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diff --git a/18112-h/18112-h.htm b/18112-h/18112-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0097143 --- /dev/null +++ b/18112-h/18112-h.htm @@ -0,0 +1,12420 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2% + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + p.stret {margin-left: 20%; + margin-right: auto; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + .droit {text-align: right;} + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Moll Flanders + +Author: Daniel Defoe + +Translator: Marcel Schwob + +Release Date: April 3, 2006 [EBook #18112] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLL FLANDERS *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Daniel Defoe</h1> + +<h1>MOLL FLANDERS</h1> + +<h3>(1722)</h3> + +<h2>Traduction de Marcel Schwob</h2> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>Table des matières</h3> + +<table summary='table'> +<tr><td> +<a href="#PREFACE_DU_TRADUCTEUR"><b>PRÉFACE DU TRADUCTEUR</b></a><br /> +<a href="#MOLL_FLANDERS"><b>MOLL FLANDERS</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE_DU_TRADUCTEUR" id="PREFACE_DU_TRADUCTEUR"></a>PRÉFACE DU TRADUCTEUR</h2> + + +<p><i>La fortune littéraire de Robinson Crusoé a été si prodigieuse que le +nom de l'auteur, aux yeux du public, a presque disparu sous sa gloire. +Si Daniel de Foë avait eu la précaution de faire suivre sa signature du +titre qu'il avait à la célébrité</i>, la Peste de Londres, Roxana, le +Colonel Jacques, le Capitaine Singleton et Moll Flanders <i>auraient fait +leur chemin dans le monde. Mais il n'en a pas été ainsi. Pareille +aventure était arrivée à Cervantes, après avoir écrit</i> Don Quichotte. +<i>Car on ne lut guère ses admirables nouvelles, son théâtre, +sans compter</i> Galathée <i>et</i> Persiles y Sigismunde.</p> + +<p><i>Cervantes et Daniel de Foë ne composèrent leurs grandes œuvres +qu'après avoir dépassé l'âge mûr. Tous deux avaient mené auparavant une +vie très active: Cervantes, longtemps prisonnier, ayant vu les hommes et +les choses, la guerre et la paix, mutilé d'une main. De Foë, prisonnier +aussi à Newgate, exposé au pilori, mêlé au brassage des affaires +politiques au milieu d'une révolution; l'un et l'autre harcelés par des +ennuis d'argent, l'un par des dettes, l'autre par des faillites +successives; l'un et l'autre énergiques, résistants, doués d'une +extraordinaire force de travail. Et, ainsi que Don Quichotte contient +l'histoire idéale de Cervantes transposée dans la fiction, Robinson +Crusoé est l'histoire de Daniel de Foë au milieu des difficultés de la +vie.</i></p> + +<p><i>C'est de Foë lui-même qui l'a déclaré dans la préface au troisième +volume de</i> Robinson: <i>Sérieuses réflexions durant la vie et les +surprenantes aventures de Robinson Crusoé. «Ce roman, écrit de Foë, bien +qu'allégorique est aussi historique. De plus, il existe un homme bien +connu dont la vie et les actions forment le sujet de ce volume, et +auquel presque toutes les parties de l'histoire font directement +allusion. Ceci est la pure vérité.... Il n'y a pas une circonstance de +l'histoire imaginaire qui ne soit calquée sur l'histoire réelle.... C'est +l'exposition d'une scène entière de vie réelle durant vingt-huit années +passées dans les circonstances les plus errantes, affligeantes et +désolées que jamais homme ait traversées; et où j'ai vécu si longtemps +d'une vie d'étranges merveilles, parmi de continuelles tempêtes; où je +me suis battu avec la pire espèce de sauvages et de cannibales, en +d'innombrables et surprenants incidents; où j'ai été nourri par des +miracles plus grands que celui des corbeaux; où j'ai souffert toute +manière de violences et d'oppressions, d'injures, de reproches, de +mépris des humains, d'attaques de démons, de corrections du ciel et +d'oppositions sur terre....» Puis, traitant de la représentation fictive +de l'emprisonnement forcé de Robinson dans son île, de Foë ajoute: «Il +est aussi raisonnable de représenter une espèce d'emprisonnement par une +autre, que de représenter n'importe quelle chose qui existe réellement +par une autre qui n'existe pas. Si j'avais adopté la façon ordinaire +d'écrire l'histoire privée d'un homme, en vous exposant la conduite ou +la vie que vous connaissiez, et sur les malheurs ou défaillances de +laquelle vous aviez parfois injustement triomphé, tout ce que j'aurais +dit ne vous aurait donné aucune diversion, aurait obtenu à peine +l'honneur d'une lecture, ou mieux point d'attention.»</i></p> + +<p><i>Nous devons donc considérer Robinson Crusoé comme une allégorie, un +symbole</i> (emblem) <i>qui enveloppe un livre dont le fond eût été peut-être +assez analogue aux</i> Mémoires <i>de Beaumarchais, mais que de Foë ne voulut +pas écrire directement. Tous les autres romans de de Foë doivent être +semblablement interprétés. Ayant réduit sa propre vie par la pensée à la +simplicité absolue afin de la représenter en art, il transforma +plusieurs fois les symboles et les appliqua à diverses sortes d'êtres +humains. C'est l'existence matérielle de l'homme, et sa difficulté, qui +a le plus puissamment frappé l'esprit de de Foë. Il y avait de bonnes +raisons pour cela. Et ainsi que lui-même a lutté, solitaire, pour +obtenir une petite aisance et une protection contre les intempéries du +monde, ses héros et héroïnes sont des solitaires qui essayent de vivre +en dépit de la nature et des hommes.</i></p> + +<p><i>Robinson, jeté sur une île déserte, arrache à la terre ce qu'il lui +faut pour manger son pain quotidien; le pauvre Jacques, né parmi des +voleurs, vit à sa manière pour l'amour seul de l'existence, et sans rien +posséder, tremblant seulement le jour où il a trouvé une bourse pleine +d'or; Bob Singleton, le petit pirate, abandonné sur mer, conquiert de +ses seules mains son droit à vivre avec des moyens criminels; la +courtisane Roxana parvient péniblement, après une vie honteuse, à +obtenir le respect de gens qui ignorent son passé; le malheureux +sellier, resté à Londres au milieu de la peste, arrange sa vie et se +protège du mieux qu'il peut en dépit de l'affreuse épidémie; enfin Moll +Flanders, après une vie de prostitution de calcul, ruinée, ayant +quarante-huit ans déjà, et ne pouvant plus trafiquer de rien, aussi +solitaire au milieu de la populeuse cité de Londres qu'Alexandre Selkirk +dans l'île de Juan-Hernandez, se fait voleuse isolée pour manger à sa +faim, et chaque vol successif semblant l'accroissement de bien-être que +Robinson découvre dans ses travaux, parvient dans un âge reculé, malgré +l'emprisonnement et la déportation, à une sorte de sécurité.</i></p> + +<p><i>Les «Heurs et Malheurs de la Fameuse Moll Flanders, etc., qui naquit à +Newgate, et, durant une vie continuellement variée de trois fois vingt +ans, outre son enfance, fut douze ans prostituée, cinq fois mariée (dont +l'une à son propre frère), douze ans voleuse, huit ans félonne déportée +en Virginie, finalement devint riche, vécut honnête, et mourut +repentante; écrits d'après ces propres mémoires», ils parurent le 27 +Janvier 1722.</i></p> + +<p><i>De Foë avait soixante et un ans. Trois ans auparavant, il avait débuté +dans le roman par</i> Robinson Crusoé. <i>En juin 1720, il avait publié</i> le +Capitaine Singleton. <i>Moins de deux mois après</i> Moll Flanders <i>(17 mars +1722), il donnait un nouveau chef-d'œuvre,</i> le Journal de la peste de +Londres, <i>son deux cent treizième ouvrage (on en connaît deux cent +cinquante-quatre) depuis 1687.</i></p> + +<p><i>Les biographes de de Foë ignorent quelle fut l'origine du roman</i> Moll +Flanders. <i>Sans doute l'idée lui en vint pendant son emprisonnement d'un +an et demi à Newgate en 1704. On en est réduit, pour expliquer le nom de +l'héroïne, à noter cette coïncidence: dans le</i> Post-Boy <i>du 9 janvier +1722, et aux numéros précédents, figure, l'annonce des livres en vente +chez John Darby, et entre autres</i> l'Histoire des Flandres <i>avec une +carte par Moll.</i></p> + +<p><i>D'autre part, M. William Lee a retrouvé</i> dans Applebee's Journal, <i>dont +de Foë était le principal rédacteur, une lettre signée Moll, écrite de +la Foire aux Chiffons, à la date du 16 juillet 1720. Cette femme est +supposée s'adresser à de Foë pour lui demander conseil. Elle s'exprime +dans un singulier mélange de</i> slang <i>et d'anglais. Elle a été voleuse et +déportée. Mais, ayant amassé un peu d'argent, elle a trouvé le moyen de +revenir en Angleterre où elle est en rupture de ban. Le malheur veut +qu'elle ait rencontré un ancien camarade. «Il me salue publiquement dans +la rue, avec un cri prolongé:—Ô excellente Moll, es-tu donc sortie de +la tombe? n'étais-tu pas déportée?—Tais-toi Jack, dis-je, pour l'amour +de Dieu! quoi, veux-tu donc me perdre?—Moi? dit-il, allons coquine, +donne-moi une pièce de douze, ou je cours te dénoncer sur-le-champ.... +J'ai été forcée de céder et le misérable va me traiter comme une vache à +lait tout le reste de mes jours.»Ainsi, dès le mois de juillet 1720, de +Foë se préoccupait du cas matériel et moral d'une voleuse en rupture de +ban, exposée au chantage, et imaginait de le faire raconter par Moll +elle-même.</i></p> + +<p><i>Mais ceux qui ont étudié de Foë ne semblent pas avoir attaché assez +d'importance à un fait bien significatif. De Foë explique, dans sa +préface, qu'il se borne à publier un manuscrit de Mémoires corrigé et un +peu expurgé. «Nous ne pouvons dire que cette histoire contienne la fin +de la vie de cette fameuse Moll Flanders, car personne ne saurait écrire +sa propre vie jusqu'à la fin, à moins de l'écrire après la mort; mais la +vie de son mari, écrite par une troisième main, expose en détail comment +ils vécurent ensemble en Amérique, puis revinrent tous deux en +Angleterre, au bout de huit ans, étant devenus très riches, où elle +vécut, dit-on, jusqu'à un âge très avancé, mais ne parut point +extraordinairement repentante, sauf qu'en vérité elle parlait toujours +avec répugnance de sa vie d'autrefois.» Et de Foë termine le livre par +cette mention: Écrit en 1683.</i></p> + +<p><i>C'est ainsi que, pour le</i> Journal de la Peste, <i>de Foë a tenu à +indiquer, par une note, l'endroit où est enterré l'auteur, qu'il +supposait mort depuis longtemps. En effet, de Foë avait quatre ans au +moment de l'épidémie (1665), et il n'en écrivit le</i> Journal <i>qu'en +1722—cinquante-sept ans plus tard.—Mais il voulait que l'on considérât +son œuvre comme les notes d'un témoin. Il paraîtrait y avoir eu moins +de nécessité de dater les mémoires de Moll Flanders en reculant l'année +jusqu'en 1683, si toutefois l'existence d'une véritable Moll, vers cette +époque, ne venait pas appuyer la fiction de Foë.</i></p> + +<p><i>Or, une certaine Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, resta +célèbre au moins jusqu'en 1668. Elle mourut extrêmement âgée. Elle avait +connu les contemporains de Shakespeare, peut-être Shakespeare lui-même. +Voici ce qu'en rapporte Granger</i> (Supplément à l'histoire biographique, +<i>p. 256</i>):</p> + +<p><i>«Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, nom sous lequel on la +désignait généralement, était une femme d'esprit masculin qui commit, +soit en personne, soit comme complice, presque tous les crimes et folies +notoires chez les pires excentriques des deux sexes. Elle fut infâme +comme prostituée et proxénète, diseuse de bonne aventure, pickpocket, +voleuse et receleuse; elle fut aussi la complice d'un adroit faussaire. +Son exploit le plus signalé fut de dépouiller le général Fairfax sur la +bruyère de Hounslow, ce qui la fit envoyer à la prison de Newgate; mais +grâce à une forte somme d'argent, elle fut remise en liberté. Elle +mourut d'hydropisie, à l'âge de soixante-quinze ans, mais serait +probablement morte auparavant, si elle n'avait eu l'habitude de fumer du +tabac depuis de longues années.»</i></p> + +<p><i>M. Dodsley</i> (Old Plays, <i>vol. VI) a copié la note suivante dans un +manuscrit du British Muséum:</i></p> + +<p><i>«Mme Mary Friths, alias Moll la Coupeuse de bourses, née dans Barbican, +fille d'un cordonnier, mourut en sa maison de Fleet Street, près de la +Taverne du Globe, le 26 juillet 1659, et fut enterrée à l'église de +Sainte-Brigitte. Elle laissa par testament vingt livres à l'effet de +faire couler du vin par les conduites d'eau lors du retour de +Charles II, qui survint peu après.»</i></p> + +<p><i>M. Steevens, dans ses commentaires sur Shakespeare</i> (Twelfth Night, <i>A. +I, Sc. III) note, sur les registres de la Stationer's Company, pour août +1610, l'entrée «d'un livre nommé</i> les Folies de la joyeuse Moll de +Bankside, <i>avec ses promenades en vêtements d'homme et leur explication, +par John Day».</i></p> + +<p><i>En 1611, Thomas Middleton et Dekkar écrivirent sur Moll leur célèbre +comédie</i> The Roaring Girl <i>ou</i> Moll la coupeuse de bourses.... <i>Le +frontispice la représente vêtue en homme, l'œil oblique, la bouche +tordue, avec ces mots en légende:</i></p> + +<p><i>«Mon cas est changé: il faut que je travaille pour vivre.»</i></p> + +<p><i>Nathaniel Field la cite, en 1639, dans sa comédie</i> Amends fort Ladies. +<i>Sa vie fut publiée en in-12, en 1662, avec son portrait en habits +d'homme: elle a près d'elle un singe, un lion et un aigle. Dans la pièce +du</i> Faux Astrologue <i>(1668), on la mentionne comme morte.</i></p> + +<p><i>Ainsi John Day, Nathaniel Field, Thomas Middleton, Thomas Dekkar, +compagnons de Shakespeare, firent des pièces sur Moll dès 1610 jusqu'en +1659. Il paraît qu'elle vivait encore lorsqu'on publia sa vie en 1662. +Toujours est-il qu'elle resta longtemps célèbre. Le capitaine Hohnson +place sa biographie parmi celles des grands voleurs dans son</i> Histoire +générale des Assassins, Voleurs et Pirates, etc. <i>(1736) ce qui indique +la persistance d'une tradition. Ceux qui donnèrent à Daniel de Foë de si +précis détails sur la peste de 1665 durent lui raconter mainte histoire +sur l'extraordinaire vie de cette vieille femme, morte riche, après une +existence infâme, à soixante-quinze ans. Le frontispice de la pièce de +Middleton, avec sa légende, s'appliquerait à Moll Flanders. De Foë +insiste dans son livre sur les vêtements d'homme que porte Moll. Ce +n'est certes pas là un trait ordinaire. Il a dû voir aussi dans sa +jeunesse les nombreuses pièces de théâtre où figurait ce personnage +populaire. Le livre de colportage contenant l'histoire de la vie de Moll +la Coupeuse de bourses a certainement été feuilleté par lui. Il la fait +nommer avec admiration par Moll Flanders. Enfin, la preuve même de +l'identité de Mary Frith avec Moll Flanders, c'est la date de 1683 que +de Foë assigne aux prétendus Mémoires complétés par une troisième main. +La tradition lui permettait de croire que la vieille Mary Frith avait +vécu jusqu'aux environs de cette année. Nous n'avons aucune preuve +formelle de la date précise de sa mort.</i></p> + +<p><i>La vie de Mary Frith a donc joué pour</i> Moll Flanders <i>le même rôle que +la relation d'Alexandre Selkirk pour</i> Robinson Crusoé. <i>C'est l'embryon +réel que de Foë a fait germer en fiction. C'est le point de départ d'un +développement qui a une portée bien plus haute. Mais il était nécessaire +de montrer que l'imagination de Daniel de Foë construit le plus +puissamment sur des réalités, car Daniel de Foë est un écrivain +extrêmement réaliste. Si un livre peut être comparé à</i> Moll Flanders, <i> +c'est</i> Germinie Lacerteux; <i> mais Moll Flanders n'agit que par passion de +vivre, tandis que MM. de Goncourt ont analysé d'autres mobiles chez +Germinie. Ici, il semble qu'on entende retentir à chaque page les +paroles de la prière: «Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien!» Par +ce seul aiguillon Moll Flanders est excitée au vice, puis au vol, et peu +à peu le vol, qui a été terriblement conscient au début, dégénère en +habitude, et Moll Flanders vole pour voler.</i></p> + +<p><i>Et ce n'est pas seulement dans</i> Moll Flanders <i>qu'on entend la prière +de la faim. Les livres de Daniel de Foë ne sont que le développement des +deux supplications de l'humanité: «Mon Dieu, donnez-nous notre pain +quotidien;—mon Dieu, préservez-nous de la tentation!» Ce furent les +paroles qui hantèrent sa vie et son imagination, jusqu'à la dernière +lettre qu'il écrivit pour sa fille et pour son gendre quelques jours +avant sa mort.</i></p> + +<p><i>Je ne veux point parler ici de la puissance artistique de Daniel de +Foë. Il suffira de lire et d'admirer la vérité nue des sentiments et des +actions. Ceux qui n'aiment pas seulement</i> Robinson <i>comme le livre de +leur enfance trouveront dans</i> Moll Flanders <i>les mêmes plaisirs et les +mêmes terreurs.</i></p> + +<p><i>Georges Borrow raconte dans</i> Lavengro <i>qu'il rencontra sur le pont de +Londres une vieille femme qui ne lisait qu'un livre. Elle ne voulait le +vendre à aucun prix. Elle y trouvait tout son amusement et toute sa +consolation. C'était un ancien livre aux pages usées, Borrow en lut +quelques lignes: aussitôt il reconnut l'air, le style, l'esprit de +l'écrivain du livre où d'abord il avait appris à lire. Il couvrit son +visage de ses mains, et pensa à son enfance.... Ce livre de la vieille +femme était</i> Moll Flanders.</p> + +<p><i>Il me reste à dire quelques mots de ma traduction. Je sens qu'elle est +bien imparfaite, mais elle a au moins un mérite: partout où cela a été +possible, les phrases ont conservé le mouvement et les coupures de la +prose de de Foë. J'ai respecté la couleur du style autant que j'ai pu. +Les nonchalances de langage et les redites exquises de la narratrice ont +été rendues avec le plus grand soin. Enfin j'ai essayé de mettre sous +les yeux du lecteur français l'œuvre même de Daniel de Foë.</i></p> + +<p class="droit">Marcel Schwob.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MOLL_FLANDERS" id="MOLL_FLANDERS"></a>MOLL FLANDERS</h2> + + +<p>Mon véritable nom est si bien connu dans les archives ou registres des +prisons de Newgate et de Old Bailey et certaines choses de telle +importance en dépendent encore, qui sont relatives à ma conduite +particulière, qu'il ne faut pas attendre que je fasse mention ici de mon +nom ou de l'origine de ma famille; peut-être après ma mort ceci sera +mieux connu; à présent il n'y aurait nulle convenance, non, quand même +on donnerait pleine et entière rémission, sans exception de personnes ou +de crimes.</p> + +<p>Il suffira de vous dire que certaines de mes pires camarades, hors +d'état de me faire du mal, car elles sont sorties de ce monde par le +chemin de l'échelle et de la corde que moi-même j'ai souvent pensé +prendre, m'ayant connue par le nom de Moll Flanders, vous me permettrez +de passer sous ce nom jusqu'à ce que j'ose avouer tout ensemble qui j'ai +été et qui je suis.</p> + +<p>On m'a dit que dans une nation voisine, soit en France, soit ailleurs, +je n'en sais rien, il y a un ordre du roi, lorsqu'un criminel est +condamné ou à mourir ou aux galères ou à être déporté, et qu'il laisse +des enfants (qui sont d'ordinaire sans ressource par la confiscation des +biens de leurs parents), pour que ces enfants soient immédiatement +placés sous la direction du gouvernement et transportés dans un hôpital +qu'on nomme Maison des Orphelins, où ils sont élevés, vêtus, nourris, +instruits, et au temps de leur sortie entrent en apprentissage ou en +service, tellement qu'ils sont capables de gagner leur vie par une +conduite honnête et industrieuse.</p> + +<p>Si telle eût été la coutume de notre pays, je n'aurais pas été laissée, +pauvre fille désolée, sans amis, sans vêtements, sans aide, sans +personne pour m'aider, comme fut mon sort; par quoi je fus non seulement +exposée à de très grandes détresses, même avant de pouvoir ou comprendre +ma situation ou l'amender, mais encore jetée à une vie scandaleuse en +elle-même, et qui par son ordinaire cours amène la destruction de l'âme +et du corps.</p> + +<p>Mais ici le cas fut différent. Ma mère fut convaincue de félonie pour un +petit vol à peine digne d'être rapporté: elle avait emprunté trois +pièces de fine Hollande à un certain drapier dans Cheapside; les détails +en sont trop longs à répéter, et je les ai entendus raconter de tant de +façons que je puis à peine dire quel est le récit exact.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, ils s'accordent tous en ceci, que ma mère plaida son +ventre, qu'on la trouva grosse, et qu'elle eut sept mois de répit; après +quoi on la saisit (comme ils disent) du premier jugement; mais elle +obtint ensuite la faveur d'être déportée aux plantations, et me laissa, +n'étant pas âgée de la moitié d'un an, et en mauvaises mains, comme vous +pouvez croire.</p> + +<p>Ceci est trop près des premières heures de ma vie pour que je puisse +raconter aucune chose de moi, sinon par ouï-dire; il suffira de +mentionner que je naquis dans un si malheureux endroit qu'il n'y avait +point de paroisse pour y avoir recours afin de me nourrir dans ma petite +enfance, et je ne peux pas expliquer le moins du monde comment on me fit +vivre; si ce n'est qu'une parente de ma mère (ainsi qu'on me l'a dit) +m'emmena avec elle, mais aux frais de qui, ou par l'ordre de qui, c'est +ce dont je ne sais rien.</p> + +<p>La première chose dont je puisse me souvenir, ou que j'aie pu jamais +apprendre sur moi, c'est que j'arrivai à être mêlée dans une bande de +ces gens qu'on nomme Bohémiens ou Égyptiens; mais je pense que je restai +bien peu de temps parmi eux, car ils ne décolorèrent point ma peau, +comme ils le font à tous les enfants qu'ils emmènent, et je ne puis dire +comment je vins parmi eux ni comment je les quittai.</p> + +<p>Ce fut à Colchester, en Essex, que ces gens m'abandonnèrent; et j'ai +dans la tête la notion que c'est moi qui les abandonnai (c'est-à-dire +que je me cachai et ne voulus pas aller plus loin avec eux), mais je ne +saurais rien affirmer là-dessus. Je me rappelle seulement qu'ayant été +prise par des officiers de la paroisse de Colchester, je leur répondis +que j'étais venue en ville avec les Égyptiens, mais que je ne voulais +pas aller plus loin avec eux, et qu'ainsi ils m'avaient laissée; mais où +ils étaient allés, voilà ce que je ne savais pas; car, ayant envoyé des +gens par le pays pour s'enquérir, il paraît qu'on ne put les trouver.</p> + +<p>J'étais maintenant en point d'être pourvue; car bien que je ne fusse pas +légalement à la charge de la paroisse pour telle au telle partie de la +ville, pourtant, dès qu'on connut ma situation et qu'on sut que j'étais +trop jeune pour travailler, n'ayant pas plus de trois ans d'âge, la +pitié émut les magistrats de la ville, et ils décidèrent de me prendre +sous leur garde, et je devins à eux tout comme si je fusse née dans la +cité.</p> + +<p>Dans la provision qu'ils firent pour moi, j'eus la chance d'être mise en +nourrice, comme ils disent, chez une bonne femme qui était pauvre, en +vérité, mais qui avait connu de meilleurs jours, et qui gagnait +petitement sa vie en élevant des enfants tels qu'on me supposait être, +et en les entretenant en toutes choses nécessaires jusqu'à l'âge où l'on +pensait qu'ils pourraient entrer en service ou gagner leur propre pain.</p> + +<p>Cette bonne femme avait aussi une petite école qu'elle tenait pour +enseigner aux enfants à lire et à coudre; et ayant, comme j'ai dit, +autrefois vécu en bonne façon, elle élevait les enfants avec beaucoup +d'art autant qu'avec beaucoup de soin.</p> + +<p>Mais, ce qui valait tout le reste, elle les élevait très religieusement +aussi, étant elle-même une femme bien sobre et pieuse, secondement bonne +ménagère et propre, et troisièmement de façons et mœurs honnêtes. Si +bien qu'à ne point parler de la nourriture commune, du rude logement et +des vêtements grossiers, nous étions élevés aussi civilement qu'à la +classe d'un maître de danse.</p> + +<p>Je continuai là jusqu'à l'âge de huit ans, quand je fus terrifiée par la +nouvelle que les magistrats (je crois qu'on les nommait ainsi) avaient +donné l'ordre de me mettre en service; je ne pouvais faire que bien peu +de chose, où qu'on m'envoyât, sinon aller en course, ou servir de +souillon à quelque fille de cuisine; et comme on me le répétait souvent, +j'en pris une grande frayeur; car j'avais une extrême aversion à entrer +en service, comme ils disaient, bien que je fusse si jeune; et je dis à +ma nourrice que je croyais pouvoir gagner ma vie sans entrer en service, +si elle voulait bien me le permettre; car elle m'avait appris à +travailler de mon aiguille et à filer de la grosse laine, qui est la +principale industrie de cette ville, et je lui dis que si elle voulait +bien me garder, je travaillerais bien fort.</p> + +<p>Je lui parlais presque chaque jour de travailler bien fort et, en somme, +je ne faisais que travailler et pleurer tout le temps, ce qui affligea +tellement l'excellente bonne femme qu'enfin elle se mit à s'inquiéter de +moi: car elle m'aimait beaucoup.</p> + +<p>Là-dessus, un jour, comme elle entrait dans la chambre où tous les +pauvres enfants étaient au travail, elle s'assit juste en face de moi; +non pas à sa place habituelle de maîtresse mais comme si elle se +disposait à dessein pour m'observer et me regarder travailler; j'étais +en train de faire un ouvrage auquel elle m'avait mise, et je me souviens +que c'était à marquer des chemises; et après un temps elle commença de +me parler:</p> + +<p>—Petite sotte, dit-elle, tu es toujours à pleurer (et je pleurais +alors), dis-moi pourquoi tu pleures.</p> + +<p>—Parce qu'ils vont m'emmener, dis-je, et me mettre en service, et je ne +peux pas faire le travail de ménage.</p> + +<p>—Eh bien, mon enfant, dit-elle, il est possible que tu ne puisses pas +faire le travail de ménage, mais tu l'apprendras plus tard, et on ne te +mettra pas au gros ouvrage tout de suite.</p> + +<p>—Si, on m'y mettra, dis-je, et si je ne peux pas le faire, on me +battra, et les servantes me battront pour me faire faire le gros +ouvrage, et je ne suis qu'une petite fille, et je ne peux pas le faire!</p> + +<p>Et je me remis à pleurer jusqu'à ne plus pouvoir parler.</p> + +<p>Ceci émut ma bonne nourrice maternelle; si bien qu'elle résolut que je +n'entrerais pas encore en condition; et elle me dit de ne pas pleurer, +et qu'elle parlerait à M. le maire et que je n'entrerais en service que +quand je serais plus grande.</p> + +<p>Eh bien, ceci ne me satisfit pas; car la seule idée d'entrer en +condition était pour moi une chose si terrible que si elle m'avait +assuré que je n'y entrerais pas avant l'âge de vingt ans, cela aurait +été entièrement pareil pour moi; j'aurais pleuré tout le temps, rien +qu'à l'appréhension que la chose finirait par arriver.</p> + +<p>Quand elle vit que je n'étais pas apaisée, elle se mit en colère avec +moi:</p> + +<p>—Et que veux-tu donc de plus, dit-elle, puisque je te dis que tu +n'entreras en service que quand tu seras plus grande?</p> + +<p>—Oui, dis-je, mais il faudra tout de même que j'y entre, à la fin.</p> + +<p>—Mais quoi, dit-elle, est-ce que cette fille est folle? Quoi, tu veux +donc être une dame de qualité?</p> + +<p>—Oui, dis-je, et je pleurai de tout mon cœur, jusqu'à éclater encore +en sanglots.</p> + +<p>Ceci fit rire la vieille demoiselle, comme vous pouvez bien penser.</p> + +<p>—Eh bien, madame, en vérité, dit-elle, en se moquant de moi, vous +voulez donc être une dame de qualité, et comment ferez-vous pour devenir +dame de qualité? est-ce avec le bout de vos doigts?</p> + +<p>—Oui, dis-je encore innocemment.</p> + +<p>—Mais voyons, qu'est-ce que tu peux gagner, dit-elle; qu'est-ce que tu +peux gagner par jour en travaillant?</p> + +<p>—Six sous, dis-je, quand je file, et huit sous quand je couds du gros +linge.</p> + +<p>—Hélas! pauvre dame de qualité, dit-elle encore en riant, cela ne te +mènera pas loin.</p> + +<p>—Cela me suffira, dis-je, si vous voulez bien me laisser vivre avec +vous.</p> + +<p>Et je parlais d'un si pauvre ton suppliant que j'étreignis le cœur de +la bonne femme, comme elle me dit plus tard.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, cela ne suffira pas à te nourrir et à t'acheter des +vêtements; et qui donc achètera des robes pour la petite dame de +qualité? dit-elle.</p> + +<p>Et elle me souriait tout le temps.</p> + +<p>—Alors je travaillerai plus dur, dis-je, et je vous donnerai tout +l'argent.</p> + +<p>—Mais, mon pauvre enfant, cela ne suffira pas, dit-elle; il y aura à +peine de quoi te fournir d'aliments.</p> + +<p>—Alors vous ne me donnerez pas d'aliments, dis-je encore, innocemment; +mais vous me laisserez vivre avec vous.</p> + +<p>—Et tu pourras vivre sans aliments? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, dis-je encore, comme un enfant, vous pouvez bien penser, et je +pleurai encore de tout mon cœur.</p> + +<p>Je n'avais aucun calcul en tout ceci; vous pouvez facilement voir que +tout était de nature; mais c'était joint à tant d'innocence et à tant de +passion qu'en somme la bonne créature maternelle se mit à pleurer aussi, +et enfin sanglota aussi fort que moi, et me prit et me mena hors de la +salle d'école: «Viens, dit-elle, tu n'iras pas en service, tu vivras +avec moi»; et ceci me consola pour le moment.</p> + +<p>Là-dessus, elle alla faire visite au maire, mon affaire vint dans la +conversation, et ma bonne nourrice raconta à M. le maire toute +l'histoire; il en fut si charmé qu'il alla appeler sa femme et ses deux +filles pour l'entendre, et ils s'en amusèrent assez entre eux, comme +vous pouvez bien penser.</p> + +<p>Enfin, une semaine ne s'était pas écoulée, que voici tout à coup madame +la femme du maire et ses deux filles qui arrivent à la maison pour voir +ma vieille nourrice, et visiter son école et les enfants. Après qu'elles +les eurent regardés un peu de temps:</p> + +<p>—Eh bien, madame, dit la femme du maire à ma nourrice, et quelle est +donc, je vous prie, la petite fille qui veut être dame de qualité?</p> + +<p>Je l'entendis et je fus affreusement effrayée, quoique sans savoir +pourquoi non plus; mais madame la femme du maire vient jusqu'à moi:</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle, dit-elle, et quel ouvrage faites-vous en ce +moment?</p> + +<p>Le mot <i>mademoiselle</i> était un langage qu'on n'avait guère entendu +parler dans notre école, et je m'étonnai de quel triste nom elle +m'appelait; néanmoins je me levai, fis une révérence, et elle me prit +mon ouvrage dans les mains, le regarda, et dit que c'était très bien; +puis elle regarda une de mes mains:</p> + +<p>—Ma foi, dit-elle, elle pourra devenir dame de qualité, après tout; +elle a une main de dame, je vous assure.</p> + +<p>Ceci me fit un immense plaisir; mais madame la femme du maire ne s'en +tint pas là, mais elle mit sa main dans sa poche et me donna un +shilling, et me recommanda d'être bien attentive à mon ouvrage et +d'apprendre à bien travailler, et peut-être je pourrais devenir une dame +de qualité, après tout.</p> + +<p>Et tout ce temps ma bonne vieille nourrice, et madame la femme du maire +et tous les autres gens, ne me comprenaient nullement: car eux voulaient +dire une sorte de chose par le mot dame de qualité et moi j'en voulais +dire une toute différente; car hélas! tout ce que je comprenais en +disant dame de qualité, c'est que je pourrais travailler pour moi et +gagner assez pour vivre sans entrer en service; tandis que pour eux cela +signifiait vivre dans une grande et haute position et je ne sais quoi.</p> + +<p>Eh bien, après que madame la femme du maire fut partie, ses deux filles +arrivèrent et demandèrent aussi à voir la dame de qualité, et elles me +parlèrent longtemps, et je leur répondis à ma guise innocente; mais +toujours lorsqu'elles me demandaient si j'avais résolu de devenir une +dame de qualité, je répondais «oui»: enfin elles me demandèrent ce que +c'était qu'une dame de qualité. Ceci me troubla fort: toutefois +j'expliquai négativement que c'était une personne qui n'entrait pas en +service pour faire le ménage; elles en furent extrêmement charmées, et +mon petit babillage leur plut et leur sembla assez agréable, et elles me +donnèrent aussi de l'argent.</p> + +<p>Pour mon argent, je le donnai tout à ma nourrice-maîtresse comme je +l'appelais, et lui promis qu'elle aurait tout ce que je gagnerais quand +je serais dame de qualité, aussi bien que maintenant; par ceci et +d'autres choses que je disais, ma vieille gouvernante commença de +comprendre ce que je voulais dire par dame de qualité, et que ce n'était +pas plus que d'être capable de gagner mon pain par mon propre travail et +enfin elle me demanda si ce n'était pas cela.</p> + +<p>Je lui dis que oui, et j'insistai pour lui expliquer que vivre ainsi, +c'était être dame de qualité; car, dis-je, il y a une telle, nommant une +femme qui raccommodait de la dentelle et lavait les coiffes de dentelle +des dames; elle, dis-je, c'est une dame de qualité, et on l'appelle +<i>madame</i>.</p> + +<p>—Pauvre enfant, dit ma bonne vieille nourrice, tu pourras bientôt être +une personne mal famée, et qui a eu deux bâtards.</p> + +<p>Je ne compris rien à cela; mais je répondis: «Je suis sûre qu'on +l'appelle <i>madame</i>, et elle ne va pas en service, et elle ne fait pas le +ménage»; et ainsi je soutins qu'elle était dame de qualité, et que je +voulais être dame de qualité, comme elle.</p> + +<p>Tout ceci fut répété aux dames, et elles s'en amusèrent et de temps en +temps les filles de M. le maire venaient me voir et demandaient où était +la petite dame de qualité, ce qui ne me rendait pas peu fière de moi, +d'ailleurs j'avais souvent la visite de ces jeunes dames, et elles en +amenaient d'autres avec elles; de sorte que par cela je devins connue +presque dans toute la ville.</p> + +<p>J'avais maintenant près de dix ans et je commençais d'avoir l'air d'une +petite femme, car j'étais extrêmement sérieuse, avec de belles manières, +et comme j'avais souvent entendu dire aux dames que j'étais jolie, et +que je deviendrais extrêmement belle, vous pouvez penser que cela ne me +rendait pas peu fière; toutefois cette vanité n'eut pas encore de +mauvais effet sur moi; seulement, comme elles me donnaient souvent de +l'argent que je donnais à ma vieille nourrice, elle, honnête femme, +avait l'intégrité de le dépenser pour moi afin de m'acheter coiffe, +linge et gants, et j'allais nettement vêtue; car si je portais des +haillons, j'étais toujours très propre, ou je les faisais barboter +moi-même dans l'eau, mais, dis-je, ma bonne vieille nourrice, quand on +me donnait de l'argent, bien honnêtement le dépensait pour moi, et +disait toujours aux dames que ceci ou cela avait été acheté avec leur +argent; et ceci faisait qu'elles m'en donnaient davantage; jusqu'enfin +je fus tout de bon appelée par les magistrats, pour entrer en service; +mais j'étais alors devenue si excellente ouvrière, et les dames étaient +si bonnes pour moi, que j'en avais passé le besoin; car je pouvais +gagner pour ma nourrice autant qu'il lui fallait pour m'entretenir; de +sorte qu'elle leur dit que, s'ils lui permettaient, elle garderait la +«dame de qualité» comme elle m'appelait, pour lui servir d'aide et +donner leçon aux enfants, ce que j'étais très bien capable de faire; car +j'étais très agile au travail, bien que je fusse encore très jeune.</p> + +<p>Mais la bonté de ces dames ne s'arrêta pas là, car lorsqu'elles +comprirent que je n'étais plus entretenue par la cité, comme auparavant, +elles me donnèrent plus souvent de l'argent; et, à mesure que je +grandissais, elles m'apportaient de l'ouvrage à faire pour elles: tel +que linge à rentoiler, dentelles à réparer, coiffes à façonner, et non +seulement me payaient pour mon ouvrage, mais m'apprenaient même à le +faire, de sorte que j'étais véritablement une dame de qualité, ainsi que +je l'entendais; car avant d'avoir douze ans, non seulement je me +suffisais en vêtements et je payais ma nourrice pour m'entretenir, mais +encore je mettais de l'argent dans ma poche.</p> + +<p>Les dames me donnaient aussi fréquemment de leurs hardes ou de celles de +leurs enfants; des bas, des jupons, des habits, les unes telle chose, +les autres telle autre, et ma vieille femme soignait tout cela pour moi +comme une mère, m'obligeait à raccommoder, et à tourner tout au meilleur +usage: car c'était une rare et excellente ménagère.</p> + +<p>À la fin, une des dames se prit d'un tel caprice pour moi qu'elle +désirait m'avoir chez elle, dans sa maison, pour un mois, dit-elle, afin +d'être en compagnie de ses filles.</p> + +<p>Vous pensez que cette invitation était excessivement aimable de sa part; +toutefois, comme lui dit ma bonne femme, à moins qu'elle se décidât à me +garder pour tout de bon, elle ferait à la petite dame de qualité plus de +mal que de bien.—«Eh bien, dit la dame, c'est vrai; je la prendrai chez +moi seulement pendant une semaine, pour voir comment mes filles et elles +s'accordent, et comment son caractère me plaît, et ensuite je vous en +dirai plus long; et cependant, s'il vient personne la voir comme +d'ordinaire, dites-leur seulement que vous l'avez envoyée en visite à ma +maison.»</p> + +<p>Ceci était prudemment ménagé, et j'allai faire visite à la dame, où je +me plus tellement avec les jeunes demoiselles, et elles si fort avec +moi, que j'eus assez à faire pour me séparer d'elles, et elles en furent +aussi fâchées que moi-même.</p> + +<p>Je les quittai cependant et je vécus presque une année encore avec mon +honnête vielle femme; et je commençais maintenant de lui être bien +utile; car j'avais presque quatorze ans, j'étais grande pour mon âge, et +j'avais déjà l'air d'une petite femme; mais j'avais pris un tel goût de +l'air de qualité dont on vivait dans la maison de la dame, que je ne me +sentais plus tant à mon aise dans mon ancien logement; et je pensais +qu'il était beau d'être vraiment dame de qualité, car j'avais maintenant +des notions tout à fait différentes sur les dames de qualité; et comme +je pensais qu'il était beau d'être une dame de qualité, ainsi j'aimais +être parmi les dames de qualité, et voilà pourquoi je désirais ardemment +y retourner.</p> + +<p>Quand j'eus environ quatorze ans et trois mois, ma bonne vieille +nourrice (ma mère, je devrais l'appeler) tomba malade et mourut. Je me +trouvai alors dans une triste condition, en vérité; car ainsi qu'il n'y +a pas grand'peine à mettre fin à la famille d'une pauvre personne une +fois qu'on les a tous emmenés au cimetière, ainsi la pauvre bonne femme +étant enterrée, les enfants de la paroisse furent immédiatement enlevés +par les marguilliers; l'école était finie et les externes qui y venaient +n'avaient plus qu'à attendre chez eux qu'on les envoyât ailleurs; pour +ce qu'elle avait laissé, une fille à elle, femme mariée, arriva et +balaya tout; et, comme on emportait les meubles, on ne trouva pas autre +chose à me dire que de conseiller par plaisanterie à la petite dame de +qualité de s'établir maintenant à son compte, si elle le voulait.</p> + +<p>J'étais perdue presque de frayeur, et je ne savais que faire; car +j'étais pour ainsi dire mise à la porte dans l'immense monde, et, ce qui +était encore pire, la vieille honnête femme avait gardé par devers elle +vingt et deux shillings à moi, qui étaient tout l'état que la petite +dame de qualité avait au monde; et quand je les demandai à la fille, +elle me bouscula et me dit que ce n'étaient point ses affaires.</p> + +<p>Il était vrai que la bonne pauvre femme en avait parlé à sa fille, +disant que l'argent se trouvait à tel endroit, et que c'était l'argent +de l'enfant, et qu'elle m'avait appelée une ou deux fois pour me le +donner, mais je ne me trouvais malheureusement pas là, et lorsque je +revins, elle était hors la condition de pouvoir en parler; toutefois la +fille fut assez honnête ensuite pour me le donner, quoiqu'elle m'eût +d'abord à ce sujet traitée si cruellement.</p> + +<p>Maintenant j'étais une pauvre dame de qualité, en vérité, et juste cette +même nuit j'allais être jetée dans l'immense monde; car la fille avait +tout emporté, et je n'avais pas tant qu'un logement pour y aller, ou un +bout de pain à manger; mais il semble que quelques-uns des voisins +prirent une si grande pitié de moi, qu'ils en informèrent la dame dans +la famille de qui j'avais été; et immédiatement elle envoya sa servante +pour me chercher; et me voilà partie avec elles, sac et bagages, et avec +le cœur joyeux, vous pouvez bien penser; la terreur de ma condition +avait fait une telle impression sur moi, que je ne voulais plus être +dame de qualité, mais bien volontiers servante, et servante de telle +espèce pour laquelle on m'aurait crue bonne.</p> + +<p>Mais ma nouvelle généreuse maîtresse avait de meilleures pensées pour +moi. Je la nomme généreuse, car autant elle excédait la bonne femme avec +qui j'avais vécu avant en tout, qu'en état; je dis en tout, sauf en +honnêteté; et pour cela, quoique ceci fût une dame bien exactement +juste, cependant je ne dois pas oublier de dire en toutes occasions, que +la première, bien que pauvre, était aussi foncièrement honnête qu'il est +possible.</p> + +<p>Je n'eus pas plus tôt été emmenée par cette bonne dame de qualité, que +la première dame, c'est-à-dire madame la femme du maire, envoya ses +filles pour prendre soin de moi; et une autre famille qui m'avait +remarquée, quand j'étais la petite dame de qualité, me fit chercher, +après celle-là, de sorte qu'on faisait grand cas de moi; et elles ne +furent pas peu fâchées, surtout madame la femme du maire, que son amie +m'eût enlevée à elle; car disait-elle, je lui appartenais par droit, +elle ayant été la première qui eût pris garde à moi; mais celles qui me +tenaient ne voulaient pas me laisser partir; et, pour moi, je ne pouvais +être mieux que là où j'étais.</p> + +<p>Là, je continuai jusqu'à ce que j'eusse entre dix-sept et dix-huit ans, +et j'y trouvai tous les avantages d'éducation qu'on peut s'imaginer; +cette dame avait des maîtres qui venaient pour enseigner à ses filles à +danser, à parler français et à écrire, et d'autres pour leur enseigner +la musique; et, comme j'étais toujours avec elles, j'apprenais aussi +vite qu'elles; et quoique les maîtres ne fussent pas appointés pour +m'enseigner, cependant j'apprenais par imitation et questions tout ce +qu'elles apprenaient par instruction et direction. Si bien qu'en somme +j'appris à danser et à parler français aussi bien qu'aucune d'elles et à +chanter beaucoup mieux, car j'avais une meilleure voix qu'aucune +d'elles; je ne pouvais pas aussi promptement arriver à jouer du clavecin +ou de l'épinette, parce que je n'avais pas d'instruments à moi pour m'y +exercer, et que je ne pouvais toucher les leurs que par intervalles, +quand elles les laissaient; mais, pourtant, j'appris suffisamment bien, +et finalement les jeunes demoiselles eurent deux instruments, +c'est-à-dire un clavecin et une épinette aussi, et puis me donnèrent +leçon elles-mêmes; mais, pour ce qui est de danser, elles ne pouvaient +mais que je n'apprisse les danses de campagne, parce qu'elles avaient +toujours besoin de moi pour faire un nombre égal, et, d'autre part, +elles mettaient aussi bon cœur à m'apprendre tout ce qu'on leur avait +enseigné à elles-mêmes que moi à profiter de leurs leçons.</p> + +<p>Par ces moyens j'eus, comme j'ai dit, tous les avantages d'éducation que +j'aurais pu avoir, si j'avais été autant demoiselle de qualité que +l'étaient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j'avais +l'avantage sur mesdemoiselles, bien qu'elles fussent mes supérieures: en +ce que tous mes dons étaient de nature et que toutes leurs fortunes +n'eussent pu fournir. D'abord j'étais jolie, avec plus d'apparence +qu'aucune d'elles; deuxièmement j'étais mieux faite; troisièmement, je +chantais mieux, par quoi je veux dire que j'avais une meilleure voix; en +quoi vous me permettrez de dire, j'espère, que je ne donne pas mon +propre jugement, mais l'opinion de tous ceux qui connaissaient la +famille.</p> + +<p>J'avais avec tout cela, la commune vanité de mon sexe, en ce qu'étant +réellement considérée comme très jolie, ou, si vous voulez, comme une +grande beauté, je le savais fort bien, et j'avais une aussi bonne +opinion de moi-même qu'homme du monde, et surtout j'aimais à en entendre +parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande +satisfaction.</p> + +<p>Jusqu'ici mon histoire a été aisée à dire, et dans toute cette partie de +ma vie, j'avais non seulement la réputation de vivre dans une très bonne +famille, mais aussi la renommée d'une jeune fille bien sobre, modeste et +vertueuse, et telle j'avais toujours été; d'ailleurs, je n'avais jamais +eu occasion de penser à autre chose, ou de savoir ce qu'était une +tentation au vice. Mais ce dont j'étais trop fière fut ma perte. La +maîtresse de la maison où j'étais avait deux fils, jeunes gentilshommes +de qualité et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d'être très +bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d'une manière +bien différente.</p> + +<p>L'aîné, un gentilhomme gai, qui connaissait la ville autant que la +campagne, et, bien qu'il eût de légèreté assez pour commettre une +mauvaise action, cependant avait trop de jugement pratique pour payer +trop cher ses plaisirs; il commença par ce triste piège pour toutes les +femmes, c'est-à-dire qu'il prenait garde à toutes occasions combien +j'étais jolie, comme il disait, combien agréable, combien mon port était +gracieux, et mille autres choses; et il y mettait autant de subtilité +que s'il eût eu la même science à prendre une femme au filet qu'une +perdrix à l'affût, car il s'arrangeait toujours pour répéter ces +compliments à ses sœurs au moment que, bien que je ne fusse pas là, +cependant il savait que je n'étais pas assez éloignée pour ne pas être +assurée de l'entendre. Ses sœurs lui répondaient doucement: «Chut! +frère, elle va t'entendre, elle est dans la chambre d'à côté.» Alors il +s'interrompait et parlait à voix basse, prétendant ne l'avoir pas su, et +avouait qu'il avait eu tort; puis, feignant de s'oublier, se mettait à +parler de nouveau à voix haute, et moi, qui étais si charmée de +l'entendre, je n'avais garde de ne point l'écouter à toutes occasions.</p> + +<p>Après qu'il eut ainsi amorcé son hameçon et assez aisément trouvé le +moyen de placer l'appât sur ma route, il joua à jeu découvert, et un +jour, passant par la chambre de sa sœur pendant que j'y étais, il entre +avec un air de gaieté:</p> + +<p>—Oh! madame Betty, me dit-il, comment allez-vous, madame Betty? Est-ce +que les joues ne vous brûlent pas, madame Betty.</p> + +<p>Je fis une révérence et me mis à rougir, mais ne répondis rien.</p> + +<p>—Pourquoi lui dis-tu cela, mon frère? dit la demoiselle.</p> + +<p>—Mais, reprit-il, parce que nous venons de parler d'elle, en bas, cette +demi-heure.</p> + +<p>—Eh bien, dit sa sœur, vous n'avez pas pu dire de mal d'elle, j'en +suis sûre; ainsi, peu importe ce dont vous avez pu parler.</p> + +<p>—Non, non, dit-il, nous avons été si loin de dire du mal d'elle, que +nous en avons dit infiniment de bien, et beaucoup, beaucoup de belles +choses ont été répétées sur Mme Betty, je t'assure, et en particulier +que c'est la plus jolie jeune fille de Colchester; et, bref, ils +commencent en ville à boire à sa santé.</p> + +<p>—Je suis vraiment surprise de ce que tu dis, mon frère, répond la +sœur; il ne manque qu'une chose à Betty, mais autant vaudrait qu'il lui +manquât tout, car son sexe est en baisse sur le marché au temps présent; +et si une jeune femme a beauté, naissance, éducation, esprit, sens, +bonne façon et chasteté, et tout a l'extrême, toutefois si elle n'a +point d'argent, elle n'est rien; autant vaudrait que tout lui fit +défaut: l'argent seul, de nos jours, recommande une femme; les hommes se +passent le beau jeu tour à tour.</p> + +<p>Son frère cadet, qui était là, s'écria:</p> + +<p>—Arrête, ma sœur, tu vas trop vite; je suis une exception à ta règle; +je t'assure que si je trouve une femme aussi accomplie, je ne +m'inquiéterai guère de l'argent.</p> + +<p>—Oh! dit la sœur, mais tu prendras garde alors de ne point te mettre +dans l'esprit une qui n'ait pas d'argent.</p> + +<p>—Pour cela, tu n'en sais rien non plus, dit le frère.</p> + +<p>—Mais pourquoi, ma sœur, dit le frère aîné, pourquoi cette exclamation +sur la fortune? Tu n'es pas de celles à qui elle fait défaut, quelles +que soient les qualités qui te manquent.</p> + +<p>—Je te comprends très bien, mon frère, réplique la dame fort aigrement, +tu supposes que j'ai la fortune et que la beauté me manque; mais tel est +le temps que la première suffira: je serai donc encore mieux partagée +que mes voisines.</p> + +<p>—Eh bien, dit le frère cadet, mais tes voisines pourront bien avoir +part égale, car beauté ravit un mari parfois en dépit d'argent, et quand +la fille se trouve mieux faite que la maîtresse, par chance elle fait un +aussi bon marché et monte en carrosse avant l'autre.</p> + +<p>Je crus qu'il était temps pour moi de me retirer, et je le fis, mais pas +assez loin pour ne pas saisir tout leur discours, où j'entendis +abondance de belles choses qu'on disait de moi, ce qui excita ma vanité, +mais ne me mit pas en chemin, comme je le découvris bientôt, d'augmenter +mon intérêt dans la famille, car la sœur et le frère cadet se +querellèrent amèrement là-dessus; et, comme il lui dit, à mon sujet, des +choses fort désobligeantes, je pus voir facilement qu'elle en gardait +rancune par la conduite qu'elle tint envers moi, et qui fut en vérité +bien injuste, car je n'avais jamais eu la moindre pensée de ce qu'elle +soupçonnait en ce qui touchait son frère cadet; certainement l'aîné, à +sa façon obscure et lointaine, avait dit quantité de choses plaisamment +que j'avais la folie de tenir pour sérieuses ou de me flatter de +l'espoir de ce que j'aurais dû supposer qu'il n'entendrait jamais.</p> + +<p>Il arriva, un jour, qu'il monta tout courant l'escalier vers la chambre +où ses sœurs se tenaient d'ordinaire pour coudre, comme il le faisait +souvent, et, les appelant de loin avant d'entrer, comme il en avait +aussi coutume, moi, étant là, seule, j'allai à la porte et dis:</p> + +<p>—Monsieur, ces dames ne sont pas là, elles sont allées se promener au +jardin.</p> + +<p>Comme je m'avançais pour parler ainsi, il venait d'arriver jusqu'à la +porte, et me saisissant dans ses bras, comme c'eût été par chance:</p> + +<p>—Oh! madame Betty, dit-il, êtes-vous donc là? C'est encore mieux, je +veux vous parler à vous bien plus qu'à elles.</p> + +<p>Et puis, me tenant dans ses bras, il me baisa trois ou quatre fois.</p> + +<p>Je me débattis pour me dégager, et toutefois je ne le fis que +faiblement, et il me tint serrée, et continua de me baiser jusqu'à ce +qu'il fût hors d'haleine; et, s'asseyant, il dit:</p> + +<p>—Chère Betty, je suis amoureux de vous.</p> + +<p>Ses paroles, je dois l'avouer, m'enflammèrent le sang; tous mes esprits +volèrent à mon cœur et me mirent assez en désordre. Il répéta ensuite +plusieurs fois qu'il était amoureux de moi, et mon cœur disait aussi +clairement qu'une voix que j'en étais charmée; oui, et chaque fois qu'il +disait: «Je suis amoureux de vous», mes rougeurs répondaient clairement: +«Je le voudrais bien, monsieur.» Toutefois, rien d'autre ne se passa +alors; ce ne fut qu'une surprise, et je me remis bientôt. Il serait +resté plus longtemps avec moi, mais par hasard, il regardai la fenêtre, +et vit ses sœurs qui remontaient le jardin. Il prit donc congé, me +baisa encore, me dit qu'il était très sérieux, et que j'en entendrais +bien promptement davantage. Et le voilà parti infiniment joyeux, et s'il +n'y avait eu un malheur en cela, j'aurais été dans le vrai, mais +l'erreur était que Mme Betty était sérieuse et que le gentilhomme ne +l'était pas.</p> + +<p>À partir de ce temps, ma tête courut sur d'étranges choses, et je puis +véritablement dire que je n'étais pas moi-même, d'avoir un tel +gentilhomme qui me répétait qu'il était amoureux de moi, et que j'étais +une si charmante créature, comme il me disait que je l'étais: c'étaient +là des choses que je ne savais comment supporter; ma vanité était élevée +au dernier degré. Il est vrai que j'avais la tête pleine d'orgueil, +mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n'avais pas une pensée +sur ma vertu; et si mon jeune maître l'avait proposé à première vue, il +eût pu prendre toute liberté qu'il eût cru bonne; mais il ne perçut pas +son avantage, ce qui fut mon bonheur à ce moment.</p> + +<p>Il ne se passa pas longtemps avant qu'il trouvât l'occasion de me +surprendre encore, et presque dans la même posture; en vérité, il y eut +plus de dessein de sa part, quoique non de la mienne. Ce fut ainsi: les +jeunes dames étaient sorties pour faire des visites avec leur mère; son +frère n'était pas en ville, et pour son père, il était à Londres depuis +une semaine; il m'avait si bien guettée qu'il savait où j'étais, tandis +que moi je ne savais pas tant s'il était à la maison, et il monte +vivement l'escalier, et, me voyant au travail, entre droit dans la +chambre, où il commença juste comme l'autre fois, me prenant dans ses +bras, et me baisant pendant presque un quart d'heure de suite.</p> + +<p>C'est dans la chambre de sa plus jeune sœur que j'étais, et comme il +n'y avait personne à la maison que la servante au bas de l'escalier, il +en fut peut-être plus hardi; bref, il commença d'être pressant avec moi; +il est possible qu'il me trouva un peu trop facile, car je ne lui +résistai pas tandis qu'il ne faisait que me tenir dans ses bras et me +baiser; en vérité, cela me donnait trop de plaisir pour lui résister +beaucoup.</p> + +<p>Eh bien, fatigués de ce genre de travail, nous nous assîmes, et là il me +parla pendant longtemps; me dit qu'il était charmé de moi, qu'il ne +pouvait avoir de repos qu'il ne m'eût persuadé qu'il était amoureux de +moi, et que si je pouvais l'aimer en retour, et si je voulais le rendre +heureux, je lui sauverais la vie, et mille belles choses semblables. Je +ne lui répondis que peu, mais découvris aisément que j'étais une sotte +et que je ne comprenais pas le moins du monde ce qu'il entendait.</p> + +<p>Puis il marcha par la chambre, et, me prenant par la main, je marchai +avec lui, et soudain, prenant son avantage, il me jeta sur le lit et m'y +baisa très violemment, mais, pour lui faire justice, ne se livra à +aucune grossièreté, seulement me baisa pendant très longtemps; après +quoi il crut entendre quelqu'un monter dans l'escalier, de sorte qu'il +sauta du lit et me souleva, professant infiniment d'amour pour moi, mais +me dit que c'était une affection entièrement honorable, et qu'il ne +voulait me causer aucun mal, et là-dessus il me mit cinq guinées dans la +main et redescendit l'escalier.</p> + +<p>Je fus plus confondue de l'argent que je ne l'avais été auparavant de +l'amour, et commençai de me sentir si élevée que je savais à peine si je +touchais la terre. Ce gentilhomme avait maintenant enflammé son +inclination autant que ma vanité, et, comme s'il eût trouvé qu'il avait +une occasion et qu'il fût lâché de ne pas la saisir, le voilà qui +remonte au bout d'environ une demi-heure, et reprend son travail avec +moi, juste comme il avait fait avant, mais avec un peu moins de +préparation.</p> + +<p>Et d'abord quand il fût entré dans la chambre, il se retourna et ferma +la porte.</p> + +<p>—Madame Betty, dit-il, je m'étais figuré tout à l'heure que quelqu'un +montait dans l'escalier, mais il n'en était rien; toutefois, dit-il, si +on me trouve dans la chambre avec vous, on ne me surprendra pas à vous +baiser.</p> + +<p>Je lui dis que je ne savais pas qui aurait pu monter l'escalier, car je +croyais qu'il n'y avait personne à la maison que la cuisinière et +l'autre servante et elles ne prenaient jamais cet escalier-là.</p> + +<p>—Eh bien, ma mignonne, il vaut mieux s'assurer, en tout cas.—Et puis, +s'assied, et nous commençâmes à causer.</p> + +<p>Et maintenant, quoique je fusse encore toute en feu de sa première +visite, ne pouvant parler que peu, il semblait qu'il me mît les paroles +dans la bouche, me disant combien passionnément il m'aimait, et comment +il ne pouvait rien avant d'avoir disposition de sa fortune, mais que +dans ce temps-là il était bien résolu à me rendre heureuse, et lui-même, +c'est-à-dire de m'épouser, et abondance de telles choses, dont moi +pauvre sotte je ne comprenais pas le dessein, mais agissais comme s'il +n'y eût eu d'autre amour que celui qui tendait au mariage; et s'il eût +parlé de l'autre je m'eusse trouvé ni lieu ni pouvoir pour dire non; +mais nous n'en étions pas encore venus à ce point-là.</p> + +<p>Nous n'étions pas restés assis longtemps qu'il se leva et m'étouffant +vraiment la respiration sous ses baisers, me jeta de nouveau sur le lit; +mais alors il alla plus loin que la décence ne me permet de rapporter, +et il n'aurait pas été en mon pouvoir de lui refuser à ce moment, s'il +avait pris plus de privautés qu'il ne fit.</p> + +<p>Toutefois, bien qu'il prît ces libertés, il n'alla pas jusqu'à ce qu'on +appelle la dernière faveur, laquelle, pour lui rendre justice, il ne +tenta point; et ce renoncement volontaire lui servit d'excuse pour +toutes ses libertés avec moi en d'autres occasions. Quand ce fut +terminé, il ne resta qu'un petit moment, mais me glissa presque une +poignée d'or dans la main et me laissa mille prestations de sa passion +pour moi, m'assurant qu'il m'aimait au-dessus de toutes les femmes du +monde.</p> + +<p>Il ne semblera pas étrange que maintenant je commençai de réfléchir; +mais, hélas! ce fut avec une réflexion bien peu solide. J'avais un fonds +illimité de vanité et d'orgueil, un très petit fonds de vertu. Parfois, +certes, je ruminais en moi pour deviner ce que visait mon jeune maître, +mais ne pensais à rien qu'aux belles paroles et à l'or; qu'il eût +intention de m'épouser ou non me paraissait affaire d'assez petite +importance; et je ne pensais pas tant à faire mes conditions pour +capituler, jusqu'à ce qu'il me fit une sorte de proposition en forme +comme vous allez l'entendre.</p> + +<p>Ainsi je m'abandonnai à la ruine sans la moindre inquiétude. Jamais rien +ne fut si stupide des deux côtés; si j'avais agi selon la convenance, et +résisté comme l'exigeaient l'honneur et la vertu, ou bien il eût renoncé +à ses attaques, ne trouvant point lieu d'attendre l'accomplissement de +son dessein, ou bien il eût fait de belles et honorables propositions de +mariage; dans quel cas on aurait pu le blâmer par aventure mais non moi. +Bref, s'il m'eût connue, et combien était aisée à obtenir la bagatelle +qu'il voulait, il ne se serait pas troublé davantage la tête, mais +m'aurait donné quatre ou cinq guinées et aurait couché avec moi la +prochaine fois qu'il serait venu me trouver. D'autre part, si j'avais +connu ses pensées et combien dure il supposait que je serais à gagner, +j'aurais pu faire mes conditions, et si je n'avais capitulé pour un +mariage immédiat, j'aurais pu le faire pour être entretenue jusqu'au +mariage, et j'aurais eu ce que j'aurais voulu; car il était riche à +l'excès, outre ses espérances; mais j'avais entièrement abandonné de +semblables pensées et j'étais occupée seulement de l'orgueil de ma +beauté, et de me savoir aimée par un tel gentilhomme; pour l'or, je +passais des heures entières à le regarder; je comptais les guinées plus +de mille fois par jour. Jamais pauvre vaine créature ne fut si +enveloppée par toutes les parties du mensonge que je ne le fus, ne +considérant pas ce qui était devant moi, et que la ruine était tout près +de ma porte, et, en vérité, je crois que je désirais plutôt cette ruine +que je ne m'étudiais à l'éviter.</p> + +<p>Néanmoins, pendant ce temps, j'avais assez de ruse pour ne donner lieu +le moins du monde à personne de la famille d'imaginer que j'entretinsse +la moindre correspondance avec lui. À peine si je le regardais en public +ou si je lui répondais, lorsqu'il m'adressait la parole; et cependant +malgré tout, nous avions de temps en temps une petite entrevue où nous +pouvions placer un mot ou deux, et çà et là un baiser, mais point de +belle occasion pour le mal médité; considérant surtout qu'il faisait +plus de détours qu'il n'en était besoin, et que la chose lui paraissant +difficile, il la rendait telle en réalité.</p> + +<p>Mais comme le démon est un tentateur qui ne se lasse point, ainsi ne +manque-t-il jamais de trouver l'occasion du crime auquel il invite. Ce +fut un soir que j'étais au jardin, avec ses deux jeunes sœurs et lui, +qu'il trouva le moyen de me glisser un billet dans la main où il me +disait que le lendemain il me demanderait en présence de tout le monde +d'aller faire un message pour lui et que je le verrais quelque part sur +mon chemin.</p> + +<p>En effet, après dîner, il me dit gravement, ses sœurs étant toutes là:</p> + +<p>—Madame Betty, j'ai une faveur à vous demander.</p> + +<p>—Et laquelle donc? demande la seconde sœur.</p> + +<p>—Alors, ma sœur, dit-il très gravement, si tu ne peux te passer de Mme +Betty aujourd'hui, tout autre moment sera bon.</p> + +<p>Mais si, dirent-elles, elles pouvaient se passer d'elle fort bien, et la +sœur lui demanda pardon de sa question.</p> + +<p>—Eh bien, mais, dit la sœur aînée, il faut que tu dises à Mme Betty ce +que c'est; si c'est quelque affaire privée que nous ne devions pas +entendre, tu peux l'appeler dehors: la voilà.</p> + +<p>—Comment, ma sœur, dit le gentilhomme très gravement, que veux-tu +dire? Je voulais seulement la prier de passer dans High Street (et il +tire de sa poche un rabat), dans telle boutique. Et puis il leur raconte +une longue histoire sur deux belles cravates de mousseline dont il avait +demandé le prix, et qu'il désirait que j'allasse en message acheter un +tour de cou, pour ce rabat qu'il montrait, et que si on ne voulait pas +prendre le prix que j'offrirais des cravates, que je misse un shilling +de plus et marchandasse avec eux; et ensuite il imagina d'autres +messages et continua ainsi de me donner prou d'affaires, afin que je +fusse bien assurée de demeurer sortie un bon moment.</p> + +<p>Quand il m'eût donné mes messages, il leur fit une longue histoire d'une +visite qu'il allait rendre dans une famille qu'ils connaissaient tous, +et où devaient se trouver tels et tels gentilshommes, et très +cérémonieusement pria ses sœurs de l'accompagner, et elles, en +semblable cérémonie, lui refusèrent à cause d'une société qui devait +venir leur rendre visite cette après-midi; toutes choses, soit dit en +passant, qu'il avait imaginées à dessein.</p> + +<p>Il avait à peine fini de parler que son laquais entra pour lui dire que +le carrosse de sir W... H... venait de s'arrêter devant la porte; il y +court et revient aussitôt.</p> + +<p>—Hélas! dit-il à haute voix, voilà tout mon plaisir gâté d'un seul +coup; sir W... envoie son carrosse pour me ramener: il désire me parler. +Il paraît que ce sir W... était un gentilhomme qui vivait à trois lieues +de là, à qui il avait parlé à dessein afin qu'il lui prêtât sa voiture +pour une affaire particulière et l'avait appointée pour venir le +chercher au temps qu'elle arriva, vers trois heures.</p> + +<p>Aussitôt il demanda sa meilleure perruque, son chapeau, son épée, et, +ordonnant à son laquais d'aller l'excuser à l'autre +endroit,—c'est-à-dire qu'il inventa une excuse pour renvoyer son +laquais,—il se prépare à monter dans le carrosse. Comme il sortait, il +s'arrêta un instant et me parle en grand sérieux de son affaire, et +trouve occasion de me dire très doucement:</p> + +<p>—Venez me rejoindre, ma chérie, aussitôt que possible.</p> + +<p>Je ne dis rien, mais lui fis ma révérence, comme je l'avais faite +auparavant, lorsqu'il avait parlé devant tout le monde. Au bout d'un +quart d'heure environ, je sortis aussi, sans avoir mis d'autre habit que +celui que je portais, sauf que j'avais une coiffe, un masque, un +éventail et une paire de gants dans ma poche; si bien qu'il n'y eut pas +le moindre soupçon dans la maison. Il m'attendait dans une rue de +derrière, près de laquelle il savait que je devais passer, et le cocher +savait où il devait toucher, en un certain endroit nommé Mile-End, où +vivait un confident à lui, où nous entrâmes, et où se trouvaient toutes +les commodités du monde pour faire tout le mal qu'il nous plairait.</p> + +<p>Quand nous fumes ensemble, il commença, de me parler très gravement et +de me dire qu'il ne m'avait pas amenée là pour me trahir; que la passion +qu'il entretenait pour moi ne souffrait pas qu'il me déçût; qu'il était +résolu à m'épouser sitôt qu'il disposerait de sa fortune; que cependant, +si je voulais accorder sa requête, il m'entretiendrait fort +honorablement; et me fit mille protestations de sa sincérité et de +l'affection qu'il me portait; et qu'il ne m'abandonnerait jamais, et +comme je puis bien dire, fit mille fois plus de préambules qu'il n'en +eût eu besoin.</p> + +<p>Toutefois, comme il me pressait de parler, je lui dis que je n'avais +point de raison de douter de la sincérité de son amour pour moi, après +tant de protestations, mais....</p> + +<p>Et ici je m'arrêtai, comme si je lui laissais à deviner le reste.</p> + +<p>—Mais quoi, ma chérie? dit-il. Je devine ce que vous voulez dire. Et si +vous alliez devenir grosse, n'est-ce pas cela? Eh bien, alors, dit-il, +j'aurai soin de vous et de vous pourvoir, aussi bien que l'enfant; et +afin que vous puissiez voir que je ne plaisante pas, dit-il, voici +quelque chose de sérieux pour vous, et là-dessus il tire une bourse de +soie avec cent guinées et me la donna; et je vous en donnerai une autre +pareille, dit-il, tous les ans jusqu'à ce que je vous épouse.</p> + +<p>Ma couleur monta et s'enfuit à la vue de la bourse, et tout ensemble au +feu de sa proposition, si bien que je ne pus dire une parole, et il s'en +aperçut aisément; de sorte que, glissant la bourse dans mon sein, je ne +lui fis plus de résistance, mais lui laissai faire tout ce qui lui +plaisait et aussi souvent qu'il lui plut et ainsi je scellai ma propre +destruction d'un coup; car de ce jour, étant abandonnée de ma vertu et +de ma chasteté, il ne me resta plus rien de valeur pour me recommander +ou à la bénédiction de Dieu ou à l'assistance des hommes.</p> + +<p>Mais les choses ne se terminèrent pas là. Je retournai en ville, fis les +affaires dont il m'avait priée, et fus rentrée avant que personne +s'étonnât de ma longue sortie; pour mon gentilhomme, il resta dehors +jusque tard dans la nuit, et il n'y eut pas le moindre soupçon dans la +famille, soit sur son compte, soit sur le mien.</p> + +<p>Nous eûmes ensuite de fréquentes occasions de renouveler notre crime, en +particulier à la maison, quand sa mère et les jeunes demoiselles +sortaient en visite, ce qu'il guettait si étroitement qu'il n'y manquait +jamais; sachant toujours d'avance le moment où elles sortaient, et +n'omettait pas alors de me surprendre toute seule et en absolue sûreté; +de sorte que nous prîmes notre plein de nos mauvais plaisirs pendant +presque la moitié d'une année; et cependant, à ma bien grande +satisfaction, je n'étais pas grosse.</p> + +<p>Mais avant que cette demi-année fût expirée, son frère cadet, de qui +j'ai fait quelque mention, entra au jeu avec moi; et, me trouvant seule +au jardin un soir, me commence une histoire de même sorte, fit de bonnes +et honnêtes protestations de son amour pour moi, et bref, me propose de +m'épouser bellement, en tout honneur.</p> + +<p>J'étais maintenant confondue, et poussée à une telle extrémité que je +n'en avais jamais connu de semblable, je résistai obstinément à sa +proposition et commençai de m'armer d'arguments: je lui exposai +l'inégalité de cette alliance, le traitement que je rencontrerais dans +sa famille, l'ingratitude que ce serait envers son bon père et sa mère +qui m'avaient recueillie dans leur maison avec de si généreuses +intentions et lorsque je me trouvais dans une condition si basse; et +bref je dis, pour le dissuader, tout ce que je pus imaginer, excepté la +vérité, ce qui aurait mis fin à tout, mais dont je n'osais même penser +faire mention.</p> + +<p>Mais ici survint une circonstance que je n'attendais pas, en vérité, et +qui me mit à bout de ressources: car ce jeune gentilhomme, de même qu'il +était simple et honnête, ainsi ne prétendait à rien qui ne le fut +également; et, connaissant sa propre innocence, il n'était pas si +soigneux que l'était son frère de tenir secret dans la maison qu'il eût +une douceur pour Mme Betty; et quoiqu'il ne leur fit pas savoir qu'il +m'en avait parlé, cependant il en dit assez pour laisser voir à ses +sœurs qu'il m'aimait, et sa mère le vit aussi, et quoiqu'elles n'en +fissent point semblant à mon égard, cependant elles ne le lui +dissimulèrent pas, et aussitôt je trouvai que leur conduite envers moi +était changée encore plus qu'auparavant.</p> + +<p>Je vis le nuage, quoique sans prévision de l'orage; il était facile de +voir, dis-je, que leur conduite était changée et que tous les jours elle +devenait pire et pire; jusqu'à ce qu'enfin je fus informée que dans très +peu de temps je serais priée de m'en aller.</p> + +<p>Je ne fus pas effrayée de la nouvelle, étant pleinement assurée que je +serais pourvue, et surtout regardant que j'avais raison, chaque jour +d'attendre d'être grosse, et qu'alors je serais obligée de partir sans +couleurs aucunes.</p> + +<p>Après quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me +dire que la tendresse qu'il entretenait pour moi s'était ébruitée dans +la famille; il ne m'en accusait pas, disait-il, car il savait assez par +quel moyen on l'avait su; il me dit que c'étaient ses propres paroles +qui en avaient été l'occasion, car il n'avait pas tenu son respect pour +moi aussi secret qu'il eût pu, et la raison en était qu'il était au +point que, si je voulais consentir à l'accepter, il leur dirait à tous +ouvertement qu'il m'aimait et voulait m'épouser; qu'il était vrai que +son père et sa mère en pourraient être fâchés et se montrer sévères, +mais qu'il était maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profité +dans le droit, et qu'il ne craindrait point de m'entretenir, et qu'en +somme, comme il croyait que je n'aurais point honte de lui, ainsi +était-il résolu à n'avoir point honte de moi, qu'il dédaignait de +craindre m'avouer maintenant, moi qu'il avait décidé d'avouer après que +je serais sa femme; qu'ainsi je n'avais rien à faire qu'à lui donner ma +main, et qu'il répondrait du reste.</p> + +<p>J'étais maintenant dans une terrible condition, en vérité, et maintenant +je me repentis de cœur de ma facilité avec le frère aîné; non par +réflexion de conscience, car j'étais étrangère à ces choses, mais je ne +pouvais songer à servir de maîtresse à l'un des frères et de femme à +l'autre; il me vint aussi à la pensée que l'aîné m'avait promis de me +faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune; mais en un +moment je me souvins d'avoir souvent pensé qu'il n'avait jamais plus dit +un mot de me prendre pour femme après qu'il m'eût conquise pour +maîtresse; et jusqu'ici, en vérité, quoique je dise que j'y pensais +souvent, toutefois je n'en prenais pas d'inquiétude car il ne semblait +pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de +sa générosité; quoique lui-même eût la discrétion de me recommander de +ne point dépenser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce +que nécessairement cela exciterait quelque envie dans la famille, +puisque chacun savait que je n'aurais pu obtenir ces choses par moyens +ordinaires, sinon par quelque liaison privée dont on m'aurait soupçonnée +sur-le-champ.</p> + +<p>J'étais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire; la +principale difficulté était que le frère cadet non seulement +m'assiégeait étroitement, mais le laissait voir; il entrait dans la +chambre de sa sœur ou dans la chambre de sa mère, s'asseyait, et me +disait mille choses aimables, en face d'elles; si bien que toute la +maison en parlait, et que sa mère l'en blâma, et que leur conduite +envers moi parut toute changée: bref, sa mère avait laissé tomber +quelques paroles par où il était facile de comprendre qu'elle voulait me +faire quitter la famille, c'est-à-dire, en français, me jeter à la +porte.</p> + +<p>Or, j'étais sûre que ceci ne pouvait être un secret pour son frère; +seulement il pouvait penser (car personne n'y songeait encore) que son +frère cadet ne m'avait fait aucune proposition; mais de même que je +voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis-je +pareillement qu'il y avait nécessité absolue de lui en parler ou qu'il +m'en parlât, mais je ne savais pas si je devais m'ouvrir à lui la +première ou bien attendre qu'il commençât.</p> + +<p>Après sérieuse considération, car, en vérité, je commençais maintenant +d'abord à considérer les choses très sérieusement, je résolus de lui en +parler la première, et il ne se passa pas longtemps avant que j'en eusse +l'occasion, car précisément le jour suivant son frère alla à Londres en +affaires, et la famille étant sortie en visite, comme il arrivait avant, +il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty.</p> + +<p>Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu'il y avait un +changement dans mon visage, que je n'étais pas si libre avec lui et si +gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer; il ne fut pas +long à le remarquer, et me demanda très tendrement ce qu'il y avait et +si quelque chose me tourmentait. J'aurais bien remis la confidence, si +j'avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler; et après m'être fait +longuement importuner pour me laisser tirer ce que je désirais si +ardemment révéler, je lui dis qu'il était vrai qu'une chose me +tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais à peine la lui +cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire; que +c'était une chose qui non seulement me surprenait, mais m'embarrassait +fortement, et que je ne savais quelle décision prendre, à moins qu'il +voulût me conseiller. Il me répondit avec une grande tendresse que, +quelle que fut la confidence, je ne devais m'inquiéter de rien, parce +qu'il me protégerait de tout le monde.</p> + +<p>Je commençai à tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames +eussent obtenu quelque secrète information de notre liaison; car il +était facile de voir que leur conduite était bien changée à mon égard, +et maintenant les choses en étaient venues au point qu'elles me +trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon, +quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais +toujours couché d'ordinaire avec la sœur aînée, on m'avait mise naguère +à coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais +surprises plusieurs fois à parler très cruellement de moi; mais que ce +qui confirmait le tout était qu'une des servantes m'avait rapporté +qu'elle avait entendu dire que je devais être mise à la porte, et qu'il +ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la +maison.</p> + +<p>Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre +cela si légèrement, quand il devait bien savoir que si nous étions +découverts, j'étais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il +n'en dût pas être ruiné, comme moi. Je lui reprochai vivement de +ressembler au reste de son sexe, qui, ayant à merci la réputation d'une +femme, en font souvent leur jouet ou au moins la considèrent comme une +babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volonté +comme une chose de nulle valeur.</p> + +<p>Il vit que je m'échauffais et que j'étais sérieuse, et il changea de +style sur-le-champ; il me dit qu'il était fâché que j'eusse une telle +pensée sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donné la moindre occasion, +mais s'était montré aussi soucieux de ma réputation que de la sienne +propre; qu'il était certain que notre liaison avait été gouvernée avec +tant d'adresse que pas une créature de la famille ne faisait tant que de +la soupçonner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes pensées, +c'était à cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait +même pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les +raisons qu'il avait de se sentir en sécurité, je sourirais comme lui, +car il était très certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction.</p> + +<p>—Voilà un mystère que je ne saurais entendre, dis-je, ou comment +pourrais-je être satisfaite d'être jetée à la porte? Car si notre +liaison n'a pas été découverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour +changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui +jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse été une de +leurs enfants.</p> + +<p>—Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets à ton sujet, +c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soupçon du cas tel +qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'être +vrai qu'ils soupçonnent mon frère Robin, et, en somme, ils sont +pleinement persuadés qu'il te fait la cour; oui-dà, et c'est ce sot +lui-même qui le leur a mis dans la tête, car il ne cesse de babiller +là-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand +tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et +les rend désobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, à +cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me soupçonnent en rien, et +j'espère que tu en seras satisfaite aussi.</p> + +<p>—Et je le suis bien, dis-je, en une manière, mais qui ne touche +nullement ma position, et ce n'est pas là la chose principale qui me +tourmente, quoique j'en aie été bien inquiète aussi.</p> + +<p>—Et qu'est-ce donc alors? dit-il.</p> + +<p>Là-dessus j'éclatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il +s'efforça de m'apaiser de son mieux, mais commença enfin de me presser +très fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je répondis que je +croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le +savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'étais dans un tel +embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute +l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'était conduit son frère, +en rendant la chose si publique, car s'il l'avait gardée secrète +j'aurais pu le refuser avec fermeté sans en donner aucune raison, et, +avec le temps, il aurait cessé ses sollicitations; mais qu'il avait eu +la vanité, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il +avait pris la liberté, ensuite, de parler de son dessein à la maison +entière.</p> + +<p>Je lui dis à quel point je lui avais résisté, et combien...ses offres +étaient honorables et sincères.</p> + +<p>—Mais, dis-je, ma situation va être doublement difficile, car elles +m'en veulent maintenant, parce qu'il désire m'avoir; mais elles m'en +voudront davantage quand elles verront que je l'ai refusé, et elles +diront bientôt: «Il doit y avoir quelque chose d'autre là-dedans», et +que je suis déjà mariée à quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais +jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.</p> + +<p>Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'étais arrivée, +en effet, à un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je +pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y réfléchirait et qu'il me +ferait savoir à notre prochaine entrevue à quelle résolution il s'était +arrêté; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement à son +frère, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.</p> + +<p>Je parus sursauter à ces mots «ne pas donner mon consentement»; je lui +dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement à donner, +qu'il s'était engagé à m'épouser, et que moi, par là même, j'étais +engagée à lui, qu'il m'avait toujours dit que j'étais sa femme, et que +je me considérais en effet comme telle, aussi bien que si la cérémonie +en eût été passée, et que c'était sa propre bouche qui m'en donnait +droit, puisqu'il m'avait toujours persuadée de me nommer sa femme.</p> + +<p>—Voyons, ma chérie, dit-il, ne t'inquiète pas de cela maintenant; si je +ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces +choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un +peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage à notre +prochaine entrevue.</p> + +<p>Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai très songeur, +et quoiqu'il se montrât très tendre et me baisât mille fois et +davantage, je crois, et me donnât de l'argent aussi, cependant il ne fit +rien de plus pendant tout le temps que nous demeurâmes ensemble, qui fut +plus de deux heures, dont je m'étonnai fort, regardant sa coutume et +l'occasion.</p> + +<p>Son frère ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se +passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais +alors, le tirant à part, il lui parla très secrètement là-dessus, et le +même soir trouva moyen (car nous eûmes une longue conférence) de me +répéter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut +environ comme suit.</p> + +<p>Il lui dit qu'il avait ouï d'étranges nouvelles de lui depuis son départ +et, en particulier qu'il faisait l'amour à Mme Betty.</p> + +<p>—Eh bien, dit son frère avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela +regarde-t-il quelqu'un?</p> + +<p>—Voyons, lui dit son frère, ne te fâche pas, Robin, je ne prétends +nullement m'en mêler, mais je trouve qu'elles s'en inquiètent, et +qu'elles ont à ce sujet maltraité la pauvre fille, ce qui me peine +autant que si c'était moi-même.</p> + +<p>—Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin.</p> + +<p>—Je veux dire ma mère et les filles, dit le frère aîné. Mais écoute, +reprend-il, est-ce sérieux? aimes-tu vraiment la fille?</p> + +<p>—Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime +au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en dépit de ce +qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me +refusera point.</p> + +<p>Je fus percée au cœur à ces paroles, car bien qu'il fût de toute raison +de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma +conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette +obligation; mais je savais qu'il était de mon intérêt de parler +autrement à ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes:</p> + +<p>—Oui-dà, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien +que je le refuserai tout de même.</p> + +<p>—Bien, ma chérie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute +l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu +voudras.</p> + +<p>Là-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi répondu:</p> + +<p>—Mais, mon frère, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais prétendre à +différentes dames qui ont de belles fortunes.</p> + +<p>—Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais +à flatter ma bourse, en me mariant, aux dépens de ma fantaisie.</p> + +<p>—Ainsi, ma chérie, ajoute-t-il, il n'y a rien à lui opposer.</p> + +<p>—Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris à dire +non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus +grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais +répondre non de très bon cœur.</p> + +<p>—Voyons, mais, ma chérie, dit-il, que peux-tu lui répondre? Tu sais +fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais +combien de questions là-dessus et toute la maison s'étonnera de ce que +cela peut bien signifier.</p> + +<p>—Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche à tous, +d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu'à eux, que je suis déjà mariée à +son frère aîné.</p> + +<p>Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle +le surprenait, et il ne put dissimuler le désordre où elle le jeta; +toutefois il répliqua:</p> + +<p>—Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse être vrai, en un sens, +cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner +une telle réponse, qui pourrait ne pas être convenable pour plus d'une +raison.</p> + +<p>—Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente à laisser +échapper ce secret sans votre consentement.</p> + +<p>—Mais que pourras-tu leur répondre alors, dit-il, quand ils te +trouveront déterminée contre une alliance qui serait apparemment si fort +à ton avantage?</p> + +<p>—Comment, lui dis-je, serai-je en défaut? En premier lieu je ne suis +point forcée de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire +que je suis mariée déjà, et m'en tenir là; et ce sera un arrêt net pour +lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule +question ensuite.</p> + +<p>—Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera là-dessus, et si tu +refuses absolument de rien leur dire, ils en seront désobligés et +pourront en outre en prendre du soupçon.</p> + +<p>—Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse? +J'étais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait +connaître les détails afin d'avoir votre avis.