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+ The Project Gutenberg eBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe
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+The Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Moll Flanders
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+Author: Daniel Defoe
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+Translator: Marcel Schwob
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+Release Date: April 3, 2006 [EBook #18112]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLL FLANDERS ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h1>Daniel Defoe</h1>
+
+<h1>MOLL FLANDERS</h1>
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+<h3>(1722)</h3>
+
+<h2>Traduction de Marcel Schwob</h2>
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+
+<h3>Table des mati&egrave;res</h3>
+
+<table summary='table'>
+<tr><td>
+<a href="#PREFACE_DU_TRADUCTEUR"><b>PR&Eacute;FACE DU TRADUCTEUR</b></a><br />
+<a href="#MOLL_FLANDERS"><b>MOLL FLANDERS</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE_DU_TRADUCTEUR" id="PREFACE_DU_TRADUCTEUR"></a>PR&Eacute;FACE DU TRADUCTEUR</h2>
+
+
+<p><i>La fortune litt&eacute;raire de Robinson Cruso&eacute; a &eacute;t&eacute; si prodigieuse que le
+nom de l'auteur, aux yeux du public, a presque disparu sous sa gloire.
+Si Daniel de Fo&euml; avait eu la pr&eacute;caution de faire suivre sa signature du
+titre qu'il avait &agrave; la c&eacute;l&eacute;brit&eacute;</i>, la Peste de Londres, Roxana, le
+Colonel Jacques, le Capitaine Singleton et Moll Flanders <i>auraient fait
+leur chemin dans le monde. Mais il n'en a pas &eacute;t&eacute; ainsi. Pareille
+aventure &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; Cervantes, apr&egrave;s avoir &eacute;crit</i> Don Quichotte.
+<i>Car on ne lut gu&egrave;re ses admirables nouvelles, son th&eacute;&acirc;tre,
+sans compter</i> Galath&eacute;e <i>et</i> Persiles y Sigismunde.</p>
+
+<p><i>Cervantes et Daniel de Fo&euml; ne compos&egrave;rent leurs grandes &oelig;uvres
+qu'apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; l'&acirc;ge m&ucirc;r. Tous deux avaient men&eacute; auparavant une
+vie tr&egrave;s active: Cervantes, longtemps prisonnier, ayant vu les hommes et
+les choses, la guerre et la paix, mutil&eacute; d'une main. De Fo&euml;, prisonnier
+aussi &agrave; Newgate, expos&eacute; au pilori, m&ecirc;l&eacute; au brassage des affaires
+politiques au milieu d'une r&eacute;volution; l'un et l'autre harcel&eacute;s par des
+ennuis d'argent, l'un par des dettes, l'autre par des faillites
+successives; l'un et l'autre &eacute;nergiques, r&eacute;sistants, dou&eacute;s d'une
+extraordinaire force de travail. Et, ainsi que Don Quichotte contient
+l'histoire id&eacute;ale de Cervantes transpos&eacute;e dans la fiction, Robinson
+Cruso&eacute; est l'histoire de Daniel de Fo&euml; au milieu des difficult&eacute;s de la
+vie.</i></p>
+
+<p><i>C'est de Fo&euml; lui-m&ecirc;me qui l'a d&eacute;clar&eacute; dans la pr&eacute;face au troisi&egrave;me
+volume de</i> Robinson: <i>S&eacute;rieuses r&eacute;flexions durant la vie et les
+surprenantes aventures de Robinson Cruso&eacute;. &laquo;Ce roman, &eacute;crit de Fo&euml;, bien
+qu'all&eacute;gorique est aussi historique. De plus, il existe un homme bien
+connu dont la vie et les actions forment le sujet de ce volume, et
+auquel presque toutes les parties de l'histoire font directement
+allusion. Ceci est la pure v&eacute;rit&eacute;.... Il n'y a pas une circonstance de
+l'histoire imaginaire qui ne soit calqu&eacute;e sur l'histoire r&eacute;elle.... C'est
+l'exposition d'une sc&egrave;ne enti&egrave;re de vie r&eacute;elle durant vingt-huit ann&eacute;es
+pass&eacute;es dans les circonstances les plus errantes, affligeantes et
+d&eacute;sol&eacute;es que jamais homme ait travers&eacute;es; et o&ugrave; j'ai v&eacute;cu si longtemps
+d'une vie d'&eacute;tranges merveilles, parmi de continuelles temp&ecirc;tes; o&ugrave; je
+me suis battu avec la pire esp&egrave;ce de sauvages et de cannibales, en
+d'innombrables et surprenants incidents; o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; nourri par des
+miracles plus grands que celui des corbeaux; o&ugrave; j'ai souffert toute
+mani&egrave;re de violences et d'oppressions, d'injures, de reproches, de
+m&eacute;pris des humains, d'attaques de d&eacute;mons, de corrections du ciel et
+d'oppositions sur terre....&raquo; Puis, traitant de la repr&eacute;sentation fictive
+de l'emprisonnement forc&eacute; de Robinson dans son &icirc;le, de Fo&euml; ajoute: &laquo;Il
+est aussi raisonnable de repr&eacute;senter une esp&egrave;ce d'emprisonnement par une
+autre, que de repr&eacute;senter n'importe quelle chose qui existe r&eacute;ellement
+par une autre qui n'existe pas. Si j'avais adopt&eacute; la fa&ccedil;on ordinaire
+d'&eacute;crire l'histoire priv&eacute;e d'un homme, en vous exposant la conduite ou
+la vie que vous connaissiez, et sur les malheurs ou d&eacute;faillances de
+laquelle vous aviez parfois injustement triomph&eacute;, tout ce que j'aurais
+dit ne vous aurait donn&eacute; aucune diversion, aurait obtenu &agrave; peine
+l'honneur d'une lecture, ou mieux point d'attention.&raquo;</i></p>
+
+<p><i>Nous devons donc consid&eacute;rer Robinson Cruso&eacute; comme une all&eacute;gorie, un
+symbole</i> (emblem) <i>qui enveloppe un livre dont le fond e&ucirc;t &eacute;t&eacute; peut-&ecirc;tre
+assez analogue aux</i> M&eacute;moires <i>de Beaumarchais, mais que de Fo&euml; ne voulut
+pas &eacute;crire directement. Tous les autres romans de de Fo&euml; doivent &ecirc;tre
+semblablement interpr&eacute;t&eacute;s. Ayant r&eacute;duit sa propre vie par la pens&eacute;e &agrave; la
+simplicit&eacute; absolue afin de la repr&eacute;senter en art, il transforma
+plusieurs fois les symboles et les appliqua &agrave; diverses sortes d'&ecirc;tres
+humains. C'est l'existence mat&eacute;rielle de l'homme, et sa difficult&eacute;, qui
+a le plus puissamment frapp&eacute; l'esprit de de Fo&euml;. Il y avait de bonnes
+raisons pour cela. Et ainsi que lui-m&ecirc;me a lutt&eacute;, solitaire, pour
+obtenir une petite aisance et une protection contre les intemp&eacute;ries du
+monde, ses h&eacute;ros et h&eacute;ro&iuml;nes sont des solitaires qui essayent de vivre
+en d&eacute;pit de la nature et des hommes.</i></p>
+
+<p><i>Robinson, jet&eacute; sur une &icirc;le d&eacute;serte, arrache &agrave; la terre ce qu'il lui
+faut pour manger son pain quotidien; le pauvre Jacques, n&eacute; parmi des
+voleurs, vit &agrave; sa mani&egrave;re pour l'amour seul de l'existence, et sans rien
+poss&eacute;der, tremblant seulement le jour o&ugrave; il a trouv&eacute; une bourse pleine
+d'or; Bob Singleton, le petit pirate, abandonn&eacute; sur mer, conquiert de
+ses seules mains son droit &agrave; vivre avec des moyens criminels; la
+courtisane Roxana parvient p&eacute;niblement, apr&egrave;s une vie honteuse, &agrave;
+obtenir le respect de gens qui ignorent son pass&eacute;; le malheureux
+sellier, rest&eacute; &agrave; Londres au milieu de la peste, arrange sa vie et se
+prot&egrave;ge du mieux qu'il peut en d&eacute;pit de l'affreuse &eacute;pid&eacute;mie; enfin Moll
+Flanders, apr&egrave;s une vie de prostitution de calcul, ruin&eacute;e, ayant
+quarante-huit ans d&eacute;j&agrave;, et ne pouvant plus trafiquer de rien, aussi
+solitaire au milieu de la populeuse cit&eacute; de Londres qu'Alexandre Selkirk
+dans l'&icirc;le de Juan-Hernandez, se fait voleuse isol&eacute;e pour manger &agrave; sa
+faim, et chaque vol successif semblant l'accroissement de bien-&ecirc;tre que
+Robinson d&eacute;couvre dans ses travaux, parvient dans un &acirc;ge recul&eacute;, malgr&eacute;
+l'emprisonnement et la d&eacute;portation, &agrave; une sorte de s&eacute;curit&eacute;.</i></p>
+
+<p><i>Les &laquo;Heurs et Malheurs de la Fameuse Moll Flanders, etc., qui naquit &agrave;
+Newgate, et, durant une vie continuellement vari&eacute;e de trois fois vingt
+ans, outre son enfance, fut douze ans prostitu&eacute;e, cinq fois mari&eacute;e (dont
+l'une &agrave; son propre fr&egrave;re), douze ans voleuse, huit ans f&eacute;lonne d&eacute;port&eacute;e
+en Virginie, finalement devint riche, v&eacute;cut honn&ecirc;te, et mourut
+repentante; &eacute;crits d'apr&egrave;s ces propres m&eacute;moires&raquo;, ils parurent le 27
+Janvier 1722.</i></p>
+
+<p><i>De Fo&euml; avait soixante et un ans. Trois ans auparavant, il avait d&eacute;but&eacute;
+dans le roman par</i> Robinson Cruso&eacute;. <i>En juin 1720, il avait publi&eacute;</i> le
+Capitaine Singleton. <i>Moins de deux mois apr&egrave;s</i> Moll Flanders <i>(17 mars
+1722), il donnait un nouveau chef-d'&oelig;uvre,</i> le Journal de la peste de
+Londres, <i>son deux cent treizi&egrave;me ouvrage (on en conna&icirc;t deux cent
+cinquante-quatre) depuis 1687.</i></p>
+
+<p><i>Les biographes de de Fo&euml; ignorent quelle fut l'origine du roman</i> Moll
+Flanders. <i>Sans doute l'id&eacute;e lui en vint pendant son emprisonnement d'un
+an et demi &agrave; Newgate en 1704. On en est r&eacute;duit, pour expliquer le nom de
+l'h&eacute;ro&iuml;ne, &agrave; noter cette co&iuml;ncidence: dans le</i> Post-Boy <i>du 9 janvier
+1722, et aux num&eacute;ros pr&eacute;c&eacute;dents, figure, l'annonce des livres en vente
+chez John Darby, et entre autres</i> l'Histoire des Flandres <i>avec une
+carte par Moll.</i></p>
+
+<p><i>D'autre part, M. William Lee a retrouv&eacute;</i> dans Applebee's Journal, <i>dont
+de Fo&euml; &eacute;tait le principal r&eacute;dacteur, une lettre sign&eacute;e Moll, &eacute;crite de
+la Foire aux Chiffons, &agrave; la date du 16 juillet 1720. Cette femme est
+suppos&eacute;e s'adresser &agrave; de Fo&euml; pour lui demander conseil. Elle s'exprime
+dans un singulier m&eacute;lange de</i> slang <i>et d'anglais. Elle a &eacute;t&eacute; voleuse et
+d&eacute;port&eacute;e. Mais, ayant amass&eacute; un peu d'argent, elle a trouv&eacute; le moyen de
+revenir en Angleterre o&ugrave; elle est en rupture de ban. Le malheur veut
+qu'elle ait rencontr&eacute; un ancien camarade. &laquo;Il me salue publiquement dans
+la rue, avec un cri prolong&eacute;:&mdash;&Ocirc; excellente Moll, es-tu donc sortie de
+la tombe? n'&eacute;tais-tu pas d&eacute;port&eacute;e?&mdash;Tais-toi Jack, dis-je, pour l'amour
+de Dieu! quoi, veux-tu donc me perdre?&mdash;Moi? dit-il, allons coquine,
+donne-moi une pi&egrave;ce de douze, ou je cours te d&eacute;noncer sur-le-champ....
+J'ai &eacute;t&eacute; forc&eacute;e de c&eacute;der et le mis&eacute;rable va me traiter comme une vache &agrave;
+lait tout le reste de mes jours.&raquo;Ainsi, d&egrave;s le mois de juillet 1720, de
+Fo&euml; se pr&eacute;occupait du cas mat&eacute;riel et moral d'une voleuse en rupture de
+ban, expos&eacute;e au chantage, et imaginait de le faire raconter par Moll
+elle-m&ecirc;me.</i></p>
+
+<p><i>Mais ceux qui ont &eacute;tudi&eacute; de Fo&euml; ne semblent pas avoir attach&eacute; assez
+d'importance &agrave; un fait bien significatif. De Fo&euml; explique, dans sa
+pr&eacute;face, qu'il se borne &agrave; publier un manuscrit de M&eacute;moires corrig&eacute; et un
+peu expurg&eacute;. &laquo;Nous ne pouvons dire que cette histoire contienne la fin
+de la vie de cette fameuse Moll Flanders, car personne ne saurait &eacute;crire
+sa propre vie jusqu'&agrave; la fin, &agrave; moins de l'&eacute;crire apr&egrave;s la mort; mais la
+vie de son mari, &eacute;crite par une troisi&egrave;me main, expose en d&eacute;tail comment
+ils v&eacute;curent ensemble en Am&eacute;rique, puis revinrent tous deux en
+Angleterre, au bout de huit ans, &eacute;tant devenus tr&egrave;s riches, o&ugrave; elle
+v&eacute;cut, dit-on, jusqu'&agrave; un &acirc;ge tr&egrave;s avanc&eacute;, mais ne parut point
+extraordinairement repentante, sauf qu'en v&eacute;rit&eacute; elle parlait toujours
+avec r&eacute;pugnance de sa vie d'autrefois.&raquo; Et de Fo&euml; termine le livre par
+cette mention: &Eacute;crit en 1683.</i></p>
+
+<p><i>C'est ainsi que, pour le</i> Journal de la Peste, <i>de Fo&euml; a tenu &agrave;
+indiquer, par une note, l'endroit o&ugrave; est enterr&eacute; l'auteur, qu'il
+supposait mort depuis longtemps. En effet, de Fo&euml; avait quatre ans au
+moment de l'&eacute;pid&eacute;mie (1665), et il n'en &eacute;crivit le</i> Journal <i>qu'en
+1722&mdash;cinquante-sept ans plus tard.&mdash;Mais il voulait que l'on consid&eacute;r&acirc;t
+son &oelig;uvre comme les notes d'un t&eacute;moin. Il para&icirc;trait y avoir eu moins
+de n&eacute;cessit&eacute; de dater les m&eacute;moires de Moll Flanders en reculant l'ann&eacute;e
+jusqu'en 1683, si toutefois l'existence d'une v&eacute;ritable Moll, vers cette
+&eacute;poque, ne venait pas appuyer la fiction de Fo&euml;.</i></p>
+
+<p><i>Or, une certaine Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, resta
+c&eacute;l&egrave;bre au moins jusqu'en 1668. Elle mourut extr&ecirc;mement &acirc;g&eacute;e. Elle avait
+connu les contemporains de Shakespeare, peut-&ecirc;tre Shakespeare lui-m&ecirc;me.
+Voici ce qu'en rapporte Granger</i> (Suppl&eacute;ment &agrave; l'histoire biographique,
+<i>p. 256</i>):</p>
+
+<p><i>&laquo;Mary Frith, ou Moll la Coupeuse de bourses, nom sous lequel on la
+d&eacute;signait g&eacute;n&eacute;ralement, &eacute;tait une femme d'esprit masculin qui commit,
+soit en personne, soit comme complice, presque tous les crimes et folies
+notoires chez les pires excentriques des deux sexes. Elle fut inf&acirc;me
+comme prostitu&eacute;e et prox&eacute;n&egrave;te, diseuse de bonne aventure, pickpocket,
+voleuse et receleuse; elle fut aussi la complice d'un adroit faussaire.
+Son exploit le plus signal&eacute; fut de d&eacute;pouiller le g&eacute;n&eacute;ral Fairfax sur la
+bruy&egrave;re de Hounslow, ce qui la fit envoyer &agrave; la prison de Newgate; mais
+gr&acirc;ce &agrave; une forte somme d'argent, elle fut remise en libert&eacute;. Elle
+mourut d'hydropisie, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-quinze ans, mais serait
+probablement morte auparavant, si elle n'avait eu l'habitude de fumer du
+tabac depuis de longues ann&eacute;es.&raquo;</i></p>
+
+<p><i>M. Dodsley</i> (Old Plays, <i>vol. VI) a copi&eacute; la note suivante dans un
+manuscrit du British Mus&eacute;um:</i></p>
+
+<p><i>&laquo;Mme Mary Friths, alias Moll la Coupeuse de bourses, n&eacute;e dans Barbican,
+fille d'un cordonnier, mourut en sa maison de Fleet Street, pr&egrave;s de la
+Taverne du Globe, le 26 juillet 1659, et fut enterr&eacute;e &agrave; l'&eacute;glise de
+Sainte-Brigitte. Elle laissa par testament vingt livres &agrave; l'effet de
+faire couler du vin par les conduites d'eau lors du retour de
+Charles II, qui survint peu apr&egrave;s.&raquo;</i></p>
+
+<p><i>M. Steevens, dans ses commentaires sur Shakespeare</i> (Twelfth Night, <i>A.
+I, Sc. III) note, sur les registres de la Stationer's Company, pour ao&ucirc;t
+1610, l'entr&eacute;e &laquo;d'un livre nomm&eacute;</i> les Folies de la joyeuse Moll de
+Bankside, <i>avec ses promenades en v&ecirc;tements d'homme et leur explication,
+par John Day&raquo;.</i></p>
+
+<p><i>En 1611, Thomas Middleton et Dekkar &eacute;crivirent sur Moll leur c&eacute;l&egrave;bre
+com&eacute;die</i> The Roaring Girl <i>ou</i> Moll la coupeuse de bourses.... <i>Le
+frontispice la repr&eacute;sente v&ecirc;tue en homme, l'&oelig;il oblique, la bouche
+tordue, avec ces mots en l&eacute;gende:</i></p>
+
+<p><i>&laquo;Mon cas est chang&eacute;: il faut que je travaille pour vivre.&raquo;</i></p>
+
+<p><i>Nathaniel Field la cite, en 1639, dans sa com&eacute;die</i> Amends fort Ladies.
+<i>Sa vie fut publi&eacute;e en in-12, en 1662, avec son portrait en habits
+d'homme: elle a pr&egrave;s d'elle un singe, un lion et un aigle. Dans la pi&egrave;ce
+du</i> Faux Astrologue <i>(1668), on la mentionne comme morte.</i></p>
+
+<p><i>Ainsi John Day, Nathaniel Field, Thomas Middleton, Thomas Dekkar,
+compagnons de Shakespeare, firent des pi&egrave;ces sur Moll d&egrave;s 1610 jusqu'en
+1659. Il para&icirc;t qu'elle vivait encore lorsqu'on publia sa vie en 1662.
+Toujours est-il qu'elle resta longtemps c&eacute;l&egrave;bre. Le capitaine Hohnson
+place sa biographie parmi celles des grands voleurs dans son</i> Histoire
+g&eacute;n&eacute;rale des Assassins, Voleurs et Pirates, etc. <i>(1736) ce qui indique
+la persistance d'une tradition. Ceux qui donn&egrave;rent &agrave; Daniel de Fo&euml; de si
+pr&eacute;cis d&eacute;tails sur la peste de 1665 durent lui raconter mainte histoire
+sur l'extraordinaire vie de cette vieille femme, morte riche, apr&egrave;s une
+existence inf&acirc;me, &agrave; soixante-quinze ans. Le frontispice de la pi&egrave;ce de
+Middleton, avec sa l&eacute;gende, s'appliquerait &agrave; Moll Flanders. De Fo&euml;
+insiste dans son livre sur les v&ecirc;tements d'homme que porte Moll. Ce
+n'est certes pas l&agrave; un trait ordinaire. Il a d&ucirc; voir aussi dans sa
+jeunesse les nombreuses pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; figurait ce personnage
+populaire. Le livre de colportage contenant l'histoire de la vie de Moll
+la Coupeuse de bourses a certainement &eacute;t&eacute; feuillet&eacute; par lui. Il la fait
+nommer avec admiration par Moll Flanders. Enfin, la preuve m&ecirc;me de
+l'identit&eacute; de Mary Frith avec Moll Flanders, c'est la date de 1683 que
+de Fo&euml; assigne aux pr&eacute;tendus M&eacute;moires compl&eacute;t&eacute;s par une troisi&egrave;me main.
+La tradition lui permettait de croire que la vieille Mary Frith avait
+v&eacute;cu jusqu'aux environs de cette ann&eacute;e. Nous n'avons aucune preuve
+formelle de la date pr&eacute;cise de sa mort.</i></p>
+
+<p><i>La vie de Mary Frith a donc jou&eacute; pour</i> Moll Flanders <i>le m&ecirc;me r&ocirc;le que
+la relation d'Alexandre Selkirk pour</i> Robinson Cruso&eacute;. <i>C'est l'embryon
+r&eacute;el que de Fo&euml; a fait germer en fiction. C'est le point de d&eacute;part d'un
+d&eacute;veloppement qui a une port&eacute;e bien plus haute. Mais il &eacute;tait n&eacute;cessaire
+de montrer que l'imagination de Daniel de Fo&euml; construit le plus
+puissamment sur des r&eacute;alit&eacute;s, car Daniel de Fo&euml; est un &eacute;crivain
+extr&ecirc;mement r&eacute;aliste. Si un livre peut &ecirc;tre compar&eacute; &agrave;</i> Moll Flanders, <i>
+c'est</i> Germinie Lacerteux; <i> mais Moll Flanders n'agit que par passion de
+vivre, tandis que MM. de Goncourt ont analys&eacute; d'autres mobiles chez
+Germinie. Ici, il semble qu'on entende retentir &agrave; chaque page les
+paroles de la pri&egrave;re: &laquo;Mon Dieu, donnez-nous notre pain quotidien!&raquo; Par
+ce seul aiguillon Moll Flanders est excit&eacute;e au vice, puis au vol, et peu
+&agrave; peu le vol, qui a &eacute;t&eacute; terriblement conscient au d&eacute;but, d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en
+habitude, et Moll Flanders vole pour voler.</i></p>
+
+<p><i>Et ce n'est pas seulement dans</i> Moll Flanders <i>qu'on entend la pri&egrave;re
+de la faim. Les livres de Daniel de Fo&euml; ne sont que le d&eacute;veloppement des
+deux supplications de l'humanit&eacute;: &laquo;Mon Dieu, donnez-nous notre pain
+quotidien;&mdash;mon Dieu, pr&eacute;servez-nous de la tentation!&raquo; Ce furent les
+paroles qui hant&egrave;rent sa vie et son imagination, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re
+lettre qu'il &eacute;crivit pour sa fille et pour son gendre quelques jours
+avant sa mort.</i></p>
+
+<p><i>Je ne veux point parler ici de la puissance artistique de Daniel de
+Fo&euml;. Il suffira de lire et d'admirer la v&eacute;rit&eacute; nue des sentiments et des
+actions. Ceux qui n'aiment pas seulement</i> Robinson <i>comme le livre de
+leur enfance trouveront dans</i> Moll Flanders <i>les m&ecirc;mes plaisirs et les
+m&ecirc;mes terreurs.</i></p>
+
+<p><i>Georges Borrow raconte dans</i> Lavengro <i>qu'il rencontra sur le pont de
+Londres une vieille femme qui ne lisait qu'un livre. Elle ne voulait le
+vendre &agrave; aucun prix. Elle y trouvait tout son amusement et toute sa
+consolation. C'&eacute;tait un ancien livre aux pages us&eacute;es, Borrow en lut
+quelques lignes: aussit&ocirc;t il reconnut l'air, le style, l'esprit de
+l'&eacute;crivain du livre o&ugrave; d'abord il avait appris &agrave; lire. Il couvrit son
+visage de ses mains, et pensa &agrave; son enfance.... Ce livre de la vieille
+femme &eacute;tait</i> Moll Flanders.</p>
+
+<p><i>Il me reste &agrave; dire quelques mots de ma traduction. Je sens qu'elle est
+bien imparfaite, mais elle a au moins un m&eacute;rite: partout o&ugrave; cela a &eacute;t&eacute;
+possible, les phrases ont conserv&eacute; le mouvement et les coupures de la
+prose de de Fo&euml;. J'ai respect&eacute; la couleur du style autant que j'ai pu.
+Les nonchalances de langage et les redites exquises de la narratrice ont
+&eacute;t&eacute; rendues avec le plus grand soin. Enfin j'ai essay&eacute; de mettre sous
+les yeux du lecteur fran&ccedil;ais l'&oelig;uvre m&ecirc;me de Daniel de Fo&euml;.</i></p>
+
+<p class="droit">Marcel Schwob.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MOLL_FLANDERS" id="MOLL_FLANDERS"></a>MOLL FLANDERS</h2>
+
+
+<p>Mon v&eacute;ritable nom est si bien connu dans les archives ou registres des
+prisons de Newgate et de Old Bailey et certaines choses de telle
+importance en d&eacute;pendent encore, qui sont relatives &agrave; ma conduite
+particuli&egrave;re, qu'il ne faut pas attendre que je fasse mention ici de mon
+nom ou de l'origine de ma famille; peut-&ecirc;tre apr&egrave;s ma mort ceci sera
+mieux connu; &agrave; pr&eacute;sent il n'y aurait nulle convenance, non, quand m&ecirc;me
+on donnerait pleine et enti&egrave;re r&eacute;mission, sans exception de personnes ou
+de crimes.</p>
+
+<p>Il suffira de vous dire que certaines de mes pires camarades, hors
+d'&eacute;tat de me faire du mal, car elles sont sorties de ce monde par le
+chemin de l'&eacute;chelle et de la corde que moi-m&ecirc;me j'ai souvent pens&eacute;
+prendre, m'ayant connue par le nom de Moll Flanders, vous me permettrez
+de passer sous ce nom jusqu'&agrave; ce que j'ose avouer tout ensemble qui j'ai
+&eacute;t&eacute; et qui je suis.</p>
+
+<p>On m'a dit que dans une nation voisine, soit en France, soit ailleurs,
+je n'en sais rien, il y a un ordre du roi, lorsqu'un criminel est
+condamn&eacute; ou &agrave; mourir ou aux gal&egrave;res ou &agrave; &ecirc;tre d&eacute;port&eacute;, et qu'il laisse
+des enfants (qui sont d'ordinaire sans ressource par la confiscation des
+biens de leurs parents), pour que ces enfants soient imm&eacute;diatement
+plac&eacute;s sous la direction du gouvernement et transport&eacute;s dans un h&ocirc;pital
+qu'on nomme Maison des Orphelins, o&ugrave; ils sont &eacute;lev&eacute;s, v&ecirc;tus, nourris,
+instruits, et au temps de leur sortie entrent en apprentissage ou en
+service, tellement qu'ils sont capables de gagner leur vie par une
+conduite honn&ecirc;te et industrieuse.</p>
+
+<p>Si telle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la coutume de notre pays, je n'aurais pas &eacute;t&eacute; laiss&eacute;e,
+pauvre fille d&eacute;sol&eacute;e, sans amis, sans v&ecirc;tements, sans aide, sans
+personne pour m'aider, comme fut mon sort; par quoi je fus non seulement
+expos&eacute;e &agrave; de tr&egrave;s grandes d&eacute;tresses, m&ecirc;me avant de pouvoir ou comprendre
+ma situation ou l'amender, mais encore jet&eacute;e &agrave; une vie scandaleuse en
+elle-m&ecirc;me, et qui par son ordinaire cours am&egrave;ne la destruction de l'&acirc;me
+et du corps.</p>
+
+<p>Mais ici le cas fut diff&eacute;rent. Ma m&egrave;re fut convaincue de f&eacute;lonie pour un
+petit vol &agrave; peine digne d'&ecirc;tre rapport&eacute;: elle avait emprunt&eacute; trois
+pi&egrave;ces de fine Hollande &agrave; un certain drapier dans Cheapside; les d&eacute;tails
+en sont trop longs &agrave; r&eacute;p&eacute;ter, et je les ai entendus raconter de tant de
+fa&ccedil;ons que je puis &agrave; peine dire quel est le r&eacute;cit exact.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, ils s'accordent tous en ceci, que ma m&egrave;re plaida son
+ventre, qu'on la trouva grosse, et qu'elle eut sept mois de r&eacute;pit; apr&egrave;s
+quoi on la saisit (comme ils disent) du premier jugement; mais elle
+obtint ensuite la faveur d'&ecirc;tre d&eacute;port&eacute;e aux plantations, et me laissa,
+n'&eacute;tant pas &acirc;g&eacute;e de la moiti&eacute; d'un an, et en mauvaises mains, comme vous
+pouvez croire.</p>
+
+<p>Ceci est trop pr&egrave;s des premi&egrave;res heures de ma vie pour que je puisse
+raconter aucune chose de moi, sinon par ou&iuml;-dire; il suffira de
+mentionner que je naquis dans un si malheureux endroit qu'il n'y avait
+point de paroisse pour y avoir recours afin de me nourrir dans ma petite
+enfance, et je ne peux pas expliquer le moins du monde comment on me fit
+vivre; si ce n'est qu'une parente de ma m&egrave;re (ainsi qu'on me l'a dit)
+m'emmena avec elle, mais aux frais de qui, ou par l'ordre de qui, c'est
+ce dont je ne sais rien.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose dont je puisse me souvenir, ou que j'aie pu jamais
+apprendre sur moi, c'est que j'arrivai &agrave; &ecirc;tre m&ecirc;l&eacute;e dans une bande de
+ces gens qu'on nomme Boh&eacute;miens ou &Eacute;gyptiens; mais je pense que je restai
+bien peu de temps parmi eux, car ils ne d&eacute;color&egrave;rent point ma peau,
+comme ils le font &agrave; tous les enfants qu'ils emm&egrave;nent, et je ne puis dire
+comment je vins parmi eux ni comment je les quittai.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Colchester, en Essex, que ces gens m'abandonn&egrave;rent; et j'ai
+dans la t&ecirc;te la notion que c'est moi qui les abandonnai (c'est-&agrave;-dire
+que je me cachai et ne voulus pas aller plus loin avec eux), mais je ne
+saurais rien affirmer l&agrave;-dessus. Je me rappelle seulement qu'ayant &eacute;t&eacute;
+prise par des officiers de la paroisse de Colchester, je leur r&eacute;pondis
+que j'&eacute;tais venue en ville avec les &Eacute;gyptiens, mais que je ne voulais
+pas aller plus loin avec eux, et qu'ainsi ils m'avaient laiss&eacute;e; mais o&ugrave;
+ils &eacute;taient all&eacute;s, voil&agrave; ce que je ne savais pas; car, ayant envoy&eacute; des
+gens par le pays pour s'enqu&eacute;rir, il para&icirc;t qu'on ne put les trouver.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant en point d'&ecirc;tre pourvue; car bien que je ne fusse pas
+l&eacute;galement &agrave; la charge de la paroisse pour telle au telle partie de la
+ville, pourtant, d&egrave;s qu'on connut ma situation et qu'on sut que j'&eacute;tais
+trop jeune pour travailler, n'ayant pas plus de trois ans d'&acirc;ge, la
+piti&eacute; &eacute;mut les magistrats de la ville, et ils d&eacute;cid&egrave;rent de me prendre
+sous leur garde, et je devins &agrave; eux tout comme si je fusse n&eacute;e dans la
+cit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans la provision qu'ils firent pour moi, j'eus la chance d'&ecirc;tre mise en
+nourrice, comme ils disent, chez une bonne femme qui &eacute;tait pauvre, en
+v&eacute;rit&eacute;, mais qui avait connu de meilleurs jours, et qui gagnait
+petitement sa vie en &eacute;levant des enfants tels qu'on me supposait &ecirc;tre,
+et en les entretenant en toutes choses n&eacute;cessaires jusqu'&agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; l'on
+pensait qu'ils pourraient entrer en service ou gagner leur propre pain.</p>
+
+<p>Cette bonne femme avait aussi une petite &eacute;cole qu'elle tenait pour
+enseigner aux enfants &agrave; lire et &agrave; coudre; et ayant, comme j'ai dit,
+autrefois v&eacute;cu en bonne fa&ccedil;on, elle &eacute;levait les enfants avec beaucoup
+d'art autant qu'avec beaucoup de soin.</p>
+
+<p>Mais, ce qui valait tout le reste, elle les &eacute;levait tr&egrave;s religieusement
+aussi, &eacute;tant elle-m&ecirc;me une femme bien sobre et pieuse, secondement bonne
+m&eacute;nag&egrave;re et propre, et troisi&egrave;mement de fa&ccedil;ons et m&oelig;urs honn&ecirc;tes. Si
+bien qu'&agrave; ne point parler de la nourriture commune, du rude logement et
+des v&ecirc;tements grossiers, nous &eacute;tions &eacute;lev&eacute;s aussi civilement qu'&agrave; la
+classe d'un ma&icirc;tre de danse.</p>
+
+<p>Je continuai l&agrave; jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de huit ans, quand je fus terrifi&eacute;e par la
+nouvelle que les magistrats (je crois qu'on les nommait ainsi) avaient
+donn&eacute; l'ordre de me mettre en service; je ne pouvais faire que bien peu
+de chose, o&ugrave; qu'on m'envoy&acirc;t, sinon aller en course, ou servir de
+souillon &agrave; quelque fille de cuisine; et comme on me le r&eacute;p&eacute;tait souvent,
+j'en pris une grande frayeur; car j'avais une extr&ecirc;me aversion &agrave; entrer
+en service, comme ils disaient, bien que je fusse si jeune; et je dis &agrave;
+ma nourrice que je croyais pouvoir gagner ma vie sans entrer en service,
+si elle voulait bien me le permettre; car elle m'avait appris &agrave;
+travailler de mon aiguille et &agrave; filer de la grosse laine, qui est la
+principale industrie de cette ville, et je lui dis que si elle voulait
+bien me garder, je travaillerais bien fort.</p>
+
+<p>Je lui parlais presque chaque jour de travailler bien fort et, en somme,
+je ne faisais que travailler et pleurer tout le temps, ce qui affligea
+tellement l'excellente bonne femme qu'enfin elle se mit &agrave; s'inqui&eacute;ter de
+moi: car elle m'aimait beaucoup.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, un jour, comme elle entrait dans la chambre o&ugrave; tous les
+pauvres enfants &eacute;taient au travail, elle s'assit juste en face de moi;
+non pas &agrave; sa place habituelle de ma&icirc;tresse mais comme si elle se
+disposait &agrave; dessein pour m'observer et me regarder travailler; j'&eacute;tais
+en train de faire un ouvrage auquel elle m'avait mise, et je me souviens
+que c'&eacute;tait &agrave; marquer des chemises; et apr&egrave;s un temps elle commen&ccedil;a de
+me parler:</p>
+
+<p>&mdash;Petite sotte, dit-elle, tu es toujours &agrave; pleurer (et je pleurais
+alors), dis-moi pourquoi tu pleures.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils vont m'emmener, dis-je, et me mettre en service, et je ne
+peux pas faire le travail de m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon enfant, dit-elle, il est possible que tu ne puisses pas
+faire le travail de m&eacute;nage, mais tu l'apprendras plus tard, et on ne te
+mettra pas au gros ouvrage tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Si, on m'y mettra, dis-je, et si je ne peux pas le faire, on me
+battra, et les servantes me battront pour me faire faire le gros
+ouvrage, et je ne suis qu'une petite fille, et je ne peux pas le faire!</p>
+
+<p>Et je me remis &agrave; pleurer jusqu'&agrave; ne plus pouvoir parler.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;mut ma bonne nourrice maternelle; si bien qu'elle r&eacute;solut que je
+n'entrerais pas encore en condition; et elle me dit de ne pas pleurer,
+et qu'elle parlerait &agrave; M. le maire et que je n'entrerais en service que
+quand je serais plus grande.</p>
+
+<p>Eh bien, ceci ne me satisfit pas; car la seule id&eacute;e d'entrer en
+condition &eacute;tait pour moi une chose si terrible que si elle m'avait
+assur&eacute; que je n'y entrerais pas avant l'&acirc;ge de vingt ans, cela aurait
+&eacute;t&eacute; enti&egrave;rement pareil pour moi; j'aurais pleur&eacute; tout le temps, rien
+qu'&agrave; l'appr&eacute;hension que la chose finirait par arriver.</p>
+
+<p>Quand elle vit que je n'&eacute;tais pas apais&eacute;e, elle se mit en col&egrave;re avec
+moi:</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu donc de plus, dit-elle, puisque je te dis que tu
+n'entreras en service que quand tu seras plus grande?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je, mais il faudra tout de m&ecirc;me que j'y entre, &agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi, dit-elle, est-ce que cette fille est folle? Quoi, tu veux
+donc &ecirc;tre une dame de qualit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je, et je pleurai de tout mon c&oelig;ur, jusqu'&agrave; &eacute;clater encore
+en sanglots.</p>
+
+<p>Ceci fit rire la vieille demoiselle, comme vous pouvez bien penser.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, en v&eacute;rit&eacute;, dit-elle, en se moquant de moi, vous
+voulez donc &ecirc;tre une dame de qualit&eacute;, et comment ferez-vous pour devenir
+dame de qualit&eacute;? est-ce avec le bout de vos doigts?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je encore innocemment.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, qu'est-ce que tu peux gagner, dit-elle; qu'est-ce que tu
+peux gagner par jour en travaillant?</p>
+
+<p>&mdash;Six sous, dis-je, quand je file, et huit sous quand je couds du gros
+linge.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! pauvre dame de qualit&eacute;, dit-elle encore en riant, cela ne te
+m&egrave;nera pas loin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me suffira, dis-je, si vous voulez bien me laisser vivre avec
+vous.</p>
+
+<p>Et je parlais d'un si pauvre ton suppliant que j'&eacute;treignis le c&oelig;ur de
+la bonne femme, comme elle me dit plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, cela ne suffira pas &agrave; te nourrir et &agrave; t'acheter des
+v&ecirc;tements; et qui donc ach&egrave;tera des robes pour la petite dame de
+qualit&eacute;? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle me souriait tout le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je travaillerai plus dur, dis-je, et je vous donnerai tout
+l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon pauvre enfant, cela ne suffira pas, dit-elle; il y aura &agrave;
+peine de quoi te fournir d'aliments.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne me donnerez pas d'aliments, dis-je encore, innocemment;
+mais vous me laisserez vivre avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu pourras vivre sans aliments? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je encore, comme un enfant, vous pouvez bien penser, et je
+pleurai encore de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Je n'avais aucun calcul en tout ceci; vous pouvez facilement voir que
+tout &eacute;tait de nature; mais c'&eacute;tait joint &agrave; tant d'innocence et &agrave; tant de
+passion qu'en somme la bonne cr&eacute;ature maternelle se mit &agrave; pleurer aussi,
+et enfin sanglota aussi fort que moi, et me prit et me mena hors de la
+salle d'&eacute;cole: &laquo;Viens, dit-elle, tu n'iras pas en service, tu vivras
+avec moi&raquo;; et ceci me consola pour le moment.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, elle alla faire visite au maire, mon affaire vint dans la
+conversation, et ma bonne nourrice raconta &agrave; M. le maire toute
+l'histoire; il en fut si charm&eacute; qu'il alla appeler sa femme et ses deux
+filles pour l'entendre, et ils s'en amus&egrave;rent assez entre eux, comme
+vous pouvez bien penser.</p>
+
+<p>Enfin, une semaine ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;e, que voici tout &agrave; coup madame
+la femme du maire et ses deux filles qui arrivent &agrave; la maison pour voir
+ma vieille nourrice, et visiter son &eacute;cole et les enfants. Apr&egrave;s qu'elles
+les eurent regard&eacute;s un peu de temps:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, dit la femme du maire &agrave; ma nourrice, et quelle est
+donc, je vous prie, la petite fille qui veut &ecirc;tre dame de qualit&eacute;?</p>
+
+<p>Je l'entendis et je fus affreusement effray&eacute;e, quoique sans savoir
+pourquoi non plus; mais madame la femme du maire vient jusqu'&agrave; moi:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, dit-elle, et quel ouvrage faites-vous en ce
+moment?</p>
+
+<p>Le mot <i>mademoiselle</i> &eacute;tait un langage qu'on n'avait gu&egrave;re entendu
+parler dans notre &eacute;cole, et je m'&eacute;tonnai de quel triste nom elle
+m'appelait; n&eacute;anmoins je me levai, fis une r&eacute;v&eacute;rence, et elle me prit
+mon ouvrage dans les mains, le regarda, et dit que c'&eacute;tait tr&egrave;s bien;
+puis elle regarda une de mes mains:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit-elle, elle pourra devenir dame de qualit&eacute;, apr&egrave;s tout;
+elle a une main de dame, je vous assure.</p>
+
+<p>Ceci me fit un immense plaisir; mais madame la femme du maire ne s'en
+tint pas l&agrave;, mais elle mit sa main dans sa poche et me donna un
+shilling, et me recommanda d'&ecirc;tre bien attentive &agrave; mon ouvrage et
+d'apprendre &agrave; bien travailler, et peut-&ecirc;tre je pourrais devenir une dame
+de qualit&eacute;, apr&egrave;s tout.</p>
+
+<p>Et tout ce temps ma bonne vieille nourrice, et madame la femme du maire
+et tous les autres gens, ne me comprenaient nullement: car eux voulaient
+dire une sorte de chose par le mot dame de qualit&eacute; et moi j'en voulais
+dire une toute diff&eacute;rente; car h&eacute;las! tout ce que je comprenais en
+disant dame de qualit&eacute;, c'est que je pourrais travailler pour moi et
+gagner assez pour vivre sans entrer en service; tandis que pour eux cela
+signifiait vivre dans une grande et haute position et je ne sais quoi.</p>
+
+<p>Eh bien, apr&egrave;s que madame la femme du maire fut partie, ses deux filles
+arriv&egrave;rent et demand&egrave;rent aussi &agrave; voir la dame de qualit&eacute;, et elles me
+parl&egrave;rent longtemps, et je leur r&eacute;pondis &agrave; ma guise innocente; mais
+toujours lorsqu'elles me demandaient si j'avais r&eacute;solu de devenir une
+dame de qualit&eacute;, je r&eacute;pondais &laquo;oui&raquo;: enfin elles me demand&egrave;rent ce que
+c'&eacute;tait qu'une dame de qualit&eacute;. Ceci me troubla fort: toutefois
+j'expliquai n&eacute;gativement que c'&eacute;tait une personne qui n'entrait pas en
+service pour faire le m&eacute;nage; elles en furent extr&ecirc;mement charm&eacute;es, et
+mon petit babillage leur plut et leur sembla assez agr&eacute;able, et elles me
+donn&egrave;rent aussi de l'argent.</p>
+
+<p>Pour mon argent, je le donnai tout &agrave; ma nourrice-ma&icirc;tresse comme je
+l'appelais, et lui promis qu'elle aurait tout ce que je gagnerais quand
+je serais dame de qualit&eacute;, aussi bien que maintenant; par ceci et
+d'autres choses que je disais, ma vieille gouvernante commen&ccedil;a de
+comprendre ce que je voulais dire par dame de qualit&eacute;, et que ce n'&eacute;tait
+pas plus que d'&ecirc;tre capable de gagner mon pain par mon propre travail et
+enfin elle me demanda si ce n'&eacute;tait pas cela.</p>
+
+<p>Je lui dis que oui, et j'insistai pour lui expliquer que vivre ainsi,
+c'&eacute;tait &ecirc;tre dame de qualit&eacute;; car, dis-je, il y a une telle, nommant une
+femme qui raccommodait de la dentelle et lavait les coiffes de dentelle
+des dames; elle, dis-je, c'est une dame de qualit&eacute;, et on l'appelle
+<i>madame</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, dit ma bonne vieille nourrice, tu pourras bient&ocirc;t &ecirc;tre
+une personne mal fam&eacute;e, et qui a eu deux b&acirc;tards.</p>
+
+<p>Je ne compris rien &agrave; cela; mais je r&eacute;pondis: &laquo;Je suis s&ucirc;re qu'on
+l'appelle <i>madame</i>, et elle ne va pas en service, et elle ne fait pas le
+m&eacute;nage&raquo;; et ainsi je soutins qu'elle &eacute;tait dame de qualit&eacute;, et que je
+voulais &ecirc;tre dame de qualit&eacute;, comme elle.</p>
+
+<p>Tout ceci fut r&eacute;p&eacute;t&eacute; aux dames, et elles s'en amus&egrave;rent et de temps en
+temps les filles de M. le maire venaient me voir et demandaient o&ugrave; &eacute;tait
+la petite dame de qualit&eacute;, ce qui ne me rendait pas peu fi&egrave;re de moi,
+d'ailleurs j'avais souvent la visite de ces jeunes dames, et elles en
+amenaient d'autres avec elles; de sorte que par cela je devins connue
+presque dans toute la ville.</p>
+
+<p>J'avais maintenant pr&egrave;s de dix ans et je commen&ccedil;ais d'avoir l'air d'une
+petite femme, car j'&eacute;tais extr&ecirc;mement s&eacute;rieuse, avec de belles mani&egrave;res,
+et comme j'avais souvent entendu dire aux dames que j'&eacute;tais jolie, et
+que je deviendrais extr&ecirc;mement belle, vous pouvez penser que cela ne me
+rendait pas peu fi&egrave;re; toutefois cette vanit&eacute; n'eut pas encore de
+mauvais effet sur moi; seulement, comme elles me donnaient souvent de
+l'argent que je donnais &agrave; ma vieille nourrice, elle, honn&ecirc;te femme,
+avait l'int&eacute;grit&eacute; de le d&eacute;penser pour moi afin de m'acheter coiffe,
+linge et gants, et j'allais nettement v&ecirc;tue; car si je portais des
+haillons, j'&eacute;tais toujours tr&egrave;s propre, ou je les faisais barboter
+moi-m&ecirc;me dans l'eau, mais, dis-je, ma bonne vieille nourrice, quand on
+me donnait de l'argent, bien honn&ecirc;tement le d&eacute;pensait pour moi, et
+disait toujours aux dames que ceci ou cela avait &eacute;t&eacute; achet&eacute; avec leur
+argent; et ceci faisait qu'elles m'en donnaient davantage; jusqu'enfin
+je fus tout de bon appel&eacute;e par les magistrats, pour entrer en service;
+mais j'&eacute;tais alors devenue si excellente ouvri&egrave;re, et les dames &eacute;taient
+si bonnes pour moi, que j'en avais pass&eacute; le besoin; car je pouvais
+gagner pour ma nourrice autant qu'il lui fallait pour m'entretenir; de
+sorte qu'elle leur dit que, s'ils lui permettaient, elle garderait la
+&laquo;dame de qualit&eacute;&raquo; comme elle m'appelait, pour lui servir d'aide et
+donner le&ccedil;on aux enfants, ce que j'&eacute;tais tr&egrave;s bien capable de faire; car
+j'&eacute;tais tr&egrave;s agile au travail, bien que je fusse encore tr&egrave;s jeune.</p>
+
+<p>Mais la bont&eacute; de ces dames ne s'arr&ecirc;ta pas l&agrave;, car lorsqu'elles
+comprirent que je n'&eacute;tais plus entretenue par la cit&eacute;, comme auparavant,
+elles me donn&egrave;rent plus souvent de l'argent; et, &agrave; mesure que je
+grandissais, elles m'apportaient de l'ouvrage &agrave; faire pour elles: tel
+que linge &agrave; rentoiler, dentelles &agrave; r&eacute;parer, coiffes &agrave; fa&ccedil;onner, et non
+seulement me payaient pour mon ouvrage, mais m'apprenaient m&ecirc;me &agrave; le
+faire, de sorte que j'&eacute;tais v&eacute;ritablement une dame de qualit&eacute;, ainsi que
+je l'entendais; car avant d'avoir douze ans, non seulement je me
+suffisais en v&ecirc;tements et je payais ma nourrice pour m'entretenir, mais
+encore je mettais de l'argent dans ma poche.</p>
+
+<p>Les dames me donnaient aussi fr&eacute;quemment de leurs hardes ou de celles de
+leurs enfants; des bas, des jupons, des habits, les unes telle chose,
+les autres telle autre, et ma vieille femme soignait tout cela pour moi
+comme une m&egrave;re, m'obligeait &agrave; raccommoder, et &agrave; tourner tout au meilleur
+usage: car c'&eacute;tait une rare et excellente m&eacute;nag&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, une des dames se prit d'un tel caprice pour moi qu'elle
+d&eacute;sirait m'avoir chez elle, dans sa maison, pour un mois, dit-elle, afin
+d'&ecirc;tre en compagnie de ses filles.</p>
+
+<p>Vous pensez que cette invitation &eacute;tait excessivement aimable de sa part;
+toutefois, comme lui dit ma bonne femme, &agrave; moins qu'elle se d&eacute;cid&acirc;t &agrave; me
+garder pour tout de bon, elle ferait &agrave; la petite dame de qualit&eacute; plus de
+mal que de bien.&mdash;&laquo;Eh bien, dit la dame, c'est vrai; je la prendrai chez
+moi seulement pendant une semaine, pour voir comment mes filles et elles
+s'accordent, et comment son caract&egrave;re me pla&icirc;t, et ensuite je vous en
+dirai plus long; et cependant, s'il vient personne la voir comme
+d'ordinaire, dites-leur seulement que vous l'avez envoy&eacute;e en visite &agrave; ma
+maison.&raquo;</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait prudemment m&eacute;nag&eacute;, et j'allai faire visite &agrave; la dame, o&ugrave; je
+me plus tellement avec les jeunes demoiselles, et elles si fort avec
+moi, que j'eus assez &agrave; faire pour me s&eacute;parer d'elles, et elles en furent
+aussi f&acirc;ch&eacute;es que moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je les quittai cependant et je v&eacute;cus presque une ann&eacute;e encore avec mon
+honn&ecirc;te vielle femme; et je commen&ccedil;ais maintenant de lui &ecirc;tre bien
+utile; car j'avais presque quatorze ans, j'&eacute;tais grande pour mon &acirc;ge, et
+j'avais d&eacute;j&agrave; l'air d'une petite femme; mais j'avais pris un tel go&ucirc;t de
+l'air de qualit&eacute; dont on vivait dans la maison de la dame, que je ne me
+sentais plus tant &agrave; mon aise dans mon ancien logement; et je pensais
+qu'il &eacute;tait beau d'&ecirc;tre vraiment dame de qualit&eacute;, car j'avais maintenant
+des notions tout &agrave; fait diff&eacute;rentes sur les dames de qualit&eacute;; et comme
+je pensais qu'il &eacute;tait beau d'&ecirc;tre une dame de qualit&eacute;, ainsi j'aimais
+&ecirc;tre parmi les dames de qualit&eacute;, et voil&agrave; pourquoi je d&eacute;sirais ardemment
+y retourner.</p>
+
+<p>Quand j'eus environ quatorze ans et trois mois, ma bonne vieille
+nourrice (ma m&egrave;re, je devrais l'appeler) tomba malade et mourut. Je me
+trouvai alors dans une triste condition, en v&eacute;rit&eacute;; car ainsi qu'il n'y
+a pas grand'peine &agrave; mettre fin &agrave; la famille d'une pauvre personne une
+fois qu'on les a tous emmen&eacute;s au cimeti&egrave;re, ainsi la pauvre bonne femme
+&eacute;tant enterr&eacute;e, les enfants de la paroisse furent imm&eacute;diatement enlev&eacute;s
+par les marguilliers; l'&eacute;cole &eacute;tait finie et les externes qui y venaient
+n'avaient plus qu'&agrave; attendre chez eux qu'on les envoy&acirc;t ailleurs; pour
+ce qu'elle avait laiss&eacute;, une fille &agrave; elle, femme mari&eacute;e, arriva et
+balaya tout; et, comme on emportait les meubles, on ne trouva pas autre
+chose &agrave; me dire que de conseiller par plaisanterie &agrave; la petite dame de
+qualit&eacute; de s'&eacute;tablir maintenant &agrave; son compte, si elle le voulait.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais perdue presque de frayeur, et je ne savais que faire; car
+j'&eacute;tais pour ainsi dire mise &agrave; la porte dans l'immense monde, et, ce qui
+&eacute;tait encore pire, la vieille honn&ecirc;te femme avait gard&eacute; par devers elle
+vingt et deux shillings &agrave; moi, qui &eacute;taient tout l'&eacute;tat que la petite
+dame de qualit&eacute; avait au monde; et quand je les demandai &agrave; la fille,
+elle me bouscula et me dit que ce n'&eacute;taient point ses affaires.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait vrai que la bonne pauvre femme en avait parl&eacute; &agrave; sa fille,
+disant que l'argent se trouvait &agrave; tel endroit, et que c'&eacute;tait l'argent
+de l'enfant, et qu'elle m'avait appel&eacute;e une ou deux fois pour me le
+donner, mais je ne me trouvais malheureusement pas l&agrave;, et lorsque je
+revins, elle &eacute;tait hors la condition de pouvoir en parler; toutefois la
+fille fut assez honn&ecirc;te ensuite pour me le donner, quoiqu'elle m'e&ucirc;t
+d'abord &agrave; ce sujet trait&eacute;e si cruellement.</p>
+
+<p>Maintenant j'&eacute;tais une pauvre dame de qualit&eacute;, en v&eacute;rit&eacute;, et juste cette
+m&ecirc;me nuit j'allais &ecirc;tre jet&eacute;e dans l'immense monde; car la fille avait
+tout emport&eacute;, et je n'avais pas tant qu'un logement pour y aller, ou un
+bout de pain &agrave; manger; mais il semble que quelques-uns des voisins
+prirent une si grande piti&eacute; de moi, qu'ils en inform&egrave;rent la dame dans
+la famille de qui j'avais &eacute;t&eacute;; et imm&eacute;diatement elle envoya sa servante
+pour me chercher; et me voil&agrave; partie avec elles, sac et bagages, et avec
+le c&oelig;ur joyeux, vous pouvez bien penser; la terreur de ma condition
+avait fait une telle impression sur moi, que je ne voulais plus &ecirc;tre
+dame de qualit&eacute;, mais bien volontiers servante, et servante de telle
+esp&egrave;ce pour laquelle on m'aurait crue bonne.</p>
+
+<p>Mais ma nouvelle g&eacute;n&eacute;reuse ma&icirc;tresse avait de meilleures pens&eacute;es pour
+moi. Je la nomme g&eacute;n&eacute;reuse, car autant elle exc&eacute;dait la bonne femme avec
+qui j'avais v&eacute;cu avant en tout, qu'en &eacute;tat; je dis en tout, sauf en
+honn&ecirc;tet&eacute;; et pour cela, quoique ceci f&ucirc;t une dame bien exactement
+juste, cependant je ne dois pas oublier de dire en toutes occasions, que
+la premi&egrave;re, bien que pauvre, &eacute;tait aussi fonci&egrave;rement honn&ecirc;te qu'il est
+possible.</p>
+
+<p>Je n'eus pas plus t&ocirc;t &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e par cette bonne dame de qualit&eacute;, que
+la premi&egrave;re dame, c'est-&agrave;-dire madame la femme du maire, envoya ses
+filles pour prendre soin de moi; et une autre famille qui m'avait
+remarqu&eacute;e, quand j'&eacute;tais la petite dame de qualit&eacute;, me fit chercher,
+apr&egrave;s celle-l&agrave;, de sorte qu'on faisait grand cas de moi; et elles ne
+furent pas peu f&acirc;ch&eacute;es, surtout madame la femme du maire, que son amie
+m'e&ucirc;t enlev&eacute;e &agrave; elle; car disait-elle, je lui appartenais par droit,
+elle ayant &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re qui e&ucirc;t pris garde &agrave; moi; mais celles qui me
+tenaient ne voulaient pas me laisser partir; et, pour moi, je ne pouvais
+&ecirc;tre mieux que l&agrave; o&ugrave; j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>L&agrave;, je continuai jusqu'&agrave; ce que j'eusse entre dix-sept et dix-huit ans,
+et j'y trouvai tous les avantages d'&eacute;ducation qu'on peut s'imaginer;
+cette dame avait des ma&icirc;tres qui venaient pour enseigner &agrave; ses filles &agrave;
+danser, &agrave; parler fran&ccedil;ais et &agrave; &eacute;crire, et d'autres pour leur enseigner
+la musique; et, comme j'&eacute;tais toujours avec elles, j'apprenais aussi
+vite qu'elles; et quoique les ma&icirc;tres ne fussent pas appoint&eacute;s pour
+m'enseigner, cependant j'apprenais par imitation et questions tout ce
+qu'elles apprenaient par instruction et direction. Si bien qu'en somme
+j'appris &agrave; danser et &agrave; parler fran&ccedil;ais aussi bien qu'aucune d'elles et &agrave;
+chanter beaucoup mieux, car j'avais une meilleure voix qu'aucune
+d'elles; je ne pouvais pas aussi promptement arriver &agrave; jouer du clavecin
+ou de l'&eacute;pinette, parce que je n'avais pas d'instruments &agrave; moi pour m'y
+exercer, et que je ne pouvais toucher les leurs que par intervalles,
+quand elles les laissaient; mais, pourtant, j'appris suffisamment bien,
+et finalement les jeunes demoiselles eurent deux instruments,
+c'est-&agrave;-dire un clavecin et une &eacute;pinette aussi, et puis me donn&egrave;rent
+le&ccedil;on elles-m&ecirc;mes; mais, pour ce qui est de danser, elles ne pouvaient
+mais que je n'apprisse les danses de campagne, parce qu'elles avaient
+toujours besoin de moi pour faire un nombre &eacute;gal, et, d'autre part,
+elles mettaient aussi bon c&oelig;ur &agrave; m'apprendre tout ce qu'on leur avait
+enseign&eacute; &agrave; elles-m&ecirc;mes que moi &agrave; profiter de leurs le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Par ces moyens j'eus, comme j'ai dit, tous les avantages d'&eacute;ducation que
+j'aurais pu avoir, si j'avais &eacute;t&eacute; autant demoiselle de qualit&eacute; que
+l'&eacute;taient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j'avais
+l'avantage sur mesdemoiselles, bien qu'elles fussent mes sup&eacute;rieures: en
+ce que tous mes dons &eacute;taient de nature et que toutes leurs fortunes
+n'eussent pu fournir. D'abord j'&eacute;tais jolie, avec plus d'apparence
+qu'aucune d'elles; deuxi&egrave;mement j'&eacute;tais mieux faite; troisi&egrave;mement, je
+chantais mieux, par quoi je veux dire que j'avais une meilleure voix; en
+quoi vous me permettrez de dire, j'esp&egrave;re, que je ne donne pas mon
+propre jugement, mais l'opinion de tous ceux qui connaissaient la
+famille.</p>
+
+<p>J'avais avec tout cela, la commune vanit&eacute; de mon sexe, en ce qu'&eacute;tant
+r&eacute;ellement consid&eacute;r&eacute;e comme tr&egrave;s jolie, ou, si vous voulez, comme une
+grande beaut&eacute;, je le savais fort bien, et j'avais une aussi bonne
+opinion de moi-m&ecirc;me qu'homme du monde, et surtout j'aimais &agrave; en entendre
+parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande
+satisfaction.</p>
+
+<p>Jusqu'ici mon histoire a &eacute;t&eacute; ais&eacute;e &agrave; dire, et dans toute cette partie de
+ma vie, j'avais non seulement la r&eacute;putation de vivre dans une tr&egrave;s bonne
+famille, mais aussi la renomm&eacute;e d'une jeune fille bien sobre, modeste et
+vertueuse, et telle j'avais toujours &eacute;t&eacute;; d'ailleurs, je n'avais jamais
+eu occasion de penser &agrave; autre chose, ou de savoir ce qu'&eacute;tait une
+tentation au vice. Mais ce dont j'&eacute;tais trop fi&egrave;re fut ma perte. La
+ma&icirc;tresse de la maison o&ugrave; j'&eacute;tais avait deux fils, jeunes gentilshommes
+de qualit&eacute; et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d'&ecirc;tre tr&egrave;s
+bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d'une mani&egrave;re
+bien diff&eacute;rente.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;, un gentilhomme gai, qui connaissait la ville autant que la
+campagne, et, bien qu'il e&ucirc;t de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; assez pour commettre une
+mauvaise action, cependant avait trop de jugement pratique pour payer
+trop cher ses plaisirs; il commen&ccedil;a par ce triste pi&egrave;ge pour toutes les
+femmes, c'est-&agrave;-dire qu'il prenait garde &agrave; toutes occasions combien
+j'&eacute;tais jolie, comme il disait, combien agr&eacute;able, combien mon port &eacute;tait
+gracieux, et mille autres choses; et il y mettait autant de subtilit&eacute;
+que s'il e&ucirc;t eu la m&ecirc;me science &agrave; prendre une femme au filet qu'une
+perdrix &agrave; l'aff&ucirc;t, car il s'arrangeait toujours pour r&eacute;p&eacute;ter ces
+compliments &agrave; ses s&oelig;urs au moment que, bien que je ne fusse pas l&agrave;,
+cependant il savait que je n'&eacute;tais pas assez &eacute;loign&eacute;e pour ne pas &ecirc;tre
+assur&eacute;e de l'entendre. Ses s&oelig;urs lui r&eacute;pondaient doucement: &laquo;Chut!
+fr&egrave;re, elle va t'entendre, elle est dans la chambre d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;.&raquo; Alors il
+s'interrompait et parlait &agrave; voix basse, pr&eacute;tendant ne l'avoir pas su, et
+avouait qu'il avait eu tort; puis, feignant de s'oublier, se mettait &agrave;
+parler de nouveau &agrave; voix haute, et moi, qui &eacute;tais si charm&eacute;e de
+l'entendre, je n'avais garde de ne point l'&eacute;couter &agrave; toutes occasions.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s qu'il eut ainsi amorc&eacute; son hame&ccedil;on et assez ais&eacute;ment trouv&eacute; le
+moyen de placer l'app&acirc;t sur ma route, il joua &agrave; jeu d&eacute;couvert, et un
+jour, passant par la chambre de sa s&oelig;ur pendant que j'y &eacute;tais, il entre
+avec un air de gaiet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame Betty, me dit-il, comment allez-vous, madame Betty? Est-ce
+que les joues ne vous br&ucirc;lent pas, madame Betty.</p>
+
+<p>Je fis une r&eacute;v&eacute;rence et me mis &agrave; rougir, mais ne r&eacute;pondis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi lui dis-tu cela, mon fr&egrave;re? dit la demoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit-il, parce que nous venons de parler d'elle, en bas, cette
+demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit sa s&oelig;ur, vous n'avez pas pu dire de mal d'elle, j'en
+suis s&ucirc;re; ainsi, peu importe ce dont vous avez pu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, nous avons &eacute;t&eacute; si loin de dire du mal d'elle, que
+nous en avons dit infiniment de bien, et beaucoup, beaucoup de belles
+choses ont &eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute;es sur Mme Betty, je t'assure, et en particulier
+que c'est la plus jolie jeune fille de Colchester; et, bref, ils
+commencent en ville &agrave; boire &agrave; sa sant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment surprise de ce que tu dis, mon fr&egrave;re, r&eacute;pond la
+s&oelig;ur; il ne manque qu'une chose &agrave; Betty, mais autant vaudrait qu'il lui
+manqu&acirc;t tout, car son sexe est en baisse sur le march&eacute; au temps pr&eacute;sent;
+et si une jeune femme a beaut&eacute;, naissance, &eacute;ducation, esprit, sens,
+bonne fa&ccedil;on et chastet&eacute;, et tout a l'extr&ecirc;me, toutefois si elle n'a
+point d'argent, elle n'est rien; autant vaudrait que tout lui fit
+d&eacute;faut: l'argent seul, de nos jours, recommande une femme; les hommes se
+passent le beau jeu tour &agrave; tour.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re cadet, qui &eacute;tait l&agrave;, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;te, ma s&oelig;ur, tu vas trop vite; je suis une exception &agrave; ta r&egrave;gle;
+je t'assure que si je trouve une femme aussi accomplie, je ne
+m'inqui&eacute;terai gu&egrave;re de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la s&oelig;ur, mais tu prendras garde alors de ne point te mettre
+dans l'esprit une qui n'ait pas d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, tu n'en sais rien non plus, dit le fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, ma s&oelig;ur, dit le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, pourquoi cette exclamation
+sur la fortune? Tu n'es pas de celles &agrave; qui elle fait d&eacute;faut, quelles
+que soient les qualit&eacute;s qui te manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends tr&egrave;s bien, mon fr&egrave;re, r&eacute;plique la dame fort aigrement,
+tu supposes que j'ai la fortune et que la beaut&eacute; me manque; mais tel est
+le temps que la premi&egrave;re suffira: je serai donc encore mieux partag&eacute;e
+que mes voisines.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le fr&egrave;re cadet, mais tes voisines pourront bien avoir
+part &eacute;gale, car beaut&eacute; ravit un mari parfois en d&eacute;pit d'argent, et quand
+la fille se trouve mieux faite que la ma&icirc;tresse, par chance elle fait un
+aussi bon march&eacute; et monte en carrosse avant l'autre.</p>
+
+<p>Je crus qu'il &eacute;tait temps pour moi de me retirer, et je le fis, mais pas
+assez loin pour ne pas saisir tout leur discours, o&ugrave; j'entendis
+abondance de belles choses qu'on disait de moi, ce qui excita ma vanit&eacute;,
+mais ne me mit pas en chemin, comme je le d&eacute;couvris bient&ocirc;t, d'augmenter
+mon int&eacute;r&ecirc;t dans la famille, car la s&oelig;ur et le fr&egrave;re cadet se
+querell&egrave;rent am&egrave;rement l&agrave;-dessus; et, comme il lui dit, &agrave; mon sujet, des
+choses fort d&eacute;sobligeantes, je pus voir facilement qu'elle en gardait
+rancune par la conduite qu'elle tint envers moi, et qui fut en v&eacute;rit&eacute;
+bien injuste, car je n'avais jamais eu la moindre pens&eacute;e de ce qu'elle
+soup&ccedil;onnait en ce qui touchait son fr&egrave;re cadet; certainement l'a&icirc;n&eacute;, &agrave;
+sa fa&ccedil;on obscure et lointaine, avait dit quantit&eacute; de choses plaisamment
+que j'avais la folie de tenir pour s&eacute;rieuses ou de me flatter de
+l'espoir de ce que j'aurais d&ucirc; supposer qu'il n'entendrait jamais.</p>
+
+<p>Il arriva, un jour, qu'il monta tout courant l'escalier vers la chambre
+o&ugrave; ses s&oelig;urs se tenaient d'ordinaire pour coudre, comme il le faisait
+souvent, et, les appelant de loin avant d'entrer, comme il en avait
+aussi coutume, moi, &eacute;tant l&agrave;, seule, j'allai &agrave; la porte et dis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ces dames ne sont pas l&agrave;, elles sont all&eacute;es se promener au
+jardin.</p>
+
+<p>Comme je m'avan&ccedil;ais pour parler ainsi, il venait d'arriver jusqu'&agrave; la
+porte, et me saisissant dans ses bras, comme c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; par chance:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame Betty, dit-il, &ecirc;tes-vous donc l&agrave;? C'est encore mieux, je
+veux vous parler &agrave; vous bien plus qu'&agrave; elles.</p>
+
+<p>Et puis, me tenant dans ses bras, il me baisa trois ou quatre fois.</p>
+
+<p>Je me d&eacute;battis pour me d&eacute;gager, et toutefois je ne le fis que
+faiblement, et il me tint serr&eacute;e, et continua de me baiser jusqu'&agrave; ce
+qu'il f&ucirc;t hors d'haleine; et, s'asseyant, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re Betty, je suis amoureux de vous.</p>
+
+<p>Ses paroles, je dois l'avouer, m'enflamm&egrave;rent le sang; tous mes esprits
+vol&egrave;rent &agrave; mon c&oelig;ur et me mirent assez en d&eacute;sordre. Il r&eacute;p&eacute;ta ensuite
+plusieurs fois qu'il &eacute;tait amoureux de moi, et mon c&oelig;ur disait aussi
+clairement qu'une voix que j'en &eacute;tais charm&eacute;e; oui, et chaque fois qu'il
+disait: &laquo;Je suis amoureux de vous&raquo;, mes rougeurs r&eacute;pondaient clairement:
+&laquo;Je le voudrais bien, monsieur.&raquo; Toutefois, rien d'autre ne se passa
+alors; ce ne fut qu'une surprise, et je me remis bient&ocirc;t. Il serait
+rest&eacute; plus longtemps avec moi, mais par hasard, il regardai la fen&ecirc;tre,
+et vit ses s&oelig;urs qui remontaient le jardin. Il prit donc cong&eacute;, me
+baisa encore, me dit qu'il &eacute;tait tr&egrave;s s&eacute;rieux, et que j'en entendrais
+bien promptement davantage. Et le voil&agrave; parti infiniment joyeux, et s'il
+n'y avait eu un malheur en cela, j'aurais &eacute;t&eacute; dans le vrai, mais
+l'erreur &eacute;tait que Mme Betty &eacute;tait s&eacute;rieuse et que le gentilhomme ne
+l'&eacute;tait pas.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce temps, ma t&ecirc;te courut sur d'&eacute;tranges choses, et je puis
+v&eacute;ritablement dire que je n'&eacute;tais pas moi-m&ecirc;me, d'avoir un tel
+gentilhomme qui me r&eacute;p&eacute;tait qu'il &eacute;tait amoureux de moi, et que j'&eacute;tais
+une si charmante cr&eacute;ature, comme il me disait que je l'&eacute;tais: c'&eacute;taient
+l&agrave; des choses que je ne savais comment supporter; ma vanit&eacute; &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e
+au dernier degr&eacute;. Il est vrai que j'avais la t&ecirc;te pleine d'orgueil,
+mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n'avais pas une pens&eacute;e
+sur ma vertu; et si mon jeune ma&icirc;tre l'avait propos&eacute; &agrave; premi&egrave;re vue, il
+e&ucirc;t pu prendre toute libert&eacute; qu'il e&ucirc;t cru bonne; mais il ne per&ccedil;ut pas
+son avantage, ce qui fut mon bonheur &agrave; ce moment.</p>
+
+<p>Il ne se passa pas longtemps avant qu'il trouv&acirc;t l'occasion de me
+surprendre encore, et presque dans la m&ecirc;me posture; en v&eacute;rit&eacute;, il y eut
+plus de dessein de sa part, quoique non de la mienne. Ce fut ainsi: les
+jeunes dames &eacute;taient sorties pour faire des visites avec leur m&egrave;re; son
+fr&egrave;re n'&eacute;tait pas en ville, et pour son p&egrave;re, il &eacute;tait &agrave; Londres depuis
+une semaine; il m'avait si bien guett&eacute;e qu'il savait o&ugrave; j'&eacute;tais, tandis
+que moi je ne savais pas tant s'il &eacute;tait &agrave; la maison, et il monte
+vivement l'escalier, et, me voyant au travail, entre droit dans la
+chambre, o&ugrave; il commen&ccedil;a juste comme l'autre fois, me prenant dans ses
+bras, et me baisant pendant presque un quart d'heure de suite.</p>
+
+<p>C'est dans la chambre de sa plus jeune s&oelig;ur que j'&eacute;tais, et comme il
+n'y avait personne &agrave; la maison que la servante au bas de l'escalier, il
+en fut peut-&ecirc;tre plus hardi; bref, il commen&ccedil;a d'&ecirc;tre pressant avec moi;
+il est possible qu'il me trouva un peu trop facile, car je ne lui
+r&eacute;sistai pas tandis qu'il ne faisait que me tenir dans ses bras et me
+baiser; en v&eacute;rit&eacute;, cela me donnait trop de plaisir pour lui r&eacute;sister
+beaucoup.</p>
+
+<p>Eh bien, fatigu&eacute;s de ce genre de travail, nous nous ass&icirc;mes, et l&agrave; il me
+parla pendant longtemps; me dit qu'il &eacute;tait charm&eacute; de moi, qu'il ne
+pouvait avoir de repos qu'il ne m'e&ucirc;t persuad&eacute; qu'il &eacute;tait amoureux de
+moi, et que si je pouvais l'aimer en retour, et si je voulais le rendre
+heureux, je lui sauverais la vie, et mille belles choses semblables. Je
+ne lui r&eacute;pondis que peu, mais d&eacute;couvris ais&eacute;ment que j'&eacute;tais une sotte
+et que je ne comprenais pas le moins du monde ce qu'il entendait.</p>
+
+<p>Puis il marcha par la chambre, et, me prenant par la main, je marchai
+avec lui, et soudain, prenant son avantage, il me jeta sur le lit et m'y
+baisa tr&egrave;s violemment, mais, pour lui faire justice, ne se livra &agrave;
+aucune grossi&egrave;ret&eacute;, seulement me baisa pendant tr&egrave;s longtemps; apr&egrave;s
+quoi il crut entendre quelqu'un monter dans l'escalier, de sorte qu'il
+sauta du lit et me souleva, professant infiniment d'amour pour moi, mais
+me dit que c'&eacute;tait une affection enti&egrave;rement honorable, et qu'il ne
+voulait me causer aucun mal, et l&agrave;-dessus il me mit cinq guin&eacute;es dans la
+main et redescendit l'escalier.</p>
+
+<p>Je fus plus confondue de l'argent que je ne l'avais &eacute;t&eacute; auparavant de
+l'amour, et commen&ccedil;ai de me sentir si &eacute;lev&eacute;e que je savais &agrave; peine si je
+touchais la terre. Ce gentilhomme avait maintenant enflamm&eacute; son
+inclination autant que ma vanit&eacute;, et, comme s'il e&ucirc;t trouv&eacute; qu'il avait
+une occasion et qu'il f&ucirc;t l&acirc;ch&eacute; de ne pas la saisir, le voil&agrave; qui
+remonte au bout d'environ une demi-heure, et reprend son travail avec
+moi, juste comme il avait fait avant, mais avec un peu moins de
+pr&eacute;paration.</p>
+
+<p>Et d'abord quand il f&ucirc;t entr&eacute; dans la chambre, il se retourna et ferma
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Betty, dit-il, je m'&eacute;tais figur&eacute; tout &agrave; l'heure que quelqu'un
+montait dans l'escalier, mais il n'en &eacute;tait rien; toutefois, dit-il, si
+on me trouve dans la chambre avec vous, on ne me surprendra pas &agrave; vous
+baiser.</p>
+
+<p>Je lui dis que je ne savais pas qui aurait pu monter l'escalier, car je
+croyais qu'il n'y avait personne &agrave; la maison que la cuisini&egrave;re et
+l'autre servante et elles ne prenaient jamais cet escalier-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mignonne, il vaut mieux s'assurer, en tout cas.&mdash;Et puis,
+s'assied, et nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; causer.</p>
+
+<p>Et maintenant, quoique je fusse encore toute en feu de sa premi&egrave;re
+visite, ne pouvant parler que peu, il semblait qu'il me m&icirc;t les paroles
+dans la bouche, me disant combien passionn&eacute;ment il m'aimait, et comment
+il ne pouvait rien avant d'avoir disposition de sa fortune, mais que
+dans ce temps-l&agrave; il &eacute;tait bien r&eacute;solu &agrave; me rendre heureuse, et lui-m&ecirc;me,
+c'est-&agrave;-dire de m'&eacute;pouser, et abondance de telles choses, dont moi
+pauvre sotte je ne comprenais pas le dessein, mais agissais comme s'il
+n'y e&ucirc;t eu d'autre amour que celui qui tendait au mariage; et s'il e&ucirc;t
+parl&eacute; de l'autre je m'eusse trouv&eacute; ni lieu ni pouvoir pour dire non;
+mais nous n'en &eacute;tions pas encore venus &agrave; ce point-l&agrave;.</p>
+
+<p>Nous n'&eacute;tions pas rest&eacute;s assis longtemps qu'il se leva et m'&eacute;touffant
+vraiment la respiration sous ses baisers, me jeta de nouveau sur le lit;
+mais alors il alla plus loin que la d&eacute;cence ne me permet de rapporter,
+et il n'aurait pas &eacute;t&eacute; en mon pouvoir de lui refuser &agrave; ce moment, s'il
+avait pris plus de privaut&eacute;s qu'il ne fit.</p>
+
+<p>Toutefois, bien qu'il pr&icirc;t ces libert&eacute;s, il n'alla pas jusqu'&agrave; ce qu'on
+appelle la derni&egrave;re faveur, laquelle, pour lui rendre justice, il ne
+tenta point; et ce renoncement volontaire lui servit d'excuse pour
+toutes ses libert&eacute;s avec moi en d'autres occasions. Quand ce fut
+termin&eacute;, il ne resta qu'un petit moment, mais me glissa presque une
+poign&eacute;e d'or dans la main et me laissa mille prestations de sa passion
+pour moi, m'assurant qu'il m'aimait au-dessus de toutes les femmes du
+monde.</p>
+
+<p>Il ne semblera pas &eacute;trange que maintenant je commen&ccedil;ai de r&eacute;fl&eacute;chir;
+mais, h&eacute;las! ce fut avec une r&eacute;flexion bien peu solide. J'avais un fonds
+illimit&eacute; de vanit&eacute; et d'orgueil, un tr&egrave;s petit fonds de vertu. Parfois,
+certes, je ruminais en moi pour deviner ce que visait mon jeune ma&icirc;tre,
+mais ne pensais &agrave; rien qu'aux belles paroles et &agrave; l'or; qu'il e&ucirc;t
+intention de m'&eacute;pouser ou non me paraissait affaire d'assez petite
+importance; et je ne pensais pas tant &agrave; faire mes conditions pour
+capituler, jusqu'&agrave; ce qu'il me fit une sorte de proposition en forme
+comme vous allez l'entendre.</p>
+
+<p>Ainsi je m'abandonnai &agrave; la ruine sans la moindre inqui&eacute;tude. Jamais rien
+ne fut si stupide des deux c&ocirc;t&eacute;s; si j'avais agi selon la convenance, et
+r&eacute;sist&eacute; comme l'exigeaient l'honneur et la vertu, ou bien il e&ucirc;t renonc&eacute;
+&agrave; ses attaques, ne trouvant point lieu d'attendre l'accomplissement de
+son dessein, ou bien il e&ucirc;t fait de belles et honorables propositions de
+mariage; dans quel cas on aurait pu le bl&acirc;mer par aventure mais non moi.
+Bref, s'il m'e&ucirc;t connue, et combien &eacute;tait ais&eacute;e &agrave; obtenir la bagatelle
+qu'il voulait, il ne se serait pas troubl&eacute; davantage la t&ecirc;te, mais
+m'aurait donn&eacute; quatre ou cinq guin&eacute;es et aurait couch&eacute; avec moi la
+prochaine fois qu'il serait venu me trouver. D'autre part, si j'avais
+connu ses pens&eacute;es et combien dure il supposait que je serais &agrave; gagner,
+j'aurais pu faire mes conditions, et si je n'avais capitul&eacute; pour un
+mariage imm&eacute;diat, j'aurais pu le faire pour &ecirc;tre entretenue jusqu'au
+mariage, et j'aurais eu ce que j'aurais voulu; car il &eacute;tait riche &agrave;
+l'exc&egrave;s, outre ses esp&eacute;rances; mais j'avais enti&egrave;rement abandonn&eacute; de
+semblables pens&eacute;es et j'&eacute;tais occup&eacute;e seulement de l'orgueil de ma
+beaut&eacute;, et de me savoir aim&eacute;e par un tel gentilhomme; pour l'or, je
+passais des heures enti&egrave;res &agrave; le regarder; je comptais les guin&eacute;es plus
+de mille fois par jour. Jamais pauvre vaine cr&eacute;ature ne fut si
+envelopp&eacute;e par toutes les parties du mensonge que je ne le fus, ne
+consid&eacute;rant pas ce qui &eacute;tait devant moi, et que la ruine &eacute;tait tout pr&egrave;s
+de ma porte, et, en v&eacute;rit&eacute;, je crois que je d&eacute;sirais plut&ocirc;t cette ruine
+que je ne m'&eacute;tudiais &agrave; l'&eacute;viter.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, pendant ce temps, j'avais assez de ruse pour ne donner lieu
+le moins du monde &agrave; personne de la famille d'imaginer que j'entretinsse
+la moindre correspondance avec lui. &Agrave; peine si je le regardais en public
+ou si je lui r&eacute;pondais, lorsqu'il m'adressait la parole; et cependant
+malgr&eacute; tout, nous avions de temps en temps une petite entrevue o&ugrave; nous
+pouvions placer un mot ou deux, et &ccedil;&agrave; et l&agrave; un baiser, mais point de
+belle occasion pour le mal m&eacute;dit&eacute;; consid&eacute;rant surtout qu'il faisait
+plus de d&eacute;tours qu'il n'en &eacute;tait besoin, et que la chose lui paraissant
+difficile, il la rendait telle en r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais comme le d&eacute;mon est un tentateur qui ne se lasse point, ainsi ne
+manque-t-il jamais de trouver l'occasion du crime auquel il invite. Ce
+fut un soir que j'&eacute;tais au jardin, avec ses deux jeunes s&oelig;urs et lui,
+qu'il trouva le moyen de me glisser un billet dans la main o&ugrave; il me
+disait que le lendemain il me demanderait en pr&eacute;sence de tout le monde
+d'aller faire un message pour lui et que je le verrais quelque part sur
+mon chemin.</p>
+
+<p>En effet, apr&egrave;s d&icirc;ner, il me dit gravement, ses s&oelig;urs &eacute;tant toutes l&agrave;:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Betty, j'ai une faveur &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle donc? demande la seconde s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ma s&oelig;ur, dit-il tr&egrave;s gravement, si tu ne peux te passer de Mme
+Betty aujourd'hui, tout autre moment sera bon.</p>
+
+<p>Mais si, dirent-elles, elles pouvaient se passer d'elle fort bien, et la
+s&oelig;ur lui demanda pardon de sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, il faut que tu dises &agrave; Mme Betty ce
+que c'est; si c'est quelque affaire priv&eacute;e que nous ne devions pas
+entendre, tu peux l'appeler dehors: la voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma s&oelig;ur, dit le gentilhomme tr&egrave;s gravement, que veux-tu
+dire? Je voulais seulement la prier de passer dans High Street (et il
+tire de sa poche un rabat), dans telle boutique. Et puis il leur raconte
+une longue histoire sur deux belles cravates de mousseline dont il avait
+demand&eacute; le prix, et qu'il d&eacute;sirait que j'allasse en message acheter un
+tour de cou, pour ce rabat qu'il montrait, et que si on ne voulait pas
+prendre le prix que j'offrirais des cravates, que je misse un shilling
+de plus et marchandasse avec eux; et ensuite il imagina d'autres
+messages et continua ainsi de me donner prou d'affaires, afin que je
+fusse bien assur&eacute;e de demeurer sortie un bon moment.</p>
+
+<p>Quand il m'e&ucirc;t donn&eacute; mes messages, il leur fit une longue histoire d'une
+visite qu'il allait rendre dans une famille qu'ils connaissaient tous,
+et o&ugrave; devaient se trouver tels et tels gentilshommes, et tr&egrave;s
+c&eacute;r&eacute;monieusement pria ses s&oelig;urs de l'accompagner, et elles, en
+semblable c&eacute;r&eacute;monie, lui refus&egrave;rent &agrave; cause d'une soci&eacute;t&eacute; qui devait
+venir leur rendre visite cette apr&egrave;s-midi; toutes choses, soit dit en
+passant, qu'il avait imagin&eacute;es &agrave; dessein.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine fini de parler que son laquais entra pour lui dire que
+le carrosse de sir W... H... venait de s'arr&ecirc;ter devant la porte; il y
+court et revient aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit-il &agrave; haute voix, voil&agrave; tout mon plaisir g&acirc;t&eacute; d'un seul
+coup; sir W... envoie son carrosse pour me ramener: il d&eacute;sire me parler.
+Il para&icirc;t que ce sir W... &eacute;tait un gentilhomme qui vivait &agrave; trois lieues
+de l&agrave;, &agrave; qui il avait parl&eacute; &agrave; dessein afin qu'il lui pr&ecirc;t&acirc;t sa voiture
+pour une affaire particuli&egrave;re et l'avait appoint&eacute;e pour venir le
+chercher au temps qu'elle arriva, vers trois heures.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il demanda sa meilleure perruque, son chapeau, son &eacute;p&eacute;e, et,
+ordonnant &agrave; son laquais d'aller l'excuser &agrave; l'autre
+endroit,&mdash;c'est-&agrave;-dire qu'il inventa une excuse pour renvoyer son
+laquais,&mdash;il se pr&eacute;pare &agrave; monter dans le carrosse. Comme il sortait, il
+s'arr&ecirc;ta un instant et me parle en grand s&eacute;rieux de son affaire, et
+trouve occasion de me dire tr&egrave;s doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez me rejoindre, ma ch&eacute;rie, aussit&ocirc;t que possible.</p>
+
+<p>Je ne dis rien, mais lui fis ma r&eacute;v&eacute;rence, comme je l'avais faite
+auparavant, lorsqu'il avait parl&eacute; devant tout le monde. Au bout d'un
+quart d'heure environ, je sortis aussi, sans avoir mis d'autre habit que
+celui que je portais, sauf que j'avais une coiffe, un masque, un
+&eacute;ventail et une paire de gants dans ma poche; si bien qu'il n'y eut pas
+le moindre soup&ccedil;on dans la maison. Il m'attendait dans une rue de
+derri&egrave;re, pr&egrave;s de laquelle il savait que je devais passer, et le cocher
+savait o&ugrave; il devait toucher, en un certain endroit nomm&eacute; Mile-End, o&ugrave;
+vivait un confident &agrave; lui, o&ugrave; nous entr&acirc;mes, et o&ugrave; se trouvaient toutes
+les commodit&eacute;s du monde pour faire tout le mal qu'il nous plairait.</p>
+
+<p>Quand nous fumes ensemble, il commen&ccedil;a, de me parler tr&egrave;s gravement et
+de me dire qu'il ne m'avait pas amen&eacute;e l&agrave; pour me trahir; que la passion
+qu'il entretenait pour moi ne souffrait pas qu'il me d&eacute;&ccedil;&ucirc;t; qu'il &eacute;tait
+r&eacute;solu &agrave; m'&eacute;pouser sit&ocirc;t qu'il disposerait de sa fortune; que cependant,
+si je voulais accorder sa requ&ecirc;te, il m'entretiendrait fort
+honorablement; et me fit mille protestations de sa sinc&eacute;rit&eacute; et de
+l'affection qu'il me portait; et qu'il ne m'abandonnerait jamais, et
+comme je puis bien dire, fit mille fois plus de pr&eacute;ambules qu'il n'en
+e&ucirc;t eu besoin.</p>
+
+<p>Toutefois, comme il me pressait de parler, je lui dis que je n'avais
+point de raison de douter de la sinc&eacute;rit&eacute; de son amour pour moi, apr&egrave;s
+tant de protestations, mais....</p>
+
+<p>Et ici je m'arr&ecirc;tai, comme si je lui laissais &agrave; deviner le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi, ma ch&eacute;rie? dit-il. Je devine ce que vous voulez dire. Et si
+vous alliez devenir grosse, n'est-ce pas cela? Eh bien, alors, dit-il,
+j'aurai soin de vous et de vous pourvoir, aussi bien que l'enfant; et
+afin que vous puissiez voir que je ne plaisante pas, dit-il, voici
+quelque chose de s&eacute;rieux pour vous, et l&agrave;-dessus il tire une bourse de
+soie avec cent guin&eacute;es et me la donna; et je vous en donnerai une autre
+pareille, dit-il, tous les ans jusqu'&agrave; ce que je vous &eacute;pouse.</p>
+
+<p>Ma couleur monta et s'enfuit &agrave; la vue de la bourse, et tout ensemble au
+feu de sa proposition, si bien que je ne pus dire une parole, et il s'en
+aper&ccedil;ut ais&eacute;ment; de sorte que, glissant la bourse dans mon sein, je ne
+lui fis plus de r&eacute;sistance, mais lui laissai faire tout ce qui lui
+plaisait et aussi souvent qu'il lui plut et ainsi je scellai ma propre
+destruction d'un coup; car de ce jour, &eacute;tant abandonn&eacute;e de ma vertu et
+de ma chastet&eacute;, il ne me resta plus rien de valeur pour me recommander
+ou &agrave; la b&eacute;n&eacute;diction de Dieu ou &agrave; l'assistance des hommes.</p>
+
+<p>Mais les choses ne se termin&egrave;rent pas l&agrave;. Je retournai en ville, fis les
+affaires dont il m'avait pri&eacute;e, et fus rentr&eacute;e avant que personne
+s'&eacute;tonn&acirc;t de ma longue sortie; pour mon gentilhomme, il resta dehors
+jusque tard dans la nuit, et il n'y eut pas le moindre soup&ccedil;on dans la
+famille, soit sur son compte, soit sur le mien.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes ensuite de fr&eacute;quentes occasions de renouveler notre crime, en
+particulier &agrave; la maison, quand sa m&egrave;re et les jeunes demoiselles
+sortaient en visite, ce qu'il guettait si &eacute;troitement qu'il n'y manquait
+jamais; sachant toujours d'avance le moment o&ugrave; elles sortaient, et
+n'omettait pas alors de me surprendre toute seule et en absolue s&ucirc;ret&eacute;;
+de sorte que nous pr&icirc;mes notre plein de nos mauvais plaisirs pendant
+presque la moiti&eacute; d'une ann&eacute;e; et cependant, &agrave; ma bien grande
+satisfaction, je n'&eacute;tais pas grosse.</p>
+
+<p>Mais avant que cette demi-ann&eacute;e f&ucirc;t expir&eacute;e, son fr&egrave;re cadet, de qui
+j'ai fait quelque mention, entra au jeu avec moi; et, me trouvant seule
+au jardin un soir, me commence une histoire de m&ecirc;me sorte, fit de bonnes
+et honn&ecirc;tes protestations de son amour pour moi, et bref, me propose de
+m'&eacute;pouser bellement, en tout honneur.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant confondue, et pouss&eacute;e &agrave; une telle extr&eacute;mit&eacute; que je
+n'en avais jamais connu de semblable, je r&eacute;sistai obstin&eacute;ment &agrave; sa
+proposition et commen&ccedil;ai de m'armer d'arguments: je lui exposai
+l'in&eacute;galit&eacute; de cette alliance, le traitement que je rencontrerais dans
+sa famille, l'ingratitude que ce serait envers son bon p&egrave;re et sa m&egrave;re
+qui m'avaient recueillie dans leur maison avec de si g&eacute;n&eacute;reuses
+intentions et lorsque je me trouvais dans une condition si basse; et
+bref je dis, pour le dissuader, tout ce que je pus imaginer, except&eacute; la
+v&eacute;rit&eacute;, ce qui aurait mis fin &agrave; tout, mais dont je n'osais m&ecirc;me penser
+faire mention.</p>
+
+<p>Mais ici survint une circonstance que je n'attendais pas, en v&eacute;rit&eacute;, et
+qui me mit &agrave; bout de ressources: car ce jeune gentilhomme, de m&ecirc;me qu'il
+&eacute;tait simple et honn&ecirc;te, ainsi ne pr&eacute;tendait &agrave; rien qui ne le fut
+&eacute;galement; et, connaissant sa propre innocence, il n'&eacute;tait pas si
+soigneux que l'&eacute;tait son fr&egrave;re de tenir secret dans la maison qu'il e&ucirc;t
+une douceur pour Mme Betty; et quoiqu'il ne leur fit pas savoir qu'il
+m'en avait parl&eacute;, cependant il en dit assez pour laisser voir &agrave; ses
+s&oelig;urs qu'il m'aimait, et sa m&egrave;re le vit aussi, et quoiqu'elles n'en
+fissent point semblant &agrave; mon &eacute;gard, cependant elles ne le lui
+dissimul&egrave;rent pas, et aussit&ocirc;t je trouvai que leur conduite envers moi
+&eacute;tait chang&eacute;e encore plus qu'auparavant.</p>
+
+<p>Je vis le nuage, quoique sans pr&eacute;vision de l'orage; il &eacute;tait facile de
+voir, dis-je, que leur conduite &eacute;tait chang&eacute;e et que tous les jours elle
+devenait pire et pire; jusqu'&agrave; ce qu'enfin je fus inform&eacute;e que dans tr&egrave;s
+peu de temps je serais pri&eacute;e de m'en aller.</p>
+
+<p>Je ne fus pas effray&eacute;e de la nouvelle, &eacute;tant pleinement assur&eacute;e que je
+serais pourvue, et surtout regardant que j'avais raison, chaque jour
+d'attendre d'&ecirc;tre grosse, et qu'alors je serais oblig&eacute;e de partir sans
+couleurs aucunes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelque temps, le gentilhomme cadet saisit une occasion pour me
+dire que la tendresse qu'il entretenait pour moi s'&eacute;tait &eacute;bruit&eacute;e dans
+la famille; il ne m'en accusait pas, disait-il, car il savait assez par
+quel moyen on l'avait su; il me dit que c'&eacute;taient ses propres paroles
+qui en avaient &eacute;t&eacute; l'occasion, car il n'avait pas tenu son respect pour
+moi aussi secret qu'il e&ucirc;t pu, et la raison en &eacute;tait qu'il &eacute;tait au
+point que, si je voulais consentir &agrave; l'accepter, il leur dirait &agrave; tous
+ouvertement qu'il m'aimait et voulait m'&eacute;pouser; qu'il &eacute;tait vrai que
+son p&egrave;re et sa m&egrave;re en pourraient &ecirc;tre f&acirc;ch&eacute;s et se montrer s&eacute;v&egrave;res,
+mais qu'il &eacute;tait maintenant fort capable de gagner sa vie, ayant profit&eacute;
+dans le droit, et qu'il ne craindrait point de m'entretenir, et qu'en
+somme, comme il croyait que je n'aurais point honte de lui, ainsi
+&eacute;tait-il r&eacute;solu &agrave; n'avoir point honte de moi, qu'il d&eacute;daignait de
+craindre m'avouer maintenant, moi qu'il avait d&eacute;cid&eacute; d'avouer apr&egrave;s que
+je serais sa femme; qu'ainsi je n'avais rien &agrave; faire qu'&agrave; lui donner ma
+main, et qu'il r&eacute;pondrait du reste.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant dans une terrible condition, en v&eacute;rit&eacute;, et maintenant
+je me repentis de c&oelig;ur de ma facilit&eacute; avec le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;; non par
+r&eacute;flexion de conscience, car j'&eacute;tais &eacute;trang&egrave;re &agrave; ces choses, mais je ne
+pouvais songer &agrave; servir de ma&icirc;tresse &agrave; l'un des fr&egrave;res et de femme &agrave;
+l'autre; il me vint aussi &agrave; la pens&eacute;e que l'a&icirc;n&eacute; m'avait promis de me
+faire sa femme quand il aurait disposition de sa fortune; mais en un
+moment je me souvins d'avoir souvent pens&eacute; qu'il n'avait jamais plus dit
+un mot de me prendre pour femme apr&egrave;s qu'il m'e&ucirc;t conquise pour
+ma&icirc;tresse; et jusqu'ici, en v&eacute;rit&eacute;, quoique je dise que j'y pensais
+souvent, toutefois je n'en prenais pas d'inqui&eacute;tude car il ne semblait
+pas le moins du monde perdre de son affection pour moi, non plus que de
+sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; quoique lui-m&ecirc;me e&ucirc;t la discr&eacute;tion de me recommander de
+ne point d&eacute;penser deux sols en habits, ou faire la moindre parade, parce
+que n&eacute;cessairement cela exciterait quelque envie dans la famille,
+puisque chacun savait que je n'aurais pu obtenir ces choses par moyens
+ordinaires, sinon par quelque liaison priv&eacute;e dont on m'aurait soup&ccedil;onn&eacute;e
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais donc dans une grande angoisse et ne savais que faire; la
+principale difficult&eacute; &eacute;tait que le fr&egrave;re cadet non seulement
+m'assi&eacute;geait &eacute;troitement, mais le laissait voir; il entrait dans la
+chambre de sa s&oelig;ur ou dans la chambre de sa m&egrave;re, s'asseyait, et me
+disait mille choses aimables, en face d'elles; si bien que toute la
+maison en parlait, et que sa m&egrave;re l'en bl&acirc;ma, et que leur conduite
+envers moi parut toute chang&eacute;e: bref, sa m&egrave;re avait laiss&eacute; tomber
+quelques paroles par o&ugrave; il &eacute;tait facile de comprendre qu'elle voulait me
+faire quitter la famille, c'est-&agrave;-dire, en fran&ccedil;ais, me jeter &agrave; la
+porte.</p>
+
+<p>Or, j'&eacute;tais s&ucirc;re que ceci ne pouvait &ecirc;tre un secret pour son fr&egrave;re;
+seulement il pouvait penser (car personne n'y songeait encore) que son
+fr&egrave;re cadet ne m'avait fait aucune proposition; mais de m&ecirc;me que je
+voyais facilement que les choses iraient plus loin, ainsi vis-je
+pareillement qu'il y avait n&eacute;cessit&eacute; absolue de lui en parler ou qu'il
+m'en parl&acirc;t, mais je ne savais pas si je devais m'ouvrir &agrave; lui la
+premi&egrave;re ou bien attendre qu'il commen&ccedil;&acirc;t.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s&eacute;rieuse consid&eacute;ration, car, en v&eacute;rit&eacute;, je commen&ccedil;ais maintenant
+d'abord &agrave; consid&eacute;rer les choses tr&egrave;s s&eacute;rieusement, je r&eacute;solus de lui en
+parler la premi&egrave;re, et il ne se passa pas longtemps avant que j'en eusse
+l'occasion, car pr&eacute;cis&eacute;ment le jour suivant son fr&egrave;re alla &agrave; Londres en
+affaires, et la famille &eacute;tant sortie en visite, comme il arrivait avant,
+il vint, selon sa coutume, passer une heure ou deux avec Mme Betty.</p>
+
+<p>Quand il se fut assis un moment, il vit facilement qu'il y avait un
+changement dans mon visage, que je n'&eacute;tais pas si libre avec lui et si
+gaie que de coutume, et surtout que je venais de pleurer; il ne fut pas
+long &agrave; le remarquer, et me demanda tr&egrave;s tendrement ce qu'il y avait et
+si quelque chose me tourmentait. J'aurais bien remis la confidence, si
+j'avais pu, mais je ne pouvais plus dissimuler; et apr&egrave;s m'&ecirc;tre fait
+longuement importuner pour me laisser tirer ce que je d&eacute;sirais si
+ardemment r&eacute;v&eacute;ler, je lui dis qu'il &eacute;tait vrai qu'une chose me
+tourmentait, et une chose de nature telle que je pouvais &agrave; peine la lui
+cacher, et que pourtant je ne pouvais savoir comment la lui dire; que
+c'&eacute;tait une chose qui non seulement me surprenait, mais m'embarrassait
+fortement, et que je ne savais quelle d&eacute;cision prendre, &agrave; moins qu'il
+voul&ucirc;t me conseiller. Il me r&eacute;pondit avec une grande tendresse que,
+quelle que fut la confidence, je ne devais m'inqui&eacute;ter de rien, parce
+qu'il me prot&eacute;gerait de tout le monde.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai &agrave; tirer de loin, et lui dis que je craignais que mesdames
+eussent obtenu quelque secr&egrave;te information de notre liaison; car il
+&eacute;tait facile de voir que leur conduite &eacute;tait bien chang&eacute;e &agrave; mon &eacute;gard,
+et maintenant les choses en &eacute;taient venues au point qu'elles me
+trouvaient souvent en faute et parfois me querellaient tout de bon,
+quoique je n'y donnasse pas la moindre occasion; qu'au lieu que j'avais
+toujours couch&eacute; d'ordinaire avec la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, on m'avait mise nagu&egrave;re
+&agrave; coucher toute seule ou avec une des servantes, et que je les avais
+surprises plusieurs fois &agrave; parler tr&egrave;s cruellement de moi; mais que ce
+qui confirmait le tout &eacute;tait qu'une des servantes m'avait rapport&eacute;
+qu'elle avait entendu dire que je devais &ecirc;tre mise &agrave; la porte, et qu'il
+ne valait rien pour la famille que je demeurasse plus longtemps dans la
+maison.</p>
+
+<p>Il sourit en m'entendant, et je lui demandai comment il pouvait prendre
+cela si l&eacute;g&egrave;rement, quand il devait bien savoir que si nous &eacute;tions
+d&eacute;couverts, j'&eacute;tais perdue et que cela lui ferait du tort, bien qu'il
+n'en d&ucirc;t pas &ecirc;tre ruin&eacute;, comme moi. Je lui reprochai vivement de
+ressembler au reste de son sexe, qui, ayant &agrave; merci la r&eacute;putation d'une
+femme, en font souvent leur jouet ou au moins la consid&egrave;rent comme une
+babiole, et comptent la ruine de celles dont ils ont fait leur volont&eacute;
+comme une chose de nulle valeur.</p>
+
+<p>Il vit que je m'&eacute;chauffais et que j'&eacute;tais s&eacute;rieuse, et il changea de
+style sur-le-champ; il me dit qu'il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute; que j'eusse une telle
+pens&eacute;e sur lui; qu'il ne m'en avait jamais donn&eacute; la moindre occasion,
+mais s'&eacute;tait montr&eacute; aussi soucieux de ma r&eacute;putation que de la sienne
+propre; qu'il &eacute;tait certain que notre liaison avait &eacute;t&eacute; gouvern&eacute;e avec
+tant d'adresse que pas une cr&eacute;ature de la famille ne faisait tant que de
+la soup&ccedil;onner; que s'il avait souri quand je lui avais dit mes pens&eacute;es,
+c'&eacute;tait &agrave; cause de l'assurance qu'il venait de recevoir qu'on n'avait
+m&ecirc;me pas une lueur sur notre entente, et que lorsqu'il me dirait les
+raisons qu'il avait de se sentir en s&eacute;curit&eacute;, je sourirais comme lui,
+car il &eacute;tait tr&egrave;s certain qu'elles me donneraient pleine satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un myst&egrave;re que je ne saurais entendre, dis-je, ou comment
+pourrais-je &ecirc;tre satisfaite d'&ecirc;tre jet&eacute;e &agrave; la porte? Car si notre
+liaison n'a pas &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte, je ne sais ce que j'ai fait d'autre pour
+changer les visages que tournent vers moi tous ceux de la famille, qui
+jadis me traitaient avec autant de tendresse que si j'eusse &eacute;t&eacute; une de
+leurs enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vois-tu, mon enfant, dit-il: qu'ils sont inquiets &agrave; ton sujet,
+c'est parfaitement vrai, mais qu'ils aient le moindre soup&ccedil;on du cas tel
+qu'il est, en ce qui nous concerne, toi et moi, c'est si loin d'&ecirc;tre
+vrai qu'ils soup&ccedil;onnent mon fr&egrave;re Robin, et, en somme, ils sont
+pleinement persuad&eacute;s qu'il te fait la cour; oui-d&agrave;, et c'est ce sot
+lui-m&ecirc;me qui le leur a mis dans la t&ecirc;te, car il ne cesse de babiller
+l&agrave;-dessus et de se rendre ridicule. J'avoue que je pense qu'il a grand
+tort d'agir ainsi, puisqu'il ne saurait ne pas voir que cela les vexe et
+les rend d&eacute;sobligeants pour toi; mais c'est une satisfaction pour moi, &agrave;
+cause de l'assurance que j'en tire qu'ils ne me soup&ccedil;onnent en rien, et
+j'esp&egrave;re que tu en seras satisfaite aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le suis bien, dis-je, en une mani&egrave;re, mais qui ne touche
+nullement ma position, et ce n'est pas l&agrave; la chose principale qui me
+tourmente, quoique j'en aie &eacute;t&eacute; bien inqui&egrave;te aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce donc alors? dit-il.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus j'&eacute;clatai en larmes, et ne pus rien lui dire du tout; il
+s'effor&ccedil;a de m'apaiser de son mieux, mais commen&ccedil;a enfin de me presser
+tr&egrave;s fort de lui dire ce qu'il y avait; enfin, je r&eacute;pondis que je
+croyais de mon devoir de le lui dire, et qu'il avait quelque droit de le
+savoir, outre que j'avais besoin de son conseil, car j'&eacute;tais dans un tel
+embarras que je ne savais comment faire, et alors je lui racontai toute
+l'affaire: je lui dis avec quelle imprudence s'&eacute;tait conduit son fr&egrave;re,
+en rendant la chose si publique, car s'il l'avait gard&eacute;e secr&egrave;te
+j'aurais pu le refuser avec fermet&eacute; sans en donner aucune raison, et,
+avec le temps, il aurait cess&eacute; ses sollicitations; mais qu'il avait eu
+la vanit&eacute;, d'abord de se persuader que je ne le refuserais pas, et qu'il
+avait pris la libert&eacute;, ensuite, de parler de son dessein &agrave; la maison
+enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Je lui dis &agrave; quel point je lui avais r&eacute;sist&eacute;, et combien...ses offres
+&eacute;taient honorables et sinc&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, ma situation va &ecirc;tre doublement difficile, car elles
+m'en veulent maintenant, parce qu'il d&eacute;sire m'avoir; mais elles m'en
+voudront davantage quand elles verront que je l'ai refus&eacute;, et elles
+diront bient&ocirc;t: &laquo;Il doit y avoir quelque chose d'autre l&agrave;-dedans&raquo;, et
+que je suis d&eacute;j&agrave; mari&eacute;e &agrave; quelqu'un d'autre, sans quoi je ne refuserais
+jamais une alliance si au-dessus de moi que celle-ci.</p>
+
+<p>Ce discours le surprit vraiment beaucoup; il me dit que j'&eacute;tais arriv&eacute;e,
+en effet, &agrave; un point critique, et qu'il ne voyait pas comment je
+pourrais me tirer d'embarras; mais qu'il y r&eacute;fl&eacute;chirait et qu'il me
+ferait savoir &agrave; notre prochaine entrevue &agrave; quelle r&eacute;solution il s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;; cependant il me pria de ne pas donner mon consentement &agrave; son
+fr&egrave;re, ni de lui opposer un refus net, mais de le tenir en suspens.</p>
+
+<p>Je parus sursauter &agrave; ces mots &laquo;ne pas donner mon consentement&raquo;; je lui
+dis qu'il savait fort bien que je n'avais pas de consentement &agrave; donner,
+qu'il s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; m'&eacute;pouser, et que moi, par l&agrave; m&ecirc;me, j'&eacute;tais
+engag&eacute;e &agrave; lui, qu'il m'avait toujours dit que j'&eacute;tais sa femme, et que
+je me consid&eacute;rais en effet comme telle, aussi bien que si la c&eacute;r&eacute;monie
+en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pass&eacute;e, et que c'&eacute;tait sa propre bouche qui m'en donnait
+droit, puisqu'il m'avait toujours persuad&eacute;e de me nommer sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma ch&eacute;rie, dit-il, ne t'inqui&egrave;te pas de cela maintenant; si je
+ne suis pas ton mari, je ferai tout l'office d'un mari, et que ces
+choses ne te tourmentent point maintenant, mais laisse-moi examiner un
+peu plus avant cette affaire et je pourrai t'en dire davantage &agrave; notre
+prochaine entrevue.</p>
+
+<p>Ainsi il m'apaisa du mieux qu'il put, mais je le trouvai tr&egrave;s songeur,
+et quoiqu'il se montr&acirc;t tr&egrave;s tendre et me bais&acirc;t mille fois et
+davantage, je crois, et me donn&acirc;t de l'argent aussi, cependant il ne fit
+rien de plus pendant tout le temps que nous demeur&acirc;mes ensemble, qui fut
+plus de deux heures, dont je m'&eacute;tonnai fort, regardant sa coutume et
+l'occasion.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re ne revint pas de Londres avant cinq ou six jours, et il se
+passa deux jours encore avant qu'il eut l'occasion de lui parler; mais
+alors, le tirant &agrave; part, il lui parla tr&egrave;s secr&egrave;tement l&agrave;-dessus, et le
+m&ecirc;me soir trouva moyen (car nous e&ucirc;mes une longue conf&eacute;rence) de me
+r&eacute;p&eacute;ter tout leur discours qui, autant que je me le rappelle, fut
+environ comme suit.</p>
+
+<p>Il lui dit qu'il avait ou&iuml; d'&eacute;tranges nouvelles de lui depuis son d&eacute;part
+et, en particulier qu'il faisait l'amour &agrave; Mme Betty.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit son fr&egrave;re avec un peu d'humeur, et puis quoi? Cela
+regarde-t-il quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dit son fr&egrave;re, ne te f&acirc;che pas, Robin, je ne pr&eacute;tends
+nullement m'en m&ecirc;ler, mais je trouve qu'elles s'en inqui&egrave;tent, et
+qu'elles ont &agrave; ce sujet maltrait&eacute; la pauvre fille, ce qui me peine
+autant que si c'&eacute;tait moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire par ELLES? dit Robin.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire ma m&egrave;re et les filles, dit le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;. Mais &eacute;coute,
+reprend-il, est-ce s&eacute;rieux? aimes-tu vraiment la fille?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, dit Robin, je te parlerai librement: je l'aime
+au-dessus de toutes les femmes du monde, et je l'aurai, en d&eacute;pit de ce
+qu'elles pourront faire ou dire; j'ai confiance que la fille ne me
+refusera point.</p>
+
+<p>Je fus perc&eacute;e au c&oelig;ur &agrave; ces paroles, car bien qu'il f&ucirc;t de toute raison
+de penser que je ne le refuserais pas, cependant, je savais, en ma
+conscience, qu'il le fallait, et je voyais ma ruine dans cette
+obligation; mais je savais qu'il &eacute;tait de mon int&eacute;r&ecirc;t de parler
+autrement &agrave; ce moment, et j'interrompis donc son histoire en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;, dis-je, pense-t-il que je ne le refuserai point? il verra bien
+que je le refuserai tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ma ch&eacute;rie, dit-il, mais permets-moi de te rapporter toute
+l'histoire, telle qu'elle se passa entre nous, puis tu diras ce que tu
+voudras.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il continua et me dit qu'il avait ainsi r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon fr&egrave;re, tu sais qu'elle n'a rien, et tu pourrais pr&eacute;tendre &agrave;
+diff&eacute;rentes dames qui ont de belles fortunes.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe, dit Robin, j'aime la fille, et je ne chercherai jamais
+&agrave; flatter ma bourse, en me mariant, aux d&eacute;pens de ma fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma ch&eacute;rie, ajoute-t-il, il n'y a rien &agrave; lui opposer.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, dis-je, je saurai bien quoi lui opposer. J'ai appris &agrave; dire
+non, maintenant, quoique je ne l'eusse pas appris autrefois; si le plus
+grand seigneur du pays m'offrait le mariage maintenant, je pourrais
+r&eacute;pondre non de tr&egrave;s bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mais, ma ch&eacute;rie, dit-il, que peux-tu lui r&eacute;pondre? Tu sais
+fort bien, ainsi que tu le disais l'autre jour qu'il te fera je ne sais
+combien de questions l&agrave;-dessus et toute la maison s'&eacute;tonnera de ce que
+cela peut bien signifier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dis-je en souriant, je peux leur fermer la bouche &agrave; tous,
+d'un seul coup, en lui disant, ainsi qu'&agrave; eux, que je suis d&eacute;j&agrave; mari&eacute;e &agrave;
+son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Il sourit un peu, lui aussi, sur cette parole, mais je pus voir qu'elle
+le surprenait, et il ne put dissimuler le d&eacute;sordre o&ugrave; elle le jeta;
+toutefois il r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui bien, dit-il, et quoique cela puisse &ecirc;tre vrai, en un sens,
+cependant je suppose que tu ne fais que plaisanter en parlant de donner
+une telle r&eacute;ponse, qui pourrait ne pas &ecirc;tre convenable pour plus d'une
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dis-je gaiement, je ne suis pas si ardente &agrave; laisser
+&eacute;chapper ce secret sans votre consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que pourras-tu leur r&eacute;pondre alors, dit-il, quand ils te
+trouveront d&eacute;termin&eacute;e contre une alliance qui serait apparemment si fort
+&agrave; ton avantage?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, lui dis-je, serai-je en d&eacute;faut? En premier lieu je ne suis
+point forc&eacute;e de leur donner de raisons et d'autre part je puis leur dire
+que je suis mari&eacute;e d&eacute;j&agrave;, et m'en tenir l&agrave;; et ce sera un arr&ecirc;t net pour
+lui aussi, car il ne saurait avoir de raisons pour faire une seule
+question ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, mais toute la maison te tourmentera l&agrave;-dessus, et si tu
+refuses absolument de rien leur dire, ils en seront d&eacute;soblig&eacute;s et
+pourront en outre en prendre du soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-je, que puis-je faire? Que voudriez-vous que je fisse?
