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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18121-8.txt b/18121-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9fda15f --- /dev/null +++ b/18121-8.txt @@ -0,0 +1,3393 @@ +Project Gutenberg's L'illustre Olympie, ou Le St Alexis, by Nicolas Mary + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'illustre Olympie, ou Le St Alexis + Tragedie + +Author: Nicolas Mary + +Release Date: April 5, 2006 [EBook #18121] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE OLYMPIE, OU LE ST *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + L'ILLUSTRE + + OLYMPIE + + OU LE + + ST ALEXIS. + + + TRAGEDIE. + + _Par le Sieur DESFONTAINES._ + + + + + À PARIS, + Chez PIERRE LAMY, en la Grand'Salle + du Palais, au second Pillier. + + M. DC. XXXXV. + + AVEC PRIVILEGE DU ROY. + + + + + À TRES + GENEREUSE, + TRES-NOBLE + ET TRES + VERTUEUSE DAME + MADAME DE TALMANT, + &c. + + +MADAME, + +Je ne pretends pas vous faire un present quand je prends la liberté de +vous offrir mon ALEXIS, & que je vous conjure de le recevoir & de +l'agreer; Je vous demande une grace pour un Vagabond, mais qui cessera +de l'estre, s'il est aujourd'huy assez heureux pour esprouver en vostre +maison les effets de cette bonté qui vous est si naturelle, & que vous +pratiquez si genereusement envers ceux-là mesmes qui ne l'ozeroient +esperer: ou s'il se laisse encore une fois emporter au desir de +s'esloigner; ce ne sera plus que pour apprendre à tout l'Univers tant +de rares qualitez que vous possedez si advantageusement à la confusion +de toutes celles de vostre sexe, & pour faire connoistre à tout le +monde qu'il marche desormais à la faveur de la plus aimable & plus +vertueuse personne qui fut jamais. C'est pour obtenir un si glorieux +adveu qu'il se vient donner à vous avec toute la passion & le respect +dont il peut estre capable; sa chere Olympie l'accompagne en cet +hommage; vous la recevrez favorablement je m'asseure, puis qu'avec +beaucoup de verité l'on peut dire que c'est la _Vertu_ qui se veut +mettre en la protection _de la Vertu_, car comme cette noble partie la +rendit autresfois le prodige de son siecle, tant de genereuses +inclinations qui vous sont communes avec cette illustre Romaine vous +rendent aujourd'huy la merveille du nostre, & cette bien-heureuse +immortalité qu'elle possede ne sera pas moins quelque jour le prix de +vostre merite, qu'elle est à present sa recompence. Ce sont les +souhaits de tous ceux qui ont l'honneur de vous connoistre, & ce sont +les voeux les plus ardents & les plus passionnez de celuy qui borne son +ambition en la qualité glorieuse, + +MADAME, + + De + + Vostre tres-humble, tres-obeïssant & + tres-affectionné serviteur, + + DESFONTAINES. + + + + + _Extraict du Privilege du Roy._ + +Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le septiesme de May 1644. il +est permis à Pierre Lamy Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire +imprimer, vendre & distribuer pendant le temps & espace de dix ans un +livre intitulé _Sainct Alexis Tragedie saincte_, composée par le sieur +DESFONTAINES, Avec deffences à tous Libraires & Imprimeurs, & autres +personnes de quelque qualité & condition qu'ils soient, d'imprimer ny +faire imprimer ledit livre, de n'en vendre ny distribuer autres +exemplaires que ceux qui seront imprimez par ledit Lamy, ou de son +consentement, à peine de confiscation, & de cinq cens livres d'amende +comme il est declaré plus amplement en l'original des lettres passées +le jour & an que dessus, scellées du grand sceau, & signées. Par le Roy +en son Conseil. MATHAREL. + + +Achevé d'imprimer le 4. Decembre 1644. + + + + + À MADAME + DE TALMANT. + + Epigramme. + + En vain pour chercher la vertu + ALEXIS a couru presque toute la Terre, + En vain il a tant combatu + Ses propres sentimens qui luy faisoient la guerre: + Sans voir tant de Climats divers + Qui composent cet Univers, + S'il cherchoit la vertu c'est chez vous qu'elle abonde; + Et s'il consulte bien vostre ame, & ses attraits, + Il advoura bien-tost qu'il en voit plus de traits + Qu'il n'en à veuz par tout le monde. + + + + + _LES PERSONNAGES._ + + SAINCT ALEXIS Fils d'Euphemien Senateur Romain, mary d'Olympie. + + EUPHEMIEN Pere de S. Alexis. + + HONORIUS Empereur Romain. + + POLIDARQUE} Generaux d'Armée d'Honorius + PHILOXENE } + + SOSIMENE Conseiller d'Estat de l'Empereur. + + ARISTANDRE Capitaine des Gardes. + + CLITOPHON } Soldats revestus des habits de S. Alexis + ALCIPE } + MEGISTE } + + LICAS } Valets d'Euphemien. + ARGAMOR } + + ARASPE Suivant d'Euphemien. + + OLYMPIE Femme de S. Alexis. + + AGLES Mere de S. Alexis. + + LUCELLE } Suivantes d'Olympie. + VIRGINIE } + + Choeur des Anges. + + La Scene est à Rome. + + + + + ARGUMENT + DU PREMIER ACTE. + +Euphemien Senateur Romain & grand Ministre d'Estat de l'Empereur +Honorius, n'ayant qu'un fils nommé Alexis, le veut arrester aupres de +soy par le lien du mariage, & pour cet effet, demande à l'Empereur pour +recompence de ses services qu'il vueille accorder à son fils Olympie, +fille du General d'armée Olympias, qui mourant en la guerre contre le +Roy Attale l'avoit recommandée à Honorius, lequel du depuis l'avoit +fait eslever en sa Cour avec tant de soins que luy-mesme en estoit +amoureux, mais comme il vit que cette belle & prudente fille avoit de +l'aversion pour les grandeurs excessives & disproportionnées à sa +naissance, s'estant rendue sage par le malheur d'Athenaïs, fille du +Philosophe Leonce, qui apres avoir espousé ce grand Theodose, pere +d'Honorius, en avoit esté repudiée; il la donna aux prieres d'Euphemien +à son Alexis, qui n'ozant desobeir à son pere, la reçeut pour espouse, +& luy donna la foy, mais sans consommer le mariage, la quitta le soir +mesme qu'il l'eust espousée pour obeïr au commandement du Ciel qui luy +ordonna de la laisser; Incontinent que l'Empereur l'eust donnée à +Alexis, Philoxene & Polidarque tous deux Generaux d'Armées d'Honorius +envoyez l'un contre Alaric Roy des Gots: & l'autre contre Stilicon, +Vassal revolté de l'Empire, retournent victorieux, & apportent en mesme +temps aux pieds de l'Empereur, l'un le Sceptre & la Couronne d'Alaric; +& l'autre la teste de Stilicon & tous deux amis, Amans & Rivaux, +demandent pour prix de leurs victoires cette mesme Olympie qu'Honorius +venoit d'accorder à Alexis, de sorte que ne pouvant satisfaire à leurs +desirs, il veut ceder à Polidarque le Sceptre qu'il a conquis, & veut +faire place à Philoxene dans son Trône; ce qu'ils refusent +genereusement par une humilité que leur prescrivoit leur devoir qui +porte Honorius à leur prometre toute sorte de faveurs aux occasions qui +se pourront presenter. + + + + + ST ALEXIS. + + TRAGEDIE. + + + + + ACTE Ier. + + + SCENE PREMIERE. + + HONORIUS, EUPHEMIEN, ALEXIS, SOSIMENE, ARISTANDRE, OLYMPIE, & suitte. + + + HONORIUS _dans le Trône_. + + Demande, Euphemien, ouy demande, & de plus + N'apprehende de nous, ny froideur, ny refus: + Je sçay ce que tes soins ont fait pour cet Empire, + Je sçay que c'est par toy que mon peuple respire, + Et que par tes conseils & ta fidelité, + Rome est au plus haut poinct qu'elle ait jamais esté. + Fay toy-mesme ton prix, regne dans ses Provinces, + Fay toy, si tu le veux, des sujets de mes Princes, + Partage mes Grandeurs, prens le tiltre de Roy, + Ayant tout fait pour nous, je feray tout pour toy. + + EUPHEMIEN. + + Seigneur, quand un sujet vertueux & fidele + Sert son Prince & l'Estat avec beaucoup de zele, + Quelques nobles effets que son coeur fasse voir + Il ne fait qu'obeir aux loix de son devoir, + Et sa fidelité rencontre son salaire + Dans l'honneur qu'il reçoit, ayant l'heur de vous plaire. + Aussi quand je demande à vostre Majesté, + Je n'attends rien de moy, mais tout de sa bonté. + Ouy j'espere, Seigneur de vos mains liberales + Un bon-heur sans pareil, & des faveurs royales; + Mais ne presumez pas en cette occasion + Qu'un Sceptre soit l'objet de mon ambition, + Je donne à mes desirs de plus justes limites, + Et j'ajuste mes voeux à mon peu de merites. + Je demande... ah grand Prince! ozeray-je parler? + + HONORIUS. + + Ouy parle, je le veux, + + EUPHEMIEN. + + Mes jours vont s'écouler + Des-jà l'âge à mon sang communique sa glace, + Et vous voyez icy tout l'espoir de ma race. + C'est ce cher Alexis que le Ciel m'a donné, + Et pour vostre service à l'instant destiné: + Je vous le viens offrir, recevez cet hommage, + Vous avez veû mes soins, vous verrez son courage + Mais s'il vous plaist, Seigneur, agreez qu'aujourd'huy + J'implore à vos genoux une grace pour luy. + Olympie... ah Seigneur, perdez un temeraire, + Je voy bien dans vos yeux que j'ay pû vous deplaire, + Et je connois assez que ma presomption + A produit d'un seul mot leur alteration. + + HONORIUS. + + Olympie... achevez... + + EUPHEMIEN. + + Ah ma faute est trop grande! + Un pardon maintenant est ce que je demande, + L'obtiendray-je Seigneur? + + HONORIUS. + + Quoy? + + EUPHEMIEN. + + Le bien que j'ay dit. + + HONORIUS. + + Olympie? + + EUPHEMIEN. + + Ah c'est trop! + + HONORIUS. + + Que je suis interdit! + Parle, ouy si je puis, je tiendray ma Promesse, + Mais Olympie est libre, Olympie est maistresse, + Et celuy dont tu viens implorer le secours + N'est rien que son Esclave. + + OLYMPIE. + + Ah changez de discours, + Magnanime Empereur, je me sçay mieux connoistre, + Je sçay qu'Honorius est mon Prince & mon maistre, + Et je tiendray tousjours à bon-heur de me voir + Soubsmise aux sainctes loix d'un si juste pouvoir. + + HONORIUS. + + Mais vous mesme cessez, belle & sage Olympie, + De tenir un discours contraire à mon envie; + Si le Sort en naissant vous soubsmit à mes loix, + Vostre rare beauté qui triomphe des Rois + Vous dispense aujourd'huy de cette obeïssance + Que toute autre que vous devroit à ma puissance, + Et par ces doux attraits qui sçavent tout ravir, + Inspire aux plus grands coeurs l'ardeur de vous servir. + Cette necessité qui n'espargne personne + Me fait mettre à vos pieds mon Sceptre & ma Couronne, + Et mes sens devenus vos plus chers partisans + Ont adjoûté mon coeur à ces nobles presens: + Recevez, Olympie, & Sceptre & Diadéme, + Recevez pour Espoux un Prince qui vous aime, + Et par un peu d'amour respondant à ses voeux, + Vous payrez ses bien-faits, & le rendrez heureux. + + OLYMPIE. + + Je pourrois écouter l'offre que vous me faites, + Si je pouvois, Seigneur, ignorer qui vous estes, + Mais cet auguste front qui se fait reverer + Me dit trop, grand Monarque, où je dois aspirer, + Et qu'un peu de beauté que je treuve imparfaite + Ne me dispense pas du devoir de sujette: + Dans cette connoissance étouffant mon orgueil, + Le Thrône est à mes yeux un dangereux écueil, + Où les ambitieux & superbes courages + Pensans trouver un port rencontrent leurs naufrages. + Ne me parlez donc plus de ces rares presens, + Ces illustres fardeaux sont pour moy trop pesans, + Et vous devez donner à ce coeur adorable + Un objet plus parfait & plus considerable: + Pour moy je ne veux rien de vostre Majesté, + Sinon que mon repos ne me soit pas osté; + Si j'obtiens ce bon-heur, mon ame est satisfaite, + Et mon esprit content à tout ce qu'il souhaite. + + HONORIUS. + + Par cette humilité vous me rendez confus, + Mais cet abaissement n'est qu'un adroit refus, + Et quand vous aurez mieux reconnû mon hommage + Vous changerez peut-estre un si triste langage. + Souvenez vous enfin qu'il est beau de regner. + + OLYMPIE. + + Le sort d'Athenaïs a pû me l'enseigner. + + HONORIUS. + + Je suis Honorius, & non pas Theodose. + + OLYMPIE. + + Vos desirs sont pareils, & pourroient mesme chose. + + HONORIUS. + + Athenaïs & vous differez en ce poinct + Qu'elle eût une Rivale, & vous n'en avez point. + + OLYMPIE. + + En un autre, Seigneur, nous differons encore, + Elle ayma les grandeurs, & moy je les abhorre. + + HONORIUS. + + Hé bien, puis que mon rang fait vostre aversion, + Je ne forceray point vostre