoriquement au pacha nos
+intentions et nos conseils. Je l'avais eu auprès de moi, en Angleterre,
+comme second secrétaire d'ambassade; il s'était très-bien acquitté de
+sa mission à Sainte-Hélène, avec M. le prince de Joinville, et son
+caractère comme sa capacité m'inspiraient une entière confiance. Avant
+de partir pour l'Égypte, il fit une course à Londres, où il était aussi
+estimé que connu, et après s'en être entendu avec M. de Bourqueney, il
+me rapporta avec détail leurs informations et leurs conjectures communes
+sur la situation prochaine qui se préparait là pour nous. «Dans un
+assez long entretien, lord Palmerston, me dit-il, s'est renfermé dans la
+défense de sa politique envers la France et dans la discussion de celle
+du cabinet du 1er mars, évidemment décidé à ne pas admettre que rien de
+sa part ait pu justifier l'inquiétude et l'irritation françaises, et
+à ne pas entrer dans la question, qui pourtant apparaissait à chaque
+instant au fond de sa pensée, quelle devait être l'ouverture à faire à
+la France? Ce n'est donc pas sur ce que j'ai pu recueillir de lui que
+s'est formée mon impression; elle provient de mes conversations avec MM.
+de Bülow, Esterhazy et Brünnow, et surtout de ce que m'a confié M. de
+Bourqueney comme résultat de ses propres observations.
+
+«Tous les membres de la conférence, sauf M. de Brünnow, désirent qu'une
+démarche de courtoisie soit faite prochainement envers la France pour
+l'engager à reprendre sa place dans le concert européen, et que cette
+démarche soit suivie d'un acte général sur les affaires d'Orient, conclu
+avec la France.
+
+«Quand la question intérieure des rapports du sultan et du pacha serait
+considérée par le divan comme vidée, la Porte annoncerait aux quatre
+plénipotentiaires à Constantinople que le but du traité du 15 juillet
+est atteint. Sur cette déclaration venue à Londres, la conférence serait
+convoquée; elle en prendrait acte, et la question secondaire, à laquelle
+la France est restée étrangère, serait ainsi complètement close. On
+déciderait alors qu'une démarche serait faite auprès du gouvernement
+français pour l'inviter à aviser, de concert avec les alliés, à la
+solution définitive de la question générale. Protocole pourrait être
+dressé de cette décision, et l'organe naturel de la conférence, lord
+Palmerston, serait chargé de la communiquer au gouvernement français.
+
+«La France ainsi invitée à reprendre sa place dans la conférence, voici
+quelles seraient la nature et la substance de l'acte général à conclure.
+
+«On reproduirait dans le préambule les mots d'intégrité et
+d'indépendance de l'empire ottoman comme base de la politique des
+puissances. Un premier article consacrerait le principe de la clôture
+des droits. Dans un second, le sultan s'engagerait à n'accorder des
+firmans d'admission qu'à un seul bâtiment de guerre de chaque puissance
+à la fois. Un troisième article pourrait contenir quelques stipulations
+à l'égard des populations chrétiennes de la Syrie. Jusqu'ici, toutefois,
+lord Palmerston s'est prononcé contre cette idée, disant que les
+protections religieuses préparent les démembrements politiques, et les
+autres membres de la conférence paraissent incliner vers cette opinion.
+
+«Sur la question des voies de communication avec l'Inde, aucune parole
+n'a encore été échangée à Londres; mais il n'y aurait aucun inconvénient
+à la produire, de manière toutefois à écarter toute idée d'un soupçon
+contre la politique anglaise ou d'un succès poursuivi sur elle.
+
+«On s'abstiendrait d'ailleurs avec soin de tout ce qui pourrait rappeler
+la question à laquelle la France est restée étrangère, et le succès
+obtenu sans sa coopération.
+
+«Rien aujourd'hui n'autorise l'espoir de voir consacrer, dans un article
+spécial, le principe de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire
+ottoman. Lord Palmerston, satisfait du rôle de la Russie dans ces
+derniers événements, ne paraît pas devoir mettre, sur ce point, beaucoup
+d'insistance. Le prince Esterhazy et M. de Bülow ne pousseront pas
+très-loin la leur, persuadés que, pour le moment, la résistance de M.
+de Brünnow, à cet égard, serait insurmontable. Dans son attitude et son
+langage, M. de Brünnow reste fort en arrière de sa cour; il se montre
+opposé à la démarche proposée envers la France et à l'entente avec elle.
+Toutefois, on croit savoir à Londres que le cabinet de Saint-Pétersbourg
+a, non-seulement dit, mais écrit qu'il s'associerait à la démarche et
+à l'acte général, à condition qu'aucune stipulation spéciale n'y serait
+introduite sur le principe de l'indépendance et de l'intégrité de
+l'empire ottoman. On compte qu'en définitive, et dans ces limites, M.
+de Brünnow se ralliera à l'opinion de lord Palmerston, dès qu'elle lui
+paraîtra arrêtée.»
+
+De ce tableau des dispositions des plénipotentiaires à Londres, j'eus
+peu de peine à conclure qu'il ne sortirait de leurs délibérations aucune
+solution efficace des questions générales, aucun grand acte de politique
+vraiment européenne. Évidemment les cours de Vienne et de Berlin,
+inquiètes pour la paix du continent, ne se préoccupaient que de
+clore, tant bien que mal, la question égyptienne, et de mettre fin aux
+périlleux engagements que, par le traité du 15 juillet, elles avaient
+contractés. L'empereur Nicolas trouvait qu'il en avait assez fait
+en abandonnant ses prétentions de prépondérance exclusive sur
+Constantinople, et en laissant tomber le traité d'Unkiar-Skélessi pour
+rompre l'intimité de l'Angleterre avec la France; il ne voulait pas
+aller plus loin, ni ranimer, aux dépens de sa propre politique en
+Orient, l'influence de la France rentrée dans le concert européen. Lord
+Palmerston désirait de se retrouver en bons termes avec la France, mais
+pourvu que ce rapprochement ne lui fît rien perdre de la complaisance
+que la Russie venait de témoigner à l'Angleterre et des sacrifices
+qu'elle lui avait faits. Devant cette recrudescence des passions ou
+des intérêts personnels des diverses puissances, l'intérêt général
+de l'Europe pâlissait; les grandes questions de l'avenir européen
+s'éloignaient; ni la réelle indépendance des Turcs, ni le sort des
+chrétiens en Orient, ni la sécurité et la facilité des relations
+commerciales de l'Europe avec l'Asie n'étaient l'objet d'une sollicitude
+sérieuse. La grande et prévoyante politique ne tenait, dans les esprits,
+plus de place; on n'était pressé que de se délivrer des récents
+embarras sans se compromettre dans aucun nouveau dessein, et telle était
+l'impatience, que M. de Bourqueney m'écrivit, le 12 février: «Voici
+le danger en présence duquel nous sommes. Je ne crois pas, dans la
+conférence, à une égale sincérité, à une égale ardeur pour arriver aux
+_cinq signatures_ sur le papier. Si les uns nous trouvent froids, les
+autres méfiants ou trop exigeants, on se réunira _à quatre_; on fera un
+protocole de clôture pour déclarer la conférence arrivée au terme de ses
+travaux par suite de l'accomplissement final du traité de juillet; et
+tout sera dit ici en fait d'actes diplomatiques. On n'en affirmera pas
+moins que la France n'a plus le droit de se dire isolée, que l'isolement
+a cessé avec l'expiration du traité de juillet et la dispersion de la
+conférence. Alors viendra la question de la paix armée. Rappelez-vous,
+monsieur, la situation de juin 1840; il y eut aussi un moment où vous
+sentîtes que vous alliez être débordé par une entente à quatre; je vois
+poindre le même danger sous une autre forme; alors c'était un traité à
+inaugurer; il s'agit aujourd'hui de l'enterrer, mais de l'enterrer en
+rendant tout autre traité impossible!»
+
+Je ne me dissimulai point le péril de cette situation et la nécessité de
+le prévenir. Je répondis à M. de Bourqueney: «Nous ne nous sommes point
+empressés vers la conclusion qui se prépare; mais si elle vient à
+nous, je pense, comme vous, qu'il serait puéril et qu'il pourrait être
+nuisible de la faire attendre.
+
+«Avant tout, la question turco-égyptienne est-elle bien réellement,
+bien complètement terminée? L'hérédité est accordée, la flotte turque
+restituée, la Syrie évacuée. Tout est-il réglé aussi quant au mode
+d'administration du pacha en Égypte? Ne se propose-t-on aucun règlement
+nouveau au delà des conditions générales énoncées dans la note du 30
+janvier dernier?.. Il ne faudrait pas que cette affaire se prolongeât
+après qu'on nous aurait déclaré que tout est terminé, et lorsque nous
+aurions agi nous-mêmes en vertu de cette déclaration. Regardez-y bien.
+
+«Si tout est terminé en effet quant à la question turco-égyptienne,
+il convient, à mon avis, que les quatre puissances le déclarent par un
+protocole avant de nous inviter à régler ensemble ce qu'il y a à régler
+quant aux relations générales de l'Europe avec la Porte. Cela vaut mieux
+qu'une déclaration et une invitation directe de la Porte aux puissances
+européennes, la France comprise. Nous restons ainsi plus évidemment
+en dehors du traité du 15 juillet; on ne vient à nous qu'après avoir
+proclamé que son objet spécial est accompli; ce sont les quatre
+puissances qui viennent à nous, et leur démarche courtoise envers la
+France a toute sa valeur.
+
+«Voilà pour la forme. Au fond et en thèse générale, il est désirable que
+l'acte ait autant de consistance et soit aussi plein qu'il se pourra; sa
+vraie valeur sera de mettre un terme à l'état de tension universelle
+et de rétablir le concert européen; mais il faut que l'importance des
+stipulations spéciales que l'acte contiendra réponde, dans une certaine
+mesure, à la valeur politique de l'acte même.
+
+«Il doit donc avoir pour premier mérite, et pour mérite incontestable,
+de faire tomber et de remplacer les actes ou traités antérieurs et
+particuliers relatifs à l'empire ottoman qui se trouvent désormais sans
+objet, le traité d'Unkiar-Skélessi comme celui du 15 juillet 1840.
+
+«Il vaudrait mieux sans doute que le maintien de l'indépendance et de
+l'intégrité de l'empire ottoman fût l'objet d'un article spécial et d'un
+engagement positif. Mais je pense comme vous qu'il ne faut demander
+à cet égard que ce qu'on veut absolument et ce qu'on obtiendrait
+certainement. Si l'intention commune des cinq puissances doit être
+exprimée dans le préambule de l'acte, la rédaction de ce préambule est
+d'une grande importance. Ayez soin de connaître d'avance celles qui
+pourraient être préparées.
+
+«Quant aux populations chrétiennes de la Syrie, j'en ai écrit naguère
+à M. de Sainte-Aulaire. M. de Metternich a pris assez vivement à cette
+idée, mais comme intéressant surtout les deux puissances catholiques,
+la France et l'Autriche, et pouvant réussir par leur action commune à
+Constantinople plutôt que par une délibération des cinq puissances
+à Londres. Il m'a donc fait témoigner le désir que cette affaire fût
+traitée entre Vienne et Paris plutôt que dans la conférence. Il pourrait
+bien avoir raison. Je ne crois donc pas qu'il faille insister vivement
+à ce sujet. Cependant il convient d'en parler et de demander si, dans le
+cas où des stipulations précises paraîtraient peu praticables, les
+cinq puissances ne devraient pas prendre, les unes envers les autres,
+l'engagement d'employer leur influence auprès de la Porte pour la
+décider à accorder aux populations chrétiennes des garanties de justice
+et de bonne administration.
+
+«Les voies de communication entre l'Europe et l'Asie, soit par l'isthme
+de Suez et la mer Rouge, soit par la Syrie, l'Euphrate et le golfe
+Persique, pourraient être l'objet d'une stipulation formelle qui en
+garantirait le libre usage à toutes les nations européennes, sans faveur
+spéciale, ni privilége pour aucune. Quelles pourraient être l'étendue et
+les garanties de cette stipulation, cela serait à discuter, mais, dans
+aucun cas, elle n'aurait rien de gênant ni d'offensant pour aucune des
+nations contractantes.
+
+«Je ne vous dis rien de la clôture des détroits et des restrictions
+apportées à l'admission des bâtiments de guerre; il ne saurait y avoir
+de contestation à cet égard.
+
+«Voilà, mon cher baron, de quoi régler votre conduite et votre langage
+dans les préliminaires confidentiels de cette négociation. Continuez
+à ne vous point montrer pressé, à n'aller au-devant de rien; mais ne
+montrez non plus aucune hésitation, ni aucune envie de rien retarder.»
+
+Mise ainsi à l'aise, la négociation marcha rapidement. Comme les
+plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse s'étaient montrés les plus
+pressés, ce fut avec eux que s'entretint d'abord M. de Bourqueney et
+qu'il discuta confidentiellement les bases, soit du protocole qui devait
+clore la question égyptienne, soit du nouveau traité qui devait rétablir
+le concert européen. Informé par ses alliés des dispositions de la
+France, lord Palmerston dit un soir au baron de Bourqueney: «Eh bien,
+on m'assure que nous pouvons causer.--Je suis tout prêt, répondit M.
+de Bourqueney.--A demain donc,» dit lord Palmerston; et le lendemain
+en effet, 21 février 1841, le chargé d'affaires de France eut, avec le
+ministre d'Angleterre, un long entretien dont il me rendit compte le
+soir même. «C'est moi, m'écrivit-il, qui ai pris la parole: j'ai dit
+que mon gouvernement, averti de tous côtés que les quatre puissances
+croyaient le moment venu de lui proposer de faire en commun quelque
+chose d'européen, avait dû peser, à son tour, le fond et la forme de
+l'acte qu'ils pourraient conclure tous ensemble. J'ai donné votre pensée
+sur la forme, et passant au fond, j'ai indiqué les cinq points sur
+lesquels j'avais mission d'insister comme devant être les éléments
+essentiels d'un acte qui répondît à l'importance de son but.
+
+«Lord Palmerston m'a répondu d'abord par quelques phrases générales sur
+la disposition sincère de son cabinet, disposition commune à toutes
+les puissances, à se replacer dans une position normale vis-à-vis de
+la France. Il a accepté, accepté vivement la forme d'une démarche de la
+conférence pour m'annoncer la rédaction du protocole de clôture de
+la question turco-égyptienne. Puis il a abordé les cinq points que je
+venais de toucher moi-même comme bases de l'acte à intervenir.
+
+«1º La garantie de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman
+serait, a-t-il dit, une stipulation en désaccord avec les doctrines
+politiques de l'Angleterre. A moins de circonstances exceptionnelles
+et flagrantes, il est de principe ici de ne pas s'engager dans ces
+stipulations à échéance indéfinie qui ne sauvent rien et qui ne font
+que charger l'avenir de complications. Dans un but spécial, déterminé,
+défini quant à l'objet et à la date, l'Angleterre a pu être amenée à
+sanctionner une disposition de ce genre; mais dans un traité général
+et indéfini, elle ne saurait consentir à la garantie d'un principe
+abstrait. On avait pensé à suppléer à une disposition spéciale par
+une phrase dans le préambule de l'acte à intervenir; par exemple en y
+exprimant l'union des puissances _dans le désir d'assurer le maintien de
+l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman_. Mais ici encore
+se présente une grave difficulté: dans sa note du 8 octobre 1840,
+le ministère français de cette époque a donné, au principe de
+l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, une interprétation
+que n'admettent point les autres puissances; ce principe est devenu
+(de l'aveu du cabinet d'alors) une position prise contre l'une des
+puissances signataires du traité du 15 juillet. Dans un acte de
+réconciliation générale, peut-on insérer une rédaction blessante pour
+une puissance en particulier? Et quand les quatre autres le voudraient
+fermement, serait-il possible d'y amener la cinquième? Ce n'est pas
+tout: la note du 8 octobre va jusqu'à soutenir que l'indépendance
+et l'intégrité de l'empire ottoman exigent le respect d'une sorte
+d'indépendance _partielle et intérieure_, celle du pacha d'Égypte.
+Ce sont là, à coup sûr, des pensées discordantes qu'il ne faut pas
+soumettre à l'épreuve d'une nouvelle discussion contradictoire.
+Cependant, sans prononcer, dans le nouveau traité dont il s'agit, les
+mots mêmes qui ont servi de texte à de si amères contradictions, on peut
+trouver des équivalents qui rapprochent toutes les puissances du but
+qu'elles se proposent dans un acte de réconciliation générale.
+
+«2º La clôture des deux détroits, du Bosphore et des Dardanelles, est un
+principe également acceptable pour toutes les puissances qui veulent
+de bonne foi le respect de l'indépendance de l'empire ottoman. Il y a
+avantage européen à le sanctionner de nouveau dans un acte solennel.
+
+«3º La libre jouissance, par toutes les puissances, des grandes voies
+de communication de l'Europe avec l'Asie passerait (quelle qu'en fût
+la rédaction) pour un avantage spécialement et exclusivement acquis
+à l'Angleterre. Un des plus graves reproches adressés à sa politique
+depuis le 15 juillet 1840, c'est d'avoir poursuivi, à travers la
+question égyptienne, le monopole de ces communications. Que servirait de
+l'étendre en principe à toutes les autres puissances? Quelle est celle
+qui possède un empire dans l'Inde? On dira, et c'est surtout en France
+qu'on le dira, que l'Angleterre a trompé ses alliés sous un faux
+semblant de désintéressement. On dira qu'elle a plaidé elle-même pour
+l'insertion d'un article qui ne pouvait profiter qu'à elle, qu'elle en a
+fait la condition de sa réconciliation avec la France. Nous n'avons pas
+de privilége. Nous n'en voulons pas. Libre à tout le monde de demander
+et d'obtenir ce qu'a créé l'esprit d'entreprise d'un simple particulier.
+Il n'y a pas là matière à stipulation dans un traité.
+
+«4º Des conseils à la Porte pour assurer aux populations chrétiennes de
+la Syrie des conditions de justice et de bonne administration honorent
+la puissance qui les propose et trouvent de l'écho dans les autres; mais
+un traité comporte peu la forme des conseils. On pourrait, concurremment
+avec la rédaction de l'acte général, adresser au plénipotentiaire
+ottoman une note des cinq puissances pour engager le sultan dans la voie
+de la tolérance et de la protection des cultes chrétiens.
+
+«5º Le traité du 15 juillet 1840 expire avec le protocole de clôture. Le
+traité d'Unkiar-Skélessi tombe avec la disposition relative à la clôture
+des détroits. La Russie d'ailleurs s'est solennellement engagée à ne pas
+le renouveler, et il meurt cette année de sa belle mort.»
+
+«Tel est, monsieur, ajoutait M. de Bourqueney, le résumé de
+l'argumentation de lord Palmerston sur les cinq points soumis à notre
+discussion. Je ne reproduirai pas ici mes réponses. Il a terminé une
+conférence de deux heures et demie par ces mots: «Je n'ai voulu mettre
+la main à la rédaction de l'acte final qu'après en avoir causé avec
+vous. Je vais m'en occuper, et je vous soumettrai le projet.»
+
+Je n'engageai, sur les raisonnements de lord Palmerston, point de
+polémique; elle eût été aussi vaine que futile; évidemment le grand
+dessein que j'avais entrevu pour le règlement efficace des affaires
+d'Orient, turques et chrétiennes, et pour la politique générale de
+l'Europe, n'avait aucune chance de succès; les puissances n'étaient
+toutes préoccupées que de leur intérêt personnel dans leur situation du
+moment. Dans ces limites, on donnait à la France les satisfactions qui
+lui importaient pour son propre compte. On nous faisait les premières
+ouvertures. On ne nous demandait rien qui impliquât, directement ou
+indirectement, aucune sanction, aucun concours au traité du 15 juillet;
+on ne venait à nous qu'en le déclarant éteint. Enfin on ne nous parlait,
+en aucune façon, de désarmement. J'écrivis au baron de Bourqueney: «Ces
+trois choses-là assurées, et elles le sont dans le plan que vous me
+transmettez, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
+reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
+à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du roi et du
+conseil. Que le projet que vous m'annoncez soit donc adopté et nous
+arrive à titre de communication confidentielle, je vous le renverrai, je
+crois, avec une résolution favorable. Rompre toute coalition, apparente
+ou réelle, en dehors de nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie,
+des habitudes d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances
+à leur situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir
+nous-mêmes de la position d'isolement pour prendre la position
+d'indépendance, ce sont là, à ne considérer que la question
+diplomatique, des résultats assez considérables pour être achetés au
+prix de quelques ennuis de discussion dans les chambres.»
+
+Cinq jours après son long entretien avec lord Palmerston, M. de
+Bourqueney m'écrivit: «Nous avons eu de nouveaux pourparlers. Le
+protocole de clôture et l'acte final ont à peu près reçu leur dernière
+rédaction. Les deux pièces ne doivent pas se juger l'une sans l'autre;
+la première me semble bonne. Demain elles doivent m'être communiquées.
+Je ferai partir sur-le-champ le courrier qui vous les apportera.»
+
+Au lieu de m'envoyer les deux documents qu'il m'annonçait, M. de
+Bourqueney m'écrivit le surlendemain: «Un incident grave s'est élevé
+hier, dans l'après-midi: Chékib-Effendi refuse de faire la déclaration
+qui doit servir de tête au protocole de clôture. Lord Palmerston s'est
+rallié aux raisons alléguées par le plénipotentiaire turc, et maintient
+qu'il faut attendre, pour signer ce protocole, l'avis officiel que le
+firman d'investiture de l'hérédité de l'Égypte, accordé par le sultan,
+a été accepté par le pacha. Mais il ajoute que cette formalité n'empêche
+pas péremptoirement de passer outre à la signature du traité général,
+sous la réserve que le protocole sera signé dans l'intervalle qui
+séparera la signature du traité de l'échange des ratifications. Les
+plénipotentiaires de Prusse et d'Autriche soutiennent qu'on peut se
+passer de la signature de Chékib-Effendi, et procéder à la signature du
+protocole de clôture. Le plénipotentiaire russe hésite entre les deux
+camps. Les choses ainsi placées, je ne puis consentir à vous transmettre
+le projet de traité sans la pièce qui lui sert de complément et de
+préface. Nous n'avons pas montré d'empressement dans la négociation,
+nous ne devons pas en montrer pour le dénoûment. L'incident sera vidé
+demain. Je vous demande donc encore vingt-quatre heures de répit.»
+
+L'incident ne fut pas et ne pouvait être vidé aussi vite que l'espérait
+M. de Bourqueney. Deux des puissances engagées dans la négociation,
+l'Autriche et la Prusse, désiraient ardemment que la question égyptienne
+fût considérée comme close, le traité du 15 juillet comme éteint, et que
+la conférence de Londres, en le déclarant officiellement, leur rendît à
+elles leur liberté. Mais la Porte ne voulait dégager ses alliés de leurs
+engagements envers elle que si Méhémet-Ali acceptait, avec la concession
+de l'hérédité, les conditions qu'elle y avait attachées, et si elle
+était bien assurée qu'elle n'aurait plus besoin contre lui de l'appui
+européen. Lord Palmerston était décidé à donner à la Porte cet appui
+tant qu'elle en aurait besoin, et à ne cesser son patronage que lorsque,
+moyennant la concession de l'hérédité, le pacha se serait soumis au
+sultan. Le plénipotentiaire russe n'était point pressé que la question
+arrivât à sa solution définitive et que l'harmonie se rétablît entre
+les signataires du traité du 15 juillet et la France. Au milieu de ces
+dispositions diverses, il était naturel que, pour proclamer que le
+but du traité du 15 juillet était atteint, on attendît de savoir si
+la solution donnée à Constantinople était acceptée à Alexandrie, et si
+l'harmonie était effectivement rétablie entre le sultan et le pacha.
+Pour satisfaire les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse, on
+essaya, pendant huit jours, à Londres, de se dispenser de cette attente:
+on changea la rédaction du protocole destiné à clore la question
+égyptienne, et que Chékib-Effendi avait refusé de signer; on le divisa
+en deux pièces distinctes, dont l'une, en autorisant le retour des
+consuls européens à Alexandrie, impliquait que le traité du 15 juillet
+avait atteint son terme comme son but, et dont l'autre invitait, en
+conséquence, le gouvernement français à signer le traité général qui
+devait régler les rapports de la Turquie avec l'Europe. On décida, non
+sans peine, Chékib-Effendi à signer la première de ces deux pièces; et,
+après avoir reçu les commentaires du prince Esterhazy, du baron de
+Bülow et de lord Palmerston sur leur sens et leur valeur, le baron de
+Bourqueney, les jugeant lui-même satisfaisantes, me les envoya en me
+disant: «Les derniers et fatigants incidents ont été vidés ce matin
+d'une manière définitive. Chékib-Effendi a signé le protocole, moyennant
+une modification sans importance. J'ai été appelé sans retard chez lord
+Palmerston. Je vous transmets les documents. Je vous affirme que notre
+attitude ici, depuis quinze jours, est pleine de dignité; j'ai vu le
+moment où elle allait jusqu'à la rupture. Je persiste, monsieur, à vous
+demander en grâce le coup de théâtre d'une rapide acceptation. Vous avez
+dit le grand mot: nous échangeons l'isolement pour l'indépendance.»
+
+Après avoir bien examiné les documents qu'il m'envoyait, je ne partageai
+pas l'opinion de M. de Bourqueney, et je résolus de ne pas les
+signer sans plusieurs changements, dont deux surtout me paraissaient
+indispensables. Le roi et le cabinet furent de mon avis. Je renvoyai
+donc sur-le-champ les trois pièces à M. de Bourqueney, en lui indiquant
+avec précision les changements que nous désirions: «Je comprends,
+lui dis-je, le mérite de ce que vous appelez le coup de théâtre de
+l'acceptation immédiate, et j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il
+n'y avait pas moyen. La force de notre position ici réside dans le ferme
+maintien des trois réserves que je vous ai constamment recommandées.
+La seconde, celle qui nous sépare absolument du traité du 15 juillet,
+serait gravement compromise si nous acceptions, dans le protocole qu'on
+nous adresse pour rentrer dans le concert européen, la phrase qui
+coupe ce traité en deux parties, l'une temporaire, l'autre permanente,
+présentant ainsi le nouveau traité général que nous aurons à signer
+comme une conséquence de la seconde partie du traité précédent, ce qui
+nous ferait adhérer à un lambeau de ce traité auquel, dans son
+ensemble, nous voulons rester étrangers. Je sais que nous ne signons pas
+nous-mêmes ce protocole, et qu'ainsi nous n'en répondons pas absolument;
+mais on nous le présente; c'est l'acte par lequel on nous invite à
+rentrer dans le concert européen, et nous acceptons l'invitation. On
+nous doit de nous l'adresser sous la forme qui nous convient, quand
+cette forme n'enlève rien à la position des autres, ni au principe
+permanent qu'il s'agit de consacrer. Si ces changements de rédaction
+sont admis, comme je l'espère, je vous enverrai sur-le-champ notre
+adhésion et vos pouvoirs. Nous n'avons témoigné point d'empressement à
+négocier; nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient d'être
+aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure, et
+puisqu'on nous transmet confidentiellement ces projets d'actes,
+c'est apparemment pour que nous y fassions les observations qui
+nous paraissent convenables, et avec l'intention d'accueillir nos
+observations, si en effet elles sont convenables.»
+
+En expédiant cette lettre, j'y ajoutai, d'après des nouvelles
+encore vagues venues d'Alexandrie: «Vous savez probablement déjà que
+l'arrangement entre le sultan et le pacha d'Égypte n'est pas aussi
+parfaitement conclu qu'on le disait. La restriction inattendue que la
+Porte paraît vouloir apporter au principe de l'hérédité en se réservant
+le droit de choisir parmi les enfants du pacha, et sa prétention de
+substituer au tribut fixe une quote-part du revenu brut de l'Égypte
+peuvent faire naître bien des embarras. Le pacha réclame et demande
+à négocier, à Constantinople, sur ces conditions nouvelles qui lui
+paraissent dépasser la pensée de l'_acte séparé_ annexé par les
+puissances au traité du 15 juillet. Je ne sais pas encore ce que
+deviendra cet incident.»
+
+Deux jours après, ces bruits étaient pleinement confirmés. Le 20 février
+1841, Saïd-Muhib Effendi, chargé par le sultan de porter au pacha le
+firman qui lui accordait l'hérédité, arriva à Alexandrie. Il y fut reçu
+avec de grands honneurs. Les officiers supérieurs du pacha, en grand
+costume, l'attendaient à son débarquement. Un régiment était sous
+les armes. Les batteries de la flotte et des forts le saluèrent. Les
+bâtiments étaient pavoisés, les pavillons des consulats hissés. Les
+corvettes française et anglaise qui se trouvaient dans le port firent un
+salut de vingt et un coups de canon. La satisfaction était générale dans
+la ville. Méhémet-Ali envoya un de ses dignitaires recevoir Saïd-Muhib
+Effendi au bas du grand escalier de marbre du sérail, et l'attendit
+debout dans son grand divan. «Après une conversation indifférente,
+écrivit l'envoyé turc à la Porte, Son Altesse m'ayant demandé le firman
+dont j'étais porteur, je le lui remis très-respectueusement. Son Altesse
+me fit lire d'abord la lettre du grand-vizir, et puis le firman relatif
+à l'hérédité; après quoi elle me dit:--La publication des conditions
+que ce firman renferme doit, dans un pays tel que celui-ci, causer des
+désordres.--Je lui répondis que, loin que la publication de ce firman
+puisse donner lieu à des désordres, il est en lui-même une faveur
+éclatante dont tout le peuple et ceux qui l'entendront auront à
+s'enorgueillir; et conformément à mes instructions, je fis tout l'usage
+que je pus de ma langue et de mon jugement pour l'amener à de meilleurs
+sentiments en l'y disposant par des propos encourageants et par les
+menaces nécessaires; je lui représentai que la nature de cette affaire
+exigeait que le firman fût lu dans une assemblée solennelle et porté à
+la connaissance du public. Le pacha répliqua:--Que Dieu conserve notre
+padischah et bienfaiteur! Je suis l'esclave du sultan. Je ne saurais lui
+témoigner assez de reconnaissance pour la faveur dont je viens d'être
+l'objet, et il est de mon devoir d'exécuter promptement tous ses
+ordres; mais comme la lecture en public de ce firman, dans ce moment-ci,
+présente quelques inconvénients, nous en parlerons plus tard, et nous
+verrons ce qu'il y aura à faire.--Je lui dis alors que les conditions
+dont il s'agit ont été établies avec le concours des hautes cours
+alliées, que la volonté de Sa Hautesse à cet égard est positive, et que
+l'hérédité tient à ces conditions. Mais comme Son Altesse avait dit
+que nous verrions tout cela après, Sami-Bey, qui était aussi présent,
+prenant la parole:--L'Effendi, dit-il, est fatigué du voyage; que Votre
+Altesse lui permette d'aller se reposer.--A ces mots, la séance
+fut levée, et je me rendis à la maison de Sami-Bey qui m'avait été
+destinée.»
+
+Dans la soirée, le bruit se répandit dans Alexandrie que Méhémet-Ali
+n'acceptait point les conditions attachées par le firman à l'hérédité,
+et que le commodore Napier, qui avait dîné avec lui, disait qu'elles
+n'étaient pas acceptables. «Je me rendis au sérail, m'écrivit notre
+consul général, M. Cochelet, pour savoir par moi-même ce qui en était.
+Méhémet-Ali venait encore de dîner avec le commodore Napier qui partit
+dès que j'arrivai. Le pacha me reçut avec sa bienveillance ordinaire,
+mais il me paraissait très-soucieux. Il se renferma d'abord dans
+un silence absolu. Il me demanda si j'avais reçu des lettres de
+Constantinople. Je lui montrai celle qui m'était arrivée de M. de
+Pontois.--Vous ne savez rien, me dit-il; la Porte m'accorde l'hérédité
+de l'Égypte sous la condition qu'elle se réserve de choisir elle-même
+mon successeur dans ma famille. Que deviendra mon testament?--Je ne
+répondis rien, et Méhémet-Ali ajouta:--Tous les enfants de l'Égypte sont
+maintenant revenus; il n'en reste plus un seul en Syrie (on avait appris
+le matin l'arrivée d'Ibrahim-Pacha à Damiette); c'est à eux de voir
+s'ils veulent perdre le fruit de tout ce que j'ai fait pour eux.
+--Sélim-Pacha, général d'artillerie, qui vient d'être chargé de la
+défense d'Alexandrie, était présent à l'audience; Méhémet-Ali s'adressa
+à lui et lui dit:--Tu es jeune encore; tu sais manier le sabre; tu me
+verras encore te donner des leçons.--J'étais assez embarrassé de ma
+contenance; je voyais que Méhémet-Ali me regardait en cherchant à
+deviner ma pensée; je lui dis avec gravité et tristesse:--Il faut bien
+réfléchir avant de se livrer à une nouvelle lutte; je vois que Son
+Altesse est occupée avec Sélim-Pacha; je la laisse à ses
+affaires.--Je sortis avec le premier interprète, Artim-Bey, qui me dit
+qu'indépendamment de la condition relative à l'hérédité, on voulait ôter
+à Méhémet-Ali le droit de nommer les officiers supérieurs de l'armée
+d'Égypte, depuis le grade de _bimbachi_ ou chef de bataillon. C'est là
+ce qui a le plus irrité Méhémet-Ali, après la faculté qu'on voulait lui
+enlever de désigner son successeur. Il sait qu'en Turquie surtout les
+masses n'agissent que d'après l'impulsion des chefs, et que la Porte, en
+nommant tous les bimbachis, les kaïmakans, les beys et les pachas, aura
+entièrement l'armée égyptienne à sa disposition, et pourra s'en servir
+pour le déposer quand il lui plaira, ainsi que tous les siens. Il
+aperçoit la ruine entière de la carrière et de la fortune de tous les
+hommes qu'il a vus naître autour de lui, qu'il a fait élever à ses
+frais, qu'il a nommés à tous les emplois supérieurs de l'armée et qu'il
+regarde, dit-il, comme ses enfants. Maintenant qu'ils sont tous auprès
+de lui, sous ses yeux, et que la crainte de perdre leurs grades ranimera
+leur courage, il espère obtenir d'eux ce qu'il attendait en Syrie de
+leur dévouement. Il veut conserver le droit de régler l'hérédité dans
+sa famille, afin d'éviter que l'ambition ou la jalousie n'arment ses
+enfants les uns contre les autres.»
+
+Le firman prescrivait en outre que, «quel que fût le montant annuel des
+douanes, dîmes, impôts et autres revenus de l'Égypte, le quart en serait
+prélevé et payé comme tribut à la Porte, sans déduire aucune dépense.»
+Méhémet-Ali, toujours avec les formes les plus révérencieuses, déclara
+ces trois conditions inacceptables. «Je tâchai de le persuader qu'il
+serait fort à propos qu'il prît l'engagement dont il s'agit, écrivit
+Saïd-Muhib-Effendi à Constantinople; mais loin de m'écouter, il répéta
+les mêmes objections. Je lui dis de nouveau:--Monseigneur, j'ai osé vous
+importuner en vous disant tant de choses pour votre bien et pour celui
+de votre famille; tout cela n'a abouti à rien. Eh bien, que Votre
+Altesse fasse connaître précisément ses intentions et ses désirs à
+la Sublime-Porte; nous verrons quelle réponse viendra.--Je suis le
+serviteur et l'esclave du sultan notre maître. J'écrirai la vérité toute
+pure, que j'accompagnerai de ma prière. LL. Exc. les ministres de la
+Sublime-Porte savent ce que c'est que la justice.»
+
+J'écrivis sur-le-champ à M. de Bourqueney: «J'avais raison de vous dire
+hier:--Regardez bien au fond de la situation; assurons-nous que les
+difficultés sont réellement aplanies, que la question égyptienne est
+en effet terminée, et prenons garde de nous engager prématurément en
+acceptant comme accomplis des faits qui ne le seraient pas.--Je vous
+envoie copie des dépêches que je viens de recevoir de Constantinople
+et d'Alexandrie. Elles n'ont pas besoin de commentaire. Si je suis
+bien informé, lord Ponsonby est dans tout cela; son action directe
+et personnelle, à Londres même, est la clef de l'obstination de
+Chékib-Effendi à refuser de signer le protocole de clôture; on m'assure
+que l'un des diplomates allemands en a vu, de ses yeux, la preuve
+écrite, et l'a transmise à sa cour. Quoi qu'il en soit de cette anecdote
+plus singulière qu'invraisemblable, il est certain que tout n'est pas
+fini entre le sultan et le pacha, et que de nouvelles difficultés, où
+l'on ne peut guère méconnaître la main de lord Ponsonby, viennent de
+surgir. Mettez donc en panne. L'effet de ces nouvelles est grand
+ici, grand dans notre public, plus grand peut-être dans le monde
+diplomatique. Le déplaisir des Allemands est extrême de voir renaître
+une question qu'ils croyaient terminée, et au moment où ils espéraient
+mettre un terme à la tension générale que cette question a causée
+en Europe. On parle presque tout haut de la mauvaise foi de
+l'interprétation donnée par le firman turc au principe de l'hérédité en
+Égypte; personne ne l'avait entendu en ce sens, et le pacha a raison de
+dire qu'on aurait dû l'en avertir avant de lui demander la restitution
+de la flotte et l'évacuation de la Syrie. S'il y a mauvaise foi quant
+à l'hérédité, il y a absurdité d'autre part à imposer au pacha, sur
+l'armée et le tribut, des conditions qui feraient naître, entre la Porte
+et lui, des conflits perpétuels, et menaceraient sans cesse l'Europe de
+complications pareilles à celles dont elle sent en ce moment le poids.
+Toute cette politique manque également de loyauté et de prudence. A
+la situation qu'elle a amenée, je ne vois que deux issues. Ou bien la
+conférence de Londres, unanimement embarrassée de cet incident, fera
+faire à Constantinople un effort sérieux pour détruire l'oeuvre de lord
+Ponsonby, et pour déterminer le sultan à accorder au pacha de meilleures
+conditions. Ou bien la désunion se mettra dans la conférence, et les
+deux puissances allemandes se retireront de l'affaire, en déclarant qu'à
+leurs yeux elle est terminée et qu'elles ne veulent plus s'en mêler. Je
+crois plutôt à la première issue, et je crois en même temps que, si
+on tente à Constantinople un effort sérieux pour rendre le sultan plus
+sensé et plus loyal, on y réussira sans peine. Quoi qu'il en soit,
+notre situation, à nous, est invariable; dans la conduite, l'attente
+tranquille; dans le langage, la désapprobation mesurée mais positive.
+Nous ne méditons point d'intervenir en faveur du pacha. Nous ne tentons
+point d'amener nous-mêmes, entre le sultan et lui, une transaction. Les
+embarras de cette situation doivent peser sur ceux qui l'ont créée. Nous
+continuerons d'y rester étrangers. Notre action se borne à donner,
+à Constantinople et à Alexandrie, des conseils de modération, et
+à signaler les périls que des complications nouvelles pourraient
+entraîner.»
+
+A Vienne, à Berlin, et même à Londres, le firman turc et les nouvelles
+difficultés qu'il faisait naître entre la Porte et le pacha excitèrent
+une surprise pleine de déplaisir. Les plénipotentiaires allemands en
+témoignèrent toute leur humeur. Le prince de Metternich se mit sans
+bruit à l'oeuvre à Constantinople pour décider la Porte à modifier les
+dispositions contre lesquelles réclamait le pacha. Lord Palmerston ne
+se montra pas d'abord aussi bien disposé pour ces réclamations: en
+répondant au grand-vizir, Méhémet-Ali avait étendu ses objections
+au delà des points principaux, et manifesté, pour l'administration
+intérieure de l'Égypte, des prétentions d'indépendance qui, dans les
+premiers moments, fournirent, à la haine de lord Ponsonby et à la
+polémique de lord Palmerston, de nouvelles armes. Le baron de Brünnow
+saisissait toutes les occasions de jeter, au travers de la négociation
+qui tentait de rétablir l'accord entre l'Angleterre et la France, des
+entraves et des lenteurs. Mais le désir européen de mettre un terme
+à une situation générale tendue et périlleuse était plus fort que les
+passions personnelles et le petit travail dilatoire de quelques-uns
+des négociateurs: «Le prince Esterhazy, m'écrivit le 6 avril M. de
+Bourqueney, a reçu ce matin un courrier de Vienne. J'ai lu ses dépêches.
+Le prince de Metternich ne semble pas mettre en doute la modification du
+hatti-schériff en ce qui touche l'hérédité, le tribut et la nomination
+aux grades dans l'armée. Il envoie à M. de Stürmer des instructions
+fort raisonnables sur ces trois points.» Lord Palmerston, de son côté,
+écrivit le 10 avril à lord Ponsonby: «Il importe extrêmement que les
+points contestés entre le sultan et Méhémet soient réglés le plus tôt
+possible. Dans la pensée du gouvernement de Sa Majesté, l'objection
+élevée par Votre Excellence, dans sa dépêche du 17 mars dernier, contre
+toute communication du sultan à Méhémet-Ali, attendu que cela aurait
+l'air d'une négociation, ne doit pas l'emporter sur l'extrême urgence
+d'en venir à un règlement final, règlement qui ne peut avoir lieu
+sans de telles communications directes. Sur quelques-uns des points en
+question entre les deux parties, Méhémet-Ali a raison; sur d'autres il
+a évidemment et décidément tort. Le sultan devrait modifier, sans
+délai, les parties de ses firmans qui donnent lieu à des objections
+raisonnables, et bien expliquer pourquoi il ne pourrait changer les
+autres parties sans s'écarter des termes du traité du 15 juillet et
+de l'avis des quatre puissances. Votre Excellence pressera la Porte de
+faire cela sans perdre de temps.» A Pétersbourg même, l'animosité de
+l'empereur Nicolas contre le roi Louis-Philippe n'étouffait pas sa
+prudence pacifique; il ne voulait pas que nous crussions, de sa part,
+à une malveillance active, et bien que toujours hostile au fond, il
+prenait soin, quand la situation devenait pressante, de paraître facile
+et conciliant.
+
+Le baron de Bourqueney me tenait au courant de ces agitations
+intérieures des plénipotentiaires alliés, et je les observais sans m'en
+inquiéter; leur attitude envers nous ne me laissait pas de doute
+sur leurs vraies et définitives dispositions. Ils s'empressèrent
+d'accueillir les changements que j'avais demandés dans leurs projets de
+protocole de clôture et de nouveau traité général, et ils m'invitèrent
+à signer ce dernier acte modifié, comme le premier, selon notre voeu. Je
+m'y refusai péremptoirement tant que les nouvelles difficultés entre le
+sultan et le pacha ne seraient pas levées et la question égyptienne bien
+réellement close. On me demanda alors qu'au moins les deux actes fussent
+parafés, pour constater que nous les approuvions en attendant le moment
+de la signature définitive. J'y autorisai le baron de Bourqueney, et
+lord Palmerston, en l'apprenant, lui en témoigna une vive satisfaction:
+«J'ai la confiance, lui dit-il, que l'affaire s'est arrangée d'elle-même
+à Constantinople, et que la Porte aura donné les explications et
+accordé les modifications réclamées par le pacha; mais le fait vraiment
+important, c'est la sanction donnée aujourd'hui par votre gouvernement
+aux actes qui constitueront la rentrée de la France dans les conseils de
+l'Europe. Dans une affaire aussi grave, il ne faut pas perdre un jour;
+je vous réunirai tous à sept heures.» La conférence se réunit en effet
+le soir même, et les deux actes modifiés y reçurent le parafe, l'un
+des cinq plénipotentiaires étrangers à la France, l'autre celui du
+plénipotentiaire français avec le leur. Dans la soirée, le duc de
+Wellington, ayant rencontré le baron de Bourqueney, lui dit avec la
+satisfaction d'une prédiction réalisée: «j'ai toujours dit, et le
+premier, qu'on ne ferait rien de solide sans la France.»
+
+Les plénipotentiaires allemands en étaient si convaincus que le parafe
+ne suffit pas à les tranquilliser sur l'avenir; ils voulaient avoir
+notre signature définitive pour ne plus entendre parler de l'affaire.
+Craignant que la solution qu'on attendait de Constantinople ne fût
+douteuse ou du moins bien lente, ils tentèrent de tout terminer à
+Londres même en échangeant avec Chékib-Effendi, qu'ils y décidèrent à
+grand'peine, des notes déclarant que la question égyptienne était close,
+et qu'il ne s'agissait plus, entre le sultan et le pacha, que d'un débat
+intérieur dont les puissances ne voulaient plus se mêler. Le prince
+Esterhazy et le baron de Neumann conjurèrent alors M. de Bourqueney
+d'obtenir notre consentement à la signature définitive des actes
+parafés: «Prenez garde à Paris, lui dirent-ils, de servir par vos délais
+la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg qui ne veut pas du traité
+général à cinq, et celle de lord Palmerston qui ne se laisse arracher
+qu'avec une extrême répugnance la tutelle de l'Orient à quatre, car
+c'est la sienne.» M. de Bourqueney était un peu ému de ces inquiétudes
+et de ces instances. Je persistai péremptoirement dans mon refus: «Les
+dernières nouvelles de Constantinople, lui écrivis-je, ne changent pas
+encore la situation. J'attends, et j'attendrai bien certainement qu'elle
+soit changée. Nous ne serons point difficiles à reconnaître que la
+question turco-égyptienne est close; mais encore faut-il qu'elle le
+soit. Les dernières instructions de M. de Metternich à M. de Stürmer et
+de lord Palmerston à lord Ponsonby décideront, je pense, les résolutions
+définitives de la Porte; et comme on est, à Alexandrie, dans une
+disposition tranquille et conciliante, on y accueillera probablement
+des concessions tant soit peu raisonnables. Mais ce que vous me dites
+vous-même d'une petite recrudescence malveillante de lord Palmerston
+prouve que nous faisons bien de prendre nos sûretés. Ce n'est pas
+l'Autriche et la Prusse seules qu'il faut tirer d'embarras; c'est
+nous-mêmes et tout le monde avec nous. Et pour que nous sortions
+réellement d'embarras ici, il faut que nous ne courions pas le risque
+d'y retomber en Orient. Entre Reschid-Pacha, lord Ponsonby, M. de
+Stürmer, le divan, le sérail, les instructions écrites, les paroles
+dites, les influences cachées et croisées, il y a eu, dans ces derniers
+temps, trop de complication et de confusion pour que nous n'ayons pas
+besoin d'y voir bien clair avant de déclarer que tout est fini.»
+
+La clarté dont nous avions besoin se fit, presque au moment où je la
+réclamais: le marquis Louis de Sainte-Aulaire, chargé d'affaires à
+Vienne pendant l'absence de son père en congé, m'écrivit, le 30 mars,
+que, la veille, le ministre des affaires étrangères turc, Reschid-Pacha,
+avait été renvoyé par le sultan, et remplacé par Rifaat-Pacha, autrefois
+ambassadeur de la Porte en Autriche. Lord Ponsonby manda le même jour
+la même nouvelle à lord Palmerston. Depuis quelque temps déjà, M.
+de Pontois m'avait informé que ce changement se préparait: «Sa cause
+immédiate, écrivit le 23 avril, à lord Palmerston, M. Bulwer, chargé
+d'affaires d'Angleterre à Paris pendant la maladie de lord Granville,
+a été une querelle insignifiante entre le grand-vizir et le ministre
+du commerce, Ahmed-Fethi-Pacha, qui a été aussi congédié; mais on
+en attribue le succès à l'action des ennemis des nouvelles réformes
+turques, et aussi à la résistance qu'opposait Reschid-Pacha aux
+modifications désirées par les grandes puissances dans le hatti-schériff
+relatif à l'Égypte, modifications nécessaires à un accommodement entre
+le sultan et le pacha.» L'influence du prince de Metternich dans ce
+changement n'était pas douteuse: elle prévalait de plus en plus à
+Constantinople sur celle de lord Ponsonby: «Celui-ci a dépassé le but,
+disait le prince Esterhazy à M. de Bourqueney; lord Palmerston lui-même
+commence à s'en apercevoir et à sentir le besoin de se dégager, comme
+nous, des complications locales de Constantinople.» Dès qu'il eut appris
+la chute de Reschid-Pacha, le prince de Metternich adressa au baron
+de Stürmer des instructions un peu doctorales et verbeuses, selon son
+usage, mais très-judicieuses et qui finissaient par cet ordre formel:
+«Vous inviterez messieurs vos collègues de Grande-Bretagne, de Prusse
+et de Russie à une réunion, et vous leur ferez connaître: 1º Que
+l'empereur, notre auguste maître, décidé pour sa part à se maintenir
+dans les limites des arrêtés pris en commun par les plénipotentiaires
+des quatre cours dans le centre de Londres, vous ordonne d'insister près
+du divan sur l'admission des modifications que ces mêmes cours désirent
+voir apporter, dans l'intérêt même de la Porte, à certains articles
+du firman d'investiture du pacha d'Égypte; 2º qu'en vertu de cette
+décision, vous êtes chargé d'inviter messieurs vos collègues à se réunir
+avec vous dans une démarche commune à faire dans ce sens envers la
+Porte; que, dans le cas où cette union n'aurait point lieu, vous êtes
+chargé de faire, envers le divan, la démarche en question, soit seul,
+soit avec ceux de messieurs vos collègues qui se joindront à vous; 3º
+qu'en vous acquittant envers le divan des conseils conformes aux arrêtés
+pris dans le centre de Londres, et, dans le cas du refus de Sa Hautesse
+d'obtempérer aux voeux de ses alliés, vous aurez à déclarer que, Sa
+Hautesse étant maîtresse de ses décisions, Sa Majesté Impériale, par
+contre, regarderait, pour sa part, comme épuisée la tâche dont elle
+s'était chargée par les engagements qu'elle a contractés le 15 juillet
+1840, et qu'elle se considérerait dès lors comme rendue à une entière
+liberté de position et d'action.»
+
+La Porte n'eut garde de se refuser à un avertissement si péremptoire;
+le nouveau reiss-effendi, Rifaat-Pacha, envoya sur-le-champ à
+Chékib-Effendi l'ordre d'en référer à la conférence de Londres sur les
+modifications réclamées dans le firman d'investiture de Méhémet-Ali,
+et il lui donna en même temps des pouvoirs assez étendus pour lier
+son propre gouvernement selon les conseils qu'il recevrait des quatre
+puissances: «Le baron de Bülow, m'écrivit le 27 avril M. de Bourqueney,
+m'a lu ce matin une lettre de Berlin qui lui annonce que le 17, à
+Vienne, on venait de recevoir, de Constantinople, des nouvelles du
+6. Lord Ponsonby avait enfin compris qu'on voulait à Londres que
+la question turco-égyptienne finît à Constantinople, et il allait
+travailler à sa conclusion. Mieux vaut tard que jamais, écrit M. de
+Werther à M. de Bülow; mais nous sommes au dénoûment.»
+
+Nous n'en étions pas encore aussi près que s'en flattait M. de Werther.
+Chékib-Effendi demanda en effet conseil à la conférence de Londres sur
+les modifications réclamées par le pacha dans le firman d'investiture.
+La conférence lui répondit que l'hérédité devait être fixée dans la
+famille de Méhémet-Ali selon le principe oriental du séniorat, qui veut
+que le pouvoir passe en ligne directe, dans la postérité mâle, de l'aîné
+à l'aîné, parmi les fils et les petits-fils. Quant au tribut, elle se
+déclara incompétente pour déterminer un chiffre, mais elle exprima le
+voeu que le chiffre fût fixe et réglé une fois pour toutes, de manière
+à ne pas grever le pacha d'Égypte de charges trop onéreuses pour
+son gouvernement. Quant à la nomination aux grades dans l'armée, la
+conférence pensa qu'il appartenait au sultan de déléguer au gouverneur
+d'Égypte tous les pouvoirs qu'il jugerait nécessaires, en se réservant
+d'étendre ou de restreindre ces pouvoirs selon l'expérience et les
+besoins du service. Les questions semblaient ainsi résolues; mais
+Chékib-Effendi douta que ses pouvoirs fussent assez étendus pour
+l'autoriser à accepter définitivement ces solutions, en liant son
+gouvernement. La Porte aurait voulu obtenir de l'Europe, pour prix
+de ses concessions, une garantie officielle de l'intégrité et de
+l'indépendance de l'empire ottoman. Le cabinet anglais, de son côté,
+était vivement attaqué, dans le parlement, par les torys, et à la veille
+d'une crise qui menaçait son existence. Arrivée près de son terme, la
+négociation languissait et traînait encore, soit par la volonté, soit à
+cause de la situation des négociateurs.
+
+Mais pendant qu'on hésitait ainsi à Londres, on se décidait
+péremptoirement à Constantinople; le marquis de Sainte-Aulaire
+m'écrivit de Vienne, le 6 mai: «Un courrier, arrivé la nuit dernière
+de Constantinople, a apporté au prince de Metternich la nouvelle,
+qu'il attendait avec impatience, des modifications faites par la
+Porte, conformément aux demandes de ses alliés, dans le hatti-schériff
+d'investiture de Méhémet-Ali. L'hérédité du gouvernement de l'Égypte,
+avec transmission par ordre de primogéniture, de mâle en mâle, et la
+nomination des officiers jusqu'au grade de colonel inclusivement sont
+accordés au pacha. La quotité du tribut sera ultérieurement fixée (non
+plus d'après le revenu éventuel de la province) à une somme déterminée
+sur laquelle on s'entendra de gré à gré. Cette décision de la
+Sublime-Porte a été consignée dans un _mémorandum_ remis aux envoyés
+des puissances à Constantinople et qui porte la date du 19 avril. M. de
+Metternich l'adresse ce soir même à Paris et à Londres.
+
+«La joie que témoigne le prince de ces nouvelles, qu'il considère comme
+le gage d'une conclusion _bona fide_, m'a paru vive et sincère.
+Il s'applaudit d'avoir enfin terminé cette longue et difficile
+affaire.--«Après avoir reçu, m'a-t-il dit, les instructions du 26 mars,
+M. de Stürmer n'avait pas manqué d'adresser à la Porte les instances les
+plus vives, et il était chaudement soutenu par ses collègues de Russie
+et de Prusse. Mais tous leurs efforts étaient annulés par les conseils
+contraires que lord Ponsonby ne cessait de donner au divan: «Les
+instructions en vertu desquelles vous agissez, disait l'ambassadeur
+d'Angleterre à ses collègues, sont antérieures à nos dernières dépêches;
+elles ont été rédigées sous l'influence toute égyptienne du commodore
+Napier. Qui sait si le recours adressé depuis par le sultan à la haute
+sagesse du centre de Londres ne les fera pas modifier?» C'est ainsi que
+lord Ponsonby paralysait l'effet de toutes les démarches tentées par
+ses collègues. Quand l'internonce devenait plus pressant, Rifaat-Pacha
+répondait qu'il n'y pouvait rien, et que son influence dans le divan ne
+serait pas assez grande pour obtenir des concessions nouvelles, tant
+que l'on pourrait conserver les espérances encouragées par l'ambassadeur
+d'Angleterre. Enfin sont arrivées mes instructions du 2 avril. M. de
+Stürmer a été trouver ses collègues, et leur a communiqué qu'il avait
+ordre de marcher à trois, ou à deux, ou tout seul. Les envoyés de Prusse
+et de Russie ont exprimé l'intention de se joindre à lui. Une copie des
+ordres très-précis de lord Palmerston à lord Ponsonby, communiquée ici
+par lord Beauvale, avait en outre été envoyée à M. de Stürmer qui s'en
+est servi, non pour entraîner, cela n'a pas été possible, mais du moins
+pour réduire au silence son récalcitrant collègue, lequel n'a pas voulu
+en avoir le démenti et s'est tenu à l'écart jusqu'au dernier moment.
+Néanmoins, la démarche _quasi collective_ des autres envoyés a suffi
+pour déterminer la soumission de la Porte, et grâce à Dieu tout est
+terminé.
+
+«Maintenant, a ajouté M. de Metternich, le moment est venu, pour la
+France, de convertir le parafe en une signature définitive. J'écris à
+M. d'Appony d'en faire la demande formelle à M. Guizot, et je vous
+prie d'écrire vous-même dans le même sens. Il y a désormais utilité
+et opportunité pour tous. Mais, en outre de l'intérêt général, je me
+regarde, je l'avoue, à partir d'aujourd'hui, comme personnellement
+engagé dans cette question. J'ai pris sur moi d'arrêter les instances
+(inopportunes il y a quelques semaines) que l'on adressait à votre
+ministre pour le décider à signer; j'ai eu le courage de blâmer la
+demande prématurée de nos envoyés fixant d'avance et spontanément le
+moment où la signature pourrait être équitablement demandée et accordée
+utilement. Aujourd'hui que ce moment est venu, si la signature allait
+être refusée, je resterais fort compromis aux yeux de tous, par la
+responsabilité morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de
+ne pas me jouer ce mauvais tour, et que l'on reconnaîtra que rien ne
+s'oppose plus à la signature définitive. Il ne faut pas demander ni
+attendre ce que pourra dire Méhémet-Ali des nouvelles concessions de la
+Porte. Ces concessions sont celles qu'il a demandées. La réponse qu'il
+fera au sultan sera nécessairement ou bonne, ou dilatoire. Elle ne sera,
+dans aucun cas, mauvaise, c'est-à-dire qu'il ne refusera pas; ceci n'est
+point supposable; mais il témoignera d'autant moins d'empressement pour
+accepter qu'on lui laissera l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa
+résistance. Cette idée, il est bien important de ne point la lui faire
+venir, de ne point la lui laisser. Dépêchons-nous de tirer une ligne de
+séparation entre le passé et l'avenir. Mon Dieu, il est bien impossible
+que des difficultés nouvelles ne surgissent pas quelque jour; on ne
+bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas que les difficultés
+nouvelles, si elles viennent, se compliquent du passif de l'ancienne
+affaire; quand elles se présenteront, on se concertera; chacun verra
+le parti qu'il lui convient de prendre; chacun sera libre dans ses
+mouvements; ce sera une affaire nouvelle, et non plus la continuation
+de celle que nous venons de régler. J'attache un grand prix à faire
+envisager ainsi la question. Au surplus, j'ai bonne confiance que M.
+Guizot partagera mon sentiment, et qu'il ne se refusera pas à déclarer
+fini ce qui est fini.»
+
+M. de Metternich ne se méprenait pas sur ma disposition; j'écrivis
+sur-le-champ au baron de Bourqueney: «Je vous ai envoyé les nouvelles
+de Vienne et de Constantinople. Je suppose que la conférence se réunira
+immédiatement, prendra acte des modifications apportées par le sultan à
+son hatti-schériff du 13 février, et nous demandera de transformer notre
+parafe en signature définitive. Nous n'avons plus aucune raison de
+nous y refuser. Les modifications apportées sont les principales qu'ait
+réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore à débattre est évidemment
+d'ordre purement intérieur et doit se régler entre le sultan et le pacha
+seuls. Nous sommes donc décidés à signer quand on nous le demandera. Vos
+pouvoirs sont prêts et partiront aussitôt.
+
+«En même temps que je vous dis que nous sommes prêts à signer, j'ajoute
+que, dans la perspective très-prochaine de la retraite du cabinet
+anglais, nous aimerions autant, et mieux, signer avec ses successeurs.
+Cela serait d'un meilleur effet à Paris et à Londres. Je n'ai pas
+besoin de vous en dire les raisons. Sans éluder donc en aucune façon
+l'accomplissement de notre promesse quand on la réclamera, ne faites
+rien pour presser cette demande, et gagnez plutôt quelques vingt-quatre
+heures, si vous le pouvez avec convenance, et si le passage d'un cabinet
+à l'autre doit s'opérer dans cet intervalle, ce qui me paraît probable.»
+
+Dès le surlendemain, 18 mai, M. de Bourqueney me répondit: «Dans
+l'attente de vos ordres, j'avais déjà pris l'attitude que vous me
+recommandez, me montrant prêt à tenir, quant à la signature définitive,
+nos engagements, et évitant toute apparence d'une disposition quelconque
+à en éluder, soit le fond, soit la forme. Chékib-Effendi a demandé
+un rendez-vous à lord Palmerston. Je doute qu'il puisse être reçu
+aujourd'hui. S'il l'est, lord Palmerston n'aura pas le temps de réunir
+la conférence; cette réunion ne pourra avoir lieu au plus tôt que
+demain; il faudra m'écrire ou me parler. Tout cela nous mène au moins à
+jeudi. Je puis, sans affectation, gagner encore vingt-quatre heures. Il
+n'est donc pas probable que ma demande des pouvoirs vous arrive avant
+dimanche 23. J'avais déjà compris et je comprends encore bien mieux
+aujourd'hui ce que la crise ministérielle d'Angleterre ajoute de
+difficultés à l'appréciation exacte du moment que nous devons choisir
+pour transformer notre parafe en signature, et ce n'est pas sans
+un certain effroi que je sens peser sur moi une si grande part de
+responsabilité dans une décision si importante. Bien que je croie à une
+agonie du cabinet actuel, rien ne prouve encore que les convulsions n'en
+soient pas assez longues pour nous interdire le système de délais trop
+prolongés. Je me charge de gagner des jours sans affectation; mais je
+ne promettrais pas des semaines sans exciter des soupçons avec lesquels
+nous aurions à compter plus tard.»
+
+M. de Bourqueney n'eut point de peine à prendre pour gagner des jours
+et même des semaines de délai: appelé le 24 mai chez lord Palmerston,
+il m'écrivit en en sortant: «Je n'ai que le temps de vous écrire deux
+lignes. Le moment n'est pas venu de procéder à la signature définitive.
+Ma conversation avec lord Palmerston ne me laisse aucun doute à cet
+égard. _Le passé n'est pas suffisamment clos_. Mon courrier vous portera
+demain l'explication.»
+
+Il m'écrivit en effet le lendemain: «La conférence s'est réunie
+avant-hier 23. Chékib-Effendi, en communiquant le _memorandum_ par
+lequel la Porte a modifié, selon les principaux désirs du pacha,
+son firman d'investiture de l'Égypte, a annoncé qu'il avait reçu les
+pouvoirs nécessaires pour procéder à la signature définitive des deux
+pièces parafées et restées en suspens depuis le 15 mars dernier. Il a
+été convenu que lord Palmerston m'inviterait à me rendre chez lui lundi
+24, m'instruirait de ce qui s'était passé la veille dans la conférence,
+me demanderait si j'étais muni des pouvoirs nécessaires pour signer la
+nouvelle convention générale, et que, si je ne les avais pas encore,
+il me prierait de les demander au gouvernement du roi. Je me suis rendu
+hier lundi chez lord Palmerston, qui m'a fait sa communication et sa
+question; je lui ai répondu que le gouvernement du roi n'avait pas
+dévié du terrain sur lequel il s'était placé le jour du parafe; il avait
+subordonné sa signature au fait accompli de la clôture de la question
+turco-égyptienne; si les derniers événements de Constantinople, lui
+ai-je dit, vous paraissent constituer péremptoirement cette clôture, je
+ne mets pas un moment en doute que mon gouvernement ne me munisse des
+pouvoirs nécessaires pour signer définitivement la convention. Vous vous
+rappelez, mylord, notre conversation dès le premier jour, à cette même
+place: nous ne ferons rien _à cinq_, vous dis-je, avant d'avoir la
+parfaite certitude que, ni diplomatiquement, ni matériellement, il n'y
+a plus rien de possible _à quatre_, comme conséquence du traité de
+juillet.--Je me rappelle ces mots, m'a répondu lord Palmerston; je
+les ai approuvés alors, et je les approuve encore aujourd'hui. J'ai pu
+faire, à l'empressement de quelques cours alliées, le sacrifice de ne
+pas mettre plus en évidence mon opinion personnelle sur les motifs
+qui me paraissaient encore militer en faveur de l'ajournement de la
+signature définitive; mais aujourd'hui que je suis chargé de vous
+demander si vous êtes prêt à signer, vous avez le droit de me poser de
+nouveau la question que vous me fîtes dès le premier jour; vous avez le
+droit de me demander si le traité du 15 juillet est éteint dans toutes
+ses conséquences possibles; et bien que je le croie en effet éteint,
+bien que je m'attende de jour en jour à recevoir la nouvelle que les
+dernières concessions du divan ont été acceptées par le pacha, je
+dois vous déclarer en homme d'honneur qu'un refus de Méhémet-Ali me
+semblerait placer encore les puissances signataires du traité de juillet
+dans la nécessité de faire quelque chose pour déterminer l'acceptation,
+par le pacha, des conditions raisonnables que leur action à
+Constantinople a contribué à lui assurer. Cela n'arrivera pas, je le
+crois, j'en ai presque la conviction; mais il suffit d'une possibilité
+pour que je me doive à moi-même de n'engager ni la responsabilité de
+votre gouvernement vis-à-vis de ses chambres, ni la vôtre vis-à-vis de
+lui, par une signature prématurément fondée sur une certitude qui n'est
+pas encore assez complète. Vous vous êtes placé avec nous, depuis deux
+mois, sur un terrain de loyauté parfaite; je vous devais en échange la
+sincérité avec laquelle je viens de vous parler.
+
+«Tout cela était dit d'un ton amical auquel j'ai cru devoir répondre
+avec la même confiance: «Eh bien, mylord, ai-je dit, je croyais rentrer
+chez moi pour demander au gouvernement du roi de me munir des pouvoirs
+nécessaires à la signature de la nouvelle convention; je vais écrire au
+contraire que le moment n'est pas venu d'y procéder. Mes instructions
+ont toujours été péremptoires sur ce point: clôture, clôture définitive
+du passé. Le passé n'est pas clos du moment où il reste l'ombre d'une
+possibilité qu'il ne le soit pas pour vous.
+
+«Je ne voulais cependant pas accepter sans réserve l'insinuation de lord
+Palmerston sur la possibilité d'une nouvelle intervention à quatre dans
+les différends de la Porte et du pacha; j'ai témoigné que je ne croyais
+nullement qu'on pût amener les cabinets de Vienne et de Berlin à rentrer
+ainsi dans une question mille fois épuisée pour eux.--«L'erreur des
+cabinets de Vienne et de Berlin, m'a répondu lord Palmerston, a consisté
+depuis deux mois à croire qu'on terminerait une question en la déclarant
+terminée. De là ces pièces diplomatiques qui se sont succédé, et dont
+chacune était toujours annoncée comme devant être la dernière. Je crois
+en effet que nous sommes arrivés au dénoûment; mais je n'en ai pas la
+certitude assez complète pour vous la faire partager en honneur, quand
+cette certitude est la condition affectée par vous-même, et acceptée
+par nous, à votre rentrée dans les conseils de l'Europe. Il suffit de
+semaines, de jours, d'heures peut-être pour dissiper les derniers nuages
+qui enveloppent encore la question. Un peu de patience, et elle est
+vidée, complètement vidée. L'affaire ainsi faite sera mieux faite et
+pour vous et pour nous.»
+
+L'humeur des plénipotentiaires allemands fut extrême: «Ils fulminent, me
+disait M. de Bourqueney, contre lord Palmerston, qui veut, disent-ils,
+laisser la question ouverte à Londres, pour qu'elle ne soit pas fermée
+à Constantinople et à Alexandrie. Ils ajoutent qu'il dispose par trop
+légèrement de leurs cabinets, que jamais ils ne se prêteront à un acte
+quelconque _à quatre_ le jour où nous aurons signé _à cinq_, et
+qu'à supposer que lord Palmerston voulût les y inviter, sa démarche
+échouerait complètement.» Leurs collègues à Paris me tenaient à moi le
+même langage; ils ne comprenaient pas la conduite de lord Palmerston;
+ils en cherchaient la cause et le but; le comte d'Appony y voyait un
+accès de jalousie contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim y
+soupçonnait quelque secret dessein de tenir encore l'Orient en trouble
+et l'Europe en alarme. Je les remerciai de leurs sentiments sans compter
+sur leur efficacité: «Les Allemands, m'écrivait M. de Bourqueney,
+parlent bien, mais ils agissent peu. M. de Bülow envoie à Berlin un
+_memorandum_ dans lequel il établit que les puissances signataires du
+traité de juillet sont dégagées de toutes les obligations qu'il leur
+imposait; ce _memorandum_ était d'abord destiné à lord Palmerston; mais
+M. de Bülow craint que le prince Esterhazy ne veuille pas le signer
+avant d'avoir reçu des instructions de Vienne... Je ne me suis jamais
+fait illusion sur la mollesse de ces courages... Je viens de lire une
+dépêche du prince de Metternich qui contient bien l'ordre de pousser à
+la signature immédiate des actes parafés le 15 mars dernier; mais tout
+cela est faiblement exprimé, et je n'aime pas cette réserve «que le
+refus de Méhémet-Ali constituerait un fait de nouvelle rébellion, et
+conséquemment une nouvelle question européenne.»
+
+La différence est grande entre les hommes politiques qui se sont formés
+dans un régime de liberté, au milieu de ses exigences et de ses combats,
+et ceux qui ont vécu loin de toute arène publique et lumineuse, dans
+l'exercice d'un pouvoir exempt de contrôle et de responsabilité. Pour
+suffire à leur tâche, ils ont besoin, les uns et les autres, d'une
+réelle supériorité; la vie politique est difficile, même dans les
+cours, et le pouvoir silencieux n'est pas dispensé d'être habile. Mais
+contraints à la prévoyance et à la lutte, les chefs d'un gouvernement
+libre apprennent à voir les choses comme elles sont en effet, soit
+qu'elles leur plaisent ou leur déplaisent, à se rendre un compte exact
+des conditions du succès et à accepter fermement les épreuves qu'ils
+ont à traverser. Les illusions ne leur sont guère possibles, et ils
+ne peuvent guère se flatter plus qu'ils ne sont flattés. Dispensés au
+contraire de prouver chaque jour à des spectateurs rigoureux qu'ils ont
+raison, et de vaincre à chaque pas d'ardents adversaires, les ministres
+du pouvoir absolu sont plus complaisants pour eux-mêmes, accueillent
+plus facilement tantôt l'espérance, tantôt la crainte, et supportent
+plus impatiemment les difficultés et les mécomptes. Le gouvernement
+libre forme des moeurs viriles et des esprits difficiles pour eux-mêmes
+comme pour les autres; il lui faut absolument des hommes. Le
+pouvoir absolu admet et suscite bien plus de légèreté, de caprice,
+d'inconséquence, de faiblesse, et les plus éminents y conservent de
+grands restes des dispositions des enfants.
+
+Quoique je fusse très-persuadé du bon vouloir du prince de Metternich
+dans la question égyptienne et de l'importance de ce qu'il avait fait
+pour en presser la conclusion, je ne comptais guère plus que M. de
+Bourqueney sur son énergique résistance à une volonté bien arrêtée du
+cabinet anglais, et j'invitai notre chargé d'affaires à remercier de ma
+part lord Palmerston de la franchise de sa dernière déclaration, tout
+en m'étonnant de son obstination à maintenir le traité du 15 juillet en
+vigueur contre le gré formel de ses principaux alliés. Je pris en même
+temps soin de dire au chargé d'affaires d'Angleterre: «Je constate avec
+vous que ce n'est pas le gouvernement français qui retarde la signature
+de la nouvelle convention; c'est le cabinet britannique, par l'organe
+de lord Palmerston.» M. Bulwer rendit compte à son chef de cette
+parole: «Lord Palmerston, m'écrivit M. de Bourqueney, en a témoigné une
+véritable peine; il dit qu'on le désigne à l'Europe comme un obstacle à
+la réconciliation générale lorsque, lui, il s'est toujours montré prêt
+à transformer son parafe en signature, et qu'il n'a fait que m'exprimer
+des scrupules honnêtes en se plaçant à notre propre point de vue. Il ne
+tiendrait qu'à moi, ajoutait M. de Bourqueney, de soutenir avec avantage
+la lutte sur les faits; mais où nous mènerait une pareille controverse?
+Laissons les petites récriminations. Lord Palmerston doit répondre à
+M. Bulwer pour dégager, dit-il, sa propre responsabilité.» Cet incident
+donna lieu en effet, de la part de lord Palmerston, à des explications
+longues et subtiles que je m'empressai de laisser tomber.
+
+Je portai sur un autre point ma sollicitude. J'écrivis au comte de
+Rohan-Chabot, en mission extraordinaire à Alexandrie: «Ce n'est pas sans
+inquiétude que je vois le vice-roi s'écarter du ton de soumission qu'il
+avait pris envers la Porte, et tenir un langage qui le présente
+en quelque sorte comme traitant, avec elle, d'égal à égal. C'est
+précisément cette apparence qu'il devrait, dans son propre intérêt,
+mettre le plus grand soin à éviter. Elle a été la cause ou le prétexte
+de l'alliance formée contre lui le 15 juillet, alliance qui a paru au
+moment de se dissoudre le jour où il a déclaré qu'il se soumettait aux
+ordres du sultan. S'il y a un moyen de la faire revivre, ou, pour mieux
+dire d'en prolonger l'existence (car elle existe encore en ce moment,
+bien que plusieurs États qui en ont fait partie aient évidemment le plus
+grand désir de s'en dégager), c'est certainement que Méhémet-Ali affecte
+de nouveau des prétentions d'indépendance par rapport à son souverain.
+Rien ne servirait mieux les vues des gouvernements qui, moins bien
+disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à retarder
+le moment où la rentrée du gouvernement du roi dans les conseils de
+l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet n'existe plus.
+La signature de l'acte destiné à replacer les relations des puissances
+sur le pied où elles étaient, il y a un an, se trouve encore ajournée,
+et le motif de cet ajournement est précisément la crainte de la
+résistance de Méhémet-Ali aux volontés de la Porte et des complications
+qui pourraient en résulter. Il faut que le vice-roi, dans son propre et
+pressant intérêt, ôte toute cause ou tout prétexte à ces craintes vraies
+ou simulées; et le seul moyen d'y parvenir, c'est qu'il se déclare
+pleinement satisfait du _memorandum_ de la Porte. Ce _memorandum_ lui
+accorde ses demandes les plus importantes, les seules essentielles.
+Il obtient l'hérédité réelle, la nomination aux grades dans l'armée
+égyptienne, la substitution d'un tribut fixe à un tribut proportionnel.
+La somme de ce tribut n'est pas encore fixée, il est vrai; Méhémet-Ali
+craint qu'elle ne le soit pas dans la proportion qu'il juge seule
+admissible; mais il n'y a encore rien de décidé à ce sujet; c'est un
+point à régler entre le sultan et le pacha, et ce dernier vous a indiqué
+lui-même un moyen de transaction qui n'est probablement pas le seul.
+La voie des représentations lui reste ouverte; il peut compter sur le
+bénéfice des circonstances, sur le besoin qu'aura la Porte de se ménager
+son appui. Ce qu'il doit éviter, c'est de prononcer d'avance un refus
+absolu qui, le constituant en état de révolte, ferait, de cette question
+toute intérieure, une question de politique générale, rendrait force
+au traité de juillet au moment où il va expirer, et obligerait les
+puissances à s'immiscer dans des détails qu'elles se sont elles-mêmes
+reconnues inhabiles à régler. Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à
+personne que la situation exceptionnelle, créée par ce traité, ne
+se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
+position particulière et sa liberté d'action. Il doit donc se garder
+soigneusement de tout ce qui pourrait contrarier ce résultat, et je
+ne puis vous trop recommander de lui faire entendre, dans ce sens, les
+conseils les plus pressants.»
+
+Méhémet-Ali était l'un de ces grands ambitieux tour à tour chimériques
+et sensés, opiniâtres et fatalistes, qui poussent leur fortune au delà
+de toute mesure, mais qui, à la veille de la ruine, acceptent tout d'un
+coup les nécessités qu'ils n'ont pas su pressentir. Le comte de Chabot
+m'écrivit le 12 juin: «Le bateau à vapeur russe _Saleck_ est arrivé
+à Alexandrie le 7 au soir, ayant à bord un envoyé de la Porte,
+Kiamil-Effendi, chargé de remettre à Saïd-Muhib-Effendi le nouveau
+hatti-shériff d'investiture, une lettre du grand vizir à Méhémet-Ali,
+et le firman spécial qui porte le tribut à 80,000 bourses, à dater du
+commencement de l'année. Le 8, Saïd-Muhib-Effendi et le nouvel envoyé se
+sont rendus auprès du vice-roi pour lui communiquer ces pièces et
+sont restés, pendant la journée, en conférence avec lui. Méhémet-Ali
+a déclaré, dans cette entrevue, que les ressources de l'Égypte ne lui
+permettaient pas de mettre à la disposition du sultan une somme annuelle
+aussi élevée que 80,000 bourses, et il a décidé Saïd-Muhib-Effendi
+à reprendre le firman qui règle le tribut; mais il a dit qu'il n'en
+considérait pas moins la question générale comme terminée, et que le
+hatti-shériff d'investiture serait lu solennellement, avec tout le
+cérémonial d'usage. Le 10 au matin, en effet, le vice-roi, entouré des
+principaux dignitaires de l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans
+dans la grande salle de son palais. Saïd-Muhib-Effendi lui ayant
+présenté le hatti-shériff, Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur
+son front, et Sami-Bey en ayant fait, à haute voix, la lecture, le
+pacha s'est revêtu de la décoration envoyée par le sultan. Des salves de
+toutes les batteries des forts et de l'escadre, un pavoisement
+général et d'autres démonstrations publiques ont signalé à la ville la
+promulgation solennelle du décret impérial.»
+
+Je transmis sur-le-champ, par le télégraphe, cette nouvelle au baron de
+Bourqueney.
+
+Elle arriva à Londres au milieu de la crise universelle flagrante. Le 5
+juin, sur une motion de sir Robert Peel, la chambre des communes avait
+déclaré, à une voix de majorité, que le cabinet whig n'avait plus sa
+confiance. Le 23 juin, le parlement avait été dissous. Les élections,
+presque partout accomplies, assuraient aux torys une forte majorité.
+M. de Bourqueney m'écrivit le 29 juin: «J'ai mis, vous le savez,
+une extrême réserve dans mes prédictions; je redoutais jusqu'à la
+responsabilité de mes propres impressions lorsque je craignais leur
+influence sur nos grandes affaires diplomatiques; aujourd'hui, je crois
+pouvoir sans témérité vous donner le sort du cabinet actuel comme jugé
+dans la nouvelle chambre. Mais sa retraite précédera-t-elle la réunion
+du Parlement? J'entends les torys affirmer que sir Robert Peel ne
+consentira pas à former le nouveau cabinet avant cette époque. J'ai
+besoin de savoir le plus tôt possible si cette situation intérieure
+doit influer sur ma conduite diplomatique. Je ne me dissimule pas la
+difficulté d'ajourner toute conclusion de notre part pendant les sept
+ou huit semaines que peut encore vivre le cabinet actuel. La Prusse
+et l'Autriche ne nous serviraient pas dans ce système, et il faudrait
+aviser au moyen de le leur faire accepter. Vous m'avez écrit, il y a
+six semaines, que vous ne vouliez pas signer avec des moribonds. Je vous
+répondis alors que la maladie pouvait être assez longue pour nous causer
+des embarras. Aujourd'hui nous en connaissons le terme. Décidez.»
+
+Je lui mandai sur-le-champ par le télégraphe: «Ne faites rien pour
+ajourner la signature des actes parafés, et signez la nouvelle
+convention générale dès qu'on vous le demandera après avoir signé le
+protocole de clôture de la question égyptienne.»
+
+«--Votre dépêche télégraphique d'hier, me répondit M. de Bourqueney,
+lève toute incertitude. Je ne créerai aucun délai. Je n'en laisserai
+même pas créer que je puisse empêcher. Aujourd'hui, j'ai eu occasion de
+voir lord Palmerston pour une autre affaire; j'ai profité de ma visite
+pour lui faire lire la dépêche d'Alexandrie. Il sait maintenant que
+tout est fini; mais, ne fût-ce que pour la justification de ses derniers
+délais, il attendra que la nouvelle lui arrive à lui-même, complète
+et régulière. Il a voulu du reste être aimable ce matin, car sans me
+préciser ce qu'il attendait exactement pour la signature définitive,
+mais raisonnant comme si nous y étions arrivés, il m'a dit: «Croyez que
+ce sera un bien beau jour pour moi que celui où je mettrai les dernières
+lettres de mon nom à la suite de la première, sur notre convention
+générale.»
+
+Huit jours après, le 10 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Je
+monte en voiture pour Windsor où la reine vient de m'inviter fort
+gracieusement à passer quarante-huit heures. Le courrier autrichien est
+arrivé ce matin, porteur de dépêches officielles de Constantinople, du
+22 juin. C'est probablement moi qui vais l'annoncer à Windsor, à lord
+Palmerston. Nous signerons sans aucun doute dans le cours de la semaine
+prochaine.»
+
+Le courrier autrichien apportait en effet à lord Palmerston cette
+laconique dépêche de lord Ponsonby, en date du 21 juin: «Avant que ceci
+arrive à Londres, Votre Seigneurie aura, depuis longtemps sans doute,
+appris d'Alexandrie que Méhémet-Ali a accepté le firman. Je crois devoir
+cependant vous envoyer ci-incluse la dépêche que je viens de recevoir
+d'Égypte et qui annonce cette satisfaisante nouvelle.»
+
+Cinq jours auparavant, le 16 juin, lord Ponsonby avait écrit à lord
+Palmerston: «Le bateau français arrivé le 14 a apporté des lettres qui
+disent que l'intention de Méhémet-Ali est de refuser le nouveau firman.
+Une de ces lettres vient d'une personne bien connue comme ayant les
+meilleures informations à Alexandrie. Quand ces lettres ont été écrites,
+Méhémet-Ali n'avait pas encore reçu le firman; mais il en connaissait
+le contenu. Il pourra modifier ses vues avant de répondre. Il peut avoir
+des raisons d'exprimer l'intention de refuser. Il fera probablement
+quelque chose pour gagner du temps. Je pense, comme je l'ai toujours
+pensé, qu'il n'exécutera point les mesures ordonnées par le sultan,
+d'après l'avis des grandes puissances.»
+
+Peu importait cette fois l'avis de lord Ponsonby. Lord Palmerston envoya
+sur-le-champ à Londres l'ordre d'accomplir toutes les formalités de
+chancellerie nécessaires à la signature des actes parafés le 15
+mai précédent; et le 13 juillet, M. de Bourqueney m'écrivit: «Les
+plénipotentiaires des six cours ont été convoqués aujourd'hui au
+_Foreign-Office_. Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Porte ottomane, ont
+d'abord apposé leur signature au protocole de clôture de la question
+égyptienne, qui a reçu la date du 10 juillet, jour de l'arrivée, par
+Constantinople, de la nouvelle que Méhémet-Ali avait accepté le nouveau
+firman du sultan. La convention générale sur la clôture des détroits a
+été signée ensuite de nous tous, dans l'ordre des puissances, sous la
+date du 13 juillet 1841. Le délai pour l'échange des ratifications a été
+fixé à deux mois[13].»
+
+[Note 13: _Pièces historiques nº_ I.]
+
+La question d'Égypte était vidée. Question élevée, en 1840, fort
+au-dessus de son importance réelle, et dans laquelle, mal instruits des
+faits, nous nous étions engagés bien plus avant que ne le comportait la
+force du pacha et que ne l'exigeait l'intérêt français. Je résume les
+résultats de la solution qu'elle reçut en 1841 par la négociation que je
+viens de retracer et la convention qui la termina.
+
+La paix européenne fut maintenue; et au sein de la paix, les armements
+de précaution, faits par la France en 1840, furent maintenus aussi; les
+fortifications de Paris s'élevèrent; le gouvernement français s'établit
+dans l'isolement qu'on lui avait fait en ne tenant pas assez de compte
+de sa présence et de son avis. L'Europe sentit le poids du vide que
+faisait dans ses conseils la France absente, et se montra empressée
+de l'y rappeler. La France n'y rentra que lorsque l'Europe vint le lui
+demander, après avoir fait faire par la Porte les concessions réclamées
+par le pacha, et en déclarant que le traité du 15 juillet 1840 était
+éteint complètement et sans retour.
+
+Méhémet-Ali, chassé de Syrie, menacé en Égypte même, y fut établi
+héréditairement et à des conditions équitables; non à cause de sa
+propre force, mais par considération pour la France, et parce que les
+puissances signataires du traité du 15 juillet ne voulurent pas courir
+le risque, soit de se désunir, soit de voir naître des complications
+nouvelles.
+
+Par la convention du 13 juillet 1841, la Porte fut soustraite à la
+protection exclusive de la Russie, et placée dans la sphère des intérêts
+généraux et des délibérations communes de l'Europe.
+
+Par ces résultats, l'échec de la France, fruit de son erreur dans cette
+question, était limité et arrêté; elle avait repris sa position en
+Europe et assuré en Égypte celle de son client. On avait fait et obtenu,
+en finissant, ce qu'on aurait dû faire et pu obtenir en commençant.
+C'était tout le succès que comportait la situation qui m'avait été
+léguée en 1840. Je ne me dissimulais point que ce succès ne suffirait
+pas à satisfaire le sentiment national jeté hors de la vérité et du
+bon sens. Je prévoyais que la convention du 13 juillet 1841 et la
+négociation qui l'avait amenée seraient l'objet de vives attaques. Mais,
+après ce que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre,
+j'étais rentré dans les affaires, bien résolu à ne jamais asservir,
+aux fantaisies et aux méprises du jour, la politique extérieure de la
+France. Quelques semaines après la clôture de la question égyptienne,
+et à propos d'ouvertures vagues qui nous étaient faites sur les affaires
+d'Orient en général, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire que le
+roi, sur ma proposition, venait de nommer son ambassadeur à Londres:
+«N'éludons rien et ne cherchons rien. C'est notre coutume d'être
+confiants, avantageux, pressés. Nous nous enivrons de nos désirs
+comme s'ils étaient toujours notre droit et notre pouvoir; nous aimons
+l'apparence presque plus que la réalité. Je suis convaincu que,
+pour rétablir et étendre notre influence en Europe, c'est la méthode
+contraire qu'il faut suivre. Partout et en toute occasion je suis décidé
+à sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier
+moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. Et
+puis, il n'y a de dignité que là.»
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVI
+
+LE DROIT DE VISITE.
+
+Lord Palmerston me demande de signer le nouveau traité préparé en
+1840 pour la répression de la traite des nègres.--Mon refus et ses
+causes.--Avénement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je
+consens alors (le 20 décembre 1841) à signer le nouveau traité.--Premier
+débat dans la chambre des députés à ce sujet.--Amendement de M. Jacques
+Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'état des esprits.--J'ajourne
+la ratification du nouveau traité.--Attitude du cabinet anglais.--Les
+ratifications sont échangées à Londres entre les autres puissances et
+le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux débats dans les
+deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et
+1833.--Nous refusons définitivement la ratification du traité du
+20 décembre 1841.--Modération et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le
+protocole du 19 février 1842 est clos et le traité du 20 décembre 1841
+est annulé pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un
+paragraphe inséré dans l'adresse de la chambre des députés exprime
+le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas
+aussitôt en négociation avec le gouvernement anglais à ce sujet.--Visite
+de la reine Victoria au château d'Eu.--Son effet en France et en
+Europe.--Je prépare la négociation pour l'abolition du droit de
+visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux
+débats à ce sujet dans les chambres à l'ouverture de la session de
+1844.--Visite de l'empereur Nicolas en Angleterre.--Visite du roi
+Louis-Philippe à Windsor.--Je l'y accompagne.--Négociation entamée pour
+l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il être remplacé
+pour la répression de la traite?--Le duc de Broglie et le docteur
+Lushington sont nommés pour examiner cette question.--Leur réunion à
+Londres.--Nouveau système proposé.--Il est adopté et remplace le droit
+de visite en vertu d'un traité conclu le 25 mai 1845.--Présentation,
+adoption et promulgation d'une loi pour l'exécution de ce traité.
+
+
+Le jour même où fut signée la convention du 13 juillet 1841, les
+signatures à peine données, lord Palmerston reparla à M. de Bourqueney
+du traité préparé, trois ans auparavant, entre les cinq grandes
+puissances, pour mieux assurer la répression de la traite des nègres,
+et resté en suspens depuis 1840, comme je l'ai déjà dit dans ces
+_Mémoires_[14]. Il lui demanda de me le rappeler et de m'engager à finir
+aussi cette affaire-là. J'écrivis le 20 juillet à M. de Bourqueney: «Je
+veux vous dire, à ce sujet, le fond de mon coeur et de mon intention.
+J'ai, depuis neuf mois, soigneusement évité, avec lord Palmerston,
+tout petit débat. Point de plainte, point de récrimination, point
+de susceptibilité. Je n'ai témoigné, en aucun cas, ni humeur, ni
+malveillance. J'ai fait les affaires simplement, tranquillement, sans
+rien céder au fond, mais ne tenant qu'au fond et laissant de côté les
+incidents et les embarras. La situation politique le voulait ainsi. Ce
+que je pense de lord Palmerston me le permettait. Je fais grand cas
+de son esprit. J'ai confiance dans sa parole. Sa manière de traiter,
+quoique un peu étroite et taquine, me convient; elle est nette, prompte,
+ferme. Je ne crois ni à sa haine pour la France et le roi, ni à ses
+perfidies; et quant aux difficultés, je pourrais dire aux désagréments
+que jettent dans les affaires son goût passionné pour l'argumentation,
+sa disposition à s'enfermer dans ses arguments et à les pousser jusqu'au
+bout sans rien voir au-dessus, ni au delà, ni à côté, je ne m'en choque
+point, je ne m'en plains point; c'est la nature même de son esprit; il
+faut bien l'accepter, et l'accepter de bonne grâce quand on traite avec
+lui. Je ne trouve donc en moi, au sortir de cette longue négociation,
+rien qui me gêne ou qui m'indispose pour terminer aussitôt, avec lui,
+les affaires pendantes.
+
+[Note 14: Tome V, p. 297.]
+
+«Mais, en subordonnant les petites choses aux grandes, je ne laisse pas
+de voir les petites, et je n'oublie pas les griefs que je n'ai pas, au
+moment même, jugé à propos de relever. J'ai trois griefs contre lord
+Palmerston:
+
+«1º Sa dépêche du 2 novembre 1840. Mauvais procédé envers le nouveau
+cabinet et envers moi. Mauvais procédé que j'attribue à imprévoyance et
+à insouciance de l'effet que produirait cette dépêche, non à mauvaise
+intention, mais qui n'en a pas moins été réel, et que j'ai ressenti
+comme tout le monde l'a remarqué.
+
+«2º Je vous ai chargé, le 26 avril dernier, de parler à lord Palmerston
+de l'état de l'Amérique du Sud, et de la convenance qu'il y aurait, pour
+la France et l'Angleterre, à agir de concert pour rétablir la paix entre
+Buenos-Ayres et Montevideo. Vous m'avez écrit le 11 mai qu'il avait fort
+bien accueilli cette idée, vous avait assuré que des instructions dans
+ce sens seraient très-prochainement adressées à M. Mandeville, et vous
+avait même demandé le nom de notre chargé d'affaires à Buenos-Ayres
+pour engager M. Mandeville à se mettre avec lui dans des rapports de
+confiance et de bonne harmonie qui donnassent, à leur double action,
+de l'unité et par conséquent de l'efficacité. Et pourtant, peu après,
+interpellé à ce sujet dans la chambre des communes, lord Palmerston a
+écarté toute idée de concert avec la France, et a parlé de l'action de
+l'Angleterre entre Buenos-Ayres et Montevideo comme parfaitement isolée
+et étrangère à la nôtre.