+J'&eacute;tais assez en peine avant, comme je vous ai dit; et je vous ai fait
+conna&icirc;tre les d&eacute;tails afin d'avoir votre avis.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, dit-il, j'y ai beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi, sois-en s&ucirc;re; et
+quoiqu'il y ait en mon conseil bien des mortifications pour moi, et
+qu'il risque d'abord de te para&icirc;tre &eacute;trange, cependant, toutes choses
+consid&eacute;r&eacute;es, je ne vois pas de meilleure solution pour toi que de le
+laisser aller; et si tu le trouves sinc&egrave;re et s&eacute;rieux, de l'&eacute;pouser.</p>
+
+<p>Je lui jetai un regard plein d'horreur sur ces paroles, et, devenant
+p&acirc;le comme la mort, fus sur le point de tomber &eacute;vanouie de la chaise o&ugrave;
+j'&eacute;tais assise, quand, avec un tressaut: &laquo;Ma ch&eacute;rie, dit-il tout haut,
+qu'as-tu? qu'y a-t-il? o&ugrave; vas-tu?&raquo; et mille autres choses pareilles, et,
+me secouant et m'appelant tour &agrave; tour, il me ramena un peu &agrave; moi,
+quoiqu'il se pass&acirc;t un bon moment avant que je retrouvasse pleinement
+mes sens, et je ne fus pas capable de parler pendant plusieurs minutes.</p>
+
+<p>Quand je fus pleinement remise, il commen&ccedil;a de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, dit-il, il faudrait y songer bien s&eacute;rieusement; tu peux
+assez clairement voir quelle est l'attitude de la famille dans le cas
+pr&eacute;sent et qu'ils seraient tous enrag&eacute;s si j'&eacute;tais en cause, au lieu que
+ce f&ucirc;t mon fr&egrave;re, et, &agrave; ce que je puis voir du moins, ce serait ma ruine
+et la tienne tout ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;! criai-je, parlant encore avec col&egrave;re; et toutes vos
+protestations et vos v&oelig;ux doivent-ils &ecirc;tre &eacute;branl&eacute;s par le d&eacute;plaisir de
+la famille? Ne vous l'ai-je pas toujours object&eacute;, et vous le traitiez
+l&eacute;g&egrave;rement, comme &eacute;tant au-dessous de vous, et de peu d'importance; et
+en est-ce venu l&agrave;, maintenant? Est-ce l&agrave; votre foi et votre honneur,
+votre amour et la fermet&eacute; de vos promesses?</p>
+
+<p>Il continua &agrave; demeurer parfaitement calme, malgr&eacute; tous mes reproches, et
+je ne les lui &eacute;pargnais nullement; mais il r&eacute;pondit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, je n'ai pas manqu&eacute; encore &agrave; une seule promesse; je t'ai dit
+que je t'&eacute;pouserais quand j'entrerais en h&eacute;ritage; mais tu vois que mon
+p&egrave;re est un homme vigoureux, de forte sant&eacute; et qui peut vivre encore ses
+trente ans, et n'&ecirc;tre pas plus vieux en somme que plusieurs qui sont
+autour de nous en ville; et tu ne m'as jamais demand&eacute; de t'&eacute;pouser plus
+t&ocirc;t, parce que tu savais que cela pourrait &ecirc;tre ma ruine; et pour le
+reste, je ne t'ai failli en rien.</p>
+
+<p>Je ne pouvais nier un mot de ce qu'il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment alors, dis-je, pouvez-vous me persuader de faire un pas
+si horrible et de vous abandonner, puisque vous ne m'avez pas
+abandonn&eacute;e? N'accorderez-vous pas qu'il y ait de mon c&ocirc;t&eacute; un peu
+d'affection et d'amour, quand il y en a tant eu du v&ocirc;tre? Ne vous ai-je
+pas fait des retours? N'ai-je donn&eacute; aucun t&eacute;moignage de ma sinc&eacute;rit&eacute; et
+de ma passion? Est-ce que le sacrifice que je vous ai fait de mon
+honneur et de ma chastet&eacute; n'est pas une preuve de ce que je suis
+attach&eacute;e &agrave; vous par des liens trop forts pour les briser?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ici, ma ch&eacute;rie, dit-il, tu pourras entrer dans une position s&ucirc;re,
+et para&icirc;tre avec honneur, et la m&eacute;moire de ce que nous avons fait peut
+&ecirc;tre drap&eacute;e d'un &eacute;ternel silence, comme si rien n'en e&ucirc;t jamais &eacute;t&eacute;; tu
+conserveras toujours ma sinc&egrave;re affection, mais en toute honn&ecirc;tet&eacute; et
+parfaite justice envers mon fr&egrave;re; tu seras ma ch&egrave;re s&oelig;ur, comme tu es
+maintenant ma ch&egrave;re....</p>
+
+<p>Et l&agrave; il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Votre ch&egrave;re catin, dis-je; c'&eacute;tait ce que vous vouliez dire et vous
+auriez aussi bien pu le dire; mais je vous comprends; pourtant je vous
+prie de vous souvenir des longs discours dont vous m'entreteniez, et des
+longues heures de peine que vous vous &ecirc;tes donn&eacute;e pour me persuader de
+me regarder comme une honn&ecirc;te femme; que j'&eacute;tais votre femme en
+intention, et que c'&eacute;tait un mariage aussi effectif qui avait &eacute;t&eacute; pass&eacute;
+entre nous, que si nous eussions &eacute;t&eacute; publiquement mari&eacute;s par le ministre
+de la paroisse; vous savez que ce sont l&agrave; vos propres paroles.</p>
+
+<p>Je trouvai que c'&eacute;tait l&agrave; le serrer d'un peu trop pr&egrave;s; mais j'adoucis
+les choses dans ce qui suit; il demeura comme une souche pendant un
+moment, et je continuai ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas, dis-je, sans la plus extr&ecirc;me injustice, penser
+que j'aie c&eacute;d&eacute; &agrave; toute ces persuasions sans un amour qui ne pouvait &ecirc;tre
+mis en doute, qui ne pouvait &ecirc;tre &eacute;branl&eacute; par rien de ce qui e&ucirc;t pu
+survenir; si vous avez sur moi des pens&eacute;es si peu honorables, je suis
+forc&eacute;e de vous demander quel fondement je vous ai donn&eacute; &agrave; une telle
+persuasion. Si jadis j'ai c&eacute;d&eacute; aux importunit&eacute;s de mon inclination, et
+si j'ai &eacute;t&eacute; engag&eacute;e &agrave; croire que je suis vraiment votre femme,
+donnerai-je maintenant le d&eacute;menti &agrave; tous ces arguments, et prendrai-je
+le nom de catin ou de ma&icirc;tresse, qui est la m&ecirc;me chose? Et allez-vous me
+transf&eacute;rer &agrave; votre fr&egrave;re? Pouvez-vous transf&eacute;rer mon affection?
+Pouvez-vous m'ordonner de cesser de vous aimer et m'ordonner de l'aimer?
+Est-il en mon pouvoir, croyez-vous, de faire un tel changement sur
+commande? Allez, monsieur, dis-je, soyez persuad&eacute; que c'est une chose
+impossible, et, quel que puisse &ecirc;tre le changement de votre part, que je
+resterai toujours fid&egrave;le; et j'aime encore bien mieux, puisque nous en
+sommes venus &agrave; une si malheureuse conjoncture, &ecirc;tre votre catin que la
+femme de votre fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Il parut satisfait et touch&eacute; par l'impression de ce dernier discours, et
+me dit qu'il restait l&agrave; o&ugrave; il s'&eacute;tait tenu avant; qu'il ne m'avait &eacute;t&eacute;
+infid&egrave;le en aucune promesse qu'il m'e&ucirc;t faite encore, mais que tant de
+choses terribles s'offraient &agrave; sa vue en cette affaire, qu'il avait
+song&eacute; &agrave; l'autre comme un rem&egrave;de; mais qu'il pensait bien qu'elle ne
+marquerait pas une enti&egrave;re s&eacute;paration entre nous, que nous pourrions, au
+contraire, nous aimer en amis tout le reste de nos jours, et peut-&ecirc;tre
+avec plus de satisfaction qu'il n'&eacute;tait possible en la situation o&ugrave; nous
+&eacute;tions pr&eacute;sentement; qu'il se faisait fort de dire que je ne pouvais
+rien appr&eacute;hender de sa part sur la d&eacute;couverte d'un secret qui ne
+pourrait que nous r&eacute;duire &agrave; rien, s'il paraissait au jour; enfin qu'il
+n'avait qu'une seule question &agrave; me faire, et qui pourrait s'opposer &agrave;
+son dessein, et que s'il obtenait une r&eacute;ponse &agrave; cette question, il ne
+pouvait que penser encore que c'&eacute;tait pour moi la seule d&eacute;cision
+possible.</p>
+
+<p>Je devinai sa question sur-le-champ, &agrave; savoir si je n'&eacute;tais pas grosse.
+Pour ce qui &eacute;tait de cela, lui dis-je, il n'avait besoin d'avoir cure,
+car je n'&eacute;tais pas grosse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, ma ch&eacute;rie, dit-il, nous n'avons pas le temps de causer
+plus longtemps maintenant; r&eacute;fl&eacute;chis; pour moi, je ne puis qu'&ecirc;tre
+encore d'opinion que ce sera pour toi le meilleur parti &agrave; prendre.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, il prit cong&eacute;, et d'autant plus &agrave; la h&acirc;te que sa m&egrave;re et
+ses s&oelig;urs sonnaient &agrave; la grande porte dans le moment qu'il s'&eacute;tait lev&eacute;
+pour partir.</p>
+
+<p>Il me laissa dans la plus extr&ecirc;me confusion de pens&eacute;e; et il s'en
+aper&ccedil;ut ais&eacute;ment le lendemain et tout le reste de la semaine, mais ne
+trouva pas l'occasion de me joindre jusqu'au dimanche d'apr&egrave;s, qu'&eacute;tant
+indispos&eacute;e, je n'allai pas &agrave; l'&eacute;glise, et lui, imaginant quelque excuse,
+resta &agrave; la maison.</p>
+
+<p>Et maintenant il me tenait encore une fois pendant une heure et demie
+toute seule, et nous retomb&acirc;mes tout du long dans les m&ecirc;mes arguments;
+enfin je lui demandai avec chaleur quelle opinion il devait avoir de ma
+pudeur, s'il pouvait supposer que j'entretinsse seulement l'id&eacute;e de
+coucher avec deux fr&egrave;res, et lui assurai que c'&eacute;tait une chose
+impossible; j'ajoutais que s'il me disait m&ecirc;me qu'il ne me reverrait
+jamais (et rien que la mort ne pourrait m'&ecirc;tre plus terrible), pourtant
+je ne pourrais jamais entretenir une pens&eacute;e si peu honorable pour moi et
+si vile pour lui; et qu'ainsi je le suppliais, s'il lui restait pour moi
+un grain de respect ou d'affection, qu'il ne m'en parl&acirc;t plus ou qu'il
+tir&acirc;t son &eacute;p&eacute;e pour me tuer.</p>
+
+<p>Il parut surpris de mon obstination, comme il la nomma; me dit que
+j'&eacute;tais cruelle envers moi-m&ecirc;me, cruelle envers lui tout ensemble; que
+c'&eacute;tait pour nous deux une crise inattendue, mais qu'il ne voyait pas
+d'autre moyen de nous sauver de la ruine, d'o&ugrave; il lui paraissait encore
+plus cruel; mais que s'il ne devait plus m'en parler, il ajouta avec une
+froideur inusit&eacute;e qu'il ne connaissait rien d'autre dont nous eussions &agrave;
+causer, et ainsi se leva pour prendre cong&eacute;; je me levai aussi,
+apparemment avec la m&ecirc;me indiff&eacute;rence, mais quand il vint me donner ce
+qui semblait un baiser d'adieu, j'&eacute;clatai dans une telle passion de
+larmes, que bien que j'eusse voulu parler, je ne le pus, et lui pressant
+seulement la main, parus lui donner l'adieu, mais pleurai violemment. Il
+en fut sensiblement &eacute;mu, se rassit, et me dit nombre de choses tendres,
+mais me pressa encore sur la n&eacute;cessit&eacute; de ce qu'il avait propos&eacute;,
+affirmant toujours que si je refusais, il continuerait n&eacute;anmoins &agrave;
+m'entretenir du n&eacute;cessaire, mais me laissant clairement voir qu'il me
+refuserait le point principal, oui, m&ecirc;me comme ma&icirc;tresse; se faisant un
+point d'honneur de ne pas coucher avec la femme qui, autant qu'il en
+pouvait savoir, pourrait un jour ou l'autre venir &agrave; &ecirc;tre la femme de son
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>La simple perte que j'en faisais comme galant n'&eacute;tait pas tant mon
+affliction que la perte de sa personne, que j'aimais en v&eacute;rit&eacute; &agrave; la
+folie, et la perte de toutes les esp&eacute;rances que j'entretenais, et sur
+lesquelles j'avais tout fond&eacute;, de l'avoir un jour pour mari; ces choses
+m'accabl&egrave;rent l'esprit au point qu'en somme les agonies de ma pens&eacute;e me
+jet&egrave;rent en une grosse fi&egrave;vre, et il se passa longtemps que personne
+dans la famille n'attendait plus de me voir vivre.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais r&eacute;duite bien bas en v&eacute;rit&eacute;, et j'avais souvent le d&eacute;lire; mais
+rien n'&eacute;tait si imminent pour moi que la crainte o&ugrave; j'&eacute;tais de dire dans
+mes r&ecirc;veries quelque chose qui p&ucirc;t lui porter pr&eacute;judice. J'&eacute;tais aussi
+tourment&eacute;e dans mon esprit par le d&eacute;sir de le voir, et lui tout autant
+par celui de me voir, car il m'aimait r&eacute;ellement avec la plus extr&ecirc;me
+passion; mais cela ne put se faire; il n'y eut pas le moindre moyen
+d'exprimer ce d&eacute;sir d'un c&ocirc;t&eacute; ou de l'autre. Ce fut pr&egrave;s de cinq
+semaines que je gardai le lit; et quoique la violence de ma fi&egrave;vre se
+f&ucirc;t apais&eacute;e au bout de trois semaines, cependant elle revint par
+plusieurs fois; et les m&eacute;decins dirent &agrave; deux ou trois reprises qu'il ne
+pouvaient plus rien faire pour moi, et qu'il fallait laisser agir la
+nature et la maladie; au bout de cinq semaines, je me trouvai mieux,
+mais si faible, si chang&eacute;e, et je me remettais si lentement que les
+m&eacute;decins craignirent que je n'entrasse en maladie de langueur; et ce qui
+fut mon plus grand ennui, ils exprim&egrave;rent l'avis que mon esprit &eacute;tait
+accabl&eacute;, que quelque chose me tourmentait, et qu'en somme j'&eacute;tais
+amoureuse. L&agrave;-dessus toute la maison se mit &agrave; me presser de dire si
+j'&eacute;tais amoureuse ou non, et de qui; mais, comme bien je pouvais, je
+niai que je fusse amoureuse de personne.</p>
+
+<p>Ils eurent &agrave; cette occasion une picoterie sur mon propos un jour pendant
+qu'ils &eacute;taient &agrave; table, qui pensa mettre toute la famille en tumulte.
+Ils se trouvaient &ecirc;tre tous &agrave; table, &agrave; l'exception du p&egrave;re; pour moi,
+j'&eacute;tais malade, et dans ma chambre; au commencement de la conversation,
+la vieille dame qui m'avait envoy&eacute; d'un plat &agrave; manger, pria sa servante
+de monter me demander si j'en voulais davantage; mais la servante
+redescendit lui dire que je n'avais pas mang&eacute; la moiti&eacute; de ce qu'elle
+m'avait envoy&eacute; d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit la vieille dame, la pauvre fille! Je crains bien qu'elle ne
+se remette jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, comment Mme Betty pourrait-elle se remettre,
+puisqu'on dit qu'elle est amoureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, dit la vieille dame.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, je ne sais qu'en dire; on a fait un tel
+vacarme sur ce qu'elle &eacute;tait si jolie et si charmante, et je ne sais
+quoi, et tout cela devant elle, que la t&ecirc;te de la p&eacute;ronnelle, je crois,
+en a &eacute;t&eacute; tourn&eacute;e, et qui sait de quoi elle peut &ecirc;tre poss&eacute;d&eacute;e apr&egrave;s de
+telles fa&ccedil;ons? pour ma part, je ne sais qu'en penser.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, ma s&oelig;ur, il faut reconna&icirc;tre qu'elle est tr&egrave;s jolie, dit le
+fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui certes, et infiniment plus jolie que toi, ma s&oelig;ur, dit Robin, et
+voil&agrave; ce qui te mortifie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, l&agrave; n'est pas la question, dit sa s&oelig;ur; la fille n'est pas
+laide, et elle le sait bien; on n'a pas besoin de le lui r&eacute;p&eacute;ter pour la
+rendre vaniteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne disons pas qu'elle est vaniteuse, repart le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, mais
+qu'elle est amoureuse; peut-&ecirc;tre qu'elle est amoureuse de soi-m&ecirc;me: il
+para&icirc;t que mes s&oelig;urs ont cette opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien qu'elle f&ucirc;t amoureuse de moi, dit Robin, je la
+tuerais vite de peine.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire par l&agrave;, fils? dit la vieille dame; comment peux-tu
+parler ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit encore Robin fort honn&ecirc;tement, pensez-vous que je
+laisserais la pauvre fille mourir d'amour, et pour moi, qu'elle a si
+pr&egrave;s de sa main pour le prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Fi, mon fr&egrave;re, dit la s&oelig;ur pu&icirc;n&eacute;e, comment peux-tu parler ainsi?
+Voudrais-tu donc prendre une cr&eacute;ature qui ne poss&egrave;de pas quatre sous
+vaillants au monde?</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, mon enfant, dit Robin, la beaut&eacute; est une dot et la bonne
+humeur en plus est une double dot; je te souhaiterais pour la tienne le
+demi-fonds qu'elle a des deux.</p>
+
+<p>De sorte qu'il lui ferma la bouche du coup.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;couvre, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, que si Betty n'est pas amoureuse, mon
+fr&egrave;re l'est; je m'&eacute;tonne qu'il ne s'en soit pas ouvert &agrave; Betty: je gage
+qu'elle ne dira pas NON.</p>
+
+<p>&mdash;Celles qui c&egrave;dent quand elles sont pri&eacute;es, dit Robin, sont &agrave; un pas
+devant celles qui ne sont jamais pri&eacute;es de c&eacute;der, et &agrave; deux pas devant
+celles qui c&egrave;dent avant que d'&ecirc;tre pri&eacute;es, et voil&agrave; une r&eacute;ponse pour
+toi, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ceci enflamma la s&oelig;ur, et elle s'enleva de col&egrave;re et dit que les choses
+en &eacute;taient venues &agrave; un point tel qu'il &eacute;tait temps que la donzelle
+(c'&eacute;tait moi) f&ucirc;t mise hors de la famille, et qu'except&eacute; qu'elle n'&eacute;tait
+point en &eacute;tat d'&ecirc;tre jet&eacute;e &agrave; la porte, elle esp&eacute;rait que son p&egrave;re et sa
+m&egrave;re n'y manqueraient pas, sit&ocirc;t qu'on pourrait la transporter.</p>
+
+<p>Robin r&eacute;pliqua que c'&eacute;tait l'affaire du ma&icirc;tre et de la ma&icirc;tresse de la
+maison, qui n'avaient pas de le&ccedil;ons &agrave; recevoir d'une personne d'aussi
+peu de jugement que sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout cela courut beaucoup plus loin: la s&oelig;ur gronda, Robin moqua et
+railla, mais la pauvre Betty y perdit extr&ecirc;mement de terrain dans la
+famille. On me le raconta et je pleurai de tout c&oelig;ur, et la vieille
+dame monta me voir, quelqu'un lui ayant dit &agrave; quel point je m'en
+tourmentais. Je me plaignis &agrave; elle qu'il &eacute;tait bien dur que les docteurs
+donnassent sur moi un tel jugement pour lequel ils n'avaient point de
+cause, et que c'&eacute;tait encore plus dur si on consid&eacute;rait la situation o&ugrave;
+je me trouvais dans la famille; que j'esp&eacute;rais n'avoir rien fait pour
+diminuer son estime pour moi ou donner aucune occasion &agrave; ce chamaillis
+entre ses fils et ses filles, et que j'avais plus grand besoin de penser
+&agrave; ma bi&egrave;re que d'&ecirc;tre en amour, et la suppliai de ne pas me laisser
+souffrir en son opinion pour les erreurs de quiconque, except&eacute; les
+miennes.</p>
+
+<p>Elle fut sensible &agrave; la justesse de ce que je disais, mais me dit que
+puisqu'il y avait eu une telle clameur entre eux, et que son fils cadet
+jacassait de ce train, elle me priait d'avoir assez confiance en elle
+pour lui r&eacute;pondre bien sinc&egrave;rement &agrave; une seule question. Je lui dis que
+je le ferais et avec la plus extr&ecirc;me simplicit&eacute; et sinc&eacute;rit&eacute;. Eh bien,
+alors, la question &eacute;tait: Y avait-il eu quelque chose entre son fils
+Robert et moi? Je lui dis avec toutes les protestations de sinc&eacute;rit&eacute; que
+je pus faire et bien pouvais-je les faire, qu'il n'y avait rien et qu'il
+n'y avait jamais rien eu; je lui dis que M. Robert avait plaisant&eacute; et
+jacass&eacute;, comme elle savait que c'&eacute;tait sa mani&egrave;re, et que j'avais
+toujours pris ses paroles &agrave; la fa&ccedil;on que je supposais qu'il les
+entendait, pour un &eacute;trange discours en l'air sans aucune signification,
+et lui assurai qu'il n'avait pas pass&eacute; la moindre syllabe de ce qu'elle
+voulait dire entre nous, et que ceux qui l'avaient insinu&eacute; m'avaient
+fait beaucoup de tort &agrave; moi et n'avaient rendu aucun service &agrave; M.
+Robert.</p>
+
+<p>La vieille dame f&ucirc;t pleinement satisfaite et me baisa, me consola et me
+parla gaiement, me recommanda d'avoir bien soin de ma sant&eacute; et de ne me
+laisser manquer de rien, et ainsi prit cong&eacute;; mais quand elle
+redescendit, elle trouva le fr&egrave;re avec ses s&oelig;urs aux prises; elles
+&eacute;taient irrit&eacute;es jusqu'&agrave; la fureur, parce qu'il leur reprochait d'&ecirc;tre
+vilaines, de n'avoir jamais eu de galants, de n'avoir jamais &eacute;t&eacute; pri&eacute;es
+d'amour, et d'avoir l'effronterie presque de le faire les premi&egrave;res, et
+mille choses semblables; il leur opposait, en raillant, Mme Betty, comme
+elle &eacute;tait jolie, comme elle avait bon caract&egrave;re, comme elle chantait
+mieux qu'elles deux et dansait mieux, et combien elle &eacute;tait mieux faite,
+en quoi faisant il n'omettait pas de chose d&eacute;plaisante qui p&ucirc;t les
+vexer. La vieille dame descendit au beau milieu de la querelle et, pour
+l'arr&ecirc;ter, leur dit la conversation qu'elle avait eue avec moi et
+comment j'avais r&eacute;pondu qu'il n'y avait rien entre M. Robert et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a tort l&agrave;-dessus, dit Robin, car s'il n'y avait pas tant de
+choses entre nous, nous serions plus pr&egrave;s l'un de l'autre que nous ne le
+sommes; je lui ai dit que je l'aimais extraordinairement, dit-il, mais
+je n'ai jamais pu faire croire &agrave; la friponne que je parlais
+s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne sais comment tu l'aurais pu, dit sa m&egrave;re, il n'y a pas de
+personne de bon sens qui puisse te croire s&eacute;rieux de parler ainsi &agrave; une
+pauvre fille dont tu connais si bien la position. Mais, de gr&acirc;ce, mon
+fils, ajoute-t-elle, puisque tu nous dis que tu n'as pu lui faire croire
+que tu parlais s&eacute;rieusement, qu'en devons-nous croire, nous? Car tu
+cours tellement &agrave; l'aventure dans tes discours, que personne ne sait si
+tu es s&eacute;rieux ou si tu plaisantes; mais puisque je d&eacute;couvre que la
+fille, de ton propre aveu, a r&eacute;pondu sinc&egrave;rement, je voudrais que tu le
+fisses aussi, en me disant s&eacute;rieusement pour que je sois fix&eacute;e: Y a-t-il
+quelque chose l&agrave;-dessous ou non? Es-tu s&eacute;rieux ou non? Es-tu &eacute;gar&eacute;, en
+v&eacute;rit&eacute;, ou non? C'est une question grave, et je voudrais bien que nous
+fussions satisfaites sur ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, madame, dit Robin, il ne sert de rien dorer la chose ou
+d'en faire plus de mensonges: je suis s&eacute;rieux autant qu'un homme qui
+s'en va se faire pendre. Si Mme Betty voulait dire qu'elle m'aime et
+qu'elle veut bien m'&eacute;pouser, je la prendrais demain matin &agrave; jeun, et je
+dirais: &laquo;Je la tiens&raquo;, au lieu de manger mon d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit la m&egrave;re, j'ai un fils de perdu&mdash;et elle le dit d'un ton
+bien lugubre, comme une qui en f&ucirc;t tr&egrave;s afflig&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re que non, madame, dit Robin: il n'y a pas d'homme perdu si une
+honn&ecirc;te femme le retrouve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon enfant, dit la vieille dame, c'est une mendiante!</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, madame, elle a d'autant plus besoin de charit&eacute;, dit Robin;
+je l'&ocirc;terai de dessus les bras de la paroisse, et elle et moi nous irons
+mendier ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal de plaisanter avec ces choses, dit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaidante pas, madame, dit Robin: nous viendrons implorer votre
+pardon, madame, et votre b&eacute;n&eacute;diction, madame, et celle de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est hors de propos, fils, dit la m&egrave;re; si tu es s&eacute;rieux, tu
+es perdu.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur que non, dit-il, car j'ai vraiment peur qu'elle ne
+veuille pas me prendre; apr&egrave;s toutes les criailleries de mes s&oelig;urs, je
+crois que je ne parviendrai jamais &agrave; l'y persuader.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; bien d'une belle histoire, elle n'est pas d&eacute;j&agrave; partie si loin;
+Mme Betty n'est point une sotte, dit la plus jeune s&oelig;ur, penses-tu
+qu'elle a appris &agrave; dire NON mieux que le reste du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame Bel-Esprit, dit Robin, en effet, Mme Betty n'est point une
+sotte, mais Mme Betty peut &ecirc;tre engag&eacute;e d'une autre mani&egrave;re, et alors
+quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, nous ne pouvons rien en dire, mais &agrave;
+qui donc serait-elle engag&eacute;e? Elle ne sort jamais; il faut bien que ce
+soit entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; r&eacute;pondre l&agrave;-dessus, dit Robin, j'ai &eacute;t&eacute; suffisamment
+examin&eacute;; voici mon fr&egrave;re, <i>s'il faut bien que ce soit entre nous</i>,
+entreprenez-le &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Ceci piqua le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; au vif, et il en conclut que Robin avait
+d&eacute;couvert quelque chose, toutefois il se garda de para&icirc;tre troubl&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, dit-il, ne va donc pas faire passer tes histoires &agrave; mon
+compte; je ne trafique pas de ces sortes de marchandises; je n'ai rien &agrave;
+dire &agrave; aucune Mme Betty dans la paroisse.</p>
+
+<p>Et, l&agrave;-dessus, il se leva et d&eacute;campa.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, je me fais forte de r&eacute;pondre pour mon fr&egrave;re,
+il conna&icirc;t mieux le monde.</p>
+
+<p>Ainsi se termina ce discours, qui laissait le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; confondu; il
+conclut que son fr&egrave;re avait tout enti&egrave;rement d&eacute;couvert, et se mit &agrave;
+douter si j'y avais ou non pris part; mais, malgr&eacute; toute sa subtilit&eacute;,
+il ne put parvenir &agrave; me joindre; enfin, il tomba dans un tel embarras,
+qu'il en pensa d&eacute;sesp&eacute;rer et r&eacute;solut qu'il me verrait quoiqu'il en
+adv&icirc;nt. En effet, il s'y prit de fa&ccedil;on qu'un jour, apr&egrave;s d&icirc;ner, guettant
+sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e jusqu'&agrave; ce qu'il la v&icirc;t monter l'escalier, il court apr&egrave;s
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, ma s&oelig;ur, dit-il, o&ugrave; donc est cette femme malade? Est-ce qu'on
+ne peut pas la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si, dit la s&oelig;ur, je crois que oui; mais laisse-moi d'abord entrer un
+instant, et puis je te le dirai.</p>
+
+<p>Ainsi elle courut jusqu'&agrave; ma porte et m'avertit, puis elle lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, dit-elle, tu peux rentrer s'il te pla&icirc;t.</p>
+
+<p>Si bien qu'il entra, semblant perdu dans la m&ecirc;me sorte de fantaisie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il &agrave; la porte, en entrant, o&ugrave; est donc cette personne
+malade qui est amoureuse? Comment vous trouvez-vous, madame Betty?</p>
+
+<p>J'aurais voulu me lever de ma chaise, mais j'&eacute;tais si faible que je ne
+le pus pendant un bon moment; et il le vit bien, et sa s&oelig;ur aussi, et
+elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, n'essayez pas de vous lever, mon fr&egrave;re ne d&eacute;sire aucune esp&egrave;ce
+de c&eacute;r&eacute;monie, surtout maintenant que vous &ecirc;tes si faible.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame Betty, je vous en prie, restez assise
+tranquillement, dit-il,&mdash;et puis s'assied sur une chaise, droit en face
+de moi, o&ugrave; il parut &ecirc;tre extraordinairement gai.</p>
+
+<p>Il nous tint une quantit&eacute; de discours vagues, &agrave; sa s&oelig;ur et &agrave; moi;
+parfois &agrave; propos d'une chose, parfois &agrave; propos d'une autre, &agrave; seule fin
+de l'amuser, et puis de temps en temps revenait &agrave; la vieille histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre madame Betty, dit-il, c'est une triste chose que d'&ecirc;tre
+amoureuse; voyez, cela vous a bien tristement affaiblie.</p>
+
+<p>Enfin je parlai un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de vous voir si gai, monsieur, dis-je, mais je crois
+que le docteur aurait pu trouver mieux &agrave; faire que de s'amuser aux
+d&eacute;pens de ses patients; si je n'avais eu d'autre maladie, je me serais
+trop bien souvenue du proverbe pour avoir souffert qu'il me rend&icirc;t
+visite.</p>
+
+<p>&mdash;Quel proverbe? dit-il; quoi?</p>
+
+<p class='stret noindent'>
+<i>Quand amour est en l'&acirc;me,</i><br />
+<i>Le docteur est un &acirc;ne.</i>
+</p>
+
+
+<p>Est-ce que c'est celui-l&agrave;, madame Betty?</p>
+
+<p>Je souris et ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-d&agrave;! dit-il, je crois que l'effet a bien prouv&eacute; que la cause est
+d'amour; car il semble que le docteur vous ait rendu bien peu de
+service; vous vous remettez tr&egrave;s lentement, je soup&ccedil;onne quelque chose
+l&agrave;-dessous, madame; je soup&ccedil;onne que vous soyez malade du mal des
+incurables.</p>
+
+<p>Je souris et dis: &laquo;Non, vraiment, monsieur, ce n'est point du tout ma
+maladie.&raquo;</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes abondance de tels discours, et parfois d'autres qui n'avaient
+pas plus de signification; d'aventure il me demanda de leur chanter une
+chanson; sur quoi je souris et dis que mes jours de chansons &eacute;taient
+pass&eacute;s. Enfin il me demanda si je voulais qu'il me jou&acirc;t de la fl&ucirc;te; sa
+s&oelig;ur dit qu'elle croyait que ma t&ecirc;te ne pourrait le supporter; je
+m'inclinai et dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, madame, ne vous y opposez pas; j'aime beaucoup la fl&ucirc;te.</p>
+
+<p>Alors sa s&oelig;ur dit: &laquo;Eh bien, joue alors, mon fr&egrave;re.&raquo; Sur quoi il tira
+de sa poche la clef de son cabinet:</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re s&oelig;ur, dit-il, je suis bien paresseux; je te prie d'aller
+jusque-l&agrave; me chercher ma fl&ucirc;te; elle est dans tel tiroir (nommant un
+endroit o&ugrave; il &eacute;tait s&ucirc;r qu'elle n'&eacute;tait point, afin qu'elle p&ucirc;t mettre
+un peu de temps &agrave; la recherche).</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t qu'elle fut partie, il me raconta toute l'histoire du discours de
+son fr&egrave;re &agrave; mon sujet, et de son inqui&eacute;tude qui &eacute;tait la cause de
+l'invention qu'il avait faite de cette visite. Je l'assurai que je
+n'avais jamais ouvert la bouche, soit &agrave; son fr&egrave;re, soit &agrave; personne
+d'autre; je lui dis l'horrible perplexit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais; que mon amour pour
+lui, et la proposition qu'il m'avait faite d'oublier cette affection et
+de la transporter sur un autre, m'avaient abattue; et que j'avais mille
+fois souhait&eacute; de mourir plut&ocirc;t que de gu&eacute;rir et d'avoir &agrave; lutter avec
+les m&ecirc;mes circonstances qu'avant; j'ajoutai que je pr&eacute;voyais qu'aussit&ocirc;t
+remise je devrais quitter la famille, et que, pour ce qui &eacute;tait
+d'&eacute;pouser son fr&egrave;re, j'en abhorrais la pens&eacute;e, apr&egrave;s ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; entre nous, et qu'il pouvait demeurer persuad&eacute; que je ne reverrais
+jamais son fr&egrave;re &agrave; ce sujet. Que s'il voulait briser tous ses v&oelig;ux et
+ses serments et ses engagements envers moi, que cela fut entre sa
+conscience et lui-m&ecirc;me; mais il ne serait jamais capable de dire que
+moi, qu'il avait persuad&eacute;e de se nommer sa femme, et qui lui avais donn&eacute;
+la libert&eacute; de faire usage de moi comme d'une femme, je ne lui avais pas
+&eacute;t&eacute; fid&egrave;le comme doit l'&ecirc;tre une femme, quoi qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre envers moi.</p>
+
+<p>Il allait r&eacute;pondre et avait dit qu'il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute; de ne pouvoir me
+persuader, et il allait en dire davantage, mais il entendit sa s&oelig;ur qui
+revenait, et je l'entendis aussi bien; et pourtant je m'arrachai ces
+quelques mots en r&eacute;ponse, qu'on ne pourrait jamais me persuader d'aimer
+un fr&egrave;re et d'&eacute;pouser l'autre. Il secoua la t&ecirc;te et dit: &laquo;Alors je suis
+perdu.&raquo; Et sur ce point sa s&oelig;ur entra dans la chambre et lui dit
+qu'elle ne pouvait trouver la fl&ucirc;te. &laquo;Eh bien, dit-il gaiement, cette
+paresse ne sert de rien&raquo;, puis se l&egrave;ve et s'en va lui-m&ecirc;me pour la
+chercher, mais revient aussi les mains vides, non qu'il n'e&ucirc;t pu la
+trouver, mais il n'avait nulle envie de jouer; et d'ailleurs le message
+qu'il avait donn&eacute; &agrave; sa s&oelig;ur avait trouv&eacute; son objet d'autre mani&egrave;re; car
+il d&eacute;sirait seulement me parler, ce qu'il avait fait, quoique non pas
+grandement &agrave; sa satisfaction.</p>
+
+<p>Il se passa, peu de semaines apr&egrave;s, que je pus aller et venir dans la
+maison, comme avant, et commen&ccedil;ai &agrave; me sentir plus forte; mais je
+continuai d'&ecirc;tre m&eacute;lancolique et renferm&eacute;e, ce qui surprit toute la
+famille, except&eacute; celui qui en savait la raison; toutefois ce fut
+longtemps avant qu'il y pr&icirc;t garde, et moi, aussi r&eacute;pugnante &agrave; parler
+que lui, je me conduisis avec tout autant de respect, mais jamais ne
+proposai de dire un mot en particulier en quelque mani&egrave;re que ce f&ucirc;t; et
+ce man&egrave;ge dura seize ou dix-sept semaines; de sorte qu'attendant chaque
+jour d'&ecirc;tre renvoy&eacute;e de la famille, par suite du d&eacute;plaisir qu'ils
+avaient pris sur un autre chef en quoi je n'avais point de faute, je
+n'attendais rien de plus de ce gentilhomme, apr&egrave;s tous ses v&oelig;ux
+solennels, que ma perte et mon abandon.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin je fis moi-m&ecirc;me &agrave; la famille une ouverture au sujet de mon
+d&eacute;part; car un jour que la vieille dame me parlait s&eacute;rieusement de ma
+position et de la pesanteur que la maladie avait laiss&eacute;e sur mes
+esprits:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, Betty, me dit la vieille dame, que ce que je vous ai confi&eacute;
+au sujet de mon fils n'ait eu sur vous quelque influence et que vous ne
+soyez m&eacute;lancolique &agrave; son propos; voulez-vous, je vous prie, me dire ce
+qu'il en est, si toutefois ce n'est point trop de libert&eacute;? car pour
+Robin, il ne fait que se moquer et plaisanter quand je lui en parle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en v&eacute;rit&eacute;, madame, dis-je, l'affaire en est o&ugrave; je ne voudrais
+pas qu'elle f&ucirc;t, et je serai enti&egrave;rement sinc&egrave;re avec vous, quoi qu'il
+m'en advienne. Monsieur Robert m'a plusieurs fois propos&eacute; le mariage, ce
+que je n'avais aucune raison d'attendre, regardant ma pauvre condition;
+mais je lui ai toujours r&eacute;sist&eacute;, et cela peut-&ecirc;tre avec des termes plus
+positifs qu'il ne me convenait, eu &eacute;gard au respect que je devrais avoir
+pour toute branche de votre famille; mais, dis-je, madame, je n'aurais
+jamais pu oublier &agrave; ce point les obligations que je vous ai, et &agrave; toute
+votre maison, et souffrir de consentir &agrave; une chose que je savais devoir
+vous &ecirc;tre n&eacute;cessairement fort d&eacute;sobligeante, et je lui ai dit
+positivement que jamais je n'entretiendrais une pens&eacute;e de cette sorte, &agrave;
+moins d'avoir votre consentement, et aussi celui de son p&egrave;re, &agrave; qui
+j'&eacute;tais li&eacute;e par tant d'invincibles obligations.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceci est-il possible, madame Betty? dit la vieille dame. Alors vous
+avez &eacute;t&eacute; bien plus juste envers nous que nous ne l'avons &eacute;t&eacute; pour vous;
+car nous vous avons tous regard&eacute;e comme une esp&egrave;ce de pi&egrave;ge dress&eacute;
+contre mon fils; et j'avais &agrave; vous faire une proposition au sujet de
+votre d&eacute;part, qui &eacute;tait caus&eacute; par cette crainte; mais je n'en avais pas
+fait encore mention, parce que je redoutais de trop vous affliger et de
+vous abattre de nouveau; car nous avons encore de l'estime pour vous,
+quoique non pas au point de la laisser tourner &agrave; la ruine de mon fils;
+mais s'il en est comme vous dites, nous vous avons tous fait grand tort.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de la v&eacute;rit&eacute; de ce que j'avance, madame, dis-je, je
+vous en remets &agrave; votre fils lui-m&ecirc;me: s'il veut me faire quelque
+justice, il vous dira l'histoire tout justement comme je l'ai dite.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la vieille dame partie chez ses filles, et leur raconte toute
+l'histoire justement comme je la lui avais dite, et vous pensez bien
+qu'elles en furent surprises comme je croyais qu'elles le seraient;
+l'une dit qu'elle ne l'aurait jamais cru; l'autre, que Robin &eacute;tait un
+sot; une autre dit qu'elle n'en croyait pas un mot, et qu'elle gagerait
+que Robin raconterait l'histoire d'autre fa&ccedil;on; mais la vieille dame,
+r&eacute;solue &agrave; aller au fond des choses, avant que je pusse avoir la moindre
+occasion de faire conna&icirc;tre &agrave; son fils ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, r&eacute;solut
+aussi de parler &agrave; son fils sur-le-champ, et le fit chercher, car il
+n'&eacute;tait all&eacute; qu'&agrave; la maison d'un avocat, en ville, et, sur le message,
+revint aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il arriva, car elles &eacute;taient toutes ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, Robin, dit la vieille dame, il faut que je cause un peu
+avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur, madame, dit Robin, l'air tr&egrave;s gai; j'esp&egrave;re qu'il
+s'agit d'une honn&ecirc;te femme pour moi, car je suis bien en peine
+l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela peut-il &ecirc;tre? dit sa m&egrave;re: n'as-tu pas dit que tu &eacute;tais
+r&eacute;solu &agrave; prendre Mme Betty?</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste, madame, dit Robin, mais il y a quelqu'un qui interdit les
+bans.</p>
+
+<p>&mdash;Interdit les bans? qui cela peut-il &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Point d'autre que Mme Betty elle-m&ecirc;me, dit Robin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit sa m&egrave;re, lui as-tu donc pos&eacute; la question?</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment, madame, dit Robin, je l'ai attaqu&eacute;e en forme cinq fois
+depuis qu'elle a &eacute;t&eacute; malade, et j'ai &eacute;t&eacute; repouss&eacute;; la friponne est si
+ferme qu'elle ne veut ni capituler ni c&eacute;der &agrave; aucuns termes, sinon tels
+que je ne puis effectivement accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, dit la m&egrave;re, car je suis surprise, je ne te comprends
+pas; j'esp&egrave;re que tu ne parles pas s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit-il, le cas est assez clair en ce qui me concerne: il
+s'explique de lui-m&ecirc;me; elle ne veut pas de moi&mdash;voil&agrave; ce qu'elle
+dit&mdash;n'est-ce pas assez clair? Je crois que c'est clair, vraiment, et
+suffisamment p&eacute;nible aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, dit la m&egrave;re, tu parles de conditions que tu ne peux
+accorder; quoi? Veut-elle un contrat? Ce que tu lui apporteras doit &ecirc;tre
+selon sa dot; qu'est-ce qu'elle t'apporte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour la fortune, dit Robin, elle est assez riche; je suis
+satisfait sur ce point; mais c'est moi qui ne suis pas capable
+d'accomplir ses conditions, et elle est d&eacute;cid&eacute;e de ne pas me prendre
+avant qu'elles soient remplies.</p>
+
+<p>Ici les s&oelig;urs interrompirent.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la s&oelig;ur pu&icirc;n&eacute;e, il est impossible d'&ecirc;tre s&eacute;rieux avec
+lui; il ne r&eacute;pondra jamais directement &agrave; rien; vous feriez mieux de le
+laisser en repos, et de n'en plus parler; vous savez assez comment
+disposer d'elle pour la mettre hors de son chemin.</p>
+
+<p>Robin fut un peu &eacute;chauff&eacute; par l'impertinence de sa s&oelig;ur, mais il la
+joignit en un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux sortes de personnes, madame, dit-il, en se tournant vers
+sa m&egrave;re, avec lesquelles il est impossible de discuter: c'est une sage
+et une sotte; il est un peu dur pour moi d'avoir &agrave; lutter &agrave; la fois
+contre les deux.</p>
+
+<p>La plus jeune s&oelig;ur s'entremit ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous devons &ecirc;tre bien sottes, en effet, dit-elle, dans l'opinion de
+mon fr&egrave;re, pour qu'il pense nous faire croire qu'il a s&eacute;rieusement
+demand&eacute; &agrave; Mme Betty de l'&eacute;pouser et qu'elle l'a refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu r&eacute;pondras, et tu ne r&eacute;pondras point&raquo;, a dit Salomon, r&eacute;pliqua son
+fr&egrave;re; quand ton fr&egrave;re a dit qu'il ne lui avait pas demand&eacute; moins de
+cinq fois, et qu'elle l'avait fermement refus&eacute;, il me semble qu'une plus
+jeune s&oelig;ur n'a pas &agrave; douter de sa v&eacute;racit&eacute;, quand sa m&egrave;re ne l'a point
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ma m&egrave;re, vois-tu, n'a pas bien compris, dit la seconde
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque diff&eacute;rence, dit Robin, entre demander une explication
+et me dire qu'elle ne me croit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, fils, dit la vieille dame, si tu es dispos&eacute; &agrave; nous
+laisser p&eacute;n&eacute;trer dans ce myst&egrave;re, quelles &eacute;taient donc ces conditions si
+dures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Robin, je l'eusse fait d&egrave;s longtemps, si ces
+f&acirc;cheuses ici ne m'avaient harcel&eacute; par mani&egrave;re d'interruption. Les
+conditions sont que je vous am&egrave;ne, vous et mon p&egrave;re, &agrave; y consentir, sans
+quoi elle proteste qu'elle ne me verra plus jamais &agrave; ce propos; et ce
+sont des conditions, comme je l'ai dit, que je suppose que je ne pourrai
+jamais remplir; j'esp&egrave;re que mes ardentes s&oelig;urs sont satisfaites
+maintenant, et qu'elles vont un peu rougir.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse fut surprenante pour elles toutes, quoique moins pour la
+m&egrave;re, &agrave; cause de ce que je lui avais dit; pour les filles, elles
+demeur&egrave;rent muettes longtemps; mais la m&egrave;re dit, avec quelque passion:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'avais d&eacute;j&agrave; entendu ceci, mais je ne pouvais le croire; mais
+s'il en est ainsi, nous avons toutes fait tort &agrave; Betty, et elle s'est
+conduite mieux que je ne l'esp&eacute;rais.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, dit la s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, s'il en est ainsi, elle a fort bien
+agi, en v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien avouer, dit la m&egrave;re, que ce n'est point sa faute &agrave; elle
+s'il a &eacute;t&eacute; assez sot pour se le mettre dans l'esprit; mais de lui avoir
+rendu une telle r&eacute;ponse montre plus de respect pour nous que je ne
+saurais l'exprimer; j'en estimerai la fille davantage, tant que je la
+conna&icirc;trai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas moi, dit Robin, &agrave; moins que vous donniez votre
+consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, j'y r&eacute;fl&eacute;chirai encore, dit la m&egrave;re; je t'assure que, s'il
+n'y avait pas bien d'autres objections, la conduite qu'elle a eue
+m'am&egrave;nerait fort loin sur le chemin du consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien qu'elle vous amen&acirc;t jusqu'au bout, dit Robin: si vous
+aviez autant souci de me rendre heureux que de me rendre riche, vous
+consentiriez bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, Robin, dit la m&egrave;re encore, es-tu r&eacute;ellement s&eacute;rieux?
+as-tu vraiment envie de l'avoir?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ellement, madame, dit Robin, je trouve dur que vous me questionniez
+encore sur ce chapitre; je ne dis pas que je l'aurai: comment
+pourrais-je me r&eacute;soudre l&agrave;-dessus puisque vous voyez bien que je ne
+pourrai l'avoir sans votre consentement? mais je dis ceci, et je suis
+s&eacute;rieux, que je ne prendrai personne d'autre, si je me puis aider:
+&laquo;Betty ou personne&raquo;,&mdash;voil&agrave; ma devise! et le choix entre les deux est
+aux soins de votre c&oelig;ur, madame, pourvu seulement que mes s&oelig;urs ici,
+qui ont si bon naturel, ne prennent point part au vote.</p>
+
+<p>Tout ceci &eacute;tait affreux pour moi, car la m&egrave;re commen&ccedil;ait &agrave; c&eacute;der, et
+Robin la serrait de pr&egrave;s. D'autre part, elle tint conseil avec son fils
+a&icirc;n&eacute;, et il usa de tous les arguments du monde pour lui persuader de
+consentir, all&eacute;guant l'amour passionn&eacute; que son fr&egrave;re me portait, et le
+g&eacute;n&eacute;reux respect que j'avais montr&eacute; pour la famille en refusant mes
+avantages sur un d&eacute;licat point d'honneur, et mille choses semblables. Et
+quant au p&egrave;re, c'&eacute;tait un homme tout tracass&eacute; par les affaires
+publiques, occup&eacute; &agrave; faire valoir son argent, bien rarement chez lui,
+fort soucieux de ses affaires, et qui laissait toutes ces choses aux
+soins de sa femme.</p>
+
+<p>Vous pouvez facilement penser que le secret &eacute;tant, comme ils croyaient,
+d&eacute;couvert, il n'&eacute;tait plus si difficile ni si dangereux pour le fr&egrave;re
+a&icirc;n&eacute;, que personne ne soup&ccedil;onnait de rien, d'avoir acc&egrave;s plus libre
+jusqu'&agrave; moi; oui, et m&ecirc;me sa m&egrave;re lui proposa de causer avec Mme Betty,
+ce qui &eacute;tait justement ce qu'il d&eacute;sirait:</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, fils, dit-elle, que tu aies plus de clart&eacute;s en cette
+affaire que je n'en ai, et tu jugeras si elle a montr&eacute; la r&eacute;solution que
+dit Robin, ou non.</p>
+
+<p>Il ne pouvait rien souhaiter de mieux, et, feignant de c&eacute;der au d&eacute;sir de
+sa m&egrave;re, elle m'amena vers lui dans la propre chambre o&ugrave; elle couchait,
+me dit que son fils avait affaire avec moi &agrave; sa requ&ecirc;te, puis nous
+laissa ensemble, et il ferma la porte sur elle.</p>
+
+<p>Il revint vers moi, me prit dans ses bras et me baisa tr&egrave;s tendrement,
+mais me dit que les choses en &eacute;taient venues &agrave; leur crise, et que
+j'avais pouvoir de me rendre heureuse ou infortun&eacute;e ma vie durant; que
+si je ne pouvais m'accorder &agrave; son d&eacute;sir, nous serions tous deux perdus.
+Puis il me dit toute l'histoire pass&eacute;e entre Robin, comme il l'appelait,
+sa m&egrave;re, ses s&oelig;urs et lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ma ch&egrave;re enfant, dit-il, consid&eacute;rez ce que ce serait
+que d'&eacute;pouser un gentilhomme de bonne famille, de belle fortune, avec le
+consentement de toute la maison, pour jouir de tout ce que le monde vous
+peut offrir; imaginez, d'autre part, que vous serez plong&eacute;e dans la
+noire condition d'une femme qui a perdu sa bonne renomm&eacute;e; et quoique je
+resterai votre ami priv&eacute; tant que je vivrai, toutefois, ainsi que je
+serais toujours soup&ccedil;onn&eacute;, ainsi craindrez-vous de me voir, et moi de
+vous reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il ne me laissa pas le temps de r&eacute;pondre, mais poursuivit ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui s'est pass&eacute; entre nous, mon enfant, tant que nous serons
+d'accord, peut &ecirc;tre enterr&eacute; et oubli&eacute;; je resterai toujours votre ami
+sinc&egrave;re, sans nulle inclination &agrave; une intimit&eacute; plus voisine quand vous
+deviendrez ma s&oelig;ur; je vous supplie d'y r&eacute;fl&eacute;chir et de ne point vous
+opposer vous-m&ecirc;me &agrave; votre salut et &agrave; votre prosp&eacute;rit&eacute;: et, afin de vous
+assurer de ma sinc&eacute;rit&eacute;, ajoute-t-il, je vous offre ici cinq cents
+livres en mani&egrave;re d'excuse pour les libert&eacute;s que j'ai prises avec vous,
+et que nous regarderons, si vous voulez, comme quelques folies de nos
+vies pass&eacute;es dont il faut esp&eacute;rer que nous pourrons nous repentir.</p>
+
+<p>Je ne puis pas dire qu'aucune de ces paroles m'e&ucirc;t assez &eacute;mue pour me
+donner une pens&eacute;e d&eacute;cisive, jusqu'enfin il me dit tr&egrave;s clairement que si
+je refusais, il avait le regret d'ajouter qu'il ne saurait continuer
+avec moi sur le m&ecirc;me pied qu'auparavant; que bien qu'il m'aim&acirc;t autant
+que jamais, et que je lui donnasse tout l'agr&eacute;ment du monde, le
+sentiment de la vertu ne l'avait pas abandonn&eacute; au point qu'il souffr&icirc;t
+de coucher avec une femme &agrave; qui son fr&egrave;re faisait sa cour pour
+l'&eacute;pouser; que s'il prenait cong&eacute; de moi sur un refus, quoi qu'il p&ucirc;t
+faire pour ne me laisser manquer de rien, s'&eacute;tant engag&eacute; d'abord &agrave;
+m'entretenir, pourtant je ne devais point &ecirc;tre surprise s'il &eacute;tait forc&eacute;
+de me dire qu'il ne pouvait se permettre de me revoir, et qu'en v&eacute;rit&eacute;
+je ne pouvais l'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>J'&eacute;coutai cette derni&egrave;re partie avec quelques signes de surprise et de
+trouble, et je me retins &agrave; grand'peine de p&acirc;mer, car vraiment je
+l'aimais jusqu'&agrave; l'extravagance; mais il vit mon trouble, et m'engagea &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir s&eacute;rieusement, m'assura que c'&eacute;tait la seule mani&egrave;re de
+pr&eacute;server notre mutuelle affection; que dans cette situation nous
+pourrions nous aimer en amis, avec la plus extr&ecirc;me passion, et avec un
+amour d'une parfaite puret&eacute;, libres de nos justes remords, libres des
+soup&ccedil;ons d'autres personnes; qu'il me serait toujours reconnaissant du
+bonheur qu'il me devait; qu'il serait mon d&eacute;biteur tant qu'il vivrait,
+et qu'il payerait sa dette tant qu'il lui resterait le souffle.</p>
+
+<p>Ainsi, il m'amena, en somme, &agrave; une esp&egrave;ce d'h&eacute;sitation, o&ugrave; je me
+repr&eacute;sentais tous les dangers avec des figures vives, encore forc&eacute;es par
+mon imagination; je me voyais jet&eacute;e seule dans l'immensit&eacute; du monde,
+pauvre fille perdue, car je n'&eacute;tais rien de moins, et peut-&ecirc;tre que je
+serais expos&eacute;e comme telle; avec bien peu d'argent pour me maintenir,
+sans ami, sans connaissance au monde entier, sinon en cette ville o&ugrave; je
+ne pouvais pr&eacute;tendre rester. Tout cela me terrifiait au dernier point,
+et il prenait garde &agrave; toutes occasions de me peindre ces choses avec les
+plus sinistres couleurs; d'autre part, il ne manquait pas de me mettre
+devant les yeux la vie facile et prosp&egrave;re que j'allais mener.</p>
+
+<p>Il r&eacute;pondit &agrave; toutes les objections que je pouvais faire, et qui &eacute;taient
+tir&eacute;es de son affection et de ses anciennes promesses, en me montrant la
+n&eacute;cessit&eacute; o&ugrave; nous &eacute;tions de prendre d'autres mesures; et, quant &agrave; ses
+serments de mariage, le cours naturel des choses, dit-il, y avait mis
+fin par la grande probabilit&eacute; qu'il y avait que je serais la femme de
+son fr&egrave;re avant le temps auquel se rapportaient toutes ses promesses.</p>
+
+<p>Ainsi, en somme, je puis le dire, il me raisonna contre toute raison et
+conquit tous mes arguments, et je commen&ccedil;ai &agrave; apercevoir le danger o&ugrave;
+j'&eacute;tais et o&ugrave; je n'avais pas song&eacute; d'abord, qui &eacute;tait d'&ecirc;tre laiss&eacute;e l&agrave;
+par les deux fr&egrave;res, et abandonn&eacute;e seule au monde pour trouver le moyen
+de vivre.</p>
+
+<p>Ceci et sa persuasion m'arrach&egrave;rent enfin mon consentement, quoique avec
+tant de r&eacute;pugnance qu'il &eacute;tait bien facile de voir que j'irais &agrave;
+l'&eacute;glise comme l'ours au poteau; j'avais aussi quelques petites craintes
+que mon nouvel &eacute;poux, pour qui, d'ailleurs, je n'avais pas la moindre
+affection, f&ucirc;t assez clairvoyant pour me demander des comptes &agrave; notre
+premi&egrave;re rencontre au lit; mais soit qu'il l'e&ucirc;t fait &agrave; dessein ou non,
+je n'en sais rien, son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; eut soin de le bien faire boire avant
+qu'il s'all&acirc;t coucher, de sorte que j'eus le plaisir d'avoir un homme
+ivre pour compagnon de lit la premi&egrave;re nuit. Comment il s'y prit, je
+n'en sais rien, mais je fus persuad&eacute;e qu'il l'avait fait &agrave; dessein, afin
+que son fr&egrave;re ne p&ucirc;t avoir nulle notion de la diff&eacute;rence qu'il y a entre
+une pucelle et une femme mari&eacute;e; et, en effet, jamais il n'eut aucun
+doute l&agrave;-dessus ou ne s'inqui&eacute;ta l'esprit &agrave; tel sujet.</p>
+
+<p>Il faut qu'ici je revienne un peu en arri&egrave;re, &agrave; l'endroit o&ugrave; j'ai
+interrompu. Le fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; &eacute;tant venu &agrave; bout de moi, son premier soin fut
+d'entreprendre sa m&egrave;re; et il ne cessa qu'il ne l'e&ucirc;t amen&eacute;e &agrave; se
+soumettre, passive au point de n'informer le p&egrave;re qu'au moyen de lettres
+&eacute;crites par la poste; si bien qu'elle consentit &agrave; notre mariage secret
+et se chargea d'arranger l'affaire ensuite avec le p&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis il cajola son fr&egrave;re, et lui persuada qu'il lui avait rendu un
+inestimable service, se vanta d'avoir obtenu le consentement de sa m&egrave;re,
+ce qui &eacute;tait vrai, mais n'avait point &eacute;t&eacute; fait pour le servir, mais pour
+se servir soi-m&ecirc;me; mais il le pipa ainsi avec diligence, et eut tout le
+renom d'un ami fid&egrave;le pour s'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de sa ma&icirc;tresse en la
+mettant dans les bras de son fr&egrave;re pour en faire sa femme. Si
+naturellement les hommes renient l'honneur, la justice et jusqu'&agrave; la
+religion, pour obtenir de la s&eacute;curit&eacute;!</p>
+
+<p>Il me faut revenir maintenant au fr&egrave;re Robin, comme nous l'appelions
+toujours, et qui, ayant obtenu le consentement de sa m&egrave;re, vint &agrave; moi
+tout gonfl&eacute; de la nouvelle, et m'en dit l'histoire avec une sinc&eacute;rit&eacute; si
+visible que je dois avouer que je fus afflig&eacute;e de servir d'instrument &agrave;
+d&eacute;cevoir un si honn&ecirc;te gentilhomme; mais il n'y avait point de rem&egrave;de,
+il voulait me prendre, et je n'&eacute;tais pas oblig&eacute;e de lui dire que j'&eacute;tais
+la ma&icirc;tresse de son fr&egrave;re, quoique je n'eusse eu d'autre moyen de
+l'&eacute;carter; de sorte que je m'accommodai peu &agrave; peu, et voil&agrave; que nous
+f&ucirc;mes mari&eacute;s.</p>
+
+<p>La pudeur s'oppose &agrave; ce que je r&eacute;v&egrave;le les secrets du lit nuptial; mais
+rien ne pouvait &ecirc;tre si appropri&eacute; &agrave; ma situation que de trouver un mari
+qui e&ucirc;t la t&ecirc;te si brouill&eacute;e en se mettant au lit, qu'il ne put se
+souvenir le matin s'il avait eu commerce avec moi ou non; et je fus
+oblig&eacute;e de le lui affirmer, quoiqu'il n'en fut rien, afin d'&ecirc;tre assur&eacute;e
+qu'il ne s'inqui&eacute;terait d'aucune chose.</p>
+
+<p>Il n'entre gu&egrave;re dans le dessein de cette histoire de vous instruire
+plus &agrave; point sur cette famille et sur moi-m&ecirc;me, pendant les cinq ann&eacute;es
+que je v&eacute;cus avec ce mari, sinon de remarquer que de lui j'eus deux
+enfants, et qu'il mourut au bout des cinq ans; il avait vraiment &eacute;t&eacute; un
+tr&egrave;s bon mari pour moi, et nous avions v&eacute;cu tr&egrave;s agr&eacute;ablement ensemble;
+mais comme il n'avait pas re&ccedil;u grand'chose de sa famille, et que dans le
+peu de temps qu'il v&eacute;cut il n'avait pas acquis grand &eacute;tat, ma situation
+n'&eacute;tait pas belle, et ce mariage ne me profita gu&egrave;re. Il est vrai que
+j'avais conserv&eacute; les billets du fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; o&ugrave; il s'engageait &agrave; me payer
+500&pound; pour mon consentement &agrave; &eacute;pouser son fr&egrave;re; et ces papiers, joints &agrave;
+ce que j'avais mis de c&ocirc;t&eacute; sur l'argent qu'il m'avait donn&eacute; autrefois,
+et environ autant qui me venait de mon mari, me laiss&egrave;rent veuve avec
+pr&egrave;s de 1 200&pound; en poche.</p>
+
+<p>Mes deux enfants me furent heureusement &ocirc;t&eacute;s de dessus les bras par le
+p&egrave;re et la m&egrave;re de mon mari; et c'est le plus clair de ce qu'ils eurent
+de Mme Betty.</p>
+
+<p>J'avoue que je n'&eacute;prouvai pas le chagrin qu'il convenait de la mort de
+mon mari; et je ne puis dire que je l'aie jamais aim&eacute; comme j'aurais d&ucirc;
+le faire, ou que je r&eacute;pondis &agrave; la tendresse qu'il montra pour moi; car
+c'&eacute;tait l'homme le plus d&eacute;licat, le plus doux et de meilleure humeur
+qu'une femme p&ucirc;t souhaiter; mais son fr&egrave;re, qui &eacute;tait si continuellement
+devant mes yeux, au moins pendant notre s&eacute;jour &agrave; la campagne, &eacute;tait pour
+moi un app&acirc;t &eacute;ternel; et jamais je ne fus au lit avec mon mari, que je
+ne me d&eacute;sirasse dans les bras de son fr&egrave;re; et bien que le fr&egrave;re ne f&icirc;t
+jamais montre d'une affection de cette nature apr&egrave;s notre mariage, mais
+se conduis&icirc;t justement &agrave; la mani&egrave;re d'un fr&egrave;re, toutefois il me fut
+impossible d'avoir les m&ecirc;mes sentiments &agrave; son &eacute;gard; en somme, il ne se
+passait pas de jour o&ugrave; je ne commisse avec lui adult&egrave;re et inceste dans
+mes d&eacute;sirs, qui, sans doute, &eacute;taient aussi criminels que des actes.</p>
+
+<p>Avant que mon mari mour&ucirc;t, son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; se maria, et comme &agrave; cette
+&eacute;poque nous avions quitt&eacute; la ville pour habiter Londres, la vieille dame
+nous &eacute;crivit pour nous prier aux noces; mon mari y alla, mais je feignis
+d'&ecirc;tre indispos&eacute;e, et ainsi je pus rester &agrave; la maison; car, en somme, je
+n'aurais pu supporter de le voir donn&eacute; &agrave; une autre femme, quoique
+sachant bien que jamais plus je ne l'aurais &agrave; moi.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant, comme je l'avais &eacute;t&eacute; jadis, laiss&eacute;e libre au monde,
+et, &eacute;tant encore jeune et jolie, comme tout le monde me le disait (et je
+le pensais bien, je vous affirme), avec une suffisante fortune en poche,
+je ne m'estimais pas &agrave; une m&eacute;diocre valeur; plusieurs marchands fort
+importants me faisaient la cour, et surtout un marchand de toiles, qui
+se montrait tr&egrave;s ardent, et chez qui j'avais pris logement apr&egrave;s la mort
+de mon mari, sa s&oelig;ur &eacute;tant de mes amies; l&agrave;, j'eus toute libert&eacute; et
+occasion d'&ecirc;tre gaie et de para&icirc;tre dans la soci&eacute;t&eacute; que je pouvais
+d&eacute;sirer, n'y ayant chose en vie plus folle et plus gaie que la s&oelig;ur de
+mon h&ocirc;te, et non tant ma&icirc;tresse de sa vertu que je le pensais d'abord;
+elle me fit entrer dans un monde de soci&eacute;t&eacute; extravagante, et m&ecirc;me emmena
+chez elle diff&eacute;rentes personnes, &agrave; qui il ne lui d&eacute;plaisait pas de se
+montrer obligeante, pour voir sa jolie veuve. Or, ainsi que la renomm&eacute;e
+et les sots composent une assembl&eacute;e, je fus ici merveilleusement adul&eacute;e;
+j'eus abondance d'admirateurs, et de ceux qui se nomment amants; mais
+dans l'ensemble je ne re&ccedil;us pas une honn&ecirc;te proposition; quant au
+dessein qu'ils entretenaient tous, je l'entendais trop bien pour me
+laisser attirer dans des pi&egrave;ges de ce genre. Le cas &eacute;tait chang&eacute; pour
+moi. J'avais de l'argent dans ma poche, et n'avais rien &agrave; leur dire.
+J'avais &eacute;t&eacute; prise une fois &agrave; cette piperie nomm&eacute;e amour, mais le jeu
+&eacute;tait fini; j'&eacute;tais r&eacute;solue maintenant &agrave; ce qu'on m'&eacute;pous&acirc;t, sinon rien,
+et &agrave; &ecirc;tre bien mari&eacute;e ou point du tout.</p>
+
+<p>J'aimais, en v&eacute;rit&eacute;, la soci&eacute;t&eacute; d'hommes enjou&eacute;s et de gens d'esprit, et
+je me laissais souvent divertir par eux, de m&ecirc;me que je m'entretenais
+avec les autres; mais je trouvai, par juste observation, que les hommes
+les plus brillants apportaient le message le plus terne, je veux dire le
+plus terne pour ce que je visais; et, d'autre part, ceux qui venaient
+avec les plus brillantes propositions &eacute;taient des plus ternes et
+d&eacute;plaisants qui fussent au monde.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais point si r&eacute;pugnante &agrave; un marchand, mais alors je voulais
+avoir un marchand, par ma foi, qui e&ucirc;t du gentilhomme, et que lorsqu'il
+prendrait l'envie &agrave; mon mari de me mener &agrave; la cour ou au th&eacute;&acirc;tre, il s&ucirc;t
+porter l'&eacute;p&eacute;e, et prendre son air de gentilhomme tout comme un autre, et
+non pas sembler d'un croquant qui garde &agrave; son justaucorps la marque des
+cordons de tablier ou la marque de son chapeau &agrave; la perruque, portant
+son m&eacute;tier au visage, comme si on l'e&ucirc;t pendu &agrave; son &eacute;p&eacute;e, au lieu de la
+lui attacher.</p>
+
+<p>Eh bien, je trouvai enfin cette cr&eacute;ature amphibie, cette chose de terre
+et d'eau qu'on nomme gentilhomme marchand; et comme juste punition de ma
+folie, je fus prise au pi&egrave;ge que je m'&eacute;tais pour ainsi dire tendu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait aussi un drapier, car bien que ma camarade m'e&ucirc;t volontiers
+entreprise &agrave; propos de son fr&egrave;re, il se trouva, quand nous en v&icirc;nmes au
+point, que c'&eacute;tait pour lui servir de ma&icirc;tresse, et je restais fid&egrave;le &agrave;
+cette r&egrave;gle qu'une femme ne doit jamais se laisser entretenir comme
+ma&icirc;tresse, si elle a assez d'argent pour se faire &eacute;pouser.</p>
+
+<p>Ainsi ma vanit&eacute;, non mes principes, mon argent, non ma vertu, me
+maintenaient dans l'honn&ecirc;tet&eacute;, quoique l'issue montra que j'eusse bien
+mieux fait de me laisser vendre par ma camarade &agrave; son fr&egrave;re que de
+m'&ecirc;tre vendue &agrave; un marchand qui &eacute;tait b&eacute;l&icirc;tre, gentilhomme, boutiquier
+et mendiant tout ensemble.</p>
+
+<p>Mais je fus pr&eacute;cipit&eacute;e par le caprice que j'avais d'&eacute;pouser un
+gentilhomme &agrave; me ruiner de la mani&egrave;re la plus grossi&egrave;re que femme au
+monde; car mon nouveau mari, d&eacute;couvrant d'un coup une masse d'argent,
+tomba dans des d&eacute;penses si extravagantes, que tout ce que j'avais, joint
+&agrave; ce qu'il avait, n'y e&ucirc;t point tenu plus d'un an.</p>
+
+<p>Il eut infiniment de go&ucirc;t pour moi pendant environ le quart d'une ann&eacute;e,
+et le profit que j'en tirai fut d'avoir le plaisir de voir d&eacute;penser pour
+moi une bonne partie de mon argent.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon c&oelig;ur, me dit-il une fois, voulez-vous venir faire un tour
+&agrave; la campagne pendant huit jours?</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon ami, dis-je, o&ugrave; donc voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe o&ugrave;, dit-il, mais j'ai l'envie de me pousser de la
+qualit&eacute; pendant une semaine; nous irons &agrave; Oxford, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment irons-nous? dis-je; je ne sais point monter &agrave; cheval, et
+c'est trop loin pour un carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Trop loin! dit-il&mdash;nul endroit n'est trop loin pour un carrosse &agrave; six
+chevaux. Si je vous emm&egrave;ne, je veux que vous voyagiez en duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! dis-je, mon ami, c'est une folie; mais puisque vous en avez
+l'envie, je ne dis plus rien.</p>
+
+<p>Eh bien, le jour fut fix&eacute;; nous e&ucirc;mes un riche carrosse, d'excellents
+chevaux, cocher, postillon, et deux laquais en tr&egrave;s belles livr&eacute;es, un
+gentilhomme &agrave; cheval, et un page, avec une plume au chapeau, sur un
+autre cheval; tout le domestique lui donnait du Monseigneur, et moi,
+j'&eacute;tais Sa Grandeur la Comtesse; et ainsi nous f&icirc;mes le voyage d'Oxford,
+et ce fut une excursion charmante; car pour lui rendre son d&ucirc;, il n'y
+avait pas de mendiant au monde qui s&ucirc;t mieux que mon mari trancher du
+seigneur. Nous visit&acirc;mes toutes les curiosit&eacute;s d'Oxford et nous parl&acirc;mes
+&agrave; deux ou trois ma&icirc;tres des coll&egrave;ges de l'intention o&ugrave; nous &eacute;tions
+d'envoyer &agrave; l'Universit&eacute; un neveu qui avait &eacute;t&eacute; laiss&eacute; aux soins de Sa
+Seigneurie, en leur assurant qu'ils seraient d&eacute;sign&eacute;s comme tuteurs;
+nous nous divert&icirc;mes &agrave; berner divers pauvres &eacute;coliers de l'espoir de
+devenir pour le moins chapelains de Sa Seigneurie et de porter
+l'&eacute;chappe; et ayant ainsi v&eacute;cu en qualit&eacute; pour ce qui &eacute;tait au moins de
+la d&eacute;pense, nous nous dirige&acirc;mes vers Northampton, et en somme nous
+rentr&acirc;mes au bout de douze jours, la chanson nous ayant co&ucirc;t&eacute; 93&pound;.</p>
+
+<p>La vanit&eacute; est la plus parfaite qualit&eacute; d'un fat; mon mari avait cette
+excellence de n'attacher aucune valeur &agrave; l'argent. Comme son histoire,
+ainsi que vous pouvez bien penser, est de tr&egrave;s petit poids, il suffira
+de vous dire qu'au bout de deux ans et quart il fit banqueroute, fut
+envoy&eacute; dans une maison de sergent, ayant &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; sur un proc&egrave;s trop
+gros pour qu'il p&ucirc;t donner caution; de sorte qu'il m'envoya chercher
+pour venir le voir.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas une surprise pour moi, car j'avais pr&eacute;vu depuis quelque
+temps que tout s'en irait &agrave; vau-l'eau, et j'avais pris garde de mettre
+en r&eacute;serve, autant que possible, quelque chose pour moi; mais lorsqu'il
+me fit demander, il se conduisit bien mieux que je n'esp&eacute;rais, me dit
+tout net qu'il avait agi en sot et s'&eacute;tait laiss&eacute; prendre o&ugrave; il e&ucirc;t pu
+faire r&eacute;sistance; qu'il pr&eacute;voyait maintenant qu'il ne pourrait plus
+parvenir &agrave; rien; que par ainsi il me priait de rentrer et d'emporter
+dans la nuit tout ce que j'avais de valeurs dans la maison, pour le
+mettre en s&ucirc;ret&eacute;; et ensuite il me dit que si je pouvais emporter du
+magasin 100 ou 200&pound; de marchandises, je devais le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit-il, ne m'en faites rien savoir; ne me dites pas ce que
+vous prenez, o&ugrave; vous l'emportez; car pour moi, dit-il, je suis r&eacute;solu &agrave;
+me tirer de cette maison et &agrave; m'en aller; et si vous n'entendez jamais
+plus parler de moi, mon amour, je vous souhaite du bonheur; Je suis
+f&acirc;ch&eacute; du tort que je vous ai fait.</p>
+
+<p>Il ajouta quelques choses tr&egrave;s gracieuses pour moi, comme je m'en
+allais; car je vous ai dit que c'&eacute;tait un gentilhomme, et ce fut tout le
+b&eacute;n&eacute;fice que j'en eus, en ce qu'il me traita fort galamment, jusqu'&agrave; la
+fin, sinon qu'il d&eacute;pensa tout ce que j'avais et me laissa le soin de
+d&eacute;rober &agrave; ses cr&eacute;anciers de quoi manger.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins je fis ce qu'il m'avait dit, comme bien vous pouvez penser;
+et ayant ainsi pris cong&eacute; de lui, je ne le revis plus jamais; car il
+trouva moyen de s'&eacute;vader hors de la maison du baillif cette nuit ou la
+suivante; comment, je ne le sus point, car je ne parvins &agrave; apprendre
+autre chose, sinon qu'il rentra chez lui &agrave; environ trois heures du
+matin, fit transporter le reste de ses marchandises &agrave; la Monnaie, et
+fermer la boutique; et, ayant lev&eacute; l'argent qu'il put, il passa en
+France, d'o&ugrave; je re&ccedil;us deux ou trois lettres de lui, point davantage. Je
+ne le vis pas quand il rentra, car m'ayant donn&eacute; les instructions que
+j'ai dites, et moi ayant employ&eacute; mon temps de mon mieux, je n'avais
+point d'affaire de retourner &agrave; la maison, ne sachant si je n'y serais
+arr&ecirc;t&eacute;e par les cr&eacute;anciers; car une commission de banqueroute ayant &eacute;t&eacute;
+&eacute;tablie peu &agrave; apr&egrave;s, on aurait pu m'arr&ecirc;ter par ordre des commissaires.
+Mais mon mari s'&eacute;tant d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment &eacute;chapp&eacute; de chez le baillif, en se
+laissant tomber presque du haut de la maison sur le haut d'un autre
+b&acirc;timent d'o&ugrave; il avait saut&eacute; et qui avait presque deux &eacute;tages, en quoi
+il manqua de bien peu se casser le cou, il rentra et emmena ses
+marchandises avant que les cr&eacute;anciers pussent venir saisir,
+c'est-&agrave;-dire, avant qu'ils eussent obtenu la commission &agrave; temps pour
+envoyer les officiers prendre possession.</p>
+
+<p>Mon mari fut si honn&ecirc;te envers moi, car je r&eacute;p&egrave;te encore qu'il tenait
+beaucoup du gentilhomme, que dans la premi&egrave;re lettre qu'il m'&eacute;crivit, il
+me fit savoir o&ugrave; il avait engag&eacute; vingt pi&egrave;ces de fine Hollande pour 30&pound;
+qui valaient plus de 90&pound; et joignit la reconnaissance pour aller les
+reprendre en payant l'argent, ce que je fis; et en bon temps j'en tirai
+plus de 100&pound;, ayant eu loisir pour les d&eacute;tailler et les vendre &agrave; des
+familles priv&eacute;es, selon l'occasion.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, ceci compris et ce que j'avais mis en r&eacute;serve auparavant, je
+trouvai, tout compte fait, que mon cas &eacute;tait bien chang&eacute; et ma fortune
+extr&ecirc;mement diminu&eacute;e; car avec la toile de Hollande et un paquet de
+mousselines fines que j'avais emport&eacute; auparavant, quelque argenterie et
+d'autres choses, je me trouvai pouvoir &agrave; peine disposer de 500&pound;, et ma
+condition &eacute;tait tr&egrave;s singuli&egrave;re, car bien que je n'eusse pas d'enfant
+(j'en avais eu un de mon gentilhomme drapier, mais il &eacute;tait enterr&eacute;),
+cependant j'&eacute;tais une veuve f&eacute;e, j'avais un mari, et point de mari, et
+je ne pouvais pr&eacute;tendre me remarier, quoique sachant assez que mon mari
+ne reverrait jamais l'Angleterre, d&ucirc;t-il vivre cinquante ans. Ainsi,
+dis-je, j'&eacute;tais enclose de mariage, quelle que f&ucirc;t l'offre qu'on me fit;
+et je n'avais point d'ami pour me conseiller, dans la condition o&ugrave;
+j'&eacute;tais, du moins &agrave; qui je pusse confier le secret de mes affaires; car
+si les commissaires eussent &eacute;t&eacute; inform&eacute;s de l'endroit o&ugrave; j'&eacute;tais, ils
+m'eussent fait saisir et emporter tout ce que j'avais mis de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Dans ces appr&eacute;hensions, la premi&egrave;re chose que je fis fut de dispara&icirc;tre
+enti&egrave;rement du cercle de mes connaissances et de prendre un autre nom.
+Je le fis effectivement, et me rendis &eacute;galement &agrave; la Monnaie, o&ugrave; je pris
+logement en un endroit tr&egrave;s secret, m'habillai de v&ecirc;tements de veuve, et
+pris le nom de Mme Flanders.</p>
+
+<p>J'y fis la connaissance d'une bonne et modeste sorte de femme, qui &eacute;tait
+veuve aussi, comme moi, mais en meilleure condition; son mari avait &eacute;t&eacute;
+capitaine de vaisseau, et ayant eu le malheur de subir un naufrage &agrave; son
+retour des Indes occidentales, fut si afflig&eacute; de sa perte, que bien
+qu'il e&ucirc;t la vie sauve, son c&oelig;ur se brisa et il mourut de douleur; sa
+veuve, &eacute;tant poursuivie par les cr&eacute;anciers, fut forc&eacute;e de chercher abri
+&agrave; la Monnaie. Elle eut bient&ocirc;t r&eacute;par&eacute; ses affaires avec l'aide de ses
+amis, et reprit sa libert&eacute;; et trouvant que j'&eacute;tait l&agrave; plut&ocirc;t afin de
+vivre cach&eacute;e que pour &eacute;chapper &agrave; des poursuites, elle m'invita &agrave; rentrer
+avec elle dans sa maison jusqu'&agrave; ce que j'eusse quelque vue pour
+m'&eacute;tablir dans le monde &agrave; ma volont&eacute;; d'ailleurs me disant qu'il y avait
+dix chances contre une pour que quelque bon capitaine de vaisseau se
+pr&icirc;t de caprice pour moi et me f&icirc;t la cour en la partie de la ville o&ugrave;
+elle habitait.</p>
+
+<p>J'acceptai son offre et je restai avec elle la moiti&eacute; d'une ann&eacute;e; j'y
+serais rest&eacute;e plus longtemps si dans l'intervalle ce qu'elle me
+proposait ne lui &eacute;tait survenu, c'est-&agrave;-dire qu'elle se maria, et fort &agrave;
+son avantage. Mais si d'autres fortunes &eacute;taient en croissance, la mienne
+semblait d&eacute;cliner, et je ne trouvais rien sinon deux ou trois bossemans
+et gens de cette esp&egrave;ce. Pour les commandants, ils &eacute;taient d'ordinaire
+de deux cat&eacute;gories: 1&deg; tels qui, &eacute;tant en bonnes affaires, c'est-&agrave;-dire,
+ayant un bon vaisseau, ne se d&eacute;cidaient qu'&agrave; un mariage avantageux; 2&deg;
+tels qui, &eacute;tant hors d'emploi, cherchaient une femme pour obtenir un
+vaisseau, je veux dire: 1&deg; une femme qui, ayant de l'argent, leur permit
+d'acheter et tenir bonne part d'un vaisseau, pour encourager les
+partenaires, ou 2&deg; une femme qui, si elle n'avait pas d'argent, avait du
+moins des amis qui s'occupaient de navigation et pouvait aider ainsi &agrave;
+placer un jeune homme dans un bon vaisseau. Mais je n'&eacute;tais dans aucun
+des deux cas et j'avais l'apparence de devoir rester longtemps en panne.</p>
+
+<p>Ma situation n'&eacute;tait pas de m&eacute;diocre d&eacute;licatesse. La condition o&ugrave;
+j'&eacute;tais faisait que l'offre d'un bon mari m'&eacute;tait la chose la plus
+n&eacute;cessaire du monde; mais je vis bient&ocirc;t que la bonne mani&egrave;re n'&eacute;tait
+pas de se prodiguer trop facilement; on d&eacute;couvrit bient&ocirc;t que la veuve
+n'avait pas de fortune, et ceci dit, on avait dit de moi tout le mal
+possible, bien que je fusse parfaitement &eacute;lev&eacute;e, bien faite,
+spirituelle, r&eacute;serv&eacute;e et agr&eacute;able, toutes qualit&eacute;s dont je m'&eacute;tais
+par&eacute;e, &agrave; bon droit ou non, ce n'est point l'affaire; mais je dis que
+tout cela n'&eacute;tait de rien sans le billon. Pour parler tout net, la
+veuve, disait-on, n'avait point d'argent!</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus donc qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire de changer de condition, et de
+para&icirc;tre diff&eacute;remment en quelque autre lieu, et m&ecirc;me de passer sous un
+autre nom, si j'en trouvais l'occasion.</p>
+
+<p>Je communiquai mes r&eacute;flexions &agrave; mon intime amie qui avait &eacute;pous&eacute; un
+capitaine, je ne fis point de scrupule de lui exposer ma condition toute
+nue; mes fonds &eacute;taient bas, car je n'avais gu&egrave;re tir&eacute; que 540&pound; de la
+cl&ocirc;ture de ma derni&egrave;re affaire, et j'avais d&eacute;pens&eacute; un peu l&agrave;-dessus;
+n&eacute;anmoins il me restait environ 400&pound;, un grand nombre de robes tr&egrave;s
+riches, une montre en or et quelques bijoux, quoique point
+d'extraordinaire valeur, enfin pr&egrave;s de 30 ou 40&pound; de toiles dont je
+n'avais point dispos&eacute;.</p>
+
+<p>Ma ch&egrave;re et fid&egrave;le amie, la femme du capitaine, m'&eacute;tait fermement
+attach&eacute;e, et sachant ma condition, elle me fit fr&eacute;quemment des cadeaux
+selon que de l'argent lui venait dans les mains, et tels qu'ils
+repr&eacute;sentaient un entretien complet; si bien que je ne d&eacute;pensai pas de
+mon argent. Enfin elle me mit un projet dans la t&ecirc;te et me dit que si je
+voulais me laisser gouverner par elle, j'obtiendrais certainement un
+mari riche sans lui laisser lieu de me reprocher mon manque de fortune;
+je lui dis que je m'abandonnais enti&egrave;rement &agrave; sa direction, et que je
+n'aurais ni langue pour parler, ni pieds pour marcher en cette affaire,
+qu'elle ne m'e&ucirc;t instruite, persuad&eacute;e que j'&eacute;tais qu'elle me tirerait de
+toute difficult&eacute; o&ugrave; elle m'entra&icirc;nerait, ce qu'elle promit.</p>
+
+<p>Le premier pas qu'elle me fit faire fut de lui donner le nom de cousine
+et d'aller dans la maison d'une de ses parentes &agrave; la campagne, qu'elle
+m'indiqua, et o&ugrave; elle amena son mari pour me rendre visite, o&ugrave;,
+m'appelant &laquo;sa ch&egrave;re cousine&raquo;, elle arrangea les choses de telle sorte
+qu'elle et son mari tout ensemble m'invit&egrave;rent tr&egrave;s passionn&eacute;ment &agrave;
+venir en ville demeurer avec eux, car ils vivaient maintenant en un
+autre endroit qu'auparavant. En second lieu elle dit &agrave; son mari que
+j'avais au moins 1 500&pound; de fortune et que j'&eacute;tais assur&eacute;e d'en avoir
+bien davantage.</p>
+
+<p>Il suffisait d'en dire autant &agrave; son mari; je n'avais point &agrave; agir sur ma
+part, mais &agrave; me tenir coite, et attendre l'&eacute;v&eacute;nement, car soudain le
+bruit courut dans tout le voisinage que la jeune veuve chez le capitaine
+&eacute;tait une fortune, qu'elle avait au moins 1 500&pound; et peut-&ecirc;tre bien
+davantage, et que c'&eacute;tait le capitaine qui le disait; et si on
+interrogeait aucunement le capitaine &agrave; mon sujet, il ne se faisait point
+scrupule de l'affirmer quoiqu'il ne s&ucirc;t pas un mot de plus sur l'affaire
+que sa femme ne lui avait dit; en quoi il n'entendait malice aucune, car
+il croyait r&eacute;ellement qu'il en &eacute;tait ainsi. Avec cette r&eacute;putation de
+fortune, je me trouvai bient&ocirc;t combl&eacute;e d'assez d'admirateurs o&ugrave; j'avais
+mon choix d'hommes; et moi, ayant &agrave; jouer un jeu subtil, il ne me
+restait plus rien &agrave; faire qu'&agrave; trier parmi eux tous le plus propre &agrave; mon
+dessein; c'est-&agrave;-dire l'homme qui semblerait le plus dispos&eacute; &agrave; s'en
+tenir au ou&iuml;-dire sur ma fortune et &agrave; ne pas s'enqu&eacute;rir trop avant des
+d&eacute;tails: sinon je ne parvenais &agrave; rien, car ma condition n'admettait
+nulle investigation trop stricte.</p>
+
+<p>Je marquai mon homme sans grande difficult&eacute; par le jugement que je fis
+de sa fa&ccedil;on de me courtiser; je l'avais laiss&eacute; s'enfoncer dans ses
+protestations qu'il m'aimait le mieux du monde, et que si je voulais le
+rendre heureux, il serait satisfait de tout; choses qui, je le savais,
+&eacute;taient fond&eacute;es sur la supposition que j'&eacute;tais tr&egrave;s riche, quoique je
+n'en eusse souffl&eacute; mot.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait mon homme, mais il fallait le sonder &agrave; fond; c'est l&agrave;
+qu'&eacute;tait mon salut, car s'il me faisait faux bond, je savais que j'&eacute;tais
+perdue aussi s&ucirc;rement qu'il &eacute;tait perdu s'il me prenait; et si je
+n'&eacute;levais quelque scrupule sur sa fortune, il risquait d'en &eacute;lever sur
+la mienne; si bien que d'abord je feignis &agrave; toutes occasions de douter
+de sa sinc&eacute;rit&eacute; et lui dis que peut-&ecirc;tre il ne me courtisait que pour ma
+fortune, il me ferma la bouche l&agrave;-dessus avec la temp&ecirc;te des
+protestations que j'ai dites mais je feignais de douter encore.</p>
+
+<p>Un matin, il &ocirc;te un diamant de son doigt, et &eacute;crit ces mots sur le verre
+du ch&acirc;ssis de ma chambre:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>C'est vous que j'aime et rien que vous.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Je lus, et le priai de me pr&ecirc;ter la bague, avec laquelle j'&eacute;crivis
+au-dessous:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>En amour vous le dites tous.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il reprend sa bague et &eacute;crit de nouveau:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>La vertu seule est une dot.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Je la lui redemandai et j'&eacute;crivis au-dessous:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>L'argent fait la vertu plut&ocirc;t.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Il devint rouge comme le feu, de se sentir piqu&eacute; si juste, et avec une
+sorte de fureur, il jura de me vaincre et &eacute;crivit encore:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>J'ai m&eacute;pris pour l'or, et vous aime.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>J'aventurai tout sur mon dernier coup de d&eacute;s en po&eacute;sie, comme vous
+verrez, car j'&eacute;crivis hardiment sous son vers:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Je suis pauvre et n'ai que moi-m&ecirc;me.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une triste v&eacute;rit&eacute; pour moi; Je ne puis dire s'il me crut ou
+non; je supposais alors qu'il ne me croyait point. Quoi qu'il en f&ucirc;t, il
+vola vers moi, me prit dans ses bras et me baisant ardemment et avec une
+passion inimaginable, il me tint serr&eacute;e, tandis qu'il demandait plume et
+encre, m'affirmant qu'il ne pouvait plus avoir la patience d'&eacute;crire
+laborieusement sur cette vitre; puis tirant un morceau de papier, il
+&eacute;crivit encore:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Soyez mienne en tout d&eacute;nuement.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Je pris sa plume et r&eacute;pondis sur-le-champ:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Au for, vous pensez: Elle ment.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Il me dit que c'&eacute;taient l&agrave; des paroles cruelles, parce qu'elles
+n'&eacute;taient pas justes, et que je l'obligeais &agrave; me d&eacute;mentir, ce qui
+s'accordait mal avec la politesse, et que puisque je l'avais
+insensiblement engag&eacute; dans ce badinage po&eacute;tique, il me suppliait de ne
+pas le contraindre &agrave; l'interrompre; si bien qu'il &eacute;crivit:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Que d'amour seul soient nos d&eacute;bats!</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>J'&eacute;crivis au-dessous:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle aime assez, qui ne hait pas.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Il consid&eacute;ra ce vers comme une faveur, et mit bas les armes,
+c'est-&agrave;-dire la plume; je dis qu'il le consid&eacute;ra comme une faveur, et
+c'en &eacute;tait une bien grande, s'il avait tout su; pourtant il le prit
+comme je l'entendais, c'est-&agrave;-dire que j'&eacute;tais encline &agrave; continuer notre
+fleuretage, comme en v&eacute;rit&eacute; j'avais bonne raison de l'&ecirc;tre, car c'&eacute;tait
+l'homme de meilleure humeur et la plus gaie, que j'aie jamais rencontr&eacute;,
+et je r&eacute;fl&eacute;chissais souvent qu'il &eacute;tait doublement criminel de d&eacute;cevoir
+un homme qui semblait sinc&egrave;re; mais la n&eacute;cessit&eacute; qui me pressait &agrave; un
+&eacute;tablissement qui convint &agrave; ma condition m'y obligeait par autorit&eacute;; et
+certainement son affection pour moi et la douceur de son humeur, quelque
+haut qu'elles parlassent contre le mauvais usage que j'en voulais faire,
+me persuadaient fortement qu'il subirait son d&eacute;sappointement avec plus
+de mansu&eacute;tude que quelque forcen&eacute; tout en feu qui n'e&ucirc;t eu pour le
+recommander que les passions qui servent &agrave; rendre une femme malheureuse.
+D'ailleurs, bien que j'eusse si souvent plaisant&eacute; avec lui (comme il le
+supposait) au sujet de ma pauvret&eacute;, cependant quand il d&eacute;couvrit qu'elle
+&eacute;tait v&eacute;ritable, il s'&eacute;tait ferm&eacute; la route des objections, regardant
+que, soit qu'il e&ucirc;t plaisant&eacute;, soit qu'il e&ucirc;t parl&eacute; s&eacute;rieusement, il
+avait d&eacute;clar&eacute; qu'il me prenait sans se soucier de ma dot et que, soit
+que j'eusse plaisant&eacute;, soit que j'eusse parl&eacute; s&eacute;rieusement, j'avais
+d&eacute;clar&eacute; que j'&eacute;tais tr&egrave;s pauvre, de sorte qu'en un mot, je le tenais des
+deux c&ocirc;t&eacute;s; et quoiqu'il p&ucirc;t dire ensuite qu'il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;u il ne
+pourrait jamais dire que c'&eacute;tait moi qui l'avais d&eacute;&ccedil;u.</p>
+
+<p>Il me poursuivit de pr&egrave;s ensuite, et comme je vis qu'il n'y avait point
+besoin de craindre de le perdre, je jouai le r&ocirc;le d'indiff&eacute;rente plus
+longtemps que la prudence ne m'e&ucirc;t autrement dict&eacute;; mais je consid&eacute;rai
+combien cette r&eacute;serve et cette indiff&eacute;rence me donneraient d'avantage
+sur lui lorsque j'en viendrais &agrave; lui avouer ma condition, et j'en usai
+avec d'autant plus de prudence, que je trouvai qu'il concluait de l&agrave; ou
+que j'avais plus d'argent, ou que j'avais plus de jugement, ou que je
+n'&eacute;tais point d'humeur aventureuse.</p>
+
+<p>Je pris un jour la libert&eacute; de lui dire qu'il &eacute;tait vrai que j'avais re&ccedil;u
+de lui une galanterie d'amant, puisqu'il me prenait sans nulle enqu&ecirc;te
+sur ma fortune, et que je lui retournai le compliment en m'inqui&eacute;tant de
+la sienne plus que de raison, mais que j'esp&eacute;rais qu'il me permettrait
+quelques questions auxquelles il r&eacute;pondrait ou non suivant ses
+convenances; l'une de ces questions se rapportait &agrave; la mani&egrave;re dont nous
+vivrions et au lieu que nous habiterions, parce que j'avais entendu dire
+qu'il poss&eacute;dait une grande plantation en Virginie, et je lui dis que je
+ne me souciais gu&egrave;re d'&ecirc;tre d&eacute;port&eacute;e.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a d&egrave;s ce discours &agrave; m'ouvrir bien volontiers toutes ses
+affaires et &agrave; me dire de mani&egrave;re franche et ouverte toute sa condition,
+par o&ugrave; je connus qu'il pouvait faire bonne figure dans le monde, mais
+qu'une grande partie de ses biens se composait de trois plantations
+qu'il avait en Virginie, qui lui rapporteraient un fort bon revenu
+d'environ 300&pound; par an, mais qui, s'il les exploitait lui-m&ecirc;me, lui en
+rapportaient quatre fois plus, &laquo;Tr&egrave;s bien, me dis-je, alors tu
+m'emm&egrave;neras l&agrave;-bas aussit&ocirc;t qu'il te plaira mais je me garderai bien de
+te le dire d'avance.&raquo;</p>
+
+<p>Je le plaisantai sur la figure qu'il ferait en Virginie, mais je le
+trouvai pr&ecirc;t &agrave; faire tout ce que je d&eacute;sirerais, de sorte que je changeai
+de chanson; je lui dis que j'avais de fortes raisons de ne point d&eacute;sirer
+aller vivre l&agrave;-bas, parce que, si ses plantations y valaient autant
+qu'il disait, je n'avais pas une fortune qui p&ucirc;t s'accorder &agrave; un
+gentilhomme ayant 1 200&pound; de revenu comme il me disait que serait son
+&eacute;tat.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit qu'il ne me demandait pas quelle &eacute;tait ma fortune; qu'il
+m'avait dit d'abord qu'il n'en ferait rien, et qu'il tiendrait sa
+parole; mais que, quelle qu'elle f&ucirc;t, il ne me demanderait jamais
+d'aller en Virginie avec lui, ou qu'il n'y irait sans moi, &agrave; moins que
+je m'y d&eacute;cidasse librement.</p>
+
+<p>Tout cela, comme vous pouvez bien penser, &eacute;tait justement conforme &agrave;
+mes souhaits, et en v&eacute;rit&eacute; rien n'e&ucirc;t pu survenir de plus parfaitement
+agr&eacute;able; je continuai jusque-l&agrave; &agrave; jouer cette sorte d'indiff&eacute;rence dont
+il s'&eacute;tonnait souvent; et si j'avais avou&eacute; sinc&egrave;rement que ma grande
+fortune ne s'&eacute;levait pas en tout &agrave; 400&pound; quand il en attendait 1 500&pound;,
+pourtant je suis persuad&eacute;e que je l'avais si fermement agripp&eacute; et si
+longtemps tenu en haleine, qu'il m'aurait prise sous les pires
+conditions; et il est hors de doute que la surprise fut moins grande
+pour lui quand il apprit la v&eacute;rit&eacute; qu'elle n'eut &eacute;t&eacute; autrement; car
+n'ayant pas le moindre bl&acirc;me &agrave; jeter sur moi, qui avais gard&eacute; un air
+d'indiff&eacute;rence jusqu'au bout, il ne put dire une parole, sinon qu'en
+v&eacute;rit&eacute; il pensait qu'il y en aurait eu davantage; mais que quand m&ecirc;me il
+y en e&ucirc;t moins, il ne se repentait pas de son affaire, seulement qu'il
+n'aurait pas le moyen de m'entretenir aussi bien qu'il l'e&ucirc;t d&eacute;sir&eacute;.</p>
+
+<p>Bref, nous f&ucirc;mes mari&eacute;s, et moi, pour ma part, tr&egrave;s bien mari&eacute;e, car
+c'&eacute;tait l'homme de meilleure humeur qu'une femme ait eu, mais sa
+condition n'&eacute;tait pas si bonne que je le supposais, ainsi que d'autre
+part il ne l'avait pas am&eacute;lior&eacute;e autant qu'il l'esp&eacute;rait.</p>
+
+<p>Quand nous f&ucirc;mes mari&eacute;s, je fus subtilement pouss&eacute;e &agrave; lui apporter le
+petit fonds que j'avais et &agrave; lui faire voir qu'il n'y en avait point
+davantage; mais ce fut une n&eacute;cessit&eacute;, de sorte que je choisis
+l'occasion, un jour que nous &eacute;tions seuls, pour lui en parler
+bri&egrave;vement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dis-je, voil&agrave; quinze jours que nous sommes mari&eacute;s,
+n'est-il pas temps que vous sachiez si vous avez &eacute;pous&eacute; une femme qui a
+quelque chose ou qui n'a rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera au moment que vous voudrez, mon c&oelig;ur, dit-il; pour moi, mon
+d&eacute;sir est satisfait, puisque j'ai la femme que j'aime; je ne vous ai pas
+beaucoup tourment&eacute;e, dit-il, par mes questions l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dis-je, mais je trouve une grande difficult&eacute; dont je puis
+&agrave; peine me tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle, mon c&oelig;ur? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je, voil&agrave;; c'est un peu dur pour moi, et c'est plus dur
+pour vous: on m'a rapport&eacute; que le capitaine X... (le mari de mon amie)
+vous a dit que j'&eacute;tais bien plus riche que je n'ai jamais pr&eacute;tendu
+l'&ecirc;tre, et je vous assure bien qu'il n'a pas ainsi parl&eacute; &agrave; ma requ&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit-il, il est possible, que le capitaine X... m'en ait parl&eacute;,
+mais quoi? Si vous n'avez pas autant qu'il m'a dit, que la faute en
+retombe sur lui; mais vous ne m'avez jamais dit ce que vous aviez, de
+sorte que je n'aurais pas de raison de vous bl&acirc;mer, quand bien m&ecirc;me vous
+n'auriez rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est si juste, dis-je, et si g&eacute;n&eacute;reux, que je suis doublement
+afflig&eacute;e d'avoir si peu de chose.</p>
+
+<p>&mdash;Moins vous avez, ma ch&eacute;rie, dit-il, pire pour nous deux; mais j'esp&egrave;re
+que vous ne vous affligez point de crainte que je perde ma tendresse
+pour vous, parce que vous n'avez pas de dot; non, non, si vous n'avez
+rien, dites-le moi tout net; je pourrai peut-&ecirc;tre dire au capitaine
+qu'il m'a dup&eacute;, mais jamais je ne pourrai vous accuser, car ne
+m'avez-vous pas fait entendre que vous &eacute;tiez pauvre? et c'est l&agrave; ce que
+j'aurais d&ucirc; pr&eacute;voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je, mon ami, je suis bien heureuse de n'avoir pas &eacute;t&eacute;
+m&ecirc;l&eacute;e dans cette tromperie avant le mariage; si d&eacute;sormais je vous
+trompe, ce ne sera point pour le pire; je suis pauvre, il est vrai, mais
+point pauvre &agrave; ne poss&eacute;der rien.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, je tirai quelques billets de banque et lui donnai environ 160&pound;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; quoique chose, mon ami, dis-je, et ce n'est peut-&ecirc;tre pas tout.</p>
+
+<p>Je l'avais amen&eacute; si pr&egrave;s de n'attendre rien, par ce que j'avais dit
+auparavant, que l'argent, bien que la somme f&ucirc;t petite en elle-m&ecirc;me,
+parut doublement bienvenue. Il avoua que c'&eacute;tait plus qu'il n'esp&eacute;rait,
+et qu'il n'avait point dout&eacute;, par le discours que je lui avais tenu, que
+mes beaux habits, ma montre d'or et un ou deux anneaux &agrave; diamants
+faisaient toute ma fortune.</p>
+
+<p>Je le laissai se r&eacute;jouir des 160&pound; pendant deux ou trois jours, et puis,
+&eacute;tant sortie ce jour-l&agrave;, comme si je fusse all&eacute;e les chercher, je lui
+rapportai &agrave; la maison encore 100&pound; en or, en lui disant: &laquo;Voil&agrave; encore un
+peu plus de dot pour vous,&raquo; et, en somme, au bout de la semaine je lui
+apportai 180&pound; de plus et environ 60&pound; de toiles, que je feignis d'avoir
+&eacute;t&eacute; forc&eacute;e de prendre avec les 100&pound; en or que je lui avais donn&eacute;es en
+concordat d'une dette de 600&pound; dont je n'aurais tir&eacute; gu&egrave;re plus de cinq
+shillings pour la livre, ayant &eacute;t&eacute; encore la mieux partag&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mon ami, lui dis-je, je suis bien f&acirc;ch&eacute;e de vous avouer
+que je vous ai donn&eacute; toute ma fortune.</p>
+
+<p>J'ajoutai que si la personne qui avait mes 600&pound; ne m'e&ucirc;t pas jou&eacute;e, j'en
+eusse facilement valu mille pour lui, mais que, la chose &eacute;tant ainsi,
+j'avais &eacute;t&eacute; sinc&egrave;re et ne m'&eacute;tais rien r&eacute;serv&eacute; pour moi-m&ecirc;me, et s'il y
+en avait eu davantage, je lui aurais tout donn&eacute;.</p>
+
+<p>Il fut si oblig&eacute; par mes fa&ccedil;ons et si charm&eacute; de la somme, car il avait
+&eacute;t&eacute; plein de l'affreuse frayeur qu'il n'y eut rien, qu'il accepta avec
+mille remerciements. Et ainsi je me tirai de la fraude que j'avais
+faite, en passant pour avoir une fortune sans avoir d'argent, et en
+pipant un homme au mariage par cet app&acirc;t, chose que d'ailleurs je tiens
+pour une des plus dangereuses o&ugrave; une femme puisse s'engager, et o&ugrave; elle
+s'expose aux plus grands hasards d'&ecirc;tre maltrait&eacute;e par son mari.</p>
+
+<p>Mon mari, pour lui donner son d&ucirc;, &eacute;tait un homme d'infiniment de bonne
+humeur, mais ce n'&eacute;tait point un sot, et, trouvant que son revenu ne
+s'accordait pas &agrave; la mani&egrave;re de vivre qu'il e&ucirc;t entendu, si je lui eusse
+apport&eacute; ce qu'il esp&eacute;rait, d&eacute;sappoint&eacute; d'ailleurs par le profit annuel
+de ses plantations en Virginie, il me d&eacute;couvrit maintes fois son
+inclination &agrave; passer en Virginie pour vivre sur ses terres, et souvent
+me peignait de belles couleurs la fa&ccedil;on dont on vivait l&agrave;-bas, combien
+tout &eacute;tait &agrave; bon march&eacute;, abondant, d&eacute;licieux, et mille choses pareilles.</p>
+
+<p>J'en vins bient&ocirc;t &agrave; comprendre ce qu'il voulait dire, et je le repris
+bien simplement un matin, en lui disant qu'il me paraissait que ses
+terres ne rendaient presque rien &agrave; cause de la distance, en comparaison
+du revenu qu'elles auraient s'il y demeurait, et que je voyais bien
+qu'il avait le d&eacute;sir d'aller y vivre; que je sentais vivement qu'il
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sappoint&eacute; en &eacute;pousant sa femme, et que je ne pouvais faire
+moins, par mani&egrave;re d'amende honorable, que de lui dire que j'&eacute;tais pr&ecirc;te
+&agrave; partir avec lui pour la Virginie afin d'y vivre.</p>
+
+<p>Il me dit mille choses charmantes au sujet de la gr&acirc;ce que je mettais &agrave;
+lui faire cette proposition. Il me dit que, bien qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sappoint&eacute; par ses esp&eacute;rances de fortune, il n'avait pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sappoint&eacute; par sa femme, et que j'&eacute;tais pour lui tout ce que peut &ecirc;tre
+une femme, mais que cette offre &eacute;tait plus charmante qu'il n'&eacute;tait
+capable d'exprimer.</p>
+
+<p>Pour couper court, nous nous d&eacute;cid&acirc;mes &agrave; partir. Il me dit qu'il avait
+l&agrave;-bas une tr&egrave;s bonne maison, bien garnie, o&ugrave; vivait sa m&egrave;re, avec une
+s&oelig;ur, qui &eacute;taient tous les parents qu'il avait; et qu'aussit&ocirc;t son
+arriv&eacute;e, elles iraient habiter une autre maison qui appartenait &agrave; sa
+m&egrave;re sa vie durant, et qui lui reviendrait, &agrave; lui, plus tard, de sorte
+que j'aurais toute la maison &agrave; moi, et je trouvai tout justement comme
+il disait.</p>
+
+<p>Nous m&icirc;mes &agrave; bord du vaisseau, o&ugrave; nous nous embarqu&acirc;mes, une grande
+quantit&eacute; de bons meubles pour notre maison, avec des provisions de linge
+et autres n&eacute;cessit&eacute;s, et une bonne cargaison de vente, et nous voil&agrave;
+partis.</p>
+
+<p>Je ne rendrai point compte de la mani&egrave;re de notre voyage, qui fut longue
+et pleine de dangers, mais serait hors propos; je ne tins pas de
+journal, ni mon mari; tout ce que je puis dire, c'est qu'apr&egrave;s un
+terrible passage, deux fois &eacute;pouvant&eacute;s par d'affreuses temp&ecirc;tes, et une
+fois par une chose encore plus terrible, je veux dire un pirate, qui
+nous aborda et nous &ocirc;ta presque toutes nos provisions et, ce qui aurait
+&eacute;t&eacute; le comble de mon malheur, ils m'avaient pris mon mari, mais par
+supplications se laiss&egrave;rent fl&eacute;chir et le rendirent; je dis, apr&egrave;s
+toutes ces choses terribles, nous arriv&acirc;mes &agrave; la rivi&egrave;re d'York, en
+Virginie, et, venant &agrave; notre plantation, nous f&ucirc;mes re&ccedil;us par la m&egrave;re de
+mon mari avec toute la tendresse et l'affection qu'on peut s'imaginer.</p>
+
+<p>Nous v&eacute;c&ucirc;mes l&agrave; tous ensemble: ma belle-m&egrave;re, sur ma demande, continuant
+&agrave; habiter dans la maison, car c'&eacute;tait une trop bonne m&egrave;re pour qu'on se
+s&eacute;par&acirc;t d'elle; et mon mari d'abord resta le m&ecirc;me; et je me croyais la
+cr&eacute;ature la plus heureuse qui f&ucirc;t en vie, quand un &eacute;v&eacute;nement &eacute;trange et
+surprenant mit fin &agrave; toute cette f&eacute;licit&eacute; en un moment et rendit ma
+condition la plus incommode du monde.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re &eacute;tait une vieille femme extraordinairement gaie et pleine de
+bonne humeur, je puis bien dire vieille, car son fils avait plus de
+trente ans; elle &eacute;tait de bonne compagnie, dis-je, agr&eacute;able, et
+m'entretenait en priv&eacute; d'abondance d'histoires pour me divertir, autant
+sur la contr&eacute;e o&ugrave; nous &eacute;tions que sur les habitants.</p>
+
+<p>Et, entre autres, elle me disait souvent comment la plus grande partie
+de ceux qui vivaient dans cette colonie y &eacute;taient venus d'Angleterre
+dans une condition fort basse, et qu'en g&eacute;n&eacute;ral il y avait deux classes:
+en premier lieu, tels qui &eacute;taient transport&eacute;s par des ma&icirc;tres de
+vaisseau pour &ecirc;tre vendus comme serviteurs; ou, en second lieu, tels qui
+sont d&eacute;port&eacute;s apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; reconnus coupables de crimes qui m&eacute;ritent
+la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ils arrivent ici, dit-elle, nous ne faisons pas de diff&eacute;rence:
+les planteurs les ach&egrave;tent, et ils vont travailler tous ensemble aux
+champs jusqu'&agrave; ce que leur temps soit fini; quand il est expir&eacute;,
+dit-elle, on leur donne des encouragements &agrave; seule fin qu'ils plantent
+eux-m&ecirc;mes, car le gouvernement leur alloue un certain nombre d'acres de
+terre, et ils se mettent au travail pour d&eacute;blayer et d&eacute;fricher le
+terrain, puis pour le planter de tabac et de bl&eacute;, &agrave; leur propre usage;
+et comme les marchands leur confient outils et le n&eacute;cessaire sur le
+cr&eacute;dit de leur r&eacute;colte, avant qu'elle soit pouss&eacute;e, ils plantent chaque
+ann&eacute;e un peu plus que l'ann&eacute;e d'auparavant, et ainsi ach&egrave;tent ce qu'ils
+veulent avec la moisson qu'ils ont en perspective. Et voil&agrave; comment, mon
+enfant, dit-elle, maint gibier de Newgate devient un personnage
+consid&eacute;rable; et nous avons, continua-t-elle, plusieurs juges de paix,
+officiers des milices et magistrats des cit&eacute;s qui ont eu la main marqu&eacute;e
+au fer rouge.</p>
+
+<p>Elle allait continuer cette partie de son histoire, quand le propre r&ocirc;le
+qu'elle y jouait l'interrompit; et, avec une confiance pleine de bonne
+humeur, elle me dit qu'elle-m&ecirc;me faisait partie de la seconde classe
+d'habitants, qu'elle avait &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;e ouvertement, s'&eacute;tant aventur&eacute;e
+trop loin dans un cas particulier, d'o&ugrave; elle &eacute;tait devenue criminelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et en voici la marque, mon enfant, dit-elle, et me fit voir un tr&egrave;s
+beau bras blanc, et sa main, mais avec la tape du fer chaud dans la
+paume de la main, comme il arrive en ces circonstances.</p>
+
+<p>Cette histoire m'&eacute;mut infiniment, mais ma m&egrave;re, souriant, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut point vous &eacute;merveiller de cela, ma fille, comme d'une chose
+&eacute;trange, car plusieurs des personnes les plus consid&eacute;rables de la
+contr&eacute;e portent la marque du fer &agrave; la main, et n'&eacute;prouvent aucune honte
+&agrave; la reconna&icirc;tre: voici le major X..., dit-elle; c'&eacute;tait un c&eacute;l&egrave;bre
+pickpocket; voici le juge Ba...r: c'&eacute;tait un voleur de boutiques, et
+tous deux ont &eacute;t&eacute; marqu&eacute;s &agrave; la main, et je pourrais vous en nommer
+d'autres tels que ceux-l&agrave;.</p>
+
+<p>Nous t&icirc;nmes souvent des discours de ce genre, et elle me donna quantit&eacute;
+d'exemples de ce qu'elle disait; au bout de quelque temps, un jour
+qu'elle me racontait les aventures d'une personne qui venait d'&ecirc;tre
+d&eacute;port&eacute;e quelques semaines auparavant, je me mis, en quelque sorte sur
+un ton intime, &agrave; lui demander de me raconter des parties de sa propre
+histoire, ce qu'elle fit avec une extr&ecirc;me simplicit&eacute; et fort
+sinc&egrave;rement; comment elle &eacute;tait tomb&eacute;e en mauvaise compagnie &agrave; Londres
+pendant ses jeunes ann&eacute;es, ce qui &eacute;tait venu de ce que sa m&egrave;re
+l'envoyait fr&eacute;quemment porter &agrave; manger &agrave; une de ses parentes, qui &eacute;tait
+prisonni&egrave;re &agrave; Newgate, dans une mis&eacute;rable condition affam&eacute;e, qui fut
+ensuite condamn&eacute;e &agrave; mort, mais ayant obtenu r&eacute;pit en plaidant son
+ventre, p&eacute;rit ensuite dans la prison.</p>
+
+<p>Ici ma belle-m&egrave;re m'&eacute;num&eacute;ra une longue liste des affreuses choses qui se
+passent d'ordinaire dans cet horrible lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et, mon enfant, dit ma m&egrave;re, peut-&ecirc;tre que tu connais bien mal tout
+cela, ou il se peut m&ecirc;me que tu n'en aies jamais entendu parler; mais
+sois-en s&ucirc;re, dit-elle, et nous le savons tous ici, cette seule prison
+de Newgate engendre plus de voleurs et de mis&eacute;rables que tous les clubs
+et associations de criminels de la nation; c'est ce lieu de mal&eacute;diction,
+dit ma m&egrave;re, qui peuple &agrave; demi cette colonie.</p>
+
+<p>Ici elle continua &agrave; me raconter son histoire, si longuement, et de fa&ccedil;on
+si d&eacute;taill&eacute;e, que je commen&ccedil;ai &agrave; me sentir tr&egrave;s troubl&eacute;e; mais
+lorsqu'elle arriva &agrave; une circonstance particuli&egrave;re qui l'obligeait &agrave; me
+dire son nom, je pensai m'&eacute;vanouir sur place; elle vit que j'&eacute;tais en
+d&eacute;sordre, et me demanda si je ne me sentais pas bien et ce qui me
+faisait souffrir. Je lui dis que j'&eacute;tais si affect&eacute;e de la m&eacute;lancolique
+histoire qu'elle avait dite, que l'&eacute;motion avait &eacute;t&eacute; trop forte pour
+moi, et je la suppliai de ne m'en plus parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma ch&eacute;rie, dit-elle tr&egrave;s tendrement, il ne faut nullement
+t'affliger de ces choses. Toutes ces aventures sont arriv&eacute;es bien avant
+ton temps, et elles ne me donnent plus aucune inqui&eacute;tude; oui, et je les
+consid&egrave;re m&ecirc;me dans mon souvenir avec une satisfaction particuli&egrave;re,
+puisqu'elles ont servi &agrave; m'amener jusqu'ici.</p>
+
+<p>Puis elle continua &agrave; me raconter comment elle &eacute;tait tomb&eacute;e entre les
+mains d'une bonne famille, o&ugrave;, par sa bonne conduite, sa ma&icirc;tresse &eacute;tant
+morte, son ma&icirc;tre l'avait &eacute;pous&eacute;e, et c'est de lui qu'elle avait eu mon
+mari et ma s&oelig;ur; et comment, par sa diligence et son bon gouvernement,
+apr&egrave;s la mort de son mari, elle avait am&eacute;lior&eacute; les plantations &agrave; un
+point qu'elles n'avaient pas atteint jusque-l&agrave;, si bien que la plus
+grande partie des terres avaient &eacute;t&eacute; mises en culture par elle, non par
+son mari; car elle &eacute;tait veuve depuis plus de seize ans.</p>
+
+<p>J'&eacute;coutai cette partie de l'histoire avec fort peu d'attention par le
+grand besoin que j'&eacute;prouvais de me retirer et de laisser libre cours &agrave;
+mes passions; et qu'on juge quelle dut &ecirc;tre l'angoisse de mon esprit
+quand je vins &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir que cette femme n'&eacute;tait ni plus ni moins que
+ma propre m&egrave;re, et que maintenant j'avais eu deux enfants, et que
+j'&eacute;tais grosse d'un troisi&egrave;me des &oelig;uvres de mon propre fr&egrave;re, et que je
+couchais encore avec lui toutes les nuits.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant la plus malheureuse de toutes les femmes au monde.