inclination, + Mais je conjureray vostre rigueur extréme + De se rendre en faveur de cet autre moy-mesme, + De ce cher Alexis, de qui les qualitez + Ont beaucoup de raport avecque vos beautez: + Il est jeune; il est noble, adroit, & magnanime, + Et (si vous me croyez) digne de vostre estime. + Acceptez, Olympie, acceptez cet Espoux, + Vous l'aimez, je le sçais; pourquoy rougissez vous? + En un si juste choix vous n'estes point blâmable, + Alexis vous cherit, Alexis est aimable, + Et le ciel fait en vous des accords trop charmans + Pour separer jamais deux si parfaits Amans. + + OLYMPIE. + + Ouy, Seigneur, je l'advoue, Alexis a des charmes + Contre qui ma rigueur n'a que de foibles armes, + Mon coeur contre ses traits a long-temps combatu, + Mais enfin il se rend, & cede à sa vertu, + Et pour luy mon amour est tellement entiere + Qu'elle sera ma flâme, & premiere & derniere; + J'eus pour luy cet instinc presque dés le berceau, + Et je l'emporteray jusque dans le tombeau, + Où mesme le destin unissant nos deux ames + Souz nos cendres encor fera vivre nos flâmes. + + ALEXIS. + + Trop heureux Alexis! hé bien que feras-tu? + Coeur ingrat cede enfin, cede à tant de vertu. + Ouy, cedons... Mais helas! qu'est-ce que je vay faire? + Dois-je icy, grand Monarque, ou parler, ou me taire? + L'excez de mon bon-heur me dérobe la voix + Donne moy, juste Ciel, moins de biens à la fois. + Ah mon Prince! ah Madame! ô mon coeur! ô ma langue! + À qui s'adressera ma premiere harangue? + Quelle voix, quels discours, quels termes si charmans + Exprimeront mes voeux, & mes remercimens? + Pour de si grands bien-faits il n'est point d'eloquence + Qui ne dise bien moins que ne fait mon silence, + Et vous voyez assez dans ma confusion, + Et mes profonds respects, & mon affection. + Contentez vous, Seigneur, de ce muët langage, + Et vous, chere Olympie, agreez mon servage, + Puis que le Ciel le veut, mon amour, & mon Roy, + Avec mon coeur icy je vous donne ma foy. + + HONORIUS. + + Sus donc puis que le Ciel l'a pour vous destinée, + Celebrons aujourd'huy cet illustre Hymenée, + Allez vous preparer. + + OLYMPIE. + + Heureux commandement! + + ALEXIS. + + Allons, obeissons. + + EUPHEMIEN. + + Dans mon ravissement, + Je ne sçaurois, Seigneur, vous respondre autre chose, + Sinon que je connois le sang de Theodose, + Et qu'avecque son rang vous avez herité + De ce coeur si remply de generosité, + Qui pouvant par le fer dompter la terre et l'onde; + Par ses seules bontez s'acquerroit tout le monde. + + HONORIUS. + + Allez Euphemien, vous connoistrez encor + Que mon coeur vous cedent un si rare tresor, + Je n'ay pas fait pour vous tout ce que je medite: + Je veux joindre aujourd'huy la fortune au merite, + Et donner en faveur d'Olympie et de vous, + À mon heureux rival, un prix digne de nous. + + + + SCENE II. + + HONORIUS, SOSIMENE, ARISTANDRE. + + + SOSIMENE. + + Certes une vertu si rare & si sublime + Montre combien, Seigneur, vous estes magnanime, + Et combien aux grands coeurs doit estre cher & doux + L'honneur & le bon-heur d'estre estimez de vous, + Aprez cette action, & cet effort extreme + Que vostre Esprit royal a fait contre soy-mesme, + Apres ce grand combat que vous avez rendu + Quel Empire, Seigneur, ne vous sera point deû? + Vaincre les nations c'est faire peu de chose, + De ces Evenemens la fortune dispose, + Et les plus valeureux succombent quelquefois + Par un trait de malheur soubz de honteuses loix: + Mais quiconque eslevé dans un degré suprême + Peut vaincre ses desirs & regner sur soy-mesme, + Triompher de l'amour & de ses passions + Il peut facilement dompter les nations, + Et quoy que la fortune ou projette, ou conspire, + De tout cet Univers ne faire qu'un Empire. + + HONORIUS. + + Quiconque songe moins à ses sujets qu'à soy, + Est indigne du Rang & du tiltre de Roy, + Comme ce nom sacré nous tire du vulgaire + Tout ce que nous faisons doit passer l'ordinaire, + Tout doit estre royal, tout illustre, tout grand, + Tout juste, & tout en fin digne de nostre sang. + Un Monarque qui veut signaler sa memoire + Doit estre seulement amoureux de sa gloire, + Et pour cet interest qu'il doit seul regarder + Aux services des siens prest de tout accorder: + J'estois (je le confesse) amoureux d'Olympie, + Ses aimables attraits m'avoient l'ame ravie, + Et ses hautes vertus qui peuvent tout charmer + Avoient porté mon coeur & mes yeux à l'aimer. + Mais quand j'ay sur ce poinct ma raison consultée, + Quand en d'autres liens je l'ay veue arrestée, + Quand j'ay consideré les soins d'Euphemien, + Le zele de son fils, mon amour, & le sien, + La mutuelle ardeur qui bruloit ces deux ames, + Ne nous opposons pas à de si belles flames, + Ay-je dit, & faisant un effort genereux, + Pour un coeur que je cede, acquerons nous en deux. + + ARISTANDRE. + + Quoy qu'ayent fait pour l'Estat, & le Fils, & le Pere, + Olympie est pour eux un assez grand salaire, + Sans que vous adjoûtiez en cette occasion + À vos rares bontez tant de profusion: + Songez que vostre espargne est tantost espuisée + Par les guerres sans fin où Rome est exposée, + Et qu'un Prince prudent ne doit pas oublier + Tous ses autres sujets pour un particulier. + + HONORIUS. + + Quoy que vous me disiez, vous n'avez rien à craindre, + Et mon peuple aura peu de sujet de se plaindre, + Si le noble mespris que je faits des tresors + Me fait mesme aux vivans recompenser les morts. + Il me souvient amis, quel estoit ce grand homme, + Qui prodigua son sang pour le salut de Rome, + Quand le superbe Attale eut dessein de m'oster + Du Trône où son orgueil l'invitoit de monter: + C'estoit, vous le sçavez, le pere d'Olympie, + Il m'en laissa le soing quand il laissa la vie, + Et je l'ay du depuis eslevée en ma Cour + Avec beaucoup de zele & beaucoup plus d'amour, + Luy donnant un Espoux je luy tiens lieu de pere, + Et par cette raison un illustre douaire + Me doit envers la fille acquitter aujourd'huy + Du service important que j'ay receu de luy. + + ARISTANDRE. + + Seigneur. + + HONORIUS. + + C'est assez dit, il suffit Aristandre? + Qu'on ne m'en parle plus. Mais que viens-je d'entendre? + D'où procede ce bruit? Dieu? qu'est-ce que je vois? + + + + SCENE III. + + POLIDARQUE, HONORIUS, PHILOXENE, ARISTANDRE, SOSIMENE, & suitte. + + + POLIDARQUE. + + Deux Rivaux, mais Subjets du plus juste des Rois, + Ouy vous voyez Seigneur, vous voyez, grand Monarque, + Philoxene à vos pieds, avecque Polidarque, + Tous deux plains de respect, tous deux victorieux, + Mais tous deux aujourd'huy l'un de l'autre envieux, + Nostre rang est égal, nos charges sont pareilles, + Et mes exploits, Seigneur, égalent ses merveilles: + Car si pour cet Estat il a bien combatu, + J'ay pour vous l'agrandir signalé ma vertu, + D'une pareille ardeur nous avons fait la guerre, + Son bras est une foudre, & le mien un tonnerre: + Un semblable succez a suivy nos combats, + Alaric est vaincu, Stilicon est à bas, + Et nous avons tous deux en cette concurrence, + Et les mesmes desirs, & la mesme esperance. + Tous deux sommes amis, & tous les deux Amans + Tous deux ont mesme coeur & mesmes sentimens, + Et tous deux, grand Monarque, attendent d'Olympie, + Et de vostre faveur, ou la mort, ou la vie. + + HONORIUS. + + Ce que vous demandez n'est plus en mon pouvoir. + + PHILOXENE. + + Ah Seigneur, regardez le prix de nostre espoir: + Voyez de ce costé le Sceptre & la Couronne, + Que portoit Alaric, que mon Rival vous donne: + Et si malgré l'éclat d'un don si precieux + Vous daignez devers moy tourner un peu les yeux, + Vous verrez un objet peut-estre moins aimable, + Mais bien plus important & plus considerable, + Puis qu'avecque le sang de ce grand ennemy, + J'ay rendu desormais vostre Trône affermy. + Ouy voilà Stilicon, ce superbe, ce traistre, + Qui vouloit envahir l'Empire de son Maistre, + Et qui par ma valeur justement abatu + Est contraint de baiser les pas de la vertu: + Voyez ces deux presens, regardez l'un & l'autre, + Il vous donne un Empire, & je sauve le vostre, + Et nous ne demandons pour prix de nos travaux + Que l'amour d'Olympie. + + HONORIUS. + + Adorables Rivaux, + Je vois, je vois assez, & j'ay dans la memoire + Tant d'efforts signalez de valeur & de gloire, + Que vous avez tousjours heureusement produits + Malgré tant de mutins que vous avez détruits. + Ouy, ouy, je vous dois tout; mais cette recompance + Est plus en mes desirs que dedans ma puissance. + Vous voulez Olympie; elle n'est plus à moy, + Alexis la possede, il a receu sa foy, + Elle s'est à ses voeux elle-mesme donnée, + Et j'en ay ce matin accordé l'Himenée: + Mais Princes genereux apres tant de hauts faits + Il est juste qu'aussi vous soyez satisfaits; + Vous qui me presentez ce Sceptre, & cette marque, + Que portoit cy-devant un indigne Monarque, + Prenez les de ma main, & leur rendez l'esclat + Qu'Alaric a terny par son lâche attentat. + Et vous à qui je dois mon Estat & ma vie + Qu'un rebelle sujet m'eust sans doute ravie, + Entrez, puis qu'autrement je ne puis m'acquiter + Au Trône où la raison vous permet de monter. + Occupez. + + PHILOXENE. + + Ah Seigneur! Excusez nostre audace, + Ou bien si nostre offence est indigne de grace, + Adjoûtez, grand Monarque, à ce chef odieux + Celuy d'un temeraire & d'un ambitieux: + Mais qui dans ses desirs n'a jamais fait paroistre + Qu'il eust aucun dessein sur le rang de son maistre. + + POLIDARQUE. + + Ouy commandez, Seigneur, qu'on nous prive du jour, + Et donnez nous la mort pour un crime d'amour, + Aussi bien Alexis possedant Olympie + Avecque nostre espoir, faut-il perdre la vie. + + HONORIUS. + + Non, vivez: le destin vous doit estre plus doux, + Vous aimiez Olympie, & j'aimois comme vous, + À tous trois mesme objet a fait nostre esperance, + Une mesme rigueur fait nostre recompance; + Et puis qu'en vain tous trois nous avons combatu + Consolons nous tous trois par la mesme vertu, + Et témoignons au Ciel que nos ames bien nées + Attendent de ses soins nos bonnes destinées. + + + + SCENE IV. + + ALEXIS, & suitte. + + + ALEXIS. + + Amis, je suis assez redevable à vos soins, + Mon amour desormais ne veut plus de tesmoins, + Et dans les deux transports dont mon ame est saisie + Elle n'a plus besoin de vostre courtoisie. + Adieu, laissez moy seul, afin qu'en liberté + Je songe aux beaux liens où je suis arresté; + Vous sçavez qu'à cette heure à mes voeux opportune, + Le grand nombre deplait, & la suitte importune, + Un amant est timide, on contraint son ardeur, + Et je sçay qu'Olympie a beaucoup de pudeur. + Accordez aujourd'huy cette grace à ma flâme. + + ARASPE, _au nom de tous_. + + Nous vous obeissons. + + + + SCENE V. + + + ALEXIS _seul_. + + Que feras-tu mon ame? + Hé bien me voylà seul où tu m'as fait venir. + Que resoudray-je enfin? que dois-je devenir? + Où tourneront mes pas? quel chemin dois-je suivre? + Quitteray-je un objet sans qui je ne puis vivre? + Quitteray-je un objet de graces revestu; + La perfection mesme, & la mesme vertu? + Un objet que je dois, & puis cherir sans blâme? + Olympie en un mot, & qui plus est ma femme? + Ah mon ame! c'est trop, je n'y puis consentir. + Dis moy qu'a-t'elle fait qui m'oblige à partir? + L'amour qu'elle a pour moy n'est-il pas legitime? + Ne puis-je pas aussi la posseder sans crime? + N'a-t'elle pas mon coeur? n'est-elle pas à moy? + Puis-je blâmer ses feux, ou douter de sa foy? + Non non, elle est charmante, elle est sage & modeste, + Son ame est toute pure, & sa flâme est celeste: + Toutesfois inhumain, ouy tu la veux laisser. + Estouffe coeur ingrat, estouffe ce penser, + Et croy qu'il n'appartient qu'à des ames barbares + D'abandonner ainsi des Espouses si rares, + Mais quoy le Ciel le veut, & son commandement + Dessus mes volontez agit absolument. + J'ay beau luy resister, il faut que j'obeisse, + Que pour suivre ses loix, Alexis se haisse, + Qu'il se prive de tout, & qu'en ce mesme jour + Il renonce à soy-mesme ainsi qu'à son amour. + Vous me le commandez Princesse souveraine + De la