</p> + +<p>—Ma chérie, dit-il, j'y ai beaucoup réfléchi, sois-en sûre; et +quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et +qu'il risque d'abord de te paraître étrange, cependant, toutes choses +considérées, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le +laisser aller; et si tu le trouves sincère et sérieux, de l'épouser.</p> + +<p>Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant +pâle comme la mort, fus sur le point de tomber évanouie de la chaise où +j'étais assise, quand, avec un tressaut: «Ma chérie, dit-il tout haut, +qu'as-tu? qu'y a-t-il? où vas-tu?» et mille autres choses pareilles, et, +me secouant et m'appelant tour à tour, il me ramena un peu à moi, +quoiqu'il se passât un bon moment avant que je retrouvasse pleinement +mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.</p> + +<p>Quand je fus pleinement remise, il commença de nouveau:</p> + +<p>—Ma chérie, dit-il, il faudrait y songer bien sérieusement; tu peux +assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas +présent et qu'ils seraient tous enragés si j'étais en cause, au lieu que +ce fût mon frère, et, à ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine +et la tienne tout ensemble.</p> + +<p>—Oui-dà! criai-je, parlant encore avec colère; et toutes vos +protestations et vos vœux doivent-ils être ébranlés par le déplaisir de +la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours objecté, et vous le traitiez +légèrement, comme étant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et +en est-ce venu là, maintenant? Est-ce là votre foi et votre honneur, +votre amour et la fermeté de vos promesses?</p> + +<p>Il continua à demeurer parfaitement calme, malgré tous mes reproches, et +je ne les lui épargnais nullement; mais il répondit enfin:</p> + +<p>—Ma chérie, je n'ai pas manqué encore à une seule promesse; je t'ai dit +que je t'épouserais quand j'entrerais en héritage; mais tu vois que mon +père est un homme vigoureux, de forte santé et qui peut vivre encore ses +trente ans, et n'être pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont +autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demandé de t'épouser plus +tôt, parce que tu savais que cela pourrait être ma ruine; et pour le +reste, je ne t'ai failli en rien.</p> + +<p>Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait:</p> + +<p>—Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas +si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas +abandonnée? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon côté un peu +d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du vôtre? Ne vous ai-je +pas fait des retours? N'ai-je donné aucun témoignage de ma sincérité et +de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon +honneur et de ma chasteté n'est pas une preuve de ce que je suis +attachée à vous par des liens trop forts pour les briser?</p> + +<p>—Mais ici, ma chérie, dit-il, tu pourras entrer dans une position sûre, +et paraître avec honneur, et la mémoire de ce que nous avons fait peut +être drapée d'un éternel silence, comme si rien n'en eût jamais été; tu +conserveras toujours ma sincère affection, mais en toute honnêteté et +parfaite justice envers mon frère; tu seras ma chère sœur, comme tu es +maintenant ma chère....</p> + +<p>Et là il s'arrêta.</p> + +<p>—Votre chère catin, dis-je; c'était ce que vous vouliez dire et vous +auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous +prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des +longues heures de peine que vous vous êtes donnée pour me persuader de +me regarder comme une honnête femme; que j'étais votre femme en +intention, et que c'était un mariage aussi effectif qui avait été passé +entre nous, que si nous eussions été publiquement mariés par le ministre +de la paroisse; vous savez que ce sont là vos propres paroles.</p> + +<p>Je trouvai que c'était là le serrer d'un peu trop près; mais j'adoucis +les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un +moment, et je continuai ainsi:</p> + +<p>—Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extrême injustice, penser +que j'aie cédé à toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait être +mis en doute, qui ne pouvait être ébranlé par rien de ce qui eût pu +survenir; si vous avez sur moi des pensées si peu honorables, je suis +forcée de vous demander quel fondement je vous ai donné à une telle +persuasion. Si jadis j'ai cédé aux importunités de mon inclination, et +si j'ai été engagée à croire que je suis vraiment votre femme, +donnerai-je maintenant le démenti à tous ces arguments, et prendrai-je +le nom de catin ou de maîtresse, qui est la même chose? Et allez-vous me +transférer à votre frère? Pouvez-vous transférer mon affection? +Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer? +Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur +commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuadé que c'est une chose +impossible, et, quel que puisse être le changement de votre part, que je +resterai toujours fidèle; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en +sommes venus à une si malheureuse conjoncture, être votre catin que la +femme de votre frère.</p> + +<p>Il parut satisfait et touché par l'impression de ce dernier discours, et +me dit qu'il restait là où il s'était tenu avant; qu'il ne m'avait été +infidèle en aucune promesse qu'il m'eût faite encore, mais que tant de +choses terribles s'offraient à sa vue en cette affaire, qu'il avait +songé à l'autre comme un remède; mais qu'il pensait bien qu'elle ne +marquerait pas une entière séparation entre nous, que nous pourrions, au +contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-être +avec plus de satisfaction qu'il n'était possible en la situation où nous +étions présentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais +rien appréhender de sa part sur la découverte d'un secret qui ne +pourrait que nous réduire à rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il +n'avait qu'une seule question à me faire, et qui pourrait s'opposer à +son dessein, et que s'il obtenait une réponse à cette question, il ne +pouvait que penser encore que c'était pour moi la seule décision +possible.</p> + +<p>Je devinai sa question sur-le-champ, à savoir si je n'étais pas grosse. +Pour ce qui était de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure, +car je n'étais pas grosse.</p> + +<p>—Eh bien, alors, ma chérie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer +plus longtemps maintenant; réfléchis; pour moi, je ne puis qu'être +encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti à prendre.</p> + +<p>Et là-dessus, il prit congé, et d'autant plus à la hâte que sa mère et +ses sœurs sonnaient à la grande porte dans le moment qu'il s'était levé +pour partir.</p> + +<p>Il me laissa dans la plus extrême confusion de pensée; et il s'en +aperçut aisément le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne +trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'après, qu'étant +indisposée, je n'allai pas à l'église, et lui, imaginant quelque excuse, +resta à la maison.</p> + +<p>Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie +toute seule, et nous retombâmes tout du long dans les mêmes arguments; +enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma +pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'idée de +coucher avec deux frères, et lui assurai que c'était une chose +impossible; j'ajoutais que s'il me disait même qu'il ne me reverrait +jamais (et rien que la mort ne pourrait m'être plus terrible), pourtant +je ne pourrais jamais entretenir une pensée si peu honorable pour moi et +si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi +un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parlât plus ou qu'il +tirât son épée pour me tuer.</p> + +<p>Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que +j'étais cruelle envers moi-même, cruelle envers lui tout ensemble; que +c'était pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas +d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'où il lui paraissait encore +plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une +froideur inusitée qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions à +causer, et ainsi se leva pour prendre congé; je me levai aussi, +apparemment avec la même indifférence, mais quand il vint me donner ce +qui semblait un baiser d'adieu, j'éclatai dans une telle passion de +larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant +seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il +en fut sensiblement ému, se rassit, et me dit nombre de choses tendres, +mais me pressa encore sur la nécessité de ce qu'il avait proposé, +affirmant toujours que si je refusais, il continuerait néanmoins à +m'entretenir du nécessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me +refuserait le point principal, oui, même comme maîtresse; se faisant un +point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en +pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir à être la femme de son +frère.</p> + +<p>La simple perte que j'en faisais comme galant n'était pas tant mon +affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en vérité à la +folie, et la perte de toutes les espérances que j'entretenais, et sur +lesquelles j'avais tout fondé, de l'avoir un jour pour mari; ces choses +m'accablèrent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pensée me +jetèrent en une grosse fièvre, et il se passa longtemps que personne +dans la famille n'attendait plus de me voir vivre.</p> + +<p>J'étais réduite bien bas en vérité, et j'avais souvent le délire; mais +rien n'était si imminent pour moi que la crainte où j'étais de dire dans +mes rêveries quelque chose qui pût lui porter préjudice. J'étais aussi +tourmentée dans mon esprit par le désir de le voir, et lui tout autant +par celui de me voir, car il m'aimait réellement avec la plus extrême +passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen +d'exprimer ce désir d'un côté ou de l'autre. Ce fut près de cinq +semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fièvre se +fût apaisée au bout de trois semaines, cependant elle revint par +plusieurs fois; et les médecins dirent à deux ou trois reprises qu'il ne +pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la +nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux, +mais si faible, si changée, et je me remettais si lentement que les +médecins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui +fut mon plus grand ennui, ils exprimèrent l'avis que mon esprit était +accablé, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'étais +amoureuse. Là-dessus toute la maison se mit à me presser de dire si +j'étais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je +niai que je fusse amoureuse de personne.</p> + +<p>Ils eurent à cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant +qu'ils étaient à table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte. +Ils se trouvaient être tous à table, à l'exception du père; pour moi, +j'étais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation, +la vieille dame qui m'avait envoyé d'un plat à manger, pria sa servante +de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante +redescendit lui dire que je n'avais pas mangé la moitié de ce qu'elle +m'avait envoyé déjà.</p> + +<p>—Hélas! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne +se remette jamais.</p> + +<p>—Mais, dit le frère aîné, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre, +puisqu'on dit qu'elle est amoureuse?</p> + +<p>—Je n'en crois rien, dit la vieille dame.</p> + +<p>—Pour moi, dit la sœur aînée, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel +vacarme sur ce qu'elle était si jolie et si charmante, et je ne sais +quoi, et tout cela devant elle, que la tête de la péronnelle, je crois, +en a été tournée, et qui sait de quoi elle peut être possédée après de +telles façons? pour ma part, je ne sais qu'en penser.</p> + +<p>—Pourtant, ma sœur, il faut reconnaître qu'elle est très jolie, dit le +frère aîné.</p> + +<p>—Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma sœur, dit Robin, et +voilà ce qui te mortifie.</p> + +<p>—Bon, bon, là n'est pas la question, dit sa sœur; la fille n'est pas +laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui répéter pour la +rendre vaniteuse.</p> + +<p>—Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le frère aîné, mais +qu'elle est amoureuse; peut-être qu'elle est amoureuse de soi-même: il +paraît que mes sœurs ont cette opinion.</p> + +<p>—Je voudrais bien qu'elle fût amoureuse de moi, dit Robin, je la +tuerais vite de peine.</p> + +<p>—Que veux-tu dire par là, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu +parler ainsi?</p> + +<p>—Mais, madame, dit encore Robin fort honnêtement, pensez-vous que je +laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si +près de sa main pour le prendre?</p> + +<p>—Fi, mon frère, dit la sœur puînée, comment peux-tu parler ainsi? +Voudrais-tu donc prendre une créature qui ne possède pas quatre sous +vaillants au monde?</p> + +<p>—De grâce, mon enfant, dit Robin, la beauté est une dot et la bonne +humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le +demi-fonds qu'elle a des deux.</p> + +<p>De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup.</p> + +<p>—Je découvre, dit la sœur aînée, que si Betty n'est pas amoureuse, mon +frère l'est; je m'étonne qu'il ne s'en soit pas ouvert à Betty: je gage +qu'elle ne dira pas NON.</p> + +<p>—Celles qui cèdent quand elles sont priées, dit Robin, sont à un pas +devant celles qui ne sont jamais priées de céder, et à deux pas devant +celles qui cèdent avant que d'être priées, et voilà une réponse pour +toi, ma sœur.</p> + +<p>Ceci enflamma la sœur, et elle s'enleva de colère et dit que les choses +en étaient venues à un point tel qu'il était temps que la donzelle +(c'était moi) fût mise hors de la famille, et qu'excepté qu'elle n'était +point en état d'être jetée à la porte, elle espérait que son père et sa +mère n'y manqueraient pas, sitôt qu'on pourrait la transporter.</p> + +<p>Robin répliqua que c'était l'affaire du maître et de la maîtresse de la +maison, qui n'avaient pas de leçons à recevoir d'une personne d'aussi +peu de jugement que sa sœur aînée.</p> + +<p>Tout cela courut beaucoup plus loin: la sœur gronda, Robin moqua et +railla, mais la pauvre Betty y perdit extrêmement de terrain dans la +famille. On me le raconta et je pleurai de tout cœur, et la vieille +dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit à quel point je m'en +tourmentais. Je me plaignis à elle qu'il était bien dur que les docteurs +donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de +cause, et que c'était encore plus dur si on considérait la situation où +je me trouvais dans la famille; que j'espérais n'avoir rien fait pour +diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion à ce chamaillis +entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser +à ma bière que d'être en amour, et la suppliai de ne pas me laisser +souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, excepté les +miennes.</p> + +<p>Elle fut sensible à la justesse de ce que je disais, mais me dit que +puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet +jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle +pour lui répondre bien sincèrement à une seule question. Je lui dis que +je le ferais et avec la plus extrême simplicité et sincérité. Eh bien, +alors, la question était: Y avait-il eu quelque chose entre son fils +Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sincérité que +je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il +n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisanté et +jacassé, comme elle savait que c'était sa manière, et que j'avais +toujours pris ses paroles à la façon que je supposais qu'il les +entendait, pour un étrange discours en l'air sans aucune signification, +et lui assurai qu'il n'avait pas passé la moindre syllabe de ce qu'elle +voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinué m'avaient +fait beaucoup de tort à moi et n'avaient rendu aucun service à M. +Robert.</p> + +<p>La vieille dame fût pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me +parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma santé et de ne me +laisser manquer de rien, et ainsi prit congé; mais quand elle +redescendit, elle trouva le frère avec ses sœurs aux prises; elles +étaient irritées jusqu'à la fureur, parce qu'il leur reprochait d'être +vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais été priées +d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premières, et +mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme +elle était jolie, comme elle avait bon caractère, comme elle chantait +mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle était mieux faite, +en quoi faisant il n'omettait pas de chose déplaisante qui pût les +vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour +l'arrêter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et +comment j'avais répondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi.</p> + +<p>—Elle a tort là-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de +choses entre nous, nous serions plus près l'un de l'autre que nous ne le +sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais +je n'ai jamais pu faire croire à la friponne que je parlais +sérieusement.</p> + +<p>—Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa mère, il n'y a pas de +personne de bon sens qui puisse te croire sérieux de parler ainsi à une +pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de grâce, mon +fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire +que tu parlais sérieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu +cours tellement à l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si +tu es sérieux ou si tu plaisantes; mais puisque je découvre que la +fille, de ton propre aveu, a répondu sincèrement, je voudrais que tu le +fisses aussi, en me disant sérieusement pour que je sois fixée: Y a-t-il +quelque chose là-dessous ou non? Es-tu sérieux ou non? Es-tu égaré, en +vérité, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous +fussions satisfaites sur ce point.</p> + +<p>—Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou +d'en faire plus de mensonges: je suis sérieux autant qu'un homme qui +s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et +qu'elle veut bien m'épouser, je la prendrais demain matin à jeun, et je +dirais: «Je la tiens», au lieu de manger mon déjeuner.</p> + +<p>—Alors, dit la mère, j'ai un fils de perdu—et elle le dit d'un ton +bien lugubre, comme une qui en fût très affligée.</p> + +<p>—J'espère que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une +honnête femme le retrouve.</p> + +<p>—Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante!</p> + +<p>—Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charité, dit Robin; +je l'ôterai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons +mendier ensemble.</p> + +<p>—C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la mère.</p> + +<p>—Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre +pardon, madame, et votre bénédiction, madame, et celle de mon père.</p> + +<p>—Tout ceci est hors de propos, fils, dit la mère; si tu es sérieux, tu +es perdu.</p> + +<p>—J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne +veuille pas me prendre; après toutes les criailleries de mes sœurs, je +crois que je ne parviendrai jamais à l'y persuader.</p> + +<p>—Voilà bien d'une belle histoire, elle n'est pas déjà partie si loin; +Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune sœur, penses-tu +qu'elle a appris à dire NON mieux que le reste du monde?</p> + +<p>—Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une +sotte, mais Mme Betty peut être engagée d'une autre manière, et alors +quoi?</p> + +<p>—Pour cela, dit la sœur aînée, nous ne pouvons rien en dire, mais à +qui donc serait-elle engagée? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce +soit entre vous.</p> + +<p>—Je n'ai rien à répondre là-dessus, dit Robin, j'ai été suffisamment +examiné; voici mon frère, <i>s'il faut bien que ce soit entre nous</i>, +entreprenez-le à son tour.</p> + +<p>Ceci piqua le frère aîné au vif, et il en conclut que Robin avait +découvert quelque chose, toutefois il se garda de paraître troublé:</p> + +<p>—De grâce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires à mon +compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien à +dire à aucune Mme Betty dans la paroisse.</p> + +<p>Et, là-dessus, il se leva et décampa.</p> + +<p>—Non, dit la sœur aînée, je me fais forte de répondre pour mon frère, +il connaît mieux le monde.</p> + +<p>Ainsi se termina ce discours, qui laissait le frère aîné confondu; il +conclut que son frère avait tout entièrement découvert, et se mit à +douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgré toute sa subtilité, +il ne put parvenir à me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras, +qu'il en pensa désespérer et résolut qu'il me verrait quoiqu'il en +advînt. En effet, il s'y prit de façon qu'un jour, après dîner, guettant +sa sœur aînée jusqu'à ce qu'il la vît monter l'escalier, il court après +elle.</p> + +<p>—Écoute, ma sœur, dit-il, où donc est cette femme malade? Est-ce qu'on +ne peut pas la voir?</p> + +<p>—Si, dit la sœur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un +instant, et puis je te le dirai.</p> + +<p>Ainsi elle courut jusqu'à ma porte et m'avertit, puis elle lui cria:</p> + +<p>—Mon frère, dit-elle, tu peux rentrer s'il te plaît.</p> + +<p>Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la même sorte de fantaisie:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il à la porte, en entrant, où est donc cette personne +malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty?</p> + +<p>J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'étais si faible que je ne +le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa sœur aussi, et +elle dit:</p> + +<p>—Allons, n'essayez pas de vous lever, mon frère ne désire aucune espèce +de cérémonie, surtout maintenant que vous êtes si faible.</p> + +<p>—Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise +tranquillement, dit-il,—et puis s'assied sur une chaise, droit en face +de moi, où il parut être extraordinairement gai.</p> + +<p>Il nous tint une quantité de discours vagues, à sa sœur et à moi; +parfois à propos d'une chose, parfois à propos d'une autre, à seule fin +de l'amuser, et puis de temps en temps revenait à la vieille histoire.</p> + +<p>—Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'être +amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.</p> + +<p>Enfin je parlai un peu.</p> + +<p>—Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois +que le docteur aurait pu trouver mieux à faire que de s'amuser aux +dépens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais +trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rendît +visite.</p> + +<p>—Quel proverbe? dit-il; quoi?</p> + +<p class='stret noindent'> +<i>Quand amour est en l'âme,</i><br /> +<i>Le docteur est un âne.</i> +</p> + + +<p>Est-ce que c'est celui-là, madame Betty?</p> + +<p>Je souris et ne dis rien.</p> + +<p>—Oui-dà! dit-il, je crois que l'effet a bien prouvé que la cause est +d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de +service; vous vous remettez très lentement, je soupçonne quelque chose +là-dessous, madame; je soupçonne que vous soyez malade du mal des +incurables.</p> + +<p>Je souris et dis: «Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma +maladie.»</p> + +<p>Nous eûmes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient +pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une +chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons étaient +passés. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jouât de la flûte; sa +sœur dit qu'elle croyait que ma tête ne pourrait le supporter; je +m'inclinai et dis:</p> + +<p>—Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la flûte.</p> + +<p>Alors sa sœur dit: «Eh bien, joue alors, mon frère.» Sur quoi il tira +de sa poche la clef de son cabinet:</p> + +<p>—Chère sœur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller +jusque-là me chercher ma flûte; elle est dans tel tiroir (nommant un +endroit où il était sûr qu'elle n'était point, afin qu'elle pût mettre +un peu de temps à la recherche).</p> + +<p>Sitôt qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de +son frère à mon sujet, et de son inquiétude qui était la cause de +l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je +n'avais jamais ouvert la bouche, soit à son frère, soit à personne +d'autre; je lui dis l'horrible perplexité où j'étais; que mon amour pour +lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et +de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille +fois souhaité de mourir plutôt que de guérir et d'avoir à lutter avec +les mêmes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je prévoyais qu'aussitôt +remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui était +d'épouser son frère, j'en abhorrais la pensée, après ce qui s'était +passé entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuadé que je ne reverrais +jamais son frère à ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses vœux et +ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa +conscience et lui-même; mais il ne serait jamais capable de dire que +moi, qu'il avait persuadée de se nommer sa femme, et qui lui avais donné +la liberté de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas +été fidèle comme doit l'être une femme, quoi qu'il pût être envers moi.</p> + +<p>Il allait répondre et avait dit qu'il était fâché de ne pouvoir me +persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa sœur qui +revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces +quelques mots en réponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer +un frère et d'épouser l'autre. Il secoua la tête et dit: «Alors je suis +perdu.» Et sur ce point sa sœur entra dans la chambre et lui dit +qu'elle ne pouvait trouver la flûte. «Eh bien, dit-il gaiement, cette +paresse ne sert de rien», puis se lève et s'en va lui-même pour la +chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'eût pu la +trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message +qu'il avait donné à sa sœur avait trouvé son objet d'autre manière; car +il désirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas +grandement à sa satisfaction.</p> + +<p>Il se passa, peu de semaines après, que je pus aller et venir dans la +maison, comme avant, et commençai à me sentir plus forte; mais je +continuai d'être mélancolique et renfermée, ce qui surprit toute la +famille, excepté celui qui en savait la raison; toutefois ce fut +longtemps avant qu'il y prît garde, et moi, aussi répugnante à parler +que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne +proposai de dire un mot en particulier en quelque manière que ce fût; et +ce manège dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque +jour d'être renvoyée de la famille, par suite du déplaisir qu'ils +avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je +n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, après tous ses vœux +solennels, que ma perte et mon abandon.</p> + +<p>À la fin je fis moi-même à la famille une ouverture au sujet de mon +départ; car un jour que la vieille dame me parlait sérieusement de ma +position et de la pesanteur que la maladie avait laissée sur mes +esprits:</p> + +<p>—Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confié +au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne +soyez mélancolique à son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce +qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de liberté? car pour +Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.</p> + +<p>—Mais, en vérité, madame, dis-je, l'affaire en est où je ne voudrais +pas qu'elle fût, et je serai entièrement sincère avec vous, quoi qu'il +m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois proposé le mariage, ce +que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition; +mais je lui ai toujours résisté, et cela peut-être avec des termes plus +positifs qu'il ne me convenait, eu égard au respect que je devrais avoir +pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais +jamais pu oublier à ce point les obligations que je vous ai, et à toute +votre maison, et souffrir de consentir à une chose que je savais devoir +vous être nécessairement fort désobligeante, et je lui ai dit +positivement que jamais je n'entretiendrais une pensée de cette sorte, à +moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son père, à qui +j'étais liée par tant d'invincibles obligations.</p> + +<p>—Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous +avez été bien plus juste envers nous que nous ne l'avons été pour vous; +car nous vous avons tous regardée comme une espèce de piège dressé +contre mon fils; et j'avais à vous faire une proposition au sujet de +votre départ, qui était causé par cette crainte; mais je n'en avais pas +fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de +vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous, +quoique non pas au point de la laisser tourner à la ruine de mon fils; +mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.</p> + +<p>—Pour ce qui est de la vérité de ce que j'avance, madame, dis-je, je +vous en remets à votre fils lui-même: s'il veut me faire quelque +justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite.</p> + +<p>Voilà la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute +l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien +qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient; +l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin était un +sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait +que Robin raconterait l'histoire d'autre façon; mais la vieille dame, +résolue à aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre +occasion de faire connaître à son fils ce qui s'était passé, résolut +aussi de parler à son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il +n'était allé qu'à la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message, +revint aussitôt.</p> + +<p>Dès qu'il arriva, car elles étaient toutes ensemble:</p> + +<p>—Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu +avec toi.</p> + +<p>—De tout mon cœur, madame, dit Robin, l'air très gai; j'espère qu'il +s'agit d'une honnête femme pour moi, car je suis bien en peine +là-dessus.</p> + +<p>—Comment cela peut-il être? dit sa mère: n'as-tu pas dit que tu étais +résolu à prendre Mme Betty?</p> + +<p>—Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les +bans.</p> + +<p>—Interdit les bans? qui cela peut-il être?</p> + +<p>—Point d'autre que Mme Betty elle-même, dit Robin.</p> + +<p>—Comment, dit sa mère, lui as-tu donc posé la question?</p> + +<p>—Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaquée en forme cinq fois +depuis qu'elle a été malade, et j'ai été repoussé; la friponne est si +ferme qu'elle ne veut ni capituler ni céder à aucuns termes, sinon tels +que je ne puis effectivement accorder.</p> + +<p>—Explique-toi, dit la mère, car je suis surprise, je ne te comprends +pas; j'espère que tu ne parles pas sérieusement.</p> + +<p>—Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il +s'explique de lui-même; elle ne veut pas de moi—voilà ce qu'elle +dit—n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et +suffisamment pénible aussi.</p> + +<p>—Oui, mais, dit la mère, tu parles de conditions que tu ne peux +accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit être +selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte?</p> + +<p>—Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis +satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable +d'accomplir ses conditions, et elle est décidée de ne pas me prendre +avant qu'elles soient remplies.</p> + +<p>Ici les sœurs interrompirent.</p> + +<p>—Madame, dit la sœur puînée, il est impossible d'être sérieux avec +lui; il ne répondra jamais directement à rien; vous feriez mieux de le +laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment +disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin.</p> + +<p>Robin fut un peu échauffé par l'impertinence de sa sœur, mais il la +joignit en un moment.</p> + +<p>—Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers +sa mère, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage +et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir à lutter à la fois +contre les deux.</p> + +<p>La plus jeune sœur s'entremit ensuite.</p> + +<p>—Nous devons être bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de +mon frère, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a sérieusement +demandé à Mme Betty de l'épouser et qu'elle l'a refusé.</p> + +<p>—«Tu répondras, et tu ne répondras point», a dit Salomon, répliqua son +frère; quand ton frère a dit qu'il ne lui avait pas demandé moins de +cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refusé, il me semble qu'une plus +jeune sœur n'a pas à douter de sa véracité, quand sa mère ne l'a point +fait.</p> + +<p>—C'est que ma mère, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde +sœur.</p> + +<p>—Il y a quelque différence, dit Robin, entre demander une explication +et me dire qu'elle ne me croit pas.</p> + +<p>—Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es disposé à nous +laisser pénétrer dans ce mystère, quelles étaient donc ces conditions si +dures?</p> + +<p>—Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait dès longtemps, si ces +fâcheuses ici ne m'avaient harcelé par manière d'interruption. Les +conditions sont que je vous amène, vous et mon père, à y consentir, sans +quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais à ce propos; et ce +sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai +jamais remplir; j'espère que mes ardentes sœurs sont satisfaites +maintenant, et qu'elles vont un peu rougir.</p> + +<p>Cette réponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la +mère, à cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles +demeurèrent muettes longtemps; mais la mère dit, avec quelque passion:</p> + +<p>—Eh bien, j'avais déjà entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais +s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort à Betty, et elle s'est +conduite mieux que je ne l'espérais.</p> + +<p>—Oui, vraiment, dit la sœur aînée, s'il en est ainsi, elle a fort bien +agi, en vérité.</p> + +<p>—Il faut bien avouer, dit la mère, que ce n'est point sa faute à elle +s'il a été assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir +rendu une telle réponse montre plus de respect pour nous que je ne +saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la +connaîtrai.</p> + +<p>—Mais non pas moi, dit Robin, à moins que vous donniez votre +consentement.</p> + +<p>—Pour cela, j'y réfléchirai encore, dit la mère; je t'assure que, s'il +n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue +m'amènerait fort loin sur le chemin du consentement.</p> + +<p>—Je voudrais bien qu'elle vous amenât jusqu'au bout, dit Robin: si vous +aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous +consentiriez bientôt.</p> + +<p>—Mais voyons, Robin, dit la mère encore, es-tu réellement sérieux? +as-tu vraiment envie de l'avoir?</p> + +<p>—Réellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez +encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment +pourrais-je me résoudre là-dessus puisque vous voyez bien que je ne +pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis +sérieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider: +«Betty ou personne»,—voilà ma devise! et le choix entre les deux est +aux soins de votre cœur, madame, pourvu seulement que mes sœurs ici, +qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.</p> + +<p>Tout ceci était affreux pour moi, car la mère commençait à céder, et +Robin la serrait de près. D'autre part, elle tint conseil avec son fils +aîné, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de +consentir, alléguant l'amour passionné que son frère me portait, et le +généreux respect que j'avais montré pour la famille en refusant mes +avantages sur un délicat point d'honneur, et mille choses semblables. Et +quant au père, c'était un homme tout tracassé par les affaires +publiques, occupé à faire valoir son argent, bien rarement chez lui, +fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux +soins de sa femme.</p> + +<p>Vous pouvez facilement penser que le secret étant, comme ils croyaient, +découvert, il n'était plus si difficile ni si dangereux pour le frère +aîné, que personne ne soupçonnait de rien, d'avoir accès plus libre +jusqu'à moi; oui, et même sa mère lui proposa de causer avec Mme Betty, +ce qui était justement ce qu'il désirait:</p> + +<p>—Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clartés en cette +affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montré la résolution que +dit Robin, ou non.</p> + +<p>Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de céder au désir de +sa mère, elle m'amena vers lui dans la propre chambre où elle couchait, +me dit que son fils avait affaire avec moi à sa requête, puis nous +laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.</p> + +<p>Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa très tendrement, +mais me dit que les choses en étaient venues à leur crise, et que +j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortunée ma vie durant; que +si je ne pouvais m'accorder à son désir, nous serions tous deux perdus. +Puis il me dit toute l'histoire passée entre Robin, comme il l'appelait, +sa mère, ses sœurs et lui-même.</p> + +<p>—Et maintenant, ma chère enfant, dit-il, considérez ce que ce serait +que d'épouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le +consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous +peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plongée dans la +noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renommée; et quoique je +resterai votre ami privé tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je +serais toujours soupçonné, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de +vous reconnaître.</p> + +<p>Il ne me laissa pas le temps de répondre, mais poursuivit ainsi:</p> + +<p>—Ce qui s'est passé entre nous, mon enfant, tant que nous serons +d'accord, peut être enterré et oublié; je resterai toujours votre ami +sincère, sans nulle inclination à une intimité plus voisine quand vous +deviendrez ma sœur; je vous supplie d'y réfléchir et de ne point vous +opposer vous-même à votre salut et à votre prospérité: et, afin de vous +assurer de ma sincérité, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents +livres en manière d'excuse pour les libertés que j'ai prises avec vous, +et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos +vies passées dont il faut espérer que nous pourrons nous repentir.</p> + +<p>Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'eût assez émue pour me +donner une pensée décisive, jusqu'enfin il me dit très clairement que si +je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer +avec moi sur le même pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aimât autant +que jamais, et que je lui donnasse tout l'agrément du monde, le +sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonné au point qu'il souffrît +de coucher avec une femme à qui son frère faisait sa cour pour +l'épouser; que s'il prenait congé de moi sur un refus, quoi qu'il pût +faire pour ne me laisser manquer de rien, s'étant engagé d'abord à +m'entretenir, pourtant je ne devais point être surprise s'il était forcé +de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en vérité +je ne pouvais l'espérer.</p> + +<p>J'écoutai cette dernière partie avec quelques signes de surprise et de +trouble, et je me retins à grand'peine de pâmer, car vraiment je +l'aimais jusqu'à l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea à +réfléchir sérieusement, m'assura que c'était la seule manière de +préserver notre mutuelle affection; que dans cette situation nous +pourrions nous aimer en amis, avec la plus extrême passion, et avec un +amour d'une parfaite pureté, libres de nos justes remords, libres des +soupçons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du +bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon débiteur tant qu'il vivrait, +et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle.</p> + +<p>Ainsi, il m'amena, en somme, à une espèce d'hésitation, où je me +représentais tous les dangers avec des figures vives, encore forcées par +mon imagination; je me voyais jetée seule dans l'immensité du monde, +pauvre fille perdue, car je n'étais rien de moins, et peut-être que je +serais exposée comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir, +sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville où je +ne pouvais prétendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point, +et il prenait garde à toutes occasions de me peindre ces choses avec les +plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre +devant les yeux la vie facile et prospère que j'allais mener.</p> + +<p>Il répondit à toutes les objections que je pouvais faire, et qui étaient +tirées de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la +nécessité où nous étions de prendre d'autres mesures; et, quant à ses +serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis +fin par la grande probabilité qu'il y avait que je serais la femme de +son frère avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.</p> + +<p>Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et +conquit tous mes arguments, et je commençai à apercevoir le danger où +j'étais et où je n'avais pas songé d'abord, qui était d'être laissée là +par les deux frères, et abandonnée seule au monde pour trouver le moyen +de vivre.</p> + +<p>Ceci et sa persuasion m'arrachèrent enfin mon consentement, quoique avec +tant de répugnance qu'il était bien facile de voir que j'irais à +l'église comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes +que mon nouvel époux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre +affection, fût assez clairvoyant pour me demander des comptes à notre +première rencontre au lit; mais soit qu'il l'eût fait à dessein ou non, +je n'en sais rien, son frère aîné eut soin de le bien faire boire avant +qu'il s'allât coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme +ivre pour compagnon de lit la première nuit. Comment il s'y prit, je +n'en sais rien, mais je fus persuadée qu'il l'avait fait à dessein, afin +que son frère ne pût avoir nulle notion de la différence qu'il y a entre +une pucelle et une femme mariée; et, en effet, jamais il n'eut aucun +doute là-dessus ou ne s'inquiéta l'esprit à tel sujet.</p> + +<p>Il faut qu'ici je revienne un peu en arrière, à l'endroit où j'ai +interrompu. Le frère aîné étant venu à bout de moi, son premier soin fut +d'entreprendre sa mère; et il ne cessa qu'il ne l'eût amenée à se +soumettre, passive au point de n'informer le père qu'au moyen de lettres +écrites par la poste; si bien qu'elle consentit à notre mariage secret +et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le père.</p> + +<p>Puis il cajola son frère, et lui persuada qu'il lui avait rendu un +inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa mère, +ce qui était vrai, mais n'avait point été fait pour le servir, mais pour +se servir soi-même; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le +renom d'un ami fidèle pour s'être débarrassé de sa maîtresse en la +mettant dans les bras de son frère pour en faire sa femme. Si +naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu'à la +religion, pour obtenir de la sécurité!</p> + +<p>Il me faut revenir maintenant au frère Robin, comme nous l'appelions +toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa mère, vint à moi +tout gonflé de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sincérité si +visible que je dois avouer que je fus affligée de servir d'instrument à +décevoir un si honnête gentilhomme; mais il n'y avait point de remède, +il voulait me prendre, et je n'étais pas obligée de lui dire que j'étais +la maîtresse de son frère, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de +l'écarter; de sorte que je m'accommodai peu à peu, et voilà que nous +fûmes mariés.</p> + +<p>La pudeur s'oppose à ce que je révèle les secrets du lit nuptial; mais +rien ne pouvait être si approprié à ma situation que de trouver un mari +qui eût la tête si brouillée en se mettant au lit, qu'il ne put se +souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus +obligée de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'être assurée +qu'il ne s'inquiéterait d'aucune chose.</p> + +<p>Il n'entre guère dans le dessein de cette histoire de vous instruire +plus à point sur cette famille et sur moi-même, pendant les cinq années +que je vécus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux +enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment été un +très bon mari pour moi, et nous avions vécu très agréablement ensemble; +mais comme il n'avait pas reçu grand'chose de sa famille, et que dans le +peu de temps qu'il vécut il n'avait pas acquis grand état, ma situation +n'était pas belle, et ce mariage ne me profita guère. Il est vrai que +j'avais conservé les billets du frère aîné où il s'engageait à me payer +500£ pour mon consentement à épouser son frère; et ces papiers, joints à +ce que j'avais mis de côté sur l'argent qu'il m'avait donné autrefois, +et environ autant qui me venait de mon mari, me laissèrent veuve avec +près de 1 200£ en poche.</p> + +<p>Mes deux enfants me furent heureusement ôtés de dessus les bras par le +père et la mère de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent +de Mme Betty.</p> + +<p>J'avoue que je n'éprouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de +mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aimé comme j'aurais dû +le faire, ou que je répondis à la tendresse qu'il montra pour moi; car +c'était l'homme le plus délicat, le plus doux et de meilleure humeur +qu'une femme pût souhaiter; mais son frère, qui était si continuellement +devant mes yeux, au moins pendant notre séjour à la campagne, était pour +moi un appât éternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je +ne me désirasse dans les bras de son frère; et bien que le frère ne fît +jamais montre d'une affection de cette nature après notre mariage, mais +se conduisît justement à la manière d'un frère, toutefois il me fut +impossible d'avoir les mêmes sentiments à son égard; en somme, il ne se +passait pas de jour où je ne commisse avec lui adultère et inceste dans +mes désirs, qui, sans doute, étaient aussi criminels que des actes.</p> + +<p>Avant que mon mari mourût, son frère aîné se maria, et comme à cette +époque nous avions quitté la ville pour habiter Londres, la vieille dame +nous écrivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis +d'être indisposée, et ainsi je pus rester à la maison; car, en somme, je +n'aurais pu supporter de le voir donné à une autre femme, quoique +sachant bien que jamais plus je ne l'aurais à moi.</p> + +<p>J'étais maintenant, comme je l'avais été jadis, laissée libre au monde, +et, étant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je +le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche, +je ne m'estimais pas à une médiocre valeur; plusieurs marchands fort +importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui +se montrait très ardent, et chez qui j'avais pris logement après la mort +de mon mari, sa sœur étant de mes amies; là, j'eus toute liberté et +occasion d'être gaie et de paraître dans la société que je pouvais +désirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la sœur de +mon hôte, et non tant maîtresse de sa vertu que je le pensais d'abord; +elle me fit entrer dans un monde de société extravagante, et même emmena +chez elle différentes personnes, à qui il ne lui déplaisait pas de se +montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renommée +et les sots composent une assemblée, je fus ici merveilleusement adulée; +j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais +dans l'ensemble je ne reçus pas une honnête proposition; quant au +dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me +laisser attirer dans des pièges de ce genre. Le cas était changé pour +moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien à leur dire. +J'avais été prise une fois à cette piperie nommée amour, mais le jeu +était fini; j'étais résolue maintenant à ce qu'on m'épousât, sinon rien, +et à être bien mariée ou point du tout.</p> + +<p>J'aimais, en vérité, la société d'hommes enjoués et de gens d'esprit, et +je me laissais souvent divertir par eux, de même que je m'entretenais +avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes +les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le +plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient +avec les plus brillantes propositions étaient des plus ternes et +déplaisants qui fussent au monde.</p> + +<p>Je n'étais point si répugnante à un marchand, mais alors je voulais +avoir un marchand, par ma foi, qui eût du gentilhomme, et que lorsqu'il +prendrait l'envie à mon mari de me mener à la cour ou au théâtre, il sût +porter l'épée, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et +non pas sembler d'un croquant qui garde à son justaucorps la marque des +cordons de tablier ou la marque de son chapeau à la perruque, portant +son métier au visage, comme si on l'eût pendu à son épée, au lieu de la +lui attacher.</p> + +<p>Eh bien, je trouvai enfin cette créature amphibie, cette chose de terre +et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma +folie, je fus prise au piège que je m'étais pour ainsi dire tendu.</p> + +<p>C'était aussi un drapier, car bien que ma camarade m'eût volontiers +entreprise à propos de son frère, il se trouva, quand nous en vînmes au +point, que c'était pour lui servir de maîtresse, et je restais fidèle à +cette règle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme +maîtresse, si elle a assez d'argent pour se faire épouser.</p> + +<p>Ainsi ma vanité, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me +maintenaient dans l'honnêteté, quoique l'issue montra que j'eusse bien +mieux fait de me laisser vendre par ma camarade à son frère que de +m'être vendue à un marchand qui était bélître, gentilhomme, boutiquier +et mendiant tout ensemble.</p> + +<p>Mais je fus précipitée par le caprice que j'avais d'épouser un +gentilhomme à me ruiner de la manière la plus grossière que femme au +monde; car mon nouveau mari, découvrant d'un coup une masse d'argent, +tomba dans des dépenses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint +à ce qu'il avait, n'y eût point tenu plus d'un an.</p> + +<p>Il eut infiniment de goût pour moi pendant environ le quart d'une année, +et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir dépenser pour +moi une bonne partie de mon argent.</p> + +<p>—Allons, mon cœur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour +à la campagne pendant huit jours?</p> + +<p>—Eh, mon ami, dis-je, où donc voulez-vous aller?</p> + +<p>—Peu m'importe où, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la +qualité pendant une semaine; nous irons à Oxford, dit-il.</p> + +<p>—Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter à cheval, et +c'est trop loin pour un carrosse.</p> + +<p>—Trop loin! dit-il—nul endroit n'est trop loin pour un carrosse à six +chevaux. Si je vous emmène, je veux que vous voyagiez en duchesse.</p> + +<p>—Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez +l'envie, je ne dis plus rien.</p> + +<p>Eh bien, le jour fut fixé; nous eûmes un riche carrosse, d'excellents +chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en très belles livrées, un +gentilhomme à cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un +autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi, +j'étais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous fîmes le voyage d'Oxford, +et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son dû, il n'y +avait pas de mendiant au monde qui sût mieux que mon mari trancher du +seigneur. Nous visitâmes toutes les curiosités d'Oxford et nous parlâmes +à deux ou trois maîtres des collèges de l'intention où nous étions +d'envoyer à l'Université un neveu qui avait été laissé aux soins de Sa +Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient désignés comme tuteurs; +nous nous divertîmes à berner divers pauvres écoliers de l'espoir de +devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter +l'échappe; et ayant ainsi vécu en qualité pour ce qui était au moins de +la dépense, nous nous dirigeâmes vers Northampton, et en somme nous +rentrâmes au bout de douze jours, la chanson nous ayant coûté 93£.</p> + +<p>La vanité est la plus parfaite qualité d'un fat; mon mari avait cette +excellence de n'attacher aucune valeur à l'argent. Comme son histoire, +ainsi que vous pouvez bien penser, est de très petit poids, il suffira +de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut +envoyé dans une maison de sergent, ayant été arrêté sur un procès trop +gros pour qu'il pût donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher +pour venir le voir.</p> + +<p>Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais prévu depuis quelque +temps que tout s'en irait à vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre +en réserve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il +me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'espérais, me dit +tout net qu'il avait agi en sot et s'était laissé prendre où il eût pu +faire résistance; qu'il prévoyait maintenant qu'il ne pourrait plus +parvenir à rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter +dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le +mettre en sûreté; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du +magasin 100 ou 200£ de marchandises, je devais le faire.</p> + +<p>—Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que +vous prenez, où vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis résolu à +me tirer de cette maison et à m'en aller; et si vous n'entendez jamais +plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis +fâché du tort que je vous ai fait.</p> + +<p>Il ajouta quelques choses très gracieuses pour moi, comme je m'en +allais; car je vous ai dit que c'était un gentilhomme, et ce fut tout le +bénéfice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu'à la +fin, sinon qu'il dépensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de +dérober à ses créanciers de quoi manger.</p> + +<p>Néanmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser; +et ayant ainsi pris congé de lui, je ne le revis plus jamais; car il +trouva moyen de s'évader hors de la maison du baillif cette nuit ou la +suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins à apprendre +autre chose, sinon qu'il rentra chez lui à environ trois heures du +matin, fit transporter le reste de ses marchandises à la Monnaie, et +fermer la boutique; et, ayant levé l'argent qu'il put, il passa en +France, d'où je reçus deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je +ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donné les instructions que +j'ai dites, et moi ayant employé mon temps de mon mieux, je n'avais +point d'affaire de retourner à la maison, ne sachant si je n'y serais +arrêtée par les créanciers; car une commission de banqueroute ayant été +établie peu à après, on aurait pu m'arrêter par ordre des commissaires. +Mais mon mari s'étant désespérément échappé de chez le baillif, en se +laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre +bâtiment d'où il avait sauté et qui avait presque deux étages, en quoi +il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses +marchandises avant que les créanciers pussent venir saisir, +c'est-à-dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission à temps pour +envoyer les officiers prendre possession.</p> + +<p>Mon mari fut si honnête envers moi, car je répète encore qu'il tenait +beaucoup du gentilhomme, que dans la première lettre qu'il m'écrivit, il +me fit savoir où il avait engagé vingt pièces de fine Hollande pour 30£ +qui valaient plus de 90£ et joignit la reconnaissance pour aller les +reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai +plus de 100£, ayant eu loisir pour les détailler et les vendre à des +familles privées, selon l'occasion.</p> + +<p>Néanmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en réserve auparavant, je +trouvai, tout compte fait, que mon cas était bien changé et ma fortune +extrêmement diminuée; car avec la toile de Hollande et un paquet de +mousselines fines que j'avais emporté auparavant, quelque argenterie et +d'autres choses, je me trouvai pouvoir à peine disposer de 500£, et ma +condition était très singulière, car bien que je n'eusse pas d'enfant +(j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il était enterré), +cependant j'étais une veuve fée, j'avais un mari, et point de mari, et +je ne pouvais prétendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari +ne reverrait jamais l'Angleterre, dût-il vivre cinquante ans. Ainsi, +dis-je, j'étais enclose de mariage, quelle que fût l'offre qu'on me fit; +et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition où +j'étais, du moins à qui je pusse confier le secret de mes affaires; car +si les commissaires eussent été informés de l'endroit où j'étais, ils +m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de côté.</p> + +<p>Dans ces appréhensions, la première chose que je fis fut de disparaître +entièrement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom. +Je le fis effectivement, et me rendis également à la Monnaie, où je pris +logement en un endroit très secret, m'habillai de vêtements de veuve, et +pris le nom de Mme Flanders.</p> + +<p>J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui était +veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait été +capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage à son +retour des Indes occidentales, fut si affligé de sa perte, que bien +qu'il eût la vie sauve, son cœur se brisa et il mourut de douleur; sa +veuve, étant poursuivie par les créanciers, fut forcée de chercher abri +à la Monnaie. Elle eut bientôt réparé ses affaires avec l'aide de ses +amis, et reprit sa liberté; et trouvant que j'était là plutôt afin de +vivre cachée que pour échapper à des poursuites, elle m'invita à rentrer +avec elle dans sa maison jusqu'à ce que j'eusse quelque vue pour +m'établir dans le monde à ma volonté; d'ailleurs me disant qu'il y avait +dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se +prît de caprice pour moi et me fît la cour en la partie de la ville où +elle habitait.</p> + +<p>J'acceptai son offre et je restai avec elle la moitié d'une année; j'y +serais restée plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me +proposait ne lui était survenu, c'est-à-dire qu'elle se maria, et fort à +son avantage. Mais si d'autres fortunes étaient en croissance, la mienne +semblait décliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans +et gens de cette espèce. Pour les commandants, ils étaient d'ordinaire +de deux catégories: 1° tels qui, étant en bonnes affaires, c'est-à-dire, +ayant un bon vaisseau, ne se décidaient qu'à un mariage avantageux; 2° +tels qui, étant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un +vaisseau, je veux dire: 1° une femme qui, ayant de l'argent, leur permit +d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les +partenaires, ou 2° une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du +moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi à +placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'étais dans aucun +des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne.</p> + +<p>Ma situation n'était pas de médiocre délicatesse. La condition où +j'étais faisait que l'offre d'un bon mari m'était la chose la plus +nécessaire du monde; mais je vis bientôt que la bonne manière n'était +pas de se prodiguer trop facilement; on découvrit bientôt que la veuve +n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal +possible, bien que je fusse parfaitement élevée, bien faite, +spirituelle, réservée et agréable, toutes qualités dont je m'étais +parée, à bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que +tout cela n'était de rien sans le billon. Pour parler tout net, la +veuve, disait-on, n'avait point d'argent!</p> + +<p>Je résolus donc qu'il était nécessaire de changer de condition, et de +paraître différemment en quelque autre lieu, et même de passer sous un +autre nom, si j'en trouvais l'occasion.</p> + +<p>Je communiquai mes réflexions à mon intime amie qui avait épousé un +capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute +nue; mes fonds étaient bas, car je n'avais guère tiré que 540£ de la +clôture de ma dernière affaire, et j'avais dépensé un peu là-dessus; +néanmoins il me restait environ 400£, un grand nombre de robes très +riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point +d'extraordinaire valeur, enfin près de 30 ou 40£ de toiles dont je +n'avais point disposé.</p> + +<p>Ma chère et fidèle amie, la femme du capitaine, m'était fermement +attachée, et sachant ma condition, elle me fit fréquemment des cadeaux +selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils +représentaient un entretien complet; si bien que je ne dépensai pas de +mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la tête et me dit que si je +voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un +mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune; +je lui dis que je m'abandonnais entièrement à sa direction, et que je +n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire, +qu'elle ne m'eût instruite, persuadée que j'étais qu'elle me tirerait de +toute difficulté où elle m'entraînerait, ce qu'elle promit.</p> + +<p>Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine +et d'aller dans la maison d'une de ses parentes à la campagne, qu'elle +m'indiqua, et où elle amena son mari pour me rendre visite, où, +m'appelant «sa chère cousine», elle arrangea les choses de telle sorte +qu'elle et son mari tout ensemble m'invitèrent très passionnément à +venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un +autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit à son mari que +j'avais au moins 1 500£ de fortune et que j'étais assurée d'en avoir +bien davantage.</p> + +<p>Il suffisait d'en dire autant à son mari; je n'avais point à agir sur ma +part, mais à me tenir coite, et attendre l'événement, car soudain le +bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine +était une fortune, qu'elle avait au moins 1 500£ et peut-être bien +davantage, et que c'était le capitaine qui le disait; et si on +interrogeait aucunement le capitaine à mon sujet, il ne se faisait point +scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne sût pas un mot de plus sur l'affaire +que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car +il croyait réellement qu'il en était ainsi. Avec cette réputation de +fortune, je me trouvai bientôt comblée d'assez d'admirateurs où j'avais +mon choix d'hommes; et moi, ayant à jouer un jeu subtil, il ne me +restait plus rien à faire qu'à trier parmi eux tous le plus propre à mon +dessein; c'est-à-dire l'homme qui semblerait le plus disposé à s'en +tenir au ouï-dire sur ma fortune et à ne pas s'enquérir trop avant des +détails: sinon je ne parvenais à rien, car ma condition n'admettait +nulle investigation trop stricte.</p> + +<p>Je marquai mon homme sans grande difficulté par le jugement que je fis +de sa façon de me courtiser; je l'avais laissé s'enfoncer dans ses +protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le +rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais, +étaient fondées sur la supposition que j'étais très riche, quoique je +n'en eusse soufflé mot.</p> + +<p>Ceci était mon homme, mais il fallait le sonder à fond; c'est là +qu'était mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'étais +perdue aussi sûrement qu'il était perdu s'il me prenait; et si je +n'élevais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en élever sur +la mienne; si bien que d'abord je feignis à toutes occasions de douter +de sa sincérité et lui dis que peut-être il ne me courtisait que pour ma +fortune, il me ferma la bouche là-dessus avec la tempête des +protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore.</p> + +<p>Un matin, il ôte un diamant de son doigt, et écrit ces mots sur le verre +du châssis de ma chambre:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est vous que j'aime et rien que vous.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Je lus, et le priai de me prêter la bague, avec laquelle j'écrivis +au-dessous:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>En amour vous le dites tous.</i></span><br /> +</p> + +<p>Il reprend sa bague et écrit de nouveau:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>La vertu seule est une dot.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Je la lui redemandai et j'écrivis au-dessous:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>L'argent fait la vertu plutôt.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqué si juste, et avec une +sorte de fureur, il jura de me vaincre et écrivit encore:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai mépris pour l'or, et vous aime.</i></span><br /> +</p> + + +<p>J'aventurai tout sur mon dernier coup de dés en poésie, comme vous +verrez, car j'écrivis hardiment sous son vers:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis pauvre et n'ai que moi-même.</i></span><br /> +</p> + + +<p>C'était là une triste vérité pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou +non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en fût, il +vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une +passion inimaginable, il me tint serrée, tandis qu'il demandait plume et +encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'écrire +laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il +écrivit encore:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Soyez mienne en tout dénuement.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Je pris sa plume et répondis sur-le-champ:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Au for, vous pensez: Elle ment.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Il me dit que c'étaient là des paroles cruelles, parce qu'elles +n'étaient pas justes, et que je l'obligeais à me démentir, ce qui +s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais +insensiblement engagé dans ce badinage poétique, il me suppliait de ne +pas le contraindre à l'interrompre; si bien qu'il écrivit:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Que d'amour seul soient nos débats!</i></span><br /> +</p> + + +<p>J'écrivis au-dessous:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle aime assez, qui ne hait pas.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Il considéra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes, +c'est-à-dire la plume; je dis qu'il le considéra comme une faveur, et +c'en était une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit +comme je l'entendais, c'est-à-dire que j'étais encline à continuer notre +fleuretage, comme en vérité j'avais bonne raison de l'être, car c'était +l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontré, +et je réfléchissais souvent qu'il était doublement criminel de décevoir +un homme qui semblait sincère; mais la nécessité qui me pressait à un +établissement qui convint à ma condition m'y obligeait par autorité; et +certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque +haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire, +me persuadaient fortement qu'il subirait son désappointement avec plus +de mansuétude que quelque forcené tout en feu qui n'eût eu pour le +recommander que les passions qui servent à rendre une femme malheureuse. +D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisanté avec lui (comme il le +supposait) au sujet de ma pauvreté, cependant quand il découvrit qu'elle +était véritable, il s'était fermé la route des objections, regardant +que, soit qu'il eût plaisanté, soit qu'il eût parlé sérieusement, il +avait déclaré qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit +que j'eusse plaisanté, soit que j'eusse parlé sérieusement, j'avais +déclaré que j'étais très pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des +deux côtés; et quoiqu'il pût dire ensuite qu'il avait été déçu il ne +pourrait jamais dire que c'était moi qui l'avais déçu.</p> + +<p>Il me poursuivit de près ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point +besoin de craindre de le perdre, je jouai le rôle d'indifférente plus +longtemps que la prudence ne m'eût autrement dicté; mais je considérai +combien cette réserve et cette indifférence me donneraient d'avantage +sur lui lorsque j'en viendrais à lui avouer ma condition, et j'en usai +avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de là ou +que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je +n'étais point d'humeur aventureuse.</p> + +<p>Je pris un jour la liberté de lui dire qu'il était vrai que j'avais reçu +de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enquête +sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inquiétant de +la sienne plus que de raison, mais que j'espérais qu'il me permettrait +quelques questions auxquelles il répondrait ou non suivant ses +convenances; l'une de ces questions se rapportait à la manière dont nous +vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire +qu'il possédait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je +ne me souciais guère d'être déportée.</p> + +<p>Il commença dès ce discours à m'ouvrir bien volontiers toutes ses +affaires et à me dire de manière franche et ouverte toute sa condition, +par où je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais +qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations +qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu +d'environ 300£ par an, mais qui, s'il les exploitait lui-même, lui en +rapportaient quatre fois plus, «Très bien, me dis-je, alors tu +m'emmèneras là-bas aussitôt qu'il te plaira mais je me garderai bien de +te le dire d'avance.»</p> + +<p>Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le +trouvai prêt à faire tout ce que je désirerais, de sorte que je changeai +de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point désirer +aller vivre là-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant +qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui pût s'accorder à un +gentilhomme ayant 1 200£ de revenu comme il me disait que serait son +état.</p> + +<p>Il me répondit qu'il ne me demandait pas quelle était ma fortune; qu'il +m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa +parole; mais que, quelle qu'elle fût, il ne me demanderait jamais +d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, à moins que +je m'y décidasse librement.</p> + +<p>Tout cela, comme vous pouvez bien penser, était justement conforme à +mes souhaits, et en vérité rien n'eût pu survenir de plus parfaitement +agréable; je continuai jusque-là à jouer cette sorte d'indifférence dont +il s'étonnait souvent; et si j'avais avoué sincèrement que ma grande +fortune ne s'élevait pas en tout à 400£ quand il en attendait 1 500£, +pourtant je suis persuadée que je l'avais si fermement agrippé et si +longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires +conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande +pour lui quand il apprit la vérité qu'elle n'eut été autrement; car +n'ayant pas le moindre blâme à jeter sur moi, qui avais gardé un air +d'indifférence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en +vérité il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand même il +y en eût moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il +n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'eût désiré.</p> + +<p>Bref, nous fûmes mariés, et moi, pour ma part, très bien mariée, car +c'était l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa +condition n'était pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre +part il ne l'avait pas améliorée autant qu'il l'espérait.</p> + +<p>Quand nous fûmes mariés, je fus subtilement poussée à lui apporter le +petit fonds que j'avais et à lui faire voir qu'il n'y en avait point +davantage; mais ce fut une nécessité, de sorte que je choisis +l'occasion, un jour que nous étions seuls, pour lui en parler +brièvement:</p> + +<p>—Mon ami, lui dis-je, voilà quinze jours que nous sommes mariés, +n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez épousé une femme qui a +quelque chose ou qui n'a rien.</p> + +<p>—Ce sera au moment que vous voudrez, mon cœur, dit-il; pour moi, mon +désir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas +beaucoup tourmentée, dit-il, par mes questions là-dessus.</p> + +<p>—C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficulté dont je puis +à peine me tirer.</p> + +<p>—Et laquelle, mon cœur? dit-il.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je, voilà; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur +pour vous: on m'a rapporté que le capitaine X... (le mari de mon amie) +vous a dit que j'étais bien plus riche que je n'ai jamais prétendu +l'être, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parlé à ma requête.</p> + +<p>—Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parlé, +mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en +retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de +sorte que je n'aurais pas de raison de vous blâmer, quand bien même vous +n'auriez rien du tout.</p> + +<p>—Voilà qui est si juste, dis-je, et si généreux, que je suis doublement +affligée d'avoir si peu de chose.</p> + +<p>—Moins vous avez, ma chérie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'espère +que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse +pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez +rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-être dire au capitaine +qu'il m'a dupé, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne +m'avez-vous pas fait entendre que vous étiez pauvre? et c'est là ce que +j'aurais dû prévoir.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas été +mêlée dans cette tromperie avant le mariage; si désormais je vous +trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais +point pauvre à ne posséder rien.</p> + +<p>Et là, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160£.</p> + +<p>—Voilà quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-être pas tout.</p> + +<p>Je l'avais amené si près de n'attendre rien, par ce que j'avais dit +auparavant, que l'argent, bien que la somme fût petite en elle-même, +parut doublement bienvenue. Il avoua que c'était plus qu'il n'espérait, +et qu'il n'avait point douté, par le discours que je lui avais tenu, que +mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux à diamants +faisaient toute ma fortune.</p> + +<p>Je le laissai se réjouir des 160£ pendant deux ou trois jours, et puis, +étant sortie ce jour-là, comme si je fusse allée les chercher, je lui +rapportai à la maison encore 100£ en or, en lui disant: «Voilà encore un +peu plus de dot pour vous,» et, en somme, au bout de la semaine je lui +apportai 180£ de plus et environ 60£ de toiles, que je feignis d'avoir +été forcée de prendre avec les 100£ en or que je lui avais données en +concordat d'une dette de 600£ dont je n'aurais tiré guère plus de cinq +shillings pour la livre, ayant été encore la mieux partagée.</p> + +<p>—Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien fâchée de vous avouer +que je vous ai donné toute ma fortune.</p> + +<p>J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600£ ne m'eût pas jouée, j'en +eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose étant ainsi, +j'avais été sincère et ne m'étais rien réservé pour moi-même, et s'il y +en avait eu davantage, je lui aurais tout donné.</p> + +<p>Il fut si obligé par mes façons et si charmé de la somme, car il avait +été plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec +mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais +faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en +pipant un homme au mariage par cet appât, chose que d'ailleurs je tiens +pour une des plus dangereuses où une femme puisse s'engager, et où elle +s'expose aux plus grands hasards d'être maltraitée par son mari.</p> + +<p>Mon mari, pour lui donner son dû, était un homme d'infiniment de bonne +humeur, mais ce n'était point un sot, et, trouvant que son revenu ne +s'accordait pas à la manière de vivre qu'il eût entendu, si je lui eusse +apporté ce qu'il espérait, désappointé d'ailleurs par le profit annuel +de ses plantations en Virginie, il me découvrit maintes fois son +inclination à passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent +me peignait de belles couleurs la façon dont on vivait là-bas, combien +tout était à bon marché, abondant, délicieux, et mille choses pareilles.</p> + +<p>J'en vins bientôt à comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris +bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses +terres ne rendaient presque rien à cause de la distance, en comparaison +du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien +qu'il avait le désir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il +avait été désappointé en épousant sa femme, et que je ne pouvais faire +moins, par manière d'amende honorable, que de lui dire que j'étais prête +à partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.</p> + +<p>Il me dit mille choses charmantes au sujet de la grâce que je mettais à +lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il eût été +désappointé par ses espérances de fortune, il n'avait pas été +désappointé par sa femme, et que j'étais pour lui tout ce que peut être +une femme, mais que cette offre était plus charmante qu'il n'était +capable d'exprimer.</p> + +<p>Pour couper court, nous nous décidâmes à partir. Il me dit qu'il avait +là-bas une très bonne maison, bien garnie, où vivait sa mère, avec une +sœur, qui étaient tous les parents qu'il avait; et qu'aussitôt son +arrivée, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait à sa +mère sa vie durant, et qui lui reviendrait, à lui, plus tard, de sorte +que j'aurais toute la maison à moi, et je trouvai tout justement comme +il disait.</p> + +<p>Nous mîmes à bord du vaisseau, où nous nous embarquâmes, une grande +quantité de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge +et autres nécessités, et une bonne cargaison de vente, et nous voilà +partis.</p> + +<p>Je ne rendrai point compte de la manière de notre voyage, qui fut longue +et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de +journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'après un +terrible passage, deux fois épouvantés par d'affreuses tempêtes, et une +fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui +nous aborda et nous ôta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait +été le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par +supplications se laissèrent fléchir et le rendirent; je dis, après +toutes ces choses terribles, nous arrivâmes à la rivière d'York, en +Virginie, et, venant à notre plantation, nous fûmes reçus par la mère de +mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.</p> + +<p>Nous vécûmes là tous ensemble: ma belle-mère, sur ma demande, continuant +à habiter dans la maison, car c'était une trop bonne mère pour qu'on se +séparât d'elle; et mon mari d'abord resta le même; et je me croyais la +créature la plus heureuse qui fût en vie, quand un événement étrange et +surprenant mit fin à toute cette félicité en un moment et rendit ma +condition la plus incommode du monde.</p> + +<p>Ma mère était une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de +bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de +trente ans; elle était de bonne compagnie, dis-je, agréable, et +m'entretenait en privé d'abondance d'histoires pour me divertir, autant +sur la contrée où nous étions que sur les habitants.</p> + +<p>Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie +de ceux qui vivaient dans cette colonie y étaient venus d'Angleterre +dans une condition fort basse, et qu'en général il y avait deux classes: +en premier lieu, tels qui étaient transportés par des maîtres de +vaisseau pour être vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui +sont déportés après avoir été reconnus coupables de crimes qui méritent +la mort.</p> + +<p>—Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de différence: +les planteurs les achètent, et ils vont travailler tous ensemble aux +champs jusqu'à ce que leur temps soit fini; quand il est expiré, +dit-elle, on leur donne des encouragements à seule fin qu'ils plantent +eux-mêmes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de +terre, et ils se mettent au travail pour déblayer et défricher le +terrain, puis pour le planter de tabac et de blé, à leur propre usage; +et comme les marchands leur confient outils et le nécessaire sur le +crédit de leur récolte, avant qu'elle soit poussée, ils plantent chaque +année un peu plus que l'année d'auparavant, et ainsi achètent ce qu'ils +veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voilà comment, mon +enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage +considérable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix, +officiers des milices et magistrats des cités qui ont eu la main marquée +au fer rouge.</p> + +<p>Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre rôle +qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne +humeur, elle me dit qu'elle-même faisait partie de la seconde classe +d'habitants, qu'elle avait été embarquée ouvertement, s'étant aventurée +trop loin dans un cas particulier, d'où elle était devenue criminelle.</p> + +<p>—Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un très +beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la +paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.</p> + +<p>Cette histoire m'émut infiniment, mais ma mère, souriant, dit:</p> + +<p>—Il ne faut point vous émerveiller de cela, ma fille, comme d'une chose +étrange, car plusieurs des personnes les plus considérables de la +contrée portent la marque du fer à la main, et n'éprouvent aucune honte +à la reconnaître: voici le major X..., dit-elle; c'était un célèbre +pickpocket; voici le juge Ba...r: c'était un voleur de boutiques, et +tous deux ont été marqués à la main, et je pourrais vous en nommer +d'autres tels que ceux-là.</p> + +<p>Nous tînmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantité +d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour +qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'être +déportée quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur +un ton intime, à lui demander de me raconter des parties de sa propre +histoire, ce qu'elle fit avec une extrême simplicité et fort +sincèrement; comment elle était tombée en mauvaise compagnie à Londres +pendant ses jeunes années, ce qui était venu de ce que sa mère +l'envoyait fréquemment porter à manger à une de ses parentes, qui était +prisonnière à Newgate, dans une misérable condition affamée, qui fut +ensuite condamnée à mort, mais ayant obtenu répit en plaidant son +ventre, périt ensuite dans la prison.</p> + +<p>Ici ma belle-mère m'énuméra une longue liste des affreuses choses qui se +passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.</p> + +<p>—Et, mon enfant, dit ma mère, peut-être que tu connais bien mal tout +cela, ou il se peut même que tu n'en aies jamais entendu parler; mais +sois-en sûre, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison +de Newgate engendre plus de voleurs et de misérables que tous les clubs +et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de malédiction, +dit ma mère, qui peuple à demi cette colonie.</p> + +<p>Ici elle continua à me raconter son histoire, si longuement, et de façon +si détaillée, que je commençai à me sentir très troublée; mais +lorsqu'elle arriva à une circonstance particulière qui l'obligeait à me +dire son nom, je pensai m'évanouir sur place; elle vit que j'étais en +désordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me +faisait souffrir. Je lui dis que j'étais si affectée de la mélancolique +histoire qu'elle avait dite, que l'émotion avait été trop forte pour +moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.