+
+«3º Le discours qu'il a prononcé naguère, dans la lutte électorale,
+sur les _Hustings_ de Tiverton. Qu'aurait-on dit en Angleterre, si,
+à Lisieux, parlant au monde entier dans la personne de mes électeurs,
+j'avais tenu, sur l'Angleterre, son gouvernement et ses armées, un
+pareil langage[15]?
+
+[Note 15: Dans ce discours, lord Palmerston avait comparé la conduite
+des Anglais dans l'Inde et celle des Français dans l'Algérie en ces
+termes:
+
+«Nous avons, dans une campagne, soumis à l'influence britannique une
+étendue de pays plus grande que la France, presque aussi grande que la
+moitié de l'Europe; et la manière dont cela a été fait, et les résultats
+qui ont suivi méritent bien l'attention du peuple d'Angleterre. Il y
+a, entre le progrès de nos armes en Orient et les opérations qu'une
+puissance voisine, la France, poursuit maintenant en Afrique, un
+contraste dont nous avons droit d'être fiers. La marche de l'armée
+anglaise en Asie a été signalée par un soin scrupuleux de la justice, un
+respect inviolable de la propriété, une complète abstention de tout ce
+qui eût pu blesser les sentiments et les préjugés des peuples; et le
+résultat est qu'il y a quelques semaines, un officier distingué, revenu
+naguère du centre de l'Afghanistan, d'une ville appelée Candahar, dont
+peut-être beaucoup d'entre vous n'ont jamais entendu parler, m'a dit
+qu'accompagné seulement d'une douzaine de serviteurs, sans aucune
+escorte militaire, il avait fait à cheval plusieurs centaines de milles,
+à travers un pays peuplé de tribus sauvages et presque barbares qui,
+deux ans auparavant, s'opposaient avec fureur à l'approche des troupes
+anglaises, et qu'il avait fait cette traversée avec autant de sécurité
+qu'il eût pu chevaucher de Tiverton à _John O'Groats house_; son nom
+d'officier anglais avait été, pour lui, un passe-port à travers toutes
+ces peuplades parce que les Anglais avaient respecté leurs droits et les
+avaient protégées et traitées avec justice; ainsi, un Anglais désarmé
+était en sûreté au milieu de ces contrées sauvages. Le système
+différent, suivi en Afrique par les Français, a produit des résultats
+tout différents. Là, les troupes françaises, je regrette de le dire, ont
+terni leur gloire par le caractère de leurs opérations. Elles tombent à
+l'improviste sur les paysans du pays; elles tuent tout homme qui ne peut
+leur échapper par la fuite; elles emmènent captifs les femmes et les
+enfants (cris de: _honte, honte!_); elles enlèvent tous les bestiaux,
+tous les moutons, tous les chevaux, et elles brûlent tout ce qu'elles
+ne peuvent enlever; les moissons sur le sol et le blé dans les greniers
+sont dévorés par le feu des envahisseurs (_honte, honte!_). Quelle est
+la conséquence? Tandis que dans l'Inde, nos officiers vont à cheval,
+désarmés et presque seuls, au milieu des plus sauvages tribus du désert,
+il n'y a pas en Afrique un Français qui puisse montrer son visage au
+delà d'un point déterminé et loin de la sentinelle, sans tomber victime
+de la féroce et excusable vengeance des Arabes (_écoutez, écoutez!_).
+Ils disent qu'ils colonisent l'Algérie; mais ils ne sont que campés dans
+des postes militaires; et tandis que, dans l'Inde, nous avons pour
+nous les sentiments du peuple, en Afrique, tout naturel est opposé aux
+Français et brûle du désir de se venger. Je dis ces choses parce qu'il
+est bon que vous les connaissiez; elles sont une nouvelle preuve que,
+même dans ce monde, la Providence veut que l'injustice et la violence
+rencontrent leur châtiment, et que la justice et la douceur reçoivent
+leur récompense.»
+
+On peut douter que, seize ans plus tard, en 1857, en présence de l'Inde
+soulevée contre l'Angleterre et des affreuses scènes amenées par ce
+soulèvement, lord Palmerston eût pensé à établir une telle comparaison.
+
+J'insère dans les _Pièces historiques_ nº 11 le texte anglais de
+ce fragment de discours qui fut publié en entier dans le _Morning
+Chronicle_ du 30 juin 1841.]
+
+«De tout cela, mon cher baron, je ne veux faire sortir aucune
+réclamation, aucune démarche. Tout cela ne m'empêcherait pas de
+conclure, avec lord Palmerston, les affaires en suspens si l'intérêt de
+notre pays le demandait. Mais cela me dispense de tout empressement, de
+tout acte de bienveillance surérogatoire; cela me commande même quelque
+froideur. Je ne veux rien faire pour être désagréable, rien pour être
+agréable. Je n'aurai point de mauvais procédé; je ne veux, je ne dois
+avoir point de procédé gracieux. Je veux marquer que j'ai vu ce que je
+n'ai pas relevé, que j'ai ressenti ce dont je ne me suis pas
+plaint. Avec qui se montre peu aimable, la plainte n'est pas digne;
+l'insouciance ne l'est pas davantage. Je ne réclame jamais que ce qui
+m'est dû; mais je ne rends rien au delà de ce qu'on m'a donné.
+
+«Voilà, mon cher baron, ce qui règle aujourd'hui ma conduite, et je vous
+demande, dans les relations que vous aurez encore avec lord Palmerston,
+de régler vous-même, sur ce que je vous dis là, votre attitude et votre
+langage, sans roideur, sans affectation, de façon pourtant à ce qu'on
+s'en aperçoive. La nuance est délicate, mais vous êtes très-propre à la
+saisir et à la faire sentir.»
+
+Je demandais à M. de Bourqueney une attitude qui convenait très-bien
+à la judicieuse finesse de son esprit, un peu moins à la disposition
+naturellement courtoise et douce de son caractère. Il me répondit: «Je
+comprends parfaitement les motifs qui vous empêchent de seconder lord
+Palmerston dans sa liquidation du _Foreign-Office_. Je m'attends à une
+question très _anxious_ sur le traité des nègres. Je ferai une réponse
+vague qui ne sente ni le mauvais, ni le trop bon procédé. Je me tiendrai
+dans la mesure que vous m'avez si délicatement fixée.» Et quelques jours
+après: «Lord Palmerston m'a demandé si j'avais une réponse de Votre
+Excellence relativement à la conclusion de la convention générale pour
+la suppression de la traite. J'ai répondu que je n'avais encore point
+d'instructions à cet égard; mais j'ai évité toute allusion aux causes
+qui en retardaient l'envoi.--Je suis obligé de me mettre en règle, m'a
+dit lord Palmerston, et je vais vous adresser une note officielle. Les
+représentants des trois autres cours ont leurs pouvoirs. C'est la France
+qui, de concert avec nous, a invité l'Autriche, la Prusse et la Russie
+à signer en commun une convention générale. Les trois puissances se
+sont rendues à notre invitation. De votre part ou de la nôtre, un
+retard n'est plus justifiable.--J'ai encore jeté en avant quelques
+considérations vagues sur le minutieux examen que nécessitaient les
+détails de la convention, sur les retards qu'entraînait la division
+des attributions, en cette matière, entre le ministre des affaires
+étrangères et le ministre de la marine. Lord Palmerston m'a écouté, mais
+je ne l'ai pas convaincu. M. Bulwer recevra des instructions analogues
+à l'esprit et au texte de la note qui me sera adressée et dont j'aurais
+vainement cherché à prévenir l'envoi.»
+
+Je reçus en effet, et par M. de Bourqueney et par M. Bulwer, une
+demande officielle de lord Palmerston pour la signature de la nouvelle
+convention. J'y répondis officiellement par cette dépêche que je
+chargeai M. de Bourqueney de lui communiquer: «J'ai reçu, monsieur, avec
+la dépêche que vous m'avez écrite le 11 de ce mois, copie de la note
+que vous a passée lord Palmerston pour vous exprimer le désir que le
+gouvernement du roi vous autorisât à signer immédiatement, avec les
+plénipotentiaires des autres grandes cours, le projet de traité général
+dressé à Londres, il y a trois ans, dans le but de rendre plus efficace
+la répression de la traite des noirs. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que, ni sur l'objet de cette convention, ni même sur l'ensemble de ses
+dispositions, il n'existe et ne peut exister aucun dissentiment entre
+le gouvernement du roi et celui de Sa Majesté Britannique; mais
+quelques-unes des clauses secondaires qu'elle contient paraissent devoir
+donner lieu à certaines explications qui préviendront, je l'espère, les
+difficultés que leur exécution pourrait rencontrer. L'opinion publique
+n'est pas moins prononcée en France qu'en Angleterre contre l'infâme
+trafic dont il s'agit de faire disparaître les dernières traces; mais
+elle n'est pas également arrêtée sur l'opportunité de quelques-unes
+des mesures à prendre pour y parvenir, et à cet égard elle conserve des
+doutes, des défiances qu'il est nécessaire de dissiper. Ces difficultés
+ne sont pas insurmontables, et si des questions plus urgentes n'avaient
+pas, dans ces derniers temps, absorbé toute notre activité, s'il nous
+avait été possible de fixer sur ce point l'attention publique distraite
+par d'autres préoccupations, il est probable que nous aurions déjà
+triomphé des obstacles que je viens de vous signaler. Quoi qu'il en
+soit, lord Palmerston comprendra qu'il y aurait de l'imprévoyance
+de notre part à ne pas en tenir compte, et que nous ne saurions nous
+engager à les écarter assez promptement pour être en mesure de signer,
+dans le délai qui lui conviendrait, la convention à laquelle il attache,
+avec raison, une si grande importance.»
+
+Lord Palmerston ne s'en tint pas à sa demande officielle; il chargea
+son chargé d'affaires à Paris d'une nouvelle insistance: «M. Bulwer est
+venu, de la part de lord Palmerston, écrivis-je à M. de Bourqueney, me
+redire ce que son chef vous a dit et me demander aussi la signature.
+Comme j'ai vu, par vos dernières lettres, que vous n'aviez pas cru
+devoir faire sentir à lord Palmerston lui-même mon vrai motif, et que
+vous aviez, comme vous me le dites, éludé la situation, j'ai voulu
+prendre à mon compte ce petit embarras. J'ai dit tout simplement à M.
+Bulwer que la signature immédiate de la convention ne serait pas ici
+bien comprise ni bien prise de tout le monde, que le ministère de la
+marine avait des objections à cette extension du droit de visite,
+qu'il y avait dans notre public, à cet égard, des préjugés, de la
+susceptibilité, que les journaux crieraient, qu'il y avait là, pour moi,
+quelque obstacle à surmonter, quelque désagrément passager à subir,
+et que, pour lui parler vrai, lord Palmerston n'avait pas été assez
+aimable, pour moi, le 2 novembre dernier, ni pour mon pays, tout
+récemment, à Tiverton, pour que je me donnasse, à moi-même, un embarras
+à Paris pour lui procurer, à Londres, un succès.--Et comme je désire,
+ai-je ajouté, que vous ne voyiez en cela que ce qui y est, comme je suis
+bien aise de vous montrer quelle est, envers lord Palmerston, la juste
+mesure de ma pensée et de mon intention, voici ce que j'ai écrit à M.
+de Bourqueney il y a trois semaines.--Et je lui ai lu, à peu près tout
+entière, ma lettre particulière à vous du 20 juillet. M. Bulwer a
+pris cela en homme d'esprit, et je suis sûr qu'il aura écrit notre
+conversation à lord Palmerston de façon à lui en transmettre une
+impression juste et, je crois, utile. Je ne fais pas du tout ceci, vous
+le savez bien, par exigence ou par susceptibilité personnelle; c'est
+parce que, à mon avis, la dignité de nos relations le commande. Et
+aussi parce que, au bout de quelque temps, et de peu de temps, j'en suis
+convaincu, elles y gagneront en sûreté comme en dignité. Quand on saura
+bien qu'on risque quelque chose à ne pas prendre garde, on prendra
+garde, et les affaires deviendront d'autant plus faciles qu'on y
+apportera plus d'attention et moins de fantaisie.»
+
+Je ne m'étais pas trompé sur le rapport que ferait de notre entretien
+M. Bulwer et sur son effet; je reçus de lui, quelques jours après, ce
+billet:
+
+«Mon cher monsieur Guizot,
+
+«Je viens de recevoir la lettre ci-jointe de lord Palmerston. C'est tout
+ce qu'il me dit au sujet de mes lettres. Vous verrez que vous avez
+été compris. En tout cas, je ne m'estimerais que trop heureux si je
+contribuais, le moins du monde, à placer sur un pied plus amical les
+relations de deux hommes si bien faits pour diriger les affaires des
+deux grandes nations auxquelles ils appartiennent.»
+
+Je reproduis textuellement la lettre de lord Palmerston qui m'était
+ainsi communiquée, et j'en place le texte anglais dans les _Pièces
+historiques_ jointes à ce volume[16].
+
+[Note 16: _Pièces historiques_, nº III.]
+
+Carlton-Terrace, 17 août 1841.
+
+«Mon cher Bulwer,
+
+«Je suis très-fâché de voir, d'après votre lettre de la semaine
+dernière, que, dans votre entretien avec M. Guizot, vous avez observé
+qu'il avait dans l'esprit cette impression que, dans certaines
+circonstances que vous rappelez, je ne parais pas avoir tenu assez de
+compte de sa situation ministérielle. Vous m'obligeriez beaucoup, si
+vous en trouviez l'occasion, en vous appliquant à le convaincre que rien
+n'a été plus éloigné de mon intention. J'ai une grande considération et
+estime pour M. Guizot; j'admire ses talents, je respecte son caractère,
+et je l'ai trouvé l'un des hommes les plus agréables avec qui j'aie eu
+à traiter dans les affaires publiques; il a, sur les choses, des vues
+larges et philosophiques; il discute les questions clairement, en
+pénétrant jusqu'au fond, et il se montre toujours préoccupé d'arriver
+à la vérité. Il est tout à fait invraisemblable que j'aie jamais fait à
+dessein quelque chose qui pût lui être personnellement désagréable.
+
+«Vous dites qu'il a rappelé trois circonstances dans lesquelles il a
+paru croire que j'avais, sans nécessité, tenu une conduite embarrassante
+pour lui. J'essayerai de vous expliquer ma conduite dans chacune de ces
+circonstances.
+
+«Il vous a parlé d'abord de ma note du 2 novembre dernier en réponse à
+celle de M. Thiers du 8 octobre précédent. Certainement j'aurais désiré
+répondre plus tôt à la note de M. Thiers, de telle sorte que ma réponse
+lui arrivât à lui, et non à son successeur. Je ne l'ai pas pu. J'étais
+accablé d'affaires de toute sorte et je ne disposais pas de mon temps.
+Je ne pensais pourtant pas que la retraite de M. Thiers fût une raison
+de renoncer à lui répondre; sa note du 8 octobre contenait, sur certains
+points de droit public, des doctrines auxquelles le gouvernement
+britannique ne pouvait adhérer, et le silence eût été pris pour une
+adhésion. J'ai cru de mon devoir impérieux, comme ministre de la
+couronne, de constater officiellement ma réponse. J'ai pensé, je vous
+l'avouerai, que M. Thiers pourrait se plaindre du retard, et dire qu'en
+différant de lui répondre jusqu'à ce qu'il fût hors de ses fonctions, je
+l'avais empêché de me répliquer; mais il ne me vint pas alors à l'esprit
+que M. Guizot pût ressentir quelque embarras en recevant ma réponse à
+son prédécesseur.
+
+«Quand M. Guizot, comme ambassadeur ici, me lut la note de M. Thiers
+du 8 octobre, il me dit, si je ne me trompe, qu'il n'en discuterait pas
+avec moi les doctrines, et qu'il n'en était pas responsable. Au fait,
+j'aperçus clairement que M. Guizot reconnaissait les nombreuses méprises
+et les doctrines erronées que contenait cette note. Il me parut
+donc que, comme M. Guizot ne pouvait avoir l'intention d'adopter les
+paradoxes de son prédécesseur, la réfutation de ces paradoxes l'aiderait
+plutôt qu'elle ne l'embarrasserait dans sa position personnelle, et
+qu'il valait mieux que cette réfutation vînt de moi, plutôt que de
+laisser retomber sur lui, par ma négligence, la pénible tâche de réfuter
+son prédécesseur.
+
+«Secondement, M. Guizot a rappelé ma réponse à une question qui me fut
+faite dans la chambre des communes sur la guerre entre Buenos-Ayres et
+Montevideo. La question, à ce qu'il me parut, était de savoir s'il
+y avait eu, entre l'Angleterre et la France, quelque convention pour
+intervenir par la force et mettre fin à cette guerre. Je répondis, ce
+qui était très-exact, qu'aucune convention officielle de cette sorte
+n'avait été faite entre les deux gouvernements, mais que le gouvernement
+de Montevideo nous avait, peu de temps auparavant, demandé notre
+médiation, et que nous avions chargé M. Mandeville de l'offrir à l'autre
+partie, le gouvernement de Buenos Ayres. J'aurais peut-être dû faire
+mention de l'entretien que j'avais eu avec le baron de Bourqueney, et
+dans lequel il m'avait proposé, de la part de son gouvernement, que nos
+agents à Buenos-Ayres eussent à s'entendre et à s'entr'aider dans cette
+affaire. Mais, dans la précipitation de la réplique, il ne me vint pas à
+l'idée que cet entretien rentrât dans l'objet de la question qui m'était
+adressée.
+
+«Quant à ce que j'ai dit à Tiverton sur les procédés des troupes
+françaises en Afrique, j'ai pu me méprendre; mais j'ai choisi à dessein
+cette occasion comme celle où je pouvais, sans trop d'objections,
+m'efforcer de servir les intérêts de l'humanité et de mettre, s'il était
+possible, un terme à des actes qui, depuis longtemps, ont excité les
+regrets de tous ceux qui les ont observés. Il ne m'est pas venu à
+l'esprit de me demander si ce que je disais devait être agréable ou
+désagréable. Les journaux français et même les ordres des généraux
+français prouvent que tout ce que j'ai dit de ces actes est vrai. Je
+sentais que le gouvernement anglais ne pouvait convenablement rien
+dire, sur ce point, au gouvernement français; par la même raison, je
+ne pouvais en parler de ma place dans le Parlement; j'ai cru que,
+paraissant comme un simple particulier sur les _Hustings_, devant mes
+électeurs, je pouvais user de la liberté de langage accordée en pareille
+circonstance pour attirer l'attention publique sur des procédés auxquels
+il serait de l'honneur de la France de mettre un terme; et si le débat
+public qu'a suscité mon discours devait avoir pour effet de supprimer
+la millième partie des souffrances humaines dont j'ai parlé, je suis sûr
+que M. Guizot me pardonnera de dire que je ne croirais pas ce résultat
+trop chèrement acheté quand même j'aurais offensé par là mon plus ancien
+et plus cher ami. Je suis sûr aussi que M. Guizot déplore ces actes
+autant que je puis le faire. Mais je sais bien que, dans le mécanisme
+du gouvernement, un ministre ne peut pas toujours contrôler les
+départements qu'il ne dirige pas.
+
+«Nous sommes à la veille de nous retirer, et dans dix jours nos
+successeurs auront pris notre place. J'espère sincèrement que le
+gouvernement français les trouvera aussi désireux que nous l'avons été
+de maintenir, entre la France et l'Angleterre, la plus intime union
+possible; je suis parfaitement sûr qu'ils ne pourront l'être davantage,
+quoi qu'on ait dit ou pensé en sens contraire.»
+
+Je répondis sur-le-champ à M. Bulwer: «Je vous remercie d'avoir bien
+voulu me communiquer la lettre de lord Palmerston. J'avais pressenti
+ses raisons sans les trouver bonnes, et j'avoue qu'après avoir relu
+deux fois sa lettre, je ne les trouve pas meilleures. Mais je suis fort
+touché des sentiments qu'il vous exprime pour moi, et j'espère qu'il
+me les conservera. Ce que je vous ai dit de lui l'autre jour, je le lui
+dirais volontiers à lui-même, et je fais trop de cas de son esprit et de
+sa loyauté pour croire qu'il en pût être blessé.»
+
+A Londres, le même jour 19 août, le baron de Bourqueney portait à lord
+Palmerston notre refus officiel de signer sans délai le nouveau traité.
+Après avoir eu un moment, et par convenance, l'air de discuter les
+motifs apparents de ce refus, lord Palmerston reprit: «M. Guizot n'aime
+pas plus la traite que moi; je connais ses principes, ce sont les miens.
+Il doit lui être pénible de retarder la conclusion d'un acte, le plus
+efficacement répressif de tous ceux que nous avons faits jusqu'ici.
+Quant à moi, il m'eût été sans doute personnellement agréable de
+couronner, par la signature d'un traité général, dix années de travail
+et de dévouement à une si bonne cause; mais je n'ai besoin que de
+produire les documents et de déposer les pièces diplomatiques sur la
+table de la chambre, pour prouver à tout le monde que j'avais, en ce qui
+me concerne, amené l'oeuvre aussi près que possible de son exécution. Je
+n'ai rien à me reprocher, et personne ne me reprochera rien.»
+
+En me rendant compte de cette entrevue, M. de Bourqueney ajoutait: «Tout
+cela était dit sans aigreur. J'ai laissé tomber. M. Bulwer recevra une
+dépêche en réponse à celle que j'ai communiquée; puis, tout sera dit.»
+
+Tout fut dit en effet, de ce jour, entre lord Palmerton et moi: mais,
+après sa chute, et quand le cabinet tory se forma, la situation fut
+changée: «Je vais consulter sur l'affaire de la traite des nègres,
+m'avait répondu M. Thiers en 1840, quand je lui avais rendu compte du
+nouveau projet de convention; je crains de faire traité sur traité avec
+des gens qui ont été bien mal pour nous.» Ce juste motif d'hésitation
+avait disparu; étrangers aux mauvais procédés qui nous avaient blessés,
+les nouveaux ministres anglais nous témoignaient les dispositions les
+plus bienveillantes; quoique je n'eusse pas encore alors, avec lord
+Aberdeen, les liens d'intime amitié qui se sont formés plus tard entre
+nous, je le savais animé, pour moi, des meilleurs sentiments: «M. Guizot
+a tous mes voeux, écrivait-il peu après l'avénement de notre cabinet,
+et je serai empressé de lui prouver mon estime s'il est jamais en mon
+pouvoir de le faire utilement et efficacement.» Il y avait, entre les
+deux ministères, des causes de sympathie plus profondes que les bons
+rapports personnels; sir Robert Peel et ses collègues étaient des
+conservateurs devenus libéraux; nous étions des libéraux qui devenaient
+conservateurs; quelles que fussent, entre les deux cabinets, les
+différences d'origine et de situation, nous avions, sur les devoirs et
+les conditions du gouvernement dans l'état des sociétés européennes, des
+idées fort semblables, et, partis de points divers, nous marchions
+au même but en suivant les mêmes pentes. Il y a, dans ces analogies
+naturelles de pensée et d'inclination, une secrète puissance qui agit
+sur les hommes et les rapproche, souvent même sans dessein et à leur
+insu.
+
+Dès les premiers jours d'octobre 1841, lord Aberdeen me fit demander,
+par M. de Sainte-Aulaire, quelles étaient mes intentions sur les deux
+projets de traités, l'un pour la répression de la traite, l'autre pour
+les relations commerciales des deux pays, qui avaient été préparés sous
+le cabinet précédent. Il mettait, à la conclusion de l'un et de l'autre,
+beaucoup de prix. Je répondis à M. de Sainte-Aulaire: «Pour les
+nègres, tout de suite. Pour le commerce, je veux me mieux instruire de
+l'affaire. Je suis disposé à la conclure aussi; pourtant vous avez bien
+fait d'annoncer plus de réserve.» La négociation commerciale fut en
+effet ajournée; mais vers la fin de novembre, M. de Sainte-Aulaire reçut
+ses pouvoirs pour signer la convention destinée à rendre la répression
+de la traite des nègres plus générale et plus efficace[17].
+
+[Note 17: _Pièces historiques_ nº IV.]
+
+Pour mon compte, j'avais fortement à coeur le succès de cette répression
+entreprise à la fois par l'esprit philosophique et par l'esprit
+chrétien, et l'une de leurs plus belles gloires communes. Les deux
+conventions négociées en 1831 et 1833, dans ce dessein, entre la France
+et l'Angleterre, l'une par le général Sébastiani, l'autre par le duc
+de Broglie, n'avaient excité, à leur origine, point de rumeur;
+l'opposition, comme le ministère, les avait, à cette époque, acceptées
+sans difficulté, comme nécessaires au triomphe de la cause libérale
+dans le monde; elles s'exécutaient depuis dix ans sans que le droit
+réciproque de visite, qu'elles avaient institué, eût donné lieu à de
+nombreuses et graves plaintes. Je n'étais pas, comme on vient de le
+voir, étranger à tout pressentiment des difficultés qui pouvaient
+s'élever à ce sujet; mais j'avais la confiance que le sentiment libéral
+et humain les surmonterait; de l'aveu du roi et du conseil, j'autorisai
+sans hésiter la signature du nouveau traité; elle fut donnée le 20
+décembre 1841, et l'échange des ratifications fut fixé au 19 février
+suivant.
+
+Mais dès que les chambres furent réunies, je reconnus que la lutte
+serait bien plus sérieuse que nous ne l'avions imaginé, et la veille
+du jour où elle devait s'ouvrir, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire:
+«Sachez bien que le droit de visite pour la répression de la traite
+des noirs est, dans la chambre des députés, une grosse affaire. Je la
+discuterai probablement demain, et sans rien céder du tout; je suis
+très-décidé au fond; mais la question est tombée bien mal à propos au
+milieu de nos susceptibilités nationales, et j'aurai besoin de peser de
+tout mon poids, et de ménager beaucoup mon poids en l'employant. Je ne
+sais s'il me sera possible de ratifier aussitôt que le désirerait lord
+Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les questions particulières ne se
+ressentent pas de la situation générale, et que, même lord Palmerston
+tombé, toutes choses soient, entre les deux pays, aussi faciles et aussi
+gracieuses que dans nos temps d'intimité.» Le débat fut encore plus
+sérieux que je ne le pressentais en écrivant cette lettre. M. Billault
+en prit l'initiative, habile à scruter en tous sens une question,
+à découvrir tous les points d'attaque, et à présenter sans fatigue,
+quoique trop longuement, et d'une façon incisive sans être violente, une
+multitude d'arguments spécieux, même quand ils n'étaient pas puissants.
+Il proposa, à l'adresse de la chambre, un amendement qui attaquait,
+non-seulement le nouveau traité non encore ratifié, mais les conventions
+en vigueur depuis 1831 et 1833. M. Dupin vint après lui, avec son
+raisonnement vif et clair, sa verve familière, et son art naturel de
+présenter ses raisons, solides ou non, sous le drapeau du sentiment
+populaire et du commun bon sens. M. Thiers, un peu embarrassé par la
+convention de 1833 qui avait été conclue pendant qu'il était ministre
+du commerce et sans objection de sa part, porta la question sur un autre
+terrain, et combattit l'emploi du droit de visite pour la répression de
+la traite au nom de la politique maritime de la France pour la défense
+des droits des neutres. M. Berryer et M. Odilon Barrot entrèrent à
+leur tour dans l'arène, l'un avec son éloquence abondante, brillante,
+entraînante, l'autre avec sa gravité un peu vague et en faisant un
+effort sincère pour maintenir son aversion de la traite à côté de son
+opposition au moyen jusque-là regardé comme le plus efficace pour la
+réprimer. L'amiral Lalande, marin consommé et aussi estimé dans la
+flotte anglaise que dans la sienne propre, exprima, avec une modération
+adroite, l'antipathie naturelle de la marine française pour le droit de
+visite accordé à la marine anglaise, même pour un cas tout spécial et
+à charge de revanche. Toutes les nuances de l'opposition, chacune à son
+rang et dans sa mesure, s'unirent pour livrer, aux conventions de 1831
+et 1833 comme au traité du 20 décembre 1841 et au cabinet, un assaut
+général. Seul dans son camp, M. de Tracy eut le courage de défendre les
+conventions de 1831 et 1833 comme indispensables à la répression de la
+traite, et de repousser l'amendement de M. Billault au nom des croyances
+et des espérances qu'avait jusque-là nourries le parti libéral.
+
+Mais ce qui fut plus grave encore que ce concours de toute l'opposition,
+ce fut l'ébranlement qu'elle porta et l'appui qu'elle trouva dans le
+parti conservateur. Nos amis étaient en majorité dans la commission de
+l'adresse, et ne se méprenaient point sur la portée de l'amendement de
+M. Billault dirigé contre le cabinet aussi bien que contre le droit
+de visite; mais en le repoussant, ils entreprirent de séparer les deux
+causes, et l'un d'eux, M. Jacques Lefebvre, proposa un amendement qui,
+tout en témoignant leur adhésion au gouvernement et en l'approuvant de
+donner «son concours à la répression d'un trafic criminel,» exprimait
+aussi «leur confiance qu'il saurait préserver de toute atteinte les
+intérêts de notre commerce et l'indépendance de notre pavillon.»
+
+Très-frappé de cette complication, et décidé, d'un côté, à ne point
+abandonner nos principes et nos actes quant à la répression de la
+traite, de l'autre, à ne pas sacrifier à une difficulté incidente le
+maintien de la politique générale que représentait et soutenait le
+cabinet, j'entrai dans le débat à plusieurs reprises; je repoussai les
+attaques de M. Billault, de M. Thiers, de M. Berryer, et le dernier jour
+venu, je résumai la question et la situation en ces termes: «Un cas a
+été ajouté à ceux que toutes les nations civilisées ont mis en dehors
+de la liberté des mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a pas de cas
+semblables; vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez
+parlé de la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu
+que, selon les principes avoués par les nations les plus jalouses de la
+liberté des mers, selon les principes professés par la France elle-même,
+la contrebande de guerre était interdite et que le droit de visite
+existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de guerre. Ce
+qu'ont fait les conventions de 1831 et 1833, c'est de considérer la
+chair humaine comme une contrebande de guerre; elles ont fait cela,
+rien de moins, rien de plus; elles ont assimilé le crime de la traite
+au délit accidentel de la contrebande de guerre. A Dieu ne plaise que la
+liberté des mers soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas
+plus de la liberté des mers que de la liberté des États-Unis; les mers
+restent libres comme auparavant; il y a seulement un crime de plus
+inscrit dans le code des nations, et il y a des nations qui s'engagent
+à réprimer en commun ce crime réprouvé par toutes. Et le jour où toutes
+les nations auront contracté ce même engagement, le crime de la traite
+disparaîtra. Et ce jour-là, les hommes qui auront poursuivi ce noble but
+à travers les orages politiques et les luttes des partis, à travers
+les jalousies des cabinets et les rivalités des personnes, les hommes,
+dis-je, qui auront persévéré dans leur dessein sans s'inquiéter de ces
+accidents et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le
+monde, et j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les
+leurs.
+
+«Il me reste un autre devoir à remplir. J'ai défendu, pour les nègres,
+la cause de la liberté et de l'humanité; j'ai aussi à défendre la cause
+des prérogatives de la couronne. Quand je parle des prérogatives de la
+couronne, je suis modeste, messieurs, car je pourrais dire aussi que je
+viens défendre l'honneur de mon pays. C'est l'honneur d'un pays que de
+tenir sa parole, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera deux
+ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre (je n'étais pas alors
+dans les affaires), la France et l'Angleterre réunies, après y avoir
+bien pensé sans doute, car de grands gouvernements, de grands pays
+pensent à ce qu'ils font, la France et l'Angleterre réunies, dis-je,
+ont proposé à l'Autriche, à la Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer
+simplement aux conventions de 1831 et 1833, mais de faire un nouveau
+traité dont elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui
+vous occupe en ce moment. Après deux ou trois ans de négociations, de
+délibérations, les trois puissances ont accepté; le traité a été conclu.
+Il n'est pas encore ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux
+qui regardent la ratification comme une pure formalité, à laquelle on ne
+peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été donnée;
+la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le premier à
+le proclamer. La chambre peut donc jeter dans cette affaire un incident
+nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, apporter un grave
+embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras à la ratification;
+mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne et de ses conseillers
+reste entière, la liberté de ratifier ou de ne pas ratifier le nouveau
+traité, quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la chambre. Sans
+doute cette opinion est une considération grave et qui doit peser dans
+la balance; mais elle n'est pas décisive, ni la seule dont il y ait à
+tenir compte. A côté de cette considération, il y en a d'autres, bien
+graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un gouvernement
+que de venir dire à d'autres puissances, avec lesquelles il est en
+rapport régulier et amical:--Ce que je vous ai proposé il y a trois ans,
+je ne le ratifie pas aujourd'hui. Vous l'avez accepté à ma demande; vous
+avez fait certaines objections; vous avez demandé certains changements;
+ces objections ont été accueillies, ces changements ont été faits; nous
+étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.
+
+«Je dis, messieurs, qu'il y a là quelque chose de bien grave pour
+l'autorité du gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays
+lui-même. L'autorité du gouvernement, l'honneur du pays, l'intérêt de
+la grande cause qui se débat devant vous, voilà certes des motifs
+puissants, des considérations supérieures, qu'un ministre serait bien
+coupable d'oublier. Je le répète en finissant; quel que soit le vote de
+la Chambre, la liberté du gouvernement du roi, quant à la ratification
+du nouveau traité, reste entière; quand il aura à se prononcer
+définitivement, il pèsera toutes les considérations que je viens de vous
+rappeler, et il se décidera sous sa responsabilité. Vous le retrouverez
+prêt à l'accepter.»
+
+La Chambre approuva hautement ma réserve du droit de la couronne en
+matière de ratification; mais, en même temps, elle maintint l'expression
+officielle de son voeu contre le nouveau traité; l'amendement de M.
+Jacques Lefebvre fut voté presque à l'unanimité. Évidemment le sentiment
+général pour la répression de la traite n'avait plus la puissance qui,
+en 1831 et 1833, avait fait adopter sans objection les mesures destinées
+à le satisfaire. Personne ne contestait le principe; tout le monde
+s'empressait à qualifier par les termes les plus sévères ce trafic
+_coupable, criminel, infâme_; les plus modérés dans la réaction se
+faisaient un devoir de reconnaître que, tant qu'elles subsistaient, les
+conventions de 1831 et 1833 devaient être loyalement exécutées; mais on
+ne voulait plus se résigner aux inconvénients qu'elles entraînaient, aux
+efforts qu'elles exigeaient; on redoutait leurs abus bien plus qu'on
+ne désirait leur efficacité. La passion de la susceptibilité nationale
+avait remplacé l'élan public pour le triomphe du droit et de l'humanité.
+
+Quels avaient été, depuis onze ans, ces abus d'abord si peu bruyants ou
+si patiemment supportés? L'Angleterre avait-elle dépassé la limite fixée
+par l'article 3 de la convention du 30 novembre 1831 qui prescrivait
+que: «dans aucun cas, le nombre des croiseurs de l'une des deux nations
+ne fût plus du double de celui des croiseurs de l'autre?» Le nombre des
+bâtiments visités avait-il été très-considérable et tel que le commerce
+eût eu beaucoup à en souffrir? Les réclamations contre l'exercice du
+droit de visite avaient-elles été très-multipliées? Je fis faire, à ce
+sujet, des recherches dont je résume ici les résultats. Le nombre des
+croiseurs anglais investis du droit de visite ne s'était pas élevé, de
+1833 à 1842, au-dessus de 152; celui des croiseurs français avait été
+de 120. Sur la côte occidentale d'Afrique, théâtre de la surveillance la
+plus active comme de la traite la plus fréquente, les croiseurs français
+avaient visité en 1832 sept navires dont deux français et cinq anglais,
+en 1833 cinq navires, en 1835 deux, en 1838 vingt-quatre dont huit
+anglais; les rapports des années 1834, 1836, 1837, 1839 et 1840
+n'indiquaient pas le nombre des visites exercées par la station
+française. Quant aux croiseurs anglais, les années 1838 et 1839 furent
+les seules sur lesquelles on parvint à recueillir des renseignements un
+peu précis: en 1838, sur la côte occidentale d'Afrique, cinq bâtiments
+français avaient été visités par les croiseurs anglais pendant que, huit
+bâtiments anglais étaient visités par les croiseurs français, et en 1839
+les croiseurs anglais avaient visité onze bâtiments français. Enfin,
+quant aux réclamations du commerce français suscitées par les abus
+du droit de visite, l'examen des archives des ministères des affaires
+étrangères et de la marine pendant le cours de ces onze années n'en fit
+connaître que dix-sept, dont cinq ou six avaient obtenu satisfaction;
+les autres avaient été écartées comme sans fondement, ou délaissées
+par les réclamants eux-mêmes. C'étaient là sans doute des faits
+regrettables; mais ni leur nombre, ni leur gravité ne pouvaient suffire
+à expliquer une clameur si forte, et à justifier le changement de
+conduite qu'on demandait au gouvernement du roi.
+
+La vraie cause de l'état des esprits était ailleurs, et suscitait des
+périls bien plus graves que ceux qui pouvaient résulter du droit de
+visite. Le traité du 15 juillet 1840 et notre échec dans la question
+d'Égypte avaient réveillé en France les vieux sentiments de méfiance
+et d'hostilité contre l'Angleterre. Nous sommes, sur ce point comme
+sur tant d'autres, dans un travail de transition et de transformation
+singulièrement difficile pour les gouvernements et critique pour les
+peuples. Les siècles s'écoulent, mais les faits qui les ont remplis ne
+disparaissent pas tout entiers, et la trace en demeure longtemps,
+bien au delà de leurs causes réelles et de leur portée légitime.
+Notre histoire, ancienne et moderne, était pleine de nos luttes avec
+l'Angleterre; la dernière, à son issue, ne nous avait pas été favorable,
+et elle avait laissé dans les coeurs, peuple et armée, un souvenir
+ardent et amer. Cependant les temps étaient changés; l'une et l'autre
+nation avaient besoin de la paix; pour l'une et l'autre, la paix
+était féconde en progrès de prospérité et de bien-être. A l'accord
+des intérêts se joignait la ressemblance des institutions; l'esprit
+de liberté se déployait sur les deux rives de la Manche; l'Angleterre,
+peuple et gouvernement, avait donné, à la France et à la monarchie de
+Juillet, d'éclatants témoignages et de solides preuves de sympathie. Les
+deux pays marchaient ensemble dans les grandes voies de la civilisation
+libérale et pacifique. Fallait-il en sortir, et compromettre les
+gloires comme les bienfaits de cette ère nouvelle, pour rentrer dans
+nos anciennes luttes et obéir au réveil de ces inimitiés nationales si
+heureusement assoupies depuis vingt-cinq ans? C'était la question qui
+reparaissait en 1842, à propos du droit de visite, après avoir été,
+la veille, posée et résolue à propos des affaires d'Égypte. Il ne
+s'agissait pas seulement de la répression de la traite des nègres; la
+politique générale que le cabinet du 29 octobre 1840 avait mission de
+défendre et de pratiquer était engagée dans le débat.
+
+Malgré les difficultés et les ennuis que j'y prévoyais, je n'hésitai pas
+un moment sur la conduite que j'avais à tenir. Je mettais le maintien
+de notre politique générale, à l'extérieur comme à l'intérieur, fort
+au-dessus de telle ou telle question particulière. Je voyais le
+parti conservateur dans les chambres bien décidé à me soutenir dans
+l'ensemble, quoiqu'il m'abandonnât dans l'affaire du droit de visite. Je
+savais que, dans l'état des choses, j'étais plus propre que tout autre
+à maintenir les bons rapports avec l'Angleterre, et à tirer mon pays du
+nouveau mauvais pas où il s'engageait. Je pris la résolution d'ajourner
+la ratification du traité du 20 décembre 1841, et d'y demander des
+modifications qui devaient ou le rendre acceptable aux Chambres, ou le
+faire annuler. Le roi et le conseil adoptèrent mon avis.
+
+Le débat terminé dans la chambre des députés, j'écrivis à M. de
+Sainte-Aulaire: «Je regrette l'embarras que ceci donnera à lord
+Aberdeen. Je compatis fort aux embarras de ce genre, car je les connais.
+J'ai souvent combattu des impressions populaires, jamais une impression
+plus générale ni plus vive que celle qui s'est manifestée contre ce
+droit de visite auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il
+s'exerçait. Toute l'amertume que lord Palmerston a semée chez nous a
+saisi cette occasion pour éclater. Tenez pour certain que, dans l'état
+des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure
+et simple sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai établi la
+pleine liberté du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier.
+Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous
+ratifier sans compromettre des intérêts bien autrement graves? C'est ce
+que je ne saurais fixer aujourd'hui.»
+
+Au moment où j'écrivais cette lettre, j'en reçus une de M. de
+Sainte-Aulaire qui me rendait compte de sa première conversation avec
+lord Aberdeen depuis qu'on avait, à Londres, connaissance de notre
+débat: «Je vous servirais mal, me disait-il, en ne vous disant pas
+la vérité tout entière. En entrant dans son cabinet, j'ai reconnu
+l'intention préméditée de me faire entendre les plus grosses paroles. Il
+a établi «que ce qui se passait dans les chambres ne le regardait pas,
+qu'il tenait le traité pour ratifié parce que ni délai, ni refus n'était
+supposable, et que la reine parlerait dans ce sens à l'ouverture de son
+Parlement.» J'ai répondu que, sauf ces dernières paroles, en pareil cas
+M. de Metternich me parlerait de même, et que je serais beaucoup plus
+embarrassé de ce langage dans sa bouche que dans celle du secrétaire
+d'État de la reine d'Angleterre. Le chancelier d'Autriche ne se soucie
+guère des nécessités du gouvernement parlementaire qu'il déteste; à
+Londres, on en apprécie trop bien les avantages pour ne pas en respecter
+les inconvénients.»
+
+La réponse de M. de Sainte-Aulaire était bonne. J'ajoutai en
+_post-scriptum_ à ce que je lui écrivais: «Je ne change rien à ma lettre
+après avoir lu la vôtre, car la vôtre ne change rien à la situation.
+Lord Aberdeen se trompe s'il croit agir sur moi par les paroles dont il
+s'est servi envers vous. Je ne dirai pas qu'elles agiraient plutôt en
+sens contraire; ce serait, de ma part, un enfantillage. Mais elles me
+laissent dans la même disposition où j'étais. Je regrette l'obstacle
+qu'a rencontré la ratification actuelle du traité. J'ai fait tout ce
+qui était en mon pouvoir pour le surmonter. Mais je sais mesurer
+l'importance relative des choses. Il y a six semaines, j'ai maintenu,
+en principe et de la façon la plus désintéressée, le droit du roi
+des Pays-Bas à refuser une ratification qu'il refusait sans nécessité
+extérieure et par sa propre volonté. Je saurais bien, si on m'y
+obligeait, maintenir le même droit pour notre propre compte, quand il
+est si évident que le retard, loin de provenir de notre volonté, n'a
+lieu que malgré nous et après le plus rude combat pour l'éviter.»
+
+Les pouvoirs envoyés le 20 novembre 1841 à M. de Sainte-Aulaire, pour
+signer le nouveau traité, portaient expressément: _sous la réserve de
+nos ratifications_. Nous étions donc; non-seulement en principe général,
+mais en droit spécial et strict, pleinement autorisés à donner ou à
+ne pas donner une ratification ainsi réservée d'avance. Je rappelai
+ce texte à M. de Sainte-Aulaire, et je lui transmis en même temps les
+modifications que nous demandions au traité, comme pouvant seules
+nous mettre en mesure de le ratifier. Le cabinet anglais refusa de les
+admettre; moins à cause de leur importance que pour n'avoir pas l'air de
+céder aux sentiments de méfiance et d'hostilité contre l'Angleterre
+qui éclataient en France: «Ce serait là, disait lord Aberdeen à M. de
+Sainte-Aulaire, une humiliation que nous ne pouvons et ne voulons
+pas subir. Les symptômes de la société sont graves ici, ajoutait
+l'ambassadeur; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente
+contre l'Angleterre s'accrédite et provoque la réciprocité.» Je ne
+regrettai point le rejet des modifications proposées, et j'écrivis
+sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «Maintenant ne demandez rien, ne
+pressez rien. Le temps est ce qui nous convient le mieux. C'est du temps
+qu'il nous faut, le plus de temps possible. Prenez ceci pour boussole.»
+
+Nous touchions à un moment critique; le 20 février 1842, jour fixé pour
+l'échange des ratifications entre les cinq puissances, approchait;
+il fallait, ce jour-là, déclarer hautement et expliquer notre refus.
+J'écrivis le 17 février à M. de Sainte-Aulaire: «Voici nos points fixes:
+
+«1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre ratification;
+
+«2º Nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous pourrons la
+donner;
+
+«Certaines modifications, réserves et clauses additionnelles sont
+indispensables pour que nous puissions la donner.
+
+«Ces points reconnus, que peut-on faire?
+
+«On peut ajourner, soit indéfiniment, soit à terme fixe, toutes les
+ratifications. Je n'ai rien à dire de l'ajournement indéfini. Il est
+clair que, pour nous, il nous conviendrait. Quant à l'ajournement à
+terme fixe, nous n'avons pas à nous y opposer; mais nous ne saurions
+nous engager à ratifier purement et simplement, ce terme venu.
+Évidemment les circonstances qui entravent, pour nous, la ratification
+ne sont pas de notre fait, et il n'est pas en notre pouvoir de les faire
+disparaître à un jour donné. L'ajournement à terme fixe donne, il est
+vrai, du temps pour que les circonstances changent, et pour que
+nous nous entendions sur les modifications indispensables; mais il a
+l'inconvénient de tenir la question en suspens, au vu et su de tout
+le monde, sans donner la certitude qu'elle soit résolue quand le terme
+arrivera.
+
+«L'échange actuel des ratifications entre les autres puissances, et le
+protocole restant ouvert pour la France jusqu'à ce que nous nous soyons
+entendus sur les modifications réclamées, c'est là, ce me semble, quant
+à présent, la solution la plus convenable pour tous. Elle consomme, pour
+les autres puissances, le traité de 1841, et nous laisse, nous, sur le
+terrain des traités de 1831 et de 1833, en nous donnant, quant au traité
+de 1841, les chances du temps et d'une nouvelle négociation.
+
+«Du reste, mon cher ami, avant d'aller à la conférence, causez de ceci
+avec lord Aberdeen. Cherchez avec lui les manières de procéder et les
+formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je vous ai indiqué nos points
+fixes. Tout ce que nous pourrons faire, dans ces limites, pour atténuer
+les embarras de situation et de discussion que ceci attire au cabinet
+anglais, nous le ferons, et nous comptons, de sa part, sur la même
+disposition.»
+
+La réunion pour l'échange des ratifications eut lieu en effet le
+19 février, et M. de Sainte-Aulaire trouva, non-seulement dans lord
+Aberdeen, mais aussi dans les plénipotentiaires autrichien, prussien,
+et russe, une disposition très-conciliante: «Je sors de la conférence,
+m'écrivit-il; à midi nous étions réunis au _Foreign-Office_. C'était
+à moi à attacher le grelot. J'ai dit que je n'avais point mes
+ratifications, etc., etc. Vous trouverez mon texte dans la note
+ci-jointe[18]. Lord Aberdeen a répondu que je changeais entièrement la
+position prise par vous, que vous aviez déclaré en effet ne pouvoir
+ratifier en ce moment sans les réserves, mais qu'avec les réserves vous
+auriez ratifié immédiatement, ce qui laissait supposer que, dans un
+délai indéterminé, vous donneriez les ratifications pures et simples.
+J'ai répliqué que non-seulement je ne pouvais donner, à cet égard, ni
+engagement, ni espérance, mais que je devais insister au contraire
+sur une rédaction du protocole qui nous laissât la plus complète
+indépendance. Lord Aberdeen a admis cette indépendance, et insisté
+seulement pour que je ne vous imposasse point la nécessité de tenir à
+des réserves sans valeur sérieuse, et auxquelles il était convaincu que
+vous renonceriez volontiers si l'opinion, toujours si mobile en France,
+vous le permettait plus tard. M. de Brünnow, qui est en possession de
+rédiger les protocoles, a ouvert l'avis que celui-ci fût le plus bref
+possible et constatât seulement que, le plénipotentiaire français
+n'ayant point apporté les ratifications de sa cour, l'échange avait eu
+lieu entre les autres plénipotentiaires, le protocole restant ouvert
+pour la France.» Après quelques explications sur les modifications que
+nous avions demandées et sur la nécessité d'attendre, à ce sujet, les
+instructions des cours qui n'en avaient pas encore une connaissance
+précise, l'avis de M. de Brünnow fût adopté et le protocole rédigé
+dans des termes qui nous convenaient. «Maintenant, me disait M. de
+Sainte-Aulaire, agissez à Vienne, Berlin et Pétersbourg; les rapports
+envoyés d'ici, même à cette dernière cour, seront, je n'en doute pas,
+d'une nature conciliante.»
+
+[Note 18: _Pièces historiques_, nº V.]
+
+Je lui répondis le 27 février: «Vous avez bien dit et bien agi. La
+rédaction du protocole est bonne et la situation aussi bonne que le
+permettent les embarras qu'on nous a faits. J'avais déjà mis Vienne,
+Berlin et Pétersbourg au courant. J'y suivrai l'affaire. Je compte sur
+le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous n'avons qu'à nous louer
+du langage tenu à Londres, dans le Parlement. Il a été plein de
+mesure et de tact. Je craignais une discussion qui vînt aggraver ici
+l'irritation et mes embarras. Je puis au contraire me prévaloir d'un bon
+exemple. J'en suis charmé.»
+
+La difficulté diplomatique était ainsi ajournée; mais de jour en jour,
+au contraire, la difficulté parlementaire allait s'aggravant. En toute
+occasion, sur le moindre prétexte, dans l'une et l'autre Chambre, le
+débat recommençait sur le traité encore en suspens, sur les conventions
+de 1831 et 1833, sur les plaintes et les réclamations particulières
+auxquelles leur exécution avait donné et donnait encore lieu. Nos
+adversaires montaient et remontaient incessamment sur cette brèche
+toujours ouverte, et nos adhérents, tout en nous restant fidèles sur
+le fond et l'ensemble de la politique, cédaient volontiers au désir
+de faire, sur ce point, un peu d'opposition populaire. Les élections
+générales, qui eurent lieu en juillet 1842 pour la Chambre des députés,
+révélèrent dans le public la même disposition; il nous fut clair que la
+nouvelle Chambre serait aussi prononcée contre le droit de visite que
+celle qui venait de finir.
+
+Il était indispensable qu'avant l'ouverture de la session de 1843, la
+question eût fait un pas. J'écrivis au comte de Flahault, ambassadeur du
+roi à Vienne, le 27 septembre 1842: «Je n'ai pas besoin de vous dire
+que nous ne saurions penser et que nous ne pensons nullement à ratifier
+jamais, quelque modification qu'il dût subir, le traité du 20
+décembre 1841. Au premier moment, quand le débat s'est élevé, si les
+modifications que j'ai indiquées avaient été immédiatement acceptées,
+peut-être la ratification n'eût-elle pas été impossible. Mais les
+modifications ont été repoussées; la question est devenue ce que vous
+savez. Aujourd'hui, il n'y a plus moyen. Pour nous, le traité du 20
+décembre 1841 est mort, et tout le monde ici, dans le corps diplomatique
+comme dans le public, en est aussi convaincu que moi.
+
+«Cependant le protocole resté ouvert à Londres donne à croire que la
+ratification de la France est encore possible. Les malveillants le
+disent aux badauds. On le dirait beaucoup et on le croirait un peu dans
+la prochaine session. Il nous importe qu'on ne puisse plus le dire ni le
+croire. Nous avons donc besoin que la clôture du protocole vienne clore
+une situation qui ne peut plus avoir d'autre issue.
+
+«Nous en avons besoin à un autre titre. Dans la prochaine session, les
+conventions de 1831 et 1833 seront attaquées. Nous devons, nous voulons
+les défendre. Nous le ferions avec un grand désavantage si le protocole
+restait encore ouvert et le traité du 20 décembre 1841 suspendu sur
+nous. Pour que nous puissions nous retrancher fermement dans les anciens
+traités, il faut que les Chambres et le pays n'aient plus à s'inquiéter
+du nouveau. Cette inquiétude les entretiendrait dans un état de
+susceptibilité et d'irritation qu'on ne manquerait pas d'exploiter,
+comme on l'a déjà si bien fait.
+
+«Tout ce que je vous dis là, je l'ai dit à lord Cowley et aussi à M.
+Bulwer qui est allé passer quelques semaines à Londres. Je sais qu'ils
+en ont écrit et parlé à lord Aberdeen et à sir Robert Peel, et que les
+deux ministres comprennent la situation et ne feront aucune objection à
+la clôture du protocole. Mais ils ne croient pas pouvoir prendre, à cet
+égard, aucune initiative; ils craignent les _saints_ du Parlement, et
+ne veulent pas qu'on puisse leur dire qu'ils ont eux-mêmes proposé de
+renoncer à la ratification de la France. Ils sont prêts, si je suis bien
+informé, à accepter la clôture du protocole, pourvu que la proposition
+en soit faite par une tierce puissance.
+
+«J'ai parlé de ceci au comte d'Appony. Je lui ai dit que M. de
+Sainte-Aulaire allait retourner à Londres, qu'il exposerait à lord
+Aberdeen la situation, et lui dirait que nous ne pouvions songer à
+ratifier le traité, que par conséquent, en ce qui nous concerne, il est
+tout à fait inutile que le protocole reste plus longtemps ouvert. J'ai
+témoigné au comte d'Appony le désir que, sur cette déclaration de la
+France, le plénipotentiaire autrichien voulût bien demander la clôture
+pure et simple du protocole, sans aucune observation désagréable ou
+embarrassante pour nous. Il en a écrit au prince de Metternich, et il
+vient de me lire une dépêche qui promet de nous rendre ce bon office. M.
+de Neumann est mandé au Johannisberg, où il recevra des instructions en
+conséquence. Vous voyez, mon cher comte, que l'affaire est à peu près
+arrangée; mais j'ai besoin que vous la connaissiez bien, que vous en
+causiez avec le prince de Metternich à son retour à Vienne, et que
+vous le remerciez de la bonne grâce qu'il y a mise. Les affaires sont
+agréables à traiter avec un esprit droit et grand qui simplifie tout.»
+
+Je donnai en même temps à M. de Sainte-Aulaire, pour la clôture du
+protocole, des instructions positives. Au premier moment, elles le
+trouvèrent un peu inquiet; lord Aberdeen lui dit qu'il comprenait que
+la ratification du traité du 20 décembre 1841 nous était désormais
+impossible, qu'il ne nous la demanderait jamais, et qu'à l'ouverture du
+parlement il déclarerait sans équivoque que non-seulement nous n'avions
+point pris l'engagement de ratifier, mais qu'il n'avait, lui, aucune
+espérance à cet égard. Cela suffirait, selon lui, pour que la
+question fût considérée comme close. «Je vous avoue, ajoutait M.
+de Sainte-Aulaire, que je suis assez de son avis; des déclarations
+très-nettes de tribune me semblent pouvoir suppléer à la clôture du
+protocole, et je crains qu'en touchant avec la plume à cette malheureuse
+affaire, il n'en sorte de nouveaux embarras. Du reste, les intentions
+sont ici positivement conciliantes; dites-moi votre préférence, et je
+tâcherai de la faire prévaloir.»
+
+Je lui répondis sur-le-champ: «Chez nous et dans la disposition de notre
+public, la déclaration dont lord Aberdeen vous a parlé n'aurait pas du
+tout le même effet que la clôture du protocole. Il y a plus; dans l'état
+où sera alors l'affaire, je ne la comprendrais pas. Vous serez, dans le
+cours de ce mois, chargé de déclarer à lord Aberdeen et à la conférence
+qu'après y avoir bien réfléchi, et à raison de tout ce qui s'est
+passé depuis dix-huit mois, le gouvernement du roi ne croit pas devoir
+ratifier le traité, et ne le ratifiera décidément pas, qu'ainsi il n'y
+a plus, en ce qui le concerne, aucun motif pour que le protocole reste
+ouvert. Quand vous aurez fait cette déclaration, il n'y aura plus lieu
+à dire que nous n'avons point pris l'engagement de ratifier, qu'on
+n'a aucune espérance à cet égard et qu'on ne nous demandera jamais la
+ratification. Ces paroles supposeraient encore une situation qui ne
+subsistera plus. Pourquoi a-t-on laissé le protocole ouvert? Dans
+la perspective de la ratification possible de la France et pour en
+maintenir la possibilité. C'est là non-seulement ce qui a été fait,
+mais ce qui a été dit formellement. Quand la France aura définitivement
+déclaré qu'elle ne saurait ratifier, l'ouverture prolongée du protocole
+devient absolument sans objet.
+
+«Que signifierait-elle donc et à quelles suppositions pourrait-elle
+donner lieu?
+
+«On supposerait, ou que le cabinet actuel pourra revenir sur sa
+déclaration qu'il ne ratifiera point, on qu'un jour, un autre cabinet
+pourra et voudra ratifier. Évidemment le protocole ne resterait ouvert
+que pour l'une ou l'autre de ces deux chances, et tout le monde le
+croirait ou se croirait en droit de le dire.
+
+«Je n'hésite pas à affirmer que ni l'une ni l'autre de ces chances
+n'existe, et qu'en les maintenant sur l'horizon, on créerait, entre les
+deux pays, et à nous dans nos Chambres, de graves embarras.
+
+«A quel moment, en effet, laisserait-on cette perspective encore
+entr'ouverte?
+
+«Au moment où les conventions de 1831 et 1833 sont et seront violemment
+attaquées, et où leur exécution peut donner, donne et donnera lieu à de
+fâcheux conflits, à des plaintes continuelles.
+
+«Pour défendre les conventions de 1831 et 1833, pour les exécuter sans
+que les bonnes relations des deux pays en soient, à chaque instant,
+compromises, j'ai besoin de n'avoir sur les épaules, dans cette affaire,
+aucun autre fardeau. Celui-là est déjà assez lourd.
+
+«Or la seule perspective d'une résurrection possible du traité du 20
+décembre 1841, quelque lointaine et douteuse qu'elle fût, quelques
+dénégations qu'on en donnât dans l'un et l'autre parlement, serait
+un fardeau énorme qui m'affaiblirait extrêmement dans la tâche, déjà
+très-difficile, que j'aurai à remplir. Cette perspective toujours
+subsistante laisserait aussi subsister, chez nous, toutes les
+irritations, toutes les susceptibilités, toutes les méfiances.
+L'opposition les exploiterait avidement. Le moindre incident, dans
+l'exécution des traités, et il y en aura, nous le voyons bien,
+deviendrait la source d'amères réclamations et de violents débats.
+
+«La clôture pure et simple du protocole, après notre déclaration que
+nous ne ratifierons point, peut seule couper court à ces embarras, je
+dirai à ces dangers. Seule, elle est en accord avec la vérité des choses
+et avec l'intérêt des bonnes relations entre les deux pays. Seule,
+elle nous permettra de recommencer un compte tout à fait nouveau, et
+de régler les diverses affaires que nous avons ensemble, sans autre
+difficulté que celle des affaires mêmes.»
+
+Lord Aberdeen était, au fond, de cet avis. Je n'ai point connu d'homme
+moins emprisonné dans ses propres pensées, ni plus disposé à comprendre
+les idées et la situation des autres, et à leur faire leur part. Il y
+avait en lui, à côté d'une prudence qui ne se dissimulait aucune des
+difficultés d'une affaire et qui ne tentait de les surmonter que pas
+à pas, une liberté et une équité d'esprit qui le portaient à chercher,
+dans toute question, la solution la plus juste envers tous. Mais, à
+propos du droit de visite, il avait affaire, dans son propre cabinet, à
+des dispositions fort diverses et peu traitables; l'amirauté anglaise et
+plusieurs des ministres étaient opposés à toute concession; le chef
+du cabinet, sir Robert Peel, quoique très-judicieux et d'intention
+très-pacifique, était, en fait de politique extérieure, méfiant,
+susceptible, prompt à partager les impressions populaires et préoccupé
+surtout de la crainte d'être ou seulement de paraître dupe ou faible.
+Quand on apprit à Londres qu'il fallait renoncer à toute attente de
+notre ratification du traité du 20 décembre 1841, et que nous étions
+sur le point de faire, à ce sujet, une déclaration positive, de vifs
+dissentiments s'élevèrent dans le cabinet sur la portée de cette
+déclaration et sur la façon dont elle devait être accueillie: «Les uns,
+m'écrivait M. de Sainte-Aulaire, sont très-animés contre notre procédé;
+ils veulent qu'on réponde à notre déclaration et pour cela ils préfèrent
+qu'elle soit motivée; les autres souhaitent que les choses se passent
+le plus possible en douceur, qu'aucune réponse ne soit faite à notre
+déclaration, et pour qu'elle donne moins de prise à une réponse, ils
+la préfèrent non motivée. D'après ce que je vois et entends, le mode
+préféré par lord Aberdeen serait la déclaration sans motifs; à cela,
+sir Robert Peel objecte que cette déclaration toute sèche a un peu l'air
+dictatorial, et qu'elle amène naturellement la question: _Mais pourquoi
+donc?_ Il lui paraîtrait préférable que nous entrassions en explication
+et dissions que, depuis la signature du traité et avant sa ratification,
+les Chambres en ayant eu connaissance, elles ont manifesté une opinion
+dont un monarque constitutionnel doit tenir compte, et qui oppose un
+obstacle absolu à la ratification ultérieure. Sir Robert Peel ajoute
+que si vous voyez des inconvénients à avouer aussi positivement la
+dépendance où se trouve la prérogative de la couronne devant les
+Chambres, on pourrait dire seulement qu'entre la signature du traité et
+l'époque fixée pour la ratification, il est survenu en France des
+faits auxquels le gouvernement a dû avoir égard, et qui rendent la
+ratification désormais impossible. Lord Aberdeen trouve que sir
+Robert Peel a raison dans les reproches qu'il adresse à un refus de
+ratification tranchant et sans motifs. Nous nous sommes séparés sans
+rien conclure. Il m'a prié d'essayer diverses rédactions répondant
+aux idées de sir Robert Peel et à la sienne. Je lui ai promis de m'en
+occuper; mais avant de lui rien montrer, je voudrais recevoir vos
+instructions. Elles peuvent me revenir vendredi prochain, 28. J'ai
+l'espoir que notre affaire marcherait ensuite rapidement.»
+
+Mes instructions ne se firent pas attendre: je donnai à M. de
+Sainte-Aulaire toutes les facilités qu'à Londres on pouvait désirer;
+je lui envoyai deux projets de rédaction pour la clôture définitive
+du protocole: l'un contenant, sans motifs, notre déclaration que nous
+étions résolus à ne pas ratifier le traité du 20 décembre; l'autre,
+expliquant notre refus «par les faits graves et notoires qui, depuis
+la signature du traité, sont survenus en France à ce sujet, et que
+le gouvernement du roi juge de son devoir de prendre en grande
+considération.»--«Avec ce choix-là, il est difficile, ce me semble, lui
+disais-je, de ne pas en finir bientôt.»
+
+Pourtant les difficultés et les incertitudes se prolongèrent encore;
+rien n'est plus difficile, même entre hommes qui, au fond, sont d'accord
+dans leur intention et leur but, que de donner satisfaction à toutes
+les susceptibilités et aux apparences que souhaitent les situations
+diverses: «Remarquez bien, disait lord Aberdeen à M. de Sainte-Aulaire,
+que vous cédez, dans tout ceci, à des motifs qui peuvent avoir pour
+vous une valeur déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à
+apprécier, car ils sont très-injurieux pour nous, et nous ne pouvons
+avec dignité les voir se produire sans les qualifier sévèrement. On est
+parvenu à persuader en France que nous sommes d'abominables hypocrites,
+que nous cachons des combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un
+intérêt d'humanité. Vous vous trouvez dans la nécessité de déférer à ces
+calomnies, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en
+ne nous en montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de
+l'Europe, nous les présenter comme le motif déterminant de votre
+conduite, force nous est de les repousser comme telles, car notre
+silence impliquerait une sorte d'adhésion.» Dans ma correspondance
+particulière avec M. de Sainte-Aulaire, je répondais à toutes ces
+humeurs, à tous ces ombrages du cabinet et du public anglais; je
+m'appliquais à mettre en lumière la légitimité, en principe, comme la
+nécessité, en fait, de notre conduite; ainsi que je l'y autorisais, M.
+de Sainte-Aulaire montrait mes lettres à lord Aberdeen qui lui dit un
+jour, en lui en rendant une qu'il avait communiquée à sir Robert Peel:
+«Les lettres de M. Guizot sont toutes parfaitement belles; mais à les
+lire, on croirait volontiers que c'est lui qui a toute raison et nous
+tout le tort, que nous n'avons qu'à nous louer de son procédé, lui à
+se plaindre du nôtre; enfin que, dans tout ceci, c'est lui, et non
+pas nous, qui sommes la partie lésée.» «J'ai répondu, me disait M. de
+Sainte-Aulaire, que jusqu'ici vous ne vous plaigniez point du cabinet
+anglais, mais que, si vous aperceviez des susceptibilités et des
+méfiances, il n'y aurait point lieu de s'étonner que vous en fussiez
+blessé. Quelle est, en effet, ai-je ajouté, la position de M. Guizot en
+France? Sur quel terrain l'attaquent ses ennemis? Ils lui reprochent sa
+partialité pour l'Angleterre, sa préférence pour l'alliance anglaise,
+l'estime qu'il professe pour votre nation et son gouvernement. Si
+pendant qu'il est poursuivi chez nous pour ces causes, il a aussi à
+se défendre contre vous, un peu d'humeur de sa part ne serait que
+légitime.» Lord Aberdeen est convenu qu'il y avait du vrai dans ce que
+je disais là; mais il en a rétorqué contre moi une partie: «Si vous êtes
+attaqué à cause de l'Angleterre, l'Angleterre aussi est attaquée à cause
+de vous; les accusations odieuses dont on la poursuit, les passions
+qu'on soulève, n'ont, au fond, rien de réel contre elle; ce sont des
+machines de guerre contre vous; c'est pour vous faire pièce qu'on a
+empêché la ratification du traité de 1841; c'est pour vous faire pièce
+qu'on va attaquer ceux de 1831 et 1833.» J'ai bien averti lord Aberdeen
+de prendre garde aux conséquences pratiques qu'on pourrait tirer de ces
+prémisses; sans doute, la stratégie des partis a sa part dans ce qui
+se passe aujourd'hui en France; mais les partis n'exploitent que les
+dispositions qui existent, et si un homme moins intrépide que vous
+était au pouvoir, il serait, à coup sûr, emporté par la tempête
+contre laquelle vous luttez. A cela, lord Aberdeen m'a répondu par des
+protestations très-explicites et, je n'en doute pas, très-sincères de sa
+confiance en votre loyauté et de son estime pour votre habileté et votre
+courage. Maintenant, mon cher ami, c'est pour moi un devoir de vous
+avertir qu'au fond de tout cela est la prévision que nous reviendrons
+sur les traités de 1831 et 1833, que le parti est pris de ne rien céder
+sur ce point, et que toute tentative de modifier ces traités aurait
+pour conséquence nécessaire et immédiate une rupture diplomatique. Ma
+conviction à cet égard ne s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais
+sur le jugement que je porte de l'ensemble de la situation.»
+
+Les difficultés et les hésitations furent enfin surmontées par le bon
+vouloir et le bon sens mutuels des négociateurs: lord Aberdeen prit
+son parti de ne pas tenir compte des exigences de quelques-uns de ses
+collègues: «Ils veulent une réplique à votre refus de ratifier, dit-il
+à M. de Sainte-Aulaire, et si je les en croyais, elle serait vive; mais,
+au fait, c'est moi, et non pas eux, qui serais responsable des
+suites; je ne me laisserai pas pousser.»--«Je présume, ajoutait M. de
+Sainte-Aulaire, que lui et sir Robert Peel se sont mis d'accord.» Il
+m'écrivit, en effet, quelques jours après, le 8 novembre 1842: «Quoique
+je me sois un peu écarté de la ligne que vous aviez tracée, vous ne
+serez pas, j'espère, mécontent du résultat. Vous teniez: 1º à déclarer,
+_sans compliments_, que vous ne ratifieriez, ni à présent, ni plus tard,
+le traité du 20 décembre 1841; 2º à ce que cette déclaration fût admise
+et le protocole fermé _sans phrases_. J'ai emporté ces deux points,
+non sans combat, je vous assure. J'ai concédé que notre déclaration
+de non-ratification serait faite par une note que j'adresserais à lord
+Aberdeen, lequel convoquera demain la conférence, et lui communiquera
+ladite déclaration. Il s'est engagé à ne pas laisser mettre dans le
+protocole une parole désobligeante pour nous: la clôture _sans phrases_.
+C'est le prince de Metternich qui a suggéré ce mode de procéder. Lord
+Aberdeen ne l'avait pas goûté d'abord. Hier soir cependant, après une
+longue et vive discussion entre nous, il a produit cet expédient comme
+atténuant l'âpreté de nos formes. Il a paru très-satisfait quand j'y ai
+donné mon adhésion, et m'a quitté précipitamment pour aller le dire à
+sir Robert Peel qui l'attendait dans une chambre voisine. En reprenant
+ce matin notre entretien, j'ai été surpris de retrouver lord Aberdeen
+presque indifférent sur l'expédient auquel il attachait, la veille, tant
+de prix; j'ai demandé alors à revenir à la marche plus conforme à mes
+instructions, dont je ne m'écartais qu'avec grand regret: «Pour Dieu,
+m'a dit lord Aberdeen, ne revenez pas là-dessus; pour ma part, je n'y
+tiens pas beaucoup; mais quand, hier soir, j'ai annoncé à sir Robert
+Peel que nous étions, vous et moi, d'accord sur ce point, il en a
+témoigné une joie extrême, et il serait très-fâché d'un mécompte. M.
+Guizot, ni vous, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette
+malheureuse affaire m'a données[19].»
+
+[Note 19: _Pièces historiques_, nº VI.]
+
+Peu importent les peines quand le but est atteint; il l'était
+complètement en cette occasion; la complication était dénouée et
+le traité du 20 décembre 1841 annulé, quant à nous, sans aucune
+récrimination des autres puissances entre lesquelles il continuait
+d'être en vigueur, et sans que les bons rapports entre la France et
+l'Angleterre fussent le moins du monde altérés. J'écrivis au comte de
+Sainte-Aulaire: «Vous avez raison d'être content et je le suis aussi.
+Votre forme de déclaration par une note écrite et communiquée est
+au moins aussi nette, peut-être plus correcte, et certainement moins
+ouverte à la polémique, que ne l'eût été votre déclaration face à face
+dans la conférence. La rédaction du protocole est bonne. Tout est donc
+bien et voilà un gros embarras derrière nous. Mais je ne veux pas que,
+de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
+moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
+une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
+conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une
+loyauté irréprochables. Pour ma part, j'ai lutté tant que la lutte a été
+possible. J'ai proposé des modifications au traité. J'ai attendu près
+d'un an. Devais-je aller au delà? Devais-je risquer, sur cette question,
+notre situation et notre politique tout entière? Évidemment non. Ni
+l'intérêt français, ni l'intérêt européen, ni l'intérêt des relations de
+la France et de l'Angleterre n'y auraient rien gagné. J'ai donc pris, au
+fond, le seul parti raisonnable et convenable. Dans la forme, j'ai voulu
+que notre résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien
+admis qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement;
+c'était mon devoir. Mais en même temps, je n'ai rien dit, je n'ai rien
+accueilli, ni paru accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord
+Aberdeen, de son côté, a mis, dans toute l'affaire, beaucoup de bon
+vouloir et de modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre,
+dans une situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne
+politique. Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.
+
+«Voilà pour le passé. Maintenant voyons l'avenir, car nous en avons un
+devant nous, et qui aura bien ses embarras.
+
+«Évidemment, dans la session prochaine, les conventions de 1831 et
+1833 seront fort attaquées. Elles le seront par l'opposition, par les
+intrigants, par quelques conservateurs malveillants ou aveugles. Plus ou
+moins ouvertement, on me demandera deux choses: l'une, d'éluder, par des
+moyens indirects, l'exécution de ces conventions; l'autre, d'ouvrir une
+négociation pour en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au
+nom de la loyauté, la seconde au nom de la politique. Je ne suis pas un
+procureur, un chercheur de chicanes. J'exécuterai honnêtement ce qui a
+été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour l'abolition
+des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus entraînerait
+de mauvaises relations, peut-être la rupture des relations diplomatiques
+entre les deux pays. Une telle faute ne se commettra point par mes
+mains. J'ai dit naguère à lord Palmerston qu'il sacrifiait la grande
+politique à la petite, que l'amitié de la France valait mieux que la
+Syrie enlevée à Méhémet-Ali. Je n'encourrai pas le même reproche; la
+bonne intelligence avec l'Angleterre vaut mieux que l'abolition des
+traités de 1831 et 1833. C'est là une raison supérieure qui me dispense
+d'en chercher d'autres.
+
+«Voilà mon plan de conduite, mon cher ami. J'y rencontrerai bien des
+combats, bien des obstacles, car les préventions sont bien générales,
+les passions bien excitées, et tous les prétendants au pouvoir se
+coaliseront, ouvertement ou sous main, pour les exploiter. Pourtant je
+persévérerai, et je crois au succès; mais pour que j'y puisse compter,
+il me faut trois choses:
+
+«1º La complète exécution, dans les conventions de 1831 et 1833, de
+toutes les clauses qui peuvent être considérées, en France, comme des
+garanties; notamment de l'art. 3 de la convention de 1831 qui veut
+que le nombre des bâtiments croiseurs soit fixé chaque année par une
+convention spéciale;
+
+«2º Beaucoup de prudence et de modération dans l'exercice du droit
+de visite. Ceci dépend et du choix des officiers croiseurs et des
+instructions qu'ils reçoivent. Il ne m'appartient en aucune façon
+d'intervenir dans le choix des officiers que le cabinet emploie à ce
+service dans les diverses stations, notamment sur la côte occidentale
+d'Afrique. Cependant on peut craindre, d'après les faits connus, que
+quelques-uns de ces officiers n'aient pas toujours été aussi mesurés,
+aussi calmes, aussi polis qu'il eût été à désirer. Nos gens, à nous,
+sont fiers et susceptibles; c'est par le sang-froid et la politesse
+qu'on peut prévenir la susceptibilité. Je ne puis m'empêcher de
+remarquer qu'aucune plainte ne s'est élevée de la part des bâtiments
+anglais visités par nos croiseurs, et il y en a eu souvent. Je me
+permets donc d'appeler, sur le choix des officiers, toute l'attention,
+je dirai tout le scrupule du cabinet anglais. C'est par là surtout que
+nous nous épargnerons de graves et continuels embarras.
+
+«Quant aux instructions, je suis charmé d'apprendre que lord Aberdeen
+les examine et les fait examiner de très-près. Il n'oublie certainement
+pas qu'aux termes de l'art. 5 de la convention de 1831, il y a
+des instructions, _rédigées et arrêtées en commun par les deux
+gouvernements_. Si ce sont celles-là que lord Aberdeen soumet en ce
+moment à une révision, cette révision doit aussi se faire en commun, et
+aucune modification ne peut être arrêtée que de concert. Sans doute il
+peut, il doit même y avoir, outre les instructions générales et arrêtées
+en commun, des instructions spéciales personnellement données par chaque
+gouvernement à ses officiers. Sur celles-là aussi peut-être serait-il
+utile de nous entendre officieusement. Ni vous, ni personne de votre
+ambassade n'est, à coup sûr, au courant des détails d'exécution de ce
+service, et en mesure de s'en entretenir avec les hommes du métier.
+Jugeriez-vous utile que je vous envoyasse à Londres, comme donneur de
+renseignements et bon à employer auprès de l'amirauté anglaise, un homme
+spécial que je demanderais au ministre de la marine et dont vous vous
+serviriez officieusement?
+
+«Voici mon troisième point nécessaire. Des satisfactions, des
+réparations équitables et un peu promptes sur les griefs dont nous avons
+eu ou dont nous pourrons avoir à nous plaindre. Je serai obligé de me
+montrer, dans les affaires de ce genre, exact et insistant. Je comprends
+que le cabinet anglais en soit, de son côté, assez embarrassé; les
+faits sont souvent douteux, contestés, difficiles et longs à constater.
+Cependant il y en a de certains. Quelques exemples de ferme impartialité
+à cet égard seraient d'un excellent effet, et ici dans le public, et
+dans les diverses stations, sur les croiseurs eux-mêmes. Je ferai tout
+mon devoir; mais je tiendrai à tout mon droit.
+
+«En voilà bien long, mon cher ami, et pourtant j'aurais encore, sur le
+même sujet, bien des choses à vous dire. Mais j'ai dit l'essentiel; le
+reste viendra en son temps. Vous voyez; c'est entre Paris et Londres
+une situation délicate, prolongée, et une bonne conduite difficile, mais
+nécessaire à tenir de concert. J'espère que nous y réussirons, comme
+nous avons déjà réussi; mais, en conscience, il m'est permis de dire
+que, dans la difficulté, ma part sera la plus grosse.»
+
+Je ne me trompais pas sur ce point. Dès que la session de 1843 se
+rouvrit, la nouvelle chambre des députés s'empressa de témoigner, sur
+le droit de visite, ses sentiments. Bien que le discours du trône n'eût
+fait aucune mention de la question, les conservateurs, en majorité
+décidée dans la commission de l'adresse, et prenant pour rapporteur
+l'un de mes plus intimes amis, M. Dumon, insérèrent dans leur projet de
+réponse un paragraphe ainsi conçu: «Réunies par un sentiment d'humanité,
+les puissances s'appliquent à la suppression du trafic infâme des noirs.
+Nous avons vu avec satisfaction qu'en persévérant à prêter à cette juste
+entreprise le concours de la France, le gouvernement de Votre Majesté
+n'a pas donné son assentiment à l'extension des conventions existantes.
+Pour l'exécution stricte et loyale de ces conventions, tant qu'il n'y
+sera point dérogé, nous nous reposons sur la vigilance et la fermeté
+de votre gouvernement. Mais frappés des inconvénients que l'expérience
+révèle et dans l'intérêt même de la bonne intelligence si nécessaire à
+l'accomplissement de l'oeuvre commune, nous appelons de tous nos voeux
+le moment où notre commerce sera replacé sous la surveillance exclusive
+de notre pavillon.»
+
+Il y avait là, à coup sûr, une forte insistance pour que le gouvernement
+entreprît l'abolition des conventions de 1831 et 1833. L'opposition
+ne s'en contenta point: elle fit, de l'attaque au droit de visite,
+une attaque au cabinet et à toute sa politique; elle demanda, pour
+l'abolition des conventions de 1831 et 1833, une négociation catégorique
+et immédiate. Le débat se prolongea pendant six jours, et ce ne fut pas
+sans un peu de triste surprise que je comptai M. de Tocqueville parmi
+mes adversaires; il me semblait appelé, par l'élévation de son caractère
+et de ses idées, à se placer, dans cette circonstance, hors des rangs et
+des routines de l'opposition. En revanche, un jeune député, nouveau dans
+la Chambre, M. Agénor de Gasparin, défendit avec un vertueux courage la
+cause presque abandonnée des conventions de 1831 et 1833 qu'il persista
+à regarder comme nécessaires pour la répression efficace de la traite
+et peu dangereuses, en réalité, pour la sûreté du commerce et la
+liberté des mers. Plusieurs amendements furent proposés pour aggraver
+le paragraphe du projet d'adresse, et le tourner en machine de guerre
+contre le cabinet. Je pris la parole vers la fin du débat, et après
+avoir pleinement expliqué l'attitude du cabinet dans son refus de
+ratifier le traité du 20 décembre 1841, j'ajoutai: «Quant aux traités
+de de 1831 et 1833, ils étaient, depuis dix ans, conclus, ratifiés,
+exécutés; j'ai cru qu'il était de l'honneur de mon pays, comme du mien,
+de les exécuter loyalement, de ne pas donner un exemple d'une extrême
+irrégularité et d'une véritable mauvaise foi dans les rapports
+internationaux. J'en ai donc conseillé à la couronne et j'en ai continué
+l'exécution. La Chambre sait que cette exécution avait eu lieu avec
+quelque négligence, et que le laisser-aller apporté par tout le monde,
+Chambres, public, gouvernement, dans cette question, pendant tant
+d'années, avait fait tomber en désuétude plusieurs garanties importantes
+pour nous. Je les ai toutes reprises et redemandées. Il y en a trois: la
+rédaction d'une convention annuelle pour débattre et régler, selon les
+circonstances de l'année, le nombre des croiseurs; la déclaration que
+les croiseurs seront attachés à une station spéciale, et ne pourront,
+sans un nouveau mandat, passer de l'une à l'autre; enfin, l'égalité, ou
+à peu près, dans le nombre des croiseurs des deux pays. Aucune de
+ces trois garanties n'avait été pratiquée depuis dix ans; je les ai
+réclamées; elles sont toutes en vigueur aujourd'hui. Nous sommes à
+présent, l'Angleterre et nous, quant à l'exécution des traités de 1831
+et 1833, dans le droit strict, complet, loyal.
+
+«Faut-il, outre cela, provoquer actuellement l'abolition de ces traités?
+Je ne puis me dispenser de rappeler cette maxime que les traités
+conclus, ratifiés, exécutés, se dénouent d'un commun accord ou se
+tranchent par l'épée. Il n'y a pas une troisième manière. Le commun
+consentement, le commun accord pour l'abolition des traités de 1831
+et 1833, est-ce le moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de
+l'obtenir? Le cabinet ne l'a pas pensé, et il n'a pas cru devoir, quant
+à présent, entamer à ce sujet des négociations. Je ne sache personne qui
+entame une négociation pour autre chose que pour réussir.
+
+«On demande si le cabinet prendra réellement le sentiment public et le
+voeu de la Chambre au sérieux. Je serais bien tenté de prendre cette
+question pour une injure; je ne le ferai pas. Messieurs, si je ne
+prenais pas au sérieux le sentiment du pays et le voeu de la Chambre
+dans cette question, savez-vous ce que je ferais? J'ouvrirais une
+négociation; je l'ouvrirais à l'instant même, sans me préoccuper de ses
+conséquences probables. Mon opinion, ma prévoyance est qu'actuellement
+elle ne réussirait pas. Quand elle aurait échoué, je viendrais vous le
+dire. J'aurais déféré au voeu de la Chambre; j'aurais accompli la
+seule chose qui dépende du cabinet; je demanderais alors à la Chambre:
+Maintenant, que voulez-vous? Voulez-vous vous arrêter? Voulez-vous
+reculer? Voulez-vous poursuivre? J'écarterais ainsi le fardeau des
+épaules du cabinet pour le reporter sur la Chambre et sur le pays.
+
+«Une telle conduite serait une indignité et une lâcheté. Le cabinet
+gardera pour lui-même le fardeau. Le cabinet ne mettra pas la Chambre
+et le pays dans cette alternative que je me suis permis de qualifier
+ailleurs par ces mots, une faiblesse ou une folie. Il prend trop au
+sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la
+Chambre. Quand le cabinet croira, avec une parfaite sincérité, avec
+une conviction profonde, qu'une telle négociation doit réussir, que
+les traités de 1831 et 1833 peuvent se dénouer d'un commun accord, le
+cabinet l'entreprendra. Auparavant, non; alors, certainement.»
+
+La Chambre approuva hautement cette attitude et ce langage; tous les
+amendements furent rejetés; et l'adoption pure et simple du paragraphe
+proposé par la commission de l'adresse prouva à la fois la persistance
+de la majorité dans son voeu et sa ferme adhésion au cabinet.
+
+Un débat analogue eut lieu dans la chambre des pairs. Fidèle à ses
+traditions, sa commission avait gardé, sur cette affaire, dans son
+projet d'adresse, le même silence que le discours du trône. Plusieurs
+pairs réclamèrent, par voie d'amendement, l'abolition formelle et
+prompte du droit de visite. Le duc de Broglie les combattit au nom de
+la commission dont il était rapporteur; et, reprenant pour son
+propre compte la question au fond, il la discuta historiquement et
+politiquement, en principe et en fait, d'une façon tellement lucide
+et complète que la chambre des pairs, rejetant tous les amendements,
+persista dans la réserve que s'était imposée sa commission.
+
+Au moment même, l'issue de ces débats était bonne pour le cabinet:
+les Chambres lui avaient témoigné pleine confiance, et elles l'avaient
+soutenu contre ses adversaires, quoiqu'elles fussent entrées elles-mêmes
+dans la voie que ses adversaires avaient ouverte. Mais évidemment le
+voeu pour l'abolition du droit de visite était général et ne pouvait
+manquer de devenir chaque jour plus impérieux. J'écrivis au comte de
+Flahault à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur
+l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps. Mais il faudra arriver
+à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité en soit
+partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de Metternich. Il
+sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le moment venu,
+il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se perpétuer
+indéfiniment, car elle amènerait chaque année, au retour des Chambres,
+et dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, un accès de
+fièvre très-périlleux.» A Londres, le comte de Sainte-Aulaire n'avait
+pas besoin d'être ainsi averti; son inquiétude au sujet du droit de
+visite était toujours très-vive: «Vous me dites, m'écrivait-il, de me
+tenir, quant à présent, bien tranquille sur cette question-là. Vous avez
+cent fois raison; si quelque chose doit être possible un jour, c'est
+à la condition de ne rien compromettre aujourd'hui. Je ne veux rien
+exagérer: tout en déclarant sans la moindre hésitation qu'aujourd'hui
+toute ouverture faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à
+une retraite de fort mauvaise grâce pour nous, je ne prétends pas
+que cette chance soit à jamais fatale, et qu'à une autre époque, sous
+l'empire d'autres circonstances, on ne puisse tenter avec succès ce qui
+m'est impossible aujourd'hui.»
+
+D'autres circonstances survinrent bientôt, très-inattendues et
+très-propres à nous fournir, pour cette embarrassante affaire, des
+occasions et des moyens d'agir. Vers la fin d'août 1843, la session des
+Chambres terminée, la famille royale et le cabinet s'étaient dispersés;
+le roi prenait, au château d'Eu, ses vacances d'été; M. le prince de
+Joinville et M. le duc d'Aumale étaient allés passer quelques jours à
+Londres et à Windsor; M. le duc de Nemours tenait un camp de dix mille
+hommes à Plélan en Bretagne; je me reposais, au Val-Richer, des fatigues
+de la session. De retour à Paris le 23 août, j'eus la visite de lord
+Cowley qui vint me dire que la reine Victoria était sur le point de
+faire, au château d'Eu, une visite au roi, et que lord Aberdeen devait
+l'accompagner. Il n'en était encore informé que par une lettre de
+M. Henri Greville, mais il tenait la chose pour certaine. J'envoyai
+sur-le-champ une estafette au roi qui me répondit le lendemain 26 août:
+
+«Oui, mon cher ministre (je commence comme l'Agamemnon de Racine), j'ai
+tout lieu de croire que nous allons avoir à Eu la royale visite de la
+reine Victoria et du prince Albert. Elle a chargé mes fils, qui sont
+arrivés ce matin, de tous ses messages. Seulement elle nous demande
+de tenir secret jusqu'au 30 août ce qui n'en est plus un, parce que,
+dit-elle, l'exécution de ce projet pourrait être entravée par la
+publicité. Je crois donc important, et je viens même de l'écrire à
+Duchâtel, que nos gazettes, officielles ou ministérielles, ne prennent
+pas l'initiative de la nouvelle, qu'elles expriment du doute en la
+révélant, et qu'elles parlent toujours des incertitudes du temps et de
+la mer, surtout en septembre. La reine doit venir lundi à Brighton, là
+s'embarquer pour visiter quelques ports anglais de la Manche et ensuite
+venir au Tréport, en prenant peut-être un pilote français à Cherbourg.
+Veuillez dire cela à l'amiral Mackau. Je pense que les autorités de
+terre et de mer sauraient leur devoir pour les saluts de tous les forts,
+batteries et bâtiments si le pavillon royal d'Angleterre paraissait à
+Cherbourg. Au surplus, nous en aurons des nouvelles, j'espère. Ici,
+je suis fort malheureux avec quatre invalides pour servir six pièces,
+quoique le maréchal en eût ordonné trente l'année dernière. J'ai dit
+au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela pour
+faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il n'y
+a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre
+embarras; heureusement, il y a chez Peckham une douzaine de baraques
+en bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de
+l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
+de Neuilly, et chercher à Dieppe de la toile à voile qu'on va goudronner
+pour couvrir les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc
+d'Aumale donnera l'exemple d'y coucher, comme il a donné celui de
+charger la _smala_ d'Abd-el-Kader. Je fais commander un spectacle pour
+lundi 4, car la reine compte arriver samedi 2. Il est certain que lord
+Aberdeen vient avec elle. Ceci nous paraît indiquer l'invitation à lord
+Cowley; veuillez donc la faire de ma part à lord et lady Cowley et miss
+Wellesley. Quant à vous, mon cher ministre, vous viendrez quand vous
+voudrez; mais je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que
+nous puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée. Je
+serai charmé aussi d'avoir ici l'amiral Mackau; _but you will have to
+excuse the accommodation which will be very indifferent[20]. Never
+mind_, tout ira très-bien. Bonsoir, mon cher ministre.»
+
+[Note 20: «Mais vous aurez à excuser les arrangements qui seront
+médiocres.»]
+
+A Paris et partout, quand la nouvelle se répandit, l'effet en fut grand;
+satisfaction pour les uns, humeur pour les autres, surprise pour
+tous. Chez quelques-uns des membres du corps diplomatique, l'humeur
+s'épanchait quelquefois en propos étourdis et peu dignes:
+
+«Fantaisie de petite fille; un roi n'aurait pas fait cela.» Et quand
+on répondait: «Fantaisie acceptée par des ministres qui ne sont pas des
+petites filles,» l'humeur redoublait: «Ses ministres ne songent qu'à lui
+plaire, ils tremblent devant elle.» Bientôt pourtant l'humeur se contint
+devant l'importance du fait et le sentiment public; les impressions du
+moment même et sur place sont plus vraies que les plus exacts souvenirs;
+j'insère ici textuellement une lettre où, le soir même, en écrivant à
+Paris, je racontais l'arrivée et le débarquement de la reine: «A cinq
+heures un quart, le canon nous a avertis que la reine était en vue.