Terre & des Cieux incomparable Reyne. + Hé bien j'obeiray, je ne conteste plus, + Et sans perdre le temps en regrets superflus, + Je vais où vostre voix aujourd'huy me convie. + Adieu donc chere espouse, adieu chere Olympie, + Doux charme de mes sens, vertueuse beauté, + Rare exemple d'amour & de fidelité. + Adieu pardonne moy, si mon obeissance + Nous impose à tous deux une si rude absence, + Je te quitte, il est vray: mais j'atteste les Cieux + Que j'emporte en mon coeur, ce qu'on oste à mes yeux + Et qu'en quelques endroits que mon destin m'appelle + Malgré l'esloignement je te seray fidele. + Tout le monde n'a rien d'esgal à tes appas, + Et rien ne me pourroit arracher de tes bras + Si le divin objet qui m'invite, et me presse + N'estoit ma souveraine & premiere maistresse, + Je l'entend, elle veut que je quitte ce lieu, + Et tout ce que je puis, est de te dire Adieu. + + + _Fin du Premier Acte._ + + + + + ARGUMENT + DU II. ACTE. + +Polidarque & Philoxene ne pouvans si facilement se despouiller de la +passion qu'ils avoient pour Olympie, rodent sur la fin de la nuict +autour du Palais d'Euphemien, où s'imaginans que leur maistresse estoit +en la possession d'Alexis, ils s'eschappent à quelques transports qui +finissent par l'abbord d'Aristandre qui les meine vers l'Empereur qui +les mandoit pour s'informer d'eux, s'ils ne sçavoient rien de l'absence +d'Alexis qui mettoit toute la Cour en peine; en suitte de ce mandement +s'ouvre la chambre nuptiale, en laquelle Olympie paroist en +des-habillé, ses habits nuptiaux estans preparez sur une table, où +apres plusieurs plaintes qui témoignoient son inquietude & son amour, +elle rencontre soubs sa toillete le portraict d'Alexis, & une chaine de +diamans qu'Alexis avant son depart y avoit laissée: cette veue redouble +sa passion & ses regrets, dans lesquels Aglés, mere d'Alexis vient +témoigner qu'elle prend beaucoup de part. Apres ces Scenes, Alexis +paroist dans un bois avec deux ou trois Gueux qu'il a revestus de ses +plus beaux habits en ayant pris un d'esclave, & là leur donnant son +espée & son chapeau qu'il avoit encor en main avec son argent, les +embrasse & leur dit Adieu. Ces pauvres si superbement revestus, & tous +estonnez d'un eschange si advantageux font dessein d'aller à l'armée de +l'Empereur. + + + + + ACTE II. + + + SCENE PREMIERE. + + PHILOXENE, POLIDARQUE. + + + PHILOXENE. + + Nos debas sont finis, s'en est fait Polidarque, + Nostre valeur en vain oblige un grand Monarque; + En vain nous terrassons ses plus faux ennemis, + Alexis a le prix qu'il nous avoit promis; + Il a tout nostre espoir, il a nos recompences, + Et voylà, cher amy, le fruict de nos absences. + Cependant qu'un Mignon par un destin plus doux + Triomphe insolemment d'Olympie & de nous. + Ah le lâche! il ne mit jamais la main aux armes, + Et nous tirions du sang quand il versoit des larmes; + Toutesfois son bon-heur le va mettre en un rang + Qui nous fera verser & des pleurs, & du sang. + + POLIDARQUE. + + Sans faire l'esprit fort, j'advoueray, Philoxene, + Que cet évenement m'a fait beaucoup de peine, + Et que le souvenir d'un si sensible affront + M'a mis la rage au coeur comme la honte au front: + Mais puisque s'en est fait, le mal est sans remede, + Nous perdons Olympie, Alexis la possede, + Et cet effeminé l'ayant en son pouvoir, + Se mocque maintenant de nostre desespoir: + Dissimulons Amy, quittons cette humeur noire, + Songeons doresnavant à sauver nostre gloire, + Et pour nous retirer d'une indigne prison, + Mettons au front d'amour les yeux de la raison. + + PHILOXENE. + + Que tu sens Polidarque une legere atteinte! + Qu'une flâme en ton coeur est aisément esteinte; + Et que facilement tu portes tes esprits + À passer sans regret de l'amour au mespris. + Helas, je tâche en vain d'estouffer en mon ame + Ce brazier importun qui me perd & m'enflâme, + Le vent de mes souspirs le rend plus violent, + Et plus je le combas plus il est insolent. + À quoy donc me resoudre? ah lâche en cet orage + Qu'un reste de prudence assiste ton courage: + Fuy cet indigne objet qui causa ton amour, + Quitte un injuste Prince, abandonne sa Cour, + Et par un traittement & si prompt & si rude + Tu puniras leur hayne, & leur ingratitude. + Mais que dis-je insensé? non changeons de projet, + Espargnons l'Empereur, & perdons un sujet, + Le traistre l'a seduit & gaigné par adresse, + Allons le poignarder au sein de sa maistresse, + Faire que cette nuict luy dérobe le jour, + Et qu'un traict de la mort chasse celuy d'amour. + + POLIDARQUE. + + Ah rappelle tes sens? & pour ton allegeance, + Qu'un genereux mespris te serve de vengeance, + Laisse les malheureux dans leurs fers enlassez, + Le temps & les regrets les puniront assez, + Et croy que le seul bruit de tes hautes conquestes + T'acquerera les voeux des beautez plus parfaictes. + Mais que cherche Aristandre? il s'advance vers nous. + + + + SCENE II. + + PHILOXENE, POLIDARQUE, ARISTANDRE. + + + PHILOXENE. + + Que veux-tu? + + ARISTANDRE. + + L'Empereur est en peine de vous, + Et vous mande par moy d'aller en diligence + Le trouver au Palais pour chose d'importance. + + PHILOXENE. + + Pour chose d'importance? en cette occasion + J'ay peine à concevoir cette commission, + Si matin, & si tost; quelle affaire le presse? + + ARISTANDRE. + + J'ignore son dessein, mais ma charge est expresse. + + POLIDARQUE. + + Marche, nous te suivons. + + ARISTANDRE. + + L'absence d'Alexis, + Ou je suis bien trompé cause tous ses soucis. + + PHILOXENE. + + L'absence d'Alexis? Sa Majesté s'ennuye + Qu'il demeure si tard dans les bras d'Olympie, + Elle nous veut sans doute envoyer à present + Pour haster son reveil. + + ARISTANDRE. + + Non non, il est absent, + On le cherche par tout, & sa femme elle-mesme + En est ainsi que nous en une peine extreme. + + POLIDARQUE. + + Allons voir ce que c'est. + + PHILOXENE. + + Escoute mes souhaits! + Amour; & qu'Alexis ne revienne jamais. + + + + SCENE III. + + OLYMPIE, LUCELLE, VIRGINIE, _dans la Chambre nuptiale_. + + + OLYMPIE. + + Alexis est sorty! Que dites vous Lucelle? + Alexis est sorty! non non, il m'est fidele, + Il m'aime, il me cherit, & son retardement + N'est que pour esprouver si je l'ayme ardemment. + Ouy, je t'ayme Alexis, ouy je t'ayme mon ame, + Et tu me ferois tort de douter de ma flâme; + Puis qu'il est asseuré qu'il n'est rien soubs les Cieux + Qui soit cher à mes sens à l'esgal de tes yeux; + Toutesfois inhumain. Que dis-tu miserable! + Vois-tu pas que ce mot te peut rendre coupable! + Ah pardon, cher Espoux, ce mot m'est eschappé + Sans consulter ce coeur que ton oeil a frappé, + Et que hors de saison ton absence desole + Quand tu le peux guerir d'une seule parole. + Quoy tu ne parois pas? & dans un mesme jour + J'auray veu commencer & finir ton amour? + Est-ce là cette ardeur que tu m'avois jurée? + Cette fidelité d'eternelle durée, + Ces tendresses, ces feux, & ces ravissemens + Qu'en ces occasions témoignent les amans? + Quoy donc feray-je vefve aussi tost qu'espousée? + Quoy, ne t'ay-je chery que pour estre abusée? + Et ne respondras-tu qu'avecque des mespris + Au brazier innocent dont mon coeur est espris? + Ah c'est trop de rigueur, & trop d'ingratitude; + Lucelle tire moy de cette inquietude, + Va, retourne. + + LUCELLE. + + Où Madame. + + OLYMPIE. + + Ah tu me faits mourir, + Vole, & faits qu'Alexis me vienne secourir, + Ouy, dis luy mon amour & mon impatience, + Conjure-le de rendre à mes yeux sa presence, + Et si c'est son dessein d'abandonner ce lieu, + Qu'il vienne au moins me dire un pitoyable adieu. + + VIRGINIE. + + Vous luy donnez, Madame, une peine inutile; + En vain on a desja couru toute la ville, + En vain on l'a cherché dans son appartement, + Ceans, chez l'Empereur, tout s'est fait vainement, + Euphemien confus met chacun en alarmes, + Il dépesche par tout, sa mere fond en larmes, + Et d'une voix qui fend les coeurs plus endurcis, + Remplit l'air du beau nom de son cher Alexis. + + OLYMPIE. + + Quoy donc il est party cet Astre de ma vie? + Il a donc à mes yeux sa lumiere ravie? + Et cet oeil provident qui nous donne le jour + Ne me fait point revoir l'objet de mon amour? + Ah soleil importun! odieuse lumiere, + Pourquoy commences tu ta funeste carriere? + Cesse, cesse de luire en ces lieux obscurcis, + Et n'y parois jamais qu'avec mon Alexis. + Alexis! ah beau nom qui charme mon oreille, + Beau nom unique prix d'une amour sans pareille, + Nom seul allegement d'un feu continuel, + Pourquoy m'es-tu si doux quand il m'est si cruel? + Mais pourquoy m'amuse-je à d'inutiles plaintes? + Mon esprit n'est-il pas esclaircy de ses craintes. + Ah dans un sentiment & si juste & si vif, + Suivons, suivons les pas de ce beau fugitif, + Et faisons reconnoistre aux esprits infideles, + Aussi bien que des fers que l'amour a des aisles. + Allons donc... mais où vay-je? où? qu'importe, où le sort + Voudra que je rencontre Alexis ou la mort. + Allons. + + VIRGINIE. + + En cet estat? Hé de grace, Madame, + Moderez ces transports qui bourellent vostre ame, + Remettez vous un peu, prenez ces vestemens. + + OLYMPIE. + + Ah cachez à mes yeux ces pompeux ornemens: + En un si pitoyable & si triste Hymenée, + Ils ont par trop d'esclat pour une infortunée; + Ensevelissez moy dans un habit de deuil, + Et pour lit nuptial qu'on m'apreste un cercueil: + Ostez moy ces tableaux, abatez ces balustres, + Ce faste ne sied bien qu'aux personnes illustres, + Que le ciel plus benin void d'un regard plus doux, + Et non pas aux objets qu'il regarde en couroux. + Mais que trouvé-je icy? Grand Dieu, c'est la figure + Du mortel plus charmant qui soit en la nature, + Mais helas, c'est aussi l'insensible tableau + De ce cruel Espoux qui m'envoye au tombeau: + Precieuse faveur? agreable relique, + Doux charme de mes maux, & mon espoir unique, + Beau portrait d'Alexis, dis moy cher imposteur, + Pourquoy dedans tes traits parois-tu si menteur! + Pourquoy soubz la douceur d'un si charmant visage + Caches-tu les rigueurs d'un esprit si sauvage? + Il est vray qu'en ce poinct mon doute est esclaircy, + Car je vois que son coeur ne paroist pas icy, + Et que de ce Captif pour qui je suis en peine + Il ne m'est rien resté que l'ombre & que la chaine. + Chers gages d'un Hymen que le ciel rigoureux + Ou devoit empescher, ou rendre plus heureux, + Agreables liens, belle & cruelle feinte, + Du vray bien dont la perte anime icy ma pleinte, + Tesmoins de mon amour comme de mes douleurs, + Prenez en mesme temps mes baisers & mes pleurs. + Helas, combien de fois quand la Troupe importune + De mille Amans pressez d'une flâme commune + Sollicitoient mon ame à leur donner ma foy, + Ay-je dit, Alexis tu seras seul à moy: + Mais de ce peu de mots, Espoux impitoyable! + Une partie est fausse, & l'autre est veritable, + Car en ton seul objet est mon souverain bien, + Mais, ô triste pensée! cruel, tu n'es pas mien. + + + + SCENE IV. + + LUCELLE, OLYMPIE, VIRGINIE. + + + LUCELLE. + + Appaisez vous. Voicy... + + OLYMPIE. + + Qui? mon Espoux? + + LUCELLE. + + Sa mere. + + OLYMPIE. + + Ô foible & vain remede à ma douleur amere! + Sans mon cher Alexis je ne la sçaurois voir. + + VIRGINIE. + + Preparez vous pourtant à la bien recevoir, + Et malgré les regrets d'une si rude absence + Joignez à vostre amour un peu plus de constance, + Elle ne vient icy que pour vous consoler. + + OLYMPIE. + + Et c'est de quoy jamais il ne me faut parler, + Comme pour Alexis mon amour fut extréme, + Mon regret aujourd'huy le doit estre de mesme, + Et mon ressentiment paroistroit bien leger, + Si par de vains discours il pouvoit s'alleger. + + LUCELLE. + + La voicy. + + + + SCENE V. + + AGLEZ, OLYMPIE, LUCELLE, VIRGINIE. + + + AGLEZ. + + Chere fille, & femme trop aymable + D'un fils qui me fut cher, autant qu'impitoyable, + Helas avec quel front me puis-je presenter + Devant ces yeux divins que je crains d'irriter, + Si je vous parle encor de cet autre Thesée + Qui vous a comme moy lachement abusée. + Ouy