</p> + +<p>—Mais, ma chérie, dit-elle très tendrement, il ne faut nullement +t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arrivées bien avant +ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inquiétude; oui, et je les +considère même dans mon souvenir avec une satisfaction particulière, +puisqu'elles ont servi à m'amener jusqu'ici.</p> + +<p>Puis elle continua à me raconter comment elle était tombée entre les +mains d'une bonne famille, où, par sa bonne conduite, sa maîtresse étant +morte, son maître l'avait épousée, et c'est de lui qu'elle avait eu mon +mari et ma sœur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement, +après la mort de son mari, elle avait amélioré les plantations à un +point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-là, si bien que la plus +grande partie des terres avaient été mises en culture par elle, non par +son mari; car elle était veuve depuis plus de seize ans.</p> + +<p>J'écoutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le +grand besoin que j'éprouvais de me retirer et de laisser libre cours à +mes passions; et qu'on juge quelle dut être l'angoisse de mon esprit +quand je vins à réfléchir que cette femme n'était ni plus ni moins que +ma propre mère, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que +j'étais grosse d'un troisième des œuvres de mon propre frère, et que je +couchais encore avec lui toutes les nuits.</p> + +<p>J'étais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde. +Oh! si l'histoire ne m'avait jamais été dite, tout aurait été si bien! +ce n'aurait pas été un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais +rien su!</p> + +<p>J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais +perpétuellement éveillée; je ne pouvais voir aucune utilité à le +révéler, et pourtant le dissimuler était presque impossible; oui, et je +ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais +le secret à mon mari, que je le voulusse ou non; si je le découvrais, le +moins que je pouvais attendre était de perdre mon mari; car c'était un +homme trop délicat et trop honnête pour continuer à être mon mari après +qu'il aurait su que j'étais sa sœur; si bien que j'étais embarrassée au +dernier degré.</p> + +<p>Je laisse à juger à tous les hommes les difficultés qui s'offraient à ma +vue: j'étais loin de mon pays natal, à une distance prodigieuse, et je +ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais très bien, mais +dans une condition insupportable en elle-même; si je me découvrais à ma +mère, il pourrait être difficile de la convaincre des détails, et je +n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle +m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'étais perdue; car la +simple suggestion me séparerait immédiatement de mon mari, sans me +gagner ni sa mère ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et +l'incertitude de l'autre, je serais sûrement perdue.</p> + +<p>Cependant, comme je n'étais que trop sûre de la vérité, il est clair que +je vivais en plein inceste et en prostitution avouée, le tout sous +l'apparence d'une honnête femme; et bien que je ne fusse pas très +touchée du crime qu'il y avait là, pourtant l'action avait en elle +quelque chose de choquant pour la nature et me rendait même mon mari +répugnant. Néanmoins, après longue et sérieuse délibération, je résolus +qu'il était absolument nécessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire +la moindre découverte ni à ma mère ni à mon mari; et ainsi je vécus sous +la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois années +encore.</p> + +<p>Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de +vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me +charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes +clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que +j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les +jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse; mais je +crois, en vérité, qu'elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces +deux crimes, et qu'elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de +bonne religion.</p> + +<p>Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu être; mais il est +certain que la mienne m'était fort incommode; car je ne vivais, comme je +l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne +pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l'issue n'en fut pas +bonne et toute mon apparente prospérité s'usa et se termina dans la +misère et la destruction.</p> + +<p>Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent +là; car toutes nos affaires ensuite tournèrent à mal, et, ce qu'il y eut +de pire, mon mari s'altéra étrangement, devint capricieux, jaloux et +déplaisant, et j'étais autant impatiente de supporter sa conduite +qu'elle était déraisonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et +nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l'un avec l'autre que +je réclamai l'exécution d'une promesse qu'il m'avait faite +volontairement quand j'avais consenti à quitter avec lui l'Angleterre; +c'était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en +Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donné avis un an à +l'avance pour régler ses affaires.</p> + +<p>Je dis que je réclamais de lui l'exécution de cette promesse, et je dois +avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se +pussent imaginer; mais je lui déclarai qu'il me traitait fort mal, que +j'étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et +qu'il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme +sans qu'il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l'Angleterre +lui en ôterait toute occasion.</p> + +<p>J'y insistai si absolument qu'il ne put éviter d'en venir au point ou de +me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgré qu'il usa de toute la +subtilité dont il fut maître, et employa sa mère et d'autres agents pour +prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions; mais en vérité le +fond de la chose gisait dans mon cœur, et c'est ce qui rendait toutes +ses tentatives vaines, car mon cœur lui était aliéné. J'étais dégoûtée +à la pensée d'entrer dans le même lit que lui et j'employais mille +prétextes d'indisposition et d'humeur pour l'empêcher de me toucher, ne +craignant rien tant que d'être encore grosse ce qui sûrement eût empêché +ou au moins retardé mon passage en Angleterre.</p> + +<p>Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une +résolution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour +l'Angleterre; que, bien qu'il me l'eût promis, pourtant ce serait une +chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en +un extrême désordre et serait tout près de le perdre entièrement; +qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au +monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y +voudrait insister.</p> + +<p>Ceci me fit plonger de nouveau; car lorsque je considérais la situation +avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu'il était réellement, un +homme diligent, prudent au fond, et qu'il ne savait rien de l'horrible +condition où il était, je ne pouvais que m'avouer que ma proposition +était très déraisonnable et qu'aucune femme ayant à cœur le bien de sa +famille n'eût pu désirer.</p> + +<p>Mais mon déplaisir était d'autre nature; je ne le considérais plus +comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mère, +et je résolus de façon ou d'autre de me dégager de lui, mais par quelle +manière, je ne le savais point.</p> + +<p>Il a été dit par des gens malintentionnés de notre sexe que si nous +sommes entêtées à un parti, il est impossible de nous détourner de nos +résolutions; et en somme je ne cessais de méditer aux moyens de rendre +mon départ possible, et j'en vins là avec mon mari, que je lui proposai +de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degré, et il me traita +pas seulement de femme cruelle, mais de mère dénaturée, et me demanda +comment je pouvais entretenir sans horreur la pensée de laisser mes deux +enfants sans mère (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais +les revoir. Il est vrai que si tout eût été bien, je ne l'eusse point +fait, mais maintenant mon désir réel était de ne jamais plus les revoir, +ni lui; et quant à l'accusation où il me reprochait d'être dénaturée, je +pouvais facilement y répondre moi-même, qui savais que toute cette +liaison était dénaturée à un point extrême.</p> + +<p>Toutefois, il n'y eut point de moyen d'amener mon mari au consentement; +il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il +était hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait +fort bien quiconque connaît la constitution de cette contrée.</p> + +<p>Nous eûmes beaucoup de querelles de famille là-dessus, et elles +montèrent à une dangereuse hauteur; car de même que j'étais devenue tout +à fait étrangère à lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde à +mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je +luttais de toutes mes forces pour l'amener à se séparer de moi, ce qui +était par-dessus tout ce que je désirais le plus.</p> + +<p>Il prit ma conduite fort mal, et en vérité bien pouvait-il le faire, car +enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brèche, en toutes +occasions, à l'extrémité, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse +folle, et que si je ne changeais point mes façons, il me mettrait en +traitement, c'est-à-dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il +trouverait que j'étais assez loin d'être folle, et qu'il n'était point +en son pouvoir, ni d'aucun autre scélérat, de m'assassiner; je confesse +qu'en même temps j'avais le cœur serré à la pensée qu'il avait de me +mettre dans une maison de fous, ce qui aurait détruit toute possibilité +de faire paraître la vérité; car alors personne n'eût plus ajouté foi à +une seule de mes paroles.</p> + +<p>Ceci m'amena donc à une résolution, quoi qu'il pût advenir, d'exposer +entièrement mon cas; mais de quelle façon m'y prendre, et à qui, était +une difficulté inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon +mari, qui s'éleva à une extrémité telle que je fus poussée presque à +tout lui dire en face; mais bien qu'en réservant assez pour ne pas en +venir aux détails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une +extraordinaire confusion, et enfin j'éclatai et je dis toute l'histoire.</p> + +<p>Il commença par une expostulation calme sur l'entêtement que je mettais +à vouloir partir pour l'Angleterre. Je défendis ma résolution et une +parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute +querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut +mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une +mère; qu'en somme je ne méritais pas d'être traitée en femme; qu'il +avait employé avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait +opposé toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chrétien, +et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutôt +en chien qu'en homme, plutôt comme l'étranger le plus méprisable que +comme un mari; qu'il avait une extrême aversion à user avec moi de +violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la nécessité et que +dans l'avenir il serait forcé de prendre telles mesures qui me +réduiraient à mon devoir.</p> + +<p>Mon sang était maintenant enflammé à l'extrême, et rien ne pouvait +paraître plus irrité! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, +je les méprisais également; que pour mon passage en Angleterre, j'y +étais résolue, advint ce que pourrait; que pour ce qui était de ne le +point traiter en mari ni d'agir en mère de mes enfants, il y avait +peut-être là-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que +je jugeais à propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'était mon +mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais +bonne raison de ne point m'inquiéter d'eux plus que je ne le faisais.</p> + +<p>J'avoue que je fus émue de pitié pour lui sur mes paroles, car il +changea de couleur, pâle comme un mort, muet comme un frappé par la +foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait pâmer; en somme il fut +pris d'un transport assez semblable à une apoplexie; il tremblait; une +sueur ou rosée découlait de son visage, et cependant il était froid +comme la glèbe; si bien que je fus obligée de courir chercher de quoi le +ranimer; quand il fut revenu à lui, il fut saisi de hauts-le-cœur et se +mit à vomir; et un peu après on le mit au lit, et le lendemain matin il +était dans une fièvre violente.</p> + +<p>Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il +vint à être un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue +une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose à me demander +avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'étais fâchée +d'être allée si loin, puisque je voyais le désordre où mes paroles +l'avaient jeté, mais que je le suppliais de ne point parler +d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.</p> + +<p>Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inquiéta plus qu'on ne +saurait supporter; car, maintenant, il commença de soupçonner qu'il y +avait quelque mystère encore enveloppé, mais ne put en approcher, si +fort qu'il devinât; tout ce qui courait dans sa cervelle était que +j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle +parcelle de telle chose en l'affaire; en vérité, pour mon autre mari, il +était réellement mort pour moi et il m'avait dit de le considérer comme +tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inquiétude sur ce chapitre.</p> + +<p>Mais je trouvai maintenant que la chose était allée trop loin pour la +dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-même me donna l'occasion de +m'alléger du secret bien à ma satisfaction; il m'avait travaillée trois +ou quatre semaines, sans parvenir à rien, pour obtenir seulement que je +lui dise si j'avais prononcé ces paroles à seule fin de le mettre en +colère, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible, +et refusai de rien expliquer, à moins que d'abord il consentît à mon +départ pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il +serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il était en mon pouvoir de le +rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou même de faire qu'il me +supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosité et le rendit importun +au plus haut point.</p> + +<p>Enfin il dit toute cette histoire à sa mère, et la mit à l'œuvre sur +moi, afin de me tirer la vérité; en quoi elle employa vraiment toute son +adresse la plus fine; mais je l'arrêtai tout net en lui disant que le +mystère de toute l'affaire était en elle-même, que c'était le respect +que je lui portais qui m'avait engagée à le dissimuler, et qu'en somme +je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas +insister.</p> + +<p>Elle fut frappée de stupeur à ces mots, et ne sut que dire ni penser; +puis écartant la supposition, et feignant de la regarder comme une +tactique, elle continua à m'importuner au sujet de son fils, afin de +combler, s'il était possible, la brèche qui s'était faite entre nous. +Pour cela, lui dis-je, c'était à la vérité un excellent dessein sur sa +part, mais il était impossible qu'elle pût y réussir; et que si je lui +révélais la vérité de ce qu'elle désirait, elle m'accorderait que +c'était impossible, et cesserait de le désirer. Enfin je parus céder à +son importunité, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus +grande importance, et qu'elle verrait bientôt qu'il en était ainsi; et +que je consentirais à le loger dans son cœur, si elle s'engageait +solennellement à ne pas le faire connaître à son fils sans mon +consentement.</p> + +<p>Elle mit longtemps à me promettre cette partie-là, mais plutôt que de ne +pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et après +beaucoup d'autres préliminaires je commençai et lui dis toute +l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle était étroitement mêlée à +la malheureuse rupture qui s'était faite entre son fils et moi, par +m'avoir raconté sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait à +Londres; et que la surprise où elle avait vu que j'étais, m'avait saisie +à cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et +l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait méconnaître, que je +n'étais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, +née de son corps dans la prison de Newgate; la même qui l'avait sauvée +de la potence parce qu'elle était dans son sein, qu'elle avait laissée +en telles et telles mains lorsqu'elle avait été déportée.</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer l'étonnement où elle fut; elle ne fut pas +encline à croire l'histoire, ou à se souvenir des détails; car +immédiatement elle prévit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute +la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires +qu'elle m'avait dites d'elle-même, et que si elle ne m'avait pas eu +dites, elle eût été peut-être bien aise de nier, qu'elle se trouva la +bouche fermée, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, +et m'embrasser, et pleurer très ardemment sur moi, sans dire une seule +parole pendant un très long temps; enfin elle éclata:</p> + +<p>—Malheureuse enfant! dit-elle, quelle misérable chance a pu t'amener +jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille, +dit-elle, mais nous sommes tous perdus! mariée à ton propre frère! trois +enfants, et deux vivants, tous de la même chair et du même sang! mon +fils et ma fille ayant couché ensemble comme mari et femme! tout +confusion et folie! misérable famille! qu'allons-nous devenir? que +faut-il dire? que faut-il faire?</p> + +<p>Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de +parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole +me blessait jusqu'à l'âme. Dans cette sorte de stupeur nous nous +séparâmes pour la première fois; quoique ma mère fût plus surprise que +je ne l'étais, parce que la chose était plus nouvelle pour elle que pour +moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien à son fils +jusqu'à ce que nous en eussions causé de nouveau.</p> + +<p>Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous eûmes +une seconde conférence sur le même sujet, où, semblant feindre d'oublier +son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oublié +quelques-uns des détails, elle se prit à les raconter avec des +changements et des omissions; mais je lui rafraîchis la mémoire sur +beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oubliés, puis j'amenai +le reste de l'histoire de façon si opportune qu'il lui fut impossible de +s'en dégager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses +exclamations sur la dureté de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu +dissipé, nous entrâmes en débat serré sur ce qu'il convenait de faire +d'abord avant de rien expliquer à mon mari. Mais à quel propos pouvaient +être toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue à +notre anxiété ou comment il pouvait être sage de lui dévoiler une +pareille tragédie; il était impossible de juger ou de deviner l'humeur +dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il +venait à avoir assez peu le gouvernement de soi-même pour le rendre +public, il était facile de prévoir que ce serait la ruine de la famille +entière; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait, +il me répudierait peut-être avec dédain, et me laisserait à lui faire +procès pour la pauvre dot que je lui avais apportée, et peut-être la +dépenser en frais de justice pour être mendiante en fin de compte; et +ainsi le verrais-je peut-être au bout de peu de mois dans les bras d'une +autre femme, tandis que je serais moi-même la plus malheureuse créature +du monde. Ma mère était aussi sensible à tout ceci que moi; et en somme +nous ne savions que faire. Après, quelque temps nous en vînmes à de plus +sobres résolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que +l'opinion de ma mère et la mienne différaient entièrement l'une de +l'autre, étant contradictoires; car l'opinion de ma mère était que je +devais enterrer l'affaire profondément, et continuer à vivre avec lui +comme mon mari, jusqu'à ce que quelque autre événement rendit la +découverte plus aisée; et que cependant elle s'efforcerait de nous +réconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et +ainsi que toute l'affaire demeurât un secret aussi impénétrable que la +mort.—Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il +vient au jour.</p> + +<p>Pour m'encourager à ceci, elle promit de rendre ma condition aisée et de +me laisser à sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part réservée et +séparée de mon mari; de sorte que si la chose venait à être connue plus +tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire +rendre justice par lui.</p> + +<p>Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle +fût belle et tendre de la part de ma mère; mais mes idées couraient sur +une tout autre route.</p> + +<p>Quant à garder la chose enserrée dans nos cœurs, et à laisser tout en +l'état, je lui dis que c'était impossible; et je lui demandai comment +elle pouvait penser que je pourrais supporter l'idée de continuer à +vivre avec mon propre frère. En second lieu je lui dis que ce n'était +que parce qu'elle était en vie qu'il y avait quelque support à la +découverte, et que tant qu'elle me reconnaîtrait pour sa fille, avec +raison d'en être persuadée, personne d'autre n'en douterait; mais que si +elle mourait avant la découverte, on me prendrait pour une créature +imprudente qui avait forgé ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on +me considérerait comme folle et égarée. Alors je lui dis comment il +m'avait menacée déjà de m'enfermer dans une maison de fous, et dans +quelle inquiétude j'avais été là-dessus, et comment c'était la raison +qui m'avait poussée à tout lui découvrir.</p> + +<p>Et enfin je lui dis qu'après les plus sérieuses réflexions possibles, +j'en était venue à cette résolution que j'espérais qui lui plairait et +n'était point extrême, qu'elle usât de son influence pour son fils pour +m'obtenir le congé de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais +demandé, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en +marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui +suggérant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me +rejoindre.</p> + +<p>Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui +découvrirait graduellement le cas, suivant qu'elle serait guidée par sa +discrétion, de façon qu'il ne fût pas surpris à l'excès et ne se +répandit pas en passions et en extravagances; et qu'elle aurait soin de +l'empêcher de prendre de l'aversion pour les enfants ou de les +maltraiter, ou de se remarier, à moins qu'il eût la certitude que je +fusse morte.</p> + +<p>C'était là mon dessein, et mes raisons étaient bonnes: je lui étais +véritablement aliénée par toutes ces choses; en vérité je le haïssais +mortellement comme mari, et il était impossible de m'ôter l'aversion +fixe que j'avais conçue; en même temps cette vie illégale et +incestueuse, jointe à l'aversion, me rendait la cohabitation avec lui la +chose la plus répugnante au monde; et je crois vraiment que j'en étais +venue au point que j'eusse autant aimé à embrasser un chien, que de le +laisser s'approcher de moi; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la +pensée d'entrer dans les mêmes draps que lui; je ne puis dire qu'il +était bien de ma part d'aller si loin, tandis que je ne me décidais +point à lui découvrir le secret; mais je raconte ce qui était, non pas +ce qui aurait dû ou qui n'aurait pas du être.</p> + +<p>Dans ces opinions directement opposées ma mère et moi nous continuâmes +longtemps, et il fut impossible de réconcilier nos jugements; nous eûmes +beaucoup de disputes là-dessus, mais aucune de nous ne voulait céder ni +ne pouvait convaincre l'autre.</p> + +<p>J'insistais sur mon aversion à vivre en état de mariage avec mon propre +frère; et elle insistait sur ce qu'il était impossible de l'amener à +consentir à mon départ pour l'Angleterre; et dans cette incertitude nous +continuâmes, notre différend ne s'élevant pas jusqu'à la querelle ou +rien d'analogue; mais nous n'étions pas capables de décider ce qu'il +fallait faire pour réparer cette terrible brèche.</p> + +<p>Enfin je me résolus à un parti désespéré, et je dis à ma mère que ma +résolution était, en somme, que je lui dirais tout moi-même. Ma mère fut +épouvantée à la seule idée de mon dessein: mais je la priai de se +rassurer, lui dis que je le ferais peu à peu et doucement, avec tout +l'art de la bonne humeur dont j'étais maîtresse, et que je choisirais +aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari +également dans sa bonne humeur; je lui dis que je ne doutais point que +si je pouvais avoir assez d'hypocrisie pour feindre plus d'affection +pour lui que je n'en avais réellement, je réussirais dans tout mon +dessein et que nous nous séparerions par consentement et de bon gré car +je pouvais l'aimer assez bien comme frère, quoique non pas comme mari.</p> + +<p>Et pendant tout ce temps il assiégeait ma mère, afin de découvrir, si +possible, ce que signifiait l'affreuse expression dont je m'étais +servie, comme il disait, quand je lui avais crié que je n'étais pas sa +femme devant la loi, ni mes enfants n'étaient les siens devant la loi. +Ma mère lui fit prendre patience, lui dit qu'elle ne pouvait tirer de +moi nulle explication, mais qu'elle voyait que j'étais fort troublée par +une chose qu'elle espérait bien me faire dire un jour; et cependant lui +recommanda sérieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me +regagner par la douceur qu'il avait eue auparavant; lui dit qu'il +m'avait terrifiée et plongée dans l'horreur par ses menaces de +m'enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais +pousser une femme au désespoir, quelque raison qu'il y eût.</p> + +<p>Il lui promit d'adoucir sa conduite, et la pria de m'assurer qu'il +m'aimait plus que jamais et qu'il n'entretenait point de dessein tel que +m'envoyer dans une maison de fous, quoi qu'il pût dire pendant sa +colère, et il pria aussi ma mère d'user pour moi des mêmes persuasions +afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois.</p> + +<p>Je sentis aussitôt les effets de ce traité; la conduite de mon mari +s'altéra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi; rien ne +saurait être plus tendre et plus obligeant qu'il ne l'était envers moi à +toutes occasions; et je ne pouvais faire moins que d'y donner quelque +retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de +façon maladroite, car rien ne m'était plus effrayant que ses caresses, +et l'appréhension de devenir de nouveau grosse de lui était près de me +jeter dans des accès; et voilà qui me faisait voir qu'il y avait +nécessité absolue de lui révéler le tout sans délai, ce que je fis +toutefois avec toute la précaution et la réserve qu'on peut s'imaginer.</p> + +<p>Il avait continué dans son changement de conduite à mon égard depuis +près d'un mois, et nous commencions à vivre d'un nouveau genre de vie +l'un avec l'autre, et si j'avais pu me satisfaire de cette position, je +crois qu'elle aurait pu durer tant que nous eussions vécu ensemble. Un +soir que nous étions assis et que nous causions tous deux sous une +petite tonnelle qui s'ouvrait sous un bosquet à l'entrée du jardin, il +se trouva en humeur bien gaie et agréable, et me dit quantité de choses +tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne +entente, et les désordres de notre rupture de jadis, et quelle +satisfaction c'était pour lui que nous eussions lieu d'espérer que +jamais plus il ne s'élèverait rien entre nous.</p> + +<p>Je tirai un profond soupir, et lui dis qu'il n'y avait femme du monde +qui pût être plus charmée que moi de la bonne entente que nous avions +conservée, ou plus affligée de la voir rompre, mais que j'étais fâchée +de lui dire qu'il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse +qui me tenait de trop près au cœur et que je ne savais comment lui +révéler, ce qui rendait mon rôle fort misérable, et m'ôtait toute +jouissance de repos. Il m'importuna de lui dire ce que c'était; je lui +répondis que je ne saurais le faire; que tant que le secret lui +resterait caché, moi seule je serais malheureuse, mais que s'il +l'apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux; et qu'ainsi la +chose la plus tendre que je pusse faire était de le tenir dans les +ténèbres, et que c'était la seule raison qui me portait à lui tenir +secret un mystère dont je pensais que la garde même amènerait tôt ou +tard ma destruction.</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer la surprise que lui donnèrent ces paroles, +et la double importunité dont il usa envers moi pour obtenir une +révélation; il m'assura qu'on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni +même fidèle, si je continuais à garder le secret. Je lui dis que je le +pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me résoudre. Il revint +à ce que j'avais dit autrefois, et me dit qu'il espérait que ce secret +n'avait aucun rapport avec les paroles que m'avait arrachées la colère, +et qu'il avait résolu d'oublier tout cela, comme l'effet d'un esprit +prompt et excité. Je lui dis que j'eusse bien voulu pouvoir tout oublier +moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l'impression était +trop profonde.</p> + +<p>Il me dit alors qu'il était résolu à ne différer avec moi en rien, et +qu'ainsi il ne m'importunerait plus là-dessus, et qu'il était prêt à +consentir à tout ce que je dirais ou ferais; mais qu'il me suppliait +seulement de convenir que, quoi que ce pût être, notre tendresse l'un +pour l'autre n'en serait plus jamais troublée.</p> + +<p>C'était la chose la plus désagréable qu'il pût me dire, car vraiment je +désirais qu'il continuât à m'importuner afin de m'obliger à avouer ce +dont la dissimulation me semblait être la mort; de sorte que je répondis +tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus être +importunée, quoique ne sachant nullement comment céder.</p> + +<p>—Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m'accorderez-vous si +je vous dévoile cette affaire?</p> + +<p>—Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me +demander.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez +pas que je sois en faute, ou volontairement mêlée aux causes des +malheurs, qui vont suivre, vous ne me blâmerez, ni ne me maltraiterez, +ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d'un événement qui n'est +point survenu par ma faute.</p> + +<p>—C'est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que +de ne point vous blâmer pour ce qui n'est point de votre faute; +donnez-moi une plume et de l'encre, dit-il.</p> + +<p>De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il +rédigea la condition dans les termes mêmes où je l'avais proposée et la +signa de son nom.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chérie?</p> + +<p>—Il faut encore, dis-je, que vous ne me blâmiez pas de ne point vous +avoir découvert le secret avant que je le connusse.</p> + +<p>—Très juste encore, dit-il; de tout mon cœur. Et il écrivit également +cette promesse et la signa.</p> + +<p>—Alors, mon ami, dis-je, je n'ai plus qu'une condition à vous imposer, +et c'est que, puisque personne n'y est mêlé que vous et moi, vous ne le +révélerez à personne au monde, excepté votre mère; et que dans toutes +les mesures que vous adopterez après la découverte, puisque j'y suis +mêlée comme vous, quoique aussi innocente que vous-même, vous ne vous +laisserez point entraîner par la colère, et n'agirez en rien à mon +préjudice ou au préjudice de votre mère, sans ma connaissance et mon +consentement.</p> + +<p>Ceci le surprit un peu, et il écrivit distinctement les paroles, mais +les lut et les relut à plusieurs reprises avant de les signer, hésitant +parfois dans sa lecture, et répétant les mots: «Au préjudice de ma mère! +à votre préjudice! Quelle peut être cette mystérieuse chose?»Pourtant +enfin il signa.</p> + +<p>—Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous +votre seing, mais comme vous allez ouïr la plus inattendue et +surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-être à famille au +monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme, +et avec la présence d'esprit qui convient à un homme de sens.</p> + +<p>—Je ferai de mon mieux, dit-il, à condition que vous ne me tiendrez +plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces +préliminaires.</p> + +<p>—Eh bien, alors, dis-je, voici: De même que je vous ai dit autrefois +dans l'emportement que je n'étais pas votre femme devant la loi et que +nos enfants n'étaient pas nos enfants devant la loi, de même il faut que +je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillité et tendresse, +mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre sœur et vous mon +propre frère, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mère +aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la +vérité de ce que je dis en une manière qui ne peut être niée ni +contredite.</p> + +<p>Je le vis devenir pâle, et ses yeux hagards, et je dis:</p> + +<p>—Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre +présence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous préparer +que je n'ai fait?</p> + +<p>Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de +rhum (qui est le cordial ordinaire de la contrée), car il perdait +connaissance.</p> + +<p>Quand il fut un peu remis, je lui dis:</p> + +<p>—Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue +explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour +l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi brève que possible.</p> + +<p>Et là-dessus je lui dis ce que je croyais nécessaire au fait même, et, +en particulier, comment ma mère était venue à me le découvrir.</p> + +<p>—Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes +capitulations et que je n'ai pas été la cause de ce malheur et que je ne +pouvais l'être, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.</p> + +<p>—J'en suis pleinement assuré, dit-il, mais c'est une horrible surprise +pour moi; toutefois, je sais un remède qui réparera tout, un remède qui +mettra fin à toutes vos difficultés, sans que vous partiez pour +l'Angleterre.</p> + +<p>—Ce serait étrange, dis-je, comme tout le reste.</p> + +<p>—Non, non, ce sera aisé; il n'y a d'autre personne qui gêne en tout +ceci que moi-même.</p> + +<p>Il avait l'air d'être agité par quelque désordre en prononçant ces +paroles; mais je n'en appréhendai rien à cet instant, croyant, comme on +dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais, +ou que ceux qui en parlent ne les font point.</p> + +<p>Mais la douleur n'était pas venue en lui à son extrémité, et j'observai +qu'il devenait pensif et mélancolique et, en un mot, il me sembla que sa +tête se troublait un peu. Je m'efforçais de le rappeler à ses esprits +par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre +conduite, et parfois il se trouvait bien, et me répondait avec assez de +courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pensées, et il +alla jusqu'à attenter par deux fois à sa propre vie; la seconde, il fut +sur le point d'étrangler, et si sa mère n'était pas entrée dans la +chambre à l'instant même, il fût mort; mais avec l'aide d'un serviteur +nègre, elle coupa la corde et le rappela à la vie.</p> + +<p>Enfin, grâce à une inlassable importunité, mon mari dont la santé +paraissait décliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je +trouvai la route libre; et par l'intercession de ma mère, j'obtins une +excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.</p> + +<p>Quand je me séparai de mon frère (car c'est ainsi que je dois maintenant +le nommer), nous convînmes qu'après que je serais arrivée, il feindrait +de recevoir la nouvelle que j'étais morte en Angleterre et qu'ainsi il +pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea à correspondre avec +moi comme sa sœur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je +vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour +m'entretenir sous le nom de sa sœur; et sous quelques rapports il fut +fidèle à sa parole; mais tout fut si étrangement mené que j'en éprouvai +fort sensiblement les déceptions, comme vous saurez bientôt.</p> + +<p>Je partis au mois d'août, après être restée huit ans dans cette +contrée; et maintenant une nouvelle scène de malheurs m'attendait; peu +de femmes peut-être ont traversé la pareille.</p> + +<p>Nous fîmes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la côte +d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fûmes +secoués par deux ou trois tempêtes, dont l'une nous chassa sur la côte +d'Irlande, où nous relâchâmes à Kinsale. Là nous restâmes environ treize +jours, et, après nous être rafraîchis à terre, nous nous embarquâmes de +nouveau, mais trouvâmes de nouveau du fort mauvais temps, où le vaisseau +rompit son grand mât, comme ils disent; mais nous entrâmes enfin au port +de Milford, en Cornouailles où, bien que je fusse très loin de notre +port de destination, pourtant ayant mis sûrement le pied sur le sol +ferme de l'île de Bretagne, je résolus de ne plus m'aventurer sur les +eaux qui m'avaient été si terribles; de sorte qu'emmenant à terre mes +hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres +papiers, je résolus de gagner Londres et de laisser le navire aller +trouver son port; le port auquel il était attaché était Bristol, où +vivait le principal correspondant de mon frère.</p> + +<p>J'arrivai à Londres au bout d'environ trois semaines, où j'appris, un +peu après, que le navire était arrivé à Bristol, mais en même temps +j'eus la douleur d'être informée que par la violente tempête qu'il avait +supportée, et le bris du grand mât, il avait été fortement avarié, et +qu'une grande partie de la cargaison était toute gâtée.</p> + +<p>J'avais maintenant une nouvelle scène de vie sur les mains, et qui avait +une affreuse apparence; j'étais partie avec une sorte d'adieu final; le +chargement que j'avais apporté avec moi était considérable, en vérité, +s'il fût arrivé en bon état, et par son aide, j'eusse pu me remarier +suffisamment bien; mais, comme il était, j'étais réduite en tout à deux +ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'étais +entièrement sans amis, oui, même sans connaissances; car je trouvai +qu'il était absolument nécessaire de ne pas raviver les connaissances +d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait disposée jadis à happer +une fortune, elle était morte et son mari aussi.</p> + +<p>Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bientôt après à faire +le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je +me donnai le divertissement d'aller à Bath; car ainsi que j'étais encore +loin d'être vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours été gaie, +continuait de l'être à l'extrême; et moi qui étais, maintenant, en +quelque façon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans +fortune, j'espérais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre +qui pût améliorer ma condition, ainsi qu'il était arrivé jadis.</p> + +<p>Bath est un lieu d'assez de galanterie, coûteux et rempli de pièges; j'y +allais, à la vérité, à seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je +dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions +que d'honnêtes, et que je n'étais point d'abord hantée par les pensées +qui me menèrent ensuite sur la route où je souffris de me laisser guider +par elles.</p> + +<p>Là je restai toute l'arrière-saison, comme on dit là-bas, et j'y nouai +de misérables liaisons qui plutôt me poussèrent aux folies où je tombai +qu'elles ne me fortifièrent à l'encontre. Je vivais en agrément, +recevais de la bonne société, je veux dire une société délicate et +joyeuse; mais je découvris avec découragement que cette façon de vivre +me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en +dépensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner à mort +et ceci me donna beaucoup de tristes réflexions. Toutefois je les +secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se +présenterait à mon avantage.</p> + +<p>Mais je n'étais point dans le lieu qu'il fallait; je n'étais plus à +Redriff, où, si je me fusse convenablement établie, quelque honnête +capitaine marin ou autre eût pu me solliciter d'honorable mariage; mais +j'étais à Bath, où les hommes trouvent une maîtresse parfois, mais bien +rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les +liaisons privées qu'une femme peut y espérer doivent avoir quelque +tendance de cette sorte.</p> + +<p>J'avais passé suffisamment bien le début de la saison car bien que +j'eusse noué liaison avec un gentilhomme qui venait à Bath pour se +divertir, je n'avais point consenti de traité pernicieux. Mais cette +première saison m'amena pourtant à faire la connaissance d'une femme +dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise +maison, certes, mais qui n'était pas elle-même, remplie des meilleurs +principes. Je m'étais, à toutes occasions, conduite avec tant +d'honnêteté, que ma réputation n'avait pas été touchée par la moindre +souillure, et tous les hommes avec qui j'avais fréquenté étaient de si +bonne renommée, que je n'avais pas obtenu le moindre blâme sur ces +liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y eût nul moyen de +proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un +seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma +compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait à dire, +lui était fort agréable, mais à ce moment il n'y eut rien de plus.</p> + +<p>Je passai bien des heures mélancoliques à Bath après que toute la +société eut quitté la ville, car bien que j'allasse parfois à Bristol +pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me +semblait préférable de retourner à Bath et d'en faire ma résidence, +parce qu'étant en bons termes avec la femme chez qui j'avais logé l'été, +je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre à meilleur marché que partout +ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais +joyeusement passé l'été; mais ayant noué une intimité plus étroite avec +la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'empêcher de lui +communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur +l'esprit, et, en particulier, la pauvreté de ma condition; je lui dis +aussi que j'avais en Virginie ma mère et mon frère, qui étaient dans une +situation aisée, et comme j'avais véritablement écrite ma mère une +lettre privée pour lui représenter ma condition et la grande perte que +j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir à ma nouvelle +amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui était véritable; et comme +les navires allaient de Bristol à la rivière de York, en Virginie, et +retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour +Londres, et que mon frère correspondait principalement avec Bristol, je +crus qu'il était bien préférable d'attendre mes envois là où j'étais que +d'aller à Londres.</p> + +<p>Ma nouvelle amie parut fort sensiblement émue de ma condition, et, en +vérité, elle eut la bonté de réduire le prix qu'il me coûtait pour vivre +avec elle, jusqu'à être si bas pendant l'hiver, que je me persuadai +qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne +payai rien du tout.</p> + +<p>Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer +gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu'à +ce que je trouvai nécessaire d'agir différemment; elle avait quelques +personnes de marque qui logeaient fréquemment dans sa maison, et en +particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherché +ma société l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre +gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la même maison; je +soupçonnai ma propriétaire de l'avoir invité, en lui faisant savoir que +j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia.</p> + +<p>Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me +témoigner une confiance particulière; c'était un véritable gentilhomme, +je dois l'avouer, et sa société m'était aussi agréable que la mienne, je +crois, pouvait l'être pour lui; il ne me fit d'autres professions que +d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu, +qu'ainsi qu'il le déclarait souvent, il pensait que s'il proposait rien +d'autre, je le repousserais avec mépris; il eut bientôt appris par moi +que j'étais veuve, que j'étais arrivée de Virginie à Bristol par les +derniers navires, et que j'attendais à Bath la venue de la prochaine +flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens considérables; +j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la tête +troublée, et qu'elle avait été placée sous le gouvernement de ses +propres parents, à quoi il avait consenti, pour empêcher tout blâme à +l'endroit du mauvais ménagement de la cure; et que, cependant, il était +venu à Bath pour se récréer l'esprit dans des circonstances si +mélancoliques.</p> + +<p>Ma propriétaire qui, de son propre gré, encourageait cette liaison en +toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un +homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en +vérité, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions +logés tous deux de plain-pied, et qu'il fût souvent entré dans ma +chambre, même quand j'étais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne +s'était jamais avancé au delà d'un baiser, ou ne m'avait sollicitée même +de chose autre, jusque longtemps après, comme vous l'entendrez.</p> + +<p>Je faisais fréquemment à ma propriétaire des remarques sur l'excès de sa +modestie, et de son côté elle m'assurait qu'elle n'en était pas +surprise, l'ayant aperçu dès l'abord; toutefois, elle me répétait +qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui, +en faveur de ma société, car en vérité il semblait qu'il fût toujours à +mes trousses. Je lui répondis que je ne lui avais pas donné la moindre +occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter +de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena +l'affaire avec tant de dextérité, que la première fois que nous fûmes +seuls ensemble, après qu'elle lui eut parlé, il se mit à s'enquérir de +ma condition, comment je m'étais entretenue depuis mon débarquement, et +si je n'avais point besoin d'argent.</p> + +<p>Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison +de tabac fût avariée, toutefois elle n'était pas entièrement perdue; que +le marchand auquel j'avais été consignée m'avait traitée avec tant +d'honnêteté, que je n'avais point éprouvé de besoin, et que j'espérais +par gouvernement frugal faire durer ce que je possédais jusqu'à recevoir +un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant +j'avais retranché sur mes dépenses, et qu'au lieu qu'à la saison +dernière j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et +qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle à manger au +premier étage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et +d'autres choses semblables. «Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite +aujourd'hui qu'auparavant;» ajoutant que sa société m'avait portée à +vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui +étais fort obligée; et ainsi, j'écartai toute proposition pour +l'instant.</p> + +<p>Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit +qu'il trouvait que je répugnais à lui confier la vérité de ma condition, +ce dont il était fâché, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de +satisfaire sa curiosité, mais simplement pour m'aider, si l'occasion +s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin +d'assistance, il n'avait qu'une chose à me demander, qui était de lui +promettre si j'étais en quelque manière gênée, de le lui dire +franchement, et d'user de lui avec la même liberté qu'il en faisait +l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dévoué, +quoique peut-être j'éprouvasse la crainte de me fier à lui.</p> + +<p>Je n'omis rien de ce qui convenait qui fût dit par une personne +infiniment obligée, pour lui faire comprendre que j'éprouvais fort +vivement sa générosité; et, en vérité, à partir de ce moment, je ne +parus pas si réservée avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore +des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien +libre que fût notre conversation, je n'en pus venir à cette liberté +qu'il désirait, et qui était de lui dire que j'avais besoin d'argent, +quoique secrètement je fusse bien heureuse de son offre.</p> + +<p>Quelques semaines passèrent là-dessus, et toujours je ne lui demandais +point d'argent; quand ma propriétaire, une rusée créature, qui m'en +avait souvent pressée, mais trouvait que je ne pouvais le faire, +fabrique une histoire de sa propre invention et vient crûment à moi +pendant que nous étions ensemble:</p> + +<p>—Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ce +matin.</p> + +<p>—Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont été +pris par les Français?</p> + +<p>Car c'est ce que je redoutais.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoyée à Bristol hier +pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point +rapporté.</p> + +<p>Je n'étais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela +aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun +besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au +jeu, de sorte que je la repris de court:</p> + +<p>—Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis-je, puisque +je vous assure qu'il m'a apporté tout l'argent que je l'avais envoyé +chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse où il y avait environ +douze guinées. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en +donner la plus grande partie tout à l'heure.</p> + +<p>Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi; +trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de +liberté; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit +sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparlâmes, et je le trouvai +pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il espérait que je ne me +laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais +promis le contraire; je lui répondis que j'avais été fort vexée de ce +que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d'une chose où +elle n'avait point à se mêler; mais que j'avais supposé qu'elle désirait +être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que +j'avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.</p> + +<p>Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que +je l'avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment; +mais le lendemain matin, ayant entendu que j'étais levée avant lui, il +m'appela, et je lui répondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il +était au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du +lit, car il me dit qu'il avait quelque chose à me dire. Après quelques +expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien +honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait. +Après une petite chicane sur le mot «sincère», et lui avoir demandé si +jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je +lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa prière était, +dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussitôt ma main dans ma +poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois guinées +et demie; alors il me demanda si c'était tout l'argent que j'avais; je +lui dis: «Non», riant encore, «il s'en faut de beaucoup.»</p> + +<p>Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher +tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que +j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'où je lui rapportai un +petit tiroir secret où j'avais environ six guinées de plus et un peu de +monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que +c'était là toute ma fortune, honnêtement à un shilling près; il regarda +l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le +remit pêle-mêle dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira +une clef, et me pria d'ouvrir une petite boîte en bois de noyer qu'il +avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans +ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près +de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir +et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une +pleine poignée; je ne voulais point, et me dérobais; mais il me serrait +la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y +fit prendre autant de guinées presque que j'en pus tenir à la fois.</p> + +<p>Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon +petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en +aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.</p> + +<p>Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne +humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce +ne fut pas longtemps après qu'il commença chaque jour de trouver des +défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes; et, en un mot, il +me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie, +d'ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître; je n'aimais rien +mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait +bien ménager l'argent qu'il m'avait prêté, sans quoi je ne pourrais +jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il +avait un sincère respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il +ne m'avait pas prêté cet argent, mais me l'avait donné, et qu'il pensait +que je l'eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi +entièrement que je l'avais fait. Après cela, il me fit prendre une +servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m'obligea à +prendre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volontiers, +persuadée, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme +qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.</p> + +<p>Nous avions vécu ainsi près de trois mois, quand la société de Bath +commençant à s'éclaircir, il parla de s'en aller, et il était fort +désireux de m'emmener avec lui à Londres; j'étais assez troublée de +cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y +trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire était en +litige, il se trouva fort indisposé; il était allé dans un endroit du +Somersetshire qu'on nomme Shepton; et là il tomba très malade, si malade +qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais à Bath pour +me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il +m'avait confié son argent et autres choses de valeur, et je ne savais +qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le +logement à clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de +sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise à porteurs +à Bath, où nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils.</p> + +<p>Il y consentit et je le ramenai à Bath, qui était à environ quinze +lieues, autant que je m'en souviens; là il continua d'être fort malade +d'une fièvre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le +soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse été sa +femme; en vérité, si j'avais été sa femme, je n'aurais pu faire +davantage; je restais assise auprès de lui si longtemps et si souvent, +qu'à la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte +que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y +couchai, juste au pied de son lit.</p> + +<p>J'étais vraiment sensiblement affectée de sa condition et des +appréhensions de perdre un ami tel qu'il était et tel qu'il serait sans +doute pour moi; et je restais assise à pleurer près de lui pendant bien +des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il +arriva d'ailleurs, mais très lentement.</p> + +<p>S'il en était autrement que je ne vais dire, je ne répugnerais pas à le +révéler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais +j'affirme qu'à travers toute cette liaison, excepté pour ce qui est +d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous étions au lit, et de +l'office nécessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il +n'avait point passé entre nous la moindre parole ou action impure. Oh! +si tout fût resté de même jusqu'à la fin!</p> + +<p>Après quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et +j'aurais enlevé mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le +permettre, jusqu'à ce qu'il pût s'aventurer sans personne pour le +garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.</p> + +<p>Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse +pour lui; et quand il fut bien, il me fit présent de cinquante guinées +pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqué ma +vie pour sauver la sienne.</p> + +<p>Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sincère +et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extrême réserve pour +ma vertu et la sienne; je lui dis que j'étais pleinement satisfaite +là-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il était tout nu au +lit avec moi, il préserverait aussi saintement ma vertu qu'il la +défendrait si j'étais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui +dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre +quelque occasion de m'en donner un témoignage indubitable.</p> + +<p>Ce fut longtemps après que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller +à Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi; +et maintenant, en vérité, notre intimité s'accrut. De Bristol, il +m'emmena à Gloucester, ce qui était simplement un voyage de plaisance, +pour prendre l'air, et là, par fortune, nous ne trouvâmes de logement à +l'hôtellerie que dans une grande chambre à deux lits. Le maître de la +maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans +celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:</p> + +<p>—Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enquérir si cette dame est +votre épouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honnêtement coucher +dans ces deux lits que si vous étiez dans deux chambres.</p> + +<p>Et là-dessus il tire un grand rideau qui s'étendait tout au travers de +la chambre, et qui séparait les lits en effet.</p> + +<p>—Eh bien, dit mon ami, très au point, ces lits feront l'affaire; pour +le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble, +quoique nous puissions loger l'un près de l'autre.</p> + +<p>Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honnêteté. Quand +nous en vînmes à nous mettre au lit il sortit décemment de la chambre, +jusqu'à ce que je fusse couchée, et puis se mit au lit dans l'autre lit, +d'où il me parla, s'étant étendu, assez longtemps.</p> + +<p>Enfin, répétant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au +lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de +son lit:</p> + +<p>—Et maintenant, ma chérie vous allez voir combien je vais être juste +pour vous, et que je sais tenir parole.</p> + +<p>Et le voilà venir jusqu'à mon lit.</p> + +<p>Je fis quelque résistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas +résisté beaucoup, même s'il n'eût fait nulle de ces promesses; si bien +qu'après une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer +dans le lit; quand, il s'y fut couché, il m'entoura de ses bras, et +ainsi je couchai toute la nuit près de lui; mais il ne me fit rien de +plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras, +non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin, +et me laissa aussi innocente pour lui que le jour où je fus née....</p> + +<p>J'accorde que c'était là une noble action, mais comme c'était ce que je +n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite +stupeur. Nous fîmes le reste du voyage dans les mêmes conditions +qu'avant, et nous revînmes à Bath, où, comme il avait occasion d'entrer +chez moi quand il voulait, il répéta souvent la même modération, et +fréquemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarités de +mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit +d'aller plus loin, et il en tirait grande vanité. Je ne dis pas que j'en +étais aussi entièrement charmée qu'il pensait que je fusse, car j'avoue +que j'étais bien plus vicieuse que lui.</p> + +<p>Nous vécûmes ainsi près de deux ans et avec la seule exception qu'il se +rendit trois fois à Londres durant ce temps, et qu'une fois il y +séjourna quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me +donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.</p> + +<p>Si nous avions continué ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison +de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer +trop près du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouvâmes; et ici +encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la première infraction +ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous étions au lit, bien +chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que +d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis +(je le répète avec bonté et horreur d'âme) que je pouvais trouver dans +mon cœur de le dégager de sa promesse pour une nuit et point davantage.</p> + +<p>Il me prit au mot sur-le-champ, et après cela, il n'y eut plus moyen de +lui résister, et en vérité, je n'avais point envie de lui résister plus +longtemps.</p> + +<p>Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'échangeai la place +d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est <i>catin</i>. +Le matin nous fûmes tous deux à nos repentailles; je pleurai de tout +cœur, et lui-même reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous +pouvions faire l'un et l'autre; et la route étant ainsi débarrassée, les +barrières de la vertu et de la conscience renversées, nous eûmes à +lutter contre moins d'obstacles.</p> + +<p>Ce fut une morne sorte de conversation que nous entretînmes ensemble le +reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un +moment à l'autre je soulevais cette objection mélancolique: «Et si +j'allais être grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?»Il +m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fidèle, il me le +resterait; et que, puisque nous en étions venus là, ce qu'en vérité il +n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de +l'enfant autant que de moi. Ceci nous renforça tous deux: je lui assurai +que si j'étais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plutôt que +de le nommer comme père de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en +faute de rien, si je venais à être grosse. Ces assurances réciproques +nous endurcirent, et ensuite nous répétâmes notre crime tant qu'il nous +plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.</p> + +<p>Après que j'en fus sûre, et que je l'eus satisfait là-dessus, nous +commençâmes à songer à prendre des mesures pour nous conduire à cette +affaire, et je lui proposai de confier le secret à ma propriétaire, et +de lui demander un conseil, à quoi il s'accorda; ma propriétaire, femme, +ainsi que je trouvai, bien accoutumée à telles choses, ne s'en mit point +en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en +venir là, et nous plaisanta très joyeusement tous deux; comme je l'ai +dit, nous trouvâmes que c'était une vieille dame pleine d'expérience en +ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea à procurer une +sage-femme et une nourrice, à éteindre toute curiosité, et à en tirer +notre réputation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.</p> + +<p>Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller à +Londres ou de feindre son départ; quand il fut parti, elle informa les +officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame près +d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit +compte, comme elle prétendait, de son nom qui était sir Walter Cleave; +leur disant que c'était un digne gentilhomme et qu'elle répondrait à +toutes enquêtes et autres choses semblables. Ceci eut donné bientôt +satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de +crédit que si j'eusse été réellement milady Cleave, et fus assistée dans +mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath; +ce qui toutefois me rendit un peu plus coûteuse pour lui; je lui +exprimais souvent mon souci à cet égard, mais il me priait de ne point +m'en inquiéter.</p> + +<p>Comme il m'avait munie très suffisamment d'argent pour les dépenses +extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y +avoir de beau; mais je n'affectais point la légèreté ni l'extravagance; +d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel +genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de +mettre de côté autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient +«les temps de pluie», comme je disais, lui faisant croire que j'avais +tout dépensé sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes +couches.</p> + +<p>Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donné, et que j'ai dit plus haut, +j'eus à la fin de mes couches deux cents guinées à moi, comprenant aussi +ce qui restait de mon argent.</p> + +<p>J'accouchai d'un beau garçon, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et +quand il l'apprit, il m'écrivit là-dessus une lettre bien tendre et +obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y eût meilleur air pour +moi de partir pour Londres aussitôt que je serais levée et remise, qu'il +avait retenu des appartements pour moi à Hammersmith, comme si je venais +seulement de Londres, et qu'après quelque temps je retournerais à Bath +et qu'il m'accompagnerait.</p> + +<p>Son offre me plut assez, et je louai un carrosse à ce propos, et prenant +avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner à téter et +une fille servante, me voilà partie pour Londres.</p> + +<p>Il me rencontra à Reading dans sa propre voiture, où il me fit entrer, +laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi +m'amena à mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de +raisons d'être charmée, car c'étaient de superbes chambres.</p> + +<p>Et maintenant, j'étais vraiment au point extrême de ce que je pouvais +nommer prospérité, et je ne désirais rien d'autre que d'être sa femme +par mariage, ce qui ne pouvait pas être; et voilà pourquoi en toutes +occasions je m'étudiais à épargner tout ce que je pouvais, comme j'ai +dit, en prévision de la misère; sachant assez bien que telles choses ne +durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des maîtresses en +changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose +ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien traitées ne sont +pas soigneuses à préserver, par conduite prudente, l'estime de leurs +personnes, ou le délicat article de leur fidélité, d'où elles sont +justement poussées à l'écart avec mépris.</p> + +<p>Mais j'étais assurée sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle +inclinaison à changer, ainsi n'avais-je aucune manière de connaissance, +partant point de tentation à d'autres visées; je ne tenais de société +que dans la famille où je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui +demeurait à la porte d'auprès; de sorte que lorsqu'il était absent, je +n'allais point faire de visites à personne, et chaque fois qu'il +arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle +basse; si j'allais prendre l'air, c'était toujours avec lui.</p> + +<p>Cette manière de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, était +certainement la chose du monde où il y avait le moins de dessein; il +m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et +jusqu'à la nuit même où nous avions enfreint nos règles, il n'avait +jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait +toujours éprouvé une sincère affection pour moi, mais pas la moindre +inclination réelle à faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je +ne l'avais jamais soupçonné là-dessus; et que si la pensée m'en fût +venue, je n'eusse point si facilement cédé aux libertés qui nous avaient +amenés jusque-là, mais que tout cela avait été une surprise.</p> + +<p>Il est vrai que depuis la première heure où j'avais commencé à converser +avec lui, j'avais résolu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en +priait; mais c'était parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne +connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous fûmes +ensemble cette nuit-là, et que les choses, ainsi que j'ai dit, étaient +allées si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas à +résister à l'inclination; mais je fus obligée de tout céder avant même +qu'il le demandât.</p> + +<p>Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais, +et jamais n'exprima le moindre déplaisir de ma conduite à nulle autre +occasion, mais protestait toujours qu'il était aussi ravi de ma société +qu'il l'avait été la première heure que nous fûmes réunis ensemble.</p> + +<p>D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma +conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande +hauteur de la satisfaction que j'éprouvai, cependant j'avais la terrible +perspective de la pauvreté et de la faim, qui m'assiégeait comme un +spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas à songer à regarder en +arrière; mais ainsi que la pauvreté m'y avait conduite, ainsi la crainte +de la pauvreté m'y maintenait-elle; et fréquemment je prenais la +résolution de tout abandonner, si je pouvais parvenir à épargner assez +d'argent pour m'entretenir; mais c'étaient des pensées qui n'avaient +point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles +s'évanouissaient: car sa compagnie était si délicieuse qu'il était +impossible d'être mélancolique lorsqu'il était là; ces réflexions ne me +venaient que pendant les heures où j'étais seule.</p> + +<p>Je vécus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et +infortunée, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le +premier seul vécut; et quoique ayant déménagé deux fois pendant ces six +années, pourtant la sixième je retournai dans mon premier logement à +Hammersmith. C'est là que je fus surprise un matin par une lettre +tendre, mais mélancolique, de mon monsieur; il m'écrivait qu'il se +sentait fort indisposé et qu'il craignait d'avoir un nouvel accès de +maladie, mais que, les parents de sa femme séjournant dans sa maison, il +serait impraticable que je vinsse auprès de lui; il exprimait tout le +mécontentement qu'il en éprouvait, ayant le désir qu'il me fût possible +de le soigner et de le veiller comme autrefois.</p> + +<p>Je fus extrêmement inquiète là-dessus et très impatiente de savoir ce +qu'il en était; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de +nouvelles, ce qui me surprit, et je commençai d'être très tourmentée, +vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui +suivirent je fus près d'être égarée: ma difficulté principale était que +je ne savais pas exactement où il se trouvait; car j'avais compris +d'abord qu'il était dans le logement de la mère de sa femme; mais +m'étant rendue à Londres, je trouvai, à l'aide des indications que +j'avais, afin de lui écrire, comment je pourrais m'enquérir de lui; et +là je trouvai qu'il était dans une maison de Bloomsbury, où il s'était +transporté avec toute sa famille; et que sa femme et la mère de sa femme +étaient dans la même maison, quoiqu'on n'eût pas souffert que la femme +apprit qu'elle séjournait sous le même toit que son mari.</p> + +<p>Là j'appris également bientôt qu'il était à la dernière extrémité, d'où +je pensai arriver à la mienne, par mon ardeur à connaître la vérité. Une +nuit, j'eus la curiosité de me déguiser en fille servante, avec un +bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai à sa porte, comme +si je fusse envoyée par une dame de ses voisines à l'endroit où il +vivait auparavant; et, rendant des compliments aux maîtres et aux +maîtresses, je dis que j'étais envoyée pour demander comment allait +M..., et comment il avait reposé pendant la nuit. En apportant ce +message, j'obtins l'occasion que je désirais; car, parlant à une des +servantes, je lui tins un long conte de commère, et je lui tirai tous +les détails de sa maladie, que je trouvai être une pleurésie, +accompagnée de toux et de fièvre; elle me dit aussi qui était dans la +maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par +son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le +gentilhomme lui-même, les médecins disaient qu'il y avait bien peu +d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il était sur le point de +mourir, et qu'il n'en valait guère mieux à cette heure, car on +n'espérait pas lui voir passer la nuit.</p> + +<p>Ceci était une lourde nouvelle pour moi, et je commençai maintenant à +voir la fin de ma prospérité, et à comprendre que j'avais bien fait +d'agir en bonne ménagère et d'avoir mis quelque peu de côté pendant +qu'il était en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi +pour soutenir mon existence.</p> + +<p>Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un +fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'âge, et point +de provision faite pour lui, du moins à ma connaissance; avec ces +considérations et un cœur triste je rentrai à la maison ce soir-là et +je commençai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle manière +j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.</p> + +<p>Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne +m'informasse de nouveau très rapidement de ce qui était advenu; et +n'osant m'aventurer moi-même, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque +après avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait +quelque espoir qu'il pût vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors +je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps après je +sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il +avait pu sortir.</p> + +<p>Je n'eus point de doute alors que je n'ouïrais bientôt quelque nouvelle +de lui, et commençai de me réconforter sur ma condition, pensant qu'elle +fût rétablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec +infiniment de surprise, près de deux mois, et n'appris rien, sinon +qu'étant remis, il était parti pour la campagne, afin de prendre l'air +après sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus +qu'il était revenu dans sa maison de ville, mais je ne reçus rien de +lui.</p> + +<p>Je lui avais écrit plusieurs lettres et les avais adressées comme +d'ordinaire; et je trouvai qu'on en était venu chercher deux ou trois, +mais point les autres. Je lui écrivis encore d'une manière plus +pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je +serais obligée de venir le trouver moi-même, représentant ma condition, +le loyer du logement à payer, toute provision pour l'enfant qui +manquait, et mon déplorable état, dénuée de tout entretien, après son +très solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je +fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle était restée près +d'un mois dans la maison où je l'avais adressée sans qu'on fût venu la +chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains à +une maison de café où je trouvai qu'il avait coutume d'aller.</p> + +<p>Cette lettre lui arracha une réponse, par laquelle je vis bien que je +serais abandonnée, mais où je découvris qu'il m'avait envoyé quelque +temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner à Bath; j'en +viendrai tout à l'heure à son contenu.</p> + +<p>Il est vrai que les lits de maladie amènent des temps où des liaisons +telles que celles-ci sont considérées avec des visages différents et +regardées avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon +amant était allé aux portes de la mort et sur le bord extrême de +l'éternité et, paraît-il, avait été frappé d'un juste remords et de +réflexions graves sur sa vie passée de galanterie et de légèreté: et, +entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'était en vérité ni +plus ni moins qu'une longue vie continue d'adultère, s'était présentée à +lui telle qu'elle était, non plus telle qu'autrefois il la pensait être, +et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes mœurs +et la justice de ce gentilhomme l'empêchèrent d'aller à l'extrême, mais +voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aperçut par ma +dernière lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'étais +point partie, pour Bath et que sa première lettre ne m'était point venue +en main, sur quoi il m'écrit la suivante:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«Je suis surpris que ma lettre datée du 8 du mois dernier ne vous soit +point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a été remise à +votre logement, et aux mains de votre servante.</p> + +<p>«Il est inutile que je vous fasse connaître quelle a été ma condition +depuis quelque temps passé; et comment, étant allé jusqu'au nord de la +tombe, par une grâce inespérée du ciel, et que j'ai bien peu méritée, +j'ai été rendu à la vie; dans la condition où j'ai été, vous ne serez +point étonnée que notre malheureuse liaison n'ait pas été le moindre des +fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire +davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi être +réformées.</p> + +<p>«Je serais désireux de vous voir songer à rentrer à Bath; je joins à +cette lettre un billet de 50£ pour que vous puissiez liquider votre +loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'espère que ce ne sera +pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et +sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je +prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez +ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de +pareilles réflexions, et qu'elles puissent tourner à votre avantage.</p> + +<p>«Je suis, etc.»</p> + +<p>Je fus frappée par cette lettre comme de mille blessures; les reproches +de ma conscience étaient tels que je ne saurais les exprimer, car je +n'étais pas aveugle à mon propre crime; et je réfléchissais que j'eusse +pu avec moins d'offense continuer avec mon frère, puisqu'il n'y avait +pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne +sachant rien.</p> + +<p>Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'étais +une femme mariée, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien +qu'il m'eût quittée par nécessité de sa condition, n'avait point le +pouvoir de me délier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni +de me donner la liberté légale de me remarier; si bien que je n'avais +rien été moins pendant tout ce temps qu'une prostituée et une femme +adultère. Je me reprochai alors les libertés que j'avais prises, et +d'avoir servi de piège pour ce gentilhomme, et d'avoir été la principale +coupable; et maintenant, par grande merci, il avait été arraché à +l'abîme par œuvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais là +comme si j'eusse été abandonnée par le ciel pour continuer ma route dans +le mal.</p> + +<p>Dans ces réflexions, je continuai très pensive et triste pendant presque +un mois, et je ne retournai pas à Bath, n'ayant aucune inclination à me +retrouver avec la femme auprès de qui j'avais été avant, de peur que, +ainsi que je croyais, elle me poussât à quelque mauvais genre de vie, +comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que +j'avais été rejetée et délaissée.</p> + +<p>Et maintenant j'étais grandement troublée au sujet de mon petit garçon; +c'était pour moi la mort de me séparer de cet enfant; et pourtant quand +je considérais le danger qu'il y avait d'être abandonnée un jour ou +l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me décidais +à le quitter; mais finalement je résolus de demeurer moi-même près de +lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'élever.</p> + +<p>J'écrivis donc à mon monsieur une courte lettre où je lui disais que +j'avais obéi à ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon +retour à Bath; que bien que notre séparation fut pour moi un coup dont +je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'étais entièrement +persuadée que ses réflexions étaient justes et que je serais bien loin +de désirer m'opposer à sa réforme.</p> + +<p>Puis je lui représentai ma propre condition dans les termes les plus +émouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortunées +détresses qui d'abord l'avaient ému d'une généreuse amitié pour moi, +pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle +de notre liaison où je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors +fût rompue désormais; que je désirais me repentir aussi sincèrement +qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque +condition où je ne fusse pas exposée aux tentations par l'affreuse +perspective de la pauvreté et de la détresse; et s'il avait la moindre +appréhension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de +me mettre en état de retourner auprès de ma mère en Virginie, d'où il +savait que j'étais venue, ce qui mettrait fin à toutes les craintes qui +pourraient lui venir là-dessus; je terminais en lui assurant que s'il +voulait m'envoyer 50£ de plus pour faciliter mon départ, je lui +renverrais une quittance générale: et lui promettrais de ne plus le +troubler par aucune importunité, à moins que ce fût pour demander de +bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais +ma mère vivante et que ma condition était aisée, et dont je pourrais +alors le décharger.</p> + +<p>Or, tout ceci était une duperie, en ce que je n'avais nulle intention +d'aller en Virginie, ainsi que le récit des affaires que j'y avais eues, +peut convaincre quiconque; mais l'objet était de tirer de lui ces +dernières 50£, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que +j'aurais à attendre de lui.</p> + +<p>Néanmoins, l'argument que j'avais envoyé en lui promettant une quittance +générale et de ne plus jamais l'inquiéter, prévalut effectivement, et il +m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une +quittance générale à signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien +amèrement contre ma volonté, l'affaire se trouva entièrement terminée.</p> + +<p>J'étais maintenant une personne isolée, de nouveau, comme je puis bien +m'appeler; j'étais déliée de toutes les obligations soit de femme +mariée, soit de maîtresse, qui fussent au monde; excepté mon mari le +marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis +près de quinze ans, personne ne pouvait me blâmer pour me croire +entièrement libérée de tous; considérant surtout qu'il m'avait dit à son +départ que si je n'avais point de nouvelles fréquentes de lui, j'en +devrais conclure qu'il était mort, et que je pourrais librement me +remarier avec celui qu'il me plairait.</p> + +<p>Je commençai maintenant à dresser mes comptes; j'avais par maintes +lettres et grande importunité, et aussi par l'intercession de ma mère, +obtenu de mon frère un nouvel envoi de quelques marchandises de +Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais +emportée et ceci aussi avait été à la condition que je lui scellerais +une quittance générale, ce que j'avais dû promettre, si dur que cela me +parût. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les +marchandises, avant d'avoir signé la quittance: et ensuite je découvris +sans cesse un prétexte ou l'autre pour m'échapper et remettre la +signature; jusque enfin je prétendis qu'il me fallait écrire à mon frère +avant de rien faire.</p> + +<p>En comptant cette rentrée et avant d'avoir obtenu les dernières 50£, je +trouvai que ma fortune se montait tout compris, à environ 400£; de sorte +qu'avec cette somme je possédais plus de 450£. J'aurais pu économiser +100£ de plus, si je n'avais rencontré un malheur qui fut celui ci: +l'orfèvre à qui je les avais confiées fit banqueroute, de sorte que je +perdis 70£ de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donné +plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et +j'étais assez bien garnie d'habits et de linge.</p> + +<p>Avec ce fonds j'avais à recommencer la vie dans ce monde; mais il faut +bien penser que je n'étais plus la même femme que lorsque je vivais à +Rotherhithe; car en premier lieu j'étais plus vieille de près de vingt +ans et je n'étais nullement avantagée par ce surcroît d'années, ni par +mes pérégrinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant +rien qui pût me rehausser sinon de me peindre, à quoi je ne m'abaissai +jamais, cependant on verra toujours quelque différence entre une femme +de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.