+A cinq heures trois quarts, nous nous sommes embarqués dans le canot
+royal, le roi, les princes, lord Cowley, l'amiral Mackau et moi, pour
+aller au-devant d'elle. Nous avons fait en mer un demi-mille. La plus
+belle mer, le plus beau ciel, la terre couverte de toute la population
+des environs. Nos six bâtiments sous voiles, bien pavoisés, pavillons
+français et anglais, saluaient bruyamment, gaiement. Le canon couvrait
+à peine les cris des matelots. Nous avons abordé le yacht _Victoria and
+Albert_. Nous sommes montés. Le roi était ému, la reine aussi. Il l'a
+embrassée. Elle m'a dit: «Je suis charmée de vous revoir _ici_.» Elle
+est descendue, avec le prince Albert, dans le canot du roi. A mesure que
+nous approchions du rivage, les saluts des canons et des équipages
+sur les bâtiments s'animaient, redoublaient. Ceux de la terre s'y sont
+joints. La reine, en mettant le pied à terre, avait la figure la plus
+épanouie que je lui aie jamais vue: de l'émotion, un peu de surprise,
+surtout un vif plaisir à être reçue de la sorte. Beaucoup de _Shake
+hand_ dans la tente royale. Puis les calèches et la route. _Le God save
+the Queen_ et autant de _Vive la reine! Vive la reine d'Angleterre!_
+que de _Vive le roi!_ Il faut croire à la puissance des idées justes et
+simples. Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et maritime.
+Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé deux ou trois
+fois et pillé je ne sais combien de fois. Rien ne serait plus facile que
+d'exciter ici une passion populaire qui nous embarrasserait fort; mais
+on a dit, on a répété: «La reine d'Angleterre fait une politesse à notre
+roi; il faut être bien poli avec elle.» Cette idée s'est emparée du
+peuple et a surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont
+crié et ils crieront _Vive la reine!_ et ils applaudissent le _God save
+the Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
+demander trop longtemps.
+
+«J'ajoute pourtant qu'une autre idée simple et plus durable, la paix, le
+bien de la paix, est devenue et devient chaque jour plus puissante. Elle
+domine parmi les bourgeois et aussi parmi les réfléchis et les honnêtes
+du peuple. Elle nous sert beaucoup en ce moment. On se dit beaucoup:
+«Quand on veut avoir la paix, il ne faut pas se dire des injures et se
+faire la grimace.» Cela était compris aujourd'hui de tout le monde, sur
+cette rive de la Manche.»
+
+Dès que nous fûmes seuls, lord Aberdeen me dit: «Prenez ceci, je vous
+prie, comme un indice assuré de notre politique, et sur la question
+d'Espagne et sur toutes les questions; nous causerons à fond de toutes.»
+Il n'était pas aisé de causer; les journées se passaient en réunions
+générales, en présentations, en conversations à bâtons rompus dans
+les salons, en promenades. Le dimanche 3 septembre, après que la reine
+Victoria eut assisté au service anglican dans une salle du château
+arrangée à cet effet, le roi la mena, dans un grand char-à-bancs que
+remplissait la famille royale, au haut d'un plateau d'où l'on avait, sur
+la mer et sur la forêt, un point de vue admirable; le temps était beau,
+mais le chemin mauvais, étroit, plein de cailloux et d'ornières; la
+reine d'Angleterre riait et s'amusait d'être ainsi cahotée en royale
+compagnie française, dans une sorte de voiture nouvelle pour elle, et
+emportée par six beaux chevaux normands gris-pommelés que conduisaient
+gaiement deux postillons avec leurs bruyants grelots et leur brillant
+uniforme. Nous suivions lord Aberdeen et moi, avec lord Liverpool et
+M. de Sainte-Aulaire, dans une seconde voiture. Lord Aberdeen venait
+d'avoir, avec le roi, un long tête-à-tête dont il était content et
+frappé; content des vues et des intentions politiques que le roi lui
+avait développées, spécialement sur la question d'Espagne, frappé de
+l'abondance de ses idées et de ses souvenirs, de la rectitude et de
+la liberté de son jugement, de la vivacité naturelle et gaie de son
+langage. «Le roi m'a parlé à fond et très-sérieusement,» me dit-il.
+Nous causâmes aussi en courant, un peu de toutes choses. Il me dit que,
+depuis deux mois, la reine avait projeté ce voyage et en avait parlé à
+sir Robert Peel et à lui; ils l'avaient fort approuvé, en lui demandant
+de n'en rien dire jusqu'à la séparation du parlement, pour éviter les
+questions, les remarques et peut-être les critiques de l'opposition. «La
+reine, ajouta lord Aberdeen, n'ira point à Paris; elle veut être venue
+pour voir le roi et la famille royale, non pour s'amuser.» Dans la
+conversation, je me montrai disposé à me concerter avec lui pour des
+modifications libérales dans les tarifs mutuels, faites séparément par
+les deux gouvernements et en conservant leur indépendance, plutôt qu'à
+conclure un traité solennel et permanent. Il me parut touché de mes
+raisons, et j'ai su depuis qu'il avait dit à sir Robert Peel: «J'incline
+à croire qu'en effet cela vaudrait mieux qu'un traité de commerce
+dont on exagère fort l'importance, et qu'on ne peut jamais faire sans
+exciter, de l'une ou de l'autre part, beaucoup de mécontentement et de
+plaintes.»
+
+Au retour de la promenade, à peine descendu de calèche, le roi me
+demanda quel effet avait produit, sur lord Aberdeen, leur entretien:
+«Bon, sire, lui dis-je; j'en suis sûr; mais lord Aberdeen ne m'a
+encore donné aucun détail, il faut que je les attende.» Cette attente
+contrariait fort le roi. Il était patient à la longue et pour l'ensemble
+des choses, mais le plus impatient et le plus pressé des hommes au
+moment même et dans chaque circonstance. Jamais il ne s'était montré,
+pour moi, plus bienveillant, je pourrais dire plus affectueux: «Nous
+sommes, me dit-il ce jour-là, bien nécessaires l'un à l'autre; sans
+vous, je puis empêcher la mauvaise politique; ce n'est qu'avec vous que
+j'en puis faire de bonne.»
+
+Le mardi 5 septembre, pendant une promenade royale à laquelle nous
+demandâmes la permission de ne pas prendre part, nous passâmes deux
+heures, lord Aberdeen et moi, à nous promener seuls dans le parc,
+nous entretenant de toutes choses, de nos deux pays, de nos deux
+gouvernements, de l'Orient, de la Russie en Orient, de la Grèce,
+de l'Espagne, du droit de visite, du traité de commerce. Entretien
+singulièrement libre et franc des deux parts, et auquel nous prenions
+visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à
+l'amitié. Je fus plus frappé que je ne saurais le dire de la tranquille
+étendue d'esprit et de la modeste élévation de sentiments de lord
+Aberdeen, à la fois très-impartial et très-anglais, praticien politique
+sans dédain pour les principes, et libéral par justice et respect du
+droit, quoique décidément conservateur. Il me parut en même temps avoir
+peu de goût pour la contradiction publique et ardente, et disposé à
+préférer, pour atteindre son but, les procédés lents et doux. Le mariage
+de la reine d'Espagne était évidemment, à ses yeux, notre grande affaire
+et le droit de visite notre plus gros embarras: «Il y a deux choses, me
+dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas traitable, et moi pas aussi
+libre que je le souhaiterais, l'abolition de la traite et la propagande
+protestante. Sur tout le reste, ne nous inquiétons, vous et moi, que de
+faire ce qui sera bon; je me charge de le faire approuver. Sur ces
+deux choses-là, il y a de l'impossible en Angleterre et beaucoup de
+ménagements à garder.» Je lui demandai quelle était, dans la Chambre des
+communes, la force du parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur
+ces questions-là,» me répondit-il. Pourtant je le laissai convaincu que
+nos Chambres poursuivraient obstinément l'abolition du droit de visite,
+et qu'il y avait là, entre nos deux pays, une question à laquelle il
+fallait trouver une solution et un péril qu'il fallait faire cesser.
+
+La visite se termina avec toutes les satisfactions personnelles et tout
+l'effet politique qu'on y avait cherchés et espérés. La reine Victoria
+repartit le jeudi 7 septembre pour son royaume, laissant, entre les deux
+familles royales et entre les ministres des deux États, le germe d'une
+vraie confiance et d'une rare amitié. Je jouis beaucoup, pour mon
+compte, de l'épreuve que venait de subir, dans cette rencontre, la
+politique que j'avais pratiquée; et pendant que la réunion du château
+d'Eu durait encore, j'écrivis à l'un de mes amis: «Je pense beaucoup à
+ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon intérêt, l'intérêt de
+mon nom et de mon avenir, je désirerais, je saisirais un prétexte pour
+me retirer des affaires et me tenir à l'écart. J'y suis entré, il y a
+trois ans, pour empêcher la guerre entre les deux plus grands pays du
+monde. J'ai empêché la guerre. J'ai fait plus: au bout de trois ans,
+à travers des incidents et des obstacles de tout genre, j'ai rétabli,
+entre ces deux pays, la bonne intelligence et l'accord. La plus
+brillante démonstration de ce résultat est donnée en ce moment à
+l'Europe. Je ne ressemble pas à Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais
+de France; j'ai assuré la paix entre la France et les Anglais. Mais
+vraiment ce jour-ci est, pour moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le
+sacre du roi à Reims. Je devrais faire ce qu'elle avait envie de faire,
+me retirer. Je ne le ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme
+elle.»
+
+On ne sort pas des affaires comme on veut, et quand on y est engagé
+très-avant, on ne s'arrête pas longtemps à la pensée d'en sortir.
+«C'est un beau spectacle que celui auquel vous assistez, m'écrivait M.
+Duchâtel[21] qui n'avait pas quitté Paris; je regrette de ne pas le voir;
+mais il faut faire son devoir en ce monde et préférer les affaires à ses
+plaisirs. L'effet sera immense, plus grand qu'on ne le pouvait croire au
+premier abord. Quand les impressions se fortifient en durant, c'est un
+signe qu'elles sont générales et profondes. Vous me dites que la reine
+ne viendra pas à Paris. Somme toute, cela vaut mieux; la visite en a
+un caractère plus marqué. Mais la réception ici aurait été très-belle.
+J'étais d'abord un peu dans le doute; toutes mes informations sont
+très-favorables. Le général Jacqueminot trouve la garde nationale
+très-animée dans le bon sens.» A l'étranger et dans les cours,
+l'impression, très-différente, n'était pas moins vive: «Il y a
+longtemps, m'écrivait de Berlin le comte Bresson[22], que je n'ai
+reçu une aussi agréable nouvelle que celle de la visite de la reine
+d'Angleterre à Eu. Mon plaisir ne sera égalé que par le déplaisir qu'on
+en éprouvera à Pétersbourg et autres lieux. Que va-t-on faire de tous
+ces engagements malveillants, de ces restrictions blessantes, de toutes
+ces petitesses qu'on a mêlées, depuis treize ans, aux grandes affaires?
+Que nous importe maintenant que tel ou tel prince, de grande, moyenne ou
+petite cour, juge que ses principes ne lui permettent pas de toucher
+la terre de France? La manifestation essentielle est accomplie. Il faut
+avoir, comme moi, habité, respiré, pendant longues années, au milieu
+de tant d'étroites préventions, de passions mesquines et cependant
+ardentes, pour bien apprécier le service que vous avez rendu, et pour
+savoir combien vous déjouez de calculs, combien de triomphes vous
+changez en mécomptes, et tout ce que gagne le pays aux hommages qui
+sont rendus au roi.» De Vienne, le comte de Flahault me donnait, dans
+un langage moins animé, les mêmes informations:[23] «Vous savez, me
+disait-il, qu'une étroite union entre la France et l'Angleterre est
+l'objet de tous mes voeux; la visite de la reine Victoria au château
+d'Eu produit ici un très-grand effet. Je ne veux pas dire que la joie
+que j'en éprouve soit partagée ici, tant s'en faut. Vous pensez bien
+qu'on ne me le témoigne pas; mais il m'est facile de voir que le prince
+de Metternich (et c'est ici ce qu'il y a de plus bienveillant pour nous)
+est loin d'en être satisfait. Ce n'est pas qu'il désire voir régner la
+mauvaise intelligence entre les gouvernements de France et d'Angleterre;
+il est trop partisan de la paix pour cela; mais il ne verrait pas avec
+plaisir s'établir entre eux une intimité trop étroite, et l'idée d'une
+alliance entre la France et l'Angleterre lui est antipathique. Rien ne
+serait plus de nature à rendre inutile l'influence qu'il est accoutumé à
+exercer comme grand modérateur et médiateur européen.» Et en même
+temps que je recevais du dehors ces témoignages du favorable effet d'un
+événement aussi inattendu pour l'Europe que pour nous, j'entrevoyais
+la chance de résoudre, selon le voeu des Chambres et du pays, cette
+question du droit de visite qui pesait si gravement sur nous. Je rentrai
+à Paris content et confiant, en attendant la session de 1844 et ses
+débats.
+
+[Note 21: Le 3 septembre 1843.]
+
+[Note 22: Le 31 août 1843.]
+
+[Note 23: Les 11 et 30 septembre 1843.]
+
+Je me mis à l'oeuvre pour en préparer la favorable issue; trois semaines
+avant la réunion des Chambres, j'écrivis au comte de Sainte-Aulaire[24]:
+«Reprenez avec lord Aberdeen la conversation que j'ai eue avec lui au
+château d'Eu sur les conventions de 1831 et 1833 et le droit de visite.
+La question est un peu amortie; le public s'en montre moins préoccupé;
+les journaux n'en remplissent plus toutes leurs colonnes; la prudence
+des instructions données aux croiseurs a empêché que les griefs ne se
+multipliassent. Je reconnais cette amélioration de la situation et j'en
+suis charmé. Mais il ne faut pas s'y tromper: au fond, la disposition
+des esprits est la même; personne n'a oublié la question, ni ceux qui
+y portent une passion sincère, ni ceux qui s'en font une arme contre le
+cabinet; si on supposait que nous l'avons oubliée, et que nous ne nous
+préoccupons plus d'une affaire qui a si vivement, si généralement ému
+le pays, on nous la rappellerait bientôt avec un redoublement d'ardeur,
+vraie ou calculée, qui ranimerait à l'instant la passion publique, et
+ramènerait les mêmes et peut-être de plus grands embarras. Lord Aberdeen
+connaît, comme moi, l'amour-propre et la susceptibilité des assemblées.
+La chambre des députés s'est engagée par ses adresses; la chambre des
+pairs n'a pas expressément parlé, mais elle a clairement manifesté
+les mêmes sentiments, les mêmes désirs. Tout en me refusant à ce qu'on
+exigeait de moi, tout en luttant contre la mauvaise politique qu'on
+voulait m'imposer, j'ai dit moi-même que, lorsque l'effervescence se
+serait calmée, lorsqu'une négociation serait possible sans compromettre
+notre loyauté dans nos engagements et les bonnes relations des deux
+pays, je m'empresserais de l'ouvrir. Je ne saurais tarder davantage; ce
+qui s'est passé et ce qui se passerait encore m'en fait une nécessité.
+
+[Note 24: Le 6 décembre 1843.]
+
+«Lord Aberdeen me connaît assez, j'espère, pour être convaincu qu'il y
+a deux choses, je dirai deux devoirs, que je ne méconnaîtrai et
+n'abandonnerai jamais: l'un, de poursuivre constamment le but que nous
+nous sommes proposé en 1831 et pour lequel les conventions de cette
+époque ne sont qu'un moyen, l'abolition de la traite; l'autre,
+d'observer fidèlement les traités aussi longtemps qu'ils n'auront
+pas été changés ou déliés d'un commun accord. J'ai maintenu ces deux
+principes dans les moments les plus difficiles; j'y serai toujours
+fidèle; l'honneur de mon pays, de son gouvernement et le mien propre y
+sont engagés; mais j'ai étudié avec soin la question; il y a, je pense,
+non-seulement dans la disposition des esprits, mais aussi dans d'autres
+circonstances survenues depuis 1831, des raisons décisives et en même
+temps des moyens efficaces de modifier, à certains égards, l'état actuel
+des choses et d'en préparer un nouveau. Je ne veux aujourd'hui que
+rappeler à lord Aberdeen la nécessité qui pèse sur nous et dont je l'ai
+entretenu il y a déjà trois mois. Il a trop de jugement et d'équité pour
+ne pas la reconnaître.»
+
+M. de Sainte-Aulaire me répondit le 12 décembre: «J'ai envoyé à lord
+Aberdeen votre lettre relative aux traités de 1831 et 1833. Nous
+en avons causé ce matin. Je n'ai point eu à m'étendre sur les
+considérations qui y sont développées; lord Aberdeen les avait
+parfaitement comprises et avait très-présente à l'esprit votre
+conversation du château d'Eu. Je me suis donc borné à lui demander dans
+quels termes précis je devais vous envoyer la réponse qu'il allait me
+donner: «Vous pouvez écrire à M. Guizot, m'a-t-il dit, que, plein
+de confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la
+suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui me
+viendra de lui avec beaucoup de.... _prévenance_, et que je l'examinerai
+avec la plus grande attention.» Je n'avais, ce me semble, pour
+aujourd'hui, rien de plus à prétendre; nous avons parlé d'autres choses;
+puis, en nous séparant, j'ai répété sa phrase en disant que j'allais
+vous l'écrire: «C'est bien cela, a repris lord Aberdeen; mais prenez
+bien garde de rien ajouter qui implique une adhésion de ma part à telle
+ou telle mesure; il s'est agi à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer
+une négociation, non pas d'en préjuger l'issue. Je comprends la
+situation de votre ministère devant ses Chambres; il doit aussi
+comprendre la mienne.»
+
+La situation de lord Aberdeen, non-seulement devant ses Chambres, mais
+dans son cabinet même, n'était en effet point commode, et exigeait, de
+sa part, autant de mesure que de fermeté persévérante, et de la nôtre,
+beaucoup de ménagement. Quand il communiqua à sir Robert Peel ma lettre
+et le projet d'une nouvelle négociation, le premier ministre en témoigna
+assez d'inquiétude et d'humeur: «Pourquoi rengager à ce sujet, dit-il,
+un débat parlementaire? Nous nous sommes déjà montrés très-faciles pour
+les désirs de la France. M. Guizot pose des principes très-justes pour
+en faire ensuite une application partiale; il parle de l'amour-propre et
+de la susceptibilité des assemblées; il sait bien que l'Angleterre aussi
+n'est pas un pays de pouvoir absolu, et que son gouvernement ne peut pas
+ne pas tenir compte de la fierté et des passions nationales. Jamais la
+chambre des communes ne consentira à faire des concessions aux
+exigences de la chambre des députés.--Il ne s'agit ni de concessions,
+ni d'exigences, répondait lord Aberdeen; M. Guizot tient compte d'une
+nécessité de situation dont, nous aussi, nous tiendrions compte pour
+nous-mêmes, le cas échéant. Il annonce des propositions qu'on n'a pas
+le droit de repousser _à priori_, car il ne s'agit pas ici d'un intérêt
+anglais; la suppression de la traite est un intérêt commun sur lequel la
+France n'a pas moins que l'Angleterre le droit d'ouvrir un avis. Je
+ne devine pas quelles mesures M. Guizot peut substituer à la visite
+réciproque, et certainement je n'accepterai ces mesures que si elles
+sont efficaces pour la répression de la traite; mais, pour être en droit
+de les repousser, il faut les connaître et les avoir discutées.» Sir
+Robert Peel avait l'esprit trop droit et trop de confiance dans son
+collègue pour ne pas se rendre à un si honnête et équitable langage; il
+fut convenu, entre les deux ministres, qu'on ne se refuserait pas à la
+négociation.
+
+Quand notre session s'ouvrit[25], le discours de la couronne, en
+constatant «la sincère amitié qui m'unit, dit le roi, à la reine de la
+Grande-Bretagne et la cordiale entente qui existe entre mon gouvernement
+et le sien,» garda, comme de raison, sur la négociation entamée au sujet
+du droit de visite, un complet silence; mais la commission chargée, dans
+la chambre des députés, de préparer l'adresse en réponse au discours,
+connut et comprit parfaitement la situation nouvelle; en se félicitant
+de la bonne intelligence qui régnait entre les deux gouvernements, elle
+ajouta dans un paragraphe spécial: «Cette bonne intelligence aidera,
+sans doute, au succès des négociations qui, en garantissant la
+répression d'un infâme trafic, doivent tendre à replacer notre commerce
+sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» La Chambre persistait
+ainsi dans son voeu pour l'abolition du droit de visite, et en
+même temps elle témoignait sa confiance dans le cabinet chargé d'en
+poursuivre l'accomplissement. Cela ne convenait pas à l'opposition;
+M. Billault proposa un amendement qui supprimait tout témoignage de
+confiance dans le cabinet, et déclarait que la bonne intelligence entre
+la France et l'Angleterre «n'aurait des chances de durée que le jour où
+des négociations, conduites avec persévérance, auraient, en continuant
+de poursuivre la répression d'un trafic infâme, replacé la navigation
+française sous la surveillance exclusive du pavillon national.» Je
+repoussai formellement cet amendement: «J'ai pris au sérieux, dis-je, le
+voeu des Chambres, et j'en donne en ce moment une preuve, car j'accepte
+pleinement le paragraphe de votre commission. Ce paragraphe répète
+textuellement le voeu que le commerce français soit replacé sous la
+surveillance exclusive du pavillon national. Puisque je l'accepte sans
+objection, il est évident que c'est là le but que je poursuis.
+
+[Note 25: Le 27 décembre 1843.]
+
+«En même temps que je suis aussi formel dans l'expression de ma
+conduite, j'affirme que je manquerais à tous mes devoirs si je venais
+communiquer ici des pièces et des détails sur l'état actuel de la
+négociation, car je lui créerais des difficultés au lieu de la faire
+marcher.
+
+«On a parlé de toutes les raisons qu'il y avait à donner pour arriver
+à l'accomplissement du voeu exprimé dans l'adresse. Permettez-moi de
+garder pour moi ces raisons et de les donner là où il est utile que je
+les donne. Je n'ai pas besoin de les produire dans cette enceinte; c'est
+ailleurs qu'il faut que je les fasse valoir, et je les ferai valoir en
+effet.
+
+«L'amendement de l'honorable M. Billault crée une difficulté dans la
+négociation, au lieu de me donner une force. Que dis-je? il crée deux
+difficultés, une qui porte sur moi et une qui s'adresse à Londres. La
+difficulté qui porte sur moi, c'est que, dans cet amendement, il n'y
+a pas confiance dans le négociateur; il y a le sentiment contraire.
+Croyez-vous que vous me donneriez une force à Londres en agissant ainsi?
+J'ai besoin, pour agir à Londres, de m'y présenter avec la confiance
+comme avec le voeu de la Chambre. C'est ce que faisait votre adresse
+de l'année dernière, ce que fait encore l'adresse de votre commission.
+L'amendement de M. Billault m'ôte une force dans une négociation qu'il
+m'impose.
+
+«Voici la seconde difficulté qu'il me crée.
+
+«Cet amendement est comminatoire; il a des apparences de menace.
+Messieurs, il y a ici deux sentiments nationaux, deux amours-propres
+nationaux en présence. Quel est le devoir de la négociation? D'empêcher
+que ces deux sentiments ne se heurtent. L'honorable M. Billault fait
+le contraire; il les oblige à se heurter. C'est là ce qu'à tout prix je
+veux éviter.
+
+«Laissez la question se débattre entre les deux gouvernements, entre
+deux gouvernements sérieux et de bonne intelligence, qui connaissent
+l'un et l'autre les difficultés auxquelles ils ont affaire. Le but est
+indiqué, par les Chambres françaises au gouvernement français, par le
+gouvernement français au gouvernement anglais avec lequel il négocie.
+Apportez de la force aux négociateurs, au lieu de leur créer des
+embarras.»
+
+La Chambre fut convaincue. M. Billault retira son amendement. Le
+paragraphe proposé par la commission fut adopté à l'unanimité. Et
+en 1844, comme en 1842 et 1843, la chambre des pairs garda, dans son
+adresse, le silence sur cette question.
+
+Je me trouvai dès lors dans la situation qui me convenait pour entrer
+en négociation à Londres avec autorité et quelques chances de succès. En
+demandant l'abolition du droit de visite, j'étais l'interprète d'un voeu
+national, non d'un vote de parti; je ne cédais point à mes adversaires;
+je parlais au nom de mes propres amis, au nom de ce parti conservateur
+qui me soutenait fermement dans notre politique générale et dans notre
+entente cordiale avec le gouvernement anglais. Je commençais à
+entrevoir des moyens de continuer, sans le droit de visite, à poursuivre
+efficacement la répression de la traite. Le ministre de la marine, M.
+de Mackau, et les principaux chefs de son département, entre autres M.
+Galos, directeur des colonies, étudiaient avec soin cette question. Un
+jeune et habile officier de marine, M. Bouet-Willaumez, alors simple
+capitaine de corvette et gouverneur provisoire du Sénégal, nous avait
+communiqué, au duc de Broglie et à moi, des renseignements et des idées
+qui nous avaient frappés. Et par une rencontre singulière, au même
+moment, des idées analogues m'étaient suggérées par lord Brougham, l'un
+des plus fermes soutiens de l'entente cordiale entre l'Angleterre et
+la France, et qui venait de me donner, dans la chambre des lords,
+d'éloquentes marques d'une amicale sympathie. J'écrivis au comte de
+Sainte-Aulaire[26]: «Il est venu dans l'esprit à lord Brougham, pour
+remplacer le droit de visite sans que la répression de la traite en
+souffre, une idée que nous avons ici et que nous étudions depuis six
+semaines, un système d'escadres combinées, placées alternativement sous
+un commandant de l'une et de l'autre nation. Je n'y vois pas encore
+bien clair; mais je crois réellement qu'il y a quelque chose à en tirer,
+peut-être une solution définitive de la question. Je suis charmé que
+cette idée germe à Londres comme à Paris, et j'encourage lord Brougham
+à la cultiver. N'en parlez du reste qu'à lui. Je fais préparer, à ce
+sujet, un travail complet que je vous enverrai plus tard.»
+
+[Note 26: Le 24 février 1844.]
+
+Plusieurs mois s'écoulèrent avant que ces études préparatoires fussent
+terminées, et dans cet intervalle deux incidents survinrent qui me
+fournirent l'occasion de faire faire, à la négociation à peine entamée,
+quelques progrès. Le 1er juin 1844, l'empereur Nicolas arriva en
+Angleterre, et y séjourna huit jours, à Londres ou à Windsor. Le 8
+octobre suivant, le roi Louis-Philippe rendit à la reine Victoria la
+visite qu'elle lui avait faite au château d'Eu, et passa six jours à
+Windsor où je l'accompagnai.
+
+Le voyage de l'empereur Nicolas ne nous surprit point. Dès le 16
+février, M. de Sainte-Aulaire m'avait écrit: «J'oubliais un fait assez
+important dont vous garderez le secret, je vous prie. L'empereur de
+Russie s'est annoncé pour cet été en Angleterre. Au retour du grand-duc
+Michel, qui faisait de grands récits de son voyage, l'empereur a
+manifesté, devant M. Bloomfield, secrétaire de l'ambassade anglaise, le
+désir de juger par lui-même de l'exactitude de ces récits. C'est lord
+Aberdeen qui me l'a dit. Il n'a pas ajouté qu'une invitation formelle
+eût été adressée.» Deux mois plus tard, le 16 avril, j'avertis à mon
+tour notre ambassadeur: «J'ai des raisons de croire, lui écrivis-je,
+que, vers la fin de mai, l'empereur Nicolas ira tomber à Londres
+brusquement, comme un voyageur sans façon et inattendu. Il dit et fait
+dire qu'à son grand regret il ne le peut pas faire cette année. Tout
+indique pourtant qu'il ira. Il aime les surprises et les effets de ce
+genre.»
+
+La surprise n'était qu'apparente; sans avoir été provoqué de Londres, le
+voyage avait été accepté avec empressement par la cour d'Angleterre,
+par le cabinet plus que par la reine elle-même. Dès que l'empereur fut
+arrivé, j'écrivis à M. de Sainte-Aulaire: «Je n'ai, à ce sujet, point de
+directions particulières à vous donner. Soyez réservé, avec une nuance
+de froideur. Les malveillants, ou seulement les malicieux, voudraient
+bien ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage, ou du moins
+quelque humeur. Il n'en sera rien. Nous ne savons voir dans les
+choses que ce qu'il y a, et nous sommes inaccessibles à la taquinerie.
+L'empereur vient à Londres parce que la reine d'Angleterre est venue à
+Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait de revanche. Nous sommes
+sûrs qu'il ne fera à Londres, avec le cabinet anglais, point d'autre
+politique que celle que nous connaissons. Bien loin de regretter qu'il
+fasse sa cour à l'Angleterre et qu'elle ait influence sur lui, nous en
+sommes fort aises; cela est bon pour tout le monde en Europe. Voilà pour
+le fond des choses. Quant aux formes extérieures, vous savez aussi
+bien que moi les convenances de notre situation; faites ce qu'elle
+vous prescrit, rien de moins, rien de plus. Attendez les politesses
+impériales, et recevez-les avec le respect qui leur est dû, et comme
+vous étant dues aussi.»
+
+Pendant tout son séjour, l'empereur Nicolas se conduisit en souverain
+courtisan, venu pour déployer sa bonne grâce avec sa grandeur,
+soigneux de plaire à la reine Victoria, à ses ministres, à ses dames,
+à l'aristocratie, au peuple, à tout le monde en Angleterre, gardant
+toujours, dans ses empressements, beaucoup de dignité personnelle, mais
+manquant quelquefois de tact et de mesure. Assistant un jour, avec la
+reine, à une revue, et lui faisant compliment sur la belle tenue de ses
+troupes, il ajouta en s'inclinant devant elle: «Je prie Votre Majesté de
+considérer toutes les miennes comme lui appartenant,» et il eut soin
+de répéter à plusieurs officiers de l'état-major de la reine ce qu'il
+venait de lui dire. Aux courses d'Ascott, il affecta la plus vive
+admiration et fit, pour concourir aux frais de ce divertissement
+national en Angleterre, le don annuel d'une coupe d'or de cinq cents
+louis, oubliant qu'à ce moment même les amateurs des courses en
+voulaient un peu au prince Albert à qui ils attribuaient quelque part
+dans les mesures de police prises récemment contre les jeux qui s'y
+associaient. Un bal par souscription devait avoir lieu le 10 juin en
+faveur des réfugiés polonais; on essaya, mais sans succès, de le faire
+ajourner; le baron de Brünnow écrivit à la duchesse de Somerset, la
+première des dames patronnesses, que l'empereur voyait avec intérêt
+cette oeuvre bienfaisante, et qu'il s'y associerait très-volontiers
+si la recette ne répondait pas aux voeux du comité; pendant qu'on
+délibérait dans le comité, fort divisé à cet égard, sur la question de
+savoir si on accepterait l'argent de l'empereur et si on le remercierait
+de son offre, il dit avec une humeur mal contenue à Horace Vernet: «On
+vient encore de me crier dans les oreilles: _Vivent les Polonais!_» Le
+succès cependant ne lui manqua point à la cour, et à Londres, dans
+la foule, la singularité de son voyage, la beauté de sa personne, ses
+manières grandes et ouvertes avec une simplicité superbe excitèrent une
+curiosité sans bienveillance, mais non sans admiration. Il fut, à
+tout prendre, plus couru que goûté du public anglais, et il laissa aux
+observateurs pénétrants l'idée d'un homme qui se drape majestueusement
+dans un rôle éclatant dont le poids l'inquiète, et qui redoute l'épreuve
+de l'action quoiqu'il veuille y paraître toujours prêt.
+
+Le lendemain de son départ, lord Aberdeen, causant familièrement avec M.
+de Sainte-Aulaire, lui faisait compliment de l'accueil, particulièrement
+gracieux en effet, que lui avait fait l'empereur: «Je n'accepte pas le
+compliment, dit le comte; des politesses exclusivement personnelles,
+de la part d'un souverain envers un ambassadeur, sont de véritables
+inconvenances. L'empereur devait me parler du roi; il ne l'a point fait;
+je ne lui tiens nul compte de ses prévenances.» Lord Aberdeen dit alors
+qu'avec la reine Victoria, l'empereur Nicolas s'était également abstenu
+et n'avait pas prononcé le nom du roi; une fois, le mouvement de la
+conversation ayant amené ce nom, l'empereur avait laissé sa phrase
+à moitié et changé brusquement de sujet. M. de Sainte-Aulaire ayant
+demandé à lord Aberdeen si, avec lui-même, l'empereur s'était tenu dans
+la même réserve, lord Aberdeen, tout en essayant d'adoucir plutôt que
+d'aigrir, donna à l'ambassadeur lieu de penser que les sentiments de
+l'empereur Nicolas étaient toujours les mêmes, et qu'il les manifestait
+toujours aussi librement: «Il n'a, dit-il, contre votre roi, point
+d'animosité personnelle; il reconnaît que, depuis quatorze ans, l'Europe
+doit beaucoup à son habileté et à sa sagesse, mais le principe du
+gouvernement de Juillet est révolutionnaire, et ce principe est
+essentiellement contraire à ses sentiments et à sa politique. Je n'ai
+du reste rien à me reprocher; a-t-il ajouté; en 1830, on m'a fait
+reconnaître le gouvernement de la France, et depuis, je n'ai rien fait
+pour lui nuire; je n'ai pas donné à ses ennemis le moindre appui. Je
+vois sans le moindre regret votre entente cordiale; faites-la durer tant
+que vous pourrez. A vous dire vrai, je ne crois pas que ce soit bien
+longtemps; la première bourrasque dans les Chambres l'emportera.
+Louis-Philippe essayera de résister, et s'il ne se sent pas assez fort,
+il se mettra à la tête du mouvement pour sauver sa popularité.»
+
+La sagacité de l'empereur Nicolas était en défaut, et il ne pressentait
+bien ni les événements, ni les hommes; l'épreuve des plus mauvais comme
+des meilleurs jours a montré jusqu'où pouvait aller la persévérance du
+roi Louis-Philippe plutôt que de sacrifier sa politique au maintien de
+sa popularité.
+
+«Ce sujet exclusivement français étant épuisé, m'écrivait M. de
+Sainte-Aulaire, j'ai demandé à lord Aberdeen, ce qu'il voulait que
+je vous mandasse sur le but politique du voyage de l'empereur.--«Je
+comprends votre curiosité, m'a-t-il répondu; un voyage d'Angleterre au
+château d'Eu ou du château d'Eu en Angleterre peut s'expliquer comme
+partie de plaisir; mais arriver en huit jours de l'extrémité de l'Europe
+pour y retourner huit jours après, cela ne semble pas aussi simple; et
+pourtant, en dépit de toute vraisemblance, il est positif que l'empereur
+n'a fait et n'a essayé de faire ici aucune affaire. Le seul sujet sur
+lequel nous ayons causé avec détail, c'est l'empire turc; l'empereur en
+désire beaucoup la conservation et s'inquiète beaucoup de sa faiblesse;
+mais il ne m'a ni proposé un plan ni laissé voir un projet applicable
+aux diverses éventualités qu'on peut prévoir.» J'ai cependant remarqué
+dans la suite de notre entretien, ajoutait M. de Sainte-Aulaire, que
+l'empereur Nicolas avait protesté que, dans aucun cas, il ne
+voulait rien pour lui. Il a témoigné une égale confiance dans le
+désintéressement de l'Angleterre, avec laquelle il est sûr de s'entendre
+amicalement, quoi qu'il arrive; mais les embarras viendront du côté
+de la France qui se ruera impétueusement à travers une question qu'il
+faudrait, le cas échéant, traiter avec tant de réserve et de sagesse.
+Lord Aberdeen croit sincèrement que ces généralités sont toute la pensée
+de l'empereur. S'il avait arrêté un plan, s'il était venu en Angleterre
+pour en préparer l'adoption, il aurait fait assurément quelques
+ouvertures, et il n'en a fait aucune.»
+
+L'empereur Nicolas n'avait eu garde de proposer, en 1844, à lord
+Aberdeen, le plan de conquête et de partage de l'empire ottoman, à
+l'entière exclusion de la France, que neuf ans plus tard, il développa
+un peu étourdiment à sir George Hamilton Seymour, et qui a coûté à la
+Russie Sébastopol et l'empire de la mer Noire.
+
+Quoi qu'il en fût de sa confiance ou de sa réserve, cette visite de
+l'empereur de Russie fut, pour le cabinet anglais, un notable succès de
+politique et d'amour-propre, et lord Aberdeen n'en dissimulait pas sa
+satisfaction. Mais loin de le refroidir ou de l'embarrasser dans ses
+bonnes dispositions pour la France et son gouvernement, cet incident ne
+fit que l'y animer et le mettre à l'aise; il ne pouvait plus être accusé
+d'une préférence exclusive et nuisible aux rapports de l'Angleterre avec
+ses autres alliés. Peu après le départ de l'empereur Nicolas, il
+parla au comte de Jarnac du voyage du roi à Windsor comme d'une chose
+convenue, dont la reine Victoria l'entretenait toutes les fois qu'elle
+le voyait, et qui lui faisait, à lui, autant de plaisir qu'à la reine.
+Bientôt le bruit s'en répandit en Angleterre, et y fut partout accueilli
+avec ce contentement, tantôt silencieux, tantôt avide de manifestations
+publiques et solennelles, qui est le caractère des joies anglaises. Le
+maire de Liverpool écrivit, dès le 12 septembre, à lord Aberdeen pour
+témoigner le désir que le roi Louis-Philippe honorât de sa visite la
+seconde ville commerçante d'Angleterre, offrant de faire lui-même, soit
+à l'hôtel de ville de Liverpool, soit dans sa propre maison, tous les
+frais de cette réception. Informé de ce voeu avant son départ pour
+Windsor, le roi chargea lord Aberdeen de remercier de sa part le maire,
+en lui témoignant son regret de ne pouvoir s'y rendre: «Je sais, lui
+dit-il, que je dois m'interdire de telles satisfactions; je serai et
+dois être exclusivement l'hôte de la reine (_The Queen's guest_), et
+je serai bien heureux de lui consacrer entièrement le temps trop court
+qu'il m'est permis tout juste de passer auprès d'elle.»
+
+A ce moment, j'étais, pour mon compte, assez peu en train de voyager;
+je sortais à peine d'une indisposition causée par les fatigues de la
+session, et qui me laissait encore assez souffrant pour que le roi
+m'écrivît le 27 septembre: «Mon cher ministre, nul ne peut prendre à
+votre santé un intérêt plus vif que celui que je lui porte. Vous êtes
+entouré d'habiles médecins qui doivent connaître votre tempérament mieux
+que personne; mais moi qui en ai un bilieux, j'en suis resté sur le
+système de Tronchin qui a dirigé mes premières années, et je m'en suis
+bien trouvé. Or, il disait:--Peu de remèdes, des délayants et prenez
+garde à l'abus des toniques.--Si j'en dis trop, pardonnez-le-moi; c'est
+l'intérêt que je vous porte et ma vieille expérience de soixante et onze
+ans qui me le dictent; mais je sais bien que je ne suis pas médecin et
+que je devrais me taire. Ce qui réussit à l'un peut nuire à l'autre.»
+Quoique je me sentisse faible, j'étais bien décidé à prendre ma part
+dans cette visite, témoignage éclatant du succès de la politique pour
+laquelle j'avais tant combattu. Dans la matinée du 7 octobre 1844, je
+rejoignis le roi au château d'Eu, et le soir même nous nous embarquâmes
+au Tréport, sur _le Gomer_, belle frégate à vapeur qui devait nous
+rendre le lendemain matin à Portsmouth. Ce n'est pas la seule fois que
+j'aie éprouvé la puissance des grands spectacles de la nature et des
+grandes scènes de la vie pour relever soudainement la force physique
+et remettre le corps en état de suffire aux élans de l'âme. Pendant la
+journée, le temps avait été sombre et pluvieux; vers le soir, le soleil
+reparut, la brise se leva; à six heures et demie, nous entrâmes, le
+roi, le duc de Monpensier, l'amiral de Mackau et moi, dans le canot de
+l'amiral de la Susse qui franchit aussitôt la barre du Tréport et rama
+vers _le Gomer_ à l'ancre dans la rade avec deux autres bâtiments à
+vapeur, _le Caïman_ et _l'Élan_, qui nous faisaient cortège. Il était
+déjà nuit, l'air était frais, les rameurs vigoureux et animés; le canot
+marchait rapidement; tantôt nous regardions en arrière, vers la rive où
+la reine, madame Adélaïde, les princesses et leur suite étaient encore
+debout essayant de nous suivre des yeux sur la mer, à travers la nuit
+tombante, et de nous faire encore arriver leurs adieux; tantôt nous
+portions nos regards en avant, vers les bâtiments qui nous attendaient
+et d'où les cris des matelots montés dans les vergues retentissaient
+jusqu'à nous. Au moment où nous approchions du _Gomer_, les trois
+navires sur rade s'illuminèrent tout à coup; les sabords étaient
+éclairés; des feux du Bengale brillaient sur les bastingages et leurs
+flammes bleuâtres se reflétaient dans les eaux légèrement agitées. Nous
+arrivâmes au bas de l'échelle; le roi y mit le pied; le cri de _vive le
+roi_! retentit au-dessus et autour de nous. Nous montâmes: une compagnie
+d'infanterie de marine était rangée sur le pont, présentant les armes;
+les matelots épars redoublaient leurs acclamations. Nous étions émus et
+contents. Les derniers arrangements se firent; chacun prit la place qui
+lui était assignée; les feux tombèrent, les lumières disparurent, les
+canots furent hissés; tout rentra dans l'obscurité et le silence; on
+leva l'ancre; et quand les trois navires se mirent en route, j'étais
+déjà couché dans ma cabine où je m'endormis presque aussitôt, avec un
+sentiment de repos et de bien-être que depuis bien des jours je n'avais
+pas éprouvé.
+
+Le lendemain, à sept heures, nous étions en vue de Portsmouth. Point de
+brume; le ciel était pur, la mer calme; le jour naissant nous découvrait
+les trois villes qui entourent le port, Portsmouth, Portsea et Gosport,
+et qui, de loin, semblent n'en faire qu'une. Huit petits bâtiments à
+vapeur, envoyés la veille au-devant de nous pour s'échelonner sur notre
+route et nous saluer, chacun à son tour, à notre approche, s'étaient
+ralliés derrière nous et marchaient à notre suite; d'autres bâtiments,
+mouillés dans la rade, s'étaient spontanément joints à ceux-là; à
+mesure que nous avancions, notre cortège grossissait; bientôt la mer fut
+couverte de navires de toute sorte, à voiles, à vapeur, à rames, grands
+vaisseaux, yachts, canots, barques, si nombreux et si empressés que _le
+Gomer_ fut obligé de ralentir sa marche et de prendre garde pour n'en
+heurter aucun. Tous ces bâtiments étaient ombragés de leurs pavois; les
+drapeaux anglais et français flottaient ensemble; tous les équipages
+montés dans les vergues ou debout sur le pont, toute la population
+assemblée sur la rive mêlaient leurs hourras aux saluts des batteries
+du port, des forts et des vaisseaux de ligne. C'était un mouvement et un
+bruit immenses, en témoignage de joie nationale et pacifique. Entrés et
+mouillés dans le port, nous attendîmes, pour débarquer, que le train par
+lequel le prince Albert venait au-devant du roi fût arrivé à Gosport;
+mais notre attente n'était pas vide; animés du même sentiment que,
+trois semaines auparavant, le maire de Liverpool avait exprimé à lord
+Aberdeen, le maire et la corporation municipale de Portsmouth avaient
+demandé et obtenu l'autorisation de fêter, pour leur propre compte, la
+venue du roi des Français en Angleterre en lui présentant une adresse;
+ils vinrent en effet la lui présenter à bord du _Gomer_, et se
+retirèrent charmés de la réponse qu'ils reçurent de lui, et contents,
+d'avoir eux aussi, pris place dans cette rencontre des deux souverains
+et des deux peuples. Cette manifestation municipale de l'esprit national
+se renouvela quatre fois pendant le voyage du roi, à Portsmouth quand il
+arriva, à Windsor pendant son séjour, à Douvres quand il repartit, et le
+12 octobre, la corporation de la Cité de Londres, regrettant vivement de
+n'avoir pu fêter le roi dans Londres même, envoya au château de Windsor
+son lord-maire, ses aldermen, ses schériffs, ses officiers et ses
+conseillers municipaux chargés de lui présenter aussi, dans une adresse
+solennelle, ses félicitations, ses hommages et ses voeux. Ce fut une
+grave et affectueuse cérémonie. J'écrivis le jour même à Paris: «Je
+sors de la réception de l'adresse de la Cité au roi. Sa réponse a été
+parfaitement accueillie. Je l'avais écrite ce matin et je l'avais fait
+traduire par M. de Jarnac. De l'avis de sir Robert Peel et de lord
+Aberdeen, il fallait qu'elle fût écrite, lue et remise immédiatement
+par le roi au lord-maire. La reine et le prince Albert ont passé une
+demi-heure dans le cabinet du roi à revoir et corriger la traduction.
+C'est une véritable intimité de famille. Au dire de tout le monde ici,
+cette adresse, votée à l'unanimité dans le _common-concil_, est un
+événement sans exemple et très-significatif. Sir Robert Peel dit qu'il
+en est très-frappé.»
+
+A la cour, peuplée alors de torys, quelques-uns ressentaient bien
+quelque surprise de voir régner, autour d'eux et parmi eux-mêmes, une
+courtoisie si bienveillante pour la France et pour un roi de France issu
+d'une révolution; mais ces restes des passions et des routines de parti
+s'évanouissaient ou se taisaient devant l'évidente amitié de la reine
+pour le roi Louis-Philippe et sa famille, l'entente cordiale proclamée
+par le cabinet tory, l'adhésion que donnaient à cette politique les
+anciens et illustres chefs du parti, le duc de Wellington en tête, et la
+satisfaction que les whigs ne pouvaient se dispenser d'en témoigner.
+Ce fut avec l'approbation générale, tory et whig, aristocratique et
+populaire, que la reine donna au roi Louis-Philippe l'ordre de la
+Jarretière; et la veille du jour où la Cité de Londres vint présenter au
+roi son adresse, la cérémonie de l'investiture chevaleresque eut lieu à
+Windsor, de la main de la reine Victoria elle-même, avec tout l'éclat
+de la cour. Lord Aberdeen, toujours prévoyant et équitable envers ses
+adversaires, eut soin que, par une faveur spéciale, le principal des
+chefs whigs, lord John Russell, fût invité à dîner à Windsor la veille
+du départ du roi, et il m'engagea à causer librement avec lui des
+rapports des deux pays, et même du droit de visite. C'était toujours la
+question dont il se préoccupait le plus; il s'appliquait à la placer
+en dehors des querelles de parti, et il espérait un peu que lord John
+Russell pourrait s'y prêter. Lord Palmerston, au contraire, dans la
+précédente session du parlement, avait tenté de ranimer, à ce sujet, une
+polémique passionnée; il avait annoncé une motion formelle contre toute
+atteinte au droit de visite et aux traités qui le consacraient. Le peu
+de faveur que rencontra son projet, parmi les whigs eux-mêmes, le fit
+plusieurs fois ajourner; M. Monckton Milnes déclara qu'il ferait, à
+cette motion, un amendement portant que les conventions relatives au
+droit de visite pour l'abolition de la traite devaient être regardées
+comme un essai temporaire, toujours soumis à l'examen des deux pays; et
+le jour où lord Palmerston devait développer sa proposition, la Chambre
+des communes ne se trouva pas en nombre pour en délibérer. Le droit de
+visite était visiblement ébranlé dans la pensée du parlement et du pays;
+mais personne n'osait le dire tout haut et n'entrevoyait par quel autre
+mode d'action contre la traite on pourrait le remplacer.
+
+Je m'entretins de la question avec tous les membres du cabinet qui
+se trouvaient à Windsor, lord Aberdeen, sir Robert Peel, le duc de
+Wellington, lord Stanley (aujourd'hui comte de Derby) et sir James
+Graham. Je leur tins à tous le même langage: «Il se peut, leur dis-je,
+qu'en soi le droit de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le
+moyen le plus efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace,
+il faut qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France,
+Chambres et pays, il n'est plus praticable, car s'il est sérieusement
+pratiqué, il amènera infailliblement des incidents qui amèneront
+la rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question
+particulière notre politique générale, et la paix à la répression de la
+traite par le droit de visite? Là est la question. Nous croyons, nous,
+qu'il y a, pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens
+que le droit de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle,
+seront plus efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les
+examiner avec nous et de les adopter si, après examen, ils paraissent
+plus efficaces que le droit de visite qui aujourd'hui ne peut plus
+l'être?»
+
+Lord Aberdeen acceptait pleinement la question ainsi posée, et la
+posait ainsi lui-même à ses collègues, avec réserve toutefois et en
+subordonnant l'issue de la négociation à la valeur pratique des nouveaux
+moyens que nous proposerions. C'était sa nature de paraître toujours
+moins décidé qu'il ne l'était au fond, et d'attendre patiemment que la
+réflexion et le temps amenassent à son avis les esprits récalcitrants ou
+incertains. Sir Robert Peel ne s'expliqua point avec moi sur la question
+même; il était évidemment perplexe et très-préoccupé de l'opposition
+que rencontrerait dans le parlement l'abandon du droit de visite et
+de l'impression qu'en recevrait le public; mais il me témoigna la
+plus grande confiance, me répéta deux fois que, sur toutes choses,
+il s'entendait parfaitement avec lord Aberdeen, et à la fin de notre
+entretien, il me tendit la main avec plus d'abandon que je ne m'y
+attendais, en me demandant toute mon amitié. Le duc de Wellington
+vint me voir dans mon appartement et passa avec moi près d'une heure,
+m'écoutant avec une attention que sa surdité rendait fort nécessaire,
+s'étonnant que le droit de visite, appliqué pendant dix ans avec si peu
+de bruit, excitât tout à coup tant de clameurs, assez enclin à croire
+ces clameurs moins graves que je ne le disais, mais convenant que la
+bonne intelligence des deux gouvernements valait mieux que le droit
+de visite, et prêt à accepter ce que décideraient ses collègues. Lord
+Stanley, après une assez longue conversation dans un coin du salon de
+la reine, me dit d'un ton franc et ferme: «Je vous promets que je me
+souviendrai de tout ce que vous m'avez dit;» et sir James Graham me
+parut, de tous, le plus avancé dans l'intimité de lord Aberdeen, et
+le plus décidé à marcher, avec lui, du même pas vers le même but. Je
+quittai Windsor convaincu que le moment était venu d'engager et de
+poursuivre vivement la négociation.
+
+J'envoyai le 27 novembre à M. de Sainte-Aulaire, en le chargeant de
+le communiquer confidentiellement à lord Aberdeen, un mémoire où
+j'indiquais les nouveaux moyens qui me semblaient propres à remplacer,
+pour la répression de la traite, le droit de visite, et dans lequel je
+demandais que des commissaires désignés par les deux gouvernements se
+réunissent sans retard à Londres, soit pour examiner les moyens que
+j'indiquais, soit pour en chercher eux-mêmes d'autres si ceux-là ne
+leur paraissaient pas convenables. J'annonçai moi-même à lord Aberdeen
+l'envoi de ce mémoire en lui disant: «Nous sommes, vous et nous, dans
+une situation fausse. Préoccupés surtout du droit de visite, nous
+perdons de vue la répression réelle de la traite; nous sacrifions le but
+au moyen. Les conventions de 1831 et 1833, gage et symbole de l'union de
+la France et de l'Angleterre pour réprimer la traite, ont perdu presque
+toute leur efficacité pratique, et ne sont plus guère qu'une vaine
+apparence, un mensonge officiel. Est-ce là une politique sérieuse et
+digne de nous? N'est-il pas cent fois plus convenable et plus utile
+d'adopter, pour la répression de la traite, d'autres moyens que
+nous puissions, vous et nous, pratiquer avec le même zèle et la même
+confiance, de telle sorte que l'union de la France et de l'Angleterre,
+dans ce grand but, redevienne quelque chose de vrai et d'efficace?»
+
+L'appel de commissaires spéciaux chargés d'étudier librement la
+question et de chercher de nouveaux moyens d'action commune aux deux
+gouvernements convint à lord Aberdeen: «Il a saisi cette idée avec
+empressement, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire; sa responsabilité en sera
+déchargée, et il pourrait nommer tel commissaire, lord Brougham, par
+exemple, qui serait, pour nous, une garantie du succès.» Mais, sur le
+fond même de l'affaire, lord Aberdeen se montra beaucoup plus hésitant:
+«J'avais compris à Windsor, dit-il à M. de Sainte-Aulaire, que M. Guizot
+proposait, non pas d'abandonner entièrement le système des traités de
+1831 et 1833, mais d'essayer d'un système nouveau pour revenir ensuite
+à l'ancien, en cas de non-succès, les traités ne cessant pas ainsi
+d'exister virtuellement.--J'ai répondu, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire,
+que, pour ma part, je ne vous avais jamais entendu rien dire de pareil,
+et qu'il me paraîtrait impossible de satisfaire nos Chambres à ce prix.
+Je ne serais pas étonné que lord Aberdeen ne trouvât beaucoup plus
+difficile de changer les traités de 1831 et 1833 que de les laisser
+tomber en désuétude par le refus de délivrer aux croiseurs des mandats
+de visite; ce refus, fait par nous, serait, au pis aller, renvoyé aux
+avocats de la couronne qui, dans leur système d'interprétation judaïque,
+ne manqueraient pas de déclarer que nous restons dans la lettre des
+traités en ne demandant et ne donnant qu'un seul mandat pour un
+seul croiseur. Je ne vous propose certes pas cet expédient que je ne
+trouverais ni digne ni utile; mais comment dois-je l'accueillir si lord
+Aberdeen lui-même me le suggère?»
+
+Lord Aberdeen était fort éloigné de le suggérer, car M. de
+Sainte-Aulaire en ayant laissé entrevoir l'idée: «Ce serait une insulte,
+lui dit-il, et toute négociation deviendrait impossible. Du reste, avant
+d'ajouter un mot, il faut que je communique, au moins officieusement, le
+Mémoire de M. Guizot à mes collègues, et surtout que je m'entende
+avec sir Robert Peel. Le mieux serait peut-être, quand viendra votre
+communication officielle, qu'elle développât seulement vos objections
+contre les traités de 1831 et 1833, en raison de leurs inconvénients et
+de leur peu d'effet pour la suppression de la traite. Puis, sans entrer
+dans le détail des moyens à substituer au droit de visite réciproque,
+vous pourriez les indiquer vaguement et proposer la formation d'une
+commission mixte pour les examiner. Il serait, je crois, beaucoup plus
+facile d'obtenir l'adhésion du cabinet par cette voie qu'en l'appelant à
+discuter une proposition complexe.»
+
+Je suivis le conseil de lord Aberdeen; j'adressai le 26 décembre à M. de
+Sainte-Aulaire, avec ordre de la lui communiquer, une dépêche officielle
+de laquelle j'écartai toute indication précise des nouveaux moyens de
+réprimer la traite qui pourraient être substitués au droit de visite.
+Je me bornai, sur ce point, à des expressions générales marquant le but
+vers lequel les commissaires devaient tendre, c'est-à-dire la recherche
+de moyens de répression aussi efficaces que le droit de visite, car
+cette efficacité était, pour la France comme pour l'Angleterre, la
+condition essentielle de tout nouveau système. J'indiquai dans quel
+esprit les commissaires devaient être choisis et quelles dispositions,
+quelles qualités nous devions chercher en eux; nous aussi, nous
+voulions, comme lord Aberdeen me l'avait témoigné à Windsor, des hommes
+considérables, de situation tout à fait indépendante, et connus par
+leur zèle pour l'abolition de la traite et de l'esclavage[27]. Ma dépêche
+convint parfaitement à lord Aberdeen qui s'empressa de l'envoyer à sir
+Robert Peel et, le 30 décembre, M. de Sainte-Aulaire m'écrivit: «Le
+_premier_ ne conteste pas en principe la commission mixte; il
+raisonne même dans l'hypothèse de son admission, ce qui est l'admettre
+implicitement; mais il réclame deux choses: 1º La nomination des
+commissaires; 2º des instructions concertées. Il insiste pour que
+vous n'annonciez la chose aux Chambres que quand elle sera faite; des
+paroles, même vagues, prononcées par vous, pourraient préparer de graves
+embarras. En résumé, il engage fort son collègue à se tenir encore dans
+une grande réserve. En écoutant la lecture de cette lettre, je n'étais
+pas trop à mon aise; je craignais des scrupules et des délais; j'ai donc
+été fort agréablement surpris par le commentaire qui a suivi le texte;
+lord Aberdeen, qui connaît mieux que nous la valeur des rédactions
+de sir Robert Peel, ne voit, dans sa lettre, rien qui l'empêche,
+lui, d'aller en avant; il se propose donc d'envoyer votre dépêche en
+communication à tous les membres aujourd'hui dispersés du cabinet, et
+il ne voit plus guère d'incertitude que sur la date plus ou moins
+rapprochée à laquelle vous recevrez sa réponse.»
+
+[Note 27: _Pièces historiques_, nº VII.]
+
+En attendant cette réponse, nous avions, de part et d'autre, à choisir
+les commissaires. Lord Aberdeen me fit prévenir qu'il nommerait le
+docteur Lushington, membre du conseil privé et juge de la haute cour
+d'amirauté, grave et savant homme, honoré pour son caractère comme
+pour sa science, et l'un des plus ardents ennemis de la traite et de
+l'esclavage. Je chargeai, à mon tour, M. de Sainte-Aulaire de dire à
+lord Aberdeen que je demanderais au duc de Broglie d'accepter cette
+délicate mission: «Si M. de Broglie accepte, répondit lord Aberdeen,
+M. Guizot devra encore s'exprimer avec beaucoup de réserve devant
+les Chambres; mais il pourra dès aujourd'hui regarder le succès de sa
+proposition comme assuré.» Sir Robert Peel, en effet, informé de ce
+choix, écrivit à lord Aberdeen qu'il mettait de côté toute objection:
+«Si cependant, disait-il, M. Guizot quittait le ministère, et si
+alors le duc de Broglie se retirait de la commission, le choix de son
+remplaçant pourrait être mauvais, et nous aurions peut-être lieu de
+regretter notre concession.» En me transmettant ces détails, M. de
+Sainte-Aulaire ajoutait: «A Windsor, le prince Albert m'a également
+parlé du bon effet que ferait ici la nomination du duc de Broglie
+comme commissaire. C'était la première fois que le prince me parlait
+politique; je l'ai trouvé plein de sens, bien informé et fort ami de
+lord Aberdeen. Quant à nous, il est impossible d'être mieux que ne l'ont
+été la reine et le prince; les souvenirs du séjour du roi à Windsor y
+sont vivants comme le lendemain de son départ.»
+
+Presque au même moment où M. de Sainte-Aulaire me donnait ces
+assurances, je lui écrivais: «Le duc de Broglie consent volontiers à
+être notre commissaire. A deux conditions seulement: la première, c'est
+que cela vous conviendra à vous; la seconde, c'est qu'il sera bien
+entendu qu'il ne se charge de cette mission que pour et avec le cabinet
+actuel, et que, si le cabinet se retirait, il se retirerait aussi;
+j'accepte sans regret cette nouvelle marque de son amitié, car j'ai la
+confiance qu'il n'aura pas lieu de la mettre en pratique. Les bureaux de
+la Chambre des députés viennent de nommer la commission de l'adresse, et
+nous y avons huit voix contre deux, et huit voix des plus décidées. La
+discussion sera vive, mais le succès me paraît assuré. L'opposition a
+fait peur et a pris peur. Le dépouillement des votes dans les bureaux
+nous donne cinquante-cinq voix de majorité.»
+
+La discussion de l'adresse fut vive en effet, moins sur le droit
+de visite que sur des questions plus nouvelles et qui offraient à
+l'opposition de meilleures chances, entre autres sur la guerre avec
+le Maroc et sur les affaires de Taïti. Il était difficile de presser
+fortement le cabinet sur le droit de visite au moment où il venait de
+faire accepter par le cabinet anglais une négociation sérieuse pour
+satisfaire au voeu de la Chambre en en réclamant l'abolition. Éclairé
+par les renseignements qui lui venaient de Londres, M. Thiers engageait
+lui-même ses amis à ne pas trop déclarer impossible un succès que le
+cabinet obtiendrait peut-être, et qu'on grossirait en le niant d'avance.
+Quand je fus appelé, dans l'une et l'autre Chambre, à m'expliquer sur
+ce point, je me bornai à dire: «La question est très-difficile par
+elle-même, et certes on n'a pas fait, depuis trois ou quatre ans, ce
+qu'il fallait pour la rendre plus facile à résoudre. Je ne dis pas que
+maintenant elle soit pleinement résolue; ne croyez pas que j'étende
+mes paroles au delà de la réalité des faits; j'aimerais mieux rester
+en deçà. Si j'en disais plus aujourd'hui qu'il n'y en a réellement,
+je nuirais à la solution de la question au lieu de la servir. Voici ce
+qu'il y a de fait. Le gouvernement anglais est en présence d'un esprit
+national avec lequel il faut qu'il traite, comme nous traitons avec
+celui de la France. Vous savez avec quelle passion, quelle honorable
+passion l'abolition de la traite est poursuivie en Angleterre. Or, c'est
+là l'opinion générale que le droit de visite est, dans ce dessein,
+le moyen le plus efficace, peut être le seul efficace. Pour que le
+gouvernement anglais puisse changer ce qui existe, il faut qu'il
+reconnaisse lui-même et qu'il fasse reconnaître au parlement, et par le
+parlement au pays, qu'il y a, pour réprimer la traite, des moyens autres
+que le droit de visite, des moyens aussi efficaces, plus efficaces,
+car dans l'état actuel des faits et des esprits, le droit de visite
+a beaucoup perdu de son efficacité. Le premier, le plus grand pas
+peut-être à faire, c'était donc de décider le gouvernement anglais
+à chercher, de concert avec nous, ces nouveaux moyens de réprimer
+la traite. C'est là le pas qui a déjà été fait. Non pour ajourner
+la difficulté et nous leurrer d'une fausse apparence, mais pour
+entreprendre sérieusement l'examen et la solution de la question. Et le
+nom des personnes qui concourront à cet acte sera la meilleure preuve
+du sérieux que les deux gouvernements y apportent. On dit que nous
+poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et
+que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque
+et fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont
+entreprise en commun, réussiront, en tous cas, à l'accomplir.»
+
+Devant la question ainsi posée, tous les amendements présentés contre
+le cabinet dans la Chambre des députés furent rejetés, et la Chambre des
+pairs, rompant le silence qu'elle avait gardé jusque-là, inséra dans son
+adresse ce paragraphe: «Votre Majesté nous assure que les rapports de la
+France et de l'Angleterre n'ont pas été altérés par des discussions qui
+pouvaient les compromettre. Nous nous en félicitons avec vous, Sire,
+bien convaincus que le gouvernement de Votre Majesté persévère dans
+ses efforts pour aplanir, d'une manière conforme à la dignité et aux
+intérêts de la France, les difficultés qui pourraient menacer la paix
+de l'avenir. Le bon accord des deux États importe au repos du monde;
+les intérêts de la civilisation et de l'humanité y sont engagés; le
+haut degré de prospérité dont jouissent deux grands peuples, qui ont
+des droits égaux à l'estime l'un de l'autre, en dépend. Puisse un mutuel
+esprit d'équité présider toujours à leurs relations et hâter le succès
+des négociations qui, en garantissant la répression d'un odieux trafic,
+doivent tendre à replacer notre commerce sous la surveillance exclusive
+du pavillon national!» Loin de nous causer, par ce langage, aucun
+embarras, c'était un appui que la Chambre des pairs nous apportait.
+
+Arrivé à Londres le 15 mars, le duc de Broglie fut accueilli à la
+cour, par le cabinet et dans le monde, avec une faveur marquée. Dès
+le surlendemain, la reine l'invita à dîner; lord Aberdeen et M. de
+Sainte-Aulaire étaient seuls invités avec lui: «Malgré la semaine
+sainte, lui dit la reine, je n'ai pas voulu différer de vous recevoir.»
+Elle lui parla beaucoup du roi, de la famille royale, et toucha en
+passant à l'affaire pour laquelle il venait, disant seulement: «Ce sera
+bien difficile.» Il avait passé la veille une heure avec lord Aberdeen:
+«Il est venu, m'écrivit-il, au-devant de nos propositions; tous les
+points généraux de l'affaire ont été successivement abordés par lui: la
+constitution d'une nouvelle escadrille mieux appropriée au service de la
+répression de la traite et à la poursuite des négriers, la destruction
+des marchés d'esclaves, la difficulté et les dangers de l'entreprise, la
+possibilité d'associer, à l'avenir, les Américains au nouveau système.
+Or, en voyant qu'il était si bien instruit, je n'ai pas refusé la
+conversation; mais je me suis tenu dans des termes généraux, et j'ai
+professé la plus grande incertitude sur le résultat de toutes les
+spéculations tant qu'elles n'ont pas pour base l'accord et l'aveu des
+hommes du métier; je me suis donc borné à demander qu'avant toutes
+choses nous entendissions les commandants des stations anglaise et
+française sur la côte d'Afrique, ce qui a été accepté avec empressement;
+j'ai simplement ajouté que j'étais autorisé à dire que mon gouvernement
+ne reculerait devant aucunes dépenses qui seraient jugées nécessaires
+pour atteindre le but que nous poursuivions. Lord Aberdeen est revenu à
+la charge sur divers points qu'il avait entamés, et pour peu que je m'y
+fusse prêté, nous serions entrés tout de suite dans le fond même de la
+discussion: si j'avais eu affaire à lui seul, peut-être aurais-je cédé
+à l'envie qu'il témoignait de tout dire et de tout savoir; mais comme
+c'est le docteur Lushington qu'il faut convaincre avant tout, je me suis
+retranché derrière la défiance de nos propres idées, tout en lui donnant
+à entendre que nous aurions peut-être réponse aux difficultés qu'il
+entrevoyait. Bref, nous nous sommes séparés en très-bonne intelligence.»
+Parmi les autres membres du cabinet anglais, sir James Graham et lord
+Haddington se montrèrent particulièrement bien disposés: «Je vous
+souhaite, dit le dernier au duc de Broglie, tout le succès possible dans
+votre entreprise, et je mets tout mon département (l'Amirauté) à votre
+disposition.» Sir Robert Peel était absent; mais, à son retour,
+il s'expliqua plus nettement qu'on ne s'y attendait, et approuva
+formellement la substitution d'un plus grand nombre de croiseurs des
+deux nations au droit de visite réciproque. Les chefs whigs, presque
+tous amis du duc de Broglie, l'accueillirent avec leurs anciens
+sentiments, mais avec beaucoup de réserve et en gardant le silence
+sur l'objet de sa mission: «Ils sont, m'écrivit-il, fort divisés à cet
+égard; la partie raisonnable se tient pour battue, ou même désire que
+nous réussissions; c'est ce que me disait avant-hier lord Clarendon.
+Lord Palmerston est seul à mettre une très-grande importance aux
+conventions de 1831 et de 1833; mais, quand il parle, il impose
+son opinion à beaucoup de personnes bien disposées d'ailleurs.» Une
+circonstance survint, propre à agir sur le parti whig: la _Société
+contre l'esclavage_, composée des _saints_ les plus chauds et les plus
+éprouvés, fit remettre au duc de Broglie un mémoire que déjà, l'année
+précédente, elle avait présenté à sir Robert Peel: «Ce mémoire,
+m'écrivit-il, établit, moyennant une longue série de citations et
+d'arguments, que le droit de visite est parfaitement inutile, qu'il
+n'y a qu'une chose à faire pour abolir la traite, c'est d'abolir
+l'esclavage, et il conclut qu'on doit répondre à la France:--Abolissez
+l'esclavage, et il ne sera plus question du droit de visite: s'il vous
+faut, pour cela, cinq, dix, quinze ans, prenez-les; le droit de visite
+durera autant que l'esclavage et finira avec lui.--La conclusion est
+absurde, mais l'argumentation contre le droit de visite a sa valeur,
+et j'en tirerai parti dans la discussion. Lord Brougham s'est chargé de
+parler au comité de la Société contre les conclusions du mémoire, et de
+m'envoyer les membres, un à un, pour que, de mon côté, je les raisonne
+de mon mieux.» Lord Brougham nous secondait avec un zèle infatigable; et
+les apparences étaient si bonnes que le duc de Broglie ne croyait pas
+se trop avancer en disant à lord Aberdeen: «J'espère, mylord, qu'il vous
+arrivera dans cette occasion, comme dans bien d'autres, de dire à vos
+adversaires, comme le Lacédémonien à l'Athénien: _ce que tu dis, je le
+fais_. C'est vous qui détruirez définitivement la traite des noirs.» Et
+lord Aberdeen ne refusait pas le compliment.
+
+Mais, soit pour espérer, soit pour craindre, il ne faut pas trop croire,
+dans les affaires, aux bonnes apparences et aux débuts faciles: tout en
+témoignant sa disposition favorable, lord Aberdeen, dès qu'on serrait de
+près les questions, se retranchait derrière le docteur Lushington: «Je
+ne lui donne, dit-il au duc de Broglie, aucune instruction; je m'en
+remets à lui du soin de chercher les expédients, et j'accepterai tout
+de lui avec confiance.» La première fois que le duc de Broglie vit lord
+Aberdeen et le docteur Lushington ensemble, il trouva le ministre plus
+réservé en présence du commissaire qu'il ne l'avait été dans le tête à
+tête. C'était donc le docteur Lushington surtout qu'il fallait persuader
+et décider. On s'accordait à dire que c'était un parfait homme de bien,
+de science et d'honneur, dévoué aux bonnes causes, sensible aux bonnes
+raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre
+sens et de son propre succès. Le duc de Broglie, dont la fierté est
+absolument exempte d'amour-propre et de toute envie de paraître,
+évita d'entamer sur-le-champ la controverse, se montra plus pressé
+de connaître les idées du docteur que de lui exposer les siennes, et
+s'appliqua d'abord à entrer, avec lui, dans une confiante intimité.
+Il le pouvait sans affectation et sans perte de temps. La négociation
+commença par une enquête sur les circonstances de la traite le long des
+côtes d'Afrique et sur les moyens de la réprimer autrement que par
+le droit de visite. Six officiers de marine, trois français et trois
+anglais, furent successivement entendus. Le docteur Lushington avait
+d'avance témoigné, pour l'un des Anglais, le capitaine Trotter, une
+grande confiance, et le duc de Broglie avait dans l'un des Français, le
+capitaine Bouet-Willaumez (aujourd'hui vice-amiral et préfet maritime
+à Toulon) un marin aussi spirituel qu'expérimenté, plein d'ardeur,
+d'invention et de savoir-faire, et habile à vivre en bons rapports avec
+les officiers anglais, même quand il s'empressait un peu trop à les
+devancer, au risque de les effacer. Sa déposition se trouva complètement
+d'accord avec celle du capitaine anglais Denman, officier distingué qui
+avait, comme lui, commandé longtemps sur la côte occidentale d'Afrique.
+Après une semaine entièrement consacrée à l'enquête, le duc de Broglie
+et le docteur Lushington entrèrent en conférence sur leurs vues et leurs
+plans mutuels.
+
+Celui que le duc de Broglie communiqua au docteur Lushington, comme
+conforme aux instructions de son gouvernement et à sa conviction
+personnelle après l'étude scrupuleuse des faits, était simple et court;
+il consistait à déclarer d'abord l'impossibilité de maintenir «sous
+quelque forme et dans quelques limites que ce puisse être,» le droit
+de visite réciproque établi par les conventions de 1831 et 1833, et
+à mettre à la place: 1º sur la côte occidentale d'Afrique, principal
+théâtre de la traite, deux escadres, française et anglaise, composées
+l'une et l'autre d'un nombre considérable et déterminé de bâtiments
+croiseurs, à vapeur et à voiles, chargés de poursuivre, chacun sous son
+pavillon, les bâtiments suspects de traite; 2º Des traités conclus
+avec les chefs indigènes des points de la côte sur lesquels se tenaient
+communément les marchés d'esclaves, pour obtenir d'eux l'engagement
+d'interdire la traite sur leur territoire, et l'autorisation
+d'intervenir à terre et par la force, s'il y avait lieu, pour faire
+respecter cette interdiction et détruire les _barracons_ ou lieux et
+instruments de marché[28].
+
+[Note 28: _Pièces historiques_, nº VIII.]
+
+Le plan du docteur Lushington était plus long et plus compliqué; il
+faisait deux choses inacceptables pour nous: 1º Au lieu d'abolir les
+conventions de 1831 et 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq
+ans, en les remplaçant par le nouveau système proposé pour la répression
+de la traite, et en déclarant qu'au bout de cinq ans elles rentreraient
+en vigueur _ipso facto_, à moins qu'elles ne fussent expressément
+abrogées, du consentement des deux gouvernements; 2º Il établissait,
+en principe et au nom du droit des gens, la doctrine soutenue par le
+gouvernement anglais, dans ses relations avec les États-Unis d'Amérique,
+sur le droit de vérifier la nationalité des bâtiments soupçonnés
+d'arborer, pour dissimuler des actes essentiellement illégitimes, un
+pavillon qui n'était pas le leur; ce qui maintenait, indirectement et
+sous une dénomination générale, le droit de visite spécialement institué
+contre la traite[29].
+
+[Note 29: _Pièces historiques_, nº IX.]
+
+Sur le premier point, la question était simple, et dès l'ouverture de la
+négociation, notre but avait été positivement déterminé. Sur le second
+point, une grave difficulté s'élevait; il était impossible de poser
+en principe que, pour échapper à toute surveillance, il suffisait à un
+bâtiment engagé dans un acte essentiellement illégitime, piraterie ou
+traite, d'arborer un pavillon autre que le sien, et on ne pouvait pas
+non plus reconnaître formellement aux bâtiments de guerre le droit
+d'arrêter et de visiter, en temps de paix, les bâtiments de commerce,
+sous prétexte de vérifier leur nationalité. Dès que le duc de Broglie
+m'informa avec précision de la difficulté, je lui répondis: «Je crains
+bien qu'il ne soit impossible de faire comprendre ici, au gros du
+public, la différence entre la visite pour la répression de la traite
+et la visite pour la vérification de la nationalité. Et quand nous
+la ferions comprendre, il suffit que les Américains repoussent, en
+principe, la seconde visite comme la première, pour la décrier également
+parmi nous. Ou je me trompe fort, ou si notre négociation avait pour
+unique résultat de mettre cette visite-ci à la place de l'autre, elle
+ne produirait aucun bon effet et aggraverait plutôt la situation.»
+Une longue et subtile controverse s'engagea à ce sujet entre le duc de
+Broglie, le docteur Lushington et lord Aberdeen. J'ai tort de dire une
+controverse, car il y avait, des deux parts, tant de bonne foi et de bon
+sens qu'ils avaient l'air de chercher ensemble la vérité et la justice
+bien plutôt que de soutenir chacun son opinion et son intérêt. La longue
+pratique des affaires et l'expérience des égoïsmes artificieux qui s'y
+déploient laissent, dans l'âme des honnêtes gens, une disposition fort
+naturelle à la méfiance et aux précautions soupçonneuses; mais quand
+il leur arrive de se rencontrer et de se reconnaître mutuellement, ils
+sortent avec une profonde satisfaction de cette triste routine, et se
+complaisent à surmonter, par la franchise et la rectitude d'esprit,
+les difficultés qui s'élèvent sur leurs pas. Ce fut ce qui arriva, dans
+cette occasion, aux trois négociateurs: après un mois de conversations
+et de recherches également sincères de part et d'autre, ils
+s'accordèrent dans des articles qui, en ménageant toutes les situations,
+résolvaient équitablement, et au fond selon notre voeu, les deux
+questions embarrassantes. Quant aux conventions de 1831 et 1833, il fut
+stipulé qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à
+la durée du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient
+considérées comme définitivement abrogées si elles n'avaient pas été,
+d'un commun accord, remises en vigueur. Quant au droit de vérification
+de la nationalité des bâtiments, aucune maxime générale et absolue ne
+fut établie; mais il fut convenu «que des instructions fondées sur les
+principes du droit des gens et sur la pratique constante des nations
+maritimes seraient adressées aux commandants des escadres et
+stations française et anglaise sur la côte d'Afrique, et que les deux
+gouvernements se communiqueraient leurs instructions respectives dont le
+texte serait annexé à la nouvelle convention.» Ainsi rédigé, le traité
+fut signé le 29 mai 1845 et le droit de visite aboli.
+
+Vers la fin de la négociation, j'avais été atteint de violentes douleurs
+hépatiques et néphrétiques qui me condamnèrent, pendant un mois, à un
+repos presque absolu. Quand je repris les affaires, nous présentâmes
+à la Chambre des députés un projet de loi demandant un crédit
+extraordinaire de 9,760,000 francs pour faire face aux dépenses que
+devait occasionner, dans les services de la marine, l'exécution du
+nouveau traité. La discussion s'ouvrit le 27 juin sur ce projet, et
+personne ne demandant la parole, on put croire qu'il allait être adopté
+sans aucune objection. Cependant, MM. Denis, Mauguin et Dupin rompirent
+le silence général, et firent, sur le droit de vérification de
+la nationalité des bâtiments, quelques observations auxquelles je
+m'empressai de répondre. La Chambre n'en voulut pas entendre davantage,
+et le projet de loi fut adopté par 243 voix contre une. La plupart
+des membres de l'opposition, ne voulant ni approuver ni combattre,
+s'abstinrent de voter. Le débat ne fut pas plus long à la Chambre des
+pairs; le duc de Broglie le termina par quelques explications, et 103
+suffrages contre 8 adoptèrent le projet de loi qui fut promulgué le
+19 juillet 1845. L'année suivante, dans la session de 1846, les deux
+Chambres exprimèrent, de la façon la plus nette, leur approbation du
+nouveau traité et de la négociation qui l'avait amené. L'adresse de la
+Chambre des pairs portait: «Une convention récemment conclue entre
+la France et l'Angleterre, dans le but de mettre un terme à un trafic
+odieux, replace notre commerce sous la protection et la surveillance
+exclusive de notre pavillon. Nous applaudissons hautement au succès
+d'une négociation habilement conduite et promptement terminée.
+L'exécution du traité, confiée au loyal concours des marins des deux
+États, nous assure que les droits et la dignité des deux nations seront
+également respectés, et qu'une répression efficace atteindra désormais
+toute violation des droits sacrés de l'humanité.» La Chambre des députés
+ne fut pas moins explicite: «Les témoignages réitérés de l'amitié qui
+vous unit à la reine de la Grande-Bretagne, dit-elle au roi dans
+son adresse, et la confiance mutuelle des deux gouvernements ont
+heureusement assuré les relations amicales des deux États. Votre Majesté
+nous annonce que la convention récemment conclue pour mettre un terme à
+un trafic infâme reçoit en ce moment son exécution. Ainsi se réalise le
+voeu constamment exprimé par la Chambre: les droits de l'humanité
+seront efficacement protégés, et notre commerce sera replacé sous la
+surveillance exclusive de notre pavillon.» Dans l'une et l'autre Chambre
+pourtant, l'opposition revint du silence qu'elle avait gardé l'année
+précédente; le traité du 29 mai 1845 fut critiqué; dans la Chambre
+des députés, MM. Dupin et Billault proposèrent des amendements pour
+retrancher de l'adresse l'approbation qu'elle lui donnait; mais, après
+le débat, M. Dupin retira son amendement; celui de M. Billault fut
+rejeté, et la Chambre maintint pleinement son témoignage de satisfaction
+et son adhésion au cabinet.
+
+Je ne sais point d'affaire dans laquelle la salutaire efficacité du
+gouvernement libre, sensément et honnêtement pratiqué, se soit plus
+démontrée que dans celle-ci. La question du droit de visite n'était
+point naturellement soulevée par les faits; dans son application à la
+répression de la traite, ce droit n'avait point donné lieu à des abus
+assez nombreux et assez graves pour porter atteinte à la sûreté du
+commerce légitime et à la liberté des mers; les conventions de 1831 et
+1833, en vertu desquelles il s'exerçait, avaient été aussi loyalement
+exécutées que conçues; leur effet n'avait point dépassé leur objet;
+elles n'avaient réellement agi que contre la traite, et si elles eussent
+été acceptées et mises en pratique par toutes les puissances maritimes,
+elles étaient probablement le plus sûr moyen de réprimer cet odieux
+trafic. Mais après le traité du 15 juillet 1840 et l'échec de la France
+dans la question d'Égypte, ces conventions et celle du 20 décembre 1841,
+qui n'en était que le complément, devinrent tout à coup, en France,
+un sujet d'alarme et de colère nationale. L'opposition s'empara de ce
+sentiment pour l'exploiter; mais il était général et sincère, et les
+conservateurs ne furent pas moins ardents que leurs adversaires à le
+témoigner. Aussitôt éclatèrent deux graves périls: au dehors, les bonnes
+relations, et même la paix, entre la France et l'Angleterre, au dedans
+la politique générale du gouvernement français, furent compromises; en
+Angleterre aussi, le sentiment national était blessé et pouvait rendre
+toute transaction impossible; en France, l'accord de la majorité et de
+l'opposition sur cette question pouvait entraîner la chute du cabinet.
+Il n'en fut rien: dans l'un et l'autre pays, les faits finirent par
+être considérés sous leur vrai jour et réduits à leur juste valeur;
+en Angleterre, on comprit que les conventions de 1831, 1833 et 1841
+ne valaient pas la rupture des bons rapports avec la France, et qu'on
+pouvait réprimer la traite par d'autres moyens que le droit de visite;
+en France, le parti conservateur ne se laissa point entraîner hors de
+sa politique générale parce qu'il se trouvait, sur un point spécial,
+d'accord avec l'opposition. Dans les deux pays, la discussion libre
+et le temps vinrent en aide à la diplomatie sensée, et le sentiment
+national fut satisfait sans que l'intérêt public fût sacrifié.
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVII
+
+AFFAIRES DIVERSES A L'EXTÉRIEUR.
+
+(1840-1842.)
+
+
+État de la Syrie après l'expulsion de Méhémet-Ali.--Guerre entre les
+Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorités
+turques.--Mes démarches en faveur des Maronites chrétiens.--Dispositions
+du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et
+sir Stratford Canning à Constantinople.--Résistance obstinée de la Porte
+à nos demandes pour les chrétiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de
+Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de
+mieux.--La Porte finit par céder.--Mon opinion sur les Turcs et leur
+avenir.--État de la Grèce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grèce;
+son but.--Ce que j'en fais dire à lord Aberdeen.--Il donne à sir Edmond
+Lyons des instructions analogues.--Notre inquiétude et notre attitude
+envers le bey de Tunis.--Méfiances du cabinet anglais à ce sujet.--Mes
+instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires
+de l'Algérie.--Situation des consuls étrangers en Algérie.--Vues
+sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs établis sur la
+côte occidentale d'Afrique.--La côte orientale d'Afrique et
+Madagascar.--Prise de possession des îles Mayotte et Nossi-bé.--Traité
+avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanière entre la France
+et la Belgique.--Négociations à ce sujet.--Mon opinion sur cette
+question.--Traités de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 décembre 1845
+avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalité et méfiance obstinée
+de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine
+à Paris.--Régence d'Espartero.--Insurrection et défaite des
+_christinos_.--Notre politique générale en Espagne.--M. de Salvandy est
+nommé ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reçoit en route.--Question
+de la présentation de ses lettres de créance.--Espartero ne veut pas
+qu'il les remette à la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre
+d'Angleterre à Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions
+de lord Aberdeen à M. Aston.--Incident entre la France et la
+Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en congé.--Par quel motif.--Mes
+instructions à M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France
+en Russie.--Colère de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de
+rapprochement.--Persévérance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de
+France et de Russie ne retournent pas à leurs postes et sont remplacés
+par des chargés d'affaires.
+
+
+Les gouvernements absolus, qu'ils soient absolus au nom d'une révolution
+ou d'une dictature, sont enclins et presque condamnés à pratiquer une
+politique extérieure pleine de résolutions et d'entreprises arbitraires,
+inattendues, suscitées par leur propre volonté, non par le cours
+naturel des faits et la nécessité. Ils ont besoin d'occuper au dehors
+l'imagination des peuples pour les distraire de ce qui leur manque au
+dedans, et ils leur donnent les chances des aventures et des guerres
+en échange des droits qu'ils refusent à la liberté. Les gouvernements
+libres n'ont point recours à de tels moyens; leur mission, c'est de bien
+faire les affaires naturelles des peuples, et l'activité spontanée de
+la vie nationale les dispense de chercher, pour les esprits oisifs, des
+satisfactions factices et malsaines.
+
+Après la crise de 1840 et quand le cabinet du 29 octobre se fut établi,
+les affaires ne nous manquaient pas, et nous n'avions garde de susciter
+nous mêmes des questions nouvelles. Les affaires et les questions
+naturelles s'élevaient de toutes parts devant nous. Les accepter sans
+hésitation à mesure qu'elles se présentaient, les conduire et les
+résoudre selon l'intérêt particulier de la France dans chaque occasion,
+en même temps que d'accord avec notre politique générale, et obtenir,
+par la discussion continue, l'adhésion des Chambres et du pays à nos
+résolutions et à nos actes, c'était là toute notre ambition, la seule
+légitime et, à mon sens, la plus grande que puissent concevoir des
+hommes appelés à l'honneur de gouverner. Je ne pense pas à retracer ici
+avec détail, comme je viens de le faire pour les affaires d'Orient et
+le droit de visite, toutes les questions, toutes les négociations
+dont j'eus alors à m'occuper; quelques-unes seulement appartiennent à
+l'histoire; pour les autres, je ne veux que marquer leur date et leur
+place, et indiquer avec précision le caractère de la politique qui y
+a présidé. Il en est des événements comme des hommes; la plupart sont
+destinés à l'oubli, même après avoir fait grand bruit de leur temps.
+
+La question d'Égypte était à peine terminée que la question de Syrie
+s'éleva: non plus la question de savoir qui gouvernerait la Syrie, mais
+la question, bien plus difficile, de savoir comment la Syrie serait
+gouvernée. Méhémet-Ali l'opprimait et la pressurait, mais avec une
+certaine mesure d'impartialité et d'ordre; l'anarchie et le fanatisme y
+rentrèrent avec le gouvernement du sultan; la guerre civile recommença,
+dans le Liban, entre les Druses et les Maronites, vieille guerre de
+race, de religion, d'influence et de pillage. Loin de la réprimer,
+les autorités turques, à peine rétablies et à la fois malveillantes et
+impuissantes, tantôt l'excitaient sous main, tantôt y assistaient avec
+une cynique indifférence. Bientôt se répandit en Europe le bruit des
+dévastations et des massacres auxquels le Liban était en proie; de
+Constantinople et de Beyrouth, les rapports, les déclarations, les
+dénonciations, les supplications nous arrivaient à chaque courrier; les
+chrétiens maronites invoquaient nos capitulations, nos traditions, notre
+foi commune, le nom de la France. Je n'attendis pas, pour agir, que
+leurs lamentations et leurs instances eussent retenti dans nos Chambres.
+C'eût été une grande méprise de vouloir agir seuls; de tout temps, les
+rivalités des puissances européennes avaient été, en Syrie, un ferment
+de plus pour les discussions locales et une cause d'impuissance
+mutuelle. A plus forte raison, après ce qui venait de se passer et ce
+qui se passait encore en Orient, aurions-nous été suspects et
+bientôt déjoués par nos rivaux encore coalisés contre nous. Pour agir
+efficacement, il fallait émouvoir l'Europe, en prenant nous-mêmes
+l'initiative du mouvement. J'écrivis le 13 décembre 1841 au comte de
+Flahault: «Je vous envoie copie des derniers rapports de notre consul à
+Beyrouth. Je vous prie d'en faire usage pour appeler, sur la situation
+actuelle de la Syrie et particulièrement des districts montagnards, la
+plus sérieuse attention du prince de Metternich. L'Europe ne peut
+rester spectatrice indifférente et passive du massacre des populations
+chrétiennes abandonnées à la fureur de leurs ennemis par l'apathie,
+peut-être par l'odieuse politique des autorités turques. M. de
+Metternich pensera sans doute qu'un tel état de choses, s'il venait à se
+prolonger, produirait sur les esprits une impression qui, tôt ou lard,
+ferait naître des complications graves et des dangers réels pour la paix
+générale. Dans l'intérêt de cette paix comme dans celui de l'humanité,
+M. de Metternich reconnaîtra l'urgence de faire à Constantinople les
+démarches les plus pressantes et les plus énergiques pour que la Porte,
+sérieusement avertie, prévienne, par une interposition vigoureuse
+et efficace, des conséquences si funestes. Je compte envoyer à M. de
+Bourqueney des instructions conçues dans le sens de ces considérations,
+et j'ai déjà chargé M. de Sainte-Aulaire d'en entretenir lord Aberdeen.
+J'en écrirai aussi à Berlin et à Saint-Pétersbourg.»
+
+M. de Flahault me répondit, le 20 décembre: «J'ai lu au prince
+de Metternich votre dépêche relative aux troubles qui viennent
+d'ensanglanter et désolent peut-être encore la Syrie. J'ai ajouté
+que vous ne doutiez pas qu'il ne sentît l'urgence de faire entendre
+à Constantinople des conseils, dans l'intérêt de la paix comme de
+l'humanité:»--«Vous pouvez y compter, m'a-t-il dit: M. de Stürmer a
+ordre d'agir ainsi; mais, je vais le lui réitérer et lui prescrire de
+s'entendre et de marcher avec votre agent. Les réflexions de M. Guizot
+sur les funestes effets que doit avoir la conduite des autorités turques
+sont parfaitement justes, et je partage à cet égard toutes ses idées. Il
+faut surveiller de près ces autorités et les dénoncer à Constantinople
+toutes les fois qu'elles ne remplissent pas leur devoir. C'est dans ce
+but que je me suis décidé à envoyer un consul général à Damas, qui est
+le véritable point central, pour savoir ce qui se passe; il a ordre de
+transmettre à Constantinople toutes les plaintes légitimes qui peuvent
+s'élever contre les agents de la Porte. Nous sommes, vous et nous,
+en qualité de coreligionnaires, les protecteurs naturels de tous les
+chrétiens latins établis en Orient, et nous ne pouvons avoir qu'un
+seul et même but, les préserver de toute espèce de persécutions
+et d'oppressions. Il n'y a qu'un point qui pourrait offrir quelque
+difficulté, ou du moins que quelques personnes considèrent comme pouvant
+être la source de quelque jalousie entre nous; c'est l'exercice de votre
+ancien droit de protection. A mes yeux, cela ne peut pas être, par la
+raison que jamais nous ne disputons un droit acquis. Comme nous sommes
+essentiellement conservateurs, un droit acquis est pour nous un droit
+qu'il faut et qu'on doit respecter. Le roi des Français tient celui-ci
+des traités, des usages, des traditions; soyez certains que nous ne vous
+le contesterons pas. Nous savons parfaitement que toute dispute à ce
+sujet ne profiterait qu'à un tiers, et serait nuisible à ceux que nous
+voulons protéger. Il ne faut pas faire entrer la politique là où il ne
+doit être question que d'humanité et de religion.»
+
+L'empereur Nicolas n'était pas aussi sensé que le prince de Metternich;
+M. de Barante m'écrivit de Saint-Pétersbourg: «Les dispositions
+relatives aux chrétiens d'Orient et aux garanties qui pourront leur être
+données ne sont pas défavorables. Je croirais cependant que la meilleure
+marche à suivre serait d'arriver à un accord préalable avec les autres
+puissances, bien assurés d'obtenir ensuite sans difficulté l'assentiment
+de la Russie. En nous adressant directement ici, nous rencontrerions de
+l'indécision, de la lenteur, des réponses dilatoires et un penchant à
+appuyer toute opinion qui serait différente de la nôtre.»