Madame, l'ingrat a trahy sans pitié + Son Espouse, & son sang; l'amour & l'amitié; + Et pour vous consoler en ces tristes alarmes + Je viens joindre à vos pleurs ma tristesse & mes larmes; + Je sçay que ma presence est un foible secours, + Et qu'en vain j'y voudrois adjouster le discours, + Les petits desplaisirs font de belles harangues, + Mais la nature aux grands n'a point donné de langues; + Aussi pour relever vostre esprit abatu + Je laisse cet effort à sa seule Vertu, + Et j'espere de vous interdite & confuse + La consolation qu'un enfant me refuse. + + OLYMPIE. + + Comment pourrois-je, helas, en ces occasions + Donner à vos regrets des consolations, + Si dans l'extremité du malheur qui m'accable + En mes propres ennuis, je suis inconsolable. + Ah Madame, je vois où tendent vos propos, + Ma presence aujourd'huy trouble vostre repos, + Elle accroit vos douleurs, & vous me venez dire + Qu'il faut que je vous laisse, & que je me retire, + Alexis est party, bien, vous avez raison, + Luy seul me donnoit droit dedans cette maison. + Sortons donc, j'y consens, ouy changeons de demeure. + + AGLEZ. + + Ô Ciel! que dites vous? + + OLYMPIE. + + J'obeïs toute à l'heure, + Il est juste. + + AGLEZ. + + Ah ma fille, appaisez ce transport, + Et ne nous faictes pas un si sensible tort; + Vous respondez d'un sens contraire à ma pensée, + Alexis est party, l'ingrat vous a laissée, + Mais luy seul a failly, personne n'y consent, + Fait-il pour le coupable attaquer l'innocent? + Ou pour estre comprise au mal qu'il a pû faire, + Suffit-il de porter la qualité de mere? + C'est là toute ma faute, & la seule raison + Qui vous porte à haïr cette triste maison; + Mais si vostre ame encor estant si genereuse + A quelques sentimens pour une malheureuse, + Demeurez Olympie, & ne nous privez pas + Du seul objet qui peut empescher mon trespas: + La perte d'Alexis n'est que trop sans la vostre, + Sans que vous redoubliez ce malheur par un autre, + Ou que vous adjoûtiez à ma calamité + Un traittement si rude & si peu merité. + Alexis vit en vous, il vit dedans vostre ame, + En vous je vois encor, & mon fils, & sa femme, + Où par un rare effet d'un insigne amitié + Il nous reste du moins sa plus noble moitié: + Accordez chere fille à ma juste priere + Cet heur que je souhaitte, & ce bien que j'espere, + Sinon vostre rigueur par un cruel effort + Achevera le coup qui me donne la mort. + + OLYMPIE. + + Quoy que vous m'ordonniez vous serez satisfaicte, + Mais vous dévriez plutost consentir ma retraite, + Et bannir de chez vous un objet odieux + Qui vous prive d'un fils qui fut cher à vos yeux. + Ouy, mes deffauts Madame, ont causé son absence, + Il montre son respect par son obeissance; + Mais son aversion ayant plus de pouvoir + L'a contraint à la fin d'oublier ce devoir, + Et de se desgager par une prompte fuite + Des fers où vous aviez sa belle ame reduite. + J'obeïray pourtant, puisque vous le voulez, + J'acheveray mes jours dans ces lieux desolez, + Et je vous feray voir au fort de ma misere + Que j'ayme encor le fils, en honorant sa mere; + Trop heureuse perdant un adorable fruit + Que l'on me laisse au moins l'arbre qui l'a produit. + + + + SCENE VI. + + ALEXIS, CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE. + + + ALEXIS _dans un Temple, tenant deux manteaux en ses deux mains_. + + Restes vains & honteux de ma Grandeur passée, + Allez, quittez mes mains ainsi que ma pensée, + Et par les faux appas d'un esclat odieux + Ne blessez plus jamais mon esprit, ny mes yeux: + Mais vous chers ennemis de cette vaine pompe, + Qui charme les mondains, les seduit & les trompe, + Habits de mon bon-heur, glorieux instrumens, + Soyez doresnavant mes plus beaux ornemens, + Que la pourpre vous cede, & servez de trophée + À mon ambition par vostre aide estouffée. + Charmeresses des sens qui flattiez mes desirs, + Trompeuses voluptez, ridicules plaisirs, + Luxe, jeux, passe-temps, dangereuses delices, + Tresors de leurs erreurs, partizans & complices, + Assez, & trop long-temps vous m'avez abusé, + Mais pour moy desormais vostre piege est brisé, + À mon aveuglement la lumiere succede, + Je verray sans regret qu'un autre vous possede, + Et mesme j'advouray d'estre fort obligé + À ceux qui de vos fers me rendront deschargé, + Ouy, prenez chers amis tout ce bien qui me reste, + Partagez entre vous cet or que je deteste, + Usez bien de ce traistre & dangereux metal, + Et prenez garde enfin qu'il ne vous soit fatal: + Adieu mes chers amis, embrassez moy mes freres, + Encore un coup Adieu. + + CLITOPHON. + + Les Cieux vous soient prosperes, + Et respandent sur vous pour ces rares bontez + Milles torrens de grace et de prosperitez. + + + + SCENE VII. + + CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE. + + + MEGISTE. + + Quelle fortune Alcipe à la nostre est pareille? + + ALCIPE. + + En l'estat où je suis, je doute si je veille, + Et j'ay bien de la peine en cette occasion + De ne point prendre tout pour une illusion. + + CLITOPHON. + + Mais aussi n'est-ce pas un charme qui nous trompe? + Sommes nous bien certains que toute cette pompe, + Et que ces vestemens qui nous semblent si beaux + Ne soient pas en effet d'effroyables lambeaux? + Non, mes attouchemens d'accords avec ma veue, + M'asseurent puissamment qu'elle n'est pas deceue, + Et cet or par son poids persuade à ma main + Qu'en cette occasion nostre espoir n'est pas vain. + + MEGISTE. + + Agreable rencontre! & bien-heureux eschange! + + ALCIPE. + + Certes, cet accident me semble bien estrange, + Et remplit mon esprit d'aise & d'estonnement. + + CLITOPHON. + + Si nous sommes heureux, il n'importe comment. + Pour moy je suis d'advis sans tarder davantage + Qu'en changeant de destin nous changions de courage, + Et que nous nous rendions par quelques beaux effets + Dignes de tant de biens que le Ciel nous a faits. + + MEGISTE. + + C'est bien dit, Clitophon, allons prendre les armes, + L'Empereur des Romains a besoin de gens-d'armes, + Allons nous enroller dessoubs ses estendars, + Il vaut mieux s'exposer à ces nobles hazards, + Que de tramer icy dans une ame craintive + Une vie ennuyeuse, importune & oysive. + + ALCIPE. + + Puisque nous sommes tous resolus à ce poinct, + Suivons ce beau projet, & ne differons point. + + + _Fin du Second Acte._ + + + + + ARGUMENT + DU III. ACTE. + + +Olympie continuant ses regrets sur l'absence de son Alexis, est +interrompue par l'Empereur, Philoxene, & Polidarque, qui se persuadans +que cet éloignement l'obligeroit à changer en leur faveur, trouverent +en cette genereuse Fille une constance admirable, & une vertu sans +exemple; en la derniere Scene de cet Acte, Alexis s'estant embarqué +pour aller en Edesse, ville de Sirie, est rejetté par la tempeste au +port d'Ostie, où ayant fait naufrage, il fait dessein de retourner à +Rome, & de chercher en faveur de son déguisement une retraitte en la +maison de son pere mesme. + + + + + ACTE III. + + + SCENE PREMIERE. + + OLYMPIE _dans sa Chambre_. + + + Arbitre des feux de mon ame, + Et de mes inclinations, + Toy qui vois tant de Nations + Sous ton Char éclatant de lumiere & de flâme: + Beau Principe de la clarté, + Grand Astre de qui la beauté + A des traits de l'objet que mon ame revere, + Soleil qui malgré moy nous redonnes le jour, + Confesse qu'il n'est rien d'égal à ma misere, + Et qu'il n'est point d'ardeur pareille à mon amour. + + Tout me cherit, un Prince m'aime, + Un empereur m'offre ses voeux, + Je suis insensible à ses feux, + Et d'un oeil de mespris je vois son Diadéme; + En vain il me presse & me suit, + J'adore un ingrat qui me fuit, + Qui tout cruel qu'il est ne sçauroit me déplaire: + Bel Astre dont l'esclat nous redonne le jour, + Confesse donc que rien n'esgale ma misere, + Et que tout est de glace au prix de mon amour. + + Alexis en quelle contrée + Fais tu reluire tes appas? + Amour adresses y mes pas, + Permets que ton flambeau m'en descouvre l'entrée; + Cher Espoux, encore une fois, + Souffre que j'entende ta voix, + Et qu'enfin ton bel oeil & m'enflâme & m'esclaire: + Et tu confesseras avec l'Astre du jour, + Qu'il n'est rien dessous l'un & sous l'autre Hemisphere + Qui puisse aucunement esgaler mon amour. + + Ah qu'avecque raison je puis nommer cruelle, + L'injuste region qui chez toy te recelle, + Qui détruit mon bonheur pour establir le sien, + Et se rend aujourd'huy superbe de mon bien: + Si me voeux sont permis, que l'ombre soit maudite, + De qui premier ouvrit un passage à la fuite, + Qui sceut franchir les Monts, & qui premierement + Osa tenter les flots d'un perfide Element. + Autresfois lors que Rome estoit en sa naissance, + Et n'avoit pas si loin estendu sa puissance, + Le Tybre & sept Côtaux que l'on voit à l'entour, + Bornoient tous ses Estats, son Empire, & sa Cour. + La ville estoit à peine à soy mesme connue, + Sa curiosité ne passoit pas sa veue, + Et le Senat sans faste & sans ambition, + N'estoit point la terreur d'une autre Nation. + Pleût au Ciel, Alexis, que ce superbe Empire + Fust encore en l'estat que je viens de descrire, + Et que sans dominer tant de peuples divers, + Nos murs luy tinssent lieu de tout cet Univers. + Avec toy, cher Espoux, un petit toict de chaume + Me seroit plus aimable, & plus cher qu'un Royaume, + Et mon ambition borneroit son espoir + Au seul contentement de t'aimer & te voir. + Cruel, pourquoy fuis tu? que t'a fait ta patrie, + Où chacun te cherit avec idolatrie? + Que t'a fait ton Espouse, un Pere, & tes Parens, + Leurs trespas te sont-ils si forts indifferens? + Que sans estre touché de l'ennuy qui les presse, + Tu puisses consentir qu'ils meurent de tristesse? + Ah change de dessein, c'est par eux que tu vis, + Et c'est d'eux que tu tiens ce que tu leur ravis; + Ils t'ont donné le jour & l'esprit qui t'anime, + Ils ont dessus ta vie un pouvoir legitime; + Et quelques sentimens que tu puisses avoir, + Rien ne peut t'exempter d'un si juste devoir. + Reviens donc Alexis, contente leur envie, + À toute ta maison rends la joye & la vie, + Le repos à mon coeur, l'espoir à mon amour, + La lumiere à mes yeux, & le lustre à la Cour. + + + + SCENE II. + + HONORIUS, PHILOXENE, POLIDARQUE. + + + HONORIUS, _surprenant Olympie_. + + Mais vous mesme suivez une si juste envie, + Redonnez nous la joye, adorable Olympie, + Vos voeux à nos desirs, l'espoir à nostre amour, + La lumiere à nos yeux, & le lustre à ma Cour. + + OLYMPIE. + + Que dites vous Seigneur, & quelle est vostre attente, + La joye est un effet d'une ame plus contente, + Et vous n'ignorez pas qu'un Espoux rigoureux + Emporte avec mon coeur, mon espoir & mes voeux. + Ne retombez donc plus en vostre erreur premiere, + Vostre esprit à vos yeux a rendu la lumiere + Qu'amour pensoit couvrir d'un funeste bandeau + Pour vous mieux obliger à suivre son flambeau: + Au reste vostre Cour me semble trop illustre + Pour emprunter de moy son éclat & son lustre, + Elle tire de vous son premier ornement, + Et tout à vostre exemple y paroist noblement: + La grace, la valeur, l'honneur, la courtoisie, + Ont dans vostre Palais leur demeure choisie, + Et par vos qualitez le vice combatu, + Montre que c'est l'escole où s'apprend la vertu, + Il n'est donc pas besoin que cette infortunée + Aux regrets, aux souspirs, aux pleurs abandonnée + Du bruit de ses malheurs trouble un calme si doux, + La pompe est mal seante à qui perd un Espoux, + Et vostre majesté blâmeroit ma conduite, + Si je pouvois jamais oublier son merite. + + HONORIUS. + + Madame, avant sa fuitte & son esloignement + Je l'ay crû comme vous adorable & charmant; + Mais depuis son depart une si haute estime, + Et pour vous, & pour moy seroit illegitime: + Mon esprit desormais a quitté son erreur, + Et loing de le cherir il vous doit faire horreur. + Souvenez vous qu'apres vous avoir abusée + D'un espoir decevant, il vous a mesprisée, + Et que par une insigne & lâche cruauté + Il joint l'ingratitude à la deloyauté. + Quel pretexte, Madame, authorise sa