+Oh! si l'histoire ne m'avait jamais &eacute;t&eacute; dite, tout aurait &eacute;t&eacute; si bien!
+ce n'aurait pas &eacute;t&eacute; un crime de coucher avec mon mari, si je n'en avais
+rien su!</p>
+
+<p>J'avais maintenant un si lourd fardeau sur l'esprit que je demeurais
+perp&eacute;tuellement &eacute;veill&eacute;e; je ne pouvais voir aucune utilit&eacute; &agrave; le
+r&eacute;v&eacute;ler, et pourtant le dissimuler &eacute;tait presque impossible; oui, et je
+ne doutais pas que je ne parlerais pendant mon sommeil et que je dirais
+le secret &agrave; mon mari, que je le voulusse ou non; si je le d&eacute;couvrais, le
+moins que je pouvais attendre &eacute;tait de perdre mon mari; car c'&eacute;tait un
+homme trop d&eacute;licat et trop honn&ecirc;te pour continuer &agrave; &ecirc;tre mon mari apr&egrave;s
+qu'il aurait su que j'&eacute;tais sa s&oelig;ur; si bien que j'&eacute;tais embarrass&eacute;e au
+dernier degr&eacute;.</p>
+
+<p>Je laisse &agrave; juger &agrave; tous les hommes les difficult&eacute;s qui s'offraient &agrave; ma
+vue: j'&eacute;tais loin de mon pays natal, &agrave; une distance prodigieuse, et je
+ne pourrais trouver de passage pour le retour; je vivais tr&egrave;s bien, mais
+dans une condition insupportable en elle-m&ecirc;me; si je me d&eacute;couvrais &agrave; ma
+m&egrave;re, il pourrait &ecirc;tre difficile de la convaincre des d&eacute;tails, et je
+n'avais pas de moyen de les prouver; d'autre part, si elle
+m'interrogeait ou si elle doutait de mes paroles, j'&eacute;tais perdue; car la
+simple suggestion me s&eacute;parerait imm&eacute;diatement de mon mari, sans me
+gagner ni sa m&egrave;re ni lui, si bien qu'entre la surprise d'une part, et
+l'incertitude de l'autre, je serais s&ucirc;rement perdue.</p>
+
+<p>Cependant, comme je n'&eacute;tais que trop s&ucirc;re de la v&eacute;rit&eacute;, il est clair que
+je vivais en plein inceste et en prostitution avou&eacute;e, le tout sous
+l'apparence d'une honn&ecirc;te femme; et bien que je ne fusse pas tr&egrave;s
+touch&eacute;e du crime qu'il y avait l&agrave;, pourtant l'action avait en elle
+quelque chose de choquant pour la nature et me rendait m&ecirc;me mon mari
+r&eacute;pugnant. N&eacute;anmoins, apr&egrave;s longue et s&eacute;rieuse d&eacute;lib&eacute;ration, je r&eacute;solus
+qu'il &eacute;tait absolument n&eacute;cessaire de tout dissimuler, de n'en pas faire
+la moindre d&eacute;couverte ni &agrave; ma m&egrave;re ni &agrave; mon mari; et ainsi je v&eacute;cus sous
+la plus lourde oppression qu'on puisse s'imaginer pendant trois ann&eacute;es
+encore.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, ma m&egrave;re prenait plaisir &agrave; me raconter souvent de
+vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me
+charmaient nullement; car ainsi, bien qu'elle ne me le dit pas en termes
+clairs, pourtant je pus comprendre, en rapprochant ses paroles de ce que
+j'avais appris par ceux qui m'avaient d'abord recueillie, que dans les
+jours de sa jeunesse elle avait &eacute;t&eacute; prostitu&eacute;e et voleuse; mais je
+crois, en v&eacute;rit&eacute;, qu'elle &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; se repentir sinc&egrave;rement de ces
+deux crimes, et qu'elle &eacute;tait alors une femme bien pieuse, sobre, et de
+bonne religion.</p>
+
+<p>Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu'elle avait pu &ecirc;tre; mais il est
+certain que la mienne m'&eacute;tait fort incommode; car je ne vivais, comme je
+l'ai dit, que dans la pire sorte de prostitution; et ainsi que je ne
+pouvais en esp&eacute;rer rien de bon, ainsi en r&eacute;alit&eacute; l'issue n'en fut pas
+bonne et toute mon apparente prosp&eacute;rit&eacute; s'usa et se termina dans la
+mis&egrave;re et la destruction.</p>
+
+<p>Il se passa quelque temps, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, avant que les choses en vinssent
+l&agrave;; car toutes nos affaires ensuite tourn&egrave;rent &agrave; mal, et, ce qu'il y eut
+de pire, mon mari s'alt&eacute;ra &eacute;trangement, devint capricieux, jaloux et
+d&eacute;plaisant, et j'&eacute;tais autant impatiente de supporter sa conduite
+qu'elle &eacute;tait d&eacute;raisonnable et injuste. Les choses all&egrave;rent si loin et
+nous en v&icirc;nmes enfin &agrave; &ecirc;tre en si mauvais termes l'un avec l'autre que
+je r&eacute;clamai l'ex&eacute;cution d'une promesse qu'il m'avait faite
+volontairement quand j'avais consenti &agrave; quitter avec lui l'Angleterre;
+c'&eacute;tait que si je ne me plaisais pas &agrave; vivre l&agrave;-bas, je retournerais en
+Angleterre au moment qu'il me conviendrait, lui ayant donn&eacute; avis un an &agrave;
+l'avance pour r&eacute;gler ses affaires.</p>
+
+<p>Je dis que je r&eacute;clamais de lui l'ex&eacute;cution de cette promesse, et je dois
+avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se
+pussent imaginer; mais je lui d&eacute;clarai qu'il me traitait fort mal, que
+j'&eacute;tais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et
+qu'il &eacute;tait jaloux sans cause, ma conduite ayant &eacute;t&eacute; exempte de bl&acirc;me
+sans qu'il p&ucirc;t y trouver pr&eacute;texte, et que notre d&eacute;part pour l'Angleterre
+lui en &ocirc;terait toute occasion.</p>
+
+<p>J'y insistai si absolument qu'il ne put &eacute;viter d'en venir au point ou de
+me tenir sa parole ou d'y manquer; et cela malgr&eacute; qu'il usa de toute la
+subtilit&eacute; dont il fut ma&icirc;tre, et employa sa m&egrave;re et d'autres agents pour
+pr&eacute;valoir sur moi et me faire changer mes r&eacute;solutions; mais en v&eacute;rit&eacute; le
+fond de la chose gisait dans mon c&oelig;ur, et c'est ce qui rendait toutes
+ses tentatives vaines, car mon c&oelig;ur lui &eacute;tait ali&eacute;n&eacute;. J'&eacute;tais d&eacute;go&ucirc;t&eacute;e
+&agrave; la pens&eacute;e d'entrer dans le m&ecirc;me lit que lui et j'employais mille
+pr&eacute;textes d'indisposition et d'humeur pour l'emp&ecirc;cher de me toucher, ne
+craignant rien tant que d'&ecirc;tre encore grosse ce qui s&ucirc;rement e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute;
+ou au moins retard&eacute; mon passage en Angleterre.</p>
+
+<p>Cependant je le fis enfin sortir d'humeur au point qu'il prit une
+r&eacute;solution rapide et fatale; qu'en somme je ne partirais point pour
+l'Angleterre; que, bien qu'il me l'e&ucirc;t promis, pourtant ce serait une
+chose d&eacute;raisonnable, ruineuse &agrave; ses affaires, qui mettrait sa famille en
+un extr&ecirc;me d&eacute;sordre et serait tout pr&egrave;s de le perdre enti&egrave;rement;
+qu'ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au
+monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n'y
+voudrait insister.</p>
+
+<p>Ceci me fit plonger de nouveau; car lorsque je consid&eacute;rais la situation
+avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu'il &eacute;tait r&eacute;ellement, un
+homme diligent, prudent au fond, et qu'il ne savait rien de l'horrible
+condition o&ugrave; il &eacute;tait, je ne pouvais que m'avouer que ma proposition
+&eacute;tait tr&egrave;s d&eacute;raisonnable et qu'aucune femme ayant &agrave; c&oelig;ur le bien de sa
+famille n'e&ucirc;t pu d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>Mais mon d&eacute;plaisir &eacute;tait d'autre nature; je ne le consid&eacute;rais plus
+comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre m&egrave;re,
+et je r&eacute;solus de fa&ccedil;on ou d'autre de me d&eacute;gager de lui, mais par quelle
+mani&egrave;re, je ne le savais point.</p>
+
+<p>Il a &eacute;t&eacute; dit par des gens malintentionn&eacute;s de notre sexe que si nous
+sommes ent&ecirc;t&eacute;es &agrave; un parti, il est impossible de nous d&eacute;tourner de nos
+r&eacute;solutions; et en somme je ne cessais de m&eacute;diter aux moyens de rendre
+mon d&eacute;part possible, et j'en vins l&agrave; avec mon mari, que je lui proposai
+de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degr&eacute;, et il me traita
+pas seulement de femme cruelle, mais de m&egrave;re d&eacute;natur&eacute;e, et me demanda
+comment je pouvais entretenir sans horreur la pens&eacute;e de laisser mes deux
+enfants sans m&egrave;re (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais
+les revoir. Il est vrai que si tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien, je ne l'eusse point
+fait, mais maintenant mon d&eacute;sir r&eacute;el &eacute;tait de ne jamais plus les revoir,
+ni lui; et quant &agrave; l'accusation o&ugrave; il me reprochait d'&ecirc;tre d&eacute;natur&eacute;e, je
+pouvais facilement y r&eacute;pondre moi-m&ecirc;me, qui savais que toute cette
+liaison &eacute;tait d&eacute;natur&eacute;e &agrave; un point extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Toutefois, il n'y eut point de moyen d'amener mon mari au consentement;
+il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il
+&eacute;tait hors de mon pouvoir de bouger sans son autorisation, comme le sait
+fort bien quiconque conna&icirc;t la constitution de cette contr&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes beaucoup de querelles de famille l&agrave;-dessus, et elles
+mont&egrave;rent &agrave; une dangereuse hauteur; car de m&ecirc;me que j'&eacute;tais devenue tout
+&agrave; fait &eacute;trang&egrave;re &agrave; lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde &agrave;
+mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant; en somme, je
+luttais de toutes mes forces pour l'amener &agrave; se s&eacute;parer de moi, ce qui
+&eacute;tait par-dessus tout ce que je d&eacute;sirais le plus.</p>
+
+<p>Il prit ma conduite fort mal, et en v&eacute;rit&eacute; bien pouvait-il le faire, car
+enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la br&egrave;che, en toutes
+occasions, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;, il me dit un jour qu'il pensait que je fusse
+folle, et que si je ne changeais point mes fa&ccedil;ons, il me mettrait en
+traitement, c'est-&agrave;-dire dans une maison de fous. Je lui dis qu'il
+trouverait que j'&eacute;tais assez loin d'&ecirc;tre folle, et qu'il n'&eacute;tait point
+en son pouvoir, ni d'aucun autre sc&eacute;l&eacute;rat, de m'assassiner; je confesse
+qu'en m&ecirc;me temps j'avais le c&oelig;ur serr&eacute; &agrave; la pens&eacute;e qu'il avait de me
+mettre dans une maison de fous, ce qui aurait d&eacute;truit toute possibilit&eacute;
+de faire para&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute;; car alors personne n'e&ucirc;t plus ajout&eacute; foi &agrave;
+une seule de mes paroles.</p>
+
+<p>Ceci m'amena donc &agrave; une r&eacute;solution, quoi qu'il p&ucirc;t advenir, d'exposer
+enti&egrave;rement mon cas; mais de quelle fa&ccedil;on m'y prendre, et &agrave; qui, &eacute;tait
+une difficult&eacute; inextricable; lorsque survint une autre querelle avec mon
+mari, qui s'&eacute;leva &agrave; une extr&eacute;mit&eacute; telle que je fus pouss&eacute;e presque &agrave;
+tout lui dire en face; mais bien qu'en r&eacute;servant assez pour ne pas en
+venir aux d&eacute;tails, j'en dis suffisamment pour le jeter dans une
+extraordinaire confusion, et enfin j'&eacute;clatai et je dis toute l'histoire.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a par une expostulation calme sur l'ent&ecirc;tement que je mettais
+&agrave; vouloir partir pour l'Angleterre. Je d&eacute;fendis ma r&eacute;solution et une
+parole dure en amenant une autre, comme il arrive d'ordinaire dans toute
+querelle de famille, il me dit que je ne le traitais pas comme s'il fut
+mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une
+m&egrave;re; qu'en somme je ne m&eacute;ritais pas d'&ecirc;tre trait&eacute;e en femme; qu'il
+avait employ&eacute; avec moi tous les moyens les plus doux; qu'il m'avait
+oppos&eacute; toute la tendresse et le calme dignes d'un mari ou d'un chr&eacute;tien,
+et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plut&ocirc;t
+en chien qu'en homme, plut&ocirc;t comme l'&eacute;tranger le plus m&eacute;prisable que
+comme un mari; qu'il avait une extr&ecirc;me aversion &agrave; user avec moi de
+violence, mais qu'en somme il en voyait aujourd'hui la n&eacute;cessit&eacute; et que
+dans l'avenir il serait forc&eacute; de prendre telles mesures qui me
+r&eacute;duiraient &agrave; mon devoir.</p>
+
+<p>Mon sang &eacute;tait maintenant enflamm&eacute; &agrave; l'extr&ecirc;me, et rien ne pouvait
+para&icirc;tre plus irrit&eacute;! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents,
+je les m&eacute;prisais &eacute;galement; que pour mon passage en Angleterre, j'y
+&eacute;tais r&eacute;solue, advint ce que pourrait; que pour ce qui &eacute;tait de ne le
+point traiter en mari ni d'agir en m&egrave;re de mes enfants, il y avait
+peut-&ecirc;tre l&agrave;-dedans plus qu'il n'en pouvait encore comprendre, mais que
+je jugeais &agrave; propos de lui dire ceci seulement: que ni lui n'&eacute;tait mon
+mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la loi, et que j'avais
+bonne raison de ne point m'inqui&eacute;ter d'eux plus que je ne le faisais.</p>
+
+<p>J'avoue que je fus &eacute;mue de piti&eacute; pour lui sur mes paroles, car il
+changea de couleur, p&acirc;le comme un mort, muet comme un frapp&eacute; par la
+foudre, et une ou deux fois je crus qu'il allait p&acirc;mer; en somme il fut
+pris d'un transport assez semblable &agrave; une apoplexie; il tremblait; une
+sueur ou ros&eacute;e d&eacute;coulait de son visage, et cependant il &eacute;tait froid
+comme la gl&egrave;be; si bien que je fus oblig&eacute;e de courir chercher de quoi le
+ranimer; quand il fut revenu &agrave; lui, il fut saisi de hauts-le-c&oelig;ur et se
+mit &agrave; vomir; et un peu apr&egrave;s on le mit au lit, et le lendemain matin il
+&eacute;tait dans une fi&egrave;vre violente.</p>
+
+<p>Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement; et quand il
+vint &agrave; &ecirc;tre un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue
+une blessure mortelle et qu'il avait seulement une chose &agrave; me demander
+avant toute explication. Je l'interrompis et lui dis que j'&eacute;tais f&acirc;ch&eacute;e
+d'&ecirc;tre all&eacute;e si loin, puisque je voyais le d&eacute;sordre o&ugrave; mes paroles
+l'avaient jet&eacute;, mais que je le suppliais de ne point parler
+d'explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.</p>
+
+<p>Ceci accrut son impatience qui vraiment l'inqui&eacute;ta plus qu'on ne
+saurait supporter; car, maintenant, il commen&ccedil;a de soup&ccedil;onner qu'il y
+avait quelque myst&egrave;re encore envelopp&eacute;, mais ne put en approcher, si
+fort qu'il devin&acirc;t; tout ce qui courait dans sa cervelle &eacute;tait que
+j'avais un autre mari vivant, mais je l'assurai qu'il n'y avait nulle
+parcelle de telle chose en l'affaire; en v&eacute;rit&eacute;, pour mon autre mari, il
+&eacute;tait r&eacute;ellement mort pour moi et il m'avait dit de le consid&eacute;rer comme
+tel, de sorte que je n'avais pas la moindre inqui&eacute;tude sur ce chapitre.</p>
+
+<p>Mais je trouvai maintenant que la chose &eacute;tait all&eacute;e trop loin pour la
+dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-m&ecirc;me me donna l'occasion de
+m'all&eacute;ger du secret bien &agrave; ma satisfaction; il m'avait travaill&eacute;e trois
+ou quatre semaines, sans parvenir &agrave; rien, pour obtenir seulement que je
+lui dise si j'avais prononc&eacute; ces paroles &agrave; seule fin de le mettre en
+col&egrave;re, ou s'il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai inflexible,
+et refusai de rien expliquer, &agrave; moins que d'abord il consent&icirc;t &agrave; mon
+d&eacute;part pour l'Angleterre, ce qu'il ne ferait jamais, dit-il, tant qu'il
+serait en vie; d'autre part, je lui dis qu'il &eacute;tait en mon pouvoir de le
+rendre consentant au moment qu'il me plairait, ou m&ecirc;me de faire qu'il me
+supplierait de partir; et ceci accrut sa curiosit&eacute; et le rendit importun
+au plus haut point.</p>
+
+<p>Enfin il dit toute cette histoire &agrave; sa m&egrave;re, et la mit &agrave; l'&oelig;uvre sur
+moi, afin de me tirer la v&eacute;rit&eacute;; en quoi elle employa vraiment toute son
+adresse la plus fine; mais je l'arr&ecirc;tai tout net en lui disant que le
+myst&egrave;re de toute l'affaire &eacute;tait en elle-m&ecirc;me, que c'&eacute;tait le respect
+que je lui portais qui m'avait engag&eacute;e &agrave; le dissimuler, et qu'en somme
+je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas
+insister.</p>
+
+<p>Elle fut frapp&eacute;e de stupeur &agrave; ces mots, et ne sut que dire ni penser;
+puis &eacute;cartant la supposition, et feignant de la regarder comme une
+tactique, elle continua &agrave; m'importuner au sujet de son fils, afin de
+combler, s'il &eacute;tait possible, la br&egrave;che qui s'&eacute;tait faite entre nous.
+Pour cela, lui dis-je, c'&eacute;tait &agrave; la v&eacute;rit&eacute; un excellent dessein sur sa
+part, mais il &eacute;tait impossible qu'elle p&ucirc;t y r&eacute;ussir; et que si je lui
+r&eacute;v&eacute;lais la v&eacute;rit&eacute; de ce qu'elle d&eacute;sirait, elle m'accorderait que
+c'&eacute;tait impossible, et cesserait de le d&eacute;sirer. Enfin je parus c&eacute;der &agrave;
+son importunit&eacute;, et lui dis que j'osais lui confier un secret de la plus
+grande importance, et qu'elle verrait bient&ocirc;t qu'il en &eacute;tait ainsi; et
+que je consentirais &agrave; le loger dans son c&oelig;ur, si elle s'engageait
+solennellement &agrave; ne pas le faire conna&icirc;tre &agrave; son fils sans mon
+consentement.</p>
+
+<p>Elle mit longtemps &agrave; me promettre cette partie-l&agrave;, mais plut&ocirc;t que de ne
+pas entendre le grand secret, elle jura de s'y accorder, et apr&egrave;s
+beaucoup d'autres pr&eacute;liminaires je commen&ccedil;ai et lui dis toute
+l'histoire. D'abord, je lui dis combien elle &eacute;tait &eacute;troitement m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+la malheureuse rupture qui s'&eacute;tait faite entre son fils et moi, par
+m'avoir racont&eacute; sa propre histoire, et me dit le nom qu'elle portait &agrave;
+Londres; et que la surprise o&ugrave; elle avait vu que j'&eacute;tais, m'avait saisie
+&agrave; cette occasion; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et
+l'assurai, par tels autres signes qu'elle ne pouvait m&eacute;conna&icirc;tre, que je
+n'&eacute;tais point d'autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille,
+n&eacute;e de son corps dans la prison de Newgate; la m&ecirc;me qui l'avait sauv&eacute;e
+de la potence parce qu'elle &eacute;tait dans son sein, qu'elle avait laiss&eacute;e
+en telles et telles mains lorsqu'elle avait &eacute;t&eacute; d&eacute;port&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer l'&eacute;tonnement o&ugrave; elle fut; elle ne fut pas
+encline &agrave; croire l'histoire, ou &agrave; se souvenir des d&eacute;tails; car
+imm&eacute;diatement elle pr&eacute;vit la confusion qui devait s'ensuivre dans toute
+la famille; mais tout concordait si exactement avec les histoires
+qu'elle m'avait dites d'elle-m&ecirc;me, et que si elle ne m'avait pas eu
+dites, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; peut-&ecirc;tre bien aise de nier, qu'elle se trouva la
+bouche ferm&eacute;e, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou,
+et m'embrasser, et pleurer tr&egrave;s ardemment sur moi, sans dire une seule
+parole pendant un tr&egrave;s long temps; enfin elle &eacute;clata:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse enfant! dit-elle, quelle mis&eacute;rable chance a pu t'amener
+jusqu'ici? et encore dans les bras de mon fils! Terrible fille,
+dit-elle, mais nous sommes tous perdus! mari&eacute;e &agrave; ton propre fr&egrave;re! trois
+enfants, et deux vivants, tous de la m&ecirc;me chair et du m&ecirc;me sang! mon
+fils et ma fille ayant couch&eacute; ensemble comme mari et femme! tout
+confusion et folie! mis&eacute;rable famille! qu'allons-nous devenir? que
+faut-il dire? que faut-il faire?</p>
+
+<p>Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n'avais point le pouvoir de
+parler, et si je l'avais eu, je n'aurais su quoi dire, car chaque parole
+me blessait jusqu'&agrave; l'&acirc;me. Dans cette sorte de stupeur nous nous
+s&eacute;par&acirc;mes pour la premi&egrave;re fois; quoique ma m&egrave;re f&ucirc;t plus surprise que
+je ne l'&eacute;tais, parce que la chose &eacute;tait plus nouvelle pour elle que pour
+moi, toutefois elle promit encore qu'elle n'en dirait rien &agrave; son fils
+jusqu'&agrave; ce que nous en eussions caus&eacute; de nouveau.</p>
+
+<p>Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien penser, que nous e&ucirc;mes
+une seconde conf&eacute;rence sur le m&ecirc;me sujet, o&ugrave;, semblant feindre d'oublier
+son histoire qu'elle m'avait dite, ou supposer que j'avais oubli&eacute;
+quelques-uns des d&eacute;tails, elle se prit &agrave; les raconter avec des
+changements et des omissions; mais je lui rafra&icirc;chis la m&eacute;moire sur
+beaucoup de points que je pensais qu'elle avait oubli&eacute;s, puis j'amenai
+le reste de l'histoire de fa&ccedil;on si opportune qu'il lui fut impossible de
+s'en d&eacute;gager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses
+exclamations sur la duret&eacute; de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu
+dissip&eacute;, nous entr&acirc;mes en d&eacute;bat serr&eacute; sur ce qu'il convenait de faire
+d'abord avant de rien expliquer &agrave; mon mari. Mais &agrave; quel propos pouvaient
+&ecirc;tre toutes nos consultations? Aucune de nous ne pouvait voir d'issue &agrave;
+notre anxi&eacute;t&eacute; ou comment il pouvait &ecirc;tre sage de lui d&eacute;voiler une
+pareille trag&eacute;die; il &eacute;tait impossible de juger ou de deviner l'humeur
+dont il recevrait le secret, ni les mesures qu'il prendrait; et s'il
+venait &agrave; avoir assez peu le gouvernement de soi-m&ecirc;me pour le rendre
+public, il &eacute;tait facile de pr&eacute;voir que ce serait la ruine de la famille
+enti&egrave;re; et si enfin il saisissait l'avantage que la loi lui donnerait,
+il me r&eacute;pudierait peut-&ecirc;tre avec d&eacute;dain, et me laisserait &agrave; lui faire
+proc&egrave;s pour la pauvre dot que je lui avais apport&eacute;e, et peut-&ecirc;tre la
+d&eacute;penser en frais de justice pour &ecirc;tre mendiante en fin de compte; et
+ainsi le verrais-je peut-&ecirc;tre au bout de peu de mois dans les bras d'une
+autre femme, tandis que je serais moi-m&ecirc;me la plus malheureuse cr&eacute;ature
+du monde. Ma m&egrave;re &eacute;tait aussi sensible &agrave; tout ceci que moi; et en somme
+nous ne savions que faire. Apr&egrave;s, quelque temps nous en v&icirc;nmes &agrave; de plus
+sobres r&eacute;solutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que
+l'opinion de ma m&egrave;re et la mienne diff&eacute;raient enti&egrave;rement l'une de
+l'autre, &eacute;tant contradictoires; car l'opinion de ma m&egrave;re &eacute;tait que je
+devais enterrer l'affaire profond&eacute;ment, et continuer &agrave; vivre avec lui
+comme mon mari, jusqu'&agrave; ce que quelque autre &eacute;v&eacute;nement rendit la
+d&eacute;couverte plus ais&eacute;e; et que cependant elle s'efforcerait de nous
+r&eacute;concilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer; et
+ainsi que toute l'affaire demeur&acirc;t un secret aussi imp&eacute;n&eacute;trable que la
+mort.&mdash;Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s'il
+vient au jour.</p>
+
+<p>Pour m'encourager &agrave; ceci, elle promit de rendre ma condition ais&eacute;e et de
+me laisser &agrave; sa mort tout ce qu'elle pourrait, en part r&eacute;serv&eacute;e et
+s&eacute;par&eacute;e de mon mari; de sorte que si la chose venait &agrave; &ecirc;tre connue plus
+tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire
+rendre justice par lui.</p>
+
+<p>Cette proposition ne s'accordait point avec mon jugement, quoiqu'elle
+f&ucirc;t belle et tendre de la part de ma m&egrave;re; mais mes id&eacute;es couraient sur
+une tout autre route.</p>
+
+<p>Quant &agrave; garder la chose enserr&eacute;e dans nos c&oelig;urs, et &agrave; laisser tout en
+l'&eacute;tat, je lui dis que c'&eacute;tait impossible; et je lui demandai comment
+elle pouvait penser que je pourrais supporter l'id&eacute;e de continuer &agrave;
+vivre avec mon propre fr&egrave;re. En second lieu je lui dis que ce n'&eacute;tait
+que parce qu'elle &eacute;tait en vie qu'il y avait quelque support &agrave; la
+d&eacute;couverte, et que tant qu'elle me reconna&icirc;trait pour sa fille, avec
+raison d'en &ecirc;tre persuad&eacute;e, personne d'autre n'en douterait; mais que si
+elle mourait avant la d&eacute;couverte, on me prendrait pour une cr&eacute;ature
+imprudente qui avait forg&eacute; ce mensonge afin d'abandonner mon mari, ou on
+me consid&eacute;rerait comme folle et &eacute;gar&eacute;e. Alors je lui dis comment il
+m'avait menac&eacute;e d&eacute;j&agrave; de m'enfermer dans une maison de fous, et dans
+quelle inqui&eacute;tude j'avais &eacute;t&eacute; l&agrave;-dessus, et comment c'&eacute;tait la raison
+qui m'avait pouss&eacute;e &agrave; tout lui d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>Et enfin je lui dis qu'apr&egrave;s les plus s&eacute;rieuses r&eacute;flexions possibles,
+j'en &eacute;tait venue &agrave; cette r&eacute;solution que j'esp&eacute;rais qui lui plairait et
+n'&eacute;tait point extr&ecirc;me, qu'elle us&acirc;t de son influence pour son fils pour
+m'obtenir le cong&eacute; de partir pour l'Angleterre, comme je l'avais
+demand&eacute;, et de me munir d'une suffisante somme d'argent, soit en
+marchandises que j'emportais, soit en billets de change, tout en lui
+sugg&eacute;rant qu'il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me
+rejoindre.</p>
+
+<p>Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui
+d&eacute;couvrirait graduellement le cas, suivant qu'elle serait guid&eacute;e par sa
+discr&eacute;tion, de fa&ccedil;on qu'il ne f&ucirc;t pas surpris &agrave; l'exc&egrave;s et ne se
+r&eacute;pandit pas en passions et en extravagances; et qu'elle aurait soin de
+l'emp&ecirc;cher de prendre de l'aversion pour les enfants ou de les
+maltraiter, ou de se remarier, &agrave; moins qu'il e&ucirc;t la certitude que je
+fusse morte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; mon dessein, et mes raisons &eacute;taient bonnes: je lui &eacute;tais
+v&eacute;ritablement ali&eacute;n&eacute;e par toutes ces choses; en v&eacute;rit&eacute; je le ha&iuml;ssais
+mortellement comme mari, et il &eacute;tait impossible de m'&ocirc;ter l'aversion
+fixe que j'avais con&ccedil;ue; en m&ecirc;me temps cette vie ill&eacute;gale et
+incestueuse, jointe &agrave; l'aversion, me rendait la cohabitation avec lui la
+chose la plus r&eacute;pugnante au monde; et je crois vraiment que j'en &eacute;tais
+venue au point que j'eusse autant aim&eacute; &agrave; embrasser un chien, que de le
+laisser s'approcher de moi; pour quelle raison je ne pouvais souffrir la
+pens&eacute;e d'entrer dans les m&ecirc;mes draps que lui; je ne puis dire qu'il
+&eacute;tait bien de ma part d'aller si loin, tandis que je ne me d&eacute;cidais
+point &agrave; lui d&eacute;couvrir le secret; mais je raconte ce qui &eacute;tait, non pas
+ce qui aurait d&ucirc; ou qui n'aurait pas du &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Dans ces opinions directement oppos&eacute;es ma m&egrave;re et moi nous continu&acirc;mes
+longtemps, et il fut impossible de r&eacute;concilier nos jugements; nous e&ucirc;mes
+beaucoup de disputes l&agrave;-dessus, mais aucune de nous ne voulait c&eacute;der ni
+ne pouvait convaincre l'autre.</p>
+
+<p>J'insistais sur mon aversion &agrave; vivre en &eacute;tat de mariage avec mon propre
+fr&egrave;re; et elle insistait sur ce qu'il &eacute;tait impossible de l'amener &agrave;
+consentir &agrave; mon d&eacute;part pour l'Angleterre; et dans cette incertitude nous
+continu&acirc;mes, notre diff&eacute;rend ne s'&eacute;levant pas jusqu'&agrave; la querelle ou
+rien d'analogue; mais nous n'&eacute;tions pas capables de d&eacute;cider ce qu'il
+fallait faire pour r&eacute;parer cette terrible br&egrave;che.</p>
+
+<p>Enfin je me r&eacute;solus &agrave; un parti d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, et je dis &agrave; ma m&egrave;re que ma
+r&eacute;solution &eacute;tait, en somme, que je lui dirais tout moi-m&ecirc;me. Ma m&egrave;re fut
+&eacute;pouvant&eacute;e &agrave; la seule id&eacute;e de mon dessein: mais je la priai de se
+rassurer, lui dis que je le ferais peu &agrave; peu et doucement, avec tout
+l'art de la bonne humeur dont j'&eacute;tais ma&icirc;tresse, et que je choisirais
+aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari
+&eacute;galement dans sa bonne humeur; je lui dis que je ne doutais point que
+si je pouvais avoir assez d'hypocrisie pour feindre plus d'affection
+pour lui que je n'en avais r&eacute;ellement, je r&eacute;ussirais dans tout mon
+dessein et que nous nous s&eacute;parerions par consentement et de bon gr&eacute; car
+je pouvais l'aimer assez bien comme fr&egrave;re, quoique non pas comme mari.</p>
+
+<p>Et pendant tout ce temps il assi&eacute;geait ma m&egrave;re, afin de d&eacute;couvrir, si
+possible, ce que signifiait l'affreuse expression dont je m'&eacute;tais
+servie, comme il disait, quand je lui avais cri&eacute; que je n'&eacute;tais pas sa
+femme devant la loi, ni mes enfants n'&eacute;taient les siens devant la loi.
+Ma m&egrave;re lui fit prendre patience, lui dit qu'elle ne pouvait tirer de
+moi nulle explication, mais qu'elle voyait que j'&eacute;tais fort troubl&eacute;e par
+une chose qu'elle esp&eacute;rait bien me faire dire un jour; et cependant lui
+recommanda s&eacute;rieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me
+regagner par la douceur qu'il avait eue auparavant; lui dit qu'il
+m'avait terrifi&eacute;e et plong&eacute;e dans l'horreur par ses menaces de
+m'enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais
+pousser une femme au d&eacute;sespoir, quelque raison qu'il y e&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il lui promit d'adoucir sa conduite, et la pria de m'assurer qu'il
+m'aimait plus que jamais et qu'il n'entretenait point de dessein tel que
+m'envoyer dans une maison de fous, quoi qu'il p&ucirc;t dire pendant sa
+col&egrave;re, et il pria aussi ma m&egrave;re d'user pour moi des m&ecirc;mes persuasions
+afin que nous puissions vivre ensemble comme autrefois.</p>
+
+<p>Je sentis aussit&ocirc;t les effets de ce trait&eacute;; la conduite de mon mari
+s'alt&eacute;ra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi; rien ne
+saurait &ecirc;tre plus tendre et plus obligeant qu'il ne l'&eacute;tait envers moi &agrave;
+toutes occasions; et je ne pouvais faire moins que d'y donner quelque
+retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de
+fa&ccedil;on maladroite, car rien ne m'&eacute;tait plus effrayant que ses caresses,
+et l'appr&eacute;hension de devenir de nouveau grosse de lui &eacute;tait pr&egrave;s de me
+jeter dans des acc&egrave;s; et voil&agrave; qui me faisait voir qu'il y avait
+n&eacute;cessit&eacute; absolue de lui r&eacute;v&eacute;ler le tout sans d&eacute;lai, ce que je fis
+toutefois avec toute la pr&eacute;caution et la r&eacute;serve qu'on peut s'imaginer.</p>
+
+<p>Il avait continu&eacute; dans son changement de conduite &agrave; mon &eacute;gard depuis
+pr&egrave;s d'un mois, et nous commencions &agrave; vivre d'un nouveau genre de vie
+l'un avec l'autre, et si j'avais pu me satisfaire de cette position, je
+crois qu'elle aurait pu durer tant que nous eussions v&eacute;cu ensemble. Un
+soir que nous &eacute;tions assis et que nous causions tous deux sous une
+petite tonnelle qui s'ouvrait sous un bosquet &agrave; l'entr&eacute;e du jardin, il
+se trouva en humeur bien gaie et agr&eacute;able, et me dit quantit&eacute; de choses
+tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne
+entente, et les d&eacute;sordres de notre rupture de jadis, et quelle
+satisfaction c'&eacute;tait pour lui que nous eussions lieu d'esp&eacute;rer que
+jamais plus il ne s'&eacute;l&egrave;verait rien entre nous.</p>
+
+<p>Je tirai un profond soupir, et lui dis qu'il n'y avait femme du monde
+qui p&ucirc;t &ecirc;tre plus charm&eacute;e que moi de la bonne entente que nous avions
+conserv&eacute;e, ou plus afflig&eacute;e de la voir rompre, mais que j'&eacute;tais f&acirc;ch&eacute;e
+de lui dire qu'il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse
+qui me tenait de trop pr&egrave;s au c&oelig;ur et que je ne savais comment lui
+r&eacute;v&eacute;ler, ce qui rendait mon r&ocirc;le fort mis&eacute;rable, et m'&ocirc;tait toute
+jouissance de repos. Il m'importuna de lui dire ce que c'&eacute;tait; je lui
+r&eacute;pondis que je ne saurais le faire; que tant que le secret lui
+resterait cach&eacute;, moi seule je serais malheureuse, mais que s'il
+l'apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux; et qu'ainsi la
+chose la plus tendre que je pusse faire &eacute;tait de le tenir dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, et que c'&eacute;tait la seule raison qui me portait &agrave; lui tenir
+secret un myst&egrave;re dont je pensais que la garde m&ecirc;me am&egrave;nerait t&ocirc;t ou
+tard ma destruction.</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer la surprise que lui donn&egrave;rent ces paroles,
+et la double importunit&eacute; dont il usa envers moi pour obtenir une
+r&eacute;v&eacute;lation; il m'assura qu'on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni
+m&ecirc;me fid&egrave;le, si je continuais &agrave; garder le secret. Je lui dis que je le
+pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me r&eacute;soudre. Il revint
+&agrave; ce que j'avais dit autrefois, et me dit qu'il esp&eacute;rait que ce secret
+n'avait aucun rapport avec les paroles que m'avait arrach&eacute;es la col&egrave;re,
+et qu'il avait r&eacute;solu d'oublier tout cela, comme l'effet d'un esprit
+prompt et excit&eacute;. Je lui dis que j'eusse bien voulu pouvoir tout oublier
+moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l'impression &eacute;tait
+trop profonde.</p>
+
+<p>Il me dit alors qu'il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; ne diff&eacute;rer avec moi en rien, et
+qu'ainsi il ne m'importunerait plus l&agrave;-dessus, et qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave;
+consentir &agrave; tout ce que je dirais ou ferais; mais qu'il me suppliait
+seulement de convenir que, quoi que ce p&ucirc;t &ecirc;tre, notre tendresse l'un
+pour l'autre n'en serait plus jamais troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la chose la plus d&eacute;sagr&eacute;able qu'il p&ucirc;t me dire, car vraiment je
+d&eacute;sirais qu'il continu&acirc;t &agrave; m'importuner afin de m'obliger &agrave; avouer ce
+dont la dissimulation me semblait &ecirc;tre la mort; de sorte que je r&eacute;pondis
+tout net que je ne pouvais dire que je serais heureuse de ne plus &ecirc;tre
+importun&eacute;e, quoique ne sachant nullement comment c&eacute;der.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m'accorderez-vous si
+je vous d&eacute;voile cette affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pourrez en raison me
+demander.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez
+pas que je sois en faute, ou volontairement m&ecirc;l&eacute;e aux causes des
+malheurs, qui vont suivre, vous ne me bl&acirc;merez, ni ne me maltraiterez,
+ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d'un &eacute;v&eacute;nement qui n'est
+point survenu par ma faute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que
+de ne point vous bl&acirc;mer pour ce qui n'est point de votre faute;
+donnez-moi une plume et de l'encre, dit-il.</p>
+
+<p>De sorte que je courus lui chercher plume, encre et papier, et il
+r&eacute;digea la condition dans les termes m&ecirc;mes o&ugrave; je l'avais propos&eacute;e et la
+signa de son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma ch&eacute;rie?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut encore, dis-je, que vous ne me bl&acirc;miez pas de ne point vous
+avoir d&eacute;couvert le secret avant que je le connusse.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s juste encore, dit-il; de tout mon c&oelig;ur. Et il &eacute;crivit &eacute;galement
+cette promesse et la signa.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon ami, dis-je, je n'ai plus qu'une condition &agrave; vous imposer,
+et c'est que, puisque personne n'y est m&ecirc;l&eacute; que vous et moi, vous ne le
+r&eacute;v&eacute;lerez &agrave; personne au monde, except&eacute; votre m&egrave;re; et que dans toutes
+les mesures que vous adopterez apr&egrave;s la d&eacute;couverte, puisque j'y suis
+m&ecirc;l&eacute;e comme vous, quoique aussi innocente que vous-m&ecirc;me, vous ne vous
+laisserez point entra&icirc;ner par la col&egrave;re, et n'agirez en rien &agrave; mon
+pr&eacute;judice ou au pr&eacute;judice de votre m&egrave;re, sans ma connaissance et mon
+consentement.</p>
+
+<p>Ceci le surprit un peu, et il &eacute;crivit distinctement les paroles, mais
+les lut et les relut &agrave; plusieurs reprises avant de les signer, h&eacute;sitant
+parfois dans sa lecture, et r&eacute;p&eacute;tant les mots: &laquo;Au pr&eacute;judice de ma m&egrave;re!
+&agrave; votre pr&eacute;judice! Quelle peut &ecirc;tre cette myst&eacute;rieuse chose?&raquo;Pourtant
+enfin il signa.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous
+votre seing, mais comme vous allez ou&iuml;r la plus inattendue et
+surprenante aventure qui soit jamais survenue peut-&ecirc;tre &agrave; famille au
+monde, je vous supplie de me promettre que vous l'entendrez avec calme,
+et avec la pr&eacute;sence d'esprit qui convient &agrave; un homme de sens.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai de mon mieux, dit-il, &agrave; condition que vous ne me tiendrez
+plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces
+pr&eacute;liminaires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, dis-je, voici: De m&ecirc;me que je vous ai dit autrefois
+dans l'emportement que je n'&eacute;tais pas votre femme devant la loi et que
+nos enfants n'&eacute;taient pas nos enfants devant la loi, de m&ecirc;me il faut que
+je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillit&eacute; et tendresse,
+mais avec assez d'affliction, que je suis votre propre s&oelig;ur et vous mon
+propre fr&egrave;re, et que nous sommes tous deux les enfants de notre m&egrave;re
+aujourd'hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la
+v&eacute;rit&eacute; de ce que je dis en une mani&egrave;re qui ne peut &ecirc;tre ni&eacute;e ni
+contredite.</p>
+
+<p>Je le vis devenir p&acirc;le, et ses yeux hagards, et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre
+pr&eacute;sence d'esprit: qui aurait pu en dire plus long pour vous pr&eacute;parer
+que je n'ai fait?</p>
+
+<p>Cependant j'appelai un serviteur, et lui fis donner un petit verre de
+rhum (qui est le cordial ordinaire de la contr&eacute;e), car il perdait
+connaissance.</p>
+
+<p>Quand il fut un peu remis, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, demande une longue
+explication; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour
+l'entendre jusqu'au bout et je la ferai aussi br&egrave;ve que possible.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus je lui dis ce que je croyais n&eacute;cessaire au fait m&ecirc;me, et,
+en particulier, comment ma m&egrave;re &eacute;tait venue &agrave; me le d&eacute;couvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes
+capitulations et que je n'ai pas &eacute;t&eacute; la cause de ce malheur et que je ne
+pouvais l'&ecirc;tre, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis pleinement assur&eacute;, dit-il, mais c'est une horrible surprise
+pour moi; toutefois, je sais un rem&egrave;de qui r&eacute;parera tout, un rem&egrave;de qui
+mettra fin &agrave; toutes vos difficult&eacute;s, sans que vous partiez pour
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait &eacute;trange, dis-je, comme tout le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce sera ais&eacute;; il n'y a d'autre personne qui g&ecirc;ne en tout
+ceci que moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il avait l'air d'&ecirc;tre agit&eacute; par quelque d&eacute;sordre en pronon&ccedil;ant ces
+paroles; mais je n'en appr&eacute;hendai rien &agrave; cet instant, croyant, comme on
+dit d'ordinaire, que ceux qui font de telles choses n'en parlent jamais,
+ou que ceux qui en parlent ne les font point.</p>
+
+<p>Mais la douleur n'&eacute;tait pas venue en lui &agrave; son extr&eacute;mit&eacute;, et j'observai
+qu'il devenait pensif et m&eacute;lancolique et, en un mot, il me sembla que sa
+t&ecirc;te se troublait un peu. Je m'effor&ccedil;ais de le rappeler &agrave; ses esprits
+par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre
+conduite, et parfois il se trouvait bien, et me r&eacute;pondait avec assez de
+courage; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pens&eacute;es, et il
+alla jusqu'&agrave; attenter par deux fois &agrave; sa propre vie; la seconde, il fut
+sur le point d'&eacute;trangler, et si sa m&egrave;re n'&eacute;tait pas entr&eacute;e dans la
+chambre &agrave; l'instant m&ecirc;me, il f&ucirc;t mort; mais avec l'aide d'un serviteur
+n&egrave;gre, elle coupa la corde et le rappela &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Enfin, gr&acirc;ce &agrave; une inlassable importunit&eacute;, mon mari dont la sant&eacute;
+paraissait d&eacute;cliner se laissa persuader; et mon destin me poussant, je
+trouvai la route libre; et par l'intercession de ma m&egrave;re, j'obtins une
+excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.</p>
+
+<p>Quand je me s&eacute;parai de mon fr&egrave;re (car c'est ainsi que je dois maintenant
+le nommer), nous conv&icirc;nmes qu'apr&egrave;s que je serais arriv&eacute;e, il feindrait
+de recevoir la nouvelle que j'&eacute;tais morte en Angleterre et qu'ainsi il
+pourrait se remarier quand il voudrait; il s'engagea &agrave; correspondre avec
+moi comme sa s&oelig;ur, et promit de m'aider et de me soutenir tant que je
+vivrais; et que s'il mourait avant moi, il laisserait assez de bien pour
+m'entretenir sous le nom de sa s&oelig;ur; et sous quelques rapports il fut
+fid&egrave;le &agrave; sa parole; mais tout fut si &eacute;trangement men&eacute; que j'en &eacute;prouvai
+fort sensiblement les d&eacute;ceptions, comme vous saurez bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Je partis au mois d'ao&ucirc;t, apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute;e huit ans dans cette
+contr&eacute;e; et maintenant une nouvelle sc&egrave;ne de malheurs m'attendait; peu
+de femmes peut-&ecirc;tre ont travers&eacute; la pareille.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes assez bon voyage, jusqu'au moment de toucher la c&ocirc;te
+d'Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous f&ucirc;mes
+secou&eacute;s par deux ou trois temp&ecirc;tes, dont l'une nous chassa sur la c&ocirc;te
+d'Irlande, o&ugrave; nous rel&acirc;ch&acirc;mes &agrave; Kinsale. L&agrave; nous rest&acirc;mes environ treize
+jours, et, apr&egrave;s nous &ecirc;tre rafra&icirc;chis &agrave; terre, nous nous embarqu&acirc;mes de
+nouveau, mais trouv&acirc;mes de nouveau du fort mauvais temps, o&ugrave; le vaisseau
+rompit son grand m&acirc;t, comme ils disent; mais nous entr&acirc;mes enfin au port
+de Milford, en Cornouailles o&ugrave;, bien que je fusse tr&egrave;s loin de notre
+port de destination, pourtant ayant mis s&ucirc;rement le pied sur le sol
+ferme de l'&icirc;le de Bretagne, je r&eacute;solus de ne plus m'aventurer sur les
+eaux qui m'avaient &eacute;t&eacute; si terribles; de sorte qu'emmenant &agrave; terre mes
+hardes et mon argent, avec mes billets de chargement et d'autres
+papiers, je r&eacute;solus de gagner Londres et de laisser le navire aller
+trouver son port; le port auquel il &eacute;tait attach&eacute; &eacute;tait Bristol, o&ugrave;
+vivait le principal correspondant de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>J'arrivai &agrave; Londres au bout d'environ trois semaines, o&ugrave; j'appris, un
+peu apr&egrave;s, que le navire &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; Bristol, mais en m&ecirc;me temps
+j'eus la douleur d'&ecirc;tre inform&eacute;e que par la violente temp&ecirc;te qu'il avait
+support&eacute;e, et le bris du grand m&acirc;t, il avait &eacute;t&eacute; fortement avari&eacute;, et
+qu'une grande partie de la cargaison &eacute;tait toute g&acirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>J'avais maintenant une nouvelle sc&egrave;ne de vie sur les mains, et qui avait
+une affreuse apparence; j'&eacute;tais partie avec une sorte d'adieu final; le
+chargement que j'avais apport&eacute; avec moi &eacute;tait consid&eacute;rable, en v&eacute;rit&eacute;,
+s'il f&ucirc;t arriv&eacute; en bon &eacute;tat, et par son aide, j'eusse pu me remarier
+suffisamment bien; mais, comme il &eacute;tait, j'&eacute;tais r&eacute;duite en tout &agrave; deux
+ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J'&eacute;tais
+enti&egrave;rement sans amis, oui, m&ecirc;me sans connaissances; car je trouvai
+qu'il &eacute;tait absolument n&eacute;cessaire de ne pas raviver les connaissances
+d'autrefois; et pour ma subtile amie qui m'avait dispos&eacute;e jadis &agrave; happer
+une fortune, elle &eacute;tait morte et son mari aussi.</p>
+
+<p>Le soin de ma cargaison de marchandises m'obligea bient&ocirc;t apr&egrave;s &agrave; faire
+le voyage de Bristol, et pendant que je m'occupais de cette affaire, je
+me donnai le divertissement d'aller &agrave; Bath; car ainsi que j'&eacute;tais encore
+loin d'&ecirc;tre vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours &eacute;t&eacute; gaie,
+continuait de l'&ecirc;tre &agrave; l'extr&ecirc;me; et moi qui &eacute;tais, maintenant, en
+quelque fa&ccedil;on, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans
+fortune, j'esp&eacute;rais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre
+qui p&ucirc;t am&eacute;liorer ma condition, ainsi qu'il &eacute;tait arriv&eacute; jadis.</p>
+
+<p>Bath est un lieu d'assez de galanterie, co&ucirc;teux et rempli de pi&egrave;ges; j'y
+allais, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; seule fin de saisir ce qui s'offrirait, mais je
+dois me rendre la justice d'affirmer que je n'avais d'autres intentions
+que d'honn&ecirc;tes, et que je n'&eacute;tais point d'abord hant&eacute;e par les pens&eacute;es
+qui me men&egrave;rent ensuite sur la route o&ugrave; je souffris de me laisser guider
+par elles.</p>
+
+<p>L&agrave; je restai toute l'arri&egrave;re-saison, comme on dit l&agrave;-bas, et j'y nouai
+de mis&eacute;rables liaisons qui plut&ocirc;t me pouss&egrave;rent aux folies o&ugrave; je tombai
+qu'elles ne me fortifi&egrave;rent &agrave; l'encontre. Je vivais en agr&eacute;ment,
+recevais de la bonne soci&eacute;t&eacute;, je veux dire une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;licate et
+joyeuse; mais je d&eacute;couvris avec d&eacute;couragement que cette fa&ccedil;on de vivre
+me ferait rapidement sombrer, et que n'ayant point de revenu fixe, en
+d&eacute;pensant sur le capital, je ne faisais que m'assurer de saigner &agrave; mort
+et ceci me donna beaucoup de tristes r&eacute;flexions. Toutefois je les
+secouai, et me flattai encore de l'espoir qu'une chose ou une autre se
+pr&eacute;senterait &agrave; mon avantage.</p>
+
+<p>Mais je n'&eacute;tais point dans le lieu qu'il fallait; je n'&eacute;tais plus &agrave;
+Redriff, o&ugrave;, si je me fusse convenablement &eacute;tablie, quelque honn&ecirc;te
+capitaine marin ou autre e&ucirc;t pu me solliciter d'honorable mariage; mais
+j'&eacute;tais &agrave; Bath, o&ugrave; les hommes trouvent une ma&icirc;tresse parfois, mais bien
+rarement viennent chercher une femme; et il s'ensuit que toutes les
+liaisons priv&eacute;es qu'une femme peut y esp&eacute;rer doivent avoir quelque
+tendance de cette sorte.</p>
+
+<p>J'avais pass&eacute; suffisamment bien le d&eacute;but de la saison car bien que
+j'eusse nou&eacute; liaison avec un gentilhomme qui venait &agrave; Bath pour se
+divertir, je n'avais point consenti de trait&eacute; pernicieux. Mais cette
+premi&egrave;re saison m'amena pourtant &agrave; faire la connaissance d'une femme
+dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise
+maison, certes, mais qui n'&eacute;tait pas elle-m&ecirc;me, remplie des meilleurs
+principes. Je m'&eacute;tais, &agrave; toutes occasions, conduite avec tant
+d'honn&ecirc;tet&eacute;, que ma r&eacute;putation n'avait pas &eacute;t&eacute; touch&eacute;e par la moindre
+souillure, et tous les hommes avec qui j'avais fr&eacute;quent&eacute; &eacute;taient de si
+bonne renomm&eacute;e, que je n'avais pas obtenu le moindre bl&acirc;me sur ces
+liaisons; aucun d'eux ne semblait penser qu'il y e&ucirc;t nul moyen de
+proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l'ai dit, un
+seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma
+compagnie, comme il l'appelait, laquelle, comme il lui plaisait &agrave; dire,
+lui &eacute;tait fort agr&eacute;able, mais &agrave; ce moment il n'y eut rien de plus.</p>
+
+<p>Je passai bien des heures m&eacute;lancoliques &agrave; Bath apr&egrave;s que toute la
+soci&eacute;t&eacute; eut quitt&eacute; la ville, car bien que j'allasse parfois &agrave; Bristol
+pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me
+semblait pr&eacute;f&eacute;rable de retourner &agrave; Bath et d'en faire ma r&eacute;sidence,
+parce qu'&eacute;tant en bons termes avec la femme chez qui j'avais log&eacute; l'&eacute;t&eacute;,
+je trouvai qu'en hiver je pouvais y vivre &agrave; meilleur march&eacute; que partout
+ailleurs. Ici, dis-je, je passai l'hiver aussi tristement que j'avais
+joyeusement pass&eacute; l'&eacute;t&eacute;; mais ayant nou&eacute; une intimit&eacute; plus &eacute;troite avec
+la femme dans la maison de qui je logeais, je ne pus m'emp&ecirc;cher de lui
+communiquer quelqu'une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur
+l'esprit, et, en particulier, la pauvret&eacute; de ma condition; je lui dis
+aussi que j'avais en Virginie ma m&egrave;re et mon fr&egrave;re, qui &eacute;taient dans une
+situation ais&eacute;e, et comme j'avais v&eacute;ritablement &eacute;crite ma m&egrave;re une
+lettre priv&eacute;e pour lui repr&eacute;senter ma condition et la grande perte que
+j'avais subie, ainsi ne manquai-je point de faire savoir &agrave; ma nouvelle
+amie que j'attendais un envoi de fonds, ce qui &eacute;tait v&eacute;ritable; et comme
+les navires allaient de Bristol &agrave; la rivi&egrave;re de York, en Virginie, et
+retour, d'ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour
+Londres, et que mon fr&egrave;re correspondait principalement avec Bristol, je
+crus qu'il &eacute;tait bien pr&eacute;f&eacute;rable d'attendre mes envois l&agrave; o&ugrave; j'&eacute;tais que
+d'aller &agrave; Londres.</p>
+
+<p>Ma nouvelle amie parut fort sensiblement &eacute;mue de ma condition, et, en
+v&eacute;rit&eacute;, elle eut la bont&eacute; de r&eacute;duire le prix qu'il me co&ucirc;tait pour vivre
+avec elle, jusqu'&agrave; &ecirc;tre si bas pendant l'hiver, que je me persuadai
+qu'elle ne gagnait rien sur moi; pour le logement, durant l'hiver, je ne
+payai rien du tout.</p>
+
+<p>Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer
+gracieuse au possible, et je logeai chez elle un certain temps, jusqu'&agrave;
+ce que je trouvai n&eacute;cessaire d'agir diff&eacute;remment; elle avait quelques
+personnes de marque qui logeaient fr&eacute;quemment dans sa maison, et en
+particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l'ai dit, avait recherch&eacute;
+ma soci&eacute;t&eacute; l'hiver d'avant; il revint en compagnie d'un autre
+gentilhomme et de deux domestiques, et logea dans la m&ecirc;me maison; je
+soup&ccedil;onnai ma propri&eacute;taire de l'avoir invit&eacute;, en lui faisant savoir que
+j'habitais toujours avec elle, mais elle le nia.</p>
+
+<p>Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remarquer et de me
+t&eacute;moigner une confiance particuli&egrave;re; c'&eacute;tait un v&eacute;ritable gentilhomme,
+je dois l'avouer, et sa soci&eacute;t&eacute; m'&eacute;tait aussi agr&eacute;able que la mienne, je
+crois, pouvait l'&ecirc;tre pour lui; il ne me fit d'autres professions que
+d'extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu,
+qu'ainsi qu'il le d&eacute;clarait souvent, il pensait que s'il proposait rien
+d'autre, je le repousserais avec m&eacute;pris; il eut bient&ocirc;t appris par moi
+que j'&eacute;tais veuve, que j'&eacute;tais arriv&eacute;e de Virginie &agrave; Bristol par les
+derniers navires, et que j'attendais &agrave; Bath la venue de la prochaine
+flottille de Virginie qui devait m'apporter des biens consid&eacute;rables;
+j'appris par lui qu'il avait une femme, mais que la dame avait la t&ecirc;te
+troubl&eacute;e, et qu'elle avait &eacute;t&eacute; plac&eacute;e sous le gouvernement de ses
+propres parents, &agrave; quoi il avait consenti, pour emp&ecirc;cher tout bl&acirc;me &agrave;
+l'endroit du mauvais m&eacute;nagement de la cure; et que, cependant, il &eacute;tait
+venu &agrave; Bath pour se r&eacute;cr&eacute;er l'esprit dans des circonstances si
+m&eacute;lancoliques.</p>
+
+<p>Ma propri&eacute;taire qui, de son propre gr&eacute;, encourageait cette liaison en
+toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d'un
+homme d'honneur et de vertu, autant que de grande fortune; et, en
+v&eacute;rit&eacute;, j'avais bonne raison de le croire, car bien que nous fussions
+log&eacute;s tous deux de plain-pied, et qu'il f&ucirc;t souvent entr&eacute; dans ma
+chambre, m&ecirc;me quand j'&eacute;tais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne
+s'&eacute;tait jamais avanc&eacute; au del&agrave; d'un baiser, ou ne m'avait sollicit&eacute;e m&ecirc;me
+de chose autre, jusque longtemps apr&egrave;s, comme vous l'entendrez.</p>
+
+<p>Je faisais fr&eacute;quemment &agrave; ma propri&eacute;taire des remarques sur l'exc&egrave;s de sa
+modestie, et de son c&ocirc;t&eacute; elle m'assurait qu'elle n'en &eacute;tait pas
+surprise, l'ayant aper&ccedil;u d&egrave;s l'abord; toutefois, elle me r&eacute;p&eacute;tait
+qu'elle pensait que je devais attendre quelques gratifications de lui,
+en faveur de ma soci&eacute;t&eacute;, car en v&eacute;rit&eacute; il semblait qu'il f&ucirc;t toujours &agrave;
+mes trousses. Je lui r&eacute;pondis que je ne lui avais pas donn&eacute; la moindre
+occasion d'imaginer que j'en eusse besoin ou que je dusse rien accepter
+de sa part; mais elle m'assura qu'elle s'en chargerait, et elle mena
+l'affaire avec tant de dext&eacute;rit&eacute;, que la premi&egrave;re fois que nous f&ucirc;mes
+seuls ensemble, apr&egrave;s qu'elle lui eut parl&eacute;, il se mit &agrave; s'enqu&eacute;rir de
+ma condition, comment je m'&eacute;tais entretenue depuis mon d&eacute;barquement, et
+si je n'avais point besoin d'argent.</p>
+
+<p>Je pris une attitude fort hardie; je lui dis que, bien que ma cargaison
+de tabac f&ucirc;t avari&eacute;e, toutefois elle n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement perdue; que
+le marchand auquel j'avais &eacute;t&eacute; consign&eacute;e m'avait trait&eacute;e avec tant
+d'honn&ecirc;tet&eacute;, que je n'avais point &eacute;prouv&eacute; de besoin, et que j'esp&eacute;rais
+par gouvernement frugal faire durer ce que je poss&eacute;dais jusqu'&agrave; recevoir
+un autre envoi que j'attendais par la prochaine flotte; que cependant
+j'avais retranch&eacute; sur mes d&eacute;penses, et qu'au lieu qu'&agrave; la saison
+derni&egrave;re j'avais entretenu une servante, maintenant je m'en passais; et
+qu'au lieu que j'avais alors une chambre avec une salle &agrave; manger au
+premier &eacute;tage, je n'avais maintenant qu'une chambre au second, et
+d'autres choses semblables. &laquo;Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite
+aujourd'hui qu'auparavant;&raquo; ajoutant que sa soci&eacute;t&eacute; m'avait port&eacute;e &agrave;
+vivre bien plus gaiement que je n'eusse fait autrement, de quoi je lui
+&eacute;tais fort oblig&eacute;e; et ainsi, j'&eacute;cartai toute proposition pour
+l'instant.</p>
+
+<p>Il ne se passa pas longtemps qu'il m'entreprit de nouveau, et me dit
+qu'il trouvait que je r&eacute;pugnais &agrave; lui confier la v&eacute;rit&eacute; de ma condition,
+ce dont il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute;, m'assurant qu'il s'en informait sans dessein de
+satisfaire sa curiosit&eacute;, mais simplement pour m'aider, si l'occasion
+s'en offrait. Mais que, puisque je n'osais avouer que j'avais besoin
+d'assistance, il n'avait qu'une chose &agrave; me demander, qui &eacute;tait de lui
+promettre si j'&eacute;tais en quelque mani&egrave;re g&ecirc;n&eacute;e, de le lui dire
+franchement, et d'user de lui avec la m&ecirc;me libert&eacute; qu'il en faisait
+l'offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami d&eacute;vou&eacute;,
+quoique peut-&ecirc;tre j'&eacute;prouvasse la crainte de me fier &agrave; lui.</p>
+
+<p>Je n'omis rien de ce qui convenait qui f&ucirc;t dit par une personne
+infiniment oblig&eacute;e, pour lui faire comprendre que j'&eacute;prouvais fort
+vivement sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; et, en v&eacute;rit&eacute;, &agrave; partir de ce moment, je ne
+parus pas si r&eacute;serv&eacute;e avec lui qu'auparavant, quoique nous tenant encore
+des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu; mais combien
+libre que f&ucirc;t notre conversation, je n'en pus venir &agrave; cette libert&eacute;
+qu'il d&eacute;sirait, et qui &eacute;tait de lui dire que j'avais besoin d'argent,
+quoique secr&egrave;tement je fusse bien heureuse de son offre.</p>
+
+<p>Quelques semaines pass&egrave;rent l&agrave;-dessus, et toujours je ne lui demandais
+point d'argent; quand ma propri&eacute;taire, une rus&eacute;e cr&eacute;ature, qui m'en
+avait souvent press&eacute;e, mais trouvait que je ne pouvais le faire,
+fabrique une histoire de sa propre invention et vient cr&ucirc;ment &agrave; moi
+pendant que nous &eacute;tions ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! veuve, dit-elle, j'ai de mauvaises nouvelles &agrave; vous apprendre ce
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'y a-t-il? dis-je. Est-ce que les navires de Virginie ont &eacute;t&eacute;
+pris par les Fran&ccedil;ais?</p>
+
+<p>Car c'est ce que je redoutais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle, mais l'homme que vous avez envoy&eacute;e &agrave; Bristol hier
+pour chercher de l'argent est revenu, et dit qu'il n'en a point
+rapport&eacute;.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais nullement satisfaite de son projet; je pensais que cela
+aurait trop l'apparence de le pousser, ce dont il n'y avait aucun
+besoin, et je vis que je ne perdrais rien en feignant de me refuser au
+jeu, de sorte que je la repris de court:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis m'imaginer pourquoi il aurait ainsi parl&eacute;, dis-je, puisque
+je vous assure qu'il m'a apport&eacute; tout l'argent que je l'avais envoy&eacute;
+chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse o&ugrave; il y avait environ
+douze guin&eacute;es. Et d'ailleurs, ajoutai-je, j'ai l'intention de vous en
+donner la plus grande partie tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il avait paru un peu m&eacute;content&eacute; de sa fa&ccedil;on de parler, autant que moi;
+trouvant, ainsi que je pensais bien, qu'elle prenait un peu trop de
+libert&eacute;; mais quand il vit la r&eacute;ponse que je lui faisais, il se remit
+sur-le-champ. Le lendemain matin nous en reparl&acirc;mes, et je le trouvai
+pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu'il esp&eacute;rait que je ne me
+laisserais point manquer d'argent sans le lui dire, et que je lui avais
+promis le contraire; je lui r&eacute;pondis que j'avais &eacute;t&eacute; fort vex&eacute;e de ce
+que ma propri&eacute;taire e&ucirc;t parl&eacute; si ouvertement la veille d'une chose o&ugrave;
+elle n'avait point &agrave; se m&ecirc;ler; mais que j'avais suppos&eacute; qu'elle d&eacute;sirait
+&ecirc;tre pay&eacute;e de ce que je lui devais, qui &eacute;tait environ huit guin&eacute;es, que
+j'avais r&eacute;solu de lui donner et lui avais donn&eacute;es la m&ecirc;me nuit.</p>
+
+<p>Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m'entendit dire que
+je l'avais pay&eacute;e, puis passa &agrave; quelque autre discours pour le moment;
+mais le lendemain matin, ayant entendu que j'&eacute;tais lev&eacute;e avant lui, il
+m'appela, et je lui r&eacute;pondis. Il me demanda d'entrer dans sa chambre; il
+&eacute;tait au lit quand j'entrai, et il me fit venir m'asseoir sur le bord du
+lit, car il me dit qu'il avait quelque chose &agrave; me dire. Apr&egrave;s quelques
+expressions fort tendres, il me demanda si je voulais me montrer bien
+honn&ecirc;te et donner une r&eacute;ponse sinc&egrave;re &agrave; une chose dont il me priait.
+Apr&egrave;s une petite chicane sur le mot &laquo;sinc&egrave;re&raquo;, et lui avoir demand&eacute; si
+jamais je lui avais donn&eacute; des r&eacute;ponses qui ne fussent pas sinc&egrave;res, je
+lui fis la promesse qu'il voulait. Eh bien, alors, sa pri&egrave;re &eacute;tait,
+dit-il, de lui faire voir ma bourse; je mis aussit&ocirc;t ma main dans ma
+poche, et riant de lui, je tirai la bourse o&ugrave; il y avait trois guin&eacute;es
+et demie; alors il me demanda si c'&eacute;tait tout l'argent que j'avais; je
+lui dis: &laquo;Non&raquo;, riant encore, &laquo;il s'en faut de beaucoup.&raquo;</p>
+
+<p>Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d'aller lui chercher
+tout l'argent que j'avais, jusqu'au dernier fardin; je lui dis que
+j'allais le faire, et j'entrai dans ma chambre d'o&ugrave; je lui rapportai un
+petit tiroir secret o&ugrave; j'avais environ six guin&eacute;es de plus et un peu de
+monnaie d'argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que
+c'&eacute;tait l&agrave; toute ma fortune, honn&ecirc;tement &agrave; un shilling pr&egrave;s; il regarda
+l'argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le
+remit p&ecirc;le-m&ecirc;le dans le tiroir; ensuite, atteignant sa poche, il en tira
+une clef, et me pria d'ouvrir une petite bo&icirc;te en bois de noyer qu'il
+avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis; dans
+ce tiroir il y avait une grande quantit&eacute; de monnaie en or, je crois pr&egrave;s
+de deux cents guin&eacute;es, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir
+et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une
+pleine poign&eacute;e; je ne voulais point, et me d&eacute;robais; mais il me serrait
+la main fermement dans la sienne et il la mit dans le tiroir, et il m'y
+fit prendre autant de guin&eacute;es presque que j'en pus tenir &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Quand je l'eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon
+petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m'en
+aller bien vite et d'emporter tout cela dans ma chambre.</p>
+
+<p>Je rapporte cette histoire plus particuli&egrave;rement &agrave; cause de sa bonne
+humeur, et pour montrer le ton qu'il y avait dans nos conversations. Ce
+ne fut pas longtemps apr&egrave;s qu'il commen&ccedil;a chaque jour de trouver des
+d&eacute;fauts &agrave; mes habits, &agrave; mes dentelles, &agrave; mes coiffes; et, en un mot, il
+me pressa d'en acheter de plus beaux, ce dont j'avais assez d'envie,
+d'ailleurs, quoique je ne le fisse point para&icirc;tre; je n'aimais rien
+mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu'il me fallait
+bien m&eacute;nager l'argent qu'il m'avait pr&ecirc;t&eacute;, sans quoi je ne pourrais
+jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il
+avait un sinc&egrave;re respect pour moi, et qu'il connaissait ma condition, il
+ne m'avait pas pr&ecirc;t&eacute; cet argent, mais me l'avait donn&eacute;, et qu'il pensait
+que je l'eusse bien m&eacute;rit&eacute;, lui ayant accord&eacute; ma soci&eacute;t&eacute; aussi
+enti&egrave;rement que je l'avais fait. Apr&egrave;s cela, il me fit prendre une
+servante et tenir la maison et, son ami &eacute;tant parti, il m'obligea &agrave;
+prendre le gouvernement de son m&eacute;nage, ce que je fis fort volontiers,
+persuad&eacute;e, comme il parut bien, que je n'y perdrais rien, et la femme
+qui nous logeait ne manqua point non plus d'y trouver son compte.</p>
+
+<p>Nous avions v&eacute;cu ainsi pr&egrave;s de trois mois, quand la soci&eacute;t&eacute; de Bath
+commen&ccedil;ant &agrave; s'&eacute;claircir, il parla de s'en aller, et il &eacute;tait fort
+d&eacute;sireux de m'emmener avec lui &agrave; Londres; j'&eacute;tais assez troubl&eacute;e de
+cette proposition, ne sachant pas dans quelle position j'allais m'y
+trouver, ou comment il me traiterait; mais tandis que l'affaire &eacute;tait en
+litige, il se trouva fort indispos&eacute;; il &eacute;tait all&eacute; dans un endroit du
+Somersetshire qu'on nomme Shepton; et l&agrave; il tomba tr&egrave;s malade, si malade
+qu'il ne pouvait voyager: si bien qu'il renvoya son laquais &agrave; Bath pour
+me prier de louer un carrosse et de venir le trouver. Avant de partir il
+m'avait confi&eacute; son argent et autres choses de valeur, et je ne savais
+qu'en faire; mais je les serrai du mieux que je pus, et fermai le
+logement &agrave; clef; puis je partis et le trouvai bien malade en effet, de
+sorte que je lui persuadai de se faire transporter en chaise &agrave; porteurs
+&agrave; Bath, o&ugrave; nous pourrions trouver plus d'aide et meilleurs conseils.</p>
+
+<p>Il y consentit et je le ramenai &agrave; Bath, qui &eacute;tait &agrave; environ quinze
+lieues, autant que je m'en souviens; l&agrave; il continua d'&ecirc;tre fort malade
+d'une fi&egrave;vre, et garda le lit cinq semaines; et tout ce temps je le
+soignai et le dorlotai avec autant de tendresse que si j'eusse &eacute;t&eacute; sa
+femme; en v&eacute;rit&eacute;, si j'avais &eacute;t&eacute; sa femme, je n'aurais pu faire
+davantage; je restais assise aupr&egrave;s de lui si longtemps et si souvent,
+qu'&agrave; la fin il ne voulut pas que je restasse assise davantage; en sorte
+que je fis mettre un lit de veille dans sa chambre, et que je m'y
+couchai, juste au pied de son lit.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais vraiment sensiblement affect&eacute;e de sa condition et des
+appr&eacute;hensions de perdre un ami tel qu'il &eacute;tait et tel qu'il serait sans
+doute pour moi; et je restais assise &agrave; pleurer pr&egrave;s de lui pendant bien
+des heures; enfin il alla mieux, et donna quelque espoir, ainsi qu'il
+arriva d'ailleurs, mais tr&egrave;s lentement.</p>
+
+<p>S'il en &eacute;tait autrement que je ne vais dire, je ne r&eacute;pugnerais pas &agrave; le
+r&eacute;v&eacute;ler, comme il est apparent que j'ai fait en d'autres cas; mais
+j'affirme qu'&agrave; travers toute cette liaison, except&eacute; pour ce qui est
+d'entrer dans la chambre quand lui ou moi nous &eacute;tions au lit, et de
+l'office n&eacute;cessaire des soins de nuit et de jour quand il fut malade, il
+n'avait point pass&eacute; entre nous la moindre parole ou action impure. Oh!
+si tout f&ucirc;t rest&eacute; de m&ecirc;me jusqu'&agrave; la fin!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelque temps, il reprit des forces et se remit assez vite, et
+j'aurais enlev&eacute; mon lit de veille, mais il ne voulut pas me le
+permettre, jusqu'&agrave; ce qu'il p&ucirc;t s'aventurer sans personne pour le
+garder, et alors je repris quartier dans ma chambre.</p>
+
+<p>Il saisit mainte occasion d'exprimer le sens qu'il avait de ma tendresse
+pour lui; et quand il fut bien, il me fit pr&eacute;sent de cinquante guin&eacute;es
+pour me remercier de mes soins, et d'avoir, comme il disait, risqu&eacute; ma
+vie pour sauver la sienne.</p>
+
+<p>Et maintenant il fit de profondes protestations de l'affection sinc&egrave;re
+et inviolable qu'il me portait, mais avec la plus extr&ecirc;me r&eacute;serve pour
+ma vertu et la sienne; je lui dis que j'&eacute;tais pleinement satisfaite
+l&agrave;-dessus; il alla jusqu'au point de m'assurer que s'il &eacute;tait tout nu au
+lit avec moi, il pr&eacute;serverait aussi saintement ma vertu qu'il la
+d&eacute;fendrait si j'&eacute;tais assaillie par un ravisseur. Je le crus, et le lui
+dis, mais il n'en fut pas satisfait; il voulait, disait-il, attendre
+quelque occasion de m'en donner un t&eacute;moignage indubitable.</p>
+
+<p>Ce fut longtemps apr&egrave;s que j'eus l'occasion, pour mes affaires, d'aller
+&agrave; Bristol; sur quoi il me loua un carrosse, et voulut partir avec moi;
+et maintenant, en v&eacute;rit&eacute;, notre intimit&eacute; s'accrut. De Bristol, il
+m'emmena &agrave; Gloucester, ce qui &eacute;tait simplement un voyage de plaisance,
+pour prendre l'air, et l&agrave;, par fortune, nous ne trouv&acirc;mes de logement &agrave;
+l'h&ocirc;tellerie que dans une grande chambre &agrave; deux lits. Le ma&icirc;tre de la
+maison allant avec nous pour nous montrer ses chambres, et arrivant dans
+celle-ci, lui dit avec beaucoup de franchise:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ce n'est point mon affaire de m'enqu&eacute;rir si cette dame est
+votre &eacute;pouse ou non; mais sinon, vous pouvez aussi honn&ecirc;tement coucher
+dans ces deux lits que si vous &eacute;tiez dans deux chambres.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus il tire un grand rideau qui s'&eacute;tendait tout au travers de
+la chambre, et qui s&eacute;parait les lits en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit mon ami, tr&egrave;s au point, ces lits feront l'affaire; pour
+le reste, nous sommes trop proches parents pour coucher ensemble,
+quoique nous puissions loger l'un pr&egrave;s de l'autre.</p>
+
+<p>Et ceci jeta sur toute la chose une sorte d'apparence d'honn&ecirc;tet&eacute;. Quand
+nous en v&icirc;nmes &agrave; nous mettre au lit il sortit d&eacute;cemment de la chambre,
+jusqu'&agrave; ce que je fusse couch&eacute;e, et puis se mit au lit dans l'autre lit,
+d'o&ugrave; il me parla, s'&eacute;tant &eacute;tendu, assez longtemps.</p>
+
+<p>Enfin, r&eacute;p&eacute;tant ce qu'il disait d'ordinaire, qu'il pouvait se mettre au
+lit tout nu avec moi, sans me faire le moindre outrage, il saute hors de
+son lit:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ma ch&eacute;rie vous allez voir combien je vais &ecirc;tre juste
+pour vous, et que je sais tenir parole.</p>
+
+<p>Et le voil&agrave; venir jusqu'&agrave; mon lit.</p>
+
+<p>Je fis quelque r&eacute;sistance, mais je dois avouer que je ne lui eusse pas
+r&eacute;sist&eacute; beaucoup, m&ecirc;me s'il n'e&ucirc;t fait nulle de ces promesses; si bien
+qu'apr&egrave;s une petite lutte, je restai tranquille, et le laissai entrer
+dans le lit; quand, il s'y fut couch&eacute;, il m'entoura de ses bras, et
+ainsi je couchai toute la nuit pr&egrave;s de lui; mais il ne me fit rien de
+plus ou ne tenta rien d'autre que de m'embrasser, dis-je, dans ses bras,
+non vraiment, et de toute la nuit; mais se leva et s'habilla le matin,
+et me laissa aussi innocente pour lui que le jour o&ugrave; je fus n&eacute;e....</p>
+
+<p>J'accorde que c'&eacute;tait l&agrave; une noble action, mais comme c'&eacute;tait ce que je
+n'avais jamais vu avant, ainsi me plongea-t-elle dans une parfaite
+stupeur. Nous f&icirc;mes le reste du voyage dans les m&ecirc;mes conditions
+qu'avant, et nous rev&icirc;nmes &agrave; Bath, o&ugrave;, comme il avait occasion d'entrer
+chez moi quand il voulait, il r&eacute;p&eacute;ta souvent la m&ecirc;me mod&eacute;ration, et
+fr&eacute;quemment je couchai avec lui; et bien que toutes les familiarit&eacute;s de
+mari et femme nous fussent habituelles cependant jamais il n'offrit
+d'aller plus loin, et il en tirait grande vanit&eacute;. Je ne dis pas que j'en
+&eacute;tais aussi enti&egrave;rement charm&eacute;e qu'il pensait que je fusse, car j'avoue
+que j'&eacute;tais bien plus vicieuse que lui.</p>
+
+<p>Nous v&eacute;c&ucirc;mes ainsi pr&egrave;s de deux ans et avec la seule exception qu'il se
+rendit trois fois &agrave; Londres durant ce temps, et qu'une fois il y
+s&eacute;journa quatre mois; mais, pour lui rendre justice, il ne cessa de me
+donner de l'argent pour m'entretenir fort bellement.</p>
+
+<p>Si nous avions continu&eacute; ainsi, j'avoue que nous aurions eu bonne raison
+de nous vanter; mais, disent les sages, il ne faut point s'aventurer
+trop pr&egrave;s du bord d'un commandement; et ainsi nous le trouv&acirc;mes; et ici
+encore je dois lui rendre la justice d'avouer que la premi&egrave;re infraction
+ne fut pas sur sa part. Ce fut une nuit que nous &eacute;tions au lit, bien
+chaudement, joyeux, et ayant bu, je pense, tous deux un peu plus que
+d'ordinaire, quoique nullement assez pour nous troubler, que je lui dis
+(je le r&eacute;p&egrave;te avec bont&eacute; et horreur d'&acirc;me) que je pouvais trouver dans
+mon c&oelig;ur de le d&eacute;gager de sa promesse pour une nuit et point davantage.</p>
+
+<p>Il me prit au mot sur-le-champ, et apr&egrave;s cela, il n'y eut plus moyen de
+lui r&eacute;sister, et en v&eacute;rit&eacute;, je n'avais point envie de lui r&eacute;sister plus
+longtemps.</p>
+
+<p>Ainsi fut rompu le gouvernement de notre vertu, et j'&eacute;changeai la place
+d'amie pour ce titre mal harmonieux et de son rauque, qui est <i>catin</i>.