+
+M. de Sainte-Aulaire trouva lord Aberdeen un peu embarrassé: «Je lui ai
+demandé s'il n'écrirait pas à Constantinople au sujet des événements
+de Syrie. Il m'a objecté d'abord que l'intervention trop fréquente des
+puissances dans les affaires intérieures de l'empire ottoman pourrait
+avoir de fâcheuses conséquences: «Il ne faut pas espérer, m'a-t-il
+dit, que jamais le gouvernement turc soit légal ou paternel; vainement
+tenterait-on de le ramener à des idées exactes d'ordre et de justice;
+les puissances qui s'imposeraient cette tâche, et qui agiraient trop
+activement pour l'accomplir, se compromettraient en pure perte, et
+peut-être pas sans danger pour leur bonne intelligence réciproque.»
+J'ai reconnu, à ces paroles, une politique qui n'est pas celle de lord
+Aberdeen, mais à laquelle il est disposé, dit-on, à faire de grandes
+concessions. Je lui ai répondu que, s'il redoutait l'intervention trop
+active des puissances européennes dans les affaires de l'empire ottoman,
+le seul moyen de la prévenir était de mettre promptement un terme à des
+horreurs dont le spectacle prolongé soulèverait assurément l'opinion
+publique dans tous les pays civilisés. Lord Aberdeen est facilement
+revenu à des inspirations plus généreuses. Il a détesté avec moi le
+machiavélisme turc qu'il ne croit point étranger aux événements de
+Syrie. Il m'a assuré que ses lettres à Constantinople insistaient
+très-explicitement sur la nécessité d'envoyer en Syrie des troupes
+disciplinées, et de les placer sous le commandement d'hommes décidés à y
+rétablir l'ordre. Il accuse l'apathie ou la lâcheté de plusieurs pachas,
+et demande positivement la destitution de celui de Damas qui a assisté
+les Druses dans leur attaque contre les chrétiens: «Les Druses sont
+cependant le parti anglais, a-t-il ajouté; jugez, d'après ma démarche,
+du prix que j'attache à ces misérables questions de rivalités locales.»
+
+Je ne m'inquiétais pas des premières hésitations de lord Aberdeen;
+j'étais sûr qu'elles céderaient toujours à son esprit de justice et aux
+intérêts de la bonne politique générale. Il envoyait d'ailleurs comme
+ambassadeur à Constantinople sir Stratford Canning, fort ami de l'empire
+ottoman, mais très-sensible en même temps aux considérations morales,
+aux droits de l'humanité, et capable de réprimer les Turcs avec la même
+énergie qu'il déployait à les soutenir. Je venais, au même moment, de
+faire nommer le baron de Bourqueney ministre du roi à Constantinople;
+je le savais fidèle et habile à exécuter prudemment ses instructions, et
+j'avais la confiance qu'il saurait s'entendre avec sir Stratford Canning
+qu'on disait un peu hautain et ombrageux. Je résolus de pousser vivement
+notre action auprès de la Porte en faveur des chrétiens de Syrie, et
+d'exercer tous les droits traditionnels du protectorat français, en
+appelant à leur aide le concert européen qui ne pourrait guère nous être
+refusé.
+
+La Porte résista à nos instances avec une obstination et une ruse qui
+semblaient nous défier d'employer contre elle notre force. Les désordres
+et les massacres de Syrie l'embarrassaient dans ses relations avec
+l'Europe chrétienne, mais, au fond, ils ne lui déplaisaient pas; ce
+qu'elle voulait, c'était rétablir en Syrie, n'importe à quel prix,
+l'autorité turque, le gouvernement des pachas turcs; les populations
+qui s'entre-détruisaient dans le Liban étaient les anciens et naturels
+adversaires de cette autorité; elle se promettait de les contenir par
+leurs discordes et de se relever sur leurs ruines. Les ministres du
+sultan commençaient par contester les faits que nous leur signalions.
+Quand nos réclamations devenaient trop pressantes, ils envoyaient coup
+sur coup en Syrie des commissaires extraordinaires chargés, disait-on,
+de les vérifier et de faire cesser l'anarchie. L'anarchie continuait; on
+nous promettait que les agents turcs contre qui s'élevaient les plaintes
+seraient bientôt rappelés, et, en attendant, on déclarait à jamais
+déchue du gouvernement du Liban la famille des Chéabs, indigène et
+chrétienne, et depuis plus d'un siècle investie, dans ces montagnes,
+d'un pouvoir traditionnel. Le baron de Bourqueney envoya le drogman de
+la France, M. Cor, se plaindre de cette déchéance et avertir le ministre
+des affaires étrangères de l'impression qu'elle produirait en Europe;
+«Ne me parlez pas d'Europe, lui répondit Sarim-Effendi; nous en sommes
+ennuyés. Si nous ne sommes pas des hommes d'État comme il y en a en
+Europe, nous ne sommes pas fous. L'empire ottoman est une maison dont
+le propriétaire veut être tranquille chez lui; il est intéressé à ce
+que ses voisins n'aient pas à se plaindre de lui; s'il devenait fou
+ou ivrogne, s'il se conduisait de manière à allumer un incendie qui
+menacerait le voisinage, alors il faudrait venir mettre l'ordre chez
+lui; jusque-là, n'est-il pas exorbitant que vous me demandiez si
+la Porte a droit ou n'a pas droit? Sir Stratford Canning m'a tout
+dernièrement fait faire des questions sur ce qui s'était passé; j'ai
+donné des explications qui apparemment l'ont satisfait, car il ne m'a
+plus rien fait dire.» Sir Stratford Canning, nullement satisfait, unit
+très-vivement ses démarches à celles du baron de Bourqueney; les autres
+ministres européens suivirent son exemple, même le ministre de Russie,
+M. de Titow, quoique avec un peu d'hésitation et d'atténuation. Le
+grand-vizir, Méhémet-Izzet-Pacha, à qui ils portèrent également leurs
+plaintes, fut plus mesuré que Sarim-Effendi, mais non plus efficace; on
+envoya en Syrie de nouveaux commissaires; mais c'étaient toujours des
+Turcs, chargés au fond d'écarter les anciens privilèges des populations
+chrétiennes et de maintenir le seul pouvoir turc. Les hommes
+changeaient; les faits ne changeaient pas.
+
+Le prince de Metternich, fécond en expédients, mit en avant une nouvelle
+idée: il proposa que, si la Porte se refusait absolument à rétablir,
+dans le Liban, l'ancienne administration chrétienne personnifiée dans
+la famille Chéab, du moins le pacha turc fût retiré, et que les deux
+populations, les Maronites et les Druses, fussent gouvernées chacune
+par un chef de sa race et de sa religion, soumis l'un et l'autre au
+gouverneur général de la Syrie. Après de longues négociations et des
+conférences répétées, la Porte repoussa également cette idée, offrant
+de placer les Maronites et les Druses sous l'autorité de deux caïmacans
+distincts et indépendants l'un de l'autre, niais tous deux musulmans.
+Les plénipotentiaires européens se refusèrent unanimement à cette
+proposition et persistèrent dans la leur. De nouvelles instructions
+de leurs cours approuvèrent leur persistance. De nouveaux troubles
+éclatèrent dans le Liban. La Porte commença à s'inquiéter: «Si l'Europe
+ne se lasse ni se divise, m'écrivit M. de Bourqueney, tout me fait
+croire que nous emporterons le seul et dernier point qui reste en
+discussion.» De Berlin, le comte Bresson m'avertit que sir Stratford
+Canning, lassé des subterfuges turcs, avait conseillé à son gouvernement
+le prompt emploi des moyens coercitifs sur les côtes de Syrie. Lord
+Aberdeen attendit encore; mais le 24 novembre 1842, causant avec M.
+de Sainte-Aulaire: «M. de Neumann, lui dit-il, vient de me montrer une
+lettre dans laquelle le prince de Metternich pose en principe que nous
+ne pouvons agir que par voie de conseil quant aux affaires de Syrie.
+Ce serait une très-fausse et très-dangereuse idée à donner à la Porte;
+l'Angleterre ne s'en tiendra pas indéfiniment à des conseils; elle a
+attendu longtemps déjà, trop longtemps peut-être, dans une affaire où
+sa parole et par conséquent son honneur sont engagés envers les peuples
+chrétiens de la Syrie. Je viens de m'en expliquer nettement avec M. de
+Brünnow:--Faites-y attention, lui ai-je dit; la France et l'Angleterre
+avaient dernièrement, sur la côte de Syrie, des bâtiments dont la
+présence pouvait donner de l'efficacité à leurs demandes auprès du
+divan; ces bâtiments se sont éloignés avec une grande prudence; mais
+ils pourraient bien revenir, car la France n'est sans doute pas plus
+indifférente que l'Angleterre au sort des chrétiens de Syrie.» Informé
+de ces paroles, j'écrivis sur-le-champ à M. de Sainte-Aulaire: «C'est
+une excellente disposition que celle de lord Aberdeen; cultivez-la sans
+en presser l'effet. Après le traité du 15 juillet et les événements
+de 1840, ce serait, convenez-en, un amusant spectacle que les flottes
+française et anglaise paraissant de concert sur les côtes de Syrie pour
+intimider les Turcs au profit des montagnards du Liban. Il y a bien
+de la comédie dans la tragédie de ce monde. J'ai communiqué à M. de
+Bourqueney votre conversation. Je pense que lord Aberdeen aura écrit
+dans le même sens à sir Strafford Canning.»
+
+Ainsi stimulés par leurs gouvernements, les cinq représentants des
+grandes puissances européennes à Constantinople résolurent de faire
+auprès de la Porte une nouvelle démarche, et de demander à Sarim-Effendi
+une conférence dans laquelle ils insisteraient fortement pour l'adoption
+du plan qu'ils avaient proposé. Averti par le baron de Brünnow des
+dispositions comminatoires de lord Aberdeen, le nouveau ministre de
+Russie à Constantinople, M. de Bouténeff, se montra aussi empressé
+que ses collègues, et la conférence fut officiellement demandée. En
+se décidant tout à coup à la concession, la Porte voulut s'épargner
+du moins la discussion, et au lieu de fixer un jour pour un entretien,
+Sarim-Effendi adressa, le 7 décembre 1842, aux cinq plénipotentiaires
+une dépêche portant: «Le ministère ottoman éprouve le plus vif regret de
+voir que le point de cette question ait donné lieu à tant de discussions
+et de pourparlers depuis un an, et que, malgré la bonne administration
+qu'il est parvenu à rétablir dans la montagne et les preuves
+convaincantes qu'il est à même de produire à l'appui de son assertion,
+les hautes puissances n'aient jamais changé de vues à cet égard. La
+Sublime-Porte, mue néanmoins par les sentiments de respect dont elle
+ne cesse pas un seul instant d'être animée à l'égard des cinq grandes
+puissances ses plus chères amies et alliées, a préféré, pour arriver à
+la solution d'une question si délicate, qui est en même temps une de ses
+affaires intérieures, se conformer à leurs voeux plutôt que d'y opposer
+des refus... Si le rétablissement du bon ordre dans la montagne peut
+être obtenu à l'aide du système proposé, le voeu de la Sublime-Porte
+sera accompli, et elle ne pourra qu'en être reconnaissante. Mais si,
+comme elle a lieu de le craindre d'après les informations successivement
+recueillies jusqu'ici, la tranquillité ne pouvait être rétablie en
+Syrie, dans ce cas la justice des objections faites jusqu'à présent par
+la Porte serait évidemment reconnue, et le gouvernement de Sa Hautesse
+se trouverait, de l'aveu de tout le monde, avoir été dans son droit.»
+
+A la nouvelle de cette concession, j'écrivis sur-le-champ au baron
+de Bourqueney: «Le gouvernement du roi n'a pu qu'approuver l'acte
+par lequel la Porte, déférant aux représentations de ses alliés, a
+formellement adopté le système d'une administration indigène pour la
+montagne du Liban, et a décidé la nomination d'un chef chrétien pour les
+Maronites et d'un chef druse pour les Druses. Une telle résolution est
+conforme, en principe, au but que les grandes puissances avaient en
+vue, et je me plais à reconnaître la part active que l'influence de
+vos conseils et de vos démarches peut revendiquer à juste titre dans ce
+résultat. Toutefois, je ne me dissimule pas ce que la mesure consentie
+par la Porte offre encore d'incomplet et de précaire, notamment
+par l'exclusion de la famille Chéab du gouvernement de la montagne,
+contrairement aux droits qu'elle tient du passé, et peut-être aussi
+contrairement au voeu des populations. J'ai donc remarqué avec
+satisfaction que, tout en jugeant qu'il serait au moins inopportun de
+mêler une question de noms propres à la question principale, vous avez
+évité, en répondant à la communication de Sarim-Effendi, de paraître
+accepter une semblable conclusion. Du reste, ce que la décision de la
+Porte laisse à désirer sous certains rapports n'en démontre que mieux la
+nécessité d'assurer du moins les résultats obtenus, et de veiller à ce
+qu'elle soit exécutée loyalement et dans un esprit de stabilité. Vous
+devez, monsieur le baron, y consacrer tous vos soins. La Porte a beau
+vouloir répudier, pour son compte, la responsabilité des désordres qui
+viendraient encore troubler la tranquillité du Liban et les rejeter
+d'avance sur les cabinets dont elle a écouté les conseils; l'Europe ne
+la suivrait pas sur un pareil terrain, car l'Europe attend que la Porte
+réalise maintenant de bonne foi, sérieusement et sans arrière-pensée, ce
+qu'elle a consenti à adopter en principe, dans l'intérêt de son propre
+repos.»
+
+Nous n'étions que trop fondés à prendre d'avance des précautions contre
+l'obstination mal dissimulée de la Porte. A peine on commençait à
+mettre à exécution, dans le Liban, le nouveau système adopté; les
+plénipotentiaires européens à Constantinople apprirent que l'un des
+principaux districts de cette province, le Djébaïl, qui contenait
+30,000 chrétiens maronites, avait été soustrait à la juridiction du chef
+maronite et maintenu sous l'administration turque. Ils réclamèrent
+à l'instant et d'un commun accord contre cette grave atteinte aux
+engagements de la Porte: «Prenez garde, dit à Sarim-Effendi M. Cor en
+lui portant la réclamation française; en déférant à nos conseils, vous
+avez presque annoncé que notre système était un essai qui ne réussirait
+pas; nous avons négligé cet avertissement; nous l'avons pris pour une
+pure défense du passé; mais du moment où vous introduiriez vous-mêmes,
+dans l'exécution de la mesure, des dissolvants propres à la faire
+échouer, les rôles changeraient, et je m'alarme sincèrement, pour vous,
+de tout ce dont l'Europe aurait alors à vous demander compte.--Eh bien,
+lui dit avec dépit Sarim-Effendi, que l'Europe ait recours à la force;
+qu'elle vienne administrer elle-même le Liban; ce sont de continuelles
+atteintes à notre indépendance, à nos droits de souveraineté;» et il
+essaya de démontrer que le sultan avait droit de retenir le district
+du Djébaïl sous sa juridiction directe et exclusive. Mais l'humeur céda
+bientôt à la crainte, et le Djébaïl fut replacé sous l'autorité du chef
+chrétien. Les événements n'ont cessé de prouver combien ce régime est
+insuffisant pour établir en Syrie l'ordre et la justice; mais, depuis
+1843, on n'a pas encore réussi à faire mieux.
+
+Nous avions raison contre Sarim-Effendi, et Sarim-Effendi avait raison
+contre nous. Il y a, dans les relations de l'Europe chrétienne avec
+l'empire ottoman, un vice incurable: nous ne pouvons pas ne pas demander
+aux Turcs ce que nous leur demandons pour leurs sujets chrétiens, et ils
+ne peuvent pas, même quand ils se résignent à nous le promettre, faire
+ce que nous leur demandons. L'intervention européenne en Turquie est à
+la fois inévitable et vaine. Pour que les gouvernements et les peuples
+agissent efficacement les uns sur les autres par les conseils, les
+exemples, les rapports et les engagements diplomatiques, il faut qu'il
+y ait, entre eux, un certain degré d'analogie et de sympathie dans les
+moeurs, les idées, les sentiments, dans les grands traits et les grands
+courants de la civilisation et de la vie sociale. Il n'y a rien de
+semblable entre les chrétiens européens et les Turcs; ils peuvent, par
+nécessité, par politique, vivre en paix à côté les uns des autres;
+ils restent toujours étrangers les uns aux autres; en cessant de se
+combattre, ils n'en viennent pas à se comprendre. Les Turcs n'ont été
+en Europe que des conquérants destructeurs et stériles, incapables
+de s'assimiler les populations tombées sous leur joug, et également
+incapables de se laisser pénétrer et transformer par elles ou par
+leurs voisins. Combien de temps durera encore le spectacle de cette
+incompatibilité radicale qui ruine et dépeuple de si belles contrées,
+et condamne à tant de misères tant de millions d'hommes? Nul ne peut le
+prévoir; mais la scène ne changera pas tant qu'elle sera occupée par
+les mêmes acteurs. Nous tentons aujourd'hui en Algérie une difficile
+entreprise; chrétiens, nous travaillons à faire connaître et accepter
+des musulmans arabes un gouvernement régulier et juste; j'espère que
+nous y réussirons; mais l'Europe ne réussira jamais à faire que les
+Turcs gouvernent selon la justice les chrétiens de leur empire, et que
+les chrétiens croient au gouvernement des Turcs et s'y confient, comme à
+un pouvoir légitime.
+
+En même temps que nous tâchions d'obtenir des Turcs, pour les chrétiens
+de Syrie, un peu d'ordre et d'équité, nous avions à exercer aussi notre
+influence au profit d'autres chrétiens, naguère délivrés du joug des
+Turcs, et héritiers du plus beau nom de l'antiquité païenne. La Grèce,
+en 1840, était loin d'être bien gouvernée; le roi Othon, honnête homme,
+attaché à ce qu'il croyait son devoir ou son droit, était imbu des
+maximes de la cour bavaroise, obstiné sans vigueur et plongé dans une
+hésitation continuelle et une inertie permanente qui paralysaient
+son gouvernement et laissaient le désordre financier et l'agitation
+politique s'aggraver de jour en jour dans son petit État. Les
+populations s'impatientaient, les ministres étrangers blâmaient
+hautement le roi; le ministre d'Angleterre surtout, sir Edmond Lyons,
+rude et impérieux marin, lui imputait tout le mal, et poussait au prompt
+établissement du régime constitutionnel comme au seul remède efficace.
+Le mal n'était pas aussi grand que l'apparence et la plainte; en dépit
+des fautes et des faiblesses du pouvoir, l'intelligence et l'activité
+naturelle des Grecs se déployaient avec plus de liberté en fait qu'en
+principe et plus de succès que de garanties; l'agriculture renaissait,
+le commerce prospérait, le pays se repeuplait, la passion de l'étude et
+de la science se ranimait dans Athènes; il y avait évidemment dans cette
+nation renaissante, de l'élan et de l'avenir. Depuis quelque temps,
+le gouvernement français, absorbé en Orient par des questions plus
+périlleuses et plus pressantes, s'était peu occupé de la Grèce; les
+partis anglais et russe s'y disputaient presque seuls la prépondérance,
+et le parti anglais l'avait récemment conquise; M. Maurocordato, son
+chef, venait d'être appelé à la tête des affaires; je jugeai le moment
+venu pour que, là aussi, la France reprît sa place; j'entretins les
+représentants du roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg et à Berlin,
+de l'état de la Grèce, des maux dont elle se plaignait, de ses progrès
+malgré ses maux, et des idées qui, à mon sens, devaient présider à la
+conduite et aux conseils de ses alliés[30]. J'avais sous la main, dans
+la Chambre des députés, un homme très-propre à être la preuve vivante
+et l'interprète efficace de mes dépêches: M. Piscatory avait donné à
+la Grèce des marques d'un ardent et intelligent dévouement; tout jeune
+encore, en 1824, il avait quitté les douceurs de la maison paternelle et
+les plaisirs de la vie mondaine pour aller s'engager dans la guerre de
+l'indépendance; il avait combattu à côté des plus vaillants Pallicares;
+il était, en Grèce, connu et aimé de tous, chefs et peuple. Je résolus
+de l'y envoyer en mission extraordinaire, pour qu'en le voyant les
+regards des Grecs se reportassent vers la France, qu'il leur expliquât
+affectueusement nos conseils, et me fît bien connaître le véritable état
+des faits défigurés dans les récits des rivaux intéressés ou des amis
+découragés.
+
+[Note 30: _Pièces historiques_, nº XI.]
+
+Mais en reprenant ainsi à Athènes une position active, j'avais à coeur
+que mon intention et ma démarche fussent partout bien comprises,
+surtout à Londres et de lord Aberdeen, avec qui la bonne intelligence
+me semblait de jour en jour plus nécessaire et plus possible. Après
+quelques mois de ministère, M. Maurocordato était tombé; il avait été
+remplacé par M. Christidès, l'un des chefs du parti français et ami
+de M. Colettis, alors ministre de Grèce en France. J'écrivis à M.
+de Sainte-Aulaire[31]: «Dès mon entrée aux affaires, j'ai été frappé,
+très-frappé du mauvais état du gouvernement grec, des périls graves,
+mortels peut-être, qui le menaçaient, et des embarras graves qui
+pouvaient en naître pour l'Europe. A ce mal j'ai vu surtout deux causes:
+l'inertie obstinée du roi Othon, la discorde des ministres étrangers à
+Athènes et leurs luttes pour l'influence. Lord Palmerston proposait pour
+remède l'établissement d'une constitution représentative en Grèce. Dans
+l'état actuel des choses, ce remède m'a paru plus propre à aggraver le
+mal qu'à le guérir. Une administration régulière, active, en
+harmonie avec le pays, capable de faire ses affaires et d'améliorer
+progressivement ses institutions, c'est là, je crois, le seul
+remède aujourd'hui praticable et efficace. Je crois également qu'une
+administration pareille ne peut se soutenir en Grèce que par le concert
+et l'appui commun des grands cabinets européens. Ma dépêche du 11 mars
+dernier a été écrite pour conseiller ce plan de conduite et en préparer
+l'exécution. Dès que M. Maurocordato a été appelé au pouvoir, j'ai
+mis ma dépêche en pratique. Je l'ai fait d'autant plus volontiers que
+l'élévation de M. Maurocordato ne pouvait être attribuée à l'influence
+française. Je ne prétends point que la France ait en Grèce une politique
+désintéressée, si l'on entend par là une politique uniquement préoccupée
+de l'intérêt grec. Mais je suis convaincu que le seul grand, le seul
+véritable intérêt que la France ait aujourd'hui en Grèce, c'est la durée
+et l'affermissement de l'État grec, dans ses limites actuelles et dans
+sa forme monarchique. C'est dans cette conviction que je me suis déclaré
+prêt à appuyer M. Maurocordato, sans m'inquiéter de son origine et
+de son parti. Ce que j'avais annoncé, je l'ai fait. Au passage de M.
+Maurocordato à Paris, je lui ai donné à lui-même l'assurance et, je
+n'hésite pas à le dire, la conviction qu'il pouvait compter sur notre
+sincère appui. Je me suis appliqué à lui aplanir les voies en le
+rapprochant de M. Colettis, longtemps son rival, et en faisant tous mes
+efforts pour leur bien persuader à tous deux qu'ils devaient s'aider
+mutuellement. J'ai prescrit à M. de Lagrené[32] d'appuyer de tout son
+pouvoir M. Maurocordato, et pour la formation et après la formation de
+son cabinet. J'ai agi si vivement moi-même, pour lui, que le ministre
+d'Autriche à Athènes l'ayant blâmé de sa conduite envers le roi Othon
+et de la dureté des conditions qu'il voulait lui imposer, j'ai écrit
+à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, pour le disculper de ce reproche et
+insister sur la nécessité de le soutenir. Enfin, au moment même où M.
+Maurocordato se brouillait avec le roi Othon, j'adressais partout une
+nouvelle dépêche pour lui prêter appui; je donnais en ce sens, à M. de
+Lagrené, de nouvelles instructions. Quand elles sont arrivées à Athènes,
+M. Maurocordato s'était déjà retiré[33].
+
+[Note 31: Le 8 octobre 1841.]
+
+[Note 32: Alors ministre de France à Athènes.]
+
+[Note 33: _Pièces historiques_, nº XII.]
+
+«Je n'examine pas pourquoi il est tombé. Encore à présent, je ne
+le comprends pas bien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai
+loyalement et énergiquement soutenu, avant qu'il eût formé son cabinet,
+pendant qu'il luttait pour le former et après qu'il en était lui-même
+sorti.
+
+«De M. Maurocordato je passe à M. Piscatory. Je l'ai envoyé en Grèce:
+
+«Pour avoir, sur l'état réel du pays, de son administration, de sa
+prospérité, de ses ressources, le rapport d'un observateur nouveau,
+non officiel, intelligent. J'en avais besoin au moment où l'on nous
+demandait de compléter l'émission de la troisième série de l'emprunt
+grec;
+
+«Pour bien dire au roi Othon et à nos amis en Grèce, et de manière à
+le leur persuader, que l'appui promis et donné, de notre part, à M.
+Maurocordato était bien réel, bien sincère, et qu'il ne fallait
+chercher dans nos paroles aucune réticence, dans nos démarches aucune
+arrière-pensée;
+
+«Pour détourner les Grecs de toute explosion, de toute tentative
+irrégulière et téméraire, au dehors ou au dedans, afin de changer soit
+les limites territoriales, soit la constitution politique de leur pays.
+
+«Il était bien nécessaire d'agir en ce sens, car, sur la question de
+territoire, en Crète, en Thessalie, en Épire, l'insurrection avait
+éclaté ou était près d'éclater; et sur la question d'organisation
+intérieure, les dispositions les plus vives, les plus compromettantes
+pour le roi Othon, se manifestaient également.
+
+«Telles ont été les instructions que j'ai données à M. Piscatory; tel
+était le véritable objet de sa mission. Sans doute, en l'envoyant,
+j'ai voulu que son nom, ses antécédents, sa présence, ses discours
+contribuassent à mettre la France en bonne position et en crédit en
+Grèce; mais cette position, ce crédit, je n'ai voulu m'en servir et
+ne m'en suis servi en effet que pour maintenir la Grèce dans une bonne
+voie, à son propre profit et au profit de toute l'Europe comme au nôtre.
+
+«Le 28 juillet dernier, dans une lettre particulière et intime,
+j'écrivais à M. Piscatory: «Je n'ai point de nouvelles instructions à
+vous donner. Vous êtes allé en Grèce pour bien dire et bien persuader
+aux Grecs que nous voulons réellement pour eux ce que nous disons, au
+dedans une bonne administration, au dehors l'attente tranquille. C'est
+là toute notre politique. La Grèce en est à ce point où, pour grandir,
+il ne faut que vivre. Pour vivre, il faut, j'en conviens, une certaine
+mesure de sagesse. De l'aveu général, elle manquait naguère au
+gouvernement grec. J'espère que M. Maurocordato, l'aura. C'est dans
+cet espoir que nous l'avons appuyé et que nous l'appuierons, sans tenir
+compte d'aucune autre circonstance, sans nous proposer aucun autre but.
+Quelques plaintes m'arrivent sur le nouveau cabinet: on dit qu'il n'y
+a pas assez de nos amis, que nos amis n'ont pas les postes qui leur
+conviennent le mieux. Soutenons nos amis, mais sans pousser leurs
+prétentions au delà de ce qui est nécessaire pour le succès du
+gouvernement grec lui-même, qu'il s'appelle Maurocordato ou Colettis.»
+
+«Redites bien tout cela à lord Aberdeen, mon cher ami; montrez-lui
+textuellement ma lettre. Puisqu'il en veut faire autant de son
+côté, puisqu'il sera, pour M. Christidès, ce que j'ai été pour M.
+Maurocordato, j'espère que nous réussirons à assurer, en Grèce, un peu
+de stabilité. Mais il est bien nécessaire que nous fassions cesser, sur
+les lieux mêmes, ces jalousies aveugles, ces rivalités puériles, ces
+luttes sur les plus petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dénature
+et paralyse la bonne politique d'en haut. Je n'ai rien à dire sur
+sir Edmond Lyons; je ne puis souffrir les accusations étourdies, les
+assertions hasardées. Il me paraît crédule, imprudent et outrecuidant.
+Je souhaite qu'il n'embarrasse pas et ne compromette pas son cabinet.
+Je vais recommander de nouveau à M. de Lagrené de ne rien négliger pour
+bien vivre avec lui et pour prévenir toute querelle, tout ombrage. En
+vérité, ne voulant en Grèce que ce que nous voulons, lord Aberdeen et
+moi, si nous ne parvenions pas à obliger nos agents à le vouloir aussi
+et à l'accomplir, il y aurait du malheur.»
+
+Comme je l'y avais engagé, M. de Sainte-Aulaire communiqua ma lettre
+à lord Aberdeen, et je ne puis douter qu'il n'en fut touché, car il
+adressa à sir Edmond Lyons les mêmes instructions que j'avais données
+à M. de Lagrené et à M. Piscatory. Il lui prescrivit de vivre en bons
+termes avec les représentants des autres puissances. Il l'avertit que
+de Vienne et de Berlin on avait formellement demandé son rappel, qu'à
+Saint-Pétersbourg et à Paris on avait donné à entendre qu'on en serait
+bien aise; et tout en l'assurant que son gouvernement était décidé à le
+bien soutenir, il lui recommanda fortement de ne pas se mêler, à tout
+propos, de toutes sortes de bagatelles, et de ne pas se laisser aller
+à grossir toutes les peccadilles du gouvernement grec, dont les fautes
+pouvaient être grandes, aussi grandes que le disait sir Edmond Lyons,
+mais qui devait être toujours traité avec égard. Il était impossible
+de porter, dans le concert et l'action commune de l'Angleterre et de
+la France à Athènes, plus de loyauté; mais il est bien plus difficile
+d'établir et de maintenir l'harmonie active entre les agents secondaires
+et sur les lieux mêmes que de loin et au sommet de la hiérarchie. Les
+affaires de la Grèce ne tenaient pas d'ailleurs, dans celles de l'Europe
+et dans les rapports de la France et de l'Angleterre, assez de place
+pour qu'on fît, à Londres et à Paris, tous les efforts, tous les
+sacrifices nécessaires au succès continu de la politique que voulaient
+sincèrement les deux cabinets. Les petites choses sont souvent aussi
+difficiles et exigent autant de soin que les grandes; mais elles pèsent
+trop peu dans les destinées des gouvernements qui les traitent pour
+qu'ils y prennent toute la peine qu'il y faudrait prendre, et les plus
+sensés ne déploient tout ce qu'ils ont de sagesse et de force qu'en
+présence des nécessités impérieuses et des graves périls.
+
+Quelque importance qu'eût, à mes yeux, la bonne intelligence entre la
+France et l'Angleterre, et quelque prix que j'attachasse à la confiance
+chaque jour plus intime qui s'établissait entre lord Aberdeen et
+moi, j'étais bien décidé à faire partout et en toute occasion ce
+qu'exigeraient les intérêts sérieux de mon pays et de son gouvernement,
+sans jamais éluder les embarras diplomatiques qui pouvaient en résulter.
+Sur terre et sur mer, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, dans
+la Méditerranée et dans l'Océan, les occasions étaient fréquentes qui
+suscitaient de tels embarras, car, sur tous ces points, les deux nations
+se trouvaient sans cesse en contact, avec des raisons ou des routines
+de rivalité. Notre établissement en Algérie surtout était, pour le
+gouvernement anglais, l'objet d'une préoccupation continuelle. La Porte
+nourrissait depuis longtemps le désir de faire, à Tunis, une révolution
+analogue à celle qu'elle avait naguère accomplie à Tripoli, c'est-à-dire
+d'enlever à la régence de Tunis ce qu'elle avait conquis d'indépendance
+héréditaire, et de transformer le bey de Tunis en simple pacha. Une
+escadre turque sortait presque chaque année de la mer de Marmara pour
+aller faire, sur la côte tunisienne, une démonstration plus ou moins
+menaçante. Il nous importait beaucoup qu'un tel dessein ne réussît
+point: au lieu d'un voisin faible et intéressé, comme le bey de Tunis,
+à vivre en bons rapports avec nous, nous aurions eu, sur notre frontière
+orientale en Afrique, l'empire ottoman lui-même avec ses prétentions
+persévérantes contre notre conquête et ses alliances en Europe. Le
+moindre incident, une inimitié de tribus errantes, une violation non
+préméditée du territoire, eût pu élever la question fondamentale de
+notre établissement en Algérie et amener des complications européennes.
+Nous étions fermement résolus à ne pas souffrir qu'une telle situation
+s'établît; nous n'avions pas la moindre envie de conquérir la régence
+de Tunis, ni de rompre les faibles liens traditionnels qui l'unissaient
+encore à la Porte; mais nous voulions le complet maintien du _statu
+quo_; et chaque fois qu'une escadre turque approchait ou menaçait
+d'approcher de Tunis, nos vaisseaux se portaient vers cette côte, avec
+ordre de protéger le bey contre toute entreprise des Turcs. A plusieurs
+reprises, je donnai, à ce sujet, au commandant de nos forces maritimes
+dans la Méditerranée, notamment à M. le prince de Joinville, en 1846,
+des instructions très-précises[34]. Je ne m'en tins pas à ces précautions
+par mer; je voulus savoir si, comme le bruit en avait couru, il était
+possible que la Porte envoyât des troupes, par terre, de Tripoli à
+Tunis, et tentât contre le bey un coup de main par cette voie. En juin
+1843, je chargeai un jeune homme, étranger à tout caractère officiel, M.
+Ignace Plichon, de se rendre sans suite à Tripoli, de recueillir là tous
+les renseignements, tous les moyens de voyage qu'il pourrait obtenir, et
+de faire lui-même la traversée du vaste espace, presque partout désert,
+qui sépare Tripoli de Tunis, pour reconnaître si, en effet, l'expédition
+turque dont on parlait, était praticable. M. Plichon s'acquitta de cette
+périlleuse mission avec autant d'intelligence que de courage, et me
+rapporta la certitude que nous n'avions, de ce côté, rien à craindre
+pour le _statu quo_ tunisien. A chaque mouvement que nous faisions dans
+ce sens, le cabinet anglais s'inquiétait; ses agents, quelques-uns même
+des plus spirituels, mais peu clairvoyants et dominés par des craintes
+routinières, l'entretenaient sans cesse de l'esprit remuant et ambitieux
+de la France. Il nous adressait des observations, des questions; il
+faisait valoir les droits de souveraineté de la Porte sur Tunis. Nous
+déclarions notre intention de les respecter et d'en recommander au bey
+le respect, pourvu que la Porte ne tentât plus de changer à Tunis un
+ancien état de choses dont le maintien importait à notre tranquillité en
+Algérie. Lord Aberdeen comprenait à merveille notre situation; mais
+il avait peine, et ses collègues avaient bien plus de peine que lui,
+à croire à notre modération persévérante. Le gouvernement anglais
+acceptait, en fait, notre conquête de l'Algérie, et se déclarait décidé
+à ne plus élever, à ce sujet, aucune réclamation; mais il éludait de
+la reconnaître en droit tant que la Porte ne l'avait pas elle-même
+reconnue. Une circonstance embarrassante se présenta: avant notre
+conquête, l'Angleterre avait à Alger un consul et des agents consulaires
+sur plusieurs points de la régence. Les consuls étant des agents
+commerciaux et point politiques, c'était l'usage à peu près général en
+Europe de les considérer comme étrangers à la question de souveraineté,
+et de ne pas exiger, quand le souverain changeait, qu'ils reçussent, du
+souverain nouveau, un nouveau titre pour leur mission. Nous nous étions,
+en Algérie, conformés à cet usage, et après notre conquête, le consul
+général d'Angleterre à Alger avait, sans autorisation nouvelle, continué
+ses fonctions. Mais, dès 1836, le duc de Broglie et, après lui, M.
+Thiers, décidèrent que tout nouvel agent consulaire en Algérie devrait
+demander et obtenir notre _exequatur_. Non-seulement je maintins ce
+principe dans les débats des Chambres, mais je le mis strictement en
+pratique pour les agents consulaires anglais comme pour ceux de toute
+autre nation. En juillet 1844, sur trente-neuf consuls ou agents
+consulaires, de toute nation et de tout grade, en Algérie, douze avaient
+reçu du roi leur _exequatur_; quatorze, d'un rang inférieur, tenaient
+le leur du ministre des affaires étrangères, et huit du gouverneur
+de l'Algérie. Cinq seulement exerçaient encore en vertu de titres
+antérieurs à 1830.
+
+[Note 34: _Pièces historiques_, nº XIII.]
+
+L'Algérie n'était pas, en Afrique, le seul point où de grands intérêts
+français me parussent engagés. Cette partie du monde, encore si
+inconnue, offrait à l'activité et à la grandeur future de la France, un
+champ immense. Elle était à nos portes; nous n'avions pas à courir,
+pour y arriver, les chances d'une navigation longue et périlleuse; notre
+établissement sur la côte septentrionale nous y donnait un large et
+solide point d'appui. Sur la côte occidentale, notre colonie du Sénégal
+nous assurait le même avantage. Nous ne rencontrions, dans l'intérieur
+du pays, point de rival redoutable; aucune des grandes puissances
+européennes n'y était fortement établie et en voie de conquête; la
+colonie du Cap, quoique importante aux yeux de l'Angleterre, n'était pas
+en progrès, et sa situation d'ailleurs ne gênait pas la nôtre dans ce
+vaste continent. Frappé de ces faits et de l'avenir qui s'y laissait
+entrevoir, non-seulement je saisis, mais je recherchai les occasions
+et les moyens d'étendre en Afrique la présence et la puissance de la
+France. Les négociants de Marseille, de Nantes et de Bordeaux faisaient,
+sur la côte occidental, un commerce déjà considérable en huile de
+palmes, ivoire, gomme, arachides et autres productions africaines: nous
+résolûmes de fonder, sur les principaux emplacements de ce commerce,
+des comptoirs fortifiés qui lui donnassent la sécurité et lui permissent
+l'extension. Les embouchures des rivières le Grand-Bassam, l'Assinie
+et le Gabon, dans le golfe de Guinée, furent les points choisis dans
+ce dessein. De 1842 à 1844, des traités conclus avec les chefs
+des peuplades voisines nous conférèrent la pleine possession et la
+souveraineté extérieure d'une certaine étendue de territoire au bord
+de la mer et sur les rives de ces fleuves; de petits forts y furent
+construits; de petites garnisons y furent envoyées; le gouverneur du
+Sénégal fut chargé de les inspecter et de les protéger. Les négociants
+anglais, qui faisaient sur cette côte le même commerce que les nôtres,
+prirent l'alarme; quelques difficultés s'élevèrent sur les lieux; le
+cabinet anglais nous demanda quelques explications; nos réponses furent
+péremptoires; nous établîmes notre droit d'acquérir ces territoires
+et de fonder des comptoirs nouveaux; nous étions allés au-devant des
+objections; nous avions proclamé la complète franchise pour tous les
+pavillons et le maintien de tous les usages commerciaux en vigueur sur
+cette côte; avec sa loyauté accoutumée, lord Aberdeen reconnut
+notre droit et mit fin aux réclamations. La France eut, sur la côte
+occidentale d'Afrique, pour son commerce, sa marine et ses chances
+d'avenir, les points d'appui dont elle avait besoin.
+
+Quand il s'agit de la côte orientale, nous nous trouvâmes en présence
+de difficultés d'une autre sorte: la grande île de Madagascar était une
+grande tentation de conquête et d'un vaste établissement colonial, à
+perspectives indéfinies. On pressait le gouvernement du roi d'en faire
+l'entreprise; on décrivait les richesses naturelles de l'île, la beauté
+de ses ports et de ses rades, les avantages maritimes et commerciaux
+qu'elle nous offrait, les facilités que donneraient à la conquête les
+discordes des deux races qui l'habitaient, les Ovas et les Sakalaves.
+Les droits traditionnels ne manquaient pas à l'appui des désirs;
+depuis le commencement du XVIIe siècle, et sous les auspices d'abord
+du cardinal de Richelieu, puis de Louis XIV, des compagnies françaises
+avaient travaillé à prendre possession de Madagascar; elles y avaient
+noué des relations, fondé des comptoirs, bâti des forts; elles
+avaient obtenu, des chefs du pays, de vastes concessions et une sorte
+d'acceptation de la souveraineté française; à travers de fréquentes
+alternatives de succès et de revers, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI
+avaient reconnu et soutenu leurs établissements; les noms tantôt d'_Ile
+Dauphine_, tantôt de _France orientale_ avaient été donnés à l'île
+entière. Sauf des exceptions formellement stipulées, le traité du 30 mai
+1814 avait rendu à la France tout ce qu'elle possédait hors d'Europe en
+1792, et Madagascar n'était pas au nombre des exceptions. Depuis cette
+époque, des actes maritimes et diplomatiques avaient, sinon mis en
+pratique, du moins réservé nos droits. Tout récemment, d'habiles
+officiers de marine avaient visité l'île, étudié ses côtes, communiqué
+avec ses populations, ranimé les anciens souvenirs. Le conseil colonial
+de l'île Bourbon reproduisit avec détail, dans une adresse au roi,
+toutes les raisons qui devaient, selon lui, engager le gouvernement
+«à entreprendre la conquête générale et la colonisation en grand de
+Madagascar.» Le gouverneur de Bourbon, l'amiral de Hell, appuyait
+vivement le voeu du conseil colonial. Enfin, l'empire de ces traditions
+et de ces espérances se maintenait jusque dans l'_Almanach royal_ où,
+depuis 1815, le gouverneur de l'île Bourbon était dit _gouverneur de
+Bourbon et Madagascar_.
+
+J'étais opposé à toute entreprise de ce genre. Pour qu'une nation fasse
+avec succès, loin de son centre, de grands établissements territoriaux
+et coloniaux, il faut, qu'elle ait, dans le monde, un commerce
+très-étendu, très-actif, très-puissant, très-entreprenant, et que sa
+population soit disposée à transporter loin du sol natal sa force et
+sa destinée, à essaimer, comme les abeilles. Ni l'une ni l'autre de
+ces conditions ne se rencontrait en 1840 et ne se rencontre encore en
+France. Nous avions bien assez d'une Algérie à conquérir et à coloniser.
+Rien ne nuit davantage à la grandeur des peuples que les grandes
+entreprises avortées, et c'est l'un des malheurs de la France d'en
+avoir, plus d'une fois, tenté avec éclat de semblables, en Asie et en
+Amérique, dans l'Inde, à la Louisiane, au Canada, pour les abandonner
+ensuite et laisser tomber ses conquêtes aux mains de ses rivaux. Le
+roi, le cabinet et les Chambres étaient pleinement de mon avis. Nous
+écartâmes donc les projets de conquête de Madagascar, et nous les
+aurions écartés, quand même l'Angleterre ne s'en serait pas montrée
+inquiète et jalouse. Mais en me refusant à rechercher, pour ma patrie,
+de grands établissements territoriaux lointains, j'étais loin de penser
+qu'elle dût rester, sur les divers points du globe, absente et
+inactive; notre petite terre appartient à la civilisation européenne et
+chrétienne, et partout où la civilisation européenne et chrétienne se
+porte et se déploie, la France doit prendre sa place et déployer son
+génie propre. Ce qui lui convient, ce qui lui est indispensable, c'est
+de posséder, dans tous les grands foyers d'activité commerciale et
+internationale, des stations maritimes sûres et fortes, qui ne nous
+créent pas inévitablement des intérêts agressifs et illimités, mais
+qui servent de point d'appui à notre commerce, où il puisse chercher un
+refuge et se ravitailler, des stations telles que les marins français
+retrouvent partout, dans les grandes mers et près des grandes terres, la
+protection prévoyante de la France sans qu'elle y soit engagée au delà
+de ses intérêts généraux et supérieurs. Ce fut pour atteindre à ce but
+sur la côte orientale d'Afrique, comme sur la côte occidentale, que,
+de 1841 à 1843, nous prîmes possession, à l'entrée nord du canal de
+Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi-Bey, et qu'en 1844 nous
+conclûmes, avec l'imam de Mascate, un traité qui nous donnait, sur la
+longue étendue de ses côtes, des sûretés et des libertés commerciales
+importantes pour notre colonie de l'île Bourbon et pour nos relations
+avec le grand Orient.
+
+Vers le même temps et sous l'empire de la même idée, nous prenions, dans
+l'océan Pacifique, possession des îles Marquises. Je parlerai plus tard
+de cet acte et des incidents qu'il suscita, et qui firent plus de bruit
+qu'ils ne méritaient. Nous étions, en 1841, engagés, à nos portes mêmes,
+dans deux questions beaucoup plus graves et qui pouvaient compliquer
+bien plus sérieusement nos rapports avec l'Angleterre.
+
+La première était celle de l'union douanière entre la La France et la
+Belgique. Pays d'immense production et de consommation très-étroite,
+la Belgique étouffait industriellement dans ses limites et aspirait
+ardemment à un marché plus vaste que le sien propre. Ce fut d'elle que
+nous vint la proposition formelle de l'union douanière qui, depuis 1831,
+était, entre les deux pays, un sujet de publications, de conversations
+et de discussions continuelles. En 1840, sous le ministère de M. Thiers,
+la question avait été posée et une négociation entamée. Elle fut reprise
+en juillet 1841; quatre conférences eurent lieu à Paris, dans le mois
+de septembre, entre quelques-uns des ministres et plusieurs commissaires
+des deux États. Je les présidai. De part et d'autre, les dispositions
+étaient circonspectes: nous ne voulions pas faire payer trop cher, à
+notre industrie et à nos finances, l'avantage politique que devait nous
+valoir l'union douanière, et les Belges voulaient payer au moindre
+prix politique possible l'avantage industriel qu'ils recherchaient. Ils
+proposèrent cependant l'abolition de toute ligne de douane entre les
+deux pays et l'établissement d'un tarif unique et identique sur leurs
+autres frontières. C'était l'union douanière vraie et complète. Mais
+ils y attachaient expressément la condition que les douaniers belges
+garderaient seuls les frontières belges: «L'admission de quelques
+milliers de soldats français sur le territoire belge, en uniforme de
+douaniers, serait, dit l'un de leurs commissaires, une atteinte mortelle
+à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique.» Nous déclarâmes à
+notre tour que la France ne pouvait confier à des douaniers belges la
+garde de ses intérêts industriels et financiers: «Je vois, écrivit le
+roi Léopold au roi Louis-Philippe, que vos ministres pencheraient vers
+un traité de tarifs différentiels. Je ne demanderais pas mieux. Je
+comprends l'inquiétude qu'inspire notre douane comme gardienne d'une
+partie du revenu et de l'industrie française. Nous ne pourrions
+cependant pas avoir des douaniers français; l'Europe prétendrait y voir
+une véritable incorporation; et même ici tous ceux qui ne tiennent pas
+au commerce et à l'industrie s'y opposeraient. J'espère toujours qu'il
+sortira quelque chose d'acceptable du _kettle which is boiling_[35].
+L'affaire est bien importante et les suites d'une non-réussite
+pourraient être bien funestes. Évidemment plusieurs des hommes
+politiques en France croient que, si la négociation manquait, il n'en
+résulterait aucun inconvénient et que tout resterait comme cela est. Il
+y a des positions où on ne peut pas rester, et quand les passions s'en
+mêlent, on a encore moins de chances de pouvoir s'y maintenir. Dans ce
+pays-ci, les hommes un peu importants de tous les partis ont été opposés
+à une association commerciale avec la France. C'est avec une grande
+répugnance qu'on s'est finalement décidé à la vouloir, vu les
+souffrances auxquelles l'industrie belge devait être exposée par
+l'espèce de blocus qui pèse sur nous maintenant. Ayant, dans leur idée,
+fait un grand sacrifice, presque aussi grand que l'abandon de leur
+existence politique, ils croyaient qu'une proposition d'association
+avec la France ne pouvait pas être repoussée par elle. Vous pouvez donc
+facilement vous faire une idée des embarras politiques qui résulteraient
+d'un non-succès du traité. Le travail de nos ennemis intérieurs est
+aussi dans ce sens: demander l'association avec la France, et, si elle
+repousse la Belgique, se baser sur la position impossible du pays pour
+changer son gouvernement et se réunir à la Hollande.»
+
+[Note 35: De la marmite qui est en ébullition.]
+
+Nous étions aussi décidés que le roi Léopold lui-même à combattre, à
+tout prix, cette dernière hypothèse. Nous avions de plus quelque crainte
+que la Belgique, repoussée par la France, ne se tournât vers l'Allemagne
+et ne cherchât à entrer dans le _Zollverein_ prussien. Nous n'ignorions
+pas que des hommes d'État, belges et allemands, étaient favorables à
+cette combinaison et essayaient de la préparer. La négociation marchait
+péniblement à travers toutes ces sollicitudes quand un incident vint
+ajourner le système de la grande union douanière et nous pousser dans la
+voie des tarifs différentiels concertés entre les deux pays. Depuis deux
+ou trois ans, les fils et tissus de lin anglais envahissaient rapidement
+le marché français; de 1840 à 1842, leur importation avait doublé; nos
+filatures étaient gravement menacées; le 26 juin 1842, une ordonnance,
+rendue comme urgente, éleva nos droits de douane sur les fils et
+tissus de lin étrangers. La mesure était générale. La Belgique réclama
+vivement. Nous ne nous étions point proposés de la frapper, et notre
+industrie linière pouvait soutenir la concurrence de la sienne.
+Nous entrâmes en négociation, et le 16 juillet 1842 une convention
+commerciale fut conclue qui exempta les fils et tissus de lin belges
+de l'aggravation du droit. La Belgique, à son tour, adopta, sur ses
+frontières autres que celles de France, notre nouveau tarif sur les
+fils et tissus de lin étrangers, et fit en outre, en faveur de notre
+commerce, quelques légères concessions. La durée du traité fut fixée à
+quatre ans.
+
+Quand le projet de loi qui en mettait les articles à exécution fut
+discuté dans la Chambre des députés, ce traité rencontra divers
+adversaires: les uns me reprochaient de ne pas avoir accompli l'union
+douanière et incorporé, sous cette forme, la Belgique à la France; les
+autres, d'avoir trop sacrifié l'industrie française et trop peu exigé
+de la Belgique en retour de la faveur exceptionnelle que nous lui avions
+accordée. Indépendamment des raisons spéciales que j'avais à faire
+valoir sur ce point, je saisis cette occasion d'exprimer l'idée générale
+qui m'avait dirigé dans cette négociation et à laquelle je me proposais
+de rester, en tout cas, fidèle: «Je ne suis point, dis-je, de ceux qui
+pensent qu'en matière d'industrie et de commerce les intérêts existants,
+les établissements fondés doivent être aisément livrés à tous les
+risques, à toute la mobilité de la concurrence extérieure et illimitée.
+Je crois au contraire que le principe conservateur doit être appliqué
+à ces intérêts-là comme aux autres intérêts sociaux, et qu'ils doivent
+être efficacement protégés. Il est impossible cependant que les intérêts
+industriels ne soient pas, dans certains cas, appelés à se prêter, dans
+une certaine mesure, à ce qui peut servir la sécurité, la force et la
+grandeur de la France dans ses relations extérieures. Il ne se peut pas
+que l'État ne soit pas en droit de demander quelquefois à ces intérêts
+une certaine élasticité et certains sacrifices dans ce but. Il ne se
+peut pas non plus que les intérêts industriels ne se prêtent pas aussi,
+dans une certaine mesure, à l'extension générale et facile du bien-être,
+c'est-à-dire qu'ils ne soient pas tenus d'accepter progressivement une
+concurrence qui les excite et les oblige à faire mieux et à meilleur
+marché, au profit de tous. Ce sont là les deux conditions imposées au
+système protecteur et qui le légitiment. On a raison d'appliquer aux
+intérêts industriels la politique de conservation, et de les protéger,
+au nom de cette politique, contre les dangers qui peuvent les assaillir;
+mais en même temps ces intérêts doivent s'accommoder aux nécessités de
+la politique extérieure et au progrès du bien être intérieur. A ce prix
+seulement la protection se justifie et se maintient.»
+
+La Chambre agréa ces maximes et sanctionna le traité; mais la question
+fondamentale subsistait toujours, et le péril que la Belgique venait de
+courir pour l'une de ses industries ne fit que la rendre plus vive dans
+son désir de l'union douanière. La négociation fut reprise; un projet
+de traité, qui contenait, de la part de la Belgique, l'adoption des
+principales dispositions du régime français en fait de douanes et de
+contributions indirectes, fut préparé et discuté sous trois formes
+successives de rédaction; la dernière fut lue le 1er novembre 1842 dans
+un conseil tenu à Saint-Cloud; les commissaires belges y demandèrent
+encore certains changements. Plus on approchait du terme, plus les
+difficultés de cette grande mesure internationale se faisaient sentir.
+Les principales industries françaises témoignaient fortement leurs
+alarmes. Au dehors les puissances intéressées s'inquiétaient,
+silencieusement d'abord et sans bruit diplomatique: «Vous me demandez,
+m'écrivait le 20 octobre 1842 le comte de Sainte-Aulaire, ce qu'on pense
+ici de l'union douanière franco-belge; je ne puis guère le savoir que
+par induction, car on garde avec moi un silence aussi absolu qu'avec
+vous. Les journaux même, avec une admirable intelligence des intérêts de
+leur pays, n'abordent ce sujet qu'avec grande réserve; chacun comprend
+que de puissants intérêts français se chargeront de l'opposition, et
+que l'Angleterre diminuerait leur force en prenant prématurément
+l'initiative.» Au même moment cependant, le 21 octobre, lord Aberdeen
+écrivait au roi Léopold une lettre pressante, bien que douce, pour le
+détourner d'une mesure «pleine de danger, on peut l'affirmer, pour les
+intérêts de Votre Majesté et pour la tranquillité de l'Europe.» Quelques
+semaines après, le 19 novembre, causant avec M. de Sainte-Aulaire: «Il
+paraît, lui dit-il, que la question belge est toujours pendante.»--«J'ai
+répondu, m'écrivit l'ambassadeur, que je n'en savais rien que par les
+journaux; que, dans mon opinion, une solution prochaine et définitive
+n'était guère probable, et que du reste je m'applaudissais de
+l'indifférence de la presse anglaise, d'où je concluais que, dans aucun
+cas, je n'aurais à me quereller avec lui sur ce sujet. Il m'a répondu
+que tout traité de commerce était populaire en Angleterre, et que les
+capitalistes anglais seraient d'autant moins disposés à se plaindre d'un
+traité de commerce franco-belge qu'ils se hâteraient d'engager leurs
+capitaux dans des fabriques belges, et qu'ils se promettraient de gros
+bénéfices de ces entreprises. Mais sur l'hypothèse de l'union douanière,
+son langage a été tout autre: «Vous concevez, m'a-t-il dit, que
+l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les douaniers français à Anvers.
+Vous auriez à combattre aussi du côté de l'Allemagne, et cette fois
+vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite.» Le cabinet
+anglais s'était en effet assuré de cette union; le 28 octobre, lord
+Aberdeen avait adressé aux représentants de l'Angleterre à Berlin,
+Vienne et Saint-Pétersbourg, avec ordre de la communiquer à ces trois
+cours, une dépêche dans laquelle, sans adhérer pleinement aux principes
+que lord Palmerston avait manifestés lors des premiers bruits de l'union
+douanière franco-belge, il soutenait, au nom de la neutralité de la
+Belgique et en vertu du protocole du 20 janvier 1831 qui l'avait fondée,
+que les autres cabinets auraient le droit de s'opposer à une combinaison
+qui présenterait un danger réel pour l'équilibre européen. Le 29
+novembre, il s'exprima encore plus vivement à ce sujet, avec le ministre
+de Belgique à Londres, M. Van de Weyer, qui se hâta d'en informer le roi
+Léopold; et le 6 décembre, ayant fait prier le comte de Sainte-Aulaire
+de venir le voir: «Je suis informé, lui dit-il, qu'un ancien
+ministre[36] est allé voir le roi Louis-Philippe, et qu'ils ont
+longuement parlé de l'union douanière franco-belge. L'ancien ministre
+disant que ce projet rencontrerait en Europe une opposition unanime, le
+roi a répondu: «Je ne suis point fondé à attendre cette opposition, et
+même je n'y crois pas, puisque aucune des puissances ne m'a fait dire un
+mot à cet égard.» C'est d'après cette parole de votre roi, a continué
+lord Aberdeen, que, pour éviter tout malentendu dans une matière si
+grave, j'ai cru de mon devoir d'écrire à lord Cowley et de vous dire à
+vous-même que l'union douanière de la France et de la Belgique nous
+paraîtrait une atteinte à l'indépendance belge, et conséquemment aux
+traités qui l'ont fondée.» J'ai refusé, me disait M. de Sainte-Aulaire,
+toute discussion sur les paroles ou l'opinion personnelle du roi; mais
+j'ai affirmé que mon gouvernement avait, dès longtemps, été informé par
+moi, et par d'autres voies encore, des intentions du cabinet anglais;
+c'était donc en toute connaissance de cause que vous aviez procédé à
+l'examen de la question, décidé à la résoudre d'après la considération
+de nos intérêts nationaux, et sans vous arrêter à un mécontentement qui
+n'était fondé ni en droit ni en raison: «Je me suis abstenu jusqu'à
+présent de vous parler avec détail sur ce sujet, a repris lord Aberdeen,
+et je m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux
+plaintes du commerce français sans que sa résolution paraisse influencée
+par des considérations diplomatiques; mais aujourd'hui j'ai dû vous
+parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence. J'ai
+pris soin d'ailleurs que la démarche à faire auprès de vous n'eût rien
+de collectif.»
+
+[Note 36: C'était à M. le comte Molé qu'il faisait allusion.]
+
+Sans m'annoncer, de la part de la Prusse, aucune démarche positive, le
+comte Bresson m'envoya de Berlin, le 7 novembre 1842, des informations
+analogues, et après avoir traité lui-même la question sous ses divers
+points de vue, il finissait par me dire qu'à son avis l'union douanière
+avec la Belgique n'avait, pour la France et son gouvernement, qu'une
+importance très-secondaire, et qu'elle nous vaudrait bien moins
+d'avantages qu'elle ne nous attirerait d'embarras et de mécomptes.
+
+En présence de ces rapports et, tantôt du travail secret, tantôt des
+déclarations officielles qui se faisaient en Europe sur cette question,
+je résolus de m'en expliquer pleinement avec les représentants de la
+France au dehors et de bien régler leur attitude en déterminant avec
+précision la nôtre. J'écrivis donc le 30 novembre 1842, d'abord au comte
+Bresson, car le cabinet de Berlin était le plus sérieusement inquiet
+et le plus empressé à prendre, dans les inquiétudes anglaises, un point
+d'appui pour les siennes: «Je veux que vous sachiez dès aujourd'hui, sur
+le fond même de cette affaire et sur les raisonnements de lord Aberdeen,
+ce que nous pensons et ce qui règle notre conduite.
+
+«Les traités qui ont constitué la Belgique ont stipulé qu'elle formerait
+un État indépendant et neutre. Cette indépendance, cette neutralité
+seraient-elles, comme on le prétend, détruites ou entamées par le simple
+fait d'une union douanière avec la France?
+
+«Oui, si les clauses de cette union portaient atteinte à la souveraineté
+politique du roi des Belges, s'il ne conservait pas dans ses États le
+plein exercice des droits essentiels à cette souveraineté. Non, si la
+souveraineté politique belge demeurait entière et si le gouvernement
+belge avait toujours la faculté de rompre l'union dans un délai
+déterminé, dès qu'il la trouverait contraire à son indépendance.
+
+«Bizarre indépendance que celle qu'on ferait à la Belgique en lui
+interdisant absolument, et comme condition de son existence, le droit de
+contracter les relations, de prendre les mesures que lui conseilleraient
+ses intérêts, qui seraient peut-être, pour son existence même, une
+nécessité!
+
+«L'indépendance n'est pas un mot; elle doit être un fait. Un État n'est
+pas indépendant parce qu'on l'a écrit dans un traité, mais à condition
+qu'il pourra réellement agir selon son intérêt, son besoin, sa volonté.
+
+«En supposant la souveraineté politique belge pleinement respectée,
+et nous sommes les premiers à dire qu'aucune autre hypothèse n'est
+admissible, l'union douanière ne serait, entre la France et la Belgique,
+qu'une forme particulière de traité de commerce; forme qui entraînerait
+sans doute, dans l'administration intérieure des deux États, certains
+changements librement consentis de part et d'autre, mais qui, loin de
+porter atteinte à l'indépendance de l'un des deux, ne serait de sa part
+qu'un acte et une preuve d'indépendance.
+
+«Lord Aberdeen reconnaît à la France et à la Belgique le droit de
+faire, entre elles, des traités de commerce, dussent ces traités être
+nuisibles, économiquement parlant, aux intérêts des États tiers. Que
+dirait-il si la France et la Belgique abolissaient chacune, sur
+leur frontière commune, tout droit de douane, et si en même temps la
+Belgique, par un acte de son gouvernement seul, établissait, sur
+ses autres frontières, les tarifs et le régime actuel des douanes
+françaises, sans qu'aucun autre changement s'accomplît d'ailleurs dans
+les relations et l'administration intérieure des deux États? Je ne dis
+pas qu'un tel système fût praticable; mais, à coup sûr, ce serait là
+un de ces traités de commerce contre lesquels lord Aberdeen lui-même
+reconnaît qu'aucun gouvernement étranger n'aurait droit de protester.
+Pourtant l'union douanière serait complète. Elle n'est donc pas
+nécessairement et par elle-même contraire à l'indépendance de la
+Belgique et au droit public européen.
+
+«Mais la neutralité? C'est ici une condition particulière d'existence,
+dont la Belgique recueille les fruits et qui lui impose certaines
+obligations, certaines gênes que les cinq grandes puissances ont
+acceptées comme elle, et doivent, comme elle, respecter.
+
+«Certes, ce ne sera pas la France qui portera, qui souffrira jamais, à
+la neutralité de la Belgique, la moindre atteinte. Cette neutralité est,
+depuis 1830, le seul avantage que nous ayons acquis au dehors. En 1814,
+le royaume des Pays-Bas avait été érigé contre nous; il est tombé; à
+sa place s'est élevé un État qui a été déclaré neutre et qui, par son
+origine, ses institutions, ses intérêts politiques et matériels, par le
+mariage de son roi, tout en demeurant neutre, est devenu pour nous un
+État ami. Il y a là, pour nous, une garantie matérielle de sécurité sur
+notre frontière, une garantie politique de paix et d'équilibre européen.
+L'Europe a accepté cette situation. Plus que personne nous en comprenons
+et nous en estimons les avantages. Moins que personne, nous sommes
+disposés à y rien changer.
+
+«Comment la neutralité politique de la Belgique périrait-elle par son
+union douanière avec la France? Ceci est le dire de lord Aberdeen et
+son grand argument. Je ne dirai pas, quoique cela soit vrai, que cet
+argument est injurieux pour nous; comme si nous ne pouvions vouloir
+l'union commerciale avec la Belgique que pour détruire sa neutralité et
+pour trouver là un chemin caché vers la conquête. Je ne dirai pas non
+plus que c'est traiter bien légèrement le droit public européen et le
+considérer comme bien vain que de croire qu'il ne prêterait aucune
+force aux États qui le réclameraient s'il était méconnu. Je vais droit à
+l'idée fondamentale de lord Aberdeen et j'en pèse exactement la valeur.
+
+«L'unité des douanes et du système financier ne peut avoir lieu, dit-on,
+entre deux États de force très-inégale, car l'un serait politiquement
+absorbé par l'autre, et l'équilibre européen mis ainsi en danger.
+L'exemple de l'union douanière allemande, ajoute-t-on, n'est point
+applicable, car celle-ci repose sur une union politique depuis longtemps
+admise par le droit public européen, et elle n'y a porté aucun trouble.
+
+«Ce sont là de pures assertions, de pures apparences dont nous ne
+saurions nous payer. Allons au fait. Est-il vrai que l'union douanière
+allemande ait eu lieu entre des États de force égale et capables de
+se balancer réciproquement? Est-il vrai que l'équilibre intérieur de
+l'Allemagne, qui est bien quelque chose dans l'équilibre général de
+l'Europe n'en ait pas été sensiblement altéré? Qu'on le demande à
+l'Autriche. Qu'on le demande même aux petites puissances allemandes
+engagées dans l'association. Il est évident que par ce fait nouveau,
+la Prusse a grandi, beaucoup grandi, que son poids en Allemagne, et
+par suite en Europe, s'est fort accru, que les puissances allemandes
+de second et de troisième ordre n'ont plus ni la même importance, ni la
+même liberté dans leurs combinaisons au dehors. A coup sûr, ce sont là
+des faits graves, des altérations profondes dans l'état de l'Allemagne
+et de l'Europe; et si l'on n'y pense guère à Londres, je suis convaincu
+qu'à Vienne, à Hanovre, et même à Stuttgart et à Dresde, on s'en
+préoccupe fortement.
+
+«Pourquoi les puissances à qui ce fait nouveau déplaisait, l'Autriche
+par exemple, ne s'y sont-elles pas ouvertement opposées? Parce qu'elles
+ont compris qu'elles n'en avaient pas le droit. Lorsqu'un changement
+dans la répartition et la mesure des influences en Europe s'opère en
+vertu d'intérêts puissants et légitimes, par des moyens réguliers et
+pacifiques, et sans que l'État ou les États qui y gagnent excèdent
+les limites habituelles de leur action, on peut en ressentir du
+mécontentement, de l'inquiétude; on peut travailler à l'entraver, à le
+restreindre, à le faire échouer; on n'a nul droit de s'y opposer par la
+violence ou de protester officiellement. L'histoire de l'Europe offre
+plus d'un exemple de ces changements dans la répartition des influences
+qui ont donné lieu sans doute à des luttes sourdes, à des efforts
+diplomatiques, mais n'ont amené ni déclarations hostiles ni guerres.
+Et de nos jours une guerre suscitée pour une telle cause serait plus
+contraire que jamais aux notions de justice du public européen et à son
+sentiment sur les droits et les relations des États.
+
+«Sans doute l'union douanière franco-belge serait, pour la France, un
+accroissement de poids et d'influence en Europe; mais pourquoi la
+France et la Belgique n'auraient-elles pas, aussi bien que la Prusse, la
+Bavière et la Saxe, le droit de régler sous cette forme leurs intérêts
+communs? Pourquoi ce qui s'est passé, sur la rive droite du Rhin, au
+profit de la Prusse, ne pourrait-il pas se passer sur la rive gauche
+au profit de la France, sans que la paix de l'Europe en reçût plus
+d'atteinte?
+
+«Voilà pour la question de droit, mon cher comte; voilà quels sont, à
+notre avis et en allant au fond des choses, les vrais principes. Voici
+maintenant quelle a été et quelle sera notre règle pratique de conduite
+dans cette affaire.
+
+«Nous n'en avons point pris l'initiative. Nous ne sommes point allés,
+nous n'irons point au-devant de l'union douanière franco-belge. Sans
+doute elle aurait pour nous des avantages; mais elle nous susciterait
+aussi, et pour nos plus importants intérêts, des difficultés énormes.
+L'union douanière n'est point nécessaire à la France. La France n'a,
+sous ce rapport, rien à demander à la Belgique. L'état actuel des choses
+convient et suffit à la France qui ne fera, de son libre choix et de son
+propre mouvement, rien pour le changer.
+
+«C'est à la Belgique que cet état pèse. C'est la Belgique qui vient nous
+dire qu'elle n'y saurait demeurer, et que, pour sa sécurité intérieure,
+même pour son gouvernement et son existence nationale, le péril est tel
+que, pour y échapper, elle sera contrainte de tout faire. Elle vient à
+nous. Si nous la repoussons, elle ira ailleurs. Si elle restait comme
+elle est, tout, chez elle, serait compromis.
+
+«Or la sécurité de la Belgique, l'existence du royaume belge tel qu'il
+est aujourd'hui constitué, c'est la paix de l'Europe. Vous le savez, mon
+cher comte; la constitution de ce royaume n'a pas été un résultat facile
+à obtenir; il n'a pas été facile de contenir, de déjouer toutes les
+passions, toutes les ambitions qui voulaient autre chose. Et vous le
+savez aussi; autre chose, c'est la guerre, la conflagration de l'Europe.
+Qu'on ne s'y trompe pas: les mêmes passions, les mêmes ambitions qui,
+en 1830 et 1831, voulaient autre chose que ce qui a été fait, subsistent
+encore aujourd'hui. Et si quelque occasion, un grand trouble intérieur
+en Belgique par exemple, s'offrait à elles, elles éclateraient. Et
+aujourd'hui comme en 1830, leur explosion amènerait infailliblement la
+guerre, le bouleversement de l'ordre européen, et toutes ces chances
+fatales, inconnues, que depuis douze ans, nous travaillons tous à
+conjurer. Voilà ce qui fait, à nos yeux, la gravité de cette question.
+Voilà à quels dangers l'union douanière franco-belge pourrait être un
+remède. Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas
+sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
+soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point nous
+qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de cette
+soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. Nous
+croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur aussi bien
+que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité. Cette
+conviction gouverne et gouvernera notre conduite dans cette affaire-ci
+comme elle l'a déjà gouvernée dans tant d'autres. Mais ce que nous ne
+pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, c'est que la stabilité
+du royaume fondé à nos portes soit altérée à nos dépens, ou compromise
+par je ne sais quelle absurde jalousie du progrès de notre influence.
+En vérité, ceux qui voient, dans l'union douanière franco-belge, une
+question de rivalité politique, s'en font une bien petite et bien fausse
+idée; il s'agit ici de bien autre chose que d'une rivalité d'influence;
+il s'agit du maintien de la paix et de l'ordre européen. C'est là ce que
+nous défendons.
+
+«De tous ces faits et de toutes ces idées, voici, pour le moment,
+mon cher comte, les conclusions que je tire sur la conduite qui nous
+convient, et d'après lesquelles vous réglerez la vôtre.
+
+«1º Rester fort tranquilles; éviter plutôt que rechercher la discussion
+sur l'union douanière franco-belge, et bien donner la persuasion que
+nous ne recherchons pas non plus le fait. Il faudra que cette union
+vienne nous chercher et que la Belgique nous l'impose en quelque sorte,
+comme une nécessité de sa propre existence;
+
+«2º Garder, sur le fond de l'affaire, toute notre indépendance; ne
+reconnaître à personne le droit de s'y opposer, aux termes des traités
+et des principes du droit public;
+
+«3º Observer soigneusement les dispositions des diverses puissances à
+cet égard. En sont-elles toutes préoccupées dans le même sens et au même
+degré? Quelles différences existent entre elles? Jusqu'où iraient-elles
+dans leur résistance? Des objections, des efforts cachés pour empêcher,
+une protestation publique, la guerre, voilà les divers pas possibles
+dans cette carrière; à quel point telle ou telle puissance s'y
+arrêterait-elle?
+
+«4º Quant à présent, au delà de ce travail d'observation et d'attente,
+une seule chose nous importe; c'est d'empêcher toute démonstration,
+toute démarche collective et officielle. Cela nous compromettrait et
+nous gênerait. Regardez-y bien.»
+
+J'adressai la même lettre, _mutatis mutandis_, aux représentants du
+roi à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Bruxelles et à La Haye. Je ne
+pouvais ignorer que les diverses puissances n'attachaient pas toutes,
+à cette question, autant d'importance que l'Angleterre ou la Prusse,
+et n'y portaient pas toutes la même ardeur. Je savais notamment que le
+prince de Metternich avait écrit au comte d'Appony: «Quant au travail du
+roi Léopold avec le cabinet français pour arriver à une union douanière
+des deux pays, j'y donne, pour mon compte, très-peu d'importance, et je
+trouve que le cabinet de Berlin a bien tort de s'en inquiéter autant. La
+France ne demanderait pas mieux que d'avaler la Belgique, et la Belgique
+serait charmée de s'engraisser commercialement à la table de la France.
+Cela est clair et fort simple. Cependant aucun gouvernement ni aucun
+pays ne se laisse volontiers dévorer par un autre, et dans de telles
+transactions le plus petit est toujours celui qui se tient le plus sur
+ses gardes. S'il ne s'en tire pas bien, cela aussi est fort simple, et
+c'est son affaire. Je vous répète que j'attache peu d'importance à tout
+ce projet.» Dans ses relations avec les cours de Londres et de Berlin,
+comme dans les communications officieuses qu'il me fit faire à ce sujet,
+le prince de Metternich ne s'employa qu'à apaiser les inquiétudes, à
+empêcher toute démarche active, collective et officielle. Il prenait
+d'autant plus volontiers ce rôle impartial et amical qu'il était
+convaincu que le projet d'union douanière franco-belge ne se réaliserait
+pas: «Quand je considère, dit-il un jour au comte de Flahault, tous les
+genres de danger auxquels le roi Léopold s'expose en le poursuivant,
+quand je songe qu'une modification réciproque des tarifs assurerait aux
+deux pays (tout aussi bien que pourrait le faire l'union douanière) tous
+les avantages commerciaux qu'ils peuvent désirer, je me demande si le
+roi Léopold a jamais eu bien sérieusement l'intention de conclure un
+pareil traité, et s'il n'est pas plus probable qu'il a mis en avant ce
+projet, qu'il doit savoir inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout
+en paraissant disposé à tout faire pour plaire au roi son beau-père,
+à la nation française, au parti français en Belgique et au sentiment
+national qui cherche un débouché pour l'excédant des produits belges.»
+Je suis fort tenté de croire que M. de Metternich avait raison, et
+que le roi Léopold n'a jamais sérieusement poursuivi le projet d'union
+douanière, ni compté sur son succès. Quoi qu'il en fût de l'intention
+du roi des Belges, le fait définitif fut conforme à la prévoyance du
+chancelier d'Autriche; les négociations, les conférences, les visites et
+les conversations royales et ministérielles n'aboutirent à rien; l'idée
+de l'union douanière entre la France et la Belgique fut peu à peu
+délaissée sans bruit; et le 13 décembre 1845, après quelques mois d'une
+négociation plus restreinte et plus efficace, un nouveau traité de
+commerce, en abaissant sur un grand nombre d'objets les tarifs mutuels,
+régla pour six ans, d'une façon plus étendue et plus libérale que
+n'avait fait celui du 16 juillet 1842, les relations commerciales des
+deux pays.
+
+J'eus peu de regret de ce résultat. Plus j'avais approfondi la question,
+plus je m'étais convaincu que l'union douanière franco-belge aurait,
+pour la France, des inconvénients que ne compenseraient point les
+avantages politiques qu'on s'en promettait. Ces avantages étaient
+plus apparents que réels et auraient été achetés plus cher qu'ils ne
+valaient. Nous aurions trouvé dans ce fait une satisfaction vaniteuse
+plutôt qu'un solide accroissement de force et de puissance. Quoi qu'en
+dissent les partisans de la mesure, la Belgique ne se serait point
+complètement assimilée et fondue avec la France; l'esprit d'indépendance
+et de nationalité, qui y avait prévalu en 1830, s'y serait maintenu,
+et aurait jeté, dans les rapports des deux États, des incertitudes, des
+difficultés et des perturbations continuelles. Je suis persuadé que
+les quatre grandes puissances auraient immédiatement opposé, à l'union
+douanière franco-belge, une résistance formelle, et qu'elles auraient
+officiellement réclamé la neutralité de la Belgique en la déclarant
+compromise par un tel acte; l'Angleterre et la Prusse étaient déjà unies
+dans ce dessein éventuel; la Russie se fût empressée de les soutenir, et
+l'Autriche n'eût eu garde de s'en séparer. Mais dans l'hypothèse la plus
+favorable, en admettant que les quatre puissances n'eussent pas pris
+sur-le-champ une attitude active, elles n'en auraient pas moins été
+profondément blessées et inquiètes; elles auraient perdu toute confiance
+dans notre sagesse politique et dans la stabilité du régime général
+qu'après 1830, et de concert avec nous, elles avaient fondé en Europe;
+elles se seraient de nouveau concertées contre nous, c'est-à-dire
+qu'elles seraient rentrées dans la voie des coalitions antifrançaises.
+Et au moment même où nous aurions accepté cette mauvaise situation
+européenne, nous aurions porté un sérieux mécontentement et un grand
+trouble dans les principales industries françaises; nous aurions
+fortement agité, au dedans, le pays replacé au dehors sous le vent des
+méfiances et des alliances hostiles de l'Europe. Les inquiétudes et les
+réclamations de l'industrie nationale eurent, auprès de nous, bien
+plus de part que les considérations diplomatiques à l'abandon du projet
+d'union douanière franco-belge; mais nous fîmes, en le laissant tomber
+et en le remplaçant par l'abaissement mutuel des tarifs, acte de
+prévoyance au dehors aussi bien que d'équité et de prudence au dedans.
+
+Nous avions, à cette époque, dans nos rapports avec l'Angleterre, une
+affaire, ou plutôt des affaires bien plus graves et plus permanentes que
+l'union douanière franco-belge, les affaires d'Espagne.
+
+Je n'ai rencontré dans ma vie et je ne connais dans l'histoire point
+d'exemple d'une politique aussi obstinément rétrospective que celle de
+l'Angleterre envers l'Espagne. La guerre de la succession espagnole sous
+Louis XIV, le traité d'Utrecht, la maison royale de France régnante en
+Espagne, le pacte de famille sous Louis XV, l'Espagne concourant avec
+la France, sous Louis XVI, à l'indépendance des États-Unis d'Amérique,
+l'invasion de l'Espagne par l'empereur Napoléon, tous ces faits étaient
+encore, en 1840, et sont probablement encore aujourd'hui aussi présents
+à la pensée du gouvernement anglais, aussi décisifs pour sa conduite que
+s'ils étaient actuels et flagrants. La crainte des vues ambitieuses
+et de la prépondérance de la France en Espagne est toujours une
+préoccupation permanente et dominante en l'Angleterre.
+
+Je n'ai garde de m'étonner de cet empire de la tradition dans la
+politique d'un État bien gouverné; la mémoire est mère de la prévoyance,
+et le passé tient toujours dans le présent une grande place. Les faits
+changent pourtant; les situations se modifient, et la bonne politique
+consiste à reconnaître ces changements et à en tenir compte, aussi bien
+qu'à ne pas oublier les faits anciens et leur part d'influence. Depuis
+1830, et surtout depuis 1840, les situations relatives de la France et
+de l'Angleterre, quant à l'Espagne, étaient profondément changées, et
+leurs politiques n'avaient plus les mêmes raisons d'être contraires, ni
+même diverses. Quand nous avions, en 1833, reconnu la reine Isabelle et
+le régime constitutionnel en Espagne, nous nous étions hautement séparés
+du parti absolutiste espagnol qu'avait protégé la Restauration, en
+nous rapprochant du parti libéral qui, depuis 1808, avait pour patron
+l'Angleterre. Quand nous avions, en 1835, refusé d'intervenir à main
+armée en Espagne, malgré les sollicitations de l'Angleterre elle-même,
+nous avions donné la preuve la plus éclatante que nous n'y recherchions
+point une prépondérance exclusive. Depuis le mois de septembre 1840
+enfin, la reine Christine et les chefs du parti constitutionnel modéré,
+qu'on appelait le parti français, avaient perdu en Espagne le pouvoir;
+il avait passé aux mains du parti libéral exalté, reconnu comme le parti
+anglais; le nouveau régent du royaume, Espartero, déclarait ouvertement
+que «ses inclinations et ses opinions étaient et avaient toujours été en
+faveur d'une alliance intime avec la Grande-Bretagne, et que c'était là
+l'amitié sur laquelle il comptait.» Le gouvernement anglais avait
+lieu d'être content de sa situation en Espagne et peu inquiet de nos
+prétentions à y dominer.
+
+Pourtant son inquiétude était toujours la même; la nécessité de
+combattre en Espagne l'ambition et l'influence de la France le
+préoccupait toujours passionnément. L'avènement du cabinet tory ne
+paraissait pas avoir changé grand'chose à cette disposition; lord
+Aberdeen témoignait, sur ce point comme sur tous les autres, plus de
+liberté d'esprit et d'impartialité; mais les méfiances antifrançaises
+de sir Robert Peel étaient si profondes qu'il se déclarait enclin à
+rechercher, sur les affaires d'Espagne, l'entente et l'action concertée
+de l'Angleterre avec l'Autriche, la Prusse et la Russie, qui n'avaient
+reconnu ni la reine Isabelle ni le régime constitutionnel espagnol,
+plutôt que l'accord avec la France: «Notre position et nos intérêts,
+disait-il, s'accordent mieux avec la position et les intérêts de ces
+puissances qu'avec ceux de la France; elles ont en commun avec nous le
+dessein d'empêcher que l'Espagne ne devienne un pur instrument entre les
+mains de la France. Résister à l'établissement de l'influence française
+en Espagne, tel doit être notre principal et constant effort.» Le
+ministre d'Angleterre à Madrid, M. Aston, homme d'esprit et d'honneur,
+mais placé là à bon escient par lord Palmerston, était imbu des mêmes
+préventions et de la même passion; il avait été un moment question de le
+changer; mais il fut maintenu à son poste, et la politique de rivalité
+et de lutte contre la France continua de prévaloir en fait à Madrid
+pendant qu'à Londres le premier ministre la soutenait en principe dans
+le conseil.
+
+En même temps que je rencontrais à chaque pas cette disposition du
+gouvernement anglais, j'apprenais d'Espagne, avant même qu'à Londres le
+cabinet whig et lord Palmerston fussent tombés, que le régent Espartero
+perdait chaque jour du terrain, et que le parti des modérés, les chefs
+militaires surtout, préparaient contre lui une insurrection dont ils se
+promettaient le retour au pouvoir de la reine Christine et de ses amis.
+Espartero et ses partisans ne cachaient pas leurs alarmes; on allait
+jusqu'à dire que, dans la perspective du succès de ce soulèvement, ils
+méditaient de quitter l'Espagne et de se retirer à Cuba, emmenant
+avec eux la jeune reine Isabelle, sa soeur l'Infante doña Fernanda,
+et restant ainsi en possession de la royauté et du pouvoir légal.
+Je n'ajoutais nulle foi à ce bruit, presque aussi invraisemblable à
+concevoir qu'impossible à exécuter; mais j'étais très-frappé de l'état
+des partis qu'il révélait et des événements qu'il faisait pressentir.
+Le 6 août 1841, j'écrivis au roi, alors au château d'Eu: «Il est bien
+à désirer que les amis de la reine Christine se tiennent tranquilles et
+laissent le gouvernement du régent actuel suivre le cours de ses propres
+fautes et des destinées qu'elles lui feront. Il descend visiblement: si
+on tente de le renverser, on le relèvera peut-être, et réussît-on à le
+renverser, il y aurait une victoire pleine de périls; tandis que, si
+l'on attend, les bras croisés, que la victoire vienne, elle sera sûre.
+La mort naturelle est, pour les gouvernements, la seule mort véritable,
+la seule qui ouvre réellement leur héritage. M. Zéa[37] m'a paru fort
+pénétré de ces idées, et la reine Christine est, je crois, très-disposée
+à les accueillir.» Et quelques jours après, le 17 août, considérant les
+affaires d'Espagne sous un autre aspect, j'écrivis également au roi:
+«Une idée me préoccupe; je crains que nous n'ayons l'air d'abandonner
+sans protection, sans secours, cette pauvre petite reine qui n'a auprès
+d'elle, ni mère, ni gouvernante, ni gardien ou serviteur sûr et dévoué.
+Ne serait-ce pas un moment très-convenable, très-digne, très-bien choisi
+pour envoyer en Espagne un ambassadeur, accrédité auprès d'elle en cas
+de mouvements révolutionnaires? Le gouvernement de Madrid n'aurait aucun
+droit de se plaindre. Le roi ferait acte de prévoyance politique et de
+protection de famille. Personne ne pourrait s'y méprendre, et je ne vois
+pas, dans aucune hypothèse, qu'aucune mauvaise conséquence puisse en
+résulter. Je prie le roi d'y bien penser et de vouloir bien me faire
+connaître son impression.»
+
+[Note 37: M. Zéa Bermudez, naguère ministre de la reine Christine,
+était resté dans l'exil son intime et fidèle conseiller.]
+
+À ma première lettre, le roi répondit[38]: «La reine Christine est venue
+à Saint-Cloud le jour de mon départ; je lui ai parlé dans le sens que
+vous me développez dans votre lettre d'hier, et elle y a complètement
+abondé». Et à la seconde[39]: «Je partage votre opinion sur l'opportunité
+de nommer dès à présent un ambassadeur près de la reine Isabelle II, et
+de la couvrir ainsi de toute la protection que nous pouvons lui donner
+aujourd'hui. Je préfère même beaucoup que nous prenions l'initiative, à
+cet égard, avant l'Angleterre. Pourtant je crains qu'on ne donne à cette
+démarche une interprétation qui, en en faussant le caractère et l'objet,
+amènerait un résultat tout contraire à celui que nous voulons obtenir.
+Cette interprétation consisterait à faire considérer l'envoi d'un
+ambassadeur comme un pas vers Espartero et un hommage à sa régence. Je
+crois que tout dépendra de la manière dont la reine Christine et
+ses amis politiques envisageront et qualifieront la démarche. Par
+conséquent, je voudrais que vous pussiez voir M. Zéa demain matin
+de bonne heure, assez tôt pour que vous pussiez encore voir la reine
+Christine elle-même avant votre départ pour Lisieux. Quand vous vous
+serez assuré de la manière dont la reine et Zéa envisageraient cet acte,
+s'il est pris par eux comme je le désire, alors l'effet est assuré et
+nous pouvons aller immédiatement de l'avant. Mais si, au contraire, ils
+n'y voient qu'un avantage pour Espartero, alors je crois qu'il faut
+y renoncer quant à présent, et rester sur la ligne que nous avions
+adoptée, c'est-à-dire attendre, avant de rien faire, ce que fera
+le nouveau ministère anglais, et probablement ce qu'il voudra même
+concerter avec nous.»
+
+[Note 38: Le 7 août 1841.]
+
+[Note 39: Le 18 août 1841.]
+
+J'écrivis dès le lendemain au roi: «Je viens de voir M. Zéa. Il
+est convaincu que la nomination immédiate d'un ambassadeur à Madrid
+tournerait au profit d'Espartero, et serait regardée par le parti
+modéré comme un grave échec. Il préfère beaucoup que le roi attende la
+formation du nouveau cabinet britannique qui sera, dit-il, très-disposé
+et même empressé à se concerter avec la France. J'ai trouvé la
+conviction de M. Zéa si arrêtée et si profonde que je n'ai pas jugé
+nécessaire de voir, sur le même sujet, la reine Christine. Je pense,
+comme Votre Majesté, que la mesure ne serait bonne à prendre qu'autant
+qu'elle produirait en Espagne sur tous les partis, exaltés ou modérés,
+un effet analogue à l'intention dans laquelle elle serait prise.
+Puisqu'il n'en serait pas ainsi, il faut attendre.»
+
+Nous n'attendîmes pas longtemps: dès que le cabinet tory fut formé, M.
+Zéa retira son objection à la nomination de notre ambassadeur à Madrid,
+et me pressa même de l'accomplir. Il connaissait depuis longtemps lord
+Aberdeen, et il en était fort connu et estimé. Il avait la confiance que
+le nouveau cabinet anglais, essentiellement monarchique et conservateur,
+le serait même en Espagne, et s'entendrait avec nous. Pour mon
+compte, je tenais beaucoup à ce que notre ambassadeur fût nommé avant
+l'explosion des troubles que tout le monde prévoyait au delà des
+Pyrénées: si ces troubles tournaient en faveur du régent Espartero,
+l'envoi inattendu d'un ambassadeur de France à Madrid devenait
+une platitude; si au contraire la reine Christine et ses partisans
+triomphaient, notre ambassadeur ne serait arrivé qu'à leur suite et
+comme leur instrument. Ni l'une ni l'autre de ces situations ne nous
+convenait; aux yeux de l'Angleterre comme de l'Espagne, nous voulions
+être les amis de la reine Isabelle et de la monarchie constitutionnelle
+espagnole, non des auxiliaires au service de l'un des partis qui, sous
+ce régime, se disputaient violemment le pouvoir. Nous n'avions nulle
+confiance dans le régent Espartero, mais nul dessein non plus d'entrer,
+contre lui, dans l'arène et de travailler à son renversement. Nous ne
+cachions point nos opinions et nos voeux quant au gouvernement
+intérieur de l'Espagne, mais nous restions fidèles à notre politique
+de non-intervention. Je demandai au roi d'instituer sans délai cette
+ambassade, et de la confier à M. de Salvandy: esprit élevé, généreux,
+entreprenant, monarchique et libéral avec une sincérité profonde quoique
+un peu fastueuse, plein de vues politiques saines, même quand elles
+étaient exubérantes et imparfaitement équilibrées, pas toujours mesuré
+dans les incidents et les dehors de la vie publique, mais sensé au fond,
+capable de faire des fautes, mais capable aussi de les reconnaître, d'en
+combattre loyalement les conséquences et d'en porter dignement le poids.
+Il avait été ministre de l'instruction publique dans le cabinet de M.
+Molé, et je trouvais un réel avantage à le retirer de l'opposition et à
+le rallier au ministère. Il connaissait et aimait l'Espagne. Il accepta
+volontiers cette aventureuse mission[40]. La reine Christine
+l'accueillit de bonne grâce, quoique avec quelque déplaisir; elle ne
+trouvait pas qu'en envoyant un ambassadeur à Madrid pendant cette
+régence d'Espartero contre laquelle elle avait protesté, le roi son
+oncle fût aussi _Christino_ qu'elle l'aurait voulu; mais elle était de
+ceux qui savent se résigner sans renoncer. M. de Salvandy se disposait à
+partir quand les nouvelles de l'insurrection du général O'Donnell en
+Navarre contre Espartero, dans les premiers jours d'octobre 1841,
+arrivèrent à Paris, encore confuses et sans résultat.
+
+[Note 40: Il fut nommé le 9 septembre 1841.]
+
+Je sentis, en les recevant, que la nécessité et en même temps l'occasion
+étaient venues de faire pleinement connaître au nouveau cabinet anglais
+notre attitude, notre intention et le fond de notre pensée dans
+nos relations avec l'Espagne. J'écrivis sur-le-champ à M. de
+Sainte-Aulaire[41]: «Je suis sûr qu'à Londres, comme ailleurs, on nous
+attribue ce qui se passe en Espagne; on croit que nous travaillons au
+rétablissement de la reine Christine. Je ne m'en étonne pas; c'est une
+idée naturelle, conforme aux vraisemblances et aux apparences. Voici le
+vrai sur ce que nous avons pensé et fait depuis quelques années quant à
+l'Espagne, sur ce que nous pensons et faisons aujourd'hui.
+
+[Note 41: Le 11 octobre 1841.]
+
+«Notre disposition générale envers la reine Christine est bienveillante,
+bienveillante par esprit de famille, bienveillante à cause de la
+personne même qui mérite vraiment et inspire naturellement de l'intérêt.
+
+«La raison politique a concouru, pour nous, avec la bienveillance
+personnelle. Lorsque, en 1833, malgré d'anciennes traditions et de
+grands intérêts français, nous avons reconnu la régence de la reine
+Christine, c'est que nous l'avons crue seule capable de gouverner
+l'Espagne, d'y maintenir un peu de royauté et d'ordre, entre et contre
+les prétentions de l'absolutisme inintelligent et du radicalisme
+révolutionnaire.