fuitte, + A-t'il pû soupçonner vostre rare conduitte? + De quoy se peut-il plaindre? & par quelle raison + Pense-t'il envers vous couvrir sa trahison? + Non, non, rien ne sçauroit le deffendre du blâme + D'avoir si lâchement abandonné sa femme, + Et vous seriez sans coeur si vous luy conserviez + La foy qu'il a receue, & que vous me deviez: + Revoquez, revoquez un don si favorable, + Il s'en rendit indigne en se rendant coupable, + Et dés qu'il fit dessein de vous laisser ainsi, + L'ingrat vous enseigna de le quitter aussi. + Croyez moy, quittez le, faictes un choix plus juste, + Donnez à vostre amour un objet plus auguste, + Et puis qu'il a voulu luy-mesme se bannir, + Chassez en desormais jusques au souvenir. + + OLYMPIE. + + Que je rompe, Seigneur, le beau noeud qui nous lie? + Que j'oublie Alexis, ô Ciel! que je l'oublie? + Quoy donc pour estre absent, est-il moins mon Espoux? + Ah s'il sort de mon coeur, que le Ciel en couroux + Fasse esclatter sur moy les carreaux de la foudre + Pour punir ce coupable & le reduire en poudre: + Non non, n'attendez pas ce lâche changement, + Mon amour doit durer plus que le firmament, + Et faire que ma flâme aujourd'huy sans seconde + Subsiste encore entiere apres celle du monde. + Alexis est absent, mais malgré sa rigueur + L'esloignement des yeux n'est pas celuy du coeur, + Un coeur comme le mien a tousjours mesme zele, + Qu'il me soit desloyal, je luy seray fidelle, + Qu'il soit cruel, ingrat, inconstant, inhumain, + Tousjours sur mon esprit il sera souverain: + Et sans considerer s'il fait tort à ma flâme + Je l'aimeray tousjours, puis que je suis sa femme. + + POLIDARQUE. + + Vous l'aimerez, Madame? ô Ciel que dites vous? + N'est-il pas lâche, ingrat, cruel? + + OLYMPIE. + + Mais mon Espoux. + + POLIDARQUE. + + Vostre espoux? quel espoux! est-il digne de l'estre, + Puis qu'il vous a trahie? + + OLYMPIE. + + Il ne fut jamais traistre, + Et vous m'obligerez de parler autrement. + + POLIDARQUE. + + Ce que je dis pourtant n'est pas sans fondement, + Et sa fuitte Madame, est sans doute une marque. + + OLYMPIE. + + Qui comme moy peut estre abuse Polidarque. + + POLIDARQUE. + + On ne se trompe pas quand l'effect est si clair, + Mais vostre esprit se plait soy-mesme à s'aveugler, + Et croiroit témoigner un excez de foiblesse + S'il renonçoit si tost à l'erreur qui le blesse. + + PHILOXENE. + + Le temps vous apprendra... + + OLYMPIE. + + Qu'on se travaille en vain, + Si l'on croit que jamais je change de dessein. + + PHILOXENE. + + Serez vous donc injuste, & si peu raisonnable + Que de nous preferer un Rival si coupable, + Un Amant qui vous quitte, & qui vous fait mourir? + Quoy donc quand il vous hait, devez vous le cherir! + Et ne croyez vous pas commettre une injustice + Quand vos facilitez recompensent le vice? + Ah Madame, sortez de cet aveuglement, + Et ne souspirez plus pour un indigne Amant, + Accordez vos desirs aux desirs d'un Monarque: + Regardez Philoxene, ou voyez Polidarque, + Ils sont pour vous tous deux pleins d'ardeur & de foy, + Et la vostre en l'un d'eux peut obliger un Roy. + + OLYMPIE. + + Je sçay ce que je dois aux desirs d'un grand Prince + Au rang que vous tenez dedans cette Province; + Et je ne doute pas que par vos qualitez, + Vous ne puissiez ravir les plus rares beautez, + Mais malgré ce pouvoir & ce merite extreme + Je sçay que je me dois encor plus à moy-mesme, + Et que mon Alexis ayant receu ma foy, + Rien plus ne me sçauroit affranchir de sa loy; + Dés lors que je jouis du bien de la lumiere, + Mon ame à ses vertus se donna toute entiere: + Et vostre arrest, Seigneur, ne fit que confirmer + La resolution que j'avois de l'aimer. + Je l'ayme donc en fin, & mon amour est telle + Que mon coeur malgré luy la veut rendre eternelle + Pour donner un exemple à la posterité + De constance, d'honneur, & de fidelité. + S'il me cherit encor, une amour si durable + Le rendra quelque jour à mes voeux exorable: + Et s'il ne m'aime plus, en cette affection + Il trouvera sa peine, & sa punition; + Car les saintes ardeurs d'une si belle flâme + Luy mettent chaque jour mille regrets en l'ame, + Et ma fidelité luy fera ressentir + Les peines qu'aux grands coeurs donne le repentir. + + HONORIUS. + + Cette erreur qui vous plait vous rend opiniâtre, + Et sa force s'accroit plus on veut la combatre; + Mais si jamais le Ciel permet à la raison + De guerir vostre esprit de ce mortel poison, + Vous vous verrez reduite à ce malheur extreme + De vous plaindre, mais tard, de vous mesme à vous mesme, + Et de vous repentir d'avoir tant souspiré + Pour un ingrat qu'à tort, vous m'avez preferé, + Mais comme vos ennuis auront usé vos charmes, + Nos voeux si mal traittez se riront de vos larmes, + Et vostre passion mesprisée à son tour + Vous verra sans amant, & nos coeurs sans amour. + + OLYMPIE. + + N'importe. + + HONORIUS. + + Adieu cruelle. + + POLIDARQUE. + + Adieu belle inhumaine. + + OLYMPIE. + + Adieu. + + PHILOXENE. + + Souvenez vous que je suis Philoxene, + Que je vous ayme enfin. + + OLYMPIE. + + J'ay bien d'autres soucis. + + PHILOXENE. + + J'espere tout du temps. + + OLYMPIE. + + Et moy tout d'Alexis, + Luy seul est tout le soing & l'espoir d'Olympie; + Et j'attens de luy seul ou la mort ou la vie. + + + + SCENE III. + + OLYMPIE _seule_. + + + Sacré flambeau du jour, Ame de l'Univers + Qui vois tant de pays & de peuples divers, + Bel Astre si faisant ta course accoustumée + Tu descouvres jamais cette personne aymée + Dont l'injuste depart me donne tant d'ennuy; + Aprens à cet ingrat ce que je faits pour luy, + Conte luy les combats qu'un Empereur me livre + Avec combien d'ardeur tu l'as veu me poursuivre, + Et comme avecque luy presque toute sa Cour + A taché vainement d'alterer mon amour, + Ou plûtot beau soleil si mon ame affligée + Merite d'estre encor par tes rais obligée; + Seconde mon amour, sers de guide à mes pas, + Nous le descouvrirons par ses propres appas, + Et je seray bien aise en ce bon-heur extréme + D'estre de mes travaux Messagere moy-mesme; + Mais helas, où m'emporte une si belle ardeur? + Ma passion combat avecque ma pudeur, + De deux traits differens je sens mon ame atteinte, + L'espoir donne à mon coeur, ce que m'oste la crainte, + Et dans ce dur combat de peur & de desir + Mon esprit incertain ne sçauroit que choisir. + Quoy je consulte encor lâche, & je delibere, + Ce que je dois vouloir, & ce que je dois faire? + Vains & foibles respects pourquoy m'arrestez vous? + Une femme en tous lieux doit suivre son espoux, + Et ny tous les perils de la terre & de l'onde, + Ny les monstres affreux dont l'Univers abonde, + Ny le chaud, ny le froid, ne doivent empescher + La poursuitte d'un bien qui doit estre si cher. + N'a-t'on pas veu jadis une constante femme + Mespriser noblement & le fer & la flâme, + Et passer à travers de mille bataillons + Pour tuer un Tiran dedans ses pavillons? + Pourquoi luy laisseray-je un si grand advantage? + Je n'ay pas moins de coeur, d'adresse, & de courage, + Et le divin objet qui fait ma passion + Ne merite pas moins de resolution. + Allons donc Olympie, allons, allons le suivre, + C'est aupres d'Alexis qu'il faut mourir ou vivre, + Le Ciel & mon amour m'imposent cette loy. + Mais helas cet effet ne depend pas de moy, + Mon malheur me cachant en quel endroit du monde, + Il peut avoir borné sa course vagabonde, + Je souffrirois pour luy des travaux superflus, + Et chercherois un bien qui peut estre n'est plus. + Ô funeste pensée! ô rigoureuse atteinte, + Divertisse le ciel les effects de ma crainte; + Mais malgré mes desirs, & la nuict & le jour, + Tousjours cette importune est jointe à mon amour: + Vien donc cher Alexis, ou bien fay que je sçache + Quel endroit à mes yeux te dérobe & te cache, + Et malgré les rigueurs & de l'onde & de l'air + Sur les aisles d'amour on m'y verra voler: + Sinon autant qu'à moy ta mort est incertaine, + Sois certain, cher Espoux, que la mienne est prochaine, + Et que sans un si doux quoy qu'inutile espoir, + Le renom dedans peu te la feroit sçavoir. + + + + SCENE IV. + + ALEXIS, _en un costé du Theatre où sera representé un naufrage_. + + + Triste jouet des vents de l'onde, & de la terre, + Faut-il tant d'Elemens pour te faire la guerre? + Miserable Alexis, la rigueur de ton sort + Ne suffit-elle pas pour te donner la mort? + Sans que le ciel encore arme contre ta teste, + Et la foudre, & les traits d'une horrible tempeste? + Non non, pour te priver de tant de maux divers, + Qu'à ton occasion, Olympie a souffert; + Ses divines beautez à qui tu faits injure + Te doivent rendre horrible à toute la Nature, + Et te faire sentir les traits plus furieux + Que puisse décocher la colere des Cieux, + Mais en obeissant à leur decret auguste, + Encor que ton depart fust cruel, il est juste; + Et je souffre pourtant un supplice eternel + Par ce mesme depart, si juste & si cruel. + N'importe, c'est du ciel la fatale ordonnance, + Ne murmurons jamais contre sa providence, + Et voyons d'un mesme oeil & d'un esprit égal + Tout ce qu'il nous prepare, ou de bien ou de mal. + Mais quel est ce climat où m'a jetté l'orage? + Si je ne suis deçeu, je connois ce rivage, + Je connois ce pays, & ces aimables lieux + Qui furent autrefois si charmans à mes yeux: + Rome en fin n'est pas loing, & le sort m'y ramene, + Comme on fait un esclave eschappé de sa chaine, + Qui par un coup secret de ses fatalitez + Retombe dans les fers qu'il avoit évitez. + C'est icy ma vertu que malgré ces amorces + Il me faut au besoin montrer toutes tes forces; + C'est icy qu'il faut vaincre & qu'il faut triompher + De tes propres desirs, du monde & de l'enfer; + Rome est le champ d'honneur & l'illustre theatre + Où le Ciel te commande aujourd'huy de combattre. + Mais sçais tu bien mon coeur ce que tu vas tenter? + Sçais tu les ennemis que tu vas affronter? + C'est un pere, une soeur, une mere, une femme, + Olympie, ou plutôt la moitié de ton ame. + Où vas tu temeraire, & quel est ton espoir? + Pourras tu seulement te resoudre à les voir? + Pourras tu soustenir des regards pleins de charmes, + Entendre ses souspirs, & voir couler ses larmes, + Sans ceder aussi tost aux traits de la pitié, + Et te jetter aux pieds de ta chere moitié? + Ouy ouy, le Ciel encor me promet la victoire, + Plus le danger es grand & plus grande est la gloire, + Allons nous couronner en ce combat fameux, + Et rendre nostre sort memorable aux Neveux. + + + _Fin du Troisiesme Acte._ + + + + + ARGUMENT + DU IV. ACTE. + + +Alexis estant à Rome devant le Palais d'Euphemien le void passer avec +l'Empereur, & les deux Amans Rivaux qui solicitoient Honorius à faire +rompre le mariage d'Alexis, à quoy l'Empereur respond qu'il falloit +assembler le Senat pour une affaire de telle consequence, & promet à +Euphemien d'avoir esgard à ses interests. L'Empereur & sa suitte +s'estans retirez, Alexis extremement changé, & par les vestemens & par +les fatigues qu'il avoit souffertes, mesme à cause du poil qui luy +estoit venu depuis son depart se presente à son pere qui ne le +reconnoit point, & luy accorde un coin dans sa maison pour y vivre des +restes des valets: Cependant Olympie paroist dans un cabinet où il y a +une carte du monde, dans laquelle son inquietude luy fait parcourir +toute la terre & les mers, comme si cette carte luy pouvoit enseigner +le sejour de son Alexis. En suitte de cette Scene, Alexis paroist dans +sa grotte où il est persecuté des valets de son pere, qui s'enfuient +voyant venir Olympie avec Philoxene, qui luy voulant parler de son +amour en est rudement rebuté; de sorte qu'estant contraint de se +retirer: Olympie aborde Alexis pour s'informer de luy, si ayant esté +vagabond en plusieurs contrées il n'auroit point par hazard rencontré +son Alexis, à quoy ne respondant qu'en termes ambigus; Olympie se +retire sans l'avoir reconnu, & Alexis demeure tellement touché de cette +veue, & des assauts qu'il avoit soufferts en son coeur, qu'il se voit +reduit au poinct de sa mort, avant