+Le matin nous f&ucirc;mes tous deux &agrave; nos repentailles; je pleurai de tout
+c&oelig;ur, et lui-m&ecirc;me reconnut son chagrin; mais c'est tout ce que nous
+pouvions faire l'un et l'autre; et la route &eacute;tant ainsi d&eacute;barrass&eacute;e, les
+barri&egrave;res de la vertu et de la conscience renvers&eacute;es, nous e&ucirc;mes &agrave;
+lutter contre moins d'obstacles.</p>
+
+<p>Ce fut une morne sorte de conversation que nous entret&icirc;nmes ensemble le
+reste de cette semaine; je le regardais avec des rougeurs; et d'un
+moment &agrave; l'autre je soulevais cette objection m&eacute;lancolique: &laquo;Et si
+j'allais &ecirc;tre grosse, maintenant? Que deviendrais-je alors?&raquo;Il
+m'encourageait en me disant que, tant que je lui serais fid&egrave;le, il me le
+resterait; et que, puisque nous en &eacute;tions venus l&agrave;, ce qu'en v&eacute;rit&eacute; il
+n'avait jamais entendu, si je me trouvais grosse, il prendrait soin de
+l'enfant autant que de moi. Ceci nous renfor&ccedil;a tous deux: je lui assurai
+que si j'&eacute;tais grosse, je mourrais par manque de sage-femme, plut&ocirc;t que
+de le nommer comme p&egrave;re de l'enfant, et il m'assura que je ne serais en
+faute de rien, si je venais &agrave; &ecirc;tre grosse. Ces assurances r&eacute;ciproques
+nous endurcirent, et ensuite nous r&eacute;p&eacute;t&acirc;mes notre crime tant qu'il nous
+plut, jusqu'enfin ce que je craignais arriva, et je me trouvai grosse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que j'en fus s&ucirc;re, et que je l'eus satisfait l&agrave;-dessus, nous
+commen&ccedil;&acirc;mes &agrave; songer &agrave; prendre des mesures pour nous conduire &agrave; cette
+affaire, et je lui proposai de confier le secret &agrave; ma propri&eacute;taire, et
+de lui demander un conseil, &agrave; quoi il s'accorda; ma propri&eacute;taire, femme,
+ainsi que je trouvai, bien accoutum&eacute;e &agrave; telles choses, ne s'en mit point
+en peine; elle dit qu'elle savait bien que les choses finiraient par en
+venir l&agrave;, et nous plaisanta tr&egrave;s joyeusement tous deux; comme je l'ai
+dit, nous trouv&acirc;mes que c'&eacute;tait une vieille dame pleine d'exp&eacute;rience en
+ces sortes d'affaires; elle se chargea de tout, s'engagea &agrave; procurer une
+sage-femme et une nourrice, &agrave; &eacute;teindre toute curiosit&eacute;, et &agrave; en tirer
+notre r&eacute;putation nette, ce qu'elle fit en effet avec beaucoup d'adresse.</p>
+
+<p>Quand j'approchai du terme, elle pria mon monsieur de s'en aller &agrave;
+Londres ou de feindre son d&eacute;part; quand il fut parti, elle informa les
+officiers de la paroisse qu'il y avait chez elle une dame pr&egrave;s
+d'accoucher, mais qu'elle connaissait fort bien son mari, et leur rendit
+compte, comme elle pr&eacute;tendait, de son nom qui &eacute;tait sir Walter Cleave;
+leur disant que c'&eacute;tait un digne gentilhomme et qu'elle r&eacute;pondrait &agrave;
+toutes enqu&ecirc;tes et autres choses semblables. Ceci eut donn&eacute; bient&ocirc;t
+satisfaction aux officiers de la paroisse, et j'accouchai avec autant de
+cr&eacute;dit que si j'eusse &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement milady Cleave, et fus assist&eacute;e dans
+mon travail par trois ou quatre des plus notables bourgeoises de Bath;
+ce qui toutefois me rendit un peu plus co&ucirc;teuse pour lui; je lui
+exprimais souvent mon souci &agrave; cet &eacute;gard, mais il me priait de ne point
+m'en inqui&eacute;ter.</p>
+
+<p>Comme il m'avait munie tr&egrave;s suffisamment d'argent pour les d&eacute;penses
+extraordinaires de mes couches, j'avais sur moi tout ce qu'il peut y
+avoir de beau; mais je n'affectais point la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; ni l'extravagance;
+d'ailleurs connaissant le monde comme je l'avais fait, et qu'un tel
+genre de condition ne dure souvent pas longtemps, je prenais garde de
+mettre de c&ocirc;t&eacute; autant d'argent que je pouvais, pour quand viendraient
+&laquo;les temps de pluie&raquo;, comme je disais, lui faisant croire que j'avais
+tout d&eacute;pens&eacute; sur l'extraordinaire apparence des choses durant mes
+couches.</p>
+
+<p>Par ce moyen, avec ce qu'il m'avait donn&eacute;, et que j'ai dit plus haut,
+j'eus &agrave; la fin de mes couches deux cents guin&eacute;es &agrave; moi, comprenant aussi
+ce qui restait de mon argent.</p>
+
+<p>J'accouchai d'un beau gar&ccedil;on, vraiment, et ce fut un charmant enfant; et
+quand il l'apprit, il m'&eacute;crivit l&agrave;-dessus une lettre bien tendre et
+obligeante, et puis me dit qu'il pensait qu'il y e&ucirc;t meilleur air pour
+moi de partir pour Londres aussit&ocirc;t que je serais lev&eacute;e et remise, qu'il
+avait retenu des appartements pour moi &agrave; Hammersmith, comme si je venais
+seulement de Londres, et qu'apr&egrave;s quelque temps je retournerais &agrave; Bath
+et qu'il m'accompagnerait.</p>
+
+<p>Son offre me plut assez, et je louai un carrosse &agrave; ce propos, et prenant
+avec moi mon enfant, une nourrice pour le tenir et lui donner &agrave; t&eacute;ter et
+une fille servante, me voil&agrave; partie pour Londres.</p>
+
+<p>Il me rencontra &agrave; Reading dans sa propre voiture, o&ugrave; il me fit entrer,
+laissant les servantes et l'enfant dans le carrosse de louage, et ainsi
+m'amena &agrave; mon nouveau logement de Hammersmith, dont j'eus abondance de
+raisons d'&ecirc;tre charm&eacute;e, car c'&eacute;taient de superbes chambres.</p>
+
+<p>Et maintenant, j'&eacute;tais vraiment au point extr&ecirc;me de ce que je pouvais
+nommer prosp&eacute;rit&eacute;, et je ne d&eacute;sirais rien d'autre que d'&ecirc;tre sa femme
+par mariage, ce qui ne pouvait pas &ecirc;tre; et voil&agrave; pourquoi en toutes
+occasions je m'&eacute;tudiais &agrave; &eacute;pargner tout ce que je pouvais, comme j'ai
+dit, en pr&eacute;vision de la mis&egrave;re; sachant assez bien que telles choses ne
+durent pas toujours, que les hommes qui entretiennent des ma&icirc;tresses en
+changent souvent, en deviennent las, sont jaloux d'elles, ou une chose
+ou l'autre; et parfois les dames qui sont ainsi bien trait&eacute;es ne sont
+pas soigneuses &agrave; pr&eacute;server, par conduite prudente, l'estime de leurs
+personnes, ou le d&eacute;licat article de leur fid&eacute;lit&eacute;, d'o&ugrave; elles sont
+justement pouss&eacute;es &agrave; l'&eacute;cart avec m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Mais j'&eacute;tais assur&eacute;e sur ce point; car ainsi que je n'avais nulle
+inclinaison &agrave; changer, ainsi n'avais-je aucune mani&egrave;re de connaissance,
+partant point de tentation &agrave; d'autres vis&eacute;es; je ne tenais de soci&eacute;t&eacute;
+que dans la famille o&ugrave; je logeais, et avec la femme d'un ministre, qui
+demeurait &agrave; la porte d'aupr&egrave;s; de sorte que lorsqu'il &eacute;tait absent, je
+n'allais point faire de visites &agrave; personne, et chaque fois qu'il
+arrivait, il ne manquait pas de me trouver dans ma chambre ou ma salle
+basse; si j'allais prendre l'air, c'&eacute;tait toujours avec lui.</p>
+
+<p>Cette mani&egrave;re de vivre avec lui, autant que la sienne avec moi, &eacute;tait
+certainement la chose du monde o&ugrave; il y avait le moins de dessein; il
+m'assurait souvent que lorsqu'il avait fait d'abord ma connaissance, et
+jusqu'&agrave; la nuit m&ecirc;me o&ugrave; nous avions enfreint nos r&egrave;gles, il n'avait
+jamais entretenu le moindre dessein de coucher avec moi; qu'il avait
+toujours &eacute;prouv&eacute; une sinc&egrave;re affection pour moi, mais pas la moindre
+inclination r&eacute;elle &agrave; faire ce qu'il avait fait; je lui assurais que je
+ne l'avais jamais soup&ccedil;onn&eacute; l&agrave;-dessus; et que si la pens&eacute;e m'en f&ucirc;t
+venue, je n'eusse point si facilement c&eacute;d&eacute; aux libert&eacute;s qui nous avaient
+amen&eacute;s jusque-l&agrave;, mais que tout cela avait &eacute;t&eacute; une surprise.</p>
+
+<p>Il est vrai que depuis la premi&egrave;re heure o&ugrave; j'avais commenc&eacute; &agrave; converser
+avec lui, j'avais r&eacute;solu de le laisser coucher avec moi, s'il m'en
+priait; mais c'&eacute;tait parce que j'avais besoin de son aide, et que je ne
+connaissais point d'autre moyen de le tenir; mais quand nous f&ucirc;mes
+ensemble cette nuit-l&agrave;, et que les choses, ainsi que j'ai dit, &eacute;taient
+all&eacute;es si loin, je trouvai ma faiblesse et qu'il n'y avait pas &agrave;
+r&eacute;sister &agrave; l'inclination; mais je fus oblig&eacute;e de tout c&eacute;der avant m&ecirc;me
+qu'il le demand&acirc;t.</p>
+
+<p>Cependant, il fut si juste envers moi, qu'il ne me le reprocha jamais,
+et jamais n'exprima le moindre d&eacute;plaisir de ma conduite &agrave; nulle autre
+occasion, mais protestait toujours qu'il &eacute;tait aussi ravi de ma soci&eacute;t&eacute;
+qu'il l'avait &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re heure que nous f&ucirc;mes r&eacute;unis ensemble.</p>
+
+<p>D'autre part, quoique je ne fusse pas sans de secrets reproches de ma
+conscience pour la vie que je menais, et cela jusque dans la plus grande
+hauteur de la satisfaction que j'&eacute;prouvai, cependant j'avais la terrible
+perspective de la pauvret&eacute; et de la faim, qui m'assi&eacute;geait comme un
+spectre affreux, de sorte qu'il n'y avait pas &agrave; songer &agrave; regarder en
+arri&egrave;re; mais ainsi que la pauvret&eacute; m'y avait conduite, ainsi la crainte
+de la pauvret&eacute; m'y maintenait-elle; et fr&eacute;quemment je prenais la
+r&eacute;solution de tout abandonner, si je pouvais parvenir &agrave; &eacute;pargner assez
+d'argent pour m'entretenir; mais c'&eacute;taient des pens&eacute;es qui n'avaient
+point de poids, et chaque fois qu'il venait me trouver, elles
+s'&eacute;vanouissaient: car sa compagnie &eacute;tait si d&eacute;licieuse qu'il &eacute;tait
+impossible d'&ecirc;tre m&eacute;lancolique lorsqu'il &eacute;tait l&agrave;; ces r&eacute;flexions ne me
+venaient que pendant les heures o&ugrave; j'&eacute;tais seule.</p>
+
+<p>Je v&eacute;cus six ans dans cette condition, tout ensemble heureuse et
+infortun&eacute;e, pendant lequel temps je lui donnai trois enfants; mais le
+premier seul v&eacute;cut; et quoique ayant d&eacute;m&eacute;nag&eacute; deux fois pendant ces six
+ann&eacute;es, pourtant la sixi&egrave;me je retournai dans mon premier logement &agrave;
+Hammersmith. C'est l&agrave; que je fus surprise un matin par une lettre
+tendre, mais m&eacute;lancolique, de mon monsieur; il m'&eacute;crivait qu'il se
+sentait fort indispos&eacute; et qu'il craignait d'avoir un nouvel acc&egrave;s de
+maladie, mais que, les parents de sa femme s&eacute;journant dans sa maison, il
+serait impraticable que je vinsse aupr&egrave;s de lui; il exprimait tout le
+m&eacute;contentement qu'il en &eacute;prouvait, ayant le d&eacute;sir qu'il me f&ucirc;t possible
+de le soigner et de le veiller comme autrefois.</p>
+
+<p>Je fus extr&ecirc;mement inqui&egrave;te l&agrave;-dessus et tr&egrave;s impatiente de savoir ce
+qu'il en &eacute;tait; j'attendis quinze jours ou environ et n'eus point de
+nouvelles, ce qui me surprit, et je commen&ccedil;ai d'&ecirc;tre tr&egrave;s tourment&eacute;e,
+vraiment; je crois que je puis dire que pendant les quinze jours qui
+suivirent je fus pr&egrave;s d'&ecirc;tre &eacute;gar&eacute;e: ma difficult&eacute; principale &eacute;tait que
+je ne savais pas exactement o&ugrave; il se trouvait; car j'avais compris
+d'abord qu'il &eacute;tait dans le logement de la m&egrave;re de sa femme; mais
+m'&eacute;tant rendue &agrave; Londres, je trouvai, &agrave; l'aide des indications que
+j'avais, afin de lui &eacute;crire, comment je pourrais m'enqu&eacute;rir de lui; et
+l&agrave; je trouvai qu'il &eacute;tait dans une maison de Bloomsbury, o&ugrave; il s'&eacute;tait
+transport&eacute; avec toute sa famille; et que sa femme et la m&egrave;re de sa femme
+&eacute;taient dans la m&ecirc;me maison, quoiqu'on n'e&ucirc;t pas souffert que la femme
+apprit qu'elle s&eacute;journait sous le m&ecirc;me toit que son mari.</p>
+
+<p>L&agrave; j'appris &eacute;galement bient&ocirc;t qu'il &eacute;tait &agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;, d'o&ugrave;
+je pensai arriver &agrave; la mienne, par mon ardeur &agrave; conna&icirc;tre la v&eacute;rit&eacute;. Une
+nuit, j'eus la curiosit&eacute; de me d&eacute;guiser en fille servante, avec un
+bonnet rond et un chapeau de paille, et je m'en allai &agrave; sa porte, comme
+si je fusse envoy&eacute;e par une dame de ses voisines &agrave; l'endroit o&ugrave; il
+vivait auparavant; et, rendant des compliments aux ma&icirc;tres et aux
+ma&icirc;tresses, je dis que j'&eacute;tais envoy&eacute;e pour demander comment allait
+M..., et comment il avait repos&eacute; pendant la nuit. En apportant ce
+message, j'obtins l'occasion que je d&eacute;sirais; car, parlant &agrave; une des
+servantes, je lui tins un long conte de comm&egrave;re, et je lui tirai tous
+les d&eacute;tails de sa maladie, que je trouvai &ecirc;tre une pleur&eacute;sie,
+accompagn&eacute;e de toux et de fi&egrave;vre; elle me dit aussi qui &eacute;tait dans la
+maison, et comment allait sa femme, dont on avait quelque espoir, par
+son rapport, qu'elle pourrait recouvrer sa raison; mais pour le
+gentilhomme lui-m&ecirc;me, les m&eacute;decins disaient qu'il y avait bien peu
+d'espoir, que le matin ils avaient cru qu'il &eacute;tait sur le point de
+mourir, et qu'il n'en valait gu&egrave;re mieux &agrave; cette heure, car on
+n'esp&eacute;rait pas lui voir passer la nuit.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait une lourde nouvelle pour moi, et je commen&ccedil;ai maintenant &agrave;
+voir la fin de ma prosp&eacute;rit&eacute;, et &agrave; comprendre que j'avais bien fait
+d'agir en bonne m&eacute;nag&egrave;re et d'avoir mis quelque peu de c&ocirc;t&eacute; pendant
+qu'il &eacute;tait en vie, car maintenant aucune vue ne s'ouvrait devant moi
+pour soutenir mon existence.</p>
+
+<p>Ce qui pesait bien lourdement aussi sur mon esprit, c'est que j'avais un
+fils, un bel enfant aimable, qui avait plus de cinq ans d'&acirc;ge, et point
+de provision faite pour lui, du moins &agrave; ma connaissance; avec ces
+consid&eacute;rations et un c&oelig;ur triste je rentrai &agrave; la maison ce soir-l&agrave; et
+je commen&ccedil;ai de me demander comment j'allais vivre, et de quelle mani&egrave;re
+j'allais passer mon temps pour le reste de ma vie.</p>
+
+<p>Vous pouvez bien penser que je n'eus point de repos que je ne
+m'informasse de nouveau tr&egrave;s rapidement de ce qui &eacute;tait advenu; et
+n'osant m'aventurer moi-m&ecirc;me, j'envoyai plusieurs faux messagers, jusque
+apr&egrave;s avoir attendu quinze jours encore, je trouvai qu'il y avait
+quelque espoir qu'il p&ucirc;t vivre, quoiqu'il fut toujours bien mal; alors
+je cessai d'envoyer chercher des nouvelles, et quelque temps apr&egrave;s je
+sus dans le voisinage qu'il se levait dans sa chambre, et puis qu'il
+avait pu sortir.</p>
+
+<p>Je n'eus point de doute alors que je n'ou&iuml;rais bient&ocirc;t quelque nouvelle
+de lui, et commen&ccedil;ai de me r&eacute;conforter sur ma condition, pensant qu'elle
+f&ucirc;t r&eacute;tablie; j'attendis une semaine, et deux semaines et avec
+infiniment de surprise, pr&egrave;s de deux mois, et n'appris rien, sinon
+qu'&eacute;tant remis, il &eacute;tait parti pour la campagne, afin de prendre l'air
+apr&egrave;s sa maladie; ensuite il se passa deux mois encore, et puis je sus
+qu'il &eacute;tait revenu dans sa maison de ville, mais je ne re&ccedil;us rien de
+lui.</p>
+
+<p>Je lui avais &eacute;crit plusieurs lettres et les avais adress&eacute;es comme
+d'ordinaire; et je trouvai qu'on en &eacute;tait venu chercher deux ou trois,
+mais point les autres. Je lui &eacute;crivis encore d'une mani&egrave;re plus
+pressante que jamais, et dans l'une d'elles, je lui fis savoir que je
+serais oblig&eacute;e de venir le trouver moi-m&ecirc;me, repr&eacute;sentant ma condition,
+le loyer du logement &agrave; payer, toute provision pour l'enfant qui
+manquait, et mon d&eacute;plorable &eacute;tat, d&eacute;nu&eacute;e de tout entretien, apr&egrave;s son
+tr&egrave;s solennel engagement qu'il aurait soin de moi et me pourvoirait; je
+fis une copie de cette lettre, et trouvant qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e pr&egrave;s
+d'un mois dans la maison o&ugrave; je l'avais adress&eacute;e sans qu'on f&ucirc;t venu la
+chercher, je trouvai moyen d'en faire mettre une copie dans ses mains &agrave;
+une maison de caf&eacute; o&ugrave; je trouvai qu'il avait coutume d'aller.</p>
+
+<p>Cette lettre lui arracha une r&eacute;ponse, par laquelle je vis bien que je
+serais abandonn&eacute;e, mais o&ugrave; je d&eacute;couvris qu'il m'avait envoy&eacute; quelque
+temps auparavant une lettre afin de me prier de retourner &agrave; Bath; j'en
+viendrai tout &agrave; l'heure &agrave; son contenu.</p>
+
+<p>Il est vrai que les lits de maladie am&egrave;nent des temps o&ugrave; des liaisons
+telles que celles-ci sont consid&eacute;r&eacute;es avec des visages diff&eacute;rents et
+regard&eacute;es avec d'autres yeux que nous ne les avions vues auparavant; mon
+amant &eacute;tait all&eacute; aux portes de la mort et sur le bord extr&ecirc;me de
+l'&eacute;ternit&eacute; et, para&icirc;t-il, avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; d'un juste remords et de
+r&eacute;flexions graves sur sa vie pass&eacute;e de galanterie et de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;: et,
+entre autres, sa criminelle liaison avec moi, qui n'&eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; ni
+plus ni moins qu'une longue vie continue d'adult&egrave;re, s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave;
+lui telle qu'elle &eacute;tait, non plus telle qu'autrefois il la pensait &ecirc;tre,
+et il la regardait maintenant avec une juste horreur. Les bonnes m&oelig;urs
+et la justice de ce gentilhomme l'emp&ecirc;ch&egrave;rent d'aller &agrave; l'extr&ecirc;me, mais
+voici tout net ce qu'il fit en cette affaire; il s'aper&ccedil;ut par ma
+derni&egrave;re lettre et par les autres qu'il se fit apporter que je n'&eacute;tais
+point partie, pour Bath et que sa premi&egrave;re lettre ne m'&eacute;tait point venue
+en main, sur quoi il m'&eacute;crit la suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;Je suis surpris que ma lettre dat&eacute;e du 8 du mois dernier ne vous soit
+point venue en main; je vous donne ma parole qu'elle a &eacute;t&eacute; remise &agrave;
+votre logement, et aux mains de votre servante.</p>
+
+<p>&laquo;Il est inutile que je vous fasse conna&icirc;tre quelle a &eacute;t&eacute; ma condition
+depuis quelque temps pass&eacute;; et comment, &eacute;tant all&eacute; jusqu'au nord de la
+tombe, par une gr&acirc;ce inesp&eacute;r&eacute;e du ciel, et que j'ai bien peu m&eacute;rit&eacute;e,
+j'ai &eacute;t&eacute; rendu &agrave; la vie; dans la condition o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute;, vous ne serez
+point &eacute;tonn&eacute;e que notre malheureuse liaison n'ait pas &eacute;t&eacute; le moindre des
+fardeaux qui pesaient sur ma conscience; je n'ai point besoin d'en dire
+davantage; les choses dont il faut se repentir doivent aussi &ecirc;tre
+r&eacute;form&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Je serais d&eacute;sireux de vous voir songer &agrave; rentrer &agrave; Bath; je joins &agrave;
+cette lettre un billet de 50&pound; pour que vous puissiez liquider votre
+loyer et payer les menus frais de votre voyage. J'esp&egrave;re que ce ne sera
+pas pour vous une surprise si j'ajoute que pour cette raison seule, et
+sans aucune offense de votre part, je ne peux plus vous revoir; je
+prendrai de l'enfant le soin qu'il faudra, soit que vous le laissiez
+ici, soit que vous l'emmeniez, comme il vous plaira; je vous souhaite de
+pareilles r&eacute;flexions, et qu'elles puissent tourner &agrave; votre avantage.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, etc.&raquo;</p>
+
+<p>Je fus frapp&eacute;e par cette lettre comme de mille blessures; les reproches
+de ma conscience &eacute;taient tels que je ne saurais les exprimer, car je
+n'&eacute;tais pas aveugle &agrave; mon propre crime; et je r&eacute;fl&eacute;chissais que j'eusse
+pu avec moins d'offense continuer avec mon fr&egrave;re, puisqu'il n'y avait
+pas de crime au moins dans le fait de notre mariage, aucun de nous ne
+sachant rien.</p>
+
+<p>Mais je ne songeai pas une seule fois que pendant tout ce temps j'&eacute;tais
+une femme mari&eacute;e, la femme de M..., le marchand de toiles, qui, bien
+qu'il m'e&ucirc;t quitt&eacute;e par n&eacute;cessit&eacute; de sa condition, n'avait point le
+pouvoir de me d&eacute;lier du contrat de mariage qu'il y avait entre nous, ni
+de me donner la libert&eacute; l&eacute;gale de me remarier; si bien que je n'avais
+rien &eacute;t&eacute; moins pendant tout ce temps qu'une prostitu&eacute;e et une femme
+adult&egrave;re. Je me reprochai alors les libert&eacute;s que j'avais prises, et
+d'avoir servi de pi&egrave;ge pour ce gentilhomme, et d'avoir &eacute;t&eacute; la principale
+coupable; et maintenant, par grande merci, il avait &eacute;t&eacute; arrach&eacute; &agrave;
+l'ab&icirc;me par &oelig;uvre convaincante sur son esprit; mais moi, je restais l&agrave;
+comme si j'eusse &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e par le ciel pour continuer ma route dans
+le mal.</p>
+
+<p>Dans ces r&eacute;flexions, je continuai tr&egrave;s pensive et triste pendant presque
+un mois, et je ne retournai pas &agrave; Bath, n'ayant aucune inclination &agrave; me
+retrouver avec la femme aupr&egrave;s de qui j'avais &eacute;t&eacute; avant, de peur que,
+ainsi que je croyais, elle me pouss&acirc;t &agrave; quelque mauvais genre de vie,
+comme elle l'avait fait; et d'ailleurs, j'avais honte qu'elle apprit que
+j'avais &eacute;t&eacute; rejet&eacute;e et d&eacute;laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Et maintenant j'&eacute;tais grandement troubl&eacute;e au sujet de mon petit gar&ccedil;on;
+c'&eacute;tait pour moi la mort de me s&eacute;parer de cet enfant; et pourtant quand
+je consid&eacute;rais le danger qu'il y avait d'&ecirc;tre abandonn&eacute;e un jour ou
+l'autre avec lui, sans avoir les moyens de l'entretenir, je me d&eacute;cidais
+&agrave; le quitter; mais finalement je r&eacute;solus de demeurer moi-m&ecirc;me pr&egrave;s de
+lui, afin d'avoir la satisfaction de le voir, sans le souci de l'&eacute;lever.</p>
+
+<p>J'&eacute;crivis donc &agrave; mon monsieur une courte lettre o&ugrave; je lui disais que
+j'avais ob&eacute;i &agrave; ses ordres en toutes choses, sauf sur le point de mon
+retour &agrave; Bath; que bien que notre s&eacute;paration fut pour moi un coup dont
+je ne pourrais jamais me remettre, pourtant j'&eacute;tais enti&egrave;rement
+persuad&eacute;e que ses r&eacute;flexions &eacute;taient justes et que je serais bien loin
+de d&eacute;sirer m'opposer &agrave; sa r&eacute;forme.</p>
+
+<p>Puis je lui repr&eacute;sentai ma propre condition dans les termes les plus
+&eacute;mouvants. Je lui dis que j'entretenais l'espoir que ces infortun&eacute;es
+d&eacute;tresses qui d'abord l'avaient &eacute;mu d'une g&eacute;n&eacute;reuse amiti&eacute; pour moi,
+pourraient un peu l'apitoyer maintenant, bien que la partie criminelle
+de notre liaison o&ugrave; je pensais qu'aucun de nous n'entendait tomber alors
+f&ucirc;t rompue d&eacute;sormais; que je d&eacute;sirais me repentir aussi sinc&egrave;rement
+qu'il l'avait fait, mais je le suppliais de me placer en quelque
+condition o&ugrave; je ne fusse pas expos&eacute;e aux tentations par l'affreuse
+perspective de la pauvret&eacute; et de la d&eacute;tresse; et s'il avait la moindre
+appr&eacute;hension sur les ennuis que je pourrais lui causer, je le priais de
+me mettre en &eacute;tat de retourner aupr&egrave;s de ma m&egrave;re en Virginie, d'o&ugrave; il
+savait que j'&eacute;tais venue, ce qui mettrait fin &agrave; toutes les craintes qui
+pourraient lui venir l&agrave;-dessus; je terminais en lui assurant que s'il
+voulait m'envoyer 50&pound; de plus pour faciliter mon d&eacute;part, je lui
+renverrais une quittance g&eacute;n&eacute;rale: et lui promettrais de ne plus le
+troubler par aucune importunit&eacute;, &agrave; moins que ce f&ucirc;t pour demander de
+bonnes nouvelles de mon enfant que j'enverrais chercher, si je trouvais
+ma m&egrave;re vivante et que ma condition &eacute;tait ais&eacute;e, et dont je pourrais
+alors le d&eacute;charger.</p>
+
+<p>Or, tout ceci &eacute;tait une duperie, en ce que je n'avais nulle intention
+d'aller en Virginie, ainsi que le r&eacute;cit des affaires que j'y avais eues,
+peut convaincre quiconque; mais l'objet &eacute;tait de tirer de lui ces
+derni&egrave;res 50&pound;, sachant fort bien que ce serait le dernier sou que
+j'aurais &agrave; attendre de lui.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, l'argument que j'avais envoy&eacute; en lui promettant une quittance
+g&eacute;n&eacute;rale et de ne plus jamais l'inqui&eacute;ter, pr&eacute;valut effectivement, et il
+m'envoya un billet pour cette somme par une personne qui m'apportait une
+quittance g&eacute;n&eacute;rale &agrave; signer, ce que je fis franchement; et ainsi, bien
+am&egrave;rement contre ma volont&eacute;, l'affaire se trouva enti&egrave;rement termin&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant une personne isol&eacute;e, de nouveau, comme je puis bien
+m'appeler; j'&eacute;tais d&eacute;li&eacute;e de toutes les obligations soit de femme
+mari&eacute;e, soit de ma&icirc;tresse, qui fussent au monde; except&eacute; mon mari le
+marchand de toile dont je n'avais pas entendu parler maintenant depuis
+pr&egrave;s de quinze ans, personne ne pouvait me bl&acirc;mer pour me croire
+enti&egrave;rement lib&eacute;r&eacute;e de tous; consid&eacute;rant surtout qu'il m'avait dit &agrave; son
+d&eacute;part que si je n'avais point de nouvelles fr&eacute;quentes de lui, j'en
+devrais conclure qu'il &eacute;tait mort, et que je pourrais librement me
+remarier avec celui qu'il me plairait.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai maintenant &agrave; dresser mes comptes; j'avais par maintes
+lettres et grande importunit&eacute;, et aussi par l'intercession de ma m&egrave;re,
+obtenu de mon fr&egrave;re un nouvel envoi de quelques marchandises de
+Virginie, afin de compenser l'avarie de la cargaison que j'avais
+emport&eacute;e et ceci aussi avait &eacute;t&eacute; &agrave; la condition que je lui scellerais
+une quittance g&eacute;n&eacute;rale, ce que j'avais d&ucirc; promettre, si dur que cela me
+par&ucirc;t. Je sus si bien disposer mes affaires, que je fis enlever les
+marchandises, avant d'avoir sign&eacute; la quittance: et ensuite je d&eacute;couvris
+sans cesse un pr&eacute;texte ou l'autre pour m'&eacute;chapper et remettre la
+signature; jusque enfin je pr&eacute;tendis qu'il me fallait &eacute;crire &agrave; mon fr&egrave;re
+avant de rien faire.</p>
+
+<p>En comptant cette rentr&eacute;e et avant d'avoir obtenu les derni&egrave;res 50&pound;, je
+trouvai que ma fortune se montait tout compris, &agrave; environ 400&pound;; de sorte
+qu'avec cette somme je poss&eacute;dais plus de 450&pound;. J'aurais pu &eacute;conomiser
+100&pound; de plus, si je n'avais rencontr&eacute; un malheur qui fut celui ci:
+l'orf&egrave;vre &agrave; qui je les avais confi&eacute;es fit banqueroute, de sorte que je
+perdis 70&pound; de mon argent, l'accommodement de cet homme n'ayant pas donn&eacute;
+plus de 30 p. 100. J'avais un peu d'argenterie mais pas beaucoup, et
+j'&eacute;tais assez bien garnie d'habits et de linge.</p>
+
+<p>Avec ce fonds j'avais &agrave; recommencer la vie dans ce monde; mais il faut
+bien penser que je n'&eacute;tais plus la m&ecirc;me femme que lorsque je vivais &agrave;
+Rotherhithe; car en premier lieu j'&eacute;tais plus vieille de pr&egrave;s de vingt
+ans et je n'&eacute;tais nullement avantag&eacute;e par ce surcro&icirc;t d'ann&eacute;es, ni par
+mes p&eacute;r&eacute;grinations en Virginie, aller et retour, et quoique n'omettant
+rien qui p&ucirc;t me rehausser sinon de me peindre, &agrave; quoi je ne m'abaissai
+jamais, cependant on verra toujours quelque diff&eacute;rence entre une femme
+de vingt-cinq ans et une femme qui en a quarante-deux.</p>
+
+<p>Je faisais d'innombrables projets pour mon &eacute;tat de vie futur, et je
+commen&ccedil;ai &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir tr&egrave;s s&eacute;rieusement &agrave; ce que je ferais, mais rien ne
+se pr&eacute;sentait. Je prenais bien garde &agrave; ce que le monde me pr&icirc;t pour plus
+que je n'&eacute;tais, et je faisais dire que j'&eacute;tais une grande fortune et que
+mes biens &eacute;taient entre mes mains: la derni&egrave;re chose &eacute;tait vraie, la
+premi&egrave;re comme j'ai dit. Je n'avais pas de connaissances, ce qui &eacute;tait
+une de mes pires infortunes, et la cons&eacute;quence en &eacute;tait que je n'avais
+personne pour me donner conseil, et par-dessus tout, que je n'avais
+personne &agrave; qui je pusse en confidence dire le secret de ma condition; et
+je trouvai par exp&eacute;rience qu'&ecirc;tre sans amis est la pire des situations,
+apr&egrave;s la mis&egrave;re, o&ugrave; une femme puisse &ecirc;tre r&eacute;duite; je dis &laquo;femme&raquo;parce
+qu'il est &eacute;vident que les hommes peuvent &ecirc;tre leurs propres conseillers
+et directeurs et savoir se tirer des difficult&eacute;s et des affaires mieux
+que les femmes; mais si une femme n'a pas d'ami pour lui faire part de
+ses ennuis, pour lui donner aide et conseil, c'est dix contre un qu'elle
+est perdue, oui, et plus elle a d'argent, plus elle est en danger d'&ecirc;tre
+tromp&eacute;e et qu'on lui fasse tort: et c'&eacute;tait mon cas dans l'affaire des
+100&pound; que j'avais laiss&eacute;es aux mains de l'orf&egrave;vre que j'ai dit, dont le
+cr&eacute;dit, para&icirc;t-il, allait baissant d&eacute;j&agrave; auparavant; mais n'ayant
+personne que je pusse consulter, je n'en avais rien appris et perdu mon
+argent.</p>
+
+<p>Quand une femme est ainsi esseul&eacute;e et vide de conseil, elle est tout
+justement semblable &agrave; un sac d'argent ou &agrave; un joyau tomb&eacute; sur la
+grand'route qui sera la proie du premier venu: s'il se rencontre un
+homme de vertu et de bons principes pour le trouver, il le fera crier
+par le crieur, et le propri&eacute;taire pourra venir &agrave; le savoir; mais combien
+de fois de telles choses tomberont-elles dans des mains qui ne se feront
+pas scrupule de les saisir pour une fois qu'elles viendront en de bonnes
+mains?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;videmment mon cas, car j'&eacute;tais maintenant une femme libre,
+errante et d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, et n'avais ni aide ni assistance, ni guide de ma
+conduite; je savais ce que je visais et ce dont j'avais besoin, mais je
+ne savais rien de la mani&egrave;re de parvenir &agrave; mon but par des moyens
+directs; j'avais besoin d'&ecirc;tre plac&eacute;e dans une condition d'existence
+s&ucirc;re, et si je me fusse trouv&eacute;e rencontrer un bon mari sobre, je lui
+eusse &eacute;t&eacute; femme aussi fid&egrave;le que la vertu m&ecirc;me e&ucirc;t pu la former. Si
+j'avais agi diff&eacute;remment, c'est que le vice &eacute;tait toujours entr&eacute; par la
+porte de la n&eacute;cessit&eacute;, non par la porte de l'inclination, et je
+comprenais trop bien par le manque que j'en avais la valeur d'une vie
+tranquillement &eacute;tablie, pour faire quoi que ce f&ucirc;t qui p&ucirc;t en ali&eacute;ner la
+f&eacute;licit&eacute;; oui, et j'aurais fait une meilleure femme pour toutes les
+difficult&eacute;s que j'avais travers&eacute;es, oh! infiniment meilleure: et jamais,
+en aucun temps que j'avais &eacute;t&eacute; mari&eacute;e, je n'avais donn&eacute; &agrave; mes maris la
+moindre inqui&eacute;tude sur le sujet de ma conduite.</p>
+
+<p>Mais tout cela n'&eacute;tait rien; je ne trouvais point de perspective
+encourageante; j'attendais; je vivais r&eacute;guli&egrave;rement, et avec autant de
+frugalit&eacute; que le comportait ma condition; mais rien ne se pr&eacute;sentait, et
+mon capital diminuait &agrave; vue d'&oelig;il; je ne savais que faire; la terreur
+de la pauvret&eacute; qui s'approchait pesait gravement sur mes esprits:
+j'avais un peu d'argent, mais je ne savais o&ugrave; le placer, et l'int&eacute;r&ecirc;t
+n'en suffirait pas &agrave; m'entretenir, au moins &agrave; Londres.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin une nouvelle sc&egrave;ne s'ouvrit. Il y avait dans la maison o&ugrave; je
+logeais une dame des provinces du Nord et rien n'&eacute;tait plus fr&eacute;quent
+dans ses discours que l'&eacute;loge qu'elle faisait du bon march&eacute; des
+provisions et de la facile mani&egrave;re de vivre dans son pays; combien tout
+&eacute;tait abondant et &agrave; bas prix, combien la soci&eacute;t&eacute; y &eacute;tait agr&eacute;able, et
+d'autres choses semblables; jusque enfin je lui dis qu'elle m'avait
+presque tent&eacute;e d'aller vivre dans son pays; car moi qui &eacute;tais veuve,
+bien que j'eusse suffisamment pour vivre, cependant je n'avais pas de
+moyens d'augmenter mes revenus, et que Londres &eacute;tait un endroit rempli
+d'extravagances; que je voyais bien que je ne pourrais y vivre &agrave; moins
+de cent livres par an, sinon en me privant de toute compagnie, de
+domestique, en ne paraissant jamais dans la soci&eacute;t&eacute;, en m'enterrant dans
+le priv&eacute;, comme si j'y fusse contrainte par n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>J'aurais d&ucirc; observer qu'on lui avait toujours fait croire, ainsi qu'&agrave;
+tout le monde, que j'&eacute;tais une grande fortune, ou au moins que j'avais
+trois ou quatre mille livres, sinon plus, et que le tout &eacute;tait entre mes
+mains; et elle se montra infiniment engageante, sit&ocirc;t qu'elle vit que
+j'avais l'ombre d'un penchant &agrave; aller dans son pays; elle me dit
+qu'elle avait une s&oelig;ur qui vivait pr&egrave;s de Liverpool, que son fr&egrave;re y
+&eacute;tait gentilhomme de fort grande importance, et avait aussi de vastes
+domaines en Irlande; qu'elle partirait elle-m&ecirc;me pour s'y rendre dans
+deux mois; et que si je voulais bien lui accorder ma soci&eacute;t&eacute; jusque-l&agrave;,
+je serais re&ccedil;ue aussi bien qu'elle-m&ecirc;me, un mois ou davantage, s'il me
+plaisait, afin de voir si le pays me conviendrait; et que si je me
+d&eacute;cidais &agrave; m'y &eacute;tablir, elle s'engageait &agrave; veiller, quoiqu'ils
+n'entretinssent pas eux-m&ecirc;mes de pensionnaires, &agrave; ce que je fusse
+recommand&eacute;e &agrave; quelque famille agr&eacute;able o&ugrave; je serais plac&eacute;e &agrave; ma
+satisfaction.</p>
+
+<p>Si cette femme avait connu ma v&eacute;ritable condition, elle n'aurait jamais
+tendu tant de pi&egrave;ges ni fait tant de lassantes d&eacute;marches pour prendre
+une pauvre cr&eacute;ature d&eacute;sol&eacute;e, qui, une fois prise, ne devait point &ecirc;tre
+bonne &agrave; grand'chose; et en v&eacute;rit&eacute; moi, dont le cas &eacute;tait presque
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, et ne me semblait gu&egrave;re pouvoir &ecirc;tre bien pire, je n'&eacute;tais
+pas fort soucieuse de ce qui pouvait m'arriver pourvu qu'on ne me f&icirc;t
+point de mal, j'entends &agrave; mon corps; de sorte que je souffris quoique
+non sans beaucoup d'invitations, et de grandes professions d'amiti&eacute;
+sinc&egrave;re et de tendresse v&eacute;ritable, je souffris, dis-je, de me laisser
+persuader de partir avec elle; et je me pr&eacute;parai en cons&eacute;quence pour un
+voyage, quoique ne sachant absolument pas o&ugrave; je devais aller.</p>
+
+<p>Et maintenant je me trouvais dans une grande d&eacute;tresse: le peu que
+j'avais au monde &eacute;tait tout en argent sauf, comme j'ai dit avant, un peu
+d'argenterie, du linge et mes habits; pour des meubles ou objets de
+m&eacute;nage, j'en avais peu ou point, car je vivais toujours dans des
+logements meubl&eacute;s; mais je n'avais pas un ami au monde &agrave; qui confier le
+peu que j'avais ou qui p&ucirc;t m'apprendre &agrave; en disposer; je pensai &agrave; la
+Banque et aux autres Compagnies de Londres, mais je n'avais point d'ami
+&agrave; qui je pourrais en remettre le soin et le gouvernement; quant &agrave; garder
+ou &agrave; porter sur moi des billets de banque, des billets de change &agrave;
+ordre, ou telles choses, je le consid&eacute;rais comme imprudent, car si je
+venais &agrave; les perdre, mon argent &eacute;tait perdu, et j'&eacute;tais ruin&eacute;e; et
+d'autre part, je craignais d'&ecirc;tre vol&eacute;e ou peut-&ecirc;tre assassin&eacute;e en
+quelque lieu &eacute;tranger, si on les voyait et je ne savais que faire.</p>
+
+<p>Il me vint &agrave; la pens&eacute;e, un matin, d'aller moi-m&ecirc;me &agrave; la Banque, o&ugrave;
+j'&eacute;tais souvent venue recevoir l'int&eacute;r&ecirc;t de quelques billets que
+j'avais, et o&ugrave; j'avais trouv&eacute; le clerc, &agrave; qui je m'adressais, fort
+honn&ecirc;te pour moi, et de si bonne foi qu'un jour ou j'avais mal compt&eacute;
+mon argent et pris moins que mon d&ucirc;, comme je m'en allais, il me fit
+remarquer l'erreur et me donna la diff&eacute;rence qu'il e&ucirc;t pu mettre dans sa
+poche.</p>
+
+<p>J'allai donc le trouver, et lui demandai s'il voulait bien prendre la
+peine de me donner un conseil, &agrave; moi, pauvre veuve sans amis, qui ne
+savais comment faire. Il me dit que si je d&eacute;sirais son opinion sur quoi
+que ce fut dans ce qui touchait &agrave; ses affaires, il ferait de son mieux
+pour m'emp&ecirc;cher d'&eacute;prouver aucun tort; mais qu'il me recommanderait
+aussi &agrave; une bonne personne sobre de ma connaissance, qui &eacute;tait &eacute;galement
+clerc dans les m&ecirc;mes affaires, quoique non dans leur maison, dont le
+jugement &eacute;tait sain, et de l'honn&ecirc;tet&eacute; de qui je pouvais &ecirc;tre assur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Car, ajouta-t-il, je r&eacute;pondrai pour lui et pour chaque pas qu'il fera;
+s'il vous fait tort, madame, d'un fardin, que la faute en soit rejet&eacute;e
+sur moi; et il est enchant&eacute; de venir en aide &agrave; des gens qui sont dans
+votre situation: il le fait par acte de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Je fus un peu prise de court &agrave; ces paroles, mais apr&egrave;s un silence, je
+lui dis que j'eusse pr&eacute;f&eacute;r&eacute; me fier &agrave; lui, parce que je l'avais reconnu
+honn&ecirc;te, mais que si cela ne pouvait &ecirc;tre, je prendrais sa
+recommandation, plut&ocirc;t que celle de qui que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;J'ose dire, madame, reprit-il, que vous serez aussi satisfaite de mon
+ami que de moi-m&ecirc;me, et il est parfaitement en &eacute;tat de vous assister, ce
+que je ne suis point.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'il avait ses mains pleines des affaires de la Banque et
+qu'il s'&eacute;tait engag&eacute; &agrave; ne pas s'occuper d'autres affaires que de celles
+de son bureau; il ajouta que son ami ne me demanderait rien pour son
+avis ou son assistance, et ceci, en v&eacute;rit&eacute;, m'encouragea.</p>
+
+<p>Il fixa le m&ecirc;me soir, apr&egrave;s que la Banque serait ferm&eacute;e, pour me faire
+rencontrer avec son ami. Aussit&ocirc;t que j'eus vu cet ami et qu'il n'eut
+fait que commencer &agrave; parler de ce qui m'amenait, je fus pleinement
+persuad&eacute;e que j'avais affaire &agrave; un tr&egrave;s honn&ecirc;te homme; son visage le
+disait clairement, et sa renomm&eacute;e, comme je l'appris plus tard, &eacute;tait
+partout si bonne, que je n'avais plus de cause d'entretenir des doutes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la premi&egrave;re entrevue, o&ugrave; je dis seulement ce que j'avais dit
+auparavant, il m'appointa &agrave; venir le jour suivant, me disant que
+cependant je pourrais me satisfaire sur son compte par enqu&ecirc;te, ce que
+toutefois je ne savais comment faire, n'ayant moi-m&ecirc;me aucune
+connaissance.</p>
+
+<p>En effet, je vins le trouver le lendemain, que j'entrai plus librement
+avec lui dans mon cas; je lui exposai amplement ma condition: que
+j'&eacute;tais une veuve venue d'Am&eacute;rique compl&egrave;tement esseul&eacute;e et sans amis,
+que j'avais un peu d'argent, mais bien peu, et que j'&eacute;tais pr&egrave;s d'&ecirc;tre
+forcen&eacute;e de crainte de le perdre, n'ayant point d'ami au monde &agrave; qui en
+confier le soin; que j'allais dans le nord de l'Angleterre pour y vivre
+&agrave; bon compte, et ne pas gaspiller mon capital; que, bien volontiers je
+placerais mon argent &agrave; la Banque, mais que je n'osais me risquer &agrave;
+porter les billets sur moi; et comment correspondre l&agrave;-dessus, ou avec
+qui, voil&agrave; ce que je ne savais point.</p>
+
+<p>Il me dit que je pourrais placer mon argent &agrave; la Banque, en compte, et
+que l'entr&eacute;e qu'on en ferait sur les livres me donnerait droit de le
+retirer quand il me plairait; que, lorsque je serais dans le Nord, je
+pourrais tirer des billets sur le caissier, et en recevoir le montant &agrave;
+volont&eacute;; mais qu'alors on le consid&eacute;rerait comme de l'argent qui roule,
+et qu'on ne me donnerait point d'int&eacute;r&ecirc;t dessus; que je pouvais aussi
+acheter des actions, qu'on me conserverait en d&eacute;p&ocirc;t; mais qu'alors, si
+je d&eacute;sirais en disposer, il me faudrait venir en ville pour op&eacute;rer le
+transfert, et que ce serait m&ecirc;me avec quelque difficult&eacute; que je
+toucherai le dividende semestriel, &agrave; moins de venir le recevoir en
+personne, ou d'avoir quelque ami &agrave; qui je pusse me fier, et au nom de
+qui fussent les actions, afin qu'il p&ucirc;t agir pour moi, et que nous
+rencontrions alors la m&ecirc;me difficult&eacute; qu'avant, et l&agrave;-dessus il me
+regarda fixement et sourit un peu.</p>
+
+<p>Enfin il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne choisissez-vous pas un g&eacute;rant, madame, qui vous prendrait
+tout ensemble, vous et votre argent, et ainsi tout souci vous serait
+&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et l'argent aussi peut-&ecirc;tre, dis-je, car je trouve que
+le risque est aussi grand de cette fa&ccedil;on que de l'autre.</p>
+
+<p>Mais je me souviens que je me dis secr&egrave;tement: Je voudrais bien que la
+question fut pos&eacute;e franchement, et je r&eacute;fl&eacute;chirais tr&egrave;s s&eacute;rieusement
+avant de r&eacute;pondre NON.</p>
+
+<p>Il continua assez longtemps ainsi, et je crus une ou deux fois qu'il
+avait des intentions s&eacute;rieuses, mais, &agrave; mon r&eacute;el chagrin, je trouvai
+qu'il avait une femme; je me mis &agrave; penser qu'il f&ucirc;t dans la condition de
+mon dernier amant, et que sa femme f&ucirc;t lunatique, ou quelque chose
+d'approchant. Pourtant nous ne f&icirc;mes pas plus de discours ce jour-l&agrave;,
+mais il me dit qu'il &eacute;tait en trop grande presse d'affaires, mais que si
+je voulais venir chez lui quand son travail serait fini, il r&eacute;fl&eacute;chirait
+&agrave; ce qu'on pourrait faire pour moi, afin de mettre mes affaires en &eacute;tat
+de s&eacute;curit&eacute;, je lui dis que je viendrais, et le priai de m'indiquer o&ugrave;
+il demeurait; il me donna l'adresse par &eacute;crit, et, en me la donnant, il
+me la lut et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, puisque vous voulez bien vous fier &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dis-je, je crois que je puis me fier &agrave; vous, car vous
+avez une femme, dites-vous, et moi je ne cherche point un mari;
+d'ailleurs, je me risque &agrave; vous confier mon argent, qui est tout ce que
+je poss&egrave;de au monde, et, si je le perdais, je ne pourrais me fier &agrave; quoi
+que ce f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il dit l&agrave;-dessus plusieurs choses fort plaisamment, qui &eacute;taient belles
+et courtoises, et m'eussent infiniment plu, si elles eussent &eacute;t&eacute;
+s&eacute;rieuses; mais enfin je pris les indications qu'il m'avait donn&eacute;es, et
+je m'accordai &agrave; me trouver chez lui le m&ecirc;me soir &agrave; sept heures.</p>
+
+<p>Lorsque j'arrivai, il me fit plusieurs propositions pour placer mon
+argent &agrave; la Banque, afin que je pusse en recevoir l'int&eacute;r&ecirc;t; mais il
+d&eacute;couvrait toujours quelque difficult&eacute; ou il ne voyait point de s&ucirc;ret&eacute;,
+et je trouvai en lui une honn&ecirc;tet&eacute; si sinc&egrave;rement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, que je
+commen&ccedil;ai de croire que j'avais certainement trouv&eacute; l'honn&ecirc;te homme
+qu'il me fallait, et que jamais je ne pourrais tomber en meilleures
+mains; de sorte que je lui dis, avec infiniment de franchise, que je
+n'avais point rencontr&eacute; encore homme ou femme o&ugrave; je pusse me fier, mais
+que je voyais qu'il prenait un souci tant d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; de mon salut, que
+je lui confierais librement le gouvernement du peu que j'avais, s'il
+voulait accepter d'&ecirc;tre l'intendant d'une pauvre veuve qui ne pouvait
+lui donner de salaire.</p>
+
+<p>Il sourit; puis, se levant avec tr&egrave;s grand respect, me salua; il me dit
+qu'il ne pouvait qu'&ecirc;tre charm&eacute; que j'eusse si bonne opinion de lui;
+qu'il ne me tromperait point et ferait tout ce qui &eacute;tait possible pour
+me servir, sans aucunement attendre de salaire; mais qu'il ne pouvait en
+aucune fa&ccedil;on accepter un mandat qui pourrait l'amener &agrave; se faire
+soup&ccedil;onner d'agissements int&eacute;ress&eacute;s, et que si je venais &agrave; mourir, il
+pourrait avoir des discussions avec mes ex&eacute;cuteurs, dont il lui
+r&eacute;pugnerait fort de s'embarrasser.</p>
+
+<p>Je lui dis que si c'&eacute;taient l&agrave; toutes les objections, je les l&egrave;verais
+bient&ocirc;t et le convaincrais qu'il n'y avait pas lieu de craindre la
+moindre difficult&eacute;; car, d'abord, pour ce qui &eacute;tait de le soup&ccedil;onner, si
+jamais une telle pens&eacute;e pouvait se pr&eacute;senter, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; maintenant le
+moment de le soup&ccedil;onner et de ne pas remettre mon bien entre ses mains;
+et le moment que je viendrais &agrave; le soup&ccedil;onner, il n'aurait qu'&agrave;
+abandonner son office et &agrave; refuser de continuer; puis, pour ce qui &eacute;tait
+des ex&eacute;cuteurs, je lui assurai que je n'avais point d'h&eacute;ritiers, ni de
+parents en Angleterre, et que je n'aurais d'autres h&eacute;ritiers ni
+ex&eacute;cuteurs que lui-m&ecirc;me, &agrave; moins que je changeasse ma condition, auquel
+cas son mandat et ses peines cesseraient tout ensemble, ce dont,
+toutefois, je n'avais aucune intention; mais je lui dis que si je
+mourais en l'&eacute;tat o&ugrave; j'&eacute;tais, tout le bien serait &agrave; lui, et qu'il
+l'aurait bien m&eacute;rit&eacute; par la fid&eacute;lit&eacute; qu'il me montrerait, ainsi que j'en
+&eacute;tais persuad&eacute;e.</p>
+
+<p>Il changea de visage sur ce discours, et me demanda comment je venais &agrave;
+&eacute;prouver tant de bon vouloir pour lui. Puis, l'air extr&ecirc;mement charm&eacute;,
+me dit qu'il pourrait souhaiter en tout honneur qu'il ne f&ucirc;t point
+mari&eacute;, pour l'amour de moi; je souris, et lui dis que puisqu'il l'&eacute;tait,
+mon offre ne pouvait pr&eacute;tendre &agrave; aucun dessein sur lui, que le souhait
+d'une chose qui n'&eacute;tait point permise &eacute;tait criminel envers sa femme.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit que j'avais tort; &laquo;car, dit-il, ainsi que je l'ai dit
+avant, j'ai une femme, et je n'ai pas de femme et ce ne serait point un
+p&eacute;ch&eacute; de souhaiter qu'elle f&ucirc;t pendue&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais rien de votre condition l&agrave;-dessus, monsieur, dis-je;
+mais ce ne saurait &ecirc;tre un d&eacute;sir innocent que de souhaiter la mort de
+votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, r&eacute;p&egrave;te-t-il encore, que c'est ma femme et que ce n'est
+point ma femme; vous ne savez pas ce que je suis ni ce qu'elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est vrai, dis-je, monsieur; je ne sais point ce que vous
+&ecirc;tes, mais je vous prends pour un honn&ecirc;te homme; et c'est la cause de
+toute la confiance que je mets en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, dit-il, et je le suis; mais je suis encore autre chose,
+madame; car, dit-il, pour parler tout net, je suis un cocu et elle est
+une p....</p>
+
+<p>Il pronon&ccedil;a ces paroles d'une esp&egrave;ce de ton plaisant mais avec un
+sourire si embarrass&eacute; que je vis bien qu'il &eacute;tait frapp&eacute; tr&egrave;s
+profond&eacute;ment; et son air &eacute;tait lugubre tandis qu'il parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui change le cas, en v&eacute;rit&eacute;, monsieur, dis-je, pour la partie
+dont vous parliez; mais un cocu, vous le savez, peut &ecirc;tre un honn&ecirc;te
+homme, et ici le cas n'est point chang&eacute; du tout; d'ailleurs, il me
+para&icirc;t, dis-je, puisque votre femme est si d&eacute;shonn&ecirc;te, que vous avez
+bien trop d'honn&ecirc;tet&eacute; de la garder pour femme; mais voil&agrave; une chose,
+dis-je, o&ugrave; je n'ai point &agrave; me m&ecirc;ler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, dit-il, je songe bien &agrave; l'&ocirc;ter de dessus mes mains; car
+pour vous parler net, madame, ajouta-t-il, je ne suis point cocu et
+content; je vous jure que j'en suis irrit&eacute; au plus haut point; mais je
+n'y puis rien faire; celle qui veut &ecirc;tre p... sera p....</p>
+
+<p>Je changeai de discours, et commen&ccedil;ai de parler de mon affaire, mais je
+trouvai qu'il ne voulait pas en rester l&agrave;; de sorte que je le laissai
+parler; et il continua &agrave; me raconter tous les d&eacute;tails de son cas, trop
+longuement pour les rapporter ici; en particulier, qu'ayant &eacute;t&eacute; hors
+d'Angleterre quelque temps avant de prendre la situation qu'il occupait
+maintenant, elle, cependant, avait eu deux enfants d'un officier de
+l'ann&eacute;e, et que lorsqu'il &eacute;tait rentr&eacute; en Angleterre, l'ayant reprise
+sur sa soumission et tr&egrave;s bien entretenue, elle s'&eacute;tait enfuie de chez
+lui avec l'apprenti d'un marchand de toiles, apr&egrave;s lui avoir vol&eacute; tout
+ce qu'elle avait pu trouver, et qu'elle continuait &agrave; vivre hors de la
+maison: &laquo;de sorte que, madame, dit-il, elle n'est pas p... par
+n&eacute;cessit&eacute;, ce qui est le commun app&acirc;t, mais par inclination, et pour
+l'amour du vice&raquo;.</p>
+
+<p>Eh bien, je m'apitoyai sur lui, et lui souhaitai d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;
+d'elle tout de bon, et voulus en revenir &agrave; mon affaire, mais il n'y eut
+point moyen; enfin, il me regarda fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, madame, vous &ecirc;tes venue me demander conseil, et je vous
+servirai avec autant de fid&eacute;lit&eacute; que si vous &eacute;tiez ma propre s&oelig;ur; mais
+il faut que je renverse les r&ocirc;les, puisque vous m'y obligez, et que vous
+montrez tant de bont&eacute; pour moi, et je crois qu'il faut que je vous
+demande conseil &agrave; mon tour; dites-moi ce qu'un pauvre homme tromp&eacute; doit
+faire d'une p.... Que puis-je faire pour tirer justice d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur, dis-je, c'est un cas trop d&eacute;licat pour que je puisse
+y donner conseil, mais il me para&icirc;t que puisqu'elle s'est enfuie de chez
+vous, vous vous en &ecirc;tes bel et bien d&eacute;barrass&eacute;; que pouvez-vous d&eacute;sirer
+de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute elle est partie, dit-il, mais je n'en ai point fini avec
+elle pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dis-je; en effet, elle peut vous faire des dettes: mais la
+loi vous fournit des moyens pour vous garantir; vous pouvez la faire
+trompeter, comme on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, ce n'est pas le cas; j'ai veill&eacute; &agrave; tout cela; ce
+n'est pas de cette question-l&agrave; que je parle, mais je voudrais &ecirc;tre
+d&eacute;barrass&eacute; d'elle afin de me remarier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dis-je alors, il faut divorcer: si vous pouvez
+prouver ce que vous dites, vous y parviendrez certainement, et alors
+vous serez libre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s ennuyeux et tr&egrave;s co&ucirc;teux, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, si vous trouvez une personne qui vous plaise, pour
+parler comme vous, je suppose que votre femme ne vous disputera pas une
+libert&eacute; qu'elle prend elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il, mais il serait difficile d'amener une honn&ecirc;te femme
+jusque-l&agrave;; et pour ce qui est des autres, dit-il, j'en ai trop endur&eacute;
+avec elle, pour d&eacute;sirer avoir affaire &agrave; de nouvelles p....</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il me vint &agrave; la pens&eacute;e: Je t'aurais pris au mot de tout mon
+c&oelig;ur, si tu m'avais seulement pos&eacute; la question; mais je me dis cela &agrave;
+part; pour lui, je lui r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous vous fermez la porte &agrave; tout consentement d'honn&ecirc;te femme;
+car vous condamnez toutes celles qui pourraient se laisser tenter, et
+vous concluez qu'une femme qui vous accepterait ne saurait &ecirc;tre honn&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, je voudrais bien que vous me persuadiez qu'une
+honn&ecirc;te femme m'accepterait, je vous jure que je me risquerais. Et puis
+il se tourna tout net vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me prendre, vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui n'est point de jeu, dis-je, apr&egrave;s ce que vous venez de dire;
+pourtant, de crainte que vous pensiez que je n'attends qu'une palinodie,
+je vous dirai en bons termes: Non, pas moi; mon affaire avec vous n'est
+pas celle-l&agrave;, et je ne m'attendais pas que vous eussiez tourn&eacute; en
+com&eacute;die la grave consultation que je venais vous demander dans ma peine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit-il, ma situation est aussi p&eacute;nible que la v&ocirc;tre peut
+l'&ecirc;tre; et je suis en aussi grand besoin de conseil que vous-m&ecirc;me, car
+je crois que si je ne trouve quelque consolation, je m'affolerai; et je
+ne sais o&ugrave; me tourner, je vous l'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dis-je, il est plus ais&eacute; de donner conseil dans
+votre cas que dans le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez alors, dit-il, je vous en supplie; car voici que vous
+m'encouragez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, puisque votre position est si nette, vous pouvez obtenir
+un divorce l&eacute;gal, et alors vous trouverez assez d'honn&ecirc;tes femmes que
+vous pourrez honorablement solliciter; le sexe n'est pas si rare que
+vous ne puissiez d&eacute;couvrir ce qu'il vous faut.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, alors, dit-il, je suis s&eacute;rieux, et j'accepte votre conseil; mais
+auparavant je veux vous poser une question tr&egrave;s grave.</p>
+
+<p>&mdash;Toute question que vous voudrez, dis-je, except&eacute; celle de tout &agrave;
+l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je ne puis me contenter de cette r&eacute;ponse, car, en somme,
+c'est l&agrave; ce que je veux vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez demander ce qu'il vous plaira, dis-je, mais je vous ai
+d&eacute;j&agrave; r&eacute;pondu l&agrave;-dessus; d'ailleurs, monsieur, dis-je, pouvez-vous avoir
+de moi si mauvaise opinion que de penser que je r&eacute;pondrais &agrave; une telle
+question faite d'avance? Est-ce que femme du monde pourrait croire que
+vous parlez s&eacute;rieusement, ou que vous avez d'autre dessein que de vous
+moquer d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mais, dit-il, je ne me moque point de vous; je suis s&eacute;rieux,
+pensez-y.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur, dis-je d'un ton un peu grave, je suis venue vous
+trouver au sujet de mes propres affaires; je vous prie de me faire
+savoir le parti que vous me conseillez de prendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'y aurai r&eacute;fl&eacute;chi, dit-il, la prochaine fois que vous viendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, dis-je, vous m'emp&ecirc;chez absolument de jamais revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? dit-il, l'air assez surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dis-je, vous ne sauriez vous attendre &agrave; ce que je revienne
+vous voir sur le propos dont vous parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit-il, vous allez me promettre de revenir tout de m&ecirc;me, et je
+n'en soufflerai plus mot jusqu'&agrave; ce que j'aie mon divorce; mais je vous
+prie que vous vous pr&eacute;pariez &agrave; &ecirc;tre en meilleure disposition quand ce
+sera fini, car vous serez ma femme, ou je ne demanderai point &agrave;
+divorcer; voil&agrave; ce que je dois au moins &agrave; votre amiti&eacute; inattendue, mais
+j'ai d'autres raisons encore.</p>
+
+<p>Il n'e&ucirc;t rien pu dire au monde qui me donn&acirc;t plus de plaisir; pourtant,
+je savais que le moyen de m'assurer de lui &eacute;tait de reculer tant que la
+chose resterait aussi lointaine qu'elle semblait l'&ecirc;tre, et qu'il serait
+grand temps d'accepter le moment qu'il serait libre d'agir; de sorte que
+je lui dis fort respectueusement qu'il serait assez temps de penser &agrave;
+ces choses quand il serait en condition d'en parler; cependant je lui
+dis que je m'en allais tr&egrave;s loin de lui et qu'il trouverait assez
+d'objets pour lui plaire davantage. Nous bris&acirc;mes l&agrave; pour l'instant, et
+il me fit promettre de revenir le jour suivant au sujet de ma propre
+affaire, ce &agrave; quoi je m'accordai, apr&egrave;s m'&ecirc;tre fait prier; quoique s'il
+m'e&ucirc;t perc&eacute;e plus profond&eacute;ment, il e&ucirc;t bien vu qu'il n'y avait nul
+besoin de me prier si fort.</p>
+
+<p>Je revins en effet le soir suivant, et j'amenai avec moi ma fille de
+chambre, afin de lui faire voir que j'avais une fille de chambre; il
+voulait que je priasse cette fille d'attendre, mais je ne le voulus
+point, et lui recommandai &agrave; haute voix de revenir me chercher &agrave; neuf
+heures; mais il s'y refusa, et me dit qu'il d&eacute;sirait me reconduire
+jusque chez moi, ce dont je ne fus pas tr&egrave;s charm&eacute;e, supposant qu'il
+n'avait d'autre intention que de savoir o&ugrave; je demeurais et de s'enqu&eacute;rir
+de mon caract&egrave;re et de ma condition; pourtant je m'y risquai; car tout
+ce que les gens de l&agrave;-bas savaient de moi n'&eacute;tait qu'&agrave; mon avantage et
+tous les renseignements qu'il eut sur moi furent que j'&eacute;tais une femme
+de fortune et une personne bien modeste et bien sobre; qu'ils fussent
+vrais ou non, vous pouvez voir combien il est n&eacute;cessaire &agrave; toutes femmes
+qui sont &agrave; l'aff&ucirc;t dans le monde de pr&eacute;server la r&eacute;putation de leur
+vertu, m&ecirc;me quand par fortune elles ont sacrifi&eacute; la vertu elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je trouvai, et n'en fus pas m&eacute;diocrement charm&eacute;e, qu'il avait pr&eacute;par&eacute; un
+souper pour moi; je trouvai aussi qu'il vivait fort grandement, et qu'il
+avait une maison tr&egrave;s bien garnie, ce qui me r&eacute;jouit, en v&eacute;rit&eacute;, car je
+consid&eacute;rais tout comme &eacute;tant &agrave; moi.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes maintenant une seconde conf&eacute;rence sur le m&ecirc;me sujet que la
+derni&egrave;re; il me serra vraiment de tr&egrave;s pr&egrave;s; il protesta de son
+affection pour moi, et en v&eacute;rit&eacute; je n'avais point lieu d'en douter; il
+me d&eacute;clara qu'elle avait commenc&eacute; d&egrave;s le premier moment que je lui avais
+parl&eacute; et longtemps avant que je lui eusse dit mon intention de lui
+confier mon bien. &laquo;Peu importe le moment o&ugrave; elle a commenc&eacute;, pensai-je,
+pourvu qu'elle dure, tout ira assez bien.&raquo; Il me dit alors combien
+l'offre que je lui avais faite de lui confier ma fortune l'avait engag&eacute;.
+&laquo;Et c'&eacute;tait bien l'intention que j'avais, pensai-je; mais c'est que je
+croyais &agrave; ce moment que tu &eacute;tais c&eacute;libataire.&raquo; Apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes
+soup&eacute;, je remarquai qu'il me pressait tr&egrave;s fort de boire deux ou trois
+verres de vin, ce que toutefois je refusais, mais je bus un verre ou
+deux; puis il me dit qu'il avait une proposition &agrave; me faire, mais qu'il
+fallait lui promettre de ne point m'en offenser, si je ne voulais m'y
+accorder; je lui dis que j'esp&eacute;rais qu'il ne me ferait pas de
+proposition peu honorable, surtout dans sa propre maison, et que si elle
+&eacute;tait telle, je le priais de ne pas la formuler, afin que je ne fusse
+point oblig&eacute;e d'entretenir &agrave; son &eacute;gard des sentiments qui ne
+conviendraient pas au respect que j'&eacute;prouvais pour sa personne et &agrave; la
+confiance que je lui avais t&eacute;moign&eacute;e en venant chez lui, et je le
+suppliai de me permettre de partir; et en effet, je commen&ccedil;ai de mettre
+mes gants et je feignis de vouloir m'en aller, ce que toutefois je
+n'entendais pas plus qu'il n'entendait me le permettre.</p>
+
+<p>Eh bien, il m'importuna de ne point parler de d&eacute;part; il m'assura qu'il
+&eacute;tait bien loin de me proposer une chose qui f&ucirc;t peu honorable, et que
+si c'&eacute;tait l&agrave; ma pens&eacute;e, il n'en dirait point davantage.</p>
+
+<p>Pour cette partie, je ne la go&ucirc;tai en aucune fa&ccedil;on; je lui dis que
+j'&eacute;tais pr&ecirc;te &agrave; &eacute;couter, quoi qu'il voul&ucirc;t dire, persuad&eacute;e qu'il ne
+dirait rien qui f&ucirc;t indigne ou qu'il ne conv&icirc;nt pas que j'entendisse.
+Sur quoi il me dit que sa proposition &eacute;tait la suivante: il me priait de
+l'&eacute;pouser, bien qu'il n'e&ucirc;t pas obtenu encore le divorce d'avec sa
+femme; et pour me satisfaire sur l'honn&ecirc;tet&eacute; de ses intentions, il me
+promettait de ne pas me demander de vivre avec lui ou de me mettre au
+lit avec lui, jusqu'&agrave; ce que le divorce f&ucirc;t prononc&eacute;.... Mon c&oelig;ur
+r&eacute;pondit &laquo;oui&raquo; &agrave; cette offre d&egrave;s les premiers mots, mais il &eacute;tait
+n&eacute;cessaire de jouer un peu l'hypocrite avec lui, de sorte que je parus
+d&eacute;cliner la motion avec quelque animation, sous le pr&eacute;texte qu'il
+n'avait point de bonne foi. Je lui dis qu'une telle proposition ne
+pouvait avoir de sens, et qu'elle nous emm&ecirc;lerait tous deux en des
+difficult&eacute;s inextricables, puisque si, en fin de compte, il n'obtenait
+pas le divorce, pourtant nous ne pourrions dissoudre le mariage, non
+plus qu'y persister; de sorte que s'il &eacute;tait d&eacute;sappoint&eacute; dans ce
+divorce, je lui laissais &agrave; consid&eacute;rer la condition o&ugrave; nous serions tous
+deux.</p>
+
+<p>En somme, je poussai mes arguments au point que je le convainquis que
+c'&eacute;tait une proposition o&ugrave; il n'y avait point de sens; alors il passa &agrave;
+une autre, qui &eacute;tait que je lui signerais et scellerais un contrat,
+m'engageant &agrave; l'&eacute;pouser sit&ocirc;t qu'il aurait obtenu le divorce, le contrat
+&eacute;tant nul s'il n'y pouvait parvenir.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'il y avait plus de raison en celle-ci qu'en l'autre; mais
+que ceci &eacute;tant le premier moment o&ugrave; je pouvais imaginer qu'il e&ucirc;t assez
+de faiblesse pour parler s&eacute;rieusement, je n'avais point coutume de
+r&eacute;pondre &laquo;oui&raquo;&agrave; la premi&egrave;re demande, et que j'y r&eacute;fl&eacute;chirais. Je jouais
+avec cet amant comme un p&ecirc;cheur avec une truite; je voyais qu'il &eacute;tait
+gripp&eacute; &agrave; l'hame&ccedil;on, de sorte que je le plaisantai sur sa nouvelle
+proposition, et que je diff&eacute;rai ma r&eacute;ponse; je lui dis qu'il &eacute;tait bien
+peu inform&eacute; sur moi, et le priai de s'enqu&eacute;rir; je lui permis aussi de
+me reconduire &agrave; mon logement, mais je ne voulus point lui offrir
+d'entrer, car je lui dis que ce serait peu d&eacute;cent.</p>
+
+<p>En somme, je me risquai &agrave; &eacute;viter de signer un contrat, et la raison que
+j'en avais est que la dame qui m'avait invit&eacute;e &agrave; aller avec elle dans le
+Lancashire y mettait tant d'insistance, et me promettait de si grandes
+fortunes, et que j'y trouverais de si belles choses, que j'eus la
+tentation d'aller essayer la fortune; peut-&ecirc;tre, me disais-je, que
+j'amenderai infiniment ma condition; et alors je ne me serais point fait
+scrupule de laisser l&agrave; mon honn&ecirc;te bourgeois, dont je n'&eacute;tais pas si
+amoureuse que je ne pusse le quitter pour un plus riche.</p>
+
+<p>En un mot, j'&eacute;vitai le contrat; mais je lui dis que j'allais dans le
+Nord, et qu'il saurait o&ugrave; m'&eacute;crire pour les affaires que je lui avais
+confi&eacute;es; que je lui donnerais un gage suffisant du respect que
+j'entretenais pour lui, puisque je laisserais dans ses mains presque
+tout ce que je poss&eacute;dais au monde, et que je voulais bien lui promettre
+que sit&ocirc;t qu'il aurait termin&eacute; les formalit&eacute;s de son divorce, s'il
+voulait m'en rendre compte, je viendrais &agrave; Londres, et qu'alors nous
+parlerions s&eacute;rieusement de l'affaire.</p>
+
+<p>C'est avec un vil dessein que je partis, je dois l'avouer, quoique je
+fusse invit&eacute;e avec un dessein bien pire, ainsi que la suite le
+d&eacute;couvrira; enfin je partis avec mon amie, comme je la nommais, pour le
+Lancashire. Pendant toute la route elle ne cessa de me caresser avec une
+apparence extr&ecirc;me d'affection sinc&egrave;re et sans d&eacute;guisement; me r&eacute;gala de
+tout, sauf pour le prix du coche; et son fr&egrave;re, vint &agrave; notre rencontre &agrave;
+Warington avec un carrosse de gentilhomme; d'o&ugrave; nous f&ucirc;mes men&eacute;es &agrave;
+Liverpool avec autant de c&eacute;r&eacute;monies que j'en pouvais d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes aussi entretenues fort bellement dans la maison d'un marchand
+de Liverpool pendant trois ou quatre jours; j'&eacute;viterai de donner son nom
+&agrave; cause de ce qui suivit; puis elle me dit qu'elle voulait me conduire &agrave;
+la maison d'un de ses oncles o&ugrave; nous serions royalement entretenues; et
+son oncle, comme elle l'appelait, nous fit chercher dans un carrosse &agrave;
+quatre chevaux, qui nous emmena &agrave; pr&egrave;s de quarante lieues je ne sais o&ugrave;.</p>
+
+<p>Nous arriv&acirc;mes cependant &agrave; la maison de campagne d'un gentilhomme, o&ugrave; se
+trouvaient une nombreuse famille, un vaste parc, une compagnie vraiment
+extraordinaire et o&ugrave; on l'appelait &laquo;cousine&raquo;; je lui dis que si elle
+avait r&eacute;solu de m'amener en de telles compagnies, elle e&ucirc;t d&ucirc; me laisser
+emporter de plus belles robes; mais les dames relev&egrave;rent mes paroles, et
+me dirent avec beaucoup de gr&acirc;ce que dans leur pays on n'estimait pas
+tant les personnes &agrave; leurs habits qu'&agrave; Londres; que leur cousine les
+avait pleinement inform&eacute;es de ma qualit&eacute;, et que je n'avais point besoin
+de v&ecirc;tements pour me faire valoir; en somme elles ne m'entretinrent pas
+pour ce que j'&eacute;tais, mais pour ce qu'elles pensaient que je fusse,
+c'est-&agrave;-dire une dame veuve de grande fortune.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re d&eacute;couverte que je fis l&agrave; fut que la famille se composait
+toute de catholiques romains, y compris la cousine; n&eacute;anmoins personne
+au monde n'e&ucirc;t pu tenir meilleure conduite &agrave; mon &eacute;gard, et on me
+t&eacute;moigna la m&ecirc;me civilit&eacute; que si j'eusse &eacute;t&eacute; de leur opinion. La v&eacute;rit&eacute;
+est que je n'avais pas tant de principes d'aucune sorte que je fusse
+bien d&eacute;licate en mati&egrave;re de religion; et tant&ocirc;t j'appris &agrave; parler
+favorablement de l'&Eacute;glise de Rome; je leur dis en particulier que je ne
+voyais gu&egrave;re qu'un pr&eacute;jug&eacute; d'&eacute;ducation dans tous les diff&eacute;rends qu'il y
+avait parmi les chr&eacute;tiens sur le sujet de la religion, et que s'il se
+f&ucirc;t trouv&eacute; que mon p&egrave;re e&ucirc;t &eacute;t&eacute; catholique romain, je ne doutais point
+que j'eusse &eacute;t&eacute; aussi charm&eacute;e de leur religion que de la mienne.</p>
+
+<p>Ceci les obligea au plus haut point, et ainsi que j'&eacute;tais assi&eacute;g&eacute;e jour
+et nuit par la belle soci&eacute;t&eacute;, et par de ravissants discours, ainsi
+eus-je deux ou trois vieilles dames qui m'entreprirent aussi sur la
+religion. Je fus si complaisante que je ne me fis point scrupule
+d'assister &agrave; leur messe, et de me conformer &agrave; tous leurs gestes suivant
+qu'elles m'en montraient le mod&egrave;le; mais je ne voulus point c&eacute;der sans
+profit; de sorte que je ne fis que les encourager en g&eacute;n&eacute;ral &agrave; esp&eacute;rer
+que je me convertirais si on m'instruisait dans la doctrine catholique,
+comme elles disaient; si bien que la chose en resta l&agrave;.</p>
+
+<p>Je demeurai ici environ six semaines; et puis ma conductrice me ramena
+dans un village de campagne &agrave; six lieues environ de Liverpool, o&ugrave; son
+fr&egrave;re, comme elle le nommait, vint me rendre visite dans son propre
+carrosse, avec deux valets de pied en bonne livr&eacute;e; et tout aussit&ocirc;t il
+se mit &agrave; me faire l'amour. Ainsi qu'il se trouva, on e&ucirc;t pu penser que
+je ne saurais &ecirc;tre pip&eacute;e, et en v&eacute;rit&eacute; c'est ce que je croyais, sachant
+que j'avais une carte s&ucirc;re &agrave; Londres, que j'avais r&eacute;solu de ne pas
+l&acirc;cher &agrave; moins de trouver beaucoup mieux. Pourtant, selon toute
+apparence, ce fr&egrave;re &eacute;tait un parti qui valait bien qu'on l'&eacute;cout&acirc;t, et
+le moins qu'on &eacute;valu&acirc;t son bien &eacute;tait un revenu annuel de 1 000 livres;
+mais la s&oelig;ur disait que les terres en valaient 1 500, et qu'elles se
+trouvaient pour la plus grande partie en Irlande.</p>
+
+<p>Moi qui &eacute;tais une grande fortune, et qui passais pour telle, j'&eacute;tais
+bien trop &eacute;lev&eacute;e pour qu'on os&acirc;t me demander quel &eacute;tait mon &eacute;tat; et ma
+fausse amie, s'&eacute;tant fi&eacute;e &agrave; de sots racontars, l'avait grossie de 500 &agrave;
+5 000 livres, et dans le moment que nous arriv&acirc;mes dans son pays, elle
+en avait fait 15 000 livres. L'Irlandais, car tel je l'entendis &ecirc;tre,
+courut sur l'app&acirc;t comme un forcen&eacute;; en somme, il me fit la cour,
+m'envoya des cadeaux, s'endetta comme un fou dans les d&eacute;penses qu'il fit
+pour me courtiser; il avait, pour lui rendre justice, l'apparence d'un
+gentilhomme d'une &eacute;l&eacute;gance extr&ecirc;me; il &eacute;tait grand, bien fait, et d'une
+adresse extraordinaire; parlait aussi naturellement de son parc et de
+ses &eacute;curies, de ses chevaux, ses gardes-chasses, ses bois, ses fermiers
+et ses domestiques, que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans un manoir et que je les eusse
+vus tous autour de moi.</p>
+
+<p>Il ne fit jamais tant que me demander rien au sujet de ma fortune ou de
+mon &eacute;tat; mais m'assura que, lorsque nous irions &agrave; Dublin, il me
+doterait d'une bonne terre qui rapportait 600 livres par an, et qu'il
+s'y engagerait en me la constituant par acte ou par contrat, afin d'en
+assurer l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave;, en v&eacute;rit&eacute;, un langage auquel je n'avais point &eacute;t&eacute; habitu&eacute;e,
+et je me trouvais hors de toutes mes mesures; j'avais &agrave; mon sein un
+d&eacute;mon femelle qui me r&eacute;p&eacute;tait &agrave; toute heure combien son fr&egrave;re vivait
+largement; tant&ocirc;t elle venait prendre mes ordres pour savoir comment je
+d&eacute;sirais faire peindre mon carrosse, comment je voulais le faire garnir;
+tant&ocirc;t pour me demander la couleur de la livr&eacute;e de mon page; en somme
+mes yeux &eacute;taient &eacute;blouis; j'avais maintenant perdu le pouvoir de
+r&eacute;pondre &laquo;non&raquo;, et, pour couper court &agrave; l'histoire, je consentis au
+mariage; mais, pour &ecirc;tre plus priv&eacute;s, nous nous f&icirc;mes mener plus &agrave;
+l'int&eacute;rieur du pays, et nous f&ucirc;mes mari&eacute;s par un pr&ecirc;tre qui, j'en &eacute;tais
+assur&eacute;e, nous marierait aussi effectivement qu'un pasteur de l'&Eacute;glise
+anglicane.</p>
+
+<p>Je ne puis dire que je n'eus point &agrave; cette occasion quelques r&eacute;flexions
+sur l'abandon d&eacute;shonn&ecirc;te que je faisais de mon fid&egrave;le bourgeois, qui
+m'aimait sinc&egrave;rement, et qui, s'effor&ccedil;ant de se d&eacute;p&ecirc;trer d'une
+scandaleuse coquine dont il avait re&ccedil;u un traitement barbare, se
+promettait infiniment de bonheur dans son nouveau choix: lequel choix
+venait de se livrer &agrave; un autre d'une fa&ccedil;on presque aussi scandaleuse que
+la femme qu'il voulait quitter.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;clat scintillant du grand &eacute;tat et des belles choses que celui
+que j'avais tromp&eacute; et qui &eacute;tait maintenant mon trompeur ne cessait de
+repr&eacute;senter &agrave; mon imagination, m'entra&icirc;na bien loin et ne me laissa
+point le temps de penser &agrave; Londres, ou &agrave; chose qui y f&ucirc;t, bien moins &agrave;
+l'obligation que j'avais envers une personne d'infiniment plus de m&eacute;rite
+r&eacute;el que ce qui &eacute;tait devant moi &agrave; l'heure pr&eacute;sente.</p>
+
+<p>Mais la chose &eacute;tait faite; j'&eacute;tais maintenant dans les bras de mon
+nouvel &eacute;poux, qui paraissait toujours le m&ecirc;me qu'auparavant; grand
+jusqu'&agrave; la magnificence; et rien moins que mille livres par an ne
+pouvaient suffire &agrave; l'ordinaire &eacute;quipage o&ugrave; il paraissait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes &eacute;t&eacute; mari&eacute;s environ un mois, il commen&ccedil;a &agrave; parler de
+notre d&eacute;part pour West-Chester, afin de nous embarquer pour l'Irlande.
+Cependant il ne me pressa point, car nous demeur&acirc;mes encore pr&egrave;s de
+trois semaines; et puis il envoya chercher &agrave; Chester un carrosse qui
+devait venir nous rencontrer au Rocher-Noir comme on le nomme, vis-&agrave;-vis
+de Liverpool. L&agrave; nous all&acirc;mes en un beau bateau qu'on appelle pinasse, &agrave;
+six rames; ses domestiques, chevaux et bagages furent transport&eacute;s par un
+bac. Il me fit ses excuses pour n'avoir point de connaissances &agrave;
+Chester, mais me dit qu'il partirait en avant afin de me retenir quelque
+bel appartement dans une maison priv&eacute;e; je lui demandai combien de temps
+nous s&eacute;journerions &agrave; Chester. Il me r&eacute;pondit &laquo;Point du tout; pas plus
+qu'une nuit ou deux&raquo;, mais qu'il louerait imm&eacute;diatement un carrosse pour
+aller &agrave; Holyhead; alors je lui dis qu'il ne devait nullement se donner
+la peine de chercher un logement priv&eacute; pour une ou deux nuits; car,
+Chester &eacute;tant une grande ville, je n'avais point de doute qu'il n'y e&ucirc;t
+l&agrave; de fort bonnes h&ocirc;telleries, dont nous pourrions assez nous
+accommoder; de sorte que nous loge&acirc;mes dans une h&ocirc;tellerie qui n'est pas
+loin de la cath&eacute;drale; j'ai oubli&eacute; quelle en &eacute;tait l'enseigne.</p>
+
+<p>Ici mon &eacute;poux, parlant de mon passage en Irlande, me demanda si je
+n'avais point d'affaires &agrave; r&eacute;gler &agrave; Londres avant de partir; je lui dis
+que non, ou du moins, point qui eussent grande importance, et que je ne
+pusse traiter tout aussi bien par lettre de Dublin.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il fort respectueusement, je suppose que la plus grande
+partie de votre bien, que ma s&oelig;ur me dit &ecirc;tre d&eacute;pos&eacute; principalement en
+argent liquide &agrave; la Banque d'Angleterre, est assez en s&ucirc;ret&eacute;; mais au
+cas o&ugrave; il faudrait op&eacute;rer quelque transfert, ou changement de titre, il
+pourrait &ecirc;tre n&eacute;cessaire de nous rendre &agrave; Londres et de r&eacute;gler tout cela
+avant de passer l'eau.</p>
+
+<p>Je parus l&agrave;-dessus faire &eacute;trange mine, et lui dis que je ne savais point
+ce qu'il voulait dire; que je n'avais point d'effets &agrave; la Banque
+d'Angleterre qui fussent &agrave; ma connaissance, et que j'esp&eacute;rais qu'il ne
+pouvait dire que je lui eusse pr&eacute;tendu en avoir. Non, dit-il, je ne lui
+en avais nullement parl&eacute;; mais sa s&oelig;ur lui avait dit que la plus grande
+partie de ma fortune &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'y ai fait allusion, ma ch&eacute;rie, dit-il, c'&eacute;tait seulement afin
+que, s'il y avait quelque occasion de r&eacute;gler vos affaires ou de les
+mettre en ordre, nous ne fussions pas oblig&eacute;s au hasard et &agrave; la peine
+d'un voyage de retour;&mdash;car, ajoutait-il, il ne se souciait gu&egrave;re de me
+voir trop me risquer en mer.</p>
+
+<p>Je fus surprise de ce langage et commen&ccedil;ai de me demander quel pouvait
+en &ecirc;tre le sens, quand soudain il me vint &agrave; la pens&eacute;e que mon amie, qui
+l'appelait son fr&egrave;re, m'avait repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; lui sous de fausses
+couleurs; et je me dis que j'irais au fond de cette affaire avant de
+quitter l'Angleterre et avant de me remettre en des mains inconnues,
+dans un pays &eacute;tranger.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, j'appelai sa s&oelig;ur dans ma chambre le matin suivant, et, lui
+faisant conna&icirc;tre le discours que j'avais eu avec son fr&egrave;re, je la
+suppliai de me r&eacute;p&eacute;ter ce qu'elle lui avait dit, et sur quel fondement
+elle avait fait ce mariage. Elle m'avoua lui avoir assur&eacute; que j'&eacute;tais
+une grande fortune, et s'excusa sur ce qu'on le lui avait dit &agrave; Londres.</p>
+
+<p>&mdash;<i>On</i> vous l'a dit, repris-je avec chaleur; est-ce que moi, je vous
+l'ai jamais dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle; il &eacute;tait vrai que je ne le lui avais jamais dit, mais
+j'avais dit &agrave; plusieurs reprises que ce que j'avais &eacute;tait &agrave; ma pleine
+disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, r&eacute;pliquai-je tr&egrave;s vivement, mais jamais je ne vous ai
+dit que je poss&eacute;dais ce qu'on appelle une fortune; non, que j'avais
+100&pound;, ou la valeur de 100&pound;, et que c'&eacute;tait tout ce j'avais au monde; et
+comment cela s'accorderait-il avec cette pr&eacute;tention que je suis une
+fortune, dis-je, que je sois venue avec vous dans le nord de
+l'Angleterre dans la seule intention de vivre &agrave; bon march&eacute;?</p>
+
+<p>Sur ces paroles que je criai avec chaleur et &agrave; haute voix, mon mari
+entra dans la chambre, et je le priai d'entrer et de s'asseoir, par&eacute;e
+que j'avais &agrave; dire devant eux deux une chose d'importance, qu'il &eacute;tait
+absolument n&eacute;cessaire qu'il entend&icirc;t.</p>
+
+<p>Il eut l'air un peu troubl&eacute; de l'assurance avec laquelle je semblais
+parler, et vint s'asseoir pr&egrave;s de moi, ayant d'abord ferm&eacute; la porte; sur
+quoi je commen&ccedil;ai, car j'&eacute;tais extr&ecirc;mement &eacute;chauff&eacute;e, et, me tournant
+vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur, dis je, mon ami (car je m'adressai &agrave; lui avec
+douceur), qu'on ait affreusement abus&eacute; de vous et qu'on vous ait fait un
+tort qui ne pourra point se r&eacute;parer, en vous amenant &agrave; m'&eacute;pouser; mais
+comme je n'y ai aucune part, je demande &agrave; &ecirc;tre quitte de tout bl&acirc;me, et
+qu'il soit rejet&eacute; l&agrave; o&ugrave; il est juste qu'il tombe, nulle part ailleurs,
+car pour moi, je m'en lave enti&egrave;rement les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tort puis-je avoir &eacute;prouv&eacute;, ma ch&eacute;rie, dit-il, en vous &eacute;pousant?
+J'esp&egrave;re que de toutes mani&egrave;res j'en ai tir&eacute; honneur et avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'expliquerai tout &agrave; l'heure, lui dis-je, et je crains que
+vous n'ayez trop de raison de vous juger fort maltrait&eacute;; mais je vous
+convaincrai, mon ami, dis-je encore, que je n'y ai point eu de part.</p>
+
+<p>Il prit alors un air d'effarement et de stupeur, et commen&ccedil;a, je crois,
+de soup&ccedil;onner ce qui allait suivre; pourtant, il me regarda, en disant
+seulement: &laquo;Continuez&raquo;; il demeura assis, silencieux, comme pour &eacute;couter
+ce que j'avais encore &agrave; dire; de sorte que je continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai demand&eacute; hier soir, dis-je, en m'adressant &agrave; lui, si jamais
+je vous ai fait parade de mon bien, ou si je vous ai dit jamais que
+j'eusse quelque fortune d&eacute;pos&eacute;e &agrave; la Banque d'Angleterre ou ailleurs, et
+vous avez reconnu que non, ce qui est tr&egrave;s vrai; et je vous prie que
+vous me disiez ici, devant votre s&oelig;ur, si jamais je vous ai donn&eacute;
+quelque raison de penser de telles choses, ou si jamais nous avons eu
+aucun discours sur ce sujet.&mdash;Et il reconnut encore que non; mais dit
+que je lui avais toujours sembl&eacute; femme de fortune, qu'il &eacute;tait persuad&eacute;
+que je le fusse, et qu'il esp&eacute;rait n'avoir point &eacute;t&eacute; tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas si vous avez &eacute;t&eacute; tromp&eacute;, dis-je; mais je le
+crains bien, et de l'avoir &eacute;t&eacute; moi-m&ecirc;me; mais je veux me justifier
+d'avoir &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;e dans cette tromperie. Je viens maintenant de demander
+&agrave; votre s&oelig;ur si jamais je lui ai parl&eacute; de fortune ou de bien que
+j'eusse, ou si je lui ai donn&eacute; les d&eacute;tails l&agrave;-dessus; et elle avoue que
+non. Et je vous prie, madame, dis-je, d'avoir assez de justice pour
+m'accuser si vous le pouvez: vous ai-je jamais pr&eacute;tendu que j'eusse du
+bien? Pourquoi, si j'en avais eu, serais-je venue jamais avec vous dans
+ce pays afin d'&eacute;pargner le peu que je poss&eacute;dais et de vivre &agrave; bon
+march&eacute;?&mdash;Elle ne put nier, mais dit qu'on lui avait assur&eacute; &agrave; Londres que
+j'avais une tr&egrave;s grande fortune, qui &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e &agrave; la Banque
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, cher monsieur, dis-je en me retournant vers mon nouvel
+&eacute;poux, ayez la justice de me dire qui nous a tant dup&eacute;s, vous et moi,
+que de vous faire croire que j'&eacute;tais une fortune et de vous pousser &agrave; me
+solliciter de mariage.</p>
+
+<p>Il ne put dire une parole, mais montra sa s&oelig;ur du doigt, et apr&egrave;s un
+silence &eacute;clata dans la plus furieuse col&egrave;re o&ugrave; j'aie vu homme du monde;
+il l'injuria et la traita de tous les noms et des plus grossiers qu'il
+put trouver; lui cria qu'elle l'avait ruin&eacute;, d&eacute;clarant qu'elle lui avait
+dit que j'avais 15 000&pound;, et qu'elle devait en recevoir 500 de sa main
+pour lui avoir procur&eacute; cette alliance; puis il ajouta, s'adressant &agrave;
+moi, qu'elle n'&eacute;tait point du tout sa s&oelig;ur, mais qu'elle avait &eacute;t&eacute; sa
+p..., depuis tant&ocirc;t deux ans; qu'elle avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u de lui 100&pound;
+d'acompte sur cette affaire, et qu'il &eacute;tait enti&egrave;rement perdu si les
+choses &eacute;taient comme je le disais; et dans sa divagation, il jura qu'il
+allait sur-le-champ lui tirer le sang du c&oelig;ur, ce qui la terrifia, et
+moi aussi. Elle cria qu'on lui avait dit tout cela dans la maison o&ugrave; je
+logeais; mais ceci l'irrita encore plus qu'avant, qu'elle e&ucirc;t os&eacute; le
+faire aller si loin, n'ayant point d'autre autorit&eacute; qu'un ou&iuml;-dire; et
+puis, se retournant vers moi, dit tr&egrave;s honn&ecirc;tement qu'il craignait que
+nous fussions perdus tout deux; &laquo;car, &agrave; dire vrai, ma ch&eacute;rie, je n'ai
+point de bien, dit-il; et le peu que j'avais, ce d&eacute;mon me l'a fait
+dissiper pour me maintenir en cet &eacute;quipage&raquo;. Elle saisit l'occasion
+qu'il me parlait s&eacute;rieusement pour s'&eacute;chapper de la chambre, et je ne la
+revis plus jamais.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais confondue maintenant autant que lui, et ne savais que dire; je
+pensais de bien des mani&egrave;res avoir entendu le pire; mais lorsqu'il dit
+qu'il &eacute;tait perdu et qu'il n'avait non plus de bien, je fus jet&eacute;e dans
+l'&eacute;garement pur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! lui dis-je, mais c'est une fourberie infernale! Car nous sommes
+mari&eacute;s ici sur le pied d'une double fraude: vous paraissez perdu de
+d&eacute;sappointement, et si j'avais eu une fortune, j'aurais &eacute;t&eacute; dupe, moi
+aussi, puisque vous dites que vous n'avez rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez &eacute;t&eacute; dupe, oui vraiment, ma ch&eacute;rie, dit-il, mais vous
+n'auriez point &eacute;t&eacute; perdue; car 15 000&pound; nous auraient entretenus tous
+deux fort bravement dans ce pays; et j'avais r&eacute;solu de vous en consacrer
+jusqu'au dernier denier; je ne vous aurais pas fait tort d'un shilling,
+et j'aurais pay&eacute; le reste de mon affection et de la tendresse que je
+vous aurais montr&eacute;e pendant tout le temps de ma vie.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fort honn&ecirc;te, en v&eacute;rit&eacute;; et je crois r&eacute;ellement qu'il parlait
+ainsi qu'il l'entendait, et que c'&eacute;tait un homme aussi propre &agrave; me
+rendre heureuse par son humeur et sa conduite qu'homme du monde; mais &agrave;
+cause qu'il n'avait pas de bien, et qu'il s'&eacute;tait endett&eacute; sur ce
+ridicule dessein dans le pays o&ugrave; nous &eacute;tions, l'avenir paraissait morne
+et affreux, et je ne savais que dire ni que penser.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'il &eacute;tait bien malheureux que tant d'amour et tant de
+bonnes intentions que je trouvais en lui fussent ainsi pr&eacute;cipit&eacute;s dans
+la mis&egrave;re; que je ne voyais rien devant nous que la ruine; quant &agrave; moi,
+que c'&eacute;tait mon infortune que le peu que j'avais ne p&ucirc;t suffire &agrave; nous
+faire passer la semaine; sur quoi je tirai de ma poche un billet de
+banque de 20&pound; et onze guin&eacute;es que je lui dis avoir &eacute;pargn&eacute;es sur mon
+petit revenu: et que par le r&eacute;cit que m'avait fait cette cr&eacute;ature de la
+mani&egrave;re dont on vivait dans le pays o&ugrave; nous &eacute;tions, je m'attendais que
+cet argent m'e&ucirc;t entretenue trois ou quatre ans; que s'il m'&eacute;tait &ocirc;t&eacute;,
+je serais d&eacute;nu&eacute;e de tout, et qu'il savait bien qu'elle devait &ecirc;tre la
+condition d'une femme qui n'avait point d'argent dans sa poche;
+pourtant, je lui dis que s'il voulait le prendre, il &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Il me dit avec beaucoup de chagrin, et je crus que je voyais des larmes
+dans ses yeux, qu'il ne voulait point y toucher, qu'il avait horreur de
+la pens&eacute;e de me d&eacute;pouiller et de me r&eacute;duire &agrave; la mis&egrave;re; qu'il lui
+restait cinquante guin&eacute;es, qui &eacute;taient tout ce qu'il avait au monde, et
+il les tira de sa poche et les jeta sur la table, en me priant de les
+prendre, quand il d&ucirc;t mourir de faim par le manque qu'il en aurait.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis, en lui t&eacute;moignant un int&eacute;r&ecirc;t pareil, que je ne pouvais
+supporter de l'entendre parler ainsi; qu'au contraire, s'il pouvait
+proposer quelque mani&egrave;re de vivre qui f&ucirc;t possible, que je ferais de mon
+mieux, et que je vivrais aussi strictement qu'il pourrait le d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>Il me supplia de ne plus parler en cette fa&ccedil;on, &agrave; cause qu'il en serait
+affol&eacute;; il dit qu'il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; en gentilhomme, quoiqu'il f&ucirc;t
+r&eacute;duit &agrave; une fortune si basse, et qu'il ne restait plus qu'un moyen
+auquel il p&ucirc;t penser, et qui m&ecirc;me ne se saurait employer, &agrave; moins que je
+ne consentisse &agrave; lui r&eacute;pondre sur une question &agrave; laquelle toutefois il
+dit qu'il ne voulait point m'obliger; je lui dis que j'y r&eacute;pondrais
+honn&ecirc;tement, mais que je ne pouvais dire si ce serait &agrave; sa satisfaction
+ou autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, ma ch&eacute;rie, r&eacute;pondez-moi franchement, dit-il: est-ce
+que le peu que vous avez pourra nous maintenir tous deux en bravoure, ou
+nous permettre de vivre en s&eacute;curit&eacute;, ou non?</p>
+
+<p>Ce fut mon bonheur de ne point m'&ecirc;tre d&eacute;couverte, ni ma condition,
+aucunement; non, pas m&ecirc;me mon nom; et voyant qu'il n'y avait rien &agrave;
+attendre de lui, quelque bonne humeur et quelque honn&ecirc;tet&eacute; qu'il par&ucirc;t
+avoir, sinon qu'il vivrait sur ce que je savais devoir bient&ocirc;t &ecirc;tre
+dissip&eacute;, je r&eacute;solus de cacher tout, sauf le billet de banque et les onze
+guin&eacute;es, et j'eusse &eacute;t&eacute; bien heureuse de les avoir perdus, au prix qu'il
+m'e&ucirc;t remise o&ugrave; j'&eacute;tais avant que de me prendre. J'avais vraiment sur
+moi un autre billet de 30&pound; qui &eacute;tait tout ce que j'avais apport&eacute; avec
+moi, autant pour en vivre dans le pays, que ne sachant point l'occasion
+qui pourrait s'offrir: parce que cette cr&eacute;ature, l'entremetteuse, qui
+nous avait ainsi trahis tous deux, m'avait fait accroire d'&eacute;tranges
+choses sur les mariages avantageux que je pourrais rencontrer, et il ne
+me plaisait point d'&ecirc;tre sans argent, quoi qu'il p&ucirc;t advenir. Ce billet,
+je le cachai; ce qui me fit plus g&eacute;n&eacute;reuse, du reste, en consid&eacute;ration
+de son &eacute;tat, car vraiment j'avais piti&eacute; de lui de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mais pour revenir &agrave; cette question, je lui dis que jamais je ne l'avais
+dup&eacute; de mon gr&eacute; et que jamais je ne le ferais. J'&eacute;tais bien f&acirc;ch&eacute;e de
+lui dire que le peu que je poss&eacute;dais ne nous entretiendrait pas tous
+deux; que je n'en aurais point eu assez pour subsister seule dans le
+pays du Sud, et que c'&eacute;tait la raison qui m'avait fait me remettre aux
+mains de cette femme qui l'appelait fr&egrave;re, &agrave; cause qu'elle m'avait
+assur&eacute; que je pourrais vivre tr&egrave;s bravement dans une ville du nom de
+Manchester, o&ugrave; je n'avais point encore &eacute;t&eacute;, pour environ 6&pound; par an, et
+tout mon revenu ne d&eacute;passant pas 15&pound; par an, je pensais que je pourrais
+en vivre facilement en attendant de meilleurs jours.</p>
+
+<p>Il secoua la t&ecirc;te et demeura silencieux, et nous pass&acirc;mes une soir&eacute;e
+bien m&eacute;lancolique; pourtant, nous soup&acirc;mes tous doux et nous demeur&acirc;mes
+ensemble cette nuit-l&agrave;, et quand nous f&ucirc;mes pr&egrave;s d'avoir fini de souper,
+il prit un air un peu meilleur et plus joyeux, et fit apporter une
+bouteille de vin:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma ch&eacute;rie, dit-il, quoique le cas soit mauvais, il ne sert de
+rien de se laisser abattre. Allons, n'ayez point d'inqui&eacute;tude; je
+t&acirc;cherai &agrave; trouver quelque moyen de vivre; si seulement vous pouvez vous
+entretenir seule, cela vaut mieux que rien; moi, je tenterai de nouveau
+la fortune; il faut qu'un homme pense en homme; se laisser d&eacute;courager,
+c'est c&eacute;der &agrave; l'infortune. L&agrave;-dessus, il emplit un verre et but &agrave; ma
+sant&eacute;, tandis qu'il me tenait la main tout le temps que le vin coulait
+dans sa gorge, puis m'assura que son principal souci &eacute;tait &agrave; mon sujet.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait r&eacute;ellement d'esprit brave et galant, et j'en &eacute;tais d'autant
+plus pein&eacute;e. Il y a quelque soulagement m&ecirc;me &agrave; &ecirc;tre d&eacute;faite par un homme
+d'honneur plut&ocirc;t que par un coquin; mais ici le plus grand
+d&eacute;sappointement &eacute;tait sur sa part, car il avait vraiment d&eacute;pens&eacute;
+abondance d'argent, et il faut remarquer sur quelles pauvres raisons
+elle s'&eacute;tait avanc&eacute;e; d'abord, il convient d'observer la bassesse de la
+cr&eacute;ature, qui, pour gagner 100&pound; elle-m&ecirc;me, eut l'indignit&eacute; de lui en
+laisser d&eacute;penser trois ou quatre fois plus, bien que ce f&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+tout ce qu'il avait au monde, et davantage; alors qu'elle n'avait pas
+plus de fondement qu'un petit habit autour d'une table &agrave; th&eacute; nous
+assurer que j'eusse quelque &eacute;tat, ou que je fusse une fortune, ou chose
+qui f&ucirc;t.</p>
+
+<p>Il est vrai que le dessein de duper une femme de fortune, si j'eusse &eacute;t&eacute;
+telle, montrait assez de vilenie; et de mettre l'apparence de grandeurs
+sur une pauvre condition n'&eacute;tait que de la fourberie, et bien m&eacute;chante;
+mais le cas diff&eacute;rait un peu, et en sa faveur &agrave; lui: car il n'&eacute;tait pas
+de ces gueux qui font m&eacute;tier de duper des femmes, ainsi que l'ont fait
+certains, et de happer six ou sept fortunes l'une apr&egrave;s l'autre, pour
+les rafler et d&eacute;camper ensuite; mais c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; un gentilhomme,
+infortun&eacute;, et tomb&eacute; bas, mais qui avait v&eacute;cu en bonne fa&ccedil;on; et quand
+m&ecirc;me j'eusse eu de la fortune, j'eusse &eacute;t&eacute; tout enrag&eacute;e contre la
+friponne, pour m'avoir trahie; toutefois, vraiment, pour ce qui est de
+l'homme, une fortune n'aurait point &eacute;t&eacute; mal plac&eacute;e sur lui, car c'&eacute;tait
+une personne charmante, en v&eacute;rit&eacute;, de principes g&eacute;n&eacute;reux, de bon sens,
+et qui avait abondance de bonne humeur.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes quantit&eacute; de conversations intimes cette nuit-l&agrave;, car aucun de
+nous ne dormit beaucoup; il &eacute;tait aussi repentant d'avoir &eacute;t&eacute; la cause
+de toutes ces duperies, que si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de la f&eacute;lonie, et qu'il march&acirc;t
+au supplice; il m'offrit encore jusqu'au dernier shilling qu'il avait
+sur lui, et dit qu'il voulait partir &agrave; l'arm&eacute;e pour t&acirc;cher &agrave; en gagner.</p>
+
+<p>Je lui demandai pourquoi il avait eu la cruaut&eacute; de vouloir m'emmener en
+Irlande, quand il pouvait supposer que je n'eusse point pu y subsister.
+Il me prit dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur, dit-il, je n'ai jamais eu dessein d'aller en Irlande, bien
+moins de vous y emmener; mais je suis venu ici pour &eacute;chapper &agrave;
+l'observation des gens qui avaient entendu ce que je pr&eacute;tendais faire,
+et afin que personne ne p&ucirc;t me demander de l'argent avant que je fusse
+garni pour leur en donner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; donc alors, dis-je, devions-nous aller ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon c&oelig;ur, dit-il, je vais donc vous avouer tout le plan,
+ainsi que je l'avais dispos&eacute;; j'avais intention ici de vous interroger
+quelque peu sur votre &eacute;tat, comme vous voyez que j'ai fait; et quand
+vous m'auriez rendu compte des d&eacute;tails, ainsi que je m'attendais que
+vous feriez, j'aurais imagin&eacute; une excuse pour remettre notre voyage en
+Irlande &agrave; un autre temps, et nous serions partis pour Londres. Puis, mon
+c&oelig;ur, dit-il, j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; vous avouer toute la condition de mes
+propres affaires, et &agrave; vous faire savoir qu'en effet j'avais us&eacute; de ces
+finesses pour obtenir votre acquiescement &agrave; m'&eacute;pouser, mais qu'il ne me
+restait plus qu'&agrave; vous demander pardon et &agrave; vous dire avec quelle ardeur
+je m'efforcerais &agrave; vous faire oublier ce qui &eacute;tait pass&eacute; par la f&eacute;licit&eacute;
+des jours &agrave; venir.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, lui dis-je, et je trouve que vous m'auriez vite conquise; et
+c'est ma douleur maintenant que de n'&ecirc;tre point en &eacute;tat de vous montrer
+avec quelle aisance je me serais laiss&eacute; r&eacute;concilier &agrave; vous, et comme je
+vous aurais pass&eacute; tous ces tours en r&eacute;compense de tant de bonne humeur;
+mais, mon ami, dis-je, que faire maintenant? Nous sommes perdus tous
+deux, et en quoi sommes-nous mieux pour nous &ecirc;tre accord&eacute;s, puisque nous
+n'avons pas de quoi vivre?</p>
+
+<p>Nous propos&acirc;mes un grand nombre de choses; mais rien ne pouvait s'offrir
+o&ugrave; il n'y avait rien pour d&eacute;buter. Il me supplia enfin de n'en plus
+parler, car, disait-il, je lui briserais le c&oelig;ur; de sorte que nous
+parl&acirc;mes un peu sur d'autres sujets, jusqu'enfin il prit cong&eacute; de moi en
+mari, et puis s'endormit.</p>
+
+<p>Il se leva avant moi le matin, et vraiment, moi qui &eacute;tais rest&eacute;e
+&eacute;veill&eacute;e presque toute la nuit, j'avais tr&egrave;s grand sommeil et je
+demeurai couch&eacute;e jusqu'&agrave; pr&egrave;s d'onze heures. Pendant ce temps, il prit
+ses chevaux, et trois domestiques, avec tout son linge et ses hardes, et
+le voil&agrave; parti, ne me laissant qu'une lettre courte, mais &eacute;mouvante, sur
+la table, et que voici:</p>
+
+<p>&laquo;Ma ch&eacute;rie,</p>
+
+<p>&laquo;Je suis un chien; je vous ai dup&eacute;e; mais j'y ai &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; par une
+vile cr&eacute;ature, contrairement &agrave; mes principes et &agrave; l'ordinaire coutume de
+ma vie. Pardonnez-moi, ma ch&eacute;rie! Je vous demande pardon avec la plus
+extr&ecirc;me sinc&eacute;rit&eacute;; je suis le plus mis&eacute;rable des hommes, de vous avoir
+d&eacute;&ccedil;ue; j'ai &eacute;t&eacute; si heureux que de vous poss&eacute;der, et maintenant je suis
+si pitoyablement malheureux que d'&ecirc;tre forc&eacute; de fuir loin de vous.
+Pardonnez-moi, ma ch&eacute;rie! Encore une fois, je le dis, pardonnez-moi! Je
+ne puis supporter de vous voir ruin&eacute;e par moi, et moi-m&ecirc;me incapable de
+vous soutenir. Notre mariage n'est rien; je n'aurai jamais la force de
+vous revoir; je vous d&eacute;clare ici que vous &ecirc;tes libre; si vous pouvez
+vous marier &agrave; votre avantage, ne refusez pas en songeant &agrave; moi; je vous
+jure ici sur ma foi et sur la parole d'un homme d'honneur de ne jamais
+troubler votre repos si je l'apprends, ce qui toutefois n'est pas
+probable; d'autre part, si vous ne vous mariez pas, et si je rencontre
+une bonne fortune, tout cela sera pour vous, o&ugrave; que vous soyez.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai mis une partie de la provision d'argent qui me restait dans votre
+poche; prenez des places pour vous et pour votre servante dans le coche,
+et allez &agrave; Londres; j'esp&egrave;re qu'il suffira aux frais, sans que vous
+entamiez le v&ocirc;tre. Encore une fois, je vous demande pardon de tout
+c&oelig;ur, et je le ferai aussi souvent que je penserai &agrave; vous.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, ma ch&eacute;rie, pour toujours.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis &agrave; vous en toute affection.</p>
+
+<p>&laquo;J. E.&raquo;
+</p>
+
+<p>Rien de ce qui me survint jamais dans ma vie ne tomba si bas dans mon
+c&oelig;ur que cet adieu; je lui reprochai mille fois dans mes pens&eacute;es de
+m'avoir abandonn&eacute;e; car je serais all&eacute;e avec lui au bout du monde,
+m'e&ucirc;t-il fallu mendier mon pain. Je t&acirc;tai dans ma poche; et l&agrave; je
+trouvai dix guin&eacute;es, sa montre en or et deux petits anneaux, une petite
+bague de diamant qui ne valait gu&egrave;re que 6&pound; et un simple anneau d'or.</p>
+
+<p>Je tombai assise et je regardai fixement ces objets pendant deux heures
+sans discontinuer, jusqu'&agrave; ce que ma fille de chambre vint m'interrompre
+pour me dire que le d&icirc;ner &eacute;tait pr&ecirc;t: je ne mangeai que peu, et apr&egrave;s
+d&icirc;ner il me prit un violent acc&egrave;s de larmes; et toujours je l'appelais
+par son nom, qui &eacute;tait James:</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Jemmy! criais-je, reviens! reviens! je te donnerai tout ce que j'ai;
+je mendierai, je mourrai de faim avec toi. Et ainsi je courais, folle,
+par la chambre, &ccedil;&agrave; et l&agrave;; et puis je m'asseyais entre temps; et puis je
+marchais de nouveau en long et en large, et puis je sanglotais encore;
+et ainsi je passai l'apr&egrave;s-midi jusqu'environ sept heures, que tomba le
+cr&eacute;puscule du soir (c'&eacute;tait au mois d'ao&ucirc;t), quand, &agrave; ma surprise
+indicible, le voici revenir &agrave; l'h&ocirc;tellerie et monter tout droit &agrave; ma
+chambre.</p>
+
+<p>Je fus dans la plus grande confusion qu'on puisse s'imaginer, et lui
+pareillement; je ne pouvais deviner quelle &eacute;tait l'occasion de son
+retour, et je commen&ccedil;ai &agrave; me demander si j'en devais &ecirc;tre heureuse ou
+f&acirc;ch&eacute;e; mais mon affection inclina tout le reste, et il me fut
+impossible de dissimuler ma joie, qui &eacute;tait trop grande pour des
+sourires, car elle se r&eacute;pandit en larmes. &Agrave; peine fut-il entr&eacute; dans la
+chambre, qu'il courut &agrave; moi et me prit dans ses bras, me tenant serr&eacute;e,
+et m'&eacute;touffant presque l'haleine sous ses baisers, mais ne dit pas une
+parole. Enfin je commen&ccedil;ai:</p>
+
+<p>&mdash;Mon amour, dis-je, comment as-tu pu t'en aller loin de moi?</p>
+
+<p>&Agrave; quoi il ne fit pas de r&eacute;ponse, car il lui &eacute;tait impossible de parler.</p>
+
+<p>Quand nos extases furent un peu pass&eacute;es, il me dit qu'il &eacute;tait all&eacute; &agrave;
+plus de quinze lieues, mais qu'il n'avait pas &eacute;t&eacute; en son pouvoir d'aller
+plus loin sans revenir pour me voir une fois encore, et une fois encore
+me dire adieu.</p>
+
+<p>Je lui dis comment j'avais pass&eacute; mon temps et comment je lui avais cri&eacute;
+&agrave; voix haute de revenir. Il me dit qu'il m'avait entendue fort nettement
+dans la for&ecirc;t de Delamere, &agrave; un endroit &eacute;loign&eacute; d'environ douze lieues.
+Je souris.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, ne crois pas que je plaisante, car si jamais j'ai entendu
+ta voix dans ma vie, je t'ai entendue m'appeler &agrave; voix haute, et parfois
+je me figurais que je te voyais courir apr&egrave;s moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, que disais-je? Car je ne lui avais pas nomm&eacute; les
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Tu criais &agrave; haute voix, et tu disais: &laquo;&Ocirc; Jemmy! &ocirc; Jemmy! reviens,
+reviens.&raquo;</p>
+
+<p>Je me mis &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur, dit-il, ne ris pas; car sois-en s&ucirc;re, j'ai entendu ta voix
+aussi clairement que tu entends la mienne dans ce moment; et, si tu le
+veux, j'irai devant un magistrat pr&ecirc;ter serment l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai alors d'&ecirc;tre surprise et &eacute;tonn&eacute;e; je fus effray&eacute;e m&ecirc;me et
+lui dis ce que j'avais vraiment fait et comment je l'avais appel&eacute;. Apr&egrave;s
+que nous nous f&ucirc;mes amus&eacute;s un moment l&agrave;-dessus, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu ne t'en iras plus loin de moi, maintenant; j'irais plut&ocirc;t
+avec toi au bout du monde.</p>
+
+<p>Il me dit que ce serait une chose bien difficile pour lui que de me
+quitter, mais que, puisqu'il le fallait, il avait l'espoir que je lui
+rendrais la t&acirc;che ais&eacute;e autant que possible; mais que pour lui, ce
+serait sa perte, et qu'il le pr&eacute;voyait assez.</p>
+
+<p>Cependant, il me dit qu'il avait r&eacute;fl&eacute;chi, qu'il me laissait seule pour
+aller jusqu'&agrave; Londres, qui &eacute;tait un long voyage, et qu'il pouvait aussi
+bien prendre cette route-l&agrave; qu'une autre; de sorte qu'il s'&eacute;tait r&eacute;solu
+&agrave; m'y accompagner, et que s'il partait ensuite sans me dire adieu, je
+n'en devais point prendre d'irritation contre lui, et ceci il me le fit
+promettre.</p>
+
+<p>Il me dit comment il avait cong&eacute;di&eacute; ses trois domestiques, vendu leurs
+chevaux, et envoy&eacute; ces gar&ccedil;ons chercher fortune, tout cela en fort peu
+de temps, dans une ville pr&egrave;s de la route, je ne sais o&ugrave;, &laquo;et, dit-il,
+il m'en a co&ucirc;t&eacute; des larmes, et j'ai pleur&eacute; tout seul de penser combien
+ils &eacute;taient plus heureux que leur ma&icirc;tre, puisqu'ils n'avaient qu'&agrave;
+aller frapper &agrave; la porte du premier gentilhomme pour lui offrir leurs
+services, tandis que moi, dit-il, je ne savais o&ugrave; aller ni que faire&raquo;.</p>
+
+<p>Je lui dis que j'avais &eacute;t&eacute; si compl&egrave;tement malheureuse quand il m'avait
+quitt&eacute;e, que je ne saurais l'&ecirc;tre davantage, et que maintenant qu'il
+&eacute;tait revenu, je ne me s&eacute;parerais jamais de lui, s'il voulait bien
+m'emmener, en quelque lieu qu'il all&acirc;t. Et cependant, je convins que
+nous irions ensemble &agrave; Londres; mais je ne pus arriver &agrave; consentir qu'il
+me quitterait enfin, sans me dire adieu; mais je lui dis d'un ton
+plaisant que, s'il s'en allait, je lui crierais de revenir aussi haut
+que je l'avais fait. Puis je tirai sa montre, et la lui rendis, et ses
+deux bagues, et ses dix guin&eacute;es; mais il ne voulut pas les reprendre;
+d'o&ugrave; je doutai fort qu'il avait r&eacute;solu de s'en aller sur la route et de
+m'abandonner.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que la condition o&ugrave; il &eacute;tait, les expressions passionn&eacute;es
+de sa lettre, sa conduite douce, tendre et m&acirc;le que j'avais &eacute;prouv&eacute;e sur
+sa part en toute cette affaire jointe au souci qu'il avait montr&eacute; et &agrave;
+sa mani&egrave;re de me laisser une si grande part du peu qui lui restait, tout
+cela, dis-je, m'avait impressionn&eacute;e si vivement que je ne pouvais
+supporter l'id&eacute;e de me s&eacute;parer de lui.</p>
+
+<p>Deux jours apr&egrave;s, nous quitt&acirc;mes Chester, moi dans le coche et lui &agrave;
+cheval; je cong&eacute;diai ma servante &agrave; Chester; il s'opposa tr&egrave;s fort &agrave; ce
+que je restasse sans servante; mais comme je l'avais engag&eacute;e dans la
+campagne, puisque je n'avais point de domestique &agrave; Londres, je lui dis
+que c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; barbare d'emmener la pauvre fille pour la mettre dehors
+sit&ocirc;t que j'arriverais en ville, et que ce serait aussi une d&eacute;pense
+inutile en route; si bien qu'il s'y accorda, et demeura satisfait sur ce
+chapitre.</p>
+
+<p>Il vint avec moi jusque Dunstable, &agrave; trente lieues de Londres, et puis
+il me dit que le sort et ses propres infortunes l'obligeaient &agrave; me
+quitter, et qu'il ne lui &eacute;tait point possible d'entrer dans Londres pour
+des raisons qu'il n'&eacute;tait pas utile de me donner: et je vis qu'il se
+pr&eacute;parait &agrave; partir. Le coche o&ugrave; nous &eacute;tions ne s'arr&ecirc;tait pas
+d'ordinaire &agrave; Dunstable; mais je le priai de s'y tenir un quart d'heure:
+il voulut bien rester un moment &agrave; la porte d'une h&ocirc;tellerie o&ugrave; nous
+entr&acirc;mes.</p>
+
+<p>&Eacute;tant &agrave; l'h&ocirc;tellerie, je lui dis que je n'avais plus qu'une faveur &agrave;
+lui demander, qui &eacute;tait, puisqu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il
+me permit de rester une semaine ou deux dans cette ville avec lui, afin
+de r&eacute;fl&eacute;chir pendant ce temps &agrave; quelque moyen d'&eacute;viter une chose qui
+nous serait aussi ruineuse &agrave; tous deux qu'une s&eacute;paration finale: et que
+j'avais &agrave; lui proposer une chose d'importance que peut-&ecirc;tre il
+trouverait &agrave; notre avantage.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une proposition o&ugrave; il y avait trop de raison pour qu'il la
+refus&acirc;t, de sorte qu'il appela l'h&ocirc;tesse, et lui dit que sa femme se
+trouvait indispos&eacute;e et tant qu'elle ne saurait penser &agrave; continuer son
+voyage en coche qui l'avait lass&eacute;e presque jusqu'&agrave; la mort, et lui
+demanda si elle ne pourrait nous procurer un logement pour deux ou trois
+jours dans une maison priv&eacute;e o&ugrave; je pourrais me reposer un peu, puisque
+la route m'avait &agrave; ce point exc&eacute;d&eacute;e. L'h&ocirc;tesse, une brave femme de
+bonnes fa&ccedil;ons et fort obligeante, vint aussit&ocirc;t me voir; me dit qu'elle
+avait deux ou trois chambres qui &eacute;taient tr&egrave;s bonnes et plac&eacute;es &agrave;
+l'&eacute;cart du bruit, et que, si je les voyais, elle n'avait point de doute
+qu'elles me plairaient, et que j'aurais une de ses servantes qui ne
+ferait rien d'autre que d'&ecirc;tre attach&eacute;e &agrave; ma personne; cette offre &eacute;tait
+tellement aimable que je ne pus que l'accepter; de sorte que j'allai
+voir les chambres, dont je fus charm&eacute;e; et en effet elles &eacute;taient
+extraordinairement bien meubl&eacute;es, et d'un tr&egrave;s plaisant logement. Nous
+pay&acirc;mes donc le coche, d'o&ugrave; nous f&icirc;mes d&eacute;charger nos hardes, et nous
+r&eacute;sol&ucirc;mes de s&eacute;journer l&agrave; un peu de temps.</p>
+
+<p>Ici je lui dis que je vivrais avec lui maintenant jusqu'&agrave; ce que mon
+argent f&ucirc;t &agrave; bout; mais que je ne lui laisserais pas d&eacute;penser un
+shilling du sien; nous e&ucirc;mes l&agrave;-dessus une tendre chicane; mais je lui
+dis que c'&eacute;tait sans doute la derni&egrave;re fois que je jouirais de sa
+compagnie, et que je le priais de me laisser ma&icirc;tresse sur ce point
+seulement et qu'il gouvernerait pour tout le reste; si bien qu'il
+consentit.</p>
+
+<p>L&agrave;, un soir, nous promenant aux champs, je lui dis que j'allais
+maintenant lui faire la proposition que je lui avais dite; et en effet
+je lui racontai comment j'avais v&eacute;cu en Virginie, et que j'y avais ma
+m&egrave;re, qui, croyais-je, &eacute;tait encore en vie, quoique mon mari d&ucirc;t &ecirc;tre
+mort depuis plusieurs ann&eacute;es; je lui dis que si mes effets ne s'&eacute;taient
+perdus en mer, et d'ailleurs je les exag&eacute;rai assez, j'aurais eu assez de
+fortune pour nous &eacute;viter de nous s&eacute;parer en cette fa&ccedil;on. Puis j'entrai
+dans des d&eacute;tails sur l'&eacute;tablissement des gens en ces contr&eacute;es, comment,
+par la constitution du pays, on leur allouait des lots de terres, et que
+d'ailleurs on pouvait en acheter &agrave; un prix si bas qu'il ne valait m&ecirc;me
+pas la peine d'&ecirc;tre mentionn&eacute;.</p>
+
+<p>Puis je lui expliquai amplement et avec clart&eacute; la nature des
+plantations, et comment un homme qui s'appliquerait, n'ayant emport&eacute; que
+la valeur de deux ou trois cents livres de marchandises anglaises, avec
+quelques domestiques et des outils, pourrait rapidement &eacute;tablir sa
+famille et en peu d'ann&eacute;es amasser du bien.</p>
+
+<p>Ensuite je lui dis les mesures que je prendrais pour lever une somme de
+300&pound; ou environ; et je lui exposai que ce serait un admirable moyen de
+mettre fin &agrave; notre infortune, et &agrave; restaurer notre condition dans le
+monde au point que nous avions esp&eacute;r&eacute; tous deux; et j'ajoutai qu'au bout
+de sept ans nous pourrions &ecirc;tre en situation de laisser nos cultures en
+bonnes mains et de repasser l'eau pour en recevoir le revenu, et en
+jouir tandis que nous vivrions en Angleterre; et je lui citai l'exemple
+de tels qui l'avaient fait et qui vivaient &agrave; Londres maintenant sur un
+fort bon pied.</p>
+
+<p>En somme, je le pressai tant qu'il finit presque par s'y accorder; mais
+nous f&ucirc;mes arr&ecirc;t&eacute;s tant&ocirc;t par un obstacle, tant&ocirc;t par l'autre,
+jusqu'enfin il changea les r&ocirc;les, et se mit &agrave; me parler presque dans les
+m&ecirc;mes termes de l'Irlande.</p>
+
+<p>Il me dit qu'un homme qui se confinerait dans une vie campagnarde,
+pourvu qu'il e&ucirc;t pu trouver des fonds pour s'&eacute;tablir sur des terres,
+pourrait s'y procurer des fermes &agrave; 50&pound; par an, qui &eacute;taient aussi bonnes
+que celles qu'on loue en Angleterre pour 200&pound;; que le rendement &eacute;tait
+consid&eacute;rable et le sol si riche, que, sans grande &eacute;conomie m&ecirc;me, nous
+&eacute;tions s&ucirc;rs d'y vivre aussi bravement qu'un gentilhomme vit en
+Angleterre avec un revenu de 3 000&pound;; et qu'il avait form&eacute; le dessein de
+me laisser &agrave; Londres et d'aller l&agrave;-bas pour tenter la fortune; et que
+s'il voyait qu'il pouvait disposer une mani&egrave;re de vivre ais&eacute;e et qui
+s'accord&acirc;t au respect qu'il entretenait pour moi, ainsi qu'il ne doutait
+point de pouvoir le faire, il traverserait l'eau pour venir me chercher.</p>
+
+<p>J'eus affreusement peur que sur une telle proposition il m'eut prise au
+mot, c'est-&agrave;-dire qu'il me fall&ucirc;t convertir mon petit revenu en argent
+liquide qu'il emporterait en Irlande pour tenter son exp&eacute;rience; mais il
+avait trop de justice pour le d&eacute;sirer ou pour l'accepter, si je l'eusse
+offert: et il me devan&ccedil;a l&agrave;-dessus; car il ajouta qu'il irait tenter la
+fortune en cette fa&ccedil;on, et que s'il trouvait qu'il p&ucirc;t faire quoi que ce
+soit pour vivre, en y ajoutent ce que j'avais, nous pourrions bravement
+subsister tous deux; mais qu'il ne voulait pas risquer un shilling de
+mon argent, jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t fait son exp&eacute;rience avec un peu du
+sien, et il m'assura que s'il ne r&eacute;ussissait pas en Irlande, il
+reviendrait me trouver et qu'il se joindrait &agrave; moi pour mon dessein en
+Virginie.</p>
+
+<p>Je ne pus l'amener &agrave; rien de plus, par quoi nous nous entret&icirc;nmes pr&egrave;s
+d'un mois durant lequel je jouis de sa soci&eacute;t&eacute; qui &eacute;tait la plus
+charmante que j'eusse encore trouv&eacute;e dans toute ma vie. Pendant ce temps
+il m'apprit l'histoire de sa propre existence, qui &eacute;tait surprenante en
+v&eacute;rit&eacute;, et pleine d'une vari&eacute;t&eacute; infinie, suffisante &agrave; emplir un plus
+beau roman d'aventures et d'incidents qu'aucun que j'aie vu d'imprim&eacute;;
+mais j'aurai l'occasion l&agrave;-dessus d'en dire plus long.</p>
+
+<p>Nous nous s&eacute;par&acirc;mes enfin, quoique avec la plus extr&ecirc;me r&eacute;pugnance sur
+ma part; et vraiment il prit cong&eacute; de moi bien &agrave; contre-c&oelig;ur; mais la
+n&eacute;cessit&eacute; l'y contraignait; car les raisons qu'il avait de ne point
+vouloir venir &agrave; Londres &eacute;taient tr&egrave;s bonnes, ainsi que je la compris
+pleinement plus tard.</p>
+
+<p>Je lui donnai maintenant l'indication de l'adresse o&ugrave; il devait
+m'&eacute;crire, quoique r&eacute;servant encore le grand secret, qui &eacute;tait de ne
+jamais lui faire savoir mon v&eacute;ritable nom, qui j'&eacute;tais, et o&ugrave; il
+pourrait me trouver; lui de m&ecirc;me me fit savoir comment je devais m'y
+prendre pour lui faire parvenir une lettre, afin qu'il f&ucirc;t assur&eacute; de la
+recevoir.</p>
+
+<p>J'arrivai &agrave; Londres le lendemain du jour o&ugrave; nous nous s&eacute;par&acirc;mes, mais je
+n'allai pas tout droit &agrave; mon ancien logement; mais pour une autre raison
+que je ne veux pas dire je pris un logement priv&eacute; dans Saint-Jones
+street, ou, comme on dit vulgairement, Saint-Jones en Clerkenwell: et
+l&agrave;, &eacute;tant parfaitement seule, j'eus assez loisir de rester assise pour
+r&eacute;fl&eacute;chir sur mes r&ocirc;deries des sept derniers mois, car j'avais &eacute;t&eacute;
+absente tout autant. Je me souvenais des heures charmantes pass&eacute;es en
+compagnie de mon dernier mari avec infiniment de plaisir; mais ce
+plaisir fut extr&ecirc;mement amoindri quand je d&eacute;couvris peu de temps apr&egrave;s
+que j'&eacute;tais grosse.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une chose embarrassante, &agrave; cause qu'il me serait bien
+difficile de trouver un endroit o&ugrave; faire mes couches; &eacute;tant une des plus
+d&eacute;licates choses du monde en ce temps pour une femme &eacute;trang&egrave;re et qui
+n'avait point d'amis, d'&ecirc;tre entretenue en une telle condition sans
+donner quelque r&eacute;pondant, que je n'avais point et que je ne pouvais me
+procurer.</p>
+
+<p>J'avais pris soin tout ce temps de maintenir une correspondance avec mon
+ami de la Banque ou plut&ocirc;t il prenait soin de correspondre avec moi, car
+il m'&eacute;crivait une fois la semaine; et quoique je n'eusse point d&eacute;pens&eacute;
+mon argent si vite que j'eusse besoin de lui en demander, toutefois je
+lui &eacute;crivais souvent aussi pour lui faire savoir que j'&eacute;tais en vie.