+
+«Si toute l'Europe avait pensé alors comme la France et l'Angleterre,
+si les cinq grandes puissances avaient reconnu à la fois la royauté
+d'Isabelle, la régence de Christine, et exercé à Madrid leur influence,
+très-probablement cette influence aurait imprimé aux événements un autre
+cours, et épargné à l'Espagne bien des malheurs, à l'Europe bien des
+embarras.
+
+«Malgré ses fautes, malgré ses malheurs, nous pensons qu'à tout prendre
+la reine Christine n'a pas manqué à sa situation. Tant qu'elle a
+gouverné, elle a employé, au profit de la bonne cause, au profit
+des principes d'ordre et de justice, ce qu'elle a eu de force et
+d'influence. Elle a été souvent entraînée, souvent vaincue, mais elle
+a constamment lutté, et sa défaite a été le triomphe de l'esprit
+d'anarchie.
+
+«Voilà, sans rien taire ni rien exagérer, notre bienveillance pour la
+reine Christine, son sens politique et ses motifs. Les faits ont déjà
+montré quelle en était la limite.
+
+«Après la chute de la reine Christine, nous avons accepté, sans
+hésitation, sans interruption, les relations politiques avec la régence,
+d'abord provisoire, puis définitive, d'Espartero. Il n'y a eu, entre les
+deux gouvernements, point de rupture, même momentanée, point de choc,
+même caché. J'ai hautement déclaré, dans les deux Chambres, que nous ne
+nous mêlerions point des affaires intérieures de l'Espagne, que nous ne
+nuirions en rien à son nouveau gouvernement.
+
+«Notre conduite a été conforme à notre langage. Au profit du régent
+Espartero comme de la reine Christine, nous avons retenu don Carlos en
+France et, autant qu'il était en nous, préservé l'Espagne de la
+guerre civile. Pas plus contre le régent Espartero que contre la reine
+Christine, nous n'avons poursuivi l'exécution des engagements relatifs
+aux quarante ou cinquante millions que l'Espagne nous doit, ce qui
+l'aurait réduite à la publicité de la banqueroute.
+
+«Les nouvelles occasions de querelle ne nous ont pas manqué. Les
+procédés du nouveau gouvernement espagnol, envers la France et le roi,
+ont été souvent très-inconvenants. Un conflit a failli éclater sur
+notre frontière, à l'occasion de territoires et de droits de pâturage
+contestés entre les deux pays. On a décidé et presque ordonné, à Mahon,
+l'évacuation de l'îlot _del Rey_, sans nous en avoir seulement avertis.
+J'ai évité ces occasions de brouillerie; j'ai été conciliant, au sein
+même de relations froides et quelquefois épineuses; je n'ai témoigné
+d'aucune susceptibilité, aucune défiance. Entre le cabinet de Madrid et
+nous l'intimité n'existait pas; je n'ai pas souffert que la malveillance
+s'y glissât un moment.
+
+«Le séjour de la reine Christine en France, le bon accueil qu'elle y a
+reçu, c'est là, je le sais bien, ce qui a excité et excite le plus de
+soupçons.
+
+«Comment eût-il pu en être autrement? Si nous n'avions pas bien reçu la
+reine Christine, nous aurions manqué aux premiers devoirs de famille,
+d'honneur, aux exemples de respect mutuel que se doivent entre eux les
+souverains. Nous aurions également manqué aux plus simples conseils
+de la prudence. Nous ne le dissimulons point; nous n'avons jamais bien
+pensé de la révolution de septembre 1840 en Espagne et de l'avenir
+d'Espartero; nous avons craint, au delà des Pyrénées, de nouvelles
+explosions révolutionnaires; nous avons regardé la reine Christine comme
+pouvant être, un jour, une ancre de salut pour l'Espagne, le seul
+moyen possible de transaction et de gouvernement. À ce titre aussi,
+je n'hésite pas à le dire, nous avons dû l'accueillir et ménager sa
+situation.
+
+«Nous lui avons conseillé de demeurer étrangère à toute menée contre le
+nouveau gouvernement de Madrid. Nous lui avons dit que, si elle devait
+être quelque jour utile à l'Espagne, c'était à la condition de n'être
+remise en scène que par la nécessité évidente, après l'épuisement et la
+chute des partis contraires, non par les intrigues de son propre parti.
+Et, pour notre compte, nous nous sommes tenus absolument en dehors,
+non-seulement de toute action exercée en Espagne par les partisans de la
+reine Christine, mais même de toute relation avec eux. Nous avons écarté
+toute insinuation de ce genre, et scrupuleusement accompli, envers le
+gouvernement espagnol, ce que nous conseillait la prudence, ce que nous
+prescrivait la probité. J'affirme que nous sommes complétement étrangers
+à ce qui vient d'éclater en Espagne; nous n'y avons point connivé; nous
+ne l'avons point connu d'avance; nous n'y aidons et nous n'y aiderons
+en rien. Nous ne méconnaissons point les difficultés de notre situation
+envers le gouvernement de Madrid, et nous ne saurions y échapper puisque
+nous ne saurions changer la situation même. Mais nous ne changerons rien
+non plus à notre conduite; elle sera, comme elle a été depuis un an,
+parfaitement loyale et pacifique. Nous venons de le prouver à l'instant
+même en ordonnant, selon le désir de M. Olozaga[42], que les carlistes,
+qui s'étaient rassemblés sur la frontière pour rentrer en Espagne
+en vertu de l'amnistie, en soient éloignés et refluent vers nos
+départements de l'intérieur.
+
+[Note 42: Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
+d'Espagne en France, depuis la régence d'Espartero.]
+
+«Sur ce qui se passe et pour le moment actuel, voilà, mon cher ami, ce
+qui est et ce que j'ai à dire; mais évidemment, et quoi qu'il arrive du
+mouvement qui vient d'éclater, il faut penser à l'avenir de l'Espagne.
+
+«Des trois partis qui s'agitent là, les absolutistes et don Carlos, les
+modérés et la reine Christine, les exaltés et le régent Espartero ou le
+tuteur Arguelles, aucun n'est assez fort ni assez sage pour vaincre
+ses adversaires, les contenir et rétablir dans le pays l'ordre et un
+gouvernement régulier. L'Espagne n'arrivera à ce résultat que par une
+transaction entre les partis.
+
+«À son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
+l'Angleterre n'y travailleront pas de concert. La rivalité de la
+France et de l'Angleterre en Espagne, leurs luttes pour l'influence,
+l'opposition de leurs patronages, cette seule cause suffirait à
+entretenir la guerre des partis espagnols et à les frapper tous
+d'impuissance quand ils arrivent au gouvernement.
+
+«La bonne intelligence et l'action commune de la France et de
+l'Angleterre sont indispensables à la pacification de l'Espagne.
+
+«Et, comme vous l'a très-bien dit lord Aberdeen, pour que la France et
+l'Angleterre s'entendent et agissent de concert en Espagne, il importe
+qu'elles ne soient pas les seuls acteurs sur ce théâtre, et qu'avec
+elles les autres grandes puissances y paraissent. À deux, il est à
+craindre que la rivalité ne continue. À cinq, on peut espérer que
+l'intérêt le plus général, le plus élevé, finira par prévaloir.
+
+«Sans doute, les intérêts de second ordre ne cesseront pas d'exister;
+sans doute, il y aura toujours entre la France et l'Angleterre, à propos
+de l'Espagne, des questions d'amour-propre national et de jalousie
+traditionnelle, des questions d'alliance et de mariage. Je ne méconnais
+point l'importance et la difficulté de ces questions. Je n'hésite pas
+à dire que, sur toutes, on nous trouvera modérés, conciliants, sans
+arrière-pensées et sans prétentions exclusives. Je n'ai rien de plus à
+dire aujourd'hui. Nous désirons vivement la pacification de l'Espagne;
+elle importe à notre repos, à notre prospérité. Nous ne pouvons souffrir
+qu'une influence hostile s'établisse là, aux dépens de la nôtre. Mais
+j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement
+gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes
+intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
+tout le monde, et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer
+à personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe,
+aucune juste inquiétude.»
+
+En expédiant cette lettre à M. de Sainte-Aulaire, j'ajoutai: «Lisez-la
+à lord Aberdeen, et quoique bien particulière et confidentielle,
+offrez-lui de lui en donner une copie. C'est l'expression vraie de notre
+situation et de notre pensée: je désire qu'elle reste sous les yeux de
+lord Aberdeen et de sir Robert Peel. Il est impossible de prévoir ce que
+deviendra l'insurrection des _christinos_. Je n'en augure guère, quant à
+présent, qu'une nouvelle cause d'anarchie dans le pays et d'impuissance
+dans le gouvernement. Je tremble pour ces deux petites filles. C'est une
+situation du moyen âge et de Shakspeare.»
+
+Quand les premiers bruits de l'insurrection des _christinos_ arrivèrent
+à Londres, lord Aberdeen s'en montra d'abord assez peu ému; il en parla
+froidement à M. de Sainte-Aulaire, ajoutant, comme par occasion: «Je ne
+voudrais pas trop émettre cette idée; mais au fond je ne vois de salut
+pour l'Espagne que dans la réunion des partis de la reine Christine et
+de don Carlos, au moyen d'un mariage.» Le surlendemain, il était plus
+animé; comme M. de Sainte-Aulaire lui affirmait que nous n'étions pour
+rien dans ce qui venait de se passer en Navarre: «Voilà encore, lui
+dit-il, des choses que je dois croire contre toute vraisemblance;
+mais assurément vous trouverez bien des incrédules. La reine Christine
+n'est-elle pas à Paris? Ne va-t-elle pas partir pour se mettre à la tête
+de l'insurrection?» Quand M. de Sainte-Aulaire lui eut lu et remis, le
+15 octobre, ma lettre du 11, il en fut frappé, la garda cinq jours, et
+lui dit, en la lui rendant, qu'il l'avait montrée à sir Robert Peel
+et aussi à la reine «qu'elle devait beaucoup intéresser: Je crois,
+ajouta-t-il, tout ce qu'affirme M. Guizot, quant à l'Espagne; mais il
+sera difficile de le persuader à Madrid. Pourtant, les préventions
+qu'en entrant aux affaires j'apportais contre Espartero sont aujourd'hui
+diminuées; je le trouve modéré, sans grands talents, mais animé de
+bonnes intentions et disposé à entendre raison. Du reste, j'ai écrit
+à M. Aston pour lui prescrire de rester, vis-à-vis du régent, dans
+la mesure que commandent les principes du droit public vis-à-vis
+d'un gouvernement reconnu, sans toutefois rien exagérer et sans se
+compromettre par des manifestations trop vives.»
+
+Ce n'était pas à Madrid seulement qu'il était difficile de persuader
+que nous n'étions pour rien dans l'insurrection des _christinos_, et que
+nous n'avions en Espagne point d'autre dessein que ce que j'écrivais
+à M. de Sainte-Aulaire. On mandait de Paris à Londres que
+très-probablement j'étais, pour mon compte, étranger à l'insurrection,
+et sincère dans ce que j'affirmais à cet égard, mais que ni du roi,
+ni du maréchal Soult on n'en pouvait croire autant: on racontait les
+fréquents entretiens du roi avec la reine Christine, la joie que,
+disait-on, il avait témoignée en apprenant le soulèvement du général
+O'Donnell; on parlait des audiences du maréchal Soult à divers officiers
+_christinos_ partis pour l'Espagne. Le roi Louis-Philippe se laissait
+quelquefois trop aller à ses premières impressions, et le maréchal
+Soult s'inquiétait peu de mettre dans ses démarches de l'unité et de la
+cohérence; mais quelles que fussent ses vivacités d'un moment, le roi
+tenait fermement à sa politique générale, et le maréchal la servait sans
+embarras à travers les déviations et les contradictions qu'un moment il
+trouvait utiles ou commodes. Ils étaient l'un et l'autre bien décidés à
+ne point engager la France et eux-mêmes dans les affaires de l'Espagne,
+et l'erreur des diplomates était d'attacher à de petits faits un sens
+et des conséquences qu'ils n'avaient pas. Les méfiants ne savent
+pas combien ils sont crédules, ni avec quelle légèreté, dans leur
+empressement à croire ce qui est vraisemblable, ils méconnaissent ce qui
+est vrai.
+
+Le mauvais succès de l'insurrection mit bientôt fin à ces doutes et à
+ces rapports devenus sans importance. À Madrid comme dans les provinces,
+le régent Espartero triompha rapidement. Le plus brillant et le plus
+dévoué des partisans de la reine Christine, le général Diégo Léon, fut
+pris et fusillé. À Paris, le résultat de la victoire du régent fut une
+visite de M. Olozaga qui vint me dire qu'il avait ordre de demander que
+la reine Christine fût éloignée de France; en cas de refus, il devait,
+ajouta-t-il, demander lui-même ses passe-ports. Je n'attendis
+pas d'avoir consulté le roi et le cabinet pour lui répondre qu'il
+n'obtiendrait qu'un refus, et j'engageai en même temps M. de Salvandy
+à retarder son départ; le roi, que j'en informai sur-le-champ, me
+répondit: «Quant au départ de Salvandy, il me semble en effet
+impossible de le laisser partir avant de savoir comment se sera terminée
+l'impertinente demande d'Olozaga. Vous croyez que c'est ici qu'on la lui
+a suggérée, je le crois comme vous; mais avec l'arrogance espagnole et
+leur crainte de se compromettre avec la tribune ou les journaux, il
+est probable que, quels que soient les inventeurs, le gouvernement
+d'Espartero la soutiendra. Nous verrons. J'espère que la réponse sera
+un peu altière. Si Olozaga le prend doucement et renonce, nous dirons:
+«C'est bon,» et «Partez, Salvandy,» s'il n'est retenu par d'autres
+raisons. Mais il est clair que nous serions fort empêtrés du départ
+de Salvandy si Olozaga, se renfermant dans le cercle de Popilius,
+nous disait de chasser la reine Christine ou de lui donner, à lui, ses
+passe-ports. Alors ce serait à lui qu'il faudrait dire: «C'est bon,» et
+«Partez, Olozaga.» Je pense bien qu'il n'y aurait pas, parmi nous, _a
+dissentient voice_.»
+
+Le cabinet fut unanime et le refus péremptoire. M. Olozaga n'insista
+point, ne demanda point ses passe-ports, et M. de Salvandy resta à Paris
+en attendant que la conduite du gouvernement espagnol, en Espagne et
+envers nous, nous indiquât celle que nous avions nous-mêmes à tenir
+envers lui.
+
+Au bout de six semaines, et sinon au fond, du moins à la surface, les
+situations étaient changées. En repoussant la demande de M. Olozaga
+quant à la reine Christine, nous avions envoyé quelques troupes sur
+notre frontière des Pyrénées et quelques vaisseaux sur la côte de
+Catalogne, disant très-haut, ce qui était parfaitement vrai, que nous
+n'avions nulle pensée agressive, mais que nous ne voulions supporter
+aucune hostilité, aucune impertinence. Le régent Espartero, de son côté,
+n'avait guère retiré, de sa victoire sur les _christinos_, d'autre
+fruit que d'échapper au danger du moment; à leur tour, les anarchistes
+l'attaquaient; à Barcelone, à Valence, sur plusieurs autres points,
+il était aux prises avec les désordres et les insurrections
+révolutionnaires; il travaillait honnêtement à les réprimer et
+s'efforçait de suppléer, par le courage du soldat, à la fermeté que le
+politique n'avait pas. Il nous témoignait en même temps des dispositions
+modérées et conciliantes; au lieu de nous adresser des demandes ou des
+plaintes inattendues et hautaines, M. Olozaga consultait M. Bulwer,
+premier secrétaire de l'ambassade anglaise, sur la façon dont il devait
+s'y prendre pour obtenir de nous les réponses ou les démonstrations
+qu'on désirait à Madrid. J'écrivis à M. de Sainte-Aulaire[43]:
+
+[Note 43: Le 22 novembre 1841.]
+
+«La corde se détend entre nous et l'Espagne. L'attitude prise par le
+régent Espartero contre les anarchistes nous permet de modifier la nôtre
+envers lui. Les vaisseaux que nous avions envoyés devant Barcelone en
+sont déjà revenus. Sans retirer de notre frontière des Pyrénées les
+troupes qui y sont déjà arrivées, nous ralentissons le mouvement de
+celles qui étaient en marche pour s'y rendre. Très-probablement M. de
+Salvandy partira bientôt pour Madrid.» M. de Sainte-Aulaire me répondit
+sur-le-champ[44]: «Je crois en effet que le moment est venu de faire
+partir M. de Salvandy. Je crois qu'il ferait bien à Madrid et je suis
+sûr que l'effet de son départ serait bon à Londres. J'approuve fort
+l'attitude que nous avons prise, et je ne vois pas de raison pour
+éloigner nos troupes de la frontière; mais l'absence de l'ambassadeur
+laisse le champ libre à nos rivaux, et en même temps qu'elle leur donne
+sur nous des avantages, elle les entretient dans une humeur tous les
+jours plus âcre et qui sera bientôt chronique. J'ai fait honneur à M.
+de Salvandy, auprès de lord Aberdeen, de ses dispositions favorables à
+Espartero; j'ai dit qu'elles vous étaient connues et qu'ainsi ce choix
+pour Madrid démentait la malveillance qu'on voulait nous imputer contre
+le régent. Lord Aberdeen m'a écouté avec une satisfaction sensible, et
+le départ de notre ambassadeur dissiperait des méfiances qui peuvent
+embarrasser notre politique sans profit.»
+
+[Note 44: Le 24 novembre 1841.]
+
+M. de Salvandy partit pour Madrid le 29 novembre, et ses instructions
+déterminaient clairement le caractère pacifique et impartial de sa
+mission[45]. Entré en Espagne le 8 décembre, son voyage d'Irun à
+Madrid fut une sorte de triomphe: «L'ambassade du roi, m'écrivit-il en
+arrivant[46], a reçu sur la route, de la part du gouvernement espagnol,
+des marques constantes d'égards et de sollicitude. Les alcades de toutes
+les villes et villages sans exception sont venus la complimenter et lui
+offrir leurs services. Cependant, à la frontière, elle n'a pas reçu
+les saluts d'usage; mais les harangues que lui ont adressées toutes les
+autorités militaires, ecclésiastiques et civiles à Irun, et les salves
+qui lui ont été accordées à Saint-Sébastien ne permettent pas de
+supposer une préméditation ou un calcul. Je ferai toutefois une
+observation à cet égard, dans l'intérêt de l'avenir. À Irun, les
+harangues ont été pleines de respect et d'attachement pour la France;
+l'alliance des deux nations, le besoin particulier de cette alliance
+pour le peuple espagnol, l'appel à l'action française pour assurer
+enfin l'union de tous les partis, ont été des textes vivement développés
+plusieurs fois. Dans les provinces basques, l'empressement des
+populations s'unissait visiblement aux démarches officielles des
+autorités. À Vittoria, le capitaine général, malgré l'heure avancée
+de la nuit, se tenait debout pour m'attendre. À Burgos, le lieutenant
+général de Hoyos, capitaine général, m'a immédiatement visité. Je n'ai
+pas cru devoir me présenter chez les Infants. Dans cette dernière ville,
+le chef politique et les alcades ont vivement insisté, auprès de moi,
+sur l'erreur où serait le gouvernement français de croire l'Espagne
+inclinée vers les idées révolutionnaires ou vers l'influence anglaise;
+la cause de l'ordre, disaient-ils, l'affermissement de la monarchie,
+l'affection pour la France sont dans le coeur de tous les Espagnols.
+Dans plusieurs cantons des provinces basques, j'ai trouvé encore
+toutes vives les traces des dévastations de la guerre civile. Dans les
+Castilles, les ravages de la guerre de l'indépendance ne sont pas encore
+effacés. Après vingt et un ans j'ai donc trouvé peu de changements; les
+seuls que j'aie remarqués sont des communications plus régulières et
+plus fréquentes, des cultures plus avancées et l'aspect des troupes
+meilleur; elles sont très-délabrées pour des yeux français; elles le
+sont moins qu'en 1820.»
+
+[Note 45: _Pièces historiques_, nº XV.]
+
+[Note 46: Le 22 décembre 1841.]
+
+Trois jours après, M. de Salvandy m'écrivit: «Un incident grave s'est
+élevé; le cabinet espagnol ne reconnaît pas l'ambassadeur accrédité
+auprès de la reine Isabelle II; il prétend que les lettres de créance
+soient remises et l'ambassadeur présenté au régent, dépositaire
+constitutionnel de l'autorité de la reine. J'ai décliné péremptoirement
+ces prétentions inattendues. J'attends les ordres du roi.»
+
+Il y avait, dans la première phrase, un peu d'exagération et de
+confusion: le cabinet espagnol ne refusait point de reconnaître
+l'ambassadeur accrédité auprès de la reine Isabelle II; il ne s'étonnait
+et ne se plaignait point que les lettres de créance fussent adressées à
+la jeune reine elle-même; il prétendait qu'elles devaient être remises
+au régent, dépositaire constitutionnel de l'autorité de la reine. M.
+de Salvandy soutenait qu'en sa qualité d'ambassadeur, représentant
+personnellement le roi des Français auprès de la reine d'Espagne,
+c'était à la reine personnellement, quoique mineure, qu'il devait
+remettre ses lettres de créance, sauf à traiter ensuite de toutes les
+affaires avec le régent seul et ses ministres. Il se fondait sur les
+principes monarchiques, sur les usages constants des cours d'Europe,
+et spécialement sur ce qui s'était passé entre la France et l'Espagne
+elles-mêmes lorsque, en 1715, le comte de Cellamare, ambassadeur
+d'Espagne en France, avait présenté ses lettres de créance à Louis XV
+mineur, non au régent, le duc d'Orléans. Le cabinet espagnol répondait,
+par l'organe de M. Antonio Gonzalès, ministre des affaires étrangères,
+que le régent exerçant, aux termes de l'art. 59 de la constitution
+espagnole, toute l'autorité du roi, c'était devant lui que devaient se
+produire les lettres de créance des représentants étrangers. Une longue
+discussion s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre; plusieurs notes
+furent échangées; on essaya de quelques moyens d'accommodement; M. de
+Salvandy se déclara prêt à remettre ses lettres de créance à la reine en
+présence du régent qui les recevrait aussitôt de la main de la reine
+et les ouvrirait devant elle; on offrit à M. de Salvandy de donner à sa
+réception par le régent, dans le palais même de la reine, tout l'éclat
+qu'il désirerait, en ajoutant que, dès qu'il aurait remis au régent
+ses lettres de créance, il serait autorisé à remettre à la jeune reine
+elle-même les lettres particulières de la reine Christine, sa mère,
+ou du roi Louis-Philippe, son oncle, dont il pourrait être chargé. La
+discussion ne fit que confirmer les deux diplomates dans la position
+qu'ils avaient prise et dans la thèse qu'ils avaient soutenue, et
+toutes les tentatives de transaction échouèrent contre les impérieuses
+prétentions des deux principes en présence et en lutte.
+
+C'était bien vraiment deux principes en présence et en lutte. En me
+rendant compte de la difficulté qui s'élevait, M. de Salvandy avait
+ajouté: «J'ai la conviction qu'une main alliée a tout dirigé. Dans une
+conférence avec M. Aston, et je l'ai dit à M. Pageot quand cet incident
+ne s'était pas encore élevé, j'ai vu le whig opiniâtre, le continuateur
+résolu et passionné de la politique de lord Palmerston, qui trouvait,
+dans son rôle ici, une double satisfaction, et à se venger de la France,
+et à se venger du cabinet même qui l'emploie. Mes paroles précises et
+cordiales sur l'alliance des deux nations, sur les rapports des deux
+gouvernements, ne m'ont pas obtenu de réponse. Je n'en ai pas obtenu
+davantage à mes assurances d'efforts sincères et soutenus pour
+m'entendre avec lui. Son visage, son accent seuls répondaient. Ses
+formes polies ne m'ont en rien dissimulé son inquiétude de ne plus être
+seul sur ce théâtre et de se le voir disputer. Encore une fois, j'ai eu
+toutes ces impressions, j'ai porté ce jugement avant l'incident qui
+est survenu.» Les impressions de M. de Salvandy étaient justes, mais
+excessives, et il en tirait, comme cela lui arrivait souvent, de
+trop grandes conséquences. Les dispositions de M. Aston n'étaient
+pas meilleures qu'il ne les pressentait; accoutumé à représenter et à
+pratiquer la politique de méfiance et d'hostilité entre l'Angleterre et
+la France en Espagne, le ministre de lord Palmerston avait plus de
+goût pour les inspirations de son ancien chef que pour celles de lord
+Aberdeen, et il ne s'affligea probablement guère, dans son âme,
+du désaccord qui éclata entre le nouvel ambassadeur français et le
+gouvernement espagnol; mais son attitude fut embarrassée et faible
+plutôt que nette et active; il ne dirigea point, dans la querelle où ils
+s'engagèrent, le régent Espartero et ses conseillers; il ne fit que
+les suivre, écrivant à Londres que, selon lui, ils avaient raison, et
+s'appliquant surtout à se ménager à Madrid en ne les contrariant pas.
+Il eût pu avoir une bonne influence qu'il ne rechercha point, et celle
+qu'il exerça fut mauvaise, mais peu puissante. Les instincts et les
+passions du parti exalté, alors dominant en Espagne et autour du régent,
+furent le vrai mobile de l'événement; ce parti fut choqué de la position
+secondaire que faisait à son chef la demande de l'ambassadeur de France;
+choqué que, pendant l'inaction légale du pouvoir héréditaire, le pouvoir
+électif ne fût pas tout dans toutes les circonstances du gouvernement.
+Le parti ne méditait point l'abolition de la monarchie, mais les
+considérations monarchiques le touchaient peu et les sentiments radicaux
+le dominaient; il croyait le sens et l'honneur de la constitution
+engagés dans la querelle. Ce ne fut point l'action du ministre
+d'Angleterre, ni les menées des intrigants qui cherchaient leur fortune
+personnelle dans l'hostilité contre la France, ce fut la disposition
+générale et profonde du parti alors en possession du pouvoir qui
+détermina l'opiniâtreté avec laquelle le régent et ses conseillers
+persistèrent dans leur refus d'accéder à la demande de notre
+ambassadeur.
+
+Quoi qu'il en fût des causes et des auteurs de l'événement, nous
+approuvâmes pleinement la conduite de M. de Salvandy, et je lui écrivis
+le 22 décembre 1841: «Le gouvernement du roi n'a pas appris sans un vif
+étonnement l'obstacle inattendu qui a empêché la remise de vos
+lettres de créance. La prétention énoncée par le ministre espagnol est
+complétement inadmissible et contraire à tous les précédents connus.
+Sauf les cas peu nombreux où la régence s'est trouvée exercée par une
+personne royale, par le père ou la mère du souverain, jamais les lettres
+de créance n'ont été remises qu'au souverain même à qui elles étaient
+adressées. Vous avez cité très à-propos ce qui s'est passé en France
+pendant la minorité de Louis XV et pour la présentation de l'ambassadeur
+espagnol lui-même. Cet exemple est d'un poids irrésistible dans le
+cas actuel. Un autre exemple qui, par sa date toute récente et par ses
+circonstances, s'applique plus spécialement encore à la difficulté si
+inopinément survenue, c'est ce qui a eu lieu, au Brésil, il y a peu
+d'années, lorsque M. Feijão y fut élevé à la régence. Il voulut
+aussi exiger que les lettres de créance lui fussent remises; mais le
+gouvernement du roi n'y ayant pas consenti, M. Feijão finit par s'en
+désister. En Grèce, pendant la minorité du roi Othon, la question ne
+s'est pas même élevée. L'usage dont nous réclamons le maintien a été
+uniformément suivi jusqu'ici, et est fondé sur des motifs tellement
+puissants qu'il serait superflu de les développer. Évidemment, lorsque
+le souverain se trouve, par son âge, hors d'état d'exercer les fonctions
+actives de la souveraineté, il importe beaucoup, dans l'intérêt du
+principe monarchique, de lui en laisser la représentation extérieure,
+et d'entretenir ainsi dans l'esprit des peuples ces habitudes de
+respect que pourrait affaiblir une éclipse complète de la royauté. A
+des considérations d'un tel poids, nous ne saurions même entrevoir
+quels arguments on aurait à opposer. Il nous est donc impossible, je le
+répète, d'admettre les prétentions du gouvernement espagnol. Autant il
+serait loin de notre pensée de modifier, à son préjudice, les usages
+établis par le droit des gens, autant nous croirions manquer à un devoir
+sacré en sacrifiant, pour lui complaire dans une occasion où il ne se
+rend pas bien compte de sa situation et de ses propres intérêts,
+des formes tutélaires dont l'abandon pourrait entraîner de graves
+conséquences. Nous aimons à penser que de mûres réflexions le ramèneront
+à une appréciation plus juste de la question, et que, réduisant ses
+exigences au sens littéral de la lettre de M. Gonzalès, il se bornera
+à demander ce que nous trouverions parfaitement naturel, la présence du
+régent à la remise des lettres de créance qui passeraient immédiatement
+des mains de la reine dans les siennes. Si notre espoir était trompé,
+si, malgré les observations que je vous transmets, le gouvernement
+espagnol persistait dans sa prétention, la volonté du roi est que
+vous quittiez aussitôt Madrid; et M. Pageot, qui n'aurait pas perdu un
+instant le caractère de chargé d'affaires, puisque vous n'auriez pas
+eu la possibilité de déployer celui d'ambassadeur, en reprendrait
+naturellement les fonctions.»
+
+Avant que ma dépêche parvînt à Madrid, la controverse y avait continué,
+et s'était, en continuant, grossie et envenimée: les Cortès avaient été
+ouvertes sans que l'ambassadeur de France, ni personne de son ambassade,
+assistât à la séance; dans l'embarras causé par la non-présentation
+de ses lettres de créance, on ne l'y avait invité que d'une façon
+maladroite et inconvenante, en lui envoyant un simple billet, en son
+nom personnel, qu'il avait renvoyé aussitôt avec cette brève formule:
+«L'ambassadeur de France renvoie à M. l'introducteur des ambassadeurs la
+lettre ci-incluse qui ne lui est pas adressée convenablement.» De part
+et d'autre, les sentiments de dignité blessée et de susceptibilité
+personnelle se mêlaient à l'échange des arguments. Soutenus par
+l'approbation formelle des deux chambres espagnoles, du sénat aussi bien
+que des Cortès, le régent et ses ministres se retranchaient chaque jour
+plus fortement derrière leurs scrupules constitutionnels. A l'ombre de
+ces scrupules, la faction ennemie de la France poussait vivement,
+contre nous, ses intrigues. Le ministre d'Angleterre prêtait, à
+d'insignifiantes tentatives de conciliation, un concours froid et
+embarrassé. Arrivant à M. de Salvandy au milieu de cette situation
+tendue et chaude, ma dépêche du 22 décembre ne le satisfit guère; dans
+l'effervescence de son imagination portée à grandir hors de mesure
+toutes choses et lui-même, il avait rêvé, comme conséquence de
+l'incident où il était engagé, tout autre chose que son rappel; il
+m'écrivit sur-le-champ[47]: «Si je n'obtiens pas le dénoûment que je
+poursuis, et que vos dépêches, une fois encore, me font plus vivement
+poursuivre, je n'entrevois que deux partis à prendre: attendre ou
+frapper.
+
+[Note 47: Le 29 décembre 1841.]
+
+«Attendre, les relations avec l'Espagne rompues et les intérêts de la
+France, dans lesquels je comprends ceux de la royauté espagnole, placés
+sous la sauvegarde de quelques _veto_ si nets qu'ils arrêtent tout le
+monde, si légitimes qu'ils n'arment personne. C'est une politique qui ne
+compromet rien, qui, à la longue, assure tout. Le gouvernement espagnol,
+que vous voyez, le genou en terre, demander la reconnaissance des
+monarchies lointaines, comprendra ce que sont les bonnes relations avec
+la nôtre quand il sentira, et ce sera à l'instant même, les conséquences
+de leur interruption. Le parti monarchique reprenant sa confiance et
+ses armes, le parti révolutionnaire ses exigences et ses brandons, un
+protectorat importun menaçant tous les intérêts vitaux de ce pays et,
+avant tout, blessant son orgueil, le pouvoir établi rencontrant partout
+des résistances et bientôt des compétitions, celle de la république
+théorique représentée par Arguelles ou tout autre, celle de la
+république armée représentée par Rodil, la concession et la violence
+devenant les deux refuges dans lesquels ce pouvoir s'abîmerait bientôt:
+telles seraient les conséquences quand la France, ouvrant la main à la
+guerre civile pour la laisser passer librement, et envoyant en Espagne
+la banqueroute par ses réclamations légitimes, comme je vous l'ai
+ouï-dire si bien, ne se chargerait pas de hâter le terme d'une
+inévitable réaction.
+
+«Cette réaction se ferait si promptement sentir que, pour éviter les
+conséquences que j'expose et qui apparaîtraient dès l'abord, je
+crois incontestable qu'un retour digne et admissible serait offert
+sur-le-champ à l'action française.
+
+«L'Angleterre serait la première à la vouloir et à y travailler.
+
+«L'autre système serait plus net et plus prompt. Il fut un temps où,
+pour en finir avec les périls que l'état révolutionnaire de ce royaume
+fait courir à notre repos et à notre royauté, la politique du roi
+aurait accepté les occasions légitimes que la folie et l'audace de ce
+gouvernement lui auraient données. En ce temps-là, je me serais inquiété
+de cette politique: Votre Excellence en a le souvenir. J'aurais craint
+qu'avec toutes les complications des événements, toutes les accusations
+qui en étaient sorties, la légitimité des occasions n'eût pas été assez
+évidente pour ne pas laisser l'Espagne, l'Espagne offensive des partis
+et du gouvernement révolutionnaire, à ses seules forces. Mon devoir
+est d'ajouter que, de loin, je croyais à ces forces; je parlais d'une
+seconde Afrique sur nos frontières. Aujourd'hui, avec une décision ferme
+et prompte, je ne croirai ni à une Afrique, ni à une Europe. Je persiste
+dans l'opinion où j'étais de loin, qu'on peut faire durer ceci, qu'on le
+peut laborieusement, avec de bons conseils, s'ils sont écoutés, avec de
+bonnes intentions, si elles sont appréciées, avec de bonnes chances, si
+Dieu les donne. Mais je crois que c'est là le difficile, que le facile
+c'est d'abattre tout cet échafaudage d'une révolution qui ne repose pas
+sur un peuple, d'une usurpation qui ne repose pas sur un homme.... Je
+ne sais quel est l'avenir réservé à la politique du roi, quelle est
+l'autorité qui pourra appartenir à mes paroles; mais à tort ou à raison,
+au risque de me tromper, sachant tout ce que renfermerait une erreur
+et devant au gouvernement de mon pays ce qui m'apparaît la vérité, je
+déclare que, pour abattre tout ceci, à mon avis, il faut à peine vingt
+mille hommes, vingt jours et un prétexte. Le prétexte, vous l'avez.
+
+«Je m'arrête ici, monsieur le ministre; j'étais venu avec l'ambition,
+puisque le roi le voulait, de reconquérir ce royaume à la France par la
+politique; d'autres m'ont rendu l'oeuvre impossible à accomplir, en
+me rendant impossible de la tenter. Je crois voir d'autres moyens
+de reconquérir l'Espagne à notre alliance, à nos maximes, à notre
+civilisation, à notre liberté constitutionnelle, au sang et à la
+politique de Louis XIV. Je vous en indique deux, attendre ou marcher. Je
+suis en sûreté, car le roi en décidera et vous êtes son ministre.»
+
+Je n'accueillis ni l'une ni l'autre des propositions de M. de Salvandy.
+Je les trouvai l'une et l'autre violentes et chimériques, dépassant les
+exigences de la situation et faites pour amener des conséquences tout
+autres que celles qu'il prévoyait. Le roi et le conseil en pensèrent
+comme moi, et le 5 janvier 1842, je répondis à l'ambassadeur: «La
+volonté du roi, que je vous ai déjà annoncée par le télégraphe, est que,
+si le différend dans lequel vous vous trouvez engagé, par rapport à la
+remise de vos lettres de créance, n'est pas terminé conformément à
+nos justes demandes, au moment où cette dépêche vous parviendra, vous
+demandiez vos passe-ports et partiez immédiatement pour la France.
+
+«Vous m'exprimez l'opinion que, pour la dignité de la France comme dans
+l'intérêt de l'Espagne, votre rappel devrait être suivi de l'une de ces
+deux mesures, l'envoi d'une armée française au delà des Pyrénées, ou
+tout au moins l'interruption absolue des relations diplomatiques entre
+les deux États. Le gouvernement du roi, après avoir mûrement pesé les
+considérations que vous faites valoir à l'appui de cette alternative,
+n'a pas cru qu'il fût possible de l'accepter. D'une part, en ce qui
+concerne l'envoi d'une armée française en Espagne, il lui a paru
+que l'incident qui donne lieu à votre rappel ne justifierait pas
+suffisamment, dans l'opinion publique, un parti aussi extrême, dont les
+conséquences, prochaines ou possibles, paraîtraient plus graves que ses
+motifs. D'autre part, il est évident qu'entre deux pays limitrophes qui
+ont continuellement à débattre tant d'intérêts essentiels, étrangers à
+la politique, l'interruption complète de tous rapports diplomatiques ne
+saurait constituer un état permanent, ni même une situation de quelque
+durée, et qu'on ne peut prendre raisonnablement une pareille attitude
+que, pour ainsi dire, à la veille et en forme de déclaration d'une
+guerre déjà certaine.
+
+«Le roi et son conseil n'ont donc pas pensé qu'il fût possible d'adopter
+l'une ou l'autre des deux déterminations que vous m'indiquiez. Cependant
+nous avons également reconnu qu'après l'éclat qui vient d'avoir lieu,
+les choses ne pouvaient être remises purement et simplement sur le
+pied où elles étaient auparavant, et que le gouvernement du roi devait
+témoigner, d'une façon non équivoque, son juste mécontentement. On n'a
+pas voulu, à Madrid, que la reine reçût l'ambassadeur accrédité auprès
+d'elle par le roi des Français; le roi ne veut recevoir auprès de lui,
+aucun agent espagnol accrédité à Paris avec un titre supérieur à celui
+de chargé d'affaires. M. Pageot restera lui-même comme chargé d'affaires
+au ministère espagnol, et je vous prie de lui remettre la dépêche
+ci-jointe qui le charge de faire cette déclaration à M. Gonzalès.»
+
+Quand cette dépêche définitive lui arriva, M. de Salvandy était encore
+en Espagne, mais déjà hors de Madrid; il en était parti le 6 janvier
+1842, en y laissant comme chargé d'affaires, non pas le premier
+secrétaire de l'ambassade, M. Pageot, fort engagé lui-même dans la
+querelle, mais le second secrétaire, le duc de Glücksberg, «dont la
+maturité précoce, le bon sens, la mesure et la réserve me rassurent
+entièrement, m'écrivait-il, sur ce que sa situation pourrait avoir de
+délicat et de difficile.» Je partageais la confiance de l'ambassadeur
+dans son jeune secrétaire, et j'approuvai sa disposition. Il n'avait pas
+encore quitté le sol de l'Espagne, quand lord Cowley vint, le 9 janvier,
+me communiquer une lettre de lord Aberdeen à M. Aston, en date du 7,
+expédiée à Madrid par un courrier qui, me dit-il, ne s'était point
+arrêté en passant. J'avais tenu notre ambassadeur à Londres au courant
+de tous les incidents de notre contestation avec le cabinet espagnol, en
+le chargeant de communiquer pleinement à lord Aberdeen les faits et les
+pièces. Dès le premier moment, lord Aberdeen lui dit «qu'en pareille
+matière les précédents avaient une grande autorité et devraient être
+soigneusement vérifiés, qu'_à priori_ il était disposé à nous donner
+raison et à trouver l'exigence d'Espartero très-impolitique; que si
+M. Aston l'y avait encouragé, il avait eu grand tort, mais que rien
+ne justifiait une telle supposition.--J'ai demandé à lord Aberdeen,
+ajoutait M. de Sainte-Aulaire, s'il ne ferait pas connaître à Madrid sa
+pensée sur cet incident; il m'a répondu qu'une dépêche de lui arriverait
+probablement trop tard pour exercer aucune influence sur la solution,
+qu'il était cependant disposé à l'écrire après en avoir conféré avec sir
+Robert Peel, et à cet effet il m'a prié de lui laisser les pièces dont
+je venais de lui donner lecture.»
+
+Je ne me refuserai pas le plaisir d'insérer ici cette lettre à M. Aston
+que, sur la demande de M. de Sainte-Aulaire, lord Aberdeen chargea lord
+Cowley de me communiquer: témoignage éclatant de la ferme équité et
+de la parfaite loyauté qu'en dépit des préventions, des méfiances, des
+routines nationales, et tout en maintenant la politique anglaise, il
+portait dès lors dans les relations de l'Angleterre avec la France,
+quant à l'Espagne: «Il est nécessaire, écrivait-il à M. Aston, que je
+vous parle avec la plus entière franchise au sujet de la querelle entre
+le gouvernement espagnol et l'ambassadeur de France. Vous savez sans
+doute qu'on l'impute exclusivement à votre influence. Ce n'est pas
+seulement la conviction de M. de Salvandy et du gouvernement français;
+j'ai vu des lettres de Madrid, écrites par des personnes qui n'ont
+avec eux aucun rapport, mais pleines de la même persuasion. Je n'ai pas
+besoin de vous dire que je n'attache à ces rapports aucune foi, et
+que je crois que vous vous êtes efforcé, par des voies conciliantes,
+d'accommoder ce différend. Mais en même temps, comme vous avez agi dans
+l'idée que le gouvernement espagnol était fondé dans ses prétentions, il
+est clair que votre conseil, de quelque façon que vous l'ayez donné,
+ce que vous ne m'expliquez pas avec détail, n'a pas dû ni pu produire
+beaucoup d'effet.
+
+«Personne ne peut être plus disposé que moi à soutenir le gouvernement
+espagnol quand il a raison, spécialement contre la France. Mais, dans
+cette circonstance, je crois qu'il a décidément tort, et je regrette
+beaucoup que votre jugement, ordinairement si sain, soit arrivé à une
+autre conclusion. La justification que le gouvernement espagnol prétend
+trouver dans l'art. 59 de la constitution est une pure argutie et un
+tel sophisme que cela suffit pour inspirer des doutes sérieux sur sa
+sincérité. Tenez pour certain que, si on y persévère, il faut dire
+adieu à tout espoir de la reconnaissance de la reine Isabelle par les
+puissances du Nord. Elles n'y verront, et très-naturellement, qu'une
+habile tentative du parti révolutionnaire pour abaisser la monarchie,
+tentative soutenue par la jalousie anglaise à l'aspect de l'influence
+française.
+
+«Je ne suis point surpris que les Espagnols voient avec méfiance toute
+démarche de la France, et qu'ils y supposent quelque intention de
+traiter légèrement le régent et son autorité. Dans le cas présent, je
+crois que ce soupçon est sans fondement, et que la mission française a
+été entreprise dans un esprit amical et pressée par notre propre désir.
+Le procédé naturel, simple et tout indiqué était, sans nul doute, que
+l'ambassadeur présentât les lettres de créance à la reine à qui elles
+étaient adressées; et quoique j'attribue la difficulté qui s'est élevée
+à un soupçon mal fondé du gouvernement espagnol, d'autres y verront un
+abaissement prémédité de la royauté et un parti pris de se quereller, à
+tout risque, avec la France.
+
+«Je n'entends pas dire que M. de Salvandy ait élevé aucune prétention
+comme ambassadeur de famille, ni qu'il ait tenté de faire revivre
+d'anciens privilèges de communication avec la reine d'Espagne, en
+dehors des règles que le gouvernement espagnol peut juger nécessaire ou
+convenable d'établir. Toute tentative de ce genre devrait être fermement
+repoussée. Depuis que le pacte de famille n'existe plus, l'ambassadeur
+français doit être sur le même pied que tous les autres.
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire que cette affaire a été la source de
+grands embarras et déplaisirs. Si M. de Salvandy n'a pas encore quitté
+Madrid, je ne désespère pas que vous ne parveniez à amener quelque
+accommodement. Il y aura des discours violents dans les Cortès; les deux
+gouvernements seront de plus en plus compromis, et chaque jour aggravera
+la difficulté. Il n'est point improbable que, d'ici à peu de temps, des
+conséquences très-sérieuses ne viennent à éclater. Quant à présent, nous
+croyons le gouvernement espagnol tout à fait dans son tort; mais cet
+incident sera vivement ressenti en France, et le cours des choses
+amènera probablement les Français à être les agresseurs. Notre position
+sera alors très-difficile et compliquée. Quand même, à la fin, le
+gouvernement espagnol aurait raison, l'origine de la querelle serait
+toujours mauvaise.
+
+«En vous recommandant de prompts et énergiques efforts pour amener le
+gouvernement espagnol à des dispositions plus traitables dans cette
+malheureuse querelle, je dois vous laisser le choix des moyens à prendre
+dans ce but; vous saurez mieux que nul autre comment on peut réussir, et
+j'affirme que vous ne pouvez rendre un plus grand service à l'Espagne et
+à l'intérêt public.»
+
+Comme l'avait présumé lord Aberdeen, sa lettre arriva trop tard à Madrid
+pour exercer, sur la solution de la question qui s'y agitait, quelque
+influence; mais elle fut, pour moi, un premier et précieux indice de
+l'élévation et de l'équité d'esprit qu'il porterait dans les relations
+des deux gouvernements. Je la communiquai à M. de Salvandy qui s'était
+arrêté à Bayonne; il revint immédiatement à Paris, rassuré et même
+satisfait dans son amour-propre, puisque lord Aberdeen lui-même lui
+donnait raison. J'adressai, le 5 février 1842, aux divers représentants
+de la France en Europe une circulaire destinée à faire partout bien
+connaître l'attitude que nous avions prise envers le gouvernement
+espagnol, les principes qui nous avaient dirigés, l'adhésion qu'ils
+avaient reçue de tous les grands cabinets[48]; et l'incident prit fin
+sans nous laisser en Espagne aucun affaiblissement de notre situation,
+en Europe aucun embarras.
+
+[Note 48: _Pièces historiques_, nº XVI.]
+
+Parmi les cabinets qui nous témoignèrent leur complète approbation de
+nos principes et de notre attitude dans cette circonstance, je ne
+nommai point dans ma circulaire celui de Saint-Pétersbourg; nous venions
+d'entrer, à ce moment même, avec la cour de Russie, dans une situation
+particulière et tendue. On sait que, depuis 1830, l'empereur Nicolas
+n'avait jamais, dans sa correspondance, donné au roi Louis-Philippe,
+comme il le faisait pour les autres souverains, le titre de _Monsieur
+mon frère_, et que le roi avait paru ne tenir nul compte de cette
+offense tacite entre les deux souverains, au sein de la paix entre les
+deux États. C'était l'usage que chaque année, le 1er janvier et aussi
+le 1er mai, jour de la fête du roi Louis-Philippe, le corps diplomatique
+vînt, comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses
+hommages, et celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait, à cette
+époque, le doyen de ce corps, portait la parole en son nom. Plusieurs
+fois cette mission était échue à l'ambassadeur de Russie qui s'en était
+acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses collègues; le
+1er mai 1834, entre autres, et aussi le 1er janvier 1835, le comte Pozzo
+di Borgo, alors doyen des ambassadeurs à Paris, avait été, auprès du
+roi, avec une parfaite convenance, l'interprète de leurs sentiments.
+Dans l'automne de 1841, le comte d'Appony, alors doyen du corps
+diplomatique, se trouvait absent de Paris, et son absence devait se
+prolonger au delà du 1er janvier 1842. Le comte de Pahlen, ambassadeur
+de Russie et, après lui, le plus ancien des ambassadeurs, était appelé
+à le remplacer dans la cérémonie du 1er janvier. Le 30 octobre 1841,
+il vint me voir et me lut une dépêche, en date du 12, qu'il venait de
+recevoir du comte de Nesselrode; elle portait que l'empereur Nicolas
+regrettait de n'avoir pu faire venir son ambassadeur de Carlsbad à
+Varsovie et désirait s'entretenir avec lui; qu'aucune affaire importante
+n'exigeant, en ce moment, sa présence à Paris, l'empereur lui ordonnait
+de se rendre à Saint-Pétersbourg, sans fixer d'ailleurs avec précision
+le moment de son départ. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui
+demandai aucune explication, et il partit le 11 novembre suivant.
+
+Ce même jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et du
+conseil, j'adressai à M. Casimir Périer, qui se trouvait chargé
+d'affaires à Saint-Pétersbourg, pendant l'absence de notre ambassadeur,
+M. de Barante, alors en congé, ces instructions: «M. le comte de Pahlen
+a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à Saint-Pétersbourg et il est
+parti aujourd'hui même. Le motif allégué dans la dépêche de M. le comte
+de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est que l'empereur, n'ayant
+pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec lui. La cause réelle,
+qui n'est un mystère pour personne, c'est que, par suite de l'absence de
+M. le comte d'Appony, l'ambassadeur de Russie, en qualité de doyen des
+ambassadeurs, se trouvait appelé à complimenter le roi, le premier jour
+de l'an, au nom du corps diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au
+roi son prochain départ, Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec
+plaisir le comte de Pahlen auprès de moi et je regrette toujours son
+éloignement; au delà, je n'ai rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé
+à l'ambassadeur.
+
+«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur
+Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps
+diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination
+puérile à témoigner une humeur vaine, et si nous avions pu en être
+atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction.
+Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[49], la
+légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel.
+Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite
+inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous
+recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer
+une indisposition.»
+
+[Note 49: Le 18 décembre selon le calendrier russe, le 6, selon le
+nôtre.]
+
+Le 21 décembre M. Casimir Périer m'écrivit: «Je me suis exactement
+conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que m'avait donnés V. Exc., en
+évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet ou
+accroître l'irritation. Le lendemain, c'est-à-dire le 19, à l'occasion
+de la fête de Sa Majesté impériale, bal au palais, auquel j'ai jugé que
+mon absence du cercle de la veille m'empêchait de paraître, et pendant
+ces quarante-huit heures, je n'ai pas quitté l'hôtel de l'ambassade. Il
+n'y a pas eu, cette année, de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à ce
+moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet impérial
+ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant pu
+apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort
+remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul
+instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré
+fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme
+s'adressant directement à sa personne, et ainsi que l'on pouvait
+s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les
+dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a
+déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver
+sensiblement modifiées.»
+
+Trois jours après, le 24 décembre, M. Casimir Périer ajoutait:
+«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la
+société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a
+été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées. Aucun
+Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners, auxquels j'étais
+invité ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la
+maison nous était ouverte, et qui ont des jours fixes de réception, nous
+font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras
+en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du
+secret, les ordres qui leur sont donnés.» Le 4 janvier 1842, je répondis
+à M. Casimir Périer: «J'ai reçu la dépêche dans laquelle vous me dites
+que vous vous êtes exactement conformé à mes instructions. Vous saurez
+peut-être déjà, lorsque celle-ci vous parviendra, que M. de Kisseleff
+et sa légation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier; peu d'heures
+avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a écrit à M.
+l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était malade.
+Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait été de
+témoigner que nous avons à coeur la dignité de notre auguste souverain,
+et que des procédés peu convenables envers sa personne ne nous trouvent
+ni aveugles, ni indifférents. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne
+voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que les
+rapports d'égards et de politesse reprennent leur cours habituel. C'est
+dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre dernier,
+à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs, selon
+l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que le cabinet
+de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de son
+mécontentement. Tant que ce mécontentement n'ira pas jusqu'à vous
+refuser ce qui vous est officiellement dû comme chef de la mission
+française, vous ne devrez pas vous en apercevoir; mais si on affectait
+de méconnaître les droits de votre position et de votre rang, vous vous
+renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à l'expédition des
+affaires courantes, et vous attendriez mes instructions.»
+
+Rien de semblable n'arriva; les rapports officiels de la légation de
+France avec le cabinet de Saint-Pétersbourg demeurèrent parfaitement
+réguliers et convenables; toutes les fois que les affaires appelaient
+M. Casimir Périer chez le comte de Nesselrode, il y trouvait la même
+politesse, les mêmes dispositions modérées et sensées. A la cour, M.
+et madame Casimir Périer, invités dans les occasions accoutumées,
+recevaient de l'Empereur un accueil exempt de toute froideur affectée
+et qui laissait même quelquefois entrevoir une nuance bienveillante:
+«Comment ça va-t-il depuis que nous nous sommes vus?» dit l'empereur
+à M. Périer en passant à côté de lui dans le premier bal où il le
+rencontra; ça va mieux, n'est-ce pas?» L'impératrice lui demanda avec
+une certaine insistance quand revenait M. de Barante et s'il ne savait
+rien de son retour. Mais l'interdit prescrit à la société russe envers
+le chargé d'affaires de France était maintenu; elle continuait de
+l'observer; et quand, soit dans la famille impériale, soit de la part de
+ses plus intimes conseillers, quelques insinuations conciliantes étaient
+faites à l'empereur, il les repoussait en disant: «Je ne commencerai
+pas; que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur partira pour Paris.»
+Nous étions, de notre côté, bien décidés à ne nous prêter à ce retour
+que si les relations des deux souverains devenaient ce qu'elles devaient
+être. Au bout de sept mois et sur sa demande, j'accordai à M. Casimir
+Périer un congé dont la santé de madame Périer avait besoin; M. d'André,
+second secrétaire de l'ambassade, alla le remplacer à Saint-Pétersbourg.
+En juillet 1843, M. de Kisseleff vint me communiquer une dépêche du
+comte de Nesselrode particulièrement courtoise pour moi; j'en pris
+occasion pour m'expliquer, sans détour ni réserve, sur notre attitude,
+sur sa cause première et son motif accidentel, et sur notre intention
+d'y persister tant que sa cause subsisterait: «Nous ne voyons en
+général, dis-je à M. de Kisseleff, dans les intérêts respectifs de la
+France et de la Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les
+deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours
+présenté ce caractère, c'est que les relations des deux souverains
+et des deux cours n'étaient pas en parfaite harmonie avec ce fait
+essentiel. La régularité de ces rapports, et M. le comte de Nesselrode
+peut se rappeler que nous l'avons souvent fait pressentir, est donc
+elle-même une question grave et qui importe à la politique des deux
+États. Le gouvernement du roi a accepté l'occasion, qui lui a été
+offerte, de s'en expliquer avec une sérieuse franchise. A mon avis, ce
+que j'ai fait aurait dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit
+il y a douze ans. Dans les questions où la dignité est intéressée, on
+ne saurait s'expliquer trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent
+jamais être livrées à des chances douteuses, ni laissées à la merci de
+personne. Sans le rétablissement de bonnes et régulières relations
+entre les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs
+manquerait de vérité et de convenance. Le roi aime mieux s'en tenir aux
+chargés d'affaires.»
+
+Les deux ambassadeurs ne retournèrent point à leurs postes; des chargés
+d'affaires continuèrent seuls de résider à Paris et à Saint-Pétersbourg.
+A en juger par les apparences, la situation respective des deux
+souverains restait la même; au fond, elle était fort changée; l'empereur
+Nicolas s'était montré embarrassé dans son obstination, et le roi
+Louis-Philippe ferme dans sa modération. Au lieu de subir en silence
+une attitude inconvenante, nous en avions témoigné hautement notre
+sentiment, et nous avions déterminé nous-mêmes la forme et la mesure
+des relations entre les deux souverains. Les affaires mutuelles des
+deux pays n'en souffrirent point; la dignité était gardée sans que la
+politique fût compromise. C'était là le but que j'avais saisi l'occasion
+de poursuivre, et que je me félicitai d'avoir atteint[50].
+
+[Note 50: Je donne parmi les _Pièces historiques_, nº XVII, toute la
+correspondance relative à cet incident.]
+
+
+
+
+ CHAPITRE XXXVIII.
+
+AFFAIRES DIVERSES A L'INTÉRIEUR (1840-1842).
+
+
+Situation du cabinet du 29 octobre 1840 à l'intérieur.--Idées politiques
+et philosophiques accréditées et puissantes comme moyens
+d'opposition.--Appréciation sommaire de ces idées.--En quoi elles sont
+fausses et par quelle cause.--Comment elles devaient être
+combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat
+commis contre le duc d'Aumale et les princes, ses frères, le 13
+septembre 1841.--Entrée du duc d'Aumale et du 17 régiment d'infanterie
+légère dans la cour des Tuileries.--Complot lié à l'attentat.--M. Hébert
+est nommé procureur général près la cour royale de Paris.--Procès de
+Quénisset et de ses complices devant la Cour des pairs.--Débats
+législatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les
+manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilité publique;--Sur
+les grands travaux publics;--Sur le réseau général des chemins de
+fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilités
+parlementaires et de M. Ducos sur la réforme électorale.--Discussion et
+rejet de ces propositions.--Opération du recensement pour la
+contribution personnelle et mobilière et pour celle des portes et
+fenêtres.--Troubles à ce sujet.--Inquiétudes de M. Humann.--Il est
+fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par
+M. Lacave-Laplagne.--Le général Bugeaud est nommé gouverneur général de
+l'Algérie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premières
+campagnes.--Clôture de la session de 1841-1842.
+
+
+Le cabinet s'était formé sur une question de politique extérieure, et
+pendant tout le cours de sa durée, de 1840 à 1848, ce furent surtout les
+questions de politique extérieure qui remplirent et animèrent la scène:
+la question égyptienne, le droit de visite, l'occupation de Taïti, la
+guerre du Maroc, le sort des chrétiens de Syrie, l'établissement du
+régime constitutionnel en Grèce, les mariages espagnols, les jésuites en
+France et à Rome, les réformes politiques en Italie, le Sonderbund et la
+guerre civile en Suisse. Chargé de diriger cette portion des affaires
+de la France, je n'en avais pas moins la profonde conviction et le
+sentiment constant que c'était surtout du bon gouvernement intérieur
+que dépendaient la force et les succès de l'État. L'harmonie des grands
+pouvoirs constitutionnels, l'ordre public, la prospérité publique, la
+bonne administration des finances, l'autorité contrôlée par la liberté,
+la liberté contenue par les lois, à ces conditions seulement la bonne
+politique extérieure est possible. C'est au dedans que sont les causes
+premières et décisives de l'influence au dehors et de la solide grandeur
+des peuples.
+
+La situation du gouvernement à l'intérieur en 1840 était à la fois
+très-semblable à ce qu'elle avait été de 1830 à 1835 et très-différente,
+meilleure à la surface, mais, au fond, toujours difficile et périlleuse.
+Les insurrections, les émeutes, les conspirations à but précis et
+prochain avaient cessé; l'ordre régnait à Paris et dans le pays;
+le pouvoir s'exerçait sans obstacle; mais l'hostilité des partis
+républicain et légitimiste restait la même; ils n'avaient renoncé ni à
+leurs espérances, ni à leurs desseins; nous étions toujours en présence
+d'un actif et continu travail de renversement; c'était par la presse,
+les élections, la tribune, par toutes les armes de la liberté que ce
+travail se poursuivait. Tranquille sur le sol et dans le présent, le
+gouvernement était ardemment contesté et attaqué dans les esprits et
+dans l'avenir.
+
+Ce serait un pouvoir bien inintelligent et bien frivole que celui qui
+se contenterait de l'ordre matériel et actuel, et n'aspirerait pas à
+posséder aussi les esprits et l'avenir. Personne n'est plus convaincu
+que moi du grand rôle que jouent, dans la vie des peuples, les idées qui
+fermentent dans leur sein, et de la nécessité qu'ils aient foi dans la
+durée comme dans le droit du pouvoir qui les régit. C'est la dignité,
+c'est l'honneur des hommes de ne s'attacher à leur gouvernement que
+lorsque leur pensée est satisfaite en même temps que leurs intérêts sont
+garantis, et d'avoir besoin de croire qu'il vivra quand ils ne seront
+plus. Mais les gouvernements libres sont, à cet égard, dans une
+situation tout autre que celle des gouvernements absolus; et quand il
+s'agit, soit de faire à une idée nouvelle sa place et sa part dans la
+conduite des affaires publiques, soit de faire entrer dans les âmes la
+confiance dans l'avenir, ils ont de bien autres difficultés à surmonter
+et des devoirs bien plus compliqués à remplir.
+
+Nous avons vécu et agi, de 1840 à 1848, en présence et sous le feu de
+plusieurs idées que je voudrais résumer et caractériser aujourd'hui, à
+la lumière des épreuves qu'elles ont subies et de mes propres épreuves
+dans l'arène où je les ai rencontrées.
+
+Le droit universel des hommes au pouvoir politique;--le droit
+universel des hommes au bien-être social;--l'unité et la
+souveraineté démocratiques substituées à l'unité et à la souveraineté
+monarchiques;--la rivalité entre le peuple et la bourgeoisie succédant
+à la rivalité entre la bourgeoisie et la noblesse;--la science de la
+nature et le culte de l'humanité mis à la place de la foi religieuse et
+du culte de Dieu: telles étaient les idées que, sous des noms divers,
+républicains, démocrates, socialistes, communistes, positivistes,
+des partis politiques, des groupes philosophiques, des associations
+secrètes, des écrivains isolés, tous adversaires du gouvernement établi,
+prenaient pour maximes fondamentales et travaillaient ardemment à
+propager.
+
+Je n'ai garde d'entrer ici dans l'examen théorique de ces idées; je ne
+veux que marquer leur caractère commun et la cause essentielle de leur
+fatale influence sur notre société et notre temps. Elles ont toutes ce
+vice radical que, contenant une parcelle de vérité, elles l'isolent,
+l'enflent et l'exagèrent au point d'en faire sortir une énorme et
+détestable erreur.
+
+Sans nul doute, ce doit être le but et c'est le résultat naturel des
+bonnes institutions sociales d'élever progressivement un plus grand
+nombre d'hommes à ce degré d'intelligence et d'indépendance qui les rend
+capables et dignes de participer à l'exercice du pouvoir politique; mais
+entre ce principe de gouvernement libre et le suffrage universel donné
+pour loi première et fondamentale aux sociétés humaines, quel abîme!
+Quel oubli d'un nombre infini de faits, de droits, de vérités qui
+réclament à juste titre, dans l'organisation sociale, leur place et leur
+part!
+
+Que ce soit le devoir du gouvernement de venir en aide aux classes les
+moins favorisées du sort, de les soulager dans leurs misères et de
+les seconder dans leur effort ascendant vers les bienfaits de la
+civilisation, rien n'est plus évident ni plus sacré; mais établir que
+c'est des vices de l'organisation sociale que découlent toutes les
+misères de tant de créatures, et imposer au gouvernement la charge de
+les en garantir et de répartir équitablement le bien-être, c'est ignorer
+absolument la condition humaine, abolir la responsabilité inhérente à
+la liberté humaine, et soulever les mauvaises passions par les fausses
+espérances.
+
+M. Royer-Collard disait en 1822: «Je conviens que la démocratie coule
+à pleins bords dans la France telle que les siècles et les événements
+l'ont faite. Il est vrai que, dès longtemps, l'industrie et la propriété
+ne cessant de féconder, d'accroître, d'élever les classes moyennes,
+elles ont abordé les affaires publiques; elles ne se sentent coupables
+ni de curiosité ni de hardiesse d'esprit pour s'en occuper; elles savent
+que ce sont leurs affaires. Voilà notre démocratie telle que je la vois
+et la conçois; oui, elle coule à pleins bords dans notre belle France
+plus que jamais favorisée du ciel. Que d'autres s'en affligent ou s'en
+courroucent; pour moi, je rends grâces à la Providence de ce qu'elle
+a appelé aux bienfaits de la civilisation un plus grand nombre de ses
+créatures.» La vérité coule à pleins bords dans ces belles paroles; mais
+conclure, du grand fait ainsi résumé, que la démocratie est maintenant
+le seul élément, le seul maître de la société, que nul pouvoir n'est
+légitime ni salutaire s'il n'émane d'elle, et qu'elle a toujours droit
+de défaire comme elle a seule droit de faire les gouvernements, c'est
+méconnaître frivolement la diversité des situations et des droits qui
+coexistent naturellement, bien qu'à des degrés inégaux, dans toute
+société; c'est substituer l'insolence et la tyrannie du nombre à
+l'insolence et à la tyrannie du privilège; c'est introniser, sous le nom
+et le manteau de la démocratie, tantôt l'anarchie, tantôt le despotisme.
+
+Comme toutes les associations d'hommes que rapproche une situation
+semblable, les classes moyennes ont leurs défauts, leurs erreurs, leur
+part d'imprévoyance, d'entêtement, de vanité, d'égoïsme, et c'est
+une oeuvre facile de les signaler; mais c'est une oeuvre calomnieuse
+d'attribuer à ces imperfections une portée qu'elles n'ont point et de
+les grossir outre mesure pour en faire sortir, entre la bourgeoisie et
+le peuple, une rivalité, une hostilité active et profonde, analogue à
+celle qui a existé longtemps entre la bourgeoisie et la noblesse. La
+bourgeoisie moderne ne dément point son histoire; c'est au nom et au
+profit de tous qu'elle a conquis les droits qu'elle possède et les
+principes qui prévalent dans notre ordre social; elle n'exerce et ne
+réclame aucune domination de classe, aucun privilége exclusif; dans
+le vaste espace qu'elle occupe au sein de la société, les portes sont
+toujours ouvertes, les places ne manquent jamais à qui sait et veut
+entrer. On dit souvent, et avec raison, que l'aristocratie anglaise a eu
+le mérite de savoir s'étendre et se rajeunir en se recrutant largement
+dans les autres classes, à mesure que celles-ci grandissaient autour
+d'elle. Ce mérite appartient encore bien plus complètement et plus
+infailliblement à la bourgeoisie française; c'est son essence même et
+son droit public; née du peuple, elle puise et s'alimente incessamment
+à cette même source qui coule et monte sans cesse. La diversité des
+situations et les velléités des passions subsistent et subsisteront
+toujours; elles sont le fruit naturel du mouvement social et de
+la liberté; mais c'est une grossière erreur de se prévaloir de ces
+observations morales sur la nature et la société humaines pour en
+induire, entre la bourgeoisie et le peuple, une guerre politique qui n'a
+point de motifs sérieux ni légitimes: «L'infanterie est la nation des
+camps,» disait le général Foy; mais il n'en concluait pas qu'elle fût en
+hostilité naturelle et permanente contre la cavalerie, l'artillerie, le
+génie et l'état-major.
+
+Que dirai-je d'une autre idée encore obscure et presque inaperçue en
+1840, maintenant montée sur la scène et en train de faire du bruit et
+de se répandre? Il est vrai: à côté du bien et de l'honneur qu'elles
+ont fait aux sociétés humaines, la foi religieuse et l'influence
+ecclésiastique ont été souvent une source d'erreur et d'oppression;
+elles ont tantôt égaré, tantôt entravé la pensée et la liberté humaines;
+maintenant l'esprit scientifique et libéral s'est affranchi de leur
+joug, et, à son tour, il rend à l'humanité d'immenses services qui ne
+seront pas non plus sans mélange d'erreur et de mal. Que concluent de
+cette évolution sociale M. Auguste Comte et ses disciples[51]? Que les
+croyances et les influences religieuses ont fait leur temps, qu'elles
+ne sont plus qu'une dépouille usée, une ruine inhabitable, un débris
+stérile; au lieu du monde fantastique et impénétrable de la théologie et
+de la métaphysique, le monde réel, disent-ils, s'est ouvert et se livre
+à l'homme; la connaissance de la nature a tué le surnaturel; la science
+occupera désormais le trône de la religion; Dieu fait homme sera
+remplacé par l'homme fait Dieu. Peut-on méconnaître et mutiler plus
+étrangement l'humanité et l'histoire? Peut-on descendre et s'enfermer
+dans un horizon plus étroit et plus dénué de toute grande lumière sur
+les grands problèmes et les grands faits qui préoccupent invinciblement
+l'esprit humain?
+
+[Note 51: Je me fais un devoir de redresser ici une erreur qui s'est
+glissée dans le tome III de ces _Mémoires_. J'ai dit (p. 126) qu'avant
+mon ministère de l'instruction publique (1832-1836), je ne connaissais
+pas M. Auguste Comte. C'était, de ma part, un oubli; bien avant 1830,
+M. Auguste Comte m'avait fait quelques visites, et j'avais eu avec lui
+quelques entretiens dont, en 1860, le souvenir m'avait complètement
+échappé. Dans son ouvrage intitulé _Auguste Comte et la philosophie
+positive_, M. Littré a rectifié, avec autant de convenance que de
+fondement, cette erreur involontaire.]
+
+Je touche en passant, et au nom du simple bon sens, à des questions bien
+graves; mais j'ai la confiance qu'en cette occasion comme dans toutes,
+la philosophie la plus profonde et la plus libre confirme les données
+générales du bon sens, et je reviens à ce que j'ai dit d'abord: c'est en
+se laissant éblouir par un mince rayon et enivrer par une petite dose
+de vérité que des esprits droits et sincères, grossissant à perte de vue
+des idées qui, si elles étaient restées à leur place et à leur mesure,
+auraient été justes et utiles, les ont transformées en d'énormes et
+détestables erreurs.
+
+Erreurs puissantes, car, sous le manteau de la part de vérité qu'elles
+contiennent, elles évoquent des intérêts désordonnés et de mauvaises
+passions. Plus puissantes sous un gouvernement libre que sous tout
+autre, car elles ont alors à leur service toutes les armes de la
+liberté. Plus puissantes au début d'un gouvernement libre, naguère
+issu d'une révolution, qu'à toute autre époque de sa durée, car à leur
+influence propre et naturelle s'ajoute le souffle longtemps prolongé
+du vent révolutionnaire. C'est contre ces forces ennemies que, malgré
+l'ordre matériel rétabli, nous avions encore à défendre, en 1840, la
+société et le gouvernement.
+
+Nous n'avons employé, dans cette lutte, que deux armes, les lois et
+la liberté: la répression judiciaire et légale quand les erreurs
+enfantaient des délits; la discussion libre, publique et continue de
+notre politique et de ses motifs.
+
+J'ai déjà dit dans ces _Mémoires_[52] ce que je pense de la multiplicité
+des procès contre les délits de la presse, et de l'indifférence que
+le gouvernement doit presque toujours opposer à des excès auxquels on
+donne, en les poursuivant, plus d'éclat qu'on ne leur impose de frein.
+Mais une telle indifférence n'est guère possible qu'à des gouvernements
+anciens et bien établis; nous étions, de 1840 à 1848, en présence
+d'attaques directes et flagrantes contre les principes vitaux et
+l'existence même de la monarchie constitutionnelle de 1830; les lois
+nous faisaient un devoir de l'en défendre; nos amis politiques, tout
+le parti conservateur, dans les Chambres et dans le public, nous en
+faisaient une loi. Le 17 décembre 1840, le surlendemain des obsèques
+de Napoléon aux Invalides, _le National_ fut traduit devant la Cour
+d'assises de la Seine pour avoir dit dans son numéro du 9 décembre, en
+parlant de M. Thiers et de moi: «Que nous importe, à nous, vos vaines
+querelles? Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous
+savons bien quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la
+postérité le dira; mais vous, vous avez été complices.» Le 23 septembre
+suivant, ce journal fut acquitté par le jury, et le lendemain, en
+annonçant son acquittement, il s'écria: «Oui, c'est le roi que nous
+avons voulu désigner; notre pensée était évidente; nos expressions la
+rendaient avec fidélité. Le nier, c'eût été une véritable insulte au bon
+sens et à l'intelligence du jury; c'eût été, de notre part, un indigne
+mensonge.» J'écrivis le jour même au roi, alors au château de Compiègne:
+«_Le National_ a été acquitté hier. L'article dans lequel il se vante ce
+matin de son acquittement m'a paru beaucoup plus coupable que celui
+qui avait été l'objet de la poursuite; MM. Duchâtel, Martin du Nord
+et Villemain en ont pensé comme moi. Nous l'avons donc fait saisir de
+nouveau et il sera cité à bref délai. Le procureur général portera la
+parole lui-même. Je lui ai fait sentir, et je crois qu'il a bien senti
+la nécessité d'agir et de parler, dans ce procès et dans les procès
+analogues, avec une énergie soutenue. Il est homme de devoir et de
+talent; il est décidé à payer de sa personne. Nous verrons quelle
+impression il produira sur l'esprit des jurés. En tout cas, je persiste
+à penser que, toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement
+doit poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en
+faisant lui-même le sien.»
+
+[Note 52: Tome III, pages 209-218.]
+
+Poursuivi en effet à raison de ce nouvel article, encore plus
+scandaleusement agressif que le précédent, _le National_ fut de nouveau
+acquitté.
+
+A la même époque, le 13 septembre 1841, M. le duc d'Aumale, revenant
+d'Algérie avec le 17e régiment d'infanterie légère dont il était
+colonel, et accompagné de ses frères les ducs d'Orléans et de Nemours,
+qui étaient allés à sa rencontre, rentrait dans Paris à la tête de ce
+régiment qui servait avec éclat en Afrique depuis sept ans. Dans la rue
+Saint-Antoine, le groupe des princes, et spécialement le duc d'Aumale,
+fut visé presque à bout portant par un assassin. Au moment où le coup
+partit, le cheval du lieutenant-colonel du régiment, M. Levaillant, qui
+marchait à côté du duc d'Aumale, releva la tête, reçut la balle
+destinée au colonel, et tomba mort devant lui. La foule était grande
+et joyeusement empressée à voir ce brave régiment dont le numéro et les
+faits d'armes avaient, depuis sept ans, retenti dans les journaux. De
+Marseille à Paris, il n'y avait eu partout, sur son passage, que des
+marques de satisfaction et de bienveillance populaire: l'assassinat
+était dans un révoltant contraste avec le sentiment public. On eut de
+la peine à préserver l'assassin de l'indignation des assistants. J'étais
+aux Tuileries quand, vers deux heures, le 17e léger entra dans la cour
+du château, son jeune colonel en tête, au bruit des acclamations de tout
+un peuple qui remplissait la place du Carrousel et les rues adjacentes.
+Officiers et soldats avaient cet aspect à la fois grave et animé des
+vieilles troupes qui rentrent dans leurs foyers après avoir longtemps
+combattu, souffert et vaincu. Les habits étaient usés, les visages
+hâlés, les regards sérieusement contents, avec quelque fatigue. Le
+drapeau du régiment flottait, noirci et déchiré. J'ai rarement vu un
+mouvement plus vif que celui qui éclata autour des Tuileries quand le
+roi Louis-Philippe vint au-devant de son fils et l'embrassa au milieu
+de la cour, pendant que le régiment se rangeait sur deux lignes par un
+mouvement rapide et silencieux. Toute pleine des sympathies militaires,
+des émotions de famille et d'une colère honnête, la population semblait
+avoir à coeur de démentir bruyamment les factions.
+
+Les premières recherches de l'instruction indiquèrent clairement que
+l'assassin n'était pas isolé et qu'un complot avait préparé l'attentat.
+L'affaire fut déférée à la Cour des pairs. Nous ne voulions rien changer
+à la législation de la presse. Nous respections l'indépendance des
+jurés, et nous ne pouvions rien pour leur donner plus d'intelligence et
+de fermeté; mais nous pouvions et nous devions assurer à l'action légale
+des magistrats toute son efficacité. C'est la première condition
+d'un gouvernement libre que tous ceux qui y concourent, ministres,
+magistrats, administrateurs, chefs militaires, en restant chacun
+dans les limites de son rôle, conviennent et suffisent pleinement aux
+fonctions spéciales qui leur sont confiées, car c'est de l'harmonie
+et de l'énergie de ces actions diverses que dépend le succès général.
+J'étais convaincu que, dans les procès politiques, le ministère public à
+Paris avait, souvent manqué d'habileté et de vigueur. Je demandai que
+M. Frank-Carré, qui l'occupait plus honorablement qu'efficacement, fût
+appelé à la première présidence, alors vacante, de la Cour royale de
+Rouen, et que M. Hébert le remplaçât comme procureur général près la
+Cour royale de Paris. Membre de la Chambre des députés, M. Hébert s'y
+était fait remarquer et honorer par la franchise et la fermeté de ses
+idées et de sa conduite; avocat général à la Cour de cassation, il y
+avait promptement acquis le renom d'un habile jurisconsulte, précis
+et puissant dans la discussion; il inspirait, comme homme politique
+et comme magistrat, une sérieuse confiance. Le roi et le conseil
+approuvèrent ce choix; il fut nommé le 12 octobre 1841, et chargé
+de suivre, devant la Cour des pairs, le procès de l'assassin du duc
+d'Aumale, Quénisset dit Pappart, et de ses complices.
+
+Le lendemain même de sa nomination, j'eus, à son sujet, un moment de
+vive sollicitude. A sept heures du matin, je vis entrer dans mon cabinet
+madame Hébert triste et agitée; son mari, me dit-elle, était si
+frappé, si troublé de la gravité de ses nouvelles fonctions et de la
+responsabilité qu'elles lui imposeraient, que, malgré son acceptation
+officielle et publique, il ne pouvait se résoudre à en subir le fardeau
+et demandait à en être déchargé. Je me rendis sur-le-champ chez lui, et
+je le trouvai en effet en proie à une extrême perplexité suscitée par
+les scrupules d'une conscience exigeante et les inquiétudes d'une fierté
+passionnée qui ne supportait pas la perspective d'un échec dans une
+grande situation et un grand devoir. Nous causâmes longtemps; je
+combattis ses pressentiments d'insuccès; j'insistai sur les motifs qui
+l'avaient fait choisir. Il se rassura, reprit confiance en lui-même, me
+promit de se mettre immédiatement à l'oeuvre; et quoiqu'un peu surpris
+de son accès d'hésitation, je le quittai avec un redoublement d'estime
+pour lui, et convaincu que nous aurions en lui le procureur général
+énergique et efficace dont nous avions besoin.
+
+Mon attente ne fut point trompée: appelé, dès ses premiers pas dans ses
+nouvelles fonctions, à poursuivre devant la Cour des pairs, les auteurs
+et les complices de l'attentat et du complot dirigés le 13 septembre
+contre le duc d'Aumale et ses frères, M. Hébert déploya, dans ce grand
+procès, une vigueur de caractère et d'esprit égale aux plus difficiles
+épreuves et digne des plus éminents magistrats. Ne se laissant ni
+troubler, ni embarrasser, ni irriter par les violences et les subtilités
+du débat, il ne s'arma contre les accusés que de la loi commune, le code
+pénal réformé en 1832 et la législation libérale de 1819 en matière
+de presse; il mit en éclatante lumière le complot aussi bien que
+l'attentat; non pas en alléguant une simple complicité morale, comme le
+prétendirent au dehors les amis des accusés, mais bien en démontrant la
+complicité réelle et légale des provocateurs à l'attentat ou au complot,
+quels que fussent le mode et l'instrument de la provocation. En même
+temps que son attitude était ferme et consciencieusement animée, son
+argumentation fut simple, précise, appliquée à mettre le vrai caractère
+des faits en face du vrai sens des lois, et exempte d'emphase autant
+que de faux ménagements. La Cour des pairs rendit, avec mansuétude dans
+l'application des peines, un arrêt conforme aux conclusions du procureur
+général, et la clémence du roi atténua encore pour plusieurs des
+coupables les décisions de la cour. Personne, pas plus les journalistes
+que les affiliés de sociétés secrètes, ne réussit à éluder la
+responsabilité de ses actes et la justice des lois.
+
+A l'occasion de plusieurs procès politiques portés, dans le cours de
+1842, devant la Cour d'assises de Paris, M. Hébert fit preuve du même
+talent et du même courage, et plusieurs fois avec le même succès.
+
+Mais ces succès partiels dans la résistance judiciaire étaient un remède
+bien insuffisant contre le mal dont nous étions travaillés. On punit, on
+intimide un moment par des arrêts les assassins et les conspirateurs;
+on ne change pas, par de tels moyens, l'état des esprits et le cours des
+idées; c'est dans la région intellectuelle même qu'il faut combattre les
+mauvais courants qui s'y élèvent; c'est la vérité qu'il faut opposer à
+l'erreur; ce sont les esprits sains qu'il faut mettre aux prises avec
+les esprits malades. Emportés, surmontés par les affaires de chaque
+jour, les dépositaires du pouvoir perdent souvent de vue cette part de
+leur tâche, et, satisfaits de vaincre dans l'arène politique, ils ne se
+préoccupent pas assez de la sphère morale dans laquelle ils ont aussi
+tant et de si grands combats à livrer. Nous n'avons pas été tout à fait
+exempts de cette faute; nous n'avons pas pris assez de soins ni fait
+assez d'efforts pour soutenir dans la presse, dans les journaux, dans
+l'enseignement public, par des moyens de tout genre, une forte lutte
+contre les idées fausses que je viens de résumer et qui assaillaient
+sans relâche le gouvernement dont la garde nous était confiée. Un fait
+explique et excuse dans une certaine mesure cette lacune dans
+notre action; les champions nous manquaient pour une telle lutte.
+Contemporaines de notre grande révolution, nées dans son berceau ou de
+son souffle, les idées qu'il s'agissait de combattre étaient encore,
+dans la plupart des esprits, implicitement admises et liées à sa cause.
+Les uns les regardaient comme nécessaires à la sûreté de ses conquêtes;
+les autres, comme ses conséquences naturelles et le gage de ses progrès
+futurs; d'autres y tenaient sans y penser, par routine et préjugé. On
+ne sait pas assez à quel point se sont étendues et à quelles profondeurs
+ont pénétré les racines des mauvaises théories philosophiques et
+politiques qui entravent si déplorablement aujourd'hui le progrès
+régulier des gouvernements libres et du bon état social. Même parmi les
+hommes qui, de 1830 à 1848, en sentaient l'erreur comme le péril, et
+qui, dans la pratique de chaque jour, en combattaient avec nous
+les conséquences, la plupart, et quelques-uns des plus éminents, ne
+remontaient pas jusqu'à la source du mal et s'arrêtaient avant d'y
+atteindre, soit incertitude dans la pensée, soit crainte de venir en
+aide à la réaction vers l'ancien régime et le pouvoir absolu. La jeune
+génération aussi, élevée dans les ornières ou séduite par les nouvelles
+perspectives de la révolution, était peu disposée à entrer dans les
+voies plus laborieuses et plus lentes de la liberté sous la loi.
+Les philosophes étaient en proie aux mêmes perturbations, aux mêmes
+hésitations que les politiques; l'école spiritualiste, qui avait si
+brillamment et si utilement combattu les erreurs du siècle dernier,
+maintenait honorablement son drapeau, mais sans y rallier les masses et
+sans pouvoir empêcher que beaucoup d'esprits distingués ne tombassent
+dans un matérialisme prétendu scientifique, tantôt ouvertement déclaré,
+tantôt déguisé sous le nom de panthéisme. En un tel état des faits,
+comment trouver, en assez grand nombre, des esprits assez sûrs de leur
+propre pensée et assez résolus pour proclamer et développer, tous les
+jours et sur tous les points, les vrais principes rationnels et moraux
+de ce gouvernement libre que, dans l'arène politique, nous travaillions
+à fonder?
+
+Dans cette rareté des armes nécessaires pour la lutte philosophique et
+morale, la tribune politique était notre principal et constant moyen
+d'action. On a dénaturé et on continue à dénaturer étrangement ce fait
+caractéristique de notre situation et du gouvernement tout entier de
+1830 à 1848. On magnifie et on calomnie tour à tour la parole, ou comme
+on dit, quand on veut joindre le compliment à l'injure, l'éloquence;
+sous le régime parlementaire, c'est, dit-on, l'éloquence qui gouverne,
+et le pouvoir appartient aux plus beaux diseurs que, pour rabattre leur
+orgueil, on appelle des rhéteurs. On fait trop d'honneur à l'éloquence;
+même dans les temps de discussion libre où elle est un peu nécessaire,
+elle est fort loin de suffire, et pas plus en fait qu'en droit ce n'est
+à elle que va et demeure naturellement le pouvoir; elle peut, à un
+moment donné, dans une circonstance spéciale, déterminer un succès
+passager; elle n'est point, au sein de la liberté politique, la
+condition première de l'art de gouverner; les mérites de la pensée et de
+l'action y sont bien supérieurs à ceux de la parole, et dans le régime
+parlementaire comme dans tout autre, le bon sens, la bonne conduite
+et le courage sont bien plus indispensables et bien plus efficaces que
+l'éloquence. C'est l'honneur du gouvernement libre qu'il exige les mêmes
+qualités que tout autre mode de gouvernement et bien plus de qualités
+réunies; et c'est précisément cette forte exigence qui garantit la bonne
+gestion des affaires publiques et la satisfaction éclairée du sentiment
+public.
+
+Pendant notre première session, du 5 novembre 1840 au 25 juin 1841,
+la situation du cabinet dans les Chambres fut très-animée et
+très-laborieuse, mais au fond peu périlleuse. D'importants alliés nous
+venaient de rangs divers, et nos adversaires mêmes, peu jaloux d'avoir à
+nous succéder, ne tentaient pas sérieusement de nous renverser. Entre
+la paix ou la guerre, la crise était forte et la responsabilité pesante;
+soit conviction, soit prudence, on nous en laissait volontiers le
+fardeau. Dans les grandes questions de la politique extérieure, MM. de
+Lamartine, Dufaure et Passy nous apportèrent leur appui; les questions
+embarrassantes de la politique intérieure ne furent pas soulevées. Nous
+mîmes à profit ces dispositions tolérantes pour traiter et résoudre
+d'autres questions plus sociales que politiques et peu orageuses,
+quoique très-difficiles. Pendant la courte durée du cabinet du 12
+mai 1839, deux de ses membres, MM. Cunin-Gridaine et Dufaure,
+avaient présenté aux Chambres deux projets de loi d'une incontestable
+opportunité, l'un sur le travail des enfants dans les manufactures,
+l'autre sur l'expropriation pour cause d'utilité publique. Le cabinet
+de M. Thiers en avait accepté l'héritage; mais plus passager encore, il
+avait laissé ces questions au point où il les avait trouvées. D'accord
+avec nous, MM. Renouard et Dufaure demandèrent à la Chambre des députés,
+le 16 novembre 1840 et le 4 janvier 1841, la reprise des deux projets
+de loi; nous en approuvions pleinement la pensée et nous prîmes une
+part assidue à la discussion. Elle fut longue et approfondie; toutes les
+objections des manufacturiers au premier projet, toutes les difficultés
+que trouvaient les jurisconsultes dans le second furent produites et
+débattues; les questions furent traitées sous leurs diverses faces, sans
+aucune complication de dissentiments politiques, dans la seule vue du
+bien social, et le débat aboutit à deux lois essentiellement pratiques,
+promulguées, l'une le 22 mars, l'autre le 5 mai 1841. On a repris et on
+reprendra encore plus d'une fois la question du travail des enfants
+dans les manufactures; il y a là des intérêts moraux et des intérêts
+matériels, des droits de liberté et des droits d'autorité difficiles à
+concilier, et dont la conciliation doit varier selon la diversité et
+la mobilité des faits industriels; mais on n'a pas délaissé, on ne
+délaissera pas les principes posés dans la loi du 22 mars 1841; on ne
+sortira pas des voies où elle a fait entrer la puissance publique; elle
+a franchement accepté le problème d'économie politique et de morale posé
+par la condition des enfants dans les manufactures, et elle l'a résolu
+selon le bon sens et l'humanité. Quant à la loi sur l'expropriation pour
+cause d'utilité publique, elle a disparu. On connaît le régime qui lui
+a succédé. Je n'hésite pas à affirmer qu'elle reparaîtra. En
+administration comme en politique, la dictature n'a qu'un temps, et la
+propriété se passe encore moins de garanties que la liberté.
+
+Nous ne nous bornâmes pas à vider ainsi les questions que nous avaient
+léguées les cabinets précédents; nous portâmes en même temps devant les
+Chambres les questions nouvelles que provoquait l'intérêt public.
+M. Humann, qui ne s'était pas résigné sans peine à l'entreprise des
+fortifications de Paris et à ses charges, n'en fut pas moins empressé à
+proposer, le 18 janvier 1841, à la Chambre des députés, selon le voeu du
+roi et du cabinet, un grand ensemble de travaux extraordinaires pour les
+divers services des ponts et chaussées, de la guerre et de la marine:
+«Depuis dix ans, dit-il en présentant le projet de loi, le gouvernement
+est entré chaque jour plus avant dans cette carrière d'utiles
+entreprises. De 1830 à 1832, au milieu des plus graves embarras, environ
+20 millions furent affectés annuellement à des travaux extraordinaires.
+De 1833 à 1836, ce genre de dépense a été porté en moyenne à 30 millions
+par année. De 1837 à 1840, le même service a obtenu une dotation moyenne
+de 50 millions. Elle dépassera 60 millions en 1840, et le projet de loi
+que nous vous apportons a pour but de l'élever à 75 millions pendant six
+années consécutives, à partir de 1842.» M. Humann affectait à ce service
+une somme de 450 millions à recueillir par la voie de l'emprunt; et peu
+après la promulgation du projet de loi adopté par les deux Chambres à
+de fortes majorités, un premier emprunt de 150 millions, en rentes 3 p.
+100, fut souscrit au taux de 78 fr. 52 c. 1/2. La mesure administrative
+et l'opération financière étaient à la fois larges et contenues dans
+de prudentes limites, secondant ainsi le développement de la prospérité
+publique sans peser lourdement et précipitamment sur le trésor.
+
+Dans la session suivante, du 27 décembre 1841 au 11 juin 1842, le
+cabinet entreprit et accomplit une oeuvre bien plus considérable et
+plus difficile. Depuis plusieurs années la question des chemins de fer
+préoccupait fortement le gouvernement et le public; l'un et l'autre
+hésitaient, tâtonnaient, et quant à la détermination des principales
+lignes à construire, et quant au système à adopter pour leur
+construction. Des deux systèmes en présence, la construction par
+l'État et aux frais de l'État, ou la construction par des compagnies
+industrielles à qui serait faite la concession des chemins, le cabinet
+de M. Molé avait, en 1837 et 1838, adopté le premier et proposé
+l'exécution, par l'État, de quatre grandes lignes; mais ses projets de
+loi et le principe sur lequel ils reposaient avaient été rejetés à une
+forte majorité. Un pas fut fait en 1840, sous le ministère de M. Thiers;
+quelques chemins de fer, et dans le nombre deux importants, celui de
+Paris à Rouen et celui de Paris à Orléans furent votés; mais la
+question générale, la question de la détermination des grandes lignes
+à construire et du mode de construction pour toute la France subsistait
+toujours; sur ces deux points fondamentaux, les esprits et les mesures
+restaient encore en suspens. Nous résolûmes de mettre fin à cette
+incertitude, et le 7 février 1842 nous présentâmes à la Chambre des
+députés un projet de loi qui ordonnait la construction d'un réseau
+général de chemins de fer formé par les six grandes lignes de Paris à
+la frontière de Belgique, de Paris au littoral de la Manche, de Paris
+à Strasbourg, de Paris à Marseille et à Cette, de Paris à Nantes et de
+Paris à Bordeaux. L'exécution de ces lignes devait avoir lieu par le
+concours de l'État, des départements et des communes intéressées et de
+l'industrie privée, dans des proportions déterminées par le projet et
+qui mettaient les deux tiers des indemnités de terrain à la charge des
+départements et des communes, le tiers restant de ces indemnités, les
+terrassements et les ouvrages d'art à la charge de l'État, la voie de
+fer, le matériel et les frais d'exploitation et d'entretien à la charge
+des compagnies à qui serait faite la concession. A travers beaucoup de
+difficultés et d'objections spéciales, ce projet et son principe général
+furent reçus avec une faveur marquée; et après deux mois employés
+à l'examiner, M. Dufaure, rapporteur de la commission, en proposa
+l'adoption, sauf quelques amendements, et termina son rapport en disant:
+«Votre commission vous devait un compte fidèle de ses recherches et
+de ses travaux; elle vous a exposé jusqu'aux dissentiments qui, sur
+quelques portions de la loi, se sont élevés dans son sein, et elle
+a autorisé son rapporteur à vous dire que, sur plusieurs points
+importants, il a fait partie de la minorité. Mais elle le déclare en
+finissant; elle a été fermement et constamment unanime pour désirer
+que le projet de loi ait un utile résultat; que toutes les opinions de
+détail, après avoir cherché à obtenir, par la discussion, un légitime
+triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre; que la
+création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous
+comme une grande oeuvre nationale; et qu'au moment où nous émettrons
+notre vote définitif sur la loi qui est présentée, chacun de nous
+s'éclaire aux idées générales et de bien public qui élèvent nos
+délibérations et les rendent fécondes, au lieu de céder à des passions
+de localité qui les abaisseraient et les rendraient stériles.»