laquelle, il escrit sa vie dans un +billet qu'il tient enfermé dans sa main jusques apres son trespas. + + + + ACTE IIII. + + + SCENE PREMIERE. + + ALEXIS. + + + Enfin c'est à ce coup que tu vois la carriere, + Il n'est, il n'est plus temps de marcher en arriere; + Voicy Rome, Alexis, & voylà le Palais + D'où toy-mesme as banny le repos, & la paix: + Advance malheureux, qu'est-ce que tu regardes? + Mais je vois l'Empereur au milieu de ses Gardes, + Ô ciel en quel estat me trouvé-je reduit. + + + SCENE II. + + HONORIUS, ARISTANDRE, PHILOXENE, POLIDARQUE, SOSIMENE, ALEXIS, + ARASPE, EUPHEMIEN, & deux Gardes. + + + UN GARDE. + + Hola ho faites voye. + + ALEXIS. + + Euphemien le suit. + Helas à cet abord je me sens tout de glace, + Tirons nous à l'écart, & dedans cette place + Attendons les moyens, & la commodité + De parler à luy seul avecque liberté. + + HONORIUS _parlant à Philoxene & à Polidarque_. + + Je vous l'ay desja dit, invincibles courages, + Je voudrois qu'Olympie agreast vos hommages, + Et que coeur entier sensible à vos soucis + Pût en vostre faveur oublier Alexis: + Mais à vous dire vray, j'y vois peu d'apparence, + Vous sçavez ses mespris & son indifference, + Et que moy-mesme en vain j'ay tâché d'arracher + Le trait qui l'a blessée, & qui luy fut si cher; + Si pourtant ma faveur peut pour vous quelque chose, + Esperez tout de moy. + + PHILOXENE. + + Seigneur, toute la cause + Qui fait que cet objet mesprise nos souspirs, + Et montre une froideur contraire à ses desirs, + N'est pas tant un effet de sa premiere flâme, + Que d'un scrupule vain qui luy reste dans l'ame. + Ce sexe ayme souvent quand il feint de haïr, + Et sans doute Olympie est preste d'obeïr, + Pourveu qu'à cet ingrat dont le trait l'a blessée, + Elle puisse respondre avoir esté forcée. + + ALEXIS _à part_. + + Amour, crainte, desirs, esperance, vertu! + De quels traits mon esprit n'est-il point combatu? + Resistons toutesfois & souffrons. + + POLIDARQUE. + + Grand Monarque, + J'attens de vos bontez cette derniere marque. + + ALEXIS. + + Qu'espere-t'il ô Dieu! + + HONORIUS. + + Que vous puis-je accorder? + + POLIDARQUE. + + Olympie. + + ALEXIS. + + Ah mon coeur! + + POLIDARQUE. + + Vous pouvez commander. + + EUPHEMIEN. + + Polidarque l'amour est libre & volontaire. + + HONORIUS. + + Il faut plus meurement songer à cette affaire. + + PHILOXENE. + + Il faut donc la remettre en son premier estat. + + HONORIUS. + + Il faut sur ce sujet consulter le Senat, + Et voir s'il est permis de rompre un Hymenée + Lors que la seule foy sans effet est donnée. + Allez, Euphemien, & vivez en repos, + J'auray soin de vos droits. + + + + SCENE III. + + EUPHEMIEN, ALEXIS, ARASPE. + + + ALEXIS. + + Qu'il demeure à propos, + Et qu'icy le destin me rend un bon office, + Advançons. + + EUPHEMIEN. + + Que veux-tu? + + ALEXIS. + + Le Ciel vous soit propice. + Seigneur, au nom d'un fils que vous croyez perdu, + Et qui dans peu de temps vous doit estre rendu, + Je vous veux conjurer d'une chose assez grande, + Mais legere pour vous. + + EUPHEMIEN. + + Quelle est donc ta demande, + Parle, mais si tu veux appaiser mes soucis, + Dis moy ce que tu sçais de mon cher Alexis. + + ALEXIS. + + C'est du Ciel, non de moy que vous devez attendre + Les effects d'un desir si charmant & si tendre. + Cependant en son nom j'implore à vos genoux + La grace & la faveur que j'espere de vous. + Vostre maison, Seigneur, fut tousjours opportune + À tous les malheureux qu'outrage la fortune, + Et je dévray beaucoup à vos rares bontez + Si sensible à l'excez de mes calamitez, + Vous daignez m'accorder quelque demeure obscure + Où je puisse obeïr aux loix de la nature + Soulager mes ennuis & par vostre secours + Attendre que le Ciel dispose de mes jours. + + EUPHEMIEN. + + Ouy, va, ma volonté s'accorde à ta demande, + Araspe ayez en soing, je vous le recommande. + + + + SCENE IV. + + OLYMPIE, _dans un cabinet où il y doit avoir une carte du monde_. + + + Helas, en quel estat m'a reduit mon amour? + Je souffre également, & la nuict & le jour, + J'ouvre & je ferme en vain ma mourante paupiere, + Si l'une est sans repos, l'autre a peu de lumiere, + Et mes yeux alterez du cours de mes malheurs + Ne semblent plus ouvers qu'à l'usage des pleurs, + J'ay beau pour me tirer de mon inquietude, + Fuir le monde & le bruit, chercher la solitude, + L'ennuy qui me travaille & me suit en tous lieux, + N'abandonne jamais, ny mon coeur, ny mes yeux. + Tantost pour adoucir la rigueur de ma peine, + J'exhale mes souspirs aux bords d'une fontaine, + Et là loing d'appaiser l'excez de mon tourment + Mes larmes & ses eaux coulent confusément, + Je contemple tantost les plus aimables choses; + Je voy naistre les lys, je voy fleurir les rozes, + Mais toutes ces beautez où paroit tant d'appas, + Contentent tout le monde & ne me plaisent pas. + Quelquefois pour charmer ma douleur sans pareille + Les plus doux instrumens chatouillent mon oreille; + Mais les luts plus mignards sans la voix d'Alexis + Se treuvent impuissans à bannir mes soucis. + De luy seul aujourd'huy depend toute ma joye: + Fay donc, cher Alexis, fay que je te revoye, + Et donnes pour le moins à la compassion + Ce que ton coeur refuse à mon affection; + Voy combien ma douleur est sensible & profonde, + Mon esprit inquiet te suit par tout le monde, + Sans sçavoir en quels lieux, je m'attache à tes pas, + Et mon oeil bien souvent te cherche où tu n'es pas, + Mais n'es-tu point peut-estre en ces vastes campagnes? + Ton sejour n'est-il pas sur ces hautes montaignes? + N'es-tu pas retiré dans ce lieu que je vois, + Ne te caches-tu pas à l'ombre de ces bois? + Ah quitte ces desirs, que quelque main barbare + N'oste à cet univers ce qu'il a de plus rare, + Fuy ces tristes repairs des Lyons & des Ours + Que leur aspre fureur n'attente à tes beaux jours. + Et s'il te reste encor quelque soing d'Olympie, + N'expose pas sur mer son espoir, & ta vie. + Mais que fay-je insensée, helas dans ce tableau + Je vois tous les Climats de la terre & de l'eau, + Des villes, des châteaux, des plaines, des rivages, + Des fleuves, des estangs, des prez, des marescages. + Et je suis toutesfois malheureuse à ce poinct, + Qu'en tant de lieux divers tu ne me parois point: + Peintre trop inhumain! trop cruelle peinture! + Helas, pourquoy faut-il qu'en toute la nature + Que vous me faictes voir en vos traits racourcis, + Vous ne me montrez point le sejour d'Alexis? + Faut-il qu'il manque seul où toute chose abonde: + Imposteur, rens le moy, je te rens tout le monde, + Et comme il m'est plus cher que tout ce que je voy + Il me rendra luy seul plus contente que toy. + + + + SCENE IV. + + ALEXIS, LICAS, ARGAMOR. + + + ALEXIS. + + En quoy mes chers amis ay-je pû vous déplaire, + Que vous preniez plaisir à croistre ma misere? + Quelle humeur vous oblige à me persecuter? + + ARGAMOR. + + Camarade tout beau; nous devons respecter + Cet homme de credit, & de haute importance. + + LICAS. + + Dis plutost l'ornement d'une haute potence, + L'exercice de Gueux qu'il fait avec tant d'art + N'est gueres differend de celuy de pendart. + S'il valloit quelque chose estant de cette taille, + Il seroit maintenant au fort d'une bataille, + Ou du moins dans un camp, & non pas vagabond, + Faineant... + + ARGAMOR. + + C'est assez. + + LICAS. + + Voy comme il me respond. + Dés long-temps je connois les ruses de ces rustres, + Ils font tout Gueux qu'ils sont les personnes illustres. + Ils vivent sans soucis, & dans leur lâcheté + Ils accusent le sort de leur calamité. + Penses-tu qu'il voudroit de meilleures fortunes? + Les plus belles croy moy luy seroient importunes, + Il auroit trop de peine, il faudroit trop de soing, + Il se trouve bien mieux à dormir dans ce coing, + Où dés lors qu'il s'esveille à son aise il rumine + Quand on luy portera des restes de cuisine. + Dis moy, n'est-il pas vray que c'est là ton soucy? + + ALEXIS. + + Amis, vous avez tort de me traittez ainsi; + Mais quoy que vous disiez, le ciel veut que j'endure + L'estrange nouveauté de vostre procedure, + Et je serois icy plus injuste que vous, + Si j'en ozois attendre un traittement plus doux. + Le blâme, les affronts, les coups & les malices + Sont ordinairement vos plus doux exercices, + Et desirer de vous le respect, ou la paix, + C'est souhaitter un bien que vous n'eustes jamais. + + ARGAMOR. + + De vray nous faisons tort à son rare merite. + + LICAS. + + Ô l'amy complaisant, ô le bon hypocrite! + Tu feints de le flatter, mais je voy dans tes yeux + Que malgré tes discours tu n'en juges pas mieux, + Depuis quand cette langue est-elle si discrette? + Tantost tu le traittois de fol, de faux Prophete, + Maintenant le voyant d'un esprit plus rassis + Tu feints de l'honnorer comme un autre Alexis; + Mais contemples le bien, il n'en a pas la mine, + Et je suis asseuré sans que je le devine, + Que si ce rustre avoit Olympie en ses bras, + Il ne seroit pas homme à quitter tant d'appas. + + ALEXIS. + + Il ne faut point juger de l'arbre par l'escorce. + + ARGAMOR. + + Comme un autre Joseph on te prendroit à force, + Olympie... à ce mot tu changes de couleur, + C'est un signe d'amour. + + ALEXIS. + + Mais plutost de douleur. + + LICAS. + + On n'en est pas exempt quand il est vray qu'on aime, + Mais. + + ARGAMOR. + + Brisons-là, Licas, je la vois elle-mesme, + Allons, retirons nous. + + + + SCENE VI. + + ALEXIS, OLYMPIE, PHILOXENE. + + + ALEXIS _à part_. + + Que je crains cet abord! + C'est icy qu'il faut faire un genereux effort, + C'est icy qu'il faut vaincre un aimable adversaire; + J'ay bravé les assauts des valets de mon pere, + J'ay veu d'un oeil égal leur haine & leur mespris, + Leurs malices n'ont pas esbranlé mes esprits; + Mais contre cet objet si rare & si fidelle + Ma vertu perd courage, & mon ame chancelle. + Ciel, escoute mes voeux, preste moy ton secours. + + PHILOXENE _à Olympie_. + + Quoy donc, voulez vous estre insensible tousjours? + Voulez vous à jamais d'un coeur opiniâtre + Adorer qui vous fuit, fuir qui vous idolâtre? + Ah Madame, prenez de plus justes desseins, + Alexis est absent, & vos souspirs sont vains: + Oubliez cet ingrat, oubliez ce rebelle, + Il est traistre envers vous, & je vous suis fidelle, + Vous serez juste, en fin si vous l'abandonnez + En faveur de mes feux. + + OLYMPIE. + + Que vous m'importunez! + Laissez moy Philoxene, ou changez de langage. + + PHILOXENE. + + Quoy, je vous importune? + + ALEXIS. + + Ah l'illustre courage. + + PHILOXENE. + + Ouy, je connois assez que je suis malheureux, + J'en vois, j'en vois l'arrest dans cet oeil rigoureux, + Au lieu de l'adoucir ma presence l'irrite, + Avec beaucoup d'amour j'ay trop peu de merite, + Et moy pour mon malheur je descouvre en ce jour + Tout le merite en vous Madame, & point d'amour. + + OLYMPIE. + + Je n'ayme point de vray cette cajollerie, + Voulez vous m'obliger, laissez moy je vous prie. + + PHILOXENE. + + Hé bien, je vay partir, recevez mes adieux; + Mais au moins pour un peu tournez vers moy les yeux, + Et ne refusez pas à ma douleur profonde + Ce que la courtoisie accorde à tout le monde, + Je ne demande plus ny pitié ny secours, + Et mon espoir finit avecque ce discours. + + S'en est fait, malgré mon attente + Mon amour va ceder à la rigueur du sort: + Ma flâme vous déplaist, hé bien; vivez contente. + Moy je vay courir à la mort, + Je vay par mon trespas complaire à vostre envie, + Et finir vos mespris par la fin de ma vie. + + Dés lors que je vis vos attraits + Et vos yeux si sçavans en l'usage des charmes + Tout blessé que j'estois j'en adoray les traits, + Ma franchise mit bas les armes, + Et jamais toutesfois ces superbes vainqueurs + Ne se sont desarmez des traits de leurs rigueurs. + + Jamais cette ardeur non commune + Dont encor aujourd'huy je combas vos mespris, + N'ont pû changer le cours de ma triste fortune. + Tousjours le desdain fut mon prix, + Et tousjours vos rigueurs seront la recompence + Que vostre cruauté promet à ma constance. + + Mais