</p> + +<p>Je faisais d'innombrables projets pour mon état de vie futur, et je +commençai à réfléchir très sérieusement à ce que je ferais, mais rien ne +se présentait. Je prenais bien garde à ce que le monde me prît pour plus +que je n'étais, et je faisais dire que j'étais une grande fortune et que +mes biens étaient entre mes mains: la dernière chose était vraie, la +première comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui était +une de mes pires infortunes, et la conséquence en était que je n'avais +personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais +personne à qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et +je trouvai par expérience qu'être sans amis est la pire des situations, +après la misère, où une femme puisse être réduite; je dis «femme»parce +qu'il est évident que les hommes peuvent être leurs propres conseillers +et directeurs et savoir se tirer des difficultés et des affaires mieux +que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de +ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle +est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'être +trompée et qu'on lui fasse tort: et c'était mon cas dans l'affaire des +100£ que j'avais laissées aux mains de l'orfèvre que j'ai dit, dont le +crédit, paraît-il, allait baissant déjà auparavant; mais n'ayant +personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon +argent.</p> + +<p>Quand une femme est ainsi esseulée et vide de conseil, elle est tout +justement semblable à un sac d'argent ou à un joyau tombé sur la +grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un +homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier +par le crieur, et le propriétaire pourra venir à le savoir; mais combien +de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront +pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes +mains?</p> + +<p>C'était évidemment mon cas, car j'étais maintenant une femme libre, +errante et déréglée, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma +conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je +ne savais rien de la manière de parvenir à mon but par des moyens +directs; j'avais besoin d'être placée dans une condition d'existence +sûre, et si je me fusse trouvée rencontrer un bon mari sobre, je lui +eusse été femme aussi fidèle que la vertu même eût pu la former. Si +j'avais agi différemment, c'est que le vice était toujours entré par la +porte de la nécessité, non par la porte de l'inclination, et je +comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie +tranquillement établie, pour faire quoi que ce fût qui pût en aliéner la +félicité; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les +difficultés que j'avais traversées, oh! infiniment meilleure: et jamais, +en aucun temps que j'avais été mariée, je n'avais donné à mes maris la +moindre inquiétude sur le sujet de ma conduite.</p> + +<p>Mais tout cela n'était rien; je ne trouvais point de perspective +encourageante; j'attendais; je vivais régulièrement, et avec autant de +frugalité que le comportait ma condition; mais rien ne se présentait, et +mon capital diminuait à vue d'œil; je ne savais que faire; la terreur +de la pauvreté qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits: +j'avais un peu d'argent, mais je ne savais où le placer, et l'intérêt +n'en suffirait pas à m'entretenir, au moins à Londres.</p> + +<p>À la fin une nouvelle scène s'ouvrit. Il y avait dans la maison où je +logeais une dame des provinces du Nord et rien n'était plus fréquent +dans ses discours que l'éloge qu'elle faisait du bon marché des +provisions et de la facile manière de vivre dans son pays; combien tout +était abondant et à bas prix, combien la société y était agréable, et +d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait +presque tentée d'aller vivre dans son pays; car moi qui étais veuve, +bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de +moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres était un endroit rempli +d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre à moins +de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de +domestique, en ne paraissant jamais dans la société, en m'enterrant dans +le privé, comme si j'y fusse contrainte par nécessité.</p> + +<p>J'aurais dû observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu'à +tout le monde, que j'étais une grande fortune, ou au moins que j'avais +trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout était entre mes +mains; et elle se montra infiniment engageante, sitôt qu'elle vit que +j'avais l'ombre d'un penchant à aller dans son pays; elle me dit +qu'elle avait une sœur qui vivait près de Liverpool, que son frère y +était gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes +domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-même pour s'y rendre dans +deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma société jusque-là, +je serais reçue aussi bien qu'elle-même, un mois ou davantage, s'il me +plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me +décidais à m'y établir, elle s'engageait à veiller, quoiqu'ils +n'entretinssent pas eux-mêmes de pensionnaires, à ce que je fusse +recommandée à quelque famille agréable où je serais placée à ma +satisfaction.</p> + +<p>Si cette femme avait connu ma véritable condition, elle n'aurait jamais +tendu tant de pièges ni fait tant de lassantes démarches pour prendre +une pauvre créature désolée, qui, une fois prise, ne devait point être +bonne à grand'chose; et en vérité moi, dont le cas était presque +désespéré, et ne me semblait guère pouvoir être bien pire, je n'étais +pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me fît +point de mal, j'entends à mon corps; de sorte que je souffris quoique +non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amitié +sincère et de tendresse véritable, je souffris, dis-je, de me laisser +persuader de partir avec elle; et je me préparai en conséquence pour un +voyage, quoique ne sachant absolument pas où je devais aller.</p> + +<p>Et maintenant je me trouvais dans une grande détresse: le peu que +j'avais au monde était tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu +d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de +ménage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des +logements meublés; mais je n'avais pas un ami au monde à qui confier le +peu que j'avais ou qui pût m'apprendre à en disposer; je pensai à la +Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami +à qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant à garder +ou à porter sur moi des billets de banque, des billets de change à +ordre, ou telles choses, je le considérais comme imprudent, car si je +venais à les perdre, mon argent était perdu, et j'étais ruinée; et +d'autre part, je craignais d'être volée ou peut-être assassinée en +quelque lieu étranger, si on les voyait et je ne savais que faire.</p> + +<p>Il me vint à la pensée, un matin, d'aller moi-même à la Banque, où +j'étais souvent venue recevoir l'intérêt de quelques billets que +j'avais, et où j'avais trouvé le clerc, à qui je m'adressais, fort +honnête pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compté +mon argent et pris moins que mon dû, comme je m'en allais, il me fit +remarquer l'erreur et me donna la différence qu'il eût pu mettre dans sa +poche.</p> + +<p>J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la +peine de me donner un conseil, à moi, pauvre veuve sans amis, qui ne +savais comment faire. Il me dit que si je désirais son opinion sur quoi +que ce fut dans ce qui touchait à ses affaires, il ferait de son mieux +pour m'empêcher d'éprouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait +aussi à une bonne personne sobre de ma connaissance, qui était également +clerc dans les mêmes affaires, quoique non dans leur maison, dont le +jugement était sain, et de l'honnêteté de qui je pouvais être assurée.</p> + +<p>—Car, ajouta-t-il, je répondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera; +s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejetée +sur moi; et il est enchanté de venir en aide à des gens qui sont dans +votre situation: il le fait par acte de charité.</p> + +<p>Je fus un peu prise de court à ces paroles, mais après un silence, je +lui dis que j'eusse préféré me fier à lui, parce que je l'avais reconnu +honnête, mais que si cela ne pouvait être, je prendrais sa +recommandation, plutôt que celle de qui que ce fût.</p> + +<p>—J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon +ami que de moi-même, et il est parfaitement en état de vous assister, ce +que je ne suis point.</p> + +<p>Il paraît qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et +qu'il s'était engagé à ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles +de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son +avis ou son assistance, et ceci, en vérité, m'encouragea.</p> + +<p>Il fixa le même soir, après que la Banque serait fermée, pour me faire +rencontrer avec son ami. Aussitôt que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut +fait que commencer à parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement +persuadée que j'avais affaire à un très honnête homme; son visage le +disait clairement, et sa renommée, comme je l'appris plus tard, était +partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes.</p> + +<p>Après la première entrevue, où je dis seulement ce que j'avais dit +auparavant, il m'appointa à venir le jour suivant, me disant que +cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enquête, ce que +toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-même aucune +connaissance.</p> + +<p>En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement +avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que +j'étais une veuve venue d'Amérique complètement esseulée et sans amis, +que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'étais près d'être +forcenée de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde à qui en +confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre +à bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je +placerais mon argent à la Banque, mais que je n'osais me risquer à +porter les billets sur moi; et comment correspondre là-dessus, ou avec +qui, voilà ce que je ne savais point.</p> + +<p>Il me dit que je pourrais placer mon argent à la Banque, en compte, et +que l'entrée qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le +retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je +pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant à +volonté; mais qu'alors on le considérerait comme de l'argent qui roule, +et qu'on ne me donnerait point d'intérêt dessus; que je pouvais aussi +acheter des actions, qu'on me conserverait en dépôt; mais qu'alors, si +je désirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour opérer le +transfert, et que ce serait même avec quelque difficulté que je +toucherai le dividende semestriel, à moins de venir le recevoir en +personne, ou d'avoir quelque ami à qui je pusse me fier, et au nom de +qui fussent les actions, afin qu'il pût agir pour moi, et que nous +rencontrions alors la même difficulté qu'avant, et là-dessus il me +regarda fixement et sourit un peu.</p> + +<p>Enfin il dit:</p> + +<p>—Pourquoi ne choisissez-vous pas un gérant, madame, qui vous prendrait +tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait +ôté?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-être, dis-je, car je trouve que +le risque est aussi grand de cette façon que de l'autre.</p> + +<p>Mais je me souviens que je me dis secrètement: Je voudrais bien que la +question fut posée franchement, et je réfléchirais très sérieusement +avant de répondre NON.</p> + +<p>Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il +avait des intentions sérieuses, mais, à mon réel chagrin, je trouvai +qu'il avait une femme; je me mis à penser qu'il fût dans la condition de +mon dernier amant, et que sa femme fût lunatique, ou quelque chose +d'approchant. Pourtant nous ne fîmes pas plus de discours ce jour-là, +mais il me dit qu'il était en trop grande presse d'affaires, mais que si +je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il réfléchirait +à ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en état +de sécurité, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer où +il demeurait; il me donna l'adresse par écrit, et, en me la donnant, il +me la lut et dit:</p> + +<p>—Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier à moi.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier à vous, car vous +avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari; +d'ailleurs, je me risque à vous confier mon argent, qui est tout ce que +je possède au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier à quoi +que ce fût.</p> + +<p>Il dit là-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui étaient belles +et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent été +sérieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait données, et +je m'accordai à me trouver chez lui le même soir à sept heures.</p> + +<p>Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon +argent à la Banque, afin que je pusse en recevoir l'intérêt; mais il +découvrait toujours quelque difficulté ou il ne voyait point de sûreté, +et je trouvai en lui une honnêteté si sincèrement désintéressée, que je +commençai de croire que j'avais certainement trouvé l'honnête homme +qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures +mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je +n'avais point rencontré encore homme ou femme où je pusse me fier, mais +que je voyais qu'il prenait un souci tant désintéressé de mon salut, que +je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il +voulait accepter d'être l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait +lui donner de salaire.</p> + +<p>Il sourit; puis, se levant avec très grand respect, me salua; il me dit +qu'il ne pouvait qu'être charmé que j'eusse si bonne opinion de lui; +qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui était possible pour +me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en +aucune façon accepter un mandat qui pourrait l'amener à se faire +soupçonner d'agissements intéressés, et que si je venais à mourir, il +pourrait avoir des discussions avec mes exécuteurs, dont il lui +répugnerait fort de s'embarrasser.</p> + +<p>Je lui dis que si c'étaient là toutes les objections, je les lèverais +bientôt et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la +moindre difficulté; car, d'abord, pour ce qui était de le soupçonner, si +jamais une telle pensée pouvait se présenter, c'eût été maintenant le +moment de le soupçonner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains; +et le moment que je viendrais à le soupçonner, il n'aurait qu'à +abandonner son office et à refuser de continuer; puis, pour ce qui était +des exécuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'héritiers, ni de +parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres héritiers ni +exécuteurs que lui-même, à moins que je changeasse ma condition, auquel +cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont, +toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je +mourais en l'état où j'étais, tout le bien serait à lui, et qu'il +l'aurait bien mérité par la fidélité qu'il me montrerait, ainsi que j'en +étais persuadée.</p> + +<p>Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais à +éprouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extrêmement charmé, +me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne fût point +marié, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'était, +mon offre ne pouvait prétendre à aucun dessein sur lui, que le souhait +d'une chose qui n'était point permise était criminel envers sa femme.</p> + +<p>Il me répondit que j'avais tort; «car, dit-il, ainsi que je l'ai dit +avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un +péché de souhaiter qu'elle fût pendue».</p> + +<p>—Je ne connais rien de votre condition là-dessus, monsieur, dis-je; +mais ce ne saurait être un désir innocent que de souhaiter la mort de +votre femme.</p> + +<p>—Je vous dis, répète-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est +point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est.</p> + +<p>—Voilà qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous +êtes, mais je vous prends pour un honnête homme; et c'est la cause de +toute la confiance que je mets en vous.</p> + +<p>—Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose, +madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est +une p....</p> + +<p>Il prononça ces paroles d'une espèce de ton plaisant mais avec un +sourire si embarrassé que je vis bien qu'il était frappé très +profondément; et son air était lugubre tandis qu'il parlait.</p> + +<p>—Voilà qui change le cas, en vérité, monsieur, dis-je, pour la partie +dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut être un honnête +homme, et ici le cas n'est point changé du tout; d'ailleurs, il me +paraît, dis-je, puisque votre femme est si déshonnête, que vous avez +bien trop d'honnêteté de la garder pour femme; mais voilà une chose, +dis-je, où je n'ai point à me mêler.</p> + +<p>—Oui, certes, dit-il, je songe bien à l'ôter de dessus mes mains; car +pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et +content; je vous jure que j'en suis irrité au plus haut point; mais je +n'y puis rien faire; celle qui veut être p... sera p....</p> + +<p>Je changeai de discours, et commençai de parler de mon affaire, mais je +trouvai qu'il ne voulait pas en rester là; de sorte que je le laissai +parler; et il continua à me raconter tous les détails de son cas, trop +longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant été hors +d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait +maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de +l'année, et que lorsqu'il était rentré en Angleterre, l'ayant reprise +sur sa soumission et très bien entretenue, elle s'était enfuie de chez +lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, après lui avoir volé tout +ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait à vivre hors de la +maison: «de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par +nécessité, ce qui est le commun appât, mais par inclination, et pour +l'amour du vice».</p> + +<p>Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'être débarrassé +d'elle tout de bon, et voulus en revenir à mon affaire, mais il n'y eut +point moyen; enfin, il me regarda fixement:</p> + +<p>—Voyez-vous, madame, vous êtes venue me demander conseil, et je vous +servirai avec autant de fidélité que si vous étiez ma propre sœur; mais +il faut que je renverse les rôles, puisque vous m'y obligez, et que vous +montrez tant de bonté pour moi, et je crois qu'il faut que je vous +demande conseil à mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme trompé doit +faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle?</p> + +<p>—Hélas! monsieur, dis-je, c'est un cas trop délicat pour que je puisse +y donner conseil, mais il me paraît que puisqu'elle s'est enfuie de chez +vous, vous vous en êtes bel et bien débarrassé; que pouvez-vous désirer +de plus?</p> + +<p>—Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec +elle pour cela.</p> + +<p>—C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la +loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire +trompeter, comme on dit.</p> + +<p>—Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veillé à tout cela; ce +n'est pas de cette question-là que je parle, mais je voudrais être +débarrassé d'elle afin de me remarier.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez +prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors +vous serez libre.</p> + +<p>—C'est très ennuyeux et très coûteux, dit-il.</p> + +<p>—Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour +parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une +liberté qu'elle prend elle-même.</p> + +<p>—Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honnête femme +jusque-là; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop enduré +avec elle, pour désirer avoir affaire à de nouvelles p....</p> + +<p>Là-dessus, il me vint à la pensée: Je t'aurais pris au mot de tout mon +cœur, si tu m'avais seulement posé la question; mais je me dis cela à +part; pour lui, je lui répondis:</p> + +<p>—Mais vous vous fermez la porte à tout consentement d'honnête femme; +car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et +vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait être honnête.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une +honnête femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis +il se tourna tout net vers moi:</p> + +<p>—Voulez-vous me prendre, vous, madame?</p> + +<p>—Voilà qui n'est point de jeu, dis-je, après ce que vous venez de dire; +pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie, +je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est +pas celle-là, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourné en +comédie la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.</p> + +<p>—Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi pénible que la vôtre peut +l'être; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-même, car +je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je +ne sais où me tourner, je vous l'assure.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus aisé de donner conseil dans +votre cas que dans le mien.</p> + +<p>—Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous +m'encouragez.</p> + +<p>—Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir +un divorce légal, et alors vous trouverez assez d'honnêtes femmes que +vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que +vous ne puissiez découvrir ce qu'il vous faut.</p> + +<p>—Bon, alors, dit-il, je suis sérieux, et j'accepte votre conseil; mais +auparavant je veux vous poser une question très grave.</p> + +<p>—Toute question que vous voudrez, dis-je, excepté celle de tout à +l'heure.</p> + +<p>—Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette réponse, car, en somme, +c'est là ce que je veux vous demander.</p> + +<p>—Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai +déjà répondu là-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir +de moi si mauvaise opinion que de penser que je répondrais à une telle +question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que +vous parlez sérieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous +moquer d'elle?</p> + +<p>—Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis sérieux, +pensez-y.</p> + +<p>—Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous +trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire +savoir le parti que vous me conseillez de prendre.</p> + +<p>—J'y aurai réfléchi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.</p> + +<p>—Oui, mais, dis-je, vous m'empêchez absolument de jamais revenir.</p> + +<p>—Comment cela? dit-il, l'air assez surpris.</p> + +<p>—Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre à ce que je revienne +vous voir sur le propos dont vous parlez.</p> + +<p>—Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de même, et je +n'en soufflerai plus mot jusqu'à ce que j'aie mon divorce; mais je vous +prie que vous vous prépariez à être en meilleure disposition quand ce +sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point à +divorcer; voilà ce que je dois au moins à votre amitié inattendue, mais +j'ai d'autres raisons encore.</p> + +<p>Il n'eût rien pu dire au monde qui me donnât plus de plaisir; pourtant, +je savais que le moyen de m'assurer de lui était de reculer tant que la +chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'être, et qu'il serait +grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que +je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser à +ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui +dis que je m'en allais très loin de lui et qu'il trouverait assez +d'objets pour lui plaire davantage. Nous brisâmes là pour l'instant, et +il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre +affaire, ce à quoi je m'accordai, après m'être fait prier; quoique s'il +m'eût percée plus profondément, il eût bien vu qu'il n'y avait nul +besoin de me prier si fort.</p> + +<p>Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de +chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il +voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus +point, et lui recommandai à haute voix de revenir me chercher à neuf +heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il désirait me reconduire +jusque chez moi, ce dont je ne fus pas très charmée, supposant qu'il +n'avait d'autre intention que de savoir où je demeurais et de s'enquérir +de mon caractère et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout +ce que les gens de là-bas savaient de moi n'était qu'à mon avantage et +tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'étais une femme +de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent +vrais ou non, vous pouvez voir combien il est nécessaire à toutes femmes +qui sont à l'affût dans le monde de préserver la réputation de leur +vertu, même quand par fortune elles ont sacrifié la vertu elle-même.</p> + +<p>Je trouvai, et n'en fus pas médiocrement charmée, qu'il avait préparé un +souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il +avait une maison très bien garnie, ce qui me réjouit, en vérité, car je +considérais tout comme étant à moi.</p> + +<p>Nous eûmes maintenant une seconde conférence sur le même sujet que la +dernière; il me serra vraiment de très près; il protesta de son +affection pour moi, et en vérité je n'avais point lieu d'en douter; il +me déclara qu'elle avait commencé dès le premier moment que je lui avais +parlé et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui +confier mon bien. «Peu importe le moment où elle a commencé, pensai-je, +pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien.» Il me dit alors combien +l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engagé. +«Et c'était bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je +croyais à ce moment que tu étais célibataire.» Après que nous eûmes +soupé, je remarquai qu'il me pressait très fort de boire deux ou trois +verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou +deux; puis il me dit qu'il avait une proposition à me faire, mais qu'il +fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y +accorder; je lui dis que j'espérais qu'il ne me ferait pas de +proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle +était telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse +point obligée d'entretenir à son égard des sentiments qui ne +conviendraient pas au respect que j'éprouvais pour sa personne et à la +confiance que je lui avais témoignée en venant chez lui, et je le +suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commençai de mettre +mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je +n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre.</p> + +<p>Eh bien, il m'importuna de ne point parler de départ; il m'assura qu'il +était bien loin de me proposer une chose qui fût peu honorable, et que +si c'était là ma pensée, il n'en dirait point davantage.</p> + +<p>Pour cette partie, je ne la goûtai en aucune façon; je lui dis que +j'étais prête à écouter, quoi qu'il voulût dire, persuadée qu'il ne +dirait rien qui fût indigne ou qu'il ne convînt pas que j'entendisse. +Sur quoi il me dit que sa proposition était la suivante: il me priait de +l'épouser, bien qu'il n'eût pas obtenu encore le divorce d'avec sa +femme; et pour me satisfaire sur l'honnêteté de ses intentions, il me +promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au +lit avec lui, jusqu'à ce que le divorce fût prononcé.... Mon cœur +répondit «oui» à cette offre dès les premiers mots, mais il était +nécessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus +décliner la motion avec quelque animation, sous le prétexte qu'il +n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne +pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emmêlerait tous deux en des +difficultés inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait +pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non +plus qu'y persister; de sorte que s'il était désappointé dans ce +divorce, je lui laissais à considérer la condition où nous serions tous +deux.</p> + +<p>En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que +c'était une proposition où il n'y avait point de sens; alors il passa à +une autre, qui était que je lui signerais et scellerais un contrat, +m'engageant à l'épouser sitôt qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat +étant nul s'il n'y pouvait parvenir.</p> + +<p>Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais +que ceci étant le premier moment où je pouvais imaginer qu'il eût assez +de faiblesse pour parler sérieusement, je n'avais point coutume de +répondre «oui»à la première demande, et que j'y réfléchirais. Je jouais +avec cet amant comme un pêcheur avec une truite; je voyais qu'il était +grippé à l'hameçon, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle +proposition, et que je différai ma réponse; je lui dis qu'il était bien +peu informé sur moi, et le priai de s'enquérir; je lui permis aussi de +me reconduire à mon logement, mais je ne voulus point lui offrir +d'entrer, car je lui dis que ce serait peu décent.</p> + +<p>En somme, je me risquai à éviter de signer un contrat, et la raison que +j'en avais est que la dame qui m'avait invitée à aller avec elle dans le +Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes +fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la +tentation d'aller essayer la fortune; peut-être, me disais-je, que +j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait +scrupule de laisser là mon honnête bourgeois, dont je n'étais pas si +amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.</p> + +<p>En un mot, j'évitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le +Nord, et qu'il saurait où m'écrire pour les affaires que je lui avais +confiées; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que +j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque +tout ce que je possédais au monde, et que je voulais bien lui promettre +que sitôt qu'il aurait terminé les formalités de son divorce, s'il +voulait m'en rendre compte, je viendrais à Londres, et qu'alors nous +parlerions sérieusement de l'affaire.</p> + +<p>C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je +fusse invitée avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le +découvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le +Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une +apparence extrême d'affection sincère et sans déguisement; me régala de +tout, sauf pour le prix du coche; et son frère, vint à notre rencontre à +Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'où nous fûmes menées à +Liverpool avec autant de cérémonies que j'en pouvais désirer.</p> + +<p>Nous fûmes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand +de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'éviterai de donner son nom +à cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire à +la maison d'un de ses oncles où nous serions royalement entretenues; et +son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse à +quatre chevaux, qui nous emmena à près de quarante lieues je ne sais où.</p> + +<p>Nous arrivâmes cependant à la maison de campagne d'un gentilhomme, où se +trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment +extraordinaire et où on l'appelait «cousine»; je lui dis que si elle +avait résolu de m'amener en de telles compagnies, elle eût dû me laisser +emporter de plus belles robes; mais les dames relevèrent mes paroles, et +me dirent avec beaucoup de grâce que dans leur pays on n'estimait pas +tant les personnes à leurs habits qu'à Londres; que leur cousine les +avait pleinement informées de ma qualité, et que je n'avais point besoin +de vêtements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas +pour ce que j'étais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse, +c'est-à-dire une dame veuve de grande fortune.</p> + +<p>La première découverte que je fis là fut que la famille se composait +toute de catholiques romains, y compris la cousine; néanmoins personne +au monde n'eût pu tenir meilleure conduite à mon égard, et on me +témoigna la même civilité que si j'eusse été de leur opinion. La vérité +est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse +bien délicate en matière de religion; et tantôt j'appris à parler +favorablement de l'Église de Rome; je leur dis en particulier que je ne +voyais guère qu'un préjugé d'éducation dans tous les différends qu'il y +avait parmi les chrétiens sur le sujet de la religion, et que s'il se +fût trouvé que mon père eût été catholique romain, je ne doutais point +que j'eusse été aussi charmée de leur religion que de la mienne.</p> + +<p>Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'étais assiégée jour +et nuit par la belle société, et par de ravissants discours, ainsi +eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la +religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule +d'assister à leur messe, et de me conformer à tous leurs gestes suivant +qu'elles m'en montraient le modèle; mais je ne voulus point céder sans +profit; de sorte que je ne fis que les encourager en général à espérer +que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique, +comme elles disaient; si bien que la chose en resta là.</p> + +<p>Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena +dans un village de campagne à six lieues environ de Liverpool, où son +frère, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre +carrosse, avec deux valets de pied en bonne livrée; et tout aussitôt il +se mit à me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on eût pu penser que +je ne saurais être pipée, et en vérité c'est ce que je croyais, sachant +que j'avais une carte sûre à Londres, que j'avais résolu de ne pas +lâcher à moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute +apparence, ce frère était un parti qui valait bien qu'on l'écoutât, et +le moins qu'on évaluât son bien était un revenu annuel de 1 000 livres; +mais la sœur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se +trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.</p> + +<p>Moi qui étais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'étais +bien trop élevée pour qu'on osât me demander quel était mon état; et ma +fausse amie, s'étant fiée à de sots racontars, l'avait grossie de 500 à +5 000 livres, et dans le moment que nous arrivâmes dans son pays, elle +en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis être, +courut sur l'appât comme un forcené; en somme, il me fit la cour, +m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les dépenses qu'il fit +pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un +gentilhomme d'une élégance extrême; il était grand, bien fait, et d'une +adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de +ses écuries, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers +et ses domestiques, que s'il eût été dans un manoir et que je les eusse +vus tous autour de moi.</p> + +<p>Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de +mon état; mais m'assura que, lorsque nous irions à Dublin, il me +doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il +s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en +assurer l'exécution.</p> + +<p>C'était là, en vérité, un langage auquel je n'avais point été habituée, +et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais à mon sein un +démon femelle qui me répétait à toute heure combien son frère vivait +largement; tantôt elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je +désirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir; +tantôt pour me demander la couleur de la livrée de mon page; en somme +mes yeux étaient éblouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de +répondre «non», et, pour couper court à l'histoire, je consentis au +mariage; mais, pour être plus privés, nous nous fîmes mener plus à +l'intérieur du pays, et nous fûmes mariés par un prêtre qui, j'en étais +assurée, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'Église +anglicane.</p> + +<p>Je ne puis dire que je n'eus point à cette occasion quelques réflexions +sur l'abandon déshonnête que je faisais de mon fidèle bourgeois, qui +m'aimait sincèrement, et qui, s'efforçant de se dépêtrer d'une +scandaleuse coquine dont il avait reçu un traitement barbare, se +promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix +venait de se livrer à un autre d'une façon presque aussi scandaleuse que +la femme qu'il voulait quitter.</p> + +<p>Mais l'éclat scintillant du grand état et des belles choses que celui +que j'avais trompé et qui était maintenant mon trompeur ne cessait de +représenter à mon imagination, m'entraîna bien loin et ne me laissa +point le temps de penser à Londres, ou à chose qui y fût, bien moins à +l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de mérite +réel que ce qui était devant moi à l'heure présente.</p> + +<p>Mais la chose était faite; j'étais maintenant dans les bras de mon +nouvel époux, qui paraissait toujours le même qu'auparavant; grand +jusqu'à la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne +pouvaient suffire à l'ordinaire équipage où il paraissait.</p> + +<p>Après que nous eûmes été mariés environ un mois, il commença à parler de +notre départ pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande. +Cependant il ne me pressa point, car nous demeurâmes encore près de +trois semaines; et puis il envoya chercher à Chester un carrosse qui +devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis-à-vis +de Liverpool. Là nous allâmes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, à +six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transportés par un +bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances à +Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque +bel appartement dans une maison privée; je lui demandai combien de temps +nous séjournerions à Chester. Il me répondit «Point du tout; pas plus +qu'une nuit ou deux», mais qu'il louerait immédiatement un carrosse pour +aller à Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner +la peine de chercher un logement privé pour une ou deux nuits; car, +Chester étant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y eût +là de fort bonnes hôtelleries, dont nous pourrions assez nous +accommoder; de sorte que nous logeâmes dans une hôtellerie qui n'est pas +loin de la cathédrale; j'ai oublié quelle en était l'enseigne.</p> + +<p>Ici mon époux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je +n'avais point d'affaires à régler à Londres avant de partir; je lui dis +que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne +pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.</p> + +<p>—Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande +partie de votre bien, que ma sœur me dit être déposé principalement en +argent liquide à la Banque d'Angleterre, est assez en sûreté; mais au +cas où il faudrait opérer quelque transfert, ou changement de titre, il +pourrait être nécessaire de nous rendre à Londres et de régler tout cela +avant de passer l'eau.</p> + +<p>Je parus là-dessus faire étrange mine, et lui dis que je ne savais point +ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets à la Banque +d'Angleterre qui fussent à ma connaissance, et que j'espérais qu'il ne +pouvait dire que je lui eusse prétendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui +en avais nullement parlé; mais sa sœur lui avait dit que la plus grande +partie de ma fortune était déposée là.</p> + +<p>—Et si j'y ai fait allusion, ma chérie, dit-il, c'était seulement afin +que, s'il y avait quelque occasion de régler vos affaires ou de les +mettre en ordre, nous ne fussions pas obligés au hasard et à la peine +d'un voyage de retour;—car, ajoutait-il, il ne se souciait guère de me +voir trop me risquer en mer.</p> + +<p>Je fus surprise de ce langage et commençai de me demander quel pouvait +en être le sens, quand soudain il me vint à la pensée que mon amie, qui +l'appelait son frère, m'avait représentée à lui sous de fausses +couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de +quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues, +dans un pays étranger.</p> + +<p>Là-dessus, j'appelai sa sœur dans ma chambre le matin suivant, et, lui +faisant connaître le discours que j'avais eu avec son frère, je la +suppliai de me répéter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement +elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assuré que j'étais +une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit à Londres.</p> + +<p>—<i>On</i> vous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous +l'ai jamais dit?</p> + +<p>—Non, dit-elle; il était vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais +j'avais dit à plusieurs reprises que ce que j'avais était à ma pleine +disposition.</p> + +<p>—Oui, en effet, répliquai-je très vivement, mais jamais je ne vous ai +dit que je possédais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais +100£, ou la valeur de 100£, et que c'était tout ce j'avais au monde; et +comment cela s'accorderait-il avec cette prétention que je suis une +fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de +l'Angleterre dans la seule intention de vivre à bon marché?</p> + +<p>Sur ces paroles que je criai avec chaleur et à haute voix, mon mari +entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, parée +que j'avais à dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il était +absolument nécessaire qu'il entendît.</p> + +<p>Il eut l'air un peu troublé de l'assurance avec laquelle je semblais +parler, et vint s'asseoir près de moi, ayant d'abord fermé la porte; sur +quoi je commençai, car j'étais extrêmement échauffée, et, me tournant +vers lui:</p> + +<p>—J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai à lui avec +douceur), qu'on ait affreusement abusé de vous et qu'on vous ait fait un +tort qui ne pourra point se réparer, en vous amenant à m'épouser; mais +comme je n'y ai aucune part, je demande à être quitte de tout blâme, et +qu'il soit rejeté là où il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs, +car pour moi, je m'en lave entièrement les mains.</p> + +<p>—Quel tort puis-je avoir éprouvé, ma chérie, dit-il, en vous épousant? +J'espère que de toutes manières j'en ai tiré honneur et avantage.</p> + +<p>—Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je, et je crains que +vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltraité; mais je vous +convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part.</p> + +<p>Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commença, je crois, +de soupçonner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant +seulement: «Continuez»; il demeura assis, silencieux, comme pour écouter +ce que j'avais encore à dire; de sorte que je continuai:</p> + +<p>—Je vous ai demandé hier soir, dis-je, en m'adressant à lui, si jamais +je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que +j'eusse quelque fortune déposée à la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et +vous avez reconnu que non, ce qui est très vrai; et je vous prie que +vous me disiez ici, devant votre sœur, si jamais je vous ai donné +quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu +aucun discours sur ce sujet.—Et il reconnut encore que non; mais dit +que je lui avais toujours semblé femme de fortune, qu'il était persuadé +que je le fusse, et qu'il espérait n'avoir point été trompé.</p> + +<p>—Je ne vous demande pas si vous avez été trompé, dis-je; mais je le +crains bien, et de l'avoir été moi-même; mais je veux me justifier +d'avoir été mêlée dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander +à votre sœur si jamais je lui ai parlé de fortune ou de bien que +j'eusse, ou si je lui ai donné les détails là-dessus; et elle avoue que +non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour +m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais prétendu que j'eusse du +bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans +ce pays afin d'épargner le peu que je possédais et de vivre à bon +marché?—Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assuré à Londres que +j'avais une très grande fortune, qui était déposée à la Banque +d'Angleterre.</p> + +<p>—Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel +époux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dupés, vous et moi, +que de vous faire croire que j'étais une fortune et de vous pousser à me +solliciter de mariage.</p> + +<p>Il ne put dire une parole, mais montra sa sœur du doigt, et après un +silence éclata dans la plus furieuse colère où j'aie vu homme du monde; +il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il +put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruiné, déclarant qu'elle lui avait +dit que j'avais 15 000£, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main +pour lui avoir procuré cette alliance; puis il ajouta, s'adressant à +moi, qu'elle n'était point du tout sa sœur, mais qu'elle avait été sa +p..., depuis tantôt deux ans; qu'elle avait déjà reçu de lui 100£ +d'acompte sur cette affaire, et qu'il était entièrement perdu si les +choses étaient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il +allait sur-le-champ lui tirer le sang du cœur, ce qui la terrifia, et +moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison où je +logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle eût osé le +faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorité qu'un ouï-dire; et +puis, se retournant vers moi, dit très honnêtement qu'il craignait que +nous fussions perdus tout deux; «car, à dire vrai, ma chérie, je n'ai +point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce démon me l'a fait +dissiper pour me maintenir en cet équipage». Elle saisit l'occasion +qu'il me parlait sérieusement pour s'échapper de la chambre, et je ne la +revis plus jamais.</p> + +<p>J'étais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je +pensais de bien des manières avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit +qu'il était perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jetée dans +l'égarement pur.</p> + +<p>—Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes +mariés ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de +désappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais été dupe, moi +aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.</p> + +<p>—Vous auriez été dupe, oui vraiment, ma chérie, dit-il, mais vous +n'auriez point été perdue; car 15 000£ nous auraient entretenus tous +deux fort bravement dans ce pays; et j'avais résolu de vous en consacrer +jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling, +et j'aurais payé le reste de mon affection et de la tendresse que je +vous aurais montrée pendant tout le temps de ma vie.</p> + +<p>C'était fort honnête, en vérité; et je crois réellement qu'il parlait +ainsi qu'il l'entendait, et que c'était un homme aussi propre à me +rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais à +cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'était endetté sur ce +ridicule dessein dans le pays où nous étions, l'avenir paraissait morne +et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.</p> + +<p>Je lui dis qu'il était bien malheureux que tant d'amour et tant de +bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi précipités dans +la misère; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant à moi, +que c'était mon infortune que le peu que j'avais ne pût suffire à nous +faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de +banque de 20£ et onze guinées que je lui dis avoir épargnées sur mon +petit revenu: et que par le récit que m'avait fait cette créature de la +manière dont on vivait dans le pays où nous étions, je m'attendais que +cet argent m'eût entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'était ôté, +je serais dénuée de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait être la +condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche; +pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il était là.</p> + +<p>Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes +dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de +la pensée de me dépouiller et de me réduire à la misère; qu'il lui +restait cinquante guinées, qui étaient tout ce qu'il avait au monde, et +il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les +prendre, quand il dût mourir de faim par le manque qu'il en aurait.</p> + +<p>Je répondis, en lui témoignant un intérêt pareil, que je ne pouvais +supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait +proposer quelque manière de vivre qui fût possible, que je ferais de mon +mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le désirer.</p> + +<p>Il me supplia de ne plus parler en cette façon, à cause qu'il en serait +affolé; il dit qu'il avait été élevé en gentilhomme, quoiqu'il fût +réduit à une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen +auquel il pût penser, et qui même ne se saurait employer, à moins que je +ne consentisse à lui répondre sur une question à laquelle toutefois il +dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y répondrais +honnêtement, mais que je ne pouvais dire si ce serait à sa satisfaction +ou autrement.</p> + +<p>—Eh bien, alors, ma chérie, répondez-moi franchement, dit-il: est-ce +que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou +nous permettre de vivre en sécurité, ou non?</p> + +<p>Ce fut mon bonheur de ne point m'être découverte, ni ma condition, +aucunement; non, pas même mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien à +attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honnêteté qu'il parût +avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bientôt être +dissipé, je résolus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze +guinées, et j'eusse été bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il +m'eût remise où j'étais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur +moi un autre billet de 30£ qui était tout ce que j'avais apporté avec +moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion +qui pourrait s'offrir: parce que cette créature, l'entremetteuse, qui +nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'étranges +choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne +me plaisait point d'être sans argent, quoi qu'il pût advenir. Ce billet, +je le cachai; ce qui me fit plus généreuse, du reste, en considération +de son état, car vraiment j'avais pitié de lui de tout mon cœur.</p> + +<p>Mais pour revenir à cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais +dupé de mon gré et que jamais je ne le ferais. J'étais bien fâchée de +lui dire que le peu que je possédais ne nous entretiendrait pas tous +deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le +pays du Sud, et que c'était la raison qui m'avait fait me remettre aux +mains de cette femme qui l'appelait frère, à cause qu'elle m'avait +assuré que je pourrais vivre très bravement dans une ville du nom de +Manchester, où je n'avais point encore été, pour environ 6£ par an, et +tout mon revenu ne dépassant pas 15£ par an, je pensais que je pourrais +en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.</p> + +<p>Il secoua la tête et demeura silencieux, et nous passâmes une soirée +bien mélancolique; pourtant, nous soupâmes tous doux et nous demeurâmes +ensemble cette nuit-là, et quand nous fûmes près d'avoir fini de souper, +il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une +bouteille de vin:</p> + +<p>—Allons, ma chérie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de +rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inquiétude; je +tâcherai à trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous +entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau +la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser décourager, +c'est céder à l'infortune. Là-dessus, il emplit un verre et but à ma +santé, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait +dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci était à mon sujet.</p> + +<p>Il était réellement d'esprit brave et galant, et j'en étais d'autant +plus peinée. Il y a quelque soulagement même à être défaite par un homme +d'honneur plutôt que par un coquin; mais ici le plus grand +désappointement était sur sa part, car il avait vraiment dépensé +abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons +elle s'était avancée; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la +créature, qui, pour gagner 100£ elle-même, eut l'indignité de lui en +laisser dépenser trois ou quatre fois plus, bien que ce fût peut-être +tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas +plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table à thé nous +assurer que j'eusse quelque état, ou que je fusse une fortune, ou chose +qui fût.</p> + +<p>Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse été +telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs +sur une pauvre condition n'était que de la fourberie, et bien méchante; +mais le cas différait un peu, et en sa faveur à lui: car il n'était pas +de ces gueux qui font métier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait +certains, et de happer six ou sept fortunes l'une après l'autre, pour +les rafler et décamper ensuite; mais c'était déjà un gentilhomme, +infortuné, et tombé bas, mais qui avait vécu en bonne façon; et quand +même j'eusse eu de la fortune, j'eusse été tout enragée contre la +friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de +l'homme, une fortune n'aurait point été mal placée sur lui, car c'était +une personne charmante, en vérité, de principes généreux, de bon sens, +et qui avait abondance de bonne humeur.</p> + +<p>Nous eûmes quantité de conversations intimes cette nuit-là, car aucun de +nous ne dormit beaucoup; il était aussi repentant d'avoir été la cause +de toutes ces duperies, que si c'eût été de la félonie, et qu'il marchât +au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait +sur lui, et dit qu'il voulait partir à l'armée pour tâcher à en gagner.</p> + +<p>Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruauté de vouloir m'emmener en +Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister. +Il me prit dans ses bras:</p> + +<p>—Mon cœur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien +moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour échapper à +l'observation des gens qui avaient entendu ce que je prétendais faire, +et afin que personne ne pût me demander de l'argent avant que je fusse +garni pour leur en donner.</p> + +<p>—Mais où donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?</p> + +<p>—Eh bien, mon cœur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan, +ainsi que je l'avais disposé; j'avais intention ici de vous interroger +quelque peu sur votre état, comme vous voyez que j'ai fait; et quand +vous m'auriez rendu compte des détails, ainsi que je m'attendais que +vous feriez, j'aurais imaginé une excuse pour remettre notre voyage en +Irlande à un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon +cœur, dit-il, j'étais décidé à vous avouer toute la condition de mes +propres affaires, et à vous faire savoir qu'en effet j'avais usé de ces +finesses pour obtenir votre acquiescement à m'épouser, mais qu'il ne me +restait plus qu'à vous demander pardon et à vous dire avec quelle ardeur +je m'efforcerais à vous faire oublier ce qui était passé par la félicité +des jours à venir.</p> + +<p>—Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et +c'est ma douleur maintenant que de n'être point en état de vous montrer +avec quelle aisance je me serais laissé réconcilier à vous, et comme je +vous aurais passé tous ces tours en récompense de tant de bonne humeur; +mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous +deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous être accordés, puisque nous +n'avons pas de quoi vivre?</p> + +<p>Nous proposâmes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir +où il n'y avait rien pour débuter. Il me supplia enfin de n'en plus +parler, car, disait-il, je lui briserais le cœur; de sorte que nous +parlâmes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit congé de moi en +mari, et puis s'endormit.</p> + +<p>Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui étais restée +éveillée presque toute la nuit, j'avais très grand sommeil et je +demeurai couchée jusqu'à près d'onze heures. Pendant ce temps, il prit +ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et +le voilà parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais émouvante, sur +la table, et que voici:</p> + +<p>«Ma chérie,</p> + +<p>«Je suis un chien; je vous ai dupée; mais j'y ai été entraîné par une +vile créature, contrairement à mes principes et à l'ordinaire coutume de +ma vie. Pardonnez-moi, ma chérie! Je vous demande pardon avec la plus +extrême sincérité; je suis le plus misérable des hommes, de vous avoir +déçue; j'ai été si heureux que de vous posséder, et maintenant je suis +si pitoyablement malheureux que d'être forcé de fuir loin de vous. +Pardonnez-moi, ma chérie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je +ne puis supporter de vous voir ruinée par moi, et moi-même incapable de +vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de +vous revoir; je vous déclare ici que vous êtes libre; si vous pouvez +vous marier à votre avantage, ne refusez pas en songeant à moi; je vous +jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais +troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas +probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre +une bonne fortune, tout cela sera pour vous, où que vous soyez.</p> + +<p>«J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre +poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche, +et allez à Londres; j'espère qu'il suffira aux frais, sans que vous +entamiez le vôtre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout +cœur, et je le ferai aussi souvent que je penserai à vous.</p> + +<p>«Adieu, ma chérie, pour toujours.</p> + +<p>«Je suis à vous en toute affection.</p> + +<p>«J. E.» +</p> + +<p>Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon +cœur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes pensées de +m'avoir abandonnée; car je serais allée avec lui au bout du monde, +m'eût-il fallu mendier mon pain. Je tâtai dans ma poche; et là je +trouvai dix guinées, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite +bague de diamant qui ne valait guère que 6£ et un simple anneau d'or.</p> + +<p>Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures +sans discontinuer, jusqu'à ce que ma fille de chambre vint m'interrompre +pour me dire que le dîner était prêt: je ne mangeai que peu, et après +dîner il me prit un violent accès de larmes; et toujours je l'appelais +par son nom, qui était James:</p> + +<p>—Ô Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai; +je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle, +par la chambre, çà et là; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je +marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore; +et ainsi je passai l'après-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le +crépuscule du soir (c'était au mois d'août), quand, à ma surprise +indicible, le voici revenir à l'hôtellerie et monter tout droit à ma +chambre.</p> + +<p>Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui +pareillement; je ne pouvais deviner quelle était l'occasion de son +retour, et je commençai à me demander si j'en devais être heureuse ou +fâchée; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut +impossible de dissimuler ma joie, qui était trop grande pour des +sourires, car elle se répandit en larmes. À peine fut-il entré dans la +chambre, qu'il courut à moi et me prit dans ses bras, me tenant serrée, +et m'étouffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une +parole. Enfin je commençai:</p> + +<p>—Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?</p> + +<p>À quoi il ne fit pas de réponse, car il lui était impossible de parler.</p> + +<p>Quand nos extases furent un peu passées, il me dit qu'il était allé à +plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas été en son pouvoir d'aller +plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore +me dire adieu.</p> + +<p>Je lui dis comment j'avais passé mon temps et comment je lui avais crié +à voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement +dans la forêt de Delamere, à un endroit éloigné d'environ douze lieues. +Je souris.</p> + +<p>—Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu +ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler à voix haute, et parfois +je me figurais que je te voyais courir après moi.</p> + +<p>—Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nommé les +paroles.</p> + +<p>—Tu criais à haute voix, et tu disais: «Ô Jemmy! ô Jemmy! reviens, +reviens.»</p> + +<p>Je me mis à rire.</p> + +<p>—Mon cœur, dit-il, ne ris pas; car sois-en sûre, j'ai entendu ta voix +aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le +veux, j'irai devant un magistrat prêter serment là-dessus.</p> + +<p>Je commençai alors d'être surprise et étonnée; je fus effrayée même et +lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appelé. Après +que nous nous fûmes amusés un moment là-dessus, je lui dis:</p> + +<p>—Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plutôt +avec toi au bout du monde.</p> + +<p>Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me +quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui +rendrais la tâche aisée autant que possible; mais que pour lui, ce +serait sa perte, et qu'il le prévoyait assez.</p> + +<p>Cependant, il me dit qu'il avait réfléchi, qu'il me laissait seule pour +aller jusqu'à Londres, qui était un long voyage, et qu'il pouvait aussi +bien prendre cette route-là qu'une autre; de sorte qu'il s'était résolu +à m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je +n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit +promettre.</p> + +<p>Il me dit comment il avait congédié ses trois domestiques, vendu leurs +chevaux, et envoyé ces garçons chercher fortune, tout cela en fort peu +de temps, dans une ville près de la route, je ne sais où, «et, dit-il, +il m'en a coûté des larmes, et j'ai pleuré tout seul de penser combien +ils étaient plus heureux que leur maître, puisqu'ils n'avaient qu'à +aller frapper à la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs +services, tandis que moi, dit-il, je ne savais où aller ni que faire».</p> + +<p>Je lui dis que j'avais été si complètement malheureuse quand il m'avait +quittée, que je ne saurais l'être davantage, et que maintenant qu'il +était revenu, je ne me séparerais jamais de lui, s'il voulait bien +m'emmener, en quelque lieu qu'il allât. Et cependant, je convins que +nous irions ensemble à Londres; mais je ne pus arriver à consentir qu'il +me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton +plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut +que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses +deux bagues, et ses dix guinées; mais il ne voulut pas les reprendre; +d'où je doutai fort qu'il avait résolu de s'en aller sur la route et de +m'abandonner.</p> + +<p>La vérité est que la condition où il était, les expressions passionnées +de sa lettre, sa conduite douce, tendre et mâle que j'avais éprouvée sur +sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montré et à +sa manière de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout +cela, dis-je, m'avait impressionnée si vivement que je ne pouvais +supporter l'idée de me séparer de lui.</p> + +<p>Deux jours après, nous quittâmes Chester, moi dans le coche et lui à +cheval; je congédiai ma servante à Chester; il s'opposa très fort à ce +que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engagée dans la +campagne, puisque je n'avais point de domestique à Londres, je lui dis +que c'eût été barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors +sitôt que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une dépense +inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce +chapitre.</p> + +<p>Il vint avec moi jusque Dunstable, à trente lieues de Londres, et puis +il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient à me +quitter, et qu'il ne lui était point possible d'entrer dans Londres pour +des raisons qu'il n'était pas utile de me donner: et je vis qu'il se +préparait à partir. Le coche où nous étions ne s'arrêtait pas +d'ordinaire à Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure: +il voulut bien rester un moment à la porte d'une hôtellerie où nous +entrâmes.</p> + +<p>Étant à l'hôtellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur à +lui demander, qui était, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il +me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin +de réfléchir pendant ce temps à quelque moyen d'éviter une chose qui +nous serait aussi ruineuse à tous deux qu'une séparation finale: et que +j'avais à lui proposer une chose d'importance que peut-être il +trouverait à notre avantage.</p> + +<p>C'était une proposition où il y avait trop de raison pour qu'il la +refusât, de sorte qu'il appela l'hôtesse, et lui dit que sa femme se +trouvait indisposée et tant qu'elle ne saurait penser à continuer son +voyage en coche qui l'avait lassée presque jusqu'à la mort, et lui +demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois +jours dans une maison privée où je pourrais me reposer un peu, puisque +la route m'avait à ce point excédée. L'hôtesse, une brave femme de +bonnes façons et fort obligeante, vint aussitôt me voir; me dit qu'elle +avait deux ou trois chambres qui étaient très bonnes et placées à +l'écart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute +qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne +ferait rien d'autre que d'être attachée à ma personne; cette offre était +tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai +voir les chambres, dont je fus charmée; et en effet elles étaient +extraordinairement bien meublées, et d'un très plaisant logement. Nous +payâmes donc le coche, d'où nous fîmes décharger nos hardes, et nous +résolûmes de séjourner là un peu de temps.</p> + +<p>Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu'à ce que mon +argent fût à bout; mais que je ne lui laisserais pas dépenser un +shilling du sien; nous eûmes là-dessus une tendre chicane; mais je lui +dis que c'était sans doute la dernière fois que je jouirais de sa +compagnie, et que je le priais de me laisser maîtresse sur ce point +seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il +consentit.</p> + +<p>Là, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais +maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet +je lui racontai comment j'avais vécu en Virginie, et que j'y avais ma +mère, qui, croyais-je, était encore en vie, quoique mon mari dût être +mort depuis plusieurs années; je lui dis que si mes effets ne s'étaient +perdus en mer, et d'ailleurs je les exagérai assez, j'aurais eu assez de +fortune pour nous éviter de nous séparer en cette façon. Puis j'entrai +dans des détails sur l'établissement des gens en ces contrées, comment, +par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que +d'ailleurs on pouvait en acheter à un prix si bas qu'il ne valait même +pas la peine d'être mentionné.</p> + +<p>Puis je lui expliquai amplement et avec clarté la nature des +plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emporté que +la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec +quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement établir sa +famille et en peu d'années amasser du bien.</p> + +<p>Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de +300£ ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de +mettre fin à notre infortune, et à restaurer notre condition dans le +monde au point que nous avions espéré tous deux; et j'ajoutai qu'au bout +de sept ans nous pourrions être en situation de laisser nos cultures en +bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en +jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple +de tels qui l'avaient fait et qui vivaient à Londres maintenant sur un +fort bon pied.</p> + +<p>En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais +nous fûmes arrêtés tantôt par un obstacle, tantôt par l'autre, +jusqu'enfin il changea les rôles, et se mit à me parler presque dans les +mêmes termes de l'Irlande.</p> + +<p>Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde, +pourvu qu'il eût pu trouver des fonds pour s'établir sur des terres, +pourrait s'y procurer des fermes à 50£ par an, qui étaient aussi bonnes +que celles qu'on loue en Angleterre pour 200£; que le rendement était +considérable et le sol si riche, que, sans grande économie même, nous +étions sûrs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en +Angleterre avec un revenu de 3 000£; et qu'il avait formé le dessein de +me laisser à Londres et d'aller là-bas pour tenter la fortune; et que +s'il voyait qu'il pouvait disposer une manière de vivre aisée et qui +s'accordât au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait +point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.</p> + +<p>J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au +mot, c'est-à-dire qu'il me fallût convertir mon petit revenu en argent +liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son expérience; mais il +avait trop de justice pour le désirer ou pour l'accepter, si je l'eusse +offert: et il me devança là-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la +fortune en cette façon, et que s'il trouvait qu'il pût faire quoi que ce +soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement +subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de +mon argent, jusqu'à ce qu'il eût fait son expérience avec un peu du +sien, et il m'assura que s'il ne réussissait pas en Irlande, il +reviendrait me trouver et qu'il se joindrait à moi pour mon dessein en +Virginie.</p> + +<p>Je ne pus l'amener à rien de plus, par quoi nous nous entretînmes près +d'un mois durant lequel je jouis de sa société qui était la plus +charmante que j'eusse encore trouvée dans toute ma vie. Pendant ce temps +il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui était surprenante en +vérité, et pleine d'une variété infinie, suffisante à emplir un plus +beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprimé; +mais j'aurai l'occasion là-dessus d'en dire plus long.</p> + +<p>Nous nous séparâmes enfin, quoique avec la plus extrême répugnance sur +ma part; et vraiment il prit congé de moi bien à contre-cœur; mais la +nécessité l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point +vouloir venir à Londres étaient très bonnes, ainsi que je la compris +pleinement plus tard.</p> + +<p>Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse où il devait +m'écrire, quoique réservant encore le grand secret, qui était de ne +jamais lui faire savoir mon véritable nom, qui j'étais, et où il +pourrait me trouver; lui de même me fit savoir comment je devais m'y +prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il fût assuré de la +recevoir.</p> + +<p>J'arrivai à Londres le lendemain du jour où nous nous séparâmes, mais je +n'allai pas tout droit à mon ancien logement; mais pour une autre raison +que je ne veux pas dire je pris un logement privé dans Saint-Jones +street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et +là, étant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour +réfléchir sur mes rôderies des sept derniers mois, car j'avais été +absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes passées en +compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce +plaisir fut extrêmement amoindri quand je découvris peu de temps après +que j'étais grosse.</p> + +<p>C'était là une chose embarrassante, à cause qu'il me serait bien +difficile de trouver un endroit où faire mes couches; étant une des plus +délicates choses du monde en ce temps pour une femme étrangère et qui +n'avait point d'amis, d'être entretenue en une telle condition sans +donner quelque répondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me +procurer.</p> + +<p>J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon +ami de la Banque ou plutôt il prenait soin de correspondre avec moi, car +il m'écrivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point dépensé +mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je +lui écrivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'étais en vie. +J'avais laissé des instructions dans le Lancashire, si bien que je me +faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite à Saint-John je +reçus de lui un billet fort obligeant, où il m'assurait que son procès +de divorce était en bonne voie, bien qu'il y rencontrât des difficultés +qu'il n'avait point attendues.</p> + +<p>Je ne fus pas fâchée d'apprendre que son procès était plus long qu'il +n'avait pensé; car bien que je ne fusse nullement en condition de le +prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'épouser, tandis que +j'étais grosse des œuvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que +je connais ont osé), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre, +et, en un mot, j'étais résolue à le prendre s'il continuait dans le même +dessein, sitôt mes relevailles; car je voyais apparemment que je +n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cessé de +me presser de me remarier, m'ayant assuré qu'il n'y aurait nulle +répugnance et que jamais il ne tenterait de réclamer ses droits, ainsi +ne me faisais-je point scrupule de me résoudre, si je le pouvais, et mon +autre ami restait fidèle à l'accord; et j'avais infiniment de raisons +d'en être assurée, par les lettres qu'il m'écrivait, qui étaient les +plus tendres et les plus obligeantes du monde.</p> + +<p>Je commençais maintenant à m'arrondir, et les personnes chez qui je +logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la +civilité, me firent comprendre qu'il fallait songer à partir. Ceci me +jeta dans une extrême perplexité, et je devins très mélancolique; car en +vérité je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point +d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant à +garder, difficulté que je n'avais encore jamais rencontrée, ainsi que +mon histoire jusqu'ici le fait paraître.</p> + +<p>Dans le cours de cette affaire, je tombai très malade et ma mélancolie +accrut réellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de +compte n'être qu'une fièvre, mais la vérité est que j'avais les +appréhensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire «les +appréhensions», car j'aurais été trop heureuse d'accoucher avant terme, +mais je n'aurais pu même entretenir la pensée de prendre quoi que ce fût +pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'à l'imagination d'une telle +chose.</p> + +<p>Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer +une sage-femme; j'élevai d'abord quelques scrupules, mais après un peu +de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de +sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.</p> + +<p>Il paraît que la maîtresse de la maison n'était pas tant étrangère à des +cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle fût, comme on +verra tout à l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne +sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.</p> + +<p>Cette femme paraissait avoir quelque expérience dans son métier, +j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession où +elle était experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon +hôtesse lui avait dit que j'étais fort mélancolique, et qu'elle pensait +que cela m'eût fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:</p> + +<p>—Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles +où vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque +chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honnête +personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.</p> + +<p>Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille mère se mit très +sérieusement à m'expliquer ce qu'elle entendait, sitôt qu'elle fut +partie:</p> + +<p>—Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre +hôtesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le +lui laisser voir. Elle entend que vous êtes en une condition qui peut +vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne désirez pas que cela +soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais +sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret +qu'il est nécessaire (car je ne désire nullement me mêler dans ces +affaires), je pourrais peut-être trouver moyen de vous aider, de vous +tirer de peine, et de vous ôter toutes vos tristes pensées à ce sujet.</p> + +<p>Chaque parole que prononçait cette créature m'était un cordial, et me +soufflait jusqu'au cœur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon +sang commença de circuler aussitôt, et tout mon corps fut transformé; je +me remis à manger, et bientôt j'allai mieux. Elle en dit encore bien +davantage sur le même propos; et puis, m'ayant pressée de lui parler en +toute franchise, et m'ayant promis le secret de la façon la plus +solennelle, elle s'arrêta un peu, comme pour voir l'impression que +j'avais reçue, et ce que j'allais dire.</p> + +<p>Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne +point accepter son offre; je lui dis que ma position était en partie +comme elle avait deviné, en partie différente, puisque j'étais +réellement mariée et que j'avais un mari, quoiqu'il fût si éloigné dans +ce moment qu'il ne pouvait paraître publiquement.</p> + +<p>Elle m'arrêta tout court et me dit que ce n'était point son affaire. +Toutes les dames qui se fiaient à ses soins étaient mariées pour elle; +toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un père pour +l'enfant, et que ce père fût mari ou non, voilà qui n'était point du +tout son affaire; son affaire était de me servir dans ma condition +présente que j'eusse un mari ou non.</p> + +<p>—Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut paraître, c'est +n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme mariée ou +maîtresse, cela m'est tout un.</p> + +<p>Je vis bientôt que catin ou femme mariée, il fallait passer pour catin +ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien +raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui +dire telle qu'elle était. De sorte que je la racontais aussi brièvement +que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.</p> + +<p>—La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces +détails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout à l'heure, qu'ils +touchent au propos de votre affaire; mais c'est à ce propos, à savoir +que je ne me soucie point d'être vue ni cachée, mais la difficulté où je +suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du +pays.</p> + +<p>—Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de répondant à +nommer pour éviter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en +telles occasions; et peut-être, dit-elle, que vous ne savez pas bien +comment disposer de l'enfant quand il viendra.</p> + +<p>—La fin, dis-je, ne m'inquiète pas tant que le commencement.</p> + +<p>—Eh bien, madame, répond la sage-femme, oserez-vous vous confier à mes +mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous, +vous pouvez vous enquérir de moi; mon nom est B...; je demeure dans +telle rue (nommant la rue), à l'enseigne du Berceau; ma profession est +celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs +couches chez moi; j'ai donné caution à la paroisse en général pour les +assurer contre toute enquête sur ce qui viendra au monde sous mon toit. +Je n'ai qu'une question à vous adresser, madame, dit-elle, en toute +cette affaire; et si vous y répondez, vous pouvez être entièrement +tranquille sur le reste.</p> + +<p>Je compris aussitôt où elle voulait en venir et lui dis:</p> + +<p>—Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis +en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut +être nécessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.</p> + +<p>J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente +de grandes choses.</p> + +<p>—Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est +point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous +allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans +l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous +vous accommodiez à l'occasion et que vous fassiez de la dépense ou que +vous alliez à l'économie, suivant que vous jugerez.</p> + +<p>Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que +je n'avais rien d'autre à lui demander que ceci: puisque j'avais +d'argent assez, mais point en grande quantité, qu'elle voulût bien tout +disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se +pourrait.</p> + +<p>Elle répondit qu'elle apporterait un compte des dépenses en deux ou +trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la +priai de faire ainsi.</p> + +<p>Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets était +comme suit:</p> + +<p>1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, à +dix shillings par semaine: 6£ 0 s.</p> + +<p>2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1£ 10 s.</p> + +<p>3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le +tenir sur les fonts, et un clerc: 1£ 10 s.</p> + +<p>4. Pour un souper de baptême (en comptant cinq invités): 1£ 0 s.</p> + +<p>Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse: +3£ 3 s.</p> + +<p>À la fille pour le service: 0£ 10 s.</p> +<p>—————</p> +<p>13£ 13 s.</p> +<p> <br /></p> +<p>Ceci était le premier billet; le second était dans les mêmes termes.</p> + +<p>1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., à vingt shillings +par semaine: 12£ 0 s.</p> + +<p>2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2£ 10 s.</p> + +<p>3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus: 2£ 0 s.</p> + +<p>4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3£ 3 s.</p> + +<p>5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5£ 5 s.</p> + +<p>6. Pour une fille de service: 1£ 0 s.</p> +<p>—————</p> +<p>25£ 13 s.</p> +<p> <br /></p> +<p>Ceci était le billet de seconde classe; la troisième, dit-elle, était +d'un degré au-dessus, pour le cas où le père ou les amis paraissaient.</p> + +<p>1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux +pièces et un galetas pour une servante: 30£ 0 s.</p> + +<p>2. Pour une nourrice pendant un mois et très beau linge de couches: 4£ 4 +s.</p> + +<p>3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2£ 10 s.</p> + +<p>4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5£ 0 s.</p> + +<p>5. Pour ses honoraires, etc.: 10£ 10 s.</p> + +<p>6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0£ 10 s.</p> +<p>—————</p> +<p>52£ 14 s.</p> +<p> <br /></p> +<p>Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais +fort raisonnable dans ses demandes, tout considéré, et que je ne doutais +point que ses commodités ne fussent excellentes.</p> + +<p>Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que +j'étais affligée de lui dire que je craignais d'être obligée à paraître +sa cliente au plus bas compte.</p> + +<p>—Et peut-être, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?</p> + +<p>—Non, point du tout, dit-elle, car où j'en ai une de la troisième +classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la première, et je gagne +autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous +doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez à examiner si +vous êtes bien entretenue ou mal.</p> + +<p>Puis elle expliqua les détails de la note.