+J'avais laiss&eacute; des instructions dans le Lancashire, si bien que je me
+faisais transmettre mes lettres; et durant ma retraite &agrave; Saint-John je
+re&ccedil;us de lui un billet fort obligeant, o&ugrave; il m'assurait que son proc&egrave;s
+de divorce &eacute;tait en bonne voie, bien qu'il y rencontr&acirc;t des difficult&eacute;s
+qu'il n'avait point attendues.</p>
+
+<p>Je ne fus pas f&acirc;ch&eacute;e d'apprendre que son proc&egrave;s &eacute;tait plus long qu'il
+n'avait pens&eacute;; car bien que je ne fusse nullement en condition de le
+prendre encore, n'ayant point la folie de vouloir l'&eacute;pouser, tandis que
+j'&eacute;tais grosse des &oelig;uvres d'un autre homme (ce que certaines femmes que
+je connais ont os&eacute;), cependant je n'avais pas d'intention de le perdre,
+et, en un mot, j'&eacute;tais r&eacute;solue &agrave; le prendre s'il continuait dans le m&ecirc;me
+dessein, sit&ocirc;t mes relevailles; car je voyais apparemment que je
+n'entendrais plus parler de mon autre mari; et comme il n'avait cess&eacute; de
+me presser de me remarier, m'ayant assur&eacute; qu'il n'y aurait nulle
+r&eacute;pugnance et que jamais il ne tenterait de r&eacute;clamer ses droits, ainsi
+ne me faisais-je point scrupule de me r&eacute;soudre, si je le pouvais, et mon
+autre ami restait fid&egrave;le &agrave; l'accord; et j'avais infiniment de raisons
+d'en &ecirc;tre assur&eacute;e, par les lettres qu'il m'&eacute;crivait, qui &eacute;taient les
+plus tendres et les plus obligeantes du monde.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais maintenant &agrave; m'arrondir, et les personnes chez qui je
+logeais m'en firent la remarque, et, autant que le permettait la
+civilit&eacute;, me firent comprendre qu'il fallait songer &agrave; partir. Ceci me
+jeta dans une extr&ecirc;me perplexit&eacute;, et je devins tr&egrave;s m&eacute;lancolique; car en
+v&eacute;rit&eacute; je ne savais quel parti prendre; j'avais de l'argent, mais point
+d'amis, et j'avais chances de me trouver sur les bras un enfant &agrave;
+garder, difficult&eacute; que je n'avais encore jamais rencontr&eacute;e, ainsi que
+mon histoire jusqu'ici le fait para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Dans le cours de cette affaire, je tombai tr&egrave;s malade et ma m&eacute;lancolie
+accrut r&eacute;ellement mon malaise; mon indisposition se trouva en fin de
+compte n'&ecirc;tre qu'une fi&egrave;vre, mais la v&eacute;rit&eacute; est que j'avais les
+appr&eacute;hensions d'une fausse couche. Je ne devrais pas dire &laquo;les
+appr&eacute;hensions&raquo;, car j'aurais &eacute;t&eacute; trop heureuse d'accoucher avant terme,
+mais je n'aurais pu m&ecirc;me entretenir la pens&eacute;e de prendre quoi que ce f&ucirc;t
+pour y aider; j'abhorrais, dis-je, jusqu'&agrave; l'imagination d'une telle
+chose.</p>
+
+<p>Cependant, la dame qui tenait la maison m'en parla et m'offrit d'envoyer
+une sage-femme; j'&eacute;levai d'abord quelques scrupules, mais apr&egrave;s un peu
+de temps j'y consentis, mais lui dis que je ne connaissais point de
+sage-femme et que je lui abandonnais le soin de l'affaire.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que la ma&icirc;tresse de la maison n'&eacute;tait pas tant &eacute;trang&egrave;re &agrave; des
+cas semblables au mien que je pensais d'abord qu'elle f&ucirc;t, comme on
+verra tout &agrave; l'heure; et elle fit venir une sage-femme de la bonne
+sorte, je veux dire de la bonne sorte pour moi.</p>
+
+<p>Cette femme paraissait avoir quelque exp&eacute;rience dans son m&eacute;tier,
+j'entends de sage-femme, mais elle avait aussi une autre profession o&ugrave;
+elle &eacute;tait experte autant que femme du monde, sinon davantage. Mon
+h&ocirc;tesse lui avait dit que j'&eacute;tais fort m&eacute;lancolique, et qu'elle pensait
+que cela m'e&ucirc;t fait du mal et une fois, devant moi, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame B..., je crois que l'indisposition de cette dame est de celles
+o&ugrave; vous vous entendez assez; je vous prie donc, si vous pouvez quelque
+chose pour elle, de n'y point manquer, car c'est une fort honn&ecirc;te
+personne. Et ainsi elle sortit de la chambre.</p>
+
+<p>Vraiment je ne la comprenais pas; mais la bonne vieille m&egrave;re se mit tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement &agrave; m'expliquer ce qu'elle entendait, sit&ocirc;t qu'elle fut
+partie:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, vous ne semblez pas comprendre ce qu'entend votre
+h&ocirc;tesse, et quand vous serez au fait, vous n'aurez point besoin de le
+lui laisser voir. Elle entend que vous &ecirc;tes en une condition qui peut
+vous rendre vos couches difficiles, et que vous ne d&eacute;sirez pas que cela
+soit publiquement connu; point n'est besoin d'en dire davantage, mais
+sachez que si vous jugez bon de me communiquer autant de votre secret
+qu'il est n&eacute;cessaire (car je ne d&eacute;sire nullement me m&ecirc;ler dans ces
+affaires), je pourrais peut-&ecirc;tre trouver moyen de vous aider, de vous
+tirer de peine, et de vous &ocirc;ter toutes vos tristes pens&eacute;es &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>Chaque parole que pronon&ccedil;ait cette cr&eacute;ature m'&eacute;tait un cordial, et me
+soufflait jusqu'au c&oelig;ur une vie nouvelle et un courage nouveau; mon
+sang commen&ccedil;a de circuler aussit&ocirc;t, et tout mon corps fut transform&eacute;; je
+me remis &agrave; manger, et bient&ocirc;t j'allai mieux. Elle en dit encore bien
+davantage sur le m&ecirc;me propos; et puis, m'ayant press&eacute;e de lui parler en
+toute franchise, et m'ayant promis le secret de la fa&ccedil;on la plus
+solennelle, elle s'arr&ecirc;ta un peu, comme pour voir l'impression que
+j'avais re&ccedil;ue, et ce que j'allais dire.</p>
+
+<p>Je sentais trop vivement le besoin que j'avais d'une telle femme pour ne
+point accepter son offre; je lui dis que ma position &eacute;tait en partie
+comme elle avait devin&eacute;, en partie diff&eacute;rente, puisque j'&eacute;tais
+r&eacute;ellement mari&eacute;e et que j'avais un mari, quoiqu'il f&ucirc;t si &eacute;loign&eacute; dans
+ce moment qu'il ne pouvait para&icirc;tre publiquement.</p>
+
+<p>Elle m'arr&ecirc;ta tout court et me dit que ce n'&eacute;tait point son affaire.
+Toutes les dames qui se fiaient &agrave; ses soins &eacute;taient mari&eacute;es pour elle;
+toute femme, dit-elle, qui se trouve grosse d'enfant, a un p&egrave;re pour
+l'enfant, et que ce p&egrave;re f&ucirc;t mari ou non, voil&agrave; qui n'&eacute;tait point du
+tout son affaire; son affaire &eacute;tait de me servir dans ma condition
+pr&eacute;sente que j'eusse un mari ou non.</p>
+
+<p>&mdash;Car, madame, dit-elle, avoir un mari qui ne peut para&icirc;tre, c'est
+n'avoir point de mari; et par ainsi que vous soyez femme mari&eacute;e ou
+ma&icirc;tresse, cela m'est tout un.</p>
+
+<p>Je vis bient&ocirc;t que catin ou femme mari&eacute;e, il fallait passer pour catin
+ici; de sorte que j'abandonnai ce point. Je lui dis qu'elle avait bien
+raison, mais que si je devais lui dire mon histoire, il fallait la lui
+dire telle qu'elle &eacute;tait. De sorte que je la racontais aussi bri&egrave;vement
+que je le pus, et voici quelle fut ma conclusion.</p>
+
+<p>&mdash;La raison, dis-je, pour laquelle, madame, je vous incommode de ces
+d&eacute;tails, n'est point tant, comme vous l'avez dit tout &agrave; l'heure, qu'ils
+touchent au propos de votre affaire; mais c'est &agrave; ce propos, &agrave; savoir
+que je ne me soucie point d'&ecirc;tre vue ni cach&eacute;e, mais la difficult&eacute; o&ugrave; je
+suis, c'est que je n'ai point de connaissances dans cette partie du
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends bien, madame, dit-elle, vous n'avez pas de r&eacute;pondant &agrave;
+nommer pour &eacute;viter les impertinences de la paroisse qui sont d'usage en
+telles occasions; et peut-&ecirc;tre, dit-elle, que vous ne savez pas bien
+comment disposer de l'enfant quand il viendra.</p>
+
+<p>&mdash;La fin, dis-je, ne m'inqui&egrave;te pas tant que le commencement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, r&eacute;pond la sage-femme, oserez-vous vous confier &agrave; mes
+mains? Je demeure en tel endroit; bien que je ne m'informe pas de vous,
+vous pouvez vous enqu&eacute;rir de moi; mon nom est B...; je demeure dans
+telle rue (nommant la rue), &agrave; l'enseigne du Berceau; ma profession est
+celle de sage-femme et j'ai beaucoup de dames qui viennent faire leurs
+couches chez moi; j'ai donn&eacute; caution &agrave; la paroisse en g&eacute;n&eacute;ral pour les
+assurer contre toute enqu&ecirc;te sur ce qui viendra au monde sous mon toit.
+Je n'ai qu'une question &agrave; vous adresser, madame, dit-elle, en toute
+cette affaire; et si vous y r&eacute;pondez, vous pouvez &ecirc;tre enti&egrave;rement
+tranquille sur le reste.</p>
+
+<p>Je compris aussit&ocirc;t o&ugrave; elle voulait en venir et lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je crois vous entendre; Dieu merci, bien que je manque d'amis
+en cette partie du monde, je ne manque pas d'argent, autant qu'il peut
+&ecirc;tre n&eacute;cessaire, car je n'en ai point non plus d'abondance.</p>
+
+<p>J'ajoutai ces mots parce que je ne voulais pas la mettre dans l'attente
+de grandes choses.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien madame, dit-elle, c'est la chose en effet, sans quoi il n'est
+point possible de rien faire en de tels cas; et pourtant, dit-elle, vous
+allez voir que je ne vais pas vous voler, ni vous mettre, dans
+l'embarras, et je veux que vous sachiez tout d'avance, afin que vous
+vous accommodiez &agrave; l'occasion et que vous fassiez de la d&eacute;pense ou que
+vous alliez &agrave; l'&eacute;conomie, suivant que vous jugerez.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'elle semblait si parfaitement entendre ma condition, que
+je n'avais rien d'autre &agrave; lui demander que ceci: puisque j'avais
+d'argent assez, mais point en grande quantit&eacute;, qu'elle voul&ucirc;t bien tout
+disposer pour que je fusse entretenue le moins copieusement qu'il se
+pourrait.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit qu'elle apporterait un compte des d&eacute;penses en deux ou
+trois formes, et que je choisirais ainsi qu'il me plairait, et je la
+priai de faire ainsi.</p>
+
+<p>Le lendemain elle l'apporta, et la copie de ses trois billets &eacute;tait
+comme suit:</p>
+
+<p>1. Pour trois mois de logement dans sa maison, nourriture comprise, &agrave;
+dix shillings par semaine: 6&pound; 0 s.</p>
+
+<p>2. Pour une nourrice pendant un mois et linge de couches: 1&pound; 10 s.</p>
+
+<p>3. Pour un ministre afin de baptiser l'enfant, deux personnes pour le
+tenir sur les fonts, et un clerc: 1&pound; 10 s.</p>
+
+<p>4. Pour un souper de bapt&ecirc;me (en comptant cinq invit&eacute;s): 1&pound; 0 s.</p>
+
+<p>Pour ses honoraires de sage-femme et les arrangements avec la paroisse:
+3&pound; 3 s.</p>
+
+<p>&Agrave; la fille pour le service: 0&pound; 10 s.</p>
+<p>&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p>13&pound; 13 s.</p>
+<p>&nbsp;<br /></p>
+<p>Ceci &eacute;tait le premier billet; le second &eacute;tait dans les m&ecirc;mes termes.</p>
+
+<p>1. Pour trois mois de logement et nourriture, etc., &agrave; vingt shillings
+par semaine: 12&pound; 0 s.</p>
+
+<p>2. Pour une nourrice pendant un mois, linge et dentelles: 2&pound; 10 s.</p>
+
+<p>3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc., comme ci-dessus: 2&pound; 0 s.</p>
+
+<p>4. Pour un souper, bonbons, sucreries, etc.: 3&pound; 3 s.</p>
+
+<p>5. Pour ses honoraires, comme ci-dessus: 5&pound; 5 s.</p>
+
+<p>6. Pour une fille de service: 1&pound; 0 s.</p>
+<p>&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p>25&pound; 13 s.</p>
+<p>&nbsp;<br /></p>
+<p>Ceci &eacute;tait le billet de seconde classe; la troisi&egrave;me, dit-elle, &eacute;tait
+d'un degr&eacute; au-dessus, pour le cas o&ugrave; le p&egrave;re ou les amis paraissaient.</p>
+
+<p>1. Pour trois mois de logement et nourriture avec un appartement de deux
+pi&egrave;ces et un galetas pour une servante: 30&pound; 0 s.</p>
+
+<p>2. Pour une nourrice pendant un mois et tr&egrave;s beau linge de couches: 4&pound; 4
+s.</p>
+
+<p>3. Pour le ministre afin de baptiser l'enfant, etc.: 2&pound; 10 s.</p>
+
+<p>4. Pour un souper, le sommelier pour servir le vin: 5&pound; 0 s.</p>
+
+<p>5. Pour ses honoraires, etc.: 10&pound; 10 s.</p>
+
+<p>6. La fille de service, outre la servante ordinaire, seulement: 0&pound; 10 s.</p>
+<p>&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p>52&pound; 14 s.</p>
+<p>&nbsp;<br /></p>
+<p>Je regardai les trois billets et souris et lui dis que je la trouvais
+fort raisonnable dans ses demandes, tout consid&eacute;r&eacute;, et que je ne doutais
+point que ses commodit&eacute;s ne fussent excellentes.</p>
+
+<p>Elle me dit que j'en serais juge quand je les verrais: je lui dis que
+j'&eacute;tais afflig&eacute;e de lui dire que je craignais d'&ecirc;tre oblig&eacute;e &agrave; para&icirc;tre
+sa cliente au plus bas compte.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-&ecirc;tre, madame, lui dis-je, m'en traiterez-vous moins bien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, point du tout, dit-elle, car o&ugrave; j'en ai une de la troisi&egrave;me
+classe, j'en ai deux de la seconde et quatre de la premi&egrave;re, et je gagne
+autant en proportion sur les unes que sur les autres; mais si vous
+doutez de mes soins, j'autoriserai l'ami que vous voudrez &agrave; examiner si
+vous &ecirc;tes bien entretenue ou mal.</p>
+
+<p>Puis elle expliqua les d&eacute;tails de la note.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'abord, madame, dit-elle, je voudrais vous faire observer que vous
+avez l&agrave; une pension de trois mois &agrave; dix shillings seulement par semaine;
+je me fais forte de dire que vous ne vous plaindrez pas de ma table; je
+suppose, dit-elle, que vous ne vivez pas &agrave; meilleur march&eacute; l&agrave; ou vous
+&ecirc;tes maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Non vraiment, dis-je, ni m&ecirc;me &agrave; si bon compte, car je donne six
+shillings par semaine pour ma chambre et je me nourris moi-m&ecirc;me, ce qui
+me revient bien plus cher.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, madame, dit-elle, si l'enfant ne doit pas vivre, comme il
+arrive parfois, voil&agrave; le prix du ministre &eacute;conomis&eacute;; et si vous n'avez
+point d'amis &agrave; inviter, vous pouvez &eacute;viter la d&eacute;pense d'un souper; de
+sorte que si vous &ocirc;tez ces articles, madame, dit-elle, vos couches ne
+vous reviendront pas &agrave; plus de 5&pound; 3 shillings de plus que ce que vous
+co&ucirc;te votre train de vie ordinaire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la chose la plus raisonnable que j'eusse entendue; si bien que
+je souris et lui dis que je viendrais et que je serais sa cliente; mais
+je lui dis aussi que, n'attendant rien avant deux mois et davantage, je
+pourrais &ecirc;tre forc&eacute;e de rester avec elle plus de trois mois, et que je
+d&eacute;sirais savoir si elle ne serait pas oblig&eacute;e de me prier de m'en aller
+avant que je fusse en condition de partir.&mdash;Non, dit-elle, sa maison
+&eacute;tait grande; et d'ailleurs elle ne mettait jamais en demeure de partir
+une dame qui venait de faire ses couches, jusqu'&agrave; ce qu'elle s'en all&acirc;t
+de son plein gr&eacute;; et que si on lui amenait plus de dames qu'elle n'en
+pouvait loger, elle n'&eacute;tait pas si mal vue parmi ses voisins qu'elle ne
+p&ucirc;t trouver dispositions pour vingt, s'il le fallait.</p>
+
+<p>Je trouvai que c'&eacute;tait une dame &eacute;minente &agrave; sa fa&ccedil;on, et en somme je
+m'accordai &agrave; me remettre entre ses mains; elle parla alors d'autres
+choses, examina l'installation o&ugrave; j'&eacute;tais, fit ses critiques sur le
+mauvais service et le manque de commodit&eacute;, et me promit que je ne serais
+point ainsi trait&eacute;e dans sa maison. Je lui avouai que je n'osais rien
+dire, &agrave; cause que la femme de la maison avait un air &eacute;trange, ou du
+moins qu'elle me paraissait ainsi, depuis que j'avais &eacute;t&eacute; malade, parce
+que j'&eacute;tais grosse; et que je craignais qu'elle me fit quelque affront
+ou autre, supposant que je ne pourrais donner qu'un rapport m&eacute;diocre sur
+ma personne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh Dieu! dit-elle, cette grande dame n'est point &eacute;trang&egrave;re &agrave; ces
+choses; elle a essay&eacute; d'entretenir des dames qui &eacute;taient en votre
+condition, mais elle n'a pu s'assurer de la paroisse; et, d'ailleurs,
+une dame fort prude, ainsi que vous l'avez tr&egrave;s bien vu; toutefois,
+puisque vous partez, n'engagez point de discussion avec elle; mais je
+vais veiller &agrave; ce que vous soyez un peu mieux soign&eacute;e pendant que vous
+&ecirc;tes encore ici, et il ne vous en co&ucirc;tera pas davantage.</p>
+
+<p>Je ne la compris pas; pourtant je la remerciai et nous nous s&eacute;par&acirc;mes.
+Le matin suivant, elle m'envoya un poulet r&ocirc;ti et chaud et une bouteille
+de sherry, et ordonna &agrave; la servante de me pr&eacute;venir qu'elle restait &agrave; mon
+service tous les jours tant que je resterais l&agrave;.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qui &eacute;tait aimable et pr&eacute;venant &agrave; l'exc&egrave;s, et j'acceptai bien
+volontiers: le soir, elle envoya de nouveau demander si j'avais besoin
+de rien et pour ordonner &agrave; la fille de venir la trouver le matin pour le
+d&icirc;ner; la fille avait des ordres pour me faire du chocolat le matin,
+avant de partir, et &agrave; midi elle m'apporta un ris de veau tout entier, et
+un plat de potage pour mon d&icirc;ner; et de cette fa&ccedil;on elle me soignait &agrave;
+distance; si bien que je fus infiniment charm&eacute;e et que je gu&eacute;ris
+rapidement; car en v&eacute;rit&eacute; c'&eacute;taient mes humeurs noires d'auparavant qui
+avaient &eacute;t&eacute; la partie principale de ma maladie.</p>
+
+<p>Je m'attendais, comme est l'usage d'ordinaire parmi de telles gens, que
+la servante qu'elle m'envoya se trouverait &ecirc;tre quelque effront&eacute;e
+cr&eacute;ature sortie de Drury-Lane, et j'en &eacute;tais assez tourment&eacute;e; de sorte
+que je ne voulus pas la laisser coucher dans la maison la premi&egrave;re nuit,
+mais que je gardais les yeux attach&eacute;s sur elle aussi &eacute;troitement que si
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; une voleuse publique.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te dame devina bient&ocirc;t ce qu'il en &eacute;tait, et la renvoya avec un
+petit billet o&ugrave; elle me disait que je pouvais me fier &agrave; la probit&eacute; de sa
+servante, qu'elle se tiendrait responsable de tout, et qu'elle ne
+prenait jamais de domestiques sans avoir d'excellentes cautions. Je fus
+alors parfaitement rassur&eacute;e et en v&eacute;rit&eacute;, la conduite de cette servante
+parlait pour elle, car jamais fille plus retenue, sobre et tranquille
+n'entra dans la famille de quiconque, et ainsi je la trouverai plus
+tard.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que je fus assez bien portante pour sortir, j'allai avec la
+fille voir la maison et voir l'appartement qu'on devait me donner; et
+tout &eacute;tait si joli et si net qu'en somme je n'eus rien &agrave; dire, mais fus
+merveilleusement charm&eacute;e de ce que j'avais rencontr&eacute;, qui, consid&eacute;rant
+la m&eacute;lancolique condition o&ugrave; je me trouvais, &eacute;tait bien au del&agrave; de ce
+que j'avais esp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>On pourrait attendre que je donnasse quelque compte de la nature des
+m&eacute;chantes actions de cette femme, entre les mains de qui j'&eacute;tais
+maintenant tomb&eacute;e; mais ce serait trop d'encouragement au vice que de
+faire voir au monde, comme il &eacute;tait facile &agrave; une femme de se d&eacute;barrasser
+l&agrave; du faix d'un enfant clandestin. Cette grave matrone avait plusieurs
+sortes de proc&eacute;d&eacute;s; et l'un d'entre eux &eacute;tait que si un enfant naissait
+quoique non dans sa maison (car elle avait l'occasion d'&ecirc;tre appel&eacute;e &agrave;
+maintes besognes priv&eacute;es), elle avait des gens toujours pr&ecirc;ts, qui, pour
+une pi&egrave;ce d'argent, leur &ocirc;taient l'enfant de dessus les bras, et de
+dessus les bras de la paroisse aussi; et ces enfants, comme elle disait,
+&eacute;taient fort honn&ecirc;tement pourvus; ce qu'ils devenaient tous, regardant
+qu'il y en avait tant, par le r&eacute;cit qu'elle en faisait, je ne puis le
+concevoir.</p>
+
+<p>Je tins bien souvent avec elle des discours sur ce sujet; mais elle
+&eacute;tait pleine de cet argument qu'elle sauvait la vie de maint agneau
+innocent, comme elle les appelait, qui aurait peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; assassin&eacute;,
+et de mainte femme qui, rendue d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e par le malheur, aurait
+autrement &eacute;t&eacute; tent&eacute;e de d&eacute;truire ses enfants. Je lui accordai que
+c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;, et une chose bien recommandable, pourvu que les
+pauvres enfants tombassent ensuite dans de bonnes mains, et ne fussent
+pas maltrait&eacute;s et abandonn&eacute;s par les nourrices. Elle me r&eacute;pondit qu'elle
+avait toujours grand soin de cet article-l&agrave;, et qu'elle n'avait point de
+nourrices dans son affaire qui ne fussent tr&egrave;s bonnes personnes, et
+telles qu'on pouvait y avoir confiance.</p>
+
+<p>Je ne pus rien dire sur le contraire, et fus donc oblig&eacute;e de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne doute point que vous n'agissiez parfaitement sur votre
+part; mais la principale question est ce que font ces gens.</p>
+
+<p>Et de nouveau elle me ferma la bouche en r&eacute;pondant qu'elle en prenait le
+soin le plus exact.</p>
+
+<p>La seule chose que je trouvai dans toute sa conversation sur ces sujets
+qui me donn&acirc;t quelque d&eacute;plaisir fut qu'une fois o&ugrave; elle me parlait de
+mon &eacute;tat bien avanc&eacute; de grossesse, elle dit quelques paroles qui
+semblaient signifier qu'elle pourrait me d&eacute;barrasser plus t&ocirc;t si j'en
+avais envie, et me donner quelque chose pour cela, si j'avais le d&eacute;sir
+de mettre ainsi fin &agrave; mes tourments; mais je lui fis voir bient&ocirc;t que
+j'en abhorrais jusqu'&agrave; l'id&eacute;e; et pour lui rendre justice elle s'y prit
+si adroitement que je ne puis dire si elle l'entendait r&eacute;ellement ou si
+elle ne fit mention de cette pratique que comme une horrible chose; car
+elle glissa si bien ses paroles et comprit si vite ce que je voulais
+dire, qu'elle avait pris la n&eacute;gative avant que je pusse m'expliquer.</p>
+
+<p>Pour abr&eacute;ger autant que possible cette partie, je quittai mon logement
+de Saint-Jones et j'allai chez ma nouvelle gouvernante (car c'est ainsi
+qu'on la nommait dans la maison), et l&agrave;, en v&eacute;rit&eacute;, je fus trait&eacute;e avec
+tant de courtoisie, soign&eacute;e avec tant d'attention, tout me parut si
+bien, que j'en fus surprise et ne pus voir d'abord quel avantage en
+tirait ma gouvernante: mais je d&eacute;couvris ensuite qu'elle faisait
+profession de ne tirer aucun profit de la nourriture des pensionnaires,
+et qu'en v&eacute;rit&eacute; elle ne pouvait y gagner beaucoup, mais que son profit
+&eacute;tait dans les autres articles de son entretien; et elle gagnait assez
+en cette fa&ccedil;on, je vous assure; car il est &agrave; peine croyable quelle
+client&egrave;le elle avait, autant en ville que chez elle, et toutefois le
+tout &agrave; compte priv&eacute;, ou en bon fran&ccedil;ais &agrave; compte de d&eacute;bauche.</p>
+
+<p>Pendant que j'&eacute;tais dans sa maison, qui fut pr&egrave;s de quatre mois, elle
+n'eut pas moins de douze dames galantes au lit chez elle, et je crois
+qu'elle en avait trente-deux ou environ sous son gouvernement en ville,
+dont l'une logeait chez mon ancienne h&ocirc;tesse de Saint-Jones, malgr&eacute;
+toute la pruderie que celle-ci avait affect&eacute;e avec moi.</p>
+
+<p>Tandis que j'&eacute;tais l&agrave;, et avant de prendre le lit, je re&ccedil;us de mon homme
+de confiance &agrave; la Banque une lettre pleine de choses tendres et
+obligeantes, o&ugrave; il me pressait s&eacute;rieusement de retourner &agrave; Londres. La
+lettre datait presque de quinze jours quand elle me parvint parce
+qu'elle avait &eacute;t&eacute; d'abord envoy&eacute;e dans le Lancashire d'o&ugrave; elle m'avait
+suivie; il terminait en me disant qu'il avait obtenu un arr&ecirc;t contre sa
+femme et qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tenir son engagement avec moi, si je voulais
+l'accepter, ajoutant un grand nombre de protestations de tendresse et
+d'affection, telles qu'il aurait &eacute;t&eacute; bien loin d'offrir s'il avait connu
+les circonstances o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute;, et que, tel qu'il en &eacute;tait, j'avais
+&eacute;t&eacute; bien loin de m&eacute;riter.</p>
+
+<p>J'envoyai une r&eacute;ponse &agrave; cette lettre et la datai de Liverpool, mais
+l'envoyai par un courrier, sous couleur qu'elle &eacute;tait arriv&eacute;e dans un
+pli adress&eacute; &agrave; un ami en ville. Je le f&eacute;licitai de sa d&eacute;livrance, mais
+j'&eacute;levai des scrupules sur la validit&eacute; l&eacute;gale d'un second mariage, et
+lui dis que je supposais qu'il consid&eacute;rerait bien s&eacute;rieusement ce point
+avant de s'y r&eacute;soudre, la cons&eacute;quence &eacute;tant trop grande &agrave; un homme de
+son jugement pour qu'il s'y aventur&acirc;t imprudemment, et terminai en lui
+souhaitant du bonheur quelle que f&ucirc;t sa d&eacute;cision, sans rien lui laisser
+savoir de mes propres intentions ou lui r&eacute;pondre sur sa proposition de
+mon retour &agrave; Londres, mais je fis vaguement allusion &agrave; l'id&eacute;e que
+j'avais de revenir vers la fin de l'ann&eacute;e, ceci &eacute;tant dat&eacute; d'avril.</p>
+
+<p>Je pris le lit vers la mi-mai, et j'eus un autre beau gar&ccedil;on, et
+moi-m&ecirc;me en bonne condition comme d'ordinaire en telles occasions; ma
+gouvernante joua son r&ocirc;le de sage-femme avec le plus grand art et toute
+l'adresse qu'on peut s'imaginer, et bien au del&agrave; de tout ce que j'avais
+jamais connu auparavant.</p>
+
+<p>Les soins qu'elle eut de moi pendant mon travail et apr&egrave;s mes couches
+furent tels, que si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma propre m&egrave;re, ils n'eussent pu &ecirc;tre
+meilleurs. Que nulle ne se laisse encourager dans une vie d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e par
+la conduite de cette adroite dame, car elle est maintenant en sa bonne
+demeure et n'a rien laiss&eacute; derri&egrave;re elle pour indiquer le chemin.</p>
+
+<p>Je crois que j'&eacute;tais au lit depuis vingt jours quand je re&ccedil;us une autre
+lettre de mon ami de la Banque, avec la surprenante nouvelle qu'il avait
+obtenu une sentence finale de divorce contre sa femme, qu'il lui avait
+fait signifier tel jour, et qu'il avait &agrave; me donner une r&eacute;ponse &agrave; tous
+mes scrupules au sujet d'un second mariage, telle que je ne pouvais
+l'attendre et qu'il n'en avait aucun d&eacute;sir; car sa femme, qui avait &eacute;t&eacute;
+prise auparavant de quelques remords pour le traitement qu'elle lui
+avait fait subir, sit&ocirc;t qu'elle avait appris qu'il avait gagn&eacute; son
+point, s'&eacute;tait bien mis&eacute;rablement &ocirc;t&eacute; la vie le soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il s'exprimait fort honn&ecirc;tement sur la part qu'il pouvait avoir dans son
+d&eacute;sastre, mais s'&eacute;claircissait d'y avoir pr&ecirc;t&eacute; la main, affirmant qu'il
+n'avait fait que se rendre justice en un cas o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; notoirement
+insult&eacute; et bafou&eacute;; toutefois il disait en &ecirc;tre fort afflig&eacute;, et qu'il ne
+lui restait de vue de satisfaction au monde que dans l'espoir o&ugrave; il
+&eacute;tait que je voudrais bien venir le r&eacute;conforter par ma compagnie; et
+puis il me pressait tr&egrave;s violemment en v&eacute;rit&eacute;, de lui donner quelques
+esp&eacute;rances, et me suppliait de venir au moins en ville, et de souffrir
+qu'il me v&icirc;t, &agrave; quelle occasion il me parlerait plus longuement sur ce
+sujet.</p>
+
+<p>Je fus extr&ecirc;mement surprise par cette nouvelle, et commen&ccedil;ai maintenant
+s&eacute;rieusement de r&eacute;fl&eacute;chir sur ma condition et sur l'inexprimable malheur
+qui m'arrivait d'avoir un enfant sur les bras, et je ne savais qu'en
+faire. Enfin, je fis une allusion lointaine &agrave; mon cas devant ma
+gouvernante. Je parus m&eacute;lancolique pendant plusieurs jours, et elle
+m'attaquait sans cesse pour apprendre ce qui m'attristait; je ne pouvais
+pour ma vie lui dire que j'avais une proposition de mariage apr&egrave;s lui
+avoir si souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; que j'avais un mari, de sorte que vraiment je ne
+savais quoi lui dire; j'avouai qu'il y avait une chose qui me
+tourmentait beaucoup, mais en m&ecirc;me temps je lui dis que je ne pouvais en
+parler &agrave; personne au monde.</p>
+
+<p>Elle continua de m'importuner pendant plusieurs jours, mais il m'&eacute;tait
+impossible, lui dis-je, de confier mon secret &agrave; quiconque. Ceci, au lieu
+de lui servir de r&eacute;ponse, accrut ses importunit&eacute;s; elle all&eacute;gua qu'on
+lui avait confi&eacute; les plus grands secrets de cette nature, qu'il &eacute;tait de
+son int&eacute;r&ecirc;t de tout dissimuler, et que de d&eacute;couvrir des choses de cette
+nature serait sa ruine; elle me demanda si jamais je l'avais surprise &agrave;
+babiller sur les affaires d'autrui, et comment il se faisait que j'eusse
+du soup&ccedil;on &agrave; son &eacute;gard. Elle me dit que s'ouvrir &agrave; elle, c'&eacute;tait ne dire
+mon secret &agrave; personne; qu'elle &eacute;tait muette comme la mort, et qu'il
+faudrait sans doute que ce fut un cas bien &eacute;trange, pour qu'elle ne put
+m'y porter secours; mais que de le dissimuler &eacute;tait me priver de toute
+aide possible ou moyen d'aide, et tout ensemble la priver de
+l'opportunit&eacute; de me servir. Bref, son &eacute;loquence fut si ensorcelante et
+son pouvoir de persuasion si grand qu'il n'y eut moyen de rien lui
+cacher.</p>
+
+<p>Si bien que je r&eacute;solus de lui ouvrir mon c&oelig;ur; je lui dis l'histoire de
+mon mariage du Lancashire, et comment nous avions &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;us tous deux;
+comment nous nous &eacute;tions rencontr&eacute;s et comment nous nous &eacute;tions s&eacute;par&eacute;s;
+comment il m'avait affranchie, autant qu'il avait &eacute;t&eacute; en son pouvoir, et
+m'avait donn&eacute; pleine libert&eacute; de me remarier, jurant que s'il
+l'apprenait, jamais il ne me r&eacute;clamerait, ne me troublerait ou me ferait
+reconna&icirc;tre; que je croyais bien &ecirc;tre libre, mais que j'avais
+affreusement peur de m'aventurer, de crainte des cons&eacute;quences qui
+pourraient suivre en cas de d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>Puis je lui dis la bonne offre qu'on me faisait, lui montrai les lettres
+de mon ami o&ugrave; il m'invitait &agrave; Londres et avec quelle affection elles
+&eacute;taient &eacute;crites; mais j'effa&ccedil;ai son nom, et aussi l'histoire du d&eacute;sastre
+de sa femme, sauf la ligne o&ugrave; il disait qu'elle &eacute;tait morte.</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; rire de mes scrupules pour me marier, et me dit que
+l'autre n'&eacute;tait point un mariage, mais une duperie sur les deux parts;
+et qu'ainsi que nous nous &eacute;tions s&eacute;par&eacute;s de consentement mutuel, la
+nature du contrat &eacute;tait d&eacute;truite, et que nous &eacute;tions d&eacute;gag&eacute;s de toute
+obligation r&eacute;ciproque; elle tenait tous ces arguments au bout de sa
+langue, et, en somme, elle me raisonna hors de ma raison; non que ce ne
+f&ucirc;t aussi par l'aide de ma propre inclination.</p>
+
+<p>Mais alors vint la grande et principale difficult&eacute;, qui &eacute;tait l'enfant.
+Il fallait, me dit-elle, s'en d&eacute;barrasser, et de fa&ccedil;on telle qu'il ne
+f&ucirc;t jamais possible &agrave; quiconque de le d&eacute;couvrir. Je savais bien qu'il
+n'y avait point de mariage pour moi si je ne dissimulais pas que j'avais
+eu un enfant, car il aurait bient&ocirc;t d&eacute;couvert par l'&acirc;ge du petit qu'il
+&eacute;tait n&eacute;, bien plus, qu'il avait &eacute;t&eacute; fait depuis mes relations avec lui,
+et toute l'affaire e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;truite.</p>
+
+<p>Mais j'avais le c&oelig;ur serr&eacute; avec tant de force &agrave; la pens&eacute;e de me s&eacute;parer
+enti&egrave;rement de l'enfant, et, autant que je pouvais le savoir, de le
+laisser assassiner ou de l'abandonner &agrave; la faim et aux mauvais
+traitements, ce qui &eacute;tait presque la m&ecirc;me chose, que je n'y pouvais
+songer sans horreur.</p>
+
+<p>Toutes ces choses se repr&eacute;sentaient &agrave; ma vue sous la forme la plus noire
+et la plus terrible; et comme j'&eacute;tais tr&egrave;s libre avec ma gouvernante que
+j'avais maintenant appris &agrave; appeler m&egrave;re, je lui repr&eacute;sentai toutes les
+sombres pens&eacute;es qui me venaient l&agrave;-dessus, et lui dis dans quelle
+d&eacute;tresse j'&eacute;tais. Elle parut prendre un air beaucoup plus grave &agrave; ces
+paroles qu'aux autres; mais ainsi qu'elle &eacute;tait endurcie &agrave; ces choses au
+del&agrave; de toute possibilit&eacute; d'&ecirc;tre touch&eacute;e par le sentiment religieux et
+les scrupules du meurtre, ainsi &eacute;tait-elle &eacute;galement imp&eacute;n&eacute;trable &agrave; tout
+ce qui se rapportait &agrave; l'affection. Elle me demanda si elle ne m'avait
+pas soign&eacute;e et caress&eacute;e pendant mes couches comme si j'eusse &eacute;t&eacute; son
+propre enfant. Je lui dis que je devais avouer que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma ch&egrave;re, dit-elle, et quand vous serez partie, que
+serez-vous pour moi? Et que pourrait-il me faire d'apprendre que vous
+allez &ecirc;tre pendue? Pensez-vous qu'il n'y a pas des femmes qui parce que
+c'est leur m&eacute;tier et leur gagne-pain, mettent leur point d'honneur &agrave;
+avoir soin des enfants autant que si elles &eacute;taient leurs propres m&egrave;res?
+Allez, allez, mon enfant, dit-elle, ne craignez rien. Comment avons-nous
+&eacute;t&eacute; nourries nous-m&ecirc;mes? &Ecirc;tes-vous bien s&ucirc;re d'avoir &eacute;t&eacute; nourrie par
+votre propre m&egrave;re? et pourtant voil&agrave; de la chair potel&eacute;e et blonde, mon
+enfant, dit la vieille m&eacute;g&egrave;re, en me passant la main sur les joues.
+N'ayez pas peur, mon enfant, dit-elle, en continuant sur son ton enjou&eacute;;
+je n'ai point d'assassins &agrave; mes ordres; j'emploie les meilleures
+nourrices qui se puissent trouver et j'ai aussi peu d'enfants qui
+p&eacute;rissent en leurs mains, que s'ils &eacute;taient nourris par leurs m&egrave;res;
+nous ne manquons ni de soin ni d'adresse.</p>
+
+<p>Elle me toucha au vif quand elle me demanda si j'&eacute;tais s&ucirc;re d'avoir &eacute;t&eacute;
+nourrie par ma propre m&egrave;re; au contraire, j'&eacute;tais s&ucirc;re qu'il n'en avait
+pas &eacute;t&eacute; ainsi; et je tremblai et je devins p&acirc;le sur le mot m&ecirc;me.
+&laquo;S&ucirc;rement, me dis-je, cette cr&eacute;ature ne peut &ecirc;tre sorci&egrave;re, et avoir
+tenu conversation avec un esprit qui p&ucirc;t l'informer de ce que j'&eacute;tais
+avant que je fusse capable de le savoir moi-m&ecirc;me.&raquo; Et je la regardai
+pleine d'effroi. Mais r&eacute;fl&eacute;chissant qu'il n'&eacute;tait pas possible qu'elle
+s&ucirc;t rien sur moi, mon impression passa, et je commen&ccedil;ai de me rassurer
+mais ce ne fut pas sur-le-champ.</p>
+
+<p>Elle s'aper&ccedil;ut du d&eacute;sordre o&ugrave; j'&eacute;tais, mais n'en comprit pas la
+signification; de sorte qu'elle se lan&ccedil;a dans d'extravagants discours
+sur la faiblesse que je montrais en supposant qu'on assassinait tous les
+enfants qui n'&eacute;taient pas nourris par leur m&egrave;re, et pour me persuader
+que les enfants qu'elle mettait &agrave; l'&eacute;cart &eacute;taient aussi bien trait&eacute;s que
+si leur m&egrave;re elle-m&ecirc;me leur e&ucirc;t servi de nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, ma m&egrave;re, lui dis-je, pour autant que je sache, mais mes
+doutes sont bien fortement enracin&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, dit-elle, je voudrais en entendre quelques-uns.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-je, d'abord: vous donnez &agrave; ces gens une pi&egrave;ce d'argent pour
+&ocirc;ter l'enfant de dessus les bras des parents et pour en prendre soin
+tant qu'il vivra. Or, nous savons, ma m&egrave;re, dis-je, que ce sont de
+pauvres gens et que leur gain consiste &agrave; &ecirc;tre quittes de leur charge le
+plus t&ocirc;t qu'ils peuvent. Comment pourrais-je douter que, puisqu'il vaut
+mieux pour eux que l'enfant meure, ils n'ont pas un soin par trop
+minutieux de son existence?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela n'est que vapeurs et fantaisie, dit-elle. Je vous dis que
+leur cr&eacute;dit est fond&eacute; sur la vie de l'enfant, et qu'ils en ont aussi
+grand soin qu'aucune m&egrave;re parmi vous toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma m&egrave;re, dis-je, si j'&eacute;tais seulement s&ucirc;re que mon petit b&eacute;b&eacute; sera
+bien soign&eacute;, et qu'on ne le maltraitera pas, je serais heureuse! Mais il
+est impossible que je sois satisfaite sur ce point &agrave; moins de le voir de
+mes yeux; et le voir serait en ma condition ma perte et ma ruine; si
+bien que je ne sais comment faire.</p>
+
+<p>&mdash;Belle histoire que voil&agrave;! dit la gouvernante. Vous voudriez voir
+l'enfant et ne pas le voir; vous voudriez vous cacher et vous d&eacute;couvrir
+tout ensemble; ce sont l&agrave; des choses impossibles, ma ch&egrave;re, et il faut
+vous d&eacute;cider &agrave; faire tout justement comme d'autres m&egrave;res consciencieuses
+l'ont fait avant vous et vous contenter des choses telles qu'elles
+doivent &ecirc;tre, quand bien m&ecirc;me vous les souhaiteriez diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Je compris ce qu'elle voulait dire par &laquo;m&egrave;res consciencieuses&raquo;; elle
+aurait voulu dire &laquo;consciencieuses catins&raquo;, mais elle ne d&eacute;sirait pas me
+d&eacute;sobliger, car en v&eacute;rit&eacute;, dans ce cas, je n'&eacute;tais point une catin,
+&eacute;tant l&eacute;galement mari&eacute;e, sauf toutefois la force de mon mariage
+ant&eacute;rieur. Cependant, que je fusse ce qu'on voudra, je n'en &eacute;tais pas
+venue &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute; d'endurcissement commune &agrave; la profession: je
+veux dire &agrave; &ecirc;tre d&eacute;natur&eacute;e et n'avoir aucun souci du salut de mon
+enfant, et je pr&eacute;servai si longtemps cette honn&ecirc;te affection que je fus
+sur le point de renoncer &agrave; mon ami de la Banque, qui m'avait si
+fortement press&eacute;e de revenir et de l'&eacute;pouser qu'il y avait &agrave; peine
+possibilit&eacute; de le refuser.</p>
+
+<p>Enfin ma vieille gouvernante vint &agrave; moi, avec son assurance usuelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma ch&egrave;re, dit-elle, j'ai trouv&eacute; un moyen pour que vous soyez
+assur&eacute;e que votre enfant sera bien trait&eacute;, et pourtant les gens qui en
+auront charge ne vous conna&icirc;tront jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma m&egrave;re, dis-je, si vous pouvez y parvenir, je serai li&eacute;e &agrave; vous
+pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, vous accorderez-vous &agrave; faire quelque petite
+d&eacute;pense annuelle plus forte que la somme que nous donnons d'ordinaire
+aux personnes avec qui nous nous entendons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dis-je, de tout mon c&oelig;ur, pourvu que je puisse rester
+inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, dit-elle, vous pouvez &ecirc;tre tranquille; car jamais la
+nourrice n'osera s'enqu&eacute;rir de vous et une ou deux fois par an vous
+viendrez avec moi voir votre enfant et la fa&ccedil;on dont il est trait&eacute;, et
+vous vous satisferez sur ce qu'il est en bonnes mains, personne ne
+sachant qui vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dis-je, croyez-vous que lorsque je viendrai voir mon enfant
+il me sera possible de cacher que je sois sa m&egrave;re? Croyez-vous que c'est
+une chose possible?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, m&ecirc;me si vous le d&eacute;couvrez, la nourrice n'en saura
+pas plus long; on lui d&eacute;fendra de rien remarquer; et si elle s'y hasarde
+elle perdra l'argent que vous &ecirc;tes suppos&eacute;e devoir lui donner et on lui
+&ocirc;tera l'enfant.</p>
+
+<p>Je fus charm&eacute;e de tout ceci: de sorte que la semaine suivante on amena
+une femme de la campagne, de Hertford ou des environs, qui s'accordait &agrave;
+&ocirc;ter l'enfant enti&egrave;rement de dessus nos bras pour 10&pound; d'argent; mais si
+je lui donnais de plus 5&pound; par an, elle s'engageait &agrave; amener l'enfant &agrave;
+la maison de ma gouvernante aussi souvent que nous d&eacute;sirions, ou bien
+nous irions nous-m&ecirc;mes le voir et nous assurer de la bonne mani&egrave;re dont
+elle le traiterait.</p>
+
+<p>La femme &eacute;tait d'apparence saine et engageante; elle &eacute;tait mari&eacute;e &agrave; un
+manant, mais elle avait de tr&egrave;s bons v&ecirc;tements, portait du linge, et
+tout sur elle &eacute;tait fort propre; et, le c&oelig;ur lourd, apr&egrave;s beaucoup de
+larmes, je lui laissai prendre mon enfant. Je m'&eacute;tais rendue &agrave; Hertford
+pour la voir, et son logement, qui me plut assez; et je lui promis des
+merveilles si elle voulait &ecirc;tre bonne pour l'enfant; de sorte que d&egrave;s
+les premiers mots elle sut que j'&eacute;tais la m&egrave;re de l'enfant: mais elle
+semblait &ecirc;tre si fort &agrave; l'&eacute;cart, et hors d'&eacute;tat de s'enqu&eacute;rir de moi,
+que je crus &ecirc;tre assez en s&ucirc;ret&eacute;, de sorte qu'en somme, je consentis &agrave;
+lui laisser l'enfant, et je lui donnai 10&pound;, c'est-&agrave;-dire que je les
+donnai &agrave; ma gouvernante qui les donna &agrave; la pauvre femme en ma pr&eacute;sence,
+elle s'engageant &agrave; ne jamais me rendre l'enfant ou r&eacute;clamer rien de plus
+pour l'avoir nourri et &eacute;lev&eacute;; sinon que je lui promettais, si elle en
+prenait grand soin, de lui donner quelque chose de plus aussi souvent
+que je viendrais la voir. De sorte que je ne fus pas contrainte de payer
+les 5&pound;, sauf que j'avais promis &agrave; ma gouvernante de le faire. Et ainsi
+je fus d&eacute;livr&eacute;e de mon grand tourment en une mani&egrave;re qui, bien qu'elle
+ne me satisf&icirc;t point du tout l'esprit, pourtant m'&eacute;tait la plus commode,
+dans l'&eacute;tat o&ugrave; mes affaires &eacute;taient alors, entre toutes celles o&ugrave;
+j'eusse pu songer.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai alors d'&eacute;crire &agrave; mon ami de la Banque dans un style plus
+tendre: et, en particulier, vers le commencement du mois de juillet. Je
+lui envoyai une lettre que j'esp&eacute;rais qu'il serait en ville &agrave; quelque
+moment du mois d'ao&ucirc;t; il me retourna une r&eacute;ponse con&ccedil;ue dans les termes
+les plus passionn&eacute;s qui se puissent imaginer, et me supplia de lui faire
+savoir mon arriv&eacute;e &agrave; temps pour qu'il p&ucirc;t venir &agrave; ma rencontre &agrave; deux
+journ&eacute;es de distance. Ceci me jeta dans un cruel embarras, et je ne
+savais comment y r&eacute;pondre. &Agrave; un moment, j'&eacute;tais r&eacute;solue &agrave; prendre le
+coche pour West-Chester, &agrave; seule fin d'avoir la satisfaction de revenir,
+pour qu'il put me voir vraiment arriver dans le m&ecirc;me coche; car
+j'entretenais le soup&ccedil;on jaloux, quoique je n'y eusse aucun fondement,
+qu'il pens&acirc;t que je n'&eacute;tais pas vraiment &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>J'essayai de chasser cette id&eacute;e de ma raison, mais ce fut en vain:
+l'impression &eacute;tait si forte dans mon esprit, qu'il m'&eacute;tait impossible
+d'y r&eacute;sister. Enfin, il me vint &agrave; la pens&eacute;e, comme addition &agrave; mon
+nouveau dessein, de partir pour la campagne, que ce serait un excellent
+masque pour ma vieille gouvernante, et qui couvrirait enti&egrave;rement toutes
+mes autres affaires, car elle ne savait pas le moins du monde si mon
+nouvel amant vivait &agrave; Londres ou dans le Lancashire: et quand je lui dis
+ma r&eacute;solution, elle fut pleinement persuad&eacute;e que c'&eacute;tait dans le
+Lancashire.</p>
+
+<p>Ayant pris mes mesures pour ce voyage, je le lui fis savoir, et
+j'envoyai la servante qui m'avait soign&eacute;e depuis les premiers jours pour
+retenir une place pour moi dans le coche: elle aurait voulu que je me
+fisse accompagner par cette jeune fille jusqu'au dernier relais en la
+renvoyant dans la voiture, mais je lui en montrai l'incommodit&eacute;. Quand
+je la quittai, elle me dit qu'elle ne ferait aucune convention pour
+notre correspondance, persuad&eacute;e qu'elle &eacute;tait que mon affection pour mon
+enfant m'obligerait &agrave; lui &eacute;crire et m&ecirc;me &agrave; venir la voir quand je
+rentrerais en ville. Je lui assurai qu'elle ne se trompait pas, et ainsi
+je pris cong&eacute;, ravie d'&ecirc;tre lib&eacute;r&eacute;e et de sortir d'une telle maison,
+quelque plaisantes qu'y eussent &eacute;t&eacute; mes commodit&eacute;s.</p>
+
+<p>Je pris ma place dans le coche, mais ne la gardai pas jusqu'&agrave;
+destination; mais je descendis en un endroit du nom de Stone, dans le
+Cheshire, o&ugrave; non seulement je n'avais aucune mani&egrave;re d'affaire, mais pas
+la moindre connaissance avec qui que ce f&ucirc;t en ville; mais je savais
+qu'avec de l'argent dans sa poche on est chez soi partout; de sorte que
+je logeai l&agrave; deux ou trois jours; jusqu'&agrave; ce que, guettant une occasion,
+je trouvai place dans un autre coche, et pris un retour pour Londres,
+envoyant une lettre &agrave; mon monsieur, o&ugrave; je lui fixais que je serais tel
+et tel jour &agrave; Stony Stratford, o&ugrave; le cocher me dit qu'il devait loger.</p>
+
+<p>Il se trouva que j'avais pris un carrosse irr&eacute;gulier, qui, ayant &eacute;t&eacute;
+lou&eacute; pour transporter &agrave; West-Chester certains messieurs en partance pour
+l'Irlande, &eacute;tait maintenant sur sa route de retour, et ne s'attachait
+point strictement &agrave; l'heure et aux lieux, ainsi que le faisait le coche
+ordinaire; de sorte qu'ayant &eacute;t&eacute; forc&eacute; de s'arr&ecirc;ter le dimanche, il y
+avait eu le temps de se pr&eacute;parer &agrave; venir, et qu'autrement il n'e&ucirc;t pu
+faire.</p>
+
+<p>Il fut pris de si court qu'il ne put atteindre Stony Stratford assez &agrave;
+temps pour &ecirc;tre avec moi la nuit, mais il me joignit &agrave; un endroit nomm&eacute;
+Brickhill le matin suivant, juste comme nous entrions en ville.</p>
+
+<p>Je confesse que je fus bien joyeuse de le voir, car je m'&eacute;tais trouv&eacute;e
+un peu d&eacute;sappoint&eacute;e &agrave; la nuit pass&eacute;e. Il me charma doublement aussi par
+la figure avec laquelle il parut, car il arrivait dans un splendide
+carrosse (de gentilhomme) &agrave; quatre chevaux, avec un laquais.</p>
+
+<p>Il me fit sortir tout aussit&ocirc;t du coche qui s'arr&ecirc;ta &agrave; une h&ocirc;tellerie de
+Brickhill et, descendant &agrave; la m&ecirc;me h&ocirc;tellerie, il fit d&eacute;teler son
+carrosse et commanda le d&icirc;ner. Je lui demandai dans quelle intention il
+&eacute;tait, car je voulais pousser plus avant le voyage; il dit que non, que
+j'avais besoin d'un peu de repos en route, et que c'&eacute;tait l&agrave; une maison
+de fort bonne esp&egrave;ce, quoique la ville f&ucirc;t bien petite; de sorte que
+nous n'irions pas plus loin cette nuit, quoi qu'il en adv&icirc;nt.</p>
+
+<p>Je n'insistai pas beaucoup, car puisqu'il &eacute;tait venu si loin pour me
+rencontrer et s'&eacute;tait mis en si grands frais, il n'&eacute;tait que raisonnable
+de l'obliger un peu, moi aussi; de sorte que je c&eacute;dai facilement sur ce
+point.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&icirc;ner, nous all&acirc;mes visiter la ville, l'&eacute;glise et voir les champs
+et la campagne, ainsi que les &eacute;trangers ont coutume de faire; et notre
+h&ocirc;te nous servit de guide pour nous conduire &agrave; l'&eacute;glise. J'observai que
+mon monsieur s'informait assez du ministre, et j'eus vent aussit&ocirc;t qu'il
+allait proposer de nous marier; et il s'ensuivit bient&ocirc;t qu'en somme je
+ne le refuserais pas; car, pour parler net, en mon &eacute;tat, je n'&eacute;tais
+point en condition maintenant de dire &laquo;non&raquo;; je n'avais plus de raison
+maintenant d'aller courir de tels risques.</p>
+
+<p>Mais tandis que ces pens&eacute;es me tournaient dans la t&ecirc;te, ce qui ne fut
+que l'affaire de peu d'instants, j'observai que mon h&ocirc;te le prenait &agrave;
+part et lui parlait &agrave; voix basse, quoique non si basse que je ne pusse
+entendre ces mots: &laquo;Monsieur, si vous devez avoir occasion...&raquo;Le reste,
+je ne pus l'entendre, mais il semble que ce f&ucirc;t &agrave; ce propos: Monsieur,
+si vous devez avoir occasion d'employer un ministre, j'ai un ami tout
+pr&egrave;s qui vous servira et qui sera aussi secret qu'il pourra vous
+plaire.&raquo;</p>
+
+<p>Mon monsieur r&eacute;pondit assez haut pour que je l'entendisse:</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, je crois que je l'emploierai.</p>
+
+<p>&Agrave; peine fus-je revenue &agrave; l'h&ocirc;tellerie qu'il m'assaillit de paroles
+irr&eacute;sistibles, m'assurant que puisqu'il avait eu la bonne fortune de me
+rencontrer et que tout s'accordait, ce serait h&acirc;ter sa f&eacute;licit&eacute; que de
+mettre fin &agrave; la chose sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, que voulez-vous dire? m'&eacute;criai-je en rougissant un peu. Quoi,
+dans une auberge, et sur la grand'route? Dieu nous b&eacute;nisse, dis-je,
+comment pouvez-vous parler ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, je puis fort bien parler ainsi; je suis venu &agrave; seule fin
+de parler ainsi et je vais vous faire voir que c'est vrai.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus il tire un gros paquet de paperasses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez, dis-je; qu'est-ce que tout ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effrayez pas, mon c&oelig;ur, dit-il, et me baisa. C'&eacute;tait la
+premi&egrave;re fois qu'il prenait la libert&eacute; de m'appeler &laquo;son c&oelig;ur&raquo;. Puis il
+le r&eacute;p&eacute;ta: &laquo;Ne vous effrayez pas, vous allez voir ce que c'est.&raquo; Puis il
+&eacute;tala tous ces papiers.</p>
+
+<p>Il y avait d'abord l'acte ou arr&ecirc;t de divorce d'avec sa femme et les
+pleins t&eacute;moignages sur son inconduite; puis il y avait les certificats
+du ministre et des marguilliers de la paroisse o&ugrave; elle vivait, prouvant
+qu'elle &eacute;tait enterr&eacute;e, et attestant la mani&egrave;re de sa mort; la copie de
+l'ordonnance de l'officier de la Couronne par laquelle il assemblait des
+jur&eacute;s afin d'examiner son cas, et le verdict du jury qui avait &eacute;t&eacute; rendu
+en ces termes: <i>Non compos mentis</i>. Tout cela &eacute;tait pour me donner
+satisfaction, quoique, soit dit en passant je ne fusse point si
+scrupuleuse, s'il avait tout su, que de refuser de le prendre &agrave; d&eacute;faut
+de ces preuves. Cependant je regardai tout du mieux que je pus, et lui
+dis que tout cela &eacute;tait tr&egrave;s clair vraiment, mais qu'il n'e&ucirc;t point eu
+besoin de l'apporter avec lui, car il y avait assez le temps. Oui, sans
+doute, dit-il, peut-&ecirc;tre qu'il y avait assez longtemps pour moi; mais
+qu'aucun temps que le temps pr&eacute;sent n'&eacute;tait assez le temps pour lui.</p>
+
+<p>Il y avait d'autres papiers roul&eacute;s, et je lui demandai ce que c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; justement, dit-il, la question que je voulais que vous me
+fissiez.</p>
+
+<p>Et il tire un petit &eacute;crin de chagrin et en sort une tr&egrave;s belle bague de
+diamant qu'il me donne. Je n'aurais pu la refuser, si j'avais eu envie
+de le faire, car il la passa &agrave; mon doigt; de sorte que je ne fis que lui
+tirer une r&eacute;v&eacute;rence. Puis il sort une autre bague:</p>
+
+<p>&mdash;Et celle-ci, dit-il, est pour une autre occasion, et la met dans sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais laissez-la-moi voir tout de m&ecirc;me, dis-je, et je souris; je
+devine bien ce que c'est; je pense que vous soyez fou.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais &eacute;t&eacute; bien fou, dit-il, si j'en avais fait moins. Et cependant
+il ne me la montra pas et j'avais grande envie de la voir; de sorte que
+je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, laissez-la-moi voir.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez, dit-il, et regardez ici d'abord. Puis il reprit le rouleau et
+se mit &agrave; lire, et voici que c'&eacute;tait notre licence de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, &ecirc;tes-vous insens&eacute;? Vous &eacute;tiez pleinement assur&eacute;, certes,
+que je c&eacute;derais au premier mot, ou bien r&eacute;solu &agrave; ne point accepter de
+refus!</p>
+
+<p>&mdash;La derni&egrave;re chose que vous dites est bien le cas, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous pouvez vous tromper, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, il ne faut pas que je sois refus&eacute;, je ne puis pas
+&ecirc;tre refus&eacute;.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus il se mit &agrave; me baiser avec tant de violence que je ne pus
+me d&eacute;p&ecirc;trer de lui.</p>
+
+<p>Il y avait un lit dans la chambre, et nous marchions de long en large,
+tout pleins de notre discours. Enfin il me prend par surprise dans ses
+bras, et me jeta sur le lit, et lui avec moi, et me tenant encore serr&eacute;e
+dans ses bras, mais sans tenter la moindre ind&eacute;cence, me supplia de
+consentir avec des pri&egrave;res et des arguments tant r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, protestant de
+son affection, et jurant qu'il ne me l&acirc;cherait pas que je ne lui eusse
+promis, qu'enfin je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois, en v&eacute;rit&eacute;, que vous &ecirc;tes r&eacute;solu &agrave; ne pas &ecirc;tre refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il; il ne faut pas que je sois refus&eacute;; je ne veux pas
+&ecirc;tre refus&eacute;; je ne peux pas &ecirc;tre refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, lui dis-je, en lui donnant un l&eacute;ger baiser: alors on ne vous
+refusera pas; laissez-moi me lever.</p>
+
+<p>Il fut si transport&eacute; par mon consentement et par la tendre fa&ccedil;on en
+laquelle je m'y laissai aller, que je pensai du coup qu'il le prenait
+pour le mariage m&ecirc;me, et qu'il n'allait point attendre les formalit&eacute;s.
+Mais je lui faisais tort; car il me prit par la main, me leva, et puis
+me donnant deux ou trois baisers, me remercia de lui avoir c&eacute;d&eacute; avec
+tant de gr&acirc;ce; et il &eacute;tait tellement submerg&eacute; par la satisfaction, que
+je vis les larmes qui lui venaient aux yeux.</p>
+
+<p>Je me d&eacute;tournai, car mes yeux se remplissaient aussi de larmes, et lui
+demandai la permission de me retirer un peu dans ma chambre. Si j'ai eu
+une once de sinc&egrave;re repentir pour une abominable vie de vingt-quatre
+ann&eacute;es pass&eacute;es, &ccedil;'a &eacute;t&eacute; alors.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel bonheur pour l'humanit&eacute;, me dis-je &agrave; moi-m&ecirc;me, qu'on ne
+puisse pas lire dans le c&oelig;ur d'autrui! Comme j'aurais &eacute;t&eacute; heureuse si
+j'avais &eacute;t&eacute; la femme d'un homme de tant d'honn&ecirc;tet&eacute; et de tant
+d'affection, depuis le commencement!</p>
+
+<p>Puis il me vint &agrave; la pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle abominable cr&eacute;ature je suis! Et comme cet innocent gentilhomme
+va &ecirc;tre dup&eacute; par moi! Combien peu il se doute que, venant de divorcer
+d'avec une catin, il va se jeter dans les bras d'une autre! qu'il est
+sur le point d'en &eacute;pouser une qui a couch&eacute; avec deux fr&egrave;res et qui a eu
+trois enfants de son propre fr&egrave;re! une qui est n&eacute;e &agrave; Newgate, dont la
+m&egrave;re &eacute;tait une prostitu&eacute;e, et maintenant une voleuse d&eacute;port&eacute;e! une qui a
+couch&eacute; avec treize hommes et qui a eu un enfant depuis qu'il m'a vue!
+Pauvre gentilhomme, dis-je, que va-t-il faire?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que ces reproches que je m'adressais furent pass&eacute;s, il s'ensuivit
+ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il faut que je sois sa femme, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu me donner
+sa gr&acirc;ce, je lui serai bonne femme et fid&egrave;le, et je l'aimerai selon
+l'&eacute;trange exc&egrave;s de la passion qu'il a pour moi; je lui ferai des
+amendes, par ce qu'il verra, pour les torts que je lui fais, et qu'il ne
+voit pas.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait impatient que je sortisse de ma chambre; mais trouvant que je
+restais trop longtemps, il descendit l'escalier et parla &agrave; l'h&ocirc;te au
+sujet du ministre.</p>
+
+<p>Mon h&ocirc;te, gaillard officieux, quoique bien intentionn&eacute;, avait fait
+chercher l'eccl&eacute;siastique; et quand mon monsieur se mit &agrave; lui porter de
+l'envoyer chercher:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, mon ami est dans la maison.</p>
+
+<p>Si bien que sans plus de paroles, il les fit rencontrer ensemble. Quand
+il trouva le ministre, il lui demanda s'il voudrait bien s'aventurer &agrave;
+marier un couple d'&eacute;trangers, tous deux de leur gr&eacute;. L'eccl&eacute;siastique
+r&eacute;pondit que M... lui en avait touch&eacute; quelques mots; qu'il esp&eacute;rait que
+ce n'&eacute;tait point une affaire clandestine, qu'il lui paraissait avoir
+affaire &agrave; une personne s&eacute;rieuse, et qu'il supposait que madame n'&eacute;tait
+point jeune fille, o&ugrave; il e&ucirc;t fallu le consentement d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous sortir de doute l&agrave;-dessus, dit mon monsieur, lisez ce
+papier, et il tire la licence.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis satisfait, dit le ministre; o&ugrave; est la dame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir tout &agrave; l'heure, dit mon monsieur.</p>
+
+<p>Quand il eut dit, il monta l'escalier, et j'&eacute;tais &agrave; ce moment sortie de
+ma chambre; de sorte qu'il me dit que le ministre &eacute;tait en bas, et
+qu'apr&egrave;s lui avoir montr&eacute; la licence, il s'accordait &agrave; nous marier de
+tout son c&oelig;ur, mais il demandait &agrave; me voir; de sorte qu'il me demandait
+si je voulais le laisser monter.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera assez temps, dis-je, au matin, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, mon c&oelig;ur, il semblait entretenir quelque scrupule que
+ce f&ucirc;t quelque jeune fille enlev&eacute;e &agrave; ses parents, et je lui ai assur&eacute;
+que nous &eacute;tions tous deux d'&acirc;ge &agrave; disposer de notre consentement; et
+c'est de l&agrave; qu'il a demand&eacute; &agrave; vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je, faites comme il vous plaira.</p>
+
+<p>De sorte que voil&agrave; qu'on fait monter l'eccl&eacute;siastique; et c'&eacute;tait une
+bonne personne de caract&egrave;re bien joyeux. On lui avait dit, para&icirc;t-il,
+que nous nous &eacute;tions rencontr&eacute;s l&agrave; par accident, que j'&eacute;tais venue dans
+un coche de Chester et mon monsieur dans son propre carrosse pour me
+rencontrer; que nous aurions d&ucirc; nous retrouver la nuit d'avant &agrave; Stony
+Stratford, mais qu'il n'avait pu parvenir jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit le ministre, en tout mauvais tour il y a
+quelque bien; le d&eacute;sappointement, monsieur, lui dit-il, a &eacute;t&eacute; pour vous,
+et le bon tour est pour moi, car si vous vous fussiez rencontr&eacute;s &agrave; Stony
+Stratford je n'eusse pas eu l'honneur de vous marier. Notre h&ocirc;te,
+avez-vous un livre ordinaire des pri&egrave;res?</p>
+
+<p>Je tressautai, comme d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, m'&eacute;criai-je, que voulez-vous dire? Quoi, se marier dans une
+auberge, et la nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le ministre, si vous d&eacute;sirez que la c&eacute;r&eacute;monie en soit
+pass&eacute;e &agrave; l'&eacute;glise, vous serez satisfaite; mais je vous assure que votre
+mariage sera aussi solide ici qu'&agrave; l'&eacute;glise; nous ne sommes point
+astreints par les r&egrave;glements &agrave; ne marier nulle part qu'&agrave; l'&eacute;glise; et
+pour ce qui est de l'heure de la journ&eacute;e, elle n'a aucune importance
+dans le cas pr&eacute;sent; nos princes se marient en leurs chambres et &agrave; huit
+ou dix heures du soir.</p>
+
+<p>Je fus longtemps avant de me laisser persuader, et pr&eacute;tendis r&eacute;pugner
+enti&egrave;rement &agrave; me marier, sinon &agrave; l'&eacute;glise; mais tout n'&eacute;tait que
+grimace; tant qu'&agrave; la fin je parus me laisser fl&eacute;chir, et on fit venir
+notre h&ocirc;te, sa femme et sa fille. Notre h&ocirc;te fut p&egrave;re, et clerc, et tout
+ensemble; et bien joyeux nous f&ucirc;mes, quoique j'avoue que les remords que
+j'avais &eacute;prouv&eacute;s auparavant pesaient lourdement sur moi et m'arrachaient
+de temps &agrave; autre un profond soupir, ce que le mari&eacute; remarqua, et
+s'effor&ccedil;a de m'encourager, pensant, le pauvre homme, que j'avais
+quelques petites h&eacute;sitations sur le pas que j'avais fait tant &agrave; la h&acirc;te.</p>
+
+<p>Nous t&icirc;nmes pleine r&eacute;jouissance ce soir-l&agrave;, et cependant tout resta si
+secret dans l'h&ocirc;tellerie, que pas un domestique de la maison n'en sut
+rien, car mon h&ocirc;tesse et sa fille vinrent me servir, et ne permirent pas
+qu'aucune des servantes mont&acirc;t l'escalier. Je pris la fille de mon
+h&ocirc;tesse pour demoiselle d'honneur, et envoyant chercher un boutiquier le
+lendemain matin, je fis pr&eacute;sent &agrave; la jeune femme d'une jolie pi&egrave;ce de
+broderies, aussi jolie qu'on put en d&eacute;couvrir en ville; et, trouvant que
+c'&eacute;tait une ville dentelli&egrave;re, je donnai &agrave; sa m&egrave;re une pi&egrave;ce de dentelle
+au fuseau pour se faire une coiffe.</p>
+
+<p>Une des raisons pour lesquelles notre h&ocirc;te garda si &eacute;troitement le
+secret fut qu'il ne d&eacute;sirait pas que la chose v&icirc;nt aux oreilles du
+ministre de la paroisse; mais, si adroitement qu'il s'y pr&icirc;t, quelqu'un
+en eut vent, si bien qu'on mit les cloches &agrave; sonner le lendemain matin
+de bonne heure, et qu'on nous fit sous notre fen&ecirc;tre toute la musique
+qui put se trouver en ville; mais notre h&ocirc;te donna couleur que nous
+&eacute;tions mari&eacute;s avant d'arriver; seulement qu'&eacute;tant autrefois descendus
+chez lui, nous avions voulu faire notre souper de noces dans sa maison.</p>
+
+<p>Nous ne p&ucirc;mes trouver dans nos c&oelig;urs de bouger le lendemain; car, en
+somme, ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute;s par les cloches le matin, et n'ayant peut-&ecirc;tre
+pas trop dormi auparavant, nous f&ucirc;mes si pleins de sommeil ensuite, que
+nous rest&acirc;mes au lit jusqu'&agrave; pr&egrave;s de midi.</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; mon h&ocirc;tesse qu'elle f&icirc;t en sorte que nous n'eussions plus
+de tintamarre en ville, ni de sonneries de cloches, et elle s'arrangea
+si bien que nous f&ucirc;mes tr&egrave;s tranquilles.</p>
+
+<p>Mais une &eacute;trange rencontre interrompit ma joie pendant assez longtemps.
+La grande salle de la maison donnait sur la rue, et j'&eacute;tais all&eacute;e
+jusqu'au bout de la salle, et, comme la journ&eacute;e &eacute;tait belle et ti&egrave;de
+j'avais ouvert la fen&ecirc;tre, et je m'y tenais pour prendre l'air, quand je
+vis trois gentilshommes qui passaient &agrave; cheval et qui entraient dans une
+h&ocirc;tellerie justement en face de la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas &agrave; le dissimuler, et je n'eus point lieu de me le
+demander, mais le second des trois &eacute;tait mon mari du Lancashire. Je fus
+terrifi&eacute;e jusqu'&agrave; la mort; je ne fus jamais dans une telle consternation
+en ma vie; je crus que je m'enfoncerais en terre; mon sang se gla&ccedil;a dans
+mes veines et je tremblai comme si j'eusse &eacute;t&eacute; saisie d'un acc&egrave;s froid
+de fi&egrave;vre. Il n'y avait point lieu de douter de la v&eacute;rit&eacute;, dis-je: je
+reconnaissais ses v&ecirc;tements, je reconnaissais son cheval et je
+reconnaissais son visage.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re r&eacute;flexion que je fis fut que mon mari n'&eacute;tait pas aupr&egrave;s de
+moi pour voir mon d&eacute;sordre, et j'en fus bien heureuse. Les gentilshommes
+ne furent pas longtemps dans la maison qu'ils vinrent &agrave; la fen&ecirc;tre de
+leur chambre, comme il arrive d'ordinaire; mais ma fen&ecirc;tre &eacute;tait ferm&eacute;e,
+vous pouvez en &ecirc;tre s&ucirc;rs; cependant je ne pus m'emp&ecirc;cher de les regarder
+&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, et l&agrave; je le revis encore. Je l'entendis appeler un des
+domestiques pour une chose dont il avait besoin, et je re&ccedil;us toutes les
+terrifiantes confirmations qu'il &eacute;tait possible d'avoir sur ce que
+c'&eacute;tait la personne m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mon prochain souci fut de conna&icirc;tre l'affaire qui l'amenait, mais
+c'&eacute;tait une chose impossible. Tant&ocirc;t mon imagination formait l'id&eacute;e
+d'une chose affreuse, tant&ocirc;t d'une autre; tant&ocirc;t je me figurais qu'il
+m'avait d&eacute;couverte, et qu'il venait me reprocher mon ingratitude et la
+souillure de l'honneur; puis je m'imaginai qu'il montait l'escalier pour
+m'insulter; et d'innombrables pens&eacute;es me venaient &agrave; la t&ecirc;te de ce qui
+n'avait jamais &eacute;t&eacute; dans la sienne, ni ne pouvait y &ecirc;tre, &agrave; moins que le
+diable le lui e&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute;.</p>
+
+<p>Je demeurai dans ma frayeur pr&egrave;s de deux heures et quittai &agrave; peine de
+l'&oelig;il la fen&ecirc;tre ou la porte de l'h&ocirc;tellerie o&ugrave; ils &eacute;taient. &Agrave; la fin,
+entendant un grand pi&eacute;tinement sous le porche de leur h&ocirc;tellerie, je
+courus &agrave; la fen&ecirc;tre; et, &agrave; ma grande satisfaction, je les vis tous trois
+ressortir et prendre la route de l'ouest; s'ils se fussent dirig&eacute;s vers
+Londres, j'aurais &eacute;t&eacute; encore en frayeur qu'il me rencontr&acirc;t de nouveau,
+et qu'il me reconn&ucirc;t; mais il prit la direction contraire, de sorte que
+je fus soulag&eacute;e de ce d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Nous r&eacute;sol&ucirc;mes de partir le lendemain, mais vers six heures du soir,
+nous f&ucirc;mes alarm&eacute;s par un grand tumulte dans la rue, et des gens qui
+chevauchaient comme s'ils fussent hors de sens; et qu'&eacute;tait-ce sinon une
+hu&eacute;e sur trois voleurs de grand'route qui avaient pill&eacute; deux carrosses
+et quelques voyageurs pr&egrave;s de Dunstable-Hill et il para&icirc;t qu'avis avait
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; qu'on les avait vus &agrave; Brickhill, dans telle maison, par o&ugrave; on
+entendait la maison o&ugrave; avaient &eacute;t&eacute; ces gentilshommes.</p>
+
+<p>La maison fut aussit&ocirc;t occup&eacute;e et fouill&eacute;e. Mais il y avait assez de
+t&eacute;moignages que les gentilshommes &eacute;taient partis depuis plus de trois
+heures. La foule s'&eacute;tant amass&eacute;e, nous e&ucirc;mes promptement des nouvelles;
+et alors je me sentis le c&oelig;ur troubl&eacute; d'une bien autre mani&egrave;re. Je dis
+bient&ocirc;t aux gens de la maison que je me faisais forte de dire que
+c'&eacute;taient d'honn&ecirc;tes personnes, et que je connaissais l'un de ces
+gentilshommes pour une fort honn&ecirc;te personne, et de bon &eacute;tat dans le
+Lancashire.</p>
+
+<p>Le commissaire qui &eacute;tait venu sur la hu&eacute;e fut imm&eacute;diatement inform&eacute; de
+ceci, et vint me trouver afin d'avoir satisfaction par ma propre bouche;
+et je lui assurai que j'avais vu les trois gentilshommes, comme j'&eacute;tais
+&agrave; la fen&ecirc;tre, que je les avais vus ensuite aux fen&ecirc;tres de la salle o&ugrave;
+ils avaient d&icirc;n&eacute;; que je les avais vus monter &agrave; cheval et que je
+pourrais lui jurer que je connaissais l'un d'eux pour &ecirc;tre un tel, et
+que c'&eacute;tait un gentilhomme de fort bon &eacute;tat et de parfait caract&egrave;re dans
+le Lancashire, d'o&ugrave; j'arrivais justement dans mon voyage.</p>
+
+<p>L'assurance avec laquelle je m'exprimais arr&ecirc;ta tout net le menu peuple
+et donna telle satisfaction au commissaire qu'il sonna imm&eacute;diatement la
+retraite, disant &agrave; ses gens que ce n'&eacute;taient pas l&agrave; les hommes, mais
+qu'il avait re&ccedil;u avis que c'&eacute;taient de tr&egrave;s honn&ecirc;tes gentilshommes; et
+ainsi ils s'en retourn&egrave;rent tous. Quelle &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; de la chose, je
+n'en sus rien, mais il est certain que les carrosses avaient &eacute;t&eacute; pill&eacute;s
+&agrave; Dunstable-Hill, et 560&pound; d'argent vol&eacute;es; de plus, quelques marchands
+de dentelle qui voyagent toujours sur cette route avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;trouss&eacute;s
+aussi. Pour ce qui est des trois gentilshommes, je remettrai &agrave; expliquer
+l'affaire plus tard.</p>
+
+<p>Eh bien, cette alarme nous retint encore une journ&eacute;e, bien que mon &eacute;poux
+m'assur&acirc;t qu'il &eacute;tait toujours beaucoup plus s&ucirc;r de voyager apr&egrave;s un
+vol, parce qu'il &eacute;tait certain que les voleurs s'&eacute;taient enfuis assez
+loin, apr&egrave;s avoir alarm&eacute; le pays; mais j'&eacute;tais inqui&egrave;te, et en v&eacute;rit&eacute;
+surtout de peur que ma vieille connaissance f&ucirc;t encore sur la
+grand'route et par chance me vit. Je ne passai jamais quatre jours
+d'affil&eacute;e plus d&eacute;licieux dans ma vie: je fus jeune mari&eacute;e pendant tout
+ce temps, et mon nouvel &eacute;poux s'effor&ccedil;ait de me charmer en tout. Oh! si
+cet &eacute;tat de vie avait pu continuer! comme toutes mes peines pass&eacute;es
+auraient &eacute;t&eacute; oubli&eacute;es et mes futures douleurs &eacute;vit&eacute;es! mais j'avais &agrave;
+rendre compte d'une vie pass&eacute;e de l'esp&egrave;ce la plus affreuse, tant en ce
+monde que dans un autre.</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes le cinqui&egrave;me jour; et mon h&ocirc;te, parce qu'il me voyait
+inqui&egrave;te, monta lui-m&ecirc;me &agrave; cheval, son fils, et trois honn&ecirc;tes
+campagnards avec de bonnes armes &agrave; feu, et sans rien nous dire,
+accompagn&egrave;rent le carrosse, pour nous conduire en s&ucirc;ret&eacute; &agrave; Dunstable.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions faire moins que de les traiter tr&egrave;s bravement &agrave;
+Dunstable, ce qui co&ucirc;ta &agrave; mon &eacute;poux environ dix ou douze shillings, et
+quelque chose qu'il donna aux hommes pour leur perte de temps, mais mon
+h&ocirc;te ne voulut rien prendre pour lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; le plus heureux arrangement qui se p&ucirc;t rencontrer pour moi;
+car si j'&eacute;tais venue &agrave; Londres sans &ecirc;tre mari&eacute;e, ou bien il m'aurait
+fallu aller chez lui pour l'entretien de la premi&egrave;re nuit, ou bien lui
+d&eacute;couvrir que je n'avais point une connaissance dans toute la cit&eacute; de
+Londres qui p&ucirc;t recevoir une pauvre mari&eacute;e et lui donner logement pour
+sa nuit de noces avec son &eacute;poux. Mais maintenant je ne fis point de
+scrupules pour rentrer droit &agrave; la maison avec lui, et l&agrave; je pris
+possession d'un coup d'une maison bien garnie et d'un mari en tr&egrave;s bonne
+condition, de sorte que j'avais la perspective d'une vie tr&egrave;s heureuse,
+si je m'entendais &agrave; la conduire; et j'avais loisir de consid&eacute;rer la
+r&eacute;elle valeur de la vie que j'allais sans doute mener; combien elle
+serait diff&eacute;rente du r&ocirc;le d&eacute;r&eacute;gl&eacute; que j'avais jou&eacute; auparavant, et
+combien on a plus de bonheur en une vie vertueuse et modeste que dans ce
+que nous appelons une vie de plaisir.</p>
+
+<p>Oh! si cette particuli&egrave;re sc&egrave;ne d'existence avait pu durer, ou si
+j'avais appris, dans le temps o&ugrave; je pus en jouir, &agrave; en go&ucirc;ter la
+v&eacute;ritable douceur, et si je n'&eacute;tais pas tomb&eacute;e dans cette pauvret&eacute; qui
+est le poison certain de la vertu, combien j'aurais &eacute;t&eacute; heureuse, non
+seulement alors, mais peut-&ecirc;tre pour toujours! Car tandis que je vivais
+ainsi, j'&eacute;tais r&eacute;ellement repentante de toute ma vie pass&eacute;e; je la
+consid&eacute;rais avec horreur, et je puis v&eacute;ritablement dire que je me
+ha&iuml;ssais moi-m&ecirc;me pour l'avoir men&eacute;e. Souvent je r&eacute;fl&eacute;chissais comment
+mon amant &agrave; Bath, frapp&eacute; par la main de Dieu, s'&eacute;tait repenti, et
+m'avait abandonn&eacute;e, et avait refus&eacute; de plus me voir, quoiqu'il m'aim&acirc;t &agrave;
+l'extr&ecirc;me; mais moi, aiguillonn&eacute;e par ce pire des d&eacute;mons, la pauvret&eacute;,
+retournai aux viles pratiques, et fis servir l'avantage de ce qu'on
+appelle une jolie figure &agrave; soulager ma d&eacute;tresse, faisant de la beaut&eacute;
+l'entremetteuse du vice.</p>
+
+<p>J'ai v&eacute;cu avec ce mari dans la plus parfaite tranquillit&eacute;; c'&eacute;tait un
+homme calme, sobre et de bon sens, vertueux, modeste, sinc&egrave;re, et en ses
+affaires diligent et juste; ses affaires n'embrassaient pas un grand
+cercle et ses revenus suffisaient pleinement &agrave; vivre sur un pied
+ordinaire; je ne dis pas &agrave; tenir &eacute;quipage ou &agrave; faire figure, ainsi que
+dit le monde, et je ne m'y &eacute;tais point attendue ni ne le d&eacute;sirais; car
+ainsi que j'avais horreur de la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et de l'extravagance de ma vie
+d'auparavant, ainsi avais-je maintenant choisi de vivre retir&eacute;e, de
+fa&ccedil;on frugale, et entre nous; je ne recevais point de soci&eacute;t&eacute;, ne
+faisais point de visites; je prenais soin de ma famille et j'obligeais
+mon mari; et ce genre de vie me devenait un plaisir.</p>
+
+<p>Nous v&eacute;c&ucirc;mes dans un cours ininterrompu d'aise et de contentement
+pendant cinq ans, quand un coup soudain d'une main presque invisible
+ruina tout mon bonheur et me jeta en une condition contraire &agrave; toutes
+celles qui avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Mon mari ayant confi&eacute; &agrave; un de ses clercs associ&eacute;s une somme d'argent
+trop grande pour que nos fortunes pussent en supporter la perte, le
+clerc fit faillite, et la perte tomba tr&egrave;s lourdement sur mon mari.
+Cependant elle n'&eacute;tait pas si forte que s'il e&ucirc;t eu le courage de
+regarder ses malheurs en face, son cr&eacute;dit &eacute;tait tellement bon, qu'ainsi
+que je lui disais, il e&ucirc;t pu facilement la recouvrer; car se laisser
+abattre par la peine, c'est en doubler le poids, et celui qui veut y
+mourir, y mourra.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait en vain d'essayer de le consoler; la blessure &eacute;tait trop
+profonde; c'est un coup qui avait perc&eacute; les entrailles; il devint
+m&eacute;lancolique et inconsolable, et de l&agrave; tomba dans la l&eacute;thargie et
+mourut. Je pr&eacute;vis le coup et fus extr&ecirc;mement oppress&eacute;e dans mon esprit,
+car je voyais &eacute;videmment que s'il mourait j'&eacute;tais perdue.</p>
+
+<p>J'avais eu deux enfants de lui, point plus, car il commen&ccedil;ait maintenant
+&agrave; &ecirc;tre temps pour moi de cesser d'avoir des enfants; car j'avais
+maintenant quarante-huit ans et je pense que, s'il avait v&eacute;cu, je n'en
+aurais pas eu d'autres.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant abandonn&eacute;e dans un morne et inconsolable cas, en
+v&eacute;rit&eacute;, et en plusieurs choses le pire de tous. D'abord c'&eacute;tait fini de
+mon temps florissant o&ugrave; je pouvais esp&eacute;rer d'&ecirc;tre courtis&eacute;e comme
+ma&icirc;tresse; cette agr&eacute;able partie avait d&eacute;clin&eacute; depuis quelque temps et
+les ruines seules paraissaient de ce qui avait &eacute;t&eacute;; et le pire de tout
+&eacute;tait ceci, que j'&eacute;tais la cr&eacute;ature la plus d&eacute;courag&eacute;e et la plus
+inconsol&eacute;e qui f&ucirc;t au monde; moi qui avais encourag&eacute; mon mari et m'&eacute;tais
+efforc&eacute;e de soutenir les miens, je manquais de ce courage dans la
+douleur que je lui disais qui &eacute;tait si n&eacute;cessaire pour supporter le
+fardeau.</p>
+
+<p>Mais mon cas &eacute;tait v&eacute;ritablement d&eacute;plorable, car j'&eacute;tais abandonn&eacute;e
+absolument sans amis ni aide, et la perte qu'avait subie mon mari avait
+r&eacute;duit sa condition si bas que bien qu'en v&eacute;rit&eacute; je ne fusse pas en
+dette, cependant je pouvais facilement pr&eacute;voir que ce que j'avais encore
+ne me suffirait longtemps; que la petite somme fondait tous les jours
+pour ma subsistance; de sorte qu'elle serait bient&ocirc;t enti&egrave;rement
+d&eacute;pens&eacute;e, et puis je ne voyais plus devant moi que l'extr&ecirc;me d&eacute;tresse,
+et ceci se repr&eacute;sentait si vivement &agrave; mes pens&eacute;es, qu'il semblait
+qu'elle f&ucirc;t arriv&eacute;e, autant qu'elle f&ucirc;t r&eacute;ellement tr&egrave;s proche; aussi
+mes appr&eacute;hensions seules doublaient ma mis&egrave;re: car je me figurais que
+chaque pi&egrave;ce de douze sous que je donnais pour une miche de pain &eacute;tait
+la derni&egrave;re que j'eusse au monde et que le lendemain j'allais je&ucirc;ner, et
+m'affamer jusqu'&agrave; la mort.</p>
+
+<p>Dans cette d&eacute;tresse, je n'avais ni aide ni ami pour me consoler ou
+m'aviser; je restais assise, pleurant et me tourmentant nuit et jour,
+tordant mes mains, et quelquefois extravagant comme une femme folle, et
+en v&eacute;rit&eacute; je me suis souvent &eacute;tonn&eacute;e que ma raison n'en ait pas &eacute;t&eacute;
+affect&eacute;e, car j'avais les vapeurs &agrave; un tel degr&eacute; que mon entendement
+&eacute;tait parfois enti&egrave;rement perdu en fantaisies et en imaginations.</p>
+
+<p>Je v&eacute;cus deux ann&eacute;es dans cette morne condition, consumant le peu que
+j'avais, pleurant continuellement sur mes mornes circonstances, et en
+quelque fa&ccedil;on ne faisant que saigner &agrave; mort, sans le moindre espoir,
+sans perspective de secours; et maintenant j'avais pleur&eacute; si longtemps
+et si souvent que les larmes &eacute;taient &eacute;puis&eacute;es et que je commen&ccedil;ai &agrave; &ecirc;tre
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, car je devenais pauvre &agrave; grands pas.</p>
+
+<p>Pour m'all&eacute;ger un peu, j'avais quitt&eacute; ma maison et lou&eacute; un logement: et
+ainsi que je r&eacute;duisais mon train de vie, ainsi je vendis la plupart de
+mes meubles, ce qui mit un peu d'argent dans ma poche, et je v&eacute;cus pr&egrave;s
+d'un an l&agrave;-dessus, d&eacute;pensant avec bien de l'&eacute;pargne, et tirant les
+choses &agrave; l'extr&ecirc;me; mais encore quand je regardais devant moi, mon c&oelig;ur
+s'enfon&ccedil;ait en moi &agrave; l'in&eacute;vitable approche de la mis&egrave;re et du besoin.
+Oh! que personne ne lise cette partie sans s&eacute;rieusement r&eacute;fl&eacute;chir sur
+les circonstances d'un &eacute;tat d&eacute;sol&eacute; et comment ils seraient aux prises
+avec le manque d'amis et le manque de pain; voil&agrave; qui les fera
+certainement songer non seulement &agrave; &eacute;pargner ce qu'ils ont, mais &agrave; se
+tourner vers le ciel pour implorer son soutien et &agrave; la pri&egrave;re de l'homme
+sage; &laquo;Ne me donne point la pauvret&eacute;, afin que je ne vole point.&raquo;</p>
+
+<p>Qu'ils se souviennent qu'un temps de d&eacute;tresse est un temps d'affreuse
+tentation, et toute la force pour r&eacute;sister est &ocirc;t&eacute;e; la pauvret&eacute; presse,
+l'&acirc;me est faite d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e par la d&eacute;tresse, et que peut-on faire? Ce fut
+un soir, qu'&eacute;tant arriv&eacute;e, comme je puis dire, au dernier soupir, je
+crois que je puis vraiment dire que j'&eacute;tais folle et que j'extravaguais,
+lorsque, pouss&eacute;e par je ne sais quel esprit, et comme il &eacute;tait, faisant
+je ne sais quoi, ou pourquoi, je m'habillai (car j'avais encore d'assez
+bons habits) et je sortis. Je suis tr&egrave;s s&ucirc;re que je n'avais aucune
+mani&egrave;re de dessein dans ma t&ecirc;te quand je sortis; je ne savais ni ne
+consid&eacute;rais o&ugrave; aller, ni &agrave; quelle affaire: mais ainsi que le diable
+m'avait pouss&eacute;e dehors et m'avait pr&eacute;par&eacute; son app&acirc;t, ainsi il m'amena
+comme vous pouvez &ecirc;tre s&ucirc;rs &agrave; l'endroit m&ecirc;me, car je ne savais ni o&ugrave;
+j'allais ni ce que je faisais.</p>
+
+<p>Errant ainsi &ccedil;&agrave; et l&agrave;, je ne savais o&ugrave;, je passai pr&egrave;s de la boutique
+d'un apothicaire dans Leadenhall-Street, o&ugrave; je vis plac&eacute; sur un escabeau
+juste devant le comptoir un petit paquet envelopp&eacute; dans un linge blanc:
+derri&egrave;re se tenait une servante, debout, qui lui tournait le dos,
+regardant en l'air vers le fond de la boutique o&ugrave; l'apprenti de
+l'apothicaire, comme je suppose &eacute;tait mont&eacute; sur le comptoir, le dos
+tourn&eacute; &agrave; la porte, lui aussi, et une chandelle &agrave; la main, regardant et
+cherchant &agrave; atteindre une &eacute;tag&egrave;re sup&eacute;rieure, pour y prendre quelque
+chose dont il avait besoin de sorte que tous deux &eacute;taient occup&eacute;s: et
+personne d'autre dans la boutique.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait l'app&acirc;t; et le diable qui avait pr&eacute;par&eacute; le pi&egrave;ge
+m'aiguillonna, comme s'il e&ucirc;t parl&eacute;; car je me rappelle, et je
+n'oublierai jamais: ce fut comme une voix souffl&eacute;e au-dessus de mon
+&eacute;paule: &laquo;Prends le paquet; prends-le vite; fais-le maintenant.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine fut-ce dit que j'entrai dans la boutique, et, le dos tourn&eacute; &agrave; la
+fille, comme si je me fusse dress&eacute;e pour me garer d'une charrette qui
+passait, je glissai ma main derri&egrave;re moi et pris le paquet, et m'en
+allai avec, ni la servante, ni le gar&ccedil;on ne m'ayant vue, ni personne
+d'autre.</p>
+
+<p>Il est impossible d'exprimer l'horreur de mon &acirc;me pendant tout le temps
+de cette action. Quand je m'en allai, je n'eus pas le c&oelig;ur de courir,
+ni &agrave; peine de changer la vitesse de mon pas; je traversai la rue, en
+v&eacute;rit&eacute;, et je pris le premier tournant que je trouvai, et je crois que
+c'&eacute;tait une rue de crois&eacute;e qui donnait dans Fenchurch-Street; de l&agrave; je
+traversai et tournai par tant de chemins et de tournants que je ne
+saurais jamais dire quel chemin je pris ni o&ugrave; j'allais; je ne sentais
+pas le sol sur lequel je marchais, et plus je m'&eacute;loignais du danger,
+plus vite je courais, jusqu'&agrave; ce que, lasse et hors d'haleine, je fus
+forc&eacute;e de m'asseoir sur un petit banc &agrave; une porte, et puis d&eacute;couvris que
+j'&eacute;tais arriv&eacute;e dans Thames-Street, pr&egrave;s de Billingsgate. Je me reposai
+un peu et puis continuai ma route; mon sang &eacute;tait tout en un feu, mon
+c&oelig;ur battait comme si je fusse en une frayeur soudaine; en somme
+j'&eacute;tais sous une telle surprise que je ne savais ni o&ugrave; j'allais ni quoi
+faire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s m'&ecirc;tre ainsi lass&eacute;e &agrave; faire un long chemin errant, et avec tant
+d'ardeur, je commen&ccedil;ai de consid&eacute;rer, et de me diriger vers mon logement
+o&ugrave; je parvins environ neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Pourquoi le paquet avait &eacute;t&eacute; fait ou &agrave; quelle occasion plac&eacute; la o&ugrave; je
+l'avais trouv&eacute;, je ne le sus point, mais quand je vins &agrave; l'ouvrir, je
+trouvai qu'il contenait un trousseau de b&eacute;b&eacute;, tr&egrave;s bon et presque neuf,
+la dentelle tr&egrave;s fine; il y avait une &eacute;cuelle d'argent d'une pinte, un
+petit pot d'argent et six cuillers avec d'autre linge, une bonne
+chemise, et trois mouchoirs de soie, et dans le pot un papier, 18
+shillings 6 deniers en argent.</p>
+
+<p>Tout le temps que j'ouvrais ces choses j'&eacute;tais sous de si affreuses
+impressions de frayeur, et dans une telle terreur d'esprit, quoique je
+fusse parfaitement en s&ucirc;ret&eacute;, que je ne saurais en exprimer la mani&egrave;re;
+je m'assis et pleurai tr&egrave;s ardemment.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! m'&eacute;criai-je, que suis-je maintenant? une voleuse? Quoi! je
+serai prise au prochain coup, et emport&eacute;e &agrave; Newgate et je passerai au
+jugement capital!</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus je pleurai encore longtemps et je suis s&ucirc;re, si pauvre que
+je fusse, si j'eusse os&eacute; dans ma terreur, j'aurais certainement rapport&eacute;
+les affaires: mais ceci se passa apr&egrave;s un temps. Eh bien, je me mis au
+lit cette nuit, mais dormis peu; l'horreur de l'action &eacute;tait sur mon
+esprit et je ne sus pas ce que je disais ou ce que je faisais toute la
+nuit et tout le jour suivant. Puis je fus impatiente d'apprendre quelque
+nouvelle sur la perte; et j'&eacute;tais avide de savoir ce qu'il en &eacute;tait, si
+c'&eacute;tait le bien d'une pauvre personne ou d'une riche; peut-&ecirc;tre dis-je,
+que c'est par chance quelque pauvre veuve comme moi, qui avait empaquet&eacute;
+ces hardes afin d'aller les vendre pour un peu de pain pour elle et un
+pauvre enfant, et que maintenant ils meurent de faim et se brisent le
+c&oelig;ur par faute du peu que cela leur aurait donn&eacute;; et cette pens&eacute;e me
+tourmenta plus que tout le reste pendant trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Mais mes propres d&eacute;tresses r&eacute;duisirent au silence toutes ces
+r&eacute;flexions, et la perspective de ma propre faim, qui devenait tous les
+jours plus terrifiante pour moi, m'endurcit le c&oelig;ur par degr&eacute;s. Ce fut
+alors que pesa surtout sur mon esprit la pens&eacute;e que j'avais eu des
+remords et que je m'&eacute;tais, ainsi que je l'esp&eacute;rais, repentie de tous mes
+crimes pass&eacute;s; que j'avais v&eacute;cu d'une vie sobre, s&eacute;rieuse et retir&eacute;e
+pendant plusieurs ann&eacute;es; mais que maintenant j'&eacute;tais pouss&eacute;e par
+l'affreuse n&eacute;cessit&eacute; de mes circonstances jusqu'aux portes de la
+destruction, &acirc;me et corps; et deux ou trois fois je tombai sur mes
+genoux, priant Dieu, comme bien je le pouvais, pour la d&eacute;livrance; mais
+je ne puis m'emp&ecirc;cher de dire que mes pri&egrave;res n'avaient point d'espoir
+en elles; je ne savais que faire; tout n'&eacute;tait que terreur au dehors et
+t&eacute;n&egrave;bres au dedans; et je r&eacute;fl&eacute;chissais sur ma vie pass&eacute;e comme si je ne
+m'en fusse pas repentie, et que le ciel commen&ccedil;&acirc;t maintenant de me
+punir, et d&ucirc;t me rendre aussi mis&eacute;rable que j'avais &eacute;t&eacute; mauvaise.</p>
+
+<p>Si j'avais continu&eacute; ici, j'aurais peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; une v&eacute;ritable p&eacute;nitente;
+mais j'avais un mauvais conseiller en moi, et il m'aiguillonnait sans
+cesse &agrave; me soulager par les moyens les pires; de sorte qu'un soir il me
+tenta encore par la m&ecirc;me mauvaise impulsion qui avait dit: <i>prends ce
+paquet</i>, de sortir encore pour chercher ce qui pouvait se pr&eacute;senter.</p>
+
+<p>Je sortis maintenant &agrave; la lumi&egrave;re du jour, et j'errai je ne sais o&ugrave;, et
+en cherche de je ne sais quoi, quand le diable mit sur mon chemin un
+pi&egrave;ge de terrible nature, en v&eacute;rit&eacute;, et tel que je n'en ai jamais
+rencontr&eacute; avant ou depuis. Passant dans Aldersgate-Street, il y avait l&agrave;
+une jolie petite fille qui venait de l'&eacute;cole de danse et s'en retournait
+chez elle toute seule; et mon tentateur, comme un vrai d&eacute;mon, me poussa
+vers cette innocente cr&eacute;ature. Je lui parlai et elle me r&eacute;pondit par son
+babillage, et je la pris par la main et la menai tout le long du chemin
+jusqu'&agrave; ce que j'arrivai dans une all&eacute;e pav&eacute;e qui donne dans le Clos
+Saint-Barth&eacute;lemy, et je la menai l&agrave;-dedans. L'enfant dit que ce n'&eacute;tait
+pas sa route pour rentrer. Je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon petit c&oelig;ur, c'est bien ta route; je vais te montrer ton
+chemin pour retourner chez toi.</p>
+
+<p>L'enfant portait un petit collier de perles d'or, et j'avais mon &oelig;il
+sur ce collier, et dans le noir de l'all&eacute;e, je me baissai, sous couleur
+de rattacher la collerette de l'enfant qui s'&eacute;tait d&eacute;faite, et je lui
+&ocirc;tai son collier, et l'enfant ne sentit rien du tout, et ainsi je
+continuai de mener l'enfant. L&agrave;, dis-je, le diable me poussa &agrave; tuer
+l'enfant dans l'all&eacute;e noire, afin qu'elle ne cri&acirc;t pas; mais la seule
+pens&eacute;e me terrifia au point que je fus pr&egrave;s de tomber &agrave; terre; mais je
+fis retourner l'enfant, et lui dis de s'en aller, car ce n'&eacute;tait point
+son chemin pour rentrer; l'enfant dit qu'elle ferait comme je disais, et
+je passai jusque dans le Clos Saint-Barth&eacute;lemy, et puis tournai vers un
+autre passage qui donne dans Long-Lane, de l&agrave; dans Charterhouse-Yard et
+je ressortis dans John's-Street; puis croisant dans Smithfield, je
+descendis Chick-Lane, et j'entrai dans Fied-Lane pour gagner
+Holborn-Bridge, o&ugrave; me m&ecirc;lant dans la foule des gens qui y passent
+d'ordinaire, il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; possible d'&ecirc;tre d&eacute;couverte. Et ainsi je
+fis ma seconde sortie dans le monde.</p>
+
+<p>Les pens&eacute;es sur ce butin chass&egrave;rent toutes les pens&eacute;es sur le premier,
+et les r&eacute;flexions que j'avais faites se dissip&egrave;rent promptement; la
+pauvret&eacute; endurcissait mon c&oelig;ur et mes propres n&eacute;cessit&eacute;s me rendaient
+insouciante de tout. Cette derni&egrave;re affaire ne me laissa pas grand
+souci; car n'ayant point fait de mal &agrave; la pauvre enfant, je pensai
+seulement avoir donn&eacute; aux parents une juste le&ccedil;on pour la n&eacute;gligence
+qu'ils montraient en laissant rentrer tout seul ce pauvre petit agneau,
+et que cela leur apprendrait &agrave; prendre garde une autre fois.</p>
+
+<p>Ce cordon de perles valait environ 12 ou 14&pound;. Je suppose qu'auparavant
+il avait appartenu &agrave; la m&egrave;re, car il &eacute;tait trop grand pour l'enfant,
+mais que peut-&ecirc;tre la vanit&eacute; de la m&egrave;re qui voulait que sa fille e&ucirc;t
+l'air brave &agrave; l'&eacute;cole de danse l'avait pouss&eacute;e &agrave; le faire porter &agrave;
+l'enfant et sans doute l'enfant avait une servante qui e&ucirc;t d&ucirc; la
+surveiller, mais elle comme une n&eacute;gligente friponne, s'occupant
+peut-&ecirc;tre de quelque gar&ccedil;on qu'elle avait rencontr&eacute;, la pauvre petite
+avait err&eacute; jusqu'&agrave; tomber dans mes mains.</p>
+
+<p>Toutefois je ne fis point de mal &agrave; l'enfant; je ne fis pas tant que
+l'effrayer, car j'avais encore en moi infiniment d'imaginations tendres,
+et je ne faisais rien &agrave; quoi, ainsi que je puis dire, la n&eacute;cessit&eacute; ne me
+pouss&acirc;t.</p>
+
+<p>J'eus un grand nombre d'aventures apr&egrave;s celle-ci; mais j'&eacute;tais jeune
+dans le m&eacute;tier, et je ne savais comment m'y prendre autrement qu'ainsi
+que le diable me mettait les choses dans la t&ecirc;te, et en v&eacute;rit&eacute;, il ne
+tardait gu&egrave;re avec moi. Une des aventures que j'eus fut tr&egrave;s heureuse
+pour moi. Je passais par Lombard-Street, &agrave; la tomb&eacute;e du soir, juste vers
+le bout de la Cour des Trois-Rois, quand tout &agrave; coup arrive un homme
+tout courant pr&egrave;s de moi, prompt comme l'&eacute;clair, et jette un paquet qui
+&eacute;tait dans sa main juste derri&egrave;re moi, comme je me tenais contre le coin
+de la maison au tournant de l'all&eacute;e; juste comme il le jetait l&agrave; dedans,
+il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous sauve, madame, laissez-le l&agrave; un moment.</p>
+
+<p>Et le voil&agrave; qui s'enfuit. Apr&egrave;s lui en viennent deux autres et
+imm&eacute;diatement un jeune homme sans chapeau, criant: &laquo;Au voleur!&raquo; Ils
+poursuivirent ces deux derniers hommes de si pr&egrave;s qu'ils furent forc&eacute;s
+de laisser tomber ce qu'ils tenaient, et l'un deux fut pris par-dessus
+le march&eacute;; l'autre r&eacute;ussit &agrave; s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Je demeurai comme un plomb tout ce temps, jusqu'&agrave; ce qu'ils revinrent,
+tra&icirc;nant le pauvre homme qu'ils avaient pris et tirant apr&egrave;s lui les
+choses qu'ils avaient trouv&eacute;es, fort satisfaits sur ce qu'ils avaient
+recouvr&eacute; le butin et pris le voleur; et ainsi ils pass&egrave;rent pr&egrave;s de moi,
+car moi, je semblais seulement d'une qui se gar&acirc;t pour laisser avancer
+la foule.</p>
+
+<p>Une ou deux fois je demandai ce qu'il y avait, mais les gens n&eacute;glig&egrave;rent
+de me r&eacute;pondre et je ne fus pas fort importune; mais apr&egrave;s que la foule
+se fut enti&egrave;rement &eacute;coul&eacute;e, je saisis mon occasion pour me retourner et
+ramasser ce qui &eacute;tait derri&egrave;re moi et m'en aller; ce que je fis en
+v&eacute;rit&eacute; avec moins de trouble que je n'avais fait avant, car ces choses,
+je ne les avais pas vol&eacute;es, mais elles &eacute;taient venues toutes vol&eacute;es dans
+ma main. Je revins saine et sauve &agrave; mon logement, charg&eacute;e de ma prise;
+c'&eacute;tait une pi&egrave;ce de beau taffetas lustr&eacute; noir et une pi&egrave;ce de velours;
+la derni&egrave;re n'&eacute;tait qu'un coupon de pi&egrave;ce d'environ onze aunes; la
+premi&egrave;re &eacute;tait une pi&egrave;ce enti&egrave;re de pr&egrave;s de cinquante aunes; il semblait
+que ce f&ucirc;t la boutique d'un mercier qu'ils eussent pill&eacute;e; je dis
+&laquo;pill&eacute;e&raquo; tant les marchandises &eacute;taient consid&eacute;rables qui y furent
+perdues; car les marchandises qu'ils recouvr&egrave;rent furent en assez grand
+nombre, et je crois arriv&egrave;rent &agrave; environ six ou sept diff&eacute;rentes pi&egrave;ces
+de soie: comment ils avaient pu en voler tant, c'est ce que je ne puis
+dire; mais comme je n'avais fait que voler le voleur, je ne me fis point
+scrupule de prendre ces marchandises, et d'en &ecirc;tre fort joyeuse en plus.</p>
+
+<p>J'avais eu assez bonne chance jusque-l&agrave; et j'eus plusieurs autres
+aventures, de peu de gain il est vrai, mais de bon succ&egrave;s: mais je
+marchais, dans la crainte journali&egrave;re que quelque malheur m'arriv&acirc;t et
+que je viendrais certainement &agrave; &ecirc;tre pendue &agrave; la fin. L'impression que
+ces pens&eacute;es me faisaient &eacute;tait trop forte pour la secouer, et elle
+m'arr&ecirc;ta en plusieurs tentatives, qui, pour autant que je sache,
+auraient pu &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es en toute s&ucirc;ret&eacute;; mais il y a une chose que je
+ne puis omettre et qui fut un app&acirc;t pour moi pendant de longs jours.
+J'entrais fr&eacute;quemment dans les villages qui &eacute;taient autour de la ville
+afin de voir si je n'y rencontrerais rien sur mon chemin; et passant le
+long d'une maison pr&egrave;s de Stepney, je vis sur l'appui de la fen&ecirc;tre deux
+bagues, l'une un petit anneau de diamant, l'autre une bague d'or simple;
+elles avaient &eacute;t&eacute; laiss&eacute;es l&agrave; s&ucirc;rement par quelque dame &eacute;cervel&eacute;e, qui
+avait plus d'argent que de jugement, peut-&ecirc;tre seulement jusqu'&agrave; ce
+qu'elle se f&ucirc;t lav&eacute; les mains.</p>
+
+<p>Je passai &agrave; plusieurs reprises pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre pour observer si je
+pouvais voir qu'il y e&ucirc;t personne dans la chambre ou non, et je ne pus
+voir personne, mais encore n'&eacute;tais pas s&ucirc;re; un moment apr&egrave;s il me v&icirc;nt
+&agrave; l'id&eacute;e de frapper contre la vitre; comme si j'eusse voulu parler &agrave;
+quelqu'un, et s'il y avait l&agrave; personne, on viendrait s&ucirc;rement &agrave; la
+fen&ecirc;tre, et je leur dirais alors de ne point laisser l&agrave; ces bagues parce
+que j'avais vu deux hommes suspects qui les consid&eacute;raient avec
+attention. Sit&ocirc;t pens&eacute;, sit&ocirc;t fait; je cognai une ou deux fois, et
+personne ne vint, et aussit&ocirc;t je poussai fortement le carreau qui se
+brisa avec tr&egrave;s peu de bruit et j'enlevai les deux bagues et m'en allai;
+l'anneau de diamant valait 3&pound; et l'autre &agrave; peu pr&egrave;s 9 shillings.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant en embarras d'un march&eacute; pour mes marchandises, et en
+particulier pour mes pi&egrave;ces de soie. J'&eacute;tais fort r&eacute;pugnante &agrave; les
+abandonner pour une bagatelle, ainsi que le font d'ordinaire les pauvres
+malheureux voleurs qui apr&egrave;s avoir aventur&eacute; leur existence pour une
+chose qui a peut-&ecirc;tre de la valeur, sont oblig&eacute;s de la vendre pour une
+chanson quand tout est fait; mais j'&eacute;tais r&eacute;solue &agrave; ne point faire
+ainsi, quelque moyen qu'il fall&ucirc;t prendre; pourtant je ne savais pas
+bien &agrave; quel exp&eacute;dient recourir. Enfin je me r&eacute;solus &agrave; aller trouver ma
+vieille gouvernante, et &agrave; refaire sa connaissance. Je lui avais
+ponctuellement remis ses cinq livres annuelles pour mon petit gar&ccedil;on
+tant que je l'avais pu; mais enfin je fus oblig&eacute;e de m'arr&ecirc;ter. Pourtant
+je lui avais &eacute;crit une lettre dans laquelle je lui disais que ma
+condition &eacute;tait r&eacute;duite, que j'avais perdu mon mari, qu'il m'&eacute;tait
+impossible d&eacute;sormais de suffire &agrave; cette d&eacute;pense, et que je la suppliais
+que le pauvre enfant ne souffr&icirc;t pas trop des malheurs de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Je lui fis maintenant une visite, et je trouvai qu'elle pratiquait
+encore un peu son vieux m&eacute;tier, mais qu'elle n'&eacute;tait pas dans des
+circonstances si florissantes qu'autrefois; car elle avait &eacute;t&eacute; appel&eacute;e
+en justice par un certain gentilhomme dont la fille avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e,
+et au rapt de qui elle avait, para&icirc;t-il, aid&eacute;; et ce fut de bien pr&egrave;s
+qu'elle &eacute;chappa &agrave; la potence. Les frais aussi l'avaient ravag&eacute;e, de
+sorte que sa maison n'&eacute;tait que m&eacute;diocrement garnie, et qu'elle n'avait
+pas si bonne r&eacute;putation en son m&eacute;tier qu'auparavant; pourtant elle &eacute;tait
+solide sur ses jambes, comme on dit, et comme c'&eacute;tait une femme
+remuante, et qu'il lui restait quelque fonds, elle s'&eacute;tait faite
+pr&ecirc;teuse sur gages et vivait assez bien.</p>
+
+<p>Elle me re&ccedil;ut de fa&ccedil;on fort civile, et avec les mani&egrave;res obligeantes
+qu'elle avait toujours, m'assura qu'elle n'aurait pas moins de respect
+pour moi parce que j'&eacute;tais r&eacute;duite; qu'elle avait pris soin que mon
+gar&ccedil;on fut tr&egrave;s bien soign&eacute;, malgr&eacute; que je ne pusse payer pour lui, et
+que la femme qui l'avait &eacute;tait &agrave; l'aise, de sorte que je ne devais point
+avoir d'inqui&eacute;tude &agrave; son sujet, jusqu'&agrave; ce que je fusse en mesure de
+m'en soucier effectivement.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'il ne me restait pas beaucoup d'argent mais que j'avais
+quelques affaires qui valaient bien de l'argent, si elle pouvait me dire
+comment les tourner en argent. Elle demanda ce que c'&eacute;tait que j'avais.