puisque cet ingrat amour + Qui soubsmit ma franchise aux loix de vostre empire, + Consent avecque vous que je perde le jour, + De peur d'alleger mon martire + Avecque vos rigueurs je vay quitter ce lieu, + Et je vous dis, Madame, un eternel adieu. + + Mars qui connoit bien que vos charmes + Ne se disposent pas à faire mon bon-heur, + Me commande aujourd'huy d'aller prendre les armes + Pour mourir dans le lit d'honneur, + Et je vay satisfaire à cette noble envie + Si l'on peut vous laisser sans qu'on laisse la vie. + + Adieu donc celeste beauté, + Beaux yeux pleins de rigueurs autant que de merveilles, + Graces qui sans ma flâme & ma fidelité + Seriez aujourd'huy sans pareilles; + Objet si peu sensible à ma tendre amitié, + Du moins en ma faveur escoutez la pitié. + + Soit que Mars parmy les batailles + Me fasse succomber soubs l'effect de ses coups, + Ou qu'ailleurs le destin fasse mes funerailles; + Sçachez que je mouray pour vous, + Et le dernier souspir qui finira ma vie + Parlera de l'amour que j'eus pour Olympie. + + OLYMPIE. + + Et le dernier soûpir qui m'ostera le jour + Fera voir qu'Alexis a toute mon amour. + + + + SCENE VII. + + ALEXIS, OLYMPIE. + + + ALEXIS. + + Tu le vois, tu l'entens, la preuve en est visible, + Et pourtant inhumain, tu restes insensible? + Quoy tu causes sa mort, & tu vis? mais helas. + Elle vient. Ô vertu ne m'abandonne pas. + + OLYMPIE. + + Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie, + Si ton sort se compare à celuy de l'impie, + Cesse de t'estonner de me voir pres de toy, + Tousjours un malheureux cherche un semblable à soy, + Et les amis du sort ne sont pas agreables: + À ceux que la fortune a rendus miserables, + Remets donc ton esprit, & rappelle tes sens, + Sçache que je prends part aux maux que tu ressens, + Et que loing de te fuir, l'excez de ta misere + Fait que je te cheris, & que je te revere. + Je treuve aupres de toy mes consolations, + Et l'unique secours de mes afflictions: + C'est de toy que j'apprens à vaincre l'insolence + Du malheur qui m'attaque avecque violence, + Et c'est toy seul aussi qui braves les travaux, + Que je veux faire icy confident de mes maux. + + ALEXIS. + + Un homme dont le sort est abjet à l'extreme, + Qui pressé du malheur y succombe luy-mesme, + Et ne peut subsister sans ayde, ou sans appuy, + Est mal propre Madame, à secourir autruy: + Regardez qui je suis, regardez qui vous estes, + Vous changerez bien-tôt le dessein que vous faictes, + Et sans rien esperer d'un esprit abatu + Vous tiendrez tout du ciel, & de vostre vertu. + + OLYMPIE. + + Il est vray que le ciel s'il m'estoit plus propice + Pourroit à mes desirs rendre ce bon office; + Mais il m'apprend assez qu'il est trop rigoureux + Pour se rendre jamais favorable à mes veux. + + ALEXIS. + + Ah Madame! + + OLYMPIE. + + J'ay tort, il est vray je blaspheme, + Mais on perd la raison en perdant ce qu'on ayme, + Et lors que le malheur nous reduit à ce poinct + Un coeur est bien constant qui ne murmure point: + J'ay perdu, mais ô Dieu puis-je dire ma perte + Sans voir en mesme temps ma sepulture ouverte? + J'ay perdu, dis-je, helas l'objet le plus parfaict + Que l'Univers ait eu, que la Nature ait faict + Un espoux tout divin, un homme incomparable; + Mais cruel à moy seule, & pourtant adorable. + + ALEXIS. + + Ah ne luy donnez pas ces belles qualitez + Ny ces noms glorieux qu'il n'a pas meritez; + Traittez le plutôt d'ingrat & de barbare, + Puis qu'il a pû quitter une beauté si rare, + Et ne regrettez pas un infidele espoux + Que le ciel vous ravit comme indigne de vous. + + OLYMPIE. + + Comme indigne de moy? ton erreur est insigne, + Dy plutôt un Espoux dont j'estois trop indigne, + Puisque mes seuls deffaux ont causé mes malheurs, + Et cet esloignement qui nourrit mes douleurs. + + ALEXIS. + + Dites qu'une beauté si rare & si parfaicte + Cause cette cruelle & facheuse retraitte + De peur que moins Espoux que vostre adorateur, + L'ouvrage ne luy fasse oublier son autheur. + Mais que fay-je imprudent? ah changeons de langage! + + OLYMPIE. + + À peine un Courtisan en diroit davantage. + + ALEXIS. + + Quoy que grossier, Madame, au moins ay-je des yeux. + + OLYMPIE. + + Je ne suis pas si vaine, & je me connois mieux, + Sa retraitte sans doute a bien une autre cause. + + ALEXIS. + + Je ne puis toutefois vous en dire autre chose, + Ou bien vous espousant il voulut vous trahir. + + OLYMPIE. + + Ah ne l'offences pas, il ne fit qu'obeir, + Et puis pour se punir de son obeissance, + Il conclud aussi tost une eternelle absence. + Mais toy que le destin dont tu sens le revers + A fait errer long-temps en cent climats divers, + N'as-tu pas rencontré mon Alexis. + + ALEXIS. + + Peut-estre; + Mais. + + OLYMPIE. + + Sa seule beauté le fait assez connoistre: + As-tu veu quelque objet dont l'esprit & le corps + Ayent du Ciel & d'amour espuisé les tresors, + Un chef-d'oeuvre, un prodige, une rare merveille, + C'estoit mon Alexis. + + ALEXIS. + + Ô bonté sans pareille! + Ce n'est qu'en vous Madame, où j'ay veu tant d'atraits. + + OLYMPIE. + + Tu ne connois donc pas l'autheur de mes regrets. + + ALEXIS. + + Quand du ciel irrité la rigueur est extréme, + À peine un malheureux se connoit-il soy-mesme. + + OLYMPIE. + + N'esperons donc plus rien ny du Ciel ny du sort, + Et cherchons Alexis dans les bras de la mort, + Adieu. + + ALEXIS. + + Consolez vous. + + OLYMPIE. + + Il ne m'est pas possible, + Ah cruel Alexis? + + ALEXIS. + + Ô reproche sensible! + + + + SCENE VIII. + + ALEXIS _seul_. + + + Seigneur, apres ce traict qui me perce le coeur + Je sens bien que mon corps succombe à sa langueur. + Que l'excez de mon mal à ma force affoiblie, + Et que de sa prison mon ame se delie: + Mes travaux sont finis, je vay quitter le jour, + Mais accorde une grace encore à mon amour, + Maistre des actions & du salut des hommes, + Toy qui vois mes douleurs & l'estat où nous sommes, + Lance Pere eternel un regard de pitié + Sur une inviolable & constante amitié, + Je ne demande pas à ta bonté supréme + De me rendre vivant à l'Espouse que j'ayme, + Mais quand la mort aura trouvé mes ennuis + Souffre au moins que ma main luy montre qui je suis, + Et tire son esprit de cette incertitude + Qui nourrit ses regrets & son inquietude: + Ouy Seigneur, je sens bien que tu me le permets. + Chere Espouse, en tes mains je me rends desormais, + Un billet t'apprendra, quelle est mon adventure, + Escoute la raison plutost que la nature, + Adieu. Le Ciel un jour par un destin plus doux + Te réjoindra la haut avecque ton Espoux. + + + _Fin du Quatriesme Acte._ + + + + + ARGUMENT + DU V. ACTE. + +L'empereur entrant au Palais d'Euphemien entend une voix qui prononce +ces paroles. + + Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne, + Commande qu'on cherche un tresor + Plus riche mille fois que les perles ny l'or, + Abaisse devant luy ton Sceptre & ta Couronne. + C'est le Palais d'Euphemien + Qui te recelle un si grand bien. + +Honorius à ces paroles demande à Euphemien quel est ce Tresor qui luy +recelle, & pourquoy il ne luy en avoit jamais parlé, luy à qui il avoit +confié la conduite de tous ses Estats; Euphemien proteste qu'il ne +sçait quel peut estre ce Tresor, & qu'il consent qu'on visite son +Palais afin qu'il soit trouvé; L'Empereur tout à coup encor atteint de +quelque reste d'amour pour Olympie, s'imagine qu'elle est le Tresor +dont parle le Ciel, & qu'il luy ordonne de l'espouser, pour cet effet +il envoye Euphemien pour l'y disposer; mais Euphemien entrant dans la +salle où estoit Alexis sous le degré, le trouve expirant & environné +d'Anges qui font un concert de musique autour de luy; à l'abord +d'Euphemien un nuage descend qui envelope les Anges & les fait +disparoistre; Euphemien les suivant de la veue & de la voix, leur +demande quel est le Tresor que le Ciel avoit declaré à l'Empereur, ils +respondent du nuage que le corps qui gisoit à terre devant ses yeux +estoit ce qu'il desiroit. Apres cette response Euphemien fait mettre le +corps sur un lit de parade; & va rendre compte à l'Empereur de ce qu'il +a veu; l'Empereur avec toute sa Cour entre dans la salle, couvre le +corps du Sainct de son Manteau Royal, & met son Sceptre & sa Couronne à +ses pieds, le priant d'estre le protecteur de ses Estats; Apres ayant +apperceu le billet qui estoit en la main d'Alexis, il le demande avec +respect, le Sainct ouvre la main, l'Empereur le donne à son Chancelier +qui le lit. Ce billet qui fit recognoistre Alexis, ayant donné de +l'estonnement, & arraché des larmes de toute l'assemblée, Olympie +protestant qu'elle estoit preste de le suivre, fondant en pleurs, +s'arrachant les cheveux, & se penchant pour l'embrasser expire sur le +corps de son Espoux, ausquels l'Empereur commande qu'on fasse eriger un +Temple pour Tombeau. + + + + + ACTE V. + + + SCENE PREMIERE. + + HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE & suitte. + + + _Une voix prononce ces paroles lors que l'Empereur entre._ + + Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne, + Commande qu'on cherche un tresor + Cent fois plus precieux que les perles, ny l'or, + Et mets bas devant luy ton Sceptre & ta Couronne: + C'est le Palais d'Euphemien + Qui te recele un si grand bien. + + HONORIUS. + + Ciel, d'où vient cette voix? & quel est cet oracle + Qui parle d'un tresor, ou plutost d'un miracle, + Devant qui ma Couronne & mon Sceptre aujourd'huy + Se doivent abaisser comme moindres que luy? + Tu sçais Euphemien ce que je viens d'entendre, + Ce tresor est chez toy, c'est à toy de le rendre + Assez & trop long-temps tu me l'as recelé, + Mais en vain, car le Ciel enfin l'a revelé. + + EUPHEMIEN. + + Moy Seigneur un tresor, & que je vous recelle? + Moy je serois, grand Prince, à ce poinct infidelle? + Moy qui perdrois la vie afin de vous servir + Je garderois un bien que je voudrois ravir? + Ah Seigneur, renoncez à cette deffiance, + Jugez mieux de mon coeur & de ma conscience, + Et ne ruynez point par cette opinion + Ma gloire, mon estime, & vostre affection. + Le Ciel vous advertit Monarque incomparable + Que mon palais recelle un bien inestimable, + Mais que le mesme Ciel me confonde à vos yeux + Si je sçais où peut estre un bien si precieux: + Qu'on le cherche par tout, qu'on fouille, qu'on visite + Loing de vous destourner je vous en sollicite, + Et je seray ravy qu'on rencontre chez moy + Un tresor admirable & digne de mon Roy. + + POLIDARQUE. + + Cette voix toutesfois n'est pas l'effet d'un songe, + Et ce que dit le Ciel ne peut estre un mensonge + Contre luy les sermens ne sont jamais receus. + + HONORIUS. + + Vous travaillez en vain vos esprits la dessus: + Je sçais, je sçais amis quelle est cette merveille + Qui dans tout l'Univers n'eut jamais de pareille, + Et devant qui je dois plein de zele & d'ardeur + Abaisser ma Couronne & toute ma grandeur: + Ouy, je sçay le tresor qu'Euphemien recelle + C'est Olympie. + + EUPHEMIEN. + + Helas! + + HONORIUS. + + Ouy, ouy, c'est cette belle + Que le Ciel aujourd'huy par sa divine voix + M'ordonne de placer au dessus de cent Roys + Par sa rare vertu qui n'ait jamais d'exemple, + Elle est digne du trosne, elle est digne d'un temple; + Elle peut par mes voeux s'eslever au premier, + Et de mon coeur ardent se faire le dernier: + Allons luy de ce pas presenter l'un & l'autre, + C'est le vouloir du Ciel, & c'est aussi le nostre; + Je suis respectueux comme il est absolu, + Il faut que j'obeisse, & j'y suis resolu. + Va donc Euphemien, va trouver Olympie, + Prepare son esprit à cette juste envie. + Cependant que j'iray me disposer aussi + Aux honneurs que je veux qu'elle reçoive icy. + + + + SCENE II. + + AGLES, VIRGINIE. + + _Dans un Cabinet où doit estre un Tableau representant la Vierge + cherchant son fils._ + + + AGLES. + + Approche Virginie, & voy cette peinture, + Ah qu'elle a de raport avec mon adventure! + Qu'ingenieusement pour flatter mes douleurs + Le Peintre a fait agir sa main, & ses couleurs! + Contemple