</p> + +<p>—Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous +avez là une pension de trois mois à dix shillings seulement par semaine; +je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je +suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas à meilleur marché là ou vous +êtes maintenant.</p> + +<p>—Non vraiment, dis-je, ni même à si bon compte, car je donne six +shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-même, ce qui +me revient bien plus cher.</p> + +<p>—Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il +arrive parfois, voilà le prix du ministre économisé; et si vous n'avez +point d'amis à inviter, vous pouvez éviter la dépense d'un souper; de +sorte que si vous ôtez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne +vous reviendront pas à plus de 5£ 3 shillings de plus que ce que vous +coûte votre train de vie ordinaire.</p> + +<p>C'était la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que +je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais +je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je +pourrais être forcée de rester avec elle plus de trois mois, et que je +désirais savoir si elle ne serait pas obligée de me prier de m'en aller +avant que je fusse en condition de partir.—Non, dit-elle, sa maison +était grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir +une dame qui venait de faire ses couches, jusqu'à ce qu'elle s'en allât +de son plein gré; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en +pouvait loger, elle n'était pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne +pût trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.</p> + +<p>Je trouvai que c'était une dame éminente à sa façon, et en somme je +m'accordai à me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres +choses, examina l'installation où j'étais, fit ses critiques sur le +mauvais service et le manque de commodité, et me promit que je ne serais +point ainsi traitée dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien +dire, à cause que la femme de la maison avait un air étrange, ou du +moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais été malade, parce +que j'étais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront +ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport médiocre sur +ma personne.</p> + +<p>—Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point étrangère à ces +choses; elle a essayé d'entretenir des dames qui étaient en votre +condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs, +une dame fort prude, ainsi que vous l'avez très bien vu; toutefois, +puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je +vais veiller à ce que vous soyez un peu mieux soignée pendant que vous +êtes encore ici, et il ne vous en coûtera pas davantage.</p> + +<p>Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous séparâmes. +Le matin suivant, elle m'envoya un poulet rôti et chaud et une bouteille +de sherry, et ordonna à la servante de me prévenir qu'elle restait à mon +service tous les jours tant que je resterais là.</p> + +<p>Voilà qui était aimable et prévenant à l'excès, et j'acceptai bien +volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin +de rien et pour ordonner à la fille de venir la trouver le matin pour le +dîner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin, +avant de partir, et à midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et +un plat de potage pour mon dîner; et de cette façon elle me soignait à +distance; si bien que je fus infiniment charmée et que je guéris +rapidement; car en vérité c'étaient mes humeurs noires d'auparavant qui +avaient été la partie principale de ma maladie.</p> + +<p>Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que +la servante qu'elle m'envoya se trouverait être quelque effrontée +créature sortie de Drury-Lane, et j'en étais assez tourmentée; de sorte +que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la première nuit, +mais que je gardais les yeux attachés sur elle aussi étroitement que si +elle eût été une voleuse publique.</p> + +<p>L'honnête dame devina bientôt ce qu'il en était, et la renvoya avec un +petit billet où elle me disait que je pouvais me fier à la probité de sa +servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne +prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus +alors parfaitement rassurée et en vérité, la conduite de cette servante +parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille +n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus +tard.</p> + +<p>Aussitôt que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la +fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et +tout était si joli et si net qu'en somme je n'eus rien à dire, mais fus +merveilleusement charmée de ce que j'avais rencontré, qui, considérant +la mélancolique condition où je me trouvais, était bien au delà de ce +que j'avais espéré.</p> + +<p>On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des +méchantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'étais +maintenant tombée; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de +faire voir au monde, comme il était facile à une femme de se débarrasser +là du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs +sortes de procédés; et l'un d'entre eux était que si un enfant naissait +quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'être appelée à +maintes besognes privées), elle avait des gens toujours prêts, qui, pour +une pièce d'argent, leur ôtaient l'enfant de dessus les bras, et de +dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait, +étaient fort honnêtement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant +qu'il y en avait tant, par le récit qu'elle en faisait, je ne puis le +concevoir.</p> + +<p>Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle +était pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau +innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-être été assassiné, +et de mainte femme qui, rendue désespérée par le malheur, aurait +autrement été tentée de détruire ses enfants. Je lui accordai que +c'était la vérité, et une chose bien recommandable, pourvu que les +pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent +pas maltraités et abandonnés par les nourrices. Elle me répondit qu'elle +avait toujours grand soin de cet article-là, et qu'elle n'avait point de +nourrices dans son affaire qui ne fussent très bonnes personnes, et +telles qu'on pouvait y avoir confiance.</p> + +<p>Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc obligée de dire:</p> + +<p>—Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre +part; mais la principale question est ce que font ces gens.</p> + +<p>Et de nouveau elle me ferma la bouche en répondant qu'elle en prenait le +soin le plus exact.</p> + +<p>La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets +qui me donnât quelque déplaisir fut qu'une fois où elle me parlait de +mon état bien avancé de grossesse, elle dit quelques paroles qui +semblaient signifier qu'elle pourrait me débarrasser plus tôt si j'en +avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le désir +de mettre ainsi fin à mes tourments; mais je lui fis voir bientôt que +j'en abhorrais jusqu'à l'idée; et pour lui rendre justice elle s'y prit +si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait réellement ou si +elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car +elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais +dire, qu'elle avait pris la négative avant que je pusse m'expliquer.</p> + +<p>Pour abréger autant que possible cette partie, je quittai mon logement +de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi +qu'on la nommait dans la maison), et là, en vérité, je fus traitée avec +tant de courtoisie, soignée avec tant d'attention, tout me parut si +bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en +tirait ma gouvernante: mais je découvris ensuite qu'elle faisait +profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires, +et qu'en vérité elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit +était dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez +en cette façon, je vous assure; car il est à peine croyable quelle +clientèle elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le +tout à compte privé, ou en bon français à compte de débauche.</p> + +<p>Pendant que j'étais dans sa maison, qui fut près de quatre mois, elle +n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois +qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville, +dont l'une logeait chez mon ancienne hôtesse de Saint-Jones, malgré +toute la pruderie que celle-ci avait affectée avec moi.</p> + +<p>Tandis que j'étais là, et avant de prendre le lit, je reçus de mon homme +de confiance à la Banque une lettre pleine de choses tendres et +obligeantes, où il me pressait sérieusement de retourner à Londres. La +lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce +qu'elle avait été d'abord envoyée dans le Lancashire d'où elle m'avait +suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arrêt contre sa +femme et qu'il était prêt à tenir son engagement avec moi, si je voulais +l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et +d'affection, telles qu'il aurait été bien loin d'offrir s'il avait connu +les circonstances où j'avais été, et que, tel qu'il en était, j'avais +été bien loin de mériter.</p> + +<p>J'envoyai une réponse à cette lettre et la datai de Liverpool, mais +l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle était arrivée dans un +pli adressé à un ami en ville. Je le félicitai de sa délivrance, mais +j'élevai des scrupules sur la validité légale d'un second mariage, et +lui dis que je supposais qu'il considérerait bien sérieusement ce point +avant de s'y résoudre, la conséquence étant trop grande à un homme de +son jugement pour qu'il s'y aventurât imprudemment, et terminai en lui +souhaitant du bonheur quelle que fût sa décision, sans rien lui laisser +savoir de mes propres intentions ou lui répondre sur sa proposition de +mon retour à Londres, mais je fis vaguement allusion à l'idée que +j'avais de revenir vers la fin de l'année, ceci étant daté d'avril.</p> + +<p>Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau garçon, et +moi-même en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma +gouvernante joua son rôle de sage-femme avec le plus grand art et toute +l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au delà de tout ce que j'avais +jamais connu auparavant.</p> + +<p>Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et après mes couches +furent tels, que si elle eût été ma propre mère, ils n'eussent pu être +meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie déréglée par +la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne +demeure et n'a rien laissé derrière elle pour indiquer le chemin.</p> + +<p>Je crois que j'étais au lit depuis vingt jours quand je reçus une autre +lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait +obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait +fait signifier tel jour, et qu'il avait à me donner une réponse à tous +mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais +l'attendre et qu'il n'en avait aucun désir; car sa femme, qui avait été +prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui +avait fait subir, sitôt qu'elle avait appris qu'il avait gagné son +point, s'était bien misérablement ôté la vie le soir même.</p> + +<p>Il s'exprimait fort honnêtement sur la part qu'il pouvait avoir dans son +désastre, mais s'éclaircissait d'y avoir prêté la main, affirmant qu'il +n'avait fait que se rendre justice en un cas où il avait été notoirement +insulté et bafoué; toutefois il disait en être fort affligé, et qu'il ne +lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir où il +était que je voudrais bien venir le réconforter par ma compagnie; et +puis il me pressait très violemment en vérité, de lui donner quelques +espérances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir +qu'il me vît, à quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce +sujet.</p> + +<p>Je fus extrêmement surprise par cette nouvelle, et commençai maintenant +sérieusement de réfléchir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur +qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en +faire. Enfin, je fis une allusion lointaine à mon cas devant ma +gouvernante. Je parus mélancolique pendant plusieurs jours, et elle +m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais +pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage après lui +avoir si souvent répété que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne +savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me +tourmentait beaucoup, mais en même temps je lui dis que je ne pouvais en +parler à personne au monde.</p> + +<p>Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'était +impossible, lui dis-je, de confier mon secret à quiconque. Ceci, au lieu +de lui servir de réponse, accrut ses importunités; elle allégua qu'on +lui avait confié les plus grands secrets de cette nature, qu'il était de +son intérêt de tout dissimuler, et que de découvrir des choses de cette +nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise à +babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse +du soupçon à son égard. Elle me dit que s'ouvrir à elle, c'était ne dire +mon secret à personne; qu'elle était muette comme la mort, et qu'il +faudrait sans doute que ce fut un cas bien étrange, pour qu'elle ne put +m'y porter secours; mais que de le dissimuler était me priver de toute +aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de +l'opportunité de me servir. Bref, son éloquence fut si ensorcelante et +son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui +cacher.</p> + +<p>Si bien que je résolus de lui ouvrir mon cœur; je lui dis l'histoire de +mon mariage du Lancashire, et comment nous avions été déçus tous deux; +comment nous nous étions rencontrés et comment nous nous étions séparés; +comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait été en son pouvoir, et +m'avait donné pleine liberté de me remarier, jurant que s'il +l'apprenait, jamais il ne me réclamerait, ne me troublerait ou me ferait +reconnaître; que je croyais bien être libre, mais que j'avais +affreusement peur de m'aventurer, de crainte des conséquences qui +pourraient suivre en cas de découverte.</p> + +<p>Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres +de mon ami où il m'invitait à Londres et avec quelle affection elles +étaient écrites; mais j'effaçai son nom, et aussi l'histoire du désastre +de sa femme, sauf la ligne où il disait qu'elle était morte.</p> + +<p>Elle se mit à rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que +l'autre n'était point un mariage, mais une duperie sur les deux parts; +et qu'ainsi que nous nous étions séparés de consentement mutuel, la +nature du contrat était détruite, et que nous étions dégagés de toute +obligation réciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa +langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne +fût aussi par l'aide de ma propre inclination.</p> + +<p>Mais alors vint la grande et principale difficulté, qui était l'enfant. +Il fallait, me dit-elle, s'en débarrasser, et de façon telle qu'il ne +fût jamais possible à quiconque de le découvrir. Je savais bien qu'il +n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais +eu un enfant, car il aurait bientôt découvert par l'âge du petit qu'il +était né, bien plus, qu'il avait été fait depuis mes relations avec lui, +et toute l'affaire eût été détruite.</p> + +<p>Mais j'avais le cœur serré avec tant de force à la pensée de me séparer +entièrement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le +laisser assassiner ou de l'abandonner à la faim et aux mauvais +traitements, ce qui était presque la même chose, que je n'y pouvais +songer sans horreur.</p> + +<p>Toutes ces choses se représentaient à ma vue sous la forme la plus noire +et la plus terrible; et comme j'étais très libre avec ma gouvernante que +j'avais maintenant appris à appeler mère, je lui représentai toutes les +sombres pensées qui me venaient là-dessus, et lui dis dans quelle +détresse j'étais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave à ces +paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle était endurcie à ces choses au +delà de toute possibilité d'être touchée par le sentiment religieux et +les scrupules du meurtre, ainsi était-elle également impénétrable à tout +ce qui se rapportait à l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait +pas soignée et caressée pendant mes couches comme si j'eusse été son +propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.</p> + +<p>—Eh bien, ma chère, dit-elle, et quand vous serez partie, que +serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous +allez être pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que +c'est leur métier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur à +avoir soin des enfants autant que si elles étaient leurs propres mères? +Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous +été nourries nous-mêmes? Êtes-vous bien sûre d'avoir été nourrie par +votre propre mère? et pourtant voilà de la chair potelée et blonde, mon +enfant, dit la vieille mégère, en me passant la main sur les joues. +N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjoué; +je n'ai point d'assassins à mes ordres; j'emploie les meilleures +nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui +périssent en leurs mains, que s'ils étaient nourris par leurs mères; +nous ne manquons ni de soin ni d'adresse.</p> + +<p>Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'étais sûre d'avoir été +nourrie par ma propre mère; au contraire, j'étais sûre qu'il n'en avait +pas été ainsi; et je tremblai et je devins pâle sur le mot même. +«Sûrement, me dis-je, cette créature ne peut être sorcière, et avoir +tenu conversation avec un esprit qui pût l'informer de ce que j'étais +avant que je fusse capable de le savoir moi-même.» Et je la regardai +pleine d'effroi. Mais réfléchissant qu'il n'était pas possible qu'elle +sût rien sur moi, mon impression passa, et je commençai de me rassurer +mais ce ne fut pas sur-le-champ.</p> + +<p>Elle s'aperçut du désordre où j'étais, mais n'en comprit pas la +signification; de sorte qu'elle se lança dans d'extravagants discours +sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les +enfants qui n'étaient pas nourris par leur mère, et pour me persuader +que les enfants qu'elle mettait à l'écart étaient aussi bien traités que +si leur mère elle-même leur eût servi de nourrice.</p> + +<p>—Il se peut, ma mère, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes +doutes sont bien fortement enracinés.</p> + +<p>—Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.</p> + +<p>—Alors, dis-je, d'abord: vous donnez à ces gens une pièce d'argent pour +ôter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin +tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma mère, dis-je, que ce sont de +pauvres gens et que leur gain consiste à être quittes de leur charge le +plus tôt qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut +mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop +minutieux de son existence?</p> + +<p>—Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que +leur crédit est fondé sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi +grand soin qu'aucune mère parmi vous toutes.</p> + +<p>—Oh! ma mère, dis-je, si j'étais seulement sûre que mon petit bébé sera +bien soigné, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il +est impossible que je sois satisfaite sur ce point à moins de le voir de +mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si +bien que je ne sais comment faire.</p> + +<p>—Belle histoire que voilà! dit la gouvernante. Vous voudriez voir +l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous découvrir +tout ensemble; ce sont là des choses impossibles, ma chère, et il faut +vous décider à faire tout justement comme d'autres mères consciencieuses +l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles +doivent être, quand bien même vous les souhaiteriez différentes.</p> + +<p>Je compris ce qu'elle voulait dire par «mères consciencieuses»; elle +aurait voulu dire «consciencieuses catins», mais elle ne désirait pas me +désobliger, car en vérité, dans ce cas, je n'étais point une catin, +étant légalement mariée, sauf toutefois la force de mon mariage +antérieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en étais pas +venue à cette extrémité d'endurcissement commune à la profession: je +veux dire à être dénaturée et n'avoir aucun souci du salut de mon +enfant, et je préservai si longtemps cette honnête affection que je fus +sur le point de renoncer à mon ami de la Banque, qui m'avait si +fortement pressée de revenir et de l'épouser qu'il y avait à peine +possibilité de le refuser.</p> + +<p>Enfin ma vieille gouvernante vint à moi, avec son assurance usuelle.</p> + +<p>—Allons, ma chère, dit-elle, j'ai trouvé un moyen pour que vous soyez +assurée que votre enfant sera bien traité, et pourtant les gens qui en +auront charge ne vous connaîtront jamais.</p> + +<p>—Oh! ma mère, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai liée à vous +pour toujours.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous à faire quelque petite +dépense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire +aux personnes avec qui nous nous entendons?</p> + +<p>—Oui, oui, dis-je, de tout mon cœur, pourvu que je puisse rester +inconnue.</p> + +<p>—Pour cela, dit-elle, vous pouvez être tranquille; car jamais la +nourrice n'osera s'enquérir de vous et une ou deux fois par an vous +viendrez avec moi voir votre enfant et la façon dont il est traité, et +vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne +sachant qui vous êtes.</p> + +<p>—Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant +il me sera possible de cacher que je sois sa mère? Croyez-vous que c'est +une chose possible?</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, même si vous le découvrez, la nourrice n'en saura +pas plus long; on lui défendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde +elle perdra l'argent que vous êtes supposée devoir lui donner et on lui +ôtera l'enfant.</p> + +<p>Je fus charmée de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena +une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait à +ôter l'enfant entièrement de dessus nos bras pour 10£ d'argent; mais si +je lui donnais de plus 5£ par an, elle s'engageait à amener l'enfant à +la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous désirions, ou bien +nous irions nous-mêmes le voir et nous assurer de la bonne manière dont +elle le traiterait.</p> + +<p>La femme était d'apparence saine et engageante; elle était mariée à un +manant, mais elle avait de très bons vêtements, portait du linge, et +tout sur elle était fort propre; et, le cœur lourd, après beaucoup de +larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'étais rendue à Hertford +pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des +merveilles si elle voulait être bonne pour l'enfant; de sorte que dès +les premiers mots elle sut que j'étais la mère de l'enfant: mais elle +semblait être si fort à l'écart, et hors d'état de s'enquérir de moi, +que je crus être assez en sûreté, de sorte qu'en somme, je consentis à +lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10£, c'est-à-dire que je les +donnai à ma gouvernante qui les donna à la pauvre femme en ma présence, +elle s'engageant à ne jamais me rendre l'enfant ou réclamer rien de plus +pour l'avoir nourri et élevé; sinon que je lui promettais, si elle en +prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent +que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer +les 5£, sauf que j'avais promis à ma gouvernante de le faire. Et ainsi +je fus délivrée de mon grand tourment en une manière qui, bien qu'elle +ne me satisfît point du tout l'esprit, pourtant m'était la plus commode, +dans l'état où mes affaires étaient alors, entre toutes celles où +j'eusse pu songer.</p> + +<p>Je commençai alors d'écrire à mon ami de la Banque dans un style plus +tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je +lui envoyai une lettre que j'espérais qu'il serait en ville à quelque +moment du mois d'août; il me retourna une réponse conçue dans les termes +les plus passionnés qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire +savoir mon arrivée à temps pour qu'il pût venir à ma rencontre à deux +journées de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne +savais comment y répondre. À un moment, j'étais résolue à prendre le +coche pour West-Chester, à seule fin d'avoir la satisfaction de revenir, +pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le même coche; car +j'entretenais le soupçon jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement, +qu'il pensât que je n'étais pas vraiment à la campagne.</p> + +<p>J'essayai de chasser cette idée de ma raison, mais ce fut en vain: +l'impression était si forte dans mon esprit, qu'il m'était impossible +d'y résister. Enfin, il me vint à la pensée, comme addition à mon +nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent +masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait entièrement toutes +mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon +nouvel amant vivait à Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis +ma résolution, elle fut pleinement persuadée que c'était dans le +Lancashire.</p> + +<p>Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et +j'envoyai la servante qui m'avait soignée depuis les premiers jours pour +retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me +fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la +renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodité. Quand +je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour +notre correspondance, persuadée qu'elle était que mon affection pour mon +enfant m'obligerait à lui écrire et même à venir la voir quand je +rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi +je pris congé, ravie d'être libérée et de sortir d'une telle maison, +quelque plaisantes qu'y eussent été mes commodités.</p> + +<p>Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'à +destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le +Cheshire, où non seulement je n'avais aucune manière d'affaire, mais pas +la moindre connaissance avec qui que ce fût en ville; mais je savais +qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que +je logeai là deux ou trois jours; jusqu'à ce que, guettant une occasion, +je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres, +envoyant une lettre à mon monsieur, où je lui fixais que je serais tel +et tel jour à Stony Stratford, où le cocher me dit qu'il devait loger.</p> + +<p>Il se trouva que j'avais pris un carrosse irrégulier, qui, ayant été +loué pour transporter à West-Chester certains messieurs en partance pour +l'Irlande, était maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait +point strictement à l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche +ordinaire; de sorte qu'ayant été forcé de s'arrêter le dimanche, il y +avait eu le temps de se préparer à venir, et qu'autrement il n'eût pu +faire.</p> + +<p>Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez à +temps pour être avec moi la nuit, mais il me joignit à un endroit nommé +Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.</p> + +<p>Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'étais trouvée +un peu désappointée à la nuit passée. Il me charma doublement aussi par +la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide +carrosse (de gentilhomme) à quatre chevaux, avec un laquais.</p> + +<p>Il me fit sortir tout aussitôt du coche qui s'arrêta à une hôtellerie de +Brickhill et, descendant à la même hôtellerie, il fit dételer son +carrosse et commanda le dîner. Je lui demandai dans quelle intention il +était, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que +j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'était là une maison +de fort bonne espèce, quoique la ville fût bien petite; de sorte que +nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en advînt.</p> + +<p>Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il était venu si loin pour me +rencontrer et s'était mis en si grands frais, il n'était que raisonnable +de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je cédai facilement sur ce +point.</p> + +<p>Après dîner, nous allâmes visiter la ville, l'église et voir les champs +et la campagne, ainsi que les étrangers ont coutume de faire; et notre +hôte nous servit de guide pour nous conduire à l'église. J'observai que +mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussitôt qu'il +allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bientôt qu'en somme je +ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon état, je n'étais +point en condition maintenant de dire «non»; je n'avais plus de raison +maintenant d'aller courir de tels risques.</p> + +<p>Mais tandis que ces pensées me tournaient dans la tête, ce qui ne fut +que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon hôte le prenait à +part et lui parlait à voix basse, quoique non si basse que je ne pusse +entendre ces mots: «Monsieur, si vous devez avoir occasion...»Le reste, +je ne pus l'entendre, mais il semble que ce fût à ce propos: Monsieur, +si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout +près qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous +plaire.»</p> + +<p>Mon monsieur répondit assez haut pour que je l'entendisse:</p> + +<p>—Fort bien, je crois que je l'emploierai.</p> + +<p>À peine fus-je revenue à l'hôtellerie qu'il m'assaillit de paroles +irrésistibles, m'assurant que puisqu'il avait eu la bonne fortune de me +rencontrer et que tout s'accordait, ce serait hâter sa félicité que de +mettre fin à la chose sur-le-champ.</p> + +<p>—Quoi, que voulez-vous dire? m'écriai-je en rougissant un peu. Quoi, +dans une auberge, et sur la grand'route? Dieu nous bénisse, dis-je, +comment pouvez-vous parler ainsi?</p> + +<p>—Oh! dit-il, je puis fort bien parler ainsi; je suis venu à seule fin +de parler ainsi et je vais vous faire voir que c'est vrai.</p> + +<p>Et là-dessus il tire un gros paquet de paperasses.</p> + +<p>—Vous m'effrayez, dis-je; qu'est-ce que tout ceci?</p> + +<p>—Ne vous effrayez pas, mon cœur, dit-il, et me baisa. C'était la +première fois qu'il prenait la liberté de m'appeler «son cœur». Puis il +le répéta: «Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c'est.» Puis il +étala tous ces papiers.</p> + +<p>Il y avait d'abord l'acte ou arrêt de divorce d'avec sa femme et les +pleins témoignages sur son inconduite; puis il y avait les certificats +du ministre et des marguilliers de la paroisse où elle vivait, prouvant +qu'elle était enterrée, et attestant la manière de sa mort; la copie de +l'ordonnance de l'officier de la Couronne par laquelle il assemblait des +jurés afin d'examiner son cas, et le verdict du jury qui avait été rendu +en ces termes: <i>Non compos mentis</i>. Tout cela était pour me donner +satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si +scrupuleuse, s'il avait tout su, que de refuser de le prendre à défaut +de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui +dis que tout cela était très clair vraiment, mais qu'il n'eût point eu +besoin de l'apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans +doute, dit-il, peut-être qu'il y avait assez longtemps pour moi; mais +qu'aucun temps que le temps présent n'était assez le temps pour lui.</p> + +<p>Il y avait d'autres papiers roulés, et je lui demandai ce que c'était.</p> + +<p>—Et voilà justement, dit-il, la question que je voulais que vous me +fissiez.</p> + +<p>Et il tire un petit écrin de chagrin et en sort une très belle bague de +diamant qu'il me donne. Je n'aurais pu la refuser, si j'avais eu envie +de le faire, car il la passa à mon doigt; de sorte que je ne fis que lui +tirer une révérence. Puis il sort une autre bague:</p> + +<p>—Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa +poche.</p> + +<p>—Mais laissez-la-moi voir tout de même, dis-je, et je souris; je +devine bien ce que c'est; je pense que vous soyez fou.</p> + +<p>—J'aurais été bien fou, dit-il, si j'en avais fait moins. Et cependant +il ne me la montra pas et j'avais grande envie de la voir; de sorte que +je dis:</p> + +<p>—Mais enfin, laissez-la-moi voir.</p> + +<p>—Arrêtez, dit-il, et regardez ici d'abord. Puis il reprit le rouleau et +se mit à lire, et voici que c'était notre licence de mariage.</p> + +<p>—Mais, dis-je, êtes-vous insensé? Vous étiez pleinement assuré, certes, +que je céderais au premier mot, ou bien résolu à ne point accepter de +refus!</p> + +<p>—La dernière chose que vous dites est bien le cas, répondit-il.</p> + +<p>—Mais vous pouvez vous tromper, dis-je.</p> + +<p>—Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refusé, je ne puis pas +être refusé.</p> + +<p>Et là-dessus il se mit à me baiser avec tant de violence que je ne pus +me dépêtrer de lui.</p> + +<p>Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large, +tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses +bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serrée +dans ses bras, mais sans tenter la moindre indécence, me supplia de +consentir avec des prières et des arguments tant répétés, protestant de +son affection, et jurant qu'il ne me lâcherait pas que je ne lui eusse +promis, qu'enfin je lui dis:</p> + +<p>—Mais je crois, en vérité, que vous êtes résolu à ne pas être refusé.</p> + +<p>—Non, non, dit-il; il ne faut pas que je sois refusé; je ne veux pas +être refusé; je ne peux pas être refusé.</p> + +<p>—Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un léger baiser: alors on ne vous +refusera pas; laissez-moi me lever.</p> + +<p>Il fut si transporté par mon consentement et par la tendre façon en +laquelle je m'y laissai aller, que je pensai du coup qu'il le prenait +pour le mariage même, et qu'il n'allait point attendre les formalités. +Mais je lui faisais tort; car il me prit par la main, me leva, et puis +me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir cédé avec +tant de grâce; et il était tellement submergé par la satisfaction, que +je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.</p> + +<p>Je me détournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui +demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j'ai eu +une once de sincère repentir pour une abominable vie de vingt-quatre +années passées, ç'a été alors.</p> + +<p>—Oh! quel bonheur pour l'humanité, me dis-je à moi-même, qu'on ne +puisse pas lire dans le cœur d'autrui! Comme j'aurais été heureuse si +j'avais été la femme d'un homme de tant d'honnêteté et de tant +d'affection, depuis le commencement!</p> + +<p>Puis il me vint à la pensée:</p> + +<p>—Quelle abominable créature je suis! Et comme cet innocent gentilhomme +va être dupé par moi! Combien peu il se doute que, venant de divorcer +d'avec une catin, il va se jeter dans les bras d'une autre! qu'il est +sur le point d'en épouser une qui a couché avec deux frères et qui a eu +trois enfants de son propre frère! une qui est née à Newgate, dont la +mère était une prostituée, et maintenant une voleuse déportée! une qui a +couché avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu'il m'a vue! +Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire?</p> + +<p>Après que ces reproches que je m'adressais furent passés, il s'ensuivit +ainsi:</p> + +<p>—Eh bien, s'il faut que je sois sa femme, s'il plaît à Dieu me donner +sa grâce, je lui serai bonne femme et fidèle, et je l'aimerai selon +l'étrange excès de la passion qu'il a pour moi; je lui ferai des +amendes, par ce qu'il verra, pour les torts que je lui fais, et qu'il ne +voit pas.</p> + +<p>Il était impatient que je sortisse de ma chambre; mais trouvant que je +restais trop longtemps, il descendit l'escalier et parla à l'hôte au +sujet du ministre.</p> + +<p>Mon hôte, gaillard officieux, quoique bien intentionné, avait fait +chercher l'ecclésiastique; et quand mon monsieur se mit à lui porter de +l'envoyer chercher:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.</p> + +<p>Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand +il trouva le ministre, il lui demanda s'il voudrait bien s'aventurer à +marier un couple d'étrangers, tous deux de leur gré. L'ecclésiastique +répondit que M... lui en avait touché quelques mots; qu'il espérait que +ce n'était point une affaire clandestine, qu'il lui paraissait avoir +affaire à une personne sérieuse, et qu'il supposait que madame n'était +point jeune fille, où il eût fallu le consentement d'amis.</p> + +<p>—Pour vous sortir de doute là-dessus, dit mon monsieur, lisez ce +papier, et il tire la licence.</p> + +<p>—Je suis satisfait, dit le ministre; où est la dame?</p> + +<p>—Vous allez la voir tout à l'heure, dit mon monsieur.</p> + +<p>Quand il eut dit, il monta l'escalier, et j'étais à ce moment sortie de +ma chambre; de sorte qu'il me dit que le ministre était en bas, et +qu'après lui avoir montré la licence, il s'accordait à nous marier de +tout son cœur, mais il demandait à me voir; de sorte qu'il me demandait +si je voulais le laisser monter.</p> + +<p>—Il sera assez temps, dis-je, au matin, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais, dit-il, mon cœur, il semblait entretenir quelque scrupule que +ce fût quelque jeune fille enlevée à ses parents, et je lui ai assuré +que nous étions tous deux d'âge à disposer de notre consentement; et +c'est de là qu'il a demandé à vous voir.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira.</p> + +<p>De sorte que voilà qu'on fait monter l'ecclésiastique; et c'était une +bonne personne de caractère bien joyeux. On lui avait dit, paraît-il, +que nous nous étions rencontrés là par accident, que j'étais venue dans +un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me +rencontrer; que nous aurions dû nous retrouver la nuit d'avant à Stony +Stratford, mais qu'il n'avait pu parvenir jusque-là.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a +quelque bien; le désappointement, monsieur, lui dit-il, a été pour vous, +et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontrés à Stony +Stratford je n'eusse pas eu l'honneur de vous marier. Notre hôte, +avez-vous un livre ordinaire des prières?</p> + +<p>Je tressautai, comme d'effroi:</p> + +<p>—Monsieur, m'écriai-je, que voulez-vous dire? Quoi, se marier dans une +auberge, et la nuit!</p> + +<p>—Madame, dit le ministre, si vous désirez que la cérémonie en soit +passée à l'église, vous serez satisfaite; mais je vous assure que votre +mariage sera aussi solide ici qu'à l'église; nous ne sommes point +astreints par les règlements à ne marier nulle part qu'à l'église; et +pour ce qui est de l'heure de la journée, elle n'a aucune importance +dans le cas présent; nos princes se marient en leurs chambres et à huit +ou dix heures du soir.</p> + +<p>Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et prétendis répugner +entièrement à me marier, sinon à l'église; mais tout n'était que +grimace; tant qu'à la fin je parus me laisser fléchir, et on fit venir +notre hôte, sa femme et sa fille. Notre hôte fut père, et clerc, et tout +ensemble; et bien joyeux nous fûmes, quoique j'avoue que les remords que +j'avais éprouvés auparavant pesaient lourdement sur moi et m'arrachaient +de temps à autre un profond soupir, ce que le marié remarqua, et +s'efforça de m'encourager, pensant, le pauvre homme, que j'avais +quelques petites hésitations sur le pas que j'avais fait tant à la hâte.</p> + +<p>Nous tînmes pleine réjouissance ce soir-là, et cependant tout resta si +secret dans l'hôtellerie, que pas un domestique de la maison n'en sut +rien, car mon hôtesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas +qu'aucune des servantes montât l'escalier. Je pris la fille de mon +hôtesse pour demoiselle d'honneur, et envoyant chercher un boutiquier le +lendemain matin, je fis présent à la jeune femme d'une jolie pièce de +broderies, aussi jolie qu'on put en découvrir en ville; et, trouvant que +c'était une ville dentellière, je donnai à sa mère une pièce de dentelle +au fuseau pour se faire une coiffe.</p> + +<p>Une des raisons pour lesquelles notre hôte garda si étroitement le +secret fut qu'il ne désirait pas que la chose vînt aux oreilles du +ministre de la paroisse; mais, si adroitement qu'il s'y prît, quelqu'un +en eut vent, si bien qu'on mit les cloches à sonner le lendemain matin +de bonne heure, et qu'on nous fit sous notre fenêtre toute la musique +qui put se trouver en ville; mais notre hôte donna couleur que nous +étions mariés avant d'arriver; seulement qu'étant autrefois descendus +chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.</p> + +<p>Nous ne pûmes trouver dans nos cœurs de bouger le lendemain; car, en +somme, ayant été dérangés par les cloches le matin, et n'ayant peut-être +pas trop dormi auparavant, nous fûmes si pleins de sommeil ensuite, que +nous restâmes au lit jusqu'à près de midi.</p> + +<p>Je demandai à mon hôtesse qu'elle fît en sorte que nous n'eussions plus +de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s'arrangea +si bien que nous fûmes très tranquilles.</p> + +<p>Mais une étrange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps. +La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j'étais allée +jusqu'au bout de la salle, et, comme la journée était belle et tiède +j'avais ouvert la fenêtre, et je m'y tenais pour prendre l'air, quand je +vis trois gentilshommes qui passaient à cheval et qui entraient dans une +hôtellerie justement en face de la nôtre.</p> + +<p>Il n'y avait pas à le dissimuler, et je n'eus point lieu de me le +demander, mais le second des trois était mon mari du Lancashire. Je fus +terrifiée jusqu'à la mort; je ne fus jamais dans une telle consternation +en ma vie; je crus que je m'enfoncerais en terre; mon sang se glaça dans +mes veines et je tremblai comme si j'eusse été saisie d'un accès froid +de fièvre. Il n'y avait point lieu de douter de la vérité, dis-je: je +reconnaissais ses vêtements, je reconnaissais son cheval et je +reconnaissais son visage.</p> + +<p>La première réflexion que je fis fut que mon mari n'était pas auprès de +moi pour voir mon désordre, et j'en fus bien heureuse. Les gentilshommes +ne furent pas longtemps dans la maison qu'ils vinrent à la fenêtre de +leur chambre, comme il arrive d'ordinaire; mais ma fenêtre était fermée, +vous pouvez en être sûrs; cependant je ne pus m'empêcher de les regarder +à la dérobée, et là je le revis encore. Je l'entendis appeler un des +domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je reçus toutes les +terrifiantes confirmations qu'il était possible d'avoir sur ce que +c'était la personne même.</p> + +<p>Mon prochain souci fut de connaître l'affaire qui l'amenait, mais +c'était une chose impossible. Tantôt mon imagination formait l'idée +d'une chose affreuse, tantôt d'une autre; tantôt je me figurais qu'il +m'avait découverte, et qu'il venait me reprocher mon ingratitude et la +souillure de l'honneur; puis je m'imaginai qu'il montait l'escalier pour +m'insulter; et d'innombrables pensées me venaient à la tête de ce qui +n'avait jamais été dans la sienne, ni ne pouvait y être, à moins que le +diable le lui eût révélé.</p> + +<p>Je demeurai dans ma frayeur près de deux heures et quittai à peine de +l'œil la fenêtre ou la porte de l'hôtellerie où ils étaient. À la fin, +entendant un grand piétinement sous le porche de leur hôtellerie, je +courus à la fenêtre; et, à ma grande satisfaction, je les vis tous trois +ressortir et prendre la route de l'ouest; s'ils se fussent dirigés vers +Londres, j'aurais été encore en frayeur qu'il me rencontrât de nouveau, +et qu'il me reconnût; mais il prit la direction contraire, de sorte que +je fus soulagée de ce désordre.</p> + +<p>Nous résolûmes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir, +nous fûmes alarmés par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui +chevauchaient comme s'ils fussent hors de sens; et qu'était-ce sinon une +huée sur trois voleurs de grand'route qui avaient pillé deux carrosses +et quelques voyageurs près de Dunstable-Hill et il paraît qu'avis avait +été donné qu'on les avait vus à Brickhill, dans telle maison, par où on +entendait la maison où avaient été ces gentilshommes.</p> + +<p>La maison fut aussitôt occupée et fouillée. Mais il y avait assez de +témoignages que les gentilshommes étaient partis depuis plus de trois +heures. La foule s'étant amassée, nous eûmes promptement des nouvelles; +et alors je me sentis le cœur troublé d'une bien autre manière. Je dis +bientôt aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que +c'étaient d'honnêtes personnes, et que je connaissais l'un de ces +gentilshommes pour une fort honnête personne, et de bon état dans le +Lancashire.</p> + +<p>Le commissaire qui était venu sur la huée fut immédiatement informé de +ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche; +et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'étais +à la fenêtre, que je les avais vus ensuite aux fenêtres de la salle où +ils avaient dîné; que je les avais vus monter à cheval et que je +pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour être un tel, et +que c'était un gentilhomme de fort bon état et de parfait caractère dans +le Lancashire, d'où j'arrivais justement dans mon voyage.</p> + +<p>L'assurance avec laquelle je m'exprimais arrêta tout net le menu peuple +et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna immédiatement la +retraite, disant à ses gens que ce n'étaient pas là les hommes, mais +qu'il avait reçu avis que c'étaient de très honnêtes gentilshommes; et +ainsi ils s'en retournèrent tous. Quelle était la vérité de la chose, je +n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient été pillés +à Dunstable-Hill, et 560£ d'argent volées; de plus, quelques marchands +de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient été détroussés +aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai à expliquer +l'affaire plus tard.</p> + +<p>Eh bien, cette alarme nous retint encore une journée, bien que mon époux +m'assurât qu'il était toujours beaucoup plus sûr de voyager après un +vol, parce qu'il était certain que les voleurs s'étaient enfuis assez +loin, après avoir alarmé le pays; mais j'étais inquiète, et en vérité +surtout de peur que ma vieille connaissance fût encore sur la +grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours +d'affilée plus délicieux dans ma vie: je fus jeune mariée pendant tout +ce temps, et mon nouvel époux s'efforçait de me charmer en tout. Oh! si +cet état de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines passées +auraient été oubliées et mes futures douleurs évitées! mais j'avais à +rendre compte d'une vie passée de l'espèce la plus affreuse, tant en ce +monde que dans un autre.</p> + +<p>Nous partîmes le cinquième jour; et mon hôte, parce qu'il me voyait +inquiète, monta lui-même à cheval, son fils, et trois honnêtes +campagnards avec de bonnes armes à feu, et sans rien nous dire, +accompagnèrent le carrosse, pour nous conduire en sûreté à Dunstable.</p> + +<p>Nous ne pouvions faire moins que de les traiter très bravement à +Dunstable, ce qui coûta à mon époux environ dix ou douze shillings, et +quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon +hôte ne voulut rien prendre pour lui-même.</p> + +<p>C'était là le plus heureux arrangement qui se pût rencontrer pour moi; +car si j'étais venue à Londres sans être mariée, ou bien il m'aurait +fallu aller chez lui pour l'entretien de la première nuit, ou bien lui +découvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cité de +Londres qui pût recevoir une pauvre mariée et lui donner logement pour +sa nuit de noces avec son époux. Mais maintenant je ne fis point de +scrupules pour rentrer droit à la maison avec lui, et là je pris +possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en très bonne +condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie très heureuse, +si je m'entendais à la conduire; et j'avais loisir de considérer la +réelle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle +serait différente du rôle déréglé que j'avais joué auparavant, et +combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce +que nous appelons une vie de plaisir.</p> + +<p>Oh! si cette particulière scène d'existence avait pu durer, ou si +j'avais appris, dans le temps où je pus en jouir, à en goûter la +véritable douceur, et si je n'étais pas tombée dans cette pauvreté qui +est le poison certain de la vertu, combien j'aurais été heureuse, non +seulement alors, mais peut-être pour toujours! Car tandis que je vivais +ainsi, j'étais réellement repentante de toute ma vie passée; je la +considérais avec horreur, et je puis véritablement dire que je me +haïssais moi-même pour l'avoir menée. Souvent je réfléchissais comment +mon amant à Bath, frappé par la main de Dieu, s'était repenti, et +m'avait abandonnée, et avait refusé de plus me voir, quoiqu'il m'aimât à +l'extrême; mais moi, aiguillonnée par ce pire des démons, la pauvreté, +retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on +appelle une jolie figure à soulager ma détresse, faisant de la beauté +l'entremetteuse du vice.</p> + +<p>J'ai vécu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillité; c'était un +homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sincère, et en ses +affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand +cercle et ses revenus suffisaient pleinement à vivre sur un pied +ordinaire; je ne dis pas à tenir équipage ou à faire figure, ainsi que +dit le monde, et je ne m'y étais point attendue ni ne le désirais; car +ainsi que j'avais horreur de la légèreté et de l'extravagance de ma vie +d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retirée, de +façon frugale, et entre nous; je ne recevais point de société, ne +faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais +mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir.</p> + +<p>Nous vécûmes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement +pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible +ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire à toutes +celles qui avaient précédé.</p> + +<p>Mon mari ayant confié à un de ses clercs associés une somme d'argent +trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le +clerc fit faillite, et la perte tomba très lourdement sur mon mari. +Cependant elle n'était pas si forte que s'il eût eu le courage de +regarder ses malheurs en face, son crédit était tellement bon, qu'ainsi +que je lui disais, il eût pu facilement la recouvrer; car se laisser +abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y +mourir, y mourra.</p> + +<p>Il était en vain d'essayer de le consoler; la blessure était trop +profonde; c'est un coup qui avait percé les entrailles; il devint +mélancolique et inconsolable, et de là tomba dans la léthargie et +mourut. Je prévis le coup et fus extrêmement oppressée dans mon esprit, +car je voyais évidemment que s'il mourait j'étais perdue.</p> + +<p>J'avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commençait maintenant +à être temps pour moi de cesser d'avoir des enfants; car j'avais +maintenant quarante-huit ans et je pense que, s'il avait vécu, je n'en +aurais pas eu d'autres.</p> + +<p>J'étais maintenant abandonnée dans un morne et inconsolable cas, en +vérité, et en plusieurs choses le pire de tous. D'abord c'était fini de +mon temps florissant où je pouvais espérer d'être courtisée comme +maîtresse; cette agréable partie avait décliné depuis quelque temps et +les ruines seules paraissaient de ce qui avait été; et le pire de tout +était ceci, que j'étais la créature la plus découragée et la plus +inconsolée qui fût au monde; moi qui avais encouragé mon mari et m'étais +efforcée de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la +douleur que je lui disais qui était si nécessaire pour supporter le +fardeau.</p> + +<p>Mais mon cas était véritablement déplorable, car j'étais abandonnée +absolument sans amis ni aide, et la perte qu'avait subie mon mari avait +réduit sa condition si bas que bien qu'en vérité je ne fusse pas en +dette, cependant je pouvais facilement prévoir que ce que j'avais encore +ne me suffirait longtemps; que la petite somme fondait tous les jours +pour ma subsistance; de sorte qu'elle serait bientôt entièrement +dépensée, et puis je ne voyais plus devant moi que l'extrême détresse, +et ceci se représentait si vivement à mes pensées, qu'il semblait +qu'elle fût arrivée, autant qu'elle fût réellement très proche; aussi +mes appréhensions seules doublaient ma misère: car je me figurais que +chaque pièce de douze sous que je donnais pour une miche de pain était +la dernière que j'eusse au monde et que le lendemain j'allais jeûner, et +m'affamer jusqu'à la mort.</p> + +<p>Dans cette détresse, je n'avais ni aide ni ami pour me consoler ou +m'aviser; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour, +tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et +en vérité je me suis souvent étonnée que ma raison n'en ait pas été +affectée, car j'avais les vapeurs à un tel degré que mon entendement +était parfois entièrement perdu en fantaisies et en imaginations.</p> + +<p>Je vécus deux années dans cette morne condition, consumant le peu que +j'avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en +quelque façon ne faisant que saigner à mort, sans le moindre espoir, +sans perspective de secours; et maintenant j'avais pleuré si longtemps +et si souvent que les larmes étaient épuisées et que je commençai à être +désespérée, car je devenais pauvre à grands pas.</p> + +<p>Pour m'alléger un peu, j'avais quitté ma maison et loué un logement: et +ainsi que je réduisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de +mes meubles, ce qui mit un peu d'argent dans ma poche, et je vécus près +d'un an là-dessus, dépensant avec bien de l'épargne, et tirant les +choses à l'extrême; mais encore quand je regardais devant moi, mon cœur +s'enfonçait en moi à l'inévitable approche de la misère et du besoin. +Oh! que personne ne lise cette partie sans sérieusement réfléchir sur +les circonstances d'un état désolé et comment ils seraient aux prises +avec le manque d'amis et le manque de pain; voilà qui les fera +certainement songer non seulement à épargner ce qu'ils ont, mais à se +tourner vers le ciel pour implorer son soutien et à la prière de l'homme +sage; «Ne me donne point la pauvreté, afin que je ne vole point.»</p> + +<p>Qu'ils se souviennent qu'un temps de détresse est un temps d'affreuse +tentation, et toute la force pour résister est ôtée; la pauvreté presse, +l'âme est faite désespérée par la détresse, et que peut-on faire? Ce fut +un soir, qu'étant arrivée, comme je puis dire, au dernier soupir, je +crois que je puis vraiment dire que j'étais folle et que j'extravaguais, +lorsque, poussée par je ne sais quel esprit, et comme il était, faisant +je ne sais quoi, ou pourquoi, je m'habillai (car j'avais encore d'assez +bons habits) et je sortis. Je suis très sûre que je n'avais aucune +manière de dessein dans ma tête quand je sortis; je ne savais ni ne +considérais où aller, ni à quelle affaire: mais ainsi que le diable +m'avait poussée dehors et m'avait préparé son appât, ainsi il m'amena +comme vous pouvez être sûrs à l'endroit même, car je ne savais ni où +j'allais ni ce que je faisais.</p> + +<p>Errant ainsi çà et là, je ne savais où, je passai près de la boutique +d'un apothicaire dans Leadenhall-Street, où je vis placé sur un escabeau +juste devant le comptoir un petit paquet enveloppé dans un linge blanc: +derrière se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos, +regardant en l'air vers le fond de la boutique où l'apprenti de +l'apothicaire, comme je suppose était monté sur le comptoir, le dos +tourné à la porte, lui aussi, et une chandelle à la main, regardant et +cherchant à atteindre une étagère supérieure, pour y prendre quelque +chose dont il avait besoin de sorte que tous deux étaient occupés: et +personne d'autre dans la boutique.</p> + +<p>Ceci était l'appât; et le diable qui avait préparé le piège +m'aiguillonna, comme s'il eût parlé; car je me rappelle, et je +n'oublierai jamais: ce fut comme une voix soufflée au-dessus de mon +épaule: «Prends le paquet; prends-le vite; fais-le maintenant.»</p> + +<p>À peine fut-ce dit que j'entrai dans la boutique, et, le dos tourné à la +fille, comme si je me fusse dressée pour me garer d'une charrette qui +passait, je glissai ma main derrière moi et pris le paquet, et m'en +allai avec, ni la servante, ni le garçon ne m'ayant vue, ni personne +d'autre.</p> + +<p>Il est impossible d'exprimer l'horreur de mon âme pendant tout le temps +de cette action. Quand je m'en allai, je n'eus pas le cœur de courir, +ni à peine de changer la vitesse de mon pas; je traversai la rue, en +vérité, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que +c'était une rue de croisée qui donnait dans Fenchurch-Street; de là je +traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne +saurais jamais dire quel chemin je pris ni où j'allais; je ne sentais +pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m'éloignais du danger, +plus vite je courais, jusqu'à ce que, lasse et hors d'haleine, je fus +forcée de m'asseoir sur un petit banc à une porte, et puis découvris que +j'étais arrivée dans Thames-Street, près de Billingsgate. Je me reposai +un peu et puis continuai ma route; mon sang était tout en un feu, mon +cœur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine; en somme +j'étais sous une telle surprise que je ne savais ni où j'allais ni quoi +faire.</p> + +<p>Après m'être ainsi lassée à faire un long chemin errant, et avec tant +d'ardeur, je commençai de considérer, et de me diriger vers mon logement +où je parvins environ neuf heures du soir.</p> + +<p>Pourquoi le paquet avait été fait ou à quelle occasion placé la où je +l'avais trouvé, je ne le sus point, mais quand je vins à l'ouvrir, je +trouvai qu'il contenait un trousseau de bébé, très bon et presque neuf, +la dentelle très fine; il y avait une écuelle d'argent d'une pinte, un +petit pot d'argent et six cuillers avec d'autre linge, une bonne +chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18 +shillings 6 deniers en argent.</p> + +<p>Tout le temps que j'ouvrais ces choses j'étais sous de si affreuses +impressions de frayeur, et dans une telle terreur d'esprit, quoique je +fusse parfaitement en sûreté, que je ne saurais en exprimer la manière; +je m'assis et pleurai très ardemment.</p> + +<p>—Seigneur! m'écriai-je, que suis-je maintenant? une voleuse? Quoi! je +serai prise au prochain coup, et emportée à Newgate et je passerai au +jugement capital!</p> + +<p>Et là-dessus je pleurai encore longtemps et je suis sûre, si pauvre que +je fusse, si j'eusse osé dans ma terreur, j'aurais certainement rapporté +les affaires: mais ceci se passa après un temps. Eh bien, je me mis au +lit cette nuit, mais dormis peu; l'horreur de l'action était sur mon +esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la +nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d'apprendre quelque +nouvelle sur la perte; et j'étais avide de savoir ce qu'il en était, si +c'était le bien d'une pauvre personne ou d'une riche; peut-être dis-je, +que c'est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaqueté +ces hardes afin d'aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un +pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le +cœur par faute du peu que cela leur aurait donné; et cette pensée me +tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.</p> + +<p>Mais mes propres détresses réduisirent au silence toutes ces +réflexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les +jours plus terrifiante pour moi, m'endurcit le cœur par degrés. Ce fut +alors que pesa surtout sur mon esprit la pensée que j'avais eu des +remords et que je m'étais, ainsi que je l'espérais, repentie de tous mes +crimes passés; que j'avais vécu d'une vie sobre, sérieuse et retirée +pendant plusieurs années; mais que maintenant j'étais poussée par +l'affreuse nécessité de mes circonstances jusqu'aux portes de la +destruction, âme et corps; et deux ou trois fois je tombai sur mes +genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la délivrance; mais +je ne puis m'empêcher de dire que mes prières n'avaient point d'espoir +en elles; je ne savais que faire; tout n'était que terreur au dehors et +ténèbres au dedans; et je réfléchissais sur ma vie passée comme si je ne +m'en fusse pas repentie, et que le ciel commençât maintenant de me +punir, et dût me rendre aussi misérable que j'avais été mauvaise.</p> + +<p>Si j'avais continué ici, j'aurais peut-être été une véritable pénitente; +mais j'avais un mauvais conseiller en moi, et il m'aiguillonnait sans +cesse à me soulager par les moyens les pires; de sorte qu'un soir il me +tenta encore par la même mauvaise impulsion qui avait dit: <i>prends ce +paquet</i>, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se présenter.</p> + +<p>Je sortis maintenant à la lumière du jour, et j'errai je ne sais où, et +en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un +piège de terrible nature, en vérité, et tel que je n'en ai jamais +rencontré avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait là +une jolie petite fille qui venait de l'école de danse et s'en retournait +chez elle toute seule; et mon tentateur, comme un vrai démon, me poussa +vers cette innocente créature. Je lui parlai et elle me répondit par son +babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin +jusqu'à ce que j'arrivai dans une allée pavée qui donne dans le Clos +Saint-Barthélemy, et je la menai là-dedans. L'enfant dit que ce n'était +pas sa route pour rentrer. Je dis:</p> + +<p>—Si, mon petit cœur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton +chemin pour retourner chez toi.</p> + +<p>L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon œil +sur ce collier, et dans le noir de l'allée, je me baissai, sous couleur +de rattacher la collerette de l'enfant qui s'était défaite, et je lui +ôtai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je +continuai de mener l'enfant. Là, dis-je, le diable me poussa à tuer +l'enfant dans l'allée noire, afin qu'elle ne criât pas; mais la seule +pensée me terrifia au point que je fus près de tomber à terre; mais je +fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'était point +son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et +je passai jusque dans le Clos Saint-Barthélemy, et puis tournai vers un +autre passage qui donne dans Long-Lane, de là dans Charterhouse-Yard et +je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je +descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner +Holborn-Bridge, où me mêlant dans la foule des gens qui y passent +d'ordinaire, il n'eût pas été possible d'être découverte. Et ainsi je +fis ma seconde sortie dans le monde.</p> + +<p>Les pensées sur ce butin chassèrent toutes les pensées sur le premier, +et les réflexions que j'avais faites se dissipèrent promptement; la +pauvreté endurcissait mon cœur et mes propres nécessités me rendaient +insouciante de tout. Cette dernière affaire ne me laissa pas grand +souci; car n'ayant point fait de mal à la pauvre enfant, je pensai +seulement avoir donné aux parents une juste leçon pour la négligence +qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau, +et que cela leur apprendrait à prendre garde une autre fois.</p> + +<p>Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14£. Je suppose qu'auparavant +il avait appartenu à la mère, car il était trop grand pour l'enfant, +mais que peut-être la vanité de la mère qui voulait que sa fille eût +l'air brave à l'école de danse l'avait poussée à le faire porter à +l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui eût dû la +surveiller, mais elle comme une négligente friponne, s'occupant +peut-être de quelque garçon qu'elle avait rencontré, la pauvre petite +avait erré jusqu'à tomber dans mes mains.</p> + +<p>Toutefois je ne fis point de mal à l'enfant; je ne fis pas tant que +l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres, +et je ne faisais rien à quoi, ainsi que je puis dire, la nécessité ne me +poussât.</p> + +<p>J'eus un grand nombre d'aventures après celle-ci; mais j'étais jeune +dans le métier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi +que le diable me mettait les choses dans la tête, et en vérité, il ne +tardait guère avec moi. Une des aventures que j'eus fut très heureuse +pour moi. Je passais par Lombard-Street, à la tombée du soir, juste vers +le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout à coup arrive un homme +tout courant près de moi, prompt comme l'éclair, et jette un paquet qui +était dans sa main juste derrière moi, comme je me tenais contre le coin +de la maison au tournant de l'allée; juste comme il le jetait là dedans, +il dit:</p> + +<p>—Dieu vous sauve, madame, laissez-le là un moment.</p> + +<p>Et le voilà qui s'enfuit. Après lui en viennent deux autres et +immédiatement un jeune homme sans chapeau, criant: «Au voleur!» Ils +poursuivirent ces deux derniers hommes de si près qu'ils furent forcés +de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus +le marché; l'autre réussit à s'échapper.</p> + +<p>Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu'à ce qu'ils revinrent, +traînant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant après lui les +choses qu'ils avaient trouvées, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient +recouvré le butin et pris le voleur; et ainsi ils passèrent près de moi, +car moi, je semblais seulement d'une qui se garât pour laisser avancer +la foule.</p> + +<p>Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens négligèrent +de me répondre et je ne fus pas fort importune; mais après que la foule +se fut entièrement écoulée, je saisis mon occasion pour me retourner et +ramasser ce qui était derrière moi et m'en aller; ce que je fis en +vérité avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses, +je ne les avais pas volées, mais elles étaient venues toutes volées dans +ma main. Je revins saine et sauve à mon logement, chargée de ma prise; +c'était une pièce de beau taffetas lustré noir et une pièce de velours; +la dernière n'était qu'un coupon de pièce d'environ onze aunes; la +première était une pièce entière de près de cinquante aunes; il semblait +que ce fût la boutique d'un mercier qu'ils eussent pillée; je dis +«pillée» tant les marchandises étaient considérables qui y furent +perdues; car les marchandises qu'ils recouvrèrent furent en assez grand +nombre, et je crois arrivèrent à environ six ou sept différentes pièces +de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis +dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point +scrupule de prendre ces marchandises, et d'en être fort joyeuse en plus.</p> + +<p>J'avais eu assez bonne chance jusque-là et j'eus plusieurs autres +aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succès: mais je +marchais, dans la crainte journalière que quelque malheur m'arrivât et +que je viendrais certainement à être pendue à la fin. L'impression que +ces pensées me faisaient était trop forte pour la secouer, et elle +m'arrêta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache, +auraient pu être exécutées en toute sûreté; mais il y a une chose que je +ne puis omettre et qui fut un appât pour moi pendant de longs jours. +J'entrais fréquemment dans les villages qui étaient autour de la ville +afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le +long d'une maison près de Stepney, je vis sur l'appui de la fenêtre deux +bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple; +elles avaient été laissées là sûrement par quelque dame écervelée, qui +avait plus d'argent que de jugement, peut-être seulement jusqu'à ce +qu'elle se fût lavé les mains.</p> + +<p>Je passai à plusieurs reprises près de la fenêtre pour observer si je +pouvais voir qu'il y eût personne dans la chambre ou non, et je ne pus +voir personne, mais encore n'étais pas sûre; un moment après il me vînt +à l'idée de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler à +quelqu'un, et s'il y avait là personne, on viendrait sûrement à la +fenêtre, et je leur dirais alors de ne point laisser là ces bagues parce +que j'avais vu deux hommes suspects qui les considéraient avec +attention. Sitôt pensé, sitôt fait; je cognai une ou deux fois, et +personne ne vint, et aussitôt je poussai fortement le carreau qui se +brisa avec très peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai; +l'anneau de diamant valait 3£ et l'autre à peu près 9 shillings.</p> + +<p>J'étais maintenant en embarras d'un marché pour mes marchandises, et en +particulier pour mes pièces de soie. J'étais fort répugnante à les +abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres +malheureux voleurs qui après avoir aventuré leur existence pour une +chose qui a peut-être de la valeur, sont obligés de la vendre pour une +chanson quand tout est fait; mais j'étais résolue à ne point faire +ainsi, quelque moyen qu'il fallût prendre; pourtant je ne savais pas +bien à quel expédient recourir. Enfin je me résolus à aller trouver ma +vieille gouvernante, et à refaire sa connaissance. Je lui avais +ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit garçon +tant que je l'avais pu; mais enfin je fus obligée de m'arrêter. Pourtant +je lui avais écrit une lettre dans laquelle je lui disais que ma +condition était réduite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'était +impossible désormais de suffire à cette dépense, et que je la suppliais +que le pauvre enfant ne souffrît pas trop des malheurs de sa mère.</p> + +<p>Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait +encore un peu son vieux métier, mais qu'elle n'était pas dans des +circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait été appelée +en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait été enlevée, +et au rapt de qui elle avait, paraît-il, aidé; et ce fut de bien près +qu'elle échappa à la potence. Les frais aussi l'avaient ravagée, de +sorte que sa maison n'était que médiocrement garnie, et qu'elle n'avait +pas si bonne réputation en son métier qu'auparavant; pourtant elle était +solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'était une femme +remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'était faite +prêteuse sur gages et vivait assez bien.</p> + +<p>Elle me reçut de façon fort civile, et avec les manières obligeantes +qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect +pour moi parce que j'étais réduite; qu'elle avait pris soin que mon +garçon fut très bien soigné, malgré que je ne pusse payer pour lui, et +que la femme qui l'avait était à l'aise, de sorte que je ne devais point +avoir d'inquiétude à son sujet, jusqu'à ce que je fusse en mesure de +m'en soucier effectivement.</p> + +<p>Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais +quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire +comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'était que j'avais. +Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'était un des cadeaux +que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pièces de soie +que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apportées en ville avec +moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet +d'argenterie et de cuillers, j'avais trouvé moyen d'en disposer toute +seule auparavant; et quant au trousseau du bébé que j'avais, elle +m'offrit de le prendre elle-même, pensant que ce fût le mien. Elle me +dit qu'elle s'était faite prêteuse sur gages et qu'elle vendrait ces +objets pour moi, comme s'ils lui eussent été engagés; de sorte qu'elle +fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'était l'affaire, et +qui lui achetèrent tout cela, étant en ses mains, sans aucun scrupule, +et encore en donnèrent de bons prix.</p> + +<p>Je commençai maintenant de réfléchir que cette femme nécessaire pourrait +m'aider un peu en ma basse condition à quelque affaire; car j'aurais +joyeusement tourné la main vers n'importe quel emploi honnête, si +j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honnêtes ne venaient pas à +portée d'elle. Si j'avais été plus jeune, peut-être qu'elle eût pu +m'aider; mais mes idées étaient loin de ce genre de vie, comme étant +entièrement hors de toute possibilité à cinquante ans passés, ce qui +était mon cas, et c'est ce que je lui dis.</p> + +<p>Elle m'invita enfin à venir et à demeurer dans sa maison jusqu'à ce que +je pusse trouver quelque chose à faire et que cela me coûterait très peu +et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus +à l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit +garçon que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle +me mit à l'aise, réservant seulement un payement de cinq livres par an, +si cela m'était possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que +pendant un bon moment je cessai le vilain métier où je venais si +nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon +qu'il était bien difficile d'en trouver à une qui n'avait point de +connaissances.</p> + +<p>Pourtant enfin je trouvai à faire des ouvrages piqués pour literie de +dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et +j'y travaillai bien fort, et je commençai à en vivre; mais le diligent +démon, qui avait résolu que je continuerais à son service, +continuellement m'aiguillonnait à sortir et à aller me promener, +c'est-à-dire à voir si je rencontrerais quelque chose en route, à +l'ancienne façon.</p> + +<p>Une nuit j'obéis aveuglément à ses ordres et je tirai un long détour par +les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela, +je sortis aussi le soir suivant, que passant près d'une maison de bière, +je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur +la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce +temps; il paraît que quelque société venait d'y boire et les garçons +négligents avaient oublié de l'emporter.</p> + +<p>J'entrai dans le réduit franchement et, plaçant le peu d'argent sur le +coin du banc, je m'assis devant, et frappai du pied. Un garçon vint +bientôt: je le priai d'aller me chercher une pinte de bière chaude, car +le temps était froid. Le garçon partit courant, et je l'entendis +descendre au cellier pour tirer la bière. Pendant que le garçon était +parti, un autre garçon arriva et me cria:</p> + +<p>—Avez-vous appelé?</p> + +<p>Je parlai d'un air mélancolique et dis:</p> + +<p>—Non, le garçon est allé me chercher une pinte de bière.</p> + +<p>Pendant que j'étais assise là, j'entendis la femme au comptoir qui +disait:</p> + +<p>—Sont-ils tous partis au cinq?—qui était le réduit où je m'étais +assise,—et le garçon lui dit que oui.</p> + +<p>—Qui a desservi le pot? demanda la femme.</p> + +<p>—Moi, dit un autre garçon: tenez, le voilà: indiquant paraît-il, un +autre pot qu'il avait emporté d'un autre réduit par erreur; ou bien il +faut que le coquin eût oublié qu'il ne l'avait pas emporté, ce qu'il +n'avait certainement pas fait.</p> + +<p>J'entendis tout ceci bien à ma satisfaction, car je trouvai clairement +qu'on ne s'apercevait pas que le pot manquait et qu'on pensait qu'il eût +été desservi. Je bus donc ma bière: j'appelai pour payer, et comme je +partais, je dis:</p> + +<p>—Prenez garde, mon enfant, à votre argenterie.</p> + +<p>Et j'indiquai un pot d'argent d'une pinte où il m'avait apporté à boire; +le garçon dit:</p> + +<p>—Oui, madame, à la bonne heure,—et je m'en allai.</p> + +<p>Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps était venu de la +mettre à l'épreuve, afin que, si j'étais mise dans la nécessité d'être +découverte, elle pût m'offrir quelque assistance. Quand je fus restée à +la maison quelques moments, et que j'eus l'occasion de lui parler, je +lui dis que j'avais un secret de la plus grande importance au monde à +lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir +privé. Elle me dit qu'elle avait fidèlement gardé un de mes secrets; +pourquoi doutais-je qu'elle en garderait un autre? Je lui dis que la +plus étrange chose du monde m'était arrivée, mêmement sans aucun +dessein; et ainsi je lui racontai toute l'histoire du pot.</p> + +<p>—Et l'avez-vous apporté avec vous, ma chère? dit-elle.</p> + +<p>—Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire +maintenant? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter?</p> + +<p>—Le rapporter! dit-elle. Oui-dà! si vous voulez aller à Newgate.</p> + +<p>—Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m'arrêter, puisque +je le leur rapporterais.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas cette espèce de gens, mon enfant, dit-elle: non +seulement ils vous enverraient à Newgate, mais encore vous feraient +pendre, sans regarder aucunement l'honnêteté que vous mettriez à le +rendre; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu'ils ont +perdus, afin de vous les faire payer.</p> + +<p>—Que faut-il faire, alors? dis-je.</p> + +<p>—Oui, vraiment, dit-elle; puisque aussi bien vous avez fait la +fourberie, et que vous l'avez volé, il faut le garder maintenant; il n'y +a plus moyen d'y revenir. D'ailleurs, mon enfant, dit-elle, n'en +avons-nous pas besoin bien plus qu'eux? Je voudrais bien rencontrer +pareille aubaine tous les huit jours.</p> + +<p>Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser +que, depuis qu'elle s'était faite prêteuse sur gages, elle vivait parmi +une espèce de gens qui n'étaient point des honnêtes que j'avais +rencontrés chez elle autrefois.</p> + +<p>Ce ne fut pas longtemps que je le découvris encore plus clairement +qu'auparavant; car, de temps à autre, je voyais apporter des poignées de +sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets +semblables, non pour être engagés, mais pour être vendus tout droit; et +elle achetait tout sans faire de questions, où elle trouvait assez son +compte, ainsi que je trouvai par son discours.</p> + +<p>Je trouvai ainsi qu'en suivant ce métier, elle faisait toujours fondre +la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne pût la réclamer; +et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre à fondre, et que si +je le désirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne fût vu de +personne; je lui dis: «De tout mon cœur.» Elle le pesa donc et m'en +donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait +pas de même avec le reste de ses clients.</p> + +<p>Quelque temps après, comme j'étais au travail, et très mélancolique, +elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me +sentais le cœur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point +de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit à +rire et me dit que je n'avais qu'à sortir encore une fois, pour tenter +la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pièce de +vaisselle d'argent.</p> + +<p>—Oh! ma mère, dis-je, c'est un métier où je n'ai point d'expérience, et +si je suis prise, je suis perdue du coup.</p> + +<p>—Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance +d'une maîtresse d'école qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut +être elle-même.</p> + +<p>Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices +ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma +retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps, à l'aide de cette +complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut +jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renommée n'est point +menteuse, je ne fusse pas moitié aussi jolie.</p> + +<p>Le camarade qu'elle me fit connaître était habile en trois façons +diverses de travailler; c'est à savoir: à voler les boutiques, à tirer +des carnets de boutique et de poche et à couper des montres d'or au côté +des dames; chose où elle réussissait avec tant de dextérité que pas une +femme n'arriva, comme elle, à la perfection de l'art. La première et la +dernière de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque +temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans +payement aucun.</p> + +<p>Enfin, elle me mit à l'épreuve. Elle m'avait montré son art et j'avais +plusieurs fois décroché une montre de sa propre ceinture avec infiniment +d'adresse; à la fin elle me montra une proie, et c'était une jeune dame +enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au +moment qu'elle sortirait de l'église; elle passa d'un côté de la dame, +et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba +contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande +frayeur, et que toutes deux poussèrent des cris terribles; au moment +même qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant +de la bonne façon, le tressaut que fit la pauvre fit échapper l'agrafe +sans qu'elle pût rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma +maîtresse d'école à sortir peu à peu de sa frayeur et la dame de même; +et bientôt la montre vint à manquer.</p> + +<p>—Hélas! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renversée, +je vous gage; je m'étonne que Madame ne se soit point aperçue plus tôt +que sa montre était volée: nous aurions encore pu les prendre.</p> + +<p>Elle colora si bien la chose que personne ne la soupçonna, et je fus +rentrée une bonne heure avant elle. Telle fut ma première aventure en +compagnie; la montre était vraiment très belle, enrichie de beaucoup de +joyaux et ma gouvernante nous en donna 20£ dont j'eus la moitié. Et +ainsi je fus enregistrée parfaite voleuse, endurcie à un point où +n'atteignent plus les réflexions de la conscience ou de la modestie, et +à un degré que je n'avais jamais cru possible en moi.</p> + +<p>Ainsi le diable qui avait commencé par le moyen d'une irrésistible +pauvreté à me pousser vers ce vice m'amena jusqu'à une hauteur au-dessus +du commun, même quand mes nécessités n'étaient point si terrifiantes; +car j'étais maintenant entrée dans une petite veine de travail, et comme +je n'étais pas en peine de manier l'aiguille, il était fort probable que +j'aurais pu gagner mon pain assez honnêtement.</p> + +<p>Je dois dire que si une telle perspective de travail s'était présentée +tout d'abord, quand je commençai à sentir l'approche de ma condition +misérable; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon +travail s'était présentée alors, je ne serais jamais tombée dans ce +vilain métier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle +j'étais maintenant embarquée; mais l'habitude m'avait endurcie, et je +devins audacieuse au dernier degré; et d'autant plus que j'avais +continué si longtemps sans me faire prendre; car, en un mot, ma +partenaire en vice et moi, nous continuâmes toutes deux si longtemps, +sans jamais être découvertes, que non seulement nous devînmes hardies, +mais qu'encore nous devînmes riches, et que nous eûmes à un moment vingt +et une montres d'or entre les mains.</p> + +<p>Je me souviens qu'un jour étant un peu plus sérieuse que de coutume, et +trouvant que j'avais une aussi bonne provision d'avance que celle que +j'avais (car j'avais près de 200£ d'argent pour ma part), il me vint à +la pensée, sans doute de la part de quelque bon esprit s'il y en a de +tels, qu'ainsi que d'abord la pauvreté m'avait excitée et que mes +détresses m'avaient poussée à de si affreux moyens, ainsi voyant que ces +détresses étaient maintenant soulagées, et que je pouvais aussi gagner +quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j'avais une si +bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant, +tandis que j'étais bien; puisque je ne pouvais m'attendre à rester +toujours libre, et qu'une fois surprise, j'étais perdue.</p> + +<p>Ce fut là sans doute l'heureuse minute où, si j'avais écouté le conseil +béni, quelle que fût la main dont il venait, j'aurais trouvé encore une +chance de vie aisée. Mais mon destin était autrement déterminé; l'avide +démon qui m'avait attirée me tenait trop étroitement serrée pour me +laisser revenir; mais ainsi que ma pauvreté m'y avait conduite, ainsi +l'avarice m'y fit rester, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus moyen de +retourner en arrière. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour +me persuader de renoncer, l'avarice se dressait, et disait:</p> + +<p>—Continue; tu as eu très bonne chance; continue jusqu'à ce que tu aies +quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras +vivre à ton aise, sans jamais plus travailler.</p> + +<p>Ainsi, moi qui avais été étreinte jadis dans les griffes du diable, j'y +étais retenue comme par un charme, et je n'avais point de pouvoir pour +franchir l'enceinte du cercle, jusqu'à ce que je fus engloutie dans des +labyrinthes d'embarras trop grands pour que je pusse en sortir.