+Je tirai le cordon de perles d'or, et lui dis que c'&eacute;tait un des cadeaux
+que mon mari m'avait faits; puis je lui fis voir les deux pi&egrave;ces de soie
+que je lui dis que j'avais eues d'Irlande et apport&eacute;es en ville avec
+moi, et le petit anneau de diamant. Pour ce qui est du petit paquet
+d'argenterie et de cuillers, j'avais trouv&eacute; moyen d'en disposer toute
+seule auparavant; et quant au trousseau du b&eacute;b&eacute; que j'avais, elle
+m'offrit de le prendre elle-m&ecirc;me, pensant que ce f&ucirc;t le mien. Elle me
+dit qu'elle s'&eacute;tait faite pr&ecirc;teuse sur gages et qu'elle vendrait ces
+objets pour moi, comme s'ils lui eussent &eacute;t&eacute; engag&eacute;s; de sorte qu'elle
+fit chercher au bout d'un moment les agents dont c'&eacute;tait l'affaire, et
+qui lui achet&egrave;rent tout cela, &eacute;tant en ses mains, sans aucun scrupule,
+et encore en donn&egrave;rent de bons prix.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai maintenant de r&eacute;fl&eacute;chir que cette femme n&eacute;cessaire pourrait
+m'aider un peu en ma basse condition &agrave; quelque affaire; car j'aurais
+joyeusement tourn&eacute; la main vers n'importe quel emploi honn&ecirc;te, si
+j'eusse pu l'obtenir; mais des affaires honn&ecirc;tes ne venaient pas &agrave;
+port&eacute;e d'elle. Si j'avais &eacute;t&eacute; plus jeune, peut-&ecirc;tre qu'elle e&ucirc;t pu
+m'aider; mais mes id&eacute;es &eacute;taient loin de ce genre de vie, comme &eacute;tant
+enti&egrave;rement hors de toute possibilit&eacute; &agrave; cinquante ans pass&eacute;s, ce qui
+&eacute;tait mon cas, et c'est ce que je lui dis.</p>
+
+<p>Elle m'invita enfin &agrave; venir et &agrave; demeurer dans sa maison jusqu'&agrave; ce que
+je pusse trouver quelque chose &agrave; faire et que cela me co&ucirc;terait tr&egrave;s peu
+et c'est ce que j'acceptai avec joie; et maintenant, vivant un peu plus
+&agrave; l'aise, j'entrai en quelques mesures pour faire retirer le petit
+gar&ccedil;on que j'avais eu de mon dernier mari; et sur ce point encore elle
+me mit &agrave; l'aise, r&eacute;servant seulement un payement de cinq livres par an,
+si cela m'&eacute;tait possible. Ceci fut pour moi un si grand secours que
+pendant un bon moment je cessai le vilain m&eacute;tier o&ugrave; je venais si
+nouvellement d'entrer; et bien volontiers j'eusse pris du travail, sinon
+qu'il &eacute;tait bien difficile d'en trouver &agrave; une qui n'avait point de
+connaissances.</p>
+
+<p>Pourtant enfin je trouvai &agrave; faire des ouvrages piqu&eacute;s pour literie de
+dames, jupons, et autres choses semblables, et ceci me plut assez, et
+j'y travaillai bien fort, et je commen&ccedil;ai &agrave; en vivre; mais le diligent
+d&eacute;mon, qui avait r&eacute;solu que je continuerais &agrave; son service,
+continuellement m'aiguillonnait &agrave; sortir et &agrave; aller me promener,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; voir si je rencontrerais quelque chose en route, &agrave;
+l'ancienne fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Une nuit j'ob&eacute;is aveugl&eacute;ment &agrave; ses ordres et je tirai un long d&eacute;tour par
+les rues, mais ne rencontrai point d'affaire; mais non contente de cela,
+je sortis aussi le soir suivant, que passant pr&egrave;s d'une maison de bi&egrave;re,
+je vis la porte d'une petite salle ouverte, tout contre la rue, et sur
+la table un pot d'argent, chose fort en usage dans les cabarets de ce
+temps; il para&icirc;t que quelque soci&eacute;t&eacute; venait d'y boire et les gar&ccedil;ons
+n&eacute;gligents avaient oubli&eacute; de l'emporter.</p>
+
+<p>J'entrai dans le r&eacute;duit franchement et, pla&ccedil;ant le peu d'argent sur le
+coin du banc, je m'assis devant, et frappai du pied. Un gar&ccedil;on vint
+bient&ocirc;t: je le priai d'aller me chercher une pinte de bi&egrave;re chaude, car
+le temps &eacute;tait froid. Le gar&ccedil;on partit courant, et je l'entendis
+descendre au cellier pour tirer la bi&egrave;re. Pendant que le gar&ccedil;on &eacute;tait
+parti, un autre gar&ccedil;on arriva et me cria:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous appel&eacute;?</p>
+
+<p>Je parlai d'un air m&eacute;lancolique et dis:</p>
+
+<p>&mdash;Non, le gar&ccedil;on est all&eacute; me chercher une pinte de bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant que j'&eacute;tais assise l&agrave;, j'entendis la femme au comptoir qui
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils tous partis au cinq?&mdash;qui &eacute;tait le r&eacute;duit o&ugrave; je m'&eacute;tais
+assise,&mdash;et le gar&ccedil;on lui dit que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a desservi le pot? demanda la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit un autre gar&ccedil;on: tenez, le voil&agrave;: indiquant para&icirc;t-il, un
+autre pot qu'il avait emport&eacute; d'un autre r&eacute;duit par erreur; ou bien il
+faut que le coquin e&ucirc;t oubli&eacute; qu'il ne l'avait pas emport&eacute;, ce qu'il
+n'avait certainement pas fait.</p>
+
+<p>J'entendis tout ceci bien &agrave; ma satisfaction, car je trouvai clairement
+qu'on ne s'apercevait pas que le pot manquait et qu'on pensait qu'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; desservi. Je bus donc ma bi&egrave;re: j'appelai pour payer, et comme je
+partais, je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon enfant, &agrave; votre argenterie.</p>
+
+<p>Et j'indiquai un pot d'argent d'une pinte o&ugrave; il m'avait apport&eacute; &agrave; boire;
+le gar&ccedil;on dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, &agrave; la bonne heure,&mdash;et je m'en allai.</p>
+
+<p>Je rentrai chez ma gouvernante et me dis que le temps &eacute;tait venu de la
+mettre &agrave; l'&eacute;preuve, afin que, si j'&eacute;tais mise dans la n&eacute;cessit&eacute; d'&ecirc;tre
+d&eacute;couverte, elle p&ucirc;t m'offrir quelque assistance. Quand je fus rest&eacute;e &agrave;
+la maison quelques moments, et que j'eus l'occasion de lui parler, je
+lui dis que j'avais un secret de la plus grande importance au monde &agrave;
+lui confier, si elle avait assez de respect pour moi pour le tenir
+priv&eacute;. Elle me dit qu'elle avait fid&egrave;lement gard&eacute; un de mes secrets;
+pourquoi doutais-je qu'elle en garderait un autre? Je lui dis que la
+plus &eacute;trange chose du monde m'&eacute;tait arriv&eacute;e, m&ecirc;mement sans aucun
+dessein; et ainsi je lui racontai toute l'histoire du pot.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'avez-vous apport&eacute; avec vous, ma ch&egrave;re? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui, dis-je, et le lui fis voir. Mais que dois-je faire
+maintenant? dis-je. Ne faut-il pas le rapporter?</p>
+
+<p>&mdash;Le rapporter! dit-elle. Oui-d&agrave;! si vous voulez aller &agrave; Newgate.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, ils ne sauraient avoir la bassesse de m'arr&ecirc;ter, puisque
+je le leur rapporterais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas cette esp&egrave;ce de gens, mon enfant, dit-elle: non
+seulement ils vous enverraient &agrave; Newgate, mais encore vous feraient
+pendre, sans regarder aucunement l'honn&ecirc;tet&eacute; que vous mettriez &agrave; le
+rendre; ou bien ils dresseraient un compte de tous les pots qu'ils ont
+perdus, afin de vous les faire payer.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire, alors? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, dit-elle; puisque aussi bien vous avez fait la
+fourberie, et que vous l'avez vol&eacute;, il faut le garder maintenant; il n'y
+a plus moyen d'y revenir. D'ailleurs, mon enfant, dit-elle, n'en
+avons-nous pas besoin bien plus qu'eux? Je voudrais bien rencontrer
+pareille aubaine tous les huit jours.</p>
+
+<p>Ceci me donna une nouvelle notion sur ma gouvernante, et me fit penser
+que, depuis qu'elle s'&eacute;tait faite pr&ecirc;teuse sur gages, elle vivait parmi
+une esp&egrave;ce de gens qui n'&eacute;taient point des honn&ecirc;tes que j'avais
+rencontr&eacute;s chez elle autrefois.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas longtemps que je le d&eacute;couvris encore plus clairement
+qu'auparavant; car, de temps &agrave; autre, je voyais apporter des poign&eacute;es de
+sabre, des cuillers, des fourchettes, des pots et autres objets
+semblables, non pour &ecirc;tre engag&eacute;s, mais pour &ecirc;tre vendus tout droit; et
+elle achetait tout sans faire de questions, o&ugrave; elle trouvait assez son
+compte, ainsi que je trouvai par son discours.</p>
+
+<p>Je trouvai ainsi qu'en suivant ce m&eacute;tier, elle faisait toujours fondre
+la vaisselle d'argent qu'elle achetait, afin qu'on ne p&ucirc;t la r&eacute;clamer;
+et elle vint me dire un matin qu'elle allait mettre &agrave; fondre, et que si
+je le d&eacute;sirais, elle y joindrait mon pot, afin qu'il ne f&ucirc;t vu de
+personne; je lui dis: &laquo;De tout mon c&oelig;ur.&raquo; Elle le pesa donc et m'en
+donna la juste valeur en argent, mais je trouvai qu'elle n'en agissait
+pas de m&ecirc;me avec le reste de ses clients.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, comme j'&eacute;tais au travail, et tr&egrave;s m&eacute;lancolique,
+elle commence de me demander ce que j'avais. Je lui dis que je me
+sentais le c&oelig;ur bien lourd, que j'avais bien peu de travail, et point
+de quoi vivre, et que je ne savais quel parti prendre. Elle se mit &agrave;
+rire et me dit que je n'avais qu'&agrave; sortir encore une fois, pour tenter
+la fortune; qu'il se pourrait que je rencontrasse une nouvelle pi&egrave;ce de
+vaisselle d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma m&egrave;re, dis-je, c'est un m&eacute;tier o&ugrave; je n'ai point d'exp&eacute;rience, et
+si je suis prise, je suis perdue du coup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui bien, dit-elle, mais je pourrais vous faire faire la connaissance
+d'une ma&icirc;tresse d'&eacute;cole qui vous ferait aussi adroite qu'elle le peut
+&ecirc;tre elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je tremblai sur cette proposition, car jusqu'ici je n'avais ni complices
+ni connaissances aucunes parmi cette tribu. Mais elle conquit toute ma
+retenue et toutes mes craintes; et, en peu de temps, &agrave; l'aide de cette
+complice, je devins voleuse aussi habile et aussi subtile que le fut
+jamais Moll la Coupeuse de bourses, quoique, si la renomm&eacute;e n'est point
+menteuse, je ne fusse pas moiti&eacute; aussi jolie.</p>
+
+<p>Le camarade qu'elle me fit conna&icirc;tre &eacute;tait habile en trois fa&ccedil;ons
+diverses de travailler; c'est &agrave; savoir: &agrave; voler les boutiques, &agrave; tirer
+des carnets de boutique et de poche et &agrave; couper des montres d'or au c&ocirc;t&eacute;
+des dames; chose o&ugrave; elle r&eacute;ussissait avec tant de dext&eacute;rit&eacute; que pas une
+femme n'arriva, comme elle, &agrave; la perfection de l'art. La premi&egrave;re et la
+derni&egrave;re de ces occupations me plurent assez: et je la servis quelque
+temps dans la pratique, juste comme une aide sert une sage-femme, sans
+payement aucun.</p>
+
+<p>Enfin, elle me mit &agrave; l'&eacute;preuve. Elle m'avait montr&eacute; son art et j'avais
+plusieurs fois d&eacute;croch&eacute; une montre de sa propre ceinture avec infiniment
+d'adresse; &agrave; la fin elle me montra une proie, et c'&eacute;tait une jeune dame
+enceinte, qui avait une montre charmante. La chose devait se faire au
+moment qu'elle sortirait de l'&eacute;glise; elle passa d'un c&ocirc;t&eacute; de la dame,
+et juste comme elle arrivait aux marches, feint de tomber, et tomba
+contre la dame avec une telle violence qu'elle fut dans une grande
+frayeur, et que toutes deux pouss&egrave;rent des cris terribles; au moment
+m&ecirc;me qu'elle bousculait la dame, j'avais saisi la montre, et la tenant
+de la bonne fa&ccedil;on, le tressaut que fit la pauvre fit &eacute;chapper l'agrafe
+sans qu'elle p&ucirc;t rien sentir; je partis sur-le-champ, laissant ma
+ma&icirc;tresse d'&eacute;cole &agrave; sortir peu &agrave; peu de sa frayeur et la dame de m&ecirc;me;
+et bient&ocirc;t la montre vint &agrave; manquer.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit ma camarade, ce sont donc ces coquins qui m'ont renvers&eacute;e,
+je vous gage; je m'&eacute;tonne que Madame ne se soit point aper&ccedil;ue plus t&ocirc;t
+que sa montre &eacute;tait vol&eacute;e: nous aurions encore pu les prendre.</p>
+
+<p>Elle colora si bien la chose que personne ne la soup&ccedil;onna, et je fus
+rentr&eacute;e une bonne heure avant elle. Telle fut ma premi&egrave;re aventure en
+compagnie; la montre &eacute;tait vraiment tr&egrave;s belle, enrichie de beaucoup de
+joyaux et ma gouvernante nous en donna 20&pound; dont j'eus la moiti&eacute;. Et
+ainsi je fus enregistr&eacute;e parfaite voleuse, endurcie &agrave; un point o&ugrave;
+n'atteignent plus les r&eacute;flexions de la conscience ou de la modestie, et
+&agrave; un degr&eacute; que je n'avais jamais cru possible en moi.</p>
+
+<p>Ainsi le diable qui avait commenc&eacute; par le moyen d'une irr&eacute;sistible
+pauvret&eacute; &agrave; me pousser vers ce vice m'amena jusqu'&agrave; une hauteur au-dessus
+du commun, m&ecirc;me quand mes n&eacute;cessit&eacute;s n'&eacute;taient point si terrifiantes;
+car j'&eacute;tais maintenant entr&eacute;e dans une petite veine de travail, et comme
+je n'&eacute;tais pas en peine de manier l'aiguille, il &eacute;tait fort probable que
+j'aurais pu gagner mon pain assez honn&ecirc;tement.</p>
+
+<p>Je dois dire que si une telle perspective de travail s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e
+tout d'abord, quand je commen&ccedil;ai &agrave; sentir l'approche de ma condition
+mis&eacute;rable; si une telle perspective, dis-je, de gagner du pain par mon
+travail s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e alors, je ne serais jamais tomb&eacute;e dans ce
+vilain m&eacute;tier ou dans une bande si affreuse que celle avec laquelle
+j'&eacute;tais maintenant embarqu&eacute;e; mais l'habitude m'avait endurcie, et je
+devins audacieuse au dernier degr&eacute;; et d'autant plus que j'avais
+continu&eacute; si longtemps sans me faire prendre; car, en un mot, ma
+partenaire en vice et moi, nous continu&acirc;mes toutes deux si longtemps,
+sans jamais &ecirc;tre d&eacute;couvertes, que non seulement nous dev&icirc;nmes hardies,
+mais qu'encore nous dev&icirc;nmes riches, et que nous e&ucirc;mes &agrave; un moment vingt
+et une montres d'or entre les mains.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un jour &eacute;tant un peu plus s&eacute;rieuse que de coutume, et
+trouvant que j'avais une aussi bonne provision d'avance que celle que
+j'avais (car j'avais pr&egrave;s de 200&pound; d'argent pour ma part), il me vint &agrave;
+la pens&eacute;e, sans doute de la part de quelque bon esprit s'il y en a de
+tels, qu'ainsi que d'abord la pauvret&eacute; m'avait excit&eacute;e et que mes
+d&eacute;tresses m'avaient pouss&eacute;e &agrave; de si affreux moyens, ainsi voyant que ces
+d&eacute;tresses &eacute;taient maintenant soulag&eacute;es, et que je pouvais aussi gagner
+quelque chose pour ma subsistance, en travaillant, et que j'avais une si
+bonne banque pour me soutenir, pourquoi, ne cesserais-je pas maintenant,
+tandis que j'&eacute;tais bien; puisque je ne pouvais m'attendre &agrave; rester
+toujours libre, et qu'une fois surprise, j'&eacute;tais perdue.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; sans doute l'heureuse minute o&ugrave;, si j'avais &eacute;cout&eacute; le conseil
+b&eacute;ni, quelle que f&ucirc;t la main dont il venait, j'aurais trouv&eacute; encore une
+chance de vie ais&eacute;e. Mais mon destin &eacute;tait autrement d&eacute;termin&eacute;; l'avide
+d&eacute;mon qui m'avait attir&eacute;e me tenait trop &eacute;troitement serr&eacute;e pour me
+laisser revenir; mais ainsi que ma pauvret&eacute; m'y avait conduite, ainsi
+l'avarice m'y fit rester, jusqu'&agrave; ce qu'il n'y e&ucirc;t plus moyen de
+retourner en arri&egrave;re. Quant aux arguments que me dictait ma raison pour
+me persuader de renoncer, l'avarice se dressait, et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Continue; tu as eu tr&egrave;s bonne chance; continue jusqu'&agrave; ce que tu aies
+quatre ou cinq cents livres, et puis tu cesseras, et puis tu pourras
+vivre &agrave; ton aise, sans jamais plus travailler.</p>
+
+<p>Ainsi, moi qui avais &eacute;t&eacute; &eacute;treinte jadis dans les griffes du diable, j'y
+&eacute;tais retenue comme par un charme, et je n'avais point de pouvoir pour
+franchir l'enceinte du cercle, jusqu'&agrave; ce que je fus engloutie dans des
+labyrinthes d'embarras trop grands pour que je pusse en sortir.</p>
+
+<p>Cependant ces pens&eacute;es me laiss&egrave;rent quelque impression, et me firent
+agir avec un peu plus de prudence qu'avant, et je prenais plus de
+pr&eacute;cautions que mes directrices pour elles-m&ecirc;mes. Ma camarade, comme je
+la nommai (j'aurais d&ucirc; l'appeler ma ma&icirc;tresse), avec une autre de ses
+&eacute;l&egrave;ves, fut la premi&egrave;re qui tomba dans le malheur; car, se trouvant en
+qu&ecirc;te de gain, elles firent une tentative sur un marchand de toiles dans
+Cheapside, mais furent gripp&eacute;es par un compagnon aux yeux per&ccedil;ants, et
+saisies avec deux pi&egrave;ces de batiste, qu'on trouva sur elles.</p>
+
+<p>C'en &eacute;tait assez pour les loger toutes deux &agrave; Newgate o&ugrave; elles eurent le
+malheur qu'on rappel&acirc;t &agrave; leur souvenir quelques-uns de leurs m&eacute;faits
+pass&eacute;s: deux autres accusations &eacute;tant port&eacute;es contre elles, et les faits
+&eacute;tant prouv&eacute;s, elles furent toutes deux condamn&eacute;es &agrave; mort; toutes deux
+plaid&egrave;rent leurs ventres et toutes deux furent d&eacute;clar&eacute;es grosses,
+quoique mon institutrice ne f&ucirc;t pas plus grosse que je ne l'&eacute;tais
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'allai souvent les voir et les consoler, attendant mon tour &agrave; la
+prochaine; mais ce lieu m'inspirait tant d'horreur quand je
+r&eacute;fl&eacute;chissais que c'&eacute;tait le lieu de ma naissance malheureuse et des
+infortunes de ma m&egrave;re, que je ne pus le supporter davantage et que je
+cessai mes visites.</p>
+
+<p>Et oh! si j'avais pu &ecirc;tre avertie par leurs d&eacute;sastres, j'aurais pu &ecirc;tre
+heureuse encore, car jusque-l&agrave; j'&eacute;tais libre, et aucune accusation
+n'avait &eacute;t&eacute; port&eacute;e contre moi; mais voil&agrave; qui ne pouvait &ecirc;tre; ma mesure
+n'&eacute;tait pas encore pleine.</p>
+
+<p>Ma camarade, portant la marque d'une ancienne r&eacute;prouv&eacute;e, fut ex&eacute;cut&eacute;e;
+la jeune criminelle eut gr&acirc;ce de la vie, ayant obtenu un sursis; mais
+resta de longs jours &agrave; souffrir de la faim dans sa prison, jusqu'enfin
+elle fit mettre son nom dans ce qu'on appelle une lettre de r&eacute;mission et
+ainsi &eacute;chappa.</p>
+
+<p>Ce terrible exemple de ma camarade me frappa de frayeur au c&oelig;ur; et
+pendant un bon temps je ne fis point d'excursions. Mais une nuit, dans
+le voisinage de la maison de ma gouvernante, on cria: Au feu! Ma
+gouvernante se mit &agrave; la fen&ecirc;tre, car nous &eacute;tions toutes lev&eacute;es, et cria
+imm&eacute;diatement que la maison de Mme Une telle &eacute;tait toute en feu,
+flambant par le haut, ce qui &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;. Ici elle me poussa du
+coude.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, mon enfant, dit-elle; voici une excellente occasion; le feu est
+si pr&egrave;s que vous pouvez y aller devant que la rue soit barr&eacute;e par la
+foule.</p>
+
+<p>Puis elle me donna mon r&ocirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon enfant, &agrave; la maison; courez et dites &agrave; la dame ou &agrave;
+quiconque vous verrez que vous &ecirc;tes venue pour leur aider, et que vous
+venez de chez Mme Une telle, c'est &agrave; savoir une personne qu'elle
+connaissait plus loin dans la rue.</p>
+
+<p>Me voil&agrave; partie, et arrivant &agrave; la maison, je trouvai tout le monde dans
+la confusion, comme bien vous pensez; j'entrai toute courante, et
+trouvant une des servantes:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon doux c&oelig;ur, m'&eacute;criai-je, comment donc est arriv&eacute; ce triste
+accident? O&ugrave; est votre ma&icirc;tresse? Est-elle en s&ucirc;ret&eacute;? Et o&ugrave; sont les
+enfants? Je viens de chez Mme *** pour vous aider.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la fille qui court.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, madame, cria-t-elle aussi haut qu'elle put hurler, voil&agrave; une
+dame qui arrive de chez Mme *** pour nous aider.</p>
+
+<p>La pauvre dame, &agrave; moiti&eacute; hors du sens, avec un paquet sous son bras et
+deux petits enfants vient vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dis-je, souffrez que j'emm&egrave;ne ces pauvres petits chez Mme
+***; elle vous fait prier de les lui envoyer; elle prendra soin des
+pauvres agneaux.</p>
+
+<p>Sur quoi j'en prends un qu'elle tenait par la main, et elle me met
+l'autre dans les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! oui! pour l'amour de Dieu, dit-elle, emportez-les! Oh!
+remerciez-la bien de sa bont&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous point autre chose &agrave; mettre en s&ucirc;ret&eacute;, madame? dis-je; elle
+le gardera avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Seigneur! dit-elle, Dieu la b&eacute;nisse! Prenez ce paquet d'argenterie
+et emportez-le chez elle aussi. Oh! c'est une bonne femme! Oh! nous
+sommes enti&egrave;rement ruin&eacute;s, perdus!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; qu'elle me quitte, se pr&eacute;cipitant tout &eacute;gar&eacute;e, et les servantes
+&agrave; sa suite, et me voil&agrave; partie avec les deux enfants et le paquet.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tais-je dans la rue que je vis une autre femme venir &agrave; moi:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ma&icirc;tresse, dit-elle d'un ton piteux, vous allez laisser tomber
+cet enfant; allons, allons, voil&agrave; un triste temps, souffrez que je vous
+aide.</p>
+
+<p>Et imm&eacute;diatement elle met la main sur mon paquet afin de le porter pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je, si vous voulez m'aider, prenez l'enfant par la main,
+aidez-moi &agrave; le conduire seulement jusqu'au haut de la rue; j'irai avec
+vous et je vous payerai pour la peine.</p>
+
+<p>Elle ne put mais que d'aller, apr&egrave;s ce que j'avais dit, mais la
+cr&eacute;ature, en somme, &eacute;tait du m&ecirc;me m&eacute;tier que moi, et ne voulait rien que
+le paquet; pourtant elle vint avec moi jusqu'&agrave; la porte, car elle ne put
+faire autrement. Quand nous f&ucirc;mes arriv&eacute;s l&agrave;, je lui dis &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, lui dis-je, je connais ton m&eacute;tier, tu peux rencontrer
+assez d'autres affaires.</p>
+
+<p>Elle me comprit, et s'en alla; je tambourinai &agrave; la porte avec les
+enfants, et comme les gens de la maison s'&eacute;taient lev&eacute;s d&eacute;j&agrave; au tumulte
+de l'incendie, on me fit bient&ocirc;t entrer, et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est-elle &eacute;veill&eacute;e? Pr&eacute;venez-la je vous prie, que Mme***
+sollicite d'elle la faveur de prendre chez elle ces deux enfants; pauvre
+dame, elle va &ecirc;tre perdue; leur maison est toute en flammes.</p>
+
+<p>Ils firent entrer les enfants de fa&ccedil;on fort civile, s'apitoy&egrave;rent sur la
+famille dans la d&eacute;tresse, et me voil&agrave; partie avec mon paquet. Une des
+servantes me demanda si je ne devais pas laisser le paquet aussi. Je
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon doux c&oelig;ur, c'est pour un autre endroit; cela n'est point &agrave;
+eux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; bonne distance de la presse, maintenant; si bien que je
+continuai et que j'apportai le paquet d'argenterie, qui &eacute;tait tr&egrave;s
+consid&eacute;rable, droit &agrave; la maison, chez ma vieille gouvernante; elle me
+dit qu'elle ne voulait pas l'ouvrir, mais me pria de m'en retourner et
+d'aller en chercher d'autre.</p>
+
+<p>Elle me fit jouer le m&ecirc;me jeu chez la dame de la maison qui touchait
+celle qui &eacute;tait en feu, et je fis tous mes efforts pour arriver
+jusque-l&agrave;; mais &agrave; cette heure l'alarme du feu &eacute;tait si grande, tant de
+pompes &agrave; incendie en mouvement et la presse du peuple si forte dans la
+rue, que je ne pus m'approcher de la maison quoi que je fisse, si bien
+que je revins chez ma gouvernante, et montant le paquet dans ma chambre,
+je commen&ccedil;ai &agrave; l'examiner. C'est avec horreur que je dis quel tr&eacute;sor j'y
+trouvai; il suffira de rapporter qu'outre la plus grande partie de la
+vaisselle plate de la famille, qui &eacute;tait consid&eacute;rable, je trouvai une
+cha&icirc;ne d'or, fa&ccedil;onn&eacute;e &agrave; l'ancienne mode, dont le fermoir &eacute;tait bris&eacute;, de
+sorte que je suppose qu'on ne s'en &eacute;tait pas servi depuis des ann&eacute;es;
+mais l'or n'en &eacute;tait pas plus mauvais: aussi un petit coffret de bagues
+de deuil, l'anneau de mariage de la dame, et quelques morceaux bris&eacute;s de
+vieux fermoirs d'or, une montre en or, et une bourse contenant environ
+la somme de 24&pound; en vieilles pi&egrave;ces de monnaie d'or, et diverses autres
+choses de valeur.</p>
+
+<p>Ce fut l&agrave; le plus grand et le pire butin o&ugrave; je fus jamais m&ecirc;l&eacute;e; car en
+v&eacute;rit&eacute; bien que, ainsi que je l'ai dit plus haut, je fusse endurcie
+maintenant au-del&agrave; de tout pour voir de r&eacute;flexion en d'autres cas,
+cependant je me sentis v&eacute;ritablement touch&eacute;e jusqu'&agrave; l'&acirc;me m&ecirc;me, quand
+je jetai les yeux sur ce tr&eacute;sor: de penser &agrave; la pauvre dame inconsol&eacute;e
+qui avait perdu tant d'autres choses, et qui se disait qu'au moins elle
+&eacute;tait certaine d'avoir sauv&eacute; sa vaisselle plate et ses bijoux; combien
+elle serait surprise quand elle trouverait qu'elle avait &eacute;t&eacute; dup&eacute;e et
+que la personne qui avait emport&eacute; ses enfants et ses valeurs &eacute;tait
+venue, comme elle l'avait pr&eacute;tendu, de chez la dame dans la rue voisine,
+mais qu'on lui avait amen&eacute; les enfants sans qu'elle en s&ucirc;t rien.</p>
+
+<p>Je dis que je confesse que l'inhumanit&eacute; de cette action m'&eacute;mut
+infiniment et me fit adoucir &agrave; l'exc&egrave;s, et que des larmes me mont&egrave;rent
+aux yeux &agrave; son sujet; mais malgr&eacute; que j'eusse le sentiment qu'elle &eacute;tait
+cruelle et inhumaine, jamais je ne pus trouver dans mon c&oelig;ur de faire
+la moindre restitution. Cette r&eacute;flexion s'usa et j'oubliai promptement
+les circonstances qui l'accompagnaient.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout; car bien que par ce coup je fusse devenue infiniment
+plus riche qu'avant, pourtant la r&eacute;solution que j'avais prise auparavant
+de quitter cet horrible m&eacute;tier quand j'aurais gagn&eacute; un peu plus, ne
+persista point; et l'avarice eut tant de succ&egrave;s, que je n'entretins plus
+l'esp&eacute;rance d'arriver &agrave; un durable changement de vie; quoique sans cette
+perspective je ne pusse attendre ni s&ucirc;ret&eacute; ni tranquillit&eacute; en la
+possession de ce que j'avais gagn&eacute;; encore un peu,&mdash;voil&agrave; quel &eacute;tait le
+refrain toujours.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, c&eacute;dant aux importunit&eacute;s de mon crime, je rejetai tout
+remords, et toutes les r&eacute;flexions que je fis sur ce chef ne tourn&egrave;rent
+qu'&agrave; ceci: c'est que peut-&ecirc;tre je pourrais trouver un butin au prochain
+coup qui compl&eacute;terait le tout; mais quoique certainement j'eusse obtenu
+ce butin-l&agrave;, cependant chaque coup m'en faisait esp&eacute;rer un autre, et
+m'encourageait si fort &agrave; continuer dans le m&eacute;tier, que je n'avais point
+de go&ucirc;t &agrave; le laisser l&agrave;.</p>
+
+<p>Dans cette condition, endurcie par le succ&egrave;s, et r&eacute;solue &agrave; continuer, je
+tombai dans le pi&egrave;ge o&ugrave; j'&eacute;tais destin&eacute;e &agrave; rencontrer ma derni&egrave;re
+r&eacute;compense pour ce genre de vie. Mais ceci m&ecirc;me n'arriva point encore,
+car je rencontrai auparavant diverses autres aventures o&ugrave; j'eus du
+succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Ma gouvernante fut pendant un temps r&eacute;ellement soucieuse de l'infortune
+de ma camarade qui avait &eacute;t&eacute; pendue, car elle en savait assez sur ma
+gouvernante pour l'envoyer sur le m&ecirc;me chemin, ce qui la rendait bien
+inqui&egrave;te; en v&eacute;rit&eacute; elle &eacute;tait dans une tr&egrave;s grande frayeur.</p>
+
+<p>Il est vrai que quand elle eut disparu sans dire ce qu'elle savait, ma
+gouvernante fut tranquille sur ce point, et peut-&ecirc;tre heureuse qu'elle
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pendue; car il &eacute;tait en son pouvoir d'avoir obtenu un pardon aux
+d&eacute;pens de ses amis; mais la perte qu'elle fit d'elle, et le sentiment de
+la tendresse qu'elle avait montr&eacute;e en ne faisant pas march&eacute; de ce
+qu'elle savait, &eacute;mut ma gouvernante &agrave; la pleurer bien sinc&egrave;rement. Je la
+consolai du mieux que je pus, et elle, en retour, m'endurcit &agrave; m&eacute;riter
+plus compl&egrave;tement le m&ecirc;me sort.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, ainsi que j'ai dit, j'en devins d'autant plus
+prudente et en particulier je mettais beaucoup de retenue &agrave; voler en
+boutique, sp&eacute;cialement parmi les merciers et les drapiers; c'est l&agrave; une
+esp&egrave;ce de gaillards qui ont toujours les yeux bien ouverts. Je fis une
+ou deux tentatives parmi les marchands de dentelles et de modes, et en
+particulier dans une boutique o&ugrave; deux jeunes femmes &eacute;taient nouvellement
+&eacute;tablies sans avoir &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;es dans le m&eacute;tier; l&agrave; j'emportai une pi&egrave;ce
+de dentelle au fuseau qui valait six on sept livres, et un papier de
+fil; mais ce ne fut qu'une fois; c'&eacute;tait un tour qui ne pouvait pas
+resservir.</p>
+
+<p>Nous regardions toujours l'affaire comme un coup s&ucirc;r, chaque fois que
+nous entendions parler d'une boutique nouvelle, surtout l&agrave; o&ugrave; les gens
+&eacute;taient tels qui n'avaient point &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s &agrave; tenir boutique; tels
+peuvent &ecirc;tre assur&eacute;s qu'ils recevront pendant leurs d&eacute;buts deux ou trois
+visites; et il leur faudrait &ecirc;tre bien subtils, en v&eacute;rit&eacute;, pour y
+&eacute;chapper.</p>
+
+<p>J'eus une ou deux aventures apr&egrave;s celle-ci, mais qui ne furent que
+bagatelles. Rien de consid&eacute;rable ne s'offrant pendant longtemps, je
+commen&ccedil;ai de penser qu'il fallait s&eacute;rieusement renoncer au m&eacute;tier; mais
+ma gouvernante qui n'avait pas envie de me perdre, et esp&eacute;rait de moi de
+grandes choses, m'introduisit un jour dans la soci&eacute;t&eacute; d'une jeune femme
+et d'un homme qui passait pour son mari; quoiqu'il parut ensuite que ce
+n'&eacute;tait pas sa femme, mais qu'ils &eacute;taient complices tous deux dans le
+m&eacute;tier qu'ils faisaient, et en autre chose non moins. En somme ils
+volaient ensemble, couchaient ensemble, furent pris ensemble et
+finalement pendus ensemble.</p>
+
+<p>J'entrai dans une esp&egrave;ce de ligue avec ces deux par l'aide de ma
+gouvernante et ils me firent prendre part &agrave; trois ou quatre aventures,
+o&ugrave; je leur vis plut&ocirc;t commettre quelques vols grossiers et malhabiles,
+en quoi rien ne put leur donner le succ&egrave;s qu'un grand fonds de hardiesse
+sur leur part et d'&eacute;paisse n&eacute;gligence sur celle des personnes vol&eacute;es; de
+sorte que je r&eacute;solus dor&eacute;navant d'apporter infiniment de prudence &agrave;
+m'aventurer avec eux; et vraiment deux ou trois projets malheureux ayant
+&eacute;t&eacute; propos&eacute;s par eux, je d&eacute;clinai l'offre, et leur persuadai d'y
+renoncer. Une fois ils avaient particuli&egrave;rement propos&eacute; de voler &agrave; un
+horloger trois montres d'or qu'ils avaient guett&eacute;es pendant la journ&eacute;e
+pour trouver le lieu o&ugrave; il les serrait; l'un d'eux avait tant de clefs
+de toutes les sortes qu'il ne faisait point de doute d'ouvrir le lieu o&ugrave;
+l'horloger les avait serr&eacute;es; et ainsi nous f&icirc;mes une esp&egrave;ce
+d'arrangement; mais quand je vins &agrave; examiner &eacute;troitement la chose, je
+trouvai qu'ils se proposaient de forcer la maison, en quoi je ne voulus
+point m'embarquer, si bien qu'ils y all&egrave;rent sans moi. Et ils
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans la maison par force et firent sauter les serrures &agrave;
+l'endroit o&ugrave; &eacute;taient les montres, mais ne trouv&egrave;rent qu'une des montres
+d'or, et une d'argent, qu'ils prirent, et ressortirent de la maison, le
+tout tr&egrave;s nettement; mais la famille ayant &eacute;t&eacute; alarm&eacute;e se mit &agrave; crier:
+Au voleur! et l'homme fut poursuivi et pris; la jeune femme s'&eacute;tait
+enfuie aussi, mais malheureusement se fit arr&ecirc;ter au bout d'une certaine
+distance, et les montres furent trouv&eacute;es sur elle; et ainsi j'&eacute;chappai
+une seconde fois, car ils furent convaincus et pendus tous deux, &eacute;tant
+d&eacute;linquants anciens, quoique tr&egrave;s jeunes; et comme j'ai dit avant, ainsi
+qu'ils avaient vol&eacute; ensemble, ainsi maintenant furent-ils pendus
+ensemble, et l&agrave; prit fin ma nouvelle association.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai maintenant d'&ecirc;tre tr&egrave;s circonspecte, ayant &eacute;chapp&eacute; de si
+pr&egrave;s &agrave; me faire &eacute;chauder, et avec un pareil exemple devant les yeux;
+mais j'avais une nouvelle tentatrice qui m'aiguillonnait tous les jours,
+je veux dire ma gouvernante, et maintenant se pr&eacute;senta une affaire o&ugrave;,
+ainsi qu'elle avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e par son gouvernement, ainsi elle
+esp&eacute;rait une bonne part du butin. Il y avait une bonne quantit&eacute; de
+dentelles de Flandres qui &eacute;tait log&eacute;e dans une maison priv&eacute;e o&ugrave; elle en
+avait ou&iuml; parler; et la dentelle de Flandres &eacute;tant prohib&eacute;e, c'&eacute;tait de
+bonne prise pour tout commis de la douane qui la pourrait d&eacute;couvrir;
+j'avais l&agrave;-dessus un plein rapport de ma gouvernante, autant sur la
+quantit&eacute; que sur le lieu m&ecirc;me de la cachette. J'allai donc trouver un
+commis de la douane et lui dis que j'avais &agrave; lui faire une r&eacute;v&eacute;lation, &agrave;
+condition qu'il m'assur&acirc;t que j'aurais ma juste part de la r&eacute;compense.
+C'&eacute;tait l&agrave; une offre si &eacute;quitable que rien ne pouvait &ecirc;tre plus honn&ecirc;te;
+il s'y accorda donc, et emmenant un commissaire, et moi avec lui, nous
+occup&acirc;mes la maison. Comme je lui avais dit que je saurais aller tout
+droit &agrave; la cachette, il m'en abandonna le soin; et le trou &eacute;tant tr&egrave;s
+noir, je m'y glissai avec beaucoup de peine, une chandelle &agrave; la main, et
+ainsi lui passai les pi&egrave;ces de dentelles, prenant garde, &agrave; mesure que je
+les lui donnais, d'en dissimuler sur ma personne autant que j'en pus
+commod&eacute;ment emporter. Il y avait en tout environ la valeur de 300&pound; de
+dentelles; et j'en cachai moi-m&ecirc;me environ la valeur de 50&pound;. Ces
+dentelles n'appartenaient point aux gens de la maison, mais &agrave; un
+marchand qui les avait plac&eacute;es en d&eacute;p&ocirc;t chez eux; de sorte qu'ils ne
+furent pas si surpris que j'imaginais qu'ils le seraient.</p>
+
+<p>Je laissai le commis ravi de sa prise et pleinement satisfait de ce que
+je lui avais remis, et m'accordai &agrave; venir le trouver dans une maison
+qu'il dirigeait lui-m&ecirc;me, o&ugrave; je le joignis apr&egrave;s avoir dispos&eacute; du butin
+que j'avais sur moi, dont il n'eut pas le moindre soup&ccedil;on. Sit&ocirc;t que
+j'arrivai, il commen&ccedil;a de capituler, persuad&eacute; que je ne connaissais
+point le droit que j'avais dans la prise, et m'e&ucirc;t volontiers cong&eacute;di&eacute;e
+avec 20&pound;, mais je lui fis voir que je n'&eacute;tais pas si ignorante qu'il le
+supposait; et pourtant j'&eacute;tais fort aise qu'il propos&acirc;t au moins un prix
+fixe. Je demandai 100&pound;, et il monta &agrave; 30&pound;; je tombai &agrave; 80&pound;; et de
+nouveau il monta jusqu'&agrave; 40&pound;; en un mot il offrit 50&pound; et je consentis,
+demandant seulement une pi&egrave;ce de dentelle, qui, je pense, &eacute;tait de 8 ou
+9&pound;, comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour la porter moi-m&ecirc;me, et il s'y accorda. De
+sorte que les 50&pound; en bon argent me furent pay&eacute;es cette nuit m&ecirc;me, et le
+payement mit fin &agrave; notre march&eacute;; il ne sut d'ailleurs qui j'&eacute;tais ni o&ugrave;
+il pourrait s'enqu&eacute;rir de moi; si bien qu'au cas o&ugrave; on e&ucirc;t d&eacute;couvert
+qu'une partie des marchandises avait &eacute;t&eacute; escroqu&eacute;e, il n'e&ucirc;t pu m'en
+demander compte.</p>
+
+<p>Je partageai fort ponctuellement ces d&eacute;pouilles avec ma gouvernante et
+elle me regarda depuis ce moment comme une rou&eacute;e fort habile en des
+affaires d&eacute;licates. Je trouvai que cette derni&egrave;re op&eacute;ration &eacute;tait du
+travail le meilleur et le plus ais&eacute; qui f&ucirc;t &agrave; ma port&eacute;e, et je fis mon
+m&eacute;tier de m'enqu&eacute;rir des marchandises prohib&eacute;es; et apr&egrave;s &ecirc;tre all&eacute;e en
+acheter, d'ordinaire je les d&eacute;non&ccedil;ais; mais aucune de ces d&eacute;couvertes ne
+monta &agrave; rien de consid&eacute;rable ni de pareil &agrave; ce que je viens de
+rapporter; mais j'&eacute;tais circonspecte &agrave; courir les grands risques
+auxquels je voyais d'autres s'exposer, et o&ugrave; ils se ruinaient tous les
+jours.</p>
+
+<p>La prochaine affaire d'importance fut une tentative sur la montre en or
+d'une dame. La chose survint dans une presse, &agrave; l'entr&eacute;e d'une &eacute;glise,
+o&ugrave; je fus en fort grand danger de me faire prendre; je tenais sa montre
+tout &agrave; plein; mais, donnant une grosse bousculade comme si quelqu'un
+m'e&ucirc;t pouss&eacute;e sur elle, et entre temps ayant bellement tir&eacute; sur la
+montre, je trouvai qu'elle ne venait pas &agrave; moi; je la l&acirc;chai donc
+sur-le-champ, et me mis &agrave; crier comme si on allait me tuer, qu'un homme
+venait de me marcher sur le pied, et qu'il y avait certainement l&agrave; des
+filous, puisque quelqu'un ou d'autre venait de tirer sur ma montre: car
+vous devez observer qu'en ces aventures nous allions toujours fort bien
+v&ecirc;tues et je portais de tr&egrave;s bons habits, avec une montre d'or au c&ocirc;t&eacute;,
+semblant autant d'une dame que d'autres.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avais-je parl&eacute; que l'autre dame se mit &agrave; crier aussi: &laquo;Au
+voleur&raquo;, car on venait, dit-elle, d'essayer de d&eacute;crocher sa montre.</p>
+
+<p>Quand j'avais touch&eacute; sa montre, j'&eacute;tais tout pr&egrave;s d'elle, mais quand je
+m'&eacute;criai, je m'arr&ecirc;tai pour ainsi dire court, et la foule l'entra&icirc;nant
+un peu en avant, elle fit du bruit aussi, mais ce fut &agrave; quelque distance
+de moi, si bien qu'elle ne me soup&ccedil;onna pas le moins du monde; mais
+quand elle cria &laquo;au voleur&raquo;, quelqu'un s'&eacute;cria: &laquo;Oui-d&agrave;, et il y en a un
+autre par ici, on vient d'essayer de voler madame.&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce m&ecirc;me instant, un peu plus loin dans la foule, et &agrave; mon grand
+bonheur, on cria encore: &laquo;Au voleur!&raquo; et vraiment on prit un jeune homme
+sur le fait. Ceci, bien qu'infortun&eacute; pour le mis&eacute;rable, arriva fort &agrave;
+point pour mon cas, malgr&eacute; que j'eusse bravement port&eacute; jusque-l&agrave; mon
+assurance; mais maintenant il n'y avait plus de doute, et toute la
+partie flottante de la foule se porta par l&agrave;, et le pauvre gar&ccedil;on fut
+livr&eacute; &agrave; la fureur de la rue, qui est une cruaut&eacute; que je n'ai point
+besoin de d&eacute;crire, et que pourtant ils pr&eacute;f&egrave;rent toujours &agrave; &ecirc;tre envoy&eacute;s
+&agrave; Newgate o&ugrave; ils demeurent souvent longtemps, et parfois sont pendus, et
+le mieux qu'ils puissent y attendre, s'ils sont convaincus, c'est d'&ecirc;tre
+d&eacute;port&eacute;s.</p>
+
+<p>Ainsi j'&eacute;chappai de bien pr&egrave;s, et je fus si effray&eacute;e que je ne
+m'attaquai plus aux montres d'or pendant un bon moment.</p>
+
+<p>Cependant ma gouvernante me conduisait dans tous les d&eacute;tails de la
+mauvaise vie que je menais maintenant, comme si ce f&ucirc;t par la main, et
+me donnait de telles instructions, et je les suivais si bien que je
+devins la plus grande artiste de mon temps; et je me tirais de tous les
+dangers avec une si subtile dext&eacute;rit&eacute;, que tandis que plusieurs de mes
+camarades se firent enfermer &agrave; Newgate, dans le temps qu'elles avaient
+pratiqu&eacute; le m&eacute;tier depuis une demi-ann&eacute;e, je le pratiquais maintenant
+depuis plus de cinq ans et les gens de Newgate ne faisaient pas tant que
+me conna&icirc;tre; ils avaient beaucoup entendu parler de moi, il est vrai,
+et m'attendaient bien souvent mais je m'&eacute;tais toujours &eacute;chapp&eacute;e, quoique
+bien des fois dans le plus extr&ecirc;me danger.</p>
+
+<p>Un des plus grands dangers o&ugrave; j'&eacute;tais maintenant, c'est que j'&eacute;tais trop
+connue dans le m&eacute;tier; et quelques-unes de celles dont la haine &eacute;tait
+due plut&ocirc;t &agrave; l'envie qu'&agrave; aucune injure que je leur eusse faite,
+commenc&egrave;rent de se f&acirc;cher que j'&eacute;chappasse toujours quand elles se
+faisaient toujours prendre et emporter &agrave; Newgate. Ce furent elles qui me
+donn&egrave;rent le nom de Moll Flanders, car il n'avait pas plus d'affinit&eacute;
+avec mon v&eacute;ritable nom ou avec aucun des noms sous lesquels j'avais
+pass&eacute; que le noir n'a de parent&eacute; avec le blanc, sinon qu'une fois, ainsi
+que je l'ai dit, je m'&eacute;tais fait appeler Mme Flanders quand je m'&eacute;tais
+r&eacute;fugi&eacute;e &agrave; la Monnaie; mais c'est ce que ces coquines ne surent jamais,
+et je ne pus pas apprendre davantage comment elles vinrent &agrave; me donner
+ce nom, ou &agrave; quelle occasion.</p>
+
+<p>Je fus bient&ocirc;t inform&eacute;e que quelques-unes de celles qui s'&eacute;taient fait
+emprisonner dans Newgate avaient jur&eacute; de me d&eacute;noncer; et comme je savais
+que deux ou trois d'entre elles n'en &eacute;taient que trop capables, je fus
+dans un grand souci et je restai enferm&eacute;e pendant un bon temps; mais ma
+gouvernante qui &eacute;tait associ&eacute;e &agrave; mon succ&egrave;s, et qui maintenant jouait &agrave;
+coup s&ucirc;r, puisqu'elle n'avait point de part &agrave; mes risques, ma
+gouvernante, dis-je, montra quelque impatience de me voir mener une vie
+si inutile et si peu profitable, comme elle disait; et elle imagina une
+nouvelle invention pour me permettre de sortir, qui fut de me v&ecirc;tir
+d'habits d'homme, et de me faire entrer ainsi dans une profession
+nouvelle.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais grande et bien faite, mais la figure un peu trop lisse pour un
+homme; pourtant, comme je sortais rarement avant la nuit, ce ne fut pas
+trop mal; mais je mis longtemps &agrave; apprendre &agrave; me tenir dans mes nouveaux
+habits; il &eacute;tait impossible d'&ecirc;tre aussi agile, pr&ecirc;te &agrave; point, et
+adroite en toutes ces choses, dans des v&ecirc;tements contraires &agrave; la nature;
+et ainsi que je faisais tout avec gaucherie, ainsi n'avais-je ni le
+succ&egrave;s ni la facilit&eacute; d'&eacute;chapper que j'avais eus auparavant, et je
+r&eacute;solus d'abandonner cette m&eacute;thode: mais ma r&eacute;solution fut confirm&eacute;e
+bient&ocirc;t apr&egrave;s par l'accident suivant.</p>
+
+<p>Ainsi que ma gouvernante m'avait d&eacute;guis&eacute;e en homme, ainsi me
+joignit-elle &agrave; un homme, jeune gar&ccedil;on assez expert en son affaire, et
+pendant trois semaines nous nous entend&icirc;mes fort bien ensemble. Notre
+principale occupation &eacute;tait de guetter les comptoirs dans les boutiques
+et d'escamoter n'importe quelle marchandise qu'on avait laiss&eacute; tra&icirc;ner
+par n&eacute;gligence, et dans ce genre de travail nous f&icirc;mes plusieurs bonnes
+affaires, comme nous disions. Et comme nous &eacute;tions toujours ensemble,
+nous dev&icirc;nmes fort intimes; pourtant il ne sut jamais que je n'&eacute;tais pas
+un homme; non, quoique &agrave; plusieurs reprises je fusse rentr&eacute;e avec lui
+dans son logement, suivant les besoins de nos affaires, et que j'eusse
+couch&eacute; avec lui quatre ou cinq fois pendant toute la nuit; mais notre
+dessein &eacute;tait ailleurs, et il &eacute;tait absolument n&eacute;cessaire pour moi de
+lui cacher mon sexe, ainsi qu'il parut plus tard. D'ailleurs les
+conditions de notre vie, o&ugrave; nous entrions tard, et o&ugrave; nous avions des
+affaires qui exigeaient que personne ne p&ucirc;t entrer dans notre logement,
+&eacute;taient telles qu'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de refuser de coucher avec
+lui, &agrave; moins de lui r&eacute;v&eacute;ler mon sexe; mais, comme il est, je parvins &agrave;
+me dissimuler effectivement.</p>
+
+<p>Mais sa mauvaise et ma bonne fortune mirent bient&ocirc;t fin &agrave; cette vie,
+dont il faut l'avouer, j'&eacute;tais lasse aussi. Nous avions fait plusieurs
+belles prises en ce nouveau genre de m&eacute;tier; mais la derni&egrave;re aurait &eacute;t&eacute;
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Il y avait une boutique dans une certaine rue, dont le magasin, qui
+&eacute;tait derri&egrave;re, donnait dans une autre rue, la maison faisant le coin.</p>
+
+<p>Par la fen&ecirc;tre du magasin, nous aper&ccedil;&ucirc;mes sur le comptoir ou &eacute;tal qui
+&eacute;tait juste devant cinq pi&egrave;ces de soie, avec d'autres &eacute;toffes; et
+quoiqu'il f&icirc;t presque sombre, pourtant les gens &eacute;tant occup&eacute;s dans le
+devant de la boutique n'avaient pas eu le temps de fermer ces fen&ecirc;tres
+ou bien l'avaient oubli&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus le jeune homme fut si ravi par la joie qu'il ne put se
+retenir; tout cela &eacute;tait, disait-il, &agrave; sa port&eacute;e; et il m'affirma sous
+de violents jurons qu'il l'aurait, d&ucirc;t-il forcer la maison; je l'en
+dissuadai un peu, mais vis qu'il n'y avait point de rem&egrave;de; si bien
+qu'il s'y pr&eacute;cipita &agrave; la h&acirc;te, fit glisser avec assez d'adresse un des
+carreaux de la fen&ecirc;tre &agrave; ch&acirc;ssis, prit quatre pi&egrave;ces de soie, et revint
+jusqu'&agrave; moi en les tenant, mais fut imm&eacute;diatement poursuivi par une
+terrible foule en tumulte; nous &eacute;tions debout l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, en
+v&eacute;rit&eacute;, mais je n'avais pris aucun des objets qu'il portait &agrave; la main,
+quand je lui soufflai rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es perdu!</p>
+
+<p>Il courut comme l'&eacute;clair, et moi de m&ecirc;me; mais la poursuite &eacute;tait plus
+ardente contre lui parce qu'il emportait les marchandises; il laissa
+tomber deux des pi&egrave;ces de soie, ce qui les arr&ecirc;ta un instant; mais la
+foule augmenta et nous poursuivit tous deux, ils le prirent bient&ocirc;t
+apr&egrave;s avec les deux pi&egrave;ces qu'il tenait, et puis les autres me
+suivirent. Je courus de toutes mes forces et arrivai jusqu'&agrave; la maison
+de ma gouvernante o&ugrave; quelques gens aux yeux ac&eacute;r&eacute;s me suivirent si
+chaudement qu'ils m'y bloqu&egrave;rent: ils ne frapp&egrave;rent pas aussit&ocirc;t &agrave; la
+porte, ce qui me donna le temps de rejeter mon d&eacute;guisement, et de me
+v&ecirc;tir de mes propres habits; d'ailleurs, quand ils y arriv&egrave;rent, ma
+gouvernante, qui avait son conte tout pr&ecirc;t, tint sa porte ferm&eacute;e, et
+leur cria qu'aucun homme n'&eacute;tait entr&eacute; chez elle; la foule affirma qu'on
+avait vu entrer un homme et mena&ccedil;a d'enfoncer la porte.</p>
+
+<p>Ma gouvernante, point du tout surprise, leur r&eacute;pondit avec placidit&eacute;,
+leur assura qu'ils pourraient entrer fort librement et fouiller sa
+maison, s'ils voulaient mener avec eux un commissaire, et ne laisser
+entrer que tels que le commissaire admettrait, &eacute;tant d&eacute;raisonnable de
+laisser entrer toute une foule; c'est ce qu'ils ne purent refuser,
+quoique ce f&ucirc;t une foule. On alla donc chercher un commissaire
+sur-le-champ; et elle fort librement ouvrit la porte; le commissaire
+surveilla la porte et les hommes qu'il avait appoint&eacute;s fouill&egrave;rent la
+maison, ma gouvernante allant avec eux de chambre en chambre. Quand elle
+vint &agrave; ma chambre, elle m'appela, et cria &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, je vous prie d'ouvrir votre porte; ce sont des messieurs
+qui sont oblig&eacute;s d'entrer afin d'examiner votre chambre.</p>
+
+<p>J'avais avec moi une enfant, qui &eacute;tait la petite-fille de ma
+gouvernante, comme elle l'appelait; et je la priai d'ouvrir la porte; et
+j'&eacute;tais l&agrave;, assise au travail, avec un grand fouillis d'affaires autour
+de moi, comme si j'eusse &eacute;t&eacute; au travail toute la journ&eacute;e, d&eacute;v&ecirc;tue et
+n'ayant que du linge de nuit sur la t&ecirc;te et une robe de chambre tr&egrave;s
+l&acirc;che; ma gouvernante me fit une mani&egrave;re d'excuse pour le d&eacute;rangement
+qu'on me donnait, et m'en expliqua en partie l'occasion, et qu'elle n'y
+voyait d'autre rem&egrave;de que de leur ouvrir les portes et de leur permettre
+de se satisfaire, puisque tout ce qu'elle avait pu leur dire n'y avait
+point suffi. Je restai tranquillement assise et les priai de chercher
+tant qu'il leur plairait; car s'il y avait personne dans la maison,
+j'&eacute;tais certaine que ce n'&eacute;tait point dans ma chambre; et pour le reste
+de la maison, je n'avais point &agrave; y contredire, ne sachant nullement de
+quoi ils &eacute;taient en qu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Tout autour de moi avait l'apparence si innocente et si honn&ecirc;te qu'ils
+me trait&egrave;rent avec plus de civilit&eacute; que je n'attendais, mais ce ne fut
+qu'apr&egrave;s avoir minutieusement fouill&eacute; la chambre jusque sous le lit,
+dans le lit, et partout ailleurs o&ugrave; il &eacute;tait possible de cacher quoi que
+ce f&ucirc;t; quand ils eurent fini, sans avoir pu rien trouver, ils me
+demand&egrave;rent pardon et redescendirent l'escalier.</p>
+
+<p>Quand ils eurent eu ainsi fouill&eacute; la maison de la cave au grenier, et
+puis du grenier &agrave; la cave, sans avoir pu rien trouver, ils apais&egrave;rent
+assez bien la populace; mais ils emmen&egrave;rent ma gouvernante devant la
+justice; deux hommes jur&egrave;rent qu'ils avaient vu l'homme qu'ils
+poursuivaient entrer dans sa maison; ma gouvernante s'enleva dans ses
+paroles et fit grand bruit sur ce qu'on insultait sa maison et qu'on la
+traitait ainsi pour rien; que si un homme &eacute;tait entr&eacute;, il pourrait bien
+en ressortir tout &agrave; l'heure, pour autant qu'elle en s&ucirc;t, car elle &eacute;tait
+pr&ecirc;te &agrave; faire serment qu'aucun homme &agrave; sa connaissance n'avait pass&eacute; sa
+porte de tout le jour, ce qui &eacute;tait fort v&eacute;ritable; qu'il se pouvait
+bien que tandis qu'elle &eacute;tait en haut quelque individu effray&eacute; e&ucirc;t pu
+trouver la porte ouverte et s'y pr&eacute;cipiter pour chercher abri s'il &eacute;tait
+poursuivi, mais qu'elle n'en savait rien; et s'il en avait &eacute;t&eacute; ainsi, il
+&eacute;tait certainement ressorti, peut-&ecirc;tre par l'autre porte, car elle avait
+une autre porte donnant dans une all&eacute;e, et qu'ainsi il s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+<p>Tout cela &eacute;tait vraiment assez probable; et le juge se contenta de lui
+faire pr&ecirc;ter le serment qu'elle n'avait point re&ccedil;u ou admis d'homme en
+sa maison dans le but de le cacher, prot&eacute;ger, ou soustraire &agrave; la
+justice; serment qu'elle pouvait pr&ecirc;ter de bonne foi, ce qu'aussi bien
+elle fit, et ainsi fut cong&eacute;di&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de juger dans quelle frayeur je fus &agrave; cette occasion, et il
+fut impossible &agrave; ma gouvernante de jamais m'amener &agrave; me d&eacute;guiser de
+nouveau; en effet, lui disais-je, j'&eacute;tais certaine de me trahir.</p>
+
+<p>Mon pauvre complice en cette m&eacute;saventure &eacute;tait maintenant dans un
+mauvais cas; il fut emmen&eacute; devant le Lord-Maire et par Sa Seigneurie
+envoy&eacute; &agrave; Newgate, et les gens qui l'avaient pris &eacute;taient tellement
+d&eacute;sireux, autant que possible, de le poursuivre, qu'ils s'offrirent &agrave;
+assister le jury en paraissant &agrave; la session afin de soutenir la charge
+contre lui.</p>
+
+<p>Pourtant il obtint un sursis d'accusation, sur promesse de r&eacute;v&eacute;ler ses
+complices, et en particulier l'homme avec lequel il avait commis ce vol;
+et il ne manqua pas d'y porter tous ses efforts, car il donna mon nom,
+qu'il dit &ecirc;tre Gabriel Spencer, qui &eacute;tait le nom sous lequel je passais
+aupr&egrave;s de lui; et voil&agrave; o&ugrave; para&icirc;t la prudence que j'eus en me cachant de
+lui, sans quoi j'eusse &eacute;t&eacute; perdue.</p>
+
+<p>Il fit tout ce qu'il put pour d&eacute;couvrir ce Gabriel Spencer; il le
+d&eacute;crivit; il r&eacute;v&eacute;la l'endroit o&ugrave; il dit que je logeais; et, en un mot,
+tous les d&eacute;tails qu'il fut possible sur mon habitation; mais lui ayant
+dissimul&eacute; la principale circonstance, c'est-&agrave;-dire mon sexe, j'avais un
+vaste avantage, et il ne put arriver &agrave; moi; il mit dans la peine deux ou
+trois familles par ses efforts pour me retrouver; mais on n'y savait
+rien de moi, sinon qu'il avait eu un camarade, qu'on avait vu, mais sur
+lequel on ne savait rien; et quant &agrave; ma gouvernante, bien qu'elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; l'interm&eacute;diaire qui nous fit rencontrer, pourtant la chose avait &eacute;t&eacute;
+faite de seconde main, et il ne savait rien d'elle non plus.</p>
+
+<p>Ceci tourna &agrave; son d&eacute;savantage, car ayant fait la promesse de d&eacute;couvertes
+sans pouvoir la tenir, on consid&eacute;ra qu'il avait bern&eacute; la justice, et il
+fut plus f&eacute;rocement poursuivi par le boutiquier.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais toutefois affreusement inqui&egrave;te pendant tout ce temps, et afin
+d'&ecirc;tre tout &agrave; fait hors de danger, je quittai ma gouvernante pour le
+moment, mais ne sachant o&ugrave; aller, j'emmenai une fille de service, et je
+pris le coche pour Dunstable o&ugrave; j'allai voir mon ancien h&ocirc;te et mon
+h&ocirc;tesse, &agrave; l'endroit o&ugrave; j'avais si bravement v&eacute;cu avec mon mari du
+Lancashire; l&agrave; je lui contai une histoire affect&eacute;e, que j'attendais tous
+les jours mon mari qui revenait d'Irlande, et que je lui avais envoy&eacute;
+une lettre pour lui faire savoir que je le joindrais &agrave; Dunstable dans
+son h&ocirc;tellerie, et qu'il d&eacute;barquerait certainement, s'il avait bon vent,
+d'ici peu de jours; de sorte que j'&eacute;tais venue passer quelques jours
+avec eux en attendant son arriv&eacute;e; car il viendrait ou bien par la poste
+ou bien par le coche de West-Chester, je ne savais pas au juste; mais
+quoi que ce f&ucirc;t, il &eacute;tait certain qu'il descendrait dans cette maison
+afin de me joindre.</p>
+
+<p>Mon h&ocirc;tesse fut extr&ecirc;mement heureuse de me voir, et mon h&ocirc;te fit un tel
+remue-m&eacute;nage que si j'eusse &eacute;t&eacute; une princesse je n'eusse pu &ecirc;tre mieux
+re&ccedil;ue, et on m'aurait volontiers gard&eacute;e un mois ou deux si je l'avais
+cru bon.</p>
+
+<p>Mais mon affaire &eacute;tait d'autre nature; j'&eacute;tais tr&egrave;s inqui&egrave;te (quoique si
+bien d&eacute;guis&eacute;e qu'il &eacute;tait &agrave; peine possible de me d&eacute;couvrir) et je
+craignais que cet homme me trouv&acirc;t et malgr&eacute; qu'il ne p&ucirc;t m'accuser de
+son vol, lui ayant persuad&eacute; de ne point s'y aventurer, et ne m'y &eacute;tant
+point m&ecirc;l&eacute;e moi-m&ecirc;me, pourtant il e&ucirc;t pu me charger d'autres choses, et
+acheter sa propre vie aux d&eacute;pens de la mienne.</p>
+
+<p>Ceci m'emplissait d'horribles appr&eacute;hensions; je n'avais ni ressource, ni
+amie, ni confidente que ma vieille gouvernante, et je ne voyais d'autre
+rem&egrave;de que de remettre ma vie entre ses mains; et c'est ce que je fis,
+car je lui fis savoir mon adresse et je re&ccedil;us plusieurs lettres d'elle
+pendant mon s&eacute;jour. Quelques-unes me jet&egrave;rent presque hors du sens, &agrave;
+force d'effroi; mais &agrave; la fin elle m'envoya la joyeuse nouvelle qu'il
+&eacute;tait pendu, qui &eacute;tait la meilleure nouvelle pour moi que j'eusse
+apprise depuis longtemps.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais rest&eacute;e l&agrave; cinq semaines et j'avais v&eacute;cu en grand confort
+vraiment, si j'excepte la secr&egrave;te anxi&eacute;t&eacute; de mon esprit; mais quand je
+re&ccedil;us cette lettre, je repris ma mine agr&eacute;able, et dis &agrave; mon h&ocirc;tesse que
+je venais de recevoir une lettre de mon &eacute;poux d'Irlande, que j'avais
+d'excellentes nouvelles de sa sant&eacute;, mais la mauvaise nouvelle que ses
+affaires ne lui permettaient pas de partir si t&ocirc;t qu'il l'e&ucirc;t esp&eacute;r&eacute;, si
+bien qu'il &eacute;tait probable que j'allais rentrer sans lui.</p>
+
+<p>Mon h&ocirc;tesse, cependant, me f&eacute;licita des bonnes nouvelles, et que je
+fusse rassur&eacute;e sur sa sant&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Car j'ai remarqu&eacute;, madame, dit-elle, que vous n'aviez pas l'air si
+gaie que d'ordinaire; par ma foi, vous deviez &ecirc;tre tout enfonc&eacute;e dans
+votre souci, dit la bonne femme; on voit bien que vous &ecirc;tes toute
+chang&eacute;e, et voil&agrave; votre bonne humeur revenue, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, je suis f&acirc;ch&eacute; que monsieur n'arrive pas encore, dit
+mon h&ocirc;te; cela m'aurait r&eacute;joui le c&oelig;ur de le voir; quand vous serez
+assur&eacute;e de sa venue, faites un saut jusqu'ici, madame, vous serez tr&egrave;s
+fort la bienvenue toutes les fois qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>Sur tous ces beaux compliments nous nous s&eacute;par&acirc;mes, et je revins assez
+joyeuse &agrave; Londres, o&ugrave; je trouvai ma gouvernante charm&eacute;e tout autant que
+je l'&eacute;tais moi-m&ecirc;me. Et maintenant elle me dit qu'elle ne me
+recommanderait plus jamais d'associ&eacute;; car elle voyait bien, dit-elle,
+que ma chance &eacute;tait meilleure quand je m'aventurais toute seule. Et
+c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;, car je tombais rarement en quelque danger quand
+j'&eacute;tais seule, ou, si j'y tombais, je m'en tirais avec plus de dext&eacute;rit&eacute;
+que lorsque j'&eacute;tais embrouill&eacute;e dans les sottes mesures d'autres
+personnes qui avaient peut-&ecirc;tre moins de pr&eacute;voyance que moi, et qui
+&eacute;taient plus impatientes; car malgr&eacute; que j'eusse autant de courage &agrave; me
+risquer qu'aucune d'elles, pourtant j'usais de plus de prudence avant de
+rien entreprendre, et j'avais plus de pr&eacute;sence d'esprit pour m'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>Je me suis souvent &eacute;tonn&eacute;e m&ecirc;mement sur mon propre endurcissement en une
+autre fa&ccedil;on, que regardant comment tous mes compagnons se faisaient
+surprendre et tombaient si soudainement dans les mains de la justice,
+pourtant je ne pouvais en aucun temps entrer dans la s&eacute;rieuse r&eacute;solution
+de cesser ce m&eacute;tier; d'autant qu'il faut consid&eacute;rer que j'&eacute;tais
+maintenant tr&egrave;s loin d'&ecirc;tre pauvre, que la tentation de n&eacute;cessit&eacute; qui
+est la g&eacute;n&eacute;rale introduction de cette esp&egrave;ce de vice m'&eacute;tait maintenant
+&ocirc;t&eacute;e, que j'avais pr&egrave;s de 500&pound; sous la main en argent liquide, de quoi
+j'eusse pu vivre tr&egrave;s bien si j'eusse cru bon de me retirer; mais
+dis-je, je n'avais pas tant que jadis, quand je n'avais que 200&pound;
+d'&eacute;pargne, et point de spectacles aussi effrayants devant les yeux.</p>
+
+<p>J'eus cependant une camarade dont le sort me toucha de pr&egrave;s pendant un
+bon moment, malgr&eacute; que mon impression s'effa&ccedil;&acirc;t aussi &agrave; la longue. Ce
+fut un cas vraiment d'infortune. J'avais mis la main sur une pi&egrave;ce de
+tr&egrave;s beau damas dans la boutique d'un mercier d'o&ugrave; j'&eacute;tais sortie toute
+nette; car j'avais gliss&eacute; la pi&egrave;ce &agrave; cette camarade, au moment que nous
+sortions de la boutique; puis elle s'en alla de son c&ocirc;t&eacute;, moi du mien.
+Nous n'avions pas &eacute;t&eacute; longtemps hors de la boutique que le mercier
+s'aper&ccedil;ut que la pi&egrave;ce d'&eacute;toffe avait disparu, et envoya ses commis qui
+d'un c&ocirc;t&eacute;, qui d'un autre; et bient&ocirc;t ils eurent saisi la femme qui
+portait la pi&egrave;ce, et trouv&egrave;rent le damas sur elle; pour moi je m'&eacute;tais
+faufil&eacute;e par chance dans une maison o&ugrave; il y avait une chambre &agrave;
+dentelle, au palier du premier escalier; et j'eus la satisfaction, ou la
+terreur, vraiment, de regarder par la fen&ecirc;tre et de voir tra&icirc;ner la
+pauvre cr&eacute;ature devant la justice, qui l'envoya sur-le-champ &agrave; Newgate.</p>
+
+<p>Je fus soigneuse &agrave; ne rien tenter dans la chambre &agrave; dentelle; mais je
+bouleversai assez toutes les marchandises afin de gagner du temps; puis
+j'achetai quelques aunes de passe-poil et les payai, et puis m'en allai,
+le c&oelig;ur bien triste en v&eacute;rit&eacute; pour la pauvre femme qui &eacute;tait en
+tribulation pour ce que moi seule avais vol&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave; encore mon ancienne prudence me fut bien utile; j'avais beau voler en
+compagnie de ces gens, pourtant je ne leur laissais jamais savoir qui
+j'&eacute;tais, ni ne pouvaient-ils jamais d&eacute;couvrir o&ugrave; je logeais, malgr&eacute;
+qu'ils s'effor&ccedil;assent de m'&eacute;pier quand je rentrais. Ils me connaissaient
+tous sous le nom de Moll Flanders, bien que m&ecirc;me quelques-uns d'entre
+eux se doutassent plut&ocirc;t que je fusse elle, qu'ils ne le savaient; mon
+nom &eacute;tait public parmi eux, en v&eacute;rit&eacute;; mais comment me d&eacute;couvrir, voil&agrave;
+ce qu'ils ne savaient point, ni tant que deviner o&ugrave; &eacute;taient mes
+quartiers, si c'&eacute;tait &agrave; l'est de Cit&eacute; ou &agrave; l'ouest; et cette m&eacute;fiance
+fut mon salut &agrave; toutes ces occasions.</p>
+
+<p>Je demeurai enferm&eacute;e pendant longtemps sur l'occasion du d&eacute;sastre de
+cette femme; je savais que si je tentais quoi que ce f&ucirc;t qui &eacute;chou&acirc;t, et
+que si je me faisais emmener en prison, elle serait l&agrave;, toute pr&ecirc;te de
+t&eacute;moigner contre moi, et peut-&ecirc;tre de sauver sa vie &agrave; mes d&eacute;pens; je
+consid&eacute;rais que je commen&ccedil;ais &agrave; &ecirc;tre tr&egrave;s bien connue de nom &agrave; Old
+Bailey, quoiqu'ils ne connussent point ma figure, et que si je tombais
+entre leurs mains, je serais trait&eacute;e comme vieille d&eacute;linquante; et pour
+cette raison, j'&eacute;tais r&eacute;solue &agrave; voir ce qui arriverait &agrave; cette pauvre
+cr&eacute;ature avant de bouger, quoique &agrave; plusieurs reprises, dans sa
+d&eacute;tresse, je lui fis passer de l'argent pour la soulager.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin son jugement arriva. Elle plaida que ce n'&eacute;tait point elle qui
+avait vol&eacute; les objets; mais qu'une Mme Flanders, ainsi qu'elle l'avait
+entendu nommer (car elle ne la connaissait pas), lui avait donn&eacute; le
+paquet apr&egrave;s qu'elles &eacute;taient sorties de la boutique et lui avait dit de
+le rapporter chez elle. On lui demanda o&ugrave; &eacute;tait cette Mme Flanders. Mais
+elle ne put la produire, ni rendre le moindre compte de moi; et les
+hommes du mercier jurant positivement qu'elle &eacute;tait dans la boutique au
+moment que les marchandises avaient &eacute;t&eacute; vol&eacute;es, qu'ils s'&eacute;taient aper&ccedil;us
+de leur disparition sur-le-champ, qu'ils l'avaient poursuivie, et qu'ils
+les avaient retrouv&eacute;es sur elle, l&agrave;-dessus le jury rendit le verdict
+&laquo;coupable&raquo;; mais la cour, consid&eacute;rant qu'elle n'&eacute;tait pas r&eacute;ellement la
+personne qui avait vol&eacute; les objets et qu'il &eacute;tait bien possible qu'elle
+ne p&ucirc;t pas retrouver cette Mme Flanders (ce qui se rapportait &agrave; moi) par
+o&ugrave; elle e&ucirc;t pu sauver sa vie, ce qui &eacute;tait vrai, lui accorda la faveur
+d'&ecirc;tre d&eacute;port&eacute;e, qui fut l'extr&ecirc;me faveur qu'elle put obtenir; sinon que
+la cour lui dit que si entre temps elle pouvait produire ladite Mme
+Flanders, la cour interc&eacute;derait pour son pardon; c'est &agrave; savoir que si
+elle pouvait me d&eacute;couvrir et me faire pendre, elle ne serait point
+d&eacute;port&eacute;e. C'est ce que je pris soin de lui rendre impossible, et ainsi
+elle fut embarqu&eacute;e en ex&eacute;cution de sa sentence peu de temps apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Il faut que je le r&eacute;p&egrave;te encore, le sort de cette pauvre femme
+m'affligea extr&ecirc;mement; et je commen&ccedil;ai d'&ecirc;tre tr&egrave;s pensive, sachant que
+j'&eacute;tais r&eacute;ellement l'instrument de son d&eacute;sastre: mais ma pauvre vie, qui
+&eacute;tait si &eacute;videmment en danger, m'&ocirc;tait ma tendresse; et voyant qu'elle
+n'avait pas &eacute;t&eacute; mise &agrave; mort, je fus aise de sa d&eacute;portation, parce
+qu'elle &eacute;tait alors hors d'&eacute;tat de me faire du mal, quoi qu'il adv&icirc;nt.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sastre de cette femme fut quelques mois avant celui de la derni&egrave;re
+histoire que j'ai dite, et fut vraiment en partie l'occasion de la
+proposition que me fit ma gouvernante de me v&ecirc;tir d'habits d'homme, afin
+d'aller partout sans &ecirc;tre remarqu&eacute;e; mais je fus bient&ocirc;t lasse de ce
+d&eacute;guisement, ainsi que j'ai dit, parce qu'il m'exposait &agrave; trop de
+difficult&eacute;s.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant tranquille, quant &agrave; toute crainte de t&eacute;moignages
+rendus contre moi; car tous ceux qui avaient &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;s &agrave; mes affaires ou
+qui me connaissaient sous le nom de Moll Flanders &eacute;taient pendus ou
+d&eacute;port&eacute;s; et si j'avais eu l'infortune de me faire prendre, j'aurais pu
+m'appeler de tout autre nom que Moll Flanders, sans qu'on parv&icirc;nt &agrave; me
+charger d'aucun ancien crime; si bien que j'entamai mon nouveau cr&eacute;dit
+avec d'autant plus de libert&eacute; et j'eus plusieurs heureuses aventures,
+quoique assez peu semblables &agrave; celles que j'avais eues auparavant.</p>
+
+<p>Nous e&ucirc;mes &agrave; cette &eacute;poque un autre incendie qui survint non loin du lieu
+o&ugrave; vivait ma gouvernante et je fis l&agrave; une tentative comme avant, mais
+n'y &eacute;tant pas arriv&eacute;e avant que la foule s'amass&acirc;t, je ne pus parvenir
+jusqu'&agrave; la maison que je visais, et au lieu de butin, je rencontrai un
+malheur qui pensa mettre fin tout ensemble &agrave; ma vie et &agrave; mes mauvaises
+actions; car le feu &eacute;tant fort furieux, et les gens en grande frayeur,
+qui d&eacute;m&eacute;nageaient leurs meubles et les jetaient par la crois&eacute;e, une
+fille laissa tomber d'une fen&ecirc;tre un lit de plume justement sur moi; il
+est vrai que le lit de plume &eacute;tant mol, ne pouvait point me briser les
+os; mais comme le poids &eacute;tait fort grand, il s'augmentait de sa chute,
+je fus renvers&eacute;e &agrave; terre et je demeurai un moment comme morte:
+d'ailleurs on ne s'inqui&eacute;ta gu&egrave;re de me d&eacute;barrasser ou de me faire
+revenir &agrave; moi; mais je gisais comme une morte, et on me laissa l&agrave;,
+jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; une personne qui allait pour enlever le lit de plume
+m'aida &agrave; me relever; ce fut en v&eacute;rit&eacute; un miracle si les gens de la
+maison ne jet&egrave;rent point d'autres meubles afin de les y faire tomber,
+chose qui m'e&ucirc;t in&eacute;vitablement tu&eacute;e; mais j'&eacute;tais r&eacute;serv&eacute;e pour d'autres
+afflictions.</p>
+
+<p>Cet accident toutefois me g&acirc;ta le march&eacute; pour un temps et je rentrai
+chez ma gouvernante assez meurtrie et fort effray&eacute;e, et elle eut bien de
+la peine &agrave; me remettre sur pieds.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait maintenant la joyeuse &eacute;poque de l'ann&eacute;e, et la foire
+Saint-Barth&eacute;lemy &eacute;tait commenc&eacute;e; je n'avais jamais fait d'excursion de
+ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;, et la foire n'&eacute;tait point fort avantageuse pour moi;
+cependant cette ann&eacute;e j'allai faire un tour dans les clo&icirc;tres, et l&agrave; je
+tombai dans une des boutiques &agrave; rafle. C'&eacute;tait une chose de peu de
+cons&eacute;quence pour moi; mais il entra un gentilhomme extr&ecirc;mement bien
+v&ecirc;tu, et tr&egrave;s riche, et comme il arrive d'ordinaire que l'on parle &agrave;
+tout le monde dans ces boutiques, il me remarqua et s'adressa
+singuli&egrave;rement &agrave; moi; d'abord il me dit qu'il allait mettre &agrave; la rafle
+pour moi, et c'est ce qu'il fit; et comme il gagna quelque petit lot, je
+crois que c'&eacute;tait un manchon de plumes, il me l'offrit; puis il continua
+de me parler avec une apparence de respect qui passait l'ordinaire; mais
+toujours avec infiniment de civilit&eacute;, et en fa&ccedil;on de gentilhomme.</p>
+
+<p>Il me tint si longtemps en conversation, qu'&agrave; la fin il me tira du lieu
+o&ugrave; on jouait &agrave; la rafle jusqu'&agrave; la porte de la boutique, puis m'en fit
+sortir pour me promener dans le clo&icirc;tre, ne cessa point de me parler
+l&eacute;g&egrave;rement de mille choses, sans qu'il y e&ucirc;t rien au propos; enfin il me
+dit qu'il &eacute;tait charm&eacute; de ma soci&eacute;t&eacute;, et me demanda si je n'oserais
+point monter en carrosse avec lui: il me dit qu'il &eacute;tait homme
+d'honneur, et qu'il ne tenterait rien d'inconvenant. Je parus r&eacute;pugnante
+d'abord, mais je souffris de me laisser importuner un peu; enfin je
+c&eacute;dai.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser du dessein de ce gentilhomme; mais je d&eacute;couvris
+plus tard qu'il avait la t&ecirc;te brouill&eacute;e par les fum&eacute;es du vin qu'il
+avait bu, et qu'il ne manquait pas d'envie d'en boire davantage. Il
+m'emmena au Spring-Garden, &agrave; Knightsbridge, o&ugrave; nous nous promen&acirc;mes dans
+les jardins, et o&ugrave; il me traita fort bravement; mais je trouvai qu'il
+buvait avec exc&egrave;s; il me pressa de boire aussi&mdash;mais je refusai.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; il avait gard&eacute; sa parole, et n'avait rien tent&eacute; qui f&ucirc;t contre
+la d&eacute;cence; nous remont&acirc;mes en carrosse, et il me promena par les rues,
+et &agrave; ce moment il &eacute;tait pr&egrave;s de dix heures du soir, qu'il fit arr&ecirc;ter le
+carrosse &agrave; une maison o&ugrave; il para&icirc;t qu'il &eacute;tait connu et o&ugrave; on ne fit
+point scrupule de nous faire monter l'escalier et de nous faire entrer
+dans une chambre o&ugrave; il y avait un lit; d'abord je parus r&eacute;pugnante &agrave;
+monter; mais, apr&egrave;s quelques paroles, l&agrave; encore je c&eacute;dai, ayant en
+v&eacute;rit&eacute; le d&eacute;sir de voir l'issue de cette affaire, et avec l'espoir d'y
+gagner quelque chose, en fin de compte; pour ce qui &eacute;tait du lit, etc.,
+je n'&eacute;tais pas fort inqui&egrave;te l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>Ici il commen&ccedil;a de se montrer un peu plus libre qu'il n'avait promis: et
+moi, peu &agrave; peu, je c&eacute;dai &agrave; tout; de sorte qu'en somme il fit de moi ce
+qu'il lui plut: point n'est besoin d'en dire davantage. Et cependant il
+buvait d'abondance; et vers une heure du matin nous remont&acirc;mes dans le
+carrosse; l'air et le mouvement du carrosse lui firent monter les
+vapeurs de la boisson &agrave; la t&ecirc;te; il montra quelque agitation et voulut
+recommencer ce qu'il venait de faire; mais moi, sachant bien que je
+jouais maintenant &agrave; coup s&ucirc;r, je r&eacute;sistai, et je le fis tenir un peu
+tranquille, d'o&ugrave; &agrave; peine cinq minutes apr&egrave;s il tomba profond&eacute;ment
+endormi.</p>
+
+<p>Je saisis cette occasion pour le fouiller fort minutieusement; je lui
+&ocirc;tai une montre en or, avec une bourse de soie pleine d'or, sa belle
+perruque &agrave; calotte pleine, et ses gants &agrave; frange d'argent, son &eacute;p&eacute;e et
+sa belle tabati&egrave;re; puis ouvrant doucement la porti&egrave;re du carrosse, je
+me tins pr&ecirc;te &agrave; sauter tandis que le carrosse marcherait; mais comme le
+carrosse s'arr&ecirc;tait dans l'&eacute;troite rue qui est de l'autre c&ocirc;t&eacute; de
+Temple-Bar pour laisser passer un autre carrosse, je sortis sans bruit,
+refermai la porti&egrave;re, et faussai compagnie &agrave; mon gentilhomme et au
+carrosse tout ensemble.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; en v&eacute;rit&eacute; une aventure impr&eacute;vue et o&ugrave; je n'avais eu aucune
+mani&egrave;re de dessein; quoique je ne fusse pas d&eacute;j&agrave; si loin de la joyeuse
+partie de la vie pour oublier comment il fallait se conduire quand un
+sot aussi aveugl&eacute; par ses app&eacute;tits ne reconna&icirc;trait pas une vieille
+femme d'une jeune. Je paraissais en v&eacute;rit&eacute; dix ou douze ans de moins que
+je n'avais; pourtant je n'&eacute;tais point une jeune fille de dix-sept ans,
+et il &eacute;tait ais&eacute; de le voir. Il n'y a rien de si absurde, de si
+extravagant ni de si ridicule, qu'un homme qui a la t&ecirc;te &eacute;chauff&eacute;e tout
+ensemble par le vin et par un mauvais penchant de son d&eacute;sir; il est
+poss&eacute;d&eacute; &agrave; la fois par deux d&eacute;mons, et ne peut pas plus se gouverner par
+raison qu'un moulin ne saurait moudre sans eau; le vice foule aux pieds
+tout ce qui &eacute;tait bon en lui; oui et ses sens m&ecirc;mes sont obscurcis par
+sa propre rage, et il agit en absurde &agrave; ses propres yeux: ainsi il
+continuera de boire, &eacute;tant d&eacute;j&agrave; ivre; il ramassera une fille commune,
+sans se soucier de ce qu'elle est ni demander qui elle est: saine ou
+pourrie, propre ou sale, laide ou jolie, vieille ou jeune; si aveugl&eacute;
+qu'il ne saurait distinguer. Un tel homme est pire qu'un lunatique;
+pouss&eacute; par sa t&ecirc;te ridicule, il ne sait pas plus ce qu'il fait que ne le
+savait mon mis&eacute;rable quand je lui tirai de la poche sa montre et sa
+bourse d'or.</p>
+
+<p>Ce sont l&agrave; les hommes dont Salomon dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ils marchent comme le b&oelig;uf &agrave; l'abattoir, jusqu'&agrave; ce que le fer leur
+perce le foie.&raquo;</p>
+
+<p>Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une
+contagion empoisonn&eacute;e et mortelle se m&ecirc;lant au sang dont le centre ou
+fontaine est dans le foie; d'o&ugrave; par la circulation rapide de la masse
+enti&egrave;re, cet affreux fl&eacute;au naus&eacute;abond frappe imm&eacute;diatement le foie,
+infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.</p>
+
+<p>Il est vrai que le pauvre mis&eacute;rable sans d&eacute;fense n'avait rien &agrave; craindre
+de moi; quoique j'eusse grande appr&eacute;hension d'abord sur ce que je
+pouvais avoir &agrave; craindre de lui; mais c'&eacute;tait vraiment un homme digne de
+piti&eacute; en tant qu'il &eacute;tait de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point
+de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne
+agr&eacute;able et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant
+et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par
+malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'&eacute;tait point mis au lit, ainsi qu'il
+me dit quand nous f&ucirc;mes ensemble; qu'il &eacute;tait &eacute;chauff&eacute; et que son sang
+&eacute;tait enflamm&eacute; par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme
+si elle fut endormie, l'avait abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Pour moi, mon affaire, c'&eacute;tait son argent et ce que je pouvais gagner
+sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je
+l'eusse renvoy&eacute; sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car
+je gage dix contre un qu'il avait une femme honn&ecirc;te et vertueuse et
+d'innocents enfants qui &eacute;taient inquiets de lui et qui auraient bien
+voulu qu'il f&ucirc;t rentr&eacute; pour prendre soin de lui jusqu'&agrave; ce qu'il se
+remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il consid&eacute;rerait ce
+qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir li&eacute; fr&eacute;quentation
+avec une p...! Ramass&eacute;e dans le pire des mauvais lieux, le clo&icirc;tre,
+parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de
+crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui e&ucirc;t perc&eacute; le foie!
+Comme il se ha&iuml;rait lui-m&ecirc;me chaque fois qu'il regarderait la folie et
+la brutalit&eacute; de sa d&eacute;bauche! Comme il abhorrerait la pens&eacute;e, s'il avait
+quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait&mdash;et
+&eacute;tait-il s&ucirc;r de n'en point avoir?&mdash;&agrave; sa femme chaste et vertueuse, et de
+semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa post&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>Si de tels gentilshommes regardaient seulement les m&eacute;prisables pens&eacute;es
+qu'entretiennent sur eux les femmes m&ecirc;mes dont ils sont occup&eacute;s en des
+cas tels que ceux-ci, ils en auraient du d&eacute;go&ucirc;t. Ainsi que j'ai dit plus
+haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont soulev&eacute;es par
+aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense &agrave; d'autre
+plaisir qu'&agrave; l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par
+l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses
+poches en qu&ecirc;te de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aper&ccedil;oit pas
+plus au moment de sa folie qu'il ne le peut pr&eacute;voir dans l'instant qu'il
+a commenc&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en v&eacute;rit&eacute;
+ne m&eacute;ritait point d'&ecirc;tre mieux trait&eacute;, que pendant qu'il &eacute;tait occup&eacute;
+avec elle d'une autre mani&egrave;re, elle fit passer sa bourse qui contenait
+vingt guin&eacute;es hors de son gousset o&ugrave; il l'avait mise de crainte qu'elle
+la lui pr&icirc;t, et glissa &agrave; la place une autre bourse pleine de jetons
+dor&eacute;s. Apr&egrave;s qu'il eut fini, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! ne m'as-tu point vol&eacute;?</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il e&ucirc;t
+beaucoup d'argent &agrave; perdre. Il mit la main &agrave; son gousset, et t&acirc;ta sa
+bourse des doigts, d'o&ugrave; il fut rassur&eacute;, et ainsi elle s'en alla avec son
+argent. Et c'&eacute;tait l&agrave; le m&eacute;tier de cette fille. Elle avait une montre
+d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute pr&ecirc;te &agrave; de
+semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiqu&acirc;t son
+m&eacute;tier avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui
+contai l'histoire, elle put &agrave; peine retenir ses larmes de penser comment
+un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque
+fois qu'un verre de vin lui montait &agrave; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais quant &agrave; mon aubaine, et combien totalement je l'avais d&eacute;pouill&eacute;,
+elle me dit qu'elle en &eacute;tait merveilleusement charm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, dit-elle, voil&agrave; une aventure qui sans doute servira
+mieux &agrave; le gu&eacute;rir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa
+vie.</p>
+
+<p>Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.</p>
+
+<p>Je trouvai le lendemain qu'elle s'enqu&eacute;rait merveilleusement de ce
+gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa
+personne, son visage, tout concourait &agrave; la faire souvenir d'un
+gentilhomme dont elle connaissait le caract&egrave;re. Elle demeura pensive un
+moment et comme je continuais &agrave; lui donner des d&eacute;tails, elle se met &agrave;
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie cent livres que je connais cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis f&acirc;ch&eacute;e, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il f&ucirc;t expos&eacute; pour
+tout l'or du monde. On lui a d&eacute;j&agrave; fait assez de mal, et je ne voudrais
+pas aider &agrave; lui en faire davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien
+me laisser satisfaire un peu ma curiosit&eacute;, car si c'est lui, je te
+promets bien que je le retrouverai.</p>
+
+<p>Je fus un peu effar&eacute;e l&agrave;-dessus, et lui dis le visage plein d'une
+inqui&eacute;tude apparente qu'il pourrait donc par le m&ecirc;me moyen me retrouver,
+moi et qu'alors j'&eacute;tais perdue. Elle repartit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non,
+dit-elle, quand il d&ucirc;t avoir dix fois plus d'&eacute;tat, j'ai gard&eacute; ton secret
+dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier &agrave; moi pour
+cette fois.</p>
+
+<p>Alors je n'en dis point davantage.</p>
+
+<p>Elle disposa son plan d'autre mani&egrave;re et sans me le faire conna&icirc;tre,
+mais elle &eacute;tait r&eacute;solue &agrave; tout d&eacute;couvrir; si bien qu'elle va trouver une
+certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille
+qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire
+avec tel gentilhomme (qui&mdash;soit dit en passant&mdash;n'&eacute;tait rien de moins
+qu'un baronnet, et de tr&egrave;s bonne famille) et qu'elle ne savait comment
+parvenir jusqu'&agrave; lui sans &ecirc;tre introduite dans la maison. Son amie lui
+promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le
+gentilhomme &eacute;tait en ville.</p>
+
+<p>Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** &eacute;tait
+chez lui, mais qu'il lui &eacute;tait arriv&eacute; quelque accident, qu'il &eacute;tait fort
+indispos&eacute;, et qu'il &eacute;tait impossible de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel accident? dit ma gouvernante, en toute h&acirc;te, comme si elle f&ucirc;t
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pond mon amie, il &eacute;tait all&eacute; &agrave; Hampstead pour y rendre visite
+&agrave; un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqu&eacute; et
+vol&eacute;; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le
+maltrait&egrave;rent, et il est fort indispos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vol&eacute;! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabati&egrave;re
+d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui &eacute;tait dans sa poche, somme
+&agrave; coup s&ucirc;r consid&eacute;rable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une
+bourse pleine de guin&eacute;es sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien
+qu'il &eacute;tait ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourn&eacute; les
+poches; et puis il est rentr&eacute; trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a
+vol&eacute;; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux
+pauvres femmes tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***:
+c'est bien le plus honn&ecirc;te gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a
+pas dans toute la cit&eacute; d'homme plus &eacute;l&eacute;gant ni de personne plus sobre et
+plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui
+le connaisse &agrave; qui pareille id&eacute;e p&ucirc;t venir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires;
+autrement je vous assure que je trouverais l&agrave; dedans quelque peu de ce
+que j'ai dit: tous vos hommes de r&eacute;putation modeste ne valent parfois
+gu&egrave;re mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si
+vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point
+un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honn&ecirc;te et sans
+aucun doute il a &eacute;t&eacute; vol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont
+pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire
+est d'autre nature.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est
+impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est tr&egrave;s indispos&eacute;
+et fort meurtri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tomb&eacute; en de bien mauvaises
+mains?</p>
+
+<p>Et puis elle demanda gravement:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il meurtri, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; la t&ecirc;te, dit mon amie, &agrave; une de ses mains et &agrave; la figure, car
+ils l'ont trait&eacute; avec barbarie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende
+qu'il soit remis, et elle ajouta: j'esp&egrave;re que ce sera bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Et la voil&agrave; partie me raconter l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouv&eacute; ton beau gentilhomme, dit-elle,&mdash;et certes c'&eacute;tait un beau
+gentilhomme&mdash;mais, Dieu ait piti&eacute; de lui,&mdash;il est maintenant dans une
+triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu
+l'as presque tu&eacute;.</p>
+
+<p>Je la regardai avec assez de d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis
+s&ucirc;re de ne lui avoir rien fait; il &eacute;tait fort bien quand je le quittai,
+dis-je, sinon qu'il &eacute;tait ivre et profond&eacute;ment endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que je ne sais point, dit-elle, mais &agrave; cette heure il est
+dans une triste passe; et la voil&agrave; qui me raconte tout ce que son amie
+avait dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tomb&eacute; dans de mauvaises mains
+apr&egrave;s que je l'ai quitt&eacute;, car je l'avais laiss&eacute; en assez bon &eacute;tat.</p>
+
+<p>Environ dix jours apr&egrave;s, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se
+faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'&eacute;tait enquise cependant par
+d'autres voies et elle avait ou&iuml; dire qu'il &eacute;tait remis; si bien qu'on
+lui permit de lui parler.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de
+personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne
+saurai la r&eacute;p&eacute;ter, car elle &eacute;tait ma&icirc;tresse de sa langue, ainsi que j'ai
+d&eacute;j&agrave; dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique &eacute;trang&egrave;re, dans le seul
+dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait
+point &agrave; une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement &agrave; titre si
+amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce
+qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part
+qu'elle se f&ucirc;t m&ecirc;l&eacute;e de ce qui n'&eacute;tait point ses affaires; elle l'amura
+qu'ainsi que ce qu'elle avait &agrave; dire &eacute;tait un secret qui n'appartenait
+qu'&agrave; lui, ainsi, qu'il accept&acirc;t son offre ou non, la chose resterait
+secr&egrave;te pour tout le monde, &agrave; moins qu'il la publi&acirc;t lui-m&ecirc;me; et que
+son refus ne lui &ocirc;terait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au
+point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine
+libert&eacute; d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.</p>
+
+<p>Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en
+ses affaires qui demand&acirc;t beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait
+tort &agrave; personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de
+lui; que ce n'&eacute;tait point une partie de son caract&egrave;re d'&ecirc;tre injuste
+pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme
+p&ucirc;t lui rendre service, mais que s'il &eacute;tait ainsi qu'elle avait dit, il
+ne pouvait se f&acirc;cher qu'on s'effor&ccedil;&acirc;t de le servir, et qu'il la laissait
+donc libre de parler ou de ne point parler &agrave; sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Elle le trouva si parfaitement indiff&eacute;rent qu'elle eut presque de la
+crainte &agrave; aborder la question. Cependant apr&egrave;s plusieurs d&eacute;tours, elle
+lui dit que par un accident incroyable, elle &eacute;tait venue &agrave; avoir une
+connaissance particuli&egrave;re de cette malheureuse aventure o&ugrave; il &eacute;tait
+tomb&eacute;, et en une mani&egrave;re telle qu'il n'y avait personne au monde
+qu'elle-m&ecirc;me et lui qui en fussent inform&eacute;s, non, pas m&ecirc;me la personne
+qui avait &eacute;t&eacute; avec lui.</p>
+
+<p>Il prit d'abord une mine un peu en col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle aventure? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, quand vous avez &eacute;t&eacute; vol&eacute; au moment vous veniez de
+Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez
+pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de
+chaque pas que vous avez fait ce jour-l&agrave; depuis le clo&icirc;tre &agrave; Smithfield
+jusqu'au Spring-Garden &agrave; Knightsbridge et de l&agrave; au *** dans le Strand,
+et comment vous rest&acirc;tes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci,
+dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous
+tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la
+femme qui &eacute;tait avec vous ne sait point du tout qui vous &ecirc;tes et ne le
+saura jamais. Et pourtant peut-&ecirc;tre que je peux vous servir plus encore,
+car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'&eacute;tais
+inform&eacute;e de ces choses comme si je vous eusse demand&eacute; le prix de mon
+silence; soyez persuad&eacute;, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez
+bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse
+dans ma tombe.</p>
+
+<p>Il fut &eacute;tonn&eacute; de son discours et lui dit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous &ecirc;tes une &eacute;trang&egrave;re pour moi, mais il est bien infortun&eacute;
+que vous ayez p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le secret de la pire action de ma vie et d'une
+chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que
+j'avais &eacute;tait que je pensais qu'elle f&ucirc;t connue seulement de Dieu et de
+ma propre conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance
+que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose
+o&ugrave; je pense que vous f&ucirc;tes entra&icirc;n&eacute; par surprise, et peut-&ecirc;tre que la
+femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne
+trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois
+venue &agrave; l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle &ecirc;tre l&agrave;-dedans plus
+muette que je ne l'ai &eacute;t&eacute; et le serai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi &agrave; cette femme.
+Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa &agrave; rien. Elle
+s'effor&ccedil;a plut&ocirc;t de r&eacute;sister; c'est ma propre extravagance et ma folie
+qui m'entra&icirc;n&egrave;rent &agrave; tout, oui, et qui l'y entra&icirc;n&egrave;rent aussi. Je ne
+veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais
+m'attendra &agrave; rien de moins d'elle en la condition o&ugrave; j'&eacute;tais, et &agrave; cette
+heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a vol&eacute; ou si c'est le
+cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les
+gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient &ecirc;tre trait&eacute;s
+de m&ecirc;me fa&ccedil;on; mais je suis plus tourment&eacute; d'autres choses que de tout
+ce qu'elle m'a &ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Ma gouvernante alors commen&ccedil;a d'entrer dans toute l'affaire, et il
+s'ouvrit franchement &agrave; elle. D'abord elle lui dit en r&eacute;ponse &agrave; ce
+qu'elle lui avait dit sur moi:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice &agrave; la
+personne avec laquelle vous &ecirc;tes all&eacute;. Je vous assure que c'est une
+femme de qualit&eacute;, et que ce n'est point une fille commune de la ville,
+et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuad&eacute;e que ce n'est pas
+son m&eacute;tier. Vous avez couru un grand risque en v&eacute;rit&eacute;, monsieur, mais si
+c'est l&agrave; une partie de votre tourment, vous pouvez &ecirc;tre parfaitement
+tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touch&eacute;e avant vous
+depuis son mari, et il est mort voil&agrave; tant&ocirc;t huit ans.</p>
+
+<p>Il parut que c'&eacute;tait l&agrave; sa peine et qu'il &eacute;tait en grande frayeur l&agrave;
+dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchant&eacute;
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'&eacute;tais s&ucirc;r de ce que
+vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La
+tentation &eacute;tait grande, et peut-&ecirc;tre qu'elle &eacute;tait pauvre et qu'elle en
+avait besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle
+ne vous aurait jamais c&eacute;d&eacute;, et, ainsi que sa pauvret&eacute; l'entra&icirc;na d'abord
+&agrave; vous laisser faire ce que vous f&icirc;tes, ainsi la m&ecirc;me pauvret&eacute; la poussa
+&agrave; se payer &agrave; la fin, quand elle vit que vous &eacute;tiez en une telle
+condition que si elle ne l'avait point fait, peut-&ecirc;tre que le prochain
+cocher ou porteur de chaises l'e&ucirc;t pu faire &agrave; votre plus grand dam.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le r&eacute;p&egrave;te encore, tous les
+gentilshommes qui agissent ainsi devraient &ecirc;tre trait&eacute;s de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re, et cela les porterait &agrave; veiller sur leurs actions. Je n'ai
+point d'inqui&eacute;tude l&agrave;-dessus que relativement au sujet dont nous avons
+parl&eacute;. L&agrave;, il entra en quelques libert&eacute;s avec elle sur ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme &eacute;crive, et
+sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de
+crainte qu'il e&ucirc;t re&ccedil;u quelque mal de moi et le communiqu&acirc;t. Il lui
+demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.</p>
+
+<p>Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'&eacute;tais une
+femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant
+de tranquillit&eacute; l&agrave;-dessus que si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; avec sa propre femme. Mais
+pour ce qui &eacute;tait de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de
+dangereuses cons&eacute;quences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait
+savoir, s'effor&ccedil;ant cependant de lui persuader de n'en point avoir le
+d&eacute;sir, et qu'il n'en retirerait aucun b&eacute;n&eacute;fice, regardant qu'elle
+esp&eacute;rait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que
+pour moi, c'&eacute;tait tout justement comme si je lui misse ma vie entre les
+mains.</p>
+
+<p>Il lui dit qu'il avait un grand d&eacute;sir de me voir, qu'il lui donnerait
+toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et
+que tout d'abord, il me ferait gr&acirc;ce en g&eacute;n&eacute;ral de toute demande
+d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait l&agrave;
+que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le
+supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte
+il y renon&ccedil;a.</p>
+
+<p>Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et
+il parut tr&egrave;s d&eacute;sireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si
+elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle
+lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix &agrave; son
+estimation.</p>
+
+<p>En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna
+trente guin&eacute;es qui &eacute;tait plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il
+para&icirc;t qu'elle avait co&ucirc;t&eacute; bien davantage. Il parla aussi quelque peu de
+sa perruque qui lui avait co&ucirc;t&eacute;, para&icirc;t-il, soixante guin&eacute;es ainsi que
+de sa tabati&egrave;re et peu de jours apr&egrave;s elle les lui apporta aussi, ce qui
+l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guin&eacute;es. Le
+lendemain je lui envoyai sa belle &eacute;p&eacute;e et sa canne gratis et ne lui
+demandai rien.</p>
+
+<p>Alors il entra en une longue conversation sur la mani&egrave;re dont elle &eacute;tait
+venue &agrave; savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire
+l&agrave;-dessus, comment elle l'avait su par une personne &agrave; qui j'avais tout
+racont&eacute; et qui devait m'aider &agrave; disposer des effets que cette confidence
+lui avait apport&eacute;s, puisqu'elle &eacute;tait de sa profession brocanteuse;
+qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignit&eacute;, avait devin&eacute; tout
+l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle
+avait r&eacute;solu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna
+des assurances r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un
+mot de la bouche, et que, bien qu'elle conn&ucirc;t fort bien la femme
+(c'&eacute;tait moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait
+nullement laiss&eacute; savoir qu'elle &eacute;tait la personne, ce qui d'ailleurs
+&eacute;tait faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconv&eacute;nient car je
+n'en ouvris jamais la bouche &agrave; quiconque.</p>
+
+<p>Je pensais bien souvent &agrave; le revoir et j'&eacute;tais f&acirc;ch&eacute;e d'avoir refus&eacute;;
+j'&eacute;tais persuad&eacute;e que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je
+le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-&ecirc;tre
+obtenir quelque entretien. Quoique ce f&ucirc;t une vie assez mauvaise,
+pourtant elle n'&eacute;tait pas si pleine de dangers que celle o&ugrave; j'&eacute;tais
+engag&eacute;e. Cependant ces id&eacute;es pass&egrave;rent &agrave; la longue. Mais ma gouvernante
+le voyait souvent et il &eacute;tait tr&egrave;s bon pour elle, lui donnant quelque
+chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle
+le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excit&eacute; de
+vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui,
+ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcel&eacute; cette nuit-l&agrave;. Ma
+gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse,
+lui dit qu'elle voyait que son d&eacute;sir &eacute;tait tellement fort qu'elle serait
+port&eacute;e &agrave; y c&eacute;der si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse,
+ajoutant que s'il lui plaisait de venir &agrave; sa maison le soir, elle
+s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances r&eacute;p&eacute;t&eacute;es
+qu'il oublierait ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en
+somme, elle m'amena bient&ocirc;t &agrave; consentir en un cas o&ugrave; j'&eacute;prouvais quelque
+regret d'avoir refus&eacute; auparavant; si bien que je me pr&eacute;parai &agrave; le voir.
+Je m'habillai du mieux que je pus &agrave; mon avantage, je vous l'assure, et
+pour la premi&egrave;re fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la premi&egrave;re fois,
+dis-je, car je n'avais jamais c&eacute;d&eacute; &agrave; la bassesse de me peindre avant ce
+jour, ayant toujours assez de vanit&eacute; pour croire que je n'en avais point
+besoin.</p>
+
+<p>Il arriva &agrave; l'heure fix&eacute;e; et, ainsi qu'elle l'avait remarqu&eacute;
+auparavant, il &eacute;tait clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il f&ucirc;t
+loin d'&ecirc;tre ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charm&eacute; de me
+voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire;
+j'implorai son pardon, &agrave; maintes reprises, pour la part que j'y avais
+eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand
+d'abord je l'avais rencontr&eacute;, que je ne serais pas sortie avec lui si je
+ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'e&ucirc;t fait si
+souvent la promesse de ne rien tenter qui f&ucirc;t ind&eacute;cent. Il s'excusa sur
+le vin qu'il avait bu, et qu'il savait &agrave; peine ce qu'il faisait et que
+s'il n'en e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; ainsi, il n'e&ucirc;t point pris avec moi la libert&eacute;
+qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touch&eacute; d'autre femme
+que moi depuis son mariage, et que &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; pour lui une surprise; me
+fit des compliments sur le grand agr&eacute;ment que je lui donnais, et autres
+choses semblables, et parla si longtemps en cette fa&ccedil;on, que je trouvai
+que son animation le menait en somme &agrave; l'humeur de recommencer. Mais je
+le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'&ecirc;tre
+touch&eacute;e par un homme depuis la mort de mon mari, c'est &agrave; savoir de huit
+ans en &ccedil;a; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'&eacute;tait bien ce
+que madame lui avait laiss&eacute; entendre, et que c'&eacute;tait son opinion
+l&agrave;-dessus qui lui avait fait d&eacute;sirer de me revoir; et que puisqu'il
+avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point
+trouv&eacute; de f&acirc;cheuses cons&eacute;quences, il pouvait en toute s&ucirc;ret&eacute; s'y
+aventurer encore; et en somme il en arriva l&agrave; o&ugrave; j'attendais, qui ne
+saurait &ecirc;tre mis sur papier.</p>
+
+<p>Ma vieille gouvernante l'avait bien pr&eacute;vu, autant que moi; elle l'avait
+donc fait entrer dans une chambre o&ugrave; il n'y avait point de lit, mais qui
+donnait dans une seconde chambre o&ugrave; il y en avait un; nous nous y
+retir&acirc;mes pour le restant de la nuit; et en somme, apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes
+pass&eacute; quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit;
+je me retirai, mais revins, toute d&eacute;shabill&eacute;e, avant qu'il f&ucirc;t jour, et
+demeurai &agrave; coucher avec lui jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Quand il partit, je lui dis que j'esp&eacute;rais qu'il se sentait s&ucirc;r de
+n'avoir pas &eacute;t&eacute; vol&eacute;. Il me dit qu'il &eacute;tait pleinement satisfait
+l&agrave;-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guin&eacute;es, qui
+&eacute;tait le premier argent que j'eusse gagn&eacute; en cette fa&ccedil;on depuis bien des
+ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Je re&ccedil;us de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais
+proprement &agrave; m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette
+affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai
+qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout &agrave; fait, sans
+nul d&eacute;sagr&eacute;ment ou sans me dire adieu; de sorte que l&agrave; se termina cette
+courte sc&egrave;ne de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me
+donner plus grand sujet de me repentir.</p>
+
+<p>Durant tout cet intervalle, je m'&eacute;tais confin&eacute;e la plupart du temps &agrave; la
+maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait
+d'aventures, non, de tout le quart d'une ann&eacute;e; mais alors, trouvant que
+le fonds manquait, et, r&eacute;pugnante &agrave; d&eacute;penser le capital, je me mis &agrave;
+songer &agrave; mon vieux m&eacute;tier et &agrave; regarder autour de moi dans la rue; et
+mon premier pas fut assez heureux.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais v&ecirc;tue d'habits tr&egrave;s pauvres; car, ayant diff&eacute;rentes formes
+sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'&eacute;toffe
+ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me pla&ccedil;ai &agrave; la
+porte de l'h&ocirc;tellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y
+avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire &agrave; cette
+h&ocirc;tellerie, et les coches &agrave; relais pour Barnet, Totteridge, et autres
+villes de cette r&eacute;gion, &eacute;taient toujours l&agrave; dans la rue, le soir, au
+moment qu'ils se pr&eacute;paraient &agrave; partir; de sorte que j'&eacute;tais pr&ecirc;te pour
+tout ce qui se pr&eacute;senterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens
+venaient &agrave; ces h&ocirc;telleries avec des ballots et de petits paquets, et
+demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter
+&agrave; la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes
+de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour
+ceux qui les y emploient.</p>
+
+<p>Il arriva assez &eacute;trangement que j'&eacute;tais debout devant le porche de
+l'h&ocirc;tellerie et qu'une femme qui se tenait l&agrave; d&eacute;j&agrave; avant, et qui &eacute;tait
+la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant
+remarqu&eacute;e, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis
+que oui, que j'attendais ma ma&icirc;tresse qui allait venir pour prendre le
+coche de Barnet; elle me demanda qui &eacute;tait ma ma&icirc;tresse, et je lui dis
+le premier nom de dame qui me vint &agrave; l'esprit, mais il para&icirc;t que je
+tombai sur un nom qui &eacute;tait le m&ecirc;me que celui d'une famille demeurant &agrave;
+Hadley, pr&egrave;s de Barnet.</p>
+
+<p>Je ne lui en dis point davantage, ni elle &agrave; moi, pendant un bon moment;
+mais d'aventure quelqu'un l'ayant appel&eacute;e &agrave; une porte un peu plus loin,
+elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de
+venir la chercher &agrave; cette maison qui, para&icirc;t-il, &eacute;tait une maison de
+bi&egrave;re; je lui dis: &laquo;Oui, bien volontiers&raquo;, et la voil&agrave; partie.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant
+suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je r&eacute;pondis tout
+de suite:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous &ecirc;tes au service du coche de Barnet? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon doux c&oelig;ur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont-ils, mon doux c&oelig;ur? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans
+le coche, et je vais aller chercher ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;H&acirc;tez-vous donc, mon doux c&oelig;ur, lui dis-je, ou tout sera plein.</p>
+
+<p>Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant
+dans le coche en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enl&egrave;ve &agrave; l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors donnez-le-moi, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, prenez-le donc, dit-elle, et la voil&agrave; partie.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en
+vais vers la maison de bi&egrave;re o&ugrave; &eacute;tait la femme du crocheteur; de sorte
+que si je l'avais rencontr&eacute;e, j'aurais paru seulement venir pour lui
+remettre le paquet et l'appeler &agrave; ses affaires, comme si je fusse forc&eacute;e
+de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la
+rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je
+traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le
+clos Saint-Barth&eacute;lemy, de l&agrave; dans Little-Britain, et &agrave; travers
+Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.</p>
+
+<p>Pour emp&ecirc;cher que je fusse reconnue, je d&eacute;tachai mon tablier bleu, et je
+le roulai autour du paquet qui &eacute;tait envelopp&eacute; dans un morceau
+d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet
+sur ma t&ecirc;te; et je fis tr&egrave;s bien, car, passant &agrave; travers
+Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donn&eacute; &agrave;
+tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en all&acirc;t avec sa ma&icirc;tresse,
+qu'elle &eacute;tait all&eacute;e chercher, au coche de Barnet.</p>
+
+<p>Je vis qu'elle &eacute;tait press&eacute;e, et je n'avais point affaire de la retenir;
+de sorte que la voil&agrave; partie, et j'apportai mon paquet tr&egrave;s
+tranquillement &agrave; ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de
+vaisselle plate ou de joyaux; mais un tr&egrave;s bel habit de damas d'Inde,
+une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en tr&egrave;s
+belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en
+savais fort bien la valeur.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas l&agrave; vraiment un tour de ma propre invention, mais qui
+m'avait &eacute;t&eacute; donn&eacute; par une qui l'avait pratiqu&eacute; avec succ&egrave;s, et ma
+gouvernante en fut infiniment charm&eacute;e: et vraiment je l'essayai encore &agrave;
+plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite pr&egrave;s du m&ecirc;me
+endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au
+coin de Petticoat-Lane, l&agrave; o&ugrave; se tiennent les coches qui se rendent &agrave;
+Stratford et &agrave; Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre
+fois au Cheval Volant juste &agrave; l'ext&eacute;rieur de Bishopsgate, l&agrave; o&ugrave;
+remisaient &agrave; cette &eacute;poque les coches de Cheston, et j'avais toujours la
+bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.</p>
+
+<p>Une autre fois je me postai devant un magasin pr&egrave;s du bord de l'eau, o&ugrave;
+viennent les navires c&ocirc;tiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne,
+Sunderland et autres lieux. L&agrave;, le magasin &eacute;tant ferm&eacute;, arrive un jeune
+homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui
+&eacute;taient arriv&eacute;s de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les
+marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait
+r&eacute;clamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse &eacute;tait
+pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris
+garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait
+envoy&eacute; les marchandises, et le nom de la personne &agrave; qui elles &eacute;taient
+exp&eacute;di&eacute;es; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin,
+le garde-magasin ne devant point &ecirc;tre l&agrave; de toute la nuit.</p>
+
+<p>Me voil&agrave; vite partie &eacute;crire une lettre de M, John Richardson de
+Newcastle &agrave; son cher cousin Jemmy Cole, &agrave; Londres, dans laquelle il
+l'avisait qu'il lui avait exp&eacute;di&eacute; par tel navire (car je me rappelais
+tous les d&eacute;tails &agrave; un cheveu pr&egrave;s) tant de pi&egrave;ces de gros linge et tant
+d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un
+panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la
+caisse &eacute;tait marqu&eacute;e L. C. N&deg; 1 et que le panier portait l'adresse sur
+une &eacute;tiquette attach&eacute;e &agrave; la corde.</p>
+
+<p>Environ une heure apr&egrave;s je vins au magasin, o&ugrave; je trouvai le garde, et
+me fis d&eacute;livrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du
+linge &eacute;tant d'&agrave; peu pr&egrave;s 22&pound;.</p>
+
+<p>Je pourrais remplir tout ce discours de la vari&eacute;t&eacute; de telles aventures
+que l'invention journali&egrave;re me sugg&eacute;rait, et que je menais avec la plus
+extr&ecirc;me adresse, et toujours avec succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche &agrave; l'eau qu'&agrave; la fin elle se
+casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgr&eacute; qu'ils ne pussent me
+toucher fatalement, pourtant me firent conna&icirc;tre, chose qui n'&eacute;tait
+seconde en d&eacute;sagr&eacute;ment pour moi qu'au jugement de culpabilit&eacute; m&ecirc;me.</p>
+
+<p>J'avais adopt&eacute; pour d&eacute;guisement l'habit d'une veuve; c'&eacute;tait sans avoir
+en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce
+qui pouvait se pr&eacute;senter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que
+tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un
+grand cri d'&laquo;au voleur! au voleur!&raquo; Quelques artistes avaient, para&icirc;t-il
+jou&eacute; le tour &agrave; un boutiquier, et comme elles &eacute;taient poursuivies, les
+unes fuyaient d'un c&ocirc;t&eacute;, les autres de l'autre; et l'une d'elles &eacute;tait,
+disait-on, habill&eacute;e en veuve avec des v&ecirc;tements de deuil; sur quoi la
+foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'&eacute;tais la personne,
+et d'autres que non. Imm&eacute;diatement survint un des compagnons du mercier,
+et il jura tout haut que c'&eacute;tait moi la personne, et ainsi me saisit;
+toutefois quand j'eus &eacute;t&eacute; ramen&eacute;e par la foule &agrave; la boutique du mercier,
+le ma&icirc;tre de la maison dit franchement que ce n'&eacute;tait pas moi la femme,
+et voulut me faire l&acirc;cher sur-le-champ, mais un autre gar&ccedil;on dit
+gravement: &laquo;Attendez, je vous prie, que M... (c'&eacute;tait le compagnon) soit
+revenu, car il la conna&icirc;t&raquo;; de sorte qu'on me garda pr&egrave;s d'une
+demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la
+boutique pour me servir de ge&ocirc;lier; en causant avec le commissaire, je
+lui demandai o&ugrave; il demeurait et le m&eacute;tier qu'il faisait; cet homme,
+n'appr&eacute;hendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit
+sur-le-champ son nom, et l'endroit o&ugrave; il vivait; et me dit, par mani&egrave;re
+de plaisanterie, que je serais bien s&ucirc;re d'entendre son nom quand on me
+m&egrave;nerait &agrave; Old Bailey.</p>
+
+<p>Les domestiques de m&ecirc;me me trait&egrave;rent avec effronterie, et on eut toutes
+les peines du monde &agrave; leur faire &ocirc;ter les mains de dessus moi; le
+ma&icirc;tre, en v&eacute;rit&eacute;, se montra plus civil, mais il ne voulut point me
+l&acirc;cher, quoiqu'il conv&icirc;nt que je n'avais pas &eacute;t&eacute; dans sa boutique.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai de relever la t&ecirc;te avec assez d'insolence, et lui dis que
+j'esp&eacute;rais qu'il ne serait point surpris si je r&eacute;clamais satisfaction de
+ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que
+justice me f&ucirc;t rendue. Non, dit-il, c'&eacute;tait une chose dont il ne pouvait
+me donner la libert&eacute;; je la pourrais demander quand je viendrais devant
+la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le mena&ccedil;ais, il ferait
+bonne garde sur moi cependant, et veillerait &agrave; ce que je fusse mise &agrave;
+l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'&eacute;tait son temps maintenant, mais
+que ce serait le mien tout &agrave; l'heure, et je gouvernai ma col&egrave;re autant
+qu'il me f&ucirc;t possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il
+appel&acirc;t un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume,
+encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au
+commissionnaire son nom, et o&ugrave; il demeurait, et le pauvre homme me le
+dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la
+mani&egrave;re dont on me traitait l&agrave;; qu'il voyait qu'on m'y d&eacute;tenait par
+force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et
+qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire
+me dit qu'il me servirait de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous
+mettre en libert&eacute;, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus je m'adressai &agrave; haute voix au ma&icirc;tre de la boutique et je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous savez en &acirc;me et conscience que je ne suis pas la
+personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre
+boutique tout &agrave; l'heure; je demande donc que vous ne me d&eacute;teniez pas ici
+plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour
+m'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Cet homme l&agrave;-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne
+ferait ni l'un ni l'autre jusqu'&agrave; ce qu'il le juge&acirc;t bon.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez
+l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.</p>
+
+<p>Le commissionnaire dit: &laquo;Oui, madame&raquo;; et la chose commen&ccedil;a de d&eacute;plaire
+au commissaire qui s'effor&ccedil;a de persuader au mercier de me cong&eacute;dier et
+de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je
+n'&eacute;tais point la personne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, &ecirc;tes-vous juge de paix
+ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je
+vous prie.</p>
+
+<p>Le commissaire lui dit, un peu piqu&eacute;, mais avec assez d'honn&ecirc;tet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous
+sachiez parfaitement ce que vous faites &agrave; cette heure.</p>
+
+<p>Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons,
+impudents et malhonn&ecirc;tes au dernier point me trait&egrave;rent avec barbarie;
+et l'un d'eux, le m&ecirc;me qui m'avait saisie d'abord, pr&eacute;tendit qu'il
+voulait me fouiller et commen&ccedil;a de mettre les mains sur moi. Je lui
+crachai au visage, j'appelai &agrave; haute voix le commissaire, et le priai de
+noter soigneusement la fa&ccedil;on dont on me traitait, &laquo;et je vous prie,
+monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin&raquo;, et
+j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui
+dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son ma&icirc;tre
+reconnaissait que je n'&eacute;tais point la personne; &laquo;et, dit le commissaire,
+je crains bien que votre ma&icirc;tre ne nous mette lui et moi tout ensemble
+dans la peine, si cette dame vient &agrave; prouver qui elle est, o&ugrave; elle
+&eacute;tait, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous
+pr&eacute;tendez&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est
+bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la m&ecirc;me personne qui
+&eacute;tait dans la boutique et je lui ai mis dans la main m&ecirc;me la pi&egrave;ce de
+satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M.
+Anthony (c'&eacute;taient d'autres compagnons) vont entrer; ils la
+reconna&icirc;tront aussi bien que moi.</p>
+
+<p>Juste au moment o&ugrave; l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici
+que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un
+ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on
+pr&eacute;tendait que j'&eacute;tais; et ils arriv&egrave;rent suant et soufflant dans la
+boutique; et tra&icirc;nant la pauvre cr&eacute;ature avec infiniment de triomphe et
+de la mani&egrave;re la plus sanguinaire jusqu'&agrave; leur ma&icirc;tre, qui &eacute;tait dans
+l'arri&egrave;re-boutique, ils s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la veuve, monsieur! Nous l'avons attrap&eacute;e &agrave; la fin!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? dit le ma&icirc;tre, mais nous l'avons d&eacute;j&agrave;; la voil&agrave;
+assise l&agrave;-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.</p>
+
+<p>L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, r&eacute;pliqua:</p>
+
+<p>&mdash;M... peut dire ce qu'il lui pla&icirc;t, et jurer ce qui lui pla&icirc;t; mais
+voil&agrave; la femme, et voil&agrave; ce qui reste du satin qu'elle a vol&eacute;; je l'ai
+tir&eacute; de dessous ses jupes avec ma propre main.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai maintenant &agrave; prendre un peu de c&oelig;ur, mais souris et ne dis
+rien; le ma&icirc;tre devint p&acirc;le; le commissaire se retourna et me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!</p>
+
+<p>Le cas &eacute;tait clair et ne pouvait &ecirc;tre ni&eacute;, de sorte qu'on remit entre
+les mains du commissaire la v&eacute;ritable voleuse, et le mercier me dit fort
+civilement qu'il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute; de l'erreur, et qu'il esp&eacute;rait que je ne la
+prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant
+de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les bl&acirc;mer s'ils
+mettaient autant d'exactitude &agrave; se rendre justice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la
+pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez rel&acirc;ch&eacute;e, quand votre
+insolent maraud m'eut saisie dans la rue, tra&icirc;n&eacute;e jusqu'ici, et que vous
+reconn&ucirc;tes vous-m&ecirc;me que je n'&eacute;tais pas la personne, j'aurais oubli&eacute;
+l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en
+consid&eacute;ration des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue
+fort souvent; mais la mani&egrave;re dont vous m'avez trait&eacute;e depuis ne se
+saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que
+j'en aie r&eacute;paration et je l'obtiendrai.</p>
+
+<p>Alors il commen&ccedil;a de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute
+satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que
+c'&eacute;tait que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas &ecirc;tre mon propre
+juge, que la loi d&eacute;ciderait pour moi, et que puisque je devais &ecirc;tre
+men&eacute;e devant un magistrat, je lui ferais entendre l&agrave; ce que j'avais &agrave;
+dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la
+justice, &agrave; cette heure; que j'&eacute;tais en libert&eacute; d'aller o&ugrave; il me ferait
+plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me
+laisser aller, puisque j'&eacute;tais d&eacute;charg&eacute;e. Le commissaire lui r&eacute;pondit
+tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous m'avez demand&eacute; tout &agrave; l'heure si j'&eacute;tais commissaire ou
+juge de paix; vous m'avez ordonn&eacute; de faire mon service; et vous m'avez
+mand&eacute; cette dame comme prisonni&egrave;re; &agrave; cette heure, monsieur, je vois que
+vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un
+juge vraiment; mais je suis oblig&eacute; de vous dire que cela n'est point en
+mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mand&eacute;,
+mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent d&eacute;charger ce
+prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je
+l'emm&egrave;ne maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.</p>
+
+<p>Le mercier d'abord le prit de tr&egrave;s haut avec le commissaire; mais comme
+il se trouva que ce commissaire n'&eacute;tait point un officier &agrave; gages, mais
+une bonne esp&egrave;ce d'homme bien solide (je crois qu'il &eacute;tait grainetier),
+et de bon sens, il ne voulut pas d&eacute;mordre de son affaire, et refusa de
+me d&eacute;charger sans m'avoir men&eacute;e devant un juge de paix, et j'y insistai
+aussi. Quand le mercier vit cela:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc o&ugrave; il vous plaira; je
+n'ai rien &agrave; lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, dit le commissaire, j'esp&egrave;re bien que vous viendrez
+avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mand&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, par ma foi, dit le mercier; je vous r&eacute;p&egrave;te que je n'ai rien &agrave; lui
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous
+en prie, dans votre propre int&eacute;r&ecirc;t; le juge ne peut rien faire sans
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous pla&icirc;t, mon ami, dit le mercier, allez &agrave; vos affaires; je
+vous dis encore une fois que je n'ai rien &agrave; dire &agrave; cette dame; au nom du
+roi je vous ordonne de la rel&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce
+que c'est que d'&ecirc;tre commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger &agrave;
+vous rudoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez
+enfreint la paix en menant une honn&ecirc;te femme hors de la rue, o&ugrave; elle
+&eacute;tait &agrave; ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la
+faisant maltraiter ici par vos valets; et &agrave; cette heure vous dites que
+je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilit&eacute; vraiment en ne
+vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requ&eacute;rant tout homme
+que je verrais passer votre porte de me pr&ecirc;ter aide et assistance pour
+vous emmener par force; voil&agrave; ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne
+l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous
+prie de venir avec moi.</p>
+
+<p>Eh bien, malgr&eacute; tout ce discours il refusa et parla grossi&egrave;rement au
+commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se
+laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des
+moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais
+voil&agrave; cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que
+je passais innocemment dans la rue, et vous &ecirc;tes t&eacute;moin de sa violence &agrave;
+mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin
+que vous l'emmeniez devant un juge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit le commissaire.</p>
+
+<p>Et se tournant vers l'homme:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec
+nous; j'esp&egrave;re que vous n'&ecirc;tes pas, comme votre ma&icirc;tre, au-dessus du
+pouvoir du commissaire.</p>
+
+<p>Cet homme prit un air de voleur condamn&eacute;, et se recula, puis regarda son
+ma&icirc;tre, comme s'il e&ucirc;t pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea
+&agrave; l'insolence; et lui, en v&eacute;rit&eacute;, r&eacute;sista au commissaire, et le repoussa
+de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'o&ugrave; le
+commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela &agrave; l'aide:
+imm&eacute;diatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit
+ma&icirc;tre, compagnon et tous les valets.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re mauvaise cons&eacute;quence de ce tumulte fut que la femme qui
+&eacute;tait vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que
+deux autres qu'ils avaient arr&ecirc;t&eacute;s aussi: ceux-l&agrave; &eacute;taient-ils vraiment
+coupables ou non, je n'en puis rien dire.</p>
+
+<p>Cependant quelques-uns de ses voisins &eacute;tant entr&eacute;s, et voyant comment
+allaient les choses, s'&eacute;taient efforc&eacute;s de ramener le mercier dans son
+sens; et il commen&ccedil;a d'&ecirc;tre convaincu qu'il &eacute;tait dans son tort; de
+sorte qu'enfin nous all&acirc;mes tous bien tranquillement devant le juge avec
+une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long
+de la route j'entendais les gens qui demandaient: &laquo;Qu'est-ce qu'il y a?&raquo;
+et d'autres qui r&eacute;pondaient: &laquo;C'est un mercier qui avait arr&ecirc;t&eacute; une dame
+&agrave; la place d'une voleuse; et apr&egrave;s, la voleuse a &eacute;t&eacute; prise, et
+maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener
+devant la justice.&raquo; Ceci charmait &eacute;trangement la populace, et la foule
+augmentait &agrave; vue d'&oelig;il, et ils criaient pendant que nous marchions: &laquo;O&ugrave;
+est-il, le coquin? O&ugrave; est-il, le mercier?&raquo; et particuli&egrave;rement les
+femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'&eacute;criaient: &laquo;Le voil&agrave;! le
+voil&agrave;!&raquo; et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et
+ainsi nous march&acirc;mes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de
+prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le prot&eacute;ger de la
+canaille; si bien que nous f&icirc;mes le reste de la route en voiture, le
+commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.</p>
+
+<p>Quand nous arriv&acirc;mes devant le juge, qui &eacute;tait un ancien gentilhomme de
+Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de
+l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais &agrave;
+dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'&eacute;tais tr&egrave;s r&eacute;pugnante &agrave;
+donner, mais il n'y avait point de rem&egrave;de; de sorte que je lui dis que
+mon nom &eacute;tait Mary Flanders; que j'&eacute;tais veuve, mon mari, qui &eacute;tait
+capitaine marin, &eacute;tant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres
+circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais
+contredire, et que je logeais &agrave; pr&eacute;sent en ville, avec telle personne,
+nommant ma gouvernante; mais que je me pr&eacute;parais &agrave; partir pour
+l'Am&eacute;rique o&ugrave; se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce
+jour-l&agrave; pour m'acheter des v&ecirc;tements afin de m'habiller en demi-deuil,
+mais que je n'&eacute;tais encore entr&eacute;e dans aucune boutique, lorsque cet
+individu, d&eacute;signant le compagnon du mercier, s'&eacute;tait ru&eacute; tout courant
+sur moi avec tant de furie que j'avais &eacute;t&eacute; bien effray&eacute;e, et m'avait
+emmen&eacute;e &agrave; la boutique de son ma&icirc;tre; o&ugrave;, malgr&eacute; que son ma&icirc;tre reconn&ucirc;t
+que je n'&eacute;tais point la personne, il n'avait pas voulu me rel&acirc;cher, mais
+m'avait mand&eacute;e &agrave; un commissaire.</p>
+
+<p>Puis je continuai &agrave; dire la fa&ccedil;on en laquelle les compagnons merciers
+m'avaient trait&eacute;e; comment ils n'avaient point voulu souffrir que
+j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient
+trouv&eacute; la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouv&eacute; les
+marchandises vol&eacute;es, et tous les d&eacute;tails comme il a &eacute;t&eacute; dit.</p>
+
+<p>Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au
+sujet de ma mise en libert&eacute;, et enfin le refus qu'avait fait son valet
+de l'accompagner, quand je le lui avais mand&eacute; et les encouragements que
+son ma&icirc;tre lui avait donn&eacute;s l&agrave;-dessus; comment enfin il avait frapp&eacute; le
+commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai d&eacute;j&agrave; racont&eacute;.</p>
+
+<p>Le juge ensuite &eacute;couta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment
+fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent
+journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur &eacute;tait facile de
+se tromper et que lorsqu'il avait d&eacute;couvert son erreur, il avait voulu
+me rel&acirc;cher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu
+&agrave; dire, sinon qu'il pr&eacute;tendit que les autres lui avaient dit que j'&eacute;tais
+vraiment la personne.</p>
+
+<p>Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'&eacute;tais
+d&eacute;charg&eacute;e; qu'il &eacute;tait bien f&acirc;ch&eacute; que le compagnon du mercier eut mis si
+peu de discr&eacute;tion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une
+personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu
+l'injustice de me retenir ensuite, il &eacute;tait persuad&eacute; que j'eusse
+pardonn&eacute; le premier affront; que toutefois il n'&eacute;tait pas en son pouvoir
+de me donner r&eacute;paration autrement que par une r&eacute;primande publique qu'il
+leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que
+j'userais de telles m&eacute;thodes que m'indiquait la loi; que cependant il
+allait le lier par serment.</p>
+
+<p>Mais pour ce qui est de l'infraction &agrave; la paix commise par le compagnon,
+il me dit qu'il me donnerait satisfaction l&agrave;-dessus, puisqu'il
+l'enverrait &agrave; Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour
+m'avoir assaillie moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>En effet, il envoya cet homme &agrave; Newgate pour cet assaut, et son ma&icirc;tre
+donna caution, et puis nous part&icirc;mes; mais j'eus la satisfaction de voir
+la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant
+des pierres et de la boue dans les carrosses o&ugrave; ils &eacute;taient mont&eacute;s; et
+puis je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette bousculade, voici que je rentre &agrave; la maison et que je
+raconte l'affaire &agrave; ma gouvernante et elle se met &agrave; me rire &agrave; la figure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous donna tant de gaiet&eacute;? dis-je. Il n'y a pas lieu de
+rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure
+que j'ai &eacute;t&eacute; bien secou&eacute;e et effray&eacute;e aussi par une bande de vilains
+coquins.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance
+que tu as; voil&agrave; un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite
+de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au
+mercier 500&pound; de dommages-int&eacute;r&ecirc;ts sans compter ce que tu tireras du
+compagnon.</p>
+
+<p>J'avais d'autres pens&eacute;es l&agrave;-dessus qu'elle; et surtout &agrave; cause que
+j'avais donn&eacute; mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom &eacute;tait si
+bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux
+semblables, que si cette cause venait &agrave; &ecirc;tre jug&eacute;e publiquement, et
+qu'on e&ucirc;t l'id&eacute;e de faire enqu&ecirc;te sur mon nom, aucune cour ne
+m'accorderait de dommages, ayant la r&eacute;putation d'une personne de tel
+caract&egrave;re. Cependant je fus oblig&eacute;e de commencer un proc&egrave;s en forme, et
+en cons&eacute;quence ma gouvernante me d&eacute;couvrit un homme de confiance pour le
+mener, &eacute;tant un avou&eacute; qui faisait de tr&egrave;s bonnes affaires et qui avait
+bonne r&eacute;putation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle e&ucirc;t
+employ&eacute; quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je
+n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en co&ucirc;ta finalement au
+mercier 200&pound; et plus, avec un souper qu'il fut forc&eacute; de nous offrir
+par-dessus le march&eacute;, &agrave; ma gouvernante, &agrave; l'avocat et &agrave; moi.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas longtemps apr&egrave;s que l'affaire avec le mercier fut arrang&eacute;e
+que je sortis dans un &eacute;quipage bien diff&eacute;rent de tous ceux o&ugrave; j'avais
+paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus
+grossiers et les plus m&eacute;prisables que je pus trouver, et j'errai &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;, &eacute;piant et guettant &agrave; toutes les portes et fen&ecirc;tres que j'approchai;
+et en v&eacute;rit&eacute; j'&eacute;tais en une telle condition maintenant que je savais
+aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur
+naturelle de la salet&eacute; et des haillons; j'avais &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e nettement et
+strictement et ne pouvais point &ecirc;tre autre en quelque &eacute;tat que je fusse,
+de sorte que ce me fut le d&eacute;guisement le plus d&eacute;plaisant que jamais je
+portai. Je me dis tout &agrave; l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car
+c'&eacute;tait un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je
+pensai que chacun me regard&acirc;t comme s'il e&ucirc;t peur que je m'approchasse,
+de crainte que je ne lui &ocirc;tasse quelque chose ou peur de m'approcher de
+crainte que rien de moi ne pass&acirc;t sur lui. J'errai tout le soir la
+premi&egrave;re fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai &agrave; la maison,
+mouill&eacute;e, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et
+alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me co&ucirc;ter cher. Comme
+je me tenais &agrave; la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme &agrave;
+cheval qui descend &agrave; la porte et, voulant entrer dans la taverne, il
+appelle un des gar&ccedil;ons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez
+longtemps dans la taverne et le gar&ccedil;on entendit son ma&icirc;tre qui
+l'appelait, et pensant qu'il f&ucirc;t f&acirc;ch&eacute; et me voyant debout pr&egrave;s de lui,
+m'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que
+j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emm&egrave;ne tranquillement et le
+conduis &agrave; ma gouvernante.</p>
+
+<p>&Ccedil;'aurait &eacute;t&eacute; l&agrave; une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais
+jamais pauvre voleur ne f&ucirc;t plus embarrass&eacute; de savoir ce qu'il fallait
+faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute
+confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette
+b&ecirc;te: l'envoyer &agrave; une &eacute;table &eacute;tait insens&eacute;, car il &eacute;tait certain qu'avis
+en serait donn&eacute; dans la gazette avec la description du cheval, de sorte
+que nous n'oserions pas aller le reprendre.</p>
+
+<p>Tout le rem&egrave;de que nous trouv&acirc;mes &agrave; cette malheureuse aventure fut de
+mener le cheval dans une h&ocirc;tellerie et d'envoyer un billet par un
+commissaire &agrave; la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui
+avait &eacute;t&eacute; perdu &agrave; telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on
+pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant
+men&eacute; par la rue et incapable de le reconduire l'avait laiss&eacute; l&agrave;. Nous
+aurions pu attendre que le propri&eacute;taire e&ucirc;t fait publier et offrir une
+r&eacute;compense: mais nous n'os&acirc;mes pas nous aventurer &agrave; la recevoir.</p>
+
+<p>Ce fut donc l&agrave; un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et
+rien n'y fut gagn&eacute;, et je me sentis exc&eacute;d&eacute;e de sortir en haillons de
+mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en
+tirai des pressentiments mena&ccedil;ants.</p>
+
+<p>Tandis que j'&eacute;tais en ce d&eacute;guisement, je rencontrai une soci&eacute;t&eacute; de gens
+de la pire esp&egrave;ce que j'aie jamais fr&eacute;quent&eacute;e, et je vins &agrave; conna&icirc;tre un
+peu leurs fa&ccedil;ons. C'&eacute;taient des faux-monnayeurs, et ils me firent de
+tr&egrave;s bonnes offres pour ce qui &eacute;tait du profit, mais la partie o&ugrave; ils
+voulaient que je m'embarquasse &eacute;tait la plus dangereuse, je veux dire le
+fa&ccedil;onnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse &eacute;t&eacute; prise,
+j'eusse rencontr&eacute; mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse &eacute;t&eacute;
+br&ucirc;l&eacute;e &agrave; mort, attach&eacute;e au poteau: si bien que, malgr&eacute; qu'en apparence
+je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes
+d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il
+est vrai que si j'eusse &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement une mendiante ou d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e ainsi
+que lorsque je d&eacute;butai, je me fusse peut-&ecirc;tre jointe &agrave; eux car se
+soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais &agrave;
+pr&eacute;sent telle n'&eacute;tait pas ma condition, au moins ne voulais-je point
+courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pens&eacute;e d'&ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;e
+au poteau jetait la terreur jusque dans mon &acirc;me, me gelait le sang et me
+donnait les vapeurs &agrave; un tel degr&eacute; que je n'y pouvais penser sans
+trembler.</p>
+
+<p>Ceci mit fin en m&ecirc;me temps &agrave; mon d&eacute;guisement, car malgr&eacute; que leur offre
+me d&eacute;pl&ucirc;t, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et
+promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si
+je les eusse vus sans accepter, et malgr&eacute; que j'eusse refus&eacute; avec les
+plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent &eacute;t&eacute;
+bien pr&egrave;s de m'assassiner pour &ecirc;tre s&ucirc;rs de leur affaire et avoir de la
+tranquillit&eacute;, comme ils disent; quelle sorte de tranquillit&eacute;, ceux-l&agrave; le
+jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent &ecirc;tre
+tranquilles qui en assassinent d'autres pour &eacute;chapper au danger.</p>
+
+<p>Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les
+aventures qu'elle faisait et avec succ&egrave;s, sur le bord de l'eau, et je me
+joignais &agrave; elle, et nous men&acirc;mes assez bien nos affaires. Un jour nous
+v&icirc;nmes parmi des Hollandais &agrave; Sainte-Catherine, o&ugrave; nous all&acirc;mes sous
+couleur d'acheter des effets qui avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;barqu&eacute;s secr&egrave;tement. Je
+fus deux ou trois fois en une maison o&ugrave; nous v&icirc;mes bonne quantit&eacute; de
+marchandises prohib&eacute;es, et une fois ma camarade emporta trois pi&egrave;ces de
+soie noire de Hollande, qui se trouv&egrave;rent de bonne prise, et j'en eus ma
+part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus
+trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie,
+car on m'y avait vue si souvent qu'on commen&ccedil;ait &agrave; se douter de quelque
+chose.</p>
+
+<p>Voil&agrave; qui me d&eacute;concerta un peu, et je r&eacute;solus de me pousser de c&ocirc;t&eacute; ou
+d'autre, car je n'&eacute;tais point accoutum&eacute;e &agrave; rentrer si souvent sans
+aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai
+&agrave; l'autre bout de la ville. Je passai &agrave; travers l'Exchange dans le
+Strand, mais n'avais point d'id&eacute;e d'y rien trouver, quand soudain je vis
+un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les
+autres, debout et regardant du m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;; et qu'&eacute;tait-ce, sinon quelque
+grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine
+allait venir. Je me portai tout pr&egrave;s du c&ocirc;t&eacute; d'une boutique, le dos
+tourn&eacute; au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les
+yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait &agrave; des dames
+qui se trouvaient pr&egrave;s de moi, le boutiquier et sa servante se
+trouv&egrave;rent si occup&eacute;s &agrave; regarder pour voir qui allait venir et dans
+quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet
+de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la
+modiste paya assez cher pour avoir bay&eacute; &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;cartai de la boutique comme repouss&eacute;e par la presse; et me m&ecirc;lant
+&agrave; la foule, je sortis &agrave; l'autre porte de l'Exchange et ainsi d&eacute;campai
+avant qu'on s'aper&ccedil;&ucirc;t que la dentelle avait disparu, et &agrave; cause que je
+ne voulais pas &ecirc;tre suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai.
+J'avais &agrave; peine ferm&eacute; les porti&egrave;res du carrosse que je vis la fille du
+marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant
+dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas &laquo;au
+voleur&raquo;parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots&raquo;
+&laquo;vol&eacute;&raquo; et &laquo;dentelles&raquo; deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre
+les mains et courir &ccedil;&agrave; et l&agrave; les yeux &eacute;gar&eacute;s comme une hors du sens. Le
+cocher qui m'avait prise montait sur son si&egrave;ge, mais n'&eacute;tait pas tout &agrave;
+fait mont&eacute;, et les chevaux n'avaient pas encore boug&eacute;, de sorte que
+j'&eacute;tais terriblement inqui&egrave;te et je pris le paquet de dentelles, toute
+pr&ecirc;te &agrave; le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par
+devant, justement derri&egrave;re le cocher, mais &agrave; ma grande joie, en moins
+d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est &agrave; savoir aussit&ocirc;t
+que le cocher fut mont&eacute; et eut parl&eacute; &agrave; ses chevaux, de sorte qu'il
+partit et j'emportai mon butin qui valait pr&egrave;s de vingt livres.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant dans une bonne condition, en v&eacute;rit&eacute;, si j'eusse connu
+le moment o&ugrave; il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que
+j'&eacute;tais la plus riche dans le m&eacute;tier en Angleterre; et je crois bien que
+je l'&eacute;tais: 700&pound; d'argent, outre des habits, des bagues, quelque
+vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout vol&eacute;, car j'avais fait
+d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si m&ecirc;me maintenant
+j'avais &eacute;t&eacute; touch&eacute;e par la gr&acirc;ce du repentir, j'aurais encore eu le
+loisir de r&eacute;fl&eacute;chir sur mes folies et de faire quelque r&eacute;paration; mais
+la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait
+&eacute;tait encore &agrave; venir; et je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de faire mes sorties,
+comme je disais maintenant, non plus qu'au jour o&ugrave; c'&eacute;tait mon extr&eacute;mit&eacute;
+vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.</p>
+
+<p>Un jour je mis de tr&egrave;s beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne
+se pr&eacute;senta jusqu'&agrave; ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis
+abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi
+les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze
+ou treize ans, et elle avait une s&oelig;ur, comme je supposai, pr&egrave;s d'elle,
+qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une
+belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles &eacute;taient
+accompagn&eacute;es d'un laquais en livr&eacute;e; mais comme il n'est pas d'usage que
+les laquais marchent derri&egrave;re les dames dans le Mail, ainsi je notai que
+le laquais s'arr&ecirc;ta comme elles entraient dans le Mail, et l'a&icirc;n&eacute;e des
+s&oelig;urs lui parla pour lui ordonner d'&ecirc;tre l&agrave; sans faute quand elles
+retourneraient.</p>
+
+<p>Quand je l'entendis cong&eacute;dier son valet de pied, je m'avan&ccedil;ai vers lui
+et lui demandai quelle petite dame c'&eacute;tait l&agrave;, et je bavardai un peu
+avec lui, disant que c'&eacute;tait une bien jolie enfant qui &eacute;tait avec elle,
+et combien l'a&icirc;n&eacute;e aurait bonnes fa&ccedil;ons et tenue modeste: comme elle
+aurait l'air d'une petite femme; comme elle &eacute;tait s&eacute;rieuse; et
+l'imb&eacute;cile ne tarda pas &agrave; me dire qui elle &eacute;tait, que c'&eacute;tait la fille
+a&icirc;n&eacute;e de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune,
+que sa m&egrave;re n'&eacute;tait pas encore arriv&eacute;e en ville, mais qu'elle &eacute;tait avec
+lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment
+d'autres d&eacute;tails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme
+de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-m&ecirc;me; et
+que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que
+chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais fort bien v&ecirc;tue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si
+bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la m&ecirc;me ligne que
+cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au
+moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son
+nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des
+nouvelles de son p&egrave;re; quand madame sa m&egrave;re allait venir en ville, et
+comment elle allait.</p>
+
+<p>Je lui parlai si famili&egrave;rement de toute sa famille qu'elle ne put mais
+que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai
+comment il se faisait qu'elle f&ucirc;t sortie sans Mme Chime (c'&eacute;tait le nom
+de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui &eacute;tait sa
+s&oelig;ur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa
+s&oelig;ur; quelle belle petite dame c'&eacute;tait, et lui demandai si elle avait
+appris le fran&ccedil;ais et mille telles petites choses, quand soudain
+survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui
+allait au Parlement.</p>
+
+<p>Les dames coururent toutes d'un c&ocirc;t&eacute; du Mail et j'aidai &agrave; milady &agrave; se
+tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle f&ucirc;t assez haut
+pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce
+temps je pris soin d'&ocirc;ter si nettement sa montre d'or &agrave; lady Betty
+qu'elle ne s'aper&ccedil;ut point qu'elle lui manquait jusqu'&agrave; ce que la foule
+se f&ucirc;t &eacute;coul&eacute;e et qu'elle f&ucirc;t revenue dans le milieu du Mail.</p>
+
+<p>Je la quittai parmi la foule m&ecirc;me, et lui dis, comme en grande h&acirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re lady Betty, faites attention &agrave; votre petite s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse f&acirc;ch&eacute;e
+de m'en aller ainsi.</p>
+
+<p>La presse en telles occasions est vite pass&eacute;e, et l'endroit se vide
+sit&ocirc;t que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement
+et une forte pouss&eacute;e au moment m&ecirc;me que le roi passe: si bien qu'ayant
+l&acirc;ch&eacute; les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans
+que rien de f&acirc;cheux ne surv&icirc;nt, je continuai de me serrer parmi la
+foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant
+de la foule jusqu'&agrave; ce que j'arrivai au bout du Mail; l&agrave; le roi
+continuant vers le quartier des gardes &agrave; cheval, je m'en allai dans le
+passage qui &agrave; cette &eacute;poque traversait jusqu'&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de Haymarket;
+et l&agrave; je me payai un carrosse et je d&eacute;campai, et j'avoue que je n'ai pas
+encore tenu ma parole, c'est &agrave; savoir d'aller rendre visite &agrave; lady
+Betty.</p>
+
+<p>J'avais eu un instant l'id&eacute;e de me risquer &agrave; rester avec lady Betty,
+jusqu'&agrave; ce qu'elle s'aper&ccedil;&ucirc;t que sa montre &eacute;tait vol&eacute;e, et puis de
+m'&eacute;crier avec elle &agrave; haute voix et de la mener &agrave; son carrosse, et de
+monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle
+paraissait tant charm&eacute;e de moi et si parfaitement dup&eacute;e par l'aisance
+avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que
+je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de
+mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins &agrave;
+penser que, malgr&eacute; que l'enfant peut-&ecirc;tre n'e&ucirc;t aucun soup&ccedil;on, d'autres
+personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais
+d&eacute;couverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais
+d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aper&ccedil;ut que
+sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya
+son laquais &ccedil;&agrave; et l&agrave; pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant
+d&eacute;crite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que
+c'&eacute;tait la m&ecirc;me personne qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; causer si longtemps avec
+lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'&eacute;tais
+assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle p&ucirc;t arriver jusqu'&agrave;
+son laquais pour lui conter l'aventure.</p>
+
+<p>Je m'approche maintenant d'une nouvelle vari&eacute;t&eacute; de vie. Endurcie par une
+longue race de crime et un succ&egrave;s sans parall&egrave;le, je n'avais, ainsi que
+j'ai dit, aucune pens&eacute;e de laisser un m&eacute;tier, lequel, s'il fallait en
+juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la
+mis&egrave;re et la douleur.</p>
+
+<p>Ce fut le jour de la No&euml;l suivant, sur le soir, que pour achever une
+longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je
+trouverais sur mon chemin, quand passant pr&egrave;s d'un argentier qui
+travaillait dans Foster-Lane, je vis un app&acirc;t qui me tenta, et auquel
+une de ma profession n'e&ucirc;t su r&eacute;sister car il n'y avait personne dans la
+boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait &eacute;parse &agrave; la fen&ecirc;tre et
+pr&egrave;s de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait
+sur un c&ocirc;t&eacute; de la boutique.</p>
+
+<p>J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pi&egrave;ce
+d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun
+soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux
+individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait
+personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me
+demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.</p>
+
+<p>Je n'avais rien touch&eacute; dans la boutique, et ayant eu la lueur de
+quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de pr&eacute;sence d'esprit pour
+frapper tr&egrave;s fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais
+justement &agrave; haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.</p>
+
+<p>Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'&eacute;tais dans
+le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je pr&eacute;tendis
+avec beaucoup de hauteur que j'&eacute;tais entr&eacute;e pour acheter une
+demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'&eacute;tait un
+argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en
+fa&ccedil;onnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit &agrave; rire l&agrave;-dessus, et
+attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu &agrave; son voisin,
+qu'il affirma et jura que je n'&eacute;tais point entr&eacute;e pour acheter mais bien
+pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au ma&icirc;tre de la
+boutique, qu'on &eacute;tait all&eacute; chercher entre temps dans quelque lieu
+voisin, qu'il &eacute;tait inutile de faire un scandale, et de discuter l&agrave; sur
+l'affaire; que cet homme affirmait que j'&eacute;tais entr&eacute;e pour voler et
+qu'il fallait qu'il le prouv&acirc;t; que je d&eacute;sirais aller devant un
+magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commen&ccedil;ais &agrave; voir
+que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre et la ma&icirc;tresse de la boutique furent loin de se montrer aussi
+violents que l'homme d'en face; et le ma&icirc;tre me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne dame, il se peut que vous soyez entr&eacute;e dans ma boutique, pour
+autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce f&ucirc;t une
+chose dangereuse &agrave; vous que d'entrer dans une boutique telle que la
+mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si
+peu de justice &agrave; mon voisin, qui a montr&eacute; tant de pr&eacute;venance, que de ne
+point reconna&icirc;tre qu'il a eu raison sur sa part: malgr&eacute; qu'en somme je
+ne trouve pas que vous ayez tent&eacute; de prendre aucune chose, si bien qu'en
+v&eacute;rit&eacute; je ne sais trop que faire.</p>
+
+<p>Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait
+prouver contre moi quelque chose qui f&ucirc;t, je me soumettrais de bon
+c&oelig;ur, mais que sinon, j'attendais r&eacute;paration.</p>
+
+<p>Justement comme nous &eacute;tions dans ce d&eacute;bat, avec une grosse populace
+assembl&eacute;e devant la porte, voil&agrave; que passe sir T. B., &eacute;chevin de la cit&eacute;
+et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignit&eacute; d'entrer
+afin de d&eacute;cider le cas.</p>
+
+<p>Il faut rendre &agrave; l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec
+infiniment de justice et de mod&eacute;ration et l'homme qui avait travers&eacute; la
+rue pour m'arr&ecirc;ter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte
+col&egrave;re, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et
+je dis &agrave; Sa Dignit&eacute; que j'&eacute;tais &eacute;trang&egrave;re dans Londres, &eacute;tant
+nouvellement arriv&eacute;e du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je
+passais dans cette rue, et que j'&eacute;tais entr&eacute;e dans une boutique
+d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance
+grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en
+tirai, et lui dis que j'avais emport&eacute; cette cuiller afin d'acheter les
+pareilles neuves, pour compl&eacute;ter le service que j'avais &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frapp&eacute; du pied tr&egrave;s fort
+pour faire venir les gens et que j'avais appel&eacute; aussi &agrave; haute voix;
+qu'il &eacute;tait vrai qu'il y avait des pi&egrave;ces d'argenterie &eacute;parses dans la
+boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touch&eacute;
+aucune; qu'un individu &eacute;tait arriv&eacute; tout courant de la rue dans la
+boutique et m'avait empoign&eacute;e de furieuse mani&egrave;re, dans le moment que
+j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu r&eacute;ellement
+l'intention de rendre quelque service &agrave; son voisin, il aurait d&ucirc; se
+tenir &agrave; distance et m'&eacute;pier silencieusement pour voir si je touchais
+rien, et puis me prendre sur le fait.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est vrai, dit M. l'&eacute;chevin, et, se tournant vers l'homme qui
+m'avait arr&ecirc;t&eacute;e, il lui demanda s'il &eacute;tait vrai que j'eusse frapp&eacute; du
+pied. Il dit que oui, que j'avais frapp&eacute;, mais qu'il se pouvait que cela
+f&ucirc;t du fait de sa venue.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, dit l'&eacute;chevin, le reprenant de court, voici que vous vous
+contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle &eacute;tait dans
+la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait
+pas vu jusqu'au moment o&ugrave; vous &eacute;tiez venu sur elle.</p>
+
+<p>Or il &eacute;tait vrai que j'avais en partie le dos tourn&eacute; &agrave; la rue, mais
+pourtant mon affaire &eacute;tant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux
+tourn&eacute;s de tous les c&ocirc;t&eacute;s, ainsi avais-je r&eacute;ellement eu la lueur qu'il
+traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en f&ucirc;t point
+dout&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir entendu tout &agrave; plein, l'&eacute;chevin donna son opinion, qui
+&eacute;tait que son voisin s'&eacute;tait mis dans l'erreur, et que j'&eacute;tais
+innocente, et l'argentier y acquies&ccedil;a, ainsi que sa femme, et ainsi je
+fus rel&acirc;ch&eacute;e; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'&eacute;chevin dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais arr&ecirc;tez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers,
+j'aime &agrave; croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une
+cliente pour s'&ecirc;tre tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis sur-le-champ:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, j'ach&egrave;terai fort bien les cuillers, pour peu toutefois
+qu'elles s'apparient &agrave; la cuiller que j'ai l&agrave; et que j'ai apport&eacute;e comme
+mod&egrave;le.</p>
+
+<p>Et l'argentier m'en fit voir qui &eacute;taient de la fa&ccedil;on m&ecirc;me; si bien qu'il
+pesa les cuillers et la valeur en monta &agrave; trente-cinq shillings; de
+sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais pr&egrave;s de
+vingt guin&eacute;es, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi
+qu'il p&ucirc;t advenir, et j'y trouvai de l'utilit&eacute; en d'autres occasions
+tout autant qu'en celle-ci.</p>
+
+<p>Quand M. l'&eacute;chevin vit mon argent, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, &agrave; cette heure je suis bien persuad&eacute; qu'on vous a fait
+tort, et c'est pour cette raison que je vous ai pouss&eacute;e &agrave; acheter les
+cuillers et que je vous ai retenue jusqu'&agrave; ce que vous les eussiez
+achet&eacute;es; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous
+aurais soup&ccedil;onn&eacute;e de n'&ecirc;tre point entr&eacute;e dans cette boutique avec le
+dessein d'y acheter; car l'esp&egrave;ce de gens qui viennent aux fins dont on
+vous avait accus&eacute;e sont rarement g&ecirc;n&eacute;s par l'or qu'ils ont dans leurs
+poches, ainsi que je vois que vous en avez.</p>
+
+<p>Je souris et dis &agrave; Sa Dignit&eacute; que je voyais bien que je devais &agrave; mon
+argent quelque peu de sa faveur, mais que j'esp&eacute;rais qu'elle n'&eacute;tait
+point sans &ecirc;tre caus&eacute;e aussi par la justice qu'il m'avait rendue
+auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son
+opinion et qu'&agrave; cette heure il &eacute;tait intimement persuad&eacute; qu'on m'avait
+fait tort. Ainsi je parvins &agrave; me tirer d'une affaire o&ugrave; j'arrivai sur
+l'extr&ecirc;me bord de la destruction.</p>
+
+<p>Ce ne fut que trois jours apr&egrave;s que, nullement rendue prudente par le
+danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art
+o&ugrave; je m'&eacute;tais si longtemps employ&eacute;e, je m'aventurai dans une maison dont
+je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en
+v&eacute;rit&eacute;, sans &ecirc;tre aper&ccedil;ue, de deux pi&egrave;ces de soie &agrave; fleurs, de celle
+qu'on nomme brocart, tr&egrave;s riche. Ce n'&eacute;tait pas la boutique d'un
+mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une
+habitation priv&eacute;e, o&ugrave; demeurait, para&icirc;t-il, un homme qui vendait des
+marchandises destin&eacute;es aux tisserands pour merciers, sorte de courtier
+ou facteur de marchand.</p>
+
+<p>Pour abr&eacute;ger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par
+deux filles qui s'&eacute;lanc&egrave;rent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment
+que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arri&egrave;re, me
+fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur
+moi. Je les eusse pay&eacute;es de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le
+moyen: deux dragons enflamm&eacute;s n'eussent pas montr&eacute; plus de fureur; elles
+lac&eacute;r&egrave;rent mes habits, m'injuri&egrave;rent et hurl&egrave;rent, comme si elles
+eussent voulu m'assassiner; la ma&icirc;tresse de la maison arriva ensuite, et
+puis le ma&icirc;tre, et tous pleins d'insultes.</p>
+
+<p>Je donnai au ma&icirc;tre de bonnes paroles, lui dis que la porte &eacute;tait
+ouverte, que les choses &eacute;taient une tentation pour moi, que j'&eacute;tais
+pauvre, dans la d&eacute;tresse, et que la pauvret&eacute; &eacute;tait une chose &agrave; laquelle
+beaucoup de personnes ne pouvaient r&eacute;sister, et le suppliai avec des
+larmes d'avoir piti&eacute; de moi. La ma&icirc;tresse de la maison &eacute;tait &eacute;mue de
+compassion et incline &agrave; me laisser aller, et avait presque amen&eacute; son
+mari &agrave; y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les
+e&ucirc;t envoy&eacute;es, pour ramener un commissaire; sur quoi le ma&icirc;tre dit qu'il
+ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il
+pourrait &ecirc;tre lui-m&ecirc;me dans la peine s'il me rel&acirc;chait.</p>
+
+<p>La vue d'un commissaire en v&eacute;rit&eacute; me frappa, et je pensai enfoncer en
+terre; je tombai en p&acirc;moison, et en v&eacute;rit&eacute; ces gens pensaient que je
+fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son
+mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me rel&acirc;cher. Je lui offris
+de lui payer les deux pi&egrave;ces, quelle qu'en f&ucirc;t la valeur, quoique je ne
+les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les
+marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de
+me pers&eacute;cuter &agrave; mort, et de demander mon sang pour la seule tentative
+que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que
+je n'avais point forc&eacute; de portes, ni rien emport&eacute;; et quand j'arrivai
+devant le juge et que je plaidai l&agrave; sur ce que je n'avais rien forc&eacute;
+pour m'introduire, ni rien emport&eacute; au dehors, le juge fut enclin &agrave; me
+faire mettre en libert&eacute;; mais la premi&egrave;re vilaine coquine qui m'avait
+arr&ecirc;t&eacute;e ayant affirm&eacute; que j'&eacute;tais sur le point de m'en aller avec les
+&eacute;toffes, mais qu'elle m'avait arr&ecirc;t&eacute;e et tir&eacute;e en arri&egrave;re, le juge sans
+plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta &agrave;
+Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang m&ecirc;me se glace &agrave; la seule
+pens&eacute;e de ce nom: le lieu o&ugrave; tant de mes camarades avaient &eacute;t&eacute; enferm&eacute;es
+sous les verrous, et d'o&ugrave; elles avaient &eacute;t&eacute; tir&eacute;es pour marcher &agrave;
+l'arbre fatal; le lieu o&ugrave; ma m&egrave;re avait si profond&eacute;ment souffert, o&ugrave;
+j'avais &eacute;t&eacute; mise au monde, et d'o&ugrave; je n'esp&eacute;rais point de r&eacute;demption que
+par une mort inf&acirc;me; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps
+attendue, et qu'avec tant d'art et de succ&egrave;s j'avais si longtemps &eacute;vit&eacute;.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible
+de d&eacute;crire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et
+que je consid&eacute;rai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu
+abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus &agrave; songer
+qu'&agrave; quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extr&ecirc;me; le
+tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la
+puanteur et la salet&eacute;, et toutes les affreuses choses d'affliction que
+j'y voyais s'unissaient pour faire para&icirc;tre que ce lieu fut un embl&egrave;me
+de l'enfer lui-m&ecirc;me, et en quelque sorte sa porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours apr&egrave;s que je
+fus entr&eacute;e dans ce mis&eacute;rable lieu: et durant quelque temps j'eusse &eacute;t&eacute;
+bien heureuse d'y mourir, malgr&eacute; que je ne consid&eacute;rasse point non plus
+la mort ainsi qu'il le faudrait; en v&eacute;rit&eacute;, rien ne pouvait &ecirc;tre plus
+empli d'horreur pour mon imagination que le lieu m&ecirc;me: rien ne m'&eacute;tait
+plus odieux que la soci&eacute;t&eacute; qui s'y trouvait. Oh! si j'avais &eacute;t&eacute; envoy&eacute;e
+en aucun lieu de l'univers, et point &agrave; Newgate, je me fusse estim&eacute;e
+heureuse!</p>
+
+<p>Et puis comme les mis&eacute;rables endurcies qui &eacute;taient l&agrave; avant moi
+triomph&egrave;rent sur moi! Quoi! Mme Flanders &agrave; Newgate, enfin! quoi, Mme
+Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient
+que le diable m'e&ucirc;t aid&eacute;e, disaient-elles, pour avoir r&eacute;gn&eacute; si
+longtemps; elles m'attendaient l&agrave; depuis bien des ann&eacute;es,
+disaient-elles, et &eacute;tais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient
+d'excr&eacute;ments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu,
+et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage,
+d'avoir le c&oelig;ur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses
+n'iraient peut-&ecirc;tre pas si mal que je le craignais et autres paroles
+semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient &agrave; ma
+sant&eacute;; mais mettaient le tout &agrave; mon compte; car elles me disaient que je
+ne faisais que d'arriver au coll&egrave;ge, comme elles l'appelaient, et que,
+s&ucirc;r, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient
+point.</p>
+
+<p>Je demandai &agrave; l'une de cette bande depuis combien de temps elle &eacute;tait
+l&agrave;. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait
+paru quand elle y &eacute;tait entr&eacute;e d'abord. Juste comme il me paraissait
+maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait
+qu'elle f&ucirc;t en enfer; et je crois bien encore que j'y suis,
+ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente
+plus l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, dis-je, que vous n'&ecirc;tes point en danger de ce qui va
+suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis
+condamn&eacute;e, sentence rendue; seulement j'ai plaid&eacute; mon ventre; mais je ne
+suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examin&eacute;e, et je
+m'attends &agrave; &ecirc;tre rappel&eacute;e &agrave; la prochaine session.</p>
+
+<p>Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu
+r&eacute;pit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte,
+ou que si elle l'a &eacute;t&eacute;, elle a accouch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dis-je, et vous n'&ecirc;tes pas plus soucieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; &agrave; quoi cela sert-il d'&ecirc;tre
+triste? Si je suis pendue, je ne serai plus l&agrave;, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; qu'elle se d&eacute;tourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle
+s'en va, le refrain suivant de Newgate:</p>
+
+
+<p class='stret noindent'>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tortouse balance,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Ma panse qui danse,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Un coup de cloche au clocheton,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et c'est la fin de Jeanneton.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas
+si noir qu'on le peint; car en v&eacute;rit&eacute; nulles couleurs ne sauraient
+repr&eacute;senter vivement ce lieu de Newgate, et nulle &acirc;me le concevoir
+proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut
+devenir par degr&eacute;s si naturel, et non seulement tol&eacute;rable, mais encore
+agr&eacute;able, voil&agrave; une chose inintelligible sauf &agrave; ceux qui en ont fait
+l'exp&eacute;rience, ainsi que j'ai fait.</p>
+
+<p>La m&ecirc;me nuit que je fus envoy&eacute;e &agrave; Newgate, j'en fis passer la nouvelle &agrave;
+ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et
+qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au
+dedans.</p>
+
+<p>Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me
+rassurer, mais elle vit bien que c'&eacute;tait en vain. Toutefois, comme elle
+disait, plier sous le poids n'&eacute;tait qu'augmenter le poids; elle
+s'appliqua aussit&ocirc;t &agrave; toutes les m&eacute;thodes propres &agrave; en emp&ecirc;cher les
+effets que nous craignions, et d'abord elle d&eacute;couvrit les deux coquines
+enflamm&eacute;es qui m'avaient surprise; elle t&acirc;cha &agrave; les gagner, &agrave; les
+persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens
+imaginables pour &eacute;viter une poursuite; elle offrit &agrave; une de ces filles
+100&pound; pour quitter sa ma&icirc;tresse et ne pas compara&icirc;tre contre moi; mais
+elle ne f&ucirc;t si r&eacute;solue, que malgr&eacute; qu'elle ne f&ucirc;t que fille servante &agrave;
+3&pound; de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle
+e&ucirc;t refus&eacute;, ainsi que le crut ma gouvernante, quand m&ecirc;me elle lui e&ucirc;t
+offert 500&pound;. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point
+la duret&eacute; de la premi&egrave;re et parut parfois encline &agrave; montrer quelque
+piti&eacute;; mais l'autre cr&eacute;ature la sermonna, et ne voulut pas tant que la
+laisser parler &agrave; ma gouvernante, mais mena&ccedil;a mon amie de la faire
+prendre pour corruption de t&eacute;moins.</p>
+
+<p>Puis elle s'adressa au ma&icirc;tre, c'est &agrave; savoir &agrave; l'homme dont les
+marchandises avaient &eacute;t&eacute; vol&eacute;es, et particuli&egrave;rement &agrave; sa femme, qui
+avait &eacute;t&eacute; encline d'abord &agrave; prendre quelque piti&eacute; de moi; elle trouva
+que la femme &eacute;tait la m&ecirc;me encore, mais que l'homme all&eacute;guait qu'il
+&eacute;tait forc&eacute; de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en
+justice.</p>
+
+<p>Ma gouvernante s'offrit &agrave; trouver des amis qui feraient &ocirc;ter sa
+reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il
+ne fut pas possible de le convaincre qu'il y e&ucirc;t aucun salut pour lui au
+monde, sinon de compara&icirc;tre contre moi; si bien que j'allais avoir
+contre moi trois t&eacute;moins &agrave; charge sur le fait m&ecirc;me, le ma&icirc;tre et ses
+deux servantes; c'est-&agrave;-dire que j'&eacute;tais aussi certaine d'encourir la
+peine de mort que je l'&eacute;tais de vivre &agrave; cette heure et que je n'avais
+rien &agrave; faire qu'&agrave; me pr&eacute;parer &agrave; mourir.</p>
+
+<p>Je passai l&agrave; bien des jours dans la plus extr&ecirc;me horreur: j'avais la
+mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais &agrave; rien nuit et
+jour qu'&agrave; des gibets et &agrave; des cordes, mauvais esprits et d&eacute;mons; il est
+impossible d'exprimer combien j'&eacute;tais harass&eacute;e entre les affreuses
+appr&eacute;hensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me
+reprochait mon horrible vie pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu &agrave; sa fa&ccedil;on;
+mais tout son discours divin se portait &agrave; me faire avouer mon crime,
+comme il le nommait (malgr&eacute; qu'il ne s&ucirc;t pas pourquoi j'&eacute;tais l&agrave;), &agrave;
+d&eacute;couvrir enti&egrave;rement ce que j'avais fait, et autres choses semblables,
+sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si
+loin de toucher le propos m&ecirc;me que je n'en eus aucune mani&egrave;re de
+consolation; et puis d'observer la pauvre cr&eacute;ature me pr&ecirc;cher le matin
+confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi,
+voil&agrave; qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me
+donner la naus&eacute;e, et son &oelig;uvre aussi, par degr&eacute;s, &agrave; cause de l'homme
+qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer
+davantage.</p>
+
+<p>Je ne sais comment cela se fit, mais gr&acirc;ce aux infatigables efforts de
+ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation port&eacute;e contre moi
+&agrave; la premi&egrave;re session, je veux dire au grand jury, &agrave; Guildhall, si bien
+que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute
+c'est ce que j'aurais d&ucirc; regarder comme autant de temps qui m'&eacute;tait
+donn&eacute; pour r&eacute;fl&eacute;chir sur ce qui &eacute;tait pass&eacute;, et me pr&eacute;parer &agrave; ce qui
+allait venir; j'aurais d&ucirc; estimer que c'&eacute;tait un r&eacute;pit destin&eacute; au
+repentir et l'avoir employ&eacute; ainsi, mais c'est ce qui n'&eacute;tait pas en moi.
+J'&eacute;tais f&acirc;ch&eacute;e, comme avant, d'&ecirc;tre &agrave; Newgate, mais je donnais peu de
+marques de repentir.</p>
+
+<p>Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui
+p&eacute;trifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse
+s'&eacute;goutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de
+limiers d'enfer eut sur moi la m&ecirc;me op&eacute;ration commune que sur les
+autres; je muai en pierre; je devins premi&egrave;rement insensible et stupide,
+puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune
+d'elles; en somme j'arrivai &agrave; me plaire naturellement et &agrave; m'accommoder
+&agrave; ce lieu, autant en v&eacute;rit&eacute; que si j'y fusse n&eacute;e.</p>
+
+<p>Il est &agrave; peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer au point que de rendre plaisant et agr&eacute;able ce qui en soi est
+la plus compl&egrave;te mis&egrave;re. Voil&agrave; une condition telle que je crois qu'il
+est &agrave; peine possible d'en citer une pire; j'&eacute;tais malheureuse avec un
+raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que
+moi, avait de la vie, de la sant&eacute;, et de l'argent pour s'aider.</p>
+
+<p>J'avais sur moi un poids de crime qui e&ucirc;t suffi &agrave; abattre toute cr&eacute;ature
+qui e&ucirc;t gard&eacute; le moindre pouvoir de r&eacute;flexion, ou qui e&ucirc;t encore quelque
+sentiment du bonheur en cette vie ou de la mis&egrave;re en l'autre: j'avais eu
+d'abord quelque remords, en v&eacute;rit&eacute;, mais point de repentir; je n'avais
+maintenant ni remords ni repentir. J'&eacute;tais accus&eacute;e d'un crime dont la
+punition &eacute;tait la mort; la preuve &eacute;tait si manifeste que je n'avais
+point lieu m&ecirc;me de plaider &laquo;non coupable&raquo;; j'avais le renom d'une
+vieille d&eacute;linquante, si bien que je n'avais rien &agrave; attendre que la mort;
+ni n'avais-je moi-m&ecirc;me aucune pens&eacute;e d'&eacute;chapper et cependant j'&eacute;tais
+poss&eacute;d&eacute;e par une &eacute;trange l&eacute;thargie d'&acirc;me; je n'avais en moi ni trouble,
+ni appr&eacute;hensions, ni douleur; la premi&egrave;re surprise &eacute;tait pass&eacute;e;
+j'&eacute;tais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien
+plus, ma conscience, &eacute;taient tout endormis: mon cours de vie pendant
+quarante ans avait &eacute;t&eacute; une horrible complication de vice, de
+prostitution, d'adult&egrave;re, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot,
+j'avais pratiqu&eacute; tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'&acirc;ge de
+dix-huit ans ou environ jusqu'&agrave; soixante; et pourtant je n'avais point
+de sens de ma condition, ni de pens&eacute;e du ciel ni de l'enfer, du moins
+qui all&acirc;t plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point
+ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le
+c&oelig;ur de demander la merci de Dieu, ni en v&eacute;rit&eacute; d'y penser. Et je crois
+avoir donn&eacute; ici une br&egrave;ve description de la plus compl&egrave;te mis&egrave;re sur
+terre.</p>
+
+<p>Toutes mes pens&eacute;es terrifiantes &eacute;taient pass&eacute;es; les horreurs du lieu
+m'&eacute;taient devenues famili&egrave;res; je n'&eacute;prouvais pas plus de malaise par le
+tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte;
+en un mot, j'&eacute;tais devenue un simple gibier de Newgate, aussi m&eacute;chant et
+grossier que tout autre; oui, et j'avais &agrave; peine retenu l'habitude et
+coutume de bonnes fa&ccedil;ons et mani&egrave;res qui jusque-l&agrave; avait &eacute;t&eacute; r&eacute;pandue
+dans toute ma conversation; si compl&egrave;tement &eacute;tais-je d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e et
+poss&eacute;d&eacute;e par la corruption que je n'&eacute;tais pas plus la m&ecirc;me chose que
+j'avais &eacute;t&eacute;, que si je n'eusse jamais &eacute;t&eacute; autrement que ce que j'&eacute;tais
+maintenant.</p>
+
+<p>Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre
+surprise soudaine qui me rappela un peu &agrave; cette chose qu'on nomme
+douleur, et dont en v&eacute;rit&eacute; auparavant j'avais commenc&eacute; &agrave; passer le sens.
+On me raconta une nuit qu'il avait &eacute;t&eacute; apport&eacute; en prison assez tard dans
+la nuit derni&egrave;re trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol
+quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'&eacute;tait l&agrave;) et qui avaient
+&eacute;t&eacute; poursuivis jusqu'&agrave; Uxbrige par les gens de la campagne, et l&agrave; pris
+apr&egrave;s une courageuse r&eacute;sistance, o&ugrave; beaucoup des paysans avaient &eacute;t&eacute;
+bless&eacute;s et quelques-uns tu&eacute;s.</p>
+
+<p>On ne sera point &eacute;tonn&eacute; que nous, les prisonni&egrave;res, nous fussions toutes
+assez d&eacute;sireuses de voir ces braves gentilshommes hupp&eacute;s, dont on disait
+que leurs pareils ne s'&eacute;taient point rencontr&eacute;s encore, d'autant qu'on
+pr&eacute;tendait que le matin ils seraient transf&eacute;r&eacute;s dans le pr&eacute;au, ayant
+donn&eacute; de l'argent au grand ma&icirc;tre de la prison afin qu'on leur accord&acirc;t
+la libert&eacute; de ce meilleur s&eacute;jour. Nous donc, les femmes, nous nous m&icirc;mes
+sur leur chemin, afin d'&ecirc;tre s&ucirc;res de les voir; mais rien ne peut
+exprimer la surprise et la stupeur o&ugrave; je fus jet&eacute;e quand je vis le
+premier homme qui sortit, et que je reconnus pour &ecirc;tre mon mari du
+Lancashire, le m&ecirc;me avec qui j'avais v&eacute;cu si bravement &agrave; Dunstable, et
+le m&ecirc;me que j'avais vu ensuite &agrave; Brickhill, lors de mon mariage avec mon
+dernier mari, ainsi que j'ai dit.</p>
+
+<p>Je fus comme &eacute;tonn&eacute;e &agrave; cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que
+faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus
+pour l'instant; je quittai ma soci&eacute;t&eacute; et me retirai autant qu'il est
+possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment
+pendant longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Affreuse cr&eacute;ature que je suis, m'&eacute;criai-je, combien de pauvres gens
+ai-je rendus malheureux! combien de mis&eacute;rables d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s ai-je envoy&eacute;s
+jusque chez le diable!</p>
+
+<p>Je pla&ccedil;ai tout &agrave; mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il
+m'avait dit &agrave; Chester qu'il &eacute;tait ruin&eacute; par notre alliance et que ses
+fortunes &eacute;taient faites d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es &agrave; cause de moi; car, pensant que
+j'eusse &eacute;t&eacute; une fortune, il s'&eacute;tait enfonc&eacute; dans la dette plus avant
+qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait &agrave; l'arm&eacute;e et porterait
+le mousquet, ou qu'il ach&egrave;terait un cheval pour faire un tour, comme il
+disait; et malgr&eacute; que je ne lui eusse jamais dit que j'&eacute;tais une fortune
+et que je ne l'eusse pas proprement dup&eacute; moi-m&ecirc;me, cependant j'avais
+encourag&eacute; la fausse id&eacute;e qu'il s'&eacute;tait faite, et ainsi &eacute;tais-je la cause
+originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que
+m'enfoncer plus avant dans mes pens&eacute;es et me donner de plus fortes
+r&eacute;flexions que tout ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; jusqu'ici; je me lamentais
+nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il &eacute;tait le capitaine de la
+bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le
+Fermier d'Or n'&eacute;taient que des niais aupr&egrave;s de lui; qu'il serait
+s&ucirc;rement pendu, quand il ne d&ucirc;t pas rester d'autres hommes apr&egrave;s lui
+dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour t&eacute;moigner contre
+lui.</p>
+
+<p>Je fus noy&eacute;e dans la douleur que j'&eacute;prouvais; ma propre condition ne me
+donnait point de souci, si je la comparais &agrave; celle-ci, et je m'accablais
+de reproches &agrave; son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa
+ruine d'un tel train que je ne go&ucirc;tais plus rien comme avant et que les
+premi&egrave;res r&eacute;flexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais
+commenc&egrave;rent &agrave; me revenir; et &agrave; mesure que ces choses revenaient, mon
+horreur de ce lieu et de la mani&egrave;re dont on y vivait me revint ainsi; en
+somme je fus parfaitement chang&eacute;e et je devins une autre personne.</p>
+
+<p>Tandis que j'&eacute;tais sous ces influences de douleur pour lui, je fus
+avertie qu'&agrave; la prochaine session je serais cit&eacute;e devant le grand jury,
+et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilit&eacute; avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; touch&eacute;e; la mis&eacute;rable hardiesse d'esprit que j'avais acquise
+s'affaissa et une conscience coupable commen&ccedil;a de se r&eacute;pandre dans tous
+mes sens. En un mot, je me mis &agrave; penser; et de penser, en v&eacute;rit&eacute;, c'est
+un vrai pas d'avanc&eacute;e de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette
+humeur d'&acirc;me, dont j'ai tant parl&eacute;, n'&eacute;tait que privation de pens&eacute;e;
+celui qui est rendu &agrave; sa pens&eacute;e est rendu &agrave; lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t que j'eus commenc&eacute;, dis-je, de penser, la premi&egrave;re chose qui me
+vint &agrave; l'esprit &eacute;clata en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vais-je devenir? Je vais &ecirc;tre condamn&eacute;e, s&ucirc;rement; et
+apr&egrave;s, il n'y a rien que la mort. Je n'ai point d'amis; que vais-je
+faire? Je serai s&ucirc;rement condamn&eacute;e! Mon Dieu, ayez piti&eacute; de moi, que
+vais-je devenir?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une morne pens&eacute;e, direz-vous, pour la premi&egrave;re, depuis si
+longtemps qui avait jailli dans mon &acirc;me en cette fa&ccedil;on; et pourtant ceci
+m&ecirc;me n'&eacute;tait que frayeur de ce qui allait venir; il n'y avait pas l&agrave;
+dedans un seul mot de sinc&egrave;re repentir. Cependant, j'&eacute;tais affreusement
+d&eacute;prim&eacute;e, et inconsol&eacute;e &agrave; un point extr&ecirc;me; et comme je n'avais nulle
+amie &agrave; qui confier mes pens&eacute;es de d&eacute;tresse, elles me pesaient si
+lourdement, qu'elles me jetaient plusieurs fois par jour dans des
+p&acirc;moisons, et crises de nerfs. Je fis demander ma vieille gouvernante,
+qui, pour lui rendre justice, agit en fid&egrave;le amie; elle ne laissa point
+de pierre qu'elle ne retourna pour emp&ecirc;cher le grand jury de dresser
+l'acte d'accusation; elle alla trouver plusieurs membres du jury, leur
+parla, et s'effor&ccedil;a de les remplir de dispositions favorables, &agrave; cause
+que rien n'avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;, et qu'il n'y avait point eu de maison
+forc&eacute;e, etc. Mais rien n'y faisait; les deux filles pr&ecirc;taient serment
+sur le fait, et le jury trouva lieu d'accusation de vol de maison, c'est
+&agrave; savoir, de f&eacute;lonie et bris de cl&ocirc;ture.</p>
+
+<p>Je tombai &eacute;vanouie quand on m'en porta la nouvelle, et quand je revins &agrave;
+moi, je pensai mourir sous ce faix. Ma gouvernante se montra pour moi
+comme une vraie m&egrave;re; elle s'apitoya sur moi, pleura avec moi et pour
+moi; mais elle ne pouvait m'aider; et pour ajouter &agrave; toute cette
+terreur, on ne faisait que dire par toute la prison que ma mort &eacute;tait
+assur&eacute;e; je les entendais fort bien en parler souvent entre elles, et je
+les voyais hocher la t&ecirc;te et dire qu'elles en &eacute;taient bien f&acirc;ch&eacute;es, et
+autres choses semblables, comme il est d'usage en ce lieu; mais pourtant
+aucune n'&eacute;tait venue me dire ses pens&eacute;es jusqu'enfin un des gardiens
+vint &agrave; moi priv&eacute;ment et dit avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame Flanders, vous allez &ecirc;tre jug&eacute;e vendredi (et nous
+&eacute;tions au mercredi); qu'avez-vous l'intention de faire?</p>
+
+<p>Je devins blanche comme un linge et dis:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait ce que je ferai; pour ma part, je ne sais que faire.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; quoi, dit-il, je ne veux point vous flatter; il faudrait vous
+pr&eacute;parer &agrave; la mort, car je doute que vous serez condamn&eacute;e, et comme vous
+&ecirc;tes vieille d&eacute;linquante, m'est avis que vous trouverez bien peu de
+merci. On dit, ajouta-t-il, que votre cas est tr&egrave;s clair, et que les
+t&eacute;moins vous chargent de fa&ccedil;on si positive, qu'il n'y a point &agrave; y
+r&eacute;sister.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un coup &agrave; percer les entrailles m&ecirc;mes d'une qui, comme moi,
+&eacute;tait pli&eacute;e sous un tel fardeau, et je ne pus prononcer une parole,
+bonne ou mauvaise pendant longtemps; enfin j'&eacute;clatai en sanglots et je
+lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il faut faire? dit-il. Il faut faire chercher un ministre, pour
+lui parler; car en v&eacute;rit&eacute;, madame Flanders, &agrave; moins que vous n'ayez de
+bien puissants amis, vous n'&ecirc;tes point une femme faite pour ce monde.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient l&agrave; des discours sans ambages, en v&eacute;rit&eacute;; mais ils me furent
+tr&egrave;s durs, ou du moins je me le figurai. Il me laissa dans la plus
+grande confusion que l'on puisse s'imaginer, et toute cette nuit je
+restai &eacute;veill&eacute;e; et maintenant je commen&ccedil;ai de dire mes pri&egrave;res, ce que
+je n'avais gu&egrave;re fait auparavant depuis la mort de mon dernier mari, ou
+un peu de temps apr&egrave;s; et en v&eacute;rit&eacute; je puis bien appeler ce que je
+faisais dire mes pri&egrave;res; car j'&eacute;tais dans une telle confusion, et
+j'avais sur l'esprit une telle horreur, que malgr&eacute; que je pleurasse et
+que je r&eacute;p&eacute;tasse &agrave; plusieurs reprises l'expression ordinaire:&mdash;Mon Dieu,
+ayez piti&eacute; de moi!&mdash;je ne m'amenais jamais jusqu'au sens d'&ecirc;tre une
+mis&eacute;rable p&eacute;cheresse, ainsi que je l'&eacute;tais en effet, et de confesser mes
+p&eacute;ch&eacute;s &agrave; Dieu, et de demander pardon pour l'amour de J&eacute;sus-Christ;
+j'&eacute;tais enfonc&eacute;e dans le sentiment de ma condition, que j'allais passer
+en jugement capital, et que j'&eacute;tais s&ucirc;re d'&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;e, et voil&agrave;
+pourquoi je m'&eacute;criais toute la nuit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que vais-je devenir? Mon Dieu, que vais-je faire? Mon Dieu,
+ayez piti&eacute; de moi! et autres choses semblables.</p>
+
+<p>Ma pauvre malheureuse gouvernante &eacute;tait maintenant aussi afflig&eacute;e que
+moi, et repentante avec infiniment plus de sinc&eacute;rit&eacute;, quoiqu'il n'y e&ucirc;t
+point de chance d'accusation port&eacute;e contre elle; non qu'elle ne le
+m&eacute;rit&acirc;t autant que moi, et c'est ce qu'elle disait elle-m&ecirc;me; mais elle
+n'avait rien fait d'autre pendant bien des ann&eacute;es que de receler ce que
+moi et d'autres avions vol&eacute;, et de nous encourager &agrave; le voler. Mais elle
+sanglotait et se d&eacute;menait comme une forcen&eacute;e, se tordant les mains, et
+criant qu'elle &eacute;tait perdue, qu'elle pensait qu'il y e&ucirc;t sur elle une
+mal&eacute;diction du ciel, qu'elle serait damn&eacute;e, qu'elle avait &eacute;t&eacute; la ruine
+de toutes ses amies, qu'elle avait amen&eacute; une telle et une telle, et une
+telle &agrave; l'&eacute;chafaud; et l&agrave; elle comptait quelque dix ou onze personnes,
+de certaines desquelles j'ai fait mention, qui &eacute;taient venues &agrave; une fin
+pr&eacute;coce; et qu'&agrave; cette heure elle &eacute;tait l'occasion de ma perte,
+puisqu'elle m'avait persuad&eacute;e de continuer, alors que je voulais cesser.
+Je l'interrompis l&agrave;:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma m&egrave;re, non, dis-je, ne parlez point ainsi; car vous m'avez
+conseill&eacute; de me retirer quand j'eus obtenu l'argent du mercier, et quand
+je revins de Harwich, et je ne voulus pas vous &eacute;couter; par ainsi vous
+n'avez point &eacute;t&eacute; &agrave; bl&acirc;mer; c'est moi seule qui me suis perdue, et qui me
+suis amen&eacute;e &agrave; cette mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Et ainsi nous passions bien des heures ensemble.</p>
+
+<p>Eh bien, il n'y avait point de rem&egrave;de; le proc&egrave;s suivit son cours et le
+jeudi je fus transf&eacute;r&eacute;e &agrave; la maison des assises, o&ugrave; je fus assign&eacute;e,
+comme ils disent, et le lendemain, je fus appoint&eacute;e pour &ecirc;tre jug&eacute;e. Sur
+l'assignation je plaidai &laquo;non coupable&raquo;, et bien le pouvais-je, car
+j'&eacute;tais accus&eacute;e de f&eacute;lonie et d&eacute;bris de cl&ocirc;ture; c'est &agrave; savoir d'avoir
+f&eacute;lonieusement vol&eacute; deux pi&egrave;ces de soie de brocart, estim&eacute;es &agrave; 46&pound;,
+marchandises appartenant &agrave; Anthony Johnson, et d'avoir forc&eacute; les portes;
+au lieu que je savais tr&egrave;s bien qu'ils ne pouvaient pr&eacute;tendre que
+j'eusse forc&eacute; les portes, ou seulement soulev&eacute; un verrou.</p>
+
+<p>Le vendredi je fus men&eacute;e au jugement. J'avais &eacute;puis&eacute; mes esprits &agrave; force
+de pleurer les deux ou trois jours d'avant, si bien que je dormis mieux
+la nuit du jeudi que je n'attendais et que j'eus plus de courage pour
+mon jugement que je n'eusse cru possible d'avoir.</p>
+
+<p>Quand le jugement fut commenc&eacute; et que l'acte d'accusation eut &eacute;t&eacute; lu,
+je voulus parler, mais on me dit qu'il fallait d'abord entendre les
+t&eacute;moins et qu'ensuite on m'entendrait &agrave; mon tour. Les t&eacute;moins &eacute;taient
+les deux filles, paire de coquines fortes en gueule, en v&eacute;rit&eacute;; car bien
+que la chose f&ucirc;t vraie, en somme, pourtant elles l'aggrav&egrave;rent &agrave; un
+point extr&ecirc;me, et jur&egrave;rent que j'avais les &eacute;toffes enti&egrave;rement en ma
+possession, que je les avais cach&eacute;es sous mes habits, que je m'en allais
+avec, que j'avais pass&eacute; le seuil d'un pied quand elles se firent voir,
+et qu'aussit&ocirc;t je franchis le seuil de l'autre pied, de sorte que
+j'&eacute;tais tout &agrave; fait sortie de la maison, et que je me trouvais dans la
+rue avec les &eacute;toffes avant le moment qu'elles me prirent, et qu'ensuite
+elles m'avaient arr&ecirc;t&eacute;e et qu'elles avaient trouv&eacute; les &eacute;toffes sur moi.
+Le fait en somme &eacute;tait vrai; mais j'insistai sur ce qu'elles m'avaient
+arr&ecirc;t&eacute;e avant que j'eusse pass&eacute; le seuil; ce qui d'ailleurs ne pesait
+pas beaucoup; car j'avais pris les &eacute;toffes, et je les aurais emport&eacute;es,
+si je n'avais pas &eacute;t&eacute; saisie.</p>
+
+<p>Je plaidai que je n'avais rien vol&eacute;, qu'ils n'avaient rien perdu, que la
+porte &eacute;tait ouverte, et que j'&eacute;tais entr&eacute;e &agrave; dessein d'acheter: si, ne
+voyant personne dans la maison, j'avais pris en main aucune des &eacute;toffes,
+il ne fallait point en conclure que j'eusse l'intention de les voler,
+puisque je ne les avais point emport&eacute;es plus loin que la porte, pour
+mieux les regarder &agrave; la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>La cour ne voulut rien accepter de ces moyens, et fit une sorte de
+plaisanterie sur mon intention d'acheter ces &eacute;toffes, puisque ce n'&eacute;tait
+point l&agrave; une boutique faite pour en vendre; et quant &agrave; les avoir port&eacute;es
+&agrave; la lumi&egrave;re pour les regarder, les servantes firent l&agrave;-dessus
+d'impudentes moqueries, et y d&eacute;pens&egrave;rent tout leur esprit; elles dirent
+&agrave; la cour que je les avais regard&eacute;es bien suffisamment, et que je les
+avais trouv&eacute;es &agrave; mon go&ucirc;t, puisque je les avais empaquet&eacute;es et que je
+m'en allais avec.</p>
+
+<p>En somme je fus jug&eacute;e coupable de f&eacute;lonie, et acquitt&eacute;e sur le bris de
+cl&ocirc;ture, ce qui ne fut qu'une m&eacute;diocre consolation, &agrave; cause que le
+premier jugement comportait une sentence de mort, et que le second n'e&ucirc;t
+pu faire davantage. Le lendemain on m'amena pour entendre la terrible
+sentence; et quand on vint &agrave; me demander ce que j'avais &agrave; dire en ma
+faveur pour en emp&ecirc;cher l'ex&eacute;cution, je demeurai muette un temps; mais
+quelqu'un m'encouragea tout haut &agrave; parler aux juges, puisqu'ils
+pourraient repr&eacute;senter les choses favorablement pour moi. Ceci me donna
+un peu de c&oelig;ur, et je leur dis que je ne savais point de raison pour
+emp&ecirc;cher la sentence, mais que j'avais beaucoup &agrave; dire pour implorer la
+merci de la cour; que j'esp&eacute;rais qu'en un tel cas elle me ferait une
+part d'indulgence, puisque je n'avais point forc&eacute; de porte, que je
+n'avais rien enlev&eacute;, que personne n'avait rien perdu; que l'homme &agrave; qui
+appartenaient ces &eacute;toffes avait eu assez de bont&eacute; pour dire qu'il
+d&eacute;sir&acirc;t qu'on me fit merci (ce qu'en effet il avait fort honn&ecirc;tement
+dit); qu'au pire c'&eacute;tait la premi&egrave;re faute et que je n'avais jamais
+encore comparu en cour de justice; en somme je parlai avec plus de
+courage que je n'aurais cru pouvoir faire, et d'un ton si &eacute;mouvant, que
+malgr&eacute; que je fusse en larmes, qui toutefois n'&eacute;taient pas assez fortes
+pour &eacute;touffer ma voix, je pus voir que ceux qui m'entendaient &eacute;taient
+&eacute;mus aux larmes.</p>
+
+<p>Les juges demeur&egrave;rent graves et silencieux, m'&eacute;cout&egrave;rent avec
+condescendance, et me donn&egrave;rent le temps de dire tout ce qui me
+plairait; mais n'y disant ni oui ni non, prononc&egrave;rent contre moi la
+sentence de mort: sentence qui me parut la mort m&ecirc;me, et qui me
+confondit; je n'avais plus d'esprits en moi; je n'avais point de langue
+pour parler, ni d'yeux pour les lever vers Dieu ou les hommes.</p>
+
+<p>Ma pauvre gouvernante &eacute;tait totalement inconsol&eacute;e; et elle qui
+auparavant m'avait r&eacute;confort&eacute;e, avait elle-m&ecirc;me besoin de l'&ecirc;tre; et
+parfois se lamentant, parfois furieuse, elle &eacute;tait autant hors du sens
+qu'une folle &agrave; Bedlam.</p>
+
+<p>On peut plut&ocirc;t s'imaginer qu'on ne saurait exprimer quelle &eacute;tait
+maintenant ma condition; je n'avais rien devant moi que la mort; et
+comme je n'avais pas d'amis pour me secourir, je n'attendais rien que de
+trouver mon nom dans l'ordre d'ex&eacute;cution qui devait arriver pour le
+supplice, au vendredi suivant, de cinq autres malheureuses et de
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant ma pauvre malheureuse gouvernante m'envoya un ministre qui sur
+sa requ&ecirc;te vint me rendre visite. Il m'exhorta s&eacute;rieusement &agrave; me
+repentir de tous mes p&eacute;ch&eacute;s et &agrave; ne plus jouer avec mon &acirc;me, ne me
+flattant point d'esp&eacute;rances de vie, &eacute;tant inform&eacute;, dit-il, que je
+n'avais point lieu d'en attendre; mais que sans feinte il fallait me
+tourner vers Dieu de toute mon &acirc;me, et lui crier pardon au nom de
+J&eacute;sus-Christ. Il fortifia ses discours par des citations appropri&eacute;es de
+l'&Eacute;criture, qui encourageaient les plus grands p&ecirc;cheurs &agrave; se repentir et
+&agrave; se d&eacute;tourner du mauvais chemin; et quand il eut fini, il s'agenouilla
+et pria avec moi.</p>
+
+<p>Ce fut alors que pour la premi&egrave;re fois j'&eacute;prouvai quelques signes r&eacute;els
+de repentir; je commen&ccedil;ai maintenant de consid&eacute;rer ma vie pass&eacute;e avec
+horreur, et ayant une esp&egrave;ce de vue de l'autre c&ocirc;t&eacute; du temps, les choses
+de la vie, comme je crois qu'il arrive &agrave; toute personne dans un tel
+moment, commenc&egrave;rent de prendre un aspect diff&eacute;rent et tout une autre
+forme qu'elles n'avaient fait avant. Les vues de f&eacute;licit&eacute;, de joie, les
+douleurs de la vie, me parurent des choses enti&egrave;rement chang&eacute;es; et je
+n'avais rien dans mes pens&eacute;es qui ne f&ucirc;t si infiniment sup&eacute;rieur &agrave; tout
+ce que j'avais connu dans la vie qu'il me parut de la plus grande
+stupidit&eacute; d'attacher de l'importance &agrave; chose qui f&ucirc;t, quand elle e&ucirc;t la
+plus grande valeur du monde. Le mot &laquo;d'&eacute;ternit&eacute;&raquo;se repr&eacute;senta avec
+toutes ses additions incompr&eacute;hensibles, et j'en eus des notions si
+&eacute;tendues que je ne sais comment les exprimer.</p>
+
+<p>Le bon gentilhomme fut tellement &eacute;mu par la vue de l'influence que
+toutes ces choses avaient eue sur moi qu'il b&eacute;nit Dieu qui avait permis
+qu'il me v&icirc;nt voir et r&eacute;solut de ne pas m'abandonner jusqu'au dernier
+moment.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas moins de douze jours apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes re&ccedil;u notre
+sentence avant que personne f&ucirc;t envoy&eacute; au supplice; et puis l'ordre de
+mort, comme ils disent, arriva, et je trouvai que mon nom &eacute;tait parmi
+les autres. Ce fut un terrible coup pour mes nouvelles r&eacute;solutions; en
+v&eacute;rit&eacute; mon c&oelig;ur s'enfon&ccedil;a et je p&acirc;mai deux fois, l'une apr&egrave;s l'autre,
+mais ne pronon&ccedil;ai pas une parole. Le bon ministre &eacute;tait bien afflig&eacute;
+pour moi et fit ce qu'il put pour me r&eacute;conforter avec les m&ecirc;mes
+arguments et la m&ecirc;me &eacute;loquence touchante qu'il avait fait avant, et ne
+me quitta pas de la soir&eacute;e, tant que les gardiens voulurent lui
+permettre de rester, &agrave; moins qu'il se f&icirc;t clore sous les verrous avec
+moi toute la nuit, de quoi il ne se souciait point.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tonnai fort de ne point le voir le lendemain, &eacute;tant le jour avant
+celui qui avait &eacute;t&eacute; fix&eacute; pour l'ex&eacute;cution, et j'&eacute;tais infiniment
+d&eacute;courag&eacute;e et d&eacute;prim&eacute;e, et en v&eacute;rit&eacute; je tombais presque par manque de
+cette consolation qu'il m'avait si souvent, et avec tant de succ&egrave;s,
+donn&eacute;e lors de ses premi&egrave;res visites. J'attendis avec une grande
+impatience, et sous la plus grande oppression d'esprit qu'on puisse
+s'imaginer jusqu'environ quatre heures qu'il vint &agrave; mon appartement: car
+j'avais obtenu la faveur, gr&acirc;ce &agrave; de l'argent, sans quoi en ce lieu on
+ne peut rien faire, de ne pas &ecirc;tre enferm&eacute;e dans le trou des condamn&eacute;s,
+parmi les autres prisonniers qui allaient mourir, mais d'avoir une sale
+petite chambre pour moi seule.</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur bondit de joie dans mon sein quand j'entendis sa voix &agrave; la
+porte, m&ecirc;me avant que de le voir; mais qu'on juge de l'esp&egrave;ce de
+mouvement qui se fit dans mon &acirc;me lorsque, apr&egrave;s de br&egrave;ves excuses sur
+ce qu'il n'&eacute;tait pas venu, il me montra que son temps avait &eacute;t&eacute; employ&eacute;
+pour mon salut, qu'il avait obtenu un rapport favorable de l'assesseur
+qui avait examin&eacute; mon cas et qu'en somme il m'apportait un sursis.</p>
+
+<p>Il usa de toute la pr&eacute;caution possible &agrave; me faire savoir ce qu'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; d'une double cruaut&eacute; de me dissimuler, car ainsi que la douleur
+m'avait boulevers&eacute;e avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant
+et je tombai dans une p&acirc;moison plus dangereuse que la premi&egrave;re, et ce ne
+fut pas sans peine que je revins &agrave; moi.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il y eut une triste sc&egrave;ne, en v&eacute;rit&eacute;, dans la prison.
+La premi&egrave;re chose dont je fus salu&eacute;e le matin fut le glas du gros
+bourdon du Saint-S&eacute;pulcre qui annon&ccedil;ait le jour. Sit&ocirc;t qu'il commen&ccedil;a &agrave;
+tinter, on entendit retentir de mornes g&eacute;missements et des cris qui
+venaient du trou des condamn&eacute;s, o&ugrave; gisaient six pauvres &acirc;mes qui
+devaient &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es ce jour-l&agrave;: les unes pour un crime, les autres
+pour un autre, et deux pour assassinat.</p>
+
+<p>Ceci fut suivi d'une confuse clameur dans la maison parmi les diff&eacute;rents
+prisonniers qui exprimaient leurs grossi&egrave;res douleurs pour les pauvres
+cr&eacute;atures qui allaient mourir, mais d'une mani&egrave;re extr&ecirc;mement
+dissemblable; les uns pleuraient, d'autres poussaient des hourras
+brutaux et leur souhaitaient bon voyage; d'autres damnaient et
+maudissaient ceux qui les avaient amen&eacute;s l&agrave;; beaucoup s'apitoyaient; et
+peu d'entre eux, tr&egrave;s peu, priaient pour eux.</p>
+
+<p>Il n'y avait gu&egrave;re l&agrave; de place pour le recueillement d'esprit qu'il me
+fallait afin de b&eacute;nir la Providence pleine de merci, qui m'avait, comme
+il &eacute;tait, arrach&eacute;e d'entre les m&acirc;choires de cette destruction; je
+restais, comme il &eacute;tait, muette et silencieuse, toute submerg&eacute;e par ce
+sentiment, et incapable d'exprimer ce que j'avais dans le c&oelig;ur; car les
+passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop
+agit&eacute;es pour qu'elles puissent en peu de temps r&eacute;gler leurs propres
+mouvements.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps que les pauvres cr&eacute;atures condamn&eacute;es se
+pr&eacute;paraient &agrave; la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait
+aupr&egrave;s d'elles pour les disposer &agrave; se soumettre &agrave; la sentence; pendant
+tout ce temps, dis-je, je fus saisie d'un tremblement, qui n'&eacute;tait pas
+moins violent que si j'eusse &eacute;t&eacute; dans la m&ecirc;me condition que le jour
+d'avant; j'&eacute;tais si fortement agit&eacute;e par ce surprenant acc&egrave;s que j'&eacute;tais
+secou&eacute;e comme si j'eusse &eacute;t&eacute; prise d'une fi&egrave;vre, si bien que je ne
+pouvais ni parler ni voir, sinon comme une &eacute;gar&eacute;e. Sit&ocirc;t qu'on les eut
+toutes mises dans les charrettes et qu'elles furent parties, ce que
+toutefois je n'eus pas le courage de regarder, sit&ocirc;t, dis-je, qu'elles
+furent parties, je tombai involontairement dans une crise de larmes,
+comme si ce f&ucirc;t une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et
+qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre; ni ne
+pouvais-je l'arr&ecirc;ter ni l'interrompre, non, malgr&eacute; tout l'effort et le
+courage que j'y mettais.</p>
+
+<p>Cette crise de larmes me tint pr&egrave;s de deux heures, et ainsi que je
+crois, me dura jusqu'&agrave; ce qu'elles fussent toutes sorties de ce monde;
+et puis suivit une bien humble, repentante, s&eacute;rieuse esp&egrave;ce de joie; ce
+fut une r&eacute;elle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je
+passai la plus grande partie du jour.</p>
+
+<p>Ce fut environ quinze jours apr&egrave;s, que j'eus quelques justes craintes
+d'&ecirc;tre comprise dans l'ordre d'ex&eacute;cution des assises suivantes; et ce ne
+fut pas sans grande difficult&eacute;, et enfin par humble p&eacute;tition d'&ecirc;tre
+d&eacute;port&eacute;e que j'y &eacute;chappai; si mal &eacute;tais-je tenue &agrave; la renomm&eacute;e, et si
+forte &eacute;tait la r&eacute;putation que j'avais d'&ecirc;tre une ancienne d&eacute;linquante au
+sens de la loi, quoi que je pusse &ecirc;tre aux yeux des juges, n'ayant
+jamais &eacute;t&eacute; amen&eacute;e encore devant eux pour cas judiciaire; de sorte que
+les juges ne pouvaient m'accuser d'&ecirc;tre une ancienne d&eacute;linquante, mais
+l'assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.</p>
+
+<p>J'avais maintenant la certitude de la vie, en v&eacute;rit&eacute;, mais avec les
+dures conditions d'&ecirc;tre condamn&eacute;e &agrave; &ecirc;tre d&eacute;port&eacute;e, ce qui &eacute;tait, dis-je,
+une dure condition, en elle-m&ecirc;me, mais non point si on la consid&egrave;re par
+comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni
+sur le choix qui me fut donn&eacute;; nous choisissons tous n'importe quoi
+plut&ocirc;t que la mort, surtout quand elle est accompagn&eacute;e d'une perspective
+aussi d&eacute;plaisante au del&agrave;, ce qui &eacute;tait mon cas.</p>
+
+<p>Je reviens ici &agrave; ma gouvernante, qui avait &eacute;t&eacute; dangereusement malade,
+et ayant approch&eacute; autant de la mort par sa maladie que moi par ma
+sentence, &eacute;tait extr&ecirc;mement repentante; je ne l'avais point vue pendant
+tout ce temps; mais comme elle se remettait, et qu'elle pouvait tout
+justement sortir, elle vint me voir.</p>
+
+<p>Je lui dis ma condition et en quel diff&eacute;rent flux et reflux de craintes
+et d'esp&eacute;rances j'avais &eacute;t&eacute; agit&eacute;e; je lui dis &agrave; quoi j'avais &eacute;chapp&eacute;,
+et sous quelles conditions; et elle &eacute;tait pr&eacute;sente lorsque le ministre
+commen&ccedil;a d'exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice
+lorsque je me trouverais m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'horrible compagnie que g&eacute;n&eacute;ralement
+on d&eacute;porte. En v&eacute;rit&eacute;, j'y r&eacute;fl&eacute;chissais m&eacute;lancoliquement moi-m&ecirc;me, car
+je savais bien quelle affreuse bande on embarque d'ordinaire, et je dis
+&agrave; ma gouvernante que les craintes du bon ministre n'&eacute;tait pas sans
+fondement.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! dit-elle, mais j'esp&egrave;re bien que tu ne seras point tent&eacute;e
+par un si affreux exemple.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t que le ministre fut parti, elle me dit qu'il ne fallait pas
+me d&eacute;courager; puisque peut-&ecirc;tre elle trouverait des voies et moyens
+pour disposer de moi d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re, de quoi elle me parlerait
+plus &agrave; plein plus tard.</p>
+
+<p>Je la regardai avec attention, et il me parut qu'elle avait l'air plus
+gai que de coutume, et imm&eacute;diatement j'entretins mille notions d'&ecirc;tre
+d&eacute;livr&eacute;e, mais n'eusse pu pour ma vie en imaginer les m&eacute;thodes, ni
+songer &agrave; une qui f&ucirc;t praticable; mais j'y &eacute;tais trop int&eacute;ress&eacute;e pour la
+laisser partir sans qu'elle s'expliqu&acirc;t, ce que toutefois, elle fut tr&egrave;s
+r&eacute;pugnante &agrave; faire, mais comme je la pressais toujours, me r&eacute;pondit en
+un peu de mots ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as de l'argent, n'est-ce pas? En as-tu d&eacute;j&agrave; connu une dans ta
+vie qui se f&icirc;t d&eacute;porter avec 100&pound; dans sa poche? Je te le promets, mon
+enfant, dit-elle.</p>
+
+<p>Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu
+d'esp&eacute;rer d'autre chose que la stricte ex&eacute;cution de l'ordre, et qu'ainsi
+que c'&eacute;tait une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; qu'on regardait comme une merci, il n'y avait
+point de doute qu'elle ne serait strictement observ&eacute;e. Elle r&eacute;pondit
+seulement ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Nous essayerons ce qu'on peut faire....</p>
+
+<p>Et ainsi nous nous s&eacute;par&acirc;mes.</p>
+
+<p>Je demeurai en prison encore pr&egrave;s de quinze semaines; quelle en fut la
+raison, je n'en sais rien; mais au bout de ce temps, je fus embarqu&eacute;e &agrave;
+bord d'un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize
+cr&eacute;atures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais
+de mon temps: et, en v&eacute;rit&eacute;, il faudrait une histoire plus longue que la
+mienne pour d&eacute;crire les degr&eacute;s d'impudence et d'audacieuse coquinerie
+auxquelles ces treize arriv&egrave;rent ainsi que la mani&egrave;re de leur conduite
+pendant le voyage; de laquelle je poss&egrave;de un divertissant r&eacute;cit qui me
+fut donn&eacute; par le capitaine du navire qui les transportait, et qu'il
+avait fait &eacute;crire en grand d&eacute;tail par son second.</p>
+
+<p>On pourra sans doute penser qu'il est inutile d'entrer ici dans la
+narration de tous les petits incidents qui me survinrent pendant cet
+intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l'ordre final de ma
+d&eacute;portation et le moment que je m'embarquai, et je suis trop pr&egrave;s de la
+fin de mon histoire pour y donner place; mais je ne saurais omettre une
+chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute;, ainsi que je l'ai remarqu&eacute; d&eacute;j&agrave; de la section
+du ma&icirc;tre &agrave; la prison ordinaire, dans le pr&eacute;au, avec trois de ses
+camarades: car on en trouva un autre &agrave; leur joindre apr&egrave;s quelque temps;
+l&agrave;, je ne sais pour quelle raison, on les garda sans les mettre en
+jugement pr&egrave;s de trois mois. Il semble qu'ils trouv&egrave;rent le moyen de
+corrompre ou d'acheter quelques-uns de ceux qui devaient t&eacute;moigner
+contre eux, et qu'on manquait de preuves pour les condamner. Apr&egrave;s
+quelque embarras sur ce sujet, ils s'efforc&egrave;rent d'obtenir assez de
+preuves contre deux d'entre eux pour leur faire passer la mer; mais les
+deux autres, desquels mon mari du Lancashire &eacute;tait l'un, restaient
+encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre
+chacun d'eux; mais la loi les obligeant &agrave; produire deux t&eacute;moins, ils ne
+pouvaient rien en faire; pourtant, ils &eacute;taient r&eacute;solus &agrave; ne point non
+plus rel&acirc;cher ces hommes; persuad&eacute;s qu'ils &eacute;taient d'obtenir t&eacute;moignage
+&agrave; la fin et, &agrave; cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels
+prisonniers avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s, et que tout le monde pouvait venir &agrave; la
+prison pour les voir.</p>
+
+<p>Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosit&eacute;, feignant d'avoir
+&eacute;t&eacute; vol&eacute;e dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux
+voleurs de grand'route; mais quand je vins dans le pr&eacute;au, je me d&eacute;guisai
+de telle mani&egrave;re et j'emmitouflai mon visage si bien, qu'il ne put me
+voir que bien peu, et qu'il ne reconnut nullement qui j'&eacute;tais; mais
+sit&ocirc;t que je fus revenue, je dis publiquement que je les connaissais
+tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t on sut par toute la prison que Moll Flanders allait porter
+t&eacute;moignage contre un des voleurs de grand'route, gr&acirc;ce &agrave; quoi on me
+remettrait ma sentence de d&eacute;portation.</p>
+
+<p>Ils l'apprirent et imm&eacute;diatement mon mari d&eacute;sira voir cette Mme Flanders
+qui le connaissait si bien et qui allait t&eacute;moigner contre lui; et, en
+cons&eacute;quence, j'eus l'autorisation d'aller le trouver. Je m'habillai
+aussi bien que les meilleurs v&ecirc;tements que je souffris jamais de porter
+l&agrave; me le permirent, et je me rendis dans le pr&eacute;au; mais j'avais un
+chaperon sur la figure; il me dit bien peu de chose d'abord, mais me
+demanda si je le connaissais; je lui dis qu' &laquo;oui, fort bien&raquo;; mais
+ainsi que j'avais cach&eacute; mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et
+il n'eut pas la moindre id&eacute;e de la personne que j'&eacute;tais. Il me demanda
+o&ugrave; je l'avais vu; je lui dis entre Dunstable et Brickhill; mais, me
+tournant vers le gardien qui se trouvait l&agrave;, je demandai s'il ne pouvait
+me permettre de lui parler seule. Il dit: &laquo;Oui, oui&raquo; et tr&egrave;s civilement
+se retira.</p>
+
+<p>Sit&ocirc;t qu'il fut parti et que j'eus ferm&eacute; la porte, je rejetai mon
+chaperon, et &eacute;clatant en larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ch&eacute;ri, dis-je, tu ne me reconnais pas?</p>
+
+<p>Il devint p&acirc;le et demeura sans voix comme un frapp&eacute; par la foudre, et,
+incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots:
+&laquo;Laissez-moi m'asseoir&raquo;; puis, s'asseyant pr&egrave;s de la table, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur sa main, fixa le sol des yeux comme stup&eacute;fi&eacute;. Je pleurais si
+violemment d'autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse
+parler de nouveau; mais apr&egrave;s avoir laiss&eacute; libre cours &agrave; ma passion, je
+r&eacute;p&eacute;tai les m&ecirc;mes paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ch&eacute;ri, tu ne me reconnais pas?</p>
+
+<p>Sur quoi il r&eacute;pondit: &laquo;Si&raquo;, et ne dit plus rien pendant longtemps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir continu&eacute; dans la m&ecirc;me surprise il releva les yeux vers moi,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment peux-tu &ecirc;tre aussi cruelle?</p>
+
+<p>Je ne compris vraiment pas ce qu'il voulait dire, et je r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;Comment peux-tu m'appeler cruelle?</p>
+
+<p>&mdash;De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci? N'est-ce
+point pour m'insulter? Je ne t'ai pas vol&eacute;e, du moins sur la
+grand'route.</p>
+
+<p>Je vis bien par l&agrave; qu'il ne savait rien des mis&eacute;rables circonstances o&ugrave;
+j'&eacute;tais, et qu'il pensait qu'ayant appris qu'il se trouvait l&agrave;, je fusse
+venue lui reprocher de m'avoir abandonn&eacute;e. Mais j'avais trop &agrave; lui dire
+pour me vexer, et je lui expliquai en peu de mots que j'&eacute;tais bien loin
+de venir pour l'insulter, mais qu'au fort j'&eacute;tais venue pour que nous
+nous consolions mutuellement et qu'il verrait bien ais&eacute;ment que je
+n'avais point d'intention semblable quand je lui aurais dit que ma
+condition &eacute;tait pire que la sienne, et en bien des fa&ccedil;ons. Il eut l'air
+un peu inqui&eacute;t&eacute; sur cette impression que ma condition &eacute;tait pire que la
+sienne, mais avec une sorte de sourire il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment serait-ce possible? Quand tu me vois encha&icirc;n&eacute;, et &agrave; Newgate,
+avec deux de mes compagnons d&eacute;j&agrave; ex&eacute;cut&eacute;s, peux-tu dire que ta condition
+est pire que la mienne?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage &agrave; faire, s'il
+faut que je conte ou que tu &eacute;coutes mon infortun&eacute;e histoire; mais si tu
+d&eacute;sires l'entendre, tu t'accorderas bien vite avec moi sur ce que ma
+condition est pire que la tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m'attends &agrave;
+passer en jugement capital &agrave; la prochaine session m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t'aurai dit que j'ai &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute;e &agrave; mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous
+sentence de mort: mon cas n'est-il pas pire que le tien?</p>
+
+<p>Alors, en v&eacute;rit&eacute;, il demeura encore silencieux comme un frapp&eacute; de
+mutisme, et apr&egrave;s un instant il se dressa.</p>
+
+<p>&mdash;Infortun&eacute; couple, dit-il, comment est-ce possible?</p>
+
+<p>Je le pris par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs; je
+suis prisonni&egrave;re dans cette m&ecirc;me maison, et en bien plus mauvaise
+condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour
+t'insulter quand je t'en dirai les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus nous nous ass&icirc;mes tout deux, et je lui contai autant de mon
+histoire que je pensai convenable, arrivant enfin &agrave; ce que j'avais &eacute;t&eacute;
+r&eacute;duite &agrave; une grande pauvret&eacute;, et me repr&eacute;sentant comme tomb&eacute;e dans une
+compagnie qui m'avait entra&icirc;n&eacute;e &agrave; soulager mes d&eacute;tresses en une fa&ccedil;on
+pour moi inaccoutum&eacute;e; et qu'eux ayant fait une tentative sur la maison
+d'un marchand, j'avais &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e pour n'avoir fait qu'aller jusqu'&agrave; la
+porte, une fille de service m'ayant saisie &agrave; l'improviste; que je
+n'avais point forc&eacute; de serrure ni rien enlev&eacute; et que ce nonobstant
+j'avais &eacute;t&eacute; reconnue coupable et condamn&eacute;e &agrave; mourir, mais que les juges
+ayant &eacute;t&eacute; touch&eacute;s par la duret&eacute; de ma condition, avaient obtenu pour moi
+la faveur d'&ecirc;tre d&eacute;port&eacute;e.</p>
+
+<p>Je lui dis que j'avais eu d'autant plus de malheur que j'avais &eacute;t&eacute; prise
+dans la prison pour une certaine Moll Flanders qui &eacute;tait une grande et
+c&eacute;l&egrave;bre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu'aucun
+d'eux n'avait jamais vue; mais qu'il savait bien que ce n'&eacute;tait point l&agrave;
+mon nom. Mais je pla&ccedil;ai tout sur le compte de ma mauvaise fortune; et
+que sous ce nom j'avais &eacute;t&eacute; trait&eacute;e comme une ancienne d&eacute;linquante,
+malgr&eacute; que ce f&ucirc;t la premi&egrave;re chose qu'ils eussent jamais sue de moi. Je
+lui fis un long r&eacute;cit de ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; depuis qu'il m'avait vue;
+mais lui dis que je l'avais revu depuis et sans qu'il s'en f&ucirc;t dout&eacute;;
+puis je lui racontai comment je l'avais vu &agrave; Brickhill; comment il &eacute;tait
+poursuivi; et comment, en d&eacute;clarant que je le connaissais et que c'&eacute;tait
+un fort honn&ecirc;te gentilhomme, j'avais arr&ecirc;t&eacute; la hu&eacute;e et que le
+commissaire s'en &eacute;tait retourn&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;couta tr&egrave;s attentivement toute mon histoire, et sourit de mes
+aventures, &eacute;tant toutes infiniment au-dessous de celles qu'il avait
+dirig&eacute;es en chef; mais quand je vins &agrave; l'histoire de Little Brickhill,
+il demeura surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'&eacute;tait toi, ma ch&eacute;rie, dit-il, qui arr&ecirc;tas la populace &agrave;
+Brickhill?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je, c'&eacute;tait moi, en v&eacute;rit&eacute;;&mdash;et je lui dis les d&eacute;tails que
+j'avais observ&eacute;s alors &agrave; son sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit-il, c'est toi qui m'as sauv&eacute; la vie dans ce temps; et
+je suis heureux de te devoir la vie, &agrave; toi; car je vais m'acquitter de
+ma dette &agrave; cette heure, et te d&eacute;livrer de la condition o&ugrave; tu es,
+duss&eacute;-je y p&eacute;rir.</p>
+
+<p>Je lui dis qu'il n'en fallait rien faire; que c'&eacute;tait un risque trop
+grand, et qui ne valait pas qu'il en cour&ucirc;t le hasard, et pour une vie
+qui ne valait gu&egrave;re qu'il la sauv&acirc;t. Peu importait, dit-il; c'&eacute;tait pour
+lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donn&eacute; une
+nouvelle vie; &laquo;car, dit-il, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; dans un v&eacute;ritable danger
+que cette fois-l&agrave;, jusqu'&agrave; la derni&egrave;re minute o&ugrave; j'ai &eacute;t&eacute; pris.&raquo; Et en
+v&eacute;rit&eacute; son danger &agrave; ce moment &eacute;tait en ce qu'il pensait qu'il n'e&ucirc;t
+point &eacute;t&eacute; poursuivi par l&agrave;; car ils avaient d&eacute;camp&eacute; de Hocksley par un
+tout autre chemin; et ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; Brickhill &agrave; travers champs,
+par-dessus les haies, persuad&eacute;s de n'avoir &eacute;t&eacute; vus par personne.</p>
+
+<p>Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en v&eacute;rit&eacute;, ferait une
+tr&egrave;s &eacute;trange histoire, et serait infiniment divertissante; et me dit
+qu'il avait pris la grand'route environ douze ans avant de m'avoir
+&eacute;pous&eacute;e; que la femme qui l'appelait &laquo;fr&egrave;re&raquo;n'&eacute;tait point sa parente,
+mais une qui &eacute;tait affili&eacute;e &agrave; leur clique, et qui, tenant correspondance
+avec eux, vivait toujours en ville, &agrave; cause qu'elle avait beaucoup de
+connaissances; qu'elle les avertissait fort exactement sur les personnes
+qui sortaient de la ville, et qu'ils avaient fait de riches butins sur
+ses renseignements; qu'elle pensait avoir mis la main sur la fortune
+pour lui, quand elle m'avait amen&eacute;e &agrave; lui, mais qu'il s'&eacute;tait trouv&eacute;
+qu'elle avait &eacute;t&eacute; d&eacute;&ccedil;ue, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir; que
+si j'avais eu un &eacute;tat, ainsi qu'elle en avait &eacute;t&eacute; inform&eacute;e, il avait
+r&eacute;solu de quitter la grand'route et de vivre d'une nouvelle vie, sans
+jamais para&icirc;tre en public avant qu'on e&ucirc;t publi&eacute; quelque pardon g&eacute;n&eacute;ral,
+o&ugrave; qu'il e&ucirc;t pu faire mettre son nom, pour de l'argent, dans quelque
+r&eacute;mission particuli&egrave;re, de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre parfaitement &agrave; l'aise; mais que
+les choses ayant tourn&eacute; autrement, il avait d&ucirc; reprendre son vieux
+m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Il me fit un long r&eacute;cit de quelques-unes de ses aventures, et en
+particulier d'une o&ugrave; il pilla les coches de West-Chester, pr&egrave;s
+Lichfield, o&ugrave; il fit un gros butin; et ensuite, comment il vola cinq
+&eacute;leveurs dans l'Ouest, qui s'en allaient &agrave; la foire de Burford, en
+Wiltshire, pour acheter des moutons; il me dit qu'il avait pris tant
+d'argent sur ces deux coups que s'il e&ucirc;t su o&ugrave; me trouver, il aurait
+certainement accept&eacute; ma proposition d'aller tous deux en Virginie; ou de
+nous &eacute;tablir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise
+d'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Il me dit qu'il m'avait &eacute;crit trois lettres et qu'il les avait
+adress&eacute;es conform&eacute;ment &agrave; ce que je lui avais dit, mais qu'il n'avait
+point eu de mes nouvelles. C'est ce que je savais bien, en v&eacute;rit&eacute;; mais
+ces lettres m'&eacute;tant venues en main dans le temps de mon dernier mari, je
+n'y pouvais rien faire, et je n'avais donc point fait de r&eacute;ponse, afin
+qu'il pens&acirc;t qu'elles se fussent perdues.</p>
+
+<p>Je m'enquis alors des circonstances de son cas pr&eacute;sent, et de ce qu'il
+attendait quand il viendrait &agrave; &ecirc;tre jug&eacute;. Il me dit qu'il n'y avait
+point de preuves contre lui; &agrave; cause que sur les trois vols dont on les
+accusait tous, c'&eacute;tait sa bonne fortune qu'il n'y en e&ucirc;t qu'un o&ugrave; il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;; et qu'on ne pouvait trouver qu'un t&eacute;moin sur ce fait, ce qui
+n'&eacute;tait pas suffisant; mais qu'on esp&eacute;rait que d'autres se
+pr&eacute;senteraient, et qu'il pensait, quand d'abord il me vit, que j'en
+fusse une qui &eacute;tait venue &agrave; ce dessein; mais que si personne ne se
+pr&eacute;sentait contre lui, il esp&eacute;rait qu'il serait absous; qu'on lui avait
+insinu&eacute; que s'il se soumettait &agrave; la d&eacute;portation, on la lui accorderait
+sans jugement, mais qu'il ne pouvait point s'y r&eacute;signer, et qu'il
+pensait qu'il pr&eacute;f&eacute;rerait encore la potence.</p>
+
+<p>Je le bl&acirc;mai l&agrave;-dessus; d'abord &agrave; cause que, s'il &eacute;tait d&eacute;port&eacute;, il
+pouvait y avoir cent fa&ccedil;ons pour lui, qui &eacute;tait gentilhomme et hardi
+aventurier d'entreprise, de trouver moyen de revenir; et peut-&ecirc;tre
+quelques voies et moyens de retourner avant que de partir. Il me sourit
+sur cette partie, et dit que c'&eacute;tait la derni&egrave;re chose qu'il pr&eacute;f&eacute;rait,
+ayant une certaine horreur dans l'esprit &agrave; se faire envoyer aux
+plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler
+dans les mines; qu'il pensait que le passage en un autre monde f&ucirc;t
+beaucoup plus supportable &agrave; la potence, et, que c'&eacute;tait l'opinion
+g&eacute;n&eacute;rale de tous les gentilshommes qui &eacute;taient pouss&eacute;s par les exigences
+de leurs fortunes &agrave; se mettre sur le grand chemin; que sur la place
+d'ex&eacute;cution on trouvait au moins la fin de toutes les mis&egrave;res de l'&eacute;tat
+pr&eacute;sent; et que, pour ce qui venait apr&egrave;s, &agrave; son avis, un homme avait
+autant de chances de se repentir sinc&egrave;rement pendant les derniers quinze
+jours de son existence, sous les agonies de la ge&ocirc;le et du trou des
+condamn&eacute;s, qu'il en aurait jamais dans les for&ecirc;ts et d&eacute;serts de
+l'Am&eacute;rique; que la servitude et les travaux forc&eacute;s &eacute;taient des choses
+auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s'abaisser; que ce
+n'&eacute;tait qu'un moyen de les forcer &agrave; se faire leurs propres bourreaux, ce
+qui &eacute;tait bien pire, et qu'il ne pouvait avoir de patience, m&ecirc;me quand
+il ne faisait qu'y penser.</p>
+
+<p>J'usai de mes efforts extr&ecirc;mes pour le persuader, et j'y joignis
+l'&eacute;loquence connue d'une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui
+dis que l'infamie d'une ex&eacute;cution publique devait peser plus lourdement
+sur les esprits d'un gentilhomme qu'aucune mortification qu'il p&ucirc;t
+rencontrer par del&agrave; la mer; qu'au moins dans l'autre cas il avait une
+chance de vivre, tandis que l&agrave; il n'en avait point; que ce serait pour
+lui la chose la plus ais&eacute;e du monde que de s'assurer d'un capitaine de
+navire, &eacute;tant d'ordinaire gens de bonne humeur; et qu'avec un peu de
+conduite, surtout s'il pouvait se procurer de l'argent, il trouverait
+moyen de se racheter quand il arriverait en Virginie.</p>
+
+<p>Il me jeta un regard plein de d&eacute;sir, et je devinai qu'il voulait dire
+qu'il n'avait point d'argent; mais je me trompais; ce n'&eacute;tait point l&agrave;
+ce qu'il entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens de me donner &agrave; entendre, ma ch&eacute;rie, dit-il, qu'il pourrait y
+avoir un moyen de revenir avant que de partir, par quoi j'ai entendu
+qu'il pourrait &ecirc;tre possible de se racheter ici. J'aimerais mieux donner
+deux cents livres pour &eacute;viter de partir que cent livres pour avoir ma
+libert&eacute;, une fois que je serai l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, dit-il; et pourtant je crois, si bien que tu le
+connaisses, que tu ferais de m&ecirc;me; &agrave; moins que ce ne soit, ainsi que tu
+me l'as dit, parce que tu as ta m&egrave;re l&agrave;-bas.</p>
+
+<p>Je lui dis que pour ma m&egrave;re, elle devait &ecirc;tre morte depuis bien des
+ann&eacute;es; et que pour les autres parents que j'y pouvais avoir, je ne les
+connaissais point; que depuis que mes infortunes m'avaient r&eacute;duite &agrave; la
+condition, o&ugrave; j'avais &eacute;t&eacute; depuis plusieurs ann&eacute;es, j'avais cess&eacute; toute
+correspondance avec eux; et qu'il pouvait bien croire que je serais
+re&ccedil;ue assez froidement s'il fallait que je leur fisse d'abord visite
+dans la condition d'une voleuse d&eacute;port&eacute;e; que par ainsi, au cas o&ugrave;
+j'irais l&agrave;-bas, j'&eacute;tais r&eacute;solue &agrave; ne les point voir; mais que j'avais
+bien des vues sur ce voyage, qui en &ocirc;teraient toutes les parties
+p&eacute;nibles; et que s'il se trouvait oblig&eacute; d'y aller aussi, je lui
+enseignerais ais&eacute;ment comment il fallait s'y prendre pour ne jamais
+entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu'il ne manquait pas
+d'argent, qui est le seul ami v&eacute;ritable dans cette esp&egrave;ce de condition.</p>
+
+<p>Il me sourit et me r&eacute;pondit qu'il ne m'avait point dit qu'il e&ucirc;t de
+l'argent. Je le repris du court et lui dis que j'esp&eacute;rais qu'il n'avait
+point entendu par mon discours que j'attendisse aucun secours de lui,
+s'il avait de l'argent; qu'au contraire, malgr&eacute; que je n'en eusse pas
+beaucoup, pourtant je n'&eacute;tais pas dans le besoin, et que pendant que
+j'en aurais, j'ajouterais plut&ocirc;t &agrave; sa r&eacute;serve que je ne l'affaiblirais,
+sachant bien que quoi qu'il e&ucirc;t, en cas de d&eacute;portation, il lui faudrait
+le d&eacute;penser jusqu'au dernier liard.</p>
+
+<p>Il s'exprima sur ce chef de la mani&egrave;re la plus tendre. Il me dit que
+l'argent qu'il avait n'&eacute;tait point une somme consid&eacute;rable, mais qu'il ne
+m'en cacherait jamais une parcelle si j'en avais besoin; et m'assura
+qu'il n'avait nullement parl&eacute; avec de telles intentions; qu'il &eacute;tait
+seulement attentif &agrave; ce que je lui avais sugg&eacute;r&eacute;; qu'ici il savait bien
+quoi faire, mais que l&agrave;-bas il serait le mis&eacute;rable le plus impuissant
+qui f&ucirc;t au monde. Je lui dis qu'il s'effrayait d'une chose o&ugrave; il n'y
+avait point de terreur; que s'il avait de l'argent, ainsi que j'&eacute;tais
+heureuse de l'apprendre, il pouvait non seulement &eacute;chapper &agrave; la
+servitude qu'il consid&eacute;rait comme la cons&eacute;quence de la d&eacute;portation, mais
+encore recommencer la vie sur un fondement si nouveau, qu'il ne pouvait
+manquer d'y trouver le succ&egrave;s s'il y donnait seulement l'application
+commune qui est usuelle en de telles conditions; qu'il devait bien se
+souvenir que je le lui avais conseill&eacute; il y avait bien des ann&eacute;es et que
+je lui avais propos&eacute; ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde.
+J'ajoutai qu'afin de le convaincre tout ensemble de la certitude de ce
+que je disais, de la connaissance que j'avais de la m&eacute;thode qu'il
+fallait prendre, et de la probabilit&eacute; du succ&egrave;s, il me verrait d'abord
+me d&eacute;livrer moi-m&ecirc;me de la n&eacute;cessit&eacute; de passer la mer et puis que je
+partirais avec lui librement, de mon plein gr&eacute; et que peut-&ecirc;tre
+j'emporterais avec moi assez pour le satisfaire: que je ne lui faisais
+point cette proposition parce qu'il ne m'&eacute;tait pas possible de vivre
+sans son aide; mais que je pensais que nos infortunes mutuelles eussent
+&eacute;t&eacute; telles qu'elles &eacute;taient suffisantes &agrave; nous accommoder tous deux &agrave;
+quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu o&ugrave; personne ne
+pourrait nous reprocher le pass&eacute;, et o&ugrave; nous serions libres, sans les
+tortures d'un cachot de condamn&eacute;s pour nous y forcer, de consid&eacute;rer tous
+nos d&eacute;sastres pass&eacute;s avec infiniment de satisfaction, regardant que nos
+ennemis nous oublieraient enti&egrave;rement, et que nous vivrions comme
+nouveaux hommes dans un nouveau monde, n'y ayant personne qui e&ucirc;t droit
+de rien nous dire, ou nous &agrave; eux.</p>
+
+<p>Je lui poussai tous ces arguments avec tant d'ardeur et je r&eacute;pondis avec
+tant d'effet &agrave; toutes ses objections passionn&eacute;es, qu'il m'embrassa et me
+dit que je le traitais avec une sinc&eacute;rit&eacute; &agrave; laquelle il ne pouvait
+r&eacute;sister; qu'il allait accepter mon conseil et s'efforcer de se
+soumettre &agrave; son destin dans l'esp&eacute;rance de trouver le confort d'une si
+fid&egrave;le conseill&egrave;re et d'une telle compagne de mis&egrave;re; mais encore
+voulut-il me rappeler ce que j'avais dit avant, &agrave; savoir qu'il pouvait y
+avoir quelque moyen de se lib&eacute;rer, avant de partir, et qu'il pouvait
+&ecirc;tre possible d'&eacute;viter enti&egrave;rement le d&eacute;part, ce qui &agrave; son avis valait
+beaucoup mieux.</p>
+
+<p>Nous nous s&eacute;par&acirc;mes apr&egrave;s cette longue conf&eacute;rence avec des t&eacute;moignages
+de tendresse et d'affection que je pensai qui &eacute;taient &eacute;gaux sinon
+sup&eacute;rieurs &agrave; ceux de notre s&eacute;paration de Dunstable.</p>
+
+<p>Enfin, apr&egrave;s beaucoup de difficult&eacute;s, il consentit &agrave; partir; et comme il
+ne fut pas l&agrave;-dessus admis &agrave; la d&eacute;portation devant la cour, et sur
+p&eacute;tition, ainsi que je l'avais &eacute;t&eacute;, il se trouva dans l'impossibilit&eacute;
+d'&eacute;viter l'embarquement ainsi que je pensais qu'il pouvait le faire.</p>
+
+<p>Le moment de ma propre d&eacute;portation s'approchait. Ma gouvernante qui
+continuait &agrave; se montrer amie d&eacute;vou&eacute;e avait tent&eacute; d'obtenir un pardon,
+mais n'avait pu r&eacute;ussir &agrave; moins d'avoir pay&eacute; une somme trop lourde pour
+ma bourse, puisque de la laisser vide, &agrave; moins de me r&eacute;soudre &agrave;
+reprendre mon vieux m&eacute;tier, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pire que la d&eacute;portation, &agrave; cause que
+l&agrave;-bas je pouvais vivre, et ici non.</p>
+
+<p>C'est au mois de f&eacute;vrier que je fus, avec treize autres for&ccedil;ats, remise
+&agrave; un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, &agrave; bord d'un navire
+&agrave; l'ancre dans Deptford Reach, l'officier de la prison nous mena &agrave; bord,
+et le ma&icirc;tre du vaisseau signa le re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave; on ferma les &eacute;coutilles sur nous, et on nous tint si
+&eacute;troitement enferm&eacute;s que je pensai &eacute;touffer par manque d'air; et le
+lendemain matin le navire leva l'ancre et descendit la rivi&egrave;re jusqu'&agrave;
+un lieu nomm&eacute; Bugby's Hole; chose qui fut faite, nous dit-on, d'accord
+avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d'&eacute;vasion. Cependant
+quand le navire fut arriv&eacute; l&agrave; et eut jet&eacute; l'ancre, nous e&ucirc;mes
+l'autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont,
+&eacute;tant particuli&egrave;rement r&eacute;serv&eacute; au capitaine et aux passagers.</p>
+
+<p>Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma t&ecirc;te, et par le
+mouvement du navire je m'aper&ccedil;us que nous &eacute;tions sous voile, je fus
+d'abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que
+nos amis eussent pu venir nous voir; mais je me rassurai bient&ocirc;t apr&egrave;s,
+voyant qu'on avait jet&eacute; l'ancre, et que nous f&ucirc;mes avertis par quelques
+hommes que nous aurions le matin suivant la libert&eacute; de monter sur le
+tillac et de parler &agrave; nos amis qui nous viendraient voir.</p>
+
+<p>Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers;
+mais ensuite on nous donna de petites cabines&mdash;du moins &agrave; ceux qui
+avaient quelque literie &agrave; y mettre, ainsi qu'un coin pour les malles ou
+caisses de v&ecirc;tements ou de linge, si nous en avions (ce qu'on peut bien
+ajouter), car quelques-uns n'avaient point de chemise de linge ou de
+laine que celle qui &eacute;tait sur leur dos, et pas un denier pour se tirer
+d'affaire; pourtant ils ne furent pas trop malheureux &agrave; bord, surtout
+les femmes, &agrave; qui les marins donnaient de l'argent pour laver leur
+linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient
+besoin.</p>
+
+<p>Quand, le matin suivant, nous e&ucirc;mes la libert&eacute; de monter sur le tillac,
+je demandai &agrave; l'un des officiers si je ne pouvais &ecirc;tre autoris&eacute;e &agrave;
+envoyer une lettre &agrave; terre pour mes amis, afin de leur faire savoir
+l'endroit o&ugrave; nous &eacute;tions et de me faire envoyer quelques choses
+n&eacute;cessaires. C'&eacute;tait le bosseman, homme fort civil et affable, qui me
+dit que j'aurais toute libert&eacute; que je d&eacute;sirerais et qu'il p&ucirc;t me donner
+sans imprudence; je lui dis que je n'en d&eacute;sirais point d'autre et il me
+r&eacute;pondit que le canot du navire irait &agrave; Londres &agrave; la mar&eacute;e suivante, et
+qu'il donnerait ordre qu'on port&acirc;t ma lettre.</p>
+
+<p>En effet quand le canot partit, le bosseman vint m'en avertir, me dit
+qu'il y montait lui-m&ecirc;me, et que si ma lettre &eacute;tait pr&ecirc;te, il en
+prendrait soin. J'avais pr&eacute;par&eacute; d'avance plume, encre et papier, et
+j'avais fait une lettre adress&eacute;e &agrave; ma gouvernante dans laquelle j'en
+avais enferm&eacute; une autre pour mon camarade de prison: mais je ne lui
+laissai pas savoir que c'&eacute;tait mon mari, et je le lui cachai jusqu'&agrave; la
+fin. Dans ma lettre &agrave; ma gouvernante je lui disais l'endroit o&ugrave; &eacute;tait le
+navire et la pressais de m'envoyer les effets qu'elle m'avait pr&eacute;par&eacute;s
+pour le voyage.</p>
+
+<p>Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en m&ecirc;me temps un
+shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que
+je le suppliais de charger de la lettre sit&ocirc;t qu'il viendrait &agrave; terre,
+afin que, si possible, j'eusse une r&eacute;ponse rapport&eacute;e de la m&ecirc;me main, et
+que j'apprisse ce que devenaient mes effets.</p>
+
+<p>&mdash;Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie re&ccedil;us,
+je suis perdue.</p>
+
+<p>Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j'en
+&eacute;tais mieux fournie que les prisonniers ordinaires; que j'avais une
+bourse, o&ugrave; il ne manquait pas d'argent; et je trouvai que cette vue
+seule m'attira un traitement tr&egrave;s diff&eacute;rent de celui que j'eusse
+autrement subi; car bien qu'il f&ucirc;t civil vraiment, auparavant, c'&eacute;tait
+par une sorte de compassion naturelle qu'il ressentait pour une femme
+dans la d&eacute;tresse; tandis qu'il le fut plus qu'&agrave; l'ordinaire apr&egrave;s, et me
+fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu'autrement je ne l'eusse
+&eacute;t&eacute;; ainsi qu'il para&icirc;tra en lieu et place.</p>
+
+<p>Il remit fort honn&ecirc;tement ma lettre dans les propres mains de ma
+gouvernante et me rapporta sa r&eacute;ponse. Et quand il me la donna il me
+rendit le shilling:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-il, voil&agrave; votre shilling que je vous rends, car j'ai remis
+la lettre moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Je ne sus que dire; j'&eacute;tais toute surprise; mais apr&egrave;s une pause je
+r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous &ecirc;tes trop bon; ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; que justice que vous vous
+fussiez alors pay&eacute; du message.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, je ne suis que trop pay&eacute;. Qui est cette dame? Est-ce
+votre s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dis-je; ce n'est point ma parente; mais c'est une tr&egrave;s
+ch&egrave;re amie, et la seule amie que j'aie au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, il y a peu d'amies semblables. Figurez-vous qu'elle
+pleure comme une enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fis-je encore: je crois bien qu'elle donnerait cent livres
+pour me d&eacute;livrer de cette affreuse condition.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui! dit-il,&mdash;mais je pense que pour la moiti&eacute; je pourrais
+bien vous mettre en mesure de vous d&eacute;livrer.</p>
+
+<p>Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une d&eacute;livrance telle que
+si j'&eacute;tais reprise, il m'en co&ucirc;terait la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne
+garde, &agrave; l'avenir: je n'y puis rien dire.</p>
+
+<p>Et nous ne t&icirc;nmes pas plus de discours pour l'instant.</p>
+
+<p>Cependant ma gouvernante, fid&egrave;le jusqu'au dernier moment, fit passer ma
+lettre dans la prison &agrave; mon mari, et se chargea de la r&eacute;ponse; et le
+lendemain elle arriva elle-m&ecirc;me, m'apportant d'abord un hamac, comme on
+dit, avec la fourniture ordinaire; elle m'apporta aussi un coffre de
+mer, c'est &agrave; savoir un de ces coffres qu'on fabrique pour les marins,
+avec toutes les commodit&eacute;s qui y sont contenues, et plein de presque
+tout ce dont je pouvais avoir besoin; et dans un des coins du coffre, o&ugrave;
+il y avait un tiroir secret, &eacute;tait ma banque&mdash;c'est-&agrave;-dire qu'elle y
+avait serr&eacute; autant d'argent que j'avais r&eacute;solu d'emporter avec moi; car
+j'avais ordonn&eacute; qu'on conserv&acirc;t une partie de mon fonds, afin qu'elle
+p&ucirc;t m'envoyer ensuite tels effets dont j'aurais besoin quand je
+viendrais &agrave; m'&eacute;tablir: car l'argent dans cette contr&eacute;e ne sert pas &agrave;
+grand'chose, o&ugrave; on ach&egrave;te tout pour du tabac; &agrave; plus forte raison est-ce
+grand dommage d'en emporter d'ici.</p>
+
+<p>Mais mon cas &eacute;tait particulier; il n'&eacute;tait point bon pour moi de partir
+sans effets ni argent; et d'autre part pour une pauvre d&eacute;port&eacute;e qui
+allait &ecirc;tre vendue sit&ocirc;t qu'elle arriverait &agrave; terre, d'emporter une
+cargaison de marchandises, cela e&ucirc;t attir&eacute; l'attention, et les e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre fait saisir; de sorte que j'emportai ainsi une partie de mon
+fonds, et que je laissai le reste &agrave; ma gouvernante.</p>
+
+<p>Ma gouvernante m'apporta un grand nombre d'autres effets; mais il ne
+convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir
+l'esp&egrave;ce de capitaine que nous aurions. Quand elle entra dans le navire,
+je pensai qu'elle allait mourir vraiment; son c&oelig;ur s'enfon&ccedil;a, quand
+elle me vit, &agrave; la pens&eacute;e de me quitter en cette condition; et elle
+pleura d'une mani&egrave;re si intol&eacute;rable que je fus longtemps avant de
+pouvoir lui parler.</p>
+
+<p>Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon camarade de prison,
+dont je fus &eacute;trangement embarrass&eacute;e. Il me disait qu'il lui serait
+impossible de se faire d&eacute;charger &agrave; temps pour partir dans le m&ecirc;me
+vaisseau: et par-dessus tout, il commen&ccedil;ait &agrave; se demander si on voudrait
+bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu'il lui plairait, bien
+qu'il consentit &agrave; &ecirc;tre d&eacute;port&eacute; de plein gr&eacute;, mais qu'on le ferait mettre
+&agrave; bord de tel navire qu'on d&eacute;signerait, o&ugrave; il serait consign&eacute; au
+capitaine ainsi qu'on fait pour les autres for&ccedil;ats; tel qu'il commen&ccedil;ait
+&agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer de me voir avant d'arriver en Virginie, d'o&ugrave; il pensait
+devenir forcen&eacute;; regardant que si, d'autre part, je n'&eacute;tais point l&agrave;, au
+cas o&ugrave; quelque accident de mer ou de mortalit&eacute; m'enl&egrave;verait, il serait
+la cr&eacute;ature la plus d&eacute;sol&eacute;e du monde.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti
+prendre: je dis &agrave; ma gouvernante l'histoire du bosseman, et elle me
+poussa fort ardemment &agrave; traiter avec lui, mais je n'en avais point
+d'envie, jusqu'&agrave; ce que j'eusse appris si mon mari, ou mon camarade de
+prison, comme elle l'appelait, aurait la libert&eacute; de partir avec moi, ou
+non. Enfin je fus forc&eacute;e de lui livrer le secret de toute l'affaire,
+except&eacute; toutefois de lui dire que c'&eacute;tait mon mari, je lui dis que
+j'avais convenu fermement avec lui de partir, s'il pouvait avoir la
+libert&eacute; de partir dans le m&ecirc;me vaisseau, et que je savais qu'il avait de
+l'argent.</p>
+
+<p>Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions
+l&agrave;-bas, comment nous pourrions planter, nous &eacute;tablir, devenir riches, en
+somme, sans plus d'aventures; et, comme un grand secret, je lui dis que
+nous devions nous marier sit&ocirc;t qu'il viendrait &agrave; bord.</p>
+
+<p>Elle ne tarda pas &agrave; acquiescer joyeusement &agrave; mon d&eacute;part, quand elle
+apprit tout cela, et &agrave; partir de ce moment elle fit son affaire de voir
+&agrave; ce qu'il f&ucirc;t d&eacute;livr&eacute; &agrave; temps de mani&egrave;re &agrave; embarquer dans le m&ecirc;me
+vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu'avec une grande
+difficult&eacute;, et non sans qu'il pass&acirc;t toutes les formalit&eacute;s d'un for&ccedil;at
+d&eacute;port&eacute;, ce qu'il n'&eacute;tait pas en r&eacute;alit&eacute;, puisqu'il n'avait point &eacute;t&eacute;
+jug&eacute;, et qui fut une grande mortification pour lui.</p>
+
+<p>Comme notre sort &eacute;tait maintenant d&eacute;termin&eacute; et que nous &eacute;tions tous deux
+embarqu&eacute;s &agrave; r&eacute;elle destination de la Virginie, dans la m&eacute;prisable
+qualit&eacute; de for&ccedil;ats transport&eacute;s destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre vendus comme esclaves,
+moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus
+jamais revenir en Angleterre tant qu'il vivrait, il &eacute;tait fort triste et
+d&eacute;prim&eacute;; la mortification d'&ecirc;tre ramen&eacute; &agrave; bord ainsi qu'il l'avait &eacute;t&eacute;
+comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu'on lui avait dit en
+premier lieu qu'il serait d&eacute;port&eacute; de fa&ccedil;on qu'il par&ucirc;t gentilhomme en
+libert&eacute;: il est vrai qu'on n'avait point donn&eacute; ordre de le vendre
+lorsqu'il arriverait l&agrave;-bas, ainsi qu'on l'avait fait pour nous, et pour
+cette raison il fut oblig&eacute; de payer son passage au capitaine, &agrave; quoi
+nous n'&eacute;tions point tenus: pour le reste, il &eacute;tait autant hors d'&eacute;tat
+qu'un enfant de faire quoi que ce f&ucirc;t sinon par instructions.</p>
+
+<p>Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes
+semaines, ne sachant si j'aurais mon mari avec moi ou non, et en
+cons&eacute;quence n'&eacute;tant point r&eacute;solue sur la mani&egrave;re dont je devais recevoir
+la proposition de l'honn&ecirc;te bosseman, ce qui en v&eacute;rit&eacute; lui parut assez
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Au bout de ce temps, voici mon mari venir &agrave; bord; il avait le visage
+col&egrave;re et morne; son grand c&oelig;ur &eacute;tait gonfl&eacute; de rage et de d&eacute;dain,
+qu'il f&ucirc;t tra&icirc;n&eacute; par trois gardiens de Newgate et jet&eacute; &agrave; bord comme un
+for&ccedil;at, quand il n'avait pas tant qu'&eacute;t&eacute; amen&eacute; en jugement. Il en fit
+faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu'il e&ucirc;t quelque
+int&eacute;r&ecirc;t, mais ils rencontr&egrave;rent quelque obstacle dans leurs efforts, il
+leur fut r&eacute;pondu qu'on lui avait t&eacute;moign&eacute; assez de faveur et qu'on avait
+re&ccedil;u de tels rapports sur lui depuis qu'on lui avait accord&eacute; sa
+d&eacute;portation, qu'il devait se juger fort bien trait&eacute; de ce qu'on ne
+repr&icirc;t pas les poursuites. Cette r&eacute;ponse le calma, car il savait trop
+bien ce qui aurait pu advenir et ce qu'il avait lieu d'attendre, et &agrave;
+cette heure il voyait la bont&eacute; de l'avis auquel il avait c&eacute;d&eacute; d'accepter
+l'offre de la d&eacute;portation, et apr&egrave;s que son irritation contre ces
+limiers d'enfer, comme il les appelait, fut un peu pass&eacute;e, il prit l'air
+rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, commen&ccedil;a d'&ecirc;tre joyeux, et comme je lui disais combien
+j'&eacute;tais heureuse de l'avoir tir&eacute; une fois encore de leurs mains, il me
+prit dans ses bras et reconnut avec une grande tendresse que je lui
+avais donn&eacute; le meilleur conseil qui f&ucirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, dit-il, tu m'as sauv&eacute; la vie deux fois: elle t'appartient
+d&eacute;sormais et je suivrai toujours tes conseils.</p>
+
+<p>Notre premier soin fut de comparer nos fonds; il eut beaucoup
+d'honn&ecirc;tet&eacute; et me dit que son fonds avait &eacute;t&eacute; assez fourni quand il
+&eacute;tait entr&eacute; en prison, mais que de vivre l&agrave; comme il l'avait fait, en
+fa&ccedil;on de gentilhomme, et, ce qui &eacute;tait bien plus, d'avoir fait des amis,
+et d'avoir soutenu son proc&egrave;s, lui avait co&ucirc;t&eacute; beaucoup d'argent, et en
+un mot il ne lui restait en tout que 108&pound; qu'il avait sur lui en or.</p>
+
+<p>Je lui rendis aussi fid&egrave;lement compte de mon fonds c'est-&agrave;-dire de ce
+que j'avais emport&eacute; avec moi, car j'&eacute;tais r&eacute;solue, quoi qu'il p&ucirc;t
+advenir, &agrave; garder ce que j'avais laiss&eacute; en r&eacute;serve: au cas o&ugrave; je
+mourrais, ce que j'avais serait suffisant pour lui et ce que j'avais
+laiss&eacute; aux mains de ma gouvernante lui appartiendrait &agrave; elle, chose
+qu'elle avait bien m&eacute;rit&eacute;e par ses services.</p>
+
+<p>Le fonds que j'avais sur moi &eacute;tait de 246&pound; et quelques shillings, de
+sorte que nous avions entre nous 354&pound;, mais jamais fortune plus mal
+acquise n'avait &eacute;t&eacute; r&eacute;unie pour commencer la vie.</p>
+
+<p>Notre plus grande infortune &eacute;tait que ce fonds en argent ne repr&eacute;sentait
+aucun profit &agrave; l'emporter aux plantations; je crois que le sien &eacute;tait
+r&eacute;ellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l'avait dit;
+mais moi qui avais entre 700 et 800&pound; en banque quand ce d&eacute;sastre me
+frappa et qui avais une des amies les plus fid&egrave;les au monde pour s'en
+occuper, regardant que c'&eacute;tait une femme qui n'avait point de principes,
+j'avais encore 300&pound; que je lui avais laiss&eacute;es entre les mains et mises
+en r&eacute;serve ainsi que j'ai dit; d'ailleurs, j'avais emport&eacute; plusieurs
+choses de grande valeur, en particulier deux montres d'or, quelques
+petites pi&egrave;ces de vaisselle plate et plusieurs bagues: le tout vol&eacute;.
+Avec cette fortune et dans la soixante et uni&egrave;me ann&eacute;e de mon &acirc;ge je me
+lan&ccedil;ai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condition
+d'une pauvre d&eacute;port&eacute;e qu'on avait envoy&eacute;e au del&agrave; des mers pour lui
+faire gr&acirc;ce de la potence; mes habits &eacute;taient pauvres et m&eacute;diocres, mais
+point d&eacute;guenill&eacute;s ni sales, et personne ne savait, dans tout le
+vaisseau, que j'eusse rien de valeur sur moi.</p>
+
+<p>Cependant comme j'avais une grande quantit&eacute; de tr&egrave;s bons habits et du
+linge en abondance que j'avais fait emballer dans deux grandes caisses,
+je les fis embarquer &agrave; bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait
+consigner &agrave; mon vrai nom en Virginie; et j'avais dans ma poche les
+billets d&eacute;chargement, et dans ces caisses &eacute;taient mon argenterie et mes
+montres et tout ce qui avait de la valeur, except&eacute; mon argent, que je
+conservais &agrave; part dans un tiroir secret de mon coffre et qu'on ne
+pouvait d&eacute;couvrir ou bien ouvrir, si on le d&eacute;couvrait, sans mettre le
+coffre en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Le vaisseau commen&ccedil;a maintenant de se remplir: plusieurs passagers
+vinrent &agrave; bord qui n'avaient point &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;s &agrave; compte criminel, et
+on leur d&eacute;signa de quoi s'accommoder dans la grande cabine et autres
+parties du vaisseau, tandis que nous, for&ccedil;ats, on nous fourra en bas je
+ne sais o&ugrave;. Mais quand mon mari vint &agrave; bord, je parlai au bosseman qui
+m'avait de si bonne heure donn&eacute; des marques d'amiti&eacute;; je lui dis qu'il
+m'avait aid&eacute; en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour
+qui conv&icirc;nt et l&agrave;-dessus je lui mis une guin&eacute;e dans la main; je lui dis
+que mon mari &eacute;tait maintenant venu &agrave; bord et que, bien que nous fussions
+dans notre infortune pr&eacute;sente, cependant nous avions &eacute;t&eacute; des personnes
+d'un autre caract&egrave;re que la bande mis&eacute;rable avec laquelle nous &eacute;tions
+venus, et que nous d&eacute;sirions savoir si on ne pourrait obtenir du
+capitaine de nous admettre &agrave; quelque commodit&eacute; dans le vaisseau, chose
+pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu'il lui plairait et que
+nous le payerions de sa peine pour nous avoir procur&eacute; cette faveur. Il
+prit la guin&eacute;e, ainsi que je pus voir, avec grande satisfaction, et
+m'assura de son assistance.</p>
+
+<p>Puis il nous dit qu'il ne faisait point doute que le capitaine, qui
+&eacute;tait un des hommes de la meilleure humeur qui f&ucirc;t au monde, ne
+consentirait volontiers &agrave; nous donner les aises que nous pourrions
+d&eacute;sirer, et pour nous rassurer l&agrave;-dessus, il me dit qu'&agrave; la prochaine
+mar&eacute;e il irait le trouver &agrave; seule fin de lui en parler. Le lendemain
+matin, m'&eacute;tant trouv&eacute;e dormir plus longtemps que d'ordinaire, quand je
+me levai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les
+hommes, &agrave; ses affaires ordinaires; je fus un peu m&eacute;lancolique de le voir
+l&agrave;, et allant pour lui parler, il me vit et vint &agrave; moi, et, sans lui
+donner le temps de me parler d'abord, je lui dis en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, monsieur, que vous nous ayez oubli&eacute;s, car je vois que vous
+avez bien des affaires.</p>
+
+<p>Il me r&eacute;pondit aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, vous allez voir.</p>
+
+<p>Et il m'emmena dans la grande cabine o&ugrave; je trouvai assis un homme de
+bonne apparence qui &eacute;crivait et qui avait beaucoup de papiers devant
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit le bosseman &agrave; celui qui &eacute;crivait, la dame dont vous a parl&eacute;
+le capitaine.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers moi, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; si loin d'oublier votre affaire, que je suis all&eacute; &agrave; la maison
+du capitaine et que je lui ai repr&eacute;sent&eacute; fid&egrave;lement votre d&eacute;sir d'&ecirc;tre
+fournie de commodit&eacute;s pour vous-m&ecirc;me, et votre mari, et le capitaine a
+envoy&eacute; monsieur, qui est ma&icirc;tre du vaisseau, &agrave; dessein de tout vous
+montrer et de vous donner toutes les aises que vous d&eacute;sirez et m'a pri&eacute;
+de vous assurer que vous ne seriez pas trait&eacute;s ainsi que vous
+l'attendez, mais avec le m&ecirc;me respect que les autres passagers.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus le ma&icirc;tre me parla, et ne me donnant point le temps de
+remercier le bosseman de sa bont&eacute;, confirma ce qu'il m'avait dit, et
+ajouta que c'&eacute;tait la joie du capitaine de se montrer tendre et
+charitable surtout &agrave; ceux qui se trouvaient dans quelque infortune, et
+l&agrave;-dessus il me montra plusieurs cabines m&eacute;nag&eacute;es les unes dans la
+grande cabine, les autres s&eacute;par&eacute;es par des cloisons de l'habitacle du
+timonier, mais s'ouvrant dans la grande cabine, &agrave; dessein pour les
+passagers, et me donna libert&eacute; de choisir celle que je voudrais. Je pris
+une de ces derni&egrave;res o&ugrave; il y avait d'excellentes commodit&eacute;s pour placer
+notre coffre et nos caisses et une table pour manger.</p>
+
+<p>Puis le ma&icirc;tre me dit que le bosseman avait donn&eacute; un rapport si
+excellent sur moi et mon mari qu'il avait ordre de nous dire que nous
+pourrions manger avec lui s'il nous plaisait pendant tout le voyage, aux
+conditions ordinaires qu'on fait aux passagers, que nous pourrions faire
+venir des provisions fra&icirc;ches si nous voulions, ou que, sinon, nous
+vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui.
+Ce fut l&agrave; une nouvelle bien revivifiante pour moi apr&egrave;s tant de dures
+&eacute;preuves et d'afflictions; je le remerciai et lui dis que le capitaine
+nous ferait les conditions qu'il voudrait et lui demandai l'autorisation
+d'aller pr&eacute;venir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n'&eacute;tait
+point encore sorti de sa cabine. Je m'y rendis en effet, et mon mari
+dont les esprits &eacute;taient encore si affaiss&eacute;s sous l'infamie, ainsi qu'il
+disait, qu'on lui faisait subir, que je le reconnaissais &agrave; peine, fut
+tellement ranim&eacute; par le r&eacute;cit que je lui fis de l'accueil que nous
+trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu'une
+nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage m&ecirc;me:
+tant il est vrai que les plus grands esprits quand ils sont renvers&eacute;s
+par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes d&eacute;pressions.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia
+le ma&icirc;tre de la bont&eacute; qu'il nous t&eacute;moignait et le pria d'offrir
+l'expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer
+d'avance le prix qu'il nous demanderait pour notre passage et pour les
+commodit&eacute;s qu'il nous donnait. Le ma&icirc;tre lui dit que le capitaine
+viendrait &agrave; bord l'apr&egrave;s-midi et qu'il pourrait s'arranger avec lui. En
+effet, l'apr&egrave;s-midi le capitaine arriva, et nous trouv&acirc;mes que c'&eacute;tait
+bien l'homme obligeant que nous avait repr&eacute;sent&eacute; le bosseman et il fut
+si charm&eacute; de la conversation de mon mari qu'en somme il ne voulut point
+nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en
+donna une qui, ainsi que je l'ai dit avant, ouvrait dans la grande
+cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes: ce n'&eacute;tait point
+un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guin&eacute;es nous
+e&ucirc;mes tout, notre passage et nos provisions, repas &agrave; table du capitaine
+et fort bravement entretenus.</p>
+
+<p>Pendant tout ce temps, je ne m'&eacute;tais fournie de rien de ce qui nous
+&eacute;tait n&eacute;cessaire quand nous arriverions l&agrave;-bas et que nous commencerions
+&agrave; nous appeler planteurs, et j'&eacute;tais loin d'&ecirc;tre ignorante de ce qu'il
+fallait &agrave; telle occasion, en particulier toutes sortes d'outils pour
+l'ouvrage des plantations et pour construire et toutes sortes de meubles
+qui, si on les ach&egrave;te dans le pays, doivent n&eacute;cessairement co&ucirc;ter le
+double.</p>
+
+<p>Je parlai &agrave; ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le
+capitaine, &agrave; qui elle dit qu'elle esp&eacute;rait qu'on pourrait trouver moyen
+d'obtenir la libert&eacute; de ses deux malheureux cousins, comme elle nous
+appelait, quand nous serions arriv&eacute;s par del&agrave; la mer; puis s'enquit de
+lui quelles choses il &eacute;tait n&eacute;cessaire d'emporter avec nous, et lui, en
+homme d'exp&eacute;rience, lui r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il faut d'abord que vos cousins se procurent une personne pour
+les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur d&eacute;portation,
+et puis, au nom de cette personne, ils pourront s'occuper de ce qu'il
+leur plaira, soit acheter des plantations d&eacute;j&agrave; exploit&eacute;es, soit acheter
+des terres en friche au gouvernement.</p>
+
+<p>Elle lui demanda alors s'il ne serait pas n&eacute;cessaire de nous fournir
+d'outils et de mat&eacute;riaux pour &eacute;tablir notre plantation, et il r&eacute;pondit
+que oui, certes; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui
+dit qu'elle nous fournirait de tout ce qu'il nous faudrait, quoi qu'il
+lui en co&ucirc;t&acirc;t; sur quoi il lui donna une liste des choses n&eacute;cessaires &agrave;
+un planteur, qui, d'apr&egrave;s son compte, montait &agrave; 80 ou 100&pound;. Et, en
+somme, elle s'y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indication elle
+acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donn&eacute; la liste.</p>
+
+<p>Elle embarqua toutes ces choses &agrave; son nom, prit les billets de
+chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite
+la cargaison &agrave; son propre nom, si bien que nous &eacute;tions par&eacute;s pour tous
+les &eacute;v&eacute;nements et pour tous les d&eacute;sastres.</p>
+
+<p>J'aurais d&ucirc; vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108&pound;
+qu'il portait sur lui, ainsi que j'ai dit, en monnaie d'or, pour le
+d&eacute;penser &agrave; cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien
+que je n'entamai pas la somme que je lui avais laiss&eacute;e entre les mains,
+en fin de quoi nous e&ucirc;mes pr&egrave;s de 200&pound; en argent, ce qui &eacute;tait plus que
+suffisant &agrave; notre dessein.</p>
+
+<p>En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodit&eacute;s, nous f&icirc;mes
+voile de Bugby's note &agrave; Gravesend, o&ugrave; le vaisseau resta environ dix
+jours de plus et o&ugrave; le capitaine vint &agrave; bord pour de bon. Ici le
+capitaine nous montra une civilit&eacute; qu'en v&eacute;rit&eacute; nous n'avions point de
+raison d'attendre, c'est &agrave; savoir qu'il nous permit d'aller &agrave; terre pour
+nous rafra&icirc;chir, apr&egrave;s que nous lui e&ucirc;mes donn&eacute; nos paroles que nous ne
+nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisiblement &agrave; bord. En
+v&eacute;rit&eacute; le capitaine avait assez d'assurances sur nos r&eacute;solutions de
+partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous &eacute;tablir
+l&agrave;-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de
+demeurer ici au p&eacute;ril de la vie: car ce n'aurait pas &eacute;t&eacute; moins. En
+somme, nous all&acirc;mes tous &agrave; terre avec le capitaine et soup&acirc;mes ensemble
+&agrave; Gravesend o&ugrave; nous f&ucirc;mes fort joyeux, pass&acirc;mes la nuit, couch&acirc;mes dans
+la maison o&ugrave; nous avions soup&eacute; et rev&icirc;nmes tous tr&egrave;s honn&ecirc;tement &agrave; bord
+avec lui le matin. L&agrave;, nous achet&acirc;mes dix douzaines de bouteilles de
+bonne bi&egrave;re, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui
+seraient agr&eacute;ables &agrave; bord.</p>
+
+<p>Ma gouvernante resta avec nous tout ce temps et nous accompagna
+jusqu'aux Downs, ainsi que la femme du capitaine avec qui elle revint.
+Je n'eus jamais tant de tristesse en me s&eacute;parant de ma propre m&egrave;re que
+j'en eus pour me s&eacute;parer d'elle, et je ne la revis jamais plus. Nous
+e&ucirc;mes bon vent d'est le troisi&egrave;me jour apr&egrave;s notre arriv&eacute;e aux Downs, et
+nous f&icirc;mes voile de l&agrave; le dixi&egrave;me jour d'avril, sans toucher ailleurs,
+jusqu'&eacute;tant pouss&eacute; sur la c&ocirc;te d'Irlande par une bourrasque bien forte,
+le vaisseau jeta l'ancre dans une petite baie pr&egrave;s d'une rivi&egrave;re dont je
+ne me rappelle pas le nom, mais on me dit que c'&eacute;tait une rivi&egrave;re qui
+venait de Limerick et que c'&eacute;tait la plus grande rivi&egrave;re d'Irlande.</p>
+
+<p>L&agrave;, ayant &eacute;t&eacute; retenus par le mauvais temps, le capitaine qui continuait
+de montrer la m&ecirc;me humeur charmante, nous emmena de nouveau tous deux &agrave;
+terre. Ce fut par bont&eacute; pour mon mari, en v&eacute;rit&eacute; qui supportait fort mal
+la mer, surtout quand le vent soufflait avec tant de fureur. L&agrave;, nous
+achet&acirc;mes encore des provisions fra&icirc;ches, du b&oelig;uf, du porc, du mouton
+et de la volaille, et le capitaine resta pour mettre en saumure cinq ou
+six barils de b&oelig;uf, afin de renforcer les vivres. Nous ne f&ucirc;mes pas l&agrave;
+plus de cinq jours que la temp&eacute;rature s'adoucissant apr&egrave;s une bonne
+saute de vent, nous f&icirc;mes voile de nouveau et, au bout de quarante-deux
+jours, arriv&acirc;mes sans encombre &agrave; la c&ocirc;te de Virginie.</p>
+
+<p>Quand nous approch&acirc;mes de terre, le capitaine me fit venir et me dit
+qu'il trouvait par mon discours que j'avais quelques connaissances dans
+la contr&eacute;e et que j'y &eacute;tais venue autrefois, de sorte qu'il supposait
+que je connaissais la coutume suivant laquelle on disposait des for&ccedil;ats
+&agrave; leur arriv&eacute;e. Je lui dis qu'il n'en &eacute;tait rien et que pour les
+connaissances que j'avais l&agrave;, il pouvait &ecirc;tre certain que je ne me
+ferais point conna&icirc;tre &agrave; aucune d'elles tandis que j'&eacute;tais dans les
+conditions d'une prisonni&egrave;re, et que, pour le reste, nous nous
+abandonnions enti&egrave;rement &agrave; lui pour nous assister ainsi qu'il lui avait
+plu de nous le promettre. Il me dit qu'il fallait qu'une personne du
+pays v&icirc;nt m'acheter comme esclave, afin de r&eacute;pondre de moi au gouverneur
+de la contr&eacute;e s'il me r&eacute;clamait. Je lui dis que nous agirions selon ses
+directions, de sorte qu'il amena un planteur pour traiter avec lui comme
+s'il se f&ucirc;t agi de m'acheter comme esclave, n'y ayant point l'ordre de
+vendre mon mari, et l&agrave; je lui fus vendue en formalit&eacute; et je le suivis &agrave;
+terre. Le capitaine alla avec nous et nous mena &agrave; une certaine maison,
+que ce f&ucirc;t une taverne ou non, je n'en sais rien, mais on nous y donna
+un bol de punch fait avec du rhum, etc., et nous f&icirc;mes bonne ch&egrave;re. Au
+bout d'un moment, le planteur nous donna un certificat de d&eacute;charge et
+une reconnaissance attestant que je l'avais servi fid&egrave;lement, et je fus
+libre d&egrave;s le lendemain matin d'aller o&ugrave; il me plairait.</p>
+
+<p>Pour ce service le capitaine me demanda six mille avoir du poids de
+tabac dont il dit qu'il devait compte &agrave; son armateur et que nous lui
+achet&acirc;mes imm&eacute;diatement et lui f&icirc;mes pr&eacute;sent, par-dessus le march&eacute;, de
+20 guin&eacute;es dont il se d&eacute;clara abondamment satisfait.</p>
+
+<p>Il ne convient point que j'entre ici dans les d&eacute;tails de la partie de la
+colonie de Virginie o&ugrave; nous nous &eacute;tabl&icirc;mes, pour diverses raisons; il
+suffira de mentionner que nous entr&acirc;mes dans la grande rivi&egrave;re de
+Potomac, qui &eacute;tait la destination du vaisseau, et l&agrave; nous avions
+l'intention de nous &eacute;tablir d'abord malgr&eacute; qu'ensuite nous change&acirc;mes
+d'avis.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose d'importance que je fis apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes d&eacute;barqu&eacute;
+toutes nos marchandises et que nous les e&ucirc;mes serr&eacute;es dans un magasin
+que nous lou&acirc;mes avec un logement dans le petit endroit du village o&ugrave;
+nous avions atterri; la premi&egrave;re chose que je fis, dis-je, fut de
+m'enqu&eacute;rir de ma m&egrave;re et de mon fr&egrave;re (cette personne fatale avec
+laquelle je m'&eacute;tais mari&eacute;e, ainsi que je l'ai longuement racont&eacute;). Une
+petite enqu&ecirc;te m'apprit que Mme ***, c'est &agrave; savoir ma m&egrave;re &eacute;tait morte,
+que mon fr&egrave;re ou mari &eacute;tait vivant et, ce qui &eacute;tait pire, je trouvai
+qu'il avait quitt&eacute; la plantation o&ugrave; j'avais v&eacute;cu et qu'il vivait avec un
+de ses fils sur une plantation, justement pr&egrave;s de l'endroit o&ugrave; nous
+avions lou&eacute; un magasin.</p>
+
+<p>Je fus un peu surprise d'abord, mais comme je m'aventurais &agrave; me
+persuader qu'il ne pouvait point me reconna&icirc;tre, non seulement je me
+sentis parfaitement tranquille, mais j'eus grande envie de le voir, si
+c'&eacute;tait possible, sans qu'il me v&icirc;t. Dans ce dessein je m'enquis de la
+plantation o&ugrave; il vivait et avec une femme du lieu que je trouvai pour
+m'aider, comme ce que nous appelons une porteuse de chaise, j'errai
+autour de l'endroit comme si je n'eusse eu d'autre envie que de me
+promener et de regarder le paysage. Enfin j'arrivai si pr&egrave;s que je vis
+la maison. Je demandai &agrave; la femme &agrave; qui &eacute;tait cette plantation: elle me
+dit qu'elle appartenait &agrave; un tel, et, tendant la main sur la droite:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-elle, le monsieur &agrave; qui appartient cette plantation et son
+p&egrave;re est avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont leurs petits noms? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais point, dit-elle, quel est le nom du vieux monsieur, mais le
+nom de son fils est Humphry, et je crois, dit-elle, que c'est aussi le
+nom du p&egrave;re.</p>
+
+<p>Vous pourrez deviner, s'il vous est possible, le m&eacute;lange confus de joie
+et de frayeur qui s'empara de mes esprits en cette occasion, car je
+connus sur-le-champ que ce n'&eacute;tait l&agrave; personne d'autre que mon propre
+fils par ce p&egrave;re qu'elle me montrait qui &eacute;tait mon propre fr&egrave;re. Je
+n'avais point de masque, mais je chiffonnai les ruches de ma coiffe
+autour de ma figure si bien que je fus persuad&eacute;e qu'apr&egrave;s plus de vingt
+ans d'absence et, d'ailleurs, ne m'attendant nullement en cette partie
+du monde, il serait incapable de me reconna&icirc;tre. Mais je n'aurais point
+eu besoin &agrave; user de toutes ces pr&eacute;cautions car sa vue &eacute;tait devenue
+faible par quelque maladie qui lui &eacute;tait tomb&eacute;e sur les yeux et il ne
+pouvait voir que juste assez pour se promener, et ne pas se heurter
+contre un arbre ou mettre le pied dans un foss&eacute;. Comme ils
+s'approchaient de nous, je dis:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il vous conna&icirc;t, madame Owen? (C'&eacute;tait le nom de la femme.)</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle. S'il m'entend parler, il me reconna&icirc;tra bien, mais il
+n'y voit point assez pour me reconna&icirc;tre ou personne d'autre.</p>
+
+<p>Et alors elle me parla de l'affaiblissement de sa vue, ainsi que j'ai
+dit. Ceci me rassura si bien que je rejetai ma coiffe et que je les
+laissai passer pr&egrave;s de moi. C'&eacute;tait une mis&eacute;rable chose pour une m&egrave;re
+que de voir ainsi son propre fils, un beau jeune homme bien fait dans
+des circonstances florissantes, et de ne point oser se faire conna&icirc;tre &agrave;
+lui et de ne point oser para&icirc;tre le remarquer. Que toute m&egrave;re d'enfant
+qui lit ces pages consid&egrave;re ces choses et qu'elle r&eacute;fl&eacute;chisse &agrave;
+l'angoisse d'esprit avec laquelle je me restreignis, au bondissement
+d'&acirc;me que je ressentis en moi pour l'embrasser et pleurer sur lui et
+comment je pensai que toutes mes entrailles se retournaient en moi, que
+mes boyaux m&ecirc;mes &eacute;taient remu&eacute;s et que je ne savais quoi faire, ainsi
+que je ne sais point maintenant comment exprimer ces agonies. Quand il
+s'&eacute;loigna de moi, je restai les yeux fixes et, tremblante, je le suivis
+des yeux aussi longtemps que je pus le voir. Puis, m'asseyant sur
+l'herbe juste &agrave; un endroit que j'avais marqu&eacute;, je feignis de m'y &eacute;tendre
+pour me reposer, mais je me d&eacute;tournai de la femme et, couch&eacute;e sur le
+visage, je sanglotai et je baisai la terre sur laquelle il avait pos&eacute; le
+pied.</p>
+
+<p>Je ne pus cacher mon d&eacute;sordre assez pour que cette femme ne s'en
+aper&ccedil;ut, d'o&ugrave; elle pensa que je n'&eacute;tais point bien, ce que je fus
+oblig&eacute;e de pr&eacute;tendre qui &eacute;tait vrai; sur quoi elle me pressa de me
+lever, la terre &eacute;tant humide et dangereuse, ce que je fis et m'en allai.</p>
+
+<p>Comme je retournais, parlant encore de ce monsieur et de son fils, une
+nouvelle occasion de m&eacute;lancolie se pr&eacute;senta en cette mani&egrave;re: la femme
+commen&ccedil;a comme si elle e&ucirc;t voulu me conter une histoire pour me
+divertir.</p>
+
+<p>&mdash;Il court, dit-elle, un conte bien singulier parmi les voisins l&agrave; o&ugrave;
+demeurait autrefois ce gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce donc? dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, ce vieux monsieur, &eacute;tant all&eacute; en Angleterre quand il
+&eacute;tait tout jeune, tomba amoureux d'une jeune dame de l&agrave;-bas, une des
+plus belles femmes qu'on ait jamais vue ici et l'&eacute;pousa et la mena
+demeurer chez sa m&egrave;re, qui alors &eacute;tait vivante. Il v&eacute;cut ici plusieurs
+ann&eacute;es avec elle, continua la femme, et il eut d'elle plusieurs enfants,
+dont l'un est le jeune homme qui &eacute;tait avec lui tout &agrave; l'heure; mais au
+bout de quelque temps, un jour que la vieille dame, sa m&egrave;re, parlait &agrave;
+sa bru de choses qui la touchaient et des circonstances o&ugrave; elle s'&eacute;tait
+trouv&eacute;e en Angleterre, qui &eacute;taient assez mauvaises, la bru commen&ccedil;a
+d'&ecirc;tre fort surprise et inqui&egrave;te, et en somme, quand on examina les
+choses plus &agrave; fond, il parut hors de doute qu'elle, la vieille dame,
+&eacute;tait la propre m&egrave;re de sa bru et que, par cons&eacute;quent, ce fils &eacute;tait le
+propre fr&egrave;re de sa femme, ce qui frappa la famille d'horreur et la jeta
+dans une telle confusion qu'ils pens&egrave;rent en &ecirc;tre ruin&eacute;s tous; la jeune
+femme ne voulut pas vivre avec lui, et lui-m&ecirc;me, pendant un temps, fut
+hors du sens, puis enfin la jeune femme partit pour l'Angleterre et on
+n'en a jamais entendu parler depuis.</p>
+
+<p>Il est ais&eacute; de croire que je fus &eacute;trangement affect&eacute;e de cette histoire,
+mais il est impossible de d&eacute;crire la nature de mon trouble; je parus
+&eacute;tonn&eacute;e du r&eacute;cit et lui fis mille questions sur les d&eacute;tails que je
+trouvai qu'elle connaissait parfaitement. Enfin je commen&ccedil;ai de
+m'enqu&eacute;rir des conditions de la famille, comment la vieille dame, je
+veux dire ma m&egrave;re, &eacute;tait morte, et &agrave; qui elle avait laiss&eacute; ce qu'elle
+poss&eacute;dait, car ma m&egrave;re m'avait promis tr&egrave;s solennellement que, quand
+elle mourrait, elle ferait quelque chose pour moi et qu'elle
+s'arrangerait pour que, si j'&eacute;tais vivante, je pusse, de fa&ccedil;on ou
+d'autre, entrer en possession, sans qu'il f&ucirc;t au pouvoir de son fils,
+mon fr&egrave;re et mari, de m'en emp&ecirc;cher. Elle me dit qu'elle ne savait pas
+exactement comment les choses avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;es, mais qu'on lui avait
+dit que ma m&egrave;re avait laiss&eacute; une somme d'argent sur le payement de
+laquelle elle avait hypoth&eacute;qu&eacute; sa plantation, afin que cette somme fut
+remise &agrave; sa fille si jamais on pouvait en entendre parler soit en
+Angleterre, soit ailleurs, et que la g&eacute;rance du d&eacute;p&ocirc;t avait &eacute;t&eacute; laiss&eacute;e
+&agrave; ce fils que nous avions vu avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; une nouvelle qui me parut trop bonne pour en faire fi, et
+vous pouvez bien penser que j'eus le c&oelig;ur empli de mille r&eacute;flexions sur
+le parti que je devais prendre et la fa&ccedil;on dont je devais me faire
+conna&icirc;tre, ou si je devrais jamais me faire conna&icirc;tre ou non.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; un embarras o&ugrave; je n'avais pas, en v&eacute;rit&eacute;, la science de me
+conduire, ni ne savais-je quel parti prendre; mon esprit &eacute;tait obs&eacute;d&eacute;
+nuit et jour; je ne pouvais ni dormir ni causer; tant que mon mari s'en
+aper&ccedil;ut, s'&eacute;tonna de ce que j'avais et s'effor&ccedil;a de me divertir, mais ce
+fut tout en vain; il me pressa de lui dire ce qui me tourmentait, mais
+je le remis, jusqu'enfin, m'importunant continuellement, je fus forc&eacute;e
+de forger une histoire qui avait cependant un fondement r&eacute;el, je lui dis
+que j'&eacute;tais tourment&eacute;e parce que j'avais trouv&eacute; que nous devions quitter
+notre installation et changer notre plan d'&eacute;tablissement, &agrave; cause que
+j'avais trouv&eacute; que je serais d&eacute;couverte si je restais dans cette partie
+de la contr&eacute;e; car, ma m&egrave;re &eacute;tant morte, plusieurs de nos parents
+&eacute;taient venus dans la r&eacute;gion o&ugrave; nous &eacute;tions et qu'il fallait, ou bien me
+d&eacute;couvrir &agrave; eux, ce qui dans notre condition pr&eacute;sente, ne convenait
+point sous bien des rapports, ou bien nous en aller, et que je ne savais
+comment faire et que c'&eacute;tait l&agrave; ce qui me donnait de la m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>Il acquies&ccedil;a en ceci qu'il ne convenait nullement que je me fisse
+conna&icirc;tre &agrave; personne dans les circonstances o&ugrave; nous &eacute;tions alors, et par
+ainsi il me dit qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; partir pour toute autre r&eacute;gion de ce
+pays ou m&ecirc;me pour un autre pays si je le d&eacute;sirais. Mais maintenant j'eus
+une autre difficult&eacute;, qui &eacute;tait que si je partais pour une autre
+colonie, je me mettais hors d'&eacute;tat de jamais pouvoir rechercher avec
+succ&egrave;s les effets que ma m&egrave;re m'avait laiss&eacute;s; d'autre part, je ne
+pouvais m&ecirc;me penser &agrave; faire conna&icirc;tre le secret de mon ancien mariage &agrave;
+mon nouveau mari; ce n'&eacute;tait pas une histoire qu'on support&acirc;t qu'on la
+dise, ni ne pouvais-je pr&eacute;voir quelles pourraient en &ecirc;tre les
+cons&eacute;quences, c'&eacute;tait d'ailleurs impossible sans rendre la chose
+publique par toute la contr&eacute;e, sans qu'on s&ucirc;t tout ensemble qui j'&eacute;tais
+et ce que j'&eacute;tais maintenant.</p>
+
+<p>Cet embarras continua longtemps et inqui&eacute;ta beaucoup mon &eacute;poux, car il
+pensait que je ne fusse pas franche avec lui et que je ne voulusse pas
+lui r&eacute;v&eacute;ler toutes les parties de ma peine, et il disait souvent qu'il
+s'&eacute;tonnait de ce qu'il avait fait pour que je n'eusse pas confiance en
+lui en quoi que ce f&ucirc;t, surtout si la chose &eacute;tait douloureuse et
+affligeante. La v&eacute;rit&eacute; est que j'eusse d&ucirc; lui confier tout, car aucun
+homme ne pouvait m&eacute;riter mieux d'une femme, mais c'&eacute;tait l&agrave; une chose
+que je ne savais comment lui ouvrir, et pourtant, n'ayant personne, &agrave;
+qui en r&eacute;v&eacute;ler la moindre part, le fardeau &eacute;tait trop lourd pour mon
+esprit.</p>
+
+<p>Le seul soulagement que je trouvai fut d'en laisser savoir &agrave; mon mari
+assez pour le convaincre de la n&eacute;cessit&eacute; qu'il y avait pour nous &agrave;
+songer &agrave; nous &eacute;tablir dans quelque autre partie du monde et la prochaine
+consid&eacute;ration qui se pr&eacute;senta fut vers quelle r&eacute;gion des colonies
+anglaises nous nous dirigerions. Mon mari &eacute;tait parfaitement &eacute;tranger au
+pays et n'avait point tant qu'une connaissance g&eacute;ographique de la
+situation des diff&eacute;rents lieux, et moi qui, jusqu'au jour o&ugrave; j'ai &eacute;crit
+ces lignes, ne savais point ce que signifiait le mot <i>g&eacute;ographique</i>, je
+n'en avais qu'une connaissance g&eacute;n&eacute;rale par mes longues conversations
+avec des gens qui allaient et venaient. Mais je savais bien que le
+Maryland, la Pennsylvanie, East et West-Jersey, la Nouvelle-York et la
+Nouvelle-Angleterre &eacute;taient toutes situ&eacute;es au nord de la Virginie et
+qu'elles avaient toutes par cons&eacute;quent des climats plus froids pour
+lesquels, pour cette raison m&ecirc;me, j'avais de l'aversion; car, ainsi que
+j'avais toujours naturellement aim&eacute; la chaleur: ainsi maintenant que je
+devenais vieille, je sentais une plus forte inclination &agrave; fuir un climat
+froid. Je pensai donc &agrave; aller en Caroline, qui est la colonie la plus
+m&eacute;ridionale des Anglais sur le continent; et l&agrave;, je proposai d'aller,
+d'autant plus que je pourrais ais&eacute;ment revenir &agrave; n'importe quel moment
+quand il serait temps de m'enqu&eacute;rir des affaires de ma m&egrave;re et de
+r&eacute;clamer mon d&ucirc;.</p>
+
+<p>Mais maintenant je trouvai une nouvelle difficult&eacute;; la grande affaire
+pesait encore lourdement sur mes esprits et je ne pouvais songer &agrave;
+sortir de la contr&eacute;e sans m'enqu&eacute;rir de fa&ccedil;on ou d'autre du grand secret
+de ce que ma m&egrave;re avait fait pour moi, ni ne pouvais-je avec aucune
+patience supporter la pens&eacute;e de partir sans me faire conna&icirc;tre &agrave; mon
+vieux mari (fr&egrave;re) ou &agrave; mon enfant, son fils; seulement j'aurais bien
+voulu le faire sans que mon nouveau mari en e&ucirc;t connaissance ou sans
+qu'ils eussent connaissance de lui.</p>
+
+<p>J'agitai d'innombrables desseins dans mes pens&eacute;es pour arriver &agrave; ces
+fins. J'aurai aim&eacute; &agrave; envoyer mon mari en Caroline pour le suivre ensuite
+moi-m&ecirc;me, mais c'&eacute;tait impraticable, parce qu'il ne voulait pas bouger
+sans moi, ne connaissant nullement le pays ni la mani&egrave;re de s'&eacute;tablir en
+lieu que ce fut. Alors je pensai que nous partirions d'abord tous deux,
+et que lorsque nous serions &eacute;tablie je retournerais en Virginie; mais,
+m&ecirc;me alors, je savais bien qu'il ne se s&eacute;parerait jamais de moi pour
+rester seul l&agrave;-bas; le cas &eacute;tait clair; il &eacute;tait n&eacute; gentilhomme, et ce
+n'&eacute;tait pas seulement qu'il n'e&ucirc;t point la connaissance du pays, mais il
+&eacute;tait indolent, et quand nous nous &eacute;tablissions, il pr&eacute;f&eacute;rait de
+beaucoup aller dans la for&ecirc;t avec son fusil, ce qu'ils appellent l&agrave;-bas
+chasser et qui est l'ordinaire travail des Indiens; il pr&eacute;f&eacute;rait de
+beaucoup chasser, dis-je, que de s'occuper des affaires naturelles de la
+plantation.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient donc l&agrave; des difficult&eacute;s insurmontables et telles que je ne
+savais qu'y faire; je me sentais si fortement pouss&eacute;e &agrave; me d&eacute;couvrir &agrave;
+mon ancien mari que je ne pouvais y r&eacute;sister, d'autant plus que l'id&eacute;e
+qui me courait dans la t&ecirc;te, c'&eacute;tait que si je ne le faisais point
+tandis qu'il vivait, ce serait en vain peut-&ecirc;tre que je m'efforcerais de
+convaincre mon fils plus tard que j'&eacute;tais r&eacute;ellement la m&ecirc;me personne et
+que j'&eacute;tais sa m&egrave;re, et qu'ainsi je pourrais perdre tout ensemble
+l'assistance de la parent&eacute; et tout ce que ma m&egrave;re m'avait laiss&eacute;. Et
+pourtant, d'autre part, il me paraissait impossible de r&eacute;v&eacute;ler la
+condition o&ugrave; j'&eacute;tais et de dire que j'avais avec moi un mari ou que
+j'avais pass&eacute; la mer comme criminelle; si bien qu'il m'&eacute;tait absolument
+n&eacute;cessaire de quitter l'endroit o&ugrave; j'&eacute;tais et de revenir vers lui, comme
+revenant d'un autre endroit et sous une autre figure.</p>
+
+<p>Sur ces consid&eacute;rations, je continuai &agrave; dire &agrave; mon mari l'absolue
+n&eacute;cessit&eacute; qu'il y avait de ne point nous &eacute;tablir dans la rivi&egrave;re de
+Potomac &agrave; cause que nous y serions bient&ocirc;t publiquement connus, tandis
+que si nous allions en aucun autre lieu du monde, nous y arriverions
+avec autant de r&eacute;putation que famille quelconque qui viendrait y
+planter. Qu'ainsi qu'il &eacute;tait toujours agr&eacute;able aux habitants de voir
+arriver parmi eux des familles pour planter qui apportaient quelque
+aisance, ainsi serions-nous s&ucirc;rs d'une r&eacute;ception agr&eacute;able sans
+possibilit&eacute; d'une d&eacute;couverte de notre condition.</p>
+
+<p>Je lui dis aussi qu'ainsi que j'avais plusieurs parents dans l'endroit
+o&ugrave; nous &eacute;tions et que je n'osais point me faire conna&icirc;tre &agrave; cette heure,
+de crainte qu'ils vinssent &agrave; savoir l'occasion de ma venue, ce qui
+serait m'exposer au dernier point; ainsi avais-je des raisons de croire
+que ma m&egrave;re, qui &eacute;tait morte ici, m'avait laiss&eacute; quelque chose et
+peut-&ecirc;tre de consid&eacute;rable, dont il valait bien la peine de m'enqu&eacute;rir;
+mais que je ne pouvais point le faire sans nous exposer publiquement, &agrave;
+moins de quitter la contr&eacute;e; qu'ensuite, quel que f&ucirc;t le lieu o&ugrave; nous
+nous &eacute;tablirions je pourrais revenir sous pr&eacute;texte de rendre visite &agrave;
+mon fr&egrave;re et &agrave; mes neveux, me faire conna&icirc;tre, m'enqu&eacute;rir de mon d&ucirc;,
+&ecirc;tre re&ccedil;ue avec respect et en m&ecirc;me temps me rendre justice. Nous
+r&eacute;sol&ucirc;mes donc aller chercher un &eacute;tablissement dans quelque autre
+colonie, et ce fut d'abord sur la Caroline que tomba notre choix.</p>
+
+<p>&Agrave; cet effet, nous commen&ccedil;&acirc;mes de nous enqu&eacute;rir sur les vaisseaux qui
+allaient en Caroline, et au bout de tr&egrave;s peu de temps on nous informa
+que de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la baie, comme ils l'appellent, c'est &agrave; savoir,
+dans le Maryland, il y avait un vaisseau qui arrivait de la Caroline,
+charg&eacute; de riz et d'autres marchandises, et qui allait y retourner.
+L&agrave;-dessus, nous lou&acirc;mes une chaloupe pour y embarquer nos effets; puis,
+disant en quelque sorte un adieu final &agrave; la rivi&egrave;re de Potomac, nous
+pass&acirc;mes avec tout notre bagage en Maryland.</p>
+
+<p>Ce fut un long et d&eacute;plaisant voyage, et que mon &eacute;poux d&eacute;clara pire que
+tout son voyage depuis l'Angleterre, parce que le temps &eacute;tait mauvais,
+la mer rude et le vaisseau petit et incommode; de plus, nous nous
+trouvions &agrave; cent bons milles en amont de la rivi&egrave;re de Potomac, en une
+r&eacute;gion qu'on nomme comt&eacute; de Westmoreland; et comme cette rivi&egrave;re est de
+beaucoup la plus grande de Virginie, et j'ai ou&iuml; dire que c'est la plus
+grande du monde qui d&eacute;bouche en une autre rivi&egrave;re, et point directement
+dans la mer, ainsi y trouv&acirc;mes-nous du fort mauvais temps, et nous f&ucirc;mes
+fr&eacute;quemment en grand danger, car malgr&eacute; qu'on l'appelle simplement
+rivi&egrave;re, elle est parfois si large que lorsque nous &eacute;tions au milieu,
+nous n'apercevions point la terre des deux cot&eacute;s pendant bien des
+lieues. Puis il nous fallut traverser la grande baie de Chesapeake, qui
+a pr&egrave;s de trente milles de largeur &agrave; l'endroit o&ugrave; y d&eacute;bouche la rivi&egrave;re
+de Potomac; si bien que nous e&ucirc;mes un voyage de deux cents milles dans
+une mis&eacute;rable chaloupe avec tout notre tr&eacute;sor; et si quelque accident
+nous f&ucirc;t survenu, nous aurions pu &ecirc;tre tr&egrave;s malheureux, en fin de
+compte; supposant que nous eussions perdu nos biens, avec la vie sauve
+seulement, nous aurions &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;s nus et d&eacute;sol&eacute;s dans un pays
+sauvage et &eacute;tranger, n'ayant point un ami, point une connaissance dans
+toute cette partie du monde. La pens&eacute;e seule me donne de l'horreur, m&ecirc;me
+aujourd'hui que le danger est pass&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, nous arriv&acirc;mes &agrave; destination au bout de cinq jours de voile,&mdash;je
+crois que cet endroit se nomme Pointe-Philippe,&mdash;et voici que lorsque
+nous arriv&acirc;mes, le vaisseau pour la Caroline avait termin&eacute; son
+chargement &eacute;tait parti trois jours avant. C'&eacute;tait une d&eacute;ception; mais
+pourtant, moi qui ne devais me d&eacute;courager de rien, je dis &agrave; mon mari,
+que, puisque nous ne pouvions passer en Caroline, et que la contr&eacute;e o&ugrave;
+nous &eacute;tions &eacute;tait belle et fertile, il fallait voir si nous ne pourrions
+point y trouver notre affaire, et que s'il le voulait, nous pourrions
+nous y &eacute;tablir.</p>
+
+<p>Nous nous rend&icirc;mes aussit&ocirc;t &agrave; terre, mais n'y trouv&acirc;mes pas de
+commodit&eacute;s dans l'endroit m&ecirc;me, ni pour y demeurer, ni pour y mettre nos
+marchandises &agrave; l'abri; mais un tr&egrave;s honn&ecirc;te quaker, que nous trouv&acirc;mes
+l&agrave;, nous conseilla de nous rendre en un lieu situ&eacute; &agrave; environ soixante
+milles &agrave; l'est, c'est-&agrave;-dire plus pr&egrave;s de l'embouchure de la baie, o&ugrave; il
+dit qu'il vivait lui-m&ecirc;me, et o&ugrave; nous trouverions ce qu'il nous fallait,
+soit pour planter, soit pour attendre qu'on nous indiqu&acirc;t quelque autre
+lieu de plantation plus convenable; et il nous invita avec tant de gr&acirc;ce
+que nous accept&acirc;mes, et le quaker lui-m&ecirc;me vint avec nous.</p>
+
+<p>L&agrave; nous achet&acirc;mes deux serviteurs, c'est &agrave; savoir une servante anglaise,
+qui venait de d&eacute;barquer d'un vaisseau de Liverpool, et un n&egrave;gre, choses
+d'absolue n&eacute;cessit&eacute; pour toutes gens qui pr&eacute;tendent s'&eacute;tablir en ce
+pays. L'honn&ecirc;te quaker nous aida infiniment, et quand nous arriv&acirc;mes &agrave;
+l'endroit qu'il nous avait propos&eacute;, nous trouva un magasin commode pour
+nos marchandises et du logement pour nous et nos domestiques; et environ
+deux mois apr&egrave;s, sur son avis, nous demand&acirc;mes un grand terrain au
+gouvernement du pays, pour faire notre plantation; de sorte que nous
+laiss&acirc;mes de c&ocirc;t&eacute; toute la pens&eacute;e d'aller en Caroline, ayant fort &eacute;t&eacute;
+bien re&ccedil;us ici; et au bout d'un an nous avions d&eacute;frich&eacute; pr&egrave;s de
+cinquante acres de terre, partie en cl&ocirc;ture, et nous y avions d&eacute;j&agrave;
+plant&eacute; du tabac, quoiqu'en petite quantit&eacute;; en outre, nous avions un
+potager et assez de bl&eacute; pour fournir &agrave; nos domestiques des racines, des
+l&eacute;gumes et du pain. Et maintenant je persuadai &agrave; mon mari de me
+permettre de traverser de nouveau la baie pour m'enqu&eacute;rir de mes amis;
+il y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait assez d'affaires sur
+les bras pour l'occuper, outre son fusil pour le divertir (ce qu'on
+appelle chasser par ici), en quoi il prenait beaucoup d'agr&eacute;ment; et en
+v&eacute;rit&eacute; nous nous regardions souvent tous deux avec infiniment de
+plaisir, songeant combien notre vie &eacute;tait meilleure, non seulement que
+celle de Newgate, mais que les circonstances les plus prosp&egrave;res de
+l'affreux m&eacute;tier que nous avions pratiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Notre affaire &eacute;tait maintenant en tr&egrave;s bonne posture: nous achet&acirc;mes aux
+propri&eacute;taires de la colonie, pour 35&pound; pay&eacute;es comptant, autant de terre
+qu'il nous en fallait pour nous &eacute;tablir une plantation qui nous
+suffirait tant que nous vivrions; et pour ce qui est des enfants,
+j'avais pass&eacute; ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Mais notre bonne fortune ne s'arr&ecirc;ta pas l&agrave;; je traversai, ainsi que
+j'ai dit, la baie, pour me rendre &agrave; l'endroit o&ugrave; habitait mon fr&egrave;re,
+autrefois mon mari; mais je ne passai point dans le m&ecirc;me village o&ugrave;
+j'avais pass&eacute; avant; mais je remontai une autre grande rivi&egrave;re, sur la
+rive orientale de la rivi&egrave;re de Potomac, qu'on nomme rivi&egrave;re de
+Rappahanoc, et par ce moyen j'arrivai sur l'arri&egrave;re de sa plantation,
+qui &eacute;tait tr&egrave;s vaste, et &agrave; l'aide d'une crique navigable de la rivi&egrave;re
+de Rappahanoc, je pus venir tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais maintenant pleinement r&eacute;solue &agrave; aller franchement et tout droit
+&agrave; mon fr&egrave;re (mari) et &agrave; lui dire qui j'&eacute;tais; mais ne sachant l'humeur
+o&ugrave; je le trouverais, o&ugrave; plut&ocirc;t s'il ne serait point hors d'humeur d'une
+visite si inattendue, je r&eacute;solus de lui &eacute;crire d'abord une lettre afin
+de lui faire savoir qui j'&eacute;tais, et que je n'&eacute;tais point venue lui
+donner de l'inqui&eacute;tude sur nos anciens rapports que j'esp&eacute;rais qui
+&eacute;taient enti&egrave;rement oubli&eacute;s, mais que je m'adressais &agrave; lui comme une
+s&oelig;ur &agrave; son fr&egrave;re, lui demandant assistance dans le cas de cette
+provision que notre m&egrave;re, &agrave; son d&eacute;c&egrave;s, avait laiss&eacute;e pour me supporter,
+et o&ugrave; je n'avais point de doute qu'il me ferait justice, surtout
+regardant que j'&eacute;tais venue si loin pour m'en informer.</p>
+
+<p>Je lui disais dans ma lettre des choses fort tendres au sujet de son
+fils, qu'il savait bien, lui disais-je, qui &eacute;tait mon enfant, et
+qu'ainsi que je n'avais &eacute;t&eacute; coupable de rien en me mariant &agrave; lui, non
+plus que lui en m'&eacute;pousant, puisque nous ne savions point du tout que
+nous fussions parents; ainsi j'esp&eacute;rais qu'il c&eacute;derait &agrave; mon d&eacute;sir le
+plus passionn&eacute; de voir une seule fois mon cher et unique enfant et de
+montrer quelque peu des infirmit&eacute;s d'une m&egrave;re, &agrave; cause que je pr&eacute;servais
+une si violente affection pour ce fils qui ne pouvait avoir gard&eacute; de
+souvenir de moi en aucune fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Je pensais bien qu'en recevant cette lettre, il la donnerait
+imm&eacute;diatement &agrave; lire &agrave; son fils, ses yeux &eacute;tant, ainsi que je savais, si
+faibles qu'il ne pouvait point voir pour la lire: mais tout alla mieux
+encore, car il avait permis &agrave; son fils, &agrave; cause que sa vue &eacute;tait faible,
+d'ouvrir toutes les lettres qui lui viendraient en main &agrave; son nom, et le
+vieux monsieur &eacute;tant absent ou hors de la maison quand mon messager
+arriva, ma lettre vint tout droit dans les mains de mon fils, et il
+l'ouvrit et la lut.</p>
+
+<p>Il fit venir le messager apr&egrave;s quelque peu de pause et lui demanda o&ugrave;
+&eacute;tait la personne qui lui avait remis cette lettre. Le messager lui dit
+l'endroit, qui &eacute;tait &agrave; environ sept milles, de sorte qu'il lui dit
+d'attendre, se fit seller un cheval, emmena deux domestiques, et le
+voil&agrave; venir vers moi avec le messager. Qu'on juge de la consternation o&ugrave;
+je fus quand mon messager revint et me dit que le vieux monsieur n'&eacute;tait
+pas chez lui, mais que son fils &eacute;tait arriv&eacute; avec lui et que j'allais le
+voir tout &agrave; l'heure. Je fus parfaitement confondue, car je ne savais si
+c'&eacute;tait la guerre ou la paix, et j'ignorais ce qu'il fallait faire.
+Toutefois, je n'eus que bien peu de moments pour r&eacute;fl&eacute;chir, car mon fils
+&eacute;tait sur les talons du messager, et arrivant &agrave; mon logement, il fit &agrave;
+l'homme qui &eacute;tait &agrave; la porte quelque question en ce genre, je suppose,
+car je ne l'entendis pas, &agrave; savoir quelle &eacute;tait la dame qui l'avait
+envoy&eacute;e, car le messager dit: &laquo;C'est elle qui est l&agrave;, monsieur&raquo;; sur
+quoi mon fils vient droit &agrave; moi, me baise, me prit dans ses bras,
+m'embrassa avec tant de passion qu'il ne pouvait parler et je pouvais
+sentir sa poitrine se soulever et haleter comme un enfant qui pleure et
+sanglote sans pouvoir s'&eacute;crier.</p>
+
+<p>Je ne puis ni exprimer ni d&eacute;crire la joie qui me toucha jusqu'&agrave; l'&acirc;me
+quand je trouvai, car il fut ais&eacute; de d&eacute;couvrir cette partie, qu'il
+n'&eacute;tait pas venu comme un &eacute;tranger, mais comme un fils vers une m&egrave;re, et
+en v&eacute;rit&eacute; un fils qui n'avait jamais su avant ce que c'&eacute;tait que d'avoir
+une m&egrave;re, et en somme nous pleur&acirc;mes l'un sur l'autre pendant un temps
+consid&eacute;rable, jusqu'enfin il s'&eacute;cria le premier:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re m&egrave;re, dit-il, vous &ecirc;tes encore vivante! Je n'avais jamais
+esp&eacute;r&eacute; de voir votre figure.</p>
+
+<p>Pour moi je ne pus rien dire pendant longtemps.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que nous e&ucirc;mes tous deux recouvr&eacute; nos esprits et que nous f&ucirc;mes
+capables de causer, il me dit l'&eacute;tat o&ugrave; &eacute;taient les choses. Il me dit
+qu'il n'avait point montr&eacute; ma lettre &agrave; son p&egrave;re et qu'il ne lui en avait
+point parl&eacute;, que ce que sa grand-m&egrave;re m'avait laiss&eacute; &eacute;tait entre ses
+mains &agrave; lui-m&ecirc;me et qu'il me rendrait justice &agrave; ma pleine satisfaction;
+que pour son p&egrave;re, il &eacute;tait vieux et infirme &agrave; la fois de corps et
+d'esprit, qu'il &eacute;tait tr&egrave;s irritable et col&egrave;re, presque aveugle et
+incapable de tout; et qu'il faisait grand doute qu'il s&ucirc;t agir dans une
+affaire qui &eacute;tait de nature aussi d&eacute;licate; et que par ainsi il &eacute;tait
+venu lui-m&ecirc;me autant pour se satisfaire en me voyant, ce dont il n'avait
+pu s'emp&ecirc;cher, que pour me mettre en mesure de juger, apr&egrave;s avoir vu o&ugrave;
+en &eacute;taient les choses, si je voulais me d&eacute;couvrir &agrave; son p&egrave;re ou non.</p>
+
+<p>Tout cela avait &eacute;t&eacute; men&eacute; en v&eacute;rit&eacute; de mani&egrave;re si prudente et avis&eacute;e que
+je vis que mon fils &eacute;tait homme de bon sens et n'avait point besoin
+d'&ecirc;tre instruit par moi. Je lui dis que je ne m'&eacute;tonnais nullement que
+son p&egrave;re f&ucirc;t comme il l'avait d&eacute;crit &agrave; cause que sa t&ecirc;te avait &eacute;t&eacute; un
+peu touch&eacute;e avant mon d&eacute;part et que son tourment principal avait &eacute;t&eacute;
+qu'il n'avait point pu me persuader de vivre avec lui comme sa femme
+apr&egrave;s que j'avais appris qu'il &eacute;tait mon fr&egrave;re, que comme il savait
+mieux que moi quelle &eacute;tait la condition pr&eacute;sente de son p&egrave;re, j'&eacute;tais
+pr&ecirc;te &agrave; me joindre &agrave; lui en telle mesure qu'il m'indiquerait, que je ne
+tenais point &agrave; voir son p&egrave;re puisque j'avais vu mon fils et qu'il n'e&ucirc;t
+pu me dire de meilleure nouvelle que de m'apprendre que ce que sa
+grand'm&egrave;re m'avait laiss&eacute; avait &eacute;t&eacute; confi&eacute; &agrave; ses mains &agrave; lui qui, je
+n'en doutais pas, maintenant qu'il savait qui j'&eacute;tais, ne manquerait
+pas, ainsi qu'il avait dit, de me faire justice. Puis je lui demandai
+combien de temps il y avait que ma m&egrave;re &eacute;tait morte et en quel endroit
+elle avait rendu l'esprit et je lui donnai tant de d&eacute;tails sur la
+famille que je ne lui laissai point lieu de douter de la v&eacute;rit&eacute; que
+j'&eacute;tais r&eacute;ellement et v&eacute;ritablement sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Mon fils me demanda alors o&ugrave; j'&eacute;tais et quelles dispositions j'avais
+prises. Je lui dis que j'&eacute;tais fix&eacute;e sur la rive de la baie qui est dans
+le Maryland, sur la plantation d'un ami particulier qui &eacute;tait venu
+d'Angleterre dans le m&ecirc;me vaisseau que moi; que pour la rive de la baie
+o&ugrave; je me trouvais, je n'y avais point d'habitation. Il me dit que
+j'allais rentrer avec lui et demeurer avec lui, s'il me plaisait, tant
+que je vivrais, que pour son p&egrave;re il ne reconnaissait personne et qu'il
+ne ferait point tant que d'essayer de deviner qui j'&eacute;tais. Je r&eacute;fl&eacute;chis
+un peu et lui dis que malgr&eacute; que ce ne f&ucirc;t en v&eacute;rit&eacute; point un petit
+souci pour moi que de vivre si &eacute;loign&eacute;e de lui, pourtant je ne pouvais
+dire que ce me serait la chose la plus confortable du monde que de
+demeurer dans la m&ecirc;me maison que lui, et que d'avoir toujours devant moi
+ce malheureux objet qui avait jadis si cruellement d&eacute;truit ma paix, et
+que, malgr&eacute; le bonheur que j'aurais &agrave; jouir de sa soci&eacute;t&eacute; (de mon fils),
+ou d'&ecirc;tre si pr&egrave;s de lui que possible, pourtant je ne saurais songer &agrave;
+rester dans une maison o&ugrave; je vivrais aussi dans une retenue constante de
+crainte de me trahir dans mon discours, ni ne serais-je capable de
+r&eacute;fr&eacute;ner quelques expressions en causant avec lui comme mon fils qui
+pourraient d&eacute;couvrir toute l'affaire, chose qui ne conviendrait en
+aucune fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Il reconnut que j'avais raison en tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, ma ch&egrave;re m&egrave;re, dit-il, il faut que vous soyez aussi pr&egrave;s
+de moi que possible.</p>
+
+<p>Il m'emmena donc avec lui &agrave; cheval jusqu'&agrave; une plantation qui joignait
+la sienne et o&ugrave; je fus aussi bien entretenue que j'eusse pu l'&ecirc;tre chez
+lui-m&ecirc;me. M'ayant laiss&eacute;e l&agrave;, il s'en retourna apr&egrave;s m'avoir dit qu'il
+me parlerait de la grosse affaire le jour suivant, et m'ayant d'abord
+appel&eacute;e sa tante apr&egrave;s avoir donn&eacute; ordre aux jeunes gens qui, para&icirc;t-il,
+&eacute;taient ses fermiers, de me traiter avec tout le respect possible,
+environ deux heures apr&egrave;s qu'il fut parti, il m'envoya une fille de
+service et un petit n&egrave;gre pour prendre mes ordres et des provisions
+toutes pr&eacute;par&eacute;es pour mon souper; et ainsi, je me trouvai comme si
+j'eusse &eacute;t&eacute; dans un nouveau monde, et je commen&ccedil;ai presque de souhaiter
+que je n'eusse point amen&eacute; d'Angleterre mon mari du Lancashire.</p>
+
+<p>Toutefois, c'&eacute;tait un souhait o&ugrave; il n'y avait pas de sinc&eacute;rit&eacute;, car
+j'aimais profond&eacute;ment mon mari du Lancashire, ainsi que j'avais toujours
+fait depuis le commencement, et il le m&eacute;ritait autant qu'il &eacute;tait
+possible &agrave; un homme, soit dit en passant.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, mon fils vint me rendre encore visite presque
+aussit&ocirc;t que je fus lev&eacute;e. Apr&egrave;s un peu de discours, il tira
+premi&egrave;rement un sac en peau de daim et me le donna, qui contenait
+cinquante-cinq pistoles d'Espagne, et me dit que c'&eacute;tait pour solder la
+d&eacute;pense que j'avais faite en venant d'Angleterre, car, bien que ce ne
+fut pas son affaire, pourtant il ne pensait point que j'eusse apport&eacute;
+beaucoup d'argent avec moi, puisque ce n'&eacute;tait point l'usage d'en
+apporter dans cette contr&eacute;e; puis il tira le testament de sa grand'm&egrave;re
+et me le lut, par o&ugrave; il paraissait qu'elle m'avait laiss&eacute; une plantation
+sur la rivi&egrave;re de York avec tous les domestiques et b&eacute;tail y
+appartenant, et qu'elle l'avait mise en d&eacute;p&ocirc;t entre les mains de ce mien
+fils pour mon usage le jour o&ugrave; il apprendrait o&ugrave; j'&eacute;tais, la consignant
+&agrave; mes h&eacute;ritiers, si j'avais des enfants, et &agrave; d&eacute;faut d'h&eacute;ritiers, &agrave;
+quiconque il me plairait de la l&eacute;guer par testament; que le revenu
+cependant, jusqu'&agrave; ce qu'on entendrait parler de moi, appartiendrait &agrave;
+mon dit fils, et que si je n'&eacute;tais point vivante, la propri&eacute;t&eacute;
+retournerait &agrave; lui et &agrave; ses h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>Cette plantation, quoiqu'elle f&ucirc;t &eacute;loign&eacute;e de la sienne, il me dit qu'il
+ne l'avait pas afferm&eacute;e, mais qu'il la faisait administrer par un g&eacute;rant
+principal, ainsi qu'il faisait pour une autre qui &eacute;tait &agrave; son p&egrave;re et
+qui &eacute;tait situ&eacute;e tout pr&egrave;s, et qu'il allait l'inspecter lui-m&ecirc;me trois
+ou quatre fois l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Je lui demandai ce qu'il pensait que la plantation pourrait bien valoir;
+il me dit que si je voulais l'affermer, il m'en donnerait environ 60&pound;
+par an, mais que si je voulais y vivre, qu'elle vaudrait beaucoup plus,
+et qu'il pensait qu'elle pourrait me rapporter environ 150&pound; par an.
+Mais, regardant que je m'&eacute;tablirais sans doute sur la rive de la baie ou
+que peut-&ecirc;tre j'avais l'id&eacute;e de retourner au Angleterre, si je voulais
+lui en laisser la g&eacute;rance, il l'administrerait pour moi ainsi qu'il
+l'avait fait pour lui-m&ecirc;me, et qu'il pensait pouvoir m'envoyer assez de
+tabac pour rendre annuellement environ 100&pound;, quelquefois plus.</p>
+
+<p>La tendre conduite de mon fils et ses offres pleines de bont&eacute;
+m'arrach&egrave;rent des larmes presque tout le temps qu'il me parlait; en
+v&eacute;rit&eacute;, je pus &agrave; peine discourir avec lui, sinon dans les intervalles de
+ma passion. Cependant enfin je commen&ccedil;ai, et exprimant mon &eacute;tonnement
+sur le bonheur que j'avais que le d&eacute;p&ocirc;t de ce que ma m&egrave;re m'avait laiss&eacute;
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; remis aux mains de mon propre enfant, je lui dis que, pour ce
+qui &eacute;tait de l'h&eacute;ritage de ce domaine, je n'avais point d'enfant que lui
+au monde, et que j'avais pass&eacute; le temps d'en avoir si je me mariais, et
+que par ainsi je le priais de faire un &eacute;crit, que j'&eacute;tais pr&ecirc;te &agrave;
+signer, par lequel, apr&egrave;s moi, je le l&eacute;guerais enti&egrave;rement &agrave; lui et &agrave;
+ses h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>Et cependant, souriant, je lui demandai ce qui faisait qu'il restait
+gar&ccedil;on si longtemps. Sa r&eacute;ponse, tendre et prompte, fut que la Virginie
+ne produisait point abondance de femmes et que puisque je parlais de
+retourner en Angleterre, il me priait de lui envoyer une femme de
+Londres.</p>
+
+<p>Telle fut la substance de notre conversation la premi&egrave;re journ&eacute;e, la
+plus charmante journ&eacute;e qui ait jamais pass&eacute; sur ma t&ecirc;te pendant ma vie
+et qui me donna la plus profonde satisfaction. Il revint ensuite chaque
+jour et passa une grande partie de son temps avec moi, et m'emmena dans
+plusieurs maisons de ses amis o&ugrave; je fus entretenue avec grand respect.
+Aussi je d&icirc;nai plusieurs fois dans sa propre maison, o&ugrave; il prit soin
+toujours de tenir son p&egrave;re &agrave; demi mort tellement &agrave; l'&eacute;cart que je ne le
+vis jamais, ni lui moi, je lui fit un cadeau, et c'&eacute;tait tout ce que
+j'avais de valeur, et c'&eacute;tait une des montres en or desquelles, ai-je
+dit, j'avais deux dans mon coffre, et je me trouvais avoir celle-ci sur
+moi, et je la lui donnai &agrave; une troisi&egrave;me visite, je lui dis que je
+n'avais rien de valeur &agrave; donner que cette montre et que je le priais de
+la baiser quelquefois en souvenir de moi. Je ne lui dis pas, en v&eacute;rit&eacute;,
+que je l'avais vol&eacute;e au c&ocirc;t&eacute; d'une dame dans une salle de r&eacute;union de
+Londres: soit dit en passant!</p>
+
+<p>Il demeura un moment h&eacute;sitant, comme s'il doutait s'il devait la prendre
+ou non, mais j'insistai et je l'obligeai &agrave; l'accepter, et elle ne valait
+pas beaucoup moins que sa poche en cuir pleine d'or d'Espagne, non, m&ecirc;me
+si on l'estimait ainsi qu'&agrave; Londres, tandis qu'elle valait le double
+ici. &Agrave; la fin, il la prit, la baisa et me dit que cette montre serait
+une dette pour lui, mais qu'il la payerait tant que je vivrais.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, il apporta les &eacute;crits de donation, et il amena un
+notaire avec lui, et je les signai de bien bon gr&eacute;, et les lui remis
+avec cent baisers, car s&ucirc;rement jamais rien ne se passa entre une m&egrave;re
+et un enfant tendre et respectueux avec plus d'affection. Le lendemain,
+il m'apporte une obligation sous seing et sceau par o&ugrave; il s'engageait &agrave;
+g&eacute;rer la plantation &agrave; mon compte et &agrave; remettre le revenu &agrave; mon ordre ou
+que je fusse; et tout ensemble il s'obligeait &agrave; ce que ce revenu f&ucirc;t de
+100&pound; par an. Quand il eut fini, il me dit que, puisque j'&eacute;tais entr&eacute;e en
+possession avant la r&eacute;colte, j'avais droit au revenu de l'ann&eacute;e courante
+et me paya donc 100&pound; en pi&egrave;ces de huit d'Espagne, et me pria de lui en
+donner un re&ccedil;u pour solde de tout compte de cette ann&eacute;e, expirant au
+No&euml;l suivant; nous &eacute;tions alors &agrave; la fin d'ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>Je demeurai l&agrave; plus de cinq semaines, et en v&eacute;rit&eacute; j'eus assez &agrave; faire
+pour m'en aller, m&ecirc;me alors, il voulait m'accompagner jusque de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la baie, ce que je refusai express&eacute;ment; pourtant, il insista
+pour me faire faire la travers&eacute;e dans une chaloupe qui lui appartenait,
+qui &eacute;tait construite comme un yacht, et qui lui servait autant &agrave; son
+plaisir qu'&agrave; ses affaires. J'acceptai; si bien qu'apr&egrave;s les plus tendres
+expressions d'amour filial et d'affection, il me laissa partir, et
+j'arrivai saine et sauve, au bout de deux jours, chez mon ami le quaker.</p>
+
+<p>J'apportais avec moi, pour l'usage de notre plantation, trois chevaux
+avec harnais et selles, des cochons, deux vaches et mille autres choses,
+dons de l'enfant le plus tendre et le plus affectueux que femme ait
+jamais eu. Je racontai &agrave; mon mari tous les d&eacute;tails de ce voyage, sinon
+que j'appelai mon fils mon cousin; et d'abord je lui dis que j'avais
+perdu ma montre, chose qu'il parut regarder comme un malheur; mais
+ensuite je lui dis la bont&eacute; que mon cousin m'avait t&eacute;moign&eacute;e, et que ma
+m&egrave;re m'avait laiss&eacute; telle plantation, et qu'il l'avait conserv&eacute;e pour
+moi dans l'espoir qu'un jour ou l'autre il aurait de mes nouvelles; puis
+je lui dis que je l'avais remise &agrave; sa g&eacute;rance, et qu'il me rendrait
+fid&egrave;lement compte du revenu; puis je tirai les 100&pound; en argent, qui
+&eacute;taient le revenu de la premi&egrave;re ann&eacute;e; enfin, tirant la bourse en peau
+de daim avec les pistoles:</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave;, mon ami, m'&eacute;criai-je, la montre en or! Et mon mari de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, la bont&eacute; divine op&egrave;re s&ucirc;rement les m&ecirc;mes effets dans toutes les
+&acirc;mes sensibles, partout o&ugrave; le c&oelig;ur est touch&eacute; de la gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>Puis levant les deux mains, en une extase de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle n'est pas la bont&eacute; de Dieu, s'&eacute;cria-t-il, pour un chien ingrat
+tel que moi!</p>
+
+<p>Puis je lui fis voir ce que j'avais apport&eacute; dans la chaloupe; je veux
+dire les chevaux, cochons, et vaches et autres provisions pour notre
+plantation; toutes choses qui ajout&egrave;rent &agrave; sa surprise et emplirent son
+c&oelig;ur de gratitude. Cependant nous continu&acirc;mes de travailler &agrave; notre
+&eacute;tablissement et nous nous gouvern&acirc;mes par l'aide et la direction de
+tels amis que nous nous f&icirc;mes l&agrave;, et surtout de l'honn&ecirc;te quaker, qui se
+montra pour nous ami fid&egrave;le, solide et g&eacute;n&eacute;reux; et nous e&ucirc;mes tr&egrave;s bon
+succ&egrave;s; car ayant un fonds florissant pour d&eacute;buter, ainsi que j'ai dit,
+et qui maintenant s'&eacute;tait accru par l'addition de 130&pound; d'argent, nous
+augment&acirc;mes le nombre de notre domestique, b&acirc;t&icirc;mes une fort belle
+maison, et d&eacute;frich&acirc;mes chaque ann&eacute;e une bonne &eacute;tendue de terre. La
+seconde ann&eacute;e j'&eacute;crivis &agrave; ma vieille gouvernante, pour lui faire part de
+la joie de notre succ&egrave;s, et je l'instruisis de la fa&ccedil;on dont elle devait
+employer la somme que je lui avais laiss&eacute;e, qui &eacute;tait de 250&pound;, ainsi que
+j'ai dit, et qu'elle devait nous envoyer en marchandises: chose qu'elle
+ex&eacute;cuta avec sa fid&eacute;lit&eacute; habituelle, et le tout nous arriva &agrave; bon port.</p>
+
+<p>L&agrave; nous e&ucirc;mes suppl&eacute;ment de toutes sortes d'habits, autant pour mon mari
+que pour moi-m&ecirc;me; si je pris un soin particulier de lui acheter toutes
+ces choses que je savais faire ses d&eacute;lices: telles que deux belles
+perruques longues, deux &eacute;p&eacute;es &agrave; poign&eacute;e d'argent, trois ou quatre
+excellents fusils de chasse, une belle selle garnie de fourreaux &agrave;
+pistolets et de tr&egrave;s bons pistolets, avec un manteau d'&eacute;carlate; et, en
+somme, tout ce que je pus imaginer pour l'obliger et le faire para&icirc;tre,
+ainsi qu'il &eacute;tait, brave gentilhomme; je fis venir bonne quantit&eacute; de
+telles affaires de m&eacute;nage dont nous avions besoin, avec du linge pour
+nous deux; quant &agrave; moi j'avais besoin de tr&egrave;s peu d'habits ou de linge,
+&eacute;tant fort bien fournie auparavant, le reste de ma cargaison se
+composait de quincaillerie de toute sorte, harnais pour les chevaux,
+outils, v&ecirc;tements pour les serviteurs, et drap de laine, &eacute;toffes,
+serges, bas, souliers, chapeaux et autres choses telles qu'en porte le
+domestique, le tout sous la direction du quaker; et toute cette
+cargaison vint &agrave; bon port et en bonne condition avec trois filles de
+service, belles et plantureuses, que ma vieille gouvernante avait
+trouv&eacute;es pour moi, assez appropri&eacute;es &agrave; l'endroit o&ugrave; nous &eacute;tions et au
+travail que nous avions &agrave; leur donner; l'une desquelles se trouva
+arriver double, s'&eacute;tant fait engrosser par un des matelots du vaisseau,
+ainsi qu'elle l'avoua plus tard, avant m&ecirc;me que le vaisseau f&ucirc;t arriv&eacute; &agrave;
+Gravesend; de sorte qu'elle mit au monde un gros gar&ccedil;on, environ sept
+mois apr&egrave;s avoir touch&eacute; terre.</p>
+
+<p>Mon mari, ainsi que vous pouvez bien penser fut un peu surpris par
+l'arriv&eacute;e de cette cargaison d'Angleterre et me parlant un jour, apr&egrave;s
+qu'il en eut vu les d&eacute;tails:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, dit-il, que veut dire tout cela? Je crains que tu nous
+endettes trop avant: quand pourrons-nous payer toutes ces choses?</p>
+
+<p>Je souris et lui dis que tout &eacute;tait pay&eacute;; et puis je lui dis que ne
+sachant point ce qui pourrait nous arriver dans le voyage, et regardant
+&agrave; quoi notre condition pourrait nous exposer, je n'avais pas emport&eacute;
+tout mon fonds et que j'en avais laiss&eacute; aux mains de mon amie cette
+partie que, maintenant que nous avions pass&eacute; la mer et que nous avions
+heureusement &eacute;tablis, j'avais fait venir afin qu'il la v&icirc;t.</p>
+
+<p>Il fut stup&eacute;fait et demeura un instant &agrave; compter sur ses doigts, mais ne
+dit rien; &agrave; la fin, il commen&ccedil;a ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, voyons, dit-il, comptant encore sur ses doigts, et d'abord
+sur le pouce.&mdash;il y a d'abord 246&pound; en argent, ensuite deux montres en
+or, des bagues &agrave; diamant et de la vaisselle plate, dit-il,&mdash;sur l'index;
+puis sur le doigt suivant&mdash;nous avons une plantation sur la rivi&egrave;re
+d'York &agrave; 100&pound; par an, ensuite 150&pound; d'argent, ensuite une chaloupe
+charg&eacute;e de chevaux, vaches, cochons et provisions&mdash;et ainsi de suite
+jusqu'&agrave; recommencer sur le pouce&mdash;et maintenant, dit-il, une cargaison
+qui a co&ucirc;t&eacute; 250&pound; en Angleterre, et qui vaut le double ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je; que fais-tu de tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en fais? dit-il. Mais qui donc pr&eacute;tend que je me suis fait
+duper quand j'ai &eacute;pous&eacute; ma femme dans le Lancashire? Je crois que j'ai
+&eacute;pous&eacute; une fortune, dit-il, et, ma foi, une tr&egrave;s belle fortune.</p>
+
+<p>En somme, nous &eacute;tions maintenant dans une condition fort consid&eacute;rable,
+et qui s'augmentait chaque ann&eacute;e; car notre nouvelle plantation
+croissait admirablement entre nos mains, et dans les huit ann&eacute;es que
+nous y v&eacute;c&ucirc;mes, nous l'amen&acirc;mes &agrave; un point tel que le revenu en &eacute;tait
+d'au moins 300&pound; par an, je veux dire valait cette somme en Angleterre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que j'eus pass&eacute; une ann&eacute;e chez moi, je fis de nouveau la travers&eacute;e
+de la baie pour aller voir mon fils et toucher les nouveaux revenus de
+ma plantation; et je fus surprise d'apprendre, justement comme je
+d&eacute;barquais, que mon vieux mari &eacute;tait mort, et qu'on ne l'avait pas
+enterr&eacute; depuis plus de quinze jours. Ce ne fut pas, je l'avoue, une
+nouvelle d&eacute;sagr&eacute;able, &agrave; cause que je pouvais para&icirc;tre maintenant, ainsi
+que je l'&eacute;tais, dans la condition de mariage; de sorte que je dis &agrave; mon
+fils avant de le quitter que je pensais &eacute;pouser un gentilhomme dont la
+plantation joignait la mienne; et que malgr&eacute; que je fusse l&eacute;galement
+libre de me marier, pour ce qui &eacute;tait d'aucune obligation ant&eacute;rieure,
+pourtant j'entretenais quelque crainte qu'on ne fit revivre une histoire
+qui pouvait donner de l'inqui&eacute;tude &agrave; un mari. Mon fils, toujours tendre,
+respectueux et obligeant, me re&ccedil;ut cette fois chez lui, me paya mes cent
+livres et me renvoya charg&eacute;e de pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, je fis savoir &agrave; mon fils que j'&eacute;tais mari&eacute;e, et je
+l'invitai &agrave; nous venir voir, et mon mari lui &eacute;crivit de son c&ocirc;t&eacute; une
+lettre fort obligeante o&ugrave; il l'invitait aussi; et en effet il vint
+quelques mois apr&egrave;s, et il se trouvait justement l&agrave; au moment que ma
+cargaison arriva d'Angleterre, que je lui fis croire qui appartenait
+toute &agrave; l'&eacute;tat de mon mari, et non &agrave; moi.</p>
+
+<p>Il faut observer que lorsque le vieux mis&eacute;rable, mon fr&egrave;re (mari) fut
+mort, je rendis franchement compte &agrave; mon mari de toute cette affaire et
+lui dis que ce cousin, comme je l'appelais, &eacute;tait mon propre fils par
+cette malheureuse alliance. Il s'accorda parfaitement &agrave; mon r&eacute;cit et me
+dit qu'il ne serait point troubl&eacute; si le vieux, comme nous l'appelions,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vivant.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il, ce n'&eacute;tait point ta faute, ni la sienne; c'&eacute;tait une
+erreur impossible &agrave; pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Il lui reprocha seulement de m'avoir pri&eacute;e de tout cacher et de
+continuer &agrave; vivre avec lui comme sa femme apr&egrave;s que j'avais appris qu'il
+&eacute;tait mon fr&egrave;re; &ccedil;'avait &eacute;t&eacute;, dit-il, une conduite vile.</p>
+
+<p>Ainsi toutes ces petites difficult&eacute;s se trouv&egrave;rent aplanies et nous
+v&eacute;c&ucirc;mes ensemble dans la plus grande tendresse et le plus profond
+confort que l'on puisse s'imaginer; nous sommes maintenant devenus
+vieux; je suis revenue en Angleterre, et j'ai pr&egrave;s de soixante-dix ans
+d'&acirc;ge, mon mari soixante-huit, ayant d&eacute;pass&eacute; de beaucoup le terme
+assign&eacute; &agrave; ma d&eacute;portation; et maintenant, malgr&eacute; toutes les fatigues et
+toutes les mis&egrave;res que nous avons travers&eacute;es, nous avons conserv&eacute; tous
+deux bonne sant&eacute; et bon c&oelig;ur. Mon mari demeura l&agrave;-bas quelque temps
+apr&egrave;s moi afin de r&eacute;gler nos affaires, et d'abord j'avais eu l'intention
+de retourner aupr&egrave;s de lui, mais sur son d&eacute;sir je changeai de r&eacute;solution
+et il est revenu aussi en Angleterre o&ugrave; nous sommes r&eacute;solus &agrave; passer les
+ann&eacute;es qui nous restent dans une p&eacute;nitence sinc&egrave;re pour la mauvaise vie
+que nous avons men&eacute;e.</p>
+
+
+<h3>&Eacute;CRIT EN L'ANN&Eacute;E 1683</h3>
+<h3>FIN</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Moll Flanders, by Daniel Defoe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLL FLANDERS ***
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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