+
+La discussion se prolongea pendant quinze jours, et les deux principes
+fondamentaux du projet de loi, l'établissement du réseau général
+de chemins de fer et la répartition des frais entre l'État, les
+départements intéressés et l'industrie privée, triomphèrent de toutes
+les jalousies locales et de toutes les objections systématiques. Mais
+quand on vint à régler l'exécution même du réseau, une question s'éleva,
+non plus de principe, mais de conduite: plusieurs membres, M. Thiers à
+leur tête, demandèrent qu'au lieu de partager, dès le commencement des
+travaux, le concours et les fonds de l'État entre les diverses lignes
+dont le réseau était formé, on les concentrât sur une ligne unique, la
+plus importante de toutes, disait-on, la ligne de Paris à la frontière
+de Belgique d'une part et à la Méditerranée de l'autre. C'était presque
+détruire le vote déjà prononcé en faveur d'un réseau général, car
+c'était ajourner pour longtemps l'application du principe d'équité qui
+avait déterminé le gouvernement à faire participer simultanément, aux
+avantages fécondants des chemins de fer, les diverses régions de la
+France. C'était de plus compromettre gravement le sort du projet de loi
+qui avait besoin de recueillir, sur un grand nombre de points divers
+du territoire, les éléments de la majorité. Le rapporteur, M. Dufaure,
+avait, dans le cours de la discussion générale, pressenti et combattu
+d'avance cet amendement en disant: «Si vous indiquez une ligne unique,
+vous continuez l'oeuvre incomplète et incohérente que vous avez
+commencée dans les dernières années; vous ne déterminez pas à l'avance
+l'emploi des ressources que le gouvernement pourra, dans cinq, dix ou
+quinze ans, appliquer au grand oeuvre des chemins de fer. C'est ce que
+nous devons faire, ce qu'il est urgent de faire. Ce n'est pas seulement
+une satisfaction théorique que nous donnerons au pays; c'est le but que
+nous assignerons à nos efforts; c'est une destination que nous donnerons
+à nos ressources. Ce classement a des difficultés; nous ne pouvons le
+faire sans de vives discussions; nous devons nous y attendre; il causera
+de grandes émotions dans le pays; cependant nous devons le faire si nous
+voulons arriver à quelque chose de grand et de complet dans l'entreprise
+des chemins de fer.» Un vif débat s'éleva à ce sujet; M. Thiers, d'une
+part, et M. Duchâtel, de l'autre, y furent les principaux acteurs.
+C'était surtout par des considérations financières que M. Thiers
+soutenait l'amendement en faveur de la ligne unique; M. Duchâtel le
+combattit au nom et de l'état de nos finances, et du grand avenir des
+chemins de fer, et de la justice distributive qui était à la fois le
+principe rationnel du projet de loi et la condition pratique de son
+succès. M. Billault et M. de Lamartine appuyèrent M. Duchâtel. La
+Chambre leur donna raison; l'amendement fut rejeté à une forte majorité;
+la Chambre des pairs unit son vote à celui de la Chambre des députés; et
+l'expérience, à son tour, a donné pleinement raison à cette conduite du
+gouvernement et des Chambres; de 1842 à 1848, l'exécution simultanée
+du réseau général a été poursuivie sans aucune perturbation dans
+les finances publiques; et depuis cette époque, à travers toutes nos
+révolutions politiques et administratives, la loi du 11 juin 1842 est
+restée la base sur laquelle s'est élevé l'édifice général des chemins de
+fer de la France; elle a fait ce qui a fait le reste.
+
+En matière de législation politique, le cabinet vit s'élever, dans la
+session de 1842, des questions plus délicates et plus d'opposition qu'il
+n'en avait rencontré dans la session précédente. Les graves inquiétudes
+de 1840 n'existaient plus; la paix était assurée; le public ne se
+préoccupait plus exclusivement des affaires extérieures; les alliés
+qu'elles nous avaient momentanément valus dans les Chambres ne se
+faisaient plus le même devoir de nous appuyer et reprenaient peu à
+peu leur position distincte et mitoyenne entre le gouvernement et
+l'opposition. Les deux questions qu'en 1840 le cabinet de M.
+Thiers s'était appliqué à éluder, la question des incompatibilités
+parlementaires et celle de la réforme électorale reparurent; deux
+membres du tiers-parti, MM. Ganneron et Ducos, en firent, les 10 et
+14 février 1842, l'objet de propositions formelles. M. Ganneron
+interdisait, à un grand nombre de fonctionnaires publics, l'entrée de la
+Chambre des députés, et demandait que, sauf quelques exceptions pour
+les fonctions supérieures de l'ordre politique, aucun membre de cette
+Chambre, qui ne serait pas fonctionnaire public salarié au jour de son
+élection, ne pût le devenir pendant qu'il siégerait dans la Chambre et
+un an après l'expiration de son mandat. M. Ducos proposait que tous
+les citoyens inscrits, dans chaque département, sur la liste du jury,
+fussent électeurs.
+
+Je n'avais, à ces deux propositions, aucune objection de principe, ni
+de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités parlementaires étaient
+déjà légalement établies, et en vertu de la loi rendue en 1840 sur ma
+propre demande comme ministre de l'intérieur, tout député promu à des
+fonctions publiques était soumis à l'épreuve de la réélection. Je ne
+pensais pas non plus que l'introduction de toute la liste départementale
+du jury dans le corps électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le
+droit électoral ne dût pas s'étendre progressivement à un plus grand
+nombre d'électeurs. Mais, dans les circonstances du temps, je regardais
+les deux propositions comme tout à fait inopportunes, nullement
+provoquées par des faits graves et pressants, et beaucoup plus nuisibles
+qu'utiles à la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt
+national.
+
+En fait, au 1er février 1842, sur 459 membres dont la Chambre des
+députés était composée, il y avait 149 fonctionnaires salariés. Dans ce
+nombre, 16 étaient des ministres ou de grands fonctionnaires politiques
+que la proposition de M. Ganneron pour l'extension des incompatibilités
+parlementaires laissait toujours éligibles. Sur les 133 députés
+restants, 53 étaient des magistrats inamovibles. La Chambre ne contenait
+donc que 80 députés fonctionnaires amovibles et placés, à ce titre, dans
+la dépendance du pouvoir. Quant aux députés promus, depuis leur entrée
+dans la Chambre, à des fonctions publiques salariées, on dressa le
+tableau des nominations de ce genre faites par les divers cabinets du
+1er novembre 1830 au 1er février 1842; leur nombre était de 211, et dans
+ce nombre se trouvaient 72 ministres ou grands fonctionnaires politiques
+que personne ne voulait exclure de la Chambre. Sur 1400 députés élus à
+la Chambre dans l'espace de ces douze années, il n'y en avait eu
+donc que 139 qui eussent été appelés à des fonctions auxquelles les
+incompatibilités réclamées dussent s'appliquer.
+
+A ce premier aspect et en ne considérant que les chiffres, il n'y avait,
+dans le nombre des députés fonctionnaires, rien d'étrange, rien qui pût
+inspirer, sur l'indépendance des résolutions de la Chambre, un doute
+légitime, aucun de ces abus choquants qui appellent d'indispensables et
+promptes réformes. MM. Villemain, Duchâtel et Lamartine, en signalant
+ces faits, firent valoir, contre la proposition de M. Ganneron, d'autres
+considérations plus hautes; ils peignirent l'état actuel de la société
+française où les fonctionnaires tiennent une si grande place que,
+lorsqu'on lui demande de se faire représenter, elle les appelle
+naturellement elle-même à tenir aussi une grande place dans sa
+représentation; ils insistèrent sur la nécessité de ne pas réduire, par
+la loi, le nombre, déjà si restreint dans toute société démocratique,
+des hommes pratiquement éclairés, expérimentés, et prêts à comprendre,
+au sein de la liberté politique, les conditions du gouvernement. Mais
+bien que très-justes et profondes, ces considérations n'auraient pas
+suffi à surmonter les vieux préjugés et les passions vivantes qui
+avaient provoqué et qui soutenaient la proposition; ce n'était pas,
+à vrai dire, d'une question de principe et d'organisation qu'il
+s'agissait; l'attaque était dirigée contre la politique qui
+prévalait dans la Chambre bien plus que contre le nombre des députés
+fonctionnaires, et c'était surtout pour changer la majorité en la
+mutilant qu'on demandait la réforme d'un abus dont on exagérait fort
+l'étendue et la gravité. M. Duchâtel ramena judicieusement le débat
+à ces termes; la chambre comprit le vrai sens de l'attaque, et la
+proposition fut rejetée, bien qu'à une faible majorité.
+
+Sur la proposition de M. Ducos pour la réforme électorale, la discussion
+était à la fois plus facile et plus grande: la loi d'élections dont on
+demandait le changement avait à peine onze ans d'existence: quand elle
+avait été rendue en 1831, l'opposition avait elle-même proclamé qu'elle
+satisfaisait pleinement aux besoins de la liberté. Par l'abaissement
+du cens électoral de 300 à 200 francs et par le progrès naturel des
+institutions libres comme de la prospérité publique, le nombre des
+électeurs s'était rapidement accru; parti de 99,000, en 1830, il s'était
+élevé, en 1842, à 224,000. Lorsque, sous le ministère du 1er mars 1840,
+la Chambre des députés avait eu à délibérer sur des pétitions dont la
+plupart réclamaient le suffrage universel et quelques-unes seulement des
+modifications analogues à la proposition de M. Ducos, M. Thiers, au nom
+du cabinet comme au sien propre, s'était formellement déclaré contraire
+à la réforme électorale, et avait demandé, sur toutes les pétitions,
+l'ordre du jour que la Chambre avait en effet prononcé. Une telle
+réforme n'était, à coup sûr, pas plus urgente ni plus opportune le 15
+février 1842 que le 16 mai 1840. Mais je ne me bornai pas à la repousser
+par ces considérations préalables et accessoires; j'entrai dans le
+fond même de la question et dans l'examen des motifs au nom desquels la
+réforme électorale était réclamée. Il ne fallait pas une grande sagacité
+pour entrevoir que le suffrage universel était au fond comme au bout
+de ce mouvement, et que ses partisans étaient les vrais auteurs et
+faisaient la vraie force de l'attaque dirigée contre le régime électoral
+en vigueur. Je n'ai, contre le suffrage universel, point de prévention
+systématique et absolue; je reconnais que, dans certains états et
+certaines limites de la société, il peut être praticable et utile;
+j'admets que, dans certaines circonstances extraordinaires et
+passagères, il peut servir tantôt à accomplir de grands changements
+sociaux, tantôt à retirer l'État de l'anarchie et à enfanter un
+gouvernement. Mais, dans une grande société, pour le cours régulier de
+la vie sociale et pour un long espace de temps, je le regarde comme un
+mauvais instrument de gouvernement, comme un instrument dangereux tour à
+tour pour le prince et pour le peuple, pour l'ordre et pour la liberté.
+Je ne discutai pas directement ni pleinement la théorie du suffrage
+universel que nous n'avions devant nous qu'en perspective; mais
+j'attaquai, comme routinière et fausse, l'idée principale sur laquelle
+repose le suffrage universel, la nécessité du grand nombre d'électeurs
+dans les élections politiques: «La société, dis-je, était jadis
+divisée en classes diverses, diverses de condition civile, d'intérêts,
+d'influences. Et non-seulement diverses, mais opposées, se combattant
+les unes les autres, la noblesse et la bourgeoisie, les propriétaires
+terriens et les industriels, les habitants des villes et ceux des
+campagnes. Il y avait là des différences profondes, des intérêts
+contraires, des luttes continuelles. Qu'arrivait-il alors de la
+répartition des droits politiques? Les classes qui ne les avaient
+pas avaient beaucoup à souffrir de cette privation; la classe qui les
+possédait s'en servait contre les autres; c'était son grand moyen
+de force dans leurs combats. Rien de semblable n'existe chez nous
+aujourd'hui: on parle beaucoup de l'unité de la société française et
+l'on a raison; mais ce n'est pas seulement une unité géographique; c'est
+aussi une unité morale, intérieure. Il n'y a plus de luttes entre les
+classes, car il n'y a plus d'intérêts profondément divers ou contraires.
+Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les électeurs à 300 francs, des
+électeurs à 200, à 100, à 50 francs? Ils sont dans la même condition
+civile, ils vivent sous l'empire des mêmes lois. L'électeur à 300 francs
+représente parfaitement l'électeur à 200 ou à 100 francs; il le protège,
+il le couvre, il parle et agit naturellement pour lui, car il partage et
+défend les mêmes intérêts; ce qui n'était encore jamais arrivé dans le
+monde, la similitude des intérêts s'allie aujourd'hui, chez nous, à la
+diversité des professions et à l'inégalité des conditions. C'est là le
+grand fait, le fait nouveau de notre société. Un autre grand fait en
+résulte: c'est que ceux-là se trompent qui regardent le grand nombre des
+électeurs comme indispensable à la vérité du gouvernement représentatif.
+Le grand nombre des électeurs importait autrefois, quand les classes
+étaient profondément séparées et placées sous l'empire d'intérêts et
+d'influences contraires, quand il fallait faire à chacune une part
+considérable. Rien de semblable, je le répète, n'existe plus chez nous;
+la parité des intérêts, l'appui qu'ils se prêtent naturellement les uns
+aux autres permettent de ne pas avoir un très-grand nombre d'électeurs
+sans que ceux qui ne possèdent pas le droit de suffrage aient à en
+souffrir. Dans une société aristocratique, en face d'une aristocratie
+ancienne et puissante, c'est par le nombre que la démocratie se défend;
+le nombre est sa principale force; il faut bien qu'à l'influence des
+grands seigneurs puissants et accrédités elle oppose son nombre, et
+même son bruit. Nous n'avons plus à pourvoir à une telle nécessité; la
+démocratie n'a plus, chez nous, à se défendre contre une aristocratie
+ancienne et puissante. Prenez garde, messieurs, une innovation n'est
+une amélioration qu'autant qu'à un besoin réel elle applique un remède
+efficace; à mon avis, la réforme électorale qu'on vous propose n'est
+pas aujourd'hui un besoin réel. Savez-vous ce que vous feriez en
+l'acceptant? Au lieu d'appliquer un remède à un mal réel, au lieu de
+satisfaire à une nécessité véritable, vous donneriez satisfaction (je ne
+voudrais pas me servir d'un mot trop vulgaire) à ce prurit d'innovation
+qui nous travaille. Vous compromettriez, vous affaibliriez notre grande
+société saine et tranquille pour plaire un moment à cette petite société
+maladive qui s'agite et et nous agite. Portez, je vous prie, vos regards
+sur le côté pratique de nos affaires et l'ensemble de notre situation.
+Nous avons une tâche très-rude, plus rude qu'il n'en a été imposé à
+aucune autre époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une
+société nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue
+dans l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
+représentatif, jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie
+nouvelle. Jamais, non, jamais il n'est arrivé à une génération d'avoir
+une pareille oeuvre à accomplir. Cependant, nous approchons beaucoup
+du but. La société nouvelle est aujourd'hui victorieuse, prépondérante;
+personne ne le conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a conquis et
+les lois civiles, et les institutions politiques, et la dynastie qui lui
+conviennent et qui la servent. Toutes les grandes conquêtes sont
+faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre intérêt actuel,
+dominant, c'est de nous assurer la ferme jouissance de ce que nous avons
+conquis. Pour y réussir, nous n'avons besoin que de deux choses, la
+stabilité dans les institutions et la bonne conduite dans les affaires
+journalières et naturelles du pays. C'est là maintenant la tâche, la
+grande tâche du gouvernement, la responsabilité qui pèse sur vous comme
+sur nous. Mettons notre honneur à y suffire; nous y aurons assez de
+peine. Gardez-vous d'accepter toutes les questions qu'on se plaira à
+élever devant vous, toutes les affaires où l'on vous demandera d'entrer.
+Ne vous croyez pas obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne
+vous chargez pas si facilement des fardeaux que le premier venu aura la
+fantaisie de mettre sur vos épaules, lorsque le fardeau que nous portons
+nécessairement est déjà si lourd. Résolvez les questions obligées;
+faites bien les affaires indispensables que le temps amène
+naturellement, et repoussez celles qu'on vous jette à la tête légèrement
+et sans nécessité.»
+
+La Chambre fut convaincue et elle repoussa la réforme électorale de
+M. Ducos à une majorité plus forte que celle qui avait écarté les
+incompatibilités parlementaires de M. Ganneron. J'avais réussi à faire
+dominer, dans l'esprit de cette majorité, l'idée qui dominait dans
+le mien, la nécessité de nous appliquer, surtout et avant tout, à la
+consolidation du gouvernement libre et régulier encore si nouveau parmi
+nous. On a appelé cette politique la politique de résistance, et on
+s'est armé de ce nom pour la représenter comme hostile au mouvement
+social, au progrès de la liberté. Accusation singulièrement
+inintelligente; sans nul doute, c'est la mission, c'est le devoir
+du gouvernement de seconder le progrès des forces et des destinées
+publiques, et toute politique serait coupable qui tendrait à rendre la
+société froide et stationnaire. Mais ce qui importe le plus au progrès
+de la liberté, c'est la pratique de la liberté; c'est en s'exerçant dans
+le présent qu'elle prépare et assure ses conquêtes dans l'avenir. De
+même qu'en 1830, sous le ministère de M. Casimir Périer, la résistance
+au désordre matériel était la première condition de la liberté, de même,
+en 1842, c'était de la mobilité des lois et des fantaisies politiques
+que nous avions à préserver le régime naissant de la liberté. Ce qu'il
+y avait de résistance dans notre politique n'avait point d'autre
+dessein et ne pouvait avoir d'autre effet. Que les racines de l'arbre
+s'affermissent, ses branches ne manqueront pas de s'étendre; si, au
+moment où l'on vient de le planter, on le secoue trop souvent, au lieu
+de grandir, il tombe. La durée d'un gouvernement libre garantit à un
+peuple bien plus de liberté et de progrès que ne peuvent lui en donner
+les révolutions.
+
+Une seule fois, de 1840 à 1842, nous eûmes à résister au désordre
+matériel. La loi de finances du 14 juillet 1838 avait ordonné que «dans
+la session de 1842 et ensuite de dix années en dix années, il serait
+soumis aux Chambres un nouveau projet de répartition, entre les
+départements, tant de la contribution personnelle et mobilière que de
+la contribution des portes et fenêtres. A cet effet, les agents
+des contributions directes continueront de tenir au courant les
+renseignements destinés à faire connaître le nombre des individus
+passibles de la contribution personnelle, le montant des loyers
+d'habitation et le nombre des portes et fenêtres imposables.» En 1841,
+pour exécuter cette prescription de la loi de 1838 et se mettre en
+mesure de soumettre aux Chambres, en 1842, la nouvelle répartition
+annoncée, M. Humann ordonna le recensement, dans toute la France, des
+personnes et des matières imposables. Il espérait peut-être faire sortir
+un jour, de cette mesure, une notable augmentation du revenu public par
+la transformation de la contribution mobilière et de celle des portes
+et fenêtres, jusque-là impôts de répartition dont le montant total était
+annuellement fixé par les Chambres, en impôts de quotité susceptibles
+d'un accroissement indéfini. Le bruit se répandit que tel était au fond
+le but de l'opération, ce qui la rendit, dès le premier moment, suspecte
+et déplaisante. M. Humann démentit le bruit et déclara qu'il n'avait
+d'autre dessein que d'arriver à une répartition plus égale de ces taxes
+sans en augmenter nullement le montant. Mais l'effet était produit; et
+d'ailleurs, indépendamment de toute augmentation de la somme totale des
+deux taxes, la mesure devait avoir pour résultat de les faire payer
+à des personnes qui n'en avaient pas encore été atteintes; il fut
+constaté, entre autres, le 15 juin 1841, que 129,486 maisons
+n'étaient pas imposées. M. Humann, dont les idées générales en fait
+de gouvernement et de finances étaient fort saines, ne prévoyait pas
+toujours bien l'effet politique des mesures administratives, ne s'en
+inquiétait pas assez d'avance, et ne prenait pas assez de soin pour s'en
+entendre avec ses collègues. Il communiquait peu et agissait seul. Le
+recensement, ordonné par lui comme une opération toute simple et facile,
+rencontra sur plusieurs points du pays, entre autres dans quelques
+grandes villes, Toulouse, Lille, Clermont-Ferrand, des résistances qui,
+soit par la faiblesse des autorités, soit par la prompte complicité
+des factions, devinrent de véritables rébellions que la force armée dut
+réprimer. La répression fut partout efficace; mais la fermentation se
+prolongeait et M. Humann en fut troublé. Le roi m'écrivit du château
+d'Eu[53]: M. Humann me fait un tableau assez sombre de notre situation,
+et il ajoute (je transcris ses propres paroles)--Mes convictions à
+l'égard du recensement sont telles qu'il y va de mon honneur de ne
+pas reculer. La mesure cependant suscite des difficultés extrêmes; ces
+difficultés peuvent devenir insurmontables, et il y a lieu d'examiner
+s'il est prudent d'en courir le risque. Aujourd'hui, ma retraite,
+motivée par l'état de ma santé, calmerait les esprits et n'entraînerait
+aucun inconvénient; si, au contraire, elle était forcée plus tard par
+les circonstances, l'autorité morale du gouvernement du roi en serait
+compromise. Je soumets cette réflexion à Votre Majesté; je la supplie
+d'examiner si son consentement à ma retraite ne serait pas, dans les
+circonstances actuelles, un acte de bonne politique.--«Je ne répondrai
+à M. Humann que ce soir, ajoutait le roi, je lui exprimerai combien je
+désire le conserver et éviter tout ce qui pourrait ébranler le
+ministère actuel que je tiens tant à conserver; mais j'ajouterai que la
+circonstance est trop grave pour que je ne transmette pas au président
+du conseil la communication qu'il me fait, afin qu'il en délibère
+lui-même avec ses collègues, et que le conseil me donne son avis.»
+
+[Note 53: Le 14 août 1841.]
+
+Je répondis sur-le-champ au roi: «Je viens de voir le maréchal, M.
+Duchâtel et M. Humann. Le conseil se réunira à deux heures. Le maréchal,
+qui est encore souffrant, partira cependant, je crois, dans la soirée
+et portera au roi le résultat de la délibération. Ce résultat n'est
+pas douteux. M. Humann a mis sa retraite à la disposition du roi et du
+conseil pour acquitter sa conscience; il n'a aucune envie de se retirer;
+il sent que son honneur est engagé dans l'opération du recensement; il
+désire rester et la mener jusqu'au bout. Si son offre était acceptée, il
+se regarderait comme une victime sacrifiée, et sacrifiée par faiblesse.
+A mon avis, il aurait raison. Les difficultés de la situation sont
+réelles, mais non insurmontables, ni menaçantes; nous n'avons pas été
+encore appelés à tirer un coup de fusil. Les résistances, là même où
+elles s'élèvent vivement, tombent bientôt et facilement. La plupart
+des grands conseils municipaux se prononcent pour la légalité de
+l'opération. Nous ne sommes pas au terme des embarras, mais je ne
+vois nulle part apparaître le danger. L'abandon du recensement serait
+l'abandon du gouvernement. Il n'y aurait plus ni loi, ni administration,
+ni cabinet, et le pouvoir aurait été lui-même au-devant de sa ruine,
+car en vérité il n'y a, dans ce qui se passe, rien d'assez grave pour
+inspirer une sérieuse inquiétude. M. Humann comprend que, tout en
+accomplissant l'opération, il est nécessaire de la tempérer, de
+l'adoucir, de se montrer facile sur les formes et d'arriver promptement
+au terme. Il donne depuis plusieurs jours et continuera de donner des
+ordres en conséquence. Je n'hésite donc pas à dire au roi que l'avis
+du conseil sera d'écarter toute idée de retraite de M. Humann et
+de poursuivre l'opération, en rendant la loi aussi flexible, aussi
+indulgente qu'il se pourra, mais en assurant partout obéissance à la
+loi.»
+
+Le roi nous sut, de notre fermeté, plus de gré qu'elle ne valait: «Votre
+lettre, m'écrivit-il, me cause un sensible plaisir. Vous avez assurément
+dit et écrit de bien belles et bonnes choses dans le cours de votre
+vie; vous avez honorablement proclamé de grandes vérités, et défendu ces
+précieux principes qui peuvent seuls conserver la morale et assurer la
+prospérité des sociétés humaines; mais jamais vous n'avez rien dit ni
+écrit de mieux que la lettre que je viens de recevoir de vous, et elle
+est, en tous points, l'expression de ma pensée et de mes désirs. Dès que
+j'aurai vu le maréchal, ou qu'il m'aura écrit, j'écrirai à M. Humann,
+et en lui répétant combien je désire qu'il reste, je lui témoignerai
+combien j'apprécie la marche qu'il suit actuellement. Avec ce parfait
+accord, les nuages du moment se dissiperont, et notre soleil politique
+brillera avec plus d'éclat qu'auparavant. Je n'ai eu d'autre inquiétude
+que celle des conséquences qu'aurait entraînées la retraite de M. Humann
+au milieu de cette crise; une fois rassuré sur ce point, je le suis sur
+l'issue, et en attendant que je lui écrive, vous pouvez lui dire combien
+je jouis de la résolution que vous m'annoncez de sa part.»
+
+M. Humann ainsi raffermi, l'opération du recensement se termina sans
+nouveaux troubles, et cessa d'être pour lui un échec. Mais huit mois
+après, le 25 avril 1842, au moment où il allait prendre part au débat
+du projet de loi sur le réseau général des chemins de fer, M. Humann,
+atteint d'un anévrisme au coeur, mourut subitement, assis dans son
+cabinet, devant son bureau, et la main encore posée sur son papier. Sa
+mort, s'il se sentit mourir, le surprit moins lui-même que ses amis;
+deux jours auparavant, causant avec l'un de ses employés: «Je sens que
+je m'en vais, lui avait-il dit; la vie que je mène m'épuise; je n'en
+ai pas pour longtemps.» C'était un homme d'un esprit élevé, de moeurs
+graves, d'une grande autorité financière, laborieux, ombrageux,
+susceptible, inquiet en silence, très-soigneux de sa considération
+personnelle, portant dans la vie publique plus de dignité que de
+force et plus de prudence que de tact, conservateur par goût comme
+par position, trop éclairé pour ne pas être libéral autant que le
+comportaient les intérêts de l'ordre, et tenant bien partout sa place
+sans se donner nulle part tout entier. Je n'avais avec lui point de lien
+intime, mais je le regrettai sérieusement; c'était à ma demande et
+par confiance en moi que, le 29 octobre 1840, il était entré dans le
+cabinet; il y était une force réelle dans le monde des affaires et dans
+les Chambres, et un personnage considérable dans le public. Le vide que
+faisait parmi nous sa mort fut immédiatement comblé; dès le lendemain
+nous offrîmes le ministère des finances à M. Hippolyte Passy qui le
+refusa sans hostilité: homme d'esprit et de lumières plus que d'action,
+ayant plus d'amour-propre et de dignité que d'ambition, craignant plus
+d'échouer qu'il ne désirait de réussir, se complaisant dans la critique,
+et préférant l'indépendance à la responsabilité. Les finances furent
+données le jour même à M. Lacave-Laplagne qui les avait occupées
+avec capacité sous la présidence de M. Molé et qui s'empressa de les
+accepter. Ainsi se ralliaient successivement au cabinet toutes les
+fractions du parti conservateur divisé en 1839 par la coalition.
+
+A côté de ces affaires extérieures et intérieures, nous en avions une
+autre fort grande, qui, sans être du dehors, n'était pas tout à fait du
+dedans, et à laquelle, peu de jours après la formation du cabinet, nous
+fîmes faire un grand pas, l'Algérie. Je m'en étais toujours sérieusement
+préoccupé; j'avais pris part à toutes les discussions dont elle avait
+été l'objet; j'avais exprimé à la fois la ferme résolution que la France
+conservât sa nouvelle possession, et l'intention de n'y pousser notre
+établissement que pas à pas, selon les exigences et les chances
+de chaque jour, sans préméditation de guerre et sans impatience
+d'agrandissement. C'était, à mon avis, la seule conduite sensée, et la
+disposition des Chambres nous en faisait une loi: au sein non-seulement
+du parti conservateur, mais de l'opposition, beaucoup de personnes
+croyaient peu à l'utilité de cette conquête, en redoutaient l'extension
+et résistaient aux dépenses qu'elle entraînait; quelques-unes allaient
+même jusqu'à provoquer formellement l'abandon. Nous trouvâmes, en
+1840, les affaires de l'Algérie dans un état à la fois de crise et de
+langueur: la paix conclue en 1837, à la Tafna, avec Abd-el-Kader, avait
+été rompue; après en avoir employé les loisirs à rallier les tribus
+éparses, à organiser ses bataillons réguliers et à se procurer des
+munitions, le héros arabe avait recommencé partout la guerre. Le
+maréchal Valée, gouverneur général depuis la prise de Constantine,
+la soutenait dignement, mais sans résultats décisifs: des expéditions
+partielles réussissaient; princes, officiers et soldats se faisaient
+grand honneur; nos journaux retentissaient de la résistance de Mazagran,
+de la prise de Cherchell, du passage de l'Atlas, de l'occupation de
+Médéah et de Milianah; mais la situation générale restait la même,
+et Abd-el-Kader, toujours battu, maintenait ou rallumait toujours
+l'insurrection. C'était un sentiment répandu parmi les personnes qui
+prenaient aux affaires de l'Algérie le plus d'intérêt que, de tous
+nos officiers, le général Bugeaud était le plus propre à poursuivre
+efficacement cette difficile guerre: il exposait, en toute occasion, ses
+idées à ce sujet avec une verve abondante et puissante et une confiance
+en lui-même qui avait bien plus l'apparence que la réalité de la
+présomption, car en même temps qu'il se promettait le succès, il ne
+se faisait aucune illusion sur les difficultés, et ne négligeait aucun
+moyen de les surmonter. Employé déjà plus d'une fois en Afrique, il y
+avait promptement fait preuve d'habileté et d'influence; l'armée avait
+confiance en lui et goût pour lui; les Arabes avaient peur de lui. Le
+cabinet de M. Thiers avait eu, si je suis bien informé, envie de le
+nommer gouverneur général; mais par sa rude ardeur dans la politique
+de résistance, par son attitude dans la Chambre, par ses divers
+antécédents, le général Bugeaud était antipathique au côté gauche, et
+M. Thiers ne le fit pas nommer. Nous n'avions pas les mêmes motifs
+d'hésitation; j'avais foi dans le talent militaire du général Bugeaud et
+dans sa fermeté politique; le roi, le maréchal Soult et tout le conseil
+partagèrent mon opinion; le 29 décembre 1840, il fut nommé gouverneur
+général de l'Algérie, et après avoir subi avec un plein succès, dans
+son arrondissement, l'épreuve de la réélection, il entra, vers la fin de
+février 1841, en possession active de son gouvernement.
+
+Dès son début, dans ses deux campagnes du printemps et de l'automne
+en 1841, il justifia largement notre attente. Abd-el-Kader ne fut pas
+détruit; on ne détruit pas, tant qu'on ne l'a pas tué ou pris, un grand
+homme à la tête de sa nation; mais il fut partout battu, pourchassé
+et réduit à la défensive. Plusieurs tribus arabes, et des plus
+considérables, se soumirent. Plusieurs points de la Régence, et des
+plus importants, furent atteints et fortement occupés. Notre domination
+reprit son cours d'affermissement et de solide progrès. Le général
+Bugeaud, en partant, m'avait exposé son plan de conduite; depuis qu'il
+était en Algérie, il me tenait au courant de ses opérations, de leur
+intention et de leur résultat, se plaignant un peu de n'avoir point
+de lettre de moi, réserve que je gardais pour ne pas offusquer la
+susceptibilité du maréchal Soult officiellement chargé des affaires de
+l'Algérie. J'écrivis le 21 septembre 1841 au gouverneur général: «Si
+je vous écrivais toutes les raisons pour lesquelles je ne vous ai pas
+encore écrit, je suis sûr que, dans le nombre, vous en trouveriez
+de très-bonnes, et que vous me pardonneriez mon silence. Je le romps
+aujourd'hui sans perdre mon temps à l'expliquer. Je le regretterais
+amèrement si je pouvais supposer qu'il vous a donné une seule minute de
+doute sur mes sentiments pour vous. Mais cela ne peut pas être. Soyez
+sûr, mon cher général, qu'il n'y a personne qui vous porte plus d'estime
+et d'amitié sincère. Nous nous sommes vus et éprouvés dans des moments
+qu'on n'oublie jamais.
+
+«Vous avez eu de vrais succès. Vous en aurez encore. Votre prochaine
+campagne affermira et développera les résultats de la première. Je m'en
+réjouis pour nous comme pour vous. Évidemment il faut, avant tout et
+par-dessus tout, rétablir en Afrique notre ascendant moral, en donner
+aux Arabes le sentiment profond, permanent, et si on ne peut espérer
+leur soumission complète et durable, jeter au moins parmi eux la
+désorganisation et l'abattement.
+
+«C'est là la question du moment. Vous êtes en train de la résoudre.
+J'admets que ce n'est pas fini, que vous avez encore bien des efforts à
+faire, que pour ces efforts il vous faut des moyens, que c'est à nous de
+vous les fournir; et pour mon compte, dans le conseil et à la tribune,
+je vous soutiendrai de tout mon pouvoir. Même bien soutenu, votre
+fardeau est encore très-lourd. Nous vous devons d'en prendre notre part.
+
+«Mais je suppose la question du moment résolue, les Arabes intimidés,
+la confédération qui entoure Abd-el-Kader désunie. Reste la grande
+question, la question de notre établissement en Afrique et de la
+conduite à tenir pour qu'il soit solide. S'il est solide, il deviendra
+utile.
+
+«Le premier point, à mon avis, c'est la délimitation claire, rigoureuse,
+entre deux territoires: l'un, directement occupé par la France et livré
+à des colons européens, l'autre indirectement dominé au nom de la France
+et laissé aux Arabes.
+
+«La séparation des deux races me paraît être la règle fondamentale de
+l'établissement, la condition de son succès.
+
+«Quel doit être, dans les diverses provinces de la régence, le
+territoire réservé à notre domination directe et à la colonisation
+européenne? Vous seul pouvez nous fournir les renseignements nécessaires
+pour résoudre cette question. Recueillez-les, je vous prie, avec soin;
+arrivez à des propositions précises. Nous ne ferons rien de raisonnable,
+ni de durable, tant que nous n'aurons pas, à cet égard, un parti bien
+pris et bien connu, en Afrique comme ici.
+
+«Dans le choix et la délimitation du territoire européen, il faut se
+diriger d'après cette idée qu'il doit suffire un jour à la nourriture
+et à l'entretien de notre établissement, soit de la population qui
+le cultivera, soit de l'armée qui le défendra. Ce sera là un résultat
+très-long à obtenir; mais il faut, dès aujourd'hui, l'avoir en vue et
+régler en conséquence la limite de notre occupation directe.
+
+«Cette limite fixée, il faut déterminer, dans le territoire européen,
+les portions qui seront livrées les premières à la colonisation,
+et procurer aux colons, quels qu'ils soient, militaires ou civils,
+compagnies ou individus, une sécurité réelle. Par quels moyens cette
+sécurité peut-elle être acquise? A quelle étendue de terrain doit-elle
+d'abord s'appliquer? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'il faut un
+territoire européen, que, dans ce territoire, il faut des colons, qu'à
+ces colons il faut la sécurité.
+
+«Toutes les autres questions que soulève la colonisation sont
+secondaires et ne doivent être abordées que lorsque celles-ci seront
+résolues.
+
+«Quant au territoire arabe, en l'interdisant absolument aux colons
+européens, nous devons évidemment y occuper quelques points militaires
+où notre domination soit visible et d'où elle s'exerce en cas de besoin.
+Plus j'observe, plus je demeure convaincu que ces points doivent être
+peu nombreux et fortement occupés.
+
+«Hors de ces points, l'exploitation et l'administration du pays doivent
+être laissées aux Arabes, à leurs chefs, à leurs lois, à leurs moeurs,
+sous la seule condition du tribut. Toute notre activité doit être là
+une activité de savoir-faire et de diplomatie pour bien vivre avec
+les tribus diverses, les empêcher de se coaliser contre nous, nous
+en attacher spécialement quelques-unes, avoir des intelligences dans
+toutes, et maintenir, parmi elles, le sentiment de notre force sans nous
+mêler de leurs affaires.
+
+«Ici, comme pour le territoire européen, je laisse de côté les questions
+secondaires. Vous seul pouvez, non-seulement les résoudre, mais les
+poser.
+
+«Je laisse également de côté d'autres questions, importantes mais
+spéciales, comme celle des travaux maritimes à exécuter sur certains
+points de la côte, celles de la fixation du domaine public et de
+l'organisation administrative. Je ne veux aujourd'hui, mon cher général,
+que vous faire bien connaître l'état de mon esprit sur l'ensemble et
+les conditions générales de notre établissement, vous demander si votre
+pensée s'accorde avec la mienne, et poser ainsi les bases de l'entente
+qui doit exister entre nous pour que je puisse vous aider efficacement
+quand j'aurai à débattre, au Palais-Bourbon et au Luxembourg, ce que
+vous aurez fait en Afrique.»
+
+Dans le plan que j'exposais ainsi au général Bugeaud, il y avait,
+l'expérience me l'a appris, un peu de système préconçu et d'utopie.
+Je croyais trop à la possibilité de régler, selon la justice et par la
+paix, les rapports des Français avec les Arabes, des chrétiens avec
+les musulmans, des colons avec des indigènes. Je ne tenais pas assez
+de compte des difficultés et des entraînements que devait amener la
+juxtaposition des races, des religions, des territoires, des autorités,
+des propriétés. La réflexion préalable ne voit jamais les choses
+exactement comme elles sont, et la raison ne devine pas tout ce que
+révélera l'expérience. Mais c'est précisément la mission et l'honneur de
+l'esprit humain de prendre, dans les affaires humaines, une initiative
+salutaire malgré les erreurs qui s'y mêlent, et la politique pratique
+tomberait dans un abaissement ou un engourdissement déplorable, si
+l'utopie ne venait de temps en temps la sommer de faire une part à ses
+généreuses espérances. J'aspirais à introduire, dans le gouvernement de
+l'Algérie conquise, une large mesure d'équité, d'humanité, de respect
+du droit, et j'indiquais au général Bugeaud quels en étaient, selon moi,
+les conditions et les moyens.
+
+Il me répondit de Mostaganem, le 6 novembre 1841: «Je trouve ici votre
+excellente lettre. Elle demande une réponse sérieuse, bien réfléchie,
+que je n'ai pas le temps de vous faire en ce moment, mais que vous aurez
+dès que je serai débarrassé du plus gros de ma besogne arriérée par
+cinquante-trois jours de campagne que je viens de faire. Je sens combien
+il est important que je satisfasse à vos questions.
+
+«Vous me demandez en quoi vous pouvez m'aider; le voici. Le plus grand
+service que vous puissiez me rendre pour le moment, c'est de faire
+récompenser raisonnablement mon armée. Après avoir été prodigue envers
+elle sous le maréchal Valée qui obtenait tout ce qu'il demandait pour
+les plus minimes circonstances, on est devenu extrêmement avare. Je n'ai
+pu rien obtenir pour grand nombre d'officiers très-méritants, malgré mes
+demandes réitérées. L'armée d'Afrique, de laquelle j'ai exigé beaucoup
+cette année, compare ses services, et elle n'est pas satisfaite. Elle
+compare aussi les époques, et la comparaison ne m'est pas avantageuse
+puisque j'exige beaucoup plus de fatigue et que j'obtiens beaucoup moins
+de faveurs. J'ai cru devoir ramener les bulletins à la vérité et à la
+modestie qu'ils doivent avoir chez une armée que, pour la rendre capable
+de faire de grandes choses, on ne doit pas exalter sur les petites. Je
+suis tenté de croire que cela a tourné contre nous. On a cru que nous
+avions peu fait, parce que nous n'avons pas rédigé de pompeux bulletins
+pour de petits combats. Mais on devrait savoir que nous ne pouvons pas
+avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le plus grand
+mérite dans cette guerre ne consiste pas à gagner des victoires, mais à
+supporter avec patience et fermeté les fatigues, les intempéries et les
+privations. Sous ce rapport, nous avons dépassé, je crois, tout ce qui
+a eu lieu jusqu'ici. La guerre a été poussée avec une activité
+inouïe, tout en soignant les troupes autant que les circonstances le
+permettaient, et elles le reconnaissent; le soin que je prends d'elles
+et la vigueur de nos opérations me font un peu pardonner la rareté
+des récompenses; mais si la parcimonie continuait, il pourrait en être
+autrement. Il est de l'intérêt du pays que mon autorité morale ne soit
+pas affaiblie.
+
+«Je comprends qu'il est délicat, pour vous, de toucher cette corde dans
+le conseil. Cependant il peut se présenter une circonstance favorable
+et naturelle de dire votre mot. Vous pouvez d'ailleurs en avoir un
+entretien particulier avec le roi. J'espère que Sa Majesté ne m'en veut
+pas pour avoir eu quelques petites vivacités avec M. le duc de Nemours,
+que j'ai du reste fort bien traité. Plût au ciel que tous les serviteurs
+de la monarchie lui fussent aussi dévoués que je le suis et eussent mes
+vivacités!»
+
+Je fis, auprès du roi, ce que désirait le général Bugeaud; plusieurs de
+ses officiers obtinrent les récompenses qu'il avait demandées pour eux,
+et personne ne lui rendit, dans les conversations diverses, plus de
+justice que M. le duc de Nemours, plus sensible que personne au mérite
+simple et au devoir bien accompli. Rentré à Alger, le général Bugeaud
+m'écrivit[54]: «Ayant à peu près comblé mon arriéré de deux mois et
+imprimé une nouvelle activité à tous les services, à tous les travaux,
+je relis votre bonne lettre du 21 septembre que je n'ai reçue que le 5
+novembre et pour laquelle je vous ai promis une réponse.
+
+[Note 54: Le 27 novembre 1841.]
+
+«Je pourrais me borner à vous envoyer, comme je le fais, copie d'un
+mémoire sous forme de lettre que j'adresse au ministre de la guerre,
+en réponse à une série de questions qu'il avait posées dès les premiers
+jours de septembre; vous y trouveriez la plus grande partie des choses
+que vous me demandez. Mais certains passages de votre lettre appellent
+quelque chose de plus; je vais tâcher d'y satisfaire.
+
+«D'abord, j'ai remarqué avec grand plaisir que vous avez bien compris la
+situation, ce qui fait qu'en général vous posez les questions comme
+il faut. Vous reconnaissez «qu'avant tout, il faut rétablir en Afrique
+notre ascendant moral et en donner aux Arabes le sentiment profond.»
+Puis vous ajoutez: «Et si l'on ne peut espérer leur soumission complète,
+il faut au moins jeter parmi eux la désorganisation et l'abattement.»
+
+«Dans la première partie de ce paragraphe, nous sommes parfaitement
+d'accord; mon système de guerre a eu ce but et, je crois, en grande
+partie cet effet. Sur le second point, nous différons, en ce que vous
+paraissez douter de la soumission complète et que j'en suis assuré,
+pourvu que nous sachions persévérer dans notre impolitique entreprise.
+
+«Si nous sommes en voie, comme j'en ai la conviction, de produire la
+désorganisation et l'abattement, avec de la ténacité nous obtiendrons
+infailliblement la conquête et la domination des Arabes. Que
+ferions-nous d'ailleurs de la désorganisation et de l'abattement si nous
+abandonnions la partie? Le découragement aurait bientôt fait place à
+la confiance et à l'arrogance qui est un caractère de ce peuple. Il
+penserait avec raison que, si nous n'avons pas achevé notre oeuvre,
+c'est que nous ne l'avons pas pu, et avant six mois, il faudrait
+recommencer la guerre.
+
+«Mais j'ai tort d'insister sur votre doute; il est évident que ce n'est
+qu'un pis-aller, puisque vous ajoutez immédiatement: «Vous êtes en train
+de résoudre la question; j'admets que ce n'est pas fini, que vous
+avez bien des efforts à faire, que, pour ces efforts, il vous faut des
+moyens, que c'est à nous de vous les fournir, etc., etc.»
+
+«Non, tout n'est pas fini et il y a encore beaucoup à faire; mais
+la besogne la plus difficile est faite; les premières pierres de cet
+édifice arabe, beaucoup plus solide qu'on ne croyait, sont arrachées;
+encore quelques-unes, et la démolition ira vite. Nous avons détruit
+presque tous les dépôts de guerre. Nous avons foulé les plus belles
+contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous
+possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans un
+grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et les
+retraites des tribus pour nous échapper, en sorte qu'à la prochaine
+campagne nous serons en mesure de leur faire beaucoup plus de mal. Mais
+ce qui est beaucoup plus capital, c'est que nous avons singulièrement
+affaibli le prestige qu'exerçait Abd-el-Kader sur les populations. Il
+leur avait persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la
+mer: «Ils sont comme des poissons, disait-il; ils ne peuvent vivre qu'à
+la mer; leur guerre n'a qu'une courte portée et ils passent comme les
+nuages. Vous avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.» Nous
+les avons atteints cette année dans les lieux les plus reculés, ce qui
+a frappé les populations de stupeur. Aussi commençons-nous à avoir des
+alliés et des auxiliaires; il est permis de croire que la défection du
+Sud grossira; la soumission de cette partie des douars et des smélas qui
+était restée toujours fidèle à l'émir, et qui se composait des familles
+les plus fanatiques, est un événement important parce qu'en outre des
+quatre cents cavaliers que nous y gagnons, c'est un excellent symptôme
+de l'affaiblissement du chef arabe. Cet exemple doit être contagieux,
+et dès que nous aurons un certain nombre de tribus, la boule de neige
+se grossira vite si nous savons la pousser avec énergie, et la faire
+toujours rouler jusqu'à ce que nous ayons tout ramassé, tout dominé.
+Les demi-moyens n'obtiennent que des demi-résultats qui n'assurent rien;
+c'est toujours à recommencer. Notre politique et notre guerre en Afrique
+doit être ce qu'aurait dû être la vôtre à l'intérieur: on vous a attaqué
+trois fois les armes à la main et trois fois vous avez vaincu; mais
+trois fois aussi vous vous êtes arrêté comme ayant peur d'être trop
+victorieux. Voyez le parti qu'en ont tiré les factions; voyez-les
+aujourd'hui plus audacieuses et plus vivaces que jamais; vous ont-elles
+su gré de vos ménagements, de votre mansuétude? Non; elles ont dit que
+vous aviez peur et vous n'avez découragé que vos amis. Et voilà pourquoi
+vous êtes obligé de leur dire: «Nous n'aurons point de repos, nous
+sommes condamnés à être infatigables.» (Expressions de votre lettre.)
+
+«Ne faisons pas de même en Afrique, ne nous contentons pas d'une
+demi-soumission, d'un léger tribut, ce qui serait infailliblement
+précaire. Puisque nous avons été assez insensés pour engager la lutte,
+triomphons complétement et gouvernons les Arabes. _Mêlons-nous de leurs
+affaires_ et demandons-leur l'impôt tout entier, car c'est, dans leurs
+moeurs, le signe le plus marquant de la puissance d'une part et de la
+soumission de l'autre. Toute la diplomatie dont vous me parlez ne vaut
+pas cela, et cela n'empêche pas d'être habile d'ailleurs.
+
+«Je n'entends pas dire par là que nous devions donner partout aux Arabes
+des chefs et des administrateurs français, bien que quelques tribus
+de la province de Constantine en aient demandé; non, nous devons les
+gouverner longtemps par des indigènes; mais ces chefs de notre choix
+doivent être tenus vigoureusement et ne gouverner qu'en notre nom. Le
+général Négrier[55] les tient très-bien; aussi a-t-il considérablement
+augmenté les revenus, et il les augmentera chaque année davantage.
+
+[Note 55: Commandant dans la province de Constantine.]
+
+«Vous voulez savoir mon opinion sur la manière de nous établir dans le
+pays pour y maintenir notre puissance et pour que la conquête ne soit
+pas éternellement à charge à la métropole; je vais vous la dire.
+
+«Vous verrez, dans ma lettre au ministre de la guerre, que, comme
+vous, je pense qu'il doit y avoir un territoire arabe et un territoire
+français, c'est-à-dire que nous ne devons pas nous mêler dans
+l'exploitation rurale des localités, et que la fusion n'est possible que
+dans un certain nombre de villes; mais je pense en même temps que nous
+ne devons pas être divisés par grandes masses géographiques, car cette
+division ne nous permettrait pas d'exercer l'action gouvernementale dont
+j'ai cherché à démontrer la nécessité pour rendre notre établissement
+durable.
+
+«Dans l'assiette de nos établissements, nous devons avoir toujours en
+vue la révolte, la guerre qui l'accompagne, et la force militaire plus
+encore que les convenances agricoles et commerciales. Il faut donc
+occuper les positions militaires, les centres d'action, et vous énoncez
+une grande vérité de guerre en disant que ces points doivent être
+peu nombreux, mais que nous devons y être forts. Quand les points
+d'occupation sont nombreux, on ne peut qu'être faible dans chacun, et
+dès lors il y a paralysie de toutes les forces. Les points d'occupation
+n'ont en général d'autre puissance que celle de la mobilité des troupes
+qui peuvent en sortir; quand elles ne sont tout juste que ce qu'il faut
+pour garder le poste, elles sont dominées par lui; mais quand elles
+peuvent sortir avec des forces suffisantes, elles commandent dans un
+rayon de trente ou quarante lieues.
+
+«Ces vérités si simples paraissent avoir été ignorées, et
+l'éparpillement des postes paralyse encore, en ce moment, plus du tiers
+de l'armée d'Afrique.
+
+«A ce point de vue, je voudrais placer la colonisation civile sur la
+côte et la colonisation militaire dans l'intérieur, sur des points bien
+choisis et sur nos lignes de communication les plus importantes. Ainsi,
+colonisation civile autour d'Oran, Arzew, Mostaganem, Cherchell, Alger,
+Philippeville et Bone; colonisation militaire à Tlemcen, Mascara,
+Milianah, Médéah, Sétif, Constantine, et de poste en poste sur la
+communication de ces points-là avec la côte. Sur quelques-uns des
+points de la côte et de la colonie militaire seraient placées de
+petites réserves de troupes régulières que fournirait et relèverait la
+métropole, mais que payerait, à un temps donné, le budget de la colonie.
+La colonisation civile serait militarisée autant que possible.
+
+«Ce système étreindrait le pays une fois soumis, de manière à ce que
+les révoltes sérieuses fussent à peu près impossibles. La politique et
+l'énervante civilisation compléteraient l'oeuvre. La race européenne,
+plus favorisée, mieux constituée et plus industrieuse que la race arabe,
+progresserait, je crois, davantage, et pourrait, dans la suite des
+temps, former la plus grande masse de la population.
+
+«Reste une grande question qui, bien que trop tardive, demande pourtant
+à être résolue: quels avantages la métropole tirera-t-elle de sa
+conquête?
+
+«Des avantages proportionnés aux sacrifices qu'elle a faits et fera,
+aux dangers et aux embarras que cette conquête lui aura causés, ne les
+cherchons pas, ce serait en vain. Mais nous pouvons trouver d'assez
+nombreuses fiches de consolation. A cet égard, mes idées sont moins
+fâcheuses qu'elles ne l'étaient avant d'avoir parcouru l'Algérie, comme
+je l'ai fait cette année; jugeant de tout par quelques parties, je
+croyais que l'Algérie était loin de mériter son antique réputation de
+fertilité. Je pense aujourd'hui qu'elle est fertile en grains, qu'elle
+peut l'être en fruits, en huile, en soie, et j'ai acquis la certitude
+qu'actuellement elle nourrit, sans industrie, beaucoup de bétail et de
+chevaux, et qu'elle possède beaucoup plus de combustible qu'on ne le
+pensait; seulement ce combustible est mal réparti.
+
+«Nos colons et les Arabes, quand ils ne feront plus la guerre, pourront
+donc être dans l'abondance, et avoir un excédant de produits pour le
+livrer au commerce. Actuellement, malgré leur mauvaise administration,
+leurs guerres incessantes et la barbarie de leur agriculture, les Arabes
+produisent plus de grains et de bétail qu'il ne leur en faut pour leur
+consommation.
+
+«Je juge de la fertilité, non-seulement par les produits que j'ai vus
+sur le Chélif, la Mina, l'Illel, l'Habra, le Sig, etc.; mais encore
+par la population et celle-ci par le grand nombre de cavaliers. J'ai la
+certitude que la province d'Oran possède 23,000 cavaliers montés sur des
+chevaux qui leur appartiennent; quatre surfaces pareilles en France ne
+produiraient pas autant de chevaux. Un tel pays n'est pas pauvre:
+bien administré, il pourra très-bien payer les impôts nécessaires pour
+couvrir les dépenses gouvernementales et procurer à la métropole des
+échanges avantageux. Elle y trouvera d'excellents chevaux pour monter sa
+cavalerie légère; elle peut même y former des Numides modernes qui lui
+rendraient de grands services dans ses guerres d'Europe. Elle y
+trouvera un débouché pour sa population croissante et pour ses produits
+manufacturés, si elle a le bon esprit de concentrer la population
+algérienne dans l'agriculture. Enfin elle y trouvera quelques emplois
+pour ces capacités pauvres qui nous obstruent et constituent l'un des
+plus grands dangers de notre société.
+
+«L'Algérie sera aussi une cause d'activité pour notre marine, et
+quelques-uns de ses ports améliorés ne seront pas sans utilité dans une
+guerre sur la Méditerranée et pour étendre notre influence sur cette
+mer.
+
+«Je pourrais trouver d'autres compensations de moindre importance. Je
+pourrais dire qu'on formera en Algérie des hommes pour la guerre et le
+gouvernement, qu'on y trouvera du plomb, du cuivre et d'autres minéraux,
+etc., etc. Je n'ai voulu toucher que les points principaux.»
+
+Le général Bugeaud était trop modeste quand il classait ainsi à la fin
+de sa liste, et comme par _post-scriptum_, les hommes de guerre et de
+gouvernement parmi les produits possibles de l'Algérie; les événements
+leur ont assigné un plus haut rang. Il était plus pressé que moi de
+poursuivre, par la force, la complète domination de la France sur les
+Arabes, et plus sceptique que moi sur les avantages et l'avenir de notre
+établissement en Afrique; mais je ne m'inquiétais pas beaucoup de l'une
+ni de l'autre de ces différences entre nos vues; j'avais la confiance
+qu'il ferait bien la guerre, et qu'en la faisant il ne s'emporterait pas
+fort au delà de ses instructions; il était plus vaillant que téméraire
+et plus intempérant dans ses paroles que dans sa conduite: «Il me faut
+un gouvernement,» disait-il au milieu des crises de 1848, quand la
+France cherchait partout un gouvernement et quand il eût pu être tenté
+de lui offrir le sien; il se jugeait bien lui-même; il était plus
+capable de bien servir et de bien défendre le gouvernement de son pays
+qu'ambitieux d'en prendre et propre à en porter lui-même le fardeau.
+
+Quelques mois après la date de la lettre que je viens de citer[56], il
+m'écrivit d'Alger: «Encore une lettre confidentielle et expansive. Des
+lettres de Paris parlent de la retraite de M. le maréchal Soult pour
+cause de santé, et ajoutent que l'on flotte entre M. le maréchal Valée
+et moi. Je regarderais l'éloignement actuel de M. le maréchal Soult
+comme un grand malheur, et si mon rappel de l'Afrique en était la
+conséquence, ce serait, à mes yeux, doublement regrettable. Non que
+j'aie l'orgueil de penser qu'on ne pourrait pas me remplacer ici pour le
+talent et le savoir-faire; mais parce que j'ai acquis, sur les Arabes,
+un ascendant qu'un autre, quelque habile qu'il fût, aurait besoin
+d'acquérir avant d'être aussi utile que moi.
+
+[Note 56: Le 3 mars 1842.]
+
+«J'ajouterai, comme considération très-secondaire, que j'ai aujourd'hui
+le plus vif désir de mener mon oeuvre à fin avant de quitter, et vous le
+comprendrez aisément sans que je m'explique davantage.
+
+«Assurément vous êtes, de tous les hommes politiques, celui avec lequel
+j'aimerais le mieux m'associer au gouvernement du pays; mais je serais
+désespéré d'abandonner l'Afrique au moment où je crois toucher à la fin
+de la guerre.
+
+«Peut-être je combats un fantôme. Il se peut qu'on n'ait jamais eu
+l'ombre de cette pensée; mais dans tous les cas, il ne peut pas être
+nuisible de vous faire connaître d'avance mon opinion à cet égard.»
+
+Je crois, et la lettre du général Bugeaud m'y autorise, que la pensée
+dont il se défendait ne lui était point désagréable, et qu'il eût
+volontiers consenti à conduire les affaires de l'Algérie, avec toutes
+celles du département de la guerre, de Paris au lieu d'Alger. Mais il
+combattait, comme il le dit, un fantôme; il n'était nullement
+question, à cette époque, de la retraite du maréchal Soult: les grandes
+difficultés de la situation à l'extérieur étaient surmontées; celles
+de l'intérieur, tout en se faisant pressentir, n'avaient pas un aspect
+très-redoutable. Quand la session de 1842 fut close et la Chambre des
+députés dissoute, le 13 juin 1842, le cabinet bien établi avait en
+perspective un succès probable dans les élections et un avenir plus
+chargé de travaux que d'orages.
+
+
+
+
+ PIÈCES HISTORIQUES
+
+
+ I
+
+1º _Protocole de clôture de la question d'Égypte, signé à Londres, le
+10 juillet 1841._
+
+Les difficultés dans lesquelles Sa Hautesse le Sultan s'est trouvé placé
+et qui l'ont déterminé à réclamer l'appui et l'assistance des Cours
+d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, venant d'être
+aplanies, et Méhémet-Ali ayant fait, envers S. H. le Sultan, l'acte de
+soumission que la convention du 15 juillet 1840 était destinée à amener,
+les représentants des Cours signataires de ladite convention ont reconnu
+qu'indépendamment de l'exécution des mesures temporaires résultant de
+cette convention, il importe essentiellement de consacrer de la manière
+la plus formelle le respect dû à l'ancienne règle de l'empire ottoman,
+en vertu de laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments
+de guerre des puissances étrangères d'entrer dans les détroits des
+Dardanelles et du Bosphore.
+
+Ce principe étant par sa nature d'une application générale et
+permanente, les plénipotentiaires respectifs, munis à cet effet des
+ordres de leurs cours, ont été d'avis que, pour manifester l'accord
+et l'union qui président aux intentions de toutes les cours, et dans
+l'intérêt de l'affermissement de la paix européenne, il conviendrait
+de constater le respect dû au principe susmentionné au moyen d'une
+transaction à laquelle la France serait appelée à concourir, à
+l'invitation et d'après le voeu de S. H. le Sultan.
+
+Cette transaction étant de nature à offrir à l'Europe un gage de l'union
+des cinq puissances, le principal secrétaire d'État de Sa Majesté
+Britannique, ayant le département des affaires étrangères, d'accord
+avec les Plénipotentiaires des quatre autres puissances, s'est chargé
+de porter cet objet à la connaissance du gouvernement français en
+l'invitant à participer à la transaction par laquelle, d'une part, le
+Sultan déclarerait sa ferme résolution de maintenir à l'avenir le
+susdit principe, de l'autre, les cinq puissances annonceraient leur
+détermination unanime de respecter ce principe et de s'y conformer.
+
+Le 10 juillet 1841.
+
+L.S. ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW.
+
+2º _Convention pour la clôture des détroits du Bosphore et des
+Dardanelles, signée à Londres le 13 juillet 1841:_
+
+Au nom de Dieu très-miséricordieux.
+
+LL. MM. le roi des Français, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
+Bohême, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le
+roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies, persuadés que leur
+union et leur accord offrent à l'Europe le gage le plus certain de la
+conservation de la paix générale, objet constant de leur sollicitude,
+et Leursdites Majestés voulant attester cet accord du respect qu'Elles
+portent à l'inviolabilité de ses droits souverains, ainsi que leur
+désir sincère de voir se consolider le repos de son empire, Leursdites
+Majestés ont résolu de se rendre à l'invitation de S. H. le Sultan, afin
+de constater en commun, par un acte formel, leur détermination unanime
+de se conformer à l'ancienne règle de l'empire ottoman, d'après laquelle
+le passage des détroits des Dardanelles et du Bosphore doit toujours
+être fermé aux bâtiments de guerre étrangers tant que la Porte se trouve
+en paix.
+
+Leurs dites Majestés d'une part et S. H. le Sultan de l'autre, ayant
+résolu de conclure entre elles une convention à ce sujet, ont nommé à
+cet effet pour leurs plénipotentiaires, savoir:
+
+S. M. le roi des Français, le sieur Adolphe baron de Bourqueney,
+commandeur de l'ordre royal de la Légion d'honneur, maître des requêtes
+en son conseil d'État, son chargé d'affaires et son plénipotentiaire à
+Londres;
+
+S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, le sieur Paul
+prince Esterhazy de Galanta, comte d'Edelstett, chevalier de la Toison
+d'or, grand-croix de l'ordre royal de Saint-Etienne, chevalier des
+ordres de Saint-André, de de Saint-Alexandre Newsky et de Sainte-Anne de
+la première classe, chevalier de l'ordre de l'Aigle noir, grand-croix
+de l'ordre du Bain et des ordres des Guelphes du Hanovre, de
+Saint-Ferdinand et du Mérite de Sicile et du Christ du Portugal,
+chambellan conseiller intime actuel de S. M. l'empereur d'Autriche et
+son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès de Sa Majesté
+Britannique, et le sieur Philippe baron de Neumann, commandeur de
+l'ordre de Léopold d'Autriche, décoré de la croix pour son mérite civil,
+commandeur des ordres de la Tour et de l'Épée du Portugal, de la Croix
+du Sud du Brésil, chevalier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas,
+de première classe, de Russie, conseiller aulique et son
+plénipotentiaire auprès Sa Majesté Britannique;
+
+S. M. la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
+le très-honorable Henri-Jean comte Palmerston, baron Temple, pair
+d'Irlande, conseiller de Sa Majesté Britannique en son conseil privé,
+chevalier grand-croix du très-honorable ordre du Bain, membre du
+Parlement du Royaume-Uni et principal secrétaire d'État de Sa Majesté
+Britannique ayant le département des affaires étrangères;
+
+S. M. le roi de Prusse, le sieur Henri Guillaume, baron de Bülow,
+chevalier de l'ordre de l'Aigle rouge de première classe de Prusse,
+grand-croix des ordres de Léopold d'Autriche, de Sainte-Anne de Russie
+et des Guelphes du Hanovre, chevalier de l'ordre de Saint-Stanislas
+de deuxième classe et de Saint-Wladimir de quatrième classe de Russie,
+commandeur de l'ordre du Faucon blanc de Saxe-Weimar, son chambellan,
+conseiller intime actuel, envoyé extraordinaire et ministre
+plénipotentiaire près de Sa Majesté Britannique;
+
+S. M. l'Empereur de toutes les Russies, le sieur Philippe Brünnow,
+chevalier de l'ordre de l'Aigle blanc, de Sainte-Anne de première
+classe, de Saint-Stanislas de première classe, de Saint-Wladimir de
+troisième, commandeur de l'ordre de Saint-Etienne de Hongrie, chevalier
+de l'ordre de l'Aigle rouge et de Saint-Jean de Jérusalem, son
+conseiller privé, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
+auprès de Sa Majesté Britannique;
+
+Et S. M. le Très-Majestueux, Très-Puissant et Très-Magnifique sultan
+Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans, Chékib-Effendi, décoré du
+Nicham-Iftichar de première classe, beylikdgi du divan impérial,
+conseiller honoraire du département des affaires étrangères, son
+ambassadeur extraordinaire auprès de Sa Majesté Britannique;
+
+Lesquels, s'étant réciproquement communiqué leurs pleins pouvoirs
+trouvés en bonne et due forme, ont arrêté, et signé les articles
+suivants:
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+S. H. le Sultan, d'une part, déclare qu'il a la ferme résolution de
+maintenir à l'avenir le principe invariablement stable, comme ancienne
+règle de son empire, et en vertu duquel il a été de tout temps défendu
+aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d'entrer dans
+les détroits des Dardanelles et du Bosphore, et que tant que la
+Sublime-Porte se trouvera en paix, Sa Hautesse n'admettra aucun bâtiment
+de guerre étranger dans lesdits détroits.
+
+Et LL. MM. le roi des Français, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et
+de Bohême, la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande,
+le roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies de l'autre part,
+s'engagent à respecter cette détermination du Sultan, et à se conformer
+au principe _ci-dessus énoncé_.
+
+ART. 2.
+
+Il est entendu qu'en constatant l'inviolabilité de l'ancienne règle
+de l'empire ottoman, mentionnée dans l'article précédent, le Sultan
+se réserve, comme par le passé, de délivrer des firmans de passage aux
+bâtiments légers sous pavillon de guerre, lesquels sont employés, comme
+il est d'usage, au service des légations des puissances amies.
+
+ART. 3.
+
+S. H. le Sultan se réserve de porter la présente convention à la
+connaissance de toutes les puissances avec lesquelles la Sublime-Porte
+se trouve en relation d'amitié, en les invitant à y accéder.
+
+ART. 4.
+
+La présente convention sera ratifiée et les ratifications en seront
+échangées à Londres, à l'expiration de deux mois, ou plus tôt si faire
+se peut. En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et
+y ont apposé les sceaux de leurs armes.
+
+Fait à Londres, le 13 juillet 1841, signé:
+
+BOURQUENEY, ESTERHAZY, NEUMANN, PALMERSTON, BULOW, BRUNNOW, CHEKIR.
+
+
+ II
+
+_Texte anglais de l'extrait du discours prononcé par lord Palmerslon à
+Tiverton, devant ses électeurs_ (Morning-Chronicle _du 30 juin 1841_).
+
+
+We brought within British influence, in one campaign, a vast extent of
+country larger than France, almost as big as half of Europe; and the
+way in which this was done and the results which have followed are well
+deserving of the people of England. There is a contrast of which we may
+have reason to be proud, between the progress of our arms in the East
+and the operations which a neighbouring power, France, is now carrying
+on in Africa. The progress of the British army in Asia has been
+marked by a scrupulous reference to justice, an inviolable respect for
+property, an abstinence from anything which could tend to wound the
+feelings and prejudices of the people; and the result is this that I
+saw, not many weeks ago, a distinguished military officer who had just
+returned from the center of Afghanistan, from a place called Candahar
+which many of you perhaps never heard of, and told me that he,
+accompanied by half a dozen attendants, but without any military escort,
+had ridden on horseback many thousand miles, through a country inhabited
+by wild and semibarbarous tribes who, but two years ago, were arrayed in
+fierce hostility against the approach of British arms, but that he had
+ridden through them all with as much safety as he could have ridden from
+Tiverton to _John Great's house_, his name as a British officer being
+a passport through them all, because the English had respected their
+rights, and afforded them protection, and treated them with justice.
+Thence it is that an unarmed Englishman was safe in the midst of their
+wilds. The different system pursued in Africa by the French has been
+productive of very different results; there the French army, I am sorry
+to say, is tarnished by the character of their operations. They sally
+forth unawares on the villagers of the country; they put to death every
+man who cannot escape by flight, and they carry off into captivity
+the women and children (_shame, shame!_) They carry away every head of
+cattle, every sheep, and every horse, and they burn what they cannot
+carry off. The crop on the ground and the corn in the granaries are
+consumed by the fire (_shame!_) What is the consequence? While in India
+our officers ride about unarmed and alone amidst wildest tribes of the
+wilderness, there is not a French man in Africa who shows his face above
+a given spot, from the sentry at his post, who does not fall a victim to
+the wild and justifiable retaliation of the Arabs (_hear, hear!_) They
+professed to colonize Algeria; but they are only encamped in military
+posts; and while we in India have the feelings of the people with us, in
+Africa every native is opposed to the French, and every heart burns with
+desire of vengeance (_hear, hear!_). I mention these things because it
+is right you know them; they are an additional proof that, even in this
+world, the Providence has decreed that injustice and violence shall meet
+with their appropriate punishment, and that justice and mercy shall also
+have their reward, etc. etc.
+
+
+ III
+
+_Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer communiquée à M. Guizot_ (texte
+anglais).
+
+Carlton Terrace, 17 August 1841.
+
+My dear Bulwer,
+
+I am very sorry to find, from your letter of last week, that you
+observed, in your conversation with M. Guizot, that there is an
+impression in his mind that, upon certain occasions which you mention,
+I appear not to have felt sufficient consideration for his ministerial
+position; and you would much oblige me, if you should have an
+opportunity of doing so, by endeavouring to assure him that nothing has
+been farther from my intention then so to act. I have a great regard and
+esteem for M. Guizot; I admire his talents and I respect his character,
+and I have found him one of the most agreeable men in public affairs,
+because he takes large and philosophical views of things, discusses
+questions with clearness, and sifts them to the bottom, and seems always
+anxious to arrive at the truth. It is very unlikely that I should have
+intentionally done any thing that could be personally disagreeable to
+him.
+
+You say he mentioned three circumstances with regard to which he seemed
+to think I had taken a course unnecessarily embarrassing to him, and I
+will try to explain to you my course upon each occasion.
+
+First he adverted to my note of the 2nd November last in reply to M.
+Thiers's note of the 8th. of the preceding October. I certainly wish
+that I had been able to answer M. Thiers's note sooner, so that the
+reply would have been given to him instead of his successor; but I could
+not; I was overwhelmed with business of every sort and kind, and had no
+command of my time; I did not think however that the fact of M. Thiers
+having gone out of office was a reason for withholding my reply; the
+note of October contained important doctrines of public law which it was
+impossible for the British government to acquiesce in; and silence
+would have been construed as acquiescence. I considered it to be my
+indispensable duty, as minister of the crown, to place my answer upon
+record; and I will fairly own that, though I felt that M. Thiers might
+complain of my delay, and might have said that, by postponing my answer
+till he was out of office, I prevented him from making a reply, it did
+not occur to me at the time that M. Guizot would feel at all embarrassed
+by receiving my answer to his predecessor.
+
+When M. Guizot, as ambassador here, read me Thiers's note of the 8
+october, he said, if I mistake not, that he was not going to discuss
+with me the arguments or the doctrines contained in it, and that he was
+not responsible for them. In fact I clearly perceived that M. Guizot
+saw through the numerous fallacies and false doctrines which that note
+contained. It appeared to me therefore that, as M. Guizot could not
+intend to adopt the paradoxes of his predecessor, it would rather assist
+than embarass him, in establishing his own position, to have those
+paradoxes refuted, and that it was better that this would be done by me
+than that the ungracious task of refuting his predecessor should, by my
+neglect, devolve upon him.
+
+Secondly M. Guizot mentioned my reply to a question in the house of
+commons about the war between Buenos-Ayres and Montevideo. I understood
+the question which was put to me to be whether any agreement had been
+made between England and France to interpose by force to put an end to
+that war; and I said that no formal agreement of any kind had been made
+between the two governments; and certainly none of that kind had taken
+place, but that a formal application had been made some time before,
+by the government of Montevideo, for our mediation, and that we
+had instructed M. Mandeville to offer it to the other party, the
+Buenos-Ayres government; I ought perhaps also to have mentioned the
+conversation which I had had with baron Bourqueney, and in which he
+proposed, on the part of his government, that our representatives at
+Buenos-Ayres should communicate and assist each other in this matter;
+but in the hurry of reply, it did not occur to me that that conversation
+came within the reach of the question.
+
+With regard to what I said at Tiverton about the proceedings of the
+French troops in Africa, I may have judged wrong; but I chose that
+opportunity on purpose, thinking that it was the least objectionable way
+of endeavouring to promote the interests of humanity and, if possible,
+to put a check to proceedings which have long excited the regret of
+all those who attended to them; and it certainly did not occur to me to
+consider whether what I said might or might not be agreeable. That every
+thing which I said of those proceedings is true, is proved by the French
+newspapers, and even by the general orders of French generals. I felt
+that the English government could not with property say any thing on the
+subject to the government of France; for a like reason I could not,
+in my place in parlement, advert to it; but I thought that, when I was
+standing as an individual on the hustings before my constituents, I
+might use the liberty of speech belonging to the occasion, in order to
+draw public attention to proceedings which I think it would be for the
+honour of France to put an end to; and if the public discussion which
+my speech produced shall have the effect of putting an end to a thousand
+part of the human misery which I dwelt upon, I am sure M. Guizot will
+forgive me for saying that I should not think that result too dearly
+purchased by giving offence to the oldest and dearest friend I may
+have in the world. But I am quite sure that M. Guizot regrets these
+proceedings as much as I can do; though I well know that, from the
+mechanism of government, a minister cannot always control departements
+over which he does not himself preside.
+
+We are now about to retire, and in ten days' time our successors will be
+in office. I sincerely hope that the French government may find them as
+anxious as we have been to maintain the closest possible union between
+France and England; more anxious, whatever may have been said or thought
+to the contrary, I am quite sure they cannot be.
+
+Yours sincerely.
+
+
+ IV
+
+_Pleins pouvoirs donnés M. le comte de Sainte-Aulaire, à l'effet de
+signer un traité relatif à la répression de la traite des noirs, avec
+l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. (20 novembre
+1841.)_
+
+Louis-Philippe, roi des Français, à tous ceux qui ces présentes lettres
+verront, salut: N'ayant rien plus à coeur que d'opposer une efficace
+et complète répression au crime de la traite des noirs, et LL. MM.
+l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, la reine du
+royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et
+l'empereur de toutes les Russies, animés des mêmes sentiments, ayant
+manifesté le désir de concourir avec nous au même but d'humanité, nous
+avons pensé que le meilleur moyen d'arriver à cet heureux résultat
+serait de signer avec Leurs dites MM. un traité commun et solennel qui
+consacrât nos mutuelles dispositions à cet égard.
+
+_A ces causes_, nous confiant entièrement à la capacité, prudence, zèle
+et fidélité à notre service de notre cher et bien-aimé le comte Louis
+Beaupoil de Sainte-Aulaire, pair de France, grand-officier de notre
+ordre royal de la Légion d'honneur, etc., etc., et notre ambassadeur
+extraordinaire près Sa Majesté Britannique, nous l'avons nommé, commis
+et constitué, et, par ces présentes signées de notre main, nous le
+nommons, commettons et constituons notre plénipotentiaire, nous lui
+avons donné et donnons plein et absolu pouvoir et mandement spécial à
+l'effet de se réunir aux plénipotentiaires, également munis de pleins
+pouvoirs en bonne forme de la part de Leursdites MM. l'empereur
+d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, la reine du royaume-uni de la
+Grande-Bretagne et d'Irlande, le roi de Prusse et l'empereur de toutes
+les Russies, afin de négocier, conclure et signer, avec la même autorité
+que nous pourrions le faire nous-même, tels traité, convention ou
+articles qu'il jugera nécessaires pour atteindre le but que nous nous
+proposons. _Promettant_, en foi et parole de roi, d'avoir pour
+agréable d'accomplir et exécuter ponctuellement tout ce que notredit
+plénipotentiaire aura stipulé et signé en notre nom, en vertu des
+présents pleins pouvoirs, sans jamais y contrevenir ni permettre qu'il
+y soit contrevenu directement ni indirectement pour quelque cause et
+de quelque manière que ce soit; sous la réserve de nos lettres de
+ratification que nous ferons délivrer en bonne et due forme pour être
+échangées dans le délai qui sera convenu. En foi de quoi, nous avons
+fait mettre notre sceau à ces présentes. Donné en notre palais de
+Saint-Cloud, le 20e jour du mois de novembre de l'an de grâce 1841.
+
+
+ V
+
+_M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à
+Londres._
+
+Paris, 17 février 1842.
+
+Monsieur le Comte,
+
+Le gouvernement de Sa Majesté Britannique ne croit pas pouvoir consentir
+aux modifications que nous avions réclamées dans le traité signé à
+Londres le 20 décembre dernier, et sa résolution se fonde moins sur la
+nature même de ces modifications que sur des motifs d'ordre intérieur
+et parlementaire qu'il ne m'appartient pas de discuter. Quant à nous,
+monsieur le comte, les motifs que je vous exposais dans ma dépêche nº 7
+du 1er de ce mois, et qui ne nous permettent pas de donner au traité du
+20 décembre une ratification pure et simple, subsistent dans toute leur
+force. J'ai rendu compte au roi de la réponse du cabinet britannique
+ainsi que des considérations sur lesquelles, en vous la communiquant,
+lord Aberdeen l'a appuyée; et le roi, de l'avis de son Conseil, n'a pas
+cru pouvoir rien changer aux instructions que, par son ordre, je vous
+avais déjà transmises à ce sujet. Mais, animés du plus sincère désir
+de conciliation, et persévérant dans notre intention d'assurer la
+répression efficace de la traite, nous sommes prêts à entrer
+en négociation sur les modifications, réserves ou stipulations
+additionnelles dont le traité du 20 décembre nous paraît susceptible,
+et que l'incident élevé par le vote de la Chambre des députés nous place
+dans la nécessité de réclamer. Il ne nous appartient pas d'indiquer,
+aux puissances qui ont pris part avec nous à la signature du traité,
+la marche qu'elles ont à suivre en cette occasion; mais soit qu'elles
+jugent à propos d'ajourner leurs propres ratifications en attendant
+que nous puissions donner aussi les nôtres, soit qu'il leur paraisse
+convenable d'échanger, au terme fixé, leurs ratifications et de
+laisser le protocole ouvert pour la France jusqu'à la conclusion des
+négociations qui s'engageraient sur ces modifications indiquées, nous
+n'élèverons contre l'une ou l'autre de ces manières de procéder aucune
+objection, et nous ferons tous nos efforts pour amener la négociation
+nouvelle à une bonne fin. C'est en ce sens, monsieur le comte, que vous
+aurez à vous expliquer dans la conférence qui aura lieu sans doute
+au Foreign-Office le 20 de ce mois. Je ne doute pas que toutes les
+puissances contractantes ne demeurent convaincues de la loyauté des
+intentions du gouvernement du roi et de la gravité des motifs qui
+déterminent sa conduite.
+
+Agréez, etc.
+
+
+ VI
+
+_Mémento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de
+Russie.--Conférence du 19 février 1842._
+
+Le plénipotentiaire de France a dit:
+
+Que des incidents survenus depuis la signature du traité du 20 décembre
+ont fait sentir à son gouvernement la nécessité d'apporter à
+la ratification de ce traité certaines réserves explicatives ou
+modificatives.
+
+Ces réserves n'impliquent en aucune sorte une diminution dans la ferme
+volonté de son gouvernement de poursuivre, par les moyens les plus
+efficaces, la suppression de la traite des noirs.--Elles ne tendent pas
+non plus à infirmer les moyens d'exécution consentis en 1831 et 1833.
+Ces réserves, au contraire, serviront efficacement au but commun que se
+proposent toutes les puissances en rendant plus populaires en France
+les dispositions du nouveau traité, et en dissipant des erreurs dans
+lesquelles l'opinion pourrait être entraînée à son sujet, erreurs qui,
+dans l'application, feraient naître des obstacles locaux contre
+lesquels la volonté et l'action du gouvernement ne seraient pas toujours
+efficaces.
+
+Aux objections de lord Aberdeen, le plénipotentiaire de France a répondu
+qu'il ne tenait pas à ce que les explications ci-dessus, quant à la
+nature des réserves de la France, fussent portées au protocole, pourvu
+que le délai qui allait être convenu ne laissât supposer de sa
+part aucun engagement direct ni indirect d'apporter, dans un délai
+quelconque, les ratifications pures et simples de son gouvernement.
+
+
+ VII
+
+1º _Déclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le
+gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le traité du
+20 décembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la
+France._
+
+Le protocole du 20 février 1842 étant resté ouvert pour la France, le
+soussigné, etc., a l'honneur d'informer S. Exc. le comte d'Aberdeen,
+etc., d'après les instructions qu'il vient de recevoir, que le
+gouvernement du roi, ayant pris en grande considération les faits graves
+et notoires qui, depuis la signature de la convention du 20 décembre
+1841, sont survenus à ce sujet en France, a jugé de son devoir de ne
+point ratifier ladite convention.
+
+Le soussigné doit ajouter également, d'après les ordres de son
+gouvernement, que cette ratification ne devant pas avoir lieu plus tard,
+il n'existe désormais, en ce qui concerne la France, aucun motif pour
+que le protocole demeure ouvert.
+
+Le soussigné saisit, etc.
+
+Signé: SAINTE-AULAIRE.
+
+Londres, 8 novembre 1842
+
+2º _Protocole de la conférence tenue au Foreign-Office le 9 novembre
+1842. Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie._
+
+Le principal secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique pour les
+affaires étrangères a invité les plénipotentiaires des cours d'Autriche,
+de Prusse et de Russie à se réunir en conférence aujourd'hui pour leur
+donner connaissance d'une communication qui lui a été adressée par
+M. l'ambassadeur de France. Elle a pour objet d'annoncer que le
+gouvernement de S. M. le roi des Français a jugé de son devoir de ne
+point ratifier le traité conclu à Londres le 20 décembre 1841 relatif à
+la suppression de la traite des nègres d'Afrique.
+
+Les plénipotentiaires ont unanimement exprimé le regret que leur fait
+éprouver cette détermination du gouvernement français. Mais, en même
+temps, ils ont jugé nécessaire de constater d'un commun accord que,
+nonobstant le changement survenu dans les intentions du gouvernement
+français, les cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
+Russie n'en sont pas moins fermement décidées à mettre à exécution les
+engagements qu'elles ont contractés par le susdit traité qui, pour leur
+part, restera dans toute sa force et valeur.
+
+En manifestant cette détermination au nom de leurs cours, les
+plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
+Russie ont cru devoir la consigner formellement par écrit.
+
+Finalement, ils ont résolu de déclarer que le protocole, jusqu'ici resté
+ouvert pour la France, est clos.
+
+Signé: NEUMANN. ABERDEEN. BUNSEN. BRUNNOW.
+
+
+ VIII
+
+Paris, le 26 décembre 1844.
+
+_M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire._
+
+Monsieur le comte, l'an dernier, à pareille époque, je vous invitai à
+rappeler l'attention de lord Aberdeen sur la grave question du droit de
+visite et sur les motifs puissants qui nous portaient à désirer que
+les deux cabinets se concertassent en vue de substituer, à ce mode de
+répression de la traite des noirs, un mode nouveau qui, tout en
+étant aussi efficace pour notre but commun, n'entraînât pas les mêmes
+inconvénients ni les mêmes périls. Lord Aberdeen, à la communication que
+vous lui fîtes, répondit que «parfaitement convaincu de ma résolution
+sincère de travailler avec persévérance à la suppression de la traite,
+il était prêt à se concerter avec moi sur les moyens d'y parvenir; que
+toute proposition faite par moi serait accueillie par lui avec confiance
+et examinée avec la plus religieuse attention[57]. Si, depuis lors, je
+me suis abstenu, monsieur le comte, de vous entretenir, dans ma
+correspondance officielle, de cette importante affaire, si j'ai
+différé l'envoi des instructions que je vous avais annoncées, ce n'est
+assurément pas que le gouvernement du roi ait, un seul jour, perdu de
+vue le but qu'il devait se proposer ni que ses convictions se soient
+affaiblies. Vous connaissez les diverses causes intérieures qui, en nous
+obligeant à consacrer à des questions urgentes tous nos efforts, nous
+ont fait une loi de suspendre la négociation dont vous aviez été
+chargé de provoquer l'ouverture à Londres sur la question des moyens de
+répression de la traite. Le moment est venu de la reprendre.
+
+[Note 57: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, 18 décembre 1843, nº 137.]
+
+Ainsi que je vous le disais tout à l'heure, monsieur le comte, notre
+conviction sur la nécessité de recourir, de concert avec l'Angleterre,
+à un nouveau mode de répression de la traite, est entière et profonde.
+Tous les événements qui sont survenus, toutes les réflexions que nous
+avons été appelés à faire, depuis que cette question s'est élevée,
+nous ont fait plus fortement sentir la nécessité de modifier le système
+actuellement en vigueur. Pour que ce système soit efficace et sans
+danger, il ne suffit pas que les deux gouvernements soient animés d'un
+bon vouloir et d'une confiance réciproques. Incessamment exposé dans
+son application à contrarier, à gêner, à blesser des intérêts privés,
+le plus souvent légitimes et inoffensifs, ce système entretient, au sein
+d'une classe d'hommes nombreuse, active et nécessairement rude dans ses
+moeurs, un principe d'irritation qui peut bien sommeiller pendant un
+temps plus ou moins long, mais qu'un incident de mer imprévu, que la
+moindre oscillation dans les rapports politiques des deux États, peut,
+à tout moment, développer, échauffer, propager, et transformer en un
+sentiment national puissant et redoutable. Arrivé à ce point, le système
+du droit de visite, employé comme moyen de répression de la traite, est
+plus dangereux qu'utile, car il compromet tout à la fois la paix, la
+bonne intelligence entre les deux pays, et le succès même de la grande
+cause qu'il est destiné à servir. Ce n'est point là, monsieur le
+comte, une simple conjecture, c'est aujourd'hui un fait démontré par
+l'expérience. Pendant dix ans, le droit de visite réciproque a été
+accepté et exercé par la France et par l'Angleterre, d'un commun accord
+et sans aucun sentiment prononcé, sans aucune manifestation de méfiance
+ni de répulsion. Par des causes qu'il est inutile de rappeler, il n'en
+est plus de même aujourd'hui. Ce système est fortement repoussé en
+France par le sentiment national. Ce n'est pas, monsieur le comte, que
+notre pays soit aujourd'hui plus indifférent qu'il ne l'était, il y a
+quelques années, aux horreurs de la traite; mais on est convaincu en
+France (et le gouvernement du roi partage cette conviction) qu'il est
+possible de trouver d'autres moyens tout aussi efficaces, plus efficaces
+même que le droit de visite réciproque, pour atteindre cet infâme
+trafic. Et désormais, je dois le dire, le concours du pays et des
+Chambres, leur concours sérieux, actif, infatigable, à la répression
+de la traite, ne saurait être obtenu et assuré que par l'adoption d'un
+système différent. Mais quel doit être le nouveau système? Par quelle
+mesure, par quel ensemble de mesures peut-on raisonnablement se flatter
+d'obtenir, en fait de répression, des résultats au moins égaux à ceux
+que le droit de visite a pu faire espérer? Je pourrais, monsieur le
+comte, indiquer ici quelques-uns de ces moyens; mais, dans une matière
+où nécessairement les hommes spéciaux des deux pays doivent être
+entendus, il me paraît préférable que le soin de réunir et d'examiner
+tous les éléments de la question soit d'abord confié à une commission
+mixte. Cette commission, qui siégerait à Londres, devrait, je pense,
+être formée d'hommes considérables dans leurs pays respectifs, bien
+connus par leur franche sympathie pour la cause de la répression de la
+traite, et par leur entière liberté d'esprit relativement aux moyens
+d'atteindre ce noble but. Aux principaux commissaires seraient adjoints
+deux officiers de marine, l'un français et l'autre anglais, choisis
+parmi ceux dont l'expérience en cette matière est constatée. Et quand
+la commission aurait profondément examiné la question, quand elle aurait
+bien recherché et déterminé quels nouveaux moyens de répression de
+la traite pourraient être aussi efficaces, plus efficaces même que le
+système actuellement en vigueur, son travail serait présenté aux deux
+gouvernements et soumis à leur décision.
+
+Veuillez, monsieur le comte, mettre cette proposition sous les yeux de
+lord Aberdeen. J'ai la confiance que, dans la communication que vous lui
+donnerez de la présente dépêche, il verra un nouveau témoignage de
+notre sollicitude constante pour les deux grands intérêts que nous avons
+également à coeur, le maintien de la paix et de la bonne intelligence
+entre les deux pays, et la répression de la traite des noirs.
+
+Agréez, etc., etc.
+
+
+ IX
+
+_Lord Aberdeen à lord Cowley._
+
+Foreign-Office, January 9 1845.
+
+Mylord,
+
+L'ambassadeur de France m'a remis une dépêche de son gouvernement,
+dans laquelle M. Guizot décrit, en termes énergiques, le sentiment
+qui prévaut depuis quelque temps dans les Chambres françaises, et
+généralement en France, quant au droit de visite.
+
+Après avoir longuement développé les raisons qui l'ont conduit à cette
+conclusion, il suggère au gouvernement de S. M. la convenance de former
+une commission mixte chargée d'examiner si on ne pourrait pas découvrir,
+pour la suppression de la traite, des moyens aussi efficaces ou même
+plus efficaces que ceux qui résultent des traités par lesquels est
+institué le droit mutuel de visite.
+
+Je joins ici, pour l'information de Votre Excellence, une copie de cette
+dépêche.
+
+M. Guizot établit avec exactitude qu'à la fin de l'année 1843, le comte
+de Sainte-Aulaire m'annonça que le gouvernement avait l'intention de
+proposer certaines mesures qui, dans sa conviction, étaient préférables
+à l'exercice du droit de visite, et mieux calculées pour atteindre le
+but que nous avions en vue. Je dis alors à l'ambassadeur de France que
+ma confiance dans la sincérité et le zèle de M. Guizot pour l'abolition
+de la traite me déciderait à recevoir toutes les suggestions qui me
+viendraient de lui sur ce point, et à les soumettre à l'examen du
+gouvernement de Sa Majesté.
+
+Votre Excellence peut assurer M. Guizot que le gouvernement de Sa
+Majesté n'attache au droit de visite aucune valeur autre que celle des
+moyens efficaces qu'il fournit pour la répression de la traite. Nous
+savons que l'exercice de ce droit ne peut pas manquer d'entraîner
+quelques inconvénients, et nous nous prêterions volontiers à l'adoption
+de toutes les mesures qui seraient aussi efficaces pour le grand but que
+nous avons en vue, et qui ne donneraient pas lieu aux mêmes objections.