</p> + +<p>Cependant ces pensées me laissèrent quelque impression, et me firent +agir avec un peu plus de prudence qu'avant, et je prenais plus de +précautions que mes directrices pour elles-mêmes. Ma camarade, comme je +la nommai (j'aurais dû l'appeler ma maîtresse), avec une autre de ses +élèves, fut la première qui tomba dans le malheur; car, se trouvant en +quête de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans +Cheapside, mais furent grippées par un compagnon aux yeux perçants, et +saisies avec deux pièces de batiste, qu'on trouva sur elles.</p> + +<p>C'en était assez pour les loger toutes deux à Newgate où elles eurent le +malheur qu'on rappelât à leur souvenir quelques-uns de leurs méfaits +passés: deux autres accusations étant portées contre elles, et les faits +étant prouvés, elles furent toutes deux condamnées à mort; toutes deux +plaidèrent leurs ventres et toutes deux furent déclarées grosses, +quoique mon institutrice ne fût pas plus grosse que je ne l'étais +moi-même.</p> + +<p>J'allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour à la +prochaine; mais ce lieu m'inspirait tant d'horreur quand je +réfléchissais que c'était le lieu de ma naissance malheureuse et des +infortunes de ma mère, que je ne pus le supporter davantage et que je +cessai mes visites.</p> + +<p>Et oh! si j'avais pu être avertie par leurs désastres, j'aurais pu être +heureuse encore, car jusque-là j'étais libre, et aucune accusation +n'avait été portée contre moi; mais voilà qui ne pouvait être; ma mesure +n'était pas encore pleine.</p> + +<p>Ma camarade, portant la marque d'une ancienne réprouvée, fut exécutée; +la jeune criminelle eut grâce de la vie, ayant obtenu un sursis; mais +resta de longs jours à souffrir de la faim dans sa prison, jusqu'enfin +elle fit mettre son nom dans ce qu'on appelle une lettre de rémission et +ainsi échappa.</p> + +<p>Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au cœur; et +pendant un bon temps je ne fis point d'excursions. Mais une nuit, dans +le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria: Au feu! Ma +gouvernante se mit à la fenêtre, car nous étions toutes levées, et cria +immédiatement que la maison de Mme Une telle était toute en feu, +flambant par le haut, ce qui était la vérité. Ici elle me poussa du +coude.</p> + +<p>—Vite, mon enfant, dit-elle; voici une excellente occasion; le feu est +si près que vous pouvez y aller devant que la rue soit barrée par la +foule.</p> + +<p>Puis elle me donna mon rôle:</p> + +<p>—Allez, mon enfant, à la maison; courez et dites à la dame ou à +quiconque vous verrez que vous êtes venue pour leur aider, et que vous +venez de chez Mme Une telle, c'est à savoir une personne qu'elle +connaissait plus loin dans la rue.</p> + +<p>Me voilà partie, et arrivant à la maison, je trouvai tout le monde dans +la confusion, comme bien vous pensez; j'entrai toute courante, et +trouvant une des servantes:</p> + +<p>—Hélas! mon doux cœur, m'écriai-je, comment donc est arrivé ce triste +accident? Où est votre maîtresse? Est-elle en sûreté? Et où sont les +enfants? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.</p> + +<p>Voilà la fille qui court.</p> + +<p>—Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu'elle put hurler, voilà une +dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.</p> + +<p>La pauvre dame, à moitié hors du sens, avec un paquet sous son bras et +deux petits enfants vient vers moi:</p> + +<p>—Madame, dis-je, souffrez que j'emmène ces pauvres petits chez Mme +***; elle vous fait prier de les lui envoyer; elle prendra soin des +pauvres agneaux.</p> + +<p>Sur quoi j'en prends un qu'elle tenait par la main, et elle me met +l'autre dans les bras.</p> + +<p>—Oh oui! oui! pour l'amour de Dieu, dit-elle, emportez-les! Oh! +remerciez-la bien de sa bonté!</p> + +<p>—N'avez-vous point autre chose à mettre en sûreté, madame? dis-je; elle +le gardera avec soin.</p> + +<p>—Oh! Seigneur! dit-elle, Dieu la bénisse! Prenez ce paquet d'argenterie +et emportez-le chez elle aussi. Oh! c'est une bonne femme! Oh! nous +sommes entièrement ruinés, perdus!</p> + +<p>Et voilà qu'elle me quitte, se précipitant tout égarée, et les servantes +à sa suite, et me voilà partie avec les deux enfants et le paquet.</p> + +<p>À peine étais-je dans la rue que je vis une autre femme venir à moi:</p> + +<p>—Hélas! maîtresse, dit-elle d'un ton piteux, vous allez laisser tomber +cet enfant; allons, allons, voilà un triste temps, souffrez que je vous +aide.</p> + +<p>Et immédiatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour +moi.</p> + +<p>—Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main, +aidez-moi à le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec +vous et je vous payerai pour la peine.</p> + +<p>Elle ne put mais que d'aller, après ce que j'avais dit, mais la +créature, en somme, était du même métier que moi, et ne voulait rien que +le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu'à la porte, car elle ne put +faire autrement. Quand nous fûmes arrivés là, je lui dis à l'oreille:</p> + +<p>—Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton métier, tu peux rencontrer +assez d'autres affaires.</p> + +<p>Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai à la porte avec les +enfants, et comme les gens de la maison s'étaient levés déjà au tumulte +de l'incendie, on me fit bientôt entrer, et je dis:</p> + +<p>—Madame est-elle éveillée? Prévenez-la je vous prie, que Mme*** +sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre +dame, elle va être perdue; leur maison est toute en flammes.</p> + +<p>Ils firent entrer les enfants de façon fort civile, s'apitoyèrent sur la +famille dans la détresse, et me voilà partie avec mon paquet. Une des +servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je +dis:</p> + +<p>—Non, mon doux cœur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point à +eux.</p> + +<p>J'étais à bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je +continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui était très +considérable, droit à la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me +dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et +d'aller en chercher d'autre.</p> + +<p>Elle me fit jouer le même jeu chez la dame de la maison qui touchait +celle qui était en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver +jusque-là; mais à cette heure l'alarme du feu était si grande, tant de +pompes à incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la +rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien +que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre, +je commençai à l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel trésor j'y +trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la +vaisselle plate de la famille, qui était considérable, je trouvai une +chaîne d'or, façonnée à l'ancienne mode, dont le fermoir était brisé, de +sorte que je suppose qu'on ne s'en était pas servi depuis des années; +mais l'or n'en était pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues +de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux brisés de +vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ +la somme de 24£ en vieilles pièces de monnaie d'or, et diverses autres +choses de valeur.</p> + +<p>Ce fut là le plus grand et le pire butin où je fus jamais mêlée; car en +vérité bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie +maintenant au-delà de tout pour voir de réflexion en d'autres cas, +cependant je me sentis véritablement touchée jusqu'à l'âme même, quand +je jetai les yeux sur ce trésor: de penser à la pauvre dame inconsolée +qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle +était certaine d'avoir sauvé sa vaisselle plate et ses bijoux; combien +elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait été dupée et +que la personne qui avait emporté ses enfants et ses valeurs était +venue, comme elle l'avait prétendu, de chez la dame dans la rue voisine, +mais qu'on lui avait amené les enfants sans qu'elle en sût rien.</p> + +<p>Je dis que je confesse que l'inhumanité de cette action m'émut +infiniment et me fit adoucir à l'excès, et que des larmes me montèrent +aux yeux à son sujet; mais malgré que j'eusse le sentiment qu'elle était +cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon cœur de faire +la moindre restitution. Cette réflexion s'usa et j'oubliai promptement +les circonstances qui l'accompagnaient.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment +plus riche qu'avant, pourtant la résolution que j'avais prise auparavant +de quitter cet horrible métier quand j'aurais gagné un peu plus, ne +persista point; et l'avarice eut tant de succès, que je n'entretins plus +l'espérance d'arriver à un durable changement de vie; quoique sans cette +perspective je ne pusse attendre ni sûreté ni tranquillité en la +possession de ce que j'avais gagné; encore un peu,—voilà quel était le +refrain toujours.</p> + +<p>À la fin, cédant aux importunités de mon crime, je rejetai tout +remords, et toutes les réflexions que je fis sur ce chef ne tournèrent +qu'à ceci: c'est que peut-être je pourrais trouver un butin au prochain +coup qui compléterait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu +ce butin-là, cependant chaque coup m'en faisait espérer un autre, et +m'encourageait si fort à continuer dans le métier, que je n'avais point +de goût à le laisser là.</p> + +<p>Dans cette condition, endurcie par le succès, et résolue à continuer, je +tombai dans le piège où j'étais destinée à rencontrer ma dernière +récompense pour ce genre de vie. Mais ceci même n'arriva point encore, +car je rencontrai auparavant diverses autres aventures où j'eus du +succès.</p> + +<p>Ma gouvernante fut pendant un temps réellement soucieuse de l'infortune +de ma camarade qui avait été pendue, car elle en savait assez sur ma +gouvernante pour l'envoyer sur le même chemin, ce qui la rendait bien +inquiète; en vérité elle était dans une très grande frayeur.</p> + +<p>Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma +gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-être heureuse qu'elle +eût été pendue; car il était en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux +dépens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de +la tendresse qu'elle avait montrée en ne faisant pas marché de ce +qu'elle savait, émut ma gouvernante à la pleurer bien sincèrement. Je la +consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit à mériter +plus complètement le même sort.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus +prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue à voler en +boutique, spécialement parmi les merciers et les drapiers; c'est là une +espèce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une +ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en +particulier dans une boutique où deux jeunes femmes étaient nouvellement +établies sans avoir été élevées dans le métier; là j'emportai une pièce +de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de +fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'était un tour qui ne pouvait pas +resservir.</p> + +<p>Nous regardions toujours l'affaire comme un coup sûr, chaque fois que +nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout là où les gens +étaient tels qui n'avaient point été élevés à tenir boutique; tels +peuvent être assurés qu'ils recevront pendant leurs débuts deux ou trois +visites; et il leur faudrait être bien subtils, en vérité, pour y +échapper.</p> + +<p>J'eus une ou deux aventures après celle-ci, mais qui ne furent que +bagatelles. Rien de considérable ne s'offrant pendant longtemps, je +commençai de penser qu'il fallait sérieusement renoncer au métier; mais +ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et espérait de moi de +grandes choses, m'introduisit un jour dans la société d'une jeune femme +et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce +n'était pas sa femme, mais qu'ils étaient complices tous deux dans le +métier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils +volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et +finalement pendus ensemble.</p> + +<p>J'entrai dans une espèce de ligue avec ces deux par l'aide de ma +gouvernante et ils me firent prendre part à trois ou quatre aventures, +où je leur vis plutôt commettre quelques vols grossiers et malhabiles, +en quoi rien ne put leur donner le succès qu'un grand fonds de hardiesse +sur leur part et d'épaisse négligence sur celle des personnes volées; de +sorte que je résolus dorénavant d'apporter infiniment de prudence à +m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant +été proposés par eux, je déclinai l'offre, et leur persuadai d'y +renoncer. Une fois ils avaient particulièrement proposé de voler à un +horloger trois montres d'or qu'ils avaient guettées pendant la journée +pour trouver le lieu où il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs +de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu où +l'horloger les avait serrées; et ainsi nous fîmes une espèce +d'arrangement; mais quand je vins à examiner étroitement la chose, je +trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus +point m'embarquer, si bien qu'ils y allèrent sans moi. Et ils +pénétrèrent dans la maison par force et firent sauter les serrures à +l'endroit où étaient les montres, mais ne trouvèrent qu'une des montres +d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le +tout très nettement; mais la famille ayant été alarmée se mit à crier: +Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'était +enfuie aussi, mais malheureusement se fit arrêter au bout d'une certaine +distance, et les montres furent trouvées sur elle; et ainsi j'échappai +une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, étant +délinquants anciens, quoique très jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi +qu'ils avaient volé ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus +ensemble, et là prit fin ma nouvelle association.</p> + +<p>Je commençai maintenant d'être très circonspecte, ayant échappé de si +près à me faire échauder, et avec un pareil exemple devant les yeux; +mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours, +je veux dire ma gouvernante, et maintenant se présenta une affaire où, +ainsi qu'elle avait été préparée par son gouvernement, ainsi elle +espérait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantité de +dentelles de Flandres qui était logée dans une maison privée où elle en +avait ouï parler; et la dentelle de Flandres étant prohibée, c'était de +bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait découvrir; +j'avais là-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la +quantité que sur le lieu même de la cachette. J'allai donc trouver un +commis de la douane et lui dis que j'avais à lui faire une révélation, à +condition qu'il m'assurât que j'aurais ma juste part de la récompense. +C'était là une offre si équitable que rien ne pouvait être plus honnête; +il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous +occupâmes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout +droit à la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou étant très +noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle à la main, et +ainsi lui passai les pièces de dentelles, prenant garde, à mesure que je +les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus +commodément emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300£ de +dentelles; et j'en cachai moi-même environ la valeur de 50£. Ces +dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais à un +marchand qui les avait placées en dépôt chez eux; de sorte qu'ils ne +furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient.</p> + +<p>Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que +je lui avais remis, et m'accordai à venir le trouver dans une maison +qu'il dirigeait lui-même, où je le joignis après avoir disposé du butin +que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soupçon. Sitôt que +j'arrivai, il commença de capituler, persuadé que je ne connaissais +point le droit que j'avais dans la prise, et m'eût volontiers congédiée +avec 20£, mais je lui fis voir que je n'étais pas si ignorante qu'il le +supposait; et pourtant j'étais fort aise qu'il proposât au moins un prix +fixe. Je demandai 100£, et il monta à 30£; je tombai à 80£; et de +nouveau il monta jusqu'à 40£; en un mot il offrit 50£ et je consentis, +demandant seulement une pièce de dentelle, qui, je pense, était de 8 ou +9£, comme si c'eût été pour la porter moi-même, et il s'y accorda. De +sorte que les 50£ en bon argent me furent payées cette nuit même, et le +payement mit fin à notre marché; il ne sut d'ailleurs qui j'étais ni où +il pourrait s'enquérir de moi; si bien qu'au cas où on eût découvert +qu'une partie des marchandises avait été escroquée, il n'eût pu m'en +demander compte.</p> + +<p>Je partageai fort ponctuellement ces dépouilles avec ma gouvernante et +elle me regarda depuis ce moment comme une rouée fort habile en des +affaires délicates. Je trouvai que cette dernière opération était du +travail le meilleur et le plus aisé qui fût à ma portée, et je fis mon +métier de m'enquérir des marchandises prohibées; et après être allée en +acheter, d'ordinaire je les dénonçais; mais aucune de ces découvertes ne +monta à rien de considérable ni de pareil à ce que je viens de +rapporter; mais j'étais circonspecte à courir les grands risques +auxquels je voyais d'autres s'exposer, et où ils se ruinaient tous les +jours.</p> + +<p>La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or +d'une dame. La chose survint dans une presse, à l'entrée d'une église, +où je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre +tout à plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un +m'eût poussée sur elle, et entre temps ayant bellement tiré sur la +montre, je trouvai qu'elle ne venait pas à moi; je la lâchai donc +sur-le-champ, et me mis à crier comme si on allait me tuer, qu'un homme +venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement là des +filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car +vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien +vêtues et je portais de très bons habits, avec une montre d'or au côté, +semblant autant d'une dame que d'autres.</p> + +<p>À peine avais-je parlé que l'autre dame se mit à crier aussi: «Au +voleur», car on venait, dit-elle, d'essayer de décrocher sa montre.</p> + +<p>Quand j'avais touché sa montre, j'étais tout près d'elle, mais quand je +m'écriai, je m'arrêtai pour ainsi dire court, et la foule l'entraînant +un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut à quelque distance +de moi, si bien qu'elle ne me soupçonna pas le moins du monde; mais +quand elle cria «au voleur», quelqu'un s'écria: «Oui-dà, et il y en a un +autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.»</p> + +<p>Dans ce même instant, un peu plus loin dans la foule, et à mon grand +bonheur, on cria encore: «Au voleur!» et vraiment on prit un jeune homme +sur le fait. Ceci, bien qu'infortuné pour le misérable, arriva fort à +point pour mon cas, malgré que j'eusse bravement porté jusque-là mon +assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la +partie flottante de la foule se porta par là, et le pauvre garçon fut +livré à la fureur de la rue, qui est une cruauté que je n'ai point +besoin de décrire, et que pourtant ils préfèrent toujours à être envoyés +à Newgate où ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et +le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'être +déportés.</p> + +<p>Ainsi j'échappai de bien près, et je fus si effrayée que je ne +m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.</p> + +<p>Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les détails de la +mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce fût par la main, et +me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je +devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les +dangers avec une si subtile dextérité, que tandis que plusieurs de mes +camarades se firent enfermer à Newgate, dans le temps qu'elles avaient +pratiqué le métier depuis une demi-année, je le pratiquais maintenant +depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que +me connaître; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai, +et m'attendaient bien souvent mais je m'étais toujours échappée, quoique +bien des fois dans le plus extrême danger.</p> + +<p>Un des plus grands dangers où j'étais maintenant, c'est que j'étais trop +connue dans le métier; et quelques-unes de celles dont la haine était +due plutôt à l'envie qu'à aucune injure que je leur eusse faite, +commencèrent de se fâcher que j'échappasse toujours quand elles se +faisaient toujours prendre et emporter à Newgate. Ce furent elles qui me +donnèrent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinité +avec mon véritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais +passé que le noir n'a de parenté avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi +que je l'ai dit, je m'étais fait appeler Mme Flanders quand je m'étais +réfugiée à la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais, +et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent à me donner +ce nom, ou à quelle occasion.</p> + +<p>Je fus bientôt informée que quelques-unes de celles qui s'étaient fait +emprisonner dans Newgate avaient juré de me dénoncer; et comme je savais +que deux ou trois d'entre elles n'en étaient que trop capables, je fus +dans un grand souci et je restai enfermée pendant un bon temps; mais ma +gouvernante qui était associée à mon succès, et qui maintenant jouait à +coup sûr, puisqu'elle n'avait point de part à mes risques, ma +gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie +si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une +nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me vêtir +d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession +nouvelle.</p> + +<p>J'étais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un +homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas +trop mal; mais je mis longtemps à apprendre à me tenir dans mes nouveaux +habits; il était impossible d'être aussi agile, prête à point, et +adroite en toutes ces choses, dans des vêtements contraires à la nature; +et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le +succès ni la facilité d'échapper que j'avais eus auparavant, et je +résolus d'abandonner cette méthode: mais ma résolution fut confirmée +bientôt après par l'accident suivant.</p> + +<p>Ainsi que ma gouvernante m'avait déguisée en homme, ainsi me +joignit-elle à un homme, jeune garçon assez expert en son affaire, et +pendant trois semaines nous nous entendîmes fort bien ensemble. Notre +principale occupation était de guetter les comptoirs dans les boutiques +et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laissé traîner +par négligence, et dans ce genre de travail nous fîmes plusieurs bonnes +affaires, comme nous disions. Et comme nous étions toujours ensemble, +nous devînmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'étais pas +un homme; non, quoique à plusieurs reprises je fusse rentrée avec lui +dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse +couché avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre +dessein était ailleurs, et il était absolument nécessaire pour moi de +lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les +conditions de notre vie, où nous entrions tard, et où nous avions des +affaires qui exigeaient que personne ne pût entrer dans notre logement, +étaient telles qu'il m'eût été impossible de refuser de coucher avec +lui, à moins de lui révéler mon sexe; mais, comme il est, je parvins à +me dissimuler effectivement.</p> + +<p>Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bientôt fin à cette vie, +dont il faut l'avouer, j'étais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs +belles prises en ce nouveau genre de métier; mais la dernière aurait été +extraordinaire.</p> + +<p>Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui +était derrière, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.</p> + +<p>Par la fenêtre du magasin, nous aperçûmes sur le comptoir ou étal qui +était juste devant cinq pièces de soie, avec d'autres étoffes; et +quoiqu'il fît presque sombre, pourtant les gens étant occupés dans le +devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fenêtres +ou bien l'avaient oublié.</p> + +<p>Là-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se +retenir; tout cela était, disait-il, à sa portée; et il m'affirma sous +de violents jurons qu'il l'aurait, dût-il forcer la maison; je l'en +dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de remède; si bien +qu'il s'y précipita à la hâte, fit glisser avec assez d'adresse un des +carreaux de la fenêtre à châssis, prit quatre pièces de soie, et revint +jusqu'à moi en les tenant, mais fut immédiatement poursuivi par une +terrible foule en tumulte; nous étions debout l'un à côté de l'autre, en +vérité, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait à la main, +quand je lui soufflai rapidement:</p> + +<p>—Tu es perdu!</p> + +<p>Il courut comme l'éclair, et moi de même; mais la poursuite était plus +ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa +tomber deux des pièces de soie, ce qui les arrêta un instant; mais la +foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bientôt +après avec les deux pièces qu'il tenait, et puis les autres me +suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu'à la maison +de ma gouvernante où quelques gens aux yeux acérés me suivirent si +chaudement qu'ils m'y bloquèrent: ils ne frappèrent pas aussitôt à la +porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon déguisement, et de me +vêtir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arrivèrent, ma +gouvernante, qui avait son conte tout prêt, tint sa porte fermée, et +leur cria qu'aucun homme n'était entré chez elle; la foule affirma qu'on +avait vu entrer un homme et menaça d'enfoncer la porte.</p> + +<p>Ma gouvernante, point du tout surprise, leur répondit avec placidité, +leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa +maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser +entrer que tels que le commissaire admettrait, étant déraisonnable de +laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser, +quoique ce fût une foule. On alla donc chercher un commissaire +sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire +surveilla la porte et les hommes qu'il avait appointés fouillèrent la +maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle +vint à ma chambre, elle m'appela, et cria à haute voix:</p> + +<p>—Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs +qui sont obligés d'entrer afin d'examiner votre chambre.</p> + +<p>J'avais avec moi une enfant, qui était la petite-fille de ma +gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et +j'étais là, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour +de moi, comme si j'eusse été au travail toute la journée, dévêtue et +n'ayant que du linge de nuit sur la tête et une robe de chambre très +lâche; ma gouvernante me fit une manière d'excuse pour le dérangement +qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y +voyait d'autre remède que de leur ouvrir les portes et de leur permettre +de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait +point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher +tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison, +j'étais certaine que ce n'était point dans ma chambre; et pour le reste +de la maison, je n'avais point à y contredire, ne sachant nullement de +quoi ils étaient en quête.</p> + +<p>Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honnête qu'ils +me traitèrent avec plus de civilité que je n'attendais, mais ce ne fut +qu'après avoir minutieusement fouillé la chambre jusque sous le lit, +dans le lit, et partout ailleurs où il était possible de cacher quoi que +ce fût; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me +demandèrent pardon et redescendirent l'escalier.</p> + +<p>Quand ils eurent eu ainsi fouillé la maison de la cave au grenier, et +puis du grenier à la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apaisèrent +assez bien la populace; mais ils emmenèrent ma gouvernante devant la +justice; deux hommes jurèrent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils +poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses +paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la +traitait ainsi pour rien; que si un homme était entré, il pourrait bien +en ressortir tout à l'heure, pour autant qu'elle en sût, car elle était +prête à faire serment qu'aucun homme à sa connaissance n'avait passé sa +porte de tout le jour, ce qui était fort véritable; qu'il se pouvait +bien que tandis qu'elle était en haut quelque individu effrayé eût pu +trouver la porte ouverte et s'y précipiter pour chercher abri s'il était +poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait été ainsi, il +était certainement ressorti, peut-être par l'autre porte, car elle avait +une autre porte donnant dans une allée, et qu'ainsi il s'était échappé.</p> + +<p>Tout cela était vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui +faire prêter le serment qu'elle n'avait point reçu ou admis d'homme en +sa maison dans le but de le cacher, protéger, ou soustraire à la +justice; serment qu'elle pouvait prêter de bonne foi, ce qu'aussi bien +elle fit, et ainsi fut congédiée.</p> + +<p>Il est aisé de juger dans quelle frayeur je fus à cette occasion, et il +fut impossible à ma gouvernante de jamais m'amener à me déguiser de +nouveau; en effet, lui disais-je, j'étais certaine de me trahir.</p> + +<p>Mon pauvre complice en cette mésaventure était maintenant dans un +mauvais cas; il fut emmené devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie +envoyé à Newgate, et les gens qui l'avaient pris étaient tellement +désireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent à +assister le jury en paraissant à la session afin de soutenir la charge +contre lui.</p> + +<p>Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de révéler ses +complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol; +et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom, +qu'il dit être Gabriel Spencer, qui était le nom sous lequel je passais +auprès de lui; et voilà où paraît la prudence que j'eus en me cachant de +lui, sans quoi j'eusse été perdue.</p> + +<p>Il fit tout ce qu'il put pour découvrir ce Gabriel Spencer; il le +décrivit; il révéla l'endroit où il dit que je logeais; et, en un mot, +tous les détails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant +dissimulé la principale circonstance, c'est-à-dire mon sexe, j'avais un +vaste avantage, et il ne put arriver à moi; il mit dans la peine deux ou +trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait +rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur +lequel on ne savait rien; et quant à ma gouvernante, bien qu'elle eût +été l'intermédiaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait été +faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus.</p> + +<p>Ceci tourna à son désavantage, car ayant fait la promesse de découvertes +sans pouvoir la tenir, on considéra qu'il avait berné la justice, et il +fut plus férocement poursuivi par le boutiquier.</p> + +<p>J'étais toutefois affreusement inquiète pendant tout ce temps, et afin +d'être tout à fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le +moment, mais ne sachant où aller, j'emmenai une fille de service, et je +pris le coche pour Dunstable où j'allai voir mon ancien hôte et mon +hôtesse, à l'endroit où j'avais si bravement vécu avec mon mari du +Lancashire; là je lui contai une histoire affectée, que j'attendais tous +les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoyé +une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais à Dunstable dans +son hôtellerie, et qu'il débarquerait certainement, s'il avait bon vent, +d'ici peu de jours; de sorte que j'étais venue passer quelques jours +avec eux en attendant son arrivée; car il viendrait ou bien par la poste +ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais +quoi que ce fût, il était certain qu'il descendrait dans cette maison +afin de me joindre.</p> + +<p>Mon hôtesse fut extrêmement heureuse de me voir, et mon hôte fit un tel +remue-ménage que si j'eusse été une princesse je n'eusse pu être mieux +reçue, et on m'aurait volontiers gardée un mois ou deux si je l'avais +cru bon.</p> + +<p>Mais mon affaire était d'autre nature; j'étais très inquiète (quoique si +bien déguisée qu'il était à peine possible de me découvrir) et je +craignais que cet homme me trouvât et malgré qu'il ne pût m'accuser de +son vol, lui ayant persuadé de ne point s'y aventurer, et ne m'y étant +point mêlée moi-même, pourtant il eût pu me charger d'autres choses, et +acheter sa propre vie aux dépens de la mienne.</p> + +<p>Ceci m'emplissait d'horribles appréhensions; je n'avais ni ressource, ni +amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre +remède que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis, +car je lui fis savoir mon adresse et je reçus plusieurs lettres d'elle +pendant mon séjour. Quelques-unes me jetèrent presque hors du sens, à +force d'effroi; mais à la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il +était pendu, qui était la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse +apprise depuis longtemps.</p> + +<p>J'étais restée là cinq semaines et j'avais vécu en grand confort +vraiment, si j'excepte la secrète anxiété de mon esprit; mais quand je +reçus cette lettre, je repris ma mine agréable, et dis à mon hôtesse que +je venais de recevoir une lettre de mon époux d'Irlande, que j'avais +d'excellentes nouvelles de sa santé, mais la mauvaise nouvelle que ses +affaires ne lui permettaient pas de partir si tôt qu'il l'eût espéré, si +bien qu'il était probable que j'allais rentrer sans lui.</p> + +<p>Mon hôtesse, cependant, me félicita des bonnes nouvelles, et que je +fusse rassurée sur sa santé:</p> + +<p>—Car j'ai remarqué, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si +gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez être tout enfoncée dans +votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous êtes toute +changée, et voilà votre bonne humeur revenue, dit-elle.</p> + +<p>—Allons, allons, je suis fâché que monsieur n'arrive pas encore, dit +mon hôte; cela m'aurait réjoui le cœur de le voir; quand vous serez +assurée de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez très +fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.</p> + +<p>Sur tous ces beaux compliments nous nous séparâmes, et je revins assez +joyeuse à Londres, où je trouvai ma gouvernante charmée tout autant que +je l'étais moi-même. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me +recommanderait plus jamais d'associé; car elle voyait bien, dit-elle, +que ma chance était meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et +c'était la vérité, car je tombais rarement en quelque danger quand +j'étais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dextérité +que lorsque j'étais embrouillée dans les sottes mesures d'autres +personnes qui avaient peut-être moins de prévoyance que moi, et qui +étaient plus impatientes; car malgré que j'eusse autant de courage à me +risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de +rien entreprendre, et j'avais plus de présence d'esprit pour m'échapper.</p> + +<p>Je me suis souvent étonnée mêmement sur mon propre endurcissement en une +autre façon, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient +surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice, +pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la sérieuse résolution +de cesser ce métier; d'autant qu'il faut considérer que j'étais +maintenant très loin d'être pauvre, que la tentation de nécessité qui +est la générale introduction de cette espèce de vice m'était maintenant +ôtée, que j'avais près de 500£ sous la main en argent liquide, de quoi +j'eusse pu vivre très bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais +dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200£ +d'épargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.</p> + +<p>J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de près pendant un +bon moment, malgré que mon impression s'effaçât aussi à la longue. Ce +fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pièce de +très beau damas dans la boutique d'un mercier d'où j'étais sortie toute +nette; car j'avais glissé la pièce à cette camarade, au moment que nous +sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son côté, moi du mien. +Nous n'avions pas été longtemps hors de la boutique que le mercier +s'aperçut que la pièce d'étoffe avait disparu, et envoya ses commis qui +d'un côté, qui d'un autre; et bientôt ils eurent saisi la femme qui +portait la pièce, et trouvèrent le damas sur elle; pour moi je m'étais +faufilée par chance dans une maison où il y avait une chambre à +dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la +terreur, vraiment, de regarder par la fenêtre et de voir traîner la +pauvre créature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ à Newgate.</p> + +<p>Je fus soigneuse à ne rien tenter dans la chambre à dentelle; mais je +bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis +j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai, +le cœur bien triste en vérité pour la pauvre femme qui était en +tribulation pour ce que moi seule avais volé.</p> + +<p>Là encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en +compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui +j'étais, ni ne pouvaient-ils jamais découvrir où je logeais, malgré +qu'ils s'efforçassent de m'épier quand je rentrais. Ils me connaissaient +tous sous le nom de Moll Flanders, bien que même quelques-uns d'entre +eux se doutassent plutôt que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon +nom était public parmi eux, en vérité; mais comment me découvrir, voilà +ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner où étaient mes +quartiers, si c'était à l'est de Cité ou à l'ouest; et cette méfiance +fut mon salut à toutes ces occasions.</p> + +<p>Je demeurai enfermée pendant longtemps sur l'occasion du désastre de +cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce fût qui échouât, et +que si je me faisais emmener en prison, elle serait là, toute prête de +témoigner contre moi, et peut-être de sauver sa vie à mes dépens; je +considérais que je commençais à être très bien connue de nom à Old +Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais +entre leurs mains, je serais traitée comme vieille délinquante; et pour +cette raison, j'étais résolue à voir ce qui arriverait à cette pauvre +créature avant de bouger, quoique à plusieurs reprises, dans sa +détresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager.</p> + +<p>À la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'était point elle qui +avait volé les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait +entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donné le +paquet après qu'elles étaient sorties de la boutique et lui avait dit de +le rapporter chez elle. On lui demanda où était cette Mme Flanders. Mais +elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les +hommes du mercier jurant positivement qu'elle était dans la boutique au +moment que les marchandises avaient été volées, qu'ils s'étaient aperçus +de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils +les avaient retrouvées sur elle, là-dessus le jury rendit le verdict +«coupable»; mais la cour, considérant qu'elle n'était pas réellement la +personne qui avait volé les objets et qu'il était bien possible qu'elle +ne pût pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait à moi) par +où elle eût pu sauver sa vie, ce qui était vrai, lui accorda la faveur +d'être déportée, qui fut l'extrême faveur qu'elle put obtenir; sinon que +la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme +Flanders, la cour intercéderait pour son pardon; c'est à savoir que si +elle pouvait me découvrir et me faire pendre, elle ne serait point +déportée. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi +elle fut embarquée en exécution de sa sentence peu de temps après.</p> + +<p>Il faut que je le répète encore, le sort de cette pauvre femme +m'affligea extrêmement; et je commençai d'être très pensive, sachant que +j'étais réellement l'instrument de son désastre: mais ma pauvre vie, qui +était si évidemment en danger, m'ôtait ma tendresse; et voyant qu'elle +n'avait pas été mise à mort, je fus aise de sa déportation, parce +qu'elle était alors hors d'état de me faire du mal, quoi qu'il advînt.</p> + +<p>Le désastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la dernière +histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la +proposition que me fit ma gouvernante de me vêtir d'habits d'homme, afin +d'aller partout sans être remarquée; mais je fus bientôt lasse de ce +déguisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait à trop de +difficultés.</p> + +<p>J'étais maintenant tranquille, quant à toute crainte de témoignages +rendus contre moi; car tous ceux qui avaient été mêlés à mes affaires ou +qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders étaient pendus ou +déportés; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu +m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parvînt à me +charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau crédit +avec d'autant plus de liberté et j'eus plusieurs heureuses aventures, +quoique assez peu semblables à celles que j'avais eues auparavant.</p> + +<p>Nous eûmes à cette époque un autre incendie qui survint non loin du lieu +où vivait ma gouvernante et je fis là une tentative comme avant, mais +n'y étant pas arrivée avant que la foule s'amassât, je ne pus parvenir +jusqu'à la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un +malheur qui pensa mettre fin tout ensemble à ma vie et à mes mauvaises +actions; car le feu étant fort furieux, et les gens en grande frayeur, +qui déménageaient leurs meubles et les jetaient par la croisée, une +fille laissa tomber d'une fenêtre un lit de plume justement sur moi; il +est vrai que le lit de plume étant mol, ne pouvait point me briser les +os; mais comme le poids était fort grand, il s'augmentait de sa chute, +je fus renversée à terre et je demeurai un moment comme morte: +d'ailleurs on ne s'inquiéta guère de me débarrasser ou de me faire +revenir à moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa là, +jusqu'à l'heure où une personne qui allait pour enlever le lit de plume +m'aida à me relever; ce fut en vérité un miracle si les gens de la +maison ne jetèrent point d'autres meubles afin de les y faire tomber, +chose qui m'eût inévitablement tuée; mais j'étais réservée pour d'autres +afflictions.</p> + +<p>Cet accident toutefois me gâta le marché pour un temps et je rentrai +chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effrayée, et elle eut bien de +la peine à me remettre sur pieds.</p> + +<p>C'était maintenant la joyeuse époque de l'année, et la foire +Saint-Barthélemy était commencée; je n'avais jamais fait d'excursion de +ce côté-là, et la foire n'était point fort avantageuse pour moi; +cependant cette année j'allai faire un tour dans les cloîtres, et là je +tombai dans une des boutiques à rafle. C'était une chose de peu de +conséquence pour moi; mais il entra un gentilhomme extrêmement bien +vêtu, et très riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle à +tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa +singulièrement à moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre à la rafle +pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je +crois que c'était un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua +de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais +toujours avec infiniment de civilité, et en façon de gentilhomme.</p> + +<p>Il me tint si longtemps en conversation, qu'à la fin il me tira du lieu +où on jouait à la rafle jusqu'à la porte de la boutique, puis m'en fit +sortir pour me promener dans le cloître, ne cessa point de me parler +légèrement de mille choses, sans qu'il y eût rien au propos; enfin il me +dit qu'il était charmé de ma société, et me demanda si je n'oserais +point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il était homme +d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus répugnante +d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je +cédai.</p> + +<p>Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je découvris +plus tard qu'il avait la tête brouillée par les fumées du vin qu'il +avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il +m'emmena au Spring-Garden, à Knightsbridge, où nous nous promenâmes dans +les jardins, et où il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il +buvait avec excès; il me pressa de boire aussi—mais je refusai.</p> + +<p>Jusque-là il avait gardé sa parole, et n'avait rien tenté qui fût contre +la décence; nous remontâmes en carrosse, et il me promena par les rues, +et à ce moment il était près de dix heures du soir, qu'il fit arrêter le +carrosse à une maison où il paraît qu'il était connu et où on ne fit +point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer +dans une chambre où il y avait un lit; d'abord je parus répugnante à +monter; mais, après quelques paroles, là encore je cédai, ayant en +vérité le désir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y +gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui était du lit, etc., +je n'étais pas fort inquiète là-dessus.</p> + +<p>Ici il commença de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et +moi, peu à peu, je cédai à tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce +qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il +buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remontâmes dans le +carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les +vapeurs de la boisson à la tête; il montra quelque agitation et voulut +recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je +jouais maintenant à coup sûr, je résistai, et je le fis tenir un peu +tranquille, d'où à peine cinq minutes après il tomba profondément +endormi.</p> + +<p>Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui +ôtai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle +perruque à calotte pleine, et ses gants à frange d'argent, son épée et +sa belle tabatière; puis ouvrant doucement la portière du carrosse, je +me tins prête à sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le +carrosse s'arrêtait dans l'étroite rue qui est de l'autre côté de +Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit, +refermai la portière, et faussai compagnie à mon gentilhomme et au +carrosse tout ensemble.</p> + +<p>C'était là en vérité une aventure imprévue et où je n'avais eu aucune +manière de dessein; quoique je ne fusse pas déjà si loin de la joyeuse +partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un +sot aussi aveuglé par ses appétits ne reconnaîtrait pas une vieille +femme d'une jeune. Je paraissais en vérité dix ou douze ans de moins que +je n'avais; pourtant je n'étais point une jeune fille de dix-sept ans, +et il était aisé de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si +extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la tête échauffée tout +ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son désir; il est +possédé à la fois par deux démons, et ne peut pas plus se gouverner par +raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds +tout ce qui était bon en lui; oui et ses sens mêmes sont obscurcis par +sa propre rage, et il agit en absurde à ses propres yeux: ainsi il +continuera de boire, étant déjà ivre; il ramassera une fille commune, +sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou +pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveuglé +qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique; +poussé par sa tête ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le +savait mon misérable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa +bourse d'or.</p> + +<p>Ce sont là les hommes dont Salomon dit:</p> + +<p>«—Ils marchent comme le bœuf à l'abattoir, jusqu'à ce que le fer leur +perce le foie.»</p> + +<p>Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une +contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou +fontaine est dans le foie; d'où par la circulation rapide de la masse +entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie, +infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.</p> + +<p>Il est vrai que le pauvre misérable sans défense n'avait rien à craindre +de moi; quoique j'eusse grande appréhension d'abord sur ce que je +pouvais avoir à craindre de lui; mais c'était vraiment un homme digne de +pitié en tant qu'il était de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point +de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne +agréable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant +et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par +malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'était point mis au lit, ainsi qu'il +me dit quand nous fûmes ensemble; qu'il était échauffé et que son sang +était enflammé par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme +si elle fut endormie, l'avait abandonné.</p> + +<p>Pour moi, mon affaire, c'était son argent et ce que je pouvais gagner +sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je +l'eusse renvoyé sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car +je gage dix contre un qu'il avait une femme honnête et vertueuse et +d'innocents enfants qui étaient inquiets de lui et qui auraient bien +voulu qu'il fût rentré pour prendre soin de lui jusqu'à ce qu'il se +remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considérerait ce +qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir lié fréquentation +avec une p...! Ramassée dans le pire des mauvais lieux, le cloître, +parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de +crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui eût percé le foie! +Comme il se haïrait lui-même chaque fois qu'il regarderait la folie et +la brutalité de sa débauche! Comme il abhorrerait la pensée, s'il avait +quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait—et +était-il sûr de n'en point avoir?—à sa femme chaste et vertueuse, et de +semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postérité!</p> + +<p>Si de tels gentilshommes regardaient seulement les méprisables pensées +qu'entretiennent sur eux les femmes mêmes dont ils sont occupés en des +cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dégoût. Ainsi que j'ai dit plus +haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont soulevées par +aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense à d'autre +plaisir qu'à l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par +l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses +poches en quête de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperçoit pas +plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prévoir dans l'instant qu'il +a commencé.</p> + +<p>J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vérité +ne méritait point d'être mieux traité, que pendant qu'il était occupé +avec elle d'une autre manière, elle fit passer sa bourse qui contenait +vingt guinées hors de son gousset où il l'avait mise de crainte qu'elle +la lui prît, et glissa à la place une autre bourse pleine de jetons +dorés. Après qu'il eut fini, il lui dit:</p> + +<p>—Voyons! ne m'as-tu point volé?</p> + +<p>Elle se mit à plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il eût +beaucoup d'argent à perdre. Il mit la main à son gousset, et tâta sa +bourse des doigts, d'où il fut rassuré, et ainsi elle s'en alla avec son +argent. Et c'était là le métier de cette fille. Elle avait une montre +d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prête à de +semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiquât son +métier avec succès.</p> + +<p>Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui +contai l'histoire, elle put à peine retenir ses larmes de penser comment +un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque +fois qu'un verre de vin lui montait à la tête.</p> + +<p>Mais quant à mon aubaine, et combien totalement je l'avais dépouillé, +elle me dit qu'elle en était merveilleusement charmée.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, dit-elle, voilà une aventure qui sans doute servira +mieux à le guérir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa +vie.</p> + +<p>Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.</p> + +<p>Je trouvai le lendemain qu'elle s'enquérait merveilleusement de ce +gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa +personne, son visage, tout concourait à la faire souvenir d'un +gentilhomme dont elle connaissait le caractère. Elle demeura pensive un +moment et comme je continuais à lui donner des détails, elle se met à +dire:</p> + +<p>—Je parie cent livres que je connais cet homme.</p> + +<p>—J'en suis fâchée, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il fût exposé pour +tout l'or du monde. On lui a déjà fait assez de mal, et je ne voudrais +pas aider à lui en faire davantage.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien +me laisser satisfaire un peu ma curiosité, car si c'est lui, je te +promets bien que je le retrouverai.</p> + +<p>Je fus un peu effarée là-dessus, et lui dis le visage plein d'une +inquiétude apparente qu'il pourrait donc par le même moyen me retrouver, +moi et qu'alors j'étais perdue. Elle repartit vivement:</p> + +<p>—Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non, +dit-elle, quand il dût avoir dix fois plus d'état, j'ai gardé ton secret +dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier à moi pour +cette fois.</p> + +<p>Alors je n'en dis point davantage.</p> + +<p>Elle disposa son plan d'autre manière et sans me le faire connaître, +mais elle était résolue à tout découvrir; si bien qu'elle va trouver une +certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille +qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire +avec tel gentilhomme (qui—soit dit en passant—n'était rien de moins +qu'un baronnet, et de très bonne famille) et qu'elle ne savait comment +parvenir jusqu'à lui sans être introduite dans la maison. Son amie lui +promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le +gentilhomme était en ville.</p> + +<p>Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** était +chez lui, mais qu'il lui était arrivé quelque accident, qu'il était fort +indisposé, et qu'il était impossible de le voir.</p> + +<p>—Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hâte, comme si elle fût +surprise.</p> + +<p>—Mais, répond mon amie, il était allé à Hampstead pour y rendre visite +à un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqué et +volé; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le +maltraitèrent, et il est fort indisposé.</p> + +<p>—Volé! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?</p> + +<p>—Mais, répond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatière +d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui était dans sa poche, somme +à coup sûr considérable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une +bourse pleine de guinées sur lui.</p> + +<p>—Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien +qu'il était ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourné les +poches; et puis il est rentré trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a +volé; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux +pauvres femmes tous les jours.</p> + +<p>—Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***: +c'est bien le plus honnête gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a +pas dans toute la cité d'homme plus élégant ni de personne plus sobre et +plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui +le connaisse à qui pareille idée pût venir.</p> + +<p>—Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires; +autrement je vous assure que je trouverais là dedans quelque peu de ce +que j'ai dit: tous vos hommes de réputation modeste ne valent parfois +guère mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si +vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.</p> + +<p>—Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point +un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnête et sans +aucun doute il a été volé.</p> + +<p>—Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont +pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire +est d'autre nature.</p> + +<p>—Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est +impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est très indisposé +et fort meurtri.</p> + +<p>—Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tombé en de bien mauvaises +mains?</p> + +<p>Et puis elle demanda gravement:</p> + +<p>—Où est-il meurtri, je vous prie?</p> + +<p>—Mais à la tête, dit mon amie, à une de ses mains et à la figure, car +ils l'ont traité avec barbarie.</p> + +<p>—Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende +qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espère que ce sera bientôt.</p> + +<p>Et la voilà partie me raconter l'histoire.</p> + +<p>—J'ai trouvé ton beau gentilhomme, dit-elle,—et certes c'était un beau +gentilhomme—mais, Dieu ait pitié de lui,—il est maintenant dans une +triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu +l'as presque tué.</p> + +<p>Je la regardai avec assez de désordre.</p> + +<p>—Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis +sûre de ne lui avoir rien fait; il était fort bien quand je le quittai, +dis-je, sinon qu'il était ivre et profondément endormi.</p> + +<p>—Voilà ce que je ne sais point, dit-elle, mais à cette heure il est +dans une triste passe; et la voilà qui me raconte tout ce que son amie +avait dit.</p> + +<p>—Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tombé dans de mauvaises mains +après que je l'ai quitté, car je l'avais laissé en assez bon état.</p> + +<p>Environ dix jours après, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se +faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'était enquise cependant par +d'autres voies et elle avait ouï dire qu'il était remis; si bien qu'on +lui permit de lui parler.</p> + +<p>C'était une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de +personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne +saurai la répéter, car elle était maîtresse de sa langue, ainsi que j'ai +déjà dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique étrangère, dans le seul +dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait +point à une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement à titre si +amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce +qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part +qu'elle se fût mêlée de ce qui n'était point ses affaires; elle l'amura +qu'ainsi que ce qu'elle avait à dire était un secret qui n'appartenait +qu'à lui, ainsi, qu'il acceptât son offre ou non, la chose resterait +secrète pour tout le monde, à moins qu'il la publiât lui-même; et que +son refus ne lui ôterait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au +point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine +liberté d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.</p> + +<p>Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en +ses affaires qui demandât beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait +tort à personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de +lui; que ce n'était point une partie de son caractère d'être injuste +pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme +pût lui rendre service, mais que s'il était ainsi qu'elle avait dit, il +ne pouvait se fâcher qu'on s'efforçât de le servir, et qu'il la laissait +donc libre de parler ou de ne point parler à sa volonté.</p> + +<p>Elle le trouva si parfaitement indifférent qu'elle eut presque de la +crainte à aborder la question. Cependant après plusieurs détours, elle +lui dit que par un accident incroyable, elle était venue à avoir une +connaissance particulière de cette malheureuse aventure où il était +tombé, et en une manière telle qu'il n'y avait personne au monde +qu'elle-même et lui qui en fussent informés, non, pas même la personne +qui avait été avec lui.</p> + +<p>Il prit d'abord une mine un peu en colère.</p> + +<p>—Quelle aventure? dit-il.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, quand vous avez été volé au moment vous veniez de +Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez +pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de +chaque pas que vous avez fait ce jour-là depuis le cloître à Smithfield +jusqu'au Spring-Garden à Knightsbridge et de là au *** dans le Strand, +et comment vous restâtes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci, +dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous +tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la +femme qui était avec vous ne sait point du tout qui vous êtes et ne le +saura jamais. Et pourtant peut-être que je peux vous servir plus encore, +car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'étais +informée de ces choses comme si je vous eusse demandé le prix de mon +silence; soyez persuadé, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez +bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse +dans ma tombe.</p> + +<p>Il fut étonné de son discours et lui dit gravement:</p> + +<p>—Madame, vous êtes une étrangère pour moi, mais il est bien infortuné +que vous ayez pénétré le secret de la pire action de ma vie et d'une +chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que +j'avais était que je pensais qu'elle fût connue seulement de Dieu et de +ma propre conscience.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance +que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose +où je pense que vous fûtes entraîné par surprise, et peut-être que la +femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne +trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois +venue à l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle être là-dedans plus +muette que je ne l'ai été et le serai jamais.</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi à cette femme. +Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa à rien. Elle +s'efforça plutôt de résister; c'est ma propre extravagance et ma folie +qui m'entraînèrent à tout, oui, et qui l'y entraînèrent aussi. Je ne +veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais +m'attendra à rien de moins d'elle en la condition où j'étais, et à cette +heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a volé ou si c'est le +cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les +gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient être traités +de même façon; mais je suis plus tourmenté d'autres choses que de tout +ce qu'elle m'a ôté.</p> + +<p>Ma gouvernante alors commença d'entrer dans toute l'affaire, et il +s'ouvrit franchement à elle. D'abord elle lui dit en réponse à ce +qu'elle lui avait dit sur moi:</p> + +<p>—Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice à la +personne avec laquelle vous êtes allé. Je vous assure que c'est une +femme de qualité, et que ce n'est point une fille commune de la ville, +et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuadée que ce n'est pas +son métier. Vous avez couru un grand risque en vérité, monsieur, mais si +c'est là une partie de votre tourment, vous pouvez être parfaitement +tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touchée avant vous +depuis son mari, et il est mort voilà tantôt huit ans.</p> + +<p>Il parut que c'était là sa peine et qu'il était en grande frayeur là +dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchanté +et dit:</p> + +<p>—Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'étais sûr de ce que +vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La +tentation était grande, et peut-être qu'elle était pauvre et qu'elle en +avait besoin.</p> + +<p>—Si elle n'eût pas été pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle +ne vous aurait jamais cédé, et, ainsi que sa pauvreté l'entraîna d'abord +à vous laisser faire ce que vous fîtes, ainsi la même pauvreté la poussa +à se payer à la fin, quand elle vit que vous étiez en une telle +condition que si elle ne l'avait point fait, peut-être que le prochain +cocher ou porteur de chaises l'eût pu faire à votre plus grand dam.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le répète encore, tous les +gentilshommes qui agissent ainsi devraient être traités de la même +manière, et cela les porterait à veiller sur leurs actions. Je n'ai +point d'inquiétude là-dessus que relativement au sujet dont nous avons +parlé. Là, il entra en quelques libertés avec elle sur ce qui s'était +passé entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme écrive, et +sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de +crainte qu'il eût reçu quelque mal de moi et le communiquât. Il lui +demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.</p> + +<p>Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'étais une +femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant +de tranquillité là-dessus que si c'eût été avec sa propre femme. Mais +pour ce qui était de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de +dangereuses conséquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait +savoir, s'efforçant cependant de lui persuader de n'en point avoir le +désir, et qu'il n'en retirerait aucun bénéfice, regardant qu'elle +espérait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que +pour moi, c'était tout justement comme si je lui misse ma vie entre les +mains.</p> + +<p>Il lui dit qu'il avait un grand désir de me voir, qu'il lui donnerait +toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et +que tout d'abord, il me ferait grâce en général de toute demande +d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait là +que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le +supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte +il y renonça.</p> + +<p>Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et +il parut très désireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si +elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle +lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix à son +estimation.</p> + +<p>En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna +trente guinées qui était plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il +paraît qu'elle avait coûté bien davantage. Il parla aussi quelque peu de +sa perruque qui lui avait coûté, paraît-il, soixante guinées ainsi que +de sa tabatière et peu de jours après elle les lui apporta aussi, ce qui +l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guinées. Le +lendemain je lui envoyai sa belle épée et sa canne gratis et ne lui +demandai rien.</p> + +<p>Alors il entra en une longue conversation sur la manière dont elle était +venue à savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire +là-dessus, comment elle l'avait su par une personne à qui j'avais tout +raconté et qui devait m'aider à disposer des effets que cette confidence +lui avait apportés, puisqu'elle était de sa profession brocanteuse; +qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignité, avait deviné tout +l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle +avait résolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna +des assurances répétées, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un +mot de la bouche, et que, bien qu'elle connût fort bien la femme +(c'était moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait +nullement laissé savoir qu'elle était la personne, ce qui d'ailleurs +était faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvénient car je +n'en ouvris jamais la bouche à quiconque.</p> + +<p>Je pensais bien souvent à le revoir et j'étais fâchée d'avoir refusé; +j'étais persuadée que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je +le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-être +obtenir quelque entretien. Quoique ce fût une vie assez mauvaise, +pourtant elle n'était pas si pleine de dangers que celle où j'étais +engagée. Cependant ces idées passèrent à la longue. Mais ma gouvernante +le voyait souvent et il était très bon pour elle, lui donnant quelque +chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle +le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excité de +vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui, +ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcelé cette nuit-là. Ma +gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse, +lui dit qu'elle voyait que son désir était tellement fort qu'elle serait +portée à y céder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse, +ajoutant que s'il lui plaisait de venir à sa maison le soir, elle +s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances répétées +qu'il oublierait ce qui s'était passé.</p> + +<p>Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en +somme, elle m'amena bientôt à consentir en un cas où j'éprouvais quelque +regret d'avoir refusé auparavant; si bien que je me préparai à le voir. +Je m'habillai du mieux que je pus à mon avantage, je vous l'assure, et +pour la première fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la première fois, +dis-je, car je n'avais jamais cédé à la bassesse de me peindre avant ce +jour, ayant toujours assez de vanité pour croire que je n'en avais point +besoin.</p> + +<p>Il arriva à l'heure fixée; et, ainsi qu'elle l'avait remarqué +auparavant, il était clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il fût +loin d'être ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charmé de me +voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire; +j'implorai son pardon, à maintes reprises, pour la part que j'y avais +eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand +d'abord je l'avais rencontré, que je ne serais pas sortie avec lui si je +ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'eût fait si +souvent la promesse de ne rien tenter qui fût indécent. Il s'excusa sur +le vin qu'il avait bu, et qu'il savait à peine ce qu'il faisait et que +s'il n'en eût pas été ainsi, il n'eût point pris avec moi la liberté +qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touché d'autre femme +que moi depuis son mariage, et que ç'avait été pour lui une surprise; me +fit des compliments sur le grand agrément que je lui donnais, et autres +choses semblables, et parla si longtemps en cette façon, que je trouvai +que son animation le menait en somme à l'humeur de recommencer. Mais je +le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'être +touchée par un homme depuis la mort de mon mari, c'est à savoir de huit +ans en ça; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'était bien ce +que madame lui avait laissé entendre, et que c'était son opinion +là-dessus qui lui avait fait désirer de me revoir; et que puisqu'il +avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point +trouvé de fâcheuses conséquences, il pouvait en toute sûreté s'y +aventurer encore; et en somme il en arriva là où j'attendais, qui ne +saurait être mis sur papier.</p> + +<p>Ma vieille gouvernante l'avait bien prévu, autant que moi; elle l'avait +donc fait entrer dans une chambre où il n'y avait point de lit, mais qui +donnait dans une seconde chambre où il y en avait un; nous nous y +retirâmes pour le restant de la nuit; et en somme, après que nous eûmes +passé quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit; +je me retirai, mais revins, toute déshabillée, avant qu'il fût jour, et +demeurai à coucher avec lui jusqu'au matin.</p> + +<p>Quand il partit, je lui dis que j'espérais qu'il se sentait sûr de +n'avoir pas été volé. Il me dit qu'il était pleinement satisfait +là-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guinées, qui +était le premier argent que j'eusse gagné en cette façon depuis bien des +années.</p> + +<p>Je reçus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais +proprement à m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette +affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai +qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout à fait, sans +nul désagrément ou sans me dire adieu; de sorte que là se termina cette +courte scène de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me +donner plus grand sujet de me repentir.</p> + +<p>Durant tout cet intervalle, je m'étais confinée la plupart du temps à la +maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait +d'aventures, non, de tout le quart d'une année; mais alors, trouvant que +le fonds manquait, et, répugnante à dépenser le capital, je me mis à +songer à mon vieux métier et à regarder autour de moi dans la rue; et +mon premier pas fut assez heureux.</p> + +<p>Je m'étais vêtue d'habits très pauvres; car, ayant différentes formes +sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'étoffe +ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaçai à la +porte de l'hôtellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y +avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire à cette +hôtellerie, et les coches à relais pour Barnet, Totteridge, et autres +villes de cette région, étaient toujours là dans la rue, le soir, au +moment qu'ils se préparaient à partir; de sorte que j'étais prête pour +tout ce qui se présenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens +venaient à ces hôtelleries avec des ballots et de petits paquets, et +demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter +à la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes +de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour +ceux qui les y emploient.</p> + +<p>Il arriva assez étrangement que j'étais debout devant le porche de +l'hôtellerie et qu'une femme qui se tenait là déjà avant, et qui était +la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant +remarquée, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis +que oui, que j'attendais ma maîtresse qui allait venir pour prendre le +coche de Barnet; elle me demanda qui était ma maîtresse, et je lui dis +le premier nom de dame qui me vint à l'esprit, mais il paraît que je +tombai sur un nom qui était le même que celui d'une famille demeurant à +Hadley, près de Barnet.</p> + +<p>Je ne lui en dis point davantage, ni elle à moi, pendant un bon moment; +mais d'aventure quelqu'un l'ayant appelée à une porte un peu plus loin, +elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de +venir la chercher à cette maison qui, paraît-il, était une maison de +bière; je lui dis: «Oui, bien volontiers», et la voilà partie.</p> + +<p>À peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant +suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je répondis tout +de suite:</p> + +<p>—C'est ici.</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes au service du coche de Barnet? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, mon doux cœur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?</p> + +<p>—Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.</p> + +<p>—Où sont-ils, mon doux cœur? dis-je.</p> + +<p>—Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans +le coche, et je vais aller chercher ma maîtresse.</p> + +<p>—Hâtez-vous donc, mon doux cœur, lui dis-je, ou tout sera plein.</p> + +<p>Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant +dans le coche en même temps.</p> + +<p>—Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en même temps.</p> + +<p>—Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlève à l'enfant.</p> + +<p>—Alors donnez-le-moi, dis-je.</p> + +<p>—Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.</p> + +<p>—J'en réponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.</p> + +<p>—Là, prenez-le donc, dit-elle, et la voilà partie.</p> + +<p>Sitôt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en +vais vers la maison de bière où était la femme du crocheteur; de sorte +que si je l'avais rencontrée, j'aurais paru seulement venir pour lui +remettre le paquet et l'appeler à ses affaires, comme si je fusse forcée +de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la +rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je +traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le +clos Saint-Barthélemy, de là dans Little-Britain, et à travers +Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.</p> + +<p>Pour empêcher que je fusse reconnue, je détachai mon tablier bleu, et je +le roulai autour du paquet qui était enveloppé dans un morceau +d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet +sur ma tête; et je fis très bien, car, passant à travers +Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donné à +tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allât avec sa maîtresse, +qu'elle était allée chercher, au coche de Barnet.</p> + +<p>Je vis qu'elle était pressée, et je n'avais point affaire de la retenir; +de sorte que la voilà partie, et j'apportai mon paquet très +tranquillement à ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de +vaisselle plate ou de joyaux; mais un très bel habit de damas d'Inde, +une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en très +belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en +savais fort bien la valeur.</p> + +<p>Ce n'était pas là vraiment un tour de ma propre invention, mais qui +m'avait été donné par une qui l'avait pratiqué avec succès, et ma +gouvernante en fut infiniment charmée: et vraiment je l'essayai encore à +plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite près du même +endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au +coin de Petticoat-Lane, là où se tiennent les coches qui se rendent à +Stratford et à Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre +fois au Cheval Volant juste à l'extérieur de Bishopsgate, là où +remisaient à cette époque les coches de Cheston, et j'avais toujours la +bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.</p> + +<p>Une autre fois je me postai devant un magasin près du bord de l'eau, où +viennent les navires côtiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne, +Sunderland et autres lieux. Là, le magasin étant fermé, arrive un jeune +homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui +étaient arrivés de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les +marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait +réclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse était +pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris +garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait +envoyé les marchandises, et le nom de la personne à qui elles étaient +expédiées; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin, +le garde-magasin ne devant point être là de toute la nuit.</p> + +<p>Me voilà vite partie écrire une lettre de M, John Richardson de +Newcastle à son cher cousin Jemmy Cole, à Londres, dans laquelle il +l'avisait qu'il lui avait expédié par tel navire (car je me rappelais +tous les détails à un cheveu près) tant de pièces de gros linge et tant +d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un +panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la +caisse était marquée L. C. N° 1 et que le panier portait l'adresse sur +une étiquette attachée à la corde.</p> + +<p>Environ une heure après je vins au magasin, où je trouvai le garde, et +me fis délivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du +linge étant d'à peu près 22£.</p> + +<p>Je pourrais remplir tout ce discours de la variété de telles aventures +que l'invention journalière me suggérait, et que je menais avec la plus +extrême adresse, et toujours avec succès.</p> + +<p>À la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se +casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgré qu'ils ne pussent me +toucher fatalement, pourtant me firent connaître, chose qui n'était +seconde en désagrément pour moi qu'au jugement de culpabilité même.</p> + +<p>J'avais adopté pour déguisement l'habit d'une veuve; c'était sans avoir +en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce +qui pouvait se présenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que +tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un +grand cri d'«au voleur! au voleur!» Quelques artistes avaient, paraît-il +joué le tour à un boutiquier, et comme elles étaient poursuivies, les +unes fuyaient d'un côté, les autres de l'autre; et l'une d'elles était, +disait-on, habillée en veuve avec des vêtements de deuil; sur quoi la +foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'étais la personne, +et d'autres que non. Immédiatement survint un des compagnons du mercier, +et il jura tout haut que c'était moi la personne, et ainsi me saisit; +toutefois quand j'eus été ramenée par la foule à la boutique du mercier, +le maître de la maison dit franchement que ce n'était pas moi la femme, +et voulut me faire lâcher sur-le-champ, mais un autre garçon dit +gravement: «Attendez, je vous prie, que M... (c'était le compagnon) soit +revenu, car il la connaît»; de sorte qu'on me garda près d'une +demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la +boutique pour me servir de geôlier; en causant avec le commissaire, je +lui demandai où il demeurait et le métier qu'il faisait; cet homme, +n'appréhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit +sur-le-champ son nom, et l'endroit où il vivait; et me dit, par manière +de plaisanterie, que je serais bien sûre d'entendre son nom quand on me +mènerait à Old Bailey.</p> + +<p>Les domestiques de même me traitèrent avec effronterie, et on eut toutes +les peines du monde à leur faire ôter les mains de dessus moi; le +maître, en vérité, se montra plus civil, mais il ne voulut point me +lâcher, quoiqu'il convînt que je n'avais pas été dans sa boutique.</p> + +<p>Je commençai de relever la tête avec assez d'insolence, et lui dis que +j'espérais qu'il ne serait point surpris si je réclamais satisfaction de +ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que +justice me fût rendue. Non, dit-il, c'était une chose dont il ne pouvait +me donner la liberté; je la pourrais demander quand je viendrais devant +la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaçais, il ferait +bonne garde sur moi cependant, et veillerait à ce que je fusse mise à +l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'était son temps maintenant, mais +que ce serait le mien tout à l'heure, et je gouvernai ma colère autant +qu'il me fût possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il +appelât un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume, +encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au +commissionnaire son nom, et où il demeurait, et le pauvre homme me le +dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la +manière dont on me traitait là; qu'il voyait qu'on m'y détenait par +force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et +qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire +me dit qu'il me servirait de tout son cœur.</p> + +<p>—Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous +mettre en liberté, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.</p> + +<p>Là-dessus je m'adressai à haute voix au maître de la boutique et je lui +dis:</p> + +<p>—Monsieur, vous savez en âme et conscience que je ne suis pas la +personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre +boutique tout à l'heure; je demande donc que vous ne me déteniez pas ici +plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour +m'arrêter.</p> + +<p>Cet homme là-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne +ferait ni l'un ni l'autre jusqu'à ce qu'il le jugeât bon.</p> + +<p>—Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez +l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.</p> + +<p>Le commissionnaire dit: «Oui, madame»; et la chose commença de déplaire +au commissaire qui s'efforça de persuader au mercier de me congédier et +de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je +n'étais point la personne.