cet objet, regarde, considere, + Ces pleurs coulent des yeux d'une dolente mere, + Qui triste comme moy fait tout ce que je fis + À l'instant malheureux que je perdis mon fils. + Voy comme elle est troublée, interdite, incertaine, + Ne sçachant où chercher la cause de sa peine; + Voy ce corps qui s'avance, & puis comme à son tour + La pudeur sert d'obstacle au dessein de l'amour; + Elle est vierge, elle est mere, & son ame est atteinte + Par ces deux qualitez de desir & de crainte; + Mais en fin son amour de la peur triomphant + Luy fait heureusement recouvrer son enfant. + Ô vierge bien-heureuse, ô pitoyable mere + Qui sentistes les traits de ma douleur amere, + Puisque vos maux aux miens eurent tant de raport, + Faictes que mes desirs ayent un semblable sort; + Assez et trop long-temps mon ame est à l'espreuve, + Redonnez moy mon fils, faictes qui je le treuve, + Et que par vos bontez mes ennuis adoucis + Se perdent tout à fait à l'abord d'Alexis. + + VIRGINIE. + + Vous devez l'esperer, Madame. + + AGLES. + + Ah Virginie, + Que je ressentirois une joye infinie, + Si ce rare bon-heur me pouvoit arriver; + Mais où court Olympie? + + VIRGINIE. + + Elle vous vient trouver. + + AGLES. + + Allons à sa rencontre. + + + + SCENE III. + + OLYMPIE, AGLES, VIRGINIE. + + + OLYMPIE _revestu de ses habits nuptiaux_. + + Est-il bien vray mon ame? + Reverray-je Alexis? + + AGLEZ. + + Ah ma fille. + + OLYMPIE. + + Ah Madame, + Ne vous estonnez point de me voir cet esclat, + Je dois, je dois parestre en ce superbe estat: + Voyez ces vestemens, regardez mon visage, + Vous en devez tirer un bien-heureux presage, + Et croire en me voyant si richement parer, + Que le Ciel aujourd'huy nous permet d'esperer. + Nous verrons Alexis. + + AGLEZ. + + Que mon ame est ravie! + Nous verrons Alexis? ah ma chere Olympie, + N'abusez point mon coeur d'un espoir decevant; + Dites moy, car les bruits nous trompent bien souvent, + De qui le sçavez-vous? quelque courier fidelle + Vous a-t'il apporté cette heureuse nouvelle? + + OLYMPIE. + + Non Madame. + + AGLEZ. + + Qui donc? + + OLYMPIE. + + Le Ciel me l'a promis. + + AGLEZ. + + Cet espoir m'est bien doux, & pourtant je fremis. + + VIRGINIE. + + Quand nos sens sont surpris d'une ioye excessive, + C'est lors qu'ils goustent moins le bien qui nous arrive. + + OLYMPIE. + + N'en doutez point Madame, ouy, ouy les cieux plus doux + Vous rendront vostre fils, me rendront mon Espoux + Une celeste voix m'en donne l'asseurance, + Et l'effect doit bien-tost suivre mon esperance, + Car sçache a-t'elle dit qu'avant la fin du jour + Tu reverras chez toy l'objet de ton amour. + + AGLES. + + Agreable nouvelle & bien-heureux Oracle! + + OLYMPIE. + + Je reste quelque temps confuse à ce miracle, + Mais en fin ma raison ayant remis mes sens + Qui demeuroient ravis à de si doux accens, + Je rens graces au Ciel du bon-heur qu'il m'envoye + Mon esprit sur mon front fait renaistre la joye, + Et d'un pas diligent je viens vous faire part + De l'extreme faveur que le Ciel me depart. + + AGLES. + + Euphemien sçait-il cette heureuse nouvelle! + + OLYMPIE. + + Non. + + AGLES. + + Faisons luy sçavoir. + + OLYMPIE. + + Providence eternelle + Qui fais, & qui regis le destin des humains, + Favorise un espoir que je mets en tes mains. + + + + SCENE IV. + + ALEXIS _mourant_, EUPHEMIEN, ARASPE. + + + _Choeur des Anges._ + + Belle Ame qui sceus triompher + De toy-mesme, d'amour, du monde & de l'enfer, + Viens où nostre voix te convie, + Nous te tendons les bras pour te mener au port: + Ah qu'heureuse est la mort + Qui donne dans le Ciel une immortelle vie. + + EUPHEMIEN _en entrant_. + + Qu'ay-je veu? qu'ay-je ouy? quel éclat radieux + M'a frappé tout ensemble, & l'oreille & les yeux? + Quelle divine voix a charmé mon ouye? + Quels Astres juste Ciel ont ma veue esblouye? + Est-ce une illusion? est-ce une verité? + Quelle douce harmonie! ô Dieu, quelle clarté + Ah je vous reconnois beaux Anges de lumiere, + Ne disparoissez pas, escoutez ma priere, + Et ne desdaignez pas de m'esclaircir icy + D'un tresor qui me cause un estrange soucy, + Rendez esprits divins mon ame satisfaicte + Accordez cette grace à ma juste requeste. + + _Choeur des Anges._ + + Tu vois ce tresor precieux, + Ce corps qui sur la terre est gisant à tes yeux + Est le sujet de ton envie, + Son ame est maintenant dans le celeste port: + Ah qu'heureuse est la mort + Qui donne dans le ciel une immortelle vie. + + EUPHEMIEN. + + Ô prodige! ô merveille! allons vers l'Empereur + Luy conter ce miracle & le tirer d'erreur: + Araspe cependant commandez à Tanclade + De mettre ce sainct corps sur un lit de parade, + Que toute ma maison qu'il comble de bon-heur + Avec ordre & respect vienne luy rendre honneur: + Depeschez. + + ARASPE. + + J'obey. + + + + SCENE V. + + HONORIUS, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE. + + + POLIDARQUE. + + Certes, cette merveille + Auroit une rigueur à nulle autre pareille, + Si voyant cet esclat & cette majesté + Elle ne relaschoit de sa severité: + Jugez mieux, jugez mieux de l'esprit d'Olympie, + Et croyez desormais qu'elle sera ravie + Alors qu'elle sçaura que ce supreme honneur + Est un arrest du Ciel comme de son bon-heur. + + HONORIUS. + + La pompe luy deplait, & son excez l'irrite; + Mais le vouloir du Ciel me tient lieu de merite, + Et par cette raison j'espere qu'aujourd'huy + Ne pouvant rien de moy j'obtiendray tout de luy. + + + + SCENE VI. + + HONORIUS, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE, EUPHEMIEN. + + + SOSIMENE. + + Seigneur, Euphemien... + + HONORIUS. + + Hé bien quelle nouvelle? + Avez vous adoucy cette beauté rebelle? + Se resout-elle enfin d'obeir à la voix + Qui veut qu'elle commande au plus puissant des Roys? + + EUPHEMIEN. + + Grand Monarque la voix que vous avez ouye + Vous parloit d'un tresor & non pas d'Olympie, + Et ce rare tresor qui m'estoit inconnu + À mes yeux estonnez est enfin parvenu; + Mais ce n'est pas Seigneur, cette beauté mortelle + Pour qui vous témoignez tant d'ardeur & de zele, + Elle n'attend de vous, ny respect, ny devoir, + Et c'est un autre objet qui les doit recevoir: + Ouy Seigneur, vous devez mettre bas la Couronne, + Et mesme humilier vostre illustre personne + Devant un sainct objet que je viens delaisser, + Et devant qui j'ay veu des Anges s'abaisser. + + HONORIUS. + + Ô Ciel que dites vous? qui croira ce miracle. + + EUPHEMIEN. + + Mes yeux Sire, en ont veu l'admirable spectacle, + Et je venois icy pour vous en asseurer. + + HONORIUS. + + Allons Euphemien, allons le reverer. + + + + SCENE VII. + + AGLEZ, OLYMPIE, VIRGINIE. + + + OLYMPIE. + + D'où vient que l'Empereur en sa pourpre royale, + Et le Sceptre en la main entre dedans la sale? + Ah Madame, il n'est pas en ce faste esclattant + Que pour bien recevoir mon Espoux qu'il attend + Sans doute qu'ayant veu ses rivaux pleins de gloire + Revenir triomphans d'une illustre victoire, + Et pour le noble prix de leurs exploits guerriers + Demander qu'on joignit le myrthe à leurs lauriers. + Il a voulu montrer que sa main estoit preste + À le rendre comme eux digne de sa conqueste, + Et c'est pour ce sujet qu'on void toute la Cour + Avecque tant d'éclat attendre son retour. + + AGLES. + + Allons voir ce que c'est. + + OLYMPIE. + + Je le veux bien Madame; + Cieux, rendez moy bien-tost la moitié de mon ame. + + + + SCENE DERNIERE. + + HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE, AGLES, VIRGINIE, + ARASPE, &c. + + + HONORIUS _entrant dans la chambre où est le corps d'Alexis + sur un lit de parade._ + + Que l'on cherche Olympie, & qu'elle vienne icy. + + EUPHEMIEN. + + La voylà. + + HONORIUS. + + Qu'elle advance. + + OLYMPIE. + + Ah bon Dieu qu'est cecy? + À quoy tend ce mystere? & quelle est cette pompe! + Cet objet que je vois, si mon oeil ne se trompe, + Est cet infortuné qui depuis quelque jours + A de cette maison imploré le secours; + C'est luy, j'en reconnois l'habit & le visage. + + HONORIUS. + + À genoux Olympie, accompagnez l'hommage + Que vous me voyez rendre à ce corps glorieux + Dont l'ame bien-heureuse est desja dans les Cieux: + Mettons bas devant luy l'esclat qui m'environne, + Abaissons à ses pieds mon Sceptre & ma Couronne, + Et tachons par nos voeux d'obtenir aujourd'huy + Qu'il serve à nos Estats de bon-heur & d'appuy. + Sainct & puissant Esprit qui sortant de la terre + Viens de prendre ta place au dessus du tonnerre + Dans ces trosnes d'azur parmy les immortels, + S'il te reste là haut quelque soing des mortels, + Si l'hommage d'un Roy te peut estre agreable, + Jette dessus son peuple un regard favorable, + Et fay que desormais il doive à ta bonté, + Sa gloire, son repos, & sa prosperité. + Mais quel est ce billet qu'on void icy parestre? + Grand Sainct, ouvre la main s'il te plaist de permettre + Qu'il nous fasse sçavoir ce que tu veux de nous, + J'implore cette grace & l'attens à genoux, + Le voylà. + + OLYMPIE. + + Juste Ciel! + + HONORIUS. + + Lisez le Polidarque, + Mais avecque respect. + + POLIDARQUE. + + J'obeïs grand Monarque. + + _Billet d'Alexis._ + + Mets fin chere Olympie au cours de tes soucis, + Ne cherche plus ton Alexis, + Il a par son retour satisfait ton envie; + Tes yeux sur qui l'amour avoit mis son bandeau + Ne l'ont pas reconnu quand il estoit en vie, + Reconnois le dans le tombeau. + + Je tiens d'Euphemien la naissance & le jour + Tu fus l'objet de mon amour + Dés lors que mon esprit fut capable de flâme + Je te quittay pourtant, & sans te dire adieu, + Car si tu pris mon coeur le Ciel ravit mon ame, + Mais je te quittay pour un Dieu. + + J'eus pour luy de l'amour aussi bien que pour toy, + À tous deux j'ay gardé ma foy, + Et par une admirable & divine adventure + Je puis vous satisfaire, & vous mettre d'acords, + Le Ciel aura mon ame, & dans ma sepulture + Tu pourras posseder mon corps. + + OLYMPIE. + + Ouy, c'est là cher Espoux qu'il faut que je te suive, + Aussi bien apres toy ne croy pas que je vive, + Ce moment que sans toy je conserve le jour, + Semble desja durer un siecle à mon amour. + Attens moy, je te suy, Ciel permets que je meure! + Quoy, mon ame, as-tu peine à quitter ta demeure? + Et vous perfides yeux qui l'avez mesconnu + Quand il s'est presenté tout tremblant & tout nu, + Osez vous bien jouir du bien de la lumiere? + Fermez traistres, fermez vostre lâche paupiere; + Puis qu'un si foible obstacle a pû vous decevoir, + Vous ne meritez plus desormais de la voir. + Alexis... + + EUPHEMIEN. + + Ah mon fils! + + AGLES. + + Ah mon ame s'envole, + Pour suivre dans les airs cette triste parole. + + OLYMPIE. + + Alexis, Alexis, ouvre, ouvre un peu les yeux, + Revoy pour un moment la lumiere des Cieux, + Et regarde à tes pieds ta deplorable femme + Qu'un excez de douleur va priver de son ame; + Songe à ce que je fus, songe à ce que je suis, + Ne m'abandonne pas au milieu des ennuis, + Et dans ce haut éclat d'une immortelle gloire + De ta chere moitié ne pers point la memoire; + Ayde moy, cher Espoux, à me tirer au port + Et pour toute faveur accorde moy la mort, + Delivre de ce corps mon ame prisonniere. + Ah je sens que le Ciel exauce ma priere. + Rien plus doresnavant ne nous peut diviser + Prens ce dernier souspir, & ce dernier baiser. + + _Elle tombe sur le corps d'Alexis._ + + POLIDARQUE. + + Prodigieuse amour! + + ARISTANDRE. + + Ô vertu sans exemple! + + HONORIUS. + + Qu'on ne leur dresse pas un tombeau, mais un Temple; + Et sans verser des pleurs sur ces corps bien-heureux + Offrons leur desormais de l'encens & des voeux. + + _Fin du Cinquiesme & dernier Acte._ + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'illustre Olympie, ou Le St Alexis, by +Nicolas Mary + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE OLYMPIE, OU LE ST *** + +***** This file should be named 18121-8.txt or 18121-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/2/18121/ + +Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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