+
+Je suis cependant obligé de déclarer sincèrement que jusqu'ici je
+n'ai entendu proposer aucun plan qui pût être adopté avec sécurité en
+remplacement du droit de visite. Et quand M. Guizot se rappellera avec
+quelle ardeur cette nation a désiré l'abolition de la traite, et les
+énormes sacrifices qu'elle a faits et qu'elle fait chaque jour pour
+y parvenir, il ne sera pas surpris que nous hésitions à abréger des
+traités dont les stipulations ont été trouvées efficaces, jusqu'à ce que
+nous soyons convaincus que les mesures proposées auront un égal succès.
+
+Je m'abstiens de rechercher les causes qui ont amené ce grand changement
+de sentiment en France quant à des traités dont naguère encore le
+gouvernement français, de concert avec celui de Sa Majesté, avait
+sollicité l'adoption par les autres nations.
+
+Quelles que soient ces causes, j'admets pleinement que, si de tels
+engagements ne sont pas exécutés cordialement et avec zèle par les deux
+parties contractantes, ils répondront vraisemblablement beaucoup moins
+bien au dessein qu'on poursuit et que leur valeur en sera fort diminuée.
+
+Il est donc inutile d'insister sur les mesures qu'a prises le
+gouvernement de S. M. pour écarter toute objection raisonnable à
+l'exercice du droit de visite, et sur le soin avec lequel ont été
+préparées les instructions données naguère aux officiers employés à ce
+service.
+
+Le seul fait, officiellement déclaré par M. Guizot, que le gouvernement,
+la législature et la nation française demandent sérieusement une
+révision de ces engagements, tout en professant en même temps un égal
+désir d'atteindre le but dans lequel ils avaient été contractés, ce fait
+est, pour le gouvernement de S. M., un motif suffisant de consentir à
+l'enquête proposée.
+
+Mais en consentant à la proposition de M. Guizot, V. Exc.
+ne peut lui représenter trop fortement combien tout dépendra du
+caractère et de la réputation des personnes choisies en qualité
+de commissaires, et qui doivent être telles qu'elles inspirent une
+confiance indispensable, et qu'elles assurent un résultat efficace.
+
+Il paraît indispensable au gouvernement de S. M. que la commission soit
+composée d'hommes d'un rang élevé, d'un esprit éclairé, parfaitement
+indépendants et bien connus pour leur attachement à la grande cause de
+la liberté et de l'humanité.
+
+Il doit être bien entendu que l'objet de la commission n'est pas de
+mettre de côté les traités, mais de constater la possibilité de mesures
+propres à les remplacer avantageusement.
+
+Il paraît essentiel aussi que toute mesure de ce genre, si on en trouve,
+soit considérée d'abord comme une expérience par laquelle l'action des
+traités à ce sujet sera suspendue jusqu'à ce que le succès ou l'insuccès
+du nouveau système soit manifeste.
+
+Le gouvernement de S. M. non-seulement ne pourrait avoir aucune
+objection à une commission ainsi formée et pourvue d'instructions
+pareilles; mais il serait disposé à l'accueillir avec satisfaction et
+espérance, de concert avec toutes les personnes qui désirent sincèrement
+la prompte et complète abolition de ce détestable trafic.
+
+Je suis, etc., etc.
+
+_Signé_: Aberdeen.
+
+
+My lord
+
+The French ambassador has delivered to me a despatch from his
+government, in which M. Guizot describes in strong terms the feeling
+which has prevailed for some time past in the French Chambers and
+generally in France, relative to the right of search.
+
+After detailing at length the reasons which have induced him to arrive
+at such a conclusion, he suggests to Her Majesty's government the
+expediency of appointing a joint commission for the purpose of inquiring
+whether means may not be discovered for the suppression of the slave
+trade, as effectual or even more effectual than those afforded by the
+treaties which confer the mutual right search.
+
+A copy of this despatch is enclosed for your Excellency's information.
+
+M. Guizot correctly states that when, at the close of the year 1843,
+the count of Sainte-Aulaire announced to me the intention of the French
+government to propose certain measures which they felt satisfied would
+be found preferable to the exercice of the right of search, and better
+calculated to attain the objects in view. I at that time informed the
+French ambassador that my conviction of the sincerity and zeal of M.
+Guizot for the abolition of the slave trade would induce me to receive
+any suggestions from him on the subject, and to submit them for the
+consideration of Her Majesty's government.
+
+Your Excellency may assure M. Guizot that her Majesty's government
+attach no special value to the right of search, except in so far as
+it affords an effectual means of suppressing the slave trade. They are
+indeed aware that the exercise of this right cannot fail to be attended
+with some inconvenience; and they would willingly see the adoption of
+any measures which should be as effectual for the accomplishment of
+the great end in view, and which should not be liable to the same
+objections.
+
+I am bound however, in candour, to declare that I have not hitherto seen
+any plan proposed which could safely be adopted as a substitute for the
+right of search: and when M. Guizot recollects how earnestly the people
+of this country have desired the abolition of the slave trade, and
+the enormous sacrifices which they have made, and are dayly making, to
+secure the attainment of this object, he will not be surprised if we
+hesitate to abrogate treaties the stipulations of which have been found
+efficient, until we are satisfied that the measures about to be proposed
+will be attended with equal success.
+
+I abstain from enquiring into the causes which have led to the great
+change of sentiment in France respecting these treaties, which up to a
+recent period the French government had united with that of Her Majesty
+in pressing on the adoption of other nations.
+
+Be these causes what they may, I fully admit that such engagements, if
+not executed with cordiality and zeal by both the contracting parties,
+must become less likely to answer the purpose intended, and their value
+be justly impaired.
+
+It is unnecessary, therefore, to dwell on the means taken by Her
+Majesty's government to remove all reasonable grounds of objection to
+the exercise of the right of search, and on the care with which the
+instructions recently delivered to the officers employed in this service
+have been prepared.
+
+The mere fact, officially declared by M. Guizot, that the government,
+the Legislature and the people of France earnestly demand a revision of
+these engagements, while they profess at the same time an undiminished
+desire to attain the objects for which they were contracted, would
+afford to Her Majesty's government a sufficent reason for agreeing to
+the proposed enquiry.
+
+But in assenting to the suggestion of M. Guizot, your Excellency
+cannot too strongly impress upon his mind how much will depend upon the
+character of the persons who may be selected as commissioners, in order
+to inspire the necessary degree of confidence, and to ensure any useful
+result.
+
+It appears to Her Majesty's government to be indispensable that the
+commission should be composed of individuals of high station and of
+enlightened views, men perfectly independent and well known for their
+attachment to the great cause of freedom and humanity.
+
+It must clearly be made known that the object of the commission is not
+to get rid of the treaties, but to ascertain the possibility of adopting
+measures by which they may advantageously be replaced. It appears
+essential also that, whatever substitute may be proposed, if any be
+found, should be considered in the first instance only as an experiment,
+by which the operation of the treaties in this respect would necessarily
+be suspended until its success or failure had been manifest.
+
+To a commission thus constituted and thus instructed, Her Majesty's
+government could not only entertain no objection, but would be disposed,
+in common with all who sincerely desire the early and complete abolition
+of this detestable traffick, to look with hope and satisfaction.
+
+I am, etc., etc.
+
+_Signé_: Aberdeen.
+
+
+ X
+
+_Note du duc de Broglie sur les motifs et la légitimité de l'abrogation
+des conventions de 1831 et 1833._
+
+Le gouvernement français estime que les conventions de 1831 et de 1833
+sont révocables à la volonté de chacune des deux parties contractantes;
+il n'entend point par là que chaque partie soit libre de se dégager de
+ces conventions arbitrairement et sans un motif valable; mais il entend
+par là que chaque partie demeure juge, selon sa conscience et ses
+lumières, de la question de savoir si le but de ces conventions est
+atteint autant qu'il peut l'être; il entend qu'aucune des deux parties
+ne peut contraindre l'autre à demeurer indéfiniment dans le lien d'une
+obligation qui n'a plus, aux yeux de celle-ci, de cause légitime, ou
+même, si l'on veut, suffisante.
+
+La conviction du gouvernement français, à cet égard, se fonde:
+
+1º Sur la nature même de l'obligation qui résulte des conventions de
+1831 et de 1833;
+
+2º Sur l'intention manifeste des parties contractantes;
+
+3º Sur le texte littéral de la convention de 1831, dont celle de 1833
+n'est que l'accessoire et le commentaire.
+
+On présentera, sur chacun de ces trois points, de courtes réflexions.
+
+§1.--Dans le droit international, les conventions de 1831 et 1833 sont,
+entre la France et l'Angleterre, ce qu'est, dans le droit privé, un
+contrat de société; l'un de ces contrats par lesquels deux hommes, deux
+personnes individuelles ou collectives se placent, à certains égards
+et dans une certaine mesure, à la discrétion, à la disposition l'une de
+l'autre.
+
+Comme tous les contrats sans exception, celui-ci, pour être valide, doit
+avoir une cause, une cause véritable et légitime[58]. Ici cette cause
+ne saurait être qu'un intérêt commun à poursuivre, un but commun à
+atteindre, un but appréciable et qui ne soit pas placé manifestement
+hors de la portée des parties contractantes. Il suit de là que, lorsque
+ce but est spécial, déterminé, un tel contrat est essentiellement
+temporaire; il a pour terme naturel et nécessaire l'accomplissement du
+but commun, dans la mesure du possible. Par delà, l'obligation n'existe
+plus, dans le for intérieur, faute de cause. Il s'ensuit également
+que dans le for extérieur, aucun des contractants ne peut renoncer
+indéfiniment, moins encore être réputé avoir renoncé indéfiniment au
+droit d'apprécier, en son âme et conscience, si l'obligation subsiste
+et quand elle doit prendre fin. Ce serait renoncer en quelque sorte à sa
+propre individualité[59].
+
+[Note 58: _L'obligation sans cause, ou sur une fausse cause, ou
+sur une cause illicite, ne peut avoir aucun effet._ (Code civil, art.
+1131.)]
+
+[Note 59: La société finit: _Par l'expiration du temps pour lequel
+elle a été contractée, par l'extinction de la chose, ou la consommation
+de la négociation par la volonté qu'un seul ou plusieurs expriment de
+n'être plus en société._ (Code civil. art. 1865.)]
+
+Lorsque la durée de l'obligation est fixée par le contrat lui-même,
+c'est-à-dire d'un commun accord, si cette durée n'est pas évidemment
+excessive, l'obligation est censée subsister pendant l'intervalle
+mutuellement stipulé. Lorsque le contrat est muet sur ce point, chaque
+partie est censée s'être réservé _à posteriori_ le droit qu'elle n'a
+pas exercé _à priori_. Chaque partie est réputée libre de provoquer et
+maîtresse de déterminer, dès qu'elle l'estime juste et convenable,
+la dissolution de la société; autrement il dépendrait, après le
+but accompli, de celle des parties à laquelle l'association serait
+profitable, d'en faire peser indéfiniment et sans compensation le joug
+sur celle à qui cette même association serait onéreuse. Il y aurait,
+d'un côté tyrannie et de l'autre servitude.
+
+Que si ces principes sont incontestables et incontestés en droit
+privé, ils s'appliquent avec bien plus de force encore dans le droit
+international.
+
+Dans le droit privé, en effet, si la tyrannie, d'une part, et la
+servitude, de l'autre, peuvent être, pour un temps indéfini, la
+conséquence du système opposé à celui qui vient d'être développé, tout
+au moins, l'un et l'autre ont un terme inévitable, à savoir la mort des
+contractants, ou simplement de l'un d'eux.
+
+Dans le droit international, les contractants, ce sont des nations;
+les nations ne meurent point. La tyrannie de l'une et la servitude de
+l'autre pourraient devenir perpétuelles.
+
+Dans le droit privé, un homme qui abdiquerait indéfiniment et sans
+recours possible une partie de son individualité ferait une chose
+absurde et même jusqu'à un certain point immorale; mais enfin ce qu'il
+s'aliénerait serait à lui.
+
+Dans le droit international, un gouvernement qui abdiquerait
+indéfiniment et sans recours possible une portion de l'indépendance
+nationale, une portion des droits de la souveraineté, aliénerait ce qui
+ne lui appartient pas, ce dont il n'a pas le droit de disposer.
+
+Quel est, au vrai, le dernier résultat des conventions de 1831 et de
+1833? C'est l'abandon que se font mutuellement l'Angleterre et la
+France d'un droit de juridiction sur une partie de leurs territoires
+respectifs. Les bâtiments de commerce de chaque pays sont des fragments
+détachés de son territoire, ou, si l'on veut, des colonies flottantes
+placées sous la sauvegarde des lois et des institutions de leurs
+métropoles respectives. La France concède à l'Angleterre, à charge de
+réciprocité, le droit d'arrêter, de soumettre à des perquisitions,
+de détruire, de livrer à la justice des Français sur le territoire
+français. Cela est déjà exorbitant; cela peut se concevoir néanmoins,
+mais à la condition expresse que la concession sera temporaire et
+révocable; cela peut se concevoir comme on conçoit qu'un gouvernement
+place momentanément ses armées sous les ordres d'un général étranger, ou
+permette momentanément à un corps de troupes étranger de s'établir sur
+son territoire; mais que le roi de France ou la reine d'Angleterre,
+par un simple acte de leur prérogative royale, puissent aliéner,
+indéfiniment et sans recours, sur ce point ou sur tout autre, les droits
+de la souveraineté française et britannique, placer, indéfiniment
+et sans recours, le territoire français sous la juridiction de
+l'Angleterre, le territoire anglais sous la juridiction de la France,
+cela ne se peut; la constitution de chaque pays s'y oppose, et, si les
+conventions de 1831 et de 1833 avaient cette portée, elles seraient
+nulles de plein droit.
+
+§ II.--Les considérations qui dominent les conventions de 1831 et
+de 1833 suffiraient pour invalider, au besoin, toutes stipulations
+contraires, s'il en existait de semblables dans ces conventions. Mais
+il n'en existe point. Loin de là; l'intention des parties a été
+manifestement conforme aux principes qui viennent d'être exposés;
+l'intention évidente des parties a été d'imprimer à ces conventions, non
+point un caractère permanent, mais un caractère temporaire; non point
+un caractère irrévocable, à moins d'un consentement mutuel, mais un
+caractère révocable au gré de chaque partie.
+
+C'est ce qu'il est aisé de démontrer.
+
+Il résulte, en effet, de la correspondance échangée entre le
+gouvernement français et le gouvernement britannique, correspondance
+dont les extraits ont été régulièrement communiqués au parlement, que,
+de 1815 à 1831, le gouvernement britannique n'a cessé d'attacher un prix
+infini à obtenir du gouvernement français la concession d'un droit de
+visite réciproque.
+
+Il en résulte également que le gouvernement français n'a jamais cessé de
+témoigner à cet égard la plus extrême répugnance.
+
+Le 19 février 1831, lord Granville, ambassadeur d'Angleterre à Paris,
+d'après les ordres qu'il avait reçus de lord Palmerston (dépêche du 4
+février[60]), proposa pour la cinquième ou sixième fois peut-être, au
+général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères en France,
+cette concession d'un droit de visite mutuel; la proposition était
+conçue en termes généraux, sans distinction, sans exception. Elle fut
+péremptoirement repoussée par le général Sébastiani (voir la lettre de
+ce ministre en date du 7 avril 1831[61]).
+
+[Note 60: State papers, 1831-1862, pages 558, 561, 562, 563.]
+
+[Note 61: _Ibid._, page 153.]
+
+Le 7 novembre de la même année, lord Granville reçut l'ordre de
+renouveler une dernière fois cette proposition en la _modifiant_; ce
+sont les termes de la dépêche de lord Palmerston; il ne s'agissait
+plus d'un droit de _visite général et permanent_, mais d'une _expérience
+partielle et temporaire (partial and temporary experiment) qui
+laisserait constamment la question sous le contrôle des deux
+gouvernements (which would still leave the question at all times within
+the control of the two governments)_; et, pour atteindre ce but, il
+était proposé que chaque gouvernement délivrât aux croiseurs de l'autre
+des mandats, lesquels ne seraient exécutoires qu'en dedans de certaines
+zones et pourraient être renouvelés périodiquement de trois en trois
+ans, par exemple, ou même constamment sujets à une révocation de le
+part du gouvernement qui les aurait délivrés, en cas _d'abus ou
+d'inconvénient_.
+
+Réduite à ces termes et renfermée dans ces limites, la proposition fut
+admise par le général Sébastiani; elle est devenue la convention du 30
+novembre 1831, et le rapprochement des dates aussi bien que le silence
+absolu de la correspondance officielle concourent avec l'étroite
+analogie des dispositions pour démontrer qu'aucune proposition nouvelle
+n'est intervenue du 7 au 30 novembre 1831.
+
+Dans l'intervalle, un projet de convention, rédigé sur les bases de
+la proposition du 7 novembre, fut soumis par le général Sébastiani à
+l'examen de deux hommes qu'il honorait de sa confiance, M. le comte
+Portalis, premier président de la Cour de cassation, et M. le duc de
+Broglie. Il les chargea de négocier officieusement avec lord Granville
+la convention à intervenir. Plusieurs changements importants furent
+introduits dans la proposition primitive; le seul qu'il importe de
+signaler ici, c'est qu'à la délivrance de mandats en nombre indéterminé,
+valables pour _trois ans_ et révocables seulement en cas _d'abus_
+ou _d'inconvénient_, on substitua des mandats en nombre déterminé et
+valables simplement _pour un an_.
+
+Le but évident de cette restriction était de placer, de plus en plus
+chaque année, le maintien du droit de visite _sous le contrôle de chaque
+gouvernement_.
+
+§ III.--Oublions maintenant les principes posés dans le premier numéro
+du présent mémorandum; oublions tous les renseignements historiques
+rappelés dans le deuxième numéro. Plaçons-nous simplement en face de la
+convention de 1831. Que dit-elle?
+
+Dit-elle, comme la convention signée à Washington en 1812, que les deux
+gouvernements s'engagent l'un envers l'autre à entretenir sur la côte
+d'Afrique chacun une croisière de 10, 20, 25 bâtiments, plus ou moins?
+
+Nullement.
+
+A cet égard, le silence est absolu. Le droit de chaque gouvernement
+d'avoir ou de n'avoir pas de croisière sur la côte d'Afrique est plein
+et entier.
+
+Mais la convention de 1831 part de ce fait que les deux gouvernements
+entretiennent habituellement des croiseurs sur la côte d'Afrique; et
+le fait admis, ils s'engagent l'un envers l'autre à investir leurs
+croiseurs du droit de visite réciproque, pourvu toutefois que, dans
+aucun cas, le nombre des croiseurs de l'un ne dépasse le double du
+nombre des croiseurs de l'autre.
+
+L'engagement est tout à la fois limité et _conditionnel_:
+
+Limité quant au nombre proportionnel des mandats à délivrer;
+
+Conditionnel quant à l'existence même des croisières.
+
+Le jour où l'un des deux gouvernements croira possible et convenable de
+supprimer toute croisière sur la côte d'Afrique, ce jour-là cessera
+pour lui, de droit et de fait, l'obligation de délivrer des mandats aux
+croiseurs de l'autre gouvernement, à moins qu'on ne veuille soutenir
+qu'il est obligé d'entretenir une croisière qu'il juge inutile, dans
+l'unique but de se constituer dans l'obligation de délivrer des mandats.
+La proposition serait si extraordinaire qu'elle aurait besoin, pour être
+admise, d'être énoncée dans les termes les plus explicites; or, il n'en
+est rien.
+
+Sans doute, si le gouvernement dont il s'agit cessait d'entretenir une
+croisière utile et nécessaire afin d'échapper à l'obligation qui résulte
+de la convention de 1831, il agirait de mauvaise foi, et sinon contre
+la lettre, du moins contre l'esprit de la convention de 1831; mais s'il
+cessait d'entretenir une croisière parce que sincèrement, loyalement, il
+la considérerait désormais comme inutile, il userait de son droit et ne
+mériterait aucun reproche.
+
+On peut soutenir sans doute, et avec raison, que ce moment n'est pas
+venu. C'est l'opinion personnelle de l'auteur du présent mémorandum;
+c'est l'opinion du ministère français actuel. Mais d'autres pourraient
+penser différemment. D'autres pourraient soutenir que les conventions
+de 1831 et 1833 avaient deux buts, l'un direct, celui-là est atteint;
+l'autre indirect, celui-ci ne peut plus l'être. Le but direct,
+c'était l'abolition complète de la traite sous le pavillon français et
+britannique. D'un commun aveu, la traite des noirs ne se fait plus
+ni sous l'un ni sous l'autre pavillon. Le but indirect, c'était
+la répression de la traite sous tous les pavillons, au moyen de
+l'association de toutes les puissances maritimes à la convention de
+1831 et du droit de visite universel. Il n'est plus permis de se flatter
+d'atteindre ce dernier but depuis que le gouvernement anglais lui-même
+y a renoncé en signant la convention de Washington. On conclurait de
+là que les conventions de 1831 et de 1833 sont désormais sans objet, et
+l'argument, il faut bien en convenir, ne serait entièrement dépourvu ni
+de force, ni de vérité.
+
+
+ XI
+
+_Premier projet d'un nouveau mode de répression de la traite remis par
+le duc de Broglie au docteur Lushington._
+
+La commission mixte nommée par les deux gouvernements a pour objet
+de chercher un nouveau moyen de répression de la traite des noirs
+qui puisse remplacer le droit de visite réciproque établi par les
+conventions de 1831 et de 1833; droit dont le maintien, sous quelque
+forme et dans quelques limites que ce puisse être, est jugé impossible
+et dont, après l'enquête que les commissaires ont entendue, l'utilité
+est plus que douteuse.
+
+1º Aucun bâtiment français n'étant, comme il a été reconnu, et ne
+pouvant être engagé dans la traite des noirs, et, d'autre part, les
+croiseurs français n'ayant non plus aucune occasion d'exercer leur droit
+de visite sur les bâtiments anglais, le seul danger qu'on pût craindre,
+de la suppression du droit de visite réciproque entre la France et
+l'Angleterre, serait l'usurpation du pavillon français par un bâtiment
+négrier d'une autre nation. On propose de pourvoir à cette éventualité,
+d'ailleurs peu vraisemblable, en établissant à la côte d'Afrique une
+escadre de croiseurs français (tant bâtiments à vapeur que bâtiments à
+voiles), envoyée dans l'intention expresse de servir à la poursuite
+des bâtiments négriers et disposée sur le modèle le plus convenable.
+Le nombre en serait déterminé d'après les besoins de leur destination
+spéciale; chaque station serait mise en relation habituelle avec la
+station anglaise du même point, de manière à être à portée de donner
+et de recevoir tous les avertissements nécessaires et de concerter avec
+elle toutes ses opérations.
+
+2º Cette force maritime une fois constituée, on propose de la faire
+servir à la répression de la traite par un moyen plus efficace que la
+simple surveillance en mer. On propose d'entamer, tantôt au nom de la
+France, tantôt au nom de l'Angleterre, mais toujours de concert, des
+négociations avec les divers chefs des tribus indigènes qui possèdent
+la souveraineté de la côte, à l'effet d'obtenir d'eux, par des traités,
+l'engagement de supprimer la traite des noirs sur leur territoire. Les
+deux croisières seraient chargées de tenir la main à l'exécution de ces
+engagements, en exerçant sur la conduite des chefs et sur les faits qui
+se passeraient à la côte, une active surveillance, et, au besoin, si
+la simple intimidation produite par leur présence ne suffisait pas, en
+faisant usage des moyens de contrainte matérielle (blocus, débarquement
+ou autres) dont l'emploi est autorisé par les règles communes du droit
+des gens, même sans stipulations particulières, en cas de rupture d'un
+traité conclu. Il y a même lieu de penser que, sur quelques points, on
+pourrait obtenir des chefs, de plein gré, le droit de faire la police de
+leur territoire. Dans le cas où l'emploi de la force serait nécessaire,
+le gouvernement français dispose, dans ses possessions de la côte
+d'Afrique, de ressources d'une nature particulière dont l'usage serait
+précieux.
+
+
+ XII
+
+_Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour
+remplacer les conventions de 1831 et 1833._
+
+Le plan proposé par le docteur Lushington, autant qu'on peut
+l'entrevoir, prend pour base le système mis en avant par le gouvernement
+français, en y apportant cependant les modifications suivantes:
+
+1º Les conventions de 1831 et de 1833 ne seraient que suspendues en ce
+moment, et cela, non point à partir du jour même de la conclusion, mais
+à partir seulement du commencement des opérations des deux croisières
+anglaise et française sur la côte d'Afrique.
+
+2º Pour prévenir l'usurpation des pavillons anglais et français, on
+accorderait aux croiseurs de chaque nation, sur les bâtiments suspects
+d'avoir usurpé le pavillon de l'autre, un droit non pas de _visite_,
+mais de simple _vérification de la nationalité_, par l'inspection des
+papiers de bord et autres moyens.
+
+3º Pour arriver plus aisément à la conclusion des traités avec les
+chefs naturels de la côte, les deux escadres formeraient, dès à présent,
+autour des centres principaux de traite, non point un blocus proprement
+dit, mais une croisière très-active et très-serrée. On espère que
+la gêne produite par cette croisière diminuerait en peu de temps, et
+l'activité de la traite des noirs sur ces points et le profit que les
+chefs naturels peuvent en retirer, et qu'ils seraient ainsi amenés plus
+aisément à consentir à son abolition. Mais pour rendre cette mesure
+efficace, le docteur Lushington paraît croire qu'il serait nécessaire de
+conserver sur ces points, et sur ces points seulement, quelques-unes
+des stipulations des traités de 1831 et de 1833, comme, par exemple, le
+droit de capture d'un bâtiment d'une des nations par les croiseurs de
+l'autre, en cas où ce bâtiment serait trouvé portant des noirs à son
+bord.,
+
+4º Si au bout d'un certain nombre d'années, qui serait fixé au traité,
+les deux puissances reconnaissaient que le but qu'elles se sont proposé
+est atteint, toutes les conventions, aussi bien celles de 1831 et
+de 1833 que le nouvel arrangement aujourd'hui à conclure, seraient
+annulées; on y substituerait une simple déclaration, faite en commun
+par les deux puissances, et posant, comme principe de droit des gens,
+le droit, pour tous les vaisseaux de marine militaire, de toutes les
+nations, de vérifier la nationalité des bâtiments marchands qu'ils
+rencontrent et qu'ils soupçonnent d'usurper un pavillon étranger pour
+couvrir un commerce illicite.
+
+Ce plan comprend, on peut le voir, deux parties distinctes, l'une
+immédiatement applicable et provisoire, la seconde ajournée à une époque
+ultérieure, mais destinée à devenir permanente; la première qui suspend
+seulement les conventions de 1831 et de 1833 et en laisse même subsister
+quelques clauses; la seconde qui les abolit définitivement, mais qui
+leur substitue la solution, dans le sens de l'Angleterre, du point de
+droit contesté entre ce gouvernement et celui des États-Unis.
+
+
+ XIII
+
+_Traité signé à Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des
+conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de
+répression de la traite des nègres._
+
+S. M. le roi des Français et S. M. la reine du royaume-uni de la
+Grande-Bretagne et de l'Irlande, considérant que les conventions du 30
+novembre 1831 et du 22 mars 1833 ont atteint leur but en prévenant la
+traite des noirs sous les pavillons français et anglais, mais que
+ce trafic odieux subsiste encore, et que lesdites conventions sont
+insuffisantes pour en assurer la suppression complète, S. M. le roi des
+Français ayant témoigné le désir d'adopter, pour la suppression de la
+traite, des mesures plus efficaces que celles qui sont prévues par ces
+conventions, et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et
+de l'Irlande ayant à coeur de concourir à ce dessein, Elles ont résolu
+de conclure une nouvelle convention qui sera substituée, entre les deux
+hautes parties contractantes, aux lieu et place desdites conventions
+de 1831 et 1833, et, à cet effet, Elles ont nommé pour leurs
+plénipotentiaires, savoir:
+
+S. M. le roi des Français, le sieur Louis de Beaupoil, comte de
+Sainte-Aulaire, pair de France, grand-croix de l'ordre royal de la
+Légion d'honneur, grand-croix de l'ordre de Léopold de Belgique, son
+ambassadeur près S. M. Britannique;
+
+Et le sieur Charles-Léonce-Achille-Victor duc de Broglie, pair
+de France, grand-croix de l'ordre royal de la Légion d'honneur,
+vice-président de la Chambre des pairs;
+
+Et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande;
+le très-honorable George, comte d'Aberdeen, vicomte Gordon, vicomte
+Formartine, lord Haddo, Methlick, Tarvis et Kellie, pair du Royaume-Uni,
+conseiller de Sa Majesté en son conseil privé, chancelier du très-ancien
+et très-noble ordre du Chardon, et principal secrétaire d'État de Sa
+Majesté ayant le département des affaires étrangères;
+
+Et le très-honorable Stephen Lushington, conseiller de Sa Majesté en son
+conseil privé, et juge de sa haute cour d'amirauté;
+
+Lesquels, après s'être communiqué leurs pleins pouvoirs respectifs,
+trouvés en bonne et due forme, ont arrêté et conclu les articles
+suivants:
+
+ART. 1er.--Afin que le pavillon du S. M. le roi des Français et celui
+de S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande ne
+puissent être usurpés, contrairement au droit des gens et aux lois en
+vigueur dans les deux pays, pour couvrir la traite des noirs, et afin de
+pourvoir plus efficacement à la suppression de ce trafic, S. M. le roi
+des Français s'engage à établir, dans le plus court délai possible, sur
+la côte occidentale de l'Afrique, depuis le cap Vert jusqu'au 16° 30 de
+latitude méridionale, une force navale composée au moins de vingt-six
+croiseurs, tant à voiles qu'à vapeur; et S. M. la reine du royaume-uni
+de la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage à établir, dans le plus
+court délai possible; sur la même partie de la côte occidentale de
+l'Afrique, une force composée au moins de vingt-six croiseurs, tant à
+voiles qu'à vapeur, et sur la côte orientale de l'Afrique le nombre
+de croiseurs que Sa Majesté jugera suffisant pour la suppression de la
+traite sur cette côte, lesquels croiseurs seront employés dans le but
+ci-dessus indiqué, conformément aux dispositions suivantes.
+
+ART. 2--Lesdites forces navales françaises et anglaises agiront de
+concert pour la suppression de la traite des noirs. Elles établiront
+une surveillance exacte sur tous les points de la partie de la côte
+occidentale d'Afrique où se fait la traite des noirs, dans les limites
+désignées par l'article 1er. Elles exerceront, à cet effet, pleinement
+et complétement tous les pouvoirs dont la couronne de France et celle de
+la Grande-Bretagne sont en possession pour la suppression de la traite
+des noirs, sauf les modifications qui vont être ci-après indiquées en ce
+qui concerne les navires français et anglais.
+
+ART. 3.--Les officiers au service de S. M. le roi des Français et
+les officiers au service de S. M. la reine du royaume-uni de la
+Grande-Bretagne et de l'Irlande, qui seront respectivement chargés du
+commandement des escadres françaises et anglaises destinées à assurer
+l'exécution de la présente convention, se concerteront sur les meilleurs
+moyens de surveiller exactement les points de la côte d'Afrique
+ci-dessus indiqués, en choisissant et en désignant les lieux de station,
+et en confiant ces postes aux croiseurs des deux nations, agissant
+ensemble ou séparément, selon qu'il sera jugé convenable; de telle sorte
+néanmoins que, dans le cas où l'un de ces postes serait spécialement
+confié aux croiseurs de l'une des deux nations, les croiseurs de l'autre
+nation puissent, en tout temps, y venir exercer les droits qui leur
+appartiennent pour la suppression de la traite des noirs.
+
+ART. 4.--Des traités pour la suppression de la traite des noirs seront
+négociés avec les princes ou chefs indigènes de la partie de la
+côte occidentale d'Afrique ci-dessus désignée, selon qu'il paraîtra
+nécessaire aux commandants des escadres françaises ou anglaises.
+
+Ces traités seront négociés ou par les commandants eux-mêmes, ou par les
+officiers auxquels ils donneront à cet effet des instructions.
+
+ART. 5.--Les traités ci-dessus mentionnés n'auront d'autre objet que la
+suppression de la traite des noirs. Si l'un de ces traités vient à être
+conclu par un officier de la marine britannique, la faculté d'y accéder
+sera expressément réservée à S. M. le roi des Français; la même faculté
+sera réservée à S. M. la reine du royaume-uni, de la Grande-Bretagne et
+de l'Irlande, dans tous les traités qui pourraient être conclus par un
+officier de la marine française. Dans le cas où S. M. le roi de Français
+et S. M. la reine du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande
+deviendraient tous deux parties contractantes à de tels traités, les
+frais qui auraient pu être faits pour leur conclusion, soit en cadeaux
+ou autres dépenses semblables, seront supportés également par les deux
+nations.
+
+ART. 6.--Dans le cas où il deviendrait nécessaire, conformément aux
+règles du droit des gens, de faire usage de la force pour assurer les
+traités conclus en conséquence de la présente convention, on ne pourra y
+avoir recours, soit par terre, soit par mer, que du commun consentement
+des officiers commandant les escadres françaises et anglaises.
+
+Et s'il était jugé nécessaire, pour atteindre le but de la présente
+convention, d'occuper quelques points de la côte d'Afrique ci-dessus
+indiqués, cette occupation ne pourrait avoir lieu que du commun
+consentement des deux hautes parties contractantes.
+
+ART. 7.--Dès l'instant où l'escadre que S. M. le roi des Français doit
+envoyer à la côte d'Afrique sera prête à commencer ses opérations sur
+ladite côte, S. M. le roi des Français en donnera avis à S. M. la reine
+du royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, et les deux hautes
+parties contractantes feront connaître, par une déclaration commune,
+que les mesures stipulées dans la présente convention sont sur le point
+d'entrer en cours d'exécution: ladite déclaration sera publiée partout
+où besoin sera.
+
+Dans les trois mois qui suivront la publication de ladite déclaration,
+les mandats délivrés aux croiseurs des deux nations, en vertu des
+conventions de 1831 et de 1833 pour l'exercice du droit de visite
+réciproque, seront respectivement restitués.
+
+ART. 8.--Attendu que l'expérience a fait voir que la traite des noirs,
+dans les parages où elle est habituellement exercée, est souvent
+accompagnée de faits de piraterie dangereux pour la tranquillité des
+mers et la sécurité de tous les pavillons, considérant en même temps
+que, si le pavillon porté par un navire est, _prima facie_, le signe
+de la nationalité de ce navire, cette présomption ne saurait être
+considérée comme suffisante pour interdire, dans tous les cas, de
+procéder à sa vérification, puisque, s'il en était autrement, tous les
+pavillons pourraient être exposés à des abus en servant à couvrir la
+piraterie, la traite des noirs ou tout autre commerce illicite; afin de
+prévenir toute difficulté dans l'exercice de la présente convention, il
+est convenu que des instructions fondées sur les principes du droit des
+gens et sur la pratique constante des nations maritimes seront adressées
+aux commandants des escadres et stations françaises et anglaises sur la
+côte d'Afrique.
+
+En conséquence, les deux gouvernements se sont communiqué leurs
+instructions respectives, dont le texte se trouve annexé à la présente
+convention.
+
+ART. 9.--S. M. le roi des Français et S. M. la reine du royaume-uni de
+la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engagent réciproquement à continuer
+d'interdire, tant à présent qu'à l'avenir, toute traite des noirs dans
+les colonies qu'elles possèdent ou pourront posséder par la suite, et
+à empêcher, autant que les lois de chaque pays le permettront, leurs
+sujets respectifs de prendre dans ce commerce une part directe ou
+indirecte.
+
+ART. 10.--Trois mois après la déclaration mentionnée en l'article 7, la
+présente convention entrera en cours d'exécution. La durée en est fixée
+à dix ans. Les conventions antérieures seront suspendues. Dans le
+cours de la cinquième année, les deux hautes parties contractantes se
+concerteront de nouveau et décideront, selon les circonstances, s'il
+convient, soit de modifier, soit de remettre en vigueur tout ou
+partie de la convention actuelle. A la fin de la dixième année, si les
+conventions antérieures n'ont pas été remises en vigueur, elles
+seront considérées comme définitivement abrogées. Les hautes parties
+contractantes s'engagent, en outre, à continuer de s'entendre pour
+assurer la suppression de la traite des noirs par tous les moyens qui
+leur paraîtront les plus utiles et les plus efficaces, jusqu'au moment
+où ce trafic aura été complétement aboli.
+
+ART. 11.--La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en
+seront échangées à Londres à l'expiration de dix jours, à compter de ce
+jour, ou plus tôt si faire se peut.
+
+En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée et y ont
+apposé le sceau de leurs armes.
+
+Fait à Londres, le 29 mai 1845.
+
+L. S. SAINTE-AULAIRE. V. DE BROGLIE, ABERDEEN
+
+STEPHEN LUSHINGTON.
+
+
+ XIV
+
+1º _Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et
+ministres de France à Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, sur
+les affaires de Grèce._
+
+Monsieur, l'attention du gouvernement du roi, quelque temps distraite de
+la situation de la Grèce par des questions plus urgentes, commence à s'y
+reporter.
+
+La sollicitude du cabinet de Londres a été dernièrement appelée, et il
+a appelé lui-même celle des autres puissances sur des actes déplorables
+qu'il serait souverainement injuste d'attribuer à la volonté du
+gouvernement grec, mais qui autorisent à craindre que le pouvoir n'ait
+pas en Grèce toute l'énergie nécessaire pour maintenir ses agents dans
+les voies d'une administration régulière, juste et humaine. Le mal
+est d'autant plus regrettable qu'à d'autres égards l'état intérieur du
+royaume fondé par le concours de la France, de l'Angleterre et de
+la Russie semble prouver que ces puissances n'avaient pas cédé à une
+généreuse illusion en se décidant à tant de sacrifices pour replacer au
+rang des nations indépendantes une contrée qui leur paraissait
+renfermer en elle-même tous les éléments essentiels de régénération.
+L'accroissement de la population, le perfectionnement de l'agriculture,
+l'augmentation progressive du revenu qui s'équilibre enfin avec les
+charges ordinaires, ce sont là autant de symptômes d'une vitalité
+intérieure et naturelle qu'il serait déplorable de voir arrêtée ou
+compromise par l'impuissance ou l'incurie de l'administration. C'est
+sans doute au seul roi Othon qu'il appartient de porter remède, de
+concert avec le peuple qu'il gouverne, à des maux ou à des périls
+signalés peut-être avec quelque exagération, mais qui ont un fond de
+réalité...
+
+Toute mesure qui serait à cet effet imposée au roi Othon par une volonté
+étrangère manquerait, et, à coup sûr, aucune des puissances qui ont
+élevé la nouvelle monarchie n'a la pensée de porter ainsi atteinte à son
+indépendance.
+
+Cependant, les puissances qui ont élevé la nouvelle monarchie et celles
+qui, sans avoir pris part au traité du 8 juillet 1827, ont contracté
+depuis avec le cabinet d'Athènes des relations plus ou moins intimes,
+considèrent sans doute comme un devoir envers ce cabinet et envers
+elles-mêmes de lui donner des conseils propres à prévenir des
+catastrophes dont les conséquences n'affecteraient pas les intérêts de
+la Grèce seule.
+
+Pour que ces conseils aient quelque chance de produire une impression
+réelle, il faut qu'ils soient unanimes; il faut qu'ils ne paraissent pas
+émaner d'influences rivales, dont les tendances contraires deviendraient
+pour la Grèce une cause de divisions intestines et de tiraillements
+funestes; il faut encore qu'ils aient été préparés avec une maturité et
+une réflexion qui, en ménageant la juste susceptibilité du gouvernement
+et du peuple grec, assurent à l'influence des puissances unies
+l'autorité morale sans laquelle elles ne feraient qu'aggraver les maux
+qu'il faut guérir.
+
+Le plus grave de ces maux, celui duquel dérivent presque tous les
+autres, c'est évidemment la faiblesse et l'inertie du pouvoir, assailli
+chaque jour par les prétentions rivales des partis ou des individus,
+se réfugiant pour leur échapper dans un isolement qui l'éloigne de sa
+nation même, et le met hors d'état de la connaître et de la diriger.
+Il s'inquiète, hésite, ajourne toute résolution, toute action et, ne
+trouvant nulle part ni impulsion décidée, ni point d'appui suffisant, il
+semble près de tomber dans cet état de nullité qui laisse subsister les
+abus les plus flagrants et pourrait ouvrir la porte aux périls les plus
+graves.
+
+On a quelquefois pensé que le meilleur moyen de mettre fin à cette
+inertie du pouvoir, et aux fâcheux état qui en résulte dans les esprits
+comme dans les affaires, ce serait de donner à la Grèce le régime
+constitutionnel dans le sens qu'on est généralement convenu de donner à
+ce mot, c'est-à-dire d'y appeler des pouvoirs divers et indépendants
+à participer au plein exercice de la puissance législative et à la
+direction des affaires.
+
+Loin d'être convaincu des avantages d'une telle innovation, le
+gouvernement du roi ne voit ni dans l'organisation intérieure de la
+Grèce, ni dans les habitudes et l'existence des diverses classes de la
+population, les conditions propres à en préparer le succès. Dans son
+opinion, elle risquerait de n'être pas comprise des sujets du roi Othon,
+et de ne devenir entre leurs mains qu'un nouvel instrument de discorde
+et d'anarchie.
+
+Au lieu d'exposer la Grèce et sa monarchie naissante à ce nouveau péril,
+le gouvernement du roi pense qu'il n'est pas impossible de trouver,
+dans les institutions déjà existantes et déjà accréditées en Grèce, des
+moyens de donner à l'administration du roi Othon le point d'appui, la
+régularité, l'activité qui lui manquent, de réprimer ainsi les abus dont
+on se plaint et de préparer à la Grèce un meilleur avenir.
+
+Il suffirait peut-être, pour atteindre à ce but, d'étendre les
+attributions et d'assurer l'action efficace du conseil d'État qui siége
+maintenant auprès du roi, et de rattacher cette institution à celle des
+conseils municipaux et provinciaux dont la base, empruntée à d'antiques
+établissements, était enracinée dans les moeurs nationales, même à
+l'époque de la domination turque. Une telle combinaison, en affermissant
+et réglant l'exercice de l'autorité royale, aurait tout à la fois
+l'avantage de se lier aux traditions nationales, d'accomplir, dans
+une mesure raisonnable, des promesses qui peuvent être diversement
+interprétées, mais dont, sous plus d'un rapport, il ne serait pas sans
+inconvénient de ne tenir aucun compte, enfin, de ne donner aucun motif
+de crainte à ceux qui redoutent, avant tout, pour un trône mal affermi,
+l'intervention active d'un contrôle populaire.
+
+Je viens, monsieur, de vous indiquer sommairement notre pensée sur la
+nature des conseils que les puissances pourraient faire entendre au
+gouvernement grec, dans le cas où, comme paraît le désirer le cabinet de
+Londres, elles jugeraient nécessaire d'intervenir pour signaler au roi
+Othon les maux qui se font sentir dans l'administration de ses États.
+
+J'insiste, en même temps, sur les ménagements, sur le caractère amical
+et confidentiel qui devraient présider à cette intervention dans les
+affaires intérieures d'un État indépendant.
+
+Veuillez, je vous prie, communiquer la présente dépêche au cabinet de
+Londres. Si je ne donne pas plus de développement aux idées qui y sont
+exprimées, c'est que je me propose moins d'en provoquer l'adoption
+immédiate et complète que d'inviter les cours alliées à y réfléchir de
+leur côté et à me communiquer les résultats de leurs réflexions; je n'ai
+pas besoin d'ajouter qu'elles seront de notre part l'objet de l'examen
+le plus attentif et le plus scrupuleux. Nous pensons que l'honneur des
+cabinets européens est engagé à prévenir, dans le nouvel État qu'ils
+ont contribué à fonder en Grèce, des maux qui seraient assez graves pour
+compromettre l'oeuvre commencée et tous les intérêts qui s'y rattachent.
+
+2º _M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à Athènes._
+
+7 juin 1841.
+
+Monsieur, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire jusqu'au nº 41 inclusivement.
+
+Nous avons été satisfaits du langage tenu et des intentions manifestées
+par M. Maurocordato pendant le séjour qu'il a fait à Paris. Il m'a
+paru que sa manière de voir sur les réformes à introduire dans
+l'administration de la Grèce se rapproche beaucoup plus de celle du
+gouvernement du roi que de l'empressement du cabinet de Londres à y
+substituer un régime constitutionnel. Il a hautement protesté contre
+toute idée d'exclusion dans le choix des personnes, et a reconnu qu'en
+s'aliénant la France et les hommes qui passent pour ses amis, il se
+mettrait dans l'impossibilité d'organiser une administration stable et
+efficace. Vous le trouverez disposé à entretenir avec vous les meilleurs
+rapports, et en lui prêtant votre concours dans tout ce qui tendra
+au bien général du pays, vous êtes certain d'entrer dans la pensée du
+gouvernement du roi.
+
+3º _M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à Athènes._
+
+17 septembre 1841.
+
+Monsieur, j'ai reçu les dépêches que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire par le dernier paquebot. J'ai reçu aussi celle de M. Piscatory.
+Ceux de vos collègues qui ont attribué à l'action de la France le
+changement de ministère naguère accompli à Athènes, sont tombés dans
+une erreur si évidente que, sans doute, ils n'auront pas tardé à
+la reconnaître. Quelles que soient, d'ailleurs, à cet égard
+leurs préoccupations, ils ne sauraient les faire partager à leurs
+gouvernements auprès desquels nous soutenions si vivement la cause de
+M. Maurocordato, au moment où, à notre insu, ce ministre donnait sa
+démission. Nous nous étions loyalement décidés à lui accorder notre
+appui, parce qu'il nous avait paru animé d'intentions sages et droites,
+parce que ses qualités personnelles et son influence avaient dû nous
+faire croire qu'appelé par la volonté du roi Othon à tirer la Grèce
+de la situation difficile où elle se trouve placée, il avait plus de
+chances qu'un autre d'y réussir. Il n'entrait, vous le savez, aucune
+préférence personnelle dans l'attitude que nous avions prise à
+son égard. C'est assez dire que sa retraite ne changera rien aux
+dispositions bienveillantes dont nous avons été constamment animés
+pour la Grèce, et que notre concours est également acquis à quiconque
+entreprendra, avec le courage, le dévouement et l'intelligence
+nécessaires, là tâche difficile sous laquelle M. Maurocordato a
+succombé. A ces titres, M. Christidès, dont le gouvernement du roi
+connaît et apprécie d'ailleurs tout le mérite, peut compter sur
+notre empressement à seconder ses efforts. Vous pouvez lui en donner
+l'assurance. Quant à l'opinion peu favorable qu'il exprime sur les idées
+que nous avions indiquées pour l'organisation du conseil d'État, que M.
+Christidès ne craigne pas que nous en soyons moins bienveillants pour
+lui et moins enclins à le soutenir. A la distance où nous sommes du pays
+qu'il va gouverner, nous n'avons pas la prétention de juger mieux que
+lui de la route qu'il convient de suivre pour arriver au but commun de
+nos voeux et des siens, l'affermissement de l'ordre, la création d'une
+administration régulière et qui puisse développer toutes les ressources
+de la Grèce. Par cela même que nous avons toujours cru que les mesures
+à prendre à cet effet devaient se rattacher aux moeurs, aux idées, aux
+institutions et aux traditions nationales, plutôt que d'être puisées
+dans l'imitation précipitée et confuse des institutions étrangères,
+c'est au gouvernement du roi Othon, dirigé par les conseils de ses
+sujets les plus éclairés, que nous entendons laisser l'appréciation
+des remèdes appropriés à la guérison du mal; et quand nous avons pris
+l'initiative à cet égard, nous avons voulu appeler sur ces graves et
+urgentes questions l'attention de la Grèce et de l'Europe, bien plutôt
+que les résoudre nous-mêmes par des conseils précis et positifs. Ce que
+je viens de vous dire, monsieur, suffit pour vous indiquer la marche
+que vous avez à suivie dans les circonstances nouvelles créées par la
+retraite de M. Maurocordato. Je me propose de vous écrire bientôt avec
+plus de détails sur la situation de la Grèce et du nouveau cabinet qui
+vient de se former.
+
+
+ XV
+
+_M. Guizot à Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville,
+commandant l'escadre française dans la Méditerranée._
+
+Monseigneur,
+
+Juin 1846.
+
+D'après de nouveaux avis parvenus au gouvernement du roi au sujet des
+préparatifs hostiles plus ou moins directs qui se font, à ce qu'il
+paraît, à Tripoli contre la régence de Tunis, le roi a décidé que Votre
+Altesse Royale, au lieu de détacher, pour les envoyer devant Tunis, deux
+vaisseaux de son escadre, se présenterait sur les côtes de la Régence
+avec l'escadre entière. Votre Altesse Royale ne dira point qu'elle vient
+expressément et spécialement dans le dessein de protéger le bey contre
+les tentatives qui peuvent le menacer. L'apparition de Votre Altesse
+Royale devant Tunis fera partie des promenades et des exercices qu'elle
+fait faire à l'escadre dans la Méditerranée. Mais elle saisira cette
+occasion pour renouveler au bey l'assurance de la protection du roi qui
+persiste et persistera toujours à ne souffrir, dans l'état actuel et
+traditionnel de la régence, aucune altération. Après avoir ainsi rassuré
+le bey, Votre Altesse Royale se présentera ensuite avec l'escadre
+entière, et comme suite de ses exercices, devant Tripoli, et là, dans
+ses communications avec le pacha, elle lui fera connaître que le roi
+est informé des menées et des préparatifs auxquels il se livre contre la
+régence de Tunis, et lui notifiera que le gouvernement du roi, comme il
+l'a plusieurs fois déclaré à la Porte, est résolu à ne rien souffrir
+de semblable et à maintenir, en ce qui touche le bey et la régence, le
+complet _statu quo_, et que si quelque tentative hostile avait lieu de
+sa part sur une partie quelconque du territoire de la régence, Votre
+Altesse Royale a ordre formel de s'y opposer. Et le cas échéant, ce qui
+ne paraît pas probable, vous vous y opposerez en effet, Monseigneur,
+conformément aux instructions données en 1843, dans des circonstances
+analogues, à M. le capitaine de vaisseau Le Goarant de Trommelin, et
+dont je joins ici copie.
+
+Ces instructions sont de tous points conformes aux déclarations que nous
+avons, à plusieurs reprises, faites à la Porte ottomane. Nous en avons
+reçu, à plusieurs reprises aussi, les assurances les plus formelles
+qu'elle ne méditait et ne préparait absolument rien contre le bey de
+Tunis.
+
+Le gouvernement du roi pense en effet que, contenue par nos déclarations
+et nos actes, la Porte n'entreprendra rien. Cependant, elle garde
+toujours certaines velléités et fait de temps en temps des commencements
+de démonstration que nous devons surveiller avec soin. On nous annonce
+à Tunis et à Tripoli, dans ce moment même, qu'une partie de l'escadre
+turque doit sortir du Bosphore et se rendre à Malte. C'est ce qui
+détermine le gouvernement du roi à donner à Votre Altesse Royale les
+ordres que je vous transmets et qu'elle exécutera avec la prudence et le
+tact dont elle a déjà donné de si honorables preuves.
+
+Dès que Votre Altesse Royale aura accompli avec toute l'escadre, sur les
+côtes de Tunis et de Tripoli, l'excursion que lui prescrit le roi, elle
+se rapprochera des côtes de France pour être à la portée de recevoir les
+directions ultérieures qu'il pourrait entrer dans les vues de Sa Majesté
+de lui donner.
+
+Je suis, etc., etc....
+
+
+ XVI
+
+1º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de
+Salvandy, ambassadeur de France en Espagne._
+
+Paris, 29 novembre 1841.
+
+Monsieur le comte, en se déterminant, de l'avis de son conseil, à
+accréditer un ambassadeur en Espagne, quoique le gouvernement espagnol
+n'eût revêtu que d'un titre inférieur son représentant en France, le roi
+a voulu surtout donner à la reine Isabelle un témoignage d'affectueuse
+considération, et contribuer, autant qu'il est en nous, à garantir
+contre tout danger son trône et ses droits; il nous a paru qu'un agent
+investi du caractère diplomatique le plus élevé aurait, pour veiller à
+ce grand intérêt, des facilités et des moyens qui manquent à un simple
+chargé d'affaires. C'est donc là l'objet essentiel de vôtre mission,
+celui que vous ne devez jamais perdre de vue au milieu des incidents et
+des complications qui peuvent survenir.
+
+Je ne saurais entrer aujourd'hui dans des développements étendus sur la
+nature des devoirs que ces incidents pourraient vous imposer. La crise
+violente produite par les événements du mois dernier a nécessairement
+modifié la situation de l'Espagne; cependant il n'est pas encore
+possible d'apprécier la portée de cette modification, qui ne peut
+manquer d'influer sur les rapports que nous entretiendrons avec ce pays.
+
+Lorsque le gouvernement du régent a paru vouloir recourir, pour
+repousser les attaques de ses ennemis, à un système de violence contre
+lequel il nous eût été difficile de ne pas protester, au moins par
+notre attitude, lorsque surtout quelques-uns de ses actes ont semblé
+l'associer aux accusations que la haine absurde d'un parti faisait
+retentir contre la France, le gouvernement du roi a dû retarder votre
+départ. Votre présence au sein d'un pays livré à de pareilles influences
+n'eût été d'aucune utilité, et vous pouviez vous trouver exposé à des
+manifestations qui eussent eu des suites graves; aujourd'hui que
+le gouvernement espagnol se montre disposé à rentrer dans des voies
+régulières, et nous tient à nous-mêmes un langage plus convenable,
+l'intention du roi est que vous alliez prendre immédiatement possession
+du poste qu'il vous a confié.
+
+Aucun sentiment, aucun dessein hostile ne nous anime contre la régence
+du duc de la Victoire. Rien n'est plus éloigné de notre pensée que de
+le contrarier dans ce qu'il entreprendra pour donner enfin à l'Espagne
+l'ordre et la tranquillité, pour contenir les partis et pour consolider
+le gouvernement de la reine Isabelle. Nous accomplirons scrupuleusement
+les devoirs prescrits par le droit des gens, et les services qu'on nous
+demandera, à titre de bon voisinage, seront accordés dans la limite
+compatible avec les intérêts et l'honneur de la France. C'est là,
+monsieur le comte, la ligne de conduite que nous nous proposons de
+suivre, et quoi qu'on en puisse dire, que nous avons constamment suivie
+à l'égard de l'Espagne. Nous avons lieu d'espérer que son gouvernement y
+répondra par des sentiments et des procédés semblables.
+
+Je ne saurais, je vous le répète, vous donner en ce moment des
+instructions plus précises. Vos premiers rapports, en nous exposant
+l'ensemble de la situation que nous auront faite les circonstances, me
+mettront probablement en mesure de vous tracer plus complétement
+votre marche. Vous connaissez assez bien, d'ailleurs, la politique
+du gouvernement du roi pour pouvoir attendre, sans inconvénient, les
+directions spéciales que je m'empresserai de vous transmettre.
+
+Recevez, etc.
+
+2º _M. Guizot, ministre des affaires étrangères, aux représentants du
+roi près les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc._
+
+Paris, 5 février 1842.
+
+M.... Le roi, en se décidant à envoyer un ambassadeur à Madrid, s'était
+d'abord proposé de témoigner hautement son affection et sa sollicitude
+pour la reine Isabelle. Il avait voulu, en même temps, donner au
+gouvernement espagnol une marque de son impartialité au milieu des
+dissensions civiles de l'Espagne, et lui prêter un appui moral qui
+l'aidât à triompher, au dedans, des tentations anarchiques, et à se
+faire reconnaître, au dehors, par les puissances qui ne sont pas encore
+entrées en relation avec lui. Le cabinet de Madrid avait paru comprendre
+ces loyales intentions. Il avait témoigné une vive satisfaction de
+la nomination de M. le comte de Salvandy, et dans toute la portion de
+l'Espagne que l'ambassadeur du roi a dû traverser pour se rendre à son
+poste, les fonctionnaires publics de toutes les classes ont joint leurs
+démonstrations à celles de la sympathie populaire.
+
+Arrivé à Madrid, M. de Salvandy n'eut pas lieu d'être moins satisfait
+de ses premiers rapports avec le ministre des affaires étrangères, M.
+Gonzalès. Et comme il le priait de vouloir bien lui indiquer le jour où
+il pourrait être admis à présenter à la reine ses lettres de créance,
+M. Gonzalès lui répondit, sans élever aucune objection, que dès
+qu'il aurait reçu à ce sujet les ordres qu'il allait provoquer, il
+s'empresserait de les lui faire connaître.
+
+Cependant, dès le lendemain, les choses avaient changé d'aspect.
+Le ministre espagnol vint annoncer à l'ambassadeur du roi que, dans
+l'opinion du cabinet de Madrid, ce n'était pas à la jeune reine que
+devaient être remises les lettres de créance qui lui étaient adressées,
+mais au régent. A l'appui de cette prétention imprévue, le cabinet de
+Madrid alléguait, d'une part, l'art. 59 de la constitution espagnole de
+1831, qui confère au régent toute l'autorité royale; de l'autre, l'usage
+constamment suivi pendant la régence de la reine Christine, et ce qui a
+eu lieu depuis que la reine Christine a été remplacée par le duc de
+la Victoire à l'égard d'un ministre de Portugal et d'un ou deux autres
+agents diplomatiques de l'Amérique du Sud.
+
+M. de Salvandy n'a pas cru, et le gouvernement du roi, auquel il s'est
+empressé d'en référer, n'a pas cru davantage que ces arguments et ces
+faits fussent de nature à l'emporter sur un principe du droit des gens,
+consacré par une pratique universelle et par des considérations dont les
+amis de la monarchie ne pouvaient méconnaître la gravité.
+
+Il résulte, en effet, de l'examen attentif des précédents qu'à toutes
+les époques, sauf le cas où, comme sous la reine Christine, en Espagne,
+et l'empereur dom Pedro, en Portugal, la régence a reposé sur une tête
+couronnée, sur le père ou la mère du souverain mineur, les lettres de
+créance ont été remises à ce souverain lui-même. C'est ce qui a eu lieu
+en France pendant la minorité de Louis XV, bien que le régent fût alors
+le premier prince du sang. C'est ce qui a eu lieu en Grèce pendant la
+minorité du roi Othon, et au Brésil pendant celle de dom Pedro. Et ce
+dernier exemple est d'autant plus concluant que, là aussi, le régent
+avait voulu d'abord élever une prétention semblable à celle du
+gouvernement de Madrid, mais il ne tarda pas à y renoncer.
+
+Dans une question de cette nature, le seul fait de ces précédents serait
+décisif; des raisons morales, puisées dans les plus graves intérêts
+de la monarchie, sont peut-être encore plus impérieuses. L'incapacité
+temporaire qui résulte de la minorité du souverain est déjà pour le
+pouvoir une épreuve assez forte, assez périlleuse pour qu'on doive
+la restreindre dans les limites les plus étroites, et n'interdire au
+monarque mineur que les actes qu'il est incontestablement hors d'état
+d'accomplir. Par cela même que cette éclipse momentanée de la royauté
+altère plus ou moins, dans l'esprit des peuples, le prestige dont le
+trône a besoin d'être entouré, il faut qu'elle ne soit pas complète, et
+lorsque le jeune souverain se trouve nécessairement privé de l'exercice
+réel de son pouvoir, il importe plus que jamais de lui en laisser toute
+la représentation extérieure et de bien constater, aux yeux de tous,
+qu'il est toujours le possesseur suprême de ce pouvoir, et que si ses
+mains ne manient pas le sceptre, sa tête porte toujours la couronne.
+
+Le cabinet espagnol lui-même l'a si bien senti que, dans ces derniers
+temps, il a pris soin de faire figurer la reine Isabelle dans les
+occasions d'apparat qui se sont présentées. Pour n'en citer que
+l'exemple le plus récent et le plus éclatant à la fois, au moment même
+où l'on nous affirmait que cette jeune princesse ne pouvait recevoir
+de la main de l'ambassadeur de France les lettres de créance du roi des
+Français, elle assistait à l'ouverture des Cortès, et le président du
+Conseil s'inclinait devant elle et lui baisait la main avant de remettre
+le discours du trône au régent qui devait le lire. Si l'on eût voulu
+prouver la faiblesse de l'argument tiré de la constitution espagnole
+pour établir que la reine ne pouvait intervenir dans la remise des
+lettres de créance, si l'on s'était proposé de faire ressortir la
+distinction si naturelle entre les actes d'autorité réservés au
+régent et les actes de dignité de représentation qui doivent toujours
+appartenir à la royauté, on n'eût pu alléguer un exemple plus frappant
+ni trouver une démonstration plus décisive.
+
+La discussion suscitée à Madrid par cet incident s'est prolongée pendant
+plus de vingt jours. M. de Salvandy a porté l'esprit de conciliation
+aussi loin que son devoir lui permettait. Il a proposé notamment que
+le régent assistât à l'audience dans laquelle la reine recevrait ses
+lettres de créance, et qu'elle les lui remît immédiatement pour qu'il
+les ouvrît et qu'il répondît de vive voix à l'ambassadeur. Il offrait
+de plus d'aller avec toute son ambassade faire une visite officielle
+au régent dans sa propre demeure. Aucune de ces propositions n'a été
+acceptée et l'ambassadeur du roi a quitté Madrid le 6 février, en y
+laissant un des secrétaires de l'ambassade qui est resté chargé de
+suivre les affaires courantes et de protéger les intérêts des Français.
+
+Tel est, M..., l'exposé fidèle d'un différend qui a déjà eu et qui aura
+peut-être encore bien du retentissement. Je vous invite à faire usage
+des explications dans lesquelles je viens d'entrer pour rectifier les
+versions inexactes qui se répandraient dans le pays où vous résidez. Le
+gouvernement du roi n'a été animé, à l'origine et dans le cours de
+cet incident, que des intentions les plus bienveillantes pour le
+gouvernement espagnol. Nous regrettons que ces intentions n'aient pu
+devenir efficaces; mais notre conduite était réglée d'avance par
+les principes du droit des gens, par nos propres précédents, par
+les intérêts permanents de toute monarchie, par ceux de la monarchie
+espagnole elle-même. Nous avons dû et voulu les soutenir quand ils nous
+paraissent méconnus et compromis, et le sentiment de l'Europe a été
+d'accord avec le nôtre. Le cabinet de Londres, naturellement appelé
+à exprimer son opinion dans cette circonstance, n'a pas hésité
+non-seulement à reconnaître que nous avions raison, mais encore à faire
+parvenir à Madrid l'expression de sa pensée, et les cours de Vienne et
+de Berlin, à qui leur position ne permettait pas la même démarche, ont
+positivement témoigné qu'elles adhéraient à notre doctrine.
+
+«Recevez, etc.
+
+«_Signé_: GUIZOT.»
+
+3º _Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen à M. Aston, ministre
+d'Angleterre en Espagne._
+
+_The Earl of Aberdeen to M. Aston._
+
+(Private) Foreign-Office, january 7, 1842.
+
+«My dear Sir,
+
+«It is necessary that I should write to you with the utmost frankness on
+the subject of the dispute between the spanish government and the french
+ambassador. You are of course aware that it is attributed exclusively
+to your influence. This is not only the conviction of M. de Salvandy
+himself and the french government, but I have seen letters from Madrid,
+from persons entirely unconnected with either, written under the same
+persuasion. I need not say that I attach no credit to this report, and
+that I believe you have endeavoured, by conciliatory means, to adjust
+the difference. At the same time, as you have acted in the belief that
+the spanish government were right in their pretensions, it is clear that
+your advice, whatever it was, and you do not describe it particularly,
+could not be expected to produce much effect.
+
+«It is impossible for any one to be more desirous of supporting the
+spanish government tham I am, whenever they are right, and especially
+against France. But in this case, we think them decidedly wrong; and I
+regret very much that your usually sound judgment should have been led
+to a different conclusion. The ground of justification taken by the
+government in adducing the 59th article of the Constitution, is a mere
+quibble. It is so wretchedly sophistical that it is quite sufficient to
+raise serious doubts of their sincerity. You may rely on it, if this is
+persevered in, that we must bid adieu to all our hopes of recognition by
+the Northern Powers. They will see in it, and not unnaturally, nothing
+but a successful attempt of the revolutionary part to degrade Monarchy,
+supported by English jealousy of French influence.
+
+I am not at all surprised that Spaniards should view with suspicion any
+proceeding whatever on the part of France, and that they should imagine
+there was some intention to slight the Regent and his authority. In
+the present instance, I really believe the suspicion to be entirely
+unfounded, and that the mission was undertaken in the most friendly
+spirit, and was hastened at our request. The natural, simple, and
+obvious course was undoubtedly to let the ambassador present his letters
+to the Queen, to whom they were addressed, and although I attribute
+the difficulty only to a mistaken suspicion on the part of the spanish
+government, others will see in it the studied abasement of Royalty, or a
+determination to quarrel with France at all risks.
+
+«I do not understand that M. de Salvandy has made any pretensions, as
+a family Ambassador, or has attempted to revive any old privileges of
+access to the Queen, except under such regulations as the government
+may deem necessary or expedient. Anything else, of course, ought to be
+strenuously resisted. With the end of the family compact, the French
+ambassador must be like any other.
+
+I need not tell you that this affair has been the cause of great
+vexation. If M. de Salvandy should not have yet left Madrid, I shall
+not despair of your being able to bring it to some adjustment. But there
+will be violent speeches in the Cortes, both governments will become
+more deeply pledged, and every day will add to the difficulty. It is
+by no mean improbable that very serious consequences will at no distant
+time ensue. At present, we think the spanish government clearly wrong;
+but this affair will be resented by France, and the course of events
+will most probably make them the agressors. Thus our own position will
+become more difficult and complicated. However right Spain may be in the
+end, the origin of the quarrel will be tainted....
+
+In recomending to you really and strenuous endeavours the attempt to
+bring the Spanish government to a more tractable state with respect to
+this unfortunate dispute, I must leave to you the manner of going to
+work. You will best know the course which is likely to succeed, and I am
+sure that you cannot render a greater service to Spain and to the public
+interest.
+
+
+ XVII
+
+_Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires étrangères, et
+M. Casimir Périer, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg._
+
+1º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+11 novembre 1841.
+
+«Monsieur,
+
+«M. le comte de Pahlen a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre à
+Saint-Pétersbourg, et il part aujourd'hui même. Le motif allégué dans la
+dépêche de M. le comte de Nesselrode, dont il m'a donné lecture, c'est
+que l'empereur, n'ayant pu le voir à Varsovie, désire s'entretenir avec
+lui. La cause réelle, et qui n'est un mystère pour personne, c'est que,
+par suite de l'absence de M. le comte Appony, l'ambassadeur de
+Russie, en sa qualité de doyen des ambassadeurs, se trouvait appelé
+à complimenter le roi, le premier jour de l'an, au nom du corps
+diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au roi son prochain départ,
+Sa Majesté lui a dit: «Je vois toujours avec plaisir le comte de Pahlen
+auprès de moi, et je regrette toujours son éloignement; au delà, je n'ai
+rien à dire.» Pas un mot ne s'est adressé à l'ambassadeur.
+
+«Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empereur
+Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le corps
+diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination
+puérile à témoigner une humeur vaine, et, si nous avions pu en être
+atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satisfaction.
+Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas[62], la
+légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel.
+Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite
+inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l'invitation que vous
+recevrez sans doute, suivant l'usage, de M. de Nesselrode, à alléguer
+une indisposition.
+
+[Note 62: 18 décembre, selon le calendrier russe.]
+
+«_P.S._ Je n'ai pas besoin de vous dire que, jusqu'au 18 décembre, vous
+garderez, sur l'ordre que je vous donne quant à l'invitation pour la
+fête de l'empereur, le silence le plus absolu. Et d'ici là vous éviterez
+avec le plus grand soin la moindre altération dans vos rapports avec le
+cabinet de Saint-Pétersbourg.»
+
+Quelques jours après, le 18 novembre, M. Guizot écrivit de plus à M.
+Casimir Périer:
+
+«Aussitôt après le 18 décembre vous m'enverrez un courrier pour me
+rendre compte de ce qui se sera passé, et au premier jour de l'an vous
+devrez paraître à la cour et rendre vos devoirs à l'empereur comme à
+l'ordinaire.»
+
+2º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1841.
+
+«Monsieur le ministre,
+
+«Je me suis exactement conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que
+m'avait donnés Votre Excellence, en évitant toutefois avec soin ce qui
+aurait pu en aggraver l'effet ou accroître l'irritation. Le lendemain,
+c'est-à-dire le 19, à l'occasion de la fête de Sa Majesté Impériale,
+bal au palais, auquel j'ai jugé que mon absence du cercle de la veille
+m'empêchait de paraître, et pendant ces quarante-huit heures je n'ai pas
+quitté l'hôtel de l'ambassade.
+
+«Il n'y a pas eu cette année de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu'à
+ce moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le cabinet
+impérial ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. J'ai cependant
+pu apprendre déjà que l'absence de la légation de France avait été fort
+remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n'a eu un seul
+instant de doute sur ses véritables motifs. L'empereur s'est montré
+fort irrité. Il a déclaré qu'il regardait cette démonstration comme
+s'adressant directement à sa personne, et, ainsi que l'on pouvait
+s'y attendre, ses entours n'ont pas tardé à renchérir encore sur les
+dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l'on m'a
+déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver
+sensiblement modifiées: comme c'est ainsi que j'aurai la mesure certaine
+des impressions du souverain, dont les propos du monde ne sont guère que
+l'écho, j'attendrai de savoir à quoi m'en tenir avant d'expédier M.
+de La Loyère, qui portera de plus grands détails à Votre Excellence.
+Jusqu'à présent, je n'ai encore vu personne; je ne veux pas paraître
+pressé ou inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de société que dans
+leur cours accoutumé.
+
+«Dans le premier moment, on a dit que l'empereur avait exprimé
+l'intention de supprimer l'ambassade à Paris, et fait envoyer à M. de
+Kisseleff l'ordre de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier. J'ai
+peine à croire à ces deux bruits, que rien ne m'a confirmés. Je sais
+qu'on a expédié un courrier à M. de Kisseleff; mais j'ignorerai sans
+doute ce qui lui a été mandé.
+
+«Quoi qu'il en soit, je ne dois pas dissimuler à Votre Excellence toute
+la portée de la conduite qu'il m'avait été enjoint de suivre, et dont
+les conséquences devaient être graves dans un pays constitué comme l'est
+celui-ci, avec un souverain du caractère de l'empereur. La position du
+chargé d'affaires de France devient dès à présent difficile; elle
+peut devenir désagréable, peut-être insoutenable. Je serais heureux
+de recevoir des instructions qui me guidassent et qui prévissent par
+exemple le cas où le corps diplomatique serait convoqué ou invité sans
+moi. D'ici là, je chercherai à apporter dans mes actes toute la mesure
+et tout le calme qui seront conciliables avec le sentiment de dignité
+auquel je ne puis pas plus renoncer personnellement que mes fonctions ne
+me permettraient de l'oublier.»
+
+A cette dépêche officielle, M. Casimir Périer ajoutait, dans une lettre
+particulière du 23 décembre:
+
+«L'effet produit a été grand, la sensation profonde, même au delà de ce
+que j'en attendais peut-être. L'empereur s'est montré vivement irrité,
+et bien que, mieux inspiré que par le passé, il n'ait point laissé
+échapper de ces expressions toujours déplacées dans une bouche
+impériale, il s'est cependant trouvé offensé dans sa personne, et
+aurait, à ce qu'on m'a assuré, tenté d'établir une différence entre
+les représailles qui pouvaient s'adresser à sa politique et celles qui
+allaient directement à lui. La réponse était bien facile sans doute, et
+il pouvait aisément se la faire; mais la passion raisonne peu.
+
+«Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que j'avais
+reçues et en ne me croyant pas le droit d'en diminuer en rien la
+portée, j'ai voulu me garder de ce qui eût pu l'aggraver. Ma position
+personnelle, avant ces événements, était, j'ose le dire, bonne et
+agréable à la fois. J'ai fait plus de frais pour la société qu'on ne
+devait l'attendre d'un simple chargé d'affaires; ma maison et ma table
+étaient ouvertes au corps diplomatique comme aux Russes. Ne pouvant
+que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, voyant
+l'empereur bienveillant pour moi, attentif et gracieux pour madame
+Périer, je n'avais qu'à perdre à un changement. Je ne l'ai pas désiré.
+Quand vos ordres me sont arrivés, je n'avais qu'à les exécuter.
+
+«Que va-t-on faire? Je l'ignore encore. On m'assure qu'on a, dès le 18,
+écrit à M. de Kisseleff de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier,
+et peut-être de ne donner aucune excuse de son absence. On dit que
+l'ambassade en France sera supprimée, le comte de Pahlen appelé à
+d'autres fonctions. On vient de m'annoncer qu'une ligue va se former
+contre moi dans la société, sous l'inspiration ou même d'après l'ordre
+de l'empereur, qu'aucun salon ne me sera ouvert, et que l'ambassade se
+trouvera frappée d'interdit. Je ne sais que penser des premiers bruits,
+que je me borne à enregistrer; mais le dernier se confirme déjà: déjà
+plusieurs faits particuliers sont venus en vingt-quatre heures accuser
+les premiers symptômes de cette levée de boucliers....
+
+«Décidé à mettre beaucoup de circonspection dans mes premières
+démarches, je me tiendrai sur la réserve et n'affronterai pas, dans les
+salons qui n'ont aucun caractère officiel, des désagréments inutiles
+contre lesquels je ne pourrais réclamer. Il peut être important de
+ménager la société où une réaction est possible, de ne pas me l'aliéner
+en la mettant dans l'embarras, de ne pas rendre tout rapprochement
+impossible en me commettant avec elle. Je viens d'ailleurs d'apprendre,
+avec autant de certitude qu'il est possible d'en avoir quand on n'a ni
+vu ni entendu soi-même, je viens, dis-je, d'apprendre que le mot
+d'ordre a été donné par la cour, et que c'est par la volonté expresse de
+l'empereur que je n'ai pas été et ne serai plus invité nulle part.
+
+«Daignez, je vous prie, m'indiquer la conduite que je dois suivre. Celle
+dont je chercherai à ne pas m'écarter jusque-là me sera dictée à la fois
+par le sentiment profond de la dignité de la France et par le souci
+des intérêts que pourrait compromettre trop de précipitation ou
+une susceptibilité trop grande. Je ne prendrai, _dans aucun cas_,
+l'initiative de la moindre altération dans les rapports officiels.»
+
+3º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+Saint-Pétersbourg, 24 décembre 1841.
+
+«Monsieur,
+
+«La situation s'est aggravée, et il m'est impossible de prévoir quelle
+en sera l'issue.
+
+«L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban de la
+société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que cet ordre a
+été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être fermées; aucun
+Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners auxquels j'étais
+invité, ainsi que madame Périer, ont été remis; les personnes dont la
+maison nous était ouverte et qui ont des jours fixes de réception nous
+font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l'embarras
+en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du
+secret, les ordres qui leur sont donnés.
+
+«L'empereur, fort irrité et ne pouvant comprendre qu'une simple
+manifestation, couverte d'une excuse officielle et enveloppée de toutes
+les formes, laisse soupçonner, après dix ans de patience, le juste
+mécontentement qu'inspirent ses étranges procédés, l'empereur, dis-je,
+espère faire prendre à l'Europe une démonstration unanime de sa noblesse
+pour le témoignage du dévouement qu'on lui porte. Il aura de la peine
+à y réussir. Il se plaint hautement et m'accuse personnellement d'avoir
+ajouté, sans doute de mon chef, aux instructions que j'aurais pu
+recevoir. Quant à moi, mon attitude officielle n'a rien eu jusqu'ici
+que de facile; je n'ai cessé de me retrancher derrière l'excuse de mon
+indisposition, paraissant ne rien comprendre à l'incrédulité qu'on lui
+oppose et au déchaînement général qui en est la suite. En présence de
+procédés si insolites et si concertés, dont l'effet s'est déjà fait
+sentir et dont on me menace pour l'avenir, que dois-je faire, monsieur?
+Jusqu'à quel point faut-il pousser la patience? J'éprouve un vif désir
+de recevoir à cet égard les instructions de Votre Excellence. Jusque-là,
+je chercherai à me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, bien
+déterminé à ne rien compromettre volontairement et à ne pas engager le
+gouvernement du roi sans m'y trouver impérieusement contraint.
+
+«Je sens tout ce qu'une rupture aurait de graves conséquences; je ferai
+pour l'éviter tout ce que l'honneur me permettra; je ne reculerai jamais
+devant une responsabilité que je me croirais imposée par mon devoir;
+mais votre Excellence peut être assurée que je ne l'assumerai pas
+légèrement, et qu'une provocation ou une offense directe, positive,
+officielle, pourrait seule me faire sortir de l'attitude expectante que
+je me conserve.
+
+«Ayant reçu avant-hier la dépêche que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'écrire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de
+Grèce, je me suis empressé de demander un rendez-vous à M. Nesselrode
+pour l'en entretenir. Le vice-chancelier me l'a indiqué pour
+aujourd'hui, et je pourrai en rendre compte dans un _post-scriptum_
+avant de fermer cette dépêche.»
+
+«_P.S._--Je sors de chez M. de Nesselrode; ainsi que je l'avais prévu
+et espéré, son accueil a été le même que par le passé, et pas une seule
+nuance n'a marqué la moindre différence. Nous ne nous sommes écartés ni
+l'un ni l'autre du but de l'entretien, qui avait pour objet les affaires
+de la Grèce et la dépêche de Votre Excellence. Je devrai entrer à cet
+égard dans quelques détails que je remets à ma prochaine expédition.»
+
+4º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1841.
+
+«Monsieur,
+
+«La situation est à peu près la même. Je crois toutefois pouvoir vous
+garantir que le gouvernement impérial et la cour ne changeront rien
+à leurs relations officielles avec moi. Si mon entrevue avec M. de
+Nesselrode depuis le 18 ne suffisait pas pour établir à cet égard ma
+conviction, mes doutes seraient levés par l'attitude et le langage
+de l'empereur qui, sentant toute la maladresse de sa colère,
+affecte maintenant une sorte d'indifférence et s'efforce de paraître
+complétement étranger aux démonstrations de la noblesse et de la
+société: il prétend ne pouvoir pas plus s'y opposer qu'il n'a pu les
+commander. Ce ne sera pas là une des scènes les moins curieuses de cette
+triste comédie qui ne fera pas de dupes.
+
+«Je sais de bonne source, j'apprends par des messages qui m'arrivent
+et les communications qui me sont faites, sous le secret, par
+l'intermédiaire de quelques-uns de mes collègues, combien, à l'exception
+d'un petit nombre d'exaltés et de _dévoués quand même_, combien, dis-je,
+on regrette les procédés auxquels on est contraint.
+
+«Pour bien faire apprécier à Votre Excellence la nature et l'étendue de
+la consigne impériale, je suis obligé de lui citer un ou deux faits. Au
+théâtre français, un jeune homme qui se trouvait dans une loge à côté
+de la nôtre ayant demandé de ses nouvelles à madame Périer, l'empereur
+s'informa de son nom, et le lendemain le _coupable_ reçut une verte
+semonce et l'invitation d'être plus circonspect à l'avenir.
+
+«On a poussé l'inquisition jusqu'à envoyer au jeu de paume, qui est un
+exercice auquel j'aime à me livrer, et à faire demander au paumier
+les noms de ceux avec qui j'aurais pu jouer. Heureusement il n'y a eu
+personne à mettre sur cette liste de proscription d'un nouveau genre.
+
+«Vous comprendrez facilement, monsieur, qu'avec un pareil système
+on établisse sans peine une unanimité dont la cause se trahit par
+l'impossibilité même de sa libre existence.
+
+«L'empereur profite de cette position, et, satisfait de ce qu'il a
+obtenu maintenant que le mot d'ordre a circulé et que l'impulsion est
+donnée, il se montre parfaitement doux. On fait répandre qu'il n'y a
+rien d'officiel dans ce qui s'est passé, que l'empereur n'y peut rien,
+qu'il a dû admettre et admis mon excuse, mais que la société est libre
+de ressentir ce qu'elle a pris comme un manque d'égards envers la
+personne du souverain.
+
+«J'irai demain à un bal donné à l'assemblée de la noblesse, où j'étais
+invité et où le corps diplomatique se rend, non pas précisément
+officiellement, mais cependant en uniforme. Cette dernière circonstance
+m'aurait déterminé si j'avais hésité sur la conduite que j'avais à
+tenir. On a cherché en effet à me faire dire que je ferais peut-être
+mieux de m'abstenir. Je me suis retranché derrière mon droit et mon
+_ignorance absolue_ des motifs qui pourraient me faire m'abstenir
+volontairement d'un bal où va la cour et où se trouvera _tout_ le corps
+diplomatique.
+
+«Ce n'est qu'après le 1er janvier, quand je serai retourné au palais,
+qu'on peut attendre dans la société le revirement qui m'est annoncé.
+Je devrai, ce me semble, me montrer poli, mais froid. J'attendrai les
+avances qui pourraient m'être faites sans les chercher, mais sans les
+repousser. Je sens et sentirai davantage par la suite le besoin d'être
+soutenu par vous. Croyez du reste, monsieur, je vous en prie, que
+ce n'est pas un intérêt personnel qui me le fait désirer. Dans les
+circonstances où je me trouve, je me mets complétement hors de la
+question, et, en ce qui ne concerne que moi, vous me trouverez disposé
+à me soumettre avec abnégation à tout ce que vous croiriez utile de
+m'ordonner.»
+
+5º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+Paris, 4 janvier 1842,
+
+«Monsieur, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 21 décembre, et dans laquelle vous me dites que, le 18 du
+même mois, vous vous êtes exactement conformé à mes instructions,
+en évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l'effet.
+D'après la teneur même de ces instructions, je dois présumer, quoique
+vous n'en fassiez pas mention expresse, que vous avez eu soin de motiver
+par écrit votre absence de la cour sur un état d'indisposition. Vous
+saurez peut-être déjà, lorsque cette dépêche vous parviendra, que M. de
+Kisseleff et sa légation n'ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier;
+peu d'heures avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisseleff a
+écrit à M. l'introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était
+malade. Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait
+été de témoigner que nous avions à coeur la dignité de notre auguste
+souverain, et que des procédés peu convenables envers sa personne ne
+nous trouvent ni aveugles ni indifférents. Nous avons rempli ce devoir.
+Nous ne voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que
+les rapports d'égards et de politesse reprennent leurs cours habituel.
+C'est dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre
+dernier, à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs,
+selon l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que le
+cabinet de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres marques de
+son mécontentement: tant que ce mécontentement n'irait pas jusqu'à vous
+refuser ce qui vous est officiellement dû en votre qualité de chef de
+la mission française, vous devriez ne pas vous en apercevoir; mais si on
+affectait de méconnaître les droits de votre position et de votre
+rang, vous vous renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à
+l'expédition des affaires courantes et vous attendriez mes instructions.
+
+«J'apprécie, monsieur, les difficultés qui peuvent s'élever pour vous.
+J'ai la confiance que vous saurez les résoudre. Le prince et le pays que
+vous représentez, le nom que vous portez, me sont de sûrs garants de la
+dignité de votre attitude, et je ne doute pas qu'en toute occasion vous
+ne joigniez à la dignité cette parfaite mesure que donne le sentiment
+des convenances et du bon droit.»
+
+6º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+Paris, 5 janvier 1842.
+
+«Je voudrais bien, monsieur, pouvoir vous donner les instructions
+précises et détaillées que vous désirez; mais à de telles distances et
+quand il s'agit des formes et des convenances de la vie sociale, il n'y
+a pas moyen. Les choses ne peuvent être bien appréciées et réglées que
+sur les lieux mêmes, au moment même, et par ceux qui en voient de près
+les circonstances et les effets. Je ne saurais vous transmettre
+d'ici que des indications générales. Je m'en rapporte à vous pour
+les appliquer convenablement. Ne soyez pas maintenant exigeant et
+susceptible au delà de la nécessité. Ce que nous avons fait a été
+vivement senti ici comme à Saint-Pétersbourg. L'effet que nous désirions
+est produit. On saura désormais que les mauvais procédés envers nous ne
+passent pas inaperçus. Quant à présent, nous nous tenons pour quittes et
+nous reprendrons nos habitudes de courtoisie. Si on s'en écartait envers
+vous, vous m'en informeriez sur-le-champ. Ce courrier ne vous arrivera
+qu'après le jour de l'an russe. Si vous avez été averti, selon l'usage,
+avec tout le reste du corps diplomatique, du moment où vous auriez à
+rendre vos devoirs à l'empereur, vous vous en serez acquitté comme je
+vous l'avais prescrit le 18 novembre dernier. Si vous n'avez pas été
+averti, vous m'en aurez rendu compte, et nous verrons ce que nous
+aurons à faire. J'ai causé de tout ceci avec M. de Barante, et nous
+ne prévoyons pas d'autre occasion prochaine et déterminée où quelque
+embarras de ce genre puisse s'élever pour vous.
+
+«M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance. Son langage
+dans le monde est en harmonie avec ce qu'il a écrit le 1er janvier à M.
+de Saint-Morys, et j'ai lieu de croire qu'il est dans l'intention de
+ne faire aucun bruit de ce qui s'est passé, et de remplir, comme
+précédemment, tous les devoirs d'égards et de politesse qui
+appartiennent à sa situation. Il sera invité, comme tout le corps
+diplomatique, au prochain grand bal de la cour. Nous témoignons ainsi
+que, comme je viens de vous le dire, nous nous tenons pour quittes et
+n'avons point dessein de perpétuer les procédés désobligeants. Nous
+agirons du reste ici, envers M. de Kisseleff, d'après la façon dont on
+agira à Pétersbourg envers vous. Vous m'en rendrez compte exactement.»
+
+7º _M. Guizot à M. le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne._
+
+Paris, 5 janvier 1842.
+
+«Mon cher comte,
+
+«Je veux que vous soyez bien instruit d'un petit incident survenu
+entre la cour de Saint-Pétersbourg et nous, et dont probablement vous
+entendrez parler. Je vous envoie copie de la correspondance officielle
+et particulière à laquelle il a donné lieu. Je n'ai pas besoin de vous
+dire que je vous l'envoie pour vous seul, et uniquement pour vous donner
+une idée juste de l'incident et du langage que vous devrez tenir
+quand on vous en parlera. Nous avons atteint notre but et nous sommes
+parfaitement en règle. _Officiellement_, le comte de Pahlen a été
+rappelé à Pétersbourg pour causer avec l'empereur; M. Casimir Périer
+a été malade le 18 décembre et M. de Kisseleff le 1er janvier. _En
+réalité_, l'empereur n'a pas voulu que M. de Pahlen complimentât le roi,
+et nous n'avons pas voulu que ce mauvais procédé passât inaperçu. De
+part et d'autre, tout est correct et tout est compris. Les convenances
+extérieures ont été observées et les intentions réelles senties. Cela
+nous suffit et nous nous tenons pour quittes.
+
+«Il faut qu'on en soit partout bien convaincu. Plus notre politique est
+conservatrice et pacifique, plus nous serons soigneux de notre dignité.
+Nous ne répondrons point à de mauvais procédés par de la mauvaise
+politique; mais nous ressentirons les mauvais procédés et nous
+témoignerons que nous les ressentons. Du reste, je crois cette petite
+affaire finie. M. de Kisseleff se conduit ici avec mesure et convenance.
+Nous serons polis envers lui comme par le passé. On ne fera rien, je
+pense, à Pétersbourg qui nous en empêche. Ne parlez de ceci que si on
+vous en parle, et sans y mettre d'autre importance que de faire bien
+entrevoir notre parti pris de n'accepter aucune inconvenance.»
+
+8º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+6 janvier 1842.
+
+«Vous avez raison, monsieur, les détails que vous me donnez sont
+étranges; mais, s'ils m'étonnent un peu, ils ne me causent pas la
+moindre inquiétude. Je vois que toute cette irritation, toute
+cette humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la société de
+Saint-Pétersbourg et point dans le gouvernement. Vos rapports libres
+avec le monde en sont dérangés, gênés, peu agréables. Vos rapports
+officiels avec le cabinet demeurent les mêmes, et votre entrevue du 24
+décembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de Grèce, en
+a donné la preuve immédiate.
+
+«Cela devait être, et je n'aurais pas compris qu'il en pût arriver
+autrement. On n'a rien, absolument rien à nous reprocher. Vous avez été
+indisposé le 18 décembre. Vous en avez informé avec soin le grand-maître
+des cérémonies de la cour. Vous avez scrupuleusement observé toutes
+les règles, toutes les convenances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg les
+connaît trop bien pour ne pas les respecter envers vous, comme vous les
+avez respectées vous-même.
+
+«M. de Kisseleff n'a point paru le 1er janvier chez le roi, à la
+réception du corps diplomatique. Il était indisposé et en avait informé
+le matin M. l'Introducteur des ambassadeurs. M. de Kisseleff est et sera
+traité par le gouvernement du roi de la même manière, avec les mêmes
+égards qu'auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous obliger d'y rien
+changer.
+
+«La société de Paris se conduira, je n'en doute pas, envers M.
+de Kisseleff comme le gouvernement du roi. Il n'y rencontrera ni
+impolitesse, ni embarras, ni froideur affectée, ni désagréments
+calculés: cela est dans nos sentiments et dans nos moeurs; mais la
+société de Saint-Pétersbourg n'est point tenue d'en faire autant.
+Elle ne vous doit ni manières bienveillantes ni relations agréables et
+douces. Si elle ne juge pas à propos d'être avec vous comme elle était
+naguère, vous n'avez point à vous en préoccuper ni à vous en plaindre.
+Restez chez vous, monsieur, vivez dans votre intérieur; soyez froid avec
+ceux qui seront froids, étranger à ceux qui voudront être étrangers.
+Vous n'aurez sans doute à repousser aucun de ces procédés qu'un homme
+bien élevé ne saurait accepter et qui n'appartiennent pas à un monde
+bien élevé. Que cela vous suffise. Dans votre hôtel, au sein de votre
+légation, vous êtes en France; renfermez-vous dans cette petite patrie
+qui vous entoure, tant que la société russe le voudra elle-même. Vous
+êtes jeune, je le sais; madame Périer est jeune et aimable; le monde lui
+plaît et elle y plaît: je regrette pour elle et pour vous les agréments
+de la vie du monde; mais vous avez l'un et l'autre l'esprit trop juste
+et le coeur trop haut pour ne pas savoir y renoncer sans effort et vous
+suffire parfaitement à vous-mêmes quand la dignité de votre pays et
+votre propre dignité y sont intéressées.
+
+«J'apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les
+personnes attachées à votre légation se conduisent dans cette
+circonstance avec beaucoup de tact et de juste fierté. Pour vous,
+monsieur, je me plais à vous faire compliment de votre attitude
+parfaitement digne et convenable. Persistez-y tranquillement. Dans vos
+rapports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui tient
+aux affaires, soyez ce que vous étiez, faites ce que vous faisiez avant
+cet incident; il n'y a aucune raison pour que rien soit changé à cet
+égard. Et quant à vos relations avec la société, tant qu'elles ne seront
+pas ce qu'elles doivent être pour la convenance et pour votre agrément,
+tenez-vous en dehors; il n'y a que cela de digne et de sensé.»
+
+9º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«L'empereur s'est fort calmé, et si rien ne vient réveiller son
+irritation, il est à croire qu'elle n'aura pas de nouveaux effets. La
+consigne donnée à la société n'est pas levée, mais on n'attend, si je
+suis bien informé, qu'une occasion de sortir d'une attitude dont on sent
+tout le ridicule. Cette occasion semble devoir, aux yeux de tous, se
+rencontrer dans ma présence à la cour, le 1er/13 janvier. Ainsi que j'ai
+eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, me sentant atteint, non
+dans ma personne, mais dans ma position officielle, à laquelle on a pris
+soin de me faire comprendre qu'on voulait s'adresser, je me tiendrai
+fort sur la réserve, et des avances bien positives et bien marquées
+pourraient seules m'en faire départir. J'espère d'ailleurs recevoir
+les instructions de Votre Excellence avant de devoir dessiner nettement
+l'attitude que pourrait me faire adopter un changement complet et subit
+dans celle qu'on a prise vis-à-vis de moi.»
+
+10º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Le secret sur les ordres qui ont pu être donnés à M. de Kisseleff pour
+le 1er janvier a été si bien gardé que rien de positif n'a transpiré à
+cet égard. Tous les membres du corps diplomatique paraissent persuadés,
+et je partage cette croyance, qu'il lui a été enjoint ne pas paraître
+aux Tuileries, et si ce parti a été pris dans un moment d'irritation, le
+temps aura manqué pour donner le contre-ordre que la réflexion pourrait
+avoir conseillé. Quoi qu'il en soit, je sais que M. de Nesselrode et
+ceux qui approchent l'empereur affirment qu'aucun courrier n'a été
+envoyé au chargé d'affaires de Russie à Paris. Bien que la vérité doive
+être connue de Votre Excellence au moment où elle recevra cette dépêche,
+je crois nécessaire de la mettre au courant de tout ce qui se dit et se
+fait ici. Ma conduite n'en peut être affectée, ni mon attitude modifiée;
+je reste dans l'ignorance de tout ce qui n'a pas un caractère officiel,
+et ne dois pas hésiter, ce me semble, à moins d'ordres contraires, à me
+rendre au palais le 1er/13 janvier.
+
+«J'ai eu l'honneur de dire à Votre Excellence que la société paraissait
+embarrassée de sa position vis-à-vis de l'ambassade, et empressée d'en
+pouvoir sortir. Dans le salon de madame de Nesselrode, où j'ai cru de
+mon droit et de mon devoir de me montrer, ne fût-ce que pour protester
+contre l'ostracisme dont j'étais frappé, j'ai pu me convaincre que
+j'avais été bien informé et que mes appréciations étaient fondées. J'ai
+trouvé madame de Nesselrode froide, mais polie; plusieurs des assistants
+ont été fort prévenants. Au bal de l'assemblée de la noblesse, où j'ai
+facilement remarqué que ma présence causait une espèce de sensation,
+je n'ai eu à me plaindre de personne; l'accueil des uns a été ce qu'il
+était naguère, celui des autres empreint d'une espèce de gêne; mais si
+quelques personnes ont cherché, quoique sans affectation, à m'éviter, ce
+n'était guère que celles qui, volontairement ou non, se sont trouvées le
+plus compromises vis-à-vis de moi.
+
+«Ces deux occasions ont été les seules où je me sois trouvé en contact
+avec la société, les seules où j'aie jugé utile et convenable de me
+montrer. Pas un Russe n'a paru chez moi. Quant à madame Casimir Périer,
+je n'ai pas trouvé à propos qu'elle sortît de chez elle. Déterminé
+à éviter tout ce qui, dans des circonstances si bizarres et si
+exceptionnelles, pouvait amener de nouvelles complications, je n'ai pas
+voulu courir la chance de ressentir, avec une vivacité dont j'aurais pu
+ne pas être maître, un manque d'égards ou un mauvais procédé. Je demande
+pardon à Votre Excellence d'entrer dans ces détails qui, malgré le
+caractère personnel qu'ils peuvent avoir, m'ont paru nécessaires à un
+complet exposé de la situation.»
+
+11º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu hier, à onze heures du soir, une circulaire adressée au corps
+diplomatique par le grand-maître des cérémonies, annonçant purement et
+simplement que le cercle qui devait avoir lieu ce matin au palais était
+contremandé.
+
+«La poste part aujourd'hui à deux heures, et je ne puis donner à cet
+égard aucun renseignement à Votre Excellence. Deux de mes collègues,
+les seuls membres du corps diplomatique que j'aie rencontrés, semblaient
+croire que la santé de l'impératrice avait motivé ce contre-ordre,
+qui s'étend à tous, à la cour comme à la noblesse. Jusqu'à présent,
+toutefois, Sa Majesté avait paru beaucoup mieux portante que par le
+passé, et rien n'avait préparé à une aggravation dans son état assez
+sérieuse pour que l'empereur ne pût recevoir les félicitations de
+nouvelle année.»
+
+12º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«On a appris hier à Pétersbourg que M. de Kisseleff n'avait point paru
+aux Tuileries le 1er janvier. Cette nouvelle, après tout ce qui s'est
+passé ici, n'a surpris personne, mais a généralement affligé. On prévoit
+que le gouvernement du roi en témoignera, d'une manière ou d'une autre,
+son juste mécontentement, et si l'empereur a pu imposer une unanimité de
+démonstrations extérieures, il s'en faut de beaucoup, ainsi que j'ai
+eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, qu'il ait obtenu le même
+résultat sur l'opinion. Aujourd'hui surtout, un mécontentement assez
+grand se manifeste. Le cercle du 1er janvier n'ayant pas eu lieu,
+quels que soient les motifs qui l'aient fait contremander, et le corps
+diplomatique n'étant plus officiellement appelé à paraître au palais
+avant le jour de Pâques, la société ne sait quelle ligne suivre
+vis-à-vis de moi. Elle se trouverait humiliée d'avances trop positives,
+et cependant elle sent que je ne puis en accueillir d'autres; elle
+se plaint d'ailleurs d'avoir été mise en avant par l'empereur qui, en
+invitant le chargé d'affaires de France, semble avoir porté un démenti à
+l'interprétation donnée à ma conduite.... La Russie, quoi qu'on en dise,
+n'épouse pas les passions et les injustes préventions de son souverain.
+
+«Le corps diplomatique est fort bien pour moi; il apprécie ma position
+avec justesse et convenance. Si dans les premiers moments, malgré la
+réserve dont nous devions les uns et les autres envelopper notre pensée,
+j'ai cru remarquer parmi ses membres quelque dissidence d'opinion, je
+dois dire que tous aujourd'hui se montrent jaloux et soigneux de
+la dignité d'un de leurs collègues, et semblent approuver que je ne
+m'écarte pas de l'attitude que les circonstances m'imposent.»
+
+13º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 19 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Il y a ce soir bal à la cour, où je suis invité et me rendrai avec
+madame Périer. Ce bal a lieu tous les ans vers la fête du 6/18
+janvier, jour des Rois et de la bénédiction de la Néva; mais le corps
+diplomatique n'y est pas ordinairement invité. Il paraît qu'on a voulu
+cette fois faire une exception en raison de ce que le cercle du 1er
+janvier n'a pas été tenu. Il ne serait pas impossible aussi que le désir
+de donner à la légation française une prompte occasion de reparaître à
+la cour entrât pour quelque chose dans cette innovation.»
+
+14º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Je ne puis aujourd'hui que confirmer ce que j'ai eu l'honneur de mander
+à Votre Excellence, dans ma précédente dépêche, de l'excellent effet
+que produisent l'attitude du gouvernement du roi, l'indifférence
+avec laquelle il a accueilli l'absence de M. de Kisseleff lors de la
+réception du 1er janvier, et la ligne de conduite dans laquelle il m'a
+été ordonné de me renfermer ici...
+
+«Au dernier bal, qui n'était point précédé d'un cercle, l'empereur et
+l'impératrice ont trouvé, dans le courant de la soirée, l'occasion, que
+je ne cherchais ni ne fuyais, de m'adresser la parole. Ils ont parlé
+l'un et l'autre, à plusieurs reprises à madame Casimir Périer. Enfin
+tout s'est passé fort convenablement et avec l'intention évidente de ne
+marquer aucune différence entre l'accueil que nous recevions et celui
+qui nous était fait naguère..,»
+
+15º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 24 janvier 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Grâce à vos lettres, à l'appui qu'elles m'ont prêté, la situation de
+la légation du roi est devenue excellente. Si la société russe, engagée
+dans une fausse voie, ne se presse pas d'en sortir, elle sent au moins
+ses désavantages.
+
+«Au dernier bal, l'empereur s'est borné à me dire, en passant à côté de
+moi, d'un air et d'un ton qui n'avaient rien de désobligeant: «Comment
+ça va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus? Ça va mieux, n'est-ce
+pas?»
+
+«L'impératrice m'a demandé, avec une certaine insistance, quand revenait
+M. de Barante, et si je n'apprenais rien de son retour. J'ai répondu en
+protestant de mon entière ignorance à cet égard. Je ne puis décider si
+ce propos n'était qu'une marque de bienveillance pour l'ambassadeur, qui
+a laissé ici les meilleurs souvenirs, ou s'il cachait une intention,
+par exemple une sorte d'engagement implicite du retour de M. de Pahlen à
+Paris.
+
+«Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n'a été dit qui se
+rapportât à tout cet incident ou qui y fît allusion. Il m'a paru qu'il
+ne me convenait pas de prendre l'initiative. Je ne voulais, comme j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, paraître ni embarrassé, ni inquiet, ni
+pressé de sortir de la situation qu'il a plu à la société de me faire,
+et dans laquelle rien ne m'empêche, surtout aujourd'hui, de me maintenir
+avec honneur. Dans un intérêt fort avouable de conciliation, je n'aurais
+certes pas évité une conversation confidentielle à cet égard que M.
+de Nesselrode aurait pu chercher. Sa modération m'est connue: j'ai la
+certitude qu'il regrette tout ce qui s'est passé; mais je n'ai pas pensé
+qu'il fût utile d'aller au-devant d'explications que le caractère tout
+aimable de nos entretiens et la position supérieure du vice-chancelier
+lui rendaient facile de provoquer.»
+
+16º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+Paris, 18 février 1842.
+
+«Je ne veux pas laisser partir ce courrier, monsieur, sans vous dire
+combien les détails que vous m'avez mandés m'ont satisfait. Une bonne
+conduite dans une bonne attitude, il n'y a rien à désirer au delà.
+Persistez tant que la société russe persistera. Son entêtement commence
+à faire un peu sourire, comme toutes les situations qu'on prolonge
+plutôt par embarras d'en sortir que par envie d'y rester. Vous qui
+n'avez point d'embarras, attendez tranquillement, vous n'avez qu'à y
+gagner. Le temps, quand on l'a pour soi, est le meilleur des alliés.
+
+«Répondez toujours que vous ne savez rien, absolument rien, sur le
+retour de M. de Barante. Il ne quittera certainement point Paris tant
+que M. de Pahlen ou un autre ambassadeur n'y reviendra pas... Y a-t-il
+quelque conjecture à ce sujet dans le corps diplomatique que vous voyez?
+
+«Vous avez très-bien fait de ne prendre avec M. de Nesselrode
+l'initiative d'aucune explication.»
+
+17º _Le même au même._
+
+Paris, 24 février 1842.
+
+«Je vous sais beaucoup de gré, monsieur, du dévouement si complet que
+vous me témoignez. Je suis sûr que ce ne sont point, de votre part, de
+vaines paroles, et qu'en effet, de quelque façon que le roi disposât de
+vous, vous le trouveriez bon et vous obéiriez de bonne grâce; mais c'est
+dans le poste où vous êtes que vous pouvez, quant à présent, servir
+le roi avec le plus d'honneur. Il me revient que quelques personnes
+affectent de dire que, si la société de Saint-Pétersbourg s'obstine à se
+tenir éloignée de vous, c'est à vous seul qu'il faut l'imputer, et
+que c'est à vous seul, à vos procédés personnels, que s'adresse cette
+humeur. Je ne saurais admettre cette explication. Vous n'avez rien fait
+que de correct et de conforme à vos devoirs, et je vous connais
+trop bien pour croire que vous ayez apporté, dans le détail de votre
+conduite, aucune inconvenance. Il est de l'honneur du gouvernement du
+roi de vous soutenir dans la situation délicate et évidemment factice
+où l'on essaye de vous placer, et l'empereur lui-même a, j'en suis sûr,
+l'esprit trop juste et trop fin pour ne pas le reconnaître.
+
+«Beaucoup de gens pensent et disent ici qu'il suffirait d'un mot ou
+d'un geste de l'empereur pour que la société de Saint-Pétersbourg ne
+persévérât point dans sa bizarre conduite envers vous. Je réponds, quand
+on m'en parle, que vos rapports avec le cabinet russe sont parfaitement
+convenables, que l'empereur vous a traité dernièrement avec la politesse
+qui lui appartient, et que certainement, chez nous, si le roi avait,
+envers un agent accrédité auprès de lui quelque juste mécontentement, il
+ne le lui ferait pas témoigner indirectement et par des tiers.
+
+«Gardez donc avec pleine confiance, monsieur, l'attitude que je vous
+ai prescrite, et qui convient seule au gouvernement du roi comme à
+vous-même. Ne vous préoccupez point de la froideur qu'on vous témoigne;
+n'en ressentez aucune impatience, aucune humeur; tenez-vous en mesure
+d'accueillir, sans les devancer, les marques de retour qui vous seraient
+adressées. Vous avez pour vous le bon droit, les convenances, les
+habitudes du monde poli dans les pays civilisés. Votre gouvernement vous
+approuve. Le gouvernement auprès duquel vous résidez fait tout ce qu'il
+vous doit. Le nécessaire ne vous manque point. Attendez tranquillement
+que le superflu vous revienne, et continuez à prouver, par la dignité et
+la bonne grâce de votre conduite, que vous pouvez vous en passer.»
+
+18º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+8 juin 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Je viens, fort à regret, aujourd'hui vous supplier de ne pas retarder
+la décision par laquelle vous avez bien voulu me faire donner l'espoir
+que vous mettriez un terme à une position qui ne peut plus se prolonger.
+Il m'en coûte beaucoup, daignez le croire, de faire cette démarche; mais
+vous me permettrez de vous rappeler qu'après six mois de la situation la
+plus pénible, c'est la première fois que j'ai une pensée qui ne soit
+pas toute de dévouement et d'abnégation. Je sais quels devoirs me
+sont imposés par mes fonctions: à ceux-là je ne crois pas avoir failli
+pendant douze ans de constants services. Je ne puis ni ne veux faillir à
+d'autres devoirs qui ne sont pas moins sacrés. Madame Casimir Perier est
+fort souffrante, et sa santé m'inquiète. Exilée à huit cents lieues de
+son pays le lendemain même de son mariage, trop délicate pour un climat
+sévère, elle a besoin maintenant, elle a un pressant besoin de respirer
+un air plus doux, et les médecins ordonnent impérieusement les bains
+de mer pour cet été. Veuillez donc, monsieur, supplier le roi de me
+permettre de quitter la Russie vers la fin de juillet ou dans les
+premiers jours d'août.
+
+«Le roi connaît mon dévouement à son service; vous, monsieur, vous
+connaissez mon attachement à votre personne: c'est donc sans crainte
+d'être mal compris ou mal jugé que je vous expose la nécessité pénible
+à laquelle me soumet aujourd'hui le soin des intérêts les plus légitimes
+et les plus chers. On m'a mandé que votre intention était de ne pas
+reculer mon retour au delà de l'époque que je viens d'indiquer, et j'ai
+la conviction intime qu'en vous rendant à ma prière vous prendrez le
+parti le mieux d'accord avec ce que les circonstances exigent. En effet,
+l'empereur s'est prononcé, et il n'y a plus à en douter, M. de Pahlen ne
+retournera pas à Paris dans l'état actuel des choses. La prolongation de
+mon séjour à Pétersbourg devient aussi inutile qu'incompatible avec la
+dignité du gouvernement du roi.»
+
+19º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+28 juin 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«Le roi vient de vous nommer commandeur de la Légion d'honneur. Le baron
+de Talleyrand vous en porte l'avis officiel et les insignes. Je
+suis heureux d'avoir à vous transmettre cette marque de la pleine
+satisfaction du roi. Dans une situation délicate, vous vous êtes conduit
+et vous vous conduisez, monsieur, avec beaucoup de dignité et de mesure.
+Soyez sûr que j'apprécie toutes les difficultés, tous les ennuis que
+vous avez eus à surmonter, et que je ne négligerai rien pour qu'il vous
+soit tenu un juste compte de votre dévouement persévérant au service du
+roi et du pays.
+
+«Je comprends la préoccupation que vous cause et les devoirs que vous
+impose la santé de madame Périer. J'espère qu'elle n'a rien qui doive
+vous alarmer, et que quelques mois de séjour sous un ciel et dans un
+monde plus doux rendront bientôt à elle tout l'éclat de la jeunesse,
+à vous toute la sécurité de bonheur que je vous désire. Le roi vous
+autorisera à prendre un congé et à revenir en France du ler au 15 août.
+Dès que le choix du successeur qui devra vous remplacer par _intérim_,
+comme chargé d'affaires, sera arrêté, je vous en informerai.
+
+«J'aurais vivement désiré qu'un poste de ministre se trouvât vacant en
+ce moment. Je me serais empressé de vous proposer au choix du roi.
+Il n'y en a point, et nous sommes obligés d'attendre une occasion
+favorable. Je dis _nous_, car je me regarde comme aussi intéressé que
+vous dans ce succès de votre carrière. J'espère que nous n'attendrons
+pas longtemps.»
+
+20º _M. Guizot à M. le comte de Flahault_
+
+4 juillet 1842.
+
+«Mon cher comte,
+
+«Casimir Périer me demande avec instance un congé pour ramener en France
+sa femme malade, et qui a absolument besoin de bains de mer sous un ciel
+doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera du 1er au 15 août, après
+les fêtes russes de juillet. J'ai demandé pour lui au roi et il reçoit
+ces jours-ci la croix de commandeur. Elle était bien due à la fermeté
+tranquille et mesurée avec laquelle il a tenu, depuis plus de six mois,
+une situation délicate. Il gardera son poste de premier secrétaire en
+Russie tant que je n'aurai pas trouvé un poste de ministre vacant pour
+lequel je puisse le proposer au roi, et il sera remplacé, pendant
+son congé, par un autre chargé d'affaires, probablement par le second
+secrétaire de notre ambassade à Pétersbourg, M. d'André, naturellement
+appelé à ce poste quand l'ambassadeur et le premier secrétaire sont
+absents. Sauf donc un changement de personnes, la situation restera la
+même. Ce n'est pas sans y avoir bien pensé que, l'automne dernier, nous
+nous sommes décidés à la prendre. Pendant dix ans, à chaque boutade, à
+chaque mauvais procédé de l'empereur Nicolas, on a dit que c'était de
+sa part un mouvement purement personnel, que la politique de son
+gouvernement ne s'en ressentait pas, que les relations des deux cabinets
+étaient suivies et les affaires des deux pays traitées comme si rien
+n'était. Nous nous sommes montrés pendant dix ans bien patients et
+faciles; mais en 1840 la passion de l'empereur a évidemment pénétré dans
+sa politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la
+France avec l'Angleterre, à la séparer de toute l'Europe, nous a
+fait voir ses sentiments et ses procédés personnels sous un jour
+plus sérieux. Nous avons dû dès lors en tenir grand compte. A ne pas
+ressentir ce que pouvaient avoir de tels résultats, il y eût eu peu
+de dignité et quelque duperie. Une occasion s'est présentée: je l'ai
+saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni pour commencer un ridicule
+échange de petites taquineries. Nous avons voulu prendre une position
+qui depuis longtemps eût été fort naturelle, et que les événements
+récents rendaient parfaitement convenable. J'ai été charmé pour mon
+compte de me trouver appelé à y placer mon roi et mon pays. Nous la
+garderons tranquillement. M. de Barante attendra à Paris que M. de
+Pahlen revienne. Ce n'est pas à nous de prendre l'initiative de ce
+retour. Dans l'état actuel des choses, des chargés d'affaires suffisent
+très-bien aux nécessités de la politique comme aux convenances des
+relations de cour, et le jour où à Pétersbourg on voudra qu'il en soit
+autrement, nous sortirons de cette situation sans plus d'embarras que
+nous n'en avons aujourd'hui à y rester.
+
+21º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+Paris, 14 juillet 1842.
+
+«Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille royale
+dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sentiment de
+douleur que la France entière partagera bientôt. Hier matin, monseigneur
+le duc d'Orléans, sur le point de partir pour Saint-Omer, où il devait
+inspecter une partie des troupes destinées à former le camp de Châlons,
+se rendait à Neuilly pour y prendre congé du roi. Les chevaux qui le
+conduisaient s'étant emportés, Son Altesse Royale a voulu sortir de la
+voiture pour échapper au danger qui la menaçait. Dans sa chute, Elle
+s'est fait des blessures tellement graves que, lorsqu'on l'a relevée,
+Elle était sans connaissance et qu'Elle n'a plus repris ses sens.
+Transporté dans une maison voisine, le prince y a rendu le dernier
+soupir, après quelques heures d'agonie, entre les bras du roi et de la
+reine, et de tous les membres de la famille royale présents à Paris et
+à Neuilly. Mme la duchesse d'Orléans est à Plombières, où elle s'était
+rendue pour prendre les eaux. Mme la princesse Clémentine et Mme la
+duchesse de Nemours viennent de partir pour lui donner, en mêlant leurs
+larmes aux siennes, les seules consolations qu'elle puisse recevoir. M.
+le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et
+M. le duc de Chartres sont également absents. Des exprès leur ont été
+envoyés. Dans ce malheur si affreux et si imprévu, Leurs Majestés ont
+montré un courage qui ne peut être comparé qu'à l'immensité de leur
+douleur. Elles n'ont pas quitté un moment le lit de leur fils mourant,
+et elles ont voulu accompagner son corps jusqu'à la chapelle où il a été
+déposé. La population de Paris tout entière s'est associée au sentiment
+de cette grande infortune, et toute autre préoccupation a fait place à
+celle d'un événement qui n'est pas seulement une grande calamité pour
+la famille royale, puisqu'il enlève à la patrie un prince que ses
+hautes qualités rendaient si digne d'occuper un jour le trône auquel sa
+naissance l'appelait.»
+
+22º _M. Casimir Périer à M. Guizot._
+
+Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«La dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 de ce mois
+a porté ici la confirmation officielle de l'affreuse catastrophe dont
+nous avions déjà la triste certitude.
+
+«Il n'y a pas de paroles qui puissent rendre le sentiment d'un tel
+malheur. Il faut courber la tête, se taire et se soumettre.
+
+«L'Europe saura, non moins que la France, quelle perte elle a faite.
+Cela sera compris partout, et j'en ai déjà trouvé la preuve dans le
+langage plein de conviction des membres du corps diplomatique.
+
+«P.S., 24 juillet.
+
+«M. le comte de Nesselrode sort de chez moi.
+
+«Il est venu, de la part de l'empereur, m'exprimer en son nom toute la
+part que Sa Majesté Impériale avait prise au malheur qui a frappé la
+famille royale et la France.
+
+«L'empereur, m'a dit M. de Nesselrode, a été vivement affecté de
+cette terrible nouvelle; il a pris immédiatement le deuil et a fait
+contremander un bal qui devait avoir lieu à l'occasion de la fête de Son
+Altesse Impériale madame la grande-duchesse Olga.»
+
+23º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«L'impression produite par le fatal événement du 13 a été aussi profonde
+que ma dernière lettre vous le faisait pressentir.
+
+«Vous savez, monsieur, que je continue à être exclu de tous rapports
+avec la société; je n'ai donc pas constaté moi-même ce que j'apprends
+cependant d'une manière certaine, combien chacun apprécie l'étendue de
+la perte qu'ont faite la France et l'Europe.
+
+«Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vérité. Le nom
+du roi était dans toutes les bouches, le souhait de sa conservation dans
+tous les coeurs.
+
+«On n'hésitait plus à reconnaître hautement que de sa sagesse dépendait
+depuis douze ans la paix de l'Europe; on n'hésitait plus à faire à
+notre pays la large part qu'il occupe dans les destinées du monde;
+on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le dévouement
+viennent en aide au roi dans l'oeuvre qu'il accomplit.
+
+«J'ai vivement regretté, monsieur, qu'une situation qui me maintient
+forcément isolé m'empêchât d'exercer sur les opinions, sur les
+sentiments, sur la direction des idées, aucune espèce de contrôle ou
+d'influence.
+
+«M. de Nesselrode, lors de la visite dont j'ai eu l'honneur de vous
+rendre compte et où il me porta au nom de l'empereur de fort convenables
+paroles, ne sortit pas des généralités, et ne me laissa en rien deviner
+que son souverain eût pris en cette occasion le seul parti digne d'un
+coeur élevé et d'un sage esprit, celui d'écrire au roi, de saisir cette
+triste, mais unique occasion d'effacer le passé, et de renouer des
+rapports qui n'auraient jamais dû cesser d'exister.
+
+«Cette pensée me dominait, et si le moindre mot de M. de Nesselrode m'y
+eût autorisé, j'aurais pu la dire à un homme qui, j'en ai la conviction,
+partageait intérieurement et mon opinion et mes idées à cet égard; mais
+sa réserve commandait la mienne; ce qui s'est passé depuis huit mois ne
+m'encourageait pas à m'en départir le premier; ce que j'aurais dit dans
+le cours de mes relations confidentielles et intimes ne pouvait trouver
+place dans un entretien tout officiel.
+
+«Si j'avais pu hésiter sur la conduite à tenir, vos directions mêmes,
+monsieur, m'auraient tiré d'incertitude. Je suis convaincu avec vous
+que, devant nous tenir prêts à accueillir toute espèce d'ouvertures ou
+d'avances, nous avons aussi toutes raisons de ne pas les provoquer. Dans
+le cas actuel, l'initiative nous appartenait moins que jamais.
+
+«Le lendemain, quand je suis allé remercier le vice-chancelier de sa
+démarche, il ne s'est pas montré plus explicite.
+
+«L'incertitude est la même pour tous, et le corps diplomatique s'agite
+vivement pour savoir ce qui a été fait, si l'empereur a écrit, s'il
+a écrit dans la seule forme qui donnerait à sa lettre une véritable
+importance.
+
+«Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le désire, que chacun en
+sent l'à-propos et comprend les conséquences de l'une et de l'autre
+alternative. Ou c'est une ère nouvelle qui va s'ouvrir, que chacun
+souhaite sans oser l'espérer, ou c'est la preuve évidente qu'il n'y a
+rien à attendre d'un entêtement que chacun blâme et dont chacun souffre.
+Ces sentiments, ces craintes, ces désirs ne sont pas seulement ceux des
+étrangers; ils appartiennent à la société russe tout entière; je le dis
+hautement, et si je ne puis être suspecté de partialité en sa faveur, je
+suis trop heureux de cette disposition des esprits et je respecte trop
+la vérité pour ne pas vous en instruire.
+
+«Si l'empereur n'a pas compris ce qu'exigeaient les plus simples
+convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignité, ses
+devoirs de souverain, de hautes considérations de politique et d'avenir,
+il sera jugé sévèrement non-seulement par l'Europe, mais par ses sujets.
+
+«Au moment où j'écris, monsieur, vous êtes bien près de connaître la
+vérité. De toutes manières, un bien quelconque doit sortir de cette
+situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les deux pays,
+seront rétablis, et donneront un gage de plus à la sécurité de l'Europe,
+ou nous saurons définitivement à quoi nous en tenir, et nous pourrons
+agir en conséquence, libres de tout scrupule, déchargés de toute
+responsabilité.
+
+«Je n'ai rien autre chose à vous mander, monsieur, qui, dans un pareil
+moment, pût avoir de l'intérêt pour vous. J'ajouterai toutefois que,
+voulant rendre impossible que la prolongation de mon séjour ici servît
+de motif ou de prétexte aux déterminations de l'empereur, je n'ai vu
+aucun inconvénient à annoncer mon prochain départ à M. de Nesselrode
+dès notre première entrevue. J'ai eu soin de dire que le triste état de
+santé de madame Périer m'avait seul déterminé à solliciter le congé que
+j'avais obtenu.»
+
+24º _Le même au même._
+
+Saint-Pétersbourg, 4 août 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai maintenant acquis la certitude que l'empereur n'a écrit aucune
+lettre, et je sais avec exactitude tout ce qui s'est passé à Peterhof.
+Les instances faites auprès de lui ont été plus pressantes encore que je
+ne le pensais. L'opinion de la famille impériale, de la cour, des hommes
+du gouvernement, était unanime; tous ont trouvé une volonté de fer,
+un parti pris, un amour-propre et un orgueil excessifs. L'empereur a
+repoussé tout ce qu'on lui a proposé, tout ce qui aurait eu, à ses yeux,
+l'apparence d'un premier pas: «Je ne commencerai pas!» sont les seuls
+mots qu'on ait obtenus de lui. A la demande du renvoi de M. de Pahlen
+à Paris, il n'a cessé de répondre: «Que M. de Barante revienne, et mon
+ambassadeur partira.»
+
+«A côté de cela, comme l'empereur a senti que sa conduite n'était pas
+approuvée, comme il sait que le voeu unanime appelle le rétablissement
+des relations entre les deux cours, il a affecté le plus convenable
+langage; il a cru que quelques mots tombés de sa bouche, quelques
+paroles inofficielles et sans garantie, portées à Paris par Horace
+Vernet, que l'envoi d'un aide de camp du comte de Pahlen, au lieu d'un
+courrier ordinaire, pour remettre une dépêche à M. de Kisseleff, il
+a cru, dis-je, que tout cela suffirait peut-être pour déterminer des
+avances. S'il ne l'a pas cru, il l'a voulu tenter. Il a mesuré avec
+parcimonie chaque geste et chaque mot; il a tracé avec soin les limites
+où il voulait se renfermer. Il voit là une merveilleuse adresse, et
+ne comprend pas tout ce qu'il y a de peu digne d'un souverain dans
+ces subterfuges et ces calculs. Telle est son habileté, telle est sa
+tactique, telles sont ses illusions.
+
+«Vous seriez surpris, monsieur, de voir avec quel mécontentement tout
+cela est accueilli ici. Cependant pas un Russe ne s'est fait inscrire
+chez moi depuis le douloureux événement du 13 juillet. En présence des
+sentiments unanimes inspirés par cette affreuse catastrophe, cela est
+significatif. Vous y trouverez la mesure de ce que peut, exige ou impose
+la volonté du souverain.
+
+25º _M. Guizot à M. Casimir Périer._
+
+11 août 1842.
+
+«Monsieur, je vous envoie copie d'une lettre écrite par M. le comte de
+Nesselrode à M. de Kisseleff à l'occasion de la mort de monseigneur le
+duc d'Orléans, et dont M. de Kisseleff m'a donné communication. Je me
+suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. A cette lecture, et
+surtout en apprenant que l'empereur avait immédiatement pris le deuil
+et contremandé la fête préparée pour Son Altesse Impériale madame la
+grande-duchesse Olga, Sa Majesté a été vivement touchée. La reine a
+ressenti la même émotion. L'empereur est digne de goûter la douceur des
+affections de famille puisqu'il en sait si bien comprendre et partager
+les douleurs.
+
+«Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Nesselrode, et vous le
+prierez d'être, auprès de l'empereur et de l'impératrice, l'interprète
+de la sensibilité avec laquelle le roi et la reine ont reçu, au milieu
+de leur profonde affliction, l'expression de la sympathie de Leurs
+Majestés Impériales.»
+
+«_Copie d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._
+
+Saint-Pétersbourg, 26 juillet 1842.
+
+«Monsieur,
+
+«C'est dans la journée d'hier, au palais impérial de Peterhof, où la
+cour se trouvait réunie, que m'est parvenue la dépêche par laquelle vous
+nous annonciez l'accident aussi terrible qu'inattendu qui a mis fin aux
+jours de l'héritier du trône de France. Cette affreuse catastrophe a
+produit sur l'empereur une profonde et douloureuse impression. Vous
+savez l'empire qu'exercent sur Sa Majesté les sentiments et les
+affections de famille. L'empereur est père, père tendrement dévoué à ses
+enfants; c'est vous dire combien la perte qui vient de frapper le roi
+et la reine des Français s'adressait directement aux émotions les plus
+intimes de son coeur, combien il en a été affecté pour eux, et à quel
+point il s'associe du fond de l'âme aux déchirantes afflictions qu'ils
+éprouvent. Par une de ces fatalités qui dans la vie placent si souvent
+le bonheur des uns en contraste avec la douleur des autres, c'est le
+jour même où notre cour se préparait à célébrer la fête de madame la
+grande-duchesse Olga que nous est parvenue cette déplorable nouvelle. En
+présence d'un si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient
+se taire. Immédiatement, le bal qui devait avoir lieu dans la soirée
+a été contremandé, et toute la cour a reçu l'ordre de prendre dès le
+lendemain le deuil pour le jeune prince.
+
+«Veuillez, monsieur, témoigner au gouvernement français la part que
+prend notre auguste maître à un événement qu'indépendamment de la
+tristesse qu'il a répandue sur la famille royale, Sa Majesté envisage
+comme une calamité qui affecte la France entière. L'empereur vous charge
+plus particulièrement, tant en son nom qu'en celui de l'impératrice,
+d'être, auprès du roi et de la reine, l'interprète de ses sentiments.
+Ne pouvant leur offrir des consolations qui, en pareil cas, ne
+sauraient leur venir que d'une religieuse soumission aux volontés de la
+Providence, il espère que le roi trouvera dans sa fermeté, comme aussi
+la reine dans ses pieuses dispositions, les forces d'esprit suffisantes
+pour soutenir la plus cruelle douleur qu'il soit donné de ressentir.
+
+«Vous exprimerez ces voeux au monarque français en lui portant les
+témoignages du regret de notre auguste maître. Votre langage sera celui
+d'une affectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire en cette
+occasion Sa Majesté ne saurait être plus sincère.»
+
+Quand la lettre de M. Guizot du 11 août arriva à Saint-Pétersbourg,
+elle n'y trouva plus M. Casimir Périer; il en était parti aussitôt après
+l'arrivée du baron d'André, second secrétaire de l'ambassade de France
+en Russie, qui lui avait apporté son congé, et qui le remplaça comme
+chargé d'affaires. Bien connu à Saint-Pétersbourg, où il résidait depuis
+plusieurs années, M. d'André avait pour instruction de ne témoigner
+aucun empressement à y reprendre ses relations et ses habitudes, et de
+garder sans affectation la même attitude que M. Casimir Périer jusqu'à
+ce que la société russe en changeât elle-même. Ce changement s'accomplit
+peu à peu, avec un mélange de satisfaction et d'embarras, et à la fin de
+l'année 1842 il ne restait plus, entre la légation de France et la cour
+de Russie, aucune trace visible de l'incident du 18 décembre 1841; mais
+rien n'était changé dans l'attitude personnelle de l'empereur Nicolas
+envers le roi Louis-Philippe: les deux ambassadeurs demeuraient en
+congé, et personne ne paraissait plus s'inquiéter de savoir quand
+ils retourneraient, M. de Pahlen à Paris et M. de Barante à
+Saint-Pétersbourg, ni même s'ils y retourneraient un jour.
+
+Le 5 avril 1843, le chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, vint
+voir M. Guizot et lui communiqua trois dépêches en date du 21 mars,
+qu'il venait de recevoir du comte de Nesselrode: deux de ces dépêches
+roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, alors vivement
+agitées; la troisième, qui fut la première dont M. de Kisseleff donna
+lecture à M. Guizot, avait trait à la discussion que nous venions de
+soutenir dans les Chambres sur les fonds secrets.
+
+«_Le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._
+
+Saint-Pétersbourg, 21 mars 1843.
+
+«Monsieur,
+
+«Je profite de l'occasion d'aujourd'hui pour vous accuser la réception
+de vos rapports jusqu'au nº 17 inclusivement et vous remercier de
+l'exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant des derniers
+débats des Chambres françaises. Nous attendions avec intérêt et
+curiosité l'issue de la discussion à laquelle était attaché le sort
+du ministère actuel, et nous voyons avec satisfaction, monsieur, que
+d'accord avec nos propres conjectures, le résultat de cette épreuve
+s'est décidé en faveur du gouvernement. Je dis avec satisfaction parce
+que, bien que M. Guizot en particulier n'ait peut-être point pour la
+Russie des dispositions très-favorables, ce ministre est pourtant, à
+tout considérer, celui qui offre le plus de garanties aux puissances
+étrangères par sa politique pacifique et ses principes conservateurs. Il
+a donné, dans la dernière lutte parlementaire, de nouvelles preuves de
+son talent oratoire, et rien ne s'oppose, monsieur, à ce que vous lui
+offriez à cette occasion les félicitations du cabinet impérial.
+
+«Recevez, etc.»
+
+Après avoir entendu la lecture de cette dépêche, M. Guizot dit à M. de
+Kisseleff:
+
+«Je vous remercie de cette communication. Je prends la dépêche de M.
+de Nesselrode comme une marque de sérieuse estime, et j'y suis fort
+sensible; mais, permettez-moi de vous le demander, qu'entend M. de
+Nesselrode par _mes dispositions peu favorables pour la Russie_? Veut-il
+parler de dispositions purement personnelles de ma part, de mes goûts,
+de mes penchants? Je ne puis le croire. Je n'ai point de penchant pour
+ou contre aucun État, point de dispositions favorables ou défavorables
+pour telle ou telle puissance. Je suis chargé de la politique de
+mon pays au dehors. Je ne consulte que ses intérêts politiques,
+les dispositions qu'on lui témoigne et celles qu'il lui convient de
+témoigner. Rien, absolument rien de personnel ne s'y mêle de ma part.
+
+«M. DE KISSELEFF.--C'est ainsi, je n'en doute pas, que l'entend M. de
+Nesselrode.
+
+«M. GUIZOT.--Je l'espère, et je ne comprendrais pas qu'il en pût être
+autrement; mais alors, en vérité, je comprends encore moins que M. de
+Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables à la Russie. Rien
+dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse à de telles
+dispositions. Les penchants publics en France, les intérêts français en
+Europe n'ont rien de contraire à la Russie. Et, si je ne me trompe, il
+en est de même pour la Russie; ses instincts nationaux ne nous sont pas
+hostiles. D'où me viendraient donc les dispositions que me suppose M. de
+Nesselrode? Pourquoi les aurais-je? Je ne les ai point. Mais puisqu'il
+est question de nos dispositions, permettez-moi de tout dire: qui de
+vous ou de nous a témoigné des dispositions peu favorables? Est-ce
+que l'empereur ne fait pas, entre le roi des Français et l'empereur
+d'Autriche, une différence? Est-ce qu'il a, envers l'un et l'autre
+souverains, la même attitude, les mêmes procédés?
+
+«M. DE KISSELEFF.--Pardonnez-moi, je ne saurais entrer dans une telle
+discussion.
+
+«M. GUIZOT.--Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni
+de me répondre; je vous prie seulement d'écouter et de transmettre à
+M. de Nesselrode ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je répondrai à
+l'estime qu'il veut bien me témoigner par une sincérité complète. Quand
+on touche au fond des choses, c'est le seul langage convenable et le
+seul efficace. Eh bien! sincèrement, n'est-ce pas témoigner pour la
+France des dispositions peu favorables que de faire, entre son roi
+et les autres souverains, une différence? Est-ce là un fait dont nous
+puissions, dont nous devions ne pas tenir compte? Nous en tenons
+grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur notre politique. Si
+l'empereur n'avait pas reconnu ce que la France a fait en 1830, si même,
+sans entrer en hostilité ouverte et positive, il était resté étranger
+à notre gouvernement, s'il n'avait pas maintenu avec nous les rapports
+réguliers et habituels entre les États, nous pourrions trouver, nous
+trouverions qu'il se trompe, qu'il suit une mauvaise politique; nous
+n'aurions rien de de plus à dire. Mais l'empereur a reconnu ce qui s'est
+fait chez nous en 1830. Je dis plus, je sais qu'il avait prédit au
+roi Charles X ce qui lui arriverait s'il violait la charte. Comment
+concilier une politique si clairvoyante et si sensée avec l'attitude que
+garde encore l'empereur vis-à-vis du roi? Je n'ignore pas ce qu'il y
+a au fond de l'esprit de l'empereur. Il croit qu'en 1830 on aurait pu
+garder M. le duc de Bordeaux pour roi et lui donner le duc d'Orléans
+pour tuteur et régent du royaume. Il croit qu'on l'aurait dû, et il veut
+témoigner son blâme de ce qu'on a été plus loin. Monsieur, je n'éluderai
+pas plus cette question-là que toute autre. J'ai servi la restauration.
+Je n'ai jamais conspiré contre elle. Il n'y avait de possible en 1830
+que ce qui s'est fait. Toute autre tentative eût été vaine, parfaitement
+vaine; le duc d'Orléans s'y serait perdu, et perdu sans succès. Il a été
+appelé au trône parce que seul, à cette époque, il pouvait s'y asseoir.
+Il a accepté le trône parce qu'il ne pouvait le refuser sans perdre en
+France la monarchie. C'est la nécessité qui a fait le choix du pays
+et le consentement du prince. Et l'empereur Nicolas lui-même l'a senti
+lorsque sur-le-champ, sans hésiter, il a reconnu ce qui s'était fait
+en France. Lui aussi, comme nous, comme toute l'Europe, il a reconnu et
+accepté la nécessité, le seul moyen d'ordre et de paix européenne. Et
+certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement
+n'ont point manqué à leur mission. Quel souverain a défendu plus
+persévéramment, plus courageusement la cause de la bonne politique, de
+la politique en servatrice? En est-il un, en aucun temps, qui ait plus
+fait, qui ait autant fait pour la sûreté de tous les trônes et le repos
+de tous les peuples?
+
+«M. DE KISSELEFF.--Personne ne le reconnaît plus que l'empereur;
+personne ne rend plus de justice au roi, à son habileté, à son courage;
+personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l'Europe.
+
+«M. GUIZOT.--Je le sais; mais permettez-moi un pas de plus dans la
+complète franchise. Ce roi à qui l'Europe doit tant, est-ce que les
+Russes qui viennent à Paris lui rendent, à lui, ce qui lui est dû?
+Est-ce qu'ils vont lui témoigner leur respect? L'empereur, qui sait si
+bien quels sont les droits de la majesté royale, pense-t-il qu'un si
+étrange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne? Croit-il bien
+soutenir la dignité et la force des idées monarchiques en souffrant que
+ses sujets ne rendent pas tout ce qu'ils doivent au monarque qui les
+défend avec le plus de courage et de péril, et au profit de tous?
+
+«M. DE KISSELEFF.--Nous aussi nous avons nos susceptibilités. Votre
+presse, votre tribune, d'autres manifestations encore, nous ont plus
+d'une fois offensés. Et nous n'avons, nous, point de presse, point de
+tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manière de manifester
+nos sentiments, c'est de nous identifier complètement avec l'empereur,
+de ressentir comme lui tout ce qui s'adresse à lui, de partager ses
+impressions, ses intentions, de nous y associer intimement. C'est là
+l'instinct, l'habitude, c'est le patriotisme de notre société, de notre
+peuple.
+
+«M. GUIZOT.--Et je l'en honore. Je sais à quel incident vous faites
+allusion; je suis le premier à dire que c'est quelque chose de grand
+et de beau que cette intime union d'un peuple avec son souverain. La
+société russe a raison d'être dévouée, et susceptible, et fière, pour
+l'empereur; mais s'étonnera-t-elle que je sois, moi aussi, susceptible
+et fier pour le roi? C'est mon devoir de l'être, et l'empereur, j'en
+suis sûr, m'en approuve, et je dois peut-être à cela quelque chose de
+l'estime qu'il me fait l'honneur de me témoigner. Quant à la presse,
+vous savez bien que nous n'en répondons pas, que nous n'en pouvons
+répondre.
+
+«M. DE KISSELEFF.--Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les
+journaux les plus dévoués au gouvernement du roi, les plus fidèles à sa
+politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est impossible
+que cela ne produise pas quelque impression et une impression fâcheuse.
+
+M. GUIZOT.--Je ne m'en étonne pas, et quand cela arrive, je le déplore;
+mais il n'y a pas moyen de tout empêcher. Comment voulez-vous d'ailleurs
+que les dispositions connues de l'empereur, son attitude, ses procédés,
+demeurent chez nous sans effet? Ce dont vous vous plaignez cesserait,
+nous aurions du moins bien meilleure grâce et bien meilleure chance à
+le réprimer, si vous étiez avec nous dans des rapports parfaitement
+réguliers et convenables, et agréables au public français. J'ai livré
+dans nos Chambres bien des batailles et j'en ai gagné quelquefois; mais
+pourquoi me compromettrais-je beaucoup et ferais-je de grands efforts
+pour faire comprendre que le paragraphe sur la Pologne est déplacé dans
+les adresses et qu'il convient de l'en ôter? On dit souvent, je le
+sais, que les procédés qui nous blessent de la part de l'empereur sont
+purement personnels, qu'ils n'influent en rien sur la politique de
+son gouvernement, et que les relations des deux États n'ont point à en
+souffrir. Quand cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas
+nous en contenter. Est-ce qu'à part toute affaire proprement dite, les
+procédés personnels, les rapports personnels des souverains n'ont pas
+toujours une grande importance? Est-ce qu'il convient à des hommes
+monarchiques de les considérer avec indifférence? Quand nous y aurions
+été disposés, l'expérience de 1840 nous aurait appris notre erreur.
+Ce temps-là et ses affaires sont déjà loin; on peut en parler en toute
+liberté; pouvons-nous méconnaître que vous avez pris alors bien du soin
+pour nous brouiller avec l'Angleterre?»
+
+M. de Kisseleff interrompit M. Guizot répétant qu'il lui était
+impossible soit d'admettre, soit de discuter ce que disait M. Guizot, et
+qu'il le priait de ne point considérer son silence comme une adhésion.
+
+M. GUIZOT.--Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je ne
+voudrais pas vous donner un moment d'embarras; mais, puisque nous avons
+touché, je le répète, au fond des choses, il faut bien que j'y voie tout
+ce qu'il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je dis que vous avez
+voulu nous brouiller avec l'Angleterre; j'ai tort; l'empereur a trop
+de sens pour vouloir en Europe une brouillerie véritable, un trouble
+sérieux, la guerre peut-être: non, pas nous brouiller, mais nous
+mettre mal, en froideur avec l'Angleterre, nous tenir isolés, au ban de
+l'Europe. Quand nous avons vu cela, quand nous avons reconnu là l'effet
+des sentiments personnels de l'empereur, avons-nous pu croire qu'ils
+n'influaient en rien sur la politique de son cabinet? N'avons-nous pas
+dû les prendre fort au sérieux? C'est ce que nous avons fait, c'est ce
+que nous ferons toujours. Et pourtant nous sommes demeurés parfaitement
+fidèles à notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie
+européenne. L'occasion de suivre votre exemple de 1840 ne nous a pas
+manqué; nous aurions bien pu naguère, à Constantinople, à propos de
+la Servie, exploiter, fomenter votre mésintelligence naissante avec
+la Porte, cultiver contre vous les méfiances et les résistances de
+l'Europe; nous ne l'avons point fait, nous avons donné à la Porte les
+conseils les plus modérés, nous lui avons dit que ses bons rapports avec
+vous étaient, pour l'Europe comme pour elle, le premier intérêt. Nous
+avons hautement adopté, pratiqué la grande politique et laissé de côté
+la petite, qui n'est bonne qu'à jeter des embarras et des aigreurs au
+sein même de la paix qu'on maintient et qu'on veut maintenir.
+
+«M. DE KISSELEFF.--Notre cabinet rend pleine justice à la conduite et à
+l'attitude que le baron de Bourqueney a tenues à Constantinople: il y
+a été très-sensible, et je suis expressément chargé de vous lire une
+dépêche où il en témoigne toute sa satisfaction.
+
+«M. GUIZOT.--Je serai fort aise de l'entendre.»
+
+Huit jours après cette communication, M. Guizot écrivit
+confidentiellement au baron d'André:
+
+26º--13 avril 1843.
+
+«Monsieur le baron,
+
+«Je vous envoie le compte-rendu de l'entretien que j'ai eu avec M. de
+Kisseleff au sujet ou plutôt à l'occasion des communications qu'il
+m'a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai déjà indiqué le
+caractère. Vous n'avez aucun usage à faire de ce compte rendu. Je vous
+l'envoie pour vous seul, et pour que vous soyez bien au courant de nos
+relations avec Saint-Pétersbourg, de leurs nuances, des modifications
+qu'elles peuvent subir, et de mon attitude. Réglez sur ceci la vôtre,
+à laquelle du reste je ne vois, quant à présent, rien à changer. Ne
+témoignez pas plus d'empressement, ne faites pas plus d'avances; mais
+accueillez bien les dispositions plus expansives qui pourraient se
+montrer, et répondez-y par des dispositions analogues.
+
+«Si M. de Nesselrode vous parlait de mon entretien avec M. de Kisseleff
+et de ce que je lui ait dit; montrez-vous instruit de tous les détails,
+et, en gardant la réserve qui convient à votre position, donnez à votre
+langage le même caractère et portez-y la même franchise.
+
+«Je n'ai parlé ici à personne, dans le corps diplomatique, de cet
+incident. J'ai lieu de croire que les plus légers symptômes de
+rapprochement entre Saint-Pétersbourg et nous sont, à Vienne, à Berlin
+et à Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu'on n'épargnerait
+aucun soin pour en entraver le développement. Gardez donc, avec le corps
+diplomatique qui vous entoure, le même silence, et s'il vous revient
+qu'on y ait quelque connaissance des détails que je vous transmets,
+informez-moi avec soin de tout ce qu'on en pense et dit.
+
+«Le rétablissement des bons rapports entre la France et l'Angleterre,
+le langage amical des deux gouvernements l'un envers l'autre, sont
+certainement pour beaucoup dans les velléités de meilleures dispositions
+qui paraissent à Saint-Pétersbourg. Observez bien ce point de la
+situation, et l'effet autour de vous de tout ce qui se passe ou se dit
+entre Paris et Londres.»
+
+P.S. 14 avril.
+
+«Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. Je
+vous envoie une dépêche à communiquer à M. de Nesselrode en réponse à
+celle qui a amené mon entretien avec M. de Kisseleff. En lui en donnant
+lecture, dites-lui que j'ai développé à M. de Kisseleff, dans une longue
+conversation, les idées qui y sont exprimées, et ayez dans votre poche
+le compte rendu que je vous envoie de cette conversation, pour pouvoir
+vous y référer, si M. de Nesselrode vous en parle avec quelque détail.
+
+«Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai données
+ci-dessus.»
+
+La dépêche officielle que je chargeais M. d'André de communiquer au
+comte de Nesselrode était datée du 14 avril et conçue en ces termes:
+
+27º--«Monsieur le baron,
+
+«M. de Kisseleff m'a donné communication de trois dépêches que lui a
+adressées M. le comte de Nesselrode en date du 21 mars. Deux de ces
+dépêches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je vous en
+entretiendrai d'ici à peu de jours. La troisième exprime la satisfaction
+que le cabinet de Saint-Pétersbourg a éprouvée, en apprenant l'issue de
+la discussion sur les fonds secrets et l'affermissement du ministère.
+M. le comte de Nesselrode rend une pleine justice à notre politique
+pacifique et aux principes conservateurs que nous avons constamment
+soutenus. J'ai reçu cette manifestation du gouvernement impérial avec
+un réel contentement, comme une nouvelle preuve de son désir sincère de
+rendre durable le repos de l'Europe. M. le comte de Nesselrode a
+bien voulu y ajouter des compliments personnels auxquels je suis fort
+sensible, car ils me prouvent que le gouvernement impérial a pour ma
+conduite une estime qui m'est précieuse. Toutefois j'ai remarqué dans
+cette lettre une phrase conçue en ces termes: «Bien que M. Guizot n'ait
+peut-être point pour la Russie des dispositions très-favorables.» Ces
+paroles m'ont causé quelque surprise, et je ne saurais les accepter. Les
+intérêts et l'honneur de mon souverain et de mon pays sont pour moi la
+seule mesure des dispositions que j'apporte envers les gouvernements
+avec qui j'ai l'honneur de traiter. M. le comte de Nesselrode, qui a
+si bien pratiqué cette règle dans sa longue et glorieuse carrière, ne
+saurait la méconnaître pour d'autres, et les sentiments qu'il vient
+de nous témoigner, au nom du cabinet impérial, me rendent facile
+aujourd'hui le devoir que je remplis en repoussant la supposition qu'il
+a exprimée.»
+
+Le baron d'André s'acquitta de sa commission et en rendit compte le 3
+mai à M. Guizot.
+
+28º _Le baron d'André à M. Guizot._
+
+3 mai 1843.
+
+«Monsieur,
+
+«M. de Nesselrode m'a écrit, il y a quelques jours, pour m'apprendre
+qu'il allait mieux et qu'il pourrait me recevoir. Je me suis rendu
+chez lui. Après m'avoir parlé de sa santé, le vice-chancelier m'a fait
+connaître en peu de mots les nouvelles qu'il venait de recevoir de
+Constantinople; puis il a ajouté: «Mon courrier de Paris est enfin
+arrivé. Il m'a apporté la conversation que M. de Kisseleff a eue avec M.
+Guizot. Je sais même que vous en avez le compte rendu; vous voyez que je
+suis bien informé.» J'ai répondu que c'était la vérité. Comme il gardait
+le silence, je lui ai demandé alors la permission de lui donner lecture
+de votre dépêche du 14 avril. Lorsque je suis arrivé à la citation de la
+phrase que Votre Excellence a remarquée, M. de Nesselrode m'a interrompu
+en disant: «Cette dépêche adressée à M. de Kisseleff n'était pas faite
+pour être communiquée; elle n'aurait pas dû l'être.»--Mais, ai-je
+repris, cette supposition n'en a pas moins été faite, et M. Guizot ne
+saurait l'accepter.»
+
+«Après avoir achevé cette lecture, M. de Nesselrode a fait de nouveau
+la même observation et m'a dit qu'il allait expédier un courrier à
+Paris qui porterait la réponse aux dépêches qu'il avait reçues de M. de
+Kisseleff et par conséquent à ce que je lui disais aussi.
+
+«Il a pris ensuite une des dépêches de M. de Kisseleff qui se
+trouvait sur sa table et m'en a donné lecture. C'était le résumé de la
+conversation qu'il a eue avec Votre Excellence. Ce résumé est à peu près
+conforme, quant au fond, à ce que vous m'en avez écrit. Ayant cependant
+remarqué que le paragraphe où il est question de la politique que nous
+venons de suivre en Orient était fort abrégé dans son récit, et voyant
+d'ailleurs tout avantage à bien faire connaître à M. de Nesselrode toute
+la pensée de Votre Excellence sans en retrancher la couleur, je lui ai
+proposé de lui rendre communication pour communication. Il a écouté la
+lecture de votre compte rendu avec un visible intérêt, en me faisant
+plusieurs fois remarquer la coïncidence qui existait entre les deux
+rapports. Il m'a interrompu aussi pour me faire observer que vous
+aviez omis de rappeler que l'empereur s'était toujours tenu éloigné
+des complots carlistes, et qu'il n'avait jamais voulu faire accueil à
+Pétersbourg aux personnes de ce parti. Lorsque j'ai eu terminé, M.
+de Nesselrode m'a répété: «Vous voyez que c'est à peu près la même
+chose.--Oui, ai-je répondu; cependant ce que j'ai l'honneur de vous lire
+est plus complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique
+en Orient.--C'est juste, mais M. de Kisseleff m'en parle dans une autre
+dépêche.»
+
+«Le silence a recommencé, et comme il était évident pour moi que M. de
+Nesselrode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je me suis levé.
+Alors il m'a dit ces mots: «Quand on s'explique avec cette franchise et
+cette sincérité, c'est le moyen de s'entendre.»
+
+«Voici, monsieur, tout ce que j'ai pu savoir de l'effet produit sur
+l'empereur et son cabinet par l'arrivée des dépêches de M. de Kisseleff.
+
+«Le vice-chancelier a désiré savoir comment j'avais été reçu au cercle
+de la cour et ce que l'empereur m'avait dit. Je l'ai mis au courant.
+C'est la première fois que Sa Majesté m'a parlé de M. de Barante. Si
+elle avait jusqu'ici gardé le silence sur son compte, ce n'était
+point par indifférence: Votre Excellence sait quelle estime l'empereur
+professe pour l'ambassadeur du roi.
+
+«Enfin, monsieur, voici ce qui me paraît le plus important: hier une
+personne en qui j'ai confiance m'a parlé du départ de M. de Pahlen, qui
+aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en Courlande et
+se rendra de là à Carlsbad vers la fin de mai. Cette personne m'a dit
+qu'elle savait, et elle peut le savoir, que l'empereur était dans de
+bonnes dispositions, que le retour des ambassadeurs dépendait maintenant
+beaucoup de nous, qu'on ne devait pas exiger que l'empereur fît des
+avances, mais que, si nous consentions à faire rencontrer à temps M.
+de Barante avec M. de Pahlen à Carlsbad, elle croyait pouvoir me dire
+qu'avant peu M. de Pahlen serait à Paris et M. de Barante à Pétersbourg.
+
+«Comme j'ai demandé à cette personne si elle avait quelques données
+nouvelles pour me parler ainsi, elle m'a répondu affirmativement...»
+
+P.-S. 3 mai, à deux heures.
+
+«J'arrive du cercle de la cour tenu à l'occasion de la fête de Sa
+Majesté l'impératrice. L'empereur, en s'approchant de moi, m'a dit:
+«Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Paris?--Rien,
+sire, depuis le courrier que j'ai reçu il y a huit jours.--Quand
+verrons-nous M. de Barante?» Un peu étonné de cette question si
+inattendue, j'ai regardé Sa Majesté; elle souriait, j'ai souri aussi, et
+après un moment d'hésitation je lui ai répondu que je n'en savais encore
+rien. Son sourire a continué, et l'empereur a passé en faisant un signe
+d'intelligence qui semblait dire que nous nous entendions.
+
+«Il faut qu'il se soit opéré un bien grand changement pour que Sa
+Majesté m'ait adressé une pareille question pendant le cercle. De sa
+part, ce sont des avances, et sûrement c'est ainsi qu'il le considère.
+Probablement qu'en m'interrogeant ainsi l'empereur pensait que j'avais
+connaissance des conversations qu'il doit avoir eues avec M. de
+Nesselrode et des dépêches qu'il a fait écrire à Paris; tandis que M. de
+Nesselrode, que je venais de saluer, ne m'en avait rien dit.
+
+«Maintenant si, comme je le crois, il s'imagine que la glace est rompue,
+il doit être impatient de connaître ce que nous ferons, comment nous
+accueillerons les dépêches qu'on envoie aujourd'hui à Paris. J'ignore
+ce qu'il a fait de son côté, j'ignore quels ordres sont donnés à M. de
+Pahlen; mais il me paraît que votre conversation avec M. de Kisseleff a
+déterminé chez lui quelque résolution. L'impératrice m'a demandé aussi
+des nouvelles de M. de Barante.»
+
+M. d'André se trompait, l'empereur Nicolas n'avait point pris de
+résolution nouvelle; mais à en juger par le langage de son ministre,
+ses dispositions persistaient à se montrer favorables en même temps
+qu'immobiles. M. Guizot écrivit au baron d'André:
+
+29º _M. Guizot au baron d'André._
+
+20 mai 1843.
+
+«Les communications que m'avait faites M. de Kisseleff et la
+conversation que j'avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amené
+de nouvelles. Il est venu le 14 de ce mois me donner lecture de deux
+dépêches et d'une lettre particulière de M. le comte de Nesselrode en
+date du 2 mai.
+
+«La première dépêche roule sur la conclusion des affaires de Servie. M.
+de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude impartiale et
+réservée. Il affirme que la Russie était pleinement dans son droit et
+nous envoie un mémorandum destiné à l'établir. En rendant justice à
+notre équité, il proteste d'ailleurs contre ce que j'avais dit le 5
+avril à M. de Kisseleff sur les efforts du cabinet russe en 1840 pour
+nous brouiller avec l'Angleterre.
+
+«J'ai accepté les remerciements de M. de Nesselrode, et j'ai maintenu
+mon dire sur 1840: «Permettez, ai-je dit, que je garde le mérite de
+notre impartialité en 1843. Je ne puis douter du travail de votre
+cabinet en 1840 pour amener ou aggraver notre dissidence avec
+l'Angleterre. L'empereur en a témoigné hautement sa satisfaction. M. de
+Barante me l'a mandé dans le temps. Nous n'avons pas voulu vous rendre
+la pareille en poussant à votre brouillerie avec la Porte. Nous n'avons
+pas imité 1840, mais nous ne l'avons pas oublié.»
+
+«La seconde dépêche se rapporte aux affaires de Grèce. M. de Nesselrode
+se félicite du concert des trois cours, approuve complétement nos vues,
+et me communique les nouvelles instructions qu'il a adressées à M. de
+Catacazy pour lui prescrire de seconder en tout ses deux collègues et
+d'agir selon les ordres de la conférence de Londres.
+
+«Je me suis félicité à mon tour de la bonne intelligence des trois
+cours, et j'ai témoigné mon désir que M. de Catacazy se conformât
+pleinement aux excellentes instructions qu'il recevait. Insistez sur ce
+point auprès de M. de Nesselrode. A Athènes plus que partout ailleurs,
+les relations personnelles des agents, leur manie de patronage, leur
+facilité à se laisser entraîner dans les passions et les querelles
+des coteries locales, ont bien souvent altéré la politique de leurs
+gouvernements et aggravé le mal qu'ils étaient chargés de combattre. Il
+ne conviendrait, je pense, à la Russie pas plus qu'à nous que la Grèce
+fût bouleversée et devînt le théâtre de désordres très-embarrassants
+d'abord et bientôt très-graves. Pour que l'action commune de nos
+représentants soit efficace, il est indispensable que leurs procédés
+de tous les moments, leurs conversations familières avec la clientèle
+grecque qui les entoure, soient en harmonie avec leur attitude et leurs
+paroles officielles. Quand trois grands cabinets se disent sérieusement
+qu'ils veulent la même chose, je ne comprendrais pas qu'ils ne vinssent
+pas à bout de l'accomplir, et qu'ils se laissassent détourner de leur
+but ou embarrasser dans leur route par des habitudes ou des manies
+d'agents secondaires. C'est pourtant là notre écueil à Athènes. Je le
+signale aussi à Londres, et je prie qu'on adresse à sir Edmond Lyons les
+mêmes recommandations.
+
+«Après ces deux dépêches, M. de Kisseleff m'a donné à lire une longue
+lettre particulière de M. de Nesselrode en réponse à notre conversation
+du 5 avril. J'ai tort de dire en réponse, car cette lettre ne répond
+point directement à ce que j'avais dit à M. de Kisseleff sur l'attitude
+et les procédés de l'empereur envers le roi et la France depuis 1830. M.
+de Nesselrode y commence par m'engager à ne plus revenir sur ce qui a eu
+lieu entre nos deux gouvernements avant la formation du cabinet actuel.
+C'est du passé, dit-il, et M. Guizot n'y est pour rien. M. de Nesselrode
+ne demande pas mieux, lui, que de n'en plus parler et de partir
+d'aujourd'hui comme d'une époque nouvelle. Il expose ensuite, avec
+détail et habilement, deux idées: 1º par quels motifs le cabinet russe
+ne nous a pas fait de plus fréquentes et plus intimes communications
+sur les affaires européennes; 2º quels changements sont survenus, depuis
+1840, dans les relations des grandes puissances, notamment de la France
+et de l'Angleterre, et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd'hui
+la bonne politique, c'est-à-dire de ne chercher à brouiller la Russie
+avec personne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l'Angleterre,
+l'alliance intime que des circonstances particulières, entre autres la
+présence d'un cabinet whig, avaient amenée de 1830 à 1840, mais qui ne
+saurait se renouer aujourd'hui.
+
+«M. de Nesselrode met beaucoup de soin à développer ceci: évidemment
+l'idée du rétablissement de l'intimité entre la France et l'Angleterre
+le préoccupe, et il désirerait nous en démontrer et s'en démontrer à
+lui-même l'impossibilité. Je n'ai fait aucune observation à ce sujet.
+
+«Du reste, M. de Kisseleff, qui m'avait à peine interrompu deux ou
+trois fois par quelques paroles, m'a promis de transmettre, avec une
+scrupuleuse exactitude, à M. de Nesselrode ce que je venais de lui dire.
+Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier de l'empereur
+à mon égard: j'y ai trouvé ce qui m'honore, ce qui me touche le plus,
+une estime sérieuse, gravement et simplement exprimée. Je désire que
+vous témoigniez à M. de Nesselrode combien j'y suis sensible.»
+
+Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Pétersbourg
+suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors ministre du roi à
+Dresde, écrivit à M. Guizot, le 14 juin 1843.
+
+30º _M. le baron de Bussierre à M. Guizot._
+
+«M. le comte de Pahlen est à Dresde depuis trois jours. Il a mis un
+empressement obligeant à venir me chercher dès son arrivée. Il a dîné
+hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collègues. Il part demain
+pour Carlsbad. Nous n'avons pas échangé un seul mot sur ses projets
+ultérieurs. Je sais toutefois que l'espoir de rencontrer M. de Barante
+en Bohême le préoccupe assez vivement; plusieurs personnes, évidemment
+chargées par lui de me pressentir sur la probabilité de cette rencontre,
+m'ont fort inutilement assailli de questions; on ne les a pas épargnées
+davantage à M. Ernest de Barante. Il est certain, d'après tout ce qui
+nous revient de Pétersbourg, qu'on y sent le besoin d'un retour à de
+meilleurs rapports, et que la situation actuelle pèse à l'empereur
+lui-même; il n'en est pas encore au point de venir sincèrement à
+nous, mais il ne veut pas qu'on croie en Europe que la porte lui soit
+définitivement fermée: cette impossibilité trop éclatante d'un accord
+avec la France affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de
+sa politique; il s'en trouve amoindri sur tous les points, et
+particulièrement dans ses relations avec la Prusse.
+
+«Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de Votre
+Excellence pour ne rien faire qu'à de très-bonnes conditions. Un
+rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prêter avec
+trop de facilité produirait un effet fâcheux en Allemagne. On y sait à
+merveille combien la Russie désire ce rapprochement; on trouve donc tout
+naturel qu'elle en fasse les frais.»
+
+«31º _Le baron d'André à M. Guizot._
+
+«Monsieur,
+
+«Dès que le courrier Alliot m'eut remis vos dépêches, je demandai à voir
+M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que vous aviez
+eu avec M. de Kisseleff, et après avoir échangé quelques paroles, je
+laissai au vice-chancelier votre lettre particulière du 20 mai, afin
+qu'il pût la lire à loisir et la montrer à l'empereur. En la prenant, M.
+de Nesselrode me dit qu'il craignait que nous n'allassions un peu vite.
+Je répondis au vice-chancelier qu'il valait mieux s'expliquer et prévoir
+les conséquences de toute démarche avant de l'entreprendre, qu'il serait
+fâcheux, par exemple, de voir les ambassadeurs retourner à leur poste
+sans savoir préalablement sur quoi compter.
+
+«--Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu'il n'a jamais été
+question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que c'est M.
+Guizot qui, le premier, en a parlé à M. de Kisseleff.
+
+«--Je sais très-bien, monsieur le comte, que chacun de nous a la
+prétention de ne point faire des avances; mais si M. Guizot a parlé des
+ambassadeurs à M. de Kisseleff, c'est parce qu'il a voulu répondre à
+ce que Sa Majesté m'a fait l'honneur de me dire au cercle de la cour
+lorsqu'elle m'a demandé quand reviendrait M. de Barante.»
+
+«En quittant M. de Nesselrode, il m'a promis de me faire savoir quand
+il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont écoulés depuis.
+Pendant ce temps, j'ai cherché à connaître quelle avait été d'abord
+l'impression produite sur l'empereur par les dépêches venues de Paris.
+Ce que j'en ai appris m'a fait voir aussitôt qu'elles avaient modifié
+les dispositions de Sa Majesté. Vous voyez que les choses sont
+complétement changées.
+
+«Maintenant, m'a-t-on dit, c'est une question qu'il faut laisser en
+repos, sauf à la reprendre plus tard. Les affaires générales doivent
+amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs
+avaient repris leur poste, il est probable que l'empereur, abandonnant
+peu à peu ses préjugés, serait arrivé à une appréciation plus juste des
+convenances et de ses véritables intérêts.
+
+«Mes informations et cette opinion n'avaient point cependant un
+caractère assez positif pour les communiquer à Votre Excellence
+avant d'avoir obtenu le second rendez-vous que m'avait annoncé M. de
+Nesselrode. Je savais qu'il avait vu l'empereur, qu'il devait le revoir
+encore, et j'attendais. Hier enfin, j'ai été prié de passer chez lui. Il
+m'a d'abord donné à lire une dépêche sur les affaires de Grèce dont vous
+aurez connaissance. Je lui ai demandé ensuite s'il n'avait rien de plus
+à m'apprendre. «Non, voilà tout.--Cependant?...--Je n'ai rien à vous
+dire.»
+
+«Après un moment de silence, M. de Nesselrode m'a pourtant raconté qu'il
+allait écrire à M. de Kisseleff une lettre qui serait communiquée à
+Votre Excellence, et qui répondrait à votre lettre particulière du 20
+mai. «Entre nous, a continué le vice-chancelier, rappelant ce qu'il
+m'avait dit dans mon premier entretien, je crois que votre gouvernement
+a été un peu trop vite. Pour le moment, il n'y a point à s'occuper
+de quelques-unes des questions qui ont été agitées dans les lettres
+particulières que vous m'avez données à lire. L'empereur a trouvé qu'on
+lui imposait des conditions, et cela a détruit le bon effet du premier
+compte rendu. Au reste, a-t-il ajouté, si les choses sont gâtées, elles
+sont loin de l'être à tout jamais, et à la première occasion on pourra
+les reprendre.»
+
+«J'ai répondu à M. de Nesselrode que je regrettais beaucoup que
+l'empereur eût donné une aussi fausse interprétation aux intentions
+du gouvernement du roi en admettant qu'on voulait lui imposer des
+conditions, que j'affirmais que vous n'aviez eu d'autre pensée que celle
+de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne point exposer
+à des mécomptes, faute de s'être mal compris, les souverains de deux
+grands États.
+
+«M. de Nesselrode, qui ne peut assurément partager l'opinion de
+l'empereur, et qui connaît, tout comme nous, la vraie cause de cette si
+grande susceptibilité, a préféré ne rien dire de plus, et terminer ainsi
+notre entretien.
+
+«Quelques confidences récentes me feraient supposer que l'empereur
+laissera croire à son entourage qu'on a voulu lui mettre le marché à la
+main, et que, s'il n'y a pas rapprochement entre les deux pays, c'est
+plutôt au gouvernement du roi qu'il faut en attribuer la cause. Je ne
+comprends pas comment de bonne foi on pourrait maintenir une pareille
+assertion qui ne saurait avoir été mise en avant, si elle l'a été
+réellement, que pour masquer un amour-propre excessif contre lequel,
+depuis douze ans, tout raisonnement vient se briser.»
+
+32º _M. Guizot à M. le baron d'André._
+
+8 juillet 1843.
+
+«Monsieur le baron,
+
+«Aussitôt après l'arrivée de M. de Breteuil, vous irez trouver M. le
+comte de Nesselrode et vous lui donnerez à lire la dépêche ci-jointe.
+Pour peu qu'il vous témoigne le désir de la faire connaître à
+l'empereur, vous prendrez sur vous de la lui laisser. Je désire qu'elle
+soit mise textuellement sous les yeux de l'empereur.
+
+«Je n'ai rien à y ajouter pour vous-même. Si M. de Nesselrode engage
+avec vous quelque conversation, la dépêche vous indique clairement dans
+quel esprit et sur quel ton parfaitement simple, tranquille et froid,
+vous y devez entrer. Laissez sentir que, bien que la modération générale
+de notre conduite n'en doive être nullement altérée, il y a là cependant
+une question et un fait dont l'importance politique est grande et
+inévitable.»
+
+«_M. Guizot à M. le baron d'André._
+
+Paris, 8 juillet 1843.
+
+«Monsieur le baron,
+
+«M. de Kisseleff est venu le 27 juin me donner communication d'une
+dépêche de M. le comte de Nesselrode, en date du 14 du même mois,
+qui répond à mes entretiens des 5 avril et 14 mai avec M. le chargé
+d'affaires de Russie, entretiens que je vous ai fait connaître par mes
+lettres particulières des 25 avril et 20 mai.
+
+«M. le comte de Nesselrode parait penser que j'ai pris l'initiative
+de ces entretiens et des explications auxquelles ils m'ont conduit,
+notamment en ce qui concerne le retour des ambassadeurs à Paris et à
+Saint-Pétersbourg. Je me suis arrêté en lisant ce passage de sa dépêche,
+et j'ai rappelé à M. de Kisseleff que la première origine de nos
+entretiens avait été la phrase par laquelle, dans sa dépêche du 21 mars,
+M. le comte de Nesselrode, en le chargeant de me féliciter du résultat
+de la discussion sur les fonds secrets, me supposait envers la Russie
+des dispositions peu favorables. Je ne pouvais évidemment passer sous
+silence cette supposition, et ne pas m'expliquer sur mes dispositions
+ainsi méconnues ou mal comprises. Si M. le comte de Nesselrode n'avait
+fait que m'adresser les félicitations par lesquelles se terminait sa
+dépêche, je n'aurais songé à rien de plus qu'à l'en remercier; mais,
+en m'attribuant envers la Russie des dispositions peu favorables, il
+m'imposait l'absolue nécessité de désavouer cette supposition, et de ne
+laisser lieu, sur mes sentiments et sur leurs motifs, à aucun doute, à
+aucune méprise. Ainsi ont été amenés mon premier entretien avec M. de
+Kisseleff et les explications que j'y ai données.
+
+«Quant au retour des ambassadeurs, l'empereur vous ayant demandé le
+3 mai au cercle de la cour: «Quand reverrons-nous M. de Barante?»
+je pouvais encore moins me dispenser de répondre, dans mon second
+entretien, à une question si positive, et je n'y pouvais répondre sans
+exprimer avec une complète franchise la pensée du gouvernement du roi à
+cet égard et ses motifs.
+
+«Je n'ai rappelé ces détails à M. de Kisseleff, et je n'y reviens avec
+vous aujourd'hui que parce que M. de Nesselrode dit à deux ou trois
+reprises, dans sa dépêche, que j'ai pris l'initiative des explications,
+que je les ai données spontanément. J'aurais pu les donner spontanément,
+car elles n'avaient d'autre but que de mettre les relations des deux
+cours sur un pied de parfaite vérité et de dignité mutuelle; mais il est
+de fait que j'ai été amené à les donner, et par l'obligeant reproche
+que me faisait M. de Nesselrode dans sa dépêche du 21 mars, et par
+la bienveillante question que l'empereur vous a adressée le 3 mai. Je
+n'aurais pu, sans manquer à mon devoir et à la convenance, passer sous
+silence de telles paroles.
+
+«M. le comte de Nesselrode pense qu'après être entrés dans les
+explications que je rappelle, nous avons été trop pressés d'en atteindre
+le but et trop péremptoires dans notre langage. Si les ambassadeurs
+étaient revenus à leur poste, l'amélioration des relations entre les
+deux cours aurait pu arriver successivement et sans bruit. Nous avons
+voulu une certitude trop positive et trop soudaine.
+
+«Ici encore j'ai interrompu ma lecture: «Je ne saurais, ai-je dit à M.
+de Kisseleff, accepter ce reproche; à mon avis, ce que j'ai fait aurait
+dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit il y a douze ans. Dans
+les questions où la dignité est intéressée, on ne saurait s'expliquer
+trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent jamais être livrées
+à des chances douteuses, ni laissées à la merci de personne. Sans
+le rétablissement de bonnes et régulières relations entre les deux
+souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs eût manqué
+de vérité et de convenance. Le roi a mieux aimé s'en tenir aux chargés
+d'affaires.»
+
+«L'empereur, poursuit M. le comte de Nesselrode dans sa dépêche, ne peut
+accepter des conditions ainsi péremptoirement indiquées. Puisque, dans
+l'état actuel des relations, le roi préfère des chargés d'affaires,
+l'empereur s'en remet à lui de ce qui convient à cet égard.
+
+«Nous n'avons jamais songé, ai-je dit, à imposer des conditions. Quand
+on ne demande que ce qui vous est dû, ce ne sont pas des conditions
+qu'on impose, c'est son droit qu'on réclame. Nous avons dit simplement,
+franchement, et dans un esprit sincère, ce que nous regardons comme
+imposé, point à l'empereur, mais à nous-mêmes, par notre propre
+dignité.»
+
+«La dépêche se termine par la déclaration que les dispositions du
+cabinet de Saint-Pétersbourg, quant aux relations et aux affaires des
+deux pays, demeureront également bienveillantes. J'ai tenu à M. de
+Kisseleff le même langage. Le gouvernement du roi a déjà prouvé qu'il
+savait tenir sa politique en dehors, je pourrais dire au-dessus de
+toute impression purement personnelle. Il continuera d'agir, en toute
+circonstance, avec la même modération et la même impartialité. Il ne
+voit, en général, dans les intérêts respectifs de la France et de la
+Russie, que des motifs de bonne intelligence entre les deux pays, et
+si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas toujours présenté ce
+caractère, c'est que les relations des deux souverains et des deux cours
+n'étaient pas en complète harmonie avec ce fait essentiel. La régularité
+de ces relations, et M. le comte de Nesselrode peut se rappeler que nous
+l'avons souvent fait pressentir, est donc elle-même une question grave
+et qui importe à la politique des deux États. Le gouvernement du roi a
+accepté l'occasion, qui lui a été offerte, de s'en expliquer avec une
+sérieuse franchise, et dans l'intérêt de l'ordre monarchique européen,
+comme pour sa propre dignité, il maintiendra ce qu'il regarde comme le
+droit et la haute convenance des trônes.»
+
+FIN DES PIÈCES HISTORIQUES DU TOME SIXIÈME.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ DU TOME SIXIÈME.
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.
+
+Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29
+octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de
+la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en
+harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la
+civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité
+du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à
+l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince
+de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_,
+les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à
+Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux
+Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire
+de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban
+et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de
+fortifications.--Comment fut prise la résolution
+définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de
+loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+AFFAIRES D'ORIENT.--CONVENTION DU 13 JUILLET 1841.
+
+Situation de la France après le traité du 15 juillet 1840.--Caractère
+de son isolement et de ses armements.--Dispositions des cabinets
+européens.--Dépêche de lord Palmerston du 2 novembre 1840.--Son effet
+en France.--Prise de Saint-Jean d'Acre par les Anglais.--Méhémet-Ali
+est menacé en Égypte.--Mission du baron Mounier à Londres.--Paroles du
+prince de Metternich.--Le commodore Napier arrive devant Alexandrie,
+décide Méhémet-Ali à traiter, et conclut avec lui une convention qui lui
+promet l'hérédité de l'Égypte.--Colère du sultan et de lord Ponsonby
+en apprenant cette nouvelle.--La convention Napier est désavouée
+à Constantinople, quoique approuvée à Londres.--Conférence
+des plénipotentiaires européens à Constantinople avec
+Reschid-Pacha.--Hatti-shériff du 13 février 1841, qui n'accorde
+à Méhémet-Ali qu'une hérédité incomplète et précaire de
+l'Égypte.--Entretien de lord Palmerston avec Chékib-Effendi.--Notre
+attitude expectante et nos précautions.--Projet d'un protocole et
+d'une convention nouvelle pour faire rentrer la France dans le concert
+européen.--Conditions que nous y attachons.--J'autorise le baron de
+Bourqueney à parafer, mais non à signer définitivement les deux actes
+projetés.--Travail du prince de Metternich à Constantinople.--Changement
+du ministère turc.--Nouvelles hésitations de la Porte.--Elle cède enfin
+et accorde l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali, par un nouveau firman
+du 25 mai 1841.--Nouveau délai à Londres pour la signature du
+protocole et de la convention.--La chute du ministère whig est
+imminente.--Méhémet-Ali accepte le firman du 25 mai 1841.--J'autorise
+le baron de Bourqueney à signer la convention; elle est signée le 13
+juillet 1841.--Résumé de la négociation et de ses résultats.
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+LE DROIT DE VISITE.
+
+Lord Palmerston me demande de signer le nouveau traité préparé en
+1840 pour la répression de la traite des nègres.--Mon refus et ses
+causes.--Avénement du cabinet de sir Robert Peel et lord Aberdeen.--Je
+consens alors (le 20 décembre 1841) à signer le nouveau traité.--Premier
+débat dans la chambre des députés à ce sujet.--Amendement de M. Jacques
+Lefebvre dans l'adresse.--Vraie cause de l'état des esprits.--J'ajourne
+la ratification du nouveau traité.--Attitude du cabinet anglais.--Les
+ratifications sont échangées à Londres entre les autres puissances et
+le protocole reste ouvert pour la France.--Nouveaux débats dans les
+deux chambres contre le droit de visite et les conventions de 1831 et
+1833.--Nous refusons définitivement la ratification du traité du
+20 décembre 1841.--Modération et bon vouloir de lord Aberdeen.--Le
+protocole du 19 février 1842 est clos et le traité du 20 décembre 1841
+est annulé pour la France.--A l'ouverture de la session 1843-1844, un
+paragraphe inséré dans l'adresse de la chambre des députés exprime
+le voeu de l'abolition du droit de visite.--Pourquoi je n'entre pas
+aussitôt en négociation avec le gouvernement anglais à ce sujet.--Visite
+de la reine Victoria au château d'Eu.--Son effet en France et en
+Europe.--Je prépare la négociation pour l'abolition du droit de
+visite.--Dispositions de lord Aberdeen et de sir Robert Peel.--Nouveaux
+débats à ce sujet dans les chambres à l'ouverture de la session de
+1844.--Visite de l'empereur Nicolas an Angleterre.--Visite du roi
+Louis-Philippe à Windsor.--Je l'y accompagne.--- Négociation entamée
+pour l'abolition du droit de visite.--Comment ce droit peut-il être
+remplacé pour la répression de la traite?--Le duc de Broglie et le
+docteur Lushington sont nommés pour examiner cette question.--Leur
+réunion à Londres.--Nouveau système proposé.--Il est adopté et
+remplace le droit de visite en vertu d'un traité conclu le 25 mai
+1845.--Présentation, adoption et promulgation d'une loi pour l'exécution
+de ce traité.
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+AFFAIRES DIVERSES A L'EXTÉRIEUR.
+
+(1840-1842)
+
+État de la Syrie après l'expulsion de Méhémet-Ali.--Guerre entre les
+Druses et les Maronites.--Impuissance et connivence des autorités
+turques.--Mes démarches en faveur des Maronites chrétiens.--Dispositions
+du prince de Metternich;--de lord Aberdeen.--Le baron de Bourqueney et
+sir Stratford Canning à Constantinople.--Résistance obstinée de la Porte
+à nos demandes pour les chrétiens.--Sarim-Effendi.--Plan du prince de
+Metternich pour le gouvernement du Liban.--Nous l'adoptons, faute de
+mieux.--La Porte finit par céder.--Mon opinion sur les Turcs et leur
+avenir.--État de la Grèce en 1841.--Mission de M. Piscatory en Grèce;
+son but.--Ce que j'en fais dire à lord Aberdeen.--Il donne à sir Edmond
+Lyons des instructions analogues.--Notre inquiétude et notre attitude
+envers le bey de Tunis.--Méfiances du Cabinet anglais à ce sujet.--Mes
+instructions au prince de Joinville.--Mission de M. Plichon.--Affaires
+de l'Algérie.--Situation des consuls étrangers en Algérie.--Vues
+sur l'avenir de la France en Afrique.--Comptoirs établis sur la
+côte occidentale d'Afrique.--La côte orientale d'Afrique et
+Madagascar.--Prise de possession des îles Mayotte et Nossi-bé.--Traité
+avec l'Iman de Mascate.--Question de l'union douanière entre la France
+et la Belgique.--Négociations à ce sujet.--Mon opinion sur cette
+question.--Traités de commerce du 16 juillet 1843 et du 13 décembre 1845
+avec la Belgique.--Affaires d'Espagne.--Rivalité et méfiance obstinée
+de l'Angleterre envers la France en Espagne.--La reine Christine
+à Paris.--Régence d'Espartero--Insurrection et défaite des
+_christinos_.--Notre politique générale en Espagne.--M. de Salvandy est
+nommé ambassadeur en Espagne.--Accueil qu'il reçoit en route.--Question
+de la présentation de ses lettres de créance.--Espartero ne veut pas
+qu'il les remette à la reine Isabelle.--Attitude de M. Aston, ministre
+d'Angleterre à Madrid.--M. de Salvandy revient en France.--Instructions
+de lord Aberdeen à M. Aston.--Incident entre la France et la
+Russie.--Le comte de Pahlen quitte Paris en congé.--Par quel motif.--Mes
+instructions à M. Casimir Périer, chargé d'affaires de France
+en Russie.--Colère de l'empereur Nicolas.--Vaines tentatives de
+rapprochement.--Persévérance du roi Louis-Philippe.--Les ambassadeurs de
+France et de Russie ne retournent pas à leurs postes et sont remplacés
+par des chargés d'affaires.
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+AFFAIRES DIVERSES A L'INTÉRIEUR.
+
+(1840-1842)
+
+Situation du cabinet du 29 octobre 1840 à l'intérieur.--Idées
+politiques et philosophiques accréditées et puissantes comme moyens
+d'opposition.--Appréciation sommaire de ces idées.--En quoi elles
+sont fausses et par quelle cause.--Comment elles devraient être
+combattues.--Insuffisance de nos armes pour cette lutte.--Attentat
+commis contre le duc d'Aumale et les Princes, ses frères, le 13
+septembre 1841.--Entrée du duc d'Aumale et du 17e régiment d'infanterie
+légère dans la cour des Tuileries.--Complot lié à l'attentat.--M. Hébert
+est nommé procureur général près la cour royale de Paris.--Procès
+de Quénisset et de ses complices devant la cour des pairs.--Débats
+législatifs.--Lois sur le travail des enfants dans les
+manufactures;--Sur l'expropriation pour cause d'utilité publique;--Sur
+les grands travaux publics;--Sur le réseau général des chemins
+de fer.--Propositions de M. Ganneron sur les incompatibilités
+parlementaires; de M. Ducos sur la réforme électorale.--Discussion
+et rejet de ces propositions.--Opération du recensement pour la
+contribution personnelle et mobilière et pour celle des portes et
+fenêtres.--Troubles à ce sujet.--Inquiétudes de M. Humann.--Il
+est fermement soutenu.--Sa mort subite.--Son remplacement par M.
+Lacave-Laplagne.--Le général Bugeaud est nommé gouverneur général de
+l'Algérie.--Ses relations et sa correspondance avec moi.--Ses premières
+campagnes.--Clôture de la session de 1841-1842.
+
+
+
+
+PIÈCES HISTORIQUES
+
+I.
+
+1º Protocole de clôture de la question d'Égypte, signé à Londres le 10
+juillet 1841.
+
+2º Convention pour la clôture des détroits du Bosphore et des
+Dardanelles, signée à Londres le 13 juillet 1841.
+
+II.
+
+Texte anglais de l'extrait du discours prononcé par lord
+Palmerston devant ses électeurs (_Morning-Chronicle_ du 30 juin
+1841).
+
+III.
+
+Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, communiquée à M. Guizot (texte
+anglais).
+
+IV.
+
+Pleins pouvoirs donnés à M. le comte de Sainte-Aulaire à l'effet de
+signer un traité relatif à la répression de la traite des noirs avec
+l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie (20 novembre
+1841).
+
+V.
+
+M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à
+Londres.
+
+VI.
+
+Mémento pour les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie.
+--Conférence du 19 février 1842.
+
+VII.
+
+1º Déclaration du comte de Sainte-Aulaire au comte d'Aberdeen que le
+gouvernement du roi n'ayant pas l'intention de ratifier le traité du
+20 décembre 1841, le protocole ne doit plus rester ouvert pour la
+France.
+
+2º Protocole de la conférence, tenue au Foreign-office le 9 novembre
+1842. Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie.
+
+VIII.
+
+M. Guizot à M. le comte de Sainte-Aulaire.
+
+IX.
+
+Lord Aberdeen à lord Cowley.
+
+X.
+
+Note du duc de Broglie sur les motifs et la légitimité de l'abrogation
+des conventions de 1831 et 1833.
+
+XI.
+
+Premier projet d'un nouveau mode de répression de la traite remis par le
+duc de Broglie au docteur Lushington.
+
+XII.
+
+Note du duc de Broglie sur le projet du docteur Lushington pour
+remplacer les conventions de 1831 et 1833.
+
+XIII.
+
+Traité signé à Londres, le 29 mai 1845, pour l'abrogation des
+conventions de 1831 et 1833 et leur remplacement par un nouveau mode de
+répression de la traite des nègres.
+
+XIV.
+
+1º Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et
+ministres de France à Londres, Vienne; Berlin et Saint-Pétersbourg, sur
+les affaires de Grèce.
+
+2º M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à
+Athènes.
+
+3º M. Guizot à M. de Lagrené, ministre de France à
+Athènes.
+
+XV.
+
+M. Guizot à Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville,
+commandant l'escadre française dans la Méditerranée.
+
+XVI.
+
+1º M. Guizot, ministre des affaires étrangères, à M. le comte de
+Salvandy, ambassadeur de France en Espagne.
+
+2º M. Guizot, ministre des affaires étrangères, aux représentants du roi
+près les cours de Londres, Vienne, Berlin, etc.
+
+3º Texte anglais de la lettre du comte d'Aberdeen à M. Aston, ministre
+d'Angleterre en Espagne.
+
+XVII.
+
+Correspondance entre M. Guizot, ministre des affaires étrangères et M.
+Casimir Périer, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg.
+
+1º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+2º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+3º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+4º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+5º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+6º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+7º M. Guizot à M. le comte de Flahault, ambassadeur à Vienne.
+8º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+9º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+10º Le même au même.
+11º Le même au même.
+12º Le même au même.
+13º Le même au même.
+14º Le même au même.
+15º Le même au même.
+16º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+17º Le même au même.
+18º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+19º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+20º M. Guizot à M. le comte de Flahault.
+21º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+22º M. Casimir Périer à M. Guizot.
+23º Le même au même.
+24º Le même au même.
+25º M. Guizot à M. Casimir Périer.
+Copie d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff.
+Le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff.
+26º 13 avril 1843.
+27º Lettre à M. le baron d'André, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg.
+28º Le baron d'André à M. Guizot.
+29º M. Guizot au baron d'André.
+30º M. le baron de Bussierre à M. Guizot.
+31º Le baron d'André à M. Guizot.
+32º M. Guizot à M. le baron d'André.
+33º M. Guizot à M. le baron d'André.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME.
+
+
+
+_____________________________________________
+PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+mon temps (Tome 6), by François Pierre Guillaume Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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