</p> + +<p>—Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, êtes-vous juge de paix +ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je +vous prie.</p> + +<p>Le commissaire lui dit, un peu piqué, mais avec assez d'honnêteté:</p> + +<p>—Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous +sachiez parfaitement ce que vous faites à cette heure.</p> + +<p>Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons, +impudents et malhonnêtes au dernier point me traitèrent avec barbarie; +et l'un d'eux, le même qui m'avait saisie d'abord, prétendit qu'il +voulait me fouiller et commença de mettre les mains sur moi. Je lui +crachai au visage, j'appelai à haute voix le commissaire, et le priai de +noter soigneusement la façon dont on me traitait, «et je vous prie, +monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin», et +j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui +dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son maître +reconnaissait que je n'étais point la personne; «et, dit le commissaire, +je crains bien que votre maître ne nous mette lui et moi tout ensemble +dans la peine, si cette dame vient à prouver qui elle est, où elle +était, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous +prétendez».</p> + +<p>—Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est +bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la même personne qui +était dans la boutique et je lui ai mis dans la main même la pièce de +satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M. +Anthony (c'étaient d'autres compagnons) vont entrer; ils la +reconnaîtront aussi bien que moi.</p> + +<p>Juste au moment où l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici +que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un +ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on +prétendait que j'étais; et ils arrivèrent suant et soufflant dans la +boutique; et traînant la pauvre créature avec infiniment de triomphe et +de la manière la plus sanguinaire jusqu'à leur maître, qui était dans +l'arrière-boutique, ils s'écrièrent à haute voix:</p> + +<p>—Voilà la veuve, monsieur! Nous l'avons attrapée à la fin!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? dit le maître, mais nous l'avons déjà; la voilà +assise là-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.</p> + +<p>L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, répliqua:</p> + +<p>—M... peut dire ce qu'il lui plaît, et jurer ce qui lui plaît; mais +voilà la femme, et voilà ce qui reste du satin qu'elle a volé; je l'ai +tiré de dessous ses jupes avec ma propre main.</p> + +<p>Je commençai maintenant à prendre un peu de cœur, mais souris et ne dis +rien; le maître devint pâle; le commissaire se retourna et me regarda.</p> + +<p>—Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!</p> + +<p>Le cas était clair et ne pouvait être nié, de sorte qu'on remit entre +les mains du commissaire la véritable voleuse, et le mercier me dit fort +civilement qu'il était fâché de l'erreur, et qu'il espérait que je ne la +prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant +de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blâmer s'ils +mettaient autant d'exactitude à se rendre justice.</p> + +<p>—Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la +pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relâchée, quand votre +insolent maraud m'eut saisie dans la rue, traînée jusqu'ici, et que vous +reconnûtes vous-même que je n'étais pas la personne, j'aurais oublié +l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en +considération des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue +fort souvent; mais la manière dont vous m'avez traitée depuis ne se +saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que +j'en aie réparation et je l'obtiendrai.</p> + +<p>Alors il commença de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute +satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que +c'était que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas être mon propre +juge, que la loi déciderait pour moi, et que puisque je devais être +menée devant un magistrat, je lui ferais entendre là ce que j'avais à +dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la +justice, à cette heure; que j'étais en liberté d'aller où il me ferait +plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me +laisser aller, puisque j'étais déchargée. Le commissaire lui répondit +tranquillement.</p> + +<p>—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais commissaire ou +juge de paix; vous m'avez ordonné de faire mon service; et vous m'avez +mandé cette dame comme prisonnière; à cette heure, monsieur, je vois que +vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un +juge vraiment; mais je suis obligé de vous dire que cela n'est point en +mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mandé, +mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent décharger ce +prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je +l'emmène maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.</p> + +<p>Le mercier d'abord le prit de très haut avec le commissaire; mais comme +il se trouva que ce commissaire n'était point un officier à gages, mais +une bonne espèce d'homme bien solide (je crois qu'il était grainetier), +et de bon sens, il ne voulut pas démordre de son affaire, et refusa de +me décharger sans m'avoir menée devant un juge de paix, et j'y insistai +aussi. Quand le mercier vit cela:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc où il vous plaira; je +n'ai rien à lui dire.</p> + +<p>—Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espère bien que vous viendrez +avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mandée.</p> + +<p>—Non, par ma foi, dit le mercier; je vous répète que je n'ai rien à lui +dire.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous +en prie, dans votre propre intérêt; le juge ne peut rien faire sans +vous.</p> + +<p>—S'il vous plaît, mon ami, dit le mercier, allez à vos affaires; je +vous dis encore une fois que je n'ai rien à dire à cette dame; au nom du +roi je vous ordonne de la relâcher.</p> + +<p>—Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce +que c'est que d'être commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger à +vous rudoyer.</p> + +<p>—Voilà qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez déjà.</p> + +<p>—Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez +enfreint la paix en menant une honnête femme hors de la rue, où elle +était à ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la +faisant maltraiter ici par vos valets; et à cette heure vous dites que +je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilité vraiment en ne +vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requérant tout homme +que je verrais passer votre porte de me prêter aide et assistance pour +vous emmener par force; voilà ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne +l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous +prie de venir avec moi.</p> + +<p>Eh bien, malgré tout ce discours il refusa et parla grossièrement au +commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se +laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:</p> + +<p>—Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des +moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais +voilà cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que +je passais innocemment dans la rue, et vous êtes témoin de sa violence à +mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin +que vous l'emmeniez devant un juge.</p> + +<p>—Oui, madame, dit le commissaire.</p> + +<p>Et se tournant vers l'homme:</p> + +<p>—Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec +nous; j'espère que vous n'êtes pas, comme votre maître, au-dessus du +pouvoir du commissaire.</p> + +<p>Cet homme prit un air de voleur condamné, et se recula, puis regarda son +maître, comme s'il eût pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea +à l'insolence; et lui, en vérité, résista au commissaire, et le repoussa +de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'où le +commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela à l'aide: +immédiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit +maître, compagnon et tous les valets.</p> + +<p>La première mauvaise conséquence de ce tumulte fut que la femme qui +était vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que +deux autres qu'ils avaient arrêtés aussi: ceux-là étaient-ils vraiment +coupables ou non, je n'en puis rien dire.</p> + +<p>Cependant quelques-uns de ses voisins étant entrés, et voyant comment +allaient les choses, s'étaient efforcés de ramener le mercier dans son +sens; et il commença d'être convaincu qu'il était dans son tort; de +sorte qu'enfin nous allâmes tous bien tranquillement devant le juge avec +une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long +de la route j'entendais les gens qui demandaient: «Qu'est-ce qu'il y a?» +et d'autres qui répondaient: «C'est un mercier qui avait arrêté une dame +à la place d'une voleuse; et après, la voleuse a été prise, et +maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener +devant la justice.» Ceci charmait étrangement la populace, et la foule +augmentait à vue d'œil, et ils criaient pendant que nous marchions: «Où +est-il, le coquin? Où est-il, le mercier?» et particulièrement les +femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'écriaient: «Le voilà! le +voilà!» et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et +ainsi nous marchâmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de +prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protéger de la +canaille; si bien que nous fîmes le reste de la route en voiture, le +commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.</p> + +<p>Quand nous arrivâmes devant le juge, qui était un ancien gentilhomme de +Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de +l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais à +dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'étais très répugnante à +donner, mais il n'y avait point de remède; de sorte que je lui dis que +mon nom était Mary Flanders; que j'étais veuve, mon mari, qui était +capitaine marin, étant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres +circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais +contredire, et que je logeais à présent en ville, avec telle personne, +nommant ma gouvernante; mais que je me préparais à partir pour +l'Amérique où se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce +jour-là pour m'acheter des vêtements afin de m'habiller en demi-deuil, +mais que je n'étais encore entrée dans aucune boutique, lorsque cet +individu, désignant le compagnon du mercier, s'était rué tout courant +sur moi avec tant de furie que j'avais été bien effrayée, et m'avait +emmenée à la boutique de son maître; où, malgré que son maître reconnût +que je n'étais point la personne, il n'avait pas voulu me relâcher, mais +m'avait mandée à un commissaire.</p> + +<p>Puis je continuai à dire la façon en laquelle les compagnons merciers +m'avaient traitée; comment ils n'avaient point voulu souffrir que +j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient +trouvé la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouvé les +marchandises volées, et tous les détails comme il a été dit.</p> + +<p>Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au +sujet de ma mise en liberté, et enfin le refus qu'avait fait son valet +de l'accompagner, quand je le lui avais mandé et les encouragements que +son maître lui avait donnés là-dessus; comment enfin il avait frappé le +commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai déjà raconté.</p> + +<p>Le juge ensuite écouta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment +fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent +journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur était facile de +se tromper et que lorsqu'il avait découvert son erreur, il avait voulu +me relâcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu +à dire, sinon qu'il prétendit que les autres lui avaient dit que j'étais +vraiment la personne.</p> + +<p>Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'étais +déchargée; qu'il était bien fâché que le compagnon du mercier eut mis si +peu de discrétion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une +personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu +l'injustice de me retenir ensuite, il était persuadé que j'eusse +pardonné le premier affront; que toutefois il n'était pas en son pouvoir +de me donner réparation autrement que par une réprimande publique qu'il +leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que +j'userais de telles méthodes que m'indiquait la loi; que cependant il +allait le lier par serment.</p> + +<p>Mais pour ce qui est de l'infraction à la paix commise par le compagnon, +il me dit qu'il me donnerait satisfaction là-dessus, puisqu'il +l'enverrait à Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour +m'avoir assaillie moi-même.</p> + +<p>En effet, il envoya cet homme à Newgate pour cet assaut, et son maître +donna caution, et puis nous partîmes; mais j'eus la satisfaction de voir +la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant +des pierres et de la boue dans les carrosses où ils étaient montés; et +puis je rentrai chez moi.</p> + +<p>Après cette bousculade, voici que je rentre à la maison et que je +raconte l'affaire à ma gouvernante et elle se met à me rire à la figure.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous donna tant de gaieté? dis-je. Il n'y a pas lieu de +rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure +que j'ai été bien secouée et effrayée aussi par une bande de vilains +coquins.</p> + +<p>—Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance +que tu as; voilà un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite +de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au +mercier 500£ de dommages-intérêts sans compter ce que tu tireras du +compagnon.</p> + +<p>J'avais d'autres pensées là-dessus qu'elle; et surtout à cause que +j'avais donné mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom était si +bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux +semblables, que si cette cause venait à être jugée publiquement, et +qu'on eût l'idée de faire enquête sur mon nom, aucune cour ne +m'accorderait de dommages, ayant la réputation d'une personne de tel +caractère. Cependant je fus obligée de commencer un procès en forme, et +en conséquence ma gouvernante me découvrit un homme de confiance pour le +mener, étant un avoué qui faisait de très bonnes affaires et qui avait +bonne réputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle eût +employé quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je +n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en coûta finalement au +mercier 200£ et plus, avec un souper qu'il fut forcé de nous offrir +par-dessus le marché, à ma gouvernante, à l'avocat et à moi.</p> + +<p>Ce ne fut pas longtemps après que l'affaire avec le mercier fut arrangée +que je sortis dans un équipage bien différent de tous ceux où j'avais +paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus +grossiers et les plus méprisables que je pus trouver, et j'errai çà et +là, épiant et guettant à toutes les portes et fenêtres que j'approchai; +et en vérité j'étais en une telle condition maintenant que je savais +aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur +naturelle de la saleté et des haillons; j'avais été élevée nettement et +strictement et ne pouvais point être autre en quelque état que je fusse, +de sorte que ce me fut le déguisement le plus déplaisant que jamais je +portai. Je me dis tout à l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car +c'était un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je +pensai que chacun me regardât comme s'il eût peur que je m'approchasse, +de crainte que je ne lui ôtasse quelque chose ou peur de m'approcher de +crainte que rien de moi ne passât sur lui. J'errai tout le soir la +première fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai à la maison, +mouillée, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et +alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coûter cher. Comme +je me tenais à la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme à +cheval qui descend à la porte et, voulant entrer dans la taverne, il +appelle un des garçons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez +longtemps dans la taverne et le garçon entendit son maître qui +l'appelait, et pensant qu'il fût fâché et me voyant debout près de lui, +m'appela:</p> + +<p>—Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que +j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.</p> + +<p>—Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmène tranquillement et le +conduis à ma gouvernante.</p> + +<p>Ç'aurait été là une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais +jamais pauvre voleur ne fût plus embarrassé de savoir ce qu'il fallait +faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute +confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette +bête: l'envoyer à une étable était insensé, car il était certain qu'avis +en serait donné dans la gazette avec la description du cheval, de sorte +que nous n'oserions pas aller le reprendre.</p> + +<p>Tout le remède que nous trouvâmes à cette malheureuse aventure fut de +mener le cheval dans une hôtellerie et d'envoyer un billet par un +commissaire à la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui +avait été perdu à telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on +pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant +mené par la rue et incapable de le reconduire l'avait laissé là. Nous +aurions pu attendre que le propriétaire eût fait publier et offrir une +récompense: mais nous n'osâmes pas nous aventurer à la recevoir.</p> + +<p>Ce fut donc là un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et +rien n'y fut gagné, et je me sentis excédée de sortir en haillons de +mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en +tirai des pressentiments menaçants.</p> + +<p>Tandis que j'étais en ce déguisement, je rencontrai une société de gens +de la pire espèce que j'aie jamais fréquentée, et je vins à connaître un +peu leurs façons. C'étaient des faux-monnayeurs, et ils me firent de +très bonnes offres pour ce qui était du profit, mais la partie où ils +voulaient que je m'embarquasse était la plus dangereuse, je veux dire le +façonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse été prise, +j'eusse rencontré mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse été +brûlée à mort, attachée au poteau: si bien que, malgré qu'en apparence +je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes +d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il +est vrai que si j'eusse été réellement une mendiante ou désespérée ainsi +que lorsque je débutai, je me fusse peut-être jointe à eux car se +soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais à +présent telle n'était pas ma condition, au moins ne voulais-je point +courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pensée d'être brûlée +au poteau jetait la terreur jusque dans mon âme, me gelait le sang et me +donnait les vapeurs à un tel degré que je n'y pouvais penser sans +trembler.</p> + +<p>Ceci mit fin en même temps à mon déguisement, car malgré que leur offre +me déplût, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et +promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si +je les eusse vus sans accepter, et malgré que j'eusse refusé avec les +plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent été +bien près de m'assassiner pour être sûrs de leur affaire et avoir de la +tranquillité, comme ils disent; quelle sorte de tranquillité, ceux-là le +jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent être +tranquilles qui en assassinent d'autres pour échapper au danger.</p> + +<p>Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les +aventures qu'elle faisait et avec succès, sur le bord de l'eau, et je me +joignais à elle, et nous menâmes assez bien nos affaires. Un jour nous +vînmes parmi des Hollandais à Sainte-Catherine, où nous allâmes sous +couleur d'acheter des effets qui avaient été débarqués secrètement. Je +fus deux ou trois fois en une maison où nous vîmes bonne quantité de +marchandises prohibées, et une fois ma camarade emporta trois pièces de +soie noire de Hollande, qui se trouvèrent de bonne prise, et j'en eus ma +part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus +trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie, +car on m'y avait vue si souvent qu'on commençait à se douter de quelque +chose.</p> + +<p>Voilà qui me déconcerta un peu, et je résolus de me pousser de côté ou +d'autre, car je n'étais point accoutumée à rentrer si souvent sans +aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai +à l'autre bout de la ville. Je passai à travers l'Exchange dans le +Strand, mais n'avais point d'idée d'y rien trouver, quand soudain je vis +un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les +autres, debout et regardant du même côté; et qu'était-ce, sinon quelque +grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine +allait venir. Je me portai tout près du côté d'une boutique, le dos +tourné au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les +yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait à des dames +qui se trouvaient près de moi, le boutiquier et sa servante se +trouvèrent si occupés à regarder pour voir qui allait venir et dans +quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet +de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la +modiste paya assez cher pour avoir bayé à la reine.</p> + +<p>Je m'écartai de la boutique comme repoussée par la presse; et me mêlant +à la foule, je sortis à l'autre porte de l'Exchange et ainsi décampai +avant qu'on s'aperçût que la dentelle avait disparu, et à cause que je +ne voulais pas être suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai. +J'avais à peine fermé les portières du carrosse que je vis la fille du +marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant +dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas «au +voleur»parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots» +«volé» et «dentelles» deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre +les mains et courir çà et là les yeux égarés comme une hors du sens. Le +cocher qui m'avait prise montait sur son siège, mais n'était pas tout à +fait monté, et les chevaux n'avaient pas encore bougé, de sorte que +j'étais terriblement inquiète et je pris le paquet de dentelles, toute +prête à le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par +devant, justement derrière le cocher, mais à ma grande joie, en moins +d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est à savoir aussitôt +que le cocher fut monté et eut parlé à ses chevaux, de sorte qu'il +partit et j'emportai mon butin qui valait près de vingt livres.</p> + +<p>J'étais maintenant dans une bonne condition, en vérité, si j'eusse connu +le moment où il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que +j'étais la plus riche dans le métier en Angleterre; et je crois bien que +je l'étais: 700£ d'argent, outre des habits, des bagues, quelque +vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout volé, car j'avais fait +d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si même maintenant +j'avais été touchée par la grâce du repentir, j'aurais encore eu le +loisir de réfléchir sur mes folies et de faire quelque réparation; mais +la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait +était encore à venir; et je ne pouvais m'empêcher de faire mes sorties, +comme je disais maintenant, non plus qu'au jour où c'était mon extrémité +vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.</p> + +<p>Un jour je mis de très beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne +se présenta jusqu'à ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis +abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi +les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze +ou treize ans, et elle avait une sœur, comme je supposai, près d'elle, +qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une +belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles étaient +accompagnées d'un laquais en livrée; mais comme il n'est pas d'usage que +les laquais marchent derrière les dames dans le Mail, ainsi je notai que +le laquais s'arrêta comme elles entraient dans le Mail, et l'aînée des +sœurs lui parla pour lui ordonner d'être là sans faute quand elles +retourneraient.</p> + +<p>Quand je l'entendis congédier son valet de pied, je m'avançai vers lui +et lui demandai quelle petite dame c'était là, et je bavardai un peu +avec lui, disant que c'était une bien jolie enfant qui était avec elle, +et combien l'aînée aurait bonnes façons et tenue modeste: comme elle +aurait l'air d'une petite femme; comme elle était sérieuse; et +l'imbécile ne tarda pas à me dire qui elle était, que c'était la fille +aînée de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune, +que sa mère n'était pas encore arrivée en ville, mais qu'elle était avec +lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment +d'autres détails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme +de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-même; et +que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que +chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.</p> + +<p>J'étais fort bien vêtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si +bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la même ligne que +cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au +moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son +nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des +nouvelles de son père; quand madame sa mère allait venir en ville, et +comment elle allait.</p> + +<p>Je lui parlai si familièrement de toute sa famille qu'elle ne put mais +que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai +comment il se faisait qu'elle fût sortie sans Mme Chime (c'était le nom +de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui était sa +sœur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa +sœur; quelle belle petite dame c'était, et lui demandai si elle avait +appris le français et mille telles petites choses, quand soudain +survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui +allait au Parlement.</p> + +<p>Les dames coururent toutes d'un côté du Mail et j'aidai à milady à se +tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle fût assez haut +pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce +temps je pris soin d'ôter si nettement sa montre d'or à lady Betty +qu'elle ne s'aperçut point qu'elle lui manquait jusqu'à ce que la foule +se fût écoulée et qu'elle fût revenue dans le milieu du Mail.</p> + +<p>Je la quittai parmi la foule même, et lui dis, comme en grande hâte:</p> + +<p>—Chère lady Betty, faites attention à votre petite sœur.</p> + +<p>Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fâchée +de m'en aller ainsi.</p> + +<p>La presse en telles occasions est vite passée, et l'endroit se vide +sitôt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement +et une forte poussée au moment même que le roi passe: si bien qu'ayant +lâché les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans +que rien de fâcheux ne survînt, je continuai de me serrer parmi la +foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant +de la foule jusqu'à ce que j'arrivai au bout du Mail; là le roi +continuant vers le quartier des gardes à cheval, je m'en allai dans le +passage qui à cette époque traversait jusqu'à l'extrémité de Haymarket; +et là je me payai un carrosse et je décampai, et j'avoue que je n'ai pas +encore tenu ma parole, c'est à savoir d'aller rendre visite à lady +Betty.</p> + +<p>J'avais eu un instant l'idée de me risquer à rester avec lady Betty, +jusqu'à ce qu'elle s'aperçût que sa montre était volée, et puis de +m'écrier avec elle à haute voix et de la mener à son carrosse, et de +monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle +paraissait tant charmée de moi et si parfaitement dupée par l'aisance +avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que +je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de +mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins à +penser que, malgré que l'enfant peut-être n'eût aucun soupçon, d'autres +personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais +découverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais +déjà.</p> + +<p>J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperçut que +sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya +son laquais çà et là pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant +décrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que +c'était la même personne qui s'était arrêtée à causer si longtemps avec +lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'étais +assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pût arriver jusqu'à +son laquais pour lui conter l'aventure.</p> + +<p>Je m'approche maintenant d'une nouvelle variété de vie. Endurcie par une +longue race de crime et un succès sans parallèle, je n'avais, ainsi que +j'ai dit, aucune pensée de laisser un métier, lequel, s'il fallait en +juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la +misère et la douleur.</p> + +<p>Ce fut le jour de la Noël suivant, sur le soir, que pour achever une +longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je +trouverais sur mon chemin, quand passant près d'un argentier qui +travaillait dans Foster-Lane, je vis un appât qui me tenta, et auquel +une de ma profession n'eût su résister car il n'y avait personne dans la +boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait éparse à la fenêtre et +près de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait +sur un côté de la boutique.</p> + +<p>J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pièce +d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun +soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux +individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait +personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me +demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.</p> + +<p>Je n'avais rien touché dans la boutique, et ayant eu la lueur de +quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de présence d'esprit pour +frapper très fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais +justement à haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.</p> + +<p>Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'étais dans +le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prétendis +avec beaucoup de hauteur que j'étais entrée pour acheter une +demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'était un +argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en +façonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit à rire là-dessus, et +attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu à son voisin, +qu'il affirma et jura que je n'étais point entrée pour acheter mais bien +pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au maître de la +boutique, qu'on était allé chercher entre temps dans quelque lieu +voisin, qu'il était inutile de faire un scandale, et de discuter là sur +l'affaire; que cet homme affirmait que j'étais entrée pour voler et +qu'il fallait qu'il le prouvât; que je désirais aller devant un +magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commençais à voir +que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrêtée.</p> + +<p>Le maître et la maîtresse de la boutique furent loin de se montrer aussi +violents que l'homme d'en face; et le maître me dit:</p> + +<p>—Bonne dame, il se peut que vous soyez entrée dans ma boutique, pour +autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce fût une +chose dangereuse à vous que d'entrer dans une boutique telle que la +mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si +peu de justice à mon voisin, qui a montré tant de prévenance, que de ne +point reconnaître qu'il a eu raison sur sa part: malgré qu'en somme je +ne trouve pas que vous ayez tenté de prendre aucune chose, si bien qu'en +vérité je ne sais trop que faire.</p> + +<p>Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait +prouver contre moi quelque chose qui fût, je me soumettrais de bon +cœur, mais que sinon, j'attendais réparation.</p> + +<p>Justement comme nous étions dans ce débat, avec une grosse populace +assemblée devant la porte, voilà que passe sir T. B., échevin de la cité +et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignité d'entrer +afin de décider le cas.</p> + +<p>Il faut rendre à l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec +infiniment de justice et de modération et l'homme qui avait traversé la +rue pour m'arrêter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte +colère, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et +je dis à Sa Dignité que j'étais étrangère dans Londres, étant +nouvellement arrivée du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je +passais dans cette rue, et que j'étais entrée dans une boutique +d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance +grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en +tirai, et lui dis que j'avais emporté cette cuiller afin d'acheter les +pareilles neuves, pour compléter le service que j'avais à la campagne.</p> + +<p>Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frappé du pied très fort +pour faire venir les gens et que j'avais appelé aussi à haute voix; +qu'il était vrai qu'il y avait des pièces d'argenterie éparses dans la +boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touché +aucune; qu'un individu était arrivé tout courant de la rue dans la +boutique et m'avait empoignée de furieuse manière, dans le moment que +j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu réellement +l'intention de rendre quelque service à son voisin, il aurait dû se +tenir à distance et m'épier silencieusement pour voir si je touchais +rien, et puis me prendre sur le fait.</p> + +<p>—Voilà qui est vrai, dit M. l'échevin, et, se tournant vers l'homme qui +m'avait arrêtée, il lui demanda s'il était vrai que j'eusse frappé du +pied. Il dit que oui, que j'avais frappé, mais qu'il se pouvait que cela +fût du fait de sa venue.</p> + +<p>—Nenni, dit l'échevin, le reprenant de court, voici que vous vous +contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle était dans +la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait +pas vu jusqu'au moment où vous étiez venu sur elle.</p> + +<p>Or il était vrai que j'avais en partie le dos tourné à la rue, mais +pourtant mon affaire étant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux +tournés de tous les côtés, ainsi avais-je réellement eu la lueur qu'il +traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en fût point +douté.</p> + +<p>Après avoir entendu tout à plein, l'échevin donna son opinion, qui +était que son voisin s'était mis dans l'erreur, et que j'étais +innocente, et l'argentier y acquiesça, ainsi que sa femme, et ainsi je +fus relâchée; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'échevin dit:</p> + +<p>—Mais arrêtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers, +j'aime à croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une +cliente pour s'être trompé.</p> + +<p>Je répondis sur-le-champ:</p> + +<p>—Non, monsieur, j'achèterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois +qu'elles s'apparient à la cuiller que j'ai là et que j'ai apportée comme +modèle.</p> + +<p>Et l'argentier m'en fit voir qui étaient de la façon même; si bien qu'il +pesa les cuillers et la valeur en monta à trente-cinq shillings; de +sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais près de +vingt guinées, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi +qu'il pût advenir, et j'y trouvai de l'utilité en d'autres occasions +tout autant qu'en celle-ci.</p> + +<p>Quand M. l'échevin vit mon argent, il dit:</p> + +<p>—Eh bien, madame, à cette heure je suis bien persuadé qu'on vous a fait +tort, et c'est pour cette raison que je vous ai poussée à acheter les +cuillers et que je vous ai retenue jusqu'à ce que vous les eussiez +achetées; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous +aurais soupçonnée de n'être point entrée dans cette boutique avec le +dessein d'y acheter; car l'espèce de gens qui viennent aux fins dont on +vous avait accusée sont rarement gênés par l'or qu'ils ont dans leurs +poches, ainsi que je vois que vous en avez.</p> + +<p>Je souris et dis à Sa Dignité que je voyais bien que je devais à mon +argent quelque peu de sa faveur, mais que j'espérais qu'elle n'était +point sans être causée aussi par la justice qu'il m'avait rendue +auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son +opinion et qu'à cette heure il était intimement persuadé qu'on m'avait +fait tort. Ainsi je parvins à me tirer d'une affaire où j'arrivai sur +l'extrême bord de la destruction.</p> + +<p>Ce ne fut que trois jours après que, nullement rendue prudente par le +danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art +où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont +je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en +vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle +qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un +mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une +habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des +marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier +ou facteur de marchand.</p> + +<p>Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par +deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment +que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me +fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur +moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le +moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles +lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles +eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et +puis le maître, et tous pleins d'insultes.</p> + +<p>Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était +ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais +pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle +beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des +larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de +compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son +mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les +eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il +ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il +pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.</p> + +<p>La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en +terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je +fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son +mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris +de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne +les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les +marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de +me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative +que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que +je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai +devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé +pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me +faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait +arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les +étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans +plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à +Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule +pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées +sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à +l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où +j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que +par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps +attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.</p> + +<p>J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible +de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et +que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu +abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer +qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le +tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la +puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que +j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème +de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.</p> + +<p>Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je +fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été +bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus +la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus +empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était +plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée +en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée +heureuse!</p> + +<p>Et puis comme les misérables endurcies qui étaient là avant moi +triomphèrent sur moi! Quoi! Mme Flanders à Newgate, enfin! quoi, Mme +Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient +que le diable m'eût aidée, disaient-elles, pour avoir régné si +longtemps; elles m'attendaient là depuis bien des années, +disaient-elles, et étais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient +d'excréments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu, +et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage, +d'avoir le cœur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses +n'iraient peut-être pas si mal que je le craignais et autres paroles +semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient à ma +santé; mais mettaient le tout à mon compte; car elles me disaient que je +ne faisais que d'arriver au collège, comme elles l'appelaient, et que, +sûr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient +point.</p> + +<p>Je demandai à l'une de cette bande depuis combien de temps elle était +là. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait +paru quand elle y était entrée d'abord. Juste comme il me paraissait +maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait +qu'elle fût en enfer; et je crois bien encore que j'y suis, +ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente +plus là-dessus.</p> + +<p>—Je suppose, dis-je, que vous n'êtes point en danger de ce qui va +suivre.</p> + +<p>—Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis +condamnée, sentence rendue; seulement j'ai plaidé mon ventre; mais je ne +suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examinée, et je +m'attends à être rappelée à la prochaine session.</p> + +<p>Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu +répit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte, +ou que si elle l'a été, elle a accouché.</p> + +<p>—Comment, dis-je, et vous n'êtes pas plus soucieuse?</p> + +<p>—Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; à quoi cela sert-il d'être +triste? Si je suis pendue, je ne serai plus là, voilà tout.</p> + +<p>Et voilà qu'elle se détourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle +s'en va, le refrain suivant de Newgate:</p> + + +<p class='stret noindent'> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tortouse balance,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma panse qui danse,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Un coup de cloche au clocheton,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et c'est la fin de Jeanneton.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas +si noir qu'on le peint; car en vérité nulles couleurs ne sauraient +représenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle âme le concevoir +proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut +devenir par degrés si naturel, et non seulement tolérable, mais encore +agréable, voilà une chose inintelligible sauf à ceux qui en ont fait +l'expérience, ainsi que j'ai fait.</p> + +<p>La même nuit que je fus envoyée à Newgate, j'en fis passer la nouvelle à +ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et +qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au +dedans.</p> + +<p>Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me +rassurer, mais elle vit bien que c'était en vain. Toutefois, comme elle +disait, plier sous le poids n'était qu'augmenter le poids; elle +s'appliqua aussitôt à toutes les méthodes propres à en empêcher les +effets que nous craignions, et d'abord elle découvrit les deux coquines +enflammées qui m'avaient surprise; elle tâcha à les gagner, à les +persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens +imaginables pour éviter une poursuite; elle offrit à une de ces filles +100£ pour quitter sa maîtresse et ne pas comparaître contre moi; mais +elle ne fût si résolue, que malgré qu'elle ne fût que fille servante à +3£ de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle +eût refusé, ainsi que le crut ma gouvernante, quand même elle lui eût +offert 500£. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point +la dureté de la première et parut parfois encline à montrer quelque +pitié; mais l'autre créature la sermonna, et ne voulut pas tant que la +laisser parler à ma gouvernante, mais menaça mon amie de la faire +prendre pour corruption de témoins.</p> + +<p>Puis elle s'adressa au maître, c'est à savoir à l'homme dont les +marchandises avaient été volées, et particulièrement à sa femme, qui +avait été encline d'abord à prendre quelque pitié de moi; elle trouva +que la femme était la même encore, mais que l'homme alléguait qu'il +était forcé de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en +justice.</p> + +<p>Ma gouvernante s'offrit à trouver des amis qui feraient ôter sa +reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il +ne fut pas possible de le convaincre qu'il y eût aucun salut pour lui au +monde, sinon de comparaître contre moi; si bien que j'allais avoir +contre moi trois témoins à charge sur le fait même, le maître et ses +deux servantes; c'est-à-dire que j'étais aussi certaine d'encourir la +peine de mort que je l'étais de vivre à cette heure et que je n'avais +rien à faire qu'à me préparer à mourir.</p> + +<p>Je passai là bien des jours dans la plus extrême horreur: j'avais la +mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais à rien nuit et +jour qu'à des gibets et à des cordes, mauvais esprits et démons; il est +impossible d'exprimer combien j'étais harassée entre les affreuses +appréhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me +reprochait mon horrible vie passée.</p> + +<p>Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu à sa façon; +mais tout son discours divin se portait à me faire avouer mon crime, +comme il le nommait (malgré qu'il ne sût pas pourquoi j'étais là), à +découvrir entièrement ce que j'avais fait, et autres choses semblables, +sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si +loin de toucher le propos même que je n'en eus aucune manière de +consolation; et puis d'observer la pauvre créature me prêcher le matin +confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi, +voilà qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me +donner la nausée, et son œuvre aussi, par degrés, à cause de l'homme +qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer +davantage.</p> + +<p>Je ne sais comment cela se fit, mais grâce aux infatigables efforts de +ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation portée contre moi +à la première session, je veux dire au grand jury, à Guildhall, si bien +que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute +c'est ce que j'aurais dû regarder comme autant de temps qui m'était +donné pour réfléchir sur ce qui était passé, et me préparer à ce qui +allait venir; j'aurais dû estimer que c'était un répit destiné au +repentir et l'avoir employé ainsi, mais c'est ce qui n'était pas en moi. +J'étais fâchée, comme avant, d'être à Newgate, mais je donnais peu de +marques de repentir.</p> + +<p>Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui +pétrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse +s'égoutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de +limiers d'enfer eut sur moi la même opération commune que sur les +autres; je muai en pierre; je devins premièrement insensible et stupide, +puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune +d'elles; en somme j'arrivai à me plaire naturellement et à m'accommoder +à ce lieu, autant en vérité que si j'y fusse née.</p> + +<p>Il est à peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de +dégénérer au point que de rendre plaisant et agréable ce qui en soi est +la plus complète misère. Voilà une condition telle que je crois qu'il +est à peine possible d'en citer une pire; j'étais malheureuse avec un +raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que +moi, avait de la vie, de la santé, et de l'argent pour s'aider.</p> + +<p>J'avais sur moi un poids de crime qui eût suffi à abattre toute créature +qui eût gardé le moindre pouvoir de réflexion, ou qui eût encore quelque +sentiment du bonheur en cette vie ou de la misère en l'autre: j'avais eu +d'abord quelque remords, en vérité, mais point de repentir; je n'avais +maintenant ni remords ni repentir. J'étais accusée d'un crime dont la +punition était la mort; la preuve était si manifeste que je n'avais +point lieu même de plaider «non coupable»; j'avais le renom d'une +vieille délinquante, si bien que je n'avais rien à attendre que la mort; +ni n'avais-je moi-même aucune pensée d'échapper et cependant j'étais +possédée par une étrange léthargie d'âme; je n'avais en moi ni trouble, +ni appréhensions, ni douleur; la première surprise était passée; +j'étais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien +plus, ma conscience, étaient tout endormis: mon cours de vie pendant +quarante ans avait été une horrible complication de vice, de +prostitution, d'adultère, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot, +j'avais pratiqué tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'âge de +dix-huit ans ou environ jusqu'à soixante; et pourtant je n'avais point +de sens de ma condition, ni de pensée du ciel ni de l'enfer, du moins +qui allât plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point +ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le +cœur de demander la merci de Dieu, ni en vérité d'y penser. Et je crois +avoir donné ici une brève description de la plus complète misère sur +terre.</p> + +<p>Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu +m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le +tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte; +en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et +grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et +coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue +dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et +possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que +j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais +maintenant.</p> + +<p>Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre +surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme +douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens. +On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans +la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol +quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient +été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris +après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été +blessés et quelques-uns tués.</p> + +<p>On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes +assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait +que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on +prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant +donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât +la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes +sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut +exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le +premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du +Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et +le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon +dernier mari, ainsi que j'ai dit.</p> + +<p>Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que +faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus +pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est +possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment +pendant longtemps.</p> + +<p>—Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens +ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés +jusque chez le diable!</p> + +<p>Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il +m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses +fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que +j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant +qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait +le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il +disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune +et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais +encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause +originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que +m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes +réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais +nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la +bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le +Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait +sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui +dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre +lui.</p> + +<p>Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me +donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais +de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa +ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les +premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais +commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon +horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en +somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.</p> + +<p>Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus +avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury, +et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait +été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise +s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous +mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est +un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette +humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée; +celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.</p> + +<p>Sitôt que j'eus commencé, dis-je, de penser, la première chose qui me +vint à l'esprit éclata en ces termes:</p> + +<p>—Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais être condamnée, sûrement; et +après, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je +faire? Je serai sûrement condamnée! Mon Dieu, ayez pitié de moi, que +vais-je devenir?</p> + +<p>C'était une morne pensée, direz-vous, pour la première, depuis si +longtemps qui avait jailli dans mon âme en cette façon; et pourtant ceci +même n'était que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas là +dedans un seul mot de sincère repentir. Cependant, j'étais affreusement +déprimée, et inconsolée à un point extrême; et comme je n'avais nulle +amie à qui confier mes pensées de détresse, elles me pesaient si +lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des +pâmoisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante, +qui, pour lui rendre justice, agit en fidèle amie; elle ne laissa point +de pierre qu'elle ne retourna pour empêcher le grand jury de dresser +l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur +parla, et s'efforça de les remplir de dispositions favorables, à cause +que rien n'avait été enlevé, et qu'il n'y avait point eu de maison +forcée, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles prêtaient serment +sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est +à savoir, de félonie et bris de clôture.</p> + +<p>Je tombai évanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins à +moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi +comme une vraie mère; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour +moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter à toute cette +terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort était +assurée; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je +les voyais hocher la tête et dire qu'elles en étaient bien fâchées, et +autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant +aucune n'était venue me dire ses pensées jusqu'enfin un des gardiens +vint à moi privément et dit avec un soupir:</p> + +<p>—Eh bien, madame Flanders, vous allez être jugée vendredi (et nous +étions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?</p> + +<p>Je devins blanche comme un linge et dis:</p> + +<p>—Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.</p> + +<p>—Hé quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous +préparer à la mort, car je doute que vous serez condamnée, et comme vous +êtes vieille délinquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de +merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est très clair, et que les +témoins vous chargent de façon si positive, qu'il n'y a point à y +résister.</p> + +<p>C'était un coup à percer les entrailles mêmes d'une qui, comme moi, +était pliée sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole, +bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'éclatai en sanglots et je +lui dis:</p> + +<p>—Oh! monsieur, que faut-il faire?</p> + +<p>—Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour +lui parler; car en vérité, madame Flanders, à moins que vous n'ayez de +bien puissants amis, vous n'êtes point une femme faite pour ce monde.</p> + +<p>C'étaient là des discours sans ambages, en vérité; mais ils me furent +très durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus +grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je +restai éveillée; et maintenant je commençai de dire mes prières, ce que +je n'avais guère fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou +un peu de temps après; et en vérité je puis bien appeler ce que je +faisais dire mes prières; car j'étais dans une telle confusion, et +j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgré que je pleurasse et +que je répétasse à plusieurs reprises l'expression ordinaire:—Mon Dieu, +ayez pitié de moi!—je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'être une +misérable pécheresse, ainsi que je l'étais en effet, et de confesser mes +péchés à Dieu, et de demander pardon pour l'amour de Jésus-Christ; +j'étais enfoncée dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer +en jugement capital, et que j'étais sûre d'être exécutée, et voilà +pourquoi je m'écriais toute la nuit:</p> + +<p>—Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu, +ayez pitié de moi! et autres choses semblables.</p> + +<p>Ma pauvre malheureuse gouvernante était maintenant aussi affligée que +moi, et repentante avec infiniment plus de sincérité, quoiqu'il n'y eût +point de chance d'accusation portée contre elle; non qu'elle ne le +méritât autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-même; mais elle +n'avait rien fait d'autre pendant bien des années que de receler ce que +moi et d'autres avions volé, et de nous encourager à le voler. Mais elle +sanglotait et se démenait comme une forcenée, se tordant les mains, et +criant qu'elle était perdue, qu'elle pensait qu'il y eût sur elle une +malédiction du ciel, qu'elle serait damnée, qu'elle avait été la ruine +de toutes ses amies, qu'elle avait amené une telle et une telle, et une +telle à l'échafaud; et là elle comptait quelque dix ou onze personnes, +de certaines desquelles j'ai fait mention, qui étaient venues à une fin +précoce; et qu'à cette heure elle était l'occasion de ma perte, +puisqu'elle m'avait persuadée de continuer, alors que je voulais cesser. +Je l'interrompis là:</p> + +<p>—Non, ma mère, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez +conseillé de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand +je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous écouter; par ainsi vous +n'avez point été à blâmer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me +suis amenée à cette misère!</p> + +<p>Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.</p> + +<p>Eh bien, il n'y avait point de remède; le procès suivit son cours et le +jeudi je fus transférée à la maison des assises, où je fus assignée, +comme ils disent, et le lendemain, je fus appointée pour être jugée. Sur +l'assignation je plaidai «non coupable», et bien le pouvais-je, car +j'étais accusée de félonie et débris de clôture; c'est à savoir d'avoir +félonieusement volé deux pièces de soie de brocart, estimées à 46£, +marchandises appartenant à Anthony Johnson, et d'avoir forcé les portes; +au lieu que je savais très bien qu'ils ne pouvaient prétendre que +j'eusse forcé les portes, ou seulement soulevé un verrou.</p> + +<p>Le vendredi je fus menée au jugement. J'avais épuisé mes esprits à force +de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux +la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour +mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.</p> + +<p>Quand le jugement fut commencé et que l'acte d'accusation eut été lu, +je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les +témoins et qu'ensuite on m'entendrait à mon tour. Les témoins étaient +les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en vérité; car bien +que la chose fût vraie, en somme, pourtant elles l'aggravèrent à un +point extrême, et jurèrent que j'avais les étoffes entièrement en ma +possession, que je les avais cachées sous mes habits, que je m'en allais +avec, que j'avais passé le seuil d'un pied quand elles se firent voir, +et qu'aussitôt je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que +j'étais tout à fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la +rue avec les étoffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite +elles m'avaient arrêtée et qu'elles avaient trouvé les étoffes sur moi. +Le fait en somme était vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient +arrêtée avant que j'eusse passé le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait +pas beaucoup; car j'avais pris les étoffes, et je les aurais emportées, +si je n'avais pas été saisie.</p> + +<p>Je plaidai que je n'avais rien volé, qu'ils n'avaient rien perdu, que la +porte était ouverte, et que j'étais entrée à dessein d'acheter: si, ne +voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des étoffes, +il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler, +puisque je ne les avais point emportées plus loin que la porte, pour +mieux les regarder à la lumière.</p> + +<p>La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de +plaisanterie sur mon intention d'acheter ces étoffes, puisque ce n'était +point là une boutique faite pour en vendre; et quant à les avoir portées +à la lumière pour les regarder, les servantes firent là-dessus +d'impudentes moqueries, et y dépensèrent tout leur esprit; elles dirent +à la cour que je les avais regardées bien suffisamment, et que je les +avais trouvées à mon goût, puisque je les avais empaquetées et que je +m'en allais avec.</p> + +<p>En somme je fus jugée coupable de félonie, et acquittée sur le bris de +clôture, ce qui ne fut qu'une médiocre consolation, à cause que le +premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'eût +pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible +sentence; et quand on vint à me demander ce que j'avais à dire en ma +faveur pour en empêcher l'exécution, je demeurai muette un temps; mais +quelqu'un m'encouragea tout haut à parler aux juges, puisqu'ils +pourraient représenter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna +un peu de cœur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour +empêcher la sentence, mais que j'avais beaucoup à dire pour implorer la +merci de la cour; que j'espérais qu'en un tel cas elle me ferait une +part d'indulgence, puisque je n'avais point forcé de porte, que je +n'avais rien enlevé, que personne n'avait rien perdu; que l'homme à qui +appartenaient ces étoffes avait eu assez de bonté pour dire qu'il +désirât qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honnêtement +dit); qu'au pire c'était la première faute et que je n'avais jamais +encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de +courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si émouvant, que +malgré que je fusse en larmes, qui toutefois n'étaient pas assez fortes +pour étouffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient étaient +émus aux larmes.</p> + +<p>Les juges demeurèrent graves et silencieux, m'écoutèrent avec +condescendance, et me donnèrent le temps de dire tout ce qui me +plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononcèrent contre moi la +sentence de mort: sentence qui me parut la mort même, et qui me +confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue +pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.</p> + +<p>Ma pauvre gouvernante était totalement inconsolée; et elle qui +auparavant m'avait réconfortée, avait elle-même besoin de l'être; et +parfois se lamentant, parfois furieuse, elle était autant hors du sens +qu'une folle à Bedlam.</p> + +<p>On peut plutôt s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle était +maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et +comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de +trouver mon nom dans l'ordre d'exécution qui devait arriver pour le +supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de +moi-même.</p> + +<p>Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur +sa requête vint me rendre visite. Il m'exhorta sérieusement à me +repentir de tous mes péchés et à ne plus jouer avec mon âme, ne me +flattant point d'espérances de vie, étant informé, dit-il, que je +n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me +tourner vers Dieu de toute mon âme, et lui crier pardon au nom de +Jésus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropriées de +l'Écriture, qui encourageaient les plus grands pêcheurs à se repentir et +à se détourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla +et pria avec moi.</p> + +<p>Ce fut alors que pour la première fois j'éprouvai quelques signes réels +de repentir; je commençai maintenant de considérer ma vie passée avec +horreur, et ayant une espèce de vue de l'autre côté du temps, les choses +de la vie, comme je crois qu'il arrive à toute personne dans un tel +moment, commencèrent de prendre un aspect différent et tout une autre +forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de félicité, de joie, les +douleurs de la vie, me parurent des choses entièrement changées; et je +n'avais rien dans mes pensées qui ne fût si infiniment supérieur à tout +ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande +stupidité d'attacher de l'importance à chose qui fût, quand elle eût la +plus grande valeur du monde. Le mot «d'éternité»se représenta avec +toutes ses additions incompréhensibles, et j'en eus des notions si +étendues que je ne sais comment les exprimer.</p> + +<p>Le bon gentilhomme fut tellement ému par la vue de l'influence que +toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il bénit Dieu qui avait permis +qu'il me vînt voir et résolut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier +moment.</p> + +<p>Ce ne fut pas moins de douze jours après que nous eûmes reçu notre +sentence avant que personne fût envoyé au supplice; et puis l'ordre de +mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom était parmi +les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles résolutions; en +vérité mon cœur s'enfonça et je pâmai deux fois, l'une après l'autre, +mais ne prononçai pas une parole. Le bon ministre était bien affligé +pour moi et fit ce qu'il put pour me réconforter avec les mêmes +arguments et la même éloquence touchante qu'il avait fait avant, et ne +me quitta pas de la soirée, tant que les gardiens voulurent lui +permettre de rester, à moins qu'il se fît clore sous les verrous avec +moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.</p> + +<p>Je m'étonnai fort de ne point le voir le lendemain, étant le jour avant +celui qui avait été fixé pour l'exécution, et j'étais infiniment +découragée et déprimée, et en vérité je tombais presque par manque de +cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succès, +donnée lors de ses premières visites. J'attendis avec une grande +impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse +s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint à mon appartement: car +j'avais obtenu la faveur, grâce à de l'argent, sans quoi en ce lieu on +ne peut rien faire, de ne pas être enfermée dans le trou des condamnés, +parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale +petite chambre pour moi seule.</p> + +<p>Mon cœur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix à la +porte, même avant que de le voir; mais qu'on juge de l'espèce de +mouvement qui se fit dans mon âme lorsque, après de brèves excuses sur +ce qu'il n'était pas venu, il me montra que son temps avait été employé +pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur +qui avait examiné mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.</p> + +<p>Il usa de toute la précaution possible à me faire savoir ce qu'il eût +été d'une double cruauté de me dissimuler, car ainsi que la douleur +m'avait bouleversée avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant +et je tombai dans une pâmoison plus dangereuse que la première, et ce ne +fut pas sans peine que je revins à moi.</p> + +<p>Le lendemain matin il y eut une triste scène, en vérité, dans la prison. +La première chose dont je fus saluée le matin fut le glas du gros +bourdon du Saint-Sépulcre qui annonçait le jour. Sitôt qu'il commença à +tinter, on entendit retentir de mornes gémissements et des cris qui +venaient du trou des condamnés, où gisaient six pauvres âmes qui +devaient être exécutées ce jour-là: les unes pour un crime, les autres +pour un autre, et deux pour assassinat.</p> + +<p>Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les différents +prisonniers qui exprimaient leurs grossières douleurs pour les pauvres +créatures qui allaient mourir, mais d'une manière extrêmement +dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras +brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et +maudissaient ceux qui les avaient amenés là; beaucoup s'apitoyaient; et +peu d'entre eux, très peu, priaient pour eux.</p> + +<p>Il n'y avait guère là de place pour le recueillement d'esprit qu'il me +fallait afin de bénir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme +il était, arrachée d'entre les mâchoires de cette destruction; je +restais, comme il était, muette et silencieuse, toute submergée par ce +sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le cœur; car les +passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop +agitées pour qu'elles puissent en peu de temps régler leurs propres +mouvements.</p> + +<p>Pendant tout le temps que les pauvres créatures condamnées se +préparaient à la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait +auprès d'elles pour les disposer à se soumettre à la sentence; pendant +tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'était pas +moins violent que si j'eusse été dans la même condition que le jour +d'avant; j'étais si fortement agitée par ce surprenant accès que j'étais +secouée comme si j'eusse été prise d'une fièvre, si bien que je ne +pouvais ni parler ni voir, sinon comme une égarée. Sitôt qu'on les eut +toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que +toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sitôt, dis-je, qu'elles +furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes, +comme si ce fût une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et +qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne +pouvais-je l'arrêter ni l'interrompre, non, malgré tout l'effort et le +courage que j'y mettais.</p> + +<p>Cette crise de larmes me tint près de deux heures, et ainsi que je +crois, me dura jusqu'à ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde; +et puis suivit une bien humble, repentante, sérieuse espèce de joie; ce +fut une réelle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je +passai la plus grande partie du jour.</p> + +<p>Ce fut environ quinze jours après, que j'eus quelques justes craintes +d'être comprise dans l'ordre d'exécution des assises suivantes; et ce ne +fut pas sans grande difficulté, et enfin par humble pétition d'être +déportée que j'y échappai; si mal étais-je tenue à la renommée, et si +forte était la réputation que j'avais d'être une ancienne délinquante au +sens de la loi, quoi que je pusse être aux yeux des juges, n'ayant +jamais été amenée encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que +les juges ne pouvaient m'accuser d'être une ancienne délinquante, mais +l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.</p> + +<p>J'avais maintenant la certitude de la vie, en vérité, mais avec les +dures conditions d'être condamnée à être déportée, ce qui était, dis-je, +une dure condition, en elle-même, mais non point si on la considère par +comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni +sur le choix qui me fut donné; nous choisissons tous n'importe quoi +plutôt que la mort, surtout quand elle est accompagnée d'une perspective +aussi déplaisante au delà, ce qui était mon cas.</p> + +<p>Je reviens ici à ma gouvernante, qui avait été dangereusement malade, +et ayant approché autant de la mort par sa maladie que moi par ma +sentence, était extrêmement repentante; je ne l'avais point vue pendant +tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout +justement sortir, elle vint me voir.</p> + +<p>Je lui dis ma condition et en quel différent flux et reflux de craintes +et d'espérances j'avais été agitée; je lui dis à quoi j'avais échappé, +et sous quelles conditions; et elle était présente lorsque le ministre +commença d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice +lorsque je me trouverais mêlée à l'horrible compagnie que généralement +on déporte. En vérité, j'y réfléchissais mélancoliquement moi-même, car +je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis +à ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'était pas sans +fondement.</p> + +<p>—Bon, bon! dit-elle, mais j'espère bien que tu ne seras point tentée +par un si affreux exemple.</p> + +<p>Et aussitôt que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas +me décourager; puisque peut-être elle trouverait des voies et moyens +pour disposer de moi d'une façon particulière, de quoi elle me parlerait +plus à plein plus tard.</p> + +<p>Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus +gai que de coutume, et immédiatement j'entretins mille notions d'être +délivrée, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les méthodes, ni +songer à une qui fût praticable; mais j'y étais trop intéressée pour la +laisser partir sans qu'elle s'expliquât, ce que toutefois, elle fut très +répugnante à faire, mais comme je la pressais toujours, me répondit en +un peu de mots ainsi:</p> + +<p>—Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu déjà connu une dans ta +vie qui se fît déporter avec 100£ dans sa poche? Je te le promets, mon +enfant, dit-elle.</p> + +<p>Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu +d'espérer d'autre chose que la stricte exécution de l'ordre, et qu'ainsi +que c'était une sévérité qu'on regardait comme une merci, il n'y avait +point de doute qu'elle ne serait strictement observée. Elle répondit +seulement ceci:</p> + +<p>—Nous essayerons ce qu'on peut faire....</p> + +<p>Et ainsi nous nous séparâmes.</p> + +<p>Je demeurai en prison encore près de quinze semaines; quelle en fut la +raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarquée à +bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize +créatures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais +de mon temps: et, en vérité, il faudrait une histoire plus longue que la +mienne pour décrire les degrés d'impudence et d'audacieuse coquinerie +auxquelles ces treize arrivèrent ainsi que la manière de leur conduite +pendant le voyage; de laquelle je possède un divertissant récit qui me +fut donné par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il +avait fait écrire en grand détail par son second.</p> + +<p>On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la +narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet +intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma +déportation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop près de la +fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une +chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.</p> + +<p>Il avait été transféré, ainsi que je l'ai remarqué déjà de la section +du maître à la prison ordinaire, dans le préau, avec trois de ses +camarades: car on en trouva un autre à leur joindre après quelque temps; +là, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en +jugement près de trois mois. Il semble qu'ils trouvèrent le moyen de +corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient témoigner +contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Après +quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforcèrent d'obtenir assez de +preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les +deux autres, desquels mon mari du Lancashire était l'un, restaient +encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre +chacun d'eux; mais la loi les obligeant à produire deux témoins, ils ne +pouvaient rien en faire; pourtant, ils étaient résolus à ne point non +plus relâcher ces hommes; persuadés qu'ils étaient d'obtenir témoignage +à la fin et, à cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels +prisonniers avaient été arrêtés, et que tout le monde pouvait venir à la +prison pour les voir.</p> + +<p>Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosité, feignant d'avoir +été volée dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux +voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le préau, je me déguisai +de telle manière et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me +voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'étais; mais +sitôt que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais +très bien.</p> + +<p>Aussitôt on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter +témoignage contre un des voleurs de grand'route, grâce à quoi on me +remettrait ma sentence de déportation.</p> + +<p>Ils l'apprirent et immédiatement mon mari désira voir cette Mme Flanders +qui le connaissait si bien et qui allait témoigner contre lui; et, en +conséquence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai +aussi bien que les meilleurs vêtements que je souffris jamais de porter +là me le permirent, et je me rendis dans le préau; mais j'avais un +chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me +demanda si je le connaissais; je lui dis qu' «oui, fort bien»; mais +ainsi que j'avais caché mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et +il n'eut pas la moindre idée de la personne que j'étais. Il me demanda +où je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me +tournant vers le gardien qui se trouvait là, je demandai s'il ne pouvait +me permettre de lui parler seule. Il dit: «Oui, oui» et très civilement +se retira.</p> + +<p>Sitôt qu'il fut parti et que j'eus fermé la porte, je rejetai mon +chaperon, et éclatant en larmes:</p> + +<p>—Mon chéri, dis-je, tu ne me reconnais pas?</p> + +<p>Il devint pâle et demeura sans voix comme un frappé par la foudre, et, +incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots: +«Laissez-moi m'asseoir»; puis, s'asseyant près de la table, la tête +appuyée sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupéfié. Je pleurais si +violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse +parler de nouveau; mais après avoir laissé libre cours à ma passion, je +répétai les mêmes paroles:</p> + +<p>—Mon chéri, tu ne me reconnais pas?</p> + +<p>Sur quoi il répondit: «Si», et ne dit plus rien pendant longtemps.</p> + +<p>Après avoir continué dans la même surprise il releva les yeux vers moi, +et dit:</p> + +<p>—Comment peux-tu être aussi cruelle?</p> + +<p>Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je répondis:</p> + +<p>—Comment peux-tu m'appeler cruelle?</p> + +<p>—De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce +point pour m'insulter? Je ne t'ai pas volée, du moins sur la +grand'route.</p> + +<p>Je vis bien par là qu'il ne savait rien des misérables circonstances où +j'étais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait là, je fusse +venue lui reprocher de m'avoir abandonnée. Mais j'avais trop à lui dire +pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'étais bien loin +de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'étais venue pour que nous +nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien aisément que je +n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma +condition était pire que la sienne, et en bien des façons. Il eut l'air +un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la +sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:</p> + +<p>—Comment serait-ce possible? Quand tu me vois enchaîné, et à Newgate, +avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition +est pire que la mienne?</p> + +<p>—Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s'il +faut que je conte ou que tu écoutes mon infortunée histoire; mais si tu +désires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma +condition est pire que la tienne.</p> + +<p>—Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends à +passer en jugement capital à la prochaine session même?</p> + +<p>—Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai été +condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous +sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?</p> + +<p>Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de +mutisme, et après un instant il se dressa.</p> + +<p>—Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible?</p> + +<p>Je le pris par la main:</p> + +<p>—Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je +suis prisonnière dans cette même maison, et en bien plus mauvaise +condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour +t'insulter quand je t'en dirai les détails.</p> + +<p>Et là-dessus nous nous assîmes tout deux, et je lui contai autant de mon +histoire que je pensai convenable, arrivant enfin à ce que j'avais été +réduite à une grande pauvreté, et me représentant comme tombée dans une +compagnie qui m'avait entraînée à soulager mes détresses en une façon +pour moi inaccoutumée; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison +d'un marchand, j'avais été arrêtée pour n'avoir fait qu'aller jusqu'à la +porte, une fille de service m'ayant saisie à l'improviste; que je +n'avais point forcé de serrure ni rien enlevé et que ce nonobstant +j'avais été reconnue coupable et condamnée à mourir, mais que les juges +ayant été touchés par la dureté de ma condition, avaient obtenu pour moi +la faveur d'être déportée.</p> + +<p>Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais été prise +dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui était une grande et +célèbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun +d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'était point là +mon nom. Mais je plaçai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et +que sous ce nom j'avais été traitée comme une ancienne délinquante, +malgré que ce fût la première chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je +lui fis un long récit de ce qui m'était arrivé depuis qu'il m'avait vue; +mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en fût douté; +puis je lui racontai comment je l'avais vu à Brickhill; comment il était +poursuivi; et comment, en déclarant que je le connaissais et que c'était +un fort honnête gentilhomme, j'avais arrêté la huée et que le +commissaire s'en était retourné.</p> + +<p>Il écouta très attentivement toute mon histoire, et sourit de mes +aventures, étant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait +dirigées en chef; mais quand je vins à l'histoire de Little Brickhill, +il demeura surpris:</p> + +<p>—Alors c'était toi, ma chérie, dit-il, qui arrêtas la populace à +Brickhill?</p> + +<p>—Oui, dis-je, c'était moi, en vérité;—et je lui dis les détails que +j'avais observés alors à son sujet.</p> + +<p>—Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauvé la vie dans ce temps; et +je suis heureux de te devoir la vie, à toi; car je vais m'acquitter de +ma dette à cette heure, et te délivrer de la condition où tu es, +dussé-je y périr.</p> + +<p>Je lui dis qu'il n'en fallait rien faire; que c'était un risque trop +grand, et qui ne valait pas qu'il en courût le hasard, et pour une vie +qui ne valait guère qu'il la sauvât. Peu importait, dit-il; c'était pour +lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donné une +nouvelle vie; «car, dit-il, je n'ai jamais été dans un véritable danger +que cette fois-là, jusqu'à la dernière minute où j'ai été pris.» Et en +vérité son danger à ce moment était en ce qu'il pensait qu'il n'eût +point été poursuivi par là; car ils avaient décampé de Hocksley par un +tout autre chemin; et ils étaient arrivés à Brickhill à travers champs, +par-dessus les haies, persuadés de n'avoir été vus par personne.</p> + +<p>Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en vérité, ferait une +très étrange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit +qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir +épousée; que la femme qui l'appelait «frère»n'était point sa parente, +mais une qui était affiliée à leur clique, et qui, tenant correspondance +avec eux, vivait toujours en ville, à cause qu'elle avait beaucoup de +connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes +qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur +ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune +pour lui, quand elle m'avait amenée à lui, mais qu'il s'était trouvé +qu'elle avait été déçue, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que +si j'avais eu un état, ainsi qu'elle en avait été informée, il avait +résolu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans +jamais paraître en public avant qu'on eût publié quelque pardon général, +où qu'il eût pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque +rémission particulière, de façon à être parfaitement à l'aise; mais que +les choses ayant tourné autrement, il avait dû reprendre son vieux +métier.</p> + +<p>Il me fit un long récit de quelques-unes de ses aventures, et en +particulier d'une où il pilla les coches de West-Chester, près +Lichfield, où il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq +éleveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient à la foire de Burford, en +Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant +d'argent sur ces deux coups que s'il eût su où me trouver, il aurait +certainement accepté ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de +nous établir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise +d'Amérique.</p> + +<p>Il me dit qu'il m'avait écrit trois lettres et qu'il les avait +adressées conformément à ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait +point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en vérité; mais +ces lettres m'étant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je +n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de réponse, afin +qu'il pensât qu'elles se fussent perdues.</p> + +<p>Je m'enquis alors des circonstances de son cas présent, et de ce qu'il +attendait quand il viendrait à être jugé. Il me dit qu'il n'y avait +point de preuves contre lui; à cause que sur les trois vols dont on les +accusait tous, c'était sa bonne fortune qu'il n'y en eût qu'un où il eût +été mêlé; et qu'on ne pouvait trouver qu'un témoin sur ce fait, ce qui +n'était pas suffisant; mais qu'on espérait que d'autres se +présenteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en +fusse une qui était venue à ce dessein; mais que si personne ne se +présentait contre lui, il espérait qu'il serait absous; qu'on lui avait +insinué que s'il se soumettait à la déportation, on la lui accorderait +sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y résigner, et qu'il +pensait qu'il préférerait encore la potence.</p> + +<p>Je le blâmai là-dessus; d'abord à cause que, s'il était déporté, il +pouvait y avoir cent façons pour lui, qui était gentilhomme et hardi +aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-être +quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit +sur cette partie, et dit que c'était la dernière chose qu'il préférait, +ayant une certaine horreur dans l'esprit à se faire envoyer aux +plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler +dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde fût +beaucoup plus supportable à la potence, et, que c'était l'opinion +générale de tous les gentilshommes qui étaient poussés par les exigences +de leurs fortunes à se mettre sur le grand chemin; que sur la place +d'exécution on trouvait au moins la fin de toutes les misères de l'état +présent; et que, pour ce qui venait après, à son avis, un homme avait +autant de chances de se repentir sincèrement pendant les derniers quinze +jours de son existence, sous les agonies de la geôle et du trou des +condamnés, qu'il en aurait jamais dans les forêts et déserts de +l'Amérique; que la servitude et les travaux forcés étaient des choses +auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce +n'était qu'un moyen de les forcer à se faire leurs propres bourreaux, ce +qui était bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, même quand +il ne faisait qu'y penser.</p> + +<p>J'usai de mes efforts extrêmes pour le persuader, et j'y joignis +l'éloquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui +dis que l'infamie d'une exécution publique devait peser plus lourdement +sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il pût +rencontrer par delà la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une +chance de vivre, tandis que là il n'en avait point; que ce serait pour +lui la chose la plus aisée du monde que de s'assurer d'un capitaine de +navire, étant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de +conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait +moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.</p> + +<p>Il me jeta un regard plein de désir, et je devinai qu'il voulait dire +qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'était point là +ce qu'il entendait.</p> + +<p>—Tu viens de me donner à entendre, ma chérie, dit-il, qu'il pourrait y +avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu +qu'il pourrait être possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner +deux cents livres pour éviter de partir que cent livres pour avoir ma +liberté, une fois que je serai là-bas.</p> + +<p>—C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que +moi.</p> + +<p>—Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le +connaisses, que tu ferais de même; à moins que ce ne soit, ainsi que tu +me l'as dit, parce que tu as ta mère là-bas.</p> + +<p>Je lui dis que pour ma mère, elle devait être morte depuis bien des +années; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les +connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient réduite à la +condition, où j'avais été depuis plusieurs années, j'avais cessé toute +correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais +reçue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite +dans la condition d'une voleuse déportée; que par ainsi, au cas où +j'irais là-bas, j'étais résolue à ne les point voir; mais que j'avais +bien des vues sur ce voyage, qui en ôteraient toutes les parties +pénibles; et que s'il se trouvait obligé d'y aller aussi, je lui +enseignerais aisément comment il fallait s'y prendre pour ne jamais +entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas +d'argent, qui est le seul ami véritable dans cette espèce de condition.</p> + +<p>Il me sourit et me répondit qu'il ne m'avait point dit qu'il eût de +l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'espérais qu'il n'avait +point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui, +s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgré que je n'en eusse pas +beaucoup, pourtant je n'étais pas dans le besoin, et que pendant que +j'en aurais, j'ajouterais plutôt à sa réserve que je ne l'affaiblirais, +sachant bien que quoi qu'il eût, en cas de déportation, il lui faudrait +le dépenser jusqu'au dernier liard.</p> + +<p>Il s'exprima sur ce chef de la manière la plus tendre. Il me dit que +l'argent qu'il avait n'était point une somme considérable, mais qu'il ne +m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura +qu'il n'avait nullement parlé avec de telles intentions; qu'il était +seulement attentif à ce que je lui avais suggéré; qu'ici il savait bien +quoi faire, mais que là-bas il serait le misérable le plus impuissant +qui fût au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose où il n'y +avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'étais +heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement échapper à la +servitude qu'il considérait comme la conséquence de la déportation, mais +encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait +manquer d'y trouver le succès s'il y donnait seulement l'application +commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se +souvenir que je le lui avais conseillé il y avait bien des années et que +je lui avais proposé ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde. +J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce +que je disais, de la connaissance que j'avais de la méthode qu'il +fallait prendre, et de la probabilité du succès, il me verrait d'abord +me délivrer moi-même de la nécessité de passer la mer et puis que je +partirais avec lui librement, de mon plein gré et que peut-être +j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais +point cette proposition parce qu'il ne m'était pas possible de vivre +sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent +été telles qu'elles étaient suffisantes à nous accommoder tous deux à +quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu où personne ne +pourrait nous reprocher le passé, et où nous serions libres, sans les +tortures d'un cachot de condamnés pour nous y forcer, de considérer tous +nos désastres passés avec infiniment de satisfaction, regardant que nos +ennemis nous oublieraient entièrement, et que nous vivrions comme +nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui eût droit +de rien nous dire, ou nous à eux.</p> + +<p>Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je répondis avec +tant d'effet à toutes ses objections passionnées, qu'il m'embrassa et me +dit que je le traitais avec une sincérité à laquelle il ne pouvait +résister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se +soumettre à son destin dans l'espérance de trouver le confort d'une si +fidèle conseillère et d'une telle compagne de misère; mais encore +voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, à savoir qu'il pouvait y +avoir quelque moyen de se libérer, avant de partir, et qu'il pouvait +être possible d'éviter entièrement le départ, ce qui à son avis valait +beaucoup mieux.</p> + +<p>Nous nous séparâmes après cette longue conférence avec des témoignages +de tendresse et d'affection que je pensai qui étaient égaux sinon +supérieurs à ceux de notre séparation de Dunstable.</p> + +<p>Enfin, après beaucoup de difficultés, il consentit à partir; et comme il +ne fut pas là-dessus admis à la déportation devant la cour, et sur +pétition, ainsi que je l'avais été, il se trouva dans l'impossibilité +d'éviter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.</p> + +<p>Le moment de ma propre déportation s'approchait. Ma gouvernante qui +continuait à se montrer amie dévouée avait tenté d'obtenir un pardon, +mais n'avait pu réussir à moins d'avoir payé une somme trop lourde pour +ma bourse, puisque de la laisser vide, à moins de me résoudre à +reprendre mon vieux métier, eût été pire que la déportation, à cause que +là-bas je pouvais vivre, et ici non.</p> + +<p>C'est au mois de février que je fus, avec treize autres forçats, remise +à un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, à bord d'un navire +à l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena à bord, +et le maître du vaisseau signa le reçu.</p> + +<p>Cette nuit-là on ferma les écoutilles sur nous, et on nous tint si +étroitement enfermés que je pensai étouffer par manque d'air; et le +lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivière jusqu'à +un lieu nommé Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord +avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'évasion. Cependant +quand le navire fut arrivé là et eut jeté l'ancre, nous eûmes +l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont, +étant particulièrement réservé au capitaine et aux passagers.</p> + +<p>Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tête, et par le +mouvement du navire je m'aperçus que nous étions sous voile, je fus +d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que +nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bientôt après, +voyant qu'on avait jeté l'ancre, et que nous fûmes avertis par quelques +hommes que nous aurions le matin suivant la liberté de monter sur le +tillac et de parler à nos amis qui nous viendraient voir.</p> + +<p>Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers; +mais ensuite on nous donna de petites cabines—du moins à ceux qui +avaient quelque literie à y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou +caisses de vêtements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien +ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de +laine que celle qui était sur leur dos, et pas un denier pour se tirer +d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux à bord, surtout +les femmes, à qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur +linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient +besoin.</p> + +<p>Quand, le matin suivant, nous eûmes la liberté de monter sur le tillac, +je demandai à l'un des officiers si je ne pouvais être autorisée à +envoyer une lettre à terre pour mes amis, afin de leur faire savoir +l'endroit où nous étions et de me faire envoyer quelques choses +nécessaires. C'était le bosseman, homme fort civil et affable, qui me +dit que j'aurais toute liberté que je désirerais et qu'il pût me donner +sans imprudence; je lui dis que je n'en désirais point d'autre et il me +répondit que le canot du navire irait à Londres à la marée suivante, et +qu'il donnerait ordre qu'on portât ma lettre.</p> + +<p>En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit +qu'il y montait lui-même, et que si ma lettre était prête, il en +prendrait soin. J'avais préparé d'avance plume, encre et papier, et +j'avais fait une lettre adressée à ma gouvernante dans laquelle j'en +avais enfermé une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui +laissai pas savoir que c'était mon mari, et je le lui cachai jusqu'à la +fin. Dans ma lettre à ma gouvernante je lui disais l'endroit où était le +navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait préparés +pour le voyage.</p> + +<p>Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en même temps un +shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que +je le suppliais de charger de la lettre sitôt qu'il viendrait à terre, +afin que, si possible, j'eusse une réponse rapportée de la même main, et +que j'apprisse ce que devenaient mes effets.</p> + +<p>—Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reçus, +je suis perdue.</p> + +<p>Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en +étais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une +bourse, où il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue +seule m'attira un traitement très différent de celui que j'eusse +autrement subi; car bien qu'il fût civil vraiment, auparavant, c'était +par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme +dans la détresse; tandis qu'il le fut plus qu'à l'ordinaire après, et me +fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse +été; ainsi qu'il paraîtra en lieu et place.</p> + +<p>Il remit fort honnêtement ma lettre dans les propres mains de ma +gouvernante et me rapporta sa réponse. Et quand il me la donna il me +rendit le shilling:</p> + +<p>—Tenez, dit-il, voilà votre shilling que je vous rends, car j'ai remis +la lettre moi-même.</p> + +<p>Je ne sus que dire; j'étais toute surprise; mais après une pause je +répondis:</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes trop bon; ce n'eût été que justice que vous vous +fussiez alors payé du message.</p> + +<p>—Non, non, dit-il, je ne suis que trop payé. Qui est cette dame? Est-ce +votre sœur?</p> + +<p>—Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une très +chère amie, et la seule amie que j'aie au monde.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle +pleure comme une enfant.</p> + +<p>—Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres +pour me délivrer de cette affreuse condition.</p> + +<p>—Vraiment oui! dit-il,—mais je pense que pour la moitié je pourrais +bien vous mettre en mesure de vous délivrer.</p> + +<p>Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre.</p> + +<p>—Hélas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une délivrance telle que +si j'étais reprise, il m'en coûterait la vie.</p> + +<p>—Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne +garde, à l'avenir: je n'y puis rien dire.</p> + +<p>Et nous ne tînmes pas plus de discours pour l'instant.</p> + +<p>Cependant ma gouvernante, fidèle jusqu'au dernier moment, fit passer ma +lettre dans la prison à mon mari, et se chargea de la réponse; et le +lendemain elle arriva elle-même, m'apportant d'abord un hamac, comme on +dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de +mer, c'est à savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins, +avec toutes les commodités qui y sont contenues, et plein de presque +tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, où +il y avait un tiroir secret, était ma banque—c'est-à-dire qu'elle y +avait serré autant d'argent que j'avais résolu d'emporter avec moi; car +j'avais ordonné qu'on conservât une partie de mon fonds, afin qu'elle +pût m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je +viendrais à m'établir: car l'argent dans cette contrée ne sert pas à +grand'chose, où on achète tout pour du tabac; à plus forte raison est-ce +grand dommage d'en emporter d'ici.</p> + +<p>Mais mon cas était particulier; il n'était point bon pour moi de partir +sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre déportée qui +allait être vendue sitôt qu'elle arriverait à terre, d'emporter une +cargaison de marchandises, cela eût attiré l'attention, et les eût +peut-être fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon +fonds, et que je laissai le reste à ma gouvernante.</p> + +<p>Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne +convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir +l'espèce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire, +je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son cœur s'enfonça, quand +elle me vit, à la pensée de me quitter en cette condition; et elle +pleura d'une manière si intolérable que je fus longtemps avant de +pouvoir lui parler.</p> + +<p>Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison, +dont je fus étrangement embarrassée. Il me disait qu'il lui serait +impossible de se faire décharger à temps pour partir dans le même +vaisseau: et par-dessus tout, il commençait à se demander si on voudrait +bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien +qu'il consentit à être déporté de plein gré, mais qu'on le ferait mettre +à bord de tel navire qu'on désignerait, où il serait consigné au +capitaine ainsi qu'on fait pour les autres forçats; tel qu'il commençait +à désespérer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'où il pensait +devenir forcené; regardant que si, d'autre part, je n'étais point là, au +cas où quelque accident de mer ou de mortalité m'enlèverait, il serait +la créature la plus désolée du monde.</p> + +<p>C'était une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti +prendre: je dis à ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me +poussa fort ardemment à traiter avec lui, mais je n'en avais point +d'envie, jusqu'à ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de +prison, comme elle l'appelait, aurait la liberté de partir avec moi, ou +non. Enfin je fus forcée de lui livrer le secret de toute l'affaire, +excepté toutefois de lui dire que c'était mon mari, je lui dis que +j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la +liberté de partir dans le même vaisseau, et que je savais qu'il avait de +l'argent.</p> + +<p>Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions +là-bas, comment nous pourrions planter, nous établir, devenir riches, en +somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que +nous devions nous marier sitôt qu'il viendrait à bord.</p> + +<p>Elle ne tarda pas à acquiescer joyeusement à mon départ, quand elle +apprit tout cela, et à partir de ce moment elle fit son affaire de voir +à ce qu'il fût délivré à temps de manière à embarquer dans le même +vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande +difficulté, et non sans qu'il passât toutes les formalités d'un forçat +déporté, ce qu'il n'était pas en réalité, puisqu'il n'avait point été +jugé, et qui fut une grande mortification pour lui.</p> + +<p>Comme notre sort était maintenant déterminé et que nous étions tous deux +embarqués à réelle destination de la Virginie, dans la méprisable +qualité de forçats transportés destinés à être vendus comme esclaves, +moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus +jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il était fort triste et +déprimé; la mortification d'être ramené à bord ainsi qu'il l'avait été +comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en +premier lieu qu'il serait déporté de façon qu'il parût gentilhomme en +liberté: il est vrai qu'on n'avait point donné ordre de le vendre +lorsqu'il arriverait là-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour +cette raison il fut obligé de payer son passage au capitaine, à quoi +nous n'étions point tenus: pour le reste, il était autant hors d'état +qu'un enfant de faire quoi que ce fût sinon par instructions.</p> + +<p>Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes +semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en +conséquence n'étant point résolue sur la manière dont je devais recevoir +la proposition de l'honnête bosseman, ce qui en vérité lui parut assez +étrange.</p> + +<p>Au bout de ce temps, voici mon mari venir à bord; il avait le visage +colère et morne; son grand cœur était gonflé de rage et de dédain, +qu'il fût traîné par trois gardiens de Newgate et jeté à bord comme un +forçat, quand il n'avait pas tant qu'été amené en jugement. Il en fit +faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il eût quelque +intérêt, mais ils rencontrèrent quelque obstacle dans leurs efforts, il +leur fut répondu qu'on lui avait témoigné assez de faveur et qu'on avait +reçu de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accordé sa +déportation, qu'il devait se juger fort bien traité de ce qu'on ne +reprît pas les poursuites. Cette réponse le calma, car il savait trop +bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et à +cette heure il voyait la bonté de l'avis auquel il avait cédé d'accepter +l'offre de la déportation, et après que son irritation contre ces +limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu passée, il prit l'air +rasséréné, commença d'être joyeux, et comme je lui disais combien +j'étais heureuse de l'avoir tiré une fois encore de leurs mains, il me +prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui +avais donné le meilleur conseil qui fût possible.</p> + +<p>—Ma chérie, dit-il, tu m'as sauvé la vie deux fois: elle t'appartient +désormais et je suivrai toujours tes conseils.</p> + +<p>Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup +d'honnêteté et me dit que son fonds avait été assez fourni quand il +était entré en prison, mais que de vivre là comme il l'avait fait, en +façon de gentilhomme, et, ce qui était bien plus, d'avoir fait des amis, +et d'avoir soutenu son procès, lui avait coûté beaucoup d'argent, et en +un mot il ne lui restait en tout que 108£ qu'il avait sur lui en or.</p> + +<p>Je lui rendis aussi fidèlement compte de mon fonds c'est-à-dire de ce +que j'avais emporté avec moi, car j'étais résolue, quoi qu'il pût +advenir, à garder ce que j'avais laissé en réserve: au cas où je +mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais +laissé aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait à elle, chose +qu'elle avait bien méritée par ses services.</p> + +<p>Le fonds que j'avais sur moi était de 246£ et quelques shillings, de +sorte que nous avions entre nous 354£, mais jamais fortune plus mal +acquise n'avait été réunie pour commencer la vie.</p> + +<p>Notre plus grande infortune était que ce fonds en argent ne représentait +aucun profit à l'emporter aux plantations; je crois que le sien était +réellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l'avait dit; +mais moi qui avais entre 700 et 800£ en banque quand ce désastre me +frappa et qui avais une des amies les plus fidèles au monde pour s'en +occuper, regardant que c'était une femme qui n'avait point de principes, +j'avais encore 300£ que je lui avais laissées entre les mains et mises +en réserve ainsi que j'ai dit; d'ailleurs, j'avais emporté plusieurs +choses de grande valeur, en particulier deux montres d'or, quelques +petites pièces de vaisselle plate et plusieurs bagues: le tout volé. +Avec cette fortune et dans la soixante et unième année de mon âge je me +lançai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condition +d'une pauvre déportée qu'on avait envoyée au delà des mers pour lui +faire grâce de la potence; mes habits étaient pauvres et médiocres, mais +point déguenillés ni sales, et personne ne savait, dans tout le +vaisseau, que j'eusse rien de valeur sur moi.</p> + +<p>Cependant comme j'avais une grande quantité de très bons habits et du +linge en abondance que j'avais fait emballer dans deux grandes caisses, +je les fis embarquer à bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait +consigner à mon vrai nom en Virginie; et j'avais dans ma poche les +billets déchargement, et dans ces caisses étaient mon argenterie et mes +montres et tout ce qui avait de la valeur, excepté mon argent, que je +conservais à part dans un tiroir secret de mon coffre et qu'on ne +pouvait découvrir ou bien ouvrir, si on le découvrait, sans mettre le +coffre en pièces.</p> + +<p>Le vaisseau commença maintenant de se remplir: plusieurs passagers +vinrent à bord qui n'avaient point été embarqués à compte criminel, et +on leur désigna de quoi s'accommoder dans la grande cabine et autres +parties du vaisseau, tandis que nous, forçats, on nous fourra en bas je +ne sais où. Mais quand mon mari vint à bord, je parlai au bosseman qui +m'avait de si bonne heure donné des marques d'amitié; je lui dis qu'il +m'avait aidé en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour +qui convînt et là-dessus je lui mis une guinée dans la main; je lui dis +que mon mari était maintenant venu à bord et que, bien que nous fussions +dans notre infortune présente, cependant nous avions été des personnes +d'un autre caractère que la bande misérable avec laquelle nous étions +venus, et que nous désirions savoir si on ne pourrait obtenir du +capitaine de nous admettre à quelque commodité dans le vaisseau, chose +pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu'il lui plairait et que +nous le payerions de sa peine pour nous avoir procuré cette faveur. Il +prit la guinée, ainsi que je pus voir, avec grande satisfaction, et +m'assura de son assistance.</p> + +<p>Puis il nous dit qu'il ne faisait point doute que le capitaine, qui +était un des hommes de la meilleure humeur qui fût au monde, ne +consentirait volontiers à nous donner les aises que nous pourrions +désirer, et pour nous rassurer là-dessus, il me dit qu'à la prochaine +marée il irait le trouver à seule fin de lui en parler. Le lendemain +matin, m'étant trouvée dormir plus longtemps que d'ordinaire, quand je +me levai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les +hommes, à ses affaires ordinaires; je fus un peu mélancolique de le voir +là, et allant pour lui parler, il me vit et vint à moi, et, sans lui +donner le temps de me parler d'abord, je lui dis en souriant:</p> + +<p>—Je pense, monsieur, que vous nous ayez oubliés, car je vois que vous +avez bien des affaires.</p> + +<p>Il me répondit aussitôt:</p> + +<p>—Venez avec moi, vous allez voir.</p> + +<p>Et il m'emmena dans la grande cabine où je trouvai assis un homme de +bonne apparence qui écrivait et qui avait beaucoup de papiers devant +lui.</p> + +<p>—Voici, dit le bosseman à celui qui écrivait, la dame dont vous a parlé +le capitaine.</p> + +<p>Et, se tournant vers moi, il ajouta:</p> + +<p>—J'ai été si loin d'oublier votre affaire, que je suis allé à la maison +du capitaine et que je lui ai représenté fidèlement votre désir d'être +fournie de commodités pour vous-même, et votre mari, et le capitaine a +envoyé monsieur, qui est maître du vaisseau, à dessein de tout vous +montrer et de vous donner toutes les aises que vous désirez et m'a prié +de vous assurer que vous ne seriez pas traités ainsi que vous +l'attendez, mais avec le même respect que les autres passagers.</p> + +<p>Là-dessus le maître me parla, et ne me donnant point le temps de +remercier le bosseman de sa bonté, confirma ce qu'il m'avait dit, et +ajouta que c'était la joie du capitaine de se montrer tendre et +charitable surtout à ceux qui se trouvaient dans quelque infortune, et +là-dessus il me montra plusieurs cabines ménagées les unes dans la +grande cabine, les autres séparées par des cloisons de l'habitacle du +timonier, mais s'ouvrant dans la grande cabine, à dessein pour les +passagers, et me donna liberté de choisir celle que je voudrais. Je pris +une de ces dernières où il y avait d'excellentes commodités pour placer +notre coffre et nos caisses et une table pour manger.</p> + +<p>Puis le maître me dit que le bosseman avait donné un rapport si +excellent sur moi et mon mari qu'il avait ordre de nous dire que nous +pourrions manger avec lui s'il nous plaisait pendant tout le voyage, aux +conditions ordinaires qu'on fait aux passagers, que nous pourrions faire +venir des provisions fraîches si nous voulions, ou que, sinon, nous +vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui. +Ce fut là une nouvelle bien revivifiante pour moi après tant de dures +épreuves et d'afflictions; je le remerciai et lui dis que le capitaine +nous ferait les conditions qu'il voudrait et lui demandai l'autorisation +d'aller prévenir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n'était +point encore sorti de sa cabine. Je m'y rendis en effet, et mon mari +dont les esprits étaient encore si affaissés sous l'infamie, ainsi qu'il +disait, qu'on lui faisait subir, que je le reconnaissais à peine, fut +tellement ranimé par le récit que je lui fis de l'accueil que nous +trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu'une +nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage même: +tant il est vrai que les plus grands esprits quand ils sont renversés +par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes dépressions.</p> + +<p>Après quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia +le maître de la bonté qu'il nous témoignait et le pria d'offrir +l'expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer +d'avance le prix qu'il nous demanderait pour notre passage et pour les +commodités qu'il nous donnait. Le maître lui dit que le capitaine +viendrait à bord l'après-midi et qu'il pourrait s'arranger avec lui. En +effet, l'après-midi le capitaine arriva, et nous trouvâmes que c'était +bien l'homme obligeant que nous avait représenté le bosseman et il fut +si charmé de la conversation de mon mari qu'en somme il ne voulut point +nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en +donna une qui, ainsi que je l'ai dit avant, ouvrait dans la grande +cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes: ce n'était point +un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guinées nous +eûmes tout, notre passage et nos provisions, repas à table du capitaine +et fort bravement entretenus.</p> + +<p>Pendant tout ce temps, je ne m'étais fournie de rien de ce qui nous +était nécessaire quand nous arriverions là-bas et que nous commencerions +à nous appeler planteurs, et j'étais loin d'être ignorante de ce qu'il +fallait à telle occasion, en particulier toutes sortes d'outils pour +l'ouvrage des plantations et pour construire et toutes sortes de meubles +qui, si on les achète dans le pays, doivent nécessairement coûter le +double.</p> + +<p>Je parlai à ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le +capitaine, à qui elle dit qu'elle espérait qu'on pourrait trouver moyen +d'obtenir la liberté de ses deux malheureux cousins, comme elle nous +appelait, quand nous serions arrivés par delà la mer; puis s'enquit de +lui quelles choses il était nécessaire d'emporter avec nous, et lui, en +homme d'expérience, lui répondit:</p> + +<p>—Madame, il faut d'abord que vos cousins se procurent une personne pour +les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur déportation, +et puis, au nom de cette personne, ils pourront s'occuper de ce qu'il +leur plaira, soit acheter des plantations déjà exploitées, soit acheter +des terres en friche au gouvernement.</p> + +<p>Elle lui demanda alors s'il ne serait pas nécessaire de nous fournir +d'outils et de matériaux pour établir notre plantation, et il répondit +que oui, certes; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui +dit qu'elle nous fournirait de tout ce qu'il nous faudrait, quoi qu'il +lui en coûtât; sur quoi il lui donna une liste des choses nécessaires à +un planteur, qui, d'après son compte, montait à 80 ou 100£. Et, en +somme, elle s'y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle eût +été un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indication elle +acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donné la liste.</p> + +<p>Elle embarqua toutes ces choses à son nom, prit les billets de +chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite +la cargaison à son propre nom, si bien que nous étions parés pour tous +les événements et pour tous les désastres.</p> + +<p>J'aurais dû vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108£ +qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le +dépenser à cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien +que je n'entamai pas la somme que je lui avais laissée entre les mains, +en fin de quoi nous eûmes près de 200£ en argent, ce qui était plus que +suffisant à notre dessein.</p> + +<p>En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodités, nous fîmes +voile de Bugby's note à Gravesend, où le vaisseau resta environ dix +jours de plus et où le capitaine vint à bord pour de bon. Ici le +capitaine nous montra une civilité qu'en vérité nous n'avions point de +raison d'attendre, c'est à savoir qu'il nous permit d'aller à terre pour +nous rafraîchir, après que nous lui eûmes donné nos paroles que nous ne +nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement à bord. En +vérité le capitaine avait assez d'assurances sur nos résolutions de +partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous établir +là-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de +demeurer ici au péril de la vie: car ce n'aurait pas été moins. En +somme, nous allâmes tous à terre avec le capitaine et soupâmes ensemble +à Gravesend où nous fûmes fort joyeux, passâmes la nuit, couchâmes dans +la maison où nous avions soupé et revînmes tous très honnêtement à bord +avec lui le matin. Là, nous achetâmes dix douzaines de bouteilles de +bonne bière, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui +seraient agréables à bord.</p> + +<p>Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna +jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint. +Je n'eus jamais tant de tristesse en me séparant de ma propre mère que +j'en eus pour me séparer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous +eûmes bon vent d'est le troisième jour après notre arrivée aux Downs, et +nous fîmes voile de là le dixième jour d'avril, sans toucher ailleurs, +jusqu'étant poussé sur la côte d'Irlande par une bourrasque bien forte, +le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie près d'une rivière dont je +ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'était une rivière qui +venait de Limerick et que c'était la plus grande rivière d'Irlande.</p> + +<p>Là, ayant été retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait +de montrer la même humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux à +terre. Ce fut par bonté pour mon mari, en vérité qui supportait fort mal +la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. Là, nous +achetâmes encore des provisions fraîches, du bœuf, du porc, du mouton +et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou +six barils de bœuf, afin de renforcer les vivres. Nous ne fûmes pas là +plus de cinq jours que la température s'adoucissant après une bonne +saute de vent, nous fîmes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux +jours, arrivâmes sans encombre à la côte de Virginie.</p> + +<p>Quand nous approchâmes de terre, le capitaine me fit venir et me dit +qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans +la contrée et que j'y étais venue autrefois, de sorte qu'il supposait +que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des forçats +à leur arrivée. Je lui dis qu'il n'en était rien et que pour les +connaissances que j'avais là, il pouvait être certain que je ne me +ferais point connaître à aucune d'elles tandis que j'étais dans les +conditions d'une prisonnière, et que, pour le reste, nous nous +abandonnions entièrement à lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait +plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du +pays vînt m'acheter comme esclave, afin de répondre de moi au gouverneur +de la contrée s'il me réclamait. Je lui dis que nous agirions selon ses +directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme +s'il se fût agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de +vendre mon mari, et là je lui fus vendue en formalité et je le suivis à +terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena à une certaine maison, +que ce fût une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna +un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous fîmes bonne chère. Au +bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de décharge et +une reconnaissance attestant que je l'avais servi fidèlement, et je fus +libre dès le lendemain matin d'aller où il me plairait.</p> + +<p>Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de +tabac dont il dit qu'il devait compte à son armateur et que nous lui +achetâmes immédiatement et lui fîmes présent, par-dessus le marché, de +20 guinées dont il se déclara abondamment satisfait.</p> + +<p>Il ne convient point que j'entre ici dans les détails de la partie de la +colonie de Virginie où nous nous établîmes, pour diverses raisons; il +suffira de mentionner que nous entrâmes dans la grande rivière de +Potomac, qui était la destination du vaisseau, et là nous avions +l'intention de nous établir d'abord malgré qu'ensuite nous changeâmes +d'avis.</p> + +<p>La première chose d'importance que je fis après que nous eûmes débarqué +toutes nos marchandises et que nous les eûmes serrées dans un magasin +que nous louâmes avec un logement dans le petit endroit du village où +nous avions atterri; la première chose que je fis, dis-je, fut de +m'enquérir de ma mère et de mon frère (cette personne fatale avec +laquelle je m'étais mariée, ainsi que je l'ai longuement raconté). Une +petite enquête m'apprit que Mme ***, c'est à savoir ma mère était morte, +que mon frère ou mari était vivant et, ce qui était pire, je trouvai +qu'il avait quitté la plantation où j'avais vécu et qu'il vivait avec un +de ses fils sur une plantation, justement près de l'endroit où nous +avions loué un magasin.</p> + +<p>Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais à me +persuader qu'il ne pouvait point me reconnaître, non seulement je me +sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si +c'était possible, sans qu'il me vît. Dans ce dessein je m'enquis de la +plantation où il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour +m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai +autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me +promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si près que je vis +la maison. Je demandai à la femme à qui était cette plantation: elle me +dit qu'elle appartenait à un tel, et, tendant la main sur la droite:</p> + +<p>—Voilà, dit-elle, le monsieur à qui appartient cette plantation et son +père est avec lui.</p> + +<p>—Quels sont leurs petits noms? dis-je.</p> + +<p>—Je ne sais point, dit-elle, quel est le nom du vieux monsieur, mais le +nom de son fils est Humphry, et je crois, dit-elle, que c'est aussi le +nom du père.</p> + +<p>Vous pourrez deviner, s'il vous est possible, le mélange confus de joie +et de frayeur qui s'empara de mes esprits en cette occasion, car je +connus sur-le-champ que ce n'était là personne d'autre que mon propre +fils par ce père qu'elle me montrait qui était mon propre frère. Je +n'avais point de masque, mais je chiffonnai les ruches de ma coiffe +autour de ma figure si bien que je fus persuadée qu'après plus de vingt +ans d'absence et, d'ailleurs, ne m'attendant nullement en cette partie +du monde, il serait incapable de me reconnaître. Mais je n'aurais point +eu besoin à user de toutes ces précautions car sa vue était devenue +faible par quelque maladie qui lui était tombée sur les yeux et il ne +pouvait voir que juste assez pour se promener, et ne pas se heurter +contre un arbre ou mettre le pied dans un fossé. Comme ils +s'approchaient de nous, je dis:</p> + +<p>—Est-ce qu'il vous connaît, madame Owen? (C'était le nom de la femme.)</p> + +<p>—Oui, dit-elle. S'il m'entend parler, il me reconnaîtra bien, mais il +n'y voit point assez pour me reconnaître ou personne d'autre.</p> + +<p>Et alors elle me parla de l'affaiblissement de sa vue, ainsi que j'ai +dit. Ceci me rassura si bien que je rejetai ma coiffe et que je les +laissai passer près de moi. C'était une misérable chose pour une mère +que de voir ainsi son propre fils, un beau jeune homme bien fait dans +des circonstances florissantes, et de ne point oser se faire connaître à +lui et de ne point oser paraître le remarquer. Que toute mère d'enfant +qui lit ces pages considère ces choses et qu'elle réfléchisse à +l'angoisse d'esprit avec laquelle je me restreignis, au bondissement +d'âme que je ressentis en moi pour l'embrasser et pleurer sur lui et +comment je pensai que toutes mes entrailles se retournaient en moi, que +mes boyaux mêmes étaient remués et que je ne savais quoi faire, ainsi +que je ne sais point maintenant comment exprimer ces agonies. Quand il +s'éloigna de moi, je restai les yeux fixes et, tremblante, je le suivis +des yeux aussi longtemps que je pus le voir. Puis, m'asseyant sur +l'herbe juste à un endroit que j'avais marqué, je feignis de m'y étendre +pour me reposer, mais je me détournai de la femme et, couchée sur le +visage, je sanglotai et je baisai la terre sur laquelle il avait posé le +pied.</p> + +<p>Je ne pus cacher mon désordre assez pour que cette femme ne s'en +aperçut, d'où elle pensa que je n'étais point bien, ce que je fus +obligée de prétendre qui était vrai; sur quoi elle me pressa de me +lever, la terre étant humide et dangereuse, ce que je fis et m'en allai.</p> + +<p>Comme je retournais, parlant encore de ce monsieur et de son fils, une +nouvelle occasion de mélancolie se présenta en cette manière: la femme +commença comme si elle eût voulu me conter une histoire pour me +divertir.</p> + +<p>—Il court, dit-elle, un conte bien singulier parmi les voisins là où +demeurait autrefois ce gentilhomme.</p> + +<p>—Et qu'est-ce donc? dis-je.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, étant allé en Angleterre quand il +était tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de là-bas, une des +plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'épousa et la mena +demeurer chez sa mère, qui alors était vivante. Il vécut ici plusieurs +années avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants, +dont l'un est le jeune homme qui était avec lui tout à l'heure; mais au +bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa mère, parlait à +sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances où elle s'était +trouvée en Angleterre, qui étaient assez mauvaises, la bru commença +d'être fort surprise et inquiète, et en somme, quand on examina les +choses plus à fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame, +était la propre mère de sa bru et que, par conséquent, ce fils était le +propre frère de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta +dans une telle confusion qu'ils pensèrent en être ruinés tous; la jeune +femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-même, pendant un temps, fut +hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on +n'en a jamais entendu parler depuis.</p> + +<p>Il est aisé de croire que je fus étrangement affectée de cette histoire, +mais il est impossible de décrire la nature de mon trouble; je parus +étonnée du récit et lui fis mille questions sur les détails que je +trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commençai de +m'enquérir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je +veux dire ma mère, était morte, et à qui elle avait laissé ce qu'elle +possédait, car ma mère m'avait promis très solennellement que, quand +elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle +s'arrangerait pour que, si j'étais vivante, je pusse, de façon ou +d'autre, entrer en possession, sans qu'il fût au pouvoir de son fils, +mon frère et mari, de m'en empêcher. Elle me dit qu'elle ne savait pas +exactement comment les choses avaient été réglées, mais qu'on lui avait +dit que ma mère avait laissé une somme d'argent sur le payement de +laquelle elle avait hypothéqué sa plantation, afin que cette somme fut +remise à sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en +Angleterre, soit ailleurs, et que la gérance du dépôt avait été laissée +à ce fils que nous avions vu avec son père.</p> + +<p>C'était là une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et +vous pouvez bien penser que j'eus le cœur empli de mille réflexions sur +le parti que je devais prendre et la façon dont je devais me faire +connaître, ou si je devrais jamais me faire connaître ou non.</p> + +<p>C'était là un embarras où je n'avais pas, en vérité, la science de me +conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit était obsédé +nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en +aperçut, s'étonna de ce que j'avais et s'efforça de me divertir, mais ce +fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais +je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus forcée +de forger une histoire qui avait cependant un fondement réel, je lui dis +que j'étais tourmentée parce que j'avais trouvé que nous devions quitter +notre installation et changer notre plan d'établissement, à cause que +j'avais trouvé que je serais découverte si je restais dans cette partie +de la contrée; car, ma mère étant morte, plusieurs de nos parents +étaient venus dans la région où nous étions et qu'il fallait, ou bien me +découvrir à eux, ce qui dans notre condition présente, ne convenait +point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais +comment faire et que c'était là ce qui me donnait de la mélancolie.</p> + +<p>Il acquiesça en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse +connaître à personne dans les circonstances où nous étions alors, et par +ainsi il me dit qu'il était prêt à partir pour toute autre région de ce +pays ou même pour un autre pays si je le désirais. Mais maintenant j'eus +une autre difficulté, qui était que si je partais pour une autre +colonie, je me mettais hors d'état de jamais pouvoir rechercher avec +succès les effets que ma mère m'avait laissés; d'autre part, je ne +pouvais même penser à faire connaître le secret de mon ancien mariage à +mon nouveau mari; ce n'était pas une histoire qu'on supportât qu'on la +dise, ni ne pouvais-je prévoir quelles pourraient en être les +conséquences, c'était d'ailleurs impossible sans rendre la chose +publique par toute la contrée, sans qu'on sût tout ensemble qui j'étais +et ce que j'étais maintenant.</p> + +<p>Cet embarras continua longtemps et inquiéta beaucoup mon époux, car il +pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas +lui révéler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il +s'étonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en +lui en quoi que ce fût, surtout si la chose était douloureuse et +affligeante. La vérité est que j'eusse dû lui confier tout, car aucun +homme ne pouvait mériter mieux d'une femme, mais c'était là une chose +que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, à +qui en révéler la moindre part, le fardeau était trop lourd pour mon +esprit.</p> + +<p>Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir à mon mari +assez pour le convaincre de la nécessité qu'il y avait pour nous à +songer à nous établir dans quelque autre partie du monde et la prochaine +considération qui se présenta fut vers quelle région des colonies +anglaises nous nous dirigerions. Mon mari était parfaitement étranger au +pays et n'avait point tant qu'une connaissance géographique de la +situation des différents lieux, et moi qui, jusqu'au jour où j'ai écrit +ces lignes, ne savais point ce que signifiait le mot <i>géographique</i>, je +n'en avais qu'une connaissance générale par mes longues conversations +avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le +Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la +Nouvelle-Angleterre étaient toutes situées au nord de la Virginie et +qu'elles avaient toutes par conséquent des climats plus froids pour +lesquels, pour cette raison même, j'avais de l'aversion; car, ainsi que +j'avais toujours naturellement aimé la chaleur: ainsi maintenant que je +devenais vieille, je sentais une plus forte inclination à fuir un climat +froid. Je pensai donc à aller en Caroline, qui est la colonie la plus +méridionale des Anglais sur le continent; et là, je proposai d'aller, +d'autant plus que je pourrais aisément revenir à n'importe quel moment +quand il serait temps de m'enquérir des affaires de ma mère et de +réclamer mon dû.</p> + +<p>Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficulté; la grande affaire +pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer à +sortir de la contrée sans m'enquérir de façon ou d'autre du grand secret +de ce que ma mère avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune +patience supporter la pensée de partir sans me faire connaître à mon +vieux mari (frère) ou à mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien +voulu le faire sans que mon nouveau mari en eût connaissance ou sans +qu'ils eussent connaissance de lui.</p> + +<p>J'agitai d'innombrables desseins dans mes pensées pour arriver à ces +fins. J'aurai aimé à envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite +moi-même, mais c'était impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger +sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la manière de s'établir en +lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux, +et que lorsque nous serions établie je retournerais en Virginie; mais, +même alors, je savais bien qu'il ne se séparerait jamais de moi pour +rester seul là-bas; le cas était clair; il était né gentilhomme, et ce +n'était pas seulement qu'il n'eût point la connaissance du pays, mais il +était indolent, et quand nous nous établissions, il préférait de +beaucoup aller dans la forêt avec son fusil, ce qu'ils appellent là-bas +chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il préférait de +beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la +plantation.</p> + +<p>C'étaient donc là des difficultés insurmontables et telles que je ne +savais qu'y faire; je me sentais si fortement poussée à me découvrir à +mon ancien mari que je ne pouvais y résister, d'autant plus que l'idée +qui me courait dans la tête, c'était que si je ne le faisais point +tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-être que je m'efforcerais de +convaincre mon fils plus tard que j'étais réellement la même personne et +que j'étais sa mère, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble +l'assistance de la parenté et tout ce que ma mère m'avait laissé. Et +pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de révéler la +condition où j'étais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que +j'avais passé la mer comme criminelle; si bien qu'il m'était absolument +nécessaire de quitter l'endroit où j'étais et de revenir vers lui, comme +revenant d'un autre endroit et sous une autre figure.</p> + +<p>Sur ces considérations, je continuai à dire à mon mari l'absolue +nécessité qu'il y avait de ne point nous établir dans la rivière de +Potomac à cause que nous y serions bientôt publiquement connus, tandis +que si nous allions en aucun autre lieu du monde, nous y arriverions +avec autant de réputation que famille quelconque qui viendrait y +planter. Qu'ainsi qu'il était toujours agréable aux habitants de voir +arriver parmi eux des familles pour planter qui apportaient quelque +aisance, ainsi serions-nous sûrs d'une réception agréable sans +possibilité d'une découverte de notre condition.</p> + +<p>Je lui dis aussi qu'ainsi que j'avais plusieurs parents dans l'endroit +où nous étions et que je n'osais point me faire connaître à cette heure, +de crainte qu'ils vinssent à savoir l'occasion de ma venue, ce qui +serait m'exposer au dernier point; ainsi avais-je des raisons de croire +que ma mère, qui était morte ici, m'avait laissé quelque chose et +peut-être de considérable, dont il valait bien la peine de m'enquérir; +mais que je ne pouvais point le faire sans nous exposer publiquement, à +moins de quitter la contrée; qu'ensuite, quel que fût le lieu où nous +nous établirions je pourrais revenir sous prétexte de rendre visite à +mon frère et à mes neveux, me faire connaître, m'enquérir de mon dû, +être reçue avec respect et en même temps me rendre justice. Nous +résolûmes donc aller chercher un établissement dans quelque autre +colonie, et ce fut d'abord sur la Caroline que tomba notre choix.</p> + +<p>À cet effet, nous commençâmes de nous enquérir sur les vaisseaux qui +allaient en Caroline, et au bout de très peu de temps on nous informa +que de l'autre côté de la baie, comme ils l'appellent, c'est à savoir, +dans le Maryland, il y avait un vaisseau qui arrivait de la Caroline, +chargé de riz et d'autres marchandises, et qui allait y retourner. +Là-dessus, nous louâmes une chaloupe pour y embarquer nos effets; puis, +disant en quelque sorte un adieu final à la rivière de Potomac, nous +passâmes avec tout notre bagage en Maryland.</p> + +<p>Ce fut un long et déplaisant voyage, et que mon époux déclara pire que +tout son voyage depuis l'Angleterre, parce que le temps était mauvais, +la mer rude et le vaisseau petit et incommode; de plus, nous nous +trouvions à cent bons milles en amont de la rivière de Potomac, en une +région qu'on nomme comté de Westmoreland; et comme cette rivière est de +beaucoup la plus grande de Virginie, et j'ai ouï dire que c'est la plus +grande du monde qui débouche en une autre rivière, et point directement +dans la mer, ainsi y trouvâmes-nous du fort mauvais temps, et nous fûmes +fréquemment en grand danger, car malgré qu'on l'appelle simplement +rivière, elle est parfois si large que lorsque nous étions au milieu, +nous n'apercevions point la terre des deux cotés pendant bien des +lieues. Puis il nous fallut traverser la grande baie de Chesapeake, qui +a près de trente milles de largeur à l'endroit où y débouche la rivière +de Potomac; si bien que nous eûmes un voyage de deux cents milles dans +une misérable chaloupe avec tout notre trésor; et si quelque accident +nous fût survenu, nous aurions pu être très malheureux, en fin de +compte; supposant que nous eussions perdu nos biens, avec la vie sauve +seulement, nous aurions été abandonnés nus et désolés dans un pays +sauvage et étranger, n'ayant point un ami, point une connaissance dans +toute cette partie du monde. La pensée seule me donne de l'horreur, même +aujourd'hui que le danger est passé.</p> + +<p>Enfin, nous arrivâmes à destination au bout de cinq jours de voile,—je +crois que cet endroit se nomme Pointe-Philippe,—et voici que lorsque +nous arrivâmes, le vaisseau pour la Caroline avait terminé son +chargement était parti trois jours avant. C'était une déception; mais +pourtant, moi qui ne devais me décourager de rien, je dis à mon mari, +que, puisque nous ne pouvions passer en Caroline, et que la contrée où +nous étions était belle et fertile, il fallait voir si nous ne pourrions +point y trouver notre affaire, et que s'il le voulait, nous pourrions +nous y établir.</p> + +<p>Nous nous rendîmes aussitôt à terre, mais n'y trouvâmes pas de +commodités dans l'endroit même, ni pour y demeurer, ni pour y mettre nos +marchandises à l'abri; mais un très honnête quaker, que nous trouvâmes +là, nous conseilla de nous rendre en un lieu situé à environ soixante +milles à l'est, c'est-à-dire plus près de l'embouchure de la baie, où il +dit qu'il vivait lui-même, et où nous trouverions ce qu'il nous fallait, +soit pour planter, soit pour attendre qu'on nous indiquât quelque autre +lieu de plantation plus convenable; et il nous invita avec tant de grâce +que nous acceptâmes, et le quaker lui-même vint avec nous.</p> + +<p>Là nous achetâmes deux serviteurs, c'est à savoir une servante anglaise, +qui venait de débarquer d'un vaisseau de Liverpool, et un nègre, choses +d'absolue nécessité pour toutes gens qui prétendent s'établir en ce +pays. L'honnête quaker nous aida infiniment, et quand nous arrivâmes à +l'endroit qu'il nous avait proposé, nous trouva un magasin commode pour +nos marchandises et du logement pour nous et nos domestiques; et environ +deux mois après, sur son avis, nous demandâmes un grand terrain au +gouvernement du pays, pour faire notre plantation; de sorte que nous +laissâmes de côté toute la pensée d'aller en Caroline, ayant fort été +bien reçus ici; et au bout d'un an nous avions défriché près de +cinquante acres de terre, partie en clôture, et nous y avions déjà +planté du tabac, quoiqu'en petite quantité; en outre, nous avions un +potager et assez de blé pour fournir à nos domestiques des racines, des +légumes et du pain. Et maintenant je persuadai à mon mari de me +permettre de traverser de nouveau la baie pour m'enquérir de mes amis; +il y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait assez d'affaires sur +les bras pour l'occuper, outre son fusil pour le divertir (ce qu'on +appelle chasser par ici), en quoi il prenait beaucoup d'agrément; et en +vérité nous nous regardions souvent tous deux avec infiniment de +plaisir, songeant combien notre vie était meilleure, non seulement que +celle de Newgate, mais que les circonstances les plus prospères de +l'affreux métier que nous avions pratiqué.</p> + +<p>Notre affaire était maintenant en très bonne posture: nous achetâmes aux +propriétaires de la colonie, pour 35£ payées comptant, autant de terre +qu'il nous en fallait pour nous établir une plantation qui nous +suffirait tant que nous vivrions; et pour ce qui est des enfants, +j'avais passé ce temps-là.</p> + +<p>Mais notre bonne fortune ne s'arrêta pas là; je traversai, ainsi que +j'ai dit, la baie, pour me rendre à l'endroit où habitait mon frère, +autrefois mon mari; mais je ne passai point dans le même village où +j'avais passé avant; mais je remontai une autre grande rivière, sur la +rive orientale de la rivière de Potomac, qu'on nomme rivière de +Rappahanoc, et par ce moyen j'arrivai sur l'arrière de sa plantation, +qui était très vaste, et à l'aide d'une crique navigable de la rivière +de Rappahanoc, je pus venir tout près.</p> + +<p>J'étais maintenant pleinement résolue à aller franchement et tout droit +à mon frère (mari) et à lui dire qui j'étais; mais ne sachant l'humeur +où je le trouverais, où plutôt s'il ne serait point hors d'humeur d'une +visite si inattendue, je résolus de lui écrire d'abord une lettre afin +de lui faire savoir qui j'étais, et que je n'étais point venue lui +donner de l'inquiétude sur nos anciens rapports que j'espérais qui +étaient entièrement oubliés, mais que je m'adressais à lui comme une +sœur à son frère, lui demandant assistance dans le cas de cette +provision que notre mère, à son décès, avait laissée pour me supporter, +et où je n'avais point de doute qu'il me ferait justice, surtout +regardant que j'étais venue si loin pour m'en informer.</p> + +<p>Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son +fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui était mon enfant, et +qu'ainsi que je n'avais été coupable de rien en me mariant à lui, non +plus que lui en m'épousant, puisque nous ne savions point du tout que +nous fussions parents; ainsi j'espérais qu'il céderait à mon désir le +plus passionné de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de +montrer quelque peu des infirmités d'une mère, à cause que je préservais +une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gardé de +souvenir de moi en aucune façon.</p> + +<p>Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait +immédiatement à lire à son fils, ses yeux étant, ainsi que je savais, si +faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux +encore, car il avait permis à son fils, à cause que sa vue était faible, +d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main à son nom, et le +vieux monsieur étant absent ou hors de la maison quand mon messager +arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il +l'ouvrit et la lut.</p> + +<p>Il fit venir le messager après quelque peu de pause et lui demanda où +était la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit +l'endroit, qui était à environ sept milles, de sorte qu'il lui dit +d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le +voilà venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation où +je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'était +pas chez lui, mais que son fils était arrivé avec lui et que j'allais le +voir tout à l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si +c'était la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire. +Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour réfléchir, car mon fils +était sur les talons du messager, et arrivant à mon logement, il fit à +l'homme qui était à la porte quelque question en ce genre, je suppose, +car je ne l'entendis pas, à savoir quelle était la dame qui l'avait +envoyée, car le messager dit: «C'est elle qui est là, monsieur»; sur +quoi mon fils vient droit à moi, me baise, me prit dans ses bras, +m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais +sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et +sanglote sans pouvoir s'écrier.</p> + +<p>Je ne puis ni exprimer ni décrire la joie qui me toucha jusqu'à l'âme +quand je trouvai, car il fut aisé de découvrir cette partie, qu'il +n'était pas venu comme un étranger, mais comme un fils vers une mère, et +en vérité un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'était que d'avoir +une mère, et en somme nous pleurâmes l'un sur l'autre pendant un temps +considérable, jusqu'enfin il s'écria le premier:</p> + +<p>—Ma chère mère, dit-il, vous êtes encore vivante! Je n'avais jamais +espéré de voir votre figure.</p> + +<p>Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps.</p> + +<p>Après que nous eûmes tous deux recouvré nos esprits et que nous fûmes +capables de causer, il me dit l'état où étaient les choses. Il me dit +qu'il n'avait point montré ma lettre à son père et qu'il ne lui en avait +point parlé, que ce que sa grand-mère m'avait laissé était entre ses +mains à lui-même et qu'il me rendrait justice à ma pleine satisfaction; +que pour son père, il était vieux et infirme à la fois de corps et +d'esprit, qu'il était très irritable et colère, presque aveugle et +incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il sût agir dans une +affaire qui était de nature aussi délicate; et que par ainsi il était +venu lui-même autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait +pu s'empêcher, que pour me mettre en mesure de juger, après avoir vu où +en étaient les choses, si je voulais me découvrir à son père ou non.</p> + +<p>Tout cela avait été mené en vérité de manière si prudente et avisée que +je vis que mon fils était homme de bon sens et n'avait point besoin +d'être instruit par moi. Je lui dis que je ne m'étonnais nullement que +son père fût comme il l'avait décrit à cause que sa tête avait été un +peu touchée avant mon départ et que son tourment principal avait été +qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme +après que j'avais appris qu'il était mon frère, que comme il savait +mieux que moi quelle était la condition présente de son père, j'étais +prête à me joindre à lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne +tenais point à voir son père puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'eût +pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa +grand'mère m'avait laissé avait été confié à ses mains à lui qui, je +n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'étais, ne manquerait +pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai +combien de temps il y avait que ma mère était morte et en quel endroit +elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de détails sur la +famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la vérité que +j'étais réellement et véritablement sa mère.</p> + +<p>Mon fils me demanda alors où j'étais et quelles dispositions j'avais +prises. Je lui dis que j'étais fixée sur la rive de la baie qui est dans +le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui était venu +d'Angleterre dans le même vaisseau que moi; que pour la rive de la baie +où je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que +j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant +que je vivrais, que pour son père il ne reconnaissait personne et qu'il +ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'étais. Je réfléchis +un peu et lui dis que malgré que ce ne fût en vérité point un petit +souci pour moi que de vivre si éloignée de lui, pourtant je ne pouvais +dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de +demeurer dans la même maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi +ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement détruit ma paix, et +que, malgré le bonheur que j'aurais à jouir de sa société (de mon fils), +ou d'être si près de lui que possible, pourtant je ne saurais songer à +rester dans une maison où je vivrais aussi dans une retenue constante de +crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de +réfréner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui +pourraient découvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en +aucune façon.</p> + +<p>Il reconnut que j'avais raison en tout ceci.</p> + +<p>—Mais alors, ma chère mère, dit-il, il faut que vous soyez aussi près +de moi que possible.</p> + +<p>Il m'emmena donc avec lui à cheval jusqu'à une plantation qui joignait +la sienne et où je fus aussi bien entretenue que j'eusse pu l'être chez +lui-même. M'ayant laissée là, il s'en retourna après m'avoir dit qu'il +me parlerait de la grosse affaire le jour suivant, et m'ayant d'abord +appelée sa tante après avoir donné ordre aux jeunes gens qui, paraît-il, +étaient ses fermiers, de me traiter avec tout le respect possible, +environ deux heures après qu'il fut parti, il m'envoya une fille de +service et un petit nègre pour prendre mes ordres et des provisions +toutes préparées pour mon souper; et ainsi, je me trouvai comme si +j'eusse été dans un nouveau monde, et je commençai presque de souhaiter +que je n'eusse point amené d'Angleterre mon mari du Lancashire.</p> + +<p>Toutefois, c'était un souhait où il n'y avait pas de sincérité, car +j'aimais profondément mon mari du Lancashire, ainsi que j'avais toujours +fait depuis le commencement, et il le méritait autant qu'il était +possible à un homme, soit dit en passant.</p> + +<p>Le lendemain matin, mon fils vint me rendre encore visite presque +aussitôt que je fus levée. Après un peu de discours, il tira +premièrement un sac en peau de daim et me le donna, qui contenait +cinquante-cinq pistoles d'Espagne, et me dit que c'était pour solder la +dépense que j'avais faite en venant d'Angleterre, car, bien que ce ne +fut pas son affaire, pourtant il ne pensait point que j'eusse apporté +beaucoup d'argent avec moi, puisque ce n'était point l'usage d'en +apporter dans cette contrée; puis il tira le testament de sa grand'mère +et me le lut, par où il paraissait qu'elle m'avait laissé une plantation +sur la rivière de York avec tous les domestiques et bétail y +appartenant, et qu'elle l'avait mise en dépôt entre les mains de ce mien +fils pour mon usage le jour où il apprendrait où j'étais, la consignant +à mes héritiers, si j'avais des enfants, et à défaut d'héritiers, à +quiconque il me plairait de la léguer par testament; que le revenu +cependant, jusqu'à ce qu'on entendrait parler de moi, appartiendrait à +mon dit fils, et que si je n'étais point vivante, la propriété +retournerait à lui et à ses héritiers.</p> + +<p>Cette plantation, quoiqu'elle fût éloignée de la sienne, il me dit qu'il +ne l'avait pas affermée, mais qu'il la faisait administrer par un gérant +principal, ainsi qu'il faisait pour une autre qui était à son père et +qui était située tout près, et qu'il allait l'inspecter lui-même trois +ou quatre fois l'année.</p> + +<p>Je lui demandai ce qu'il pensait que la plantation pourrait bien valoir; +il me dit que si je voulais l'affermer, il m'en donnerait environ 60£ +par an, mais que si je voulais y vivre, qu'elle vaudrait beaucoup plus, +et qu'il pensait qu'elle pourrait me rapporter environ 150£ par an. +Mais, regardant que je m'établirais sans doute sur la rive de la baie ou +que peut-être j'avais l'idée de retourner au Angleterre, si je voulais +lui en laisser la gérance, il l'administrerait pour moi ainsi qu'il +l'avait fait pour lui-même, et qu'il pensait pouvoir m'envoyer assez de +tabac pour rendre annuellement environ 100£, quelquefois plus.</p> + +<p>La tendre conduite de mon fils et ses offres pleines de bonté +m'arrachèrent des larmes presque tout le temps qu'il me parlait; en +vérité, je pus à peine discourir avec lui, sinon dans les intervalles de +ma passion. Cependant enfin je commençai, et exprimant mon étonnement +sur le bonheur que j'avais que le dépôt de ce que ma mère m'avait laissé +eût été remis aux mains de mon propre enfant, je lui dis que, pour ce +qui était de l'héritage de ce domaine, je n'avais point d'enfant que lui +au monde, et que j'avais passé le temps d'en avoir si je me mariais, et +que par ainsi je le priais de faire un écrit, que j'étais prête à +signer, par lequel, après moi, je le léguerais entièrement à lui et à +ses héritiers.</p> + +<p>Et cependant, souriant, je lui demandai ce qui faisait qu'il restait +garçon si longtemps. Sa réponse, tendre et prompte, fut que la Virginie +ne produisait point abondance de femmes et que puisque je parlais de +retourner en Angleterre, il me priait de lui envoyer une femme de +Londres.</p> + +<p>Telle fut la substance de notre conversation la première journée, la +plus charmante journée qui ait jamais passé sur ma tête pendant ma vie +et qui me donna la plus profonde satisfaction. Il revint ensuite chaque +jour et passa une grande partie de son temps avec moi, et m'emmena dans +plusieurs maisons de ses amis où je fus entretenue avec grand respect. +Aussi je dînai plusieurs fois dans sa propre maison, où il prit soin +toujours de tenir son père à demi mort tellement à l'écart que je ne le +vis jamais, ni lui moi, je lui fit un cadeau, et c'était tout ce que +j'avais de valeur, et c'était une des montres en or desquelles, ai-je +dit, j'avais deux dans mon coffre, et je me trouvais avoir celle-ci sur +moi, et je la lui donnai à une troisième visite, je lui dis que je +n'avais rien de valeur à donner que cette montre et que je le priais de +la baiser quelquefois en souvenir de moi. Je ne lui dis pas, en vérité, +que je l'avais volée au côté d'une dame dans une salle de réunion de +Londres: soit dit en passant!</p> + +<p>Il demeura un moment hésitant, comme s'il doutait s'il devait la prendre +ou non, mais j'insistai et je l'obligeai à l'accepter, et elle ne valait +pas beaucoup moins que sa poche en cuir pleine d'or d'Espagne, non, même +si on l'estimait ainsi qu'à Londres, tandis qu'elle valait le double +ici. À la fin, il la prit, la baisa et me dit que cette montre serait +une dette pour lui, mais qu'il la payerait tant que je vivrais.</p> + +<p>Quelques jours après, il apporta les écrits de donation, et il amena un +notaire avec lui, et je les signai de bien bon gré, et les lui remis +avec cent baisers, car sûrement jamais rien ne se passa entre une mère +et un enfant tendre et respectueux avec plus d'affection. Le lendemain, +il m'apporte une obligation sous seing et sceau par où il s'engageait à +gérer la plantation à mon compte et à remettre le revenu à mon ordre ou +que je fusse; et tout ensemble il s'obligeait à ce que ce revenu fût de +100£ par an. Quand il eut fini, il me dit que, puisque j'étais entrée en +possession avant la récolte, j'avais droit au revenu de l'année courante +et me paya donc 100£ en pièces de huit d'Espagne, et me pria de lui en +donner un reçu pour solde de tout compte de cette année, expirant au +Noël suivant; nous étions alors à la fin d'août.</p> + +<p>Je demeurai là plus de cinq semaines, et en vérité j'eus assez à faire +pour m'en aller, même alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre +côté de la baie, ce que je refusai expressément; pourtant, il insista +pour me faire faire la traversée dans une chaloupe qui lui appartenait, +qui était construite comme un yacht, et qui lui servait autant à son +plaisir qu'à ses affaires. J'acceptai; si bien qu'après les plus tendres +expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et +j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker.</p> + +<p>J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux +avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses, +dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait +jamais eu. Je racontai à mon mari tous les détails de ce voyage, sinon +que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais +perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais +ensuite je lui dis la bonté que mon cousin m'avait témoignée, et que ma +mère m'avait laissé telle plantation, et qu'il l'avait conservée pour +moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis +je lui dis que je l'avais remise à sa gérance, et qu'il me rendrait +fidèlement compte du revenu; puis je tirai les 100£ en argent, qui +étaient le revenu de la première année; enfin, tirant la bourse en peau +de daim avec les pistoles:</p> + +<p>—Et voilà, mon ami, m'écriai-je, la montre en or! Et mon mari de dire:</p> + +<p>—Ainsi, la bonté divine opère sûrement les mêmes effets dans toutes les +âmes sensibles, partout où le cœur est touché de la grâce!</p> + +<p>Puis levant les deux mains, en une extase de joie:</p> + +<p>—Quelle n'est pas la bonté de Dieu, s'écria-t-il, pour un chien ingrat +tel que moi!</p> + +<p>Puis je lui fis voir ce que j'avais apporté dans la chaloupe; je veux +dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre +plantation; toutes choses qui ajoutèrent à sa surprise et emplirent son +cœur de gratitude. Cependant nous continuâmes de travailler à notre +établissement et nous nous gouvernâmes par l'aide et la direction de +tels amis que nous nous fîmes là, et surtout de l'honnête quaker, qui se +montra pour nous ami fidèle, solide et généreux; et nous eûmes très bon +succès; car ayant un fonds florissant pour débuter, ainsi que j'ai dit, +et qui maintenant s'était accru par l'addition de 130£ d'argent, nous +augmentâmes le nombre de notre domestique, bâtîmes une fort belle +maison, et défrichâmes chaque année une bonne étendue de terre. La +seconde année j'écrivis à ma vieille gouvernante, pour lui faire part de +la joie de notre succès, et je l'instruisis de la façon dont elle devait +employer la somme que je lui avais laissée, qui était de 250£, ainsi que +j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle +exécuta avec sa fidélité habituelle, et le tout nous arriva à bon port.</p> + +<p>Là nous eûmes supplément de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari +que pour moi-même; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes +ces choses que je savais faire ses délices: telles que deux belles +perruques longues, deux épées à poignée d'argent, trois ou quatre +excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux à +pistolets et de très bons pistolets, avec un manteau d'écarlate; et, en +somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire paraître, +ainsi qu'il était, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantité de +telles affaires de ménage dont nous avions besoin, avec du linge pour +nous deux; quant à moi j'avais besoin de très peu d'habits ou de linge, +étant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se +composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux, +outils, vêtements pour les serviteurs, et drap de laine, étoffes, +serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le +domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette +cargaison vint à bon port et en bonne condition avec trois filles de +service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait +trouvées pour moi, assez appropriées à l'endroit où nous étions et au +travail que nous avions à leur donner; l'une desquelles se trouva +arriver double, s'étant fait engrosser par un des matelots du vaisseau, +ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant même que le vaisseau fût arrivé à +Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros garçon, environ sept +mois après avoir touché terre.</p> + +<p>Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par +l'arrivée de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, après +qu'il en eut vu les détails:</p> + +<p>—Ma chérie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous +endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?</p> + +<p>Je souris et lui dis que tout était payé; et puis je lui dis que ne +sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant +à quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emporté +tout mon fonds et que j'en avais laissé aux mains de mon amie cette +partie que, maintenant que nous avions passé la mer et que nous avions +heureusement établis, j'avais fait venir afin qu'il la vît.</p> + +<p>Il fut stupéfait et demeura un instant à compter sur ses doigts, mais ne +dit rien; à la fin, il commença ainsi:</p> + +<p>—Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord +sur le pouce.—il y a d'abord 246£ en argent, ensuite deux montres en +or, des bagues à diamant et de la vaisselle plate, dit-il,—sur l'index; +puis sur le doigt suivant—nous avons une plantation sur la rivière +d'York à 100£ par an, ensuite 150£ d'argent, ensuite une chaloupe +chargée de chevaux, vaches, cochons et provisions—et ainsi de suite +jusqu'à recommencer sur le pouce—et maintenant, dit-il, une cargaison +qui a coûté 250£ en Angleterre, et qui vaut le double ici.</p> + +<p>—Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?</p> + +<p>—Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc prétend que je me suis fait +duper quand j'ai épousé ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai +épousé une fortune, dit-il, et, ma foi, une très belle fortune.</p> + +<p>En somme, nous étions maintenant dans une condition fort considérable, +et qui s'augmentait chaque année; car notre nouvelle plantation +croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit années que +nous y vécûmes, nous l'amenâmes à un point tel que le revenu en était +d'au moins 300£ par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.</p> + +<p>Après que j'eus passé une année chez moi, je fis de nouveau la traversée +de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de +ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je +débarquais, que mon vieux mari était mort, et qu'on ne l'avait pas +enterré depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une +nouvelle désagréable, à cause que je pouvais paraître maintenant, ainsi +que je l'étais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis à mon +fils avant de le quitter que je pensais épouser un gentilhomme dont la +plantation joignait la mienne; et que malgré que je fusse légalement +libre de me marier, pour ce qui était d'aucune obligation antérieure, +pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire +qui pouvait donner de l'inquiétude à un mari. Mon fils, toujours tendre, +respectueux et obligeant, me reçut cette fois chez lui, me paya mes cent +livres et me renvoya chargée de présents.</p> + +<p>Quelque temps après, je fis savoir à mon fils que j'étais mariée, et je +l'invitai à nous venir voir, et mon mari lui écrivit de son côté une +lettre fort obligeante où il l'invitait aussi; et en effet il vint +quelques mois après, et il se trouvait justement là au moment que ma +cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait +toute à l'état de mon mari, et non à moi.</p> + +<p>Il faut observer que lorsque le vieux misérable, mon frère (mari) fut +mort, je rendis franchement compte à mon mari de toute cette affaire et +lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, était mon propre fils par +cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement à mon récit et me +dit qu'il ne serait point troublé si le vieux, comme nous l'appelions, +eût été vivant.</p> + +<p>—En effet, dit-il, ce n'était point ta faute, ni la sienne; c'était une +erreur impossible à prévenir.</p> + +<p>Il lui reprocha seulement de m'avoir priée de tout cacher et de +continuer à vivre avec lui comme sa femme après que j'avais appris qu'il +était mon frère; ç'avait été, dit-il, une conduite vile.</p> + +<p>Ainsi toutes ces petites difficultés se trouvèrent aplanies et nous +vécûmes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond +confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus +vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai près de soixante-dix ans +d'âge, mon mari soixante-huit, ayant dépassé de beaucoup le terme +assigné à ma déportation; et maintenant, malgré toutes les fatigues et +toutes les misères que nous avons traversées, nous avons conservé tous +deux bonne santé et bon cœur. Mon mari demeura là-bas quelque temps +après moi afin de régler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention +de retourner auprès de lui, mais sur son désir je changeai de résolution +et il est revenu aussi en Angleterre où nous sommes résolus à passer les +années qui nous restent dans une pénitence sincère pour la mauvaise vie +que nous avons menée.</p> + + +<h3>ÉCRIT EN L'ANNÉE 1683</h3> +<h3>FIN</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLL FLANDERS *** + +***** This file should be named 18112-h.htm